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72 CONFLITS
GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES
Entrepreneur, David Simonnet est PDG du groupe
industriel Axyntis qu’il a créé en 2007. Diplômé
de l’Essec (1993), il a poursuivi des études en
histoire (Paris IV), en DEA de droit (Paris XIII) et
en DEA d’économie (Paris-Dauphine). Il a enseigné
histoire et géographie économiques en classes
préparatoires ECS et la création d’entreprise en
Master 2 à Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est auteur
des 100 mots de l’entreprise dans la collection
Que sais-je ? (PUF).
©ArnaudCalaisPhotographie
L’
insularité du Japon en fait le type
même de géopolitique d’archipel (1)
 ;
on parlera alors de « Japonésie » (2)
à
partir de la racine grecque « nésie » qui signi-
fie île. Le peuplement insulaire y nourrit un
sentiment traditionnel d’isolement et d’unici-
té, comme pour le Royaume-Uni avec lequel
il est souvent comparé.
On peut donc lire à travers ces manifesta-
tions la réaffirmation de l’insularité comme
représentation géographique de la survivance
ou de la résurgence des nationalismes dans
un contexte de rejet de la mondialisation et de
sesmanifestationsincontrôlées.L’insularitéest
le énième exemple du poids de la géographie
dans les relations humaines, un fait que les
entreprises doivent toujours mieux connaître
malgré la dématérialisation (partielle) des
échanges. Elle est aussi une abstraction
rationnelle, un monde fascinant où se jouent
des scènes cruciales du drame humain (3)
.
N’oublions pas qu’elle est aussi au cœur de
notre culture européenne : « Après avoir évité
les écueils de Charybde et de Scylla, nous
apercevonsl’îlesuperbedudieudujour ;c’est
làquesontlesbellesgénissesaulargefrontet
les nombreuses brebis du Soleil, fils d’Hypé-
rion », conte le chant xii de l’Odyssée.
Face aux enjeux géopolitiques du Brexit ou
de la réaffirmation de la puissance japonaise,
confrontées à la figure symbolique de l’île,les
entreprises se doivent de réfléchir et d’agir.
De façon évidente parce qu’écono-
miquement ces deux puissances sont
incontournables pour qui veut faire croître
une entreprise française qui s’internationalise.
Mais également parce qu’une entreprise
est une île. Il faut en effet se rappeler que
l’essence même de l’existence de l’entreprise
est l’affirmation d’une exception face aux
règles du marché, une île consciente dans
un océan inconscient. Dans The Nature of
the Firm, publié en 1932, Ronald Coase, prix
Nobel d’Économie en 1991,appelle coûts de
transaction ceux que le recours au marché
suppose, par exemple, pour collecter l’infor-
mation et négocier des contrats. Utiliser l’en-
treprise comme mode de coordination à la
place du marché permet d’économiser ces
coûts et peut être préféré au marché. Pré-
cisément pour expliquer l’insularité consub-
stantielle à l’entreprise, Ronald Coase cite
un économiste anglais, Dennis Holme Rob-
ertson qui publia, en 1923, « The Control of
industry » et écrit page 85 : « Here and there,
it is true,we have found islands of conscious
power in this ocean of unconscious co-ope-
ration, like lumps of butter coagulating in a
pail of butter-milk. The factory system itself,
while it involves endless specialization of the
workofordinarymen,involvesalsodeliberate
co-ordination of their diverse activities by the
capitalist employer… »
Réfléchir aux enjeux géopolitiques de l’in-
sularité provoque donc un effet miroir puisque
les entreprises sont aussi des îles au milieu de
leurs marchés. Réfléchir à ce qui forge l’iden-
tité ou l’âme de l’entreprise revient à identi-
fier ses frontières multiples, les rôles qu’elle
veut leur assigner entre ouverture et protec-
tion,et les lieux de régulation des flux entrants
et sortants. La différence avec la représenta-
tion continentale demeure l’exception au sens
de l’exceptionnel qu’incarne l’insularité. Une
entreprise doit cultiver ce qui fait son excep-
tion et, comme nous le disait il y a quatre-
vingt-quinzeansDennisRobertson,celapasse
par une prise de conscience de cette excep-
tion aux règles économiques qui régulent le
marché.En son sein une entreprise doit donc
trouver des solutions alternatives aux règles
de l’offre et de la demande. Elle doit trouver
du sens dans un océan tumultueux de maux.
C’est un des enjeux de cette rubrique Géopo-
litique et Entreprises. w
1. Ou plus exactement s’agissant du Japon de
« surinsularité » puisque le Japon n’est pas « une »
île : outre Honshû, Hokkaidô, Shikoku et Kyûshû,
l’archipel nippon compte plusieurs milliers d’îlots et
autres récifs dont 430 sont actuellement habités.
2. Philippe Pelletier, « La Japonésie. Géopolitique et
géographie historique de la surinsularité au Japon »,
CNRS éditions, coll. « Espaces et milieux », 1998
3. Guy Mercier, « Étude de l’insularité » in Norois,
n° 145,Janvier-Mars 1990.Îles et sociétés insulaires.
Comme une île au milieu d’un océan
L’actualité nous rappelle qu’il existe
une géopolitique de l’insularité.
Qu’il s’agisse du Royaume-Uni et
du Brexit ou du Japon : la volonté
de Nissan de faire valoir ses droits
au sein de l’Alliance à la hauteur
de sa valeur d’entreprise,deux
fois plus élevée que celle de
Renault,mais également l’accord
obtenu,le 14 novembre dernier,par
ShinzoAbe avec le président russe
Vladimir Poutine,pour accélérer les
négociations sur la restitution des
Territoires du Nord (îles Kouriles) et
instaurer un climat de paix.
Par David Simonnet
Dans l’océan du marché, l’entreprise est une île.
CONFLITS 73
L’Institut de l’Entreprise,dont vous êtes le
Directeur général, est une communauté
d’entreprises qui travaille à mieux com-
prendre et à valoriser le rôle de l’entre-
prise au cœur de la société. La géopoli-
tique occupe-t-elle une place importante
dans vos travaux ?
Notre manière de faire de la géopo-
litique, c’est de partager avec les entre-
prises et leurs parties prenantes des éclai-
rages internationaux au travers de nos
différents programmes. C’est le cas lors
des Entretiens Enseignants-Entreprises.
Et puis, il y a surtout les voyages d’étude
de l’Institut des Hautes Études de l’En-
treprise (IHEE) ainsi que les réflexions
menées dans le cadre de notre réseau de
partenaires internationaux, l’Internatio-
nal Network of Business Think Tanks,
composé de 12 Think Tanks opérant
dans plus de 30 pays.
Chaque année, l’Institut de l’Entreprise,
en partenariat avec l’Éducation natio-
nale et le Conseil d’analyse économique,
organise les Entretiens Enseignants-En-
treprises. Quels sont les enjeux du thème
de la mondialisation,que vous avez choi-
sis en 2018 ?
L’enjeu est double. D’une part, il
s’agit d’établir une sorte de bilan de la
mondialisation, et d’autre part d’anti-
ciper ses futures étapes. Il est essentiel
de ne pas perdre de vue tous les progrès
techniques, politiques et humanitaires
rendus possibles par l’accroissement
des échanges internationaux. Ces pro-
grès n’ont jamais été linéaires : il existe
une différence de dynamique et d’élan
entre les époques.
Aujourd’hui, nous traversons une
période où la remise en cause du mul-
tilatéralisme est une réalité qui impacte
jusqu’aux instances internationales et
qui brise l’élan que l’on connaît depuis
30 ans. Le multilatéralisme hérité de
la guerre froide et le capitalisme néo-
libéral n’auront finalement pas réussi à
figer le monde dans une organisation
stable. Nous assistons à un redémar-
rage de l’Histoire. Ce n’est pas à 100 %
le fruit de stratégies unilatérales, on
observe d’autres facteurs. Parmi ceux-
ci, je vois l’affaiblissement de certaines
puissances constituantes du multilaté-
ralisme, notamment européennes, ou
encore la surpopulation, au premier
rang desquelles l’explosion démogra-
phique de l’Afrique, qui atteint un niveau
encore jamais observé dans l’histoire de
l’humanité.
J’ajoute deux éléments qui sont à la
fois des causes et des conséquences
de cette reconfiguration actuelle de la
mondialisation. D’abord, les conflits
commerciaux, qui se sont renforcés ces
dernières années. On a beaucoup parlé
du conflit entre la Chine et les États-
Unis, mais on observe également des
tensions fortes entre les États-Unis et
l’Europe. Ensuite, les besoins de rat-
tachements identitaires, qui se tra-
duisent par la volonté d’appartenir à
un ensemble ethnique, national, reli-
gieux ou géographique. Ce sujet iden-
titaire pourrait également à terme être
compliqué par les questions fondamen-
tales que soulèvent certaines évolutions
scientifiques, notamment en matière de
génétique. Y aura-t-il un jour une dis-
crimination entre des humains « natu-
rels » et des humains « augmentés ».
Nous sommes face à des questions
fondamentales pour l’humanité. Et
que vont devenir ces innovations si à la
mondialisation succède une fragmen-
tation ? Nous connaissons déjà la ques-
tion de la prolifération nucléaire et des
armes chimiques et bactériologiques.
Qu’en sera-t-il des innovations géné-
tiques ? Les entreprises ont une respon-
sabilité car elles sont à la fois le cadre où
bien souvent les innovations sont déve-
loppées et l’un des vecteurs par lequel
des entités nationales et internationales
s’affrontent.
Les entreprises entre nation
et mondialisation
Ancien élève de l’École normale
supérieure de Lyon en philosophie
et diplômé d’HEC,PaulAllibert est
issu du secteur de l’assurance.
Il a travaillé huit ans au sein
du GroupeAllianz puis devient
inspecteur dans le réseau des
Agents généraux en 2012,avant
de prendre en 2014 la direction
d’Allianz En Ligne,qu’il contribue à
créer et à développer.PaulAllibert
est actuellement Directeur général
de l’Institut de l’Entreprise.
GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC PAUL ALLIBERT
74 CONFLITS
vegarde du modèle français en s’efforçant
de le transformer. Leaders dans de nom-
breux domaines (énergie, eau, agroali-
mentaire, armement, etc.), les entreprises
françaises doivent montrer qu’elles sont
capables d’être dépositaires de missions
qui historiquement étaient assumées par
l’État. Je crois dans le rôle pionnier des
chefs d’entreprise en la matière, car pour
que notre pays reste capable de promou-
voir son modèle, il faut qu’il reste une
énergie vitale ici et pour cela il faut que
les entreprises françaises ne se désinves-
tissent pas de la responsabilité vis-à-vis
du pays qui les a vu naître.
C’estunobjectifambitieux.Latrèsgrande
majorité des entreprises du CAC 40 sont
nées de politiques publiques menées en
parallèle à la reconstruction de l’après-
guerre. Est-ce à dire que les origines de
ces entreprises-leaders leur donnent une
responsabilité vis-à-vis de la France ?
Je pense effectivement que leurs ori-
gines leur donnent une forme de respon-
sabilité. Elles ont par ailleurs un intérêt
objectif à ce que le pays qui les a vu naître
ne soit pas en déliquescence. J’ajoute que
la stabilité de l’Europe dépend aussi du
dynamisme et de la résilience de l’éco-
nomie française. Les entreprises ont
besoin de cette stabilité pour s’épanouir
et c’est en cela que leurs responsabilités
rejoignent leurs intérêts. Aujourd’hui,
Vous dites que les entreprises ont une
responsabilité,pensez-vous qu’elles sont
la cause de ces difficultés ou qu’elles
peuvent constituer une réponse ?
Je pense que l’économique n’est pas
le moteur premier de l’histoire, il est
toujours précédé par le politique et il
opère en dialogue avec lui. La solution
qui permet la maîtrise des conflits est
d’abord l’accord politique mais les entre-
prises ont la capacité à soutenir et à sus-
citer ces solutions politiques.
Aujourd’hui, certaines entreprises
ultra-puissantes, quasiment hégémo-
niques dans un domaine, avec une puis-
sance financière presque illimitée, sont
acteurs à part entière de cette mondia-
lisation qui met face à face des États et
des entreprises. Parmi les cent premières
entités au monde en termes de revenus,
soixante-neuf sont des entreprises. Les
pays qui hébergent ces entreprises-là
négocient avec elles. C’est pourquoi il
est évident que les entreprises ont une
responsabilité à assumer et à exercer.
En France, les entreprises accordent une
place importante aux valeurs et à la res-
ponsabilité sociale et environnementale
de l’entreprise (RSE).
Je dirais donc que la France a une posi-
tion très particulière à jouer dans cette
remise en cause de la manière dont la
mondialisation s’est passée depuis 30 ans.
Le premier des combats doit être la sau-
la France est financièrement dans une
mauvaise posture. Nous sommes sur un
équilibre qui dépend du prix du pétrole
et du taux d’emprunt, il y a un risque
que tout cela s’envole au prochain choc.
La question est de savoir si, en attendant
le prochain choc, nous aurons réussi à
réformer de manière suffisamment
structurelle notre modèle national ?
Comment définiriez-vous le modèle
français ?
Le modèle français, c’est tout d’abord
un système de protection sociale très
favorable. Ce système-là, nécessite une
révision importante aujourd’hui parce
qu’il n’est plus conciliable avec l’équi-
libre des comptes publics. Deuxième
caractéristique du modèle, c’est que le
politique y précède l’économique. Le
fait que la plupart des grands groupes
français soient issus d’une commande
publique au départ est un signe en
soi. L’État a été omniprésent dans la
construction économique du pays et
ce, bien avant la Révolution industrielle.
Mais aujourd’hui, ce n’est plus en restant
opérateur qu’il peut structurer l’écono-
mie, c’est en se concentrant sur son rôle
de régulateur et en faisant confiance aux
entreprises. Il faut donc revoir plus pro-
fondément le système, au-delà des pri-
vatisations déjà pratiquées et envisagées.
La première responsabilité des entre-
prises françaises est de s’investir en
France. Le deuxième grand combat, il
me semble, pour être pionnier aussi au
niveau mondial, est de penser les limites
de notre propre pouvoir. Les entreprises
comme Google ou Amazon, parce
qu’elles sont hégémoniques, ont à la fois
une responsabilité et une quasi-impos-
sibilité à penser les limites de leur pou-
voir. En France, nous avons la volonté
de susciter, de développer des géants ou
des leaders mondiaux en matière d’in-
telligence artificielle, de génétique et de
biotechnologie… ; il faut que ce travail
d’essor industriel, d’essor technologique
soit accompagné d’une réflexion éthique
et juridique. Nous avons partiellement
manqué le train de la nouvelle écono-
mie. Si nous pouvions être les cham-
pions de son cadre juridique et éthique,
ce serait une belle avancée.
Proposerunevisionaurestedumonde,
c’est aussi cela le modèle français. w
GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC PAUL ALLIBERT
GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC JEAN-BAPTISTE NOÉ
Pourquoi avoir créé Orbis, un cabinet de
formation en géopolitique ?
Nous souhaitons aider les entreprises
à avoir des cadres bien formés, capables
de comprendre le monde dans lequel ils
évoluent et d’en analyser la complexité.
Nous constatons un fossé entre le monde
universitaire et le savoir accumulé par
les hommes de terrain, les cadres et les
chefsd’entreprisequimanquentdetemps
pour se former. Or, pour gagner des mar-
chés, pour satisfaire ses clients et pour
répondre aux défis de l’intelligence arti-
ficielle et de la robotisation, il est néces-
saire de faire la différence par la culture
et par la compréhension des réalités du
monde. C’est pourquoi, nous proposons
des formations sur un jour ou plus pour
former aux zones culturelles où inter-
viennent les collaborateurs des entre-
prises et aux grands enjeux du temps
présent, par exemple la cyberstratégie, la
criminalité, la guerre économique.
Quelles spécificités différencient Orbis
des autres formations déjà existantes ?
La qualité de nos intervenants d’une
part : des hommes de terrain et des uni-
versitaires, qui publient régulièrement
et qui interviennent dans de nombreux
secteurs économiques. Ils connaissent
aussi très bien les besoins propres aux
entreprises. La vision réaliste du monde
d’autre part. La mondialisation heu-
reuse et le doux commerce ont montré
leurs limites. La presse s’est fait récem-
ment l’écho de la façon dont la Chine
espionnait les cadres français ainsi que
de la surveillance des dirigeants par les
Américains. Si nous pouvons avoir des
alliés, nous n’avons pas d’amis. Les cadres
français n’ont pas été formés à ces sujets
de la guerre économique, de l’espionnage
industriel et de la variété culturelle. Or,
pour comprendre les autres et faire des
affaires avec eux, il faut connaître leurs
spécificités et leurs identités.
« Nous souhaitons former des cadres
éthiques », qu’entendez-vous par là ?
Lorsque j’ai réalisé ma thèse sur
le pétrole, le sujet de la corruption
était omniprésent. Le mensonge et
la dissimulation peuvent conduire à
des catastrophes, il faut donc arriver à
former des personnes qui soient douées
dans leur métier, mais qui aient éga-
lement une éthique. Il y a des critères
objectifs de l’éthique en entreprise, que
les cadres doivent s’approprier. Il en va
de l’image positive qu’ils se renvoient
à eux-mêmes comme de la réussite de
leur entreprise.
Vous avez consacré votre thèse de doc-
torat à la réussite économique et au
rôle social de l’entreprise Total (1946-
2017). Selon vous, quels facteurs
expliquent cette réussite ?
Total est un groupe qui a su surmon-
ter les différentes crises des années 1990
et 2000 (Birmanie, naufrage de l’Erika et
l’explosion de l’usine AZF de Toulouse),
mais également prospérer par l’acqui-
sition de concurrents plus importants
que lui, ce fut le cas notamment d’Elf.
La composante humaine est un premier
facteur, c’est grâce à son exécutif tenace
et à la forte solidarité des dirigeants que
l’entreprise a pu surmonter avec succès
ces épreuves. Le souci de transparence,
les efforts mis en œuvre en matière de
communication, mais également le rôle
de l’entreprise à travers ses fondations, le
mécénat et la diplomatie sont également
des facteurs de cette réussite.
La géopolitique au service
des entreprises
Que pensez-vous du désengagement
de Total en Iran et des raisons qui ont
conduit à cela ?
L’entreprise Total a des liens très
anciens avec l’Iran. Total a commencé
en Irak en 1924, puis s’est implanté en
Iran dès 1954. Mais cette fois l’entreprise
est contrainte de se retirer sous peine de
sanctions américaines. L’entreprise per-
drait beaucoup à rester, dans l’immédiat
du moins.
C’est la première fois que Total est
contraint de se désengager ?
Oui. Total est implanté dans plusieurs
pays à forts enjeux diplomatiques, mais
n’a jamais été contraint de se désenga-
ger comme c’est le cas en Iran. C’est un
vrai problème pour l’ensemble des entre-
prises qui exportent sur le marché amé-
ricain et utilisent le dollar. La pression
américaine est très forte et il n’est pas
certain que les pays européens aient les
moyens de contre-attaquer. w
Historien et écrivain, Jean Baptiste Noé est né
en 1983. Docteur en histoire économique (Sor-
bonne Université), il est directeur d’Orbis, conseil
en géopolitique. Il a signé plusieurs ouvrages dont
le dernier traite de la Monarchie de Juillet,« La Paren-
thèse libérale – Dix-huit années qui ont changé la France »
(Calmann Lévy, 2017).
CONFLITS 75
EXPLORE LE CHAMP DES RAPPORTS
ENTRE LA GÉOPOLITIQUE ET LES ENTREPRISES
Groupe Axyntis - 45 rue de Pommard - 75012 Paris
www.axyntis.com - Tél : +33 (0)1 44 06 77 00
géopolitique.entreprises@axyntis.com

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  • 1. 72 CONFLITS GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES Entrepreneur, David Simonnet est PDG du groupe industriel Axyntis qu’il a créé en 2007. Diplômé de l’Essec (1993), il a poursuivi des études en histoire (Paris IV), en DEA de droit (Paris XIII) et en DEA d’économie (Paris-Dauphine). Il a enseigné histoire et géographie économiques en classes préparatoires ECS et la création d’entreprise en Master 2 à Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est auteur des 100 mots de l’entreprise dans la collection Que sais-je ? (PUF). ©ArnaudCalaisPhotographie L’ insularité du Japon en fait le type même de géopolitique d’archipel (1)  ; on parlera alors de « Japonésie » (2) à partir de la racine grecque « nésie » qui signi- fie île. Le peuplement insulaire y nourrit un sentiment traditionnel d’isolement et d’unici- té, comme pour le Royaume-Uni avec lequel il est souvent comparé. On peut donc lire à travers ces manifesta- tions la réaffirmation de l’insularité comme représentation géographique de la survivance ou de la résurgence des nationalismes dans un contexte de rejet de la mondialisation et de sesmanifestationsincontrôlées.L’insularitéest le énième exemple du poids de la géographie dans les relations humaines, un fait que les entreprises doivent toujours mieux connaître malgré la dématérialisation (partielle) des échanges. Elle est aussi une abstraction rationnelle, un monde fascinant où se jouent des scènes cruciales du drame humain (3) . N’oublions pas qu’elle est aussi au cœur de notre culture européenne : « Après avoir évité les écueils de Charybde et de Scylla, nous apercevonsl’îlesuperbedudieudujour ;c’est làquesontlesbellesgénissesaulargefrontet les nombreuses brebis du Soleil, fils d’Hypé- rion », conte le chant xii de l’Odyssée. Face aux enjeux géopolitiques du Brexit ou de la réaffirmation de la puissance japonaise, confrontées à la figure symbolique de l’île,les entreprises se doivent de réfléchir et d’agir. De façon évidente parce qu’écono- miquement ces deux puissances sont incontournables pour qui veut faire croître une entreprise française qui s’internationalise. Mais également parce qu’une entreprise est une île. Il faut en effet se rappeler que l’essence même de l’existence de l’entreprise est l’affirmation d’une exception face aux règles du marché, une île consciente dans un océan inconscient. Dans The Nature of the Firm, publié en 1932, Ronald Coase, prix Nobel d’Économie en 1991,appelle coûts de transaction ceux que le recours au marché suppose, par exemple, pour collecter l’infor- mation et négocier des contrats. Utiliser l’en- treprise comme mode de coordination à la place du marché permet d’économiser ces coûts et peut être préféré au marché. Pré- cisément pour expliquer l’insularité consub- stantielle à l’entreprise, Ronald Coase cite un économiste anglais, Dennis Holme Rob- ertson qui publia, en 1923, « The Control of industry » et écrit page 85 : « Here and there, it is true,we have found islands of conscious power in this ocean of unconscious co-ope- ration, like lumps of butter coagulating in a pail of butter-milk. The factory system itself, while it involves endless specialization of the workofordinarymen,involvesalsodeliberate co-ordination of their diverse activities by the capitalist employer… » Réfléchir aux enjeux géopolitiques de l’in- sularité provoque donc un effet miroir puisque les entreprises sont aussi des îles au milieu de leurs marchés. Réfléchir à ce qui forge l’iden- tité ou l’âme de l’entreprise revient à identi- fier ses frontières multiples, les rôles qu’elle veut leur assigner entre ouverture et protec- tion,et les lieux de régulation des flux entrants et sortants. La différence avec la représenta- tion continentale demeure l’exception au sens de l’exceptionnel qu’incarne l’insularité. Une entreprise doit cultiver ce qui fait son excep- tion et, comme nous le disait il y a quatre- vingt-quinzeansDennisRobertson,celapasse par une prise de conscience de cette excep- tion aux règles économiques qui régulent le marché.En son sein une entreprise doit donc trouver des solutions alternatives aux règles de l’offre et de la demande. Elle doit trouver du sens dans un océan tumultueux de maux. C’est un des enjeux de cette rubrique Géopo- litique et Entreprises. w 1. Ou plus exactement s’agissant du Japon de « surinsularité » puisque le Japon n’est pas « une » île : outre Honshû, Hokkaidô, Shikoku et Kyûshû, l’archipel nippon compte plusieurs milliers d’îlots et autres récifs dont 430 sont actuellement habités. 2. Philippe Pelletier, « La Japonésie. Géopolitique et géographie historique de la surinsularité au Japon », CNRS éditions, coll. « Espaces et milieux », 1998 3. Guy Mercier, « Étude de l’insularité » in Norois, n° 145,Janvier-Mars 1990.Îles et sociétés insulaires. Comme une île au milieu d’un océan L’actualité nous rappelle qu’il existe une géopolitique de l’insularité. Qu’il s’agisse du Royaume-Uni et du Brexit ou du Japon : la volonté de Nissan de faire valoir ses droits au sein de l’Alliance à la hauteur de sa valeur d’entreprise,deux fois plus élevée que celle de Renault,mais également l’accord obtenu,le 14 novembre dernier,par ShinzoAbe avec le président russe Vladimir Poutine,pour accélérer les négociations sur la restitution des Territoires du Nord (îles Kouriles) et instaurer un climat de paix. Par David Simonnet Dans l’océan du marché, l’entreprise est une île.
  • 2. CONFLITS 73 L’Institut de l’Entreprise,dont vous êtes le Directeur général, est une communauté d’entreprises qui travaille à mieux com- prendre et à valoriser le rôle de l’entre- prise au cœur de la société. La géopoli- tique occupe-t-elle une place importante dans vos travaux ? Notre manière de faire de la géopo- litique, c’est de partager avec les entre- prises et leurs parties prenantes des éclai- rages internationaux au travers de nos différents programmes. C’est le cas lors des Entretiens Enseignants-Entreprises. Et puis, il y a surtout les voyages d’étude de l’Institut des Hautes Études de l’En- treprise (IHEE) ainsi que les réflexions menées dans le cadre de notre réseau de partenaires internationaux, l’Internatio- nal Network of Business Think Tanks, composé de 12 Think Tanks opérant dans plus de 30 pays. Chaque année, l’Institut de l’Entreprise, en partenariat avec l’Éducation natio- nale et le Conseil d’analyse économique, organise les Entretiens Enseignants-En- treprises. Quels sont les enjeux du thème de la mondialisation,que vous avez choi- sis en 2018 ? L’enjeu est double. D’une part, il s’agit d’établir une sorte de bilan de la mondialisation, et d’autre part d’anti- ciper ses futures étapes. Il est essentiel de ne pas perdre de vue tous les progrès techniques, politiques et humanitaires rendus possibles par l’accroissement des échanges internationaux. Ces pro- grès n’ont jamais été linéaires : il existe une différence de dynamique et d’élan entre les époques. Aujourd’hui, nous traversons une période où la remise en cause du mul- tilatéralisme est une réalité qui impacte jusqu’aux instances internationales et qui brise l’élan que l’on connaît depuis 30 ans. Le multilatéralisme hérité de la guerre froide et le capitalisme néo- libéral n’auront finalement pas réussi à figer le monde dans une organisation stable. Nous assistons à un redémar- rage de l’Histoire. Ce n’est pas à 100 % le fruit de stratégies unilatérales, on observe d’autres facteurs. Parmi ceux- ci, je vois l’affaiblissement de certaines puissances constituantes du multilaté- ralisme, notamment européennes, ou encore la surpopulation, au premier rang desquelles l’explosion démogra- phique de l’Afrique, qui atteint un niveau encore jamais observé dans l’histoire de l’humanité. J’ajoute deux éléments qui sont à la fois des causes et des conséquences de cette reconfiguration actuelle de la mondialisation. D’abord, les conflits commerciaux, qui se sont renforcés ces dernières années. On a beaucoup parlé du conflit entre la Chine et les États- Unis, mais on observe également des tensions fortes entre les États-Unis et l’Europe. Ensuite, les besoins de rat- tachements identitaires, qui se tra- duisent par la volonté d’appartenir à un ensemble ethnique, national, reli- gieux ou géographique. Ce sujet iden- titaire pourrait également à terme être compliqué par les questions fondamen- tales que soulèvent certaines évolutions scientifiques, notamment en matière de génétique. Y aura-t-il un jour une dis- crimination entre des humains « natu- rels » et des humains « augmentés ». Nous sommes face à des questions fondamentales pour l’humanité. Et que vont devenir ces innovations si à la mondialisation succède une fragmen- tation ? Nous connaissons déjà la ques- tion de la prolifération nucléaire et des armes chimiques et bactériologiques. Qu’en sera-t-il des innovations géné- tiques ? Les entreprises ont une respon- sabilité car elles sont à la fois le cadre où bien souvent les innovations sont déve- loppées et l’un des vecteurs par lequel des entités nationales et internationales s’affrontent. Les entreprises entre nation et mondialisation Ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon en philosophie et diplômé d’HEC,PaulAllibert est issu du secteur de l’assurance. Il a travaillé huit ans au sein du GroupeAllianz puis devient inspecteur dans le réseau des Agents généraux en 2012,avant de prendre en 2014 la direction d’Allianz En Ligne,qu’il contribue à créer et à développer.PaulAllibert est actuellement Directeur général de l’Institut de l’Entreprise. GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC PAUL ALLIBERT
  • 3. 74 CONFLITS vegarde du modèle français en s’efforçant de le transformer. Leaders dans de nom- breux domaines (énergie, eau, agroali- mentaire, armement, etc.), les entreprises françaises doivent montrer qu’elles sont capables d’être dépositaires de missions qui historiquement étaient assumées par l’État. Je crois dans le rôle pionnier des chefs d’entreprise en la matière, car pour que notre pays reste capable de promou- voir son modèle, il faut qu’il reste une énergie vitale ici et pour cela il faut que les entreprises françaises ne se désinves- tissent pas de la responsabilité vis-à-vis du pays qui les a vu naître. C’estunobjectifambitieux.Latrèsgrande majorité des entreprises du CAC 40 sont nées de politiques publiques menées en parallèle à la reconstruction de l’après- guerre. Est-ce à dire que les origines de ces entreprises-leaders leur donnent une responsabilité vis-à-vis de la France ? Je pense effectivement que leurs ori- gines leur donnent une forme de respon- sabilité. Elles ont par ailleurs un intérêt objectif à ce que le pays qui les a vu naître ne soit pas en déliquescence. J’ajoute que la stabilité de l’Europe dépend aussi du dynamisme et de la résilience de l’éco- nomie française. Les entreprises ont besoin de cette stabilité pour s’épanouir et c’est en cela que leurs responsabilités rejoignent leurs intérêts. Aujourd’hui, Vous dites que les entreprises ont une responsabilité,pensez-vous qu’elles sont la cause de ces difficultés ou qu’elles peuvent constituer une réponse ? Je pense que l’économique n’est pas le moteur premier de l’histoire, il est toujours précédé par le politique et il opère en dialogue avec lui. La solution qui permet la maîtrise des conflits est d’abord l’accord politique mais les entre- prises ont la capacité à soutenir et à sus- citer ces solutions politiques. Aujourd’hui, certaines entreprises ultra-puissantes, quasiment hégémo- niques dans un domaine, avec une puis- sance financière presque illimitée, sont acteurs à part entière de cette mondia- lisation qui met face à face des États et des entreprises. Parmi les cent premières entités au monde en termes de revenus, soixante-neuf sont des entreprises. Les pays qui hébergent ces entreprises-là négocient avec elles. C’est pourquoi il est évident que les entreprises ont une responsabilité à assumer et à exercer. En France, les entreprises accordent une place importante aux valeurs et à la res- ponsabilité sociale et environnementale de l’entreprise (RSE). Je dirais donc que la France a une posi- tion très particulière à jouer dans cette remise en cause de la manière dont la mondialisation s’est passée depuis 30 ans. Le premier des combats doit être la sau- la France est financièrement dans une mauvaise posture. Nous sommes sur un équilibre qui dépend du prix du pétrole et du taux d’emprunt, il y a un risque que tout cela s’envole au prochain choc. La question est de savoir si, en attendant le prochain choc, nous aurons réussi à réformer de manière suffisamment structurelle notre modèle national ? Comment définiriez-vous le modèle français ? Le modèle français, c’est tout d’abord un système de protection sociale très favorable. Ce système-là, nécessite une révision importante aujourd’hui parce qu’il n’est plus conciliable avec l’équi- libre des comptes publics. Deuxième caractéristique du modèle, c’est que le politique y précède l’économique. Le fait que la plupart des grands groupes français soient issus d’une commande publique au départ est un signe en soi. L’État a été omniprésent dans la construction économique du pays et ce, bien avant la Révolution industrielle. Mais aujourd’hui, ce n’est plus en restant opérateur qu’il peut structurer l’écono- mie, c’est en se concentrant sur son rôle de régulateur et en faisant confiance aux entreprises. Il faut donc revoir plus pro- fondément le système, au-delà des pri- vatisations déjà pratiquées et envisagées. La première responsabilité des entre- prises françaises est de s’investir en France. Le deuxième grand combat, il me semble, pour être pionnier aussi au niveau mondial, est de penser les limites de notre propre pouvoir. Les entreprises comme Google ou Amazon, parce qu’elles sont hégémoniques, ont à la fois une responsabilité et une quasi-impos- sibilité à penser les limites de leur pou- voir. En France, nous avons la volonté de susciter, de développer des géants ou des leaders mondiaux en matière d’in- telligence artificielle, de génétique et de biotechnologie… ; il faut que ce travail d’essor industriel, d’essor technologique soit accompagné d’une réflexion éthique et juridique. Nous avons partiellement manqué le train de la nouvelle écono- mie. Si nous pouvions être les cham- pions de son cadre juridique et éthique, ce serait une belle avancée. Proposerunevisionaurestedumonde, c’est aussi cela le modèle français. w GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC PAUL ALLIBERT
  • 4. GÉOPOLITIQUE ET ENTREPRISES / ENTRETIEN AVEC JEAN-BAPTISTE NOÉ Pourquoi avoir créé Orbis, un cabinet de formation en géopolitique ? Nous souhaitons aider les entreprises à avoir des cadres bien formés, capables de comprendre le monde dans lequel ils évoluent et d’en analyser la complexité. Nous constatons un fossé entre le monde universitaire et le savoir accumulé par les hommes de terrain, les cadres et les chefsd’entreprisequimanquentdetemps pour se former. Or, pour gagner des mar- chés, pour satisfaire ses clients et pour répondre aux défis de l’intelligence arti- ficielle et de la robotisation, il est néces- saire de faire la différence par la culture et par la compréhension des réalités du monde. C’est pourquoi, nous proposons des formations sur un jour ou plus pour former aux zones culturelles où inter- viennent les collaborateurs des entre- prises et aux grands enjeux du temps présent, par exemple la cyberstratégie, la criminalité, la guerre économique. Quelles spécificités différencient Orbis des autres formations déjà existantes ? La qualité de nos intervenants d’une part : des hommes de terrain et des uni- versitaires, qui publient régulièrement et qui interviennent dans de nombreux secteurs économiques. Ils connaissent aussi très bien les besoins propres aux entreprises. La vision réaliste du monde d’autre part. La mondialisation heu- reuse et le doux commerce ont montré leurs limites. La presse s’est fait récem- ment l’écho de la façon dont la Chine espionnait les cadres français ainsi que de la surveillance des dirigeants par les Américains. Si nous pouvons avoir des alliés, nous n’avons pas d’amis. Les cadres français n’ont pas été formés à ces sujets de la guerre économique, de l’espionnage industriel et de la variété culturelle. Or, pour comprendre les autres et faire des affaires avec eux, il faut connaître leurs spécificités et leurs identités. « Nous souhaitons former des cadres éthiques », qu’entendez-vous par là ? Lorsque j’ai réalisé ma thèse sur le pétrole, le sujet de la corruption était omniprésent. Le mensonge et la dissimulation peuvent conduire à des catastrophes, il faut donc arriver à former des personnes qui soient douées dans leur métier, mais qui aient éga- lement une éthique. Il y a des critères objectifs de l’éthique en entreprise, que les cadres doivent s’approprier. Il en va de l’image positive qu’ils se renvoient à eux-mêmes comme de la réussite de leur entreprise. Vous avez consacré votre thèse de doc- torat à la réussite économique et au rôle social de l’entreprise Total (1946- 2017). Selon vous, quels facteurs expliquent cette réussite ? Total est un groupe qui a su surmon- ter les différentes crises des années 1990 et 2000 (Birmanie, naufrage de l’Erika et l’explosion de l’usine AZF de Toulouse), mais également prospérer par l’acqui- sition de concurrents plus importants que lui, ce fut le cas notamment d’Elf. La composante humaine est un premier facteur, c’est grâce à son exécutif tenace et à la forte solidarité des dirigeants que l’entreprise a pu surmonter avec succès ces épreuves. Le souci de transparence, les efforts mis en œuvre en matière de communication, mais également le rôle de l’entreprise à travers ses fondations, le mécénat et la diplomatie sont également des facteurs de cette réussite. La géopolitique au service des entreprises Que pensez-vous du désengagement de Total en Iran et des raisons qui ont conduit à cela ? L’entreprise Total a des liens très anciens avec l’Iran. Total a commencé en Irak en 1924, puis s’est implanté en Iran dès 1954. Mais cette fois l’entreprise est contrainte de se retirer sous peine de sanctions américaines. L’entreprise per- drait beaucoup à rester, dans l’immédiat du moins. C’est la première fois que Total est contraint de se désengager ? Oui. Total est implanté dans plusieurs pays à forts enjeux diplomatiques, mais n’a jamais été contraint de se désenga- ger comme c’est le cas en Iran. C’est un vrai problème pour l’ensemble des entre- prises qui exportent sur le marché amé- ricain et utilisent le dollar. La pression américaine est très forte et il n’est pas certain que les pays européens aient les moyens de contre-attaquer. w Historien et écrivain, Jean Baptiste Noé est né en 1983. Docteur en histoire économique (Sor- bonne Université), il est directeur d’Orbis, conseil en géopolitique. Il a signé plusieurs ouvrages dont le dernier traite de la Monarchie de Juillet,« La Paren- thèse libérale – Dix-huit années qui ont changé la France » (Calmann Lévy, 2017). CONFLITS 75 EXPLORE LE CHAMP DES RAPPORTS ENTRE LA GÉOPOLITIQUE ET LES ENTREPRISES Groupe Axyntis - 45 rue de Pommard - 75012 Paris www.axyntis.com - Tél : +33 (0)1 44 06 77 00 géopolitique.entreprises@axyntis.com