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UNIVERSITE DE REIMS CHAMPAGNE-ARDENNE
U.F.R Lettres et Sciences Humaines
Master « Sociétés, Espaces, Temps »
Mention « Histoire de l’art »
Spécialité « Histoire de l’art et de la culture »
Année universitaire 2009-2010




                                MEMOIRE DE MASTER II

                                               présenté par

                                      Romain JEANGIRARD

                                             le 23 juin 2010




   NICOLAS-VICTOR DUQUENELLE
      OU L’ANTIQUAIRE ACCOMPLI
                                       (1842-1883)




                               Sous la direction de :
              Madame Marie-Claude Genet-Delacroix (Université de Reims)
                Madame Frédérique Desbuissons (Université de Reims)
L’ANTIQUAIRE ET SON IMPLICATION DANS LA
      SAUVEGARDE DU PATRIMOINE REMOIS




               122
VII. L’ANTIQUAIRE CITOYEN : DE L’HERITAGE A LA
             TRANSMISSION.

La définition de l’antiquaire-citoyen ne se limite pas à la reconnaissance de son intervention au sein
de l’espace public. Elle induit une prise en conscience du présent à l’égard du passé et une
responsabilité particulière pour l’avenir. Il s’agit d’un appel au devoir, mais aussi d’une volonté, car
l’antiquaire, membre des sociétés savantes et notable éclairé, pense avoir une mission essentielle à
porter au sein de la société
Son souci de sauvegarde des vestiges relève du présent, d’un moment historique particulier qui
appelle à l’action et à l’impulsion. Mais il relève aussi d’un combat pour l’avenir. L’antiquaire
Duquénelle est un témoin de la mémoire rémoise, puisqu’a reçu un héritage dont il lui revient de
porter, par responsabilité et avec d’autres, un devoir de transmission. Ce rôle acte de sa
participation à la vie de la cité et à la construction de l’identité locale, mais véhicule aussi sa
postérité.




                 L’antiquaire-fondateur et l’antiquaire-conservateur

                 L’installation du musée archéologique de Reims s’inscrit dans un processus à long
terme. Elle est due à la participation active et à la pression permanente du tissu académique urbain.
        Charles Loriquet écrit en 1861 que les villes d’Orléans et de Nantes ont acquis des locaux
pour y installer leur musée archéologique ; et non Reims 517. Il réfute l’argument de défaut logistique
rémois puisqu’il présente la maison des musiciens et les établissements alentours comme
éminemment qualifiés pour recevoir l’établissement muséal. Le secrétaire général de l’Académie
impériale de Reims use de l’indice démographique pour comparer les mesures prises, et pour tenir
un discours consistant à appuyer l’argument de la venue du temps muséal des grandes villes. Reims
dispose en effet en 1861 d’une population de 52 394 habitants, à démographie quasi-égale avec
Orléans qui compte 50 798 habitants. L’argument de Loriquet consiste à dénoncer le manque
d’impulsion locale pour souligner le manquement historique et la faute politique que constituerait
l’attente trop longue de la création d’un musée archéologique rémois pour l’affirmation de la place
rémoise dans le paysage national.


517
   A.M.C.R., 2S 7 : Archéologie, paléographie, épigraphie, linguistique, enseignement des langues, tombeau de Jovin :
notes classées de façon thématique (1854-1883), notes sur le musée archéologique (1861).


                                                        141
Loriquet note que en effet que la création d’un musée des antiquités rémoises souffre d’un manque
de volontarisme municipal puisqu’il écrit : « le vent n’est pas ici à l’archéologie » alors que sa
solvabilité est assurée, de par les fouilles, passées et présentes, quotidiennes.
Il place également la création du musée archéologique rémois comme une marque du leadership au
sein de l’entité champenoise, puisqu’il écrit : « on se remue autour de nous, Laon a son musée,
Châlons va avoir le sien ». Ce message dénonciateur suscite en fait chez Charles Loriquet une
crainte de déclassement et d’essoufflement du dynamisme culturel urbain, puisque le rapport de
force démographique entre Reims et ces deux villes est d’une échelle comprise entre quatre et
cinq 518 ; et que le musée est le marqueur d’une identité locale et régionale, et donc son installation
révèle d’une place forte de la ville au cœur de la région.
        L’Académie de Reims entretient un rôle dans la construction et l’organisation d’un musée
archéologique. Dans sa séance du 10 juin 1864 519, la Société constitue la commission archéologique
et nomme Nicolas-Victor Duquénelle vice-président, Prosper Tarbé secrétaire et trésorier, alors que
Louis-Hector Paris et Charles Loriquet, entendu leurs fonctions académique de président annuel et
de secrétaire général, en sont membres de droit. Il est à supposer que, comme dans toute
organisation de commission, le maire en est le président. Ce patronage municipal pourrait
témoigner davantage d’une tentative de contrôle de la Société académique que d’un engagement
conjoint en faveur d’un musée archéologique rémois. Or, suite à ces nominations, la commission se
met au travail et publie « une lettre destinée à tous ceux qui s’intéressent aux arts et aux études
archéologiques » qui stipule la volonté académique de créer un musée et la mise à disposition par le
maire d’un vaste local. Par souci financier, la commission fait appel au don par une souscription
annuelle de dix francs, par la fondation, c'est-à-dire un versement spontané de dix francs, ou par
l’offrande d’objets. La municipalité, administrée par Edouard Werlé, cède un local mais n’engage
au titre de la collectivité aucune dépense de fonctionnement. En tout cas, cette lettre, reconnaissant
l’appui municipal, n’en fait aucune mention ; et les délibérations municipales sont lacunaires entre
1860 et 1874, ne permettant ainsi de fournir aucun élément d’appréciation. Ce musée archéologique
de l’Académie est communément appelé le musée lapidaire. Il recueille les ruines et débris qui
avaient été déposés au couvent des Carmes puis à la base de l’arc triomphal de Mars après la
destruction des remparts. Ce musée prend place à l’Hôtel-de-Ville et est ouvert par l’ancien maire
de Reims 520, bibliophile et mécène des arts et des sciences, Augustin-Marie de Paul de Saint-
Marceaux. Le musée lapidaire est déplacé à la crypte de l’archevêché en 1865, et le tombeau de


518
    Les populations de Châlons et de Laon, en 1861, s’élèvent respectivement à 14.786 et 10.090 habitants.
519
    Art.cit, Travaux de l’Académie impériale de Reims, 1863-1864, p. 421-424.
520
    Maire de Reims de 1835 à 1837 et de 1841 à 1845.


                                                         142
Jovin y est installé. Ce transfert et l’aménagement du nouveau local nécessitent les frais conjoints
de la municipalité et de la commission archéologique de l’Académie de Reims. Les quinze
membres fondateurs du musée archéologique apportent chacun cent francs, dont Duquénelle,
l’archevêque de Reims et le maire de Reims. Cette participation du magistrat de la ville témoigne
d’un souci personnel de participation qui signifierait une administration quotidienne de la ville par
le conseil municipal et non par son haut représentant. Les travaux d’aménagement sont exécutés par
l’architecte Bouchard, et Duquénelle, en sa qualité de vice-président de la commission
archéologique, signe l’ordre de paiement de mille quarante six francs 521.
Cet espace est fonctionnel de 1865 à 1895 et recueille les monuments en pierre ou en marbre
exhumés. La collection est déplacée, aux frais de la municipalité, à l’Hôtel-Dieu, en 1895 522.
        En 1879, Narcisse Brunette publie ses réflexions sur les avantages que peuvent résulter pour
la cité rémoise d’avoir un musée d’antiquités 523. Le titre en lui-même évoque un statu quo dix-huit
ans après les écrits de Loriquet. Il poursuit surtout la réflexion que ce dernier avait engagé sur
l’intérêt muséal pour la ville. Il introduit son propos par l’intérêt du sol rémois, découvert lors des
fouilles du dernier tiers du XIXe siècle, qui témoigne des ères celtique, gallo-romaine, barbare et
médiévale. Architecte de formation, Narcisse Brunette s’intéresse davantage à l’étude des
évolutions stylistiques et à l’intérêt artistique.
Il situe la nécessité d’avoir un musée d’antiquités comme un enjeu contextuel de conservation des
traces du passé, c'est-à-dire la réunion des ruines rémoises dans un local sécurisé alors qu’elles ont
été stockées à la base de l’arc de Mars et pillées lors de l’invasion allemande en 1870 et au regard
de l’exiguïté du musée lapidaire, témoignant ainsi d’une organisation non salutaire. Ce dépôt à la
base de la porte Mars, par ailleurs, existe depuis longtemps puisque le secrétaire général du
ministère de l’Instruction publique et des cultes ordonne au maire de Reims le débarras des
immondices de la porte Mars ainsi que le transfert des inscriptions anciennes qui s’y accumulent en
février 1860 524.
Il place aussi cette nécessite comme un enjeu contextuel de puissance et de prépondérance rémoise.
L’architecte est en effet convaincu que la création d’un musée des antiquités rémoises permettrait à
Reims de s’ouvrir et d’échapper à la tentation du repli, et ainsi d’attirer les collections éparses




521
    GIVELET, Charles, JADART, Henri, DEMAISON, Louis, art.cit, Travaux de l’Académie nationale de Reims, 1893-
1894, p. 183-282.
522
    DEMAISON, Louis, JADART, Henri, op.cit, 1907, p. 52.
523
    BRUNETTE, Narcisse, Considérations sur les avantages qui peuvent résulter pour la ville de Reims d’avoir un
musée d’antiquités et des galeries historiques. Reims : Masson-Gérard, 1879, 14 p.
524
    C.A.R.A.N., F/17 2829 : Travaux archéologiques, fouilles en département marnais 1837-1881


                                                     143
voisines et les touristes. Le musée est le lieu de la mémoire et de l’histoire locale 525. Il présente
donc un ancrage fort et affirme une identité. Il porte, de fait, un message à vocation provinciale.
Narcisse Brunette dresse un projet très précis, et affecte les collections dans des salles : la salle des
antiquités, la salle de l’académie de peinture, la salle des toiles peintes et des tapisseries, la salle des
tableaux et des objets d’art et enfin les galeries historiques qui recevraient dans leurs vitrines les
échantillons de tissus industriels, dans la droite ligne de l’exposition universelle. Puis, dans cette
même perspective, il reprend l’argument de Charles Loriquet et cite les villes industrielles, au
même titre que Reims, grandes et moyennes, qui ont fait élever leur musée comme Grenoble,
Amiens, Marseille et Châlons-sur-Marne.
Il replace enfin la nécessite d’avoir un musée d’antiquités dans un enjeu contextuel de définition de
l’espace public. Le musée, en effet, se définit comme un service public d’instruction, dans l’idéal
révolutionnaire et dans le discours de Brunette. Il contribue à former le bon goût. Son élévation est
une nécessité au regard du contexte sociétal et républicain qui se veut égalitaire. Le musée, de fait,
est aussi un lieu d’enseignement, d’instruction et d’édification.
Narcisse Brunette propose même un emplacement, répondant à l’intérêt historique du lieu et à une
proximité avec la mosaïque des promenades et l’arc triomphal de la porte Mars.
        Finalement, un musée municipal des antiquités est installé dans les sous-sols de l’Hôtel-de-
Ville en 1882. Il est toutefois dû, comme le souligne le compte-rendu délibératif de la séance du
conseil municipal du 7 février 1882 526, à la demande de l’Académie nationale de Reims. Il est
provisoirement installé dans une pièce municipale sise à côté de la rue de la Grosse-Ecritoire, d’une
surface de 90 mètres carrés. Le musée dispose du patronage municipal mais aussi de son
financement puisque, lors de cette même séance, le conseil municipal adopte le déblocage d’une
somme estimée à huit-cent francs par un devis. Le musée, plus tard, abrite la mosaïque des
promenades. Toutefois, cette délibération n’a pas d’effectivité immédiate, puisque la commission
archéologique de l’Académie de Reims convoquée chez Duquénelle le 2 décembre 1882 émet le
vœu d’un nouvel emplacement pour le musée, devenu trop exigu et acte de la proposition optée par
le conseil municipal du projet d’installation dans un sous-sol de l’Hôtel-de-Ville. D’autre part, le
catalogage des collections n’intervient qu’à partir de 1888, par les académiciens Givelet, Jadart et
Demaison à partir des informations de Charles Cerf, de Charles Loriquet et de Nicolas-Victor
Duquénelle ; et donc hors de toute structure institutionnelle, telle la municipalité rémoise 527.


525
    GEORGEL, Chantal (dir.), « Le musée, un lieu d’identité ». In : op.cit, 1994, p. 105-112.
526
    A.M.C.R., 1D 37 : Séance du 7 février 1882. Hôtel de Ville. – Installation dans le sous-sol d’un Musée des
antiquités gallo-romaines ; Annexe 17.
527
    GIVELET, Charles, JADART, Henri, DEMAISON, Louis, art.cit, Travaux de l’Académie nationale de Reims, 1893-
1894, p. 183-282.


                                                    144
En 1907, ce musée archéologique recueille « les pièces capitales de l’archéologie » et est installé
dans divers locaux de l’Hôtel-de-Ville, dans une salle des combles du côté de la rue de Mars, dans
un sous-sol de l’Hôtel-de-Ville, dans deux salles contigües du second étage du pavillon sur la rue
des Consuls. Il présente les époques préhistoriques, l’époque gauloise, l’époque gallo-romaine et
l’époque franque et mérovingienne 528. Alix Bertrand souligne une mutation muséale au XIXe du
fait du passage d’un espace marginal et improvisé à de véritables sections muséographiques qu’il
est nécessaire d’aménager dans une ou plusieurs salles 529, ce qui est exact au regard de la répartition
des objets par salles présentant une chronologie. Cependant, l’aspect épars de ces collections à
divers étages du Palais municipal ne donne pas l’impression d’une cohérence. Cette incohérence, si
elle existe, trouverait en fait sa réponse dans une pénurie de locaux municipaux. Le XIXe siècle est
en fait un essai pour le musée, puisque sa professionnalisation et sa réorganisation architecturale
sont beaucoup plus tardives.
        Bien que le musée lapidaire et le musée archéologique appartiennent à deux entités et à deux
espaces distincts, leur existence est due à l’impulsion ou à la pression de la Société académique de
Reims dans le cadre de son offre d’incitation culturelle. En effet, Jean-Pierre Chaline précise que les
chefs-lieux de département et d’arrondissement – Reims fait partie du second cas – sont dotés de
musées au XIXe siècle par le groupement érudit 530. Il existe dès lors aussi une sociabilité du
musée ; autrement dit, des privilégiés de la société réunis en sociétés savantes qui forment
l’essentiel des fonctionnaires culturels tels que les conservateurs de musées, bibliothécaires,
archivistes. L’addition de ces individualités au sein d’une même académie permet d’impulser une
politique culturelle et de participer à « l’ornement de la cité », par l’installation, l’organisation et la
conservation muséale.
L’organisation revient en effet aux érudits locaux, faute de fonctionnaires municipaux qualifiés, et
ce, dans les deux structures.
D’ailleurs, l’Académie de Reims, en elle-même, est un lieu culturel, aux côtés du musée ou du
théâtre. Cette capacité d’impulsion est commune aux sociétés savantes des grandes et moyennes
villes. Cependant, sa capacité de pression en 1882, explicitée par le compte-rendu de la séance
délibérative sur l’installation du musée municipal des antiquités, ainsi que sa longévité, démontrent
qu’elle est solidement implantée et reconnue, en tout cas pour cette date, comme un partenaire
culturel.



528
    DEMAISON, Louis, JADART, Henri, op.cit, 1907, p. 50-51.
529
    BERTRAND, Alix, op.cit, 2004, p. 6.
530
    CHALINE, Jean-Pierre, op.cit, 1998, p. 310.


                                                     145
Ainsi, la participation de l’antiquaire à la fondation muséale est une contribution au sein du
groupement érudit de la Société académique de Reims. Cependant, ses statuts de vice-président de
la commission archéologique et fondateur du musée archéologique laissent présager de son
investissement personnel dans l’administration de cet espace public, qui ne se limite pas à la
donation et à l’enrichissement des collections, mais qui consiste aussi à leur inventorisation, à leur
conservation et à leur exhibition. D’après les tables nominales annuelles de l’Académie de Reims,
Nicolas-Victor Duquénelle est conservateur-adjoint du musée lapidaire, de 1874 à sa mort 531.
Cette participation de Nicolas-Victor Duquénelle au sein de l’espace public renforce sa contribution
au recueil archéologique rémois. Le legs de l’antiquaire témoigne de cette même volonté de
transcender la collection privée et d’être un acteur public de l’archéologie à Reims.



                 Le legs de Duquénelle : ses conditions et son but.

                 Tout comme pour la donation, le legs exalte la fierté de collectionneur et le désir de
postérité. Le geste du legs s’inscrit d’ailleurs dans la tradition multiséculaire du collectionnisme
privé qui fonde et soutient les musées nationaux et de province 532. En premier lieu, le legs a pour
vocation d’intégrer l’antiquaire dans la continuité et dans une filiation au collectionnisme.
        Bien que rédigé le 13 juin 1882 533 puis déposé aux minutes de l’étude du notaire Lefort de
Reims, les aboutissants de ce testament avaient été scellés bien antérieurement puisqu’ils avaient
fait l’objet d’un commun accord entre l’antiquaire et son épouse, décédée bien des années
auparavant. Dans ce testament olographe, qu’il a donc écrit, daté et signé, l’antiquaire nomme son
neveu par alliance, Jules Niverd, comme légataire universel. A ce titre, ce dernier est chargé de faire
respecter et d’exécuter les clauses testamentaires.
Le premier legs est à destination du musée rétrospectif, ou lapidaire, dont il rappelle qu’il est l’un
des contributeurs. Le transfert de la collection privée à la collection publique existe, mais il est à
relativiser du fait de la participation de l’antiquaire à la fondation de cet espace muséal. Il lègue à
cette institution, créée par institution académique, tous les objets d’antiquités formant ses
collections, la série des monnaies romaines consulaires et impériales en or, argent et billon et
bronze qui composent sa collection numismatique. Le fait de léguer la totalité de ces objets antiques
révèle la volonté de Duquénelle de prolonger dans l’espace public une collection privée cohérente et

531
    Annexe 7.
532
    GEORGEL, Chantal (dir.), « La donation Bruyas au musée Fabre de Montpellier : une tradition et une exception ».
In : La jeunesse des musées, catalogue de l’exposition de Paris, musée d’Orsay, 7 février-8 mai 1994. Paris : Réunion
des Musées Nationaux, 1994, p. 247-249.
533
    M.S.R., Fonds documentation : Duquénelle (catalogue), testament olographe du 13 juin 1882 ; Annexe 18


                                                        146
complète. Ce legs indique aussi le souci, comme le soulignait déjà l’antiquaire dans la description
du cabinet d’un antiquaire rémois 534 de laisser un souvenir, mais surtout d’assurer la survie
postérieure à la mort de sa collection, et donc sa non-dispersion. Cette minutieuse description des
séries numismatiques indique le souci pour l’antiquaire d’en léguer l’ensemble sans oubli et de
rappeler l’étude privilégiée de ce champ.
L’antiquaire pose une condition. Il souhaite que son médaillier, également légué, soit présenté de la
même façon que dans son cabinet. Cette clause suggère, au-delà de la mort, la survivance de
l’agencement de la collection privée au sein de la collection publique ; et donc du souvenir de
l’antiquaire. Dans cette même perspective du souvenir, l’antiquaire demande que son grand portrait
photographié soit placé au-dessus de ce médaillier. Cette pratique est aussi une manière de montrer
son attachement particulier à un objet. Elle est surtout un fait d’usage, puisque les donateurs
indiquent bien souvent dans leur testament cette volonté de figurer ou d’être représenté dans le
décor, car la collection rappelle à l’homme et le représente. Elle souligne enfin la conditionnalité et
la contrepartie attenantes au legs, c'est-à-dire le prolongement au sein de l’espace public de la
promotion et du culte de la personnalité du collectionneur privé. La collection muséale, en effet, est
la mutation formelle du collectionnisme privé. Les collections de la bourgeoisie libérale constituent
au XIXe siècle le noyau des musées publics et induisent une forme de mécénat 535. Ce legs signe
aussi une complémentarité. Roland Schaer définit le projet muséologique du XIXe siècle comme
des encyclopédies superposées et décline les encyclopédismes de la curiosité, de la didactique, de
l’histoire et de l’archéologie, et de la rétrospective identitaire. Le legs de Duquénelle au musée
installé par la Société académique de Reims figure ces quatre éléments : le recueil des raretés et des
singularités dans un cabinet des merveilles, hérité du collectionnisme traditionnel du XVIe et du
XVIIe siècle ; l’encyclopédisme didactique dont la vocation est pédagogique, qui est dynamisé par
la municipalité et les sociétés savantes ; l’encyclopédisme à vocation historique et chronologique,
que l’antiquaire présente dans son legs ; et enfin la rétrospective identitaire, c'est-à-dire la
présentation et l’exposition d’antiquités locales. Le projet muséologique du XIXe siècle est une
réconciliation des traditions et des encyclopédismes, que le legs de Duquénelle intégre dans le
rapport à la collection, à l’instruction, à l’historicité objectale et à l’identité locale 536.
L’antiquaire lègue également un fonds documentaire, se rapportant largement à la numismatique,
puisqu’il donne au musée son catalogue manuscrit ainsi que les sept volumes de l’ouvrage de

534
    Voir Annexe 2.
535
     SCHAER, Roland, « Des encyclopédies superposées ». In : GEORGEL, Chantal (dir.), La jeunesse des musées,
catalogue de l’exposition de Paris, musée d’Orsay, 7 février-8 mai 1994. Paris : Réunion des Musées Nationaux, 1994,
p. 38-51.
536
    Ibid., p. 39-51.


                                                       147
Cohen qui, écrit-il, contient ses annotations. Par ce don, l’antiquaire entend publiciser les
connaissances et ses méthodes. Au-delà de sa personnalité et de sa collection, le legs documentaire
justifie l’émulation individuelle dans le corps académique. Il renforce dans la postérité le sérieux de
l’antiquaire qui rapportait l’étude de sa collection aux textes et aux ouvrages, anciens et
contemporains. Il témoigne enfin d’une vocation didactique dans l’espace public.
Le catalogue manuscrit est le matériau qui fournit la cohérence d’une collection, par un classement.
Le don de ce catalogue démontre un souci de transfert et d’agencement public cohérent, par
l’inventorisation. Il signe aussi l’écriture sans cesse renouvelée de la collection par le
collectionneur. Duquénelle entend signifier la responsabilité qui incombe à la collectivité dans la
gestion de sa collection, et ses missions de sauvegarde et de conservation.
L’antiquaire lègue tous les objets de l’époque gauloise, gallo-romaine et mérovingienne. Cette
mention lui permet de décliner la richesse de sa collection, par une périodisation. Il excepte de cette
donation les autres objets, appartenant à des époques différentes, telle la tabatière de 1790 présentée
à l’exposition rétrospective de 1876 par exemple. Il appelle à cet effet le conservateur du musée à
prendre contact avec son légataire qui détient une liste de réservation d’objets. Enfin, l’antiquaire
donne au musée une peinture portraiturant son fils Edouard, signée d’un artiste rémois, Léon
Baujoin. Duquénelle, dans ce legs, donne un statut aux objets exclus du transfert de la collection
privée vers la collection publique, qui souligne la non-exhaustivité que constitue la collection
léguée au musée.
Ce legs d’objets figure dans la première partie du testament. Il s’agit d’un legs matérialisé, estimé à
4080 francs 537. Cette estimation est cependant inférieure à la valeur réelle.
       L’antiquaire ne renie pas ses origines familiales et personnelles. Il lègue à l’Ecole de
médecine et de pharmacie. Reims une somme de trois mille francs, soit le même don de valeur que
celui accordé à l’Académie nationale de Reims. Les intérêts de cette somme serviront à attribuer un
prix, une médaille d’or ou des livres à l’élève en dernière année de pharmacie le plus méritant.
Ce legs au musée de Reims, et la dotation à l’Ecole de pharmacie et de médecine, sont actés et
acceptés par le conseil municipal de Reims, réuni en séance le 15 mars 1884, soit trois mois après le
décès de l’antiquaire 538. La dotation est transformée. Placée en rentes, elle ainsi la volonté de
Duquénelle qui souhaitait que ce don produise des intérêts dont le crédit sera porté à l’attribution
d’un prix.



537
  M.B.A.R., Fonds documentaire : fichier des personnalités : « Victor Duquénelle »
538
  A.M.C.R., Séance extraordinaire du 15 mars 1884. Legs fait à la ville par M. Duquénelle pour les Musées
municipaux et pour l'Ecole de Pharmacie et de Médecine ; Annexe 18.


                                                  148
La seconde partie du legs de Nicolas-Victor Duquénelle est à destination de l’Académie nationale
de Reims. Il s’agit d’un don numéraire, puisque l’antiquaire attribue à la Société une somme de
trois mille francs. Il détermine cependant l’usage de ce don car il stipule que les intérêts de cette
somme seront destinés à fonder tous les deux ans un prix d’histoire ou d’archéologie. L’Académie
accepte cette dotation le 25 janvier 1884, et stipule que ces prix porteraient le nom de leur
financeur : les Prix Victor Duquénelle. L’antiquaire entre dans la postérité de la Société académique
locale.
Ces deux derniers dons sont un encouragement à l’incitation culturelle et à l’élévation spirituelle.
Par ce testament et ces deux dernières clauses, Nicolas-Victor Duquénelle applique le système de la
méritocratie, qui signifie que le pouvoir appartient aux méritants.
          L’antiquaire trouve un intéressement au legs. Le legs, au-delà de sa conditionnalité, suppose
un rapport de marché 539. Il signifie un souci de non-dispersion, mais également de soustraction à
l’état de marchandise. Les objets collectionnés par Duquénelle sont en-dehors du circuit
économique. Les léguer ou les donner au musée indique donc une volonté de leur survivance
matérielle et formelle, mais également de leur valeur historico-archéologique et non marchande. Le
legs au musée, ainsi, signifie la sauvegarde de la collection et de sa valeur.
Le legs signifie l’entrée symbolique de l’antiquaire au musée. Il induit à une postérité et à une
reconnaissance publique.




                 La postérité : l'ouvrage de Henri Jadart, « le défenseur de la Porte de
                 Mars », une rue à Reims portant son nom.

                 L’acte du legs a pour finalité la survivance d’une collection, mais poursuit aussi
l’objectif de la postérité du collectionneur. La postérité rend compte de l’effectivité du legs de
l’antiquaire et de la représentation ou de la perception de Duquénelle après à sa mort.
          Il existe donc une postérité de la collection de l’antique par le legs. Cette postérité intervient
dans la perception. Récemment, le magazine Ville de Reims Informations le considérait comme le
plus grand légataire de l’actuel musée Saint-Remi au XIXe siècle avec un millier de monnaies
gallo-romaines, deux-cent cinquante vases en terre cuite et une cinquantaine de vases en verre.
Cette collection, pourtant, se trouvait au musée de l’Hôtel-de-Ville lors de la première guerre
mondiale et a souffert des incendies et des bombardements. Elle ne recueille plus aujourd’hui que


539
  CHANG, Ting, « Le don échangé : l’entrée des collections privées dans les musées publics au XIXe siècle ». In :
PRETI-HAMARD, Monica, SENECHAL, Philippe (dir.), op.cit, 2005, p. 87-92.


                                                      149
trente-deux objets archéologiques et le médaillier. Si la survivance matérielle et donc perceptible
des objets est relative, la survivance de la collection dans sa représentation et dans son importance
existe encore. Sa postérité est donc effective, encore aujourd’hui.
        Il existe aussi une postérité de l’antiquaire par le legs qui institue la fondation d’un prix
académique.
L’antiquaire lègue à l’Académie une somme de trois mille francs, dont les intérêts serviront à
financer tous les deux ans un prix d’histoire ou d’archéologie. A travers la fondation de ce prix par
un financement et la clause d’organisation tous les deux ans, l’antiquaire entend instituer pour ces
prix une régularité et une longévité, afin qu’ils participent à sa postérité.
Le Prix Victor Duquénelle devient effectif en 1887, soit quatre ans après la mort de l’antiquaire. Il
est organisé régulièrement de cette date à 1915, dans un premier temps tous les deux ou trois ans de
1887 à 1898, puis annuellement de 1899 à 1915, sauf à trois reprises où le calendrier primitif acté
par l’antiquaire est repris.
Tout comme le calendrier, le contenu de ce prix est respecté. Les questions portent en effet sur
l’histoire locale et/ou l’archéologie locale. La finalité de ce prix est l’encouragement culturel et
l’incitation à la recherche locale. Les questions sont préparées par l’Académie et donnent lieu au
dépôt de mémoires, dont l’un d’eux est récompensé d’une médaille d’or.
La valeur de ce prix s’articule à la régularité de son organisation. De 1887 à 1895, le prix d’histoire
et d’archéologie Victor Duquénelle récompense un mémoire sur une question par une médaille d’or
de 300 francs. En 1898 et en 1899, il récompense deux mémoires sur deux questions, l’une majeure
à 200 francs, l’autre mineure à 100 francs. De 1900 à 1913, il donne lieu à la récompense annuelle
d’un mémoire pour une question par une médaille d’or de 100 francs. En 1915, deux questions sont
posées et sont chacune sanctionnés d’une médaille d’or de 100 francs. Cette diversité formelle,
durant dix-huit ans, du nombre de questions et de la valeur des médailles d’or se rapporte au mode
d’organisation du concours.
Il est à souligner également que certaines questions, non satisfaites une année, sont reposées l’année
suivante. Ainsi, le Prix Victor Duquénelle est régulièrement organisé par l’Académie nationale de
Reims mais ne donne pas toujours lieu à une récompense, du fait d’un manque d’émulation des
académiciens qui ne déposent aucun mémoire. L’effectivité réelle de ce prix est donc relative. Le
prix de 1892 porte sur la même question que le prix de 1890, signifiant ainsi que la question lors de
cette première année n’a trouvé aucune réponse et qu’elle n’a donné lieu à aucune récompense.
Deux des trois questions posées en 1898 sont reprises collectivement en 1899, puis séparément et
respectivement en 1900 et en 1901, puis de nouveau en 1906 pour la seconde. Il semble donc que



                                                   150
seule l’un d’entre elles, sur l’histoire du Collège de Reims, a donné lieu à l’attribution d’une
médaille d’or de cent francs.
De même, une question pour une récompense de 100 francs reste la même de 1904 à 1906, soit trois
années consécutives.
La non-effectivité réelle de ce Prix est telle que l’Académie nationale de Reims soumet dans son
cadre, en 1909, une question laissée au choix, dont le seul critère est le traitement d’une question
d’histoire ou d’archéologie rémoise. Il s’agit cependant d’une exception puisque dès l’année
suivante, la Société académique impose de nouveau une question annuelle, qui ne trouve aucune
réponse en 1912 puisqu’elle est reprise pour le concours de 1913.
Il s’en suit un arrêt pendant huit ans, dans un premier temps causé par la Grande Guerre, puis sans
doute par l’oubli à partir de 1918. Il est finalement réinstauré en 1923, mais ne survit pas.
Le legs de l’antiquaire donne ainsi lieu à une réalité formelle, puisque la Société académique
respecte ses clauses en ce qui concerne son institution : l’organisation d’un concours régulier
jusqu’au premier quart du XXe siècle exceptant événements extraordinaires tels les temps de la
guerre et de la reconstruction, portant sur une question d’histoire ou d’archéologie, donnant lieu à
l’attribution d’une médaille, en moyenne de 200 francs annuelle. L’effectivité réelle de ce concours
est cependant à nuancer, car peu de ces questions donnent lieu au dépôt de mémoires et à la
participation à l’émulation culturelle de la localité, et peu d’entre elles sont donc sanctionnées par la
remise d’un prix.
Ces prix ont une relative effectivité, mais ils ont aussi des buts. Par cette clause, l’antiquaire rejoint
la pratique académique d’incitation culturelle qui consiste en la création et l’ouverture de concours
sur les sujets d’utilité publique et locale. Il s’inscrit dans une pratique courante du XIXe siècle et
dans la recherche du progrès culturel comme lors des concours révolutionnaires actés dans la
constitution de l’an III, qu’il met en pratique par l’émulation.
L’antiquaire s’attache ainsi au courant académique et prend place dans la postérité de cette
institution en y associant son nom. Jean-Pierre Chaline souligne en effet que « les mécènes sont
heureux d’attacher leur nom à un prix » 540. Par cet acte, Duquénelle rattache son nom à la Société
académique de Reims dont il est l’un des doyens en 1883 et fait figure de mécène de l’émulation
locale par le concours d’incitation culturelle. L’antiquaire est donc lui-même à la recherche d’une
reconnaissance et d’une postérité.
           Il existe enfin une postérité de l’antiquaire dans sa représentation.




540
      CHALINE, Jean-Pierre, Op.cit, 1998, p. 297-304.


                                                        151
La postérité de l’antiquaire en représentation trouve sa place dans les ouvrages des contemporains
de Duquénelle, se rappelant à son souvenir par sa personnalité, sa contribution à l’archéologie
rémoise ou encore par sa collection. Certains évoquent sa compétence et son esprit supérieur en
rapportant que Léon Morel, de la génération suivante, devient son émule en 1897 541 ; d’autres lui
apportent un hommage appuyé, le considérant comme un des grands hommes du siècle ayant
enrichi la connaissance du patrimoine rémois 542. Henri Jadart, en 1892, évoque les bienfaiteurs du
musée, et donc de la ville, et explicite le contenu de sa collection 543.
Ce secrétaire général de l’Académie lui rend d’ailleurs un hommage dans un livret édité par les
soins de l’Académie nationale de Reims en 1884 544. Dans cette publication de cinquante-sept pages,
Henri Jadart rend un hommage posthume à l’antiquaire. Son propos repose sur un respect profond
et sur une évocation élogieuse de Duquénelle. Il use du rythme ternaire, style littéraire bien connu,
pour introduire ses premiers mots à l’attention du lecteur rémois. Henri Jadart contribue à la
postérité rémoise de l’antiquaire. Il l’évoque dans le corps de texte comme un « collectionneur zélé
et perspicace » œuvrant dans un but d’instruction publique, et d’enrichissement et de sauvegarde de
la mémoire rémoise. Dans cet hommage posthume, il va jusqu’à faire de l’antiquaire le seul
fondateur du musée lapidaire en disant : « (il) fait à terme de son propre cabinet le musée de
Reims ». Puis il expose la participation réelle de l’antiquaire à l’archéologie locale et sa relative
contribution à l’archéologie nationale, par sa participation aux manifestations savantes, ses dons
aux musées nationaux et locaux et ses échanges de correspondances entre savants provinciaux,
français et de l’étranger.
Enfin, Henri Jadart explicite la notion de l’antiquaire-citoyen, utile et honorable. Il concrétise cette
notion en intégrant les discours du maire Doyen et du président annuel de l’Académie Loriquet lors
de son enterrement, qui doivent appuyer la reconnaissance des acteurs culturels locaux pour
l’antiquaire-citoyen, héritier et transmetteur de la mémoire rémoise et défenseur du patrimoine.
Cette postérité, qui crée un imaginaire dans la représentation et dans la perception de l’antiquaire,
existe mais est à relativiser. En effet, tous ces hommages et ces reconnaissances qui s’adressent à
Duquénelle prennent place dans une « bulle académique ». De plus, la vulgarisation de cette
littérature appuyant la postérité de l’antiquaire est plus qu’incertaine.
Il existe enfin une rue Duquénelle à Reims depuis 1886, soit trois ans après la mort de l’antiquaire,
attribuée par délibération du conseil municipal. L’intitulé, cependant, intègre Nicolas-Victor

541
    « Chronique », Bulletin Monumental, 1897, T. II, vol. 62, p. 538-540.
542
    JADART, Henri, « Compte-rendu des travaux de l’année 1883-1884 ». Travaux de l’Académie nationale de Reims,
1883-1884, vol. 75, n° 1-2, p. 93-119.
543
    JADART, Henri, Les bienfaiteurs du musée de Reims (1792-1892). Paris : impr. E.Plon, Nourrit et Cie, 1892, 31 p.
544
    JADART, Henri, Victor Duquénelle, antiquaire rémois, 1807-1883. Notice sur sa Vie, ses Travaux et ses Collections
avec diverses Œuvres posthumes publiées par l’Académie de Reims. Reims : Michaud, 1884, 57 p.


                                                        152
Duquénelle mais aussi son oncle, Jean-Baptiste-Marie Duquénelle, chirurgien-médecin de Reims
mort en 1835.
La postérité de l’antiquaire, de sa collection et de son apport existe mais est à nuancer.




                                                  153
CONCLUSION




               L’antiquaire accompli

L’accomplissement de l’antiquaire prend sa source dans la volonté de Nicolas-Victor Duquénelle à
devenir un acteur de l’archéologie locale et un contributeur de l’archéologie nationale, et en fait de
s’élever.
Pour cela, il s’inscrit d’une part dans une histoire des antiquaires par l’affirmation d’une filiation et
d’une tradition, et d’autre part dans la modernité de l’archéologie justifiée par son actualité. Il
légitime de fait la véracité de son action et la cohérence de sa collection, constituée du fait de
l’absence d’une loi restrictive relative à l’acquisition d’objets archéologique et de la prospérité des
fouilles. L’antiquaire s’affirme comme un antiquaire de terrain appuyant son assise locale et
recourant à des méthodes historiques et archéologiques pour construire et promouvoir sa démarche
sérieuse.
Afin d’assurer cette promotion, Nicolas-Victor Duquénelle entre en contact avec trois cercles,
définis par spatialité, de réseaux de sociétés savantes et d’hommes, du local à l’universel, de Reims
à la Belgique et au Royaume-Uni. Il participe aux manifestations savantes et aux expositions afin de
présenter ses idées et sa collection. Il publicise enfin sa collection privée par la donation et le legs
aux musées, nationaux et locaux.
L’implication de l’antiquaire pour la conservation de la porte Mars et la mosaïque des promenades
définit son engagement citoyen au XIXe siècle, qui résulte en fait d’une prise en conscience de la
responsabilité historique échue à sa génération : un devoir de transmission, justifié par l’essor
inégalé des fouilles systématiques en France et du recueil des objets archéologiques et pose
contextuellement la problématique de la conservation patrimoniale.
Cet accomplissement est cependant à relativiser, entendu qu’il résulte davantage d’un désir
individuel, et que par la multiplicité de ses actions, l’antiquaire est à la recherche d’intérêts
personnels et d’une reconnaissance.



               Et maintenant…



                                                  154
Dès à présent, une question se pose : existe-t-il, à Reims, d’autres Duquénelle ?
La recherche d’antiquités est une pratique courante au XIXe siècle, relevant effectivement
davantage d’une perception de l’occupation et du temps libre que d’une activité professionnelle. La
ville de Reims révèle au XIXe siècle par des fouilles dues à l’industrie un sol riche en antiquités. De
fait, il existe des hommes qui recueillent et étudient les traces matérielles du passé, s’intègrent à la
sociabilité savante locale pour rendre compte de leurs travaux et surtout optimiser leur influence et
lèguent finalement leur collection pour leur postérité.
En revanche, contrairement à l’antiquaire Duquénelle, aucun de ces antiquaires comme Joseph-
Louis Lucas ou Etienne Saubinet n’entrent en contact avec les autorités supérieures pour alerter des
dangers encourus par les monuments du passé. Seul l’architecte Narcisse Brunette avait contacté le
ministère de l’Intérieur en 1834 pour proposer un projet de restauration. Ces correspondances avec
les responsables étatiques, d’ailleurs, illustrent une convergence d’intérêts : l’alerte à l’Etat d’une
situation locale mais aussi l’exposition, directe ou indirecte, d’un intéressement personnel.
Ce mémoire offre des opportunités d’étude. Il s’inscrit dans l’histoire des collections, dans leur
perception et dans leur représentation, qui crée selon Krzysztof Pomian l’historiographie de
l’archéologie, c'est-à-dire l’écriture de l’histoire de l’étude des traces matérielles du passé. Il
s’inscrit enfin dans un champ d’étude de la discipline historique qui reste à inventer et à écrire, et
qu’Alain Schnapp appelle de ses vœux : une histoire universelle des antiquaires.




                                                  155

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  • 1. UNIVERSITE DE REIMS CHAMPAGNE-ARDENNE U.F.R Lettres et Sciences Humaines Master « Sociétés, Espaces, Temps » Mention « Histoire de l’art » Spécialité « Histoire de l’art et de la culture » Année universitaire 2009-2010 MEMOIRE DE MASTER II présenté par Romain JEANGIRARD le 23 juin 2010 NICOLAS-VICTOR DUQUENELLE OU L’ANTIQUAIRE ACCOMPLI (1842-1883) Sous la direction de : Madame Marie-Claude Genet-Delacroix (Université de Reims) Madame Frédérique Desbuissons (Université de Reims)
  • 2. L’ANTIQUAIRE ET SON IMPLICATION DANS LA SAUVEGARDE DU PATRIMOINE REMOIS 122
  • 3. VII. L’ANTIQUAIRE CITOYEN : DE L’HERITAGE A LA TRANSMISSION. La définition de l’antiquaire-citoyen ne se limite pas à la reconnaissance de son intervention au sein de l’espace public. Elle induit une prise en conscience du présent à l’égard du passé et une responsabilité particulière pour l’avenir. Il s’agit d’un appel au devoir, mais aussi d’une volonté, car l’antiquaire, membre des sociétés savantes et notable éclairé, pense avoir une mission essentielle à porter au sein de la société Son souci de sauvegarde des vestiges relève du présent, d’un moment historique particulier qui appelle à l’action et à l’impulsion. Mais il relève aussi d’un combat pour l’avenir. L’antiquaire Duquénelle est un témoin de la mémoire rémoise, puisqu’a reçu un héritage dont il lui revient de porter, par responsabilité et avec d’autres, un devoir de transmission. Ce rôle acte de sa participation à la vie de la cité et à la construction de l’identité locale, mais véhicule aussi sa postérité. L’antiquaire-fondateur et l’antiquaire-conservateur L’installation du musée archéologique de Reims s’inscrit dans un processus à long terme. Elle est due à la participation active et à la pression permanente du tissu académique urbain. Charles Loriquet écrit en 1861 que les villes d’Orléans et de Nantes ont acquis des locaux pour y installer leur musée archéologique ; et non Reims 517. Il réfute l’argument de défaut logistique rémois puisqu’il présente la maison des musiciens et les établissements alentours comme éminemment qualifiés pour recevoir l’établissement muséal. Le secrétaire général de l’Académie impériale de Reims use de l’indice démographique pour comparer les mesures prises, et pour tenir un discours consistant à appuyer l’argument de la venue du temps muséal des grandes villes. Reims dispose en effet en 1861 d’une population de 52 394 habitants, à démographie quasi-égale avec Orléans qui compte 50 798 habitants. L’argument de Loriquet consiste à dénoncer le manque d’impulsion locale pour souligner le manquement historique et la faute politique que constituerait l’attente trop longue de la création d’un musée archéologique rémois pour l’affirmation de la place rémoise dans le paysage national. 517 A.M.C.R., 2S 7 : Archéologie, paléographie, épigraphie, linguistique, enseignement des langues, tombeau de Jovin : notes classées de façon thématique (1854-1883), notes sur le musée archéologique (1861). 141
  • 4. Loriquet note que en effet que la création d’un musée des antiquités rémoises souffre d’un manque de volontarisme municipal puisqu’il écrit : « le vent n’est pas ici à l’archéologie » alors que sa solvabilité est assurée, de par les fouilles, passées et présentes, quotidiennes. Il place également la création du musée archéologique rémois comme une marque du leadership au sein de l’entité champenoise, puisqu’il écrit : « on se remue autour de nous, Laon a son musée, Châlons va avoir le sien ». Ce message dénonciateur suscite en fait chez Charles Loriquet une crainte de déclassement et d’essoufflement du dynamisme culturel urbain, puisque le rapport de force démographique entre Reims et ces deux villes est d’une échelle comprise entre quatre et cinq 518 ; et que le musée est le marqueur d’une identité locale et régionale, et donc son installation révèle d’une place forte de la ville au cœur de la région. L’Académie de Reims entretient un rôle dans la construction et l’organisation d’un musée archéologique. Dans sa séance du 10 juin 1864 519, la Société constitue la commission archéologique et nomme Nicolas-Victor Duquénelle vice-président, Prosper Tarbé secrétaire et trésorier, alors que Louis-Hector Paris et Charles Loriquet, entendu leurs fonctions académique de président annuel et de secrétaire général, en sont membres de droit. Il est à supposer que, comme dans toute organisation de commission, le maire en est le président. Ce patronage municipal pourrait témoigner davantage d’une tentative de contrôle de la Société académique que d’un engagement conjoint en faveur d’un musée archéologique rémois. Or, suite à ces nominations, la commission se met au travail et publie « une lettre destinée à tous ceux qui s’intéressent aux arts et aux études archéologiques » qui stipule la volonté académique de créer un musée et la mise à disposition par le maire d’un vaste local. Par souci financier, la commission fait appel au don par une souscription annuelle de dix francs, par la fondation, c'est-à-dire un versement spontané de dix francs, ou par l’offrande d’objets. La municipalité, administrée par Edouard Werlé, cède un local mais n’engage au titre de la collectivité aucune dépense de fonctionnement. En tout cas, cette lettre, reconnaissant l’appui municipal, n’en fait aucune mention ; et les délibérations municipales sont lacunaires entre 1860 et 1874, ne permettant ainsi de fournir aucun élément d’appréciation. Ce musée archéologique de l’Académie est communément appelé le musée lapidaire. Il recueille les ruines et débris qui avaient été déposés au couvent des Carmes puis à la base de l’arc triomphal de Mars après la destruction des remparts. Ce musée prend place à l’Hôtel-de-Ville et est ouvert par l’ancien maire de Reims 520, bibliophile et mécène des arts et des sciences, Augustin-Marie de Paul de Saint- Marceaux. Le musée lapidaire est déplacé à la crypte de l’archevêché en 1865, et le tombeau de 518 Les populations de Châlons et de Laon, en 1861, s’élèvent respectivement à 14.786 et 10.090 habitants. 519 Art.cit, Travaux de l’Académie impériale de Reims, 1863-1864, p. 421-424. 520 Maire de Reims de 1835 à 1837 et de 1841 à 1845. 142
  • 5. Jovin y est installé. Ce transfert et l’aménagement du nouveau local nécessitent les frais conjoints de la municipalité et de la commission archéologique de l’Académie de Reims. Les quinze membres fondateurs du musée archéologique apportent chacun cent francs, dont Duquénelle, l’archevêque de Reims et le maire de Reims. Cette participation du magistrat de la ville témoigne d’un souci personnel de participation qui signifierait une administration quotidienne de la ville par le conseil municipal et non par son haut représentant. Les travaux d’aménagement sont exécutés par l’architecte Bouchard, et Duquénelle, en sa qualité de vice-président de la commission archéologique, signe l’ordre de paiement de mille quarante six francs 521. Cet espace est fonctionnel de 1865 à 1895 et recueille les monuments en pierre ou en marbre exhumés. La collection est déplacée, aux frais de la municipalité, à l’Hôtel-Dieu, en 1895 522. En 1879, Narcisse Brunette publie ses réflexions sur les avantages que peuvent résulter pour la cité rémoise d’avoir un musée d’antiquités 523. Le titre en lui-même évoque un statu quo dix-huit ans après les écrits de Loriquet. Il poursuit surtout la réflexion que ce dernier avait engagé sur l’intérêt muséal pour la ville. Il introduit son propos par l’intérêt du sol rémois, découvert lors des fouilles du dernier tiers du XIXe siècle, qui témoigne des ères celtique, gallo-romaine, barbare et médiévale. Architecte de formation, Narcisse Brunette s’intéresse davantage à l’étude des évolutions stylistiques et à l’intérêt artistique. Il situe la nécessité d’avoir un musée d’antiquités comme un enjeu contextuel de conservation des traces du passé, c'est-à-dire la réunion des ruines rémoises dans un local sécurisé alors qu’elles ont été stockées à la base de l’arc de Mars et pillées lors de l’invasion allemande en 1870 et au regard de l’exiguïté du musée lapidaire, témoignant ainsi d’une organisation non salutaire. Ce dépôt à la base de la porte Mars, par ailleurs, existe depuis longtemps puisque le secrétaire général du ministère de l’Instruction publique et des cultes ordonne au maire de Reims le débarras des immondices de la porte Mars ainsi que le transfert des inscriptions anciennes qui s’y accumulent en février 1860 524. Il place aussi cette nécessite comme un enjeu contextuel de puissance et de prépondérance rémoise. L’architecte est en effet convaincu que la création d’un musée des antiquités rémoises permettrait à Reims de s’ouvrir et d’échapper à la tentation du repli, et ainsi d’attirer les collections éparses 521 GIVELET, Charles, JADART, Henri, DEMAISON, Louis, art.cit, Travaux de l’Académie nationale de Reims, 1893- 1894, p. 183-282. 522 DEMAISON, Louis, JADART, Henri, op.cit, 1907, p. 52. 523 BRUNETTE, Narcisse, Considérations sur les avantages qui peuvent résulter pour la ville de Reims d’avoir un musée d’antiquités et des galeries historiques. Reims : Masson-Gérard, 1879, 14 p. 524 C.A.R.A.N., F/17 2829 : Travaux archéologiques, fouilles en département marnais 1837-1881 143
  • 6. voisines et les touristes. Le musée est le lieu de la mémoire et de l’histoire locale 525. Il présente donc un ancrage fort et affirme une identité. Il porte, de fait, un message à vocation provinciale. Narcisse Brunette dresse un projet très précis, et affecte les collections dans des salles : la salle des antiquités, la salle de l’académie de peinture, la salle des toiles peintes et des tapisseries, la salle des tableaux et des objets d’art et enfin les galeries historiques qui recevraient dans leurs vitrines les échantillons de tissus industriels, dans la droite ligne de l’exposition universelle. Puis, dans cette même perspective, il reprend l’argument de Charles Loriquet et cite les villes industrielles, au même titre que Reims, grandes et moyennes, qui ont fait élever leur musée comme Grenoble, Amiens, Marseille et Châlons-sur-Marne. Il replace enfin la nécessite d’avoir un musée d’antiquités dans un enjeu contextuel de définition de l’espace public. Le musée, en effet, se définit comme un service public d’instruction, dans l’idéal révolutionnaire et dans le discours de Brunette. Il contribue à former le bon goût. Son élévation est une nécessité au regard du contexte sociétal et républicain qui se veut égalitaire. Le musée, de fait, est aussi un lieu d’enseignement, d’instruction et d’édification. Narcisse Brunette propose même un emplacement, répondant à l’intérêt historique du lieu et à une proximité avec la mosaïque des promenades et l’arc triomphal de la porte Mars. Finalement, un musée municipal des antiquités est installé dans les sous-sols de l’Hôtel-de- Ville en 1882. Il est toutefois dû, comme le souligne le compte-rendu délibératif de la séance du conseil municipal du 7 février 1882 526, à la demande de l’Académie nationale de Reims. Il est provisoirement installé dans une pièce municipale sise à côté de la rue de la Grosse-Ecritoire, d’une surface de 90 mètres carrés. Le musée dispose du patronage municipal mais aussi de son financement puisque, lors de cette même séance, le conseil municipal adopte le déblocage d’une somme estimée à huit-cent francs par un devis. Le musée, plus tard, abrite la mosaïque des promenades. Toutefois, cette délibération n’a pas d’effectivité immédiate, puisque la commission archéologique de l’Académie de Reims convoquée chez Duquénelle le 2 décembre 1882 émet le vœu d’un nouvel emplacement pour le musée, devenu trop exigu et acte de la proposition optée par le conseil municipal du projet d’installation dans un sous-sol de l’Hôtel-de-Ville. D’autre part, le catalogage des collections n’intervient qu’à partir de 1888, par les académiciens Givelet, Jadart et Demaison à partir des informations de Charles Cerf, de Charles Loriquet et de Nicolas-Victor Duquénelle ; et donc hors de toute structure institutionnelle, telle la municipalité rémoise 527. 525 GEORGEL, Chantal (dir.), « Le musée, un lieu d’identité ». In : op.cit, 1994, p. 105-112. 526 A.M.C.R., 1D 37 : Séance du 7 février 1882. Hôtel de Ville. – Installation dans le sous-sol d’un Musée des antiquités gallo-romaines ; Annexe 17. 527 GIVELET, Charles, JADART, Henri, DEMAISON, Louis, art.cit, Travaux de l’Académie nationale de Reims, 1893- 1894, p. 183-282. 144
  • 7. En 1907, ce musée archéologique recueille « les pièces capitales de l’archéologie » et est installé dans divers locaux de l’Hôtel-de-Ville, dans une salle des combles du côté de la rue de Mars, dans un sous-sol de l’Hôtel-de-Ville, dans deux salles contigües du second étage du pavillon sur la rue des Consuls. Il présente les époques préhistoriques, l’époque gauloise, l’époque gallo-romaine et l’époque franque et mérovingienne 528. Alix Bertrand souligne une mutation muséale au XIXe du fait du passage d’un espace marginal et improvisé à de véritables sections muséographiques qu’il est nécessaire d’aménager dans une ou plusieurs salles 529, ce qui est exact au regard de la répartition des objets par salles présentant une chronologie. Cependant, l’aspect épars de ces collections à divers étages du Palais municipal ne donne pas l’impression d’une cohérence. Cette incohérence, si elle existe, trouverait en fait sa réponse dans une pénurie de locaux municipaux. Le XIXe siècle est en fait un essai pour le musée, puisque sa professionnalisation et sa réorganisation architecturale sont beaucoup plus tardives. Bien que le musée lapidaire et le musée archéologique appartiennent à deux entités et à deux espaces distincts, leur existence est due à l’impulsion ou à la pression de la Société académique de Reims dans le cadre de son offre d’incitation culturelle. En effet, Jean-Pierre Chaline précise que les chefs-lieux de département et d’arrondissement – Reims fait partie du second cas – sont dotés de musées au XIXe siècle par le groupement érudit 530. Il existe dès lors aussi une sociabilité du musée ; autrement dit, des privilégiés de la société réunis en sociétés savantes qui forment l’essentiel des fonctionnaires culturels tels que les conservateurs de musées, bibliothécaires, archivistes. L’addition de ces individualités au sein d’une même académie permet d’impulser une politique culturelle et de participer à « l’ornement de la cité », par l’installation, l’organisation et la conservation muséale. L’organisation revient en effet aux érudits locaux, faute de fonctionnaires municipaux qualifiés, et ce, dans les deux structures. D’ailleurs, l’Académie de Reims, en elle-même, est un lieu culturel, aux côtés du musée ou du théâtre. Cette capacité d’impulsion est commune aux sociétés savantes des grandes et moyennes villes. Cependant, sa capacité de pression en 1882, explicitée par le compte-rendu de la séance délibérative sur l’installation du musée municipal des antiquités, ainsi que sa longévité, démontrent qu’elle est solidement implantée et reconnue, en tout cas pour cette date, comme un partenaire culturel. 528 DEMAISON, Louis, JADART, Henri, op.cit, 1907, p. 50-51. 529 BERTRAND, Alix, op.cit, 2004, p. 6. 530 CHALINE, Jean-Pierre, op.cit, 1998, p. 310. 145
  • 8. Ainsi, la participation de l’antiquaire à la fondation muséale est une contribution au sein du groupement érudit de la Société académique de Reims. Cependant, ses statuts de vice-président de la commission archéologique et fondateur du musée archéologique laissent présager de son investissement personnel dans l’administration de cet espace public, qui ne se limite pas à la donation et à l’enrichissement des collections, mais qui consiste aussi à leur inventorisation, à leur conservation et à leur exhibition. D’après les tables nominales annuelles de l’Académie de Reims, Nicolas-Victor Duquénelle est conservateur-adjoint du musée lapidaire, de 1874 à sa mort 531. Cette participation de Nicolas-Victor Duquénelle au sein de l’espace public renforce sa contribution au recueil archéologique rémois. Le legs de l’antiquaire témoigne de cette même volonté de transcender la collection privée et d’être un acteur public de l’archéologie à Reims. Le legs de Duquénelle : ses conditions et son but. Tout comme pour la donation, le legs exalte la fierté de collectionneur et le désir de postérité. Le geste du legs s’inscrit d’ailleurs dans la tradition multiséculaire du collectionnisme privé qui fonde et soutient les musées nationaux et de province 532. En premier lieu, le legs a pour vocation d’intégrer l’antiquaire dans la continuité et dans une filiation au collectionnisme. Bien que rédigé le 13 juin 1882 533 puis déposé aux minutes de l’étude du notaire Lefort de Reims, les aboutissants de ce testament avaient été scellés bien antérieurement puisqu’ils avaient fait l’objet d’un commun accord entre l’antiquaire et son épouse, décédée bien des années auparavant. Dans ce testament olographe, qu’il a donc écrit, daté et signé, l’antiquaire nomme son neveu par alliance, Jules Niverd, comme légataire universel. A ce titre, ce dernier est chargé de faire respecter et d’exécuter les clauses testamentaires. Le premier legs est à destination du musée rétrospectif, ou lapidaire, dont il rappelle qu’il est l’un des contributeurs. Le transfert de la collection privée à la collection publique existe, mais il est à relativiser du fait de la participation de l’antiquaire à la fondation de cet espace muséal. Il lègue à cette institution, créée par institution académique, tous les objets d’antiquités formant ses collections, la série des monnaies romaines consulaires et impériales en or, argent et billon et bronze qui composent sa collection numismatique. Le fait de léguer la totalité de ces objets antiques révèle la volonté de Duquénelle de prolonger dans l’espace public une collection privée cohérente et 531 Annexe 7. 532 GEORGEL, Chantal (dir.), « La donation Bruyas au musée Fabre de Montpellier : une tradition et une exception ». In : La jeunesse des musées, catalogue de l’exposition de Paris, musée d’Orsay, 7 février-8 mai 1994. Paris : Réunion des Musées Nationaux, 1994, p. 247-249. 533 M.S.R., Fonds documentation : Duquénelle (catalogue), testament olographe du 13 juin 1882 ; Annexe 18 146
  • 9. complète. Ce legs indique aussi le souci, comme le soulignait déjà l’antiquaire dans la description du cabinet d’un antiquaire rémois 534 de laisser un souvenir, mais surtout d’assurer la survie postérieure à la mort de sa collection, et donc sa non-dispersion. Cette minutieuse description des séries numismatiques indique le souci pour l’antiquaire d’en léguer l’ensemble sans oubli et de rappeler l’étude privilégiée de ce champ. L’antiquaire pose une condition. Il souhaite que son médaillier, également légué, soit présenté de la même façon que dans son cabinet. Cette clause suggère, au-delà de la mort, la survivance de l’agencement de la collection privée au sein de la collection publique ; et donc du souvenir de l’antiquaire. Dans cette même perspective du souvenir, l’antiquaire demande que son grand portrait photographié soit placé au-dessus de ce médaillier. Cette pratique est aussi une manière de montrer son attachement particulier à un objet. Elle est surtout un fait d’usage, puisque les donateurs indiquent bien souvent dans leur testament cette volonté de figurer ou d’être représenté dans le décor, car la collection rappelle à l’homme et le représente. Elle souligne enfin la conditionnalité et la contrepartie attenantes au legs, c'est-à-dire le prolongement au sein de l’espace public de la promotion et du culte de la personnalité du collectionneur privé. La collection muséale, en effet, est la mutation formelle du collectionnisme privé. Les collections de la bourgeoisie libérale constituent au XIXe siècle le noyau des musées publics et induisent une forme de mécénat 535. Ce legs signe aussi une complémentarité. Roland Schaer définit le projet muséologique du XIXe siècle comme des encyclopédies superposées et décline les encyclopédismes de la curiosité, de la didactique, de l’histoire et de l’archéologie, et de la rétrospective identitaire. Le legs de Duquénelle au musée installé par la Société académique de Reims figure ces quatre éléments : le recueil des raretés et des singularités dans un cabinet des merveilles, hérité du collectionnisme traditionnel du XVIe et du XVIIe siècle ; l’encyclopédisme didactique dont la vocation est pédagogique, qui est dynamisé par la municipalité et les sociétés savantes ; l’encyclopédisme à vocation historique et chronologique, que l’antiquaire présente dans son legs ; et enfin la rétrospective identitaire, c'est-à-dire la présentation et l’exposition d’antiquités locales. Le projet muséologique du XIXe siècle est une réconciliation des traditions et des encyclopédismes, que le legs de Duquénelle intégre dans le rapport à la collection, à l’instruction, à l’historicité objectale et à l’identité locale 536. L’antiquaire lègue également un fonds documentaire, se rapportant largement à la numismatique, puisqu’il donne au musée son catalogue manuscrit ainsi que les sept volumes de l’ouvrage de 534 Voir Annexe 2. 535 SCHAER, Roland, « Des encyclopédies superposées ». In : GEORGEL, Chantal (dir.), La jeunesse des musées, catalogue de l’exposition de Paris, musée d’Orsay, 7 février-8 mai 1994. Paris : Réunion des Musées Nationaux, 1994, p. 38-51. 536 Ibid., p. 39-51. 147
  • 10. Cohen qui, écrit-il, contient ses annotations. Par ce don, l’antiquaire entend publiciser les connaissances et ses méthodes. Au-delà de sa personnalité et de sa collection, le legs documentaire justifie l’émulation individuelle dans le corps académique. Il renforce dans la postérité le sérieux de l’antiquaire qui rapportait l’étude de sa collection aux textes et aux ouvrages, anciens et contemporains. Il témoigne enfin d’une vocation didactique dans l’espace public. Le catalogue manuscrit est le matériau qui fournit la cohérence d’une collection, par un classement. Le don de ce catalogue démontre un souci de transfert et d’agencement public cohérent, par l’inventorisation. Il signe aussi l’écriture sans cesse renouvelée de la collection par le collectionneur. Duquénelle entend signifier la responsabilité qui incombe à la collectivité dans la gestion de sa collection, et ses missions de sauvegarde et de conservation. L’antiquaire lègue tous les objets de l’époque gauloise, gallo-romaine et mérovingienne. Cette mention lui permet de décliner la richesse de sa collection, par une périodisation. Il excepte de cette donation les autres objets, appartenant à des époques différentes, telle la tabatière de 1790 présentée à l’exposition rétrospective de 1876 par exemple. Il appelle à cet effet le conservateur du musée à prendre contact avec son légataire qui détient une liste de réservation d’objets. Enfin, l’antiquaire donne au musée une peinture portraiturant son fils Edouard, signée d’un artiste rémois, Léon Baujoin. Duquénelle, dans ce legs, donne un statut aux objets exclus du transfert de la collection privée vers la collection publique, qui souligne la non-exhaustivité que constitue la collection léguée au musée. Ce legs d’objets figure dans la première partie du testament. Il s’agit d’un legs matérialisé, estimé à 4080 francs 537. Cette estimation est cependant inférieure à la valeur réelle. L’antiquaire ne renie pas ses origines familiales et personnelles. Il lègue à l’Ecole de médecine et de pharmacie. Reims une somme de trois mille francs, soit le même don de valeur que celui accordé à l’Académie nationale de Reims. Les intérêts de cette somme serviront à attribuer un prix, une médaille d’or ou des livres à l’élève en dernière année de pharmacie le plus méritant. Ce legs au musée de Reims, et la dotation à l’Ecole de pharmacie et de médecine, sont actés et acceptés par le conseil municipal de Reims, réuni en séance le 15 mars 1884, soit trois mois après le décès de l’antiquaire 538. La dotation est transformée. Placée en rentes, elle ainsi la volonté de Duquénelle qui souhaitait que ce don produise des intérêts dont le crédit sera porté à l’attribution d’un prix. 537 M.B.A.R., Fonds documentaire : fichier des personnalités : « Victor Duquénelle » 538 A.M.C.R., Séance extraordinaire du 15 mars 1884. Legs fait à la ville par M. Duquénelle pour les Musées municipaux et pour l'Ecole de Pharmacie et de Médecine ; Annexe 18. 148
  • 11. La seconde partie du legs de Nicolas-Victor Duquénelle est à destination de l’Académie nationale de Reims. Il s’agit d’un don numéraire, puisque l’antiquaire attribue à la Société une somme de trois mille francs. Il détermine cependant l’usage de ce don car il stipule que les intérêts de cette somme seront destinés à fonder tous les deux ans un prix d’histoire ou d’archéologie. L’Académie accepte cette dotation le 25 janvier 1884, et stipule que ces prix porteraient le nom de leur financeur : les Prix Victor Duquénelle. L’antiquaire entre dans la postérité de la Société académique locale. Ces deux derniers dons sont un encouragement à l’incitation culturelle et à l’élévation spirituelle. Par ce testament et ces deux dernières clauses, Nicolas-Victor Duquénelle applique le système de la méritocratie, qui signifie que le pouvoir appartient aux méritants. L’antiquaire trouve un intéressement au legs. Le legs, au-delà de sa conditionnalité, suppose un rapport de marché 539. Il signifie un souci de non-dispersion, mais également de soustraction à l’état de marchandise. Les objets collectionnés par Duquénelle sont en-dehors du circuit économique. Les léguer ou les donner au musée indique donc une volonté de leur survivance matérielle et formelle, mais également de leur valeur historico-archéologique et non marchande. Le legs au musée, ainsi, signifie la sauvegarde de la collection et de sa valeur. Le legs signifie l’entrée symbolique de l’antiquaire au musée. Il induit à une postérité et à une reconnaissance publique. La postérité : l'ouvrage de Henri Jadart, « le défenseur de la Porte de Mars », une rue à Reims portant son nom. L’acte du legs a pour finalité la survivance d’une collection, mais poursuit aussi l’objectif de la postérité du collectionneur. La postérité rend compte de l’effectivité du legs de l’antiquaire et de la représentation ou de la perception de Duquénelle après à sa mort. Il existe donc une postérité de la collection de l’antique par le legs. Cette postérité intervient dans la perception. Récemment, le magazine Ville de Reims Informations le considérait comme le plus grand légataire de l’actuel musée Saint-Remi au XIXe siècle avec un millier de monnaies gallo-romaines, deux-cent cinquante vases en terre cuite et une cinquantaine de vases en verre. Cette collection, pourtant, se trouvait au musée de l’Hôtel-de-Ville lors de la première guerre mondiale et a souffert des incendies et des bombardements. Elle ne recueille plus aujourd’hui que 539 CHANG, Ting, « Le don échangé : l’entrée des collections privées dans les musées publics au XIXe siècle ». In : PRETI-HAMARD, Monica, SENECHAL, Philippe (dir.), op.cit, 2005, p. 87-92. 149
  • 12. trente-deux objets archéologiques et le médaillier. Si la survivance matérielle et donc perceptible des objets est relative, la survivance de la collection dans sa représentation et dans son importance existe encore. Sa postérité est donc effective, encore aujourd’hui. Il existe aussi une postérité de l’antiquaire par le legs qui institue la fondation d’un prix académique. L’antiquaire lègue à l’Académie une somme de trois mille francs, dont les intérêts serviront à financer tous les deux ans un prix d’histoire ou d’archéologie. A travers la fondation de ce prix par un financement et la clause d’organisation tous les deux ans, l’antiquaire entend instituer pour ces prix une régularité et une longévité, afin qu’ils participent à sa postérité. Le Prix Victor Duquénelle devient effectif en 1887, soit quatre ans après la mort de l’antiquaire. Il est organisé régulièrement de cette date à 1915, dans un premier temps tous les deux ou trois ans de 1887 à 1898, puis annuellement de 1899 à 1915, sauf à trois reprises où le calendrier primitif acté par l’antiquaire est repris. Tout comme le calendrier, le contenu de ce prix est respecté. Les questions portent en effet sur l’histoire locale et/ou l’archéologie locale. La finalité de ce prix est l’encouragement culturel et l’incitation à la recherche locale. Les questions sont préparées par l’Académie et donnent lieu au dépôt de mémoires, dont l’un d’eux est récompensé d’une médaille d’or. La valeur de ce prix s’articule à la régularité de son organisation. De 1887 à 1895, le prix d’histoire et d’archéologie Victor Duquénelle récompense un mémoire sur une question par une médaille d’or de 300 francs. En 1898 et en 1899, il récompense deux mémoires sur deux questions, l’une majeure à 200 francs, l’autre mineure à 100 francs. De 1900 à 1913, il donne lieu à la récompense annuelle d’un mémoire pour une question par une médaille d’or de 100 francs. En 1915, deux questions sont posées et sont chacune sanctionnés d’une médaille d’or de 100 francs. Cette diversité formelle, durant dix-huit ans, du nombre de questions et de la valeur des médailles d’or se rapporte au mode d’organisation du concours. Il est à souligner également que certaines questions, non satisfaites une année, sont reposées l’année suivante. Ainsi, le Prix Victor Duquénelle est régulièrement organisé par l’Académie nationale de Reims mais ne donne pas toujours lieu à une récompense, du fait d’un manque d’émulation des académiciens qui ne déposent aucun mémoire. L’effectivité réelle de ce prix est donc relative. Le prix de 1892 porte sur la même question que le prix de 1890, signifiant ainsi que la question lors de cette première année n’a trouvé aucune réponse et qu’elle n’a donné lieu à aucune récompense. Deux des trois questions posées en 1898 sont reprises collectivement en 1899, puis séparément et respectivement en 1900 et en 1901, puis de nouveau en 1906 pour la seconde. Il semble donc que 150
  • 13. seule l’un d’entre elles, sur l’histoire du Collège de Reims, a donné lieu à l’attribution d’une médaille d’or de cent francs. De même, une question pour une récompense de 100 francs reste la même de 1904 à 1906, soit trois années consécutives. La non-effectivité réelle de ce Prix est telle que l’Académie nationale de Reims soumet dans son cadre, en 1909, une question laissée au choix, dont le seul critère est le traitement d’une question d’histoire ou d’archéologie rémoise. Il s’agit cependant d’une exception puisque dès l’année suivante, la Société académique impose de nouveau une question annuelle, qui ne trouve aucune réponse en 1912 puisqu’elle est reprise pour le concours de 1913. Il s’en suit un arrêt pendant huit ans, dans un premier temps causé par la Grande Guerre, puis sans doute par l’oubli à partir de 1918. Il est finalement réinstauré en 1923, mais ne survit pas. Le legs de l’antiquaire donne ainsi lieu à une réalité formelle, puisque la Société académique respecte ses clauses en ce qui concerne son institution : l’organisation d’un concours régulier jusqu’au premier quart du XXe siècle exceptant événements extraordinaires tels les temps de la guerre et de la reconstruction, portant sur une question d’histoire ou d’archéologie, donnant lieu à l’attribution d’une médaille, en moyenne de 200 francs annuelle. L’effectivité réelle de ce concours est cependant à nuancer, car peu de ces questions donnent lieu au dépôt de mémoires et à la participation à l’émulation culturelle de la localité, et peu d’entre elles sont donc sanctionnées par la remise d’un prix. Ces prix ont une relative effectivité, mais ils ont aussi des buts. Par cette clause, l’antiquaire rejoint la pratique académique d’incitation culturelle qui consiste en la création et l’ouverture de concours sur les sujets d’utilité publique et locale. Il s’inscrit dans une pratique courante du XIXe siècle et dans la recherche du progrès culturel comme lors des concours révolutionnaires actés dans la constitution de l’an III, qu’il met en pratique par l’émulation. L’antiquaire s’attache ainsi au courant académique et prend place dans la postérité de cette institution en y associant son nom. Jean-Pierre Chaline souligne en effet que « les mécènes sont heureux d’attacher leur nom à un prix » 540. Par cet acte, Duquénelle rattache son nom à la Société académique de Reims dont il est l’un des doyens en 1883 et fait figure de mécène de l’émulation locale par le concours d’incitation culturelle. L’antiquaire est donc lui-même à la recherche d’une reconnaissance et d’une postérité. Il existe enfin une postérité de l’antiquaire dans sa représentation. 540 CHALINE, Jean-Pierre, Op.cit, 1998, p. 297-304. 151
  • 14. La postérité de l’antiquaire en représentation trouve sa place dans les ouvrages des contemporains de Duquénelle, se rappelant à son souvenir par sa personnalité, sa contribution à l’archéologie rémoise ou encore par sa collection. Certains évoquent sa compétence et son esprit supérieur en rapportant que Léon Morel, de la génération suivante, devient son émule en 1897 541 ; d’autres lui apportent un hommage appuyé, le considérant comme un des grands hommes du siècle ayant enrichi la connaissance du patrimoine rémois 542. Henri Jadart, en 1892, évoque les bienfaiteurs du musée, et donc de la ville, et explicite le contenu de sa collection 543. Ce secrétaire général de l’Académie lui rend d’ailleurs un hommage dans un livret édité par les soins de l’Académie nationale de Reims en 1884 544. Dans cette publication de cinquante-sept pages, Henri Jadart rend un hommage posthume à l’antiquaire. Son propos repose sur un respect profond et sur une évocation élogieuse de Duquénelle. Il use du rythme ternaire, style littéraire bien connu, pour introduire ses premiers mots à l’attention du lecteur rémois. Henri Jadart contribue à la postérité rémoise de l’antiquaire. Il l’évoque dans le corps de texte comme un « collectionneur zélé et perspicace » œuvrant dans un but d’instruction publique, et d’enrichissement et de sauvegarde de la mémoire rémoise. Dans cet hommage posthume, il va jusqu’à faire de l’antiquaire le seul fondateur du musée lapidaire en disant : « (il) fait à terme de son propre cabinet le musée de Reims ». Puis il expose la participation réelle de l’antiquaire à l’archéologie locale et sa relative contribution à l’archéologie nationale, par sa participation aux manifestations savantes, ses dons aux musées nationaux et locaux et ses échanges de correspondances entre savants provinciaux, français et de l’étranger. Enfin, Henri Jadart explicite la notion de l’antiquaire-citoyen, utile et honorable. Il concrétise cette notion en intégrant les discours du maire Doyen et du président annuel de l’Académie Loriquet lors de son enterrement, qui doivent appuyer la reconnaissance des acteurs culturels locaux pour l’antiquaire-citoyen, héritier et transmetteur de la mémoire rémoise et défenseur du patrimoine. Cette postérité, qui crée un imaginaire dans la représentation et dans la perception de l’antiquaire, existe mais est à relativiser. En effet, tous ces hommages et ces reconnaissances qui s’adressent à Duquénelle prennent place dans une « bulle académique ». De plus, la vulgarisation de cette littérature appuyant la postérité de l’antiquaire est plus qu’incertaine. Il existe enfin une rue Duquénelle à Reims depuis 1886, soit trois ans après la mort de l’antiquaire, attribuée par délibération du conseil municipal. L’intitulé, cependant, intègre Nicolas-Victor 541 « Chronique », Bulletin Monumental, 1897, T. II, vol. 62, p. 538-540. 542 JADART, Henri, « Compte-rendu des travaux de l’année 1883-1884 ». Travaux de l’Académie nationale de Reims, 1883-1884, vol. 75, n° 1-2, p. 93-119. 543 JADART, Henri, Les bienfaiteurs du musée de Reims (1792-1892). Paris : impr. E.Plon, Nourrit et Cie, 1892, 31 p. 544 JADART, Henri, Victor Duquénelle, antiquaire rémois, 1807-1883. Notice sur sa Vie, ses Travaux et ses Collections avec diverses Œuvres posthumes publiées par l’Académie de Reims. Reims : Michaud, 1884, 57 p. 152
  • 15. Duquénelle mais aussi son oncle, Jean-Baptiste-Marie Duquénelle, chirurgien-médecin de Reims mort en 1835. La postérité de l’antiquaire, de sa collection et de son apport existe mais est à nuancer. 153
  • 16. CONCLUSION L’antiquaire accompli L’accomplissement de l’antiquaire prend sa source dans la volonté de Nicolas-Victor Duquénelle à devenir un acteur de l’archéologie locale et un contributeur de l’archéologie nationale, et en fait de s’élever. Pour cela, il s’inscrit d’une part dans une histoire des antiquaires par l’affirmation d’une filiation et d’une tradition, et d’autre part dans la modernité de l’archéologie justifiée par son actualité. Il légitime de fait la véracité de son action et la cohérence de sa collection, constituée du fait de l’absence d’une loi restrictive relative à l’acquisition d’objets archéologique et de la prospérité des fouilles. L’antiquaire s’affirme comme un antiquaire de terrain appuyant son assise locale et recourant à des méthodes historiques et archéologiques pour construire et promouvoir sa démarche sérieuse. Afin d’assurer cette promotion, Nicolas-Victor Duquénelle entre en contact avec trois cercles, définis par spatialité, de réseaux de sociétés savantes et d’hommes, du local à l’universel, de Reims à la Belgique et au Royaume-Uni. Il participe aux manifestations savantes et aux expositions afin de présenter ses idées et sa collection. Il publicise enfin sa collection privée par la donation et le legs aux musées, nationaux et locaux. L’implication de l’antiquaire pour la conservation de la porte Mars et la mosaïque des promenades définit son engagement citoyen au XIXe siècle, qui résulte en fait d’une prise en conscience de la responsabilité historique échue à sa génération : un devoir de transmission, justifié par l’essor inégalé des fouilles systématiques en France et du recueil des objets archéologiques et pose contextuellement la problématique de la conservation patrimoniale. Cet accomplissement est cependant à relativiser, entendu qu’il résulte davantage d’un désir individuel, et que par la multiplicité de ses actions, l’antiquaire est à la recherche d’intérêts personnels et d’une reconnaissance. Et maintenant… 154
  • 17. Dès à présent, une question se pose : existe-t-il, à Reims, d’autres Duquénelle ? La recherche d’antiquités est une pratique courante au XIXe siècle, relevant effectivement davantage d’une perception de l’occupation et du temps libre que d’une activité professionnelle. La ville de Reims révèle au XIXe siècle par des fouilles dues à l’industrie un sol riche en antiquités. De fait, il existe des hommes qui recueillent et étudient les traces matérielles du passé, s’intègrent à la sociabilité savante locale pour rendre compte de leurs travaux et surtout optimiser leur influence et lèguent finalement leur collection pour leur postérité. En revanche, contrairement à l’antiquaire Duquénelle, aucun de ces antiquaires comme Joseph- Louis Lucas ou Etienne Saubinet n’entrent en contact avec les autorités supérieures pour alerter des dangers encourus par les monuments du passé. Seul l’architecte Narcisse Brunette avait contacté le ministère de l’Intérieur en 1834 pour proposer un projet de restauration. Ces correspondances avec les responsables étatiques, d’ailleurs, illustrent une convergence d’intérêts : l’alerte à l’Etat d’une situation locale mais aussi l’exposition, directe ou indirecte, d’un intéressement personnel. Ce mémoire offre des opportunités d’étude. Il s’inscrit dans l’histoire des collections, dans leur perception et dans leur représentation, qui crée selon Krzysztof Pomian l’historiographie de l’archéologie, c'est-à-dire l’écriture de l’histoire de l’étude des traces matérielles du passé. Il s’inscrit enfin dans un champ d’étude de la discipline historique qui reste à inventer et à écrire, et qu’Alain Schnapp appelle de ses vœux : une histoire universelle des antiquaires. 155