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Retour en paleo-radio ? Polemiques autour de Stephane Guillon et Didier Porte a France Inter

« Retour en paléo-radio ? Polémiques autour de Stéphane Guillon et Didier Porte à France Inter », in « Les scènes de l'humour », Marie Duret-Pujol et Nelly Quemener (sous la direction de), Cahiers d’Artes, n°16, 2020, http://www.pub-editions.fr/index.php/catalogsearch/result/?q=cahiers+d%27artes&x=0&y=0

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Retour en paleo-radio ? Polemiques autour de Stephane Guillon et Didier Porte a France Inter

  1. 1. « Retour enpaléo-radio? Lecas de censure de Stéphane Guillonet Didier Porteà France Inter » « Retour en paléo-radio ? Polémiques autour de Stéphane Guillon et Didier Porte à France Inter », in « Les scènes de l'humour », Marie Duret-Pujol et Nelly Quemener (sous la direction de), Cahiers d’Artes, n°16, 2020, http://www.pub- editions.fr/index.php/catalogsearch/result/?q=cahiers+d%27artes &x=0&y=0
  2. 2. L Sébastien Poulain « Retour enpaléo-radio? Lecas de censure de Stéphane Guillonet Didier Porteà France Inter » a plupart des dizaines de milliers de licenciements annuels restent confidentiels à quelques exceptions près : une contestation aux prud’hommes, une médiatisation syndicale, le licenciement d’une personnalité connue. Cette dernière situation est celle des chroniqueurs-humoristes Didier Porte et Stéphane Guillon à la fin de la saison 2009-2010. Didier Porte fait à l’époque une chronique hebdomadaire appelée L’humeur de à 7h55 depuis 2008 et cinq chroniques à 12h05 dans l’émission Le fou du roi depuis 2006 après avoir travaillé à France Inter de 1994 à 1997 et depuis 1999. De son côté, Stéphane Guillon a fait deux puis trois chroniques par semaine à 7h55 depuis 2008 après avoir travaillé en 2003 dans cette même émission Le fou du roi. Or, les deux humoristes voient leurs « contrats de grille » non-renouvelés fin juin 2010 par Jean-Luc Hees et Philippe Val respectivement PDG de Radio France (RF) et direc- teur de France Inter (FI) depuis le printemps 2009. Dans la présente étude, il s’agit de se demander ce qui a rendu possible cette fin de contrat qui a été jugée aux prud’hommes comme un licenciement sans cause réelle et sérieuse et que les humo- ristes considèrent comme une censure politique. Pour comprendre le
  3. 3. Sébastien Poulain 104 processus qui mène au licenciement, il apparaît important de revenir d’abord sur les carrières des deux humoristes qui font leur spécificité dans les médias, sur scène ainsi que dans leur travail de publication. Au-delà de leurs parcours personnels, ceux-ci interviennent dans un espace radiophonique nouveau où des chroniques humoristiques font leur apparition dans les matinales d’information. Ceci dans un espace politique qui évolue avec l’arrivée à l’Élysée de Nicolas Sarkozy qui réforme l’audiovisuel public. C’est dans ce contexte que naissent des polémiques sur les chroniques humoristiques qui traitent des politiques et parfois des dirigeants de médias. Déplaisant à ces derniers, ces chroniques aboutissent à un conflit médiatisé entre les humoristes, les politiques et les dirigeants de RF (Jean-Luc Hees et Philippe Val), ce qui pose la question de la liberté d’expression des humoristes et des limites de leur humour. Pour défendre cette liberté, les humo- ristes décident de saisir les prud’hommes, et de réagir publiquement : interviews, chroniques, édition de livres. À travers les récits de l’affaire écrits avec humour, ils donnent leur version des faits, produisent des analyses, définissent le métier d’humoriste et ses missions sociales et/ ou politiques, défendent leur thèse de la censure politique pour tenter de réhabiliter leur travail et de retrouver de la légitimité. Cette étude se situe donc au carrefour des très abondantes histoires du rire, des médias et de la censure. FI est moins soumise à la censure liée au « champ économique »1 que les radios généra- listes privées commerciales dépendantes du groupe mère, des annon- ceurs, de l’audience2 . Toutefois, l’audience est loin d’être négligée par les dirigeants de radio publique et si les baisses de budget obligent à chercher de nouvelles sources de financement et à diminuer les dépenses. En revanche, cette radio est davantage soumise au « champ politique » pour le choix des dirigeants, le niveau de financement, le cahier des charges, le contrat d’objectifs et de moyens. 1 Pierre Bourdieu, Sur la télévision, suivi de L’emprise du journalisme,Paris, Liber, 1996, p. 95. 2 Sebastien Poulain, « La 55 000 ou l’avènement de la radiométrie moderne », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n° 129, 2016.
  4. 4. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 105 Il s’agit de vérifier ici s’il y a actualisation des recherches de Béatrice Donzelle3 sur les pressions de la tutelle étatique qui ont pesé sur le journal parlé de FI dans les années 1960. Ces pressions qui s’exerçaient dans la « paléo-radio »4 sur un mode explicite, objectif, formel au moment de la fondation de la radio en 1963, tendent à passer à un mode plus implicite, subjectif, informel au fur et à mesure de la libéralisation de l’audiovisuel5 où apparaît la « néo-radio ». Or, les humoristes ont une place spécifique dans les médias, surtout lorsqu’ils interviennent dans des tranches d’information, et surtout lorsque celles-ci appartiennent à une radio dite « d’État » qui dispose de beaucoup d’audience et fait donc l’objet d’une grande attention médiatique, syndicale et politique. La présente étude vise donc à mieux éclairer comment peut s’exercer la censure dans la « néo-radio » vis-à-vis d’acteurs sociaux spécifiques que sont les humoristes. Ceux-ci sont vus ici comme des opposants politiques à évacuer de l’espace médiatique par un pouvoir sarkozyste particulièrement regardant sur la presse et qui dispose d’un pouvoir quasiment hiérarchique sur la programmation du fait de la nomination de la direction de la radio publique. Face à ce travail de répression qui rappelle la « paléo-radio » et qui vise à empêcher la déstabilisation d’un ordre dominant par la limitation de la parole, il s’agit de rendre compte des outils dont disposent des humoristes pour maintenir un rapport de force symbolique à défaut de pouvoir inverser le rapport de force hiérarchique. Nous allons voir d’abord dans quel contexte médiatique, professionnel, politique, a lieu cette censure, c’est-à-dire la scène radiophonique sur laquelle se déploient les polémiques. Nous verrons ensuite comment se déroulent les polémiques qui portent aussi bien 3 Beatrice Donzelle, « Le journal parlé de France Inter danslesannées1960. Journalisme de service public et propagande en démocratie », RadioMorphoses [En ligne], n° 2, 2017. URL : http://www.radiomorphoses.fr/index.php/2017/02/21/journal-france-inter/ 4 Sebastien Poulain, « La prospective radiophonique à l’approche de la guerre entre exal- tations technicistes et pacifistes », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n° 132, 2017. 5 Beatrice Donzelle, « Les relations internationales dans les journaux parlés de France Inter de 1964 à 1994 : “gallocentrisme” et “Voix de la France” », Le Temps des médias, vol. 8, n° 1, 2007, p. 177-192.
  5. 5. Sébastien Poulain 106 sur les chroniques que sur les chroniqueurs et les chroniqués : quelle est la mise en scène radiophonique des polémiques ? Enfin, nous allons voir le travail littéraire de réhabilitation a posteriori que produisent les humoristes : les critiques et autocritiques radiophoniques. La scène radiophonique :Le contexte professionnel,médiatique et politique de réapparition de La « paléo-radio » Guillon et Porte ont pour point commun d’être de la même génération (Porte est né en 1958, Guillon en 1963), d’avoir travaillé à FI sur la même période et de se faire licencier le même jour (le 23 juin 2010) suite à des polémiques concernant leurs chroniques. Par ailleurs, ces polémiques, et plus globalement leurs passages à FI ont largement contribué à les faire connaître et changer la trajectoire de leur carrière. Ils se distinguent aussi sur plusieurs points. L’un, Guillon, a joué dans des films (une vingtaine), des téléfilms (une dizaine) et des pièces de théâtre (une demi-douzaine). Il a travaillé dans peu de médias et surtout à la télévision6 tandis que, l’autre, Porte, a exclusi- vement œuvré pour un nombre important de médias (presse écrite, radio, télévision et numérique7 ). Leur passage dans deux médias a joué un rôle important dans leur carrière : Canal + et FI. Porte est le premier à arriver à FI en 1994 pour chroniquer8 avant d’être licencié une première fois par la station en 1996 pour « inhumanité » puis de revenir en 1999 lors de l’arri- vée de Jean-Luc Hees à la direction de FI pour une chronique quoti- dienne à 12h059 . S’ajoute en 2008 une chronique hebdomadaire dans 6 Guillon a travaillé pour Canal +, Comédie !, C8, France 4, Libération. 7 Porte a travaillé dansla presse écrite (Dépêche du Midi, Le Matin de Paris, L’Étudiant, Siné Hebdo), radiophonique (TSF 93, Canal 102, Radio France Melun, RMC Moyen-Orient, RFM, Europe 2, Ouï FM, Europe 1, RMC, RTL, France Inter), télévisuelle (M6, Paris Première, Canal +, La Cinquième, France 2) et numérique (Arrêt sur images, Mediapart, Là-bas si j’y suis). 8 Il est successivement chroniqueur dans Zappinge de Gilbert Denoyan, Zoom et Audimatraquage d’Isabelle Motrot, Rien à cirer, Les P’tits Déj’s et Changement de direction de Laurent Ruquier. 9 Porte travaille pour l’émission Rien à voir de Laurence Boccolini et reste quand celle-ci
  6. 6. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 107 la matinale du jeudi à 7h55. Guillon arrive à FI plus de 10 ans après Porte – en 2003 – dans la même émission de fin de matinée : Le fou du roi. Il ne reste toutefois qu’une année car il suit Bern à Canal +10 . Porte a aussi travaillé pour Canal +, mais bien moins que Guillon : il est coauteur avec Anne Magnien de l’émission « La Nuit de la connerie » le samedi 22 janvier 1994. Guillon revient à FI en 2008 sur invita- tion de Frédéric Schlesinger. Les humoristes sont donc tous les deux recrutés (Guillon) ou renouvelés (Porte) par Hees quand celui-ci est directeur de FI, puis licenciés par Hees quand il devient PDG de RF. Dans sa chronique de 12h05, Porte traite pêle-mêle les acteurs de la vie politique, les chaînes de télévision ou les émissions de télé-réalité. Les chroniques de 7h55 de Porte et Guillon sont quant à elles consa- crées aux invités de la matinale après le journal de 8h, c’est-à-dire très souvent des femmes et hommes politiques. En parallèle et surtout grâce aux médias, Porte et Guillon jouent sur scène. Guillon a une formation en la matière. Il débute en 1990 avec un premier spectacle solo qu’il présente au café-théâtre Le Movies. Il intervient ensuite dans La Grosse Émission sur Comédie ! (2001-2002) puis il est à nouveau sur scène avec 5 spectacles entre 2002 et 201811 . En 2010, Guillon doit refuser 200 personnes par soir au théâtre Dejazet (700 places) pour son spectacle Liberté (très) surveillée12 (une référence à la surveillance dont il fait l’objet à FI). Il totalise 45 000 entrées vendues13 . De son côté, Porte a une forma- tion en économie (maîtrise à l’université Paris-X Nanterre) mais pour lui aussi, les médias jouent un rôle important dans ses débuts sur scène. Licencié de FI en 1997, il crée 7 spectacles entre 1998 et 201614 . est remplacée par Stéphane Bern qui présente Le Fou du roi de 2000 à 2011. 10 Guillon travaille pour Bern dans 20h10 pétantes de Canal + où il assure une chronique quotidienne entre 2003 et 2005. Après l’arrêt de l’émission, il continue sur la même chaîne dans Salut les Terriens ! avec Thierry Ardisson de 2006 à 2012 et de 2015 à 2017. 11 Petites horreurs entre amis (2002), En avant la musique (2006),Liberté(très)surveillée(2010), Certifié Conforme (2015), PremiersAdieux (2018). 12 Augustin Scalbert, La voix de son maître ? France Inter et le pouvoir politique 1963-2012, Paris, Nova édition, 2012, p. 261. 13 Interview d’Élise Lucet, Le 13h, France 2, 18 janvier 2011. 14 L’ami des vedettes (1998), Entracte manqué (1999), Didier Porte joue et gagne à être connu
  7. 7. Sébastien Poulain 108 Enfin, les médias sont importants dans leur carrière littéraire. Porte publie un premier ouvrage en 1994 suite à une émission sur Canal +, puis il publie régulièrement quand il redevient chroniqueur à FI (2003) ou, du moins, devient connu grâce à l’émission Le fou du roi15 . De son côté, Guillon commence à publier lorsqu’il devient chro- niqueur à Canal + (2005) grâce à un partenariat de la chaîne avec Albin Michel. Il aurait vendu 100 000 exemplaires de On m’a demandé de vous virer qui rassemble les chroniques de l’année de son licenciement16 . Guillon et Porte participent au changement de programma- tion radiophonique dans les matinales des radios généralistes. C’est sous la direction de Hees à FI que sont introduites paradoxalement (car c’est aussi lui qui voudra supprimer cette possibilité 10 ans plus tard) des chroniques humoristiques dans la matinale, via l’arrivée de Guy Carlier. Les radios généralistes nationales privées suivent dans la deuxième partie des années 2000 avec des humoristes imitateurs, à l’exception de RMC qui choisit le format « info, talk et sport »17 . Guillon est recruté fin 2008 pour remplacer Carlier et « concurrencer Canteloup et Gerra qui font un véritable carton sur leur radios respectives »18 . Avec 1,984 million d’auditeurs19 lors de leur chronique matinale, les humoristes détiennent un pouvoir de nuisance politique non négligeable. Quand Nicolas Sarkozy devient Président de la République (2007-2012), les humoristes sont au début de leur montée en puis- sance médiatique au sein de FI. Or, ils font face à une « hyper présidence » très interventionniste, en particulier médiatiquement. Dans son ouvrage consacré aux liens entre FI et le pouvoir20 , (2001), DidierPorte aime les gens (2009), Didier Porte fait rire les masses (2011),Didier Porte à droite ! (2013), Jusqu’au bout ! (2016). 15 Il publie 9 ouvrages entre 2003 et 2016 dont la plupart sont des recueils de chroniques radiophoniques. 16 Interview d’Élise Lucet, Le 13h, France 2, 18 janvier 2011. 17 Il y a d’abord Guy Carlier entre 2001 et 2002 puis entre 2006 et 2008 sur FI, Nicolas Canteloup depuis 2005 sur Europe 1 et Laurent Gerra depuis 2008 sur RTL. 18 Stéphane Guillon, Je me suis bien amusé, merci!, Paris, Seuil,2012,p. 21. 19 Audience entre 7h45 et 8h en avril-juin 2010 selon Médiamétrie. 20 Augustin Scalbert, op. cit., 2012.
  8. 8. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 109 le journaliste Augustin Scalbert défend la thèse selon laquelle Sarkozy rétablit la tutelle directe de l’Élysée sur les PDG de l’audiovisuel public par la loi n° 2009-258 du 5 mars 2009. Avec cette loi « relative à la communication audiovisuelle et au nouveau service public de la télévision », le Président peut nommer et révoquer librement les PDG de l’audiovisuel. La procédure prévoit simplement un avis conforme du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) et s’il existe l’« illusoire garantie »21 de l’article 13 de la Constitution qui impose l’intervention des commissions culturelles des deux assemblées pouvant opposer leur véto à ces nominations à la majorité des 3/5ème . En réalité, il s’agit de rendre explicite, publique, officielle cette « tutelle », terme régulièrement employé avec celui d’« actionnaire »22 . En effet, il apparaît difficile de devenir PDG d’un média public sans avoir une proximité personnelle et/ou politique avec le Président, en tout cas un projet appliquant sa politique via les Contrats d’objectifs et de moyens dits « COM ». D’où l’idée défendue par Sarkozy de justi- fier cette loi par l’objectif de mettre fin à « l’hypocrisie » qui consiste à faire croire que ce n’est pas le Président de la République qui décide qui est le PDG de Radio France parce qu’ils sont nommés par le CSA (pratique légale antérieure à la réforme de Sarkozy et rétablie par le Président François Hollande par la suite) : Il faut mettre fin à une hypocrisie. Je ne vois pas pourquoi l’actionnaire principal de France Télévisions, en l’occurrence l’État, ne nommerait pas son président », a-t-il dit, en faisant référence aux entreprises publiques comme EDF, la SNCF ou la RATP. « Voilà un système démocratique où on comprend qui fait quoi et comment », a précisé M. Sarkozy.23 Ainsi, Nicolas Sarkozy choisit lors du Conseil des ministres du 6 mai 2009 de nommer le PDG de Radio France, Jean-Luc Hees. 21 Serge Regourd, « Archéologie du service public audiovisuel : quel passé pour quel futur ? », Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 14, n° 2, 2013, p. 27-37. 22 Le terme d’« actionnaire » est à l’origine d’une polémique quand Philippe Val le prononce fin 2009 ce qui donne lieu à une chronique de la part de Porte et Guillon. 23 Lemonde.fr, 1er décembre 2008.
  9. 9. Sébastien Poulain 110 On voit donc que les humoristes sont au plus haut de leur carrière au moment où ils se font licencier : ils interviennent et sont intervenus sur divers médias, bénéficient d’une grande noto- riété et d’une grande liberté d’expression « néo-radiophonique » quand le Président Sarkozy va dans le sens inverse et impose une législation plus restrictive et une pratique plus interventionniste de type « paléo-radiophonique ». La mise en scène radiophonique : Les polémiques sur les chro- niques, chroniqueurs et chroniqués dues à La confrontation « paléo »/« néo » radiophonique Nous l’avons dit, le double non-renouvellement de « contrat de grille » est qualifié de licenciement sans cause réelle et sérieuse par les prud’hommes, et de licenciement politique par les humoristes. En effet, certaines de leurs chroniques ont créé des polémiques à FI et dans l’espace politico-médiatique. En ce qui concerne Guillon, les polémiques commencent bien avant l’arrivée de Val et Hees au pouvoir à RF/FI. Il est d’ailleurs sans doute en partie recruté dans cet objectif par Frédéric Schlesinger, directeur de FI. En plus de l’au- dience, il y a les effets médiatiques des chroniques qui comptent, c’est- à-dire le « buzz ». Or, Guillon fait état du « premier gros buzz » lors d’une chronique sur les jeux paralympiques (9 septembre 2008)24 dont « l’impact durera plusieurs semaines ». Cette chronique fait exploser le standard de FI et il aurait fallu « dix longues années » pour répondre à tous les mails « tous très favorables ». Guillon se vante aussi d’avoir obtenu « 500 000 connexions internet, les honneurs du Zapping, des articles à la pelle et, cerise sur le gâteau, Paul Amar qui consacre une émission entière à l’événement », ou encore la présence d’handicapés de « plus en plus nombreux » à son spectacle. 24 Guillon analyse lesavantageset lesinconvénientsparalympiques d’été selon leshandi- caps, les disciplines, lesnationalités… : tir à l’arc pour non-voyant («exceptionnellement, l’accès aux tribunes est gratuit »), la natation synchronisée (« le fait d’être siamoises, c’est un avantage »), l’hymne national (« pour les sourds, non »), le Rwanda (un « très grand nombre d’athlètes amputés »). Il recommencera le procédé pour les jeux paralympiques d’hiver le mercredi 17 mars 2010.
  10. 10. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 111 Mais les premiers buzz sont bien inférieurs à celui de sa chro- nique sur Dominique Strauss-Kahn du 17 février 200925 , qui prend une tournure internationale car le chroniqué est directeur du FMI et ancien ministre. Le Président Sarkozy critique la chronique lors d’un G7 et le New York Times veut interviewer Guillon. C’est un « moment incroyable, joyeux et excitant » de « gloire » : il est élu « Homme de la semaine » par Libération, fait la couverture de Télérama, fait l’objet d’un portrait dans L’Express et d’un reportage d’Envoyé spécial sur France2, reçoit une demande d’interview de Mireille Dumas… Il devient une « star de l’humour » comme le dit Porte. Guillon considère les effets de ses chroniques comme une réussite personnelle. À partir de ce moment, ses chroniques sont l’objet d’une plus grande attention, notamment celles concernant des politiques et des ministres : celles sur Martine Aubry décrite en « petit pot à tabac » (19 novembre 2008 et 18 février 2009), celle sur Nicolas Hulot décrit en « écotartuffe » (6 octobre 2009), celle sur la légion d’honneur que vient d’obtenir Hees (11 janvier 2010), ou encore celle sur Éric Besson décrit avec « des yeux de fouine, un menton fuyant, un vrai profil à la Iago » (personnage d’Othello de Shakespeare) et « taupe du Front national »26 (22 mars 2010). En ce qui concerne Porte, la chronique qui serait à l’origine de son licenciement arrive plus tard, le 20 mai 2010. Dans celle-ci, il fait dire à un Dominique de Villepin atteint du syndrome Gilles de la Tourette « J’encule Sarkozy » à plusieurs reprises. Porte s’appuie sur la connaissance assez répandue de la mésentente particulièrement forte entre Sarkozy et de Villepin. Par ailleurs, de Villepin est aussi connu pour proférer quotidiennement des injures en privé dans les ministères. Le même jour à 12h05, Porte fait référence à une affaire de logement de Christian Estrosi. La chronique entraîne une demande de droit de réponse, qu’Estrosi ne parvient pas à obtenir, mais ne fait pas beaucoup parler d’elle. 25 Dans la chronique du 17 février 2009, Guillon fait référence à l’affaire « Piroska Nagy » (responsable du département Afrique du FMIet maitresse de Dominique Strauss- Kahn) de 2008 et il incite le personnel féminin de FIà se protéger de Dominique Strauss-Kahn, nommé à la tête du FMI par le président Sarkozy. 26 Sa chronique sur Besson fait un million de vues sur YouTube et Dailymotion.
  11. 11. Sébastien Poulain 112 Porte et Guillon relatent toutes les réactions à leurs chroniques : celles des politiques et les articles de presse très nombreux pendant cette affaire Guillon-Porte. La spécificité des effets des chro- niques est double : d’une part les chroniques et l’affaire font l’objet de publications sous la forme de livres, d’autre part elles font réagir les employés de RF : dirigeants, syndicats, journalistes. En ce qui concerne les publications d’ouvrages, plusieurs journalistes font référence ou relatent l’affaire. Porte est interviewé sur FI par Martin Leprince qui publie Fini de rigoler. Peut-on encore se marrer quand on est de gauche (2010)27 . Leprince s’appuie sur plusieurs affaires (les caricatures de Mahomet à Charlie Hebdo et licenciement de Siné du même hebdo) pour analyser les pressions qui limitent la liberté des humoristes. Après le départ de FI de Porte, Gérard Davet et Fabrice Lhomme l’interviewent pour raconter l’affaire. Les deux journalistes publient Sarko m’a tuer (2011)28 où ils regroupent les témoignages de 27 personnalités affirmant avoir subi colère ou représailles de la part du président Sarkozy. Dans La voix de son maître ? France Inter et le pouvoir politique 1963-2012, Augustin Scalbert se focalise sur FI et toutes les interactions avec les représentants des pouvoirs depuis la création de la radio29 . Un autre ouvrage est publié bien après l’affaire mais déploie un point de vue favorable à Sarkozy, Hees et Val : La saga France Inter. Amour, grèves et beautés publié à l’occasion de l’anniversaire des 50 ans de FI (2013)30 . Ceux qui publient le plus d’ouvrages sur cette affaire sont toutefois les humoristes eux-mêmes, avec deux types de publication : les recueils de chroniques et les récits de l’affaire. Porte publie ses chroniques des saisons 2007-200831 et 2008-200932 , au même titre que 27 Martin Leprince, Fini de rigoler. Peut-on encore se marrer quand on est de gauche ?, Paris, Jacob-Duvernet, 2010. 28 Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Sarko m’a tuer, Paris, Stock, 2011. 29 Augustin Scalbert, op. cit., 2012. 30 Anne-Marie Gustave et Valérie Peronnet, La saga France Inter.Amour, grèves et beautés, Paris, Flammarion, 2013. 31 Didier Porte, Porte flingue. Ses pires chroniquesdu « Fou du roi », Paris, Ramsay, 2008. 32 Didier Porte, Les pipoles à la Porte ! Chroniques énervéesdu Fou du roi et de la matinale de France Inter, Paris, La Découverte, 2009.
  12. 12. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 113 Guillon (2008-200933 et 2009-201034 ). Porte ne publie pas de recueil de ses chroniques cette année-là, mais il cite certaines d’entre elles – 36 entre 2006 et 2010 – dans son récit de l’affaire, et il publie en 2011 des chroniques prononcées entre 2008 et 201035 . Guillon quant à lui publie son récit de l’affaire en 2012, qu’il fait débuter quand il est recruté à FI (fin 2008) et termine quand Dominique Strauss-Kahn se fait arrêter au Sofitel de New York (mai 2011). Les dirigeants aussi publient des ouvrages, mais une fois sortis de RF et FI. Il s’agit d’autobiographies sous la forme, côté Jean-Luc Hees, de cartes postales de ses déplacements et sa vie à l’étranger36 , et, côté Philippe Val, du récit de toute sa vie37 . Hees ne parle pas de l’affaire Guillon-Porte tandis que Val y consacre quelques lignes (sur 864 pages). Sans doute souhaitent-ils, à l’inverse des humoristes, évacuer cette affaire de leur carrière. Malheureusement pour eux, ils continuent d’être interviewés dessus 10 ans après lors de confé- rences38 ou interviews39 (de même pour les humoristes40 ). En ce qui concerne les réactions des employés de RF, la spéci- ficité est qu’une partie d’entre elles sont publiques. Ainsi, beaucoup des polémiques aboutissent à des interviews de Val et Hees pour connaître leur point de vue : Val annonce la fin de l’humour dans la matinale41 , tandis que Hees communique sur les licenciements42 . 33 Stéphane Guillon, « On m’a demandé de vous calmer », Paris, Stock, 2009. 34 Stéphane Guillon, « On m’a demandé de vous virer », Paris, Stock, 2010. 35 Didier Porte, Incorrigible ! Chroniques d’un multirécidiviste, Paris,First-Gründ, 2011. 36 Jean-Luc Hees, Voyage, Paris,Cherche midi, 2015. 37 Philippe Val, Tu finiras clochard commeton Zola, Paris, l’Observatoire, 2019. 38 Voir la conférence «Itinéraire d’un bourlingueur desondes»de Heesà L’Observatoire des médias de l’Université permanente de Nantes animée par Jean-Claude Charrier et Madie Magimel le 27 novembre 2015. 39 Voir On n’est pas couché animée par Laurent Ruquier et les critiques Christine Angot et Charles Consigny, France 2, le 26 janvier 2019, dans laquelle Val est invité pour son livre Tu finiras clochard comme ton Zola. 40 Interview de Didier Porte par Antoine Dhulster, dans Le parti d’en rire, avec Alain Vaillant par Hervé Gardette, France Culture, 09 juin 2018 ; Interview de Stéphane Guillon, Les Grande Gueules, RMC, 21 février 2019. 41 Télé-Loisirs, 15 juin 2010. 42 « Jean-Luc Hees : “Je ne m’appelle pas Domenech” », Le Monde, 23 juin 2010.
  13. 13. Sébastien Poulain 114 En parallèle, les dirigeants de RF s’excusent auprès des politiques : Frédéric Schlesinger s’excuse auprès de Strauss-Kahn qui boycotte l’antenne de FI43 ; Hees s’excuse auprès de Hulot et lui conseille de porter plainte44 . Besson rédige une tribune contre Guillon45 et fait savoir qu’il souhaite lui casser la figure et que lui ou sa compagne hésite à porter plainte. Nicolas Hulot écrit une tribune46 et boycotte l’antenne de FI jusqu’au 14 avril 2011. Les salariés de RF rédigent aussi des tribunes. Hees réagit à la chronique sur Besson47 , ce qui pousse des syndicalistes à réagir à leur tour48 . C’est ensuite à Porte d’être attaqué par son collègue Thomas Legrand qui chronique la politique quelques minutes avant dans la matinale49 . Enfin, le licenciement est validé par une tribune d’Ivan Levaï50 et un article d’une journaliste qui ne donne la parole qu’à des salariés favorables à la direction51 . Les collègues matinaliers vont même à Canal +52 où ils se désolidarisent et attaquent Porte deux semaines après sa chronique. Ce n’est donc pas une intervention d’énervement épidermique « spontanée », mais bien un choix profes- sionnel qui est d’ailleurs critiqué en interne53 . 43 Augustin Scalbert, op. cit., 2012, p. 254. 44 Bérengère Bonte, Sain Nicolas, Paris, Éditions du Moment, 6 mai 2010. 45 Éric Besson, « Des propos de facho mal déguisés sous un look bobo », Libération, 29 mars 2010. 46 NicolasHulot, «La réponse de Hulot à Guillon », Journal du dimanche, 11 octobre 2009. 47 Jean-Luc Hees, « Je persiste et signe : l’humour a ses frontières. Pas d’attaques “au faciès” ! », Le Monde, 1er avril 2010. 48 Valeria Emanuele (secrétaire SNJ-RF) et Patrick Balbastre (secrétaire SUD-RF), « La caricature, ça doit faire mal », Le Monde, 6 avril 2010. 49 Thomas Legrand, « J’ai la terrible impression d’avoir été piégé par Didier Porte », Rue89.com, 8 juin 2010. 50 Ivan Levaï, « Les “malpolis” n’ont pas leur place sur France Inter ! », Le Monde, 6 juillet 2010. 51 Annick Cojean, « Le paradoxe France Inter », Le Monde, 10 juillet 2010. 52 Thomas Legrand, NicolasDemorand, Bernard Guetta et Philippe Lefébure, Le Grand journal, Canal +, 3 juin 2010. 53 Nicolas Demorand découvrira sa caricature sur la machine à café avec marqué en dessous « traitre ».
  14. 14. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 115 Si FI n’a pas le monopole de ce type d’expression, elle en a peut-être davantage l’habitude que d’autres médias, et c’est particu- lièrement visible dans cette affaire. En plus des fuites dans la presse issues de ce que Guillon qualifie de « ruche » de 5000 employés (RF), il y a externalisation des rapports de force par la publicisation de la polémique. Les humoristes sont accusés – dans une circulaire interne à FI ou dans la presse – par les dirigeants de « privatiser » et d’« instrumentaliser » l’antenne « à des fins personnelles » (en parlant des dirigeants et des salariés dans leurs chroniques) tandis que les dirigeants sont accusés par les humoristes de gérer les ressources humaines « par média interposé ». Au-delà d’une « hypertrophie de l’ego », d’une question de concurrence professionnelle qui conduit à « laver [le] linge sale en direct à la télévision », Guillon fait une hypothèse sur la stratégie de communication derrière les interventions publiques des dirigeants : il s’agit de décrédibiliser les humoristes à partir d’extraits saillants de leurs chroniques. Porte abonde dans ce sens : il s’agirait de « lancer une campagne de presse contre [s]a pomme, pour [l]e dénigrer, afin de [l]e dégommer plus facilement »54 . Les reproches visent à imposer une limitation quant aux sujets susceptibles de produire du rire et du traitement de ceux-ci. En ce qui concerne les sujets traités, Val, qui a consacré une grande partie de sa carrière (en tant que chansonnier) à produire du rire ou à en faire produire (à Charlie Hebdo), déclare lors d’un RDV avec Guillon en mars 2010, qu’il ne faut pas mêler humour et politique : « Tu sais, ça fait des années que j’y pense, que j’y réfléchis… et je crois que mélanger l’humour à la politique, c’est au fond une atteinte à la démocratie, oui c’est ça, une atteinte à la démocratie ! » Val confirme ce discours : « Dans une tranche matinale vouée à l’info, il n’est pas nécessaire de sortir son nez de clown, c’est déplacé. »55 Pour Hees, il ne faut pas s’attaquer à la famille des personnes dont on rit comme ça a été le cas pour son père qui a été assimilé à Sarkozy par Guillon : « On ne peut pas dire que mon deuxième papa, c’est Sarkozy car un papa, je n’en ai qu’un. Il se trouve que je suis très fier de mon père 54 Didier Porte, op. cit., 2010, p. 61. 55 Télé-Loisirs,15 juin 2010.
  15. 15. Sébastien Poulain 116 donc c’était pas acceptable. »56 Enfin, il ne faut pas rire de la hiérarchie professionnelle, du moins si cela nuit à la gestion de l’organisation : « C’était pas moi Philippe Val, c’était le directeur qui était remis en cause très fort, donc l’autorité de la chaîne. Et quand je me faisais insulter à l’antenne tous les jours, moi je m’en fous qu’on m’insulte, mais qu’on insulte le directeur de France Inter, ça rendait la maison ingouvernable. »57 En ce qui concerne le traitement des sujets, il ne faut pas se moquer du physique d’une personne selon les dirigeants : « On ne peut pas dire à Monsieur machin qu’il a une gueule de fouine » selon Hees58 qui fait référence à la description du ministre Éric Besson. Lors de sa convocation devant Philippe Val et Laurence Bloch, nouvelle directrice adjointe, le 20 mai, Porte se souvient que Val qualifie d’« ordurier, obscène et sexiste » le mot « enculé » prononcé dans la chronique du matin-même. Pour justifier le licenciement, les diri- geants appuient leur raisonnement sur des arguments professionnels et nient toute intervention politique. Ainsi pour Hees : « Je crois que Sarkozy n’en avait rien à foutre de Guillon mais en tout cas il ne m’en a jamais parlé. Je le jure sur la tête de ma mère, sur la tête de mon père, sur la tête de mon chien, ma femme, ma fille. » Val va encore plus loin puisqu’il affirme que Sarkozy a déconseillé de licencier les humoristes : « Tu n’as que des coups à prendre, on s’en fout… »59 Ce n’est pas du tout le point de vue des humoristes qui font régulièrement référence aux liens Val-Hees-Sarkozy. Contre la citation de Val de Sarkozy, Guillon utilise une autre citation de ce même Sarkozy qui précède la nomination de Hees à la direction de RF. Lors d’un « off » dans l’avion qui le ramène de Rome où se tient le G7 le 24 février 2009, Sarkozy attaque directement : « Guillon, c’est injurieux, c’est vulgaire, c’est méchant. Vous vous rendez compte de ce qu’il a dit, à l’heure de la plus grande écoute sur la vie privée de Strauss-Kahn [dans la chronique du 17 février] ou sur le physique 56 Conférence de Hees, op. cit., 2015. 57 Interview de Val à On n’est pas couché sur France 2 le 26 janvier 2019. 58 Conférence de Hees, op. cit., 2015. 59 Philippe Val, op. cit., 2019, p. 838.
  16. 16. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 117 de Martine Aubry [dans les chroniques des 19 novembre 2008 et 18 février 2009]. Mais dans quel pays vit-on ? ». Cette citation montre donc l’intérêt que Sarkozy porte à Guillon (globalement, Sarkozy est connu pour s’intéresser à tout ce qui se passe dans les médias, a fortiori si cela le concerne.). Attaquer Guillon à propos de Strauss-Kahn ou Aubry est une manière indirecte de se défendre lui-même car Sarkozy est attaqué bien plus souvent que les autres politiques dans les chroniques. Ainsi, il ne fait pas vraiment de doute pour les humoristes que leur licenciement est politique. Scalbert, Guillon et Porte consacrent leurs livres à démon- trer une censure politique. Chacune des 36 chroniques citées dans le livre de Porte vient en appui des arguments sur lesquels il s’appuie pour montrer l’illégitimité de son licenciement du fait de la faible gravité politique de ses chroniques. Toutefois, les humoristes peuvent eux-mêmes semer le doute dans la tête de leurs lecteurs. Guillon, qui arrive à la fin d’un livre consacré entièrement à cette affaire, fait part d’un doute – peut-être en partie rhétorique – sur une raison politique à leur licenciement : « Le fait que [s]on éviction soit une éviction politique ne fait presque plus débat. »60 Il se souvient que l’humoriste qu’il a remplacé, Guy Carlier, est lui aussi parti à cause de sa mauvaise relation avec le PDG de l’époque, Jean-Paul Cluzel. En effet, l’hu- moriste aurait fait des allusions à sa vie privée. Or, les PDG de RF « ont toujours été soupes au lait » même si se moquer d’eux apparaît à Guillon comme une tradition. Les plus grandes colères des dirigeants racontées par Guillon sont liées à des attaques personnelles plutôt qu’à des attaques de femmes et d’hommes politiques. Ces attaques personnelles sont pourtant aussi politiques puisqu’elles font le lien entre les dirigeants et le pouvoir. Guillon retranscrit aussi une conversation qu’il a en privé dans le bureau de Val le 13 mai 2010 où ce dernier estime qu’il l’a laissé s’exprimer librement. La question de la censure est totale- ment évacuée par Val qui va jusqu’à se considérer lui-même comme une victime qui aurait été harcelée par Guillon : « Qu’est-ce qui peut 60 Stéphane Guillon, op. cit., 2012, p. 251.
  17. 17. Sébastien Poulain 118 justifier tes attaques, le fait de t’en prendre sans arrêt à nous… de privatiser l’antenne… dans quel but… ? » Guillon n’est pas convaincu et pense qu’il s’agit de l’amadouer pour qu’il cesse d’évoquer l’affaire à l’antenne en attendant le licenciement. Ainsi, même en partant du principe que les dirigeants avaient pour mission de se séparer de Guillon et Porte, ces derniers ont aussi mené une bataille d’une féroce « violence symbolique »61 pour légitimer les licenciements avec tous les moyens disponibles dans une « néo-radio » sous forte pression « paléo-radiophonique ». Les critiques radiophoniques : Le travail de réhabilitation littéraire anti-« paléo-radiophonique » Avec la publication des recueils de leurs chroniques, Porte et Guillon semblent se lancer dans une guerre symbolique qui commence par les chroniques, se poursuit par des interviews (pour des articles et des livres journalistiques) et la publication des livres, et se termine par des plaintes aux prud’hommes et la publication de leurs récits de l’affaire. Leur travail d’écriture prend la forme d’une investigation journalistique sur la période menant à leur licenciement. Ils critiquent le travail des dirigeants, des journalistes (y compris à FI), animateurs et font même des autocritiques. Pour apporter des preuves soutenant leur thèse, les humo- ristes citent des SMS, des transcriptions de discussion, quelques ouvrages, mais surtout des articles de journaux, des émissions de télé- vision ou radio et leurs chroniques. Ils racontent leur expérience de FI qu’ils rejoignent le temps de leur chronique. Guillon explique qu’il finit d’écrire sa chronique la veille de son passage. Il ne fait que croiser les journalistes, producteurs ou chroniqueurs dont certains sont en train d’écrire la leur quand il arrive dans la maison ronde, à l’instar du chroniqueur économique libéral Jean-Marc Sylvestre. Porte, qui se lève à 2h du matin pour rédiger ses chroniques et qui habite à Vanves, 61 Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Éditionsde Minuit, 1970.
  18. 18. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 119 a le temps de rentrer chez lui entre sa chronique du jeudi à 7h55 (pendant 2 ans et demi) et sa chronique quotidienne à 12h05 dans Le fou du roi pour laquelle il part de chez lui à 11h15. Les humoristes s’aperçoivent d’un décalage entre le ressenti subjectif lié au temps investi dans la préparation des chroniques, aux effets des chroniques sur le personnel et les auditeurs d’une part, et la présence physique et relationnelle c’est-à-dire la socialisation professionnelle dans la radio d’autre part. Ils ne font pas partie de la rédaction, ni des équipes administratives de la radio tout en pouvant faire l’objet d’une communication externe : des affiches 4 par 3 et une bâche de 12 mètres sur 6 de Guillon sur la façade de la maison de la radio à la rentrée 2008. Leur manque de socialisation au sein du champ radiophonique précarise leur position. Ils disent avoir été surpris et déconcertés car ils avaient l’impression de participer de la réussite des programmes en apportant du buzz, de l’audience, du rire, et de faire donc intégralement partie de la radio. Guillon dit connaître depuis longtemps la raison de cette désocialisation professionnelle. Cet « ostracisme », où les humoristes sont simplement « tolérés », est lié aux différences de traitement d’in- formation : « l’humoriste et son “nez rouge” ne sont pas forcément les bienvenus » « dans une matinale façonnée d’infos sérieuses, de rubriques politiques, sociales, économiques, d’invités prestigieux. » L’ex-directeur de FI, Frédéric Schlesinger lui a expliqué que les humoristes sont « de passage » tandis que les journalistes arrivent à 20 ans et partent au moment de la retraite. Ainsi, des marques de soutien pourraient avoir des effets délétères à terme sur leur carrière, surtout pour les plus précaires (pigistes, stagiaires, chroniqueurs, producteurs) qui doivent eux aussi se battre pour rester dans la radio. Grâce à leurs ouvrages, les humoristes essayent de renverser a posteriori la situation d’étrangeté et de « stigmatisation »62 et la position « outsider »63 dans laquelle ils se trouvent à FI. Ils tentent de convertir 62 Erving Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps,Paris, Éditionsde Minuit, 1975 [1963], p. 175. 63 Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris,Métailié,1985 [1963], p. 248.
  19. 19. Sébastien Poulain 120 leur perte de légitimité sur la scène radiophonique en fierté, et même en réussite personnelle et professionnelle. Leur extériorité permettrait d’avoir un autre regard sur la société et même leur employeur, et de se démarquer d’autres acteurs médiatiques. Ils tentent aussi de valoriser leur liberté qui est pour eux consubstantielle à leur métier : ils ne sont soumis ni aux pouvoirs politiques (contrairement à l’encadrement de RF) ni à la direction de FI (contrairement aux salariés et producteurs). La censure en tient lieu d’attestation. Quitte à subir celle-ci, ils tentent de reconvertir cette exclusion en notoriété, audience, ventes de livres, places achetées à un spectacle, articles, invitations dans des médias… Compte-tenu de la perte d’audience que constitue le départ de FI, il s’agit de faire fructifier ce qui est encore possible de l’être en termes de capitaux symboliques et économiques, voire politiques. Les humoristes se font particulièrement attaquer sur les aspects économiques. Thomas Legrand va jusqu’à accuser Porte d’avoir fait une chronique qui visait à le faire licencier pour se faire connaître64 . Porte s’inscrit en faux compte-tenu de ses « 52 piges, une pension alimentaire, quatre gamins, dont deux de 24 et 9 mois, un crédit sur le dos »65 . De fait, le jour où son licenciement est rendu public le 23 juin, il « passe son après-midi à répondre à des journalistes et à refuser des invitations à la télé sur un ton altier et un rien condes- cendant ». Porte étant moins connu que Guillon, il reconnaît d’ailleurs que ce licenciement « lui a apporté un peu de notoriété en plus » et que « ça [l’]arrange bien d’avoir été viré par Sarko ». En effet, il vend entre 10 000 et 20 000 exemplaires de ses livres à l’époque. Porte est d’ailleurs celui qui se plaint le plus de la perte de ses chroniques : il y fait référence dans son livre, les interviews et les livres de Davet/Lhomme ou Scalbert. Guillon dispose de davantage de ressources pour rebondir. Mais Guillon n’en veut pas moins aux dirigeants. Quand RF perd son procès aux prud’hommes le 28 janvier 2011 et doit verser 212 011 € de dommages et intérêts, il publie un communiqué de presse : « En tant que salarié foutu dehors, je suis ravi 64 Thomas Legrand, « J’ai la terrible impression d’avoir été piégé par Didier Porte », Rue89.com, 8 juin 2010. 65 Didier Porte, op. cit., 2010, p. 64.
  20. 20. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 121 de cette décision judiciaire. En tant que contribuable, je suis scanda- lisé qu’une société d’État ait préféré perdre autant d’argent et d’audi- teurs pour faire taire un humoriste ». Les humoristes ont donc tout intérêt à passer pour des martyrs des puissants. Porte se présente comme un « humoriste maudit » dans la micro-biographie de son compte twitter. D’où le titre de son livre, Insupportable ! Chronique d’un licenciement bien mérité, qui est en partie repris dans son livre de chroniques d’après Incorrigible ! Chroniques d’un multirécidiviste. Il s’agit de se positionner comme un rebelle, imperti- nent, politiquement incorrect, amoral, à la limite de la légalité pouvant aller jusqu’au bout du dicible, de la liberté d’expression face aux puis- sants (les politiques et les chefs d’entreprise). Son précèdent recueil de chroniques de FI dans Le fou du roi était d’ailleurs intitulé Porte flingue. Les pires chroniques du fou du roi. Guillon a une stratégie de communi- cation similaire dans les titres de ses livres66 , particulièrement dans Journal d’un infréquentable où il raconte à nouveau les mois précédant un licenciement de C8 en 2017. Guillon se pense avant tout comme un « amuseur » qui doit garder cette ligne éditoriale, même lorsque la « machine médiatique » est « emballée », comme lors de la polémique avec Éric Besson : « Le piège étant l’explication, la justification, ou pire : penser qu’on a une mission, un message à délivrer ! Dans ces moments-là, tout est fait pour vous pousser à quitter votre métier d’amuseur et toute la difficulté consiste à rester un amuseur. »67 En tant qu’amuseur, Guillon dit jouer un rôle et faire un travail artistique (lui qui est comédien), même lorsqu’il fait un travail « critique » et « pamphlétaire » « flirtant parfois avec les limites » : « Cela reste un travail, un exercice de style. » Porte, qui a été journaliste avant d’être humoriste, pense que les humoristes sont des « journalistes de complément »68 . 66 Guillon aggrave son cas (2006),On m’a demandéde vous calmer(2009), On m’a demandé de vous virer (2010),Je me suisbien amusé, merci (2012), Journal Incorrect 2016-2017 (2017), Journal d’un infréquentable. 2016-2017 (2018). 67 Stéphane Guillon, op. cit., 2012, p. 45. 68 Interview de Didier Porte par l’association Cactus « Univers-Cités », « Didier Porte : l’humoriste, “un journaliste de complément” », univers-cites.fr, 30 octobre 2013.
  21. 21. Sébastien Poulain 122 N’ayant pas de rédacteur en chef, Guillon s’appuie sur son expérience et les relectures de sa femme, Muriel Cousin. Celle-ci « est partie prenante dans [s]on travail, réécrivant chaque chronique, validant chaque sujet, chaque angle ». Et c’est lorsqu’il n’écoute pas son alerte que se produit une des plus grosses polémiques (sur le physique de Besson). En ce qui concerne l’expérience, les deux humoristes connaissent le « champ humoristique » et ses limites. Porte sait qu’il prend un risque lorsqu’il fait sa chronique litigieuse, hésite à utiliser le verbe « enculer », annonce à ses collègues de la matinale que celle-ci est un peu « borderline », que c’est la dernière de sa carrière, s’aper- çoit qu’elle « ne fonctionne pas très bien » en la lisant, et, plus tard, reconnaît « volontiers qu’elle était un peu ratée » tout en l’assumant « complètement ». Sa compagne Elodie valide la chronique – « Moi, ça me fait marrer » – alors qu’il ne lui demande pas habituellement de le relire, tout en la qualifiant de « spin doctoresse préférée » au début de son livre. Mais Porte pense que toute chronique se situe sur le « fil du rasoir » tandis que Guillon pense qu’« il est impossible de ne jamais commettre d’erreur » « lorsque vous écrivez un papier par jour ». Selon les humoristes, les dirigeants de RF auraient de toute façon forcément trouvé une raison de les licencier : « si cela n’avait pas été les “yeux de fouines” pour moi et le verbe “enculer” pour Porte, on aurait trouvé autre chose. »69 Guillon fait même référence à une « liste noire fournie par l’Élysée, de gens à éjecter » et à l’appel de l’épouse d’une connaissance qui lui aurait appris la future nomi- nation de Val et Hees mais aussi la programmation de leur exclusion. Le récit de Guillon prend alors une tournure complotiste : « Consigne avait été donnée de “faire notre affaire”, le moindre prétexte aurait été bon. » Avec humour, il s’imagine en David Vincent dans la série Les envahisseurs. Avec plus de gravité, il dit avoir « compris comment techniquement une dictature pouvait se mettre en place »70 . 69 Stéphane Guillon, op. cit., 2012, p. 165. 70 Ibid., p. 169.
  22. 22. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 123 Dans cette bataille, les humoristes utilisent toutes les ressources symboliques dont ils disposent pour résister à la puissance « paléo-radiophonique », « inverser »71 le « stigmate » et réhabiliter leur travail. Toutefois, c’est insuffisant pour pouvoir changer le rapport de force hiérarchique soutenu et légitimé par leur « diabolisation »72 . conclusion Nous avons vu que cette affaire apparait dans un contexte médiatique « néo-radiophonique » (forte concurrence radiophonique, nouveau type de programme humoristique dans des matinales très politiques, un média dont les membres se vantent d’avoir une liberté d’expression importante73 …) et politique (l’arrivée d’une nouvelle manière de gouverner, un intérêt appuyé pour ce qui est diffusé dans les médias…) particulier74 . Les humoristes sont très expérimentés multi-médiatiquement (les scènes publiques, média- tiques, littéraires) mais ils font l’objet de critiques à connotations « paléo- radiophoniques » à cause de leur liberté d’expression, et jusqu’à leurs licenciements. Ces licenciements ont plusieurs spécificités : judiciarisation, médiatisation et politisation sur une temporalité relativement longue et par divers acteurs. Dans cette feuilletonnisation politico-humoristique, un rapport de force symbolico-hiérarchique a été mis en place entre les dirigeants – qui justifient principalement les 71 Alain Vaillant, La Civilisation du rire, Paris, CNRS Éditions, 2016, p. 290. 72 Sébastien Poulain, « Les radios libres ou la diabolisation de la FM : qu’est-ce que libérer la parole veut dire ? », dans Thierry Lefebvre et Sébastien Poulain (dir.), Radios libres, 30 ans de FM : la parole libérée ?, Paris, INA/L’Harmattan, 2016, p. 286. 73 Sébastien Poulain, « Pourquoi a-t-on autant confiance en la radio ? », INAGlobal.fr, 28 février 2017. 74 Nelly Quemener et Marie Duret-Pujol ont montré l’importance du contexte sociohis- torique pour la production du rire : Nelly Quemener : « Une bouffonnerie désengagée ? Du comique anti-système à la critique hyperpersonnalisée », dans Patrick Charaudeau (dir.), Humour et engagement politique, Limoges, Éditions Lambert-Lucas, 2015, p. 89-112 ; Marie Duret-Pujol, Coluche président : Histoire de la candidature d’un con, Lormont, Le Bord de l’eau, 2018.
  23. 23. Sébastien Poulain 124 licenciements par des raisons disciplinaires et internes – et les humo- ristes qui refusent ces licenciements et considèrent que leur éviction est en réalité politique et donc une forme de censure. Face à cette situation « paléo-radiophonique », Porte et Guillon ont lancé des opérations symboliques : tribunes, interviews, chroniques jusqu’aux livres. Ils considèrent la scène radiophonique, à laquelle ils n’ont de toute façon plus accès au moment où ils entrent sur la scène littéraire, comme insuffisante pour exprimer leurs points de vue. Compte-tenu de la pluralité, l’éphémérité, l’instantanéité, la subjectivité, la partialité, le morcellement des récits constitués des chroniques, des interviews, des éditoriaux, et des articles des nombreux acteurs médiatiques (journalistes, présentateurs, anima- teurs…) qui se sont intéressés à cette affaire, Porte et Guillon ont besoin d’instituer leurs récits dans une version écrite, longue et étayée, c’est-à-dire un livre. Ils estiment que cette affaire mérite d’être relatée pour être dénoncée et leurs points de vue d’être défendus. Guillon explique qu’il a « enduré chaque mensonge, chaque perfidie, chaque mystification avec l’unique consolation [qu’il allait] raconter un jour ce qu’il s’était réellement passé »75 . Les récits de la présente affaire sont liés à des périodes de désocialisation dues aux licenciements. Ce sont des moments violents, de perte de sens, de souffrance, de retour sur soi, de regrets… pour lesquels l’écriture et la publication d’un livre peut servir comme un outil pour se défouler, se réparer, se rattra- per, reprendre le contrôle, passer à autre chose… Alors qu’ils sont évacués de la scène radiophonique, ils choisissent la scène littéraire pour se reconstruire symboliquement, socialement, économiquement et politiquement. Il en ressort surtout que les humoristes qui s’intéressent à la politique continuent aujourd’hui à intéresser les politiques eux-mêmes et particulièrement dans certaines circonstances : forte audience, média public, proximité avec des interventions de politiques… La « néo-radio », représentée par FI, continue d’être une radio dont la liberté d’expression est fragile, que ce soit dans le travail quotidien 75 Stéphane Guillon, op. cit., 2012, p. 256.
  24. 24. «Retourenpaléo-radio?LecasdecensuredeStéphaneGuillonetDidier Porte… 125 où a lieu l’autocensure et a fortiori en période de crise où la censure pèse davantage76 , ne serait-ce que parce qu’elle continue de dépendre par nature du financement des pouvoirs publics, comme son ancêtre, la « paléo-radio », qui n’est finalement pas si lointaine. S’il n’y a pas de modèle économique parfait de média dans le triptyque finance- ment/liberté/audience, la présence d’humoristes politisés peut servir de thermomètre démocratique pertinent s’il leur est laissé une liberté impertinente. Sebastien Poulain Docteur en science de l’information et de la communication, Université Bordeaux Montaigne, laboratoire Mica 76 Claire Bruyère et Henriette Touillier-Feyrabend, « La censure et ses masques », Ethnologie française,vol. 36, n° 1, 2006, p. 5-9.

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