EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet

Taurnada
TaurnadaÉditeur à Taurnada Éditions

4e de couverture : Au fond d'un PMU de la rue du Faubourg-Saint-Martin, je tends le texte d'une de mes nouvelles à l'aventurier de la mine d'or. Il lit les premières lignes et déclare : « C'est toi » comme il cracherait deux écorces de graines de tournesol. Il aurait pu dire : « Je viens de décider de t'emmener avec moi, aussi ton destin va-t-il basculer dans les minutes qui suivent, tu vas connaître le monde entier, les grandes ivresses, le sexe, l'amour et le danger, et tu vas devenir écrivain d'une manière que tu n'aurais jamais imaginé. » Mais non. Juste : « C'est toi. » L'incroyable odyssée autour du monde, au sommet du succès littéraire et au cœur de l'amitié de deux hommes que tout oppose. Un récit trépidant et truculent, dur et drôle, invraisemblable et vrai : inlâchable.

EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet
Thierry Poncet
Extrait de
ZYKË
L’AVENTURE
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© 2017, Taurnada Éditions
À la mémoire de mon ami Charlie l’Aventurier, alias « Cizia
Zykë », noble géant, merveilleux z’et t’épouvantant,
égaré en une ère fade qu’il ne pouvait aimer.
« Poil au zobé ! », aurait-il ajouté…
Prologue
Paris, septembre.
Je rencontre l’aventurier de la mine d’or au fond d’un PMU de la
rue du Faubourg-Saint-Martin.
Blouson de cuir.
Gueule bronzée.
Cheveux ras noirs.
Moustaches.
Cou de buffle.
Une énorme pépite d’or brut en pendentif sur la poitrine. D’autres
pépites en bracelet à son poignet gauche. En dessous, tatouée, une
feuille de ganja.
Sauvage. Auréolé de menace.
Puissant capitaine pirate en son cul de taverne.
Il est en train de parier sur les courses.
La table est couverte de journaux de pronostics froissés et de tas-
ses de café vides aux soucoupes emplies de mégots.
– Tu dois être Thierry ?
– Oui, monsieur.
– Appelle-moi Zykë…
*
Tenu éveillé par la faim dans ma chambre sous les toits, j’ai
passé la nuit à bosser sur une nouvelle.
L’écriture, y a rien qui m’décolle plus.
Ni vin. Ni alcool. Pas même le cul.
D’écrire le plaisir me happe entier, oublieux de misère, oublieux
de peur, à l’instant où je me courbe sur la table à repasser qui me
sert de bureau.
M’enchante le labeur de triturer cette matière de mots grumeleuse
et pourtant hérissée d’aspérités.
D’en encastrer libre, libre, libre, librement libre, les sons et les
sens.
De les ajuster, cailloux et tenons, tommettes et mettons.
D’en tirer tour à tour la force d’une sentence, la brutalité d’un
cri, la danse d’une harangue puis, d’un entrechat virgule, la flui-
dité d’une ritournelle…
J’aime le temps d’écrire.
Le silence studieux qui s’épaissit alors aux confins de ma percep-
tion.
- 3 -
Le cercle de lumière jaunâtre chu de l’ampoule nue.
L’infime chuchotis du papier obstinément griffé…
J’aime jusqu’à la rougeoyante ankylose qui s’insinue, méchante
chignole, le long de ma main pendant trop d’heures à la plume
enchaînée.
J’ai travaillé au stylo, un gros Sheaffer bien fait à ma main, au
dos de listings d’ordinateur pliés en accordéon, rayés de bandes
grises, que j’ai récupérés dans une poubelle.
J’attends toujours un moment plus propice dans la journée pour
taper les textes au propre. Les murs sont minces dans les septièmes
sans ascenseur et le cliquetis gueulard de ma vieille Nogamatic,
cadeau d’un lointain Noël, dérangerait le sommeil des autres man-
sardeux.
Ce matin, il faisait beau.
Un soleil automnal sympa enchantait la Contrescarpe. Les com-
mis de commerce entassaient des denrées aux étals des boutiques à
bourgeois. Trois touristes blonds beurrés de la nuit s’échangeaient
une bouteille, assis sur le trottoir.
J’avais envie d’un café et d’une clope mais je savais le contenu
de mes poches. Ce serait l’un ou l’autre, pas les deux.
J’ai choisi cigarettes. Des Gauloises, que j’ai achetées au Verre
à Pied, le tabac du bas de la rue Mouffetard. Des « Disque Bleu »,
pour l’élégance du paquet.
Question caoua, j’avais mon plan.
À Saint-Médard, le bouquiniste remplissait ses bacs. D’un œil
expert, j’ai repéré un San-Antonio à la couverture dessinée par
Gourdon et l’ai volé quand le type est rentré dans son échoppe.
Puis, tétant ma Goldo avec délices, je suis monté vers la place
d’Italie et l’atelier de ma copine Lola l’Anglaise.
Lola avait les cheveux roux carotte, la peau de lait et les yeux
turquoise.
Elle était belle, talentueuse, défoncée la plupart du temps et géné-
reuse envers les poètes de soupente.
Escarpins douloureux jetés devant la porte, chemisier d’hôtesse
bleu pâle ouvert à l’arraché, elle était occupée à trier une poignée
de ganja sur un Rock & Folk.
– Hello Thierry tu viens boire un café tu veux pas le faire j’en
veux aussi fuck je suis crevée j’ai de l’herbe je suis passé chez
Momo merde il fait chier y a encore plein de graines tiens donne-
moi une bière plutôt y va falloir que je dorme fuck je rebosse ce
soir…
Lola peignait sur des cartons d’emballage et des planches de
contreplaqué des fresques immenses où s’agitait une foule de petits
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personnages en train de tchatcher, se bagarrer, se vendre des trucs,
baiser, boire et se shooter.
Bruegel au temps du cartoon, avec une dose féroce d’amphétami-
nes.
Elle se suicidera par overdose, séropositive, à New York, dans
quatre ans. Pour l’heure, elle tentait de s’imposer à Paris et se fai-
sait pas mal de fric comme réceptionniste de nuit dans un petit
palace à richards du côté du Luxembourg.
Elle me dit :
– Y a un mec génial qu’a débarqué à l’hôtel il arrête pas de
voyager il avait une mine d’or en Amérique centrale il a écrit un
bouquin il veut en écrire un autre il cherche un secrétaire je lui ai
parlé de toi il faut que tu lui téléphones tu reveux du café et puis
fuck viens on l’appelle tout de suite…
*
L’aventurier pose son Paris-Turf, allume un cigarillo.
– La petite rouquine de l’hôtel dit que tu veux devenir écrivain ?
– Je SUIS écrivain !
Il m’examine.
Un regard extraordinaire. L’œil droit rigole. Il y a de l’ironie
dedans. De la ruse. De la malice.
Le gauche observe le monde sans aucune indulgence.
Scrutateur. Logique. Froid comme la mort.
Je lui tends le manuscrit d’une de mes nouvelles.
Il lit les premières lignes, feuillette, parcourt encore quelques
paragraphes au hasard et déclare :
– C’est toi.
Comme ça.
Deux syllabes.
Qu’il lâche comme il cracherait deux écorces de graines de tour-
nesol, avant de se replonger dans ses pronostics…
Il aurait pu dire :
« Je viens de décider de t’emmener avec moi, aussi ton destin
va-t-il basculer dans les minutes qui suivent, tu vas connaître le
monde entier, les grandes ivresses, le sexe, l’amour et le danger, et
tu vas devenir écrivain d’une manière que tu n’aurais jamais ima-
giné. »
Mais non.
Juste : « C’est toi. »
HASCHICH
Embarquement immédiat
Le lendemain matin me trouve éberlué et ravagé par une deuxième
nuit blanche dans une banlieue pouilleuse du sud de Barcelone.
Je poireaute dans un café. Une belle fille moustachue aux gros
seins m’a servi un pichet de vin noir. Quatre vieux types jouent aux
cartes, s’engueulant de rugueuse langue catalane à chaque levée. Il
y a la mer au bout de la rue de ciment crevé.
Zykë a pris une chambre d’hôtel dans le coin pour roupiller quel-
ques heures. Flaco, son comparse, est parti à la recherche de hasch.
C’est la première fois depuis vingt-quatre heures que j’ai le loisir
de considérer ce qui m’arrive.
*
Mon nouveau patron est un aventurier.
Un vrai, un comme-dans-les-films mais en vrai, qui passe sa vie
à sillonner le globe en quête d’actions grandioses, d’emmerdes
invraisemblables et d’émotions fortes.
Comme il l’a raconté à Lola l’Anglaise, Zykë a écrit l’été dernier
le récit sur cinq cents pages de sa découverte d’une mine d’or en
Amérique centrale. Le livre, intitulé Oro, vient d’être signé à Paris
par Hachette Littérature. Il est prévu qu’il soit publié en mai pro-
chain, dans huit mois.
– Mais je n’ai pas l’intention de rester assis sur mon cul en atten-
dant, m’a-t-il expliqué. Je veux écrire immédiatement un deuxième
bouquin sur mon aventure de contrebande à travers le désert afri-
cain, dans les années soixante-quinze. Il s’appellera Sahara. Qu’est-
ce que tu en penses ?
– Oh !… Euh… C’est bien !… Oui, euh, c’est très très bien,
monsieur !
– Appelle-moi Zykë… Je pense l’écrire au Maroc. C’est tran-
quille, pas trop loin et on aura un petit parfum d’Afrique pour nous
mettre dans l’ambiance, ça te tente ?
– On part quand ?
J’ai eu droit à un sourire. Une sorte de. Une brève éclaircie de
crocs.
– Bonne réponse, m’sieu Poncet…
En début d’après-midi, ayant gagné un gros paquet de fric aux
courses, Zykë m’a donné une liasse en guise de prime d’engage-
ment et en a confié une autre à Flaco, qui nous avait rejoints, lui
donnant pour mission de nous trouver une voiture.
- 7 -
J’ai acheté une machine à écrire portative neuve, une Olympia,
modèle Traveller, plus cinq rames de papier, une caissette de fioles
de Tipp-Ex, un cutter et de la colle.
Sans oublier deux paires de jeans pour remplacer mes falzars,
tous troués aux fesses.
Et une petite cantine de métal, pour fourrer tout ça dedans.
Pendant ce temps, Flaco avait dégoté dans une casse de banlieue
une vieille Mercedes noire trouée de rouille, sans essuie-glaces,
borgne d’un phare, aux pneus très lisses, que Zykë a déclarée par-
faite.
Et on est partis.
*
Le café s’emplit d’hommes qui parlent fort aux dégaines d’ou-
vriers et l’air s’est alourdi de senteurs de friture et de poivrons
quand Flaco revient, de sa démarche d’échassier, un grand sourire
de contentement de soi à la gueule.
C’est un Français de vingt-cinq ans, un grand machin aux mauvai-
ses manières hautaines qui doit son surnom à son quasi-rachitisme
(El Flaco : Le Maigre, en espagnol). Il a rencontré Zykë en Amé-
rique centrale il y a trois ans et vit depuis accroché à ses basques, à
la fois copain, larbin, chauffeur, coursier…
Sa dégaine est une imitation évidente, presque risible, de celle de
Zykë. Blouson de cuir, jean, santiags lézard… On dirait un héron
déguisé en cowboy.
Il exhibe une grosse barrette de shit et se rengorge :
– Le boss sait que je trouve toujours de la bonne came !
Nous ayant rejoints, relax, rasé de près et parfumé, Zykë le rem-
barre :
– Arrête tes vantardises, Vieux. Y a pas d’exploit à trouver du
hasch à Barcelone…
*
De nouveau, on roule toute la nuit.
Pour éviter d’attirer l’attention sur la ruine qu’est notre Mer-
cedes, dont l’unique phare commence lui aussi à donner des signes
de faiblesse, Zykë décide de renoncer aux grands axes, leur préfé-
rant les petites routes qui sinuent au travers des sierras.
Vers deux heures, alors qu’on est tous les trois las de cette lente
maraude à la presque aveugle qui nous traîne de virage en virage,
on découvre à la sortie d’un bourg assoupi une enseigne de néon
rose qui proclame à la nuit : « CANTINA - Bebidas y Comidas »
(Café-resto - À boire et à manger).
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Zykë pousse un grondement satisfait et, écrasant le joint qu’il
venait d’allumer dans le cendrier plein, commande à Flaco, au
volant :
– Arrête-toi, on va se relaxer un petit peu…
On s’engage dans l’espèce de boyau entre deux rochers qui mène
au havre promis. Débouchant sur le parking, on se retrouve devant
deux gros fourgons gris dont descendent deux troupeaux jumeaux
de types en vert, coiffés de drôles de petits chapeaux de toréadors.
Des policiers de la Guardia Civil.
Flaco pile en catastrophe, commence d’enclencher la marche
arrière. Zykë lui abat la pogne sur l’épaule.
– Trop tard, ils nous ont vus. Faut y aller.
Flaco obtempère, va se garer le plus loin possible des deux bus.
On descend. Zykë est relax, Flaco et moi beaucoup moins. Il
nous jette un coup d’œil et nous lance, sourire en coin :
– Tachez d’avoir l’air innocent…
Innocents !
Je m’en étrangle, alors qu’on se dirige vers le bar.
Quel tableau !
Trois types descendus d’une voiture pourrie, dont :
Un, Zykë, colosse bardé d’or à la gueule de conquérant mongol.
Deux, Flaco, chacal de western famélique en cuir et bottes.
Trois, moi-même, punk des villes complètement défoncé par les
joints qu’on fume à la chaîne depuis Barcelone.
Il y aurait écrit « hors-la-loi » sur nos fronts, on ne serait pas plus
suspects.
Un vrai rêve de flic en mal d’avancement !
Nous voilà au comptoir.
On bouffe des tapas arrosées de rhum sous les regards suspicieux de
ces messieurs les poulardins, au nombre d’une bonne cinquantaine.
Zykë gagne la rangée de machines à sous qui occupe le fond de
la salle. Il se plante devant l’une d’elles, tend le bras, lâche une
pièce dans la fente.
Les rouleaux s’immobilisent.
Trois prunes.
Jackpot.
L’appareil lâche son gros lot de pièces. Clac, clac, clac, clac !…
Dans la salle, les conversations baissent d’un ton. Les regards des
Guardia Civil se tournent vers les machines pour voir la tête du
veinard. Zykë prend une pièce dans le bac et rejoue. Les rouleaux
s’arrêtent sur trois grappes de cerises.
Jackpot !
Il rejoue. Jackpot de nouveau. Clac, clac, clac, clac…
Maintenant, des exclamations admiratives s’élèvent de tous les
coins de l’assistance.
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– Ay, hombre !…
– Roder, que suerte !… (Putain, quelle chance !…)
– La conchaaaa de su maaaadre !… (La chaaaatte de sa
mèèèère !…)
Et de nouveau clac, clac, clac, clac… Jackpot encore.
Six fois de suite.
Les deux derniers coups, Zykë les joue devant un cercle serré de
spectateurs enthousiastes.
– Que bueno, Señor, que bueeeeeeeno !…
– Una ves mas, no lo creo !… (Une autre fois, j’y crois pas !…)
– El Diablo !…
Zykë laisse en pourboire une montagne de petites pièces sur le
comptoir et on repart à bord de notre Mercedes borgne sous les
acclamations des forces publiques.
Affalé sur la banquette arrière, rigolard et soulagé, je me dis que,
décidément, j’ai bien fait de venir !
La putain du port
Elle merdoie, la Mercedes.
Moribonde, la mémère.
« Mercedes, ma vieille Mama Courage ! » comme la câline Zykë,
du coulis dans la voix.
Au fil de notre progression plein sud, cette grande malade n’en
finit pas de nous révéler des nouvelles plaies.
Les vitres des portières ne peuvent s’abaisser qu’à moitié, ou bien
s’affalent d’un coup, ne se laissant remonter qu’à force. À l’arrière,
à droite, la manivelle m’est carrément restée dans les mains.
Les essuie-glaces sont dépourvus de caoutchouc, lesquels ne leur
serviraient à rien, obstinément inertes qu’ils sont au bas du pare-
brise.
Le klaxon, muet neuf fois, consent à la dixième une sorte d’éter-
nuement de canard qui nous plie de rire à chaque coup.
Le bas de caisse est une dentelle de rouille. À mes pieds, je peux
voir le macadam défiler et le siège passager, à l’avant, le plus sou-
vent occupé par Zykë, s’affaisse de plus en plus dangereusement
sous son poids.
Pour couronner le tout, le pot d’échappement flatule un boucan
d’aéroplane…
À chaque découverte, Flaco, qui se flattait d’avoir négocié l’achat
de cette tôle en maître marchandeur, éclate en injures. Invariable-
ment, Zykë, lui intime de la fermer.
– N’insulte pas Mercedes !
Il flatte du plat de la main le tableau de bord de la bête, ajoutant :
– Tu ne sais pas parler aux machines, Flaco. Moi, j’ai fait descen-
dre des dizaines de bagnoles encore plus pourries jusqu’en Afrique.
Je les connais bien. Il faut les poupouner. Leur donner beaucoup
d’huile, de l’eau, et les poupouner. Pas vrai, Mercedes, ma poupou-
nette chérie ?…
Il n’y a guère que le lecteur de l’autoradio qui roule comme il
faut. Mais comme on ne possède qu’une seule cassette, un album
de Willy DeVille, que Zykë repasse sans débander, à la cinq ou
sixième écoute, je commence à me demander si ce bon fonctionne-
ment constitue un réel avantage.
J’ai noté en rigolant que sont toutes différentes les trois griffes en
espèce de plastique chromé qui indiquent le modèle : une à l’avant,
cousue à la calandre par du fil de fer, une autre à l’arrière et une
dernière sur la boîte à gants – qui s’ouvre inopinément à chaque
cahot.
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Impossible de savoir si notre vaillante charrette est une 240 S, une
250 L, ou une 270 E.
Zykë a tranché :
– C’est une Mercedes modèle Maghreb ! Pas vrai, ma pou-
poune ?…
*
Un petit jour blanc et frisquet se lève sur le port d’Algésiras, tout
en bas de l’Espagne, en face de Gibraltar.
La brume estompe les angles des charpentes des grues et étouffe
des martèlements de ferraille au travail. Au pied des immeubles, les
cafétérias déjà bondées soufflent sur le trottoir leur haleine d’eau
de javel.
On marche tous les trois de front, nous passant une bouteille de
mauvais rhum espagnol.
Zykë porte un bonnet de marin noir, enfoncé jusqu’aux sourcils.
À sa gauche, j’ai adopté d’instinct la même démarche que lui, les
deux mains dans les poches de mon Teddy.
Flaco est frileux, avec sa peau sur os, mais il crèverait plutôt que
de déambuler autrement que blouson et chemise largement ouverts.
Les coudes pointus au corps, tête de vautour rentrée dans les épau-
les, claquant des dents, il sautille à droite du patron.
Devant nous, une femme sort en titubant de l’un des bars, ivre
malgré l’heure matinale.
Une grande Arabe bâtie comme un soldat, cheveux courts très
noirs, visage anguleux et fatigué, cuisses épouvantablement larges
moulées dans un pantalon corsaire de skaï rouge.
Elle m’apostrophe en espagnol.
Les yeux ailleurs, les mains au fond des poches, j’affecte la mine
du gars soucieux qui n’a rien remarqué.
La femme se jette sur moi, me dominant de trois bonnes têtes,
m’agrippe par l’avant-bras et répète sa phrase, à laquelle je ne pige
que « mi amor » à la fin.
Effaré par l’assaut exubérant de cette houri surgie des cavernes
du vice, je me replie d’un bond dans l’ombre du chef, couvrant ma
libido aussitôt éveillée d’une lourde cape de dignité offensée.
Zykë rigole, attrape la dame par le bras, l’attire à lui et glisse trois
mots à son oreille.
Une courte négociation s’ensuit.
Pas besoin de savoir beaucoup d’espagnol pour comprendre que
l’affaire concerne trois services sexuels, de préférence à prix d’ami.
À l’issue du dialogue, la dame éclate d’un grand rire de cavale.
Zykë se tourne vers nous, les yeux presque cachés par le revers
du bonnet noir.
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– C’est mon jour de grande bonté, les gars, je vous offre un
coup !
*
La consommation s’effectue dans Mercedes, pour l’heure modèle
lupanar, au beau milieu d’un terrain vague encombré de fûts vides
à l’extrémité du port, près d’un bassin de radoub désert où rouillent
des chalutiers morts.
Le patron passe en premier.
Flaco et moi patientons, frigorifiés, à l’abri illusoire d’un contai-
ner désaffecté grand comme une maison.
De l’eau noire du bassin s’élève une odeur de fuel et de charo-
gne. Des mouettes se bousculent en criant sur un tas d’ordures.
Flaco jubile en dansant d’une jambe sur l’autre.
– Super, on va se vider les couilles !
– T’as l’air content.
Il me décoche le regard hautain de l’aguerri au débutant.
– C’est ce qu’il y a de plus important, puceau ! Dans la vie, si tu
tires pas, t’es qu’un connard !
Zykë revient d’un pas balancé de baroudeur, terminant de rebou-
tonner sa braguette, et rigole en observant Flaco qui galope littéra-
lement jusqu’à la Mercedes.
– Alors, m’sieu Poncet, c’est un grand jour ?
– Oui. Euh… Merci de m’inviter.
– C’est un plaisir.
– Quand j’écrirai ça à ma mère…
Zykë éclate de rire.
Enhardi par ce succès, je poursuis :
– « Chère maman, je suis bien en Espagne en compagnie de mon-
sieur Zykë qui est très gentil ; ce matin, il m’a offert un moment en
tête à tête avec une dame de la région bien sous tous rapports… »
Il me regarde, amusé, en allumant sa cigarette.
– Tu prends la vie du bon côté, c’est bien…
La portière de la voiture s’ouvre, libérant un Flaco hilare qui lève
deux pouces conquérants dans notre direction.
Zykë ricane :
– Ça c’est Flaco. Il se fait tailler une simple pipe et tu croirais
qu’il a trouvé un trésor…
Il pose sa lourde main sur mon épaule.
– Écoute-moi, je suis ton grand frère. Tu me crois ?
– Euh… Oui, monsieur… Je veux dire, euh, ouais, bien sûr…
– Tu me fais confiance ?
Les yeux rigolards d’il y a un instant ont pris une expression
sombre et sérieuse. Il me dévisage pendant de longues secondes, la
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face grave, les sourcils froncés. La patte se fait plus lourde sur ma
clavicule.
– Alors suis mon conseil : fais-toi sucer.
L’habitacle pue la sueur. La fumée de tabac s’est accumulée en
un brouillard qui masque les vitres. Au fond de cette brume âcre
repose la dame, une cigarette aux doigts.
Elle est affaissée sur la banquette, la nuque pliée contre le dossier,
le chemisier ouvert sur sa poitrine plate aux gros tétons noirs, notre
bouteille de rhum entre ses cuisses écartées.
Elle me sourit, les paupières lourdes, le regard envapé.
– Momentito, mi amor…
Se gargarise d’une lampée d’alcool.
Écrase sa cigarette sur le tas de mégots qui déborde du cendrier.
Porte sa main à mes testicules.
Gonflées, lesquelles.
Bouillonnantes.
Ses doigts durs aux ongles vernis en orange écaillé malmènent ma
braguette.
Font jaillir ma verge tendue d’énergie éruptive.
– Oye, tu en as envie, toi !
Ma main est partie toute seule se glisser sous le collant de skaï
rouge. Mes doigts trouvent une fourrure rêche tapie dans un nid de
braise.
– C’est baiser que tu veux, mi amor ?
Elle se cambre d’une ruade.
Se déculotte, repoussant d’un seul élan pantalon et douteuse den-
telle sur ses chevilles.
S’écarte, monstrueuse Vénus, alors que son lourd parfum de lionne
négligée envahit l’atmosphère.
Du fond de ma fièvre, je me souviens du conseil de Zykë.
Me faire sucer.
Elle est bien bonne…
Comme si j’avais la moindre idée de la manière dont on demande
une fellation à une prostituée des quais !
De toute façon, il est trop tard…
Mon corps a cessé d’obéir à mon cerveau.
Comprendre que mon amour de quelques instants est en train
d’introduire d’une main sûre mon sexe dans le sien est ma dernière
réflexion consciente.
Je pilonne.
Je fore.
Je martèle.
Je halète.
J’ahane.
Je braille.
- 14 -
Je brais !
Rien ne peut m’arrêter !
Je baise. Je mets. Je nique. Je fourre, de toute la vigueur volca-
nique de mes vingt et quelques années.
Dans mon délire, j’ai l’impression que mes coups de boutoir sont
si puissants qu’ils font tanguer la voiture sur ce qui lui reste d’amor-
tisseurs.
Bientôt, me parvenant de l’extérieur, les rires et les vivats de mes
camarades me font comprendre que c’est bien le cas.
Et je me vide de la totalité de ma moelle épinière en cinq, six,
sept traits de roche en fusion.
Alléluia, mi amor !
*
Galamment, nous raccompagnons notre Castafiore portuaire au café
où nous la pêchâmes, nantie d’une solide poignée de biftons, échan-
geant en chemin les commentaires graveleux des mâles assouvis.
Je ne sais pourquoi, alors qu’on a foncé sans jamais perdre une
minute depuis Paris, on s’installe dans un hôtel minable.
Deux jours se passent, au bout desquels je suis bien obligé de
comprendre qu’à l’expérience de ma première prostituée s’ajoute
celle de ma première blennorragie.
– C’est pour ça qu’on glande depuis deux jours, m’explique Zykë.
Au Maroc, ce n’est pas le système de santé européen et en plus ils
sont très pudiques, tu aurais galéré pour te faire soigner.
– Merci…
– Ce n’est pas de la gentillesse. J’ai besoin d’un secrétaire en
pleine forme.
Il prend l’air dur.
– Je t’avais bien dit de te faire sucer !
– Excu…
– Ta gueule. Maintenant, il ne faut plus commettre d’erreur. Tu
dois te faire piquer dès ce matin…
Aidé de Flaco, il me fait apprendre par cœur un petit discours en
espagnol destiné à exposer aux professionnels de santé mon état
génital et les circonstances qui ont amené à icelui :
– Me du… me duele la p… la pinga…
– Trop plat. En espagnol, il faut marquer les accents toniques,
comme si tu chantais.
– Me DUele la PINga !
– C’est mieux, recommence…
L’hôpital occupe un immeuble de béton gris de facture moderne,
mais j’ai l’impression d’avoir plongé dans les années trente dès
que j’en ai poussé les portes vitrées.
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Des longs couloirs lugubres peints en vert pisseux.
Du matériel aux formes désuètes, d’émail et de métal grisâtre,
abandonné dans des salles vides.
D’immenses crucifix de bois aux murs, à chaque carrefour de
corridors…
Je trouve à qui m’adresser dans un bureau aux portes de chêne
sombre où, encerclés par des armoires bourrées de dossiers jaunis,
sont tapis un docteur et une infirmière.
Le toubib, assis derrière un antique bureau, est un petit type chauve
et replet à la fine moustache de chanteur de charme, boudiné dans
un costume étriqué.
L’infirmière se tient debout derrière son patron, immense jument
aux lunettes épaisses, la face revêche au-dessus d’un long corps
d’épouvantail en blouse blanche.
Vaillamment, je me lance :
– Buenos dias, señor y señora…
Dès la première phrase, le petit docteur baisse les yeux et se
plonge dans ses papiers tandis que l’infirmière croise les bras sur
sa poitrine maigre en me fusillant du regard derrière ses hublots.
– Les salauds ! m’exclamé-je intérieurement.
Le texte que Cizia et Flaco m’ont dicté n’est qu’un tissu de gros-
sièretés et d’obscénités, décrivant ma situation – laquelle s’y prête,
j’en conviens volontiers – dans les termes les plus vulgaires.
Vaillant jusqu’au bout, soucieux de ne pas écourter par lâcheté
une si belle blague, je vais jusqu’au bout de ma litanie d’horreurs.
Pendant ce temps, le docteur rapetisse, la boule ivoire de son crâne
au ras du bureau alors que l’infirmière, au contraire, semble grandir.
Et tout là-haut, son visage plissé de réprobation me voue au gouf-
fre hideux où dieu, sûrement, engloutit les déchets de l’humanité
dans mon genre.
J’achève ma tirade les deux bras tendus, index pointés sur mon
entrejambe douloureux, accompagnant mon geste d’un sourire misé-
rable.
– Por favor, señor y señora, me duele la pinga ! (S’il vous plaît,
Monsieur et Madame, j’ai mal à la pine !)
Je suis emporté par une poigne d’acier qui m’étreint l’avant-bras.
Je dois presque courir pour suivre la foulée de l’infirmière, dont les
socques à semelles de bois claquent sur le carrelage à la cadence
d’un galop de Rossinante.
De nouveaux couloirs glauques.
Des portes ouvertes sur des lignées de lits blancs.
Des silhouettes en souffrance sous les draps.
Des malades qui errent, hagards, en pyjama et pantoufles…
On aboutit à une grande pièce lumineuse, éclairée par une baie
vitrée donnant sur le port.
- 16 -
Ma gestapiste brandit entre ses doigts maigres une énorme serin-
gue de verre graduée, qu’elle emplit d’une solution blanche épaisse
comme du lait concentré.
Aïe…
À l’évidence, cette mixture va prendre du temps et de la douleur
pour se répandre dans mes tissus.
Je suis placé face à la fenêtre, pantalon baissé, gamin puni.
Une dague se plante dans la chair de ma fesse droite.
Un gel à la fois glacé et brûlant se répand dans mon arrière-train.
Arrrrgh, que ça fait mal !
Devant moi, la mer étend son plus beau bleu, paisible nappe flat-
tée par le soleil matinal.
L’horizon est coupé par la masse ronde du rocher de Gibraltar
environnée d’un halo de brume et de mystère.
Au détour d’une digue, un petit cargo à la passerelle blanche grif-
fée de rouille prend le large, cheminée crachant noir.
Un trio de mouettes zèbre l’azur…
Vive l’aventure, bordel !
Fin de l’extrait
Du même auteur :
Pigalle Blues (Ramsay)
L’Ogresse (Édition Gunten)
Série HAIG :
Le Secret des Monts Rouges (Taurnada Éd.)
Les Guerriers perdus (Taurnada Éd.)
Le Sang des sirènes (Taurnada Éd.)
Retrouvez Thierry Poncet sur :
http://www.thierryponcet.net
http://blog.thierryponcet.net
Taurnada Éditions
www.taurnada.fr

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EXTRAIT du roman « Zykë l'Aventure » de Thierry Poncet

  • 2. Thierry Poncet Extrait de ZYKË L’AVENTURE Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple ou d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122- 4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © 2017, Taurnada Éditions
  • 3. À la mémoire de mon ami Charlie l’Aventurier, alias « Cizia Zykë », noble géant, merveilleux z’et t’épouvantant, égaré en une ère fade qu’il ne pouvait aimer. « Poil au zobé ! », aurait-il ajouté…
  • 4. Prologue Paris, septembre. Je rencontre l’aventurier de la mine d’or au fond d’un PMU de la rue du Faubourg-Saint-Martin. Blouson de cuir. Gueule bronzée. Cheveux ras noirs. Moustaches. Cou de buffle. Une énorme pépite d’or brut en pendentif sur la poitrine. D’autres pépites en bracelet à son poignet gauche. En dessous, tatouée, une feuille de ganja. Sauvage. Auréolé de menace. Puissant capitaine pirate en son cul de taverne. Il est en train de parier sur les courses. La table est couverte de journaux de pronostics froissés et de tas- ses de café vides aux soucoupes emplies de mégots. – Tu dois être Thierry ? – Oui, monsieur. – Appelle-moi Zykë… * Tenu éveillé par la faim dans ma chambre sous les toits, j’ai passé la nuit à bosser sur une nouvelle. L’écriture, y a rien qui m’décolle plus. Ni vin. Ni alcool. Pas même le cul. D’écrire le plaisir me happe entier, oublieux de misère, oublieux de peur, à l’instant où je me courbe sur la table à repasser qui me sert de bureau. M’enchante le labeur de triturer cette matière de mots grumeleuse et pourtant hérissée d’aspérités. D’en encastrer libre, libre, libre, librement libre, les sons et les sens. De les ajuster, cailloux et tenons, tommettes et mettons. D’en tirer tour à tour la force d’une sentence, la brutalité d’un cri, la danse d’une harangue puis, d’un entrechat virgule, la flui- dité d’une ritournelle… J’aime le temps d’écrire. Le silence studieux qui s’épaissit alors aux confins de ma percep- tion. - 3 -
  • 5. Le cercle de lumière jaunâtre chu de l’ampoule nue. L’infime chuchotis du papier obstinément griffé… J’aime jusqu’à la rougeoyante ankylose qui s’insinue, méchante chignole, le long de ma main pendant trop d’heures à la plume enchaînée. J’ai travaillé au stylo, un gros Sheaffer bien fait à ma main, au dos de listings d’ordinateur pliés en accordéon, rayés de bandes grises, que j’ai récupérés dans une poubelle. J’attends toujours un moment plus propice dans la journée pour taper les textes au propre. Les murs sont minces dans les septièmes sans ascenseur et le cliquetis gueulard de ma vieille Nogamatic, cadeau d’un lointain Noël, dérangerait le sommeil des autres man- sardeux. Ce matin, il faisait beau. Un soleil automnal sympa enchantait la Contrescarpe. Les com- mis de commerce entassaient des denrées aux étals des boutiques à bourgeois. Trois touristes blonds beurrés de la nuit s’échangeaient une bouteille, assis sur le trottoir. J’avais envie d’un café et d’une clope mais je savais le contenu de mes poches. Ce serait l’un ou l’autre, pas les deux. J’ai choisi cigarettes. Des Gauloises, que j’ai achetées au Verre à Pied, le tabac du bas de la rue Mouffetard. Des « Disque Bleu », pour l’élégance du paquet. Question caoua, j’avais mon plan. À Saint-Médard, le bouquiniste remplissait ses bacs. D’un œil expert, j’ai repéré un San-Antonio à la couverture dessinée par Gourdon et l’ai volé quand le type est rentré dans son échoppe. Puis, tétant ma Goldo avec délices, je suis monté vers la place d’Italie et l’atelier de ma copine Lola l’Anglaise. Lola avait les cheveux roux carotte, la peau de lait et les yeux turquoise. Elle était belle, talentueuse, défoncée la plupart du temps et géné- reuse envers les poètes de soupente. Escarpins douloureux jetés devant la porte, chemisier d’hôtesse bleu pâle ouvert à l’arraché, elle était occupée à trier une poignée de ganja sur un Rock & Folk. – Hello Thierry tu viens boire un café tu veux pas le faire j’en veux aussi fuck je suis crevée j’ai de l’herbe je suis passé chez Momo merde il fait chier y a encore plein de graines tiens donne- moi une bière plutôt y va falloir que je dorme fuck je rebosse ce soir… Lola peignait sur des cartons d’emballage et des planches de contreplaqué des fresques immenses où s’agitait une foule de petits - 4 -
  • 6. personnages en train de tchatcher, se bagarrer, se vendre des trucs, baiser, boire et se shooter. Bruegel au temps du cartoon, avec une dose féroce d’amphétami- nes. Elle se suicidera par overdose, séropositive, à New York, dans quatre ans. Pour l’heure, elle tentait de s’imposer à Paris et se fai- sait pas mal de fric comme réceptionniste de nuit dans un petit palace à richards du côté du Luxembourg. Elle me dit : – Y a un mec génial qu’a débarqué à l’hôtel il arrête pas de voyager il avait une mine d’or en Amérique centrale il a écrit un bouquin il veut en écrire un autre il cherche un secrétaire je lui ai parlé de toi il faut que tu lui téléphones tu reveux du café et puis fuck viens on l’appelle tout de suite… * L’aventurier pose son Paris-Turf, allume un cigarillo. – La petite rouquine de l’hôtel dit que tu veux devenir écrivain ? – Je SUIS écrivain ! Il m’examine. Un regard extraordinaire. L’œil droit rigole. Il y a de l’ironie dedans. De la ruse. De la malice. Le gauche observe le monde sans aucune indulgence. Scrutateur. Logique. Froid comme la mort. Je lui tends le manuscrit d’une de mes nouvelles. Il lit les premières lignes, feuillette, parcourt encore quelques paragraphes au hasard et déclare : – C’est toi. Comme ça. Deux syllabes. Qu’il lâche comme il cracherait deux écorces de graines de tour- nesol, avant de se replonger dans ses pronostics… Il aurait pu dire : « Je viens de décider de t’emmener avec moi, aussi ton destin va-t-il basculer dans les minutes qui suivent, tu vas connaître le monde entier, les grandes ivresses, le sexe, l’amour et le danger, et tu vas devenir écrivain d’une manière que tu n’aurais jamais ima- giné. » Mais non. Juste : « C’est toi. »
  • 8. Embarquement immédiat Le lendemain matin me trouve éberlué et ravagé par une deuxième nuit blanche dans une banlieue pouilleuse du sud de Barcelone. Je poireaute dans un café. Une belle fille moustachue aux gros seins m’a servi un pichet de vin noir. Quatre vieux types jouent aux cartes, s’engueulant de rugueuse langue catalane à chaque levée. Il y a la mer au bout de la rue de ciment crevé. Zykë a pris une chambre d’hôtel dans le coin pour roupiller quel- ques heures. Flaco, son comparse, est parti à la recherche de hasch. C’est la première fois depuis vingt-quatre heures que j’ai le loisir de considérer ce qui m’arrive. * Mon nouveau patron est un aventurier. Un vrai, un comme-dans-les-films mais en vrai, qui passe sa vie à sillonner le globe en quête d’actions grandioses, d’emmerdes invraisemblables et d’émotions fortes. Comme il l’a raconté à Lola l’Anglaise, Zykë a écrit l’été dernier le récit sur cinq cents pages de sa découverte d’une mine d’or en Amérique centrale. Le livre, intitulé Oro, vient d’être signé à Paris par Hachette Littérature. Il est prévu qu’il soit publié en mai pro- chain, dans huit mois. – Mais je n’ai pas l’intention de rester assis sur mon cul en atten- dant, m’a-t-il expliqué. Je veux écrire immédiatement un deuxième bouquin sur mon aventure de contrebande à travers le désert afri- cain, dans les années soixante-quinze. Il s’appellera Sahara. Qu’est- ce que tu en penses ? – Oh !… Euh… C’est bien !… Oui, euh, c’est très très bien, monsieur ! – Appelle-moi Zykë… Je pense l’écrire au Maroc. C’est tran- quille, pas trop loin et on aura un petit parfum d’Afrique pour nous mettre dans l’ambiance, ça te tente ? – On part quand ? J’ai eu droit à un sourire. Une sorte de. Une brève éclaircie de crocs. – Bonne réponse, m’sieu Poncet… En début d’après-midi, ayant gagné un gros paquet de fric aux courses, Zykë m’a donné une liasse en guise de prime d’engage- ment et en a confié une autre à Flaco, qui nous avait rejoints, lui donnant pour mission de nous trouver une voiture. - 7 -
  • 9. J’ai acheté une machine à écrire portative neuve, une Olympia, modèle Traveller, plus cinq rames de papier, une caissette de fioles de Tipp-Ex, un cutter et de la colle. Sans oublier deux paires de jeans pour remplacer mes falzars, tous troués aux fesses. Et une petite cantine de métal, pour fourrer tout ça dedans. Pendant ce temps, Flaco avait dégoté dans une casse de banlieue une vieille Mercedes noire trouée de rouille, sans essuie-glaces, borgne d’un phare, aux pneus très lisses, que Zykë a déclarée par- faite. Et on est partis. * Le café s’emplit d’hommes qui parlent fort aux dégaines d’ou- vriers et l’air s’est alourdi de senteurs de friture et de poivrons quand Flaco revient, de sa démarche d’échassier, un grand sourire de contentement de soi à la gueule. C’est un Français de vingt-cinq ans, un grand machin aux mauvai- ses manières hautaines qui doit son surnom à son quasi-rachitisme (El Flaco : Le Maigre, en espagnol). Il a rencontré Zykë en Amé- rique centrale il y a trois ans et vit depuis accroché à ses basques, à la fois copain, larbin, chauffeur, coursier… Sa dégaine est une imitation évidente, presque risible, de celle de Zykë. Blouson de cuir, jean, santiags lézard… On dirait un héron déguisé en cowboy. Il exhibe une grosse barrette de shit et se rengorge : – Le boss sait que je trouve toujours de la bonne came ! Nous ayant rejoints, relax, rasé de près et parfumé, Zykë le rem- barre : – Arrête tes vantardises, Vieux. Y a pas d’exploit à trouver du hasch à Barcelone… * De nouveau, on roule toute la nuit. Pour éviter d’attirer l’attention sur la ruine qu’est notre Mer- cedes, dont l’unique phare commence lui aussi à donner des signes de faiblesse, Zykë décide de renoncer aux grands axes, leur préfé- rant les petites routes qui sinuent au travers des sierras. Vers deux heures, alors qu’on est tous les trois las de cette lente maraude à la presque aveugle qui nous traîne de virage en virage, on découvre à la sortie d’un bourg assoupi une enseigne de néon rose qui proclame à la nuit : « CANTINA - Bebidas y Comidas » (Café-resto - À boire et à manger). - 8 -
  • 10. Zykë pousse un grondement satisfait et, écrasant le joint qu’il venait d’allumer dans le cendrier plein, commande à Flaco, au volant : – Arrête-toi, on va se relaxer un petit peu… On s’engage dans l’espèce de boyau entre deux rochers qui mène au havre promis. Débouchant sur le parking, on se retrouve devant deux gros fourgons gris dont descendent deux troupeaux jumeaux de types en vert, coiffés de drôles de petits chapeaux de toréadors. Des policiers de la Guardia Civil. Flaco pile en catastrophe, commence d’enclencher la marche arrière. Zykë lui abat la pogne sur l’épaule. – Trop tard, ils nous ont vus. Faut y aller. Flaco obtempère, va se garer le plus loin possible des deux bus. On descend. Zykë est relax, Flaco et moi beaucoup moins. Il nous jette un coup d’œil et nous lance, sourire en coin : – Tachez d’avoir l’air innocent… Innocents ! Je m’en étrangle, alors qu’on se dirige vers le bar. Quel tableau ! Trois types descendus d’une voiture pourrie, dont : Un, Zykë, colosse bardé d’or à la gueule de conquérant mongol. Deux, Flaco, chacal de western famélique en cuir et bottes. Trois, moi-même, punk des villes complètement défoncé par les joints qu’on fume à la chaîne depuis Barcelone. Il y aurait écrit « hors-la-loi » sur nos fronts, on ne serait pas plus suspects. Un vrai rêve de flic en mal d’avancement ! Nous voilà au comptoir. On bouffe des tapas arrosées de rhum sous les regards suspicieux de ces messieurs les poulardins, au nombre d’une bonne cinquantaine. Zykë gagne la rangée de machines à sous qui occupe le fond de la salle. Il se plante devant l’une d’elles, tend le bras, lâche une pièce dans la fente. Les rouleaux s’immobilisent. Trois prunes. Jackpot. L’appareil lâche son gros lot de pièces. Clac, clac, clac, clac !… Dans la salle, les conversations baissent d’un ton. Les regards des Guardia Civil se tournent vers les machines pour voir la tête du veinard. Zykë prend une pièce dans le bac et rejoue. Les rouleaux s’arrêtent sur trois grappes de cerises. Jackpot ! Il rejoue. Jackpot de nouveau. Clac, clac, clac, clac… Maintenant, des exclamations admiratives s’élèvent de tous les coins de l’assistance. - 9 -
  • 11. – Ay, hombre !… – Roder, que suerte !… (Putain, quelle chance !…) – La conchaaaa de su maaaadre !… (La chaaaatte de sa mèèèère !…) Et de nouveau clac, clac, clac, clac… Jackpot encore. Six fois de suite. Les deux derniers coups, Zykë les joue devant un cercle serré de spectateurs enthousiastes. – Que bueno, Señor, que bueeeeeeeno !… – Una ves mas, no lo creo !… (Une autre fois, j’y crois pas !…) – El Diablo !… Zykë laisse en pourboire une montagne de petites pièces sur le comptoir et on repart à bord de notre Mercedes borgne sous les acclamations des forces publiques. Affalé sur la banquette arrière, rigolard et soulagé, je me dis que, décidément, j’ai bien fait de venir !
  • 12. La putain du port Elle merdoie, la Mercedes. Moribonde, la mémère. « Mercedes, ma vieille Mama Courage ! » comme la câline Zykë, du coulis dans la voix. Au fil de notre progression plein sud, cette grande malade n’en finit pas de nous révéler des nouvelles plaies. Les vitres des portières ne peuvent s’abaisser qu’à moitié, ou bien s’affalent d’un coup, ne se laissant remonter qu’à force. À l’arrière, à droite, la manivelle m’est carrément restée dans les mains. Les essuie-glaces sont dépourvus de caoutchouc, lesquels ne leur serviraient à rien, obstinément inertes qu’ils sont au bas du pare- brise. Le klaxon, muet neuf fois, consent à la dixième une sorte d’éter- nuement de canard qui nous plie de rire à chaque coup. Le bas de caisse est une dentelle de rouille. À mes pieds, je peux voir le macadam défiler et le siège passager, à l’avant, le plus sou- vent occupé par Zykë, s’affaisse de plus en plus dangereusement sous son poids. Pour couronner le tout, le pot d’échappement flatule un boucan d’aéroplane… À chaque découverte, Flaco, qui se flattait d’avoir négocié l’achat de cette tôle en maître marchandeur, éclate en injures. Invariable- ment, Zykë, lui intime de la fermer. – N’insulte pas Mercedes ! Il flatte du plat de la main le tableau de bord de la bête, ajoutant : – Tu ne sais pas parler aux machines, Flaco. Moi, j’ai fait descen- dre des dizaines de bagnoles encore plus pourries jusqu’en Afrique. Je les connais bien. Il faut les poupouner. Leur donner beaucoup d’huile, de l’eau, et les poupouner. Pas vrai, Mercedes, ma poupou- nette chérie ?… Il n’y a guère que le lecteur de l’autoradio qui roule comme il faut. Mais comme on ne possède qu’une seule cassette, un album de Willy DeVille, que Zykë repasse sans débander, à la cinq ou sixième écoute, je commence à me demander si ce bon fonctionne- ment constitue un réel avantage. J’ai noté en rigolant que sont toutes différentes les trois griffes en espèce de plastique chromé qui indiquent le modèle : une à l’avant, cousue à la calandre par du fil de fer, une autre à l’arrière et une dernière sur la boîte à gants – qui s’ouvre inopinément à chaque cahot. - 11 -
  • 13. Impossible de savoir si notre vaillante charrette est une 240 S, une 250 L, ou une 270 E. Zykë a tranché : – C’est une Mercedes modèle Maghreb ! Pas vrai, ma pou- poune ?… * Un petit jour blanc et frisquet se lève sur le port d’Algésiras, tout en bas de l’Espagne, en face de Gibraltar. La brume estompe les angles des charpentes des grues et étouffe des martèlements de ferraille au travail. Au pied des immeubles, les cafétérias déjà bondées soufflent sur le trottoir leur haleine d’eau de javel. On marche tous les trois de front, nous passant une bouteille de mauvais rhum espagnol. Zykë porte un bonnet de marin noir, enfoncé jusqu’aux sourcils. À sa gauche, j’ai adopté d’instinct la même démarche que lui, les deux mains dans les poches de mon Teddy. Flaco est frileux, avec sa peau sur os, mais il crèverait plutôt que de déambuler autrement que blouson et chemise largement ouverts. Les coudes pointus au corps, tête de vautour rentrée dans les épau- les, claquant des dents, il sautille à droite du patron. Devant nous, une femme sort en titubant de l’un des bars, ivre malgré l’heure matinale. Une grande Arabe bâtie comme un soldat, cheveux courts très noirs, visage anguleux et fatigué, cuisses épouvantablement larges moulées dans un pantalon corsaire de skaï rouge. Elle m’apostrophe en espagnol. Les yeux ailleurs, les mains au fond des poches, j’affecte la mine du gars soucieux qui n’a rien remarqué. La femme se jette sur moi, me dominant de trois bonnes têtes, m’agrippe par l’avant-bras et répète sa phrase, à laquelle je ne pige que « mi amor » à la fin. Effaré par l’assaut exubérant de cette houri surgie des cavernes du vice, je me replie d’un bond dans l’ombre du chef, couvrant ma libido aussitôt éveillée d’une lourde cape de dignité offensée. Zykë rigole, attrape la dame par le bras, l’attire à lui et glisse trois mots à son oreille. Une courte négociation s’ensuit. Pas besoin de savoir beaucoup d’espagnol pour comprendre que l’affaire concerne trois services sexuels, de préférence à prix d’ami. À l’issue du dialogue, la dame éclate d’un grand rire de cavale. Zykë se tourne vers nous, les yeux presque cachés par le revers du bonnet noir. - 12 -
  • 14. – C’est mon jour de grande bonté, les gars, je vous offre un coup ! * La consommation s’effectue dans Mercedes, pour l’heure modèle lupanar, au beau milieu d’un terrain vague encombré de fûts vides à l’extrémité du port, près d’un bassin de radoub désert où rouillent des chalutiers morts. Le patron passe en premier. Flaco et moi patientons, frigorifiés, à l’abri illusoire d’un contai- ner désaffecté grand comme une maison. De l’eau noire du bassin s’élève une odeur de fuel et de charo- gne. Des mouettes se bousculent en criant sur un tas d’ordures. Flaco jubile en dansant d’une jambe sur l’autre. – Super, on va se vider les couilles ! – T’as l’air content. Il me décoche le regard hautain de l’aguerri au débutant. – C’est ce qu’il y a de plus important, puceau ! Dans la vie, si tu tires pas, t’es qu’un connard ! Zykë revient d’un pas balancé de baroudeur, terminant de rebou- tonner sa braguette, et rigole en observant Flaco qui galope littéra- lement jusqu’à la Mercedes. – Alors, m’sieu Poncet, c’est un grand jour ? – Oui. Euh… Merci de m’inviter. – C’est un plaisir. – Quand j’écrirai ça à ma mère… Zykë éclate de rire. Enhardi par ce succès, je poursuis : – « Chère maman, je suis bien en Espagne en compagnie de mon- sieur Zykë qui est très gentil ; ce matin, il m’a offert un moment en tête à tête avec une dame de la région bien sous tous rapports… » Il me regarde, amusé, en allumant sa cigarette. – Tu prends la vie du bon côté, c’est bien… La portière de la voiture s’ouvre, libérant un Flaco hilare qui lève deux pouces conquérants dans notre direction. Zykë ricane : – Ça c’est Flaco. Il se fait tailler une simple pipe et tu croirais qu’il a trouvé un trésor… Il pose sa lourde main sur mon épaule. – Écoute-moi, je suis ton grand frère. Tu me crois ? – Euh… Oui, monsieur… Je veux dire, euh, ouais, bien sûr… – Tu me fais confiance ? Les yeux rigolards d’il y a un instant ont pris une expression sombre et sérieuse. Il me dévisage pendant de longues secondes, la - 13 -
  • 15. face grave, les sourcils froncés. La patte se fait plus lourde sur ma clavicule. – Alors suis mon conseil : fais-toi sucer. L’habitacle pue la sueur. La fumée de tabac s’est accumulée en un brouillard qui masque les vitres. Au fond de cette brume âcre repose la dame, une cigarette aux doigts. Elle est affaissée sur la banquette, la nuque pliée contre le dossier, le chemisier ouvert sur sa poitrine plate aux gros tétons noirs, notre bouteille de rhum entre ses cuisses écartées. Elle me sourit, les paupières lourdes, le regard envapé. – Momentito, mi amor… Se gargarise d’une lampée d’alcool. Écrase sa cigarette sur le tas de mégots qui déborde du cendrier. Porte sa main à mes testicules. Gonflées, lesquelles. Bouillonnantes. Ses doigts durs aux ongles vernis en orange écaillé malmènent ma braguette. Font jaillir ma verge tendue d’énergie éruptive. – Oye, tu en as envie, toi ! Ma main est partie toute seule se glisser sous le collant de skaï rouge. Mes doigts trouvent une fourrure rêche tapie dans un nid de braise. – C’est baiser que tu veux, mi amor ? Elle se cambre d’une ruade. Se déculotte, repoussant d’un seul élan pantalon et douteuse den- telle sur ses chevilles. S’écarte, monstrueuse Vénus, alors que son lourd parfum de lionne négligée envahit l’atmosphère. Du fond de ma fièvre, je me souviens du conseil de Zykë. Me faire sucer. Elle est bien bonne… Comme si j’avais la moindre idée de la manière dont on demande une fellation à une prostituée des quais ! De toute façon, il est trop tard… Mon corps a cessé d’obéir à mon cerveau. Comprendre que mon amour de quelques instants est en train d’introduire d’une main sûre mon sexe dans le sien est ma dernière réflexion consciente. Je pilonne. Je fore. Je martèle. Je halète. J’ahane. Je braille. - 14 -
  • 16. Je brais ! Rien ne peut m’arrêter ! Je baise. Je mets. Je nique. Je fourre, de toute la vigueur volca- nique de mes vingt et quelques années. Dans mon délire, j’ai l’impression que mes coups de boutoir sont si puissants qu’ils font tanguer la voiture sur ce qui lui reste d’amor- tisseurs. Bientôt, me parvenant de l’extérieur, les rires et les vivats de mes camarades me font comprendre que c’est bien le cas. Et je me vide de la totalité de ma moelle épinière en cinq, six, sept traits de roche en fusion. Alléluia, mi amor ! * Galamment, nous raccompagnons notre Castafiore portuaire au café où nous la pêchâmes, nantie d’une solide poignée de biftons, échan- geant en chemin les commentaires graveleux des mâles assouvis. Je ne sais pourquoi, alors qu’on a foncé sans jamais perdre une minute depuis Paris, on s’installe dans un hôtel minable. Deux jours se passent, au bout desquels je suis bien obligé de comprendre qu’à l’expérience de ma première prostituée s’ajoute celle de ma première blennorragie. – C’est pour ça qu’on glande depuis deux jours, m’explique Zykë. Au Maroc, ce n’est pas le système de santé européen et en plus ils sont très pudiques, tu aurais galéré pour te faire soigner. – Merci… – Ce n’est pas de la gentillesse. J’ai besoin d’un secrétaire en pleine forme. Il prend l’air dur. – Je t’avais bien dit de te faire sucer ! – Excu… – Ta gueule. Maintenant, il ne faut plus commettre d’erreur. Tu dois te faire piquer dès ce matin… Aidé de Flaco, il me fait apprendre par cœur un petit discours en espagnol destiné à exposer aux professionnels de santé mon état génital et les circonstances qui ont amené à icelui : – Me du… me duele la p… la pinga… – Trop plat. En espagnol, il faut marquer les accents toniques, comme si tu chantais. – Me DUele la PINga ! – C’est mieux, recommence… L’hôpital occupe un immeuble de béton gris de facture moderne, mais j’ai l’impression d’avoir plongé dans les années trente dès que j’en ai poussé les portes vitrées. - 15 -
  • 17. Des longs couloirs lugubres peints en vert pisseux. Du matériel aux formes désuètes, d’émail et de métal grisâtre, abandonné dans des salles vides. D’immenses crucifix de bois aux murs, à chaque carrefour de corridors… Je trouve à qui m’adresser dans un bureau aux portes de chêne sombre où, encerclés par des armoires bourrées de dossiers jaunis, sont tapis un docteur et une infirmière. Le toubib, assis derrière un antique bureau, est un petit type chauve et replet à la fine moustache de chanteur de charme, boudiné dans un costume étriqué. L’infirmière se tient debout derrière son patron, immense jument aux lunettes épaisses, la face revêche au-dessus d’un long corps d’épouvantail en blouse blanche. Vaillamment, je me lance : – Buenos dias, señor y señora… Dès la première phrase, le petit docteur baisse les yeux et se plonge dans ses papiers tandis que l’infirmière croise les bras sur sa poitrine maigre en me fusillant du regard derrière ses hublots. – Les salauds ! m’exclamé-je intérieurement. Le texte que Cizia et Flaco m’ont dicté n’est qu’un tissu de gros- sièretés et d’obscénités, décrivant ma situation – laquelle s’y prête, j’en conviens volontiers – dans les termes les plus vulgaires. Vaillant jusqu’au bout, soucieux de ne pas écourter par lâcheté une si belle blague, je vais jusqu’au bout de ma litanie d’horreurs. Pendant ce temps, le docteur rapetisse, la boule ivoire de son crâne au ras du bureau alors que l’infirmière, au contraire, semble grandir. Et tout là-haut, son visage plissé de réprobation me voue au gouf- fre hideux où dieu, sûrement, engloutit les déchets de l’humanité dans mon genre. J’achève ma tirade les deux bras tendus, index pointés sur mon entrejambe douloureux, accompagnant mon geste d’un sourire misé- rable. – Por favor, señor y señora, me duele la pinga ! (S’il vous plaît, Monsieur et Madame, j’ai mal à la pine !) Je suis emporté par une poigne d’acier qui m’étreint l’avant-bras. Je dois presque courir pour suivre la foulée de l’infirmière, dont les socques à semelles de bois claquent sur le carrelage à la cadence d’un galop de Rossinante. De nouveaux couloirs glauques. Des portes ouvertes sur des lignées de lits blancs. Des silhouettes en souffrance sous les draps. Des malades qui errent, hagards, en pyjama et pantoufles… On aboutit à une grande pièce lumineuse, éclairée par une baie vitrée donnant sur le port. - 16 -
  • 18. Ma gestapiste brandit entre ses doigts maigres une énorme serin- gue de verre graduée, qu’elle emplit d’une solution blanche épaisse comme du lait concentré. Aïe… À l’évidence, cette mixture va prendre du temps et de la douleur pour se répandre dans mes tissus. Je suis placé face à la fenêtre, pantalon baissé, gamin puni. Une dague se plante dans la chair de ma fesse droite. Un gel à la fois glacé et brûlant se répand dans mon arrière-train. Arrrrgh, que ça fait mal ! Devant moi, la mer étend son plus beau bleu, paisible nappe flat- tée par le soleil matinal. L’horizon est coupé par la masse ronde du rocher de Gibraltar environnée d’un halo de brume et de mystère. Au détour d’une digue, un petit cargo à la passerelle blanche grif- fée de rouille prend le large, cheminée crachant noir. Un trio de mouettes zèbre l’azur… Vive l’aventure, bordel ! Fin de l’extrait
  • 19. Du même auteur : Pigalle Blues (Ramsay) L’Ogresse (Édition Gunten) Série HAIG : Le Secret des Monts Rouges (Taurnada Éd.) Les Guerriers perdus (Taurnada Éd.) Le Sang des sirènes (Taurnada Éd.) Retrouvez Thierry Poncet sur : http://www.thierryponcet.net http://blog.thierryponcet.net