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Rene girard

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Deux des clés de sa réflexion : le désir médiatisé (l’objet du désir est désigné par les autres) et la
fascination (donc, le tabou) du mimétisme. La violence est le fondement de toute société. Le rite
religieux est le fondement de toute culture. La religion chrétienne a radicalement bousculé ces
fondements en substituant l’amour à la violence.




         Professeur de littérature dans une université de Californie, il a la très haute ambition de nous
révéler les origines de toute civilisation, en particulier de la civilisation occidentale. Girard nous révèle
essentiellement trois secrets :  la violence est le fondement de toute société ;  le rite religieux est
le fondement de toute culture ;  la Révélation chrétienne a radicalement bousculé ces fondements
en substituant l’amour à la violence.

         Pourquoi avoir choisi Stanford et la Californie? C’est que les universités américaines sont
l’équivalent de nos monastères du Moyen Âge, ou de ce que fut autrefois la Sorbonne. L’architecture
de Stanford est un pastiche de cette vieille Europe monastique : le département de littérature où
enseigne René Girard est logé dans un faux cloître bâti au début du siècle, adossé à une chapelle
pseudo-italienne de la même époque. L’éloignement de Paris permet ici de se consacrer entièrement
à la réflexion et à l’écriture, sans baigner dans l’atmosphère superficielle de l’intelligentsia parisienne.
Mais ne croyons pas que tout à Stanford ne soit que recueillement. Girard évite, par de savants
détours, de croiser des groupes d’étudiants dépenaillés, plus amateurs de sensations fortes ― rock et
marijuana ― que d’étude de textes. Girard s’indigne de l’incroyable complaisance des universitaires
américains envers cette jeunesse barbare. « Mes collègues, ajoute-t-il, n’ont pas l’esprit de
résistance ; ils veulent être en accord avec la foule… »

           La première grande « découverte » de Girard ― révélée en 1961 dans Mensonge romantique
et vérité romanesque ― c’est qu’au commencement de toute société, il y a la violence ; mais pas
l’agression barbare et anonyme! Notre violence est fondée sur ce qu’il appelle le désir mimétique,
l’imitation : nous ne désirons que ce que l’autre désire. Dans À la recherche du temps perdu, explique
Girard, le jeune Marcel Proust avoue ne vouloir devenir écrivain que par imitation du héros, Bergotte ;
tous les personnages du livre sont des snobs, c’est-à-dire des imitateurs. Dans le roman de
Cervantès, c’est par imitation du héros romanesque Amadis des Gaules que Don Quichotte se fait
chevalier. Chez Freud, c’est le père qui désigne au fils sa mère et le conduit au complexe d’Œdipe.
Plus près de nous, dans la société de consommation, ce sont nos voisins qui désignent l’objet que,
par imitation, nous allons désirer. Une fois ce désir mimétique repéré, Girard est capable de le déceler
dans n’importe quel texte significatif : la clé ouvre toutes les serrures. L’ordre social est fondé sur la
différence : chacun, dans la société, tient un rôle, une place. L’imitation vise à créer
l’ « indifférenciation ». Et c’est quand les rôles sont bouleversés qu’apparaît la crise.

         Le désir mimétique conduit à la violence et menace de détruire le groupe, la société. À
l’évidence, souligne Girard, la société moderne vit une crise d’indifférenciation généralisée : fin de la
différence entre les peuples, les classes, les rôles, les sexes! « Je constate que la société moderne
est capable de supporter, sans crise, un degré d’indifférenciation supérieur aux sociétés
traditionnelles mais je constate que la société moderne est bien en crise. »

       La question fondamentale qui se pose donc à toute société est de canaliser le désir
mimétique et la violence qu’il entraîne. Comment? « En faisant dévier la violence sur un innocent : le
bouc émissaire. C’est, dit Girard, le sacrifice du bouc émissaire qui va arrêter la crise. »




Le sacrifice du bouc émissaire fonde l’ordre social




         À peu près toutes les tragédies grecques, rappelle Girard, s’achèvent par le sacrifice d’une
victime ; l’ordre de la Cité, qui avait été troublé par la crise mimétique, est rétabli par le sacrifice. C’est
par la désignation de cette victime, le bouc émissaire, que se refait l’unité du groupe et que la crise est
évacuée. Mais, insiste Girard, le plus important est le mode de désignation de la victime. Le groupe
qui se livre au « lynchage originel » doit ignorer que la victime est innocente ; il faut que le groupe la
croie coupable, et désignée de manière divine.

         Dans de nombreuses sociétés primitives, raconte Girard, la victime est choisie au terme d’un
jeu de hasard. Dans les textes de l’Antiquité grecque, elle porte des signes : elle est boiteuse ou
borgne, ou rousse ou trop blonde, ou trop intelligente. Bref, le bouc émissaire s’autodésigne par le fait
qu’il est différent. Une fois le bouc émissaire exécuté, l’unité du groupe se ressoude, la crise a été
évacuée, canalisée vers un tiers. Ce lynchage originel est, selon Girard, le fondement de toute
société. L’acte fondateur de la société humaine ne serait donc pas, comme le supposait Jean-Jacques
Rousseau, le « contrat social ». Shakespeare, dit Girard, a mieux compris cela que les philosophes ou
les sociologues : ce n’est pas un hasard si sa tragédie Jules César commence par l’assassinat du
dictateur.

         Mais le sacrifice initial ne relève pas seulement de la littérature ; il a vraiment eu lieu. « Si
l’archéologie le permettait, précise Girard, on retrouverait, au cœur de toute ville, le lieu de ce premier
sacrifice et le nom de la victime. » Dans la suite des temps, ce premier sacrifice va être ritualisé, et
son origine sera dissimulée : c’est le secret des prêtres. Et le but des religions est de répéter à l’infini
l’acte fondateur, de manière à préserver l’unité sociale. Nos mythes sont la trace d’événements qui se
sont véritablement produits. Dans le cas où la société serait perturbée par une crise nouvelle, il ne
sera pas inutile, ajoute Girard, de rééditer le lynchage, de revivifier le sacrifice.




Toutes les institutions sont d’origine religieuse




          Toute civilisation, dit Girard, est au départ une religion. Toutes les institutions sont d’origine
religieuse et conservent les traces de ces origines sacrificielles. Prenez l’enseignement : son objet est-
il de transmettre les connaissances? ou n’est-il pas plutôt de pratiquer des rites initiatiques, d’exclure,
de fabriquer des victimes? Prenez le pouvoir politique. On croit généralement ― c’est la thèse de
Voltaire ― que les monarques, profitent de leur autorité, qu’ils se sont, au fil de l’Histoire, arrogé des
pouvoirs religieux. C’est le contraire! Le monarque n’est pas celui qui officie ; il est la victime en sursis
que le peuple se réserve de sacrifier. Exemple : Louis XVI, Marie Antoinette, boucs émissaires types,
dont le sacrifice est destiné à refaire l’unité nationale. Mille documents anthropologiques sur les
civilisations primitives montrent clairement l’identification du monarque et de la victime.

          Alors que depuis trois siècles, la science s’acharnait à réduire la religion à des intérêts, des
peurs, des ignorances, Girard nous dit que les Évangiles rendent compte« scientifiquement » de toute
l’histoire humaine. Et c’est aussi à partir des Évangiles que, selon lui, l’Histoire bascule. Car Jésus
n’est pas un bouc émissaire comme les autres. Victime [d’une innocence notoire] et bouc émissaire
volontaire [donnant son consentement], il s’est désigné lui-même [de plein gré]. Sa mort signifie et
annonce que, désormais le mécanisme même du sacrifice, de l’unité sociale fondée sur la violence,
ne fonctionne plus. La Crucifixion est l’ultime sacrifice qui rend tout sacrifice absurde.

         Avant le Christ, Socrate déjà, rappelle Girard, avait choisi la mort face à ses juges. Il mettait
ainsi radicalement en cause les fondements de la société grecque. Mais l’événement restait daté et
limité. La Révélation chrétienne est de portée universelle, elle est radicalement autre : avec Jésus, la
victime cesse d’être coupable, le rite sacrificiel n’a plus de sens, la logique du bouc émissaire
s’écroule, les bases même de la civilisation antique s’effondrent. Le Christ nous oblige à regarder en
face la violence destructrice que nous ne voulons pas voir. Sa révélation est à la fois rationnelle et
transcendantale ; nous aurions pu comprendre cela tout seuls, mais nous ne l’avons pas compris sans
Lui.

         S’il existe encore de la violence, c’est que les hommes résistent à la Révélation. L’Holocauste
en témoigne, mais aussi la perversion du discours : tous les coupables se veulent, à notre époque,
des victimes innocentes! Mais la Révélation progresse quand même : plus la violence s’aggrave, plus
le sacrifice devient absurde ; plus il est évident que les victimes sont innocentes, plus il devient clair
que la violence est inutile.

        Dans cette perspective, l’arme nucléaire rend la violence à peu près impossible. Ne serait-elle
pas la dernière étape avant que les hommes ouvrent enfin les yeux et ne substituent la nécessité du
pardon à la logique de la violence, comme le leur demande le Christ?




1. Violence mimétique et Amour chez René Girard

L'être humain est un imitateur, mais l'être humain est également un être de désir. L'être humain étant
un être de désir souhaite s'approprier les objets, les autres et la considération des autres. Le
problème c'est que le désir d'appropriation de l'un se heurte au désir d'imitation appropriative de
l'autre, et c'est ainsi que naît la rivalité pour l'objet, pour l'autre et la considération de l'autre, l'envie et
la jalousie qui conduisent à la haine, aux conflits et à la violence. Il faut donc résoudre les conflits.
Jusqu'au Christianisme c'est la violence sacrée qui permet de résoudre les conflits. Aujourd'hui, nous
dit René Girard, la solution c'est l'Amour du Christianisme.

A/ La solution de la violence sacrée.

L'imitation appropriative, ce que Girard appelle la "mimésis d'appropriation", en menaçant la cohésion
sociale du groupe par l'affrontement généralisé des imitateurs, conduit la Société à pratiquer le rite de
l'émissaire, qui dans les sociétés archaïques prend la forme des sacrifices humains.
Pour que la société retrouve la paix, il faut polariser toutes les haines sur une victime arbitraire, qui
peut être innocente mais qui est perçue comme étant coupable, et qui sera porteuse d'une discorde
qu'elle polarise et qui disparaîtra avec elle si le rite réussit.

Une première civilisation du rite à conduit dans certaines religions à remplacer les victimes humaines
par des animaux : ainsi le rite du bouc émissaire dans le Judaïsme, bouc qui est chargé des péchés
d'Israël le jour de la fête des Expiations et est chassé dans le désert.

Mais, selon Girard, la civilisation définitive du rite est celle du Christianisme et elle ne résulte pas de la
lecture généralement admise du Nouveau Testament, qui est la lecture dite "sacrificielle" mais d'une
nouvelle lecture, qui est la sienne, qui est une lecture "non sacrificielle" du Nouveau Testament, texte
que Girard voit comme étant le texte le plus subversif de l'Histoire.

L'interprétation sacrificielle de la Passion du Christ, de sa mort sur la croix, c'est l'Epître aux Hébreux
qui               la                 présente               le              plus                 clairement.
Le Christ s'offre en sacrifice à son père pour racheter les péchés du monde. Le Christ en assumant
tous les péchés du Monde et en s'immolant lui-même, est la dernière victime émissaire et pour
l'éternité. En conséquence l'imitation devient maintenant possible car la réalité mimétique qui conduit
à la violence intersociale est conjurée. Désormais l'imitation appropriative est un facteur de progrès et
non plus la cause fondamentale du déchaînement de la violence. Gràce au Christ l'humanité peut faire
un pas décisif vers les grandes découvertes modernes et l'instauration d'une société qui favorise la
rivalité économique, sociale et politique.

B/ La solution de l'Amour du Christianisme

La position de René Girard est tout à fait contraire à cette lecture sacrificielle.

Pour lui le Nouveau Testament aurait été incompris pendant deux mille ans. En réalité le Nouveau
Testament démasque les rites du sacrifice, de la violence, et par là rend ses mécanismes inopérants.
Dans la religion primitive pour que le sacrifice de la victime émissaire soit socialement efficace il faut
qu'elle soit perçue comme étant coupable. C'est parce que la foule sacrifiante est convaincue de la
culpabilité de la victime émissaire que l'ordre social peut être rétabli. Or Jésus-Christ ne cesse de
proclamer l'innocence des victimes et c'est en victime innocente proclamée qu'il est immolé. En
proclamant l'innocence des victimes émissaires Jésus-Christ détruit l'efficacité du rite de l'émissaire.
Désormais la paix sociale ne peut résulter que de la non-violence, que de l'amour du prochain et
même de ses ennemis. Le message christique oblige donc les hommes à choisir entre l'amour et la
non-violence d'une part et le déchaînement de la "violence mimétique" dans un monde guetté par
l'apocalypse nucléaire d'autre part. Lorsque le message aura été compris par tout le monde la paix et
la prospérité régneront...

2. La persistance de la violence sacrée

De fait la violence sacrée persiste aujourd'hui dans certaines sociétés traditionnelles.

Ainsi dans la société shi'ite de l'Ayatollah Khomeiny. C'est une violence dont l'objectif est interne et
externe.

Il est interne parce que la violence sacrée s'applique au monde musulman : "La foi et la justice
islamique exigent de ne pas laisser survivre, dans le monde musulman, les gouvernements anti-
islamiques ou ceux qui ne se conforment pas entièrement aux lois islamiques. L'instauration d'un
ordre politique laïque revient à entraver la progression de l'ordre islamique. Tout pouvoir laïque, quelle
que soit la forme sous laquelle il se manifeste, est forcément un pouvoir athée, oeuvre de Satan ; il
est de notre devoir de l'enrayer et de combattre ses effets. Le pouvoir "satanique" ne peut engendrer
que la "corruption sur la terre", le mal suprême qui doit être impitoyablement combattu et déraciné.
Pour ce faire nous n'avons d'autre solution que de renverser tous les gouvernements qui ne reposent
pas sur les purs principes islamiques, et sont donc corrompus et corrupteurs ; de démanteler les
systèmes administratifs traîtres, pourris, tyranniques et injustes qui les servent. C'est non seulement
notre devoir en Iran, mais c'est aussi le devoir de tous les musulmans du monde, dans tous les pays
musulmans, de mener la Révolution Politique Islamique à la victoire finale."

Il est externe parce que la violence sacrée s'applique au monde non musulman : "La guerre sainte
signifie la conquête des territoires non musulmans. Il se peut qu'elle soit déclarée après la formation
d'un gouvernement islamique digne de ce nom, sous la direction de l'Imam ou sur son ordre. Il sera
alors du devoir de tout homme majeur et valide de se porter volontaire dans cette guerre de conquête
dont le but final est de faire régner la loi coranique d'un bout à l'autre de la Terre. Mais que le monde
entier sache bien que la suprématie universelle de l'Islam diffère considérablement de l'hégémonie
des autres conquérants. Il faut donc que le gouvernement islamique soit d'abord créé sous l'autorité
de l'Imam afin qu'il puisse entreprendre cette conquête qui se distinguera des autres guerres de
conquête injustes et tyranniques faisant abstraction des principes moraux et civilisateurs de l'Islam."
"L'Europe (l'Occident) n'est qu'un ensemble de dictatures pleines d'injustices ; l'humanité entière doit
frapper d'une poigne de fer ces fauteurs de troubles si elle veut retrouver sa tranquillité. Si la
civilisation islamique avait dirigé l'Occident, on ne serait plus contraint d'assister à ces agissements
sauvages indignes même des animaux féroces."

René Girard est l'auteur de nombreux ouvrages, qui développent tous le même thème : Mensonge
romantique et vérité romanesque, Grasset, Paris, 1961, Hachette-Pluriel n°8321 ; La Violence et le
sacré, Grasset, Paris, 1972, Hachette-Pluriel n°8352 ; Des Choses cachées depuis la fondation du
monde, Grasset, Paris, 1978, Le Livre de poche, essais n°4001 ; Le Bouc-émissaire, Grasset, Paris,
1982, Le Livre de poche, essais n°4029 ; Critique dans un souterrain, L'Age d'Homme, Lausanne,
1984, Le Livre de poche, essais n°4009 ; La Route antique des hommes pervers, Grasset, Paris,
1985, Le Livre de poche, essais n°4084 ; Shakespeare : Les feux de l'envie, Grasset, Paris,
1990 ; Quand ces choses commenceront, Arléa, Paris, 1994 ;Je vois satan tomber comme l'éclair,
Grasset, Paris, 1999 ; Celui par qui le scandale arrive, Desclée de Brouwer, Paris 2001.

-------

René Girard, philosophe et anthropologue : "Ce qui se joue aujourd'hui est une rivalité mimétique à
l'échelle planétaire"

Le terrorisme est suscité par un désir exacerbé de convergence et de ressemblance avec l'Occident.
L'islam fournit le ciment qu'on trouvait autrefois dans le marxisme. Son rapport mystique avec la mort
nous le rend plus mystérieux encore.
"votre théorie de la "rivalité mimétique" peut-elle s'appliquer à l'actuelle situation de crise internationale
? - L'erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la "différence", alors que la racine de tous
les conflits, c'est plutôt la "concurrence", la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures.
La concurrence, c'est-à-dire le désir d'imiter l'autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par
la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde "différent" du nôtre, mais ce qui suscite le
terrorisme n'est pas dans cette "différence" qui l'éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable.
Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. Les rapports humains
sont essentiellement des rapports d'imitation, de concurrence. "Ce qui se vit aujourd'hui est une forme
de rivalité mimétique à l'échelle planétaire. Lorsque j'ai lu les premiers documents de Ben Laden,
constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d'emblée à un
niveau qui est au-delà de l'islam, celui de la planète entière. Sous l'étiquette de l'islam, on trouve une
volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de
rivalité mimétique avec l'Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d'étrangers que
d'Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance
qu'ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d'entraînement, les auteurs des attentats n'étaient-
ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.

- "Loin de se détourner de l'Occident, écrivez-vous dans votre dernier livre, ils ne peuvent pas
s'empêcher de l'imiter, d'adopter ses valeurs sans se l'avouer et sont tout aussi dévorés que nous le
sommes de la réussite individuelle et collective." Faut-il comprendre que les "ennemis" de l'Occident
font des Etats-Unis le modèle mimétique de leurs aspirations, au besoin en le tuant ?

- Ce sentiment n'est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle,
on sait qu'un homme comme Ben Laden n'a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou
de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au
début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l'autre, et il n'en vit que
de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s'intègrent avec facilité, alors
que d'autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un
ressentiment permanents. Parce qu'ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des
humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans
qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité.

- Mais les Américains auraient dû être les moins étonnés de ce qui s'est passé, puisqu'ils vivent en
permanence ces rapports de concurrence.

- L'Amérique incarne en effet ces rapports mimétiques de concurrence. L'idéologie de la libre
entreprise en fait la solution absolue. Efficace, mais explosive. Ces rapports de concurrence sont
excellents si on en sort vainqueurs, mais si les vainqueurs sont toujours les mêmes, alors, un jour ou
l'autre, les vaincus renversent la table du jeu. Cette concurrence mimétique, quand elle est
malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c'est l'islam
qui fournit aujourd'hui le ciment qu'on trouvait autrefois dans le marxisme. "Nous vous enterrerons",
disait Khrouchtchev aux Américains. Cela avait un côté bon enfant... Ben Laden, c'est plus inquiétant
que le marxisme où nous reconnaissions une conception du bonheur matériel, de la prospérité et un
idéal de réussite pas si éloigné de ce qui se vit en Occident.

- Que pensez-vous de la fascination pour le sacrifice chez les kamikazes de l'islam ? Si le
christianisme, c'est le sacrifice de la victime innocente, iriez-vous jusqu'à dire que l'ilamisme est la
permission du sacrifice et l'islam une religion sacrificielle, dans laquelle on retrouve aussi cette notion
de "modèle" qui est au cœur de votre théorie mimétique ?

- L'islam entretient un rapport avec la mort qui me convainc davantage que cette religion n'a rien à voir
avec les mythes archaïques. Un rapport avec la mort qui, d'un certain point de vue, est plus positif que
celui que nous observons dans le christianisme. Je pense à l'agonie du Christ : "Mon Père, pourquoi
m'as-tu abandonné ! (...) Que cette coupe s'éloigne de moi." Le rapport mystique de l'islam avec la
mort nous le rend plus mystérieux encore. Au début, les Américains prenaient ces islamistes
kamikazes pour des "cowards" (poltrons), mais, très vite, ils ont changé d'appréciation. Le mystère de
leur        suicide      épaississait      le     mystère       de      leur      action      terroriste.
" Oui, l'islam est une religion du sacrifice dans laquelle on retrouve aussi la théorie du mimétisme et
du modèle. Les candidats au suicide ne manquaient déjà pas lorsque le terrorisme semblait échouer.
Alors imaginez ce qui se passe aujourd'hui quand il a, si j'ose dire, réussi. Il est évident que dans le
monde musulman ces terroristes kamikazes incarnent des modèles de sainteté.

- Les martyrs de la foi au Christ sont aussi, disaient les Pères de l'Eglise, de la "semence" de
chrétiens...

- Oui, mais dans le christianisme, le martyr ne meurt pas pour se faire copier. Le chrétien peut
s'apitoyer sur lui, mais il n'envie pas sa mort. Il la redoute même. Le martyr sera pour lui un modèle
d'accompagnement, mais pas un modèle pour se jeter dans le feu avec lui. Dans l'islam, c'est
différent. On meurt martyr pour se faire copier et manifester ainsi un projet de transformation politique
du monde. Appliqué au début du XXIe siècle, un tel modèle me laisse pantois. Est-il propre à l'islam ?
On fait souvent référence à la secte des hachachins au Moyen Age qui se tuaient après avoir donné la
mort aux infidèles, mais je ne suis pas capable de comprendre ce geste, encore moins de l'analyser. Il
faut seulement le constater.

- Iriez-vous jusqu'à dire que la figure dominante de l'islam est celle du combattant guerrier et que dans
le christianisme c'est celle de la victime innocente, et que cette différence irréductible condamne toute
tentative de compréhension entre ces deux monothéismes ?

- Ce qui me frappe dans l'histoire de l'islam, c'est la rapidité de sa diffusion. Il s'agit de la conquête
militaire la plus extraordinaire de tous les temps. Les barbares s'étaient fondus dans les sociétés qu'ils
avaient conquises, mais l'islam est resté tel qu'il était et a converti les populations des deux tiers de la
Méditerranée. Ce n'est donc pas un mythe archaïque comme on aurait tendance à le croire. J'irais
même jusqu'à dire que c'est une reprise - rationaliste à certains points de vue - de ce qui fait le
christianisme, une sorte de protestantisme avant l'heure. Dans la foi musulmane, il y a un aspect
simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d'un grand nombre de peuples à
l'état tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manque
l'essentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, l'islam réhabilite la victime innocente,
mais il le fait de manière guerrière. La croix, c'est le contraire, c'est la fin des mythes violents et
archaïques.

- Mais les monothéismes ne sont-ils pas porteurs d'une violence structurelle, parce qu'ils ont fait naître
une notion de Vérité unique, exclusive de toute articulation concurrente ?

- On peut toujours interpréter les monothéismes comme des archaïsmes sacrificiels, mais les textes
ne prouvent pas qu'ils le sont. On dit que les Psaumes de la Bible sont violents, mais qui s'exprime
dans les psaumes, sinon les victimes des violences des mythes : "Les taureaux de Balaam
m'encerclent et vont me lyncher"? Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de l'extérieur,
mais qui, une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de la violence qui
pèse sur l'homme et du recours que celui-ci trouve dans son Dieu.

" Nos modes intellectuelles ne veulent voir de la violence que dans les textes, mais d'où vient
réellement la menace ? Aujourd'hui nous vivons dans un monde dangereux où tous les mouvements
de foules sont violents. Cette foule était déjà violente dans les Psaumes. Elle l'est dans le récit de Job.
Elle demande à Job de se reconnaître coupable : c'est un vrai procès de Moscou qu'on lui fait. Procès
prophétique. N'est-ce pas celui du Christ adulé par les foules, puis rejeté au moment de la Passion ?
Ces récits annoncent la croix, la mort de la victime innocente, la victoire sur tous les mythes
sacrificiels de l'Antiquité.

" Est-ce si différent dans l'islam ? Ils contiennent aussi de formidables intuitions prophétiques sur le
rapport entre la foule, les mythes, les victimes et le sacrifice. Dans la tradition musulmane, le bélier
sacrifié à Abel est le même que celui qui a été envoyé par Dieu à Abraham pour qu'il épargne son fils.
Parce qu'Abel sacrifie des béliers, il ne tue pas son frère. Parce que Caïn ne sacrifie pas d'animaux, il
tue son frère. Autrement dit, l'animal sacrificiel évite le meurtre du frère et du fils. C'est-à-dire qu'il
fournit un exutoire à la violence. Ainsi y a-t-il, chez Mahomet, des intuitions qui sont au niveau de
certains des plus grands prophètes juifs, mais en même temps un souci d'antagonisme et de
séparation du judaïsme et du christianisme qui peut rendre notre interprétation négative.

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Rene girard

  • 1. Deux des clés de sa réflexion : le désir médiatisé (l’objet du désir est désigné par les autres) et la fascination (donc, le tabou) du mimétisme. La violence est le fondement de toute société. Le rite religieux est le fondement de toute culture. La religion chrétienne a radicalement bousculé ces fondements en substituant l’amour à la violence. Professeur de littérature dans une université de Californie, il a la très haute ambition de nous révéler les origines de toute civilisation, en particulier de la civilisation occidentale. Girard nous révèle essentiellement trois secrets :  la violence est le fondement de toute société ;  le rite religieux est le fondement de toute culture ;  la Révélation chrétienne a radicalement bousculé ces fondements en substituant l’amour à la violence. Pourquoi avoir choisi Stanford et la Californie? C’est que les universités américaines sont l’équivalent de nos monastères du Moyen Âge, ou de ce que fut autrefois la Sorbonne. L’architecture de Stanford est un pastiche de cette vieille Europe monastique : le département de littérature où enseigne René Girard est logé dans un faux cloître bâti au début du siècle, adossé à une chapelle pseudo-italienne de la même époque. L’éloignement de Paris permet ici de se consacrer entièrement à la réflexion et à l’écriture, sans baigner dans l’atmosphère superficielle de l’intelligentsia parisienne. Mais ne croyons pas que tout à Stanford ne soit que recueillement. Girard évite, par de savants détours, de croiser des groupes d’étudiants dépenaillés, plus amateurs de sensations fortes ― rock et marijuana ― que d’étude de textes. Girard s’indigne de l’incroyable complaisance des universitaires américains envers cette jeunesse barbare. « Mes collègues, ajoute-t-il, n’ont pas l’esprit de résistance ; ils veulent être en accord avec la foule… » La première grande « découverte » de Girard ― révélée en 1961 dans Mensonge romantique et vérité romanesque ― c’est qu’au commencement de toute société, il y a la violence ; mais pas l’agression barbare et anonyme! Notre violence est fondée sur ce qu’il appelle le désir mimétique, l’imitation : nous ne désirons que ce que l’autre désire. Dans À la recherche du temps perdu, explique Girard, le jeune Marcel Proust avoue ne vouloir devenir écrivain que par imitation du héros, Bergotte ; tous les personnages du livre sont des snobs, c’est-à-dire des imitateurs. Dans le roman de Cervantès, c’est par imitation du héros romanesque Amadis des Gaules que Don Quichotte se fait chevalier. Chez Freud, c’est le père qui désigne au fils sa mère et le conduit au complexe d’Œdipe. Plus près de nous, dans la société de consommation, ce sont nos voisins qui désignent l’objet que, par imitation, nous allons désirer. Une fois ce désir mimétique repéré, Girard est capable de le déceler dans n’importe quel texte significatif : la clé ouvre toutes les serrures. L’ordre social est fondé sur la différence : chacun, dans la société, tient un rôle, une place. L’imitation vise à créer l’ « indifférenciation ». Et c’est quand les rôles sont bouleversés qu’apparaît la crise. Le désir mimétique conduit à la violence et menace de détruire le groupe, la société. À l’évidence, souligne Girard, la société moderne vit une crise d’indifférenciation généralisée : fin de la différence entre les peuples, les classes, les rôles, les sexes! « Je constate que la société moderne est capable de supporter, sans crise, un degré d’indifférenciation supérieur aux sociétés traditionnelles mais je constate que la société moderne est bien en crise. » La question fondamentale qui se pose donc à toute société est de canaliser le désir mimétique et la violence qu’il entraîne. Comment? « En faisant dévier la violence sur un innocent : le bouc émissaire. C’est, dit Girard, le sacrifice du bouc émissaire qui va arrêter la crise. » Le sacrifice du bouc émissaire fonde l’ordre social À peu près toutes les tragédies grecques, rappelle Girard, s’achèvent par le sacrifice d’une victime ; l’ordre de la Cité, qui avait été troublé par la crise mimétique, est rétabli par le sacrifice. C’est par la désignation de cette victime, le bouc émissaire, que se refait l’unité du groupe et que la crise est
  • 2. évacuée. Mais, insiste Girard, le plus important est le mode de désignation de la victime. Le groupe qui se livre au « lynchage originel » doit ignorer que la victime est innocente ; il faut que le groupe la croie coupable, et désignée de manière divine. Dans de nombreuses sociétés primitives, raconte Girard, la victime est choisie au terme d’un jeu de hasard. Dans les textes de l’Antiquité grecque, elle porte des signes : elle est boiteuse ou borgne, ou rousse ou trop blonde, ou trop intelligente. Bref, le bouc émissaire s’autodésigne par le fait qu’il est différent. Une fois le bouc émissaire exécuté, l’unité du groupe se ressoude, la crise a été évacuée, canalisée vers un tiers. Ce lynchage originel est, selon Girard, le fondement de toute société. L’acte fondateur de la société humaine ne serait donc pas, comme le supposait Jean-Jacques Rousseau, le « contrat social ». Shakespeare, dit Girard, a mieux compris cela que les philosophes ou les sociologues : ce n’est pas un hasard si sa tragédie Jules César commence par l’assassinat du dictateur. Mais le sacrifice initial ne relève pas seulement de la littérature ; il a vraiment eu lieu. « Si l’archéologie le permettait, précise Girard, on retrouverait, au cœur de toute ville, le lieu de ce premier sacrifice et le nom de la victime. » Dans la suite des temps, ce premier sacrifice va être ritualisé, et son origine sera dissimulée : c’est le secret des prêtres. Et le but des religions est de répéter à l’infini l’acte fondateur, de manière à préserver l’unité sociale. Nos mythes sont la trace d’événements qui se sont véritablement produits. Dans le cas où la société serait perturbée par une crise nouvelle, il ne sera pas inutile, ajoute Girard, de rééditer le lynchage, de revivifier le sacrifice. Toutes les institutions sont d’origine religieuse Toute civilisation, dit Girard, est au départ une religion. Toutes les institutions sont d’origine religieuse et conservent les traces de ces origines sacrificielles. Prenez l’enseignement : son objet est- il de transmettre les connaissances? ou n’est-il pas plutôt de pratiquer des rites initiatiques, d’exclure, de fabriquer des victimes? Prenez le pouvoir politique. On croit généralement ― c’est la thèse de Voltaire ― que les monarques, profitent de leur autorité, qu’ils se sont, au fil de l’Histoire, arrogé des pouvoirs religieux. C’est le contraire! Le monarque n’est pas celui qui officie ; il est la victime en sursis que le peuple se réserve de sacrifier. Exemple : Louis XVI, Marie Antoinette, boucs émissaires types, dont le sacrifice est destiné à refaire l’unité nationale. Mille documents anthropologiques sur les civilisations primitives montrent clairement l’identification du monarque et de la victime. Alors que depuis trois siècles, la science s’acharnait à réduire la religion à des intérêts, des peurs, des ignorances, Girard nous dit que les Évangiles rendent compte« scientifiquement » de toute l’histoire humaine. Et c’est aussi à partir des Évangiles que, selon lui, l’Histoire bascule. Car Jésus n’est pas un bouc émissaire comme les autres. Victime [d’une innocence notoire] et bouc émissaire volontaire [donnant son consentement], il s’est désigné lui-même [de plein gré]. Sa mort signifie et annonce que, désormais le mécanisme même du sacrifice, de l’unité sociale fondée sur la violence, ne fonctionne plus. La Crucifixion est l’ultime sacrifice qui rend tout sacrifice absurde. Avant le Christ, Socrate déjà, rappelle Girard, avait choisi la mort face à ses juges. Il mettait ainsi radicalement en cause les fondements de la société grecque. Mais l’événement restait daté et limité. La Révélation chrétienne est de portée universelle, elle est radicalement autre : avec Jésus, la victime cesse d’être coupable, le rite sacrificiel n’a plus de sens, la logique du bouc émissaire s’écroule, les bases même de la civilisation antique s’effondrent. Le Christ nous oblige à regarder en face la violence destructrice que nous ne voulons pas voir. Sa révélation est à la fois rationnelle et transcendantale ; nous aurions pu comprendre cela tout seuls, mais nous ne l’avons pas compris sans Lui. S’il existe encore de la violence, c’est que les hommes résistent à la Révélation. L’Holocauste en témoigne, mais aussi la perversion du discours : tous les coupables se veulent, à notre époque, des victimes innocentes! Mais la Révélation progresse quand même : plus la violence s’aggrave, plus
  • 3. le sacrifice devient absurde ; plus il est évident que les victimes sont innocentes, plus il devient clair que la violence est inutile. Dans cette perspective, l’arme nucléaire rend la violence à peu près impossible. Ne serait-elle pas la dernière étape avant que les hommes ouvrent enfin les yeux et ne substituent la nécessité du pardon à la logique de la violence, comme le leur demande le Christ? 1. Violence mimétique et Amour chez René Girard L'être humain est un imitateur, mais l'être humain est également un être de désir. L'être humain étant un être de désir souhaite s'approprier les objets, les autres et la considération des autres. Le problème c'est que le désir d'appropriation de l'un se heurte au désir d'imitation appropriative de l'autre, et c'est ainsi que naît la rivalité pour l'objet, pour l'autre et la considération de l'autre, l'envie et la jalousie qui conduisent à la haine, aux conflits et à la violence. Il faut donc résoudre les conflits. Jusqu'au Christianisme c'est la violence sacrée qui permet de résoudre les conflits. Aujourd'hui, nous dit René Girard, la solution c'est l'Amour du Christianisme. A/ La solution de la violence sacrée. L'imitation appropriative, ce que Girard appelle la "mimésis d'appropriation", en menaçant la cohésion sociale du groupe par l'affrontement généralisé des imitateurs, conduit la Société à pratiquer le rite de l'émissaire, qui dans les sociétés archaïques prend la forme des sacrifices humains. Pour que la société retrouve la paix, il faut polariser toutes les haines sur une victime arbitraire, qui peut être innocente mais qui est perçue comme étant coupable, et qui sera porteuse d'une discorde qu'elle polarise et qui disparaîtra avec elle si le rite réussit. Une première civilisation du rite à conduit dans certaines religions à remplacer les victimes humaines par des animaux : ainsi le rite du bouc émissaire dans le Judaïsme, bouc qui est chargé des péchés d'Israël le jour de la fête des Expiations et est chassé dans le désert. Mais, selon Girard, la civilisation définitive du rite est celle du Christianisme et elle ne résulte pas de la lecture généralement admise du Nouveau Testament, qui est la lecture dite "sacrificielle" mais d'une nouvelle lecture, qui est la sienne, qui est une lecture "non sacrificielle" du Nouveau Testament, texte que Girard voit comme étant le texte le plus subversif de l'Histoire. L'interprétation sacrificielle de la Passion du Christ, de sa mort sur la croix, c'est l'Epître aux Hébreux qui la présente le plus clairement. Le Christ s'offre en sacrifice à son père pour racheter les péchés du monde. Le Christ en assumant tous les péchés du Monde et en s'immolant lui-même, est la dernière victime émissaire et pour l'éternité. En conséquence l'imitation devient maintenant possible car la réalité mimétique qui conduit à la violence intersociale est conjurée. Désormais l'imitation appropriative est un facteur de progrès et non plus la cause fondamentale du déchaînement de la violence. Gràce au Christ l'humanité peut faire un pas décisif vers les grandes découvertes modernes et l'instauration d'une société qui favorise la rivalité économique, sociale et politique. B/ La solution de l'Amour du Christianisme La position de René Girard est tout à fait contraire à cette lecture sacrificielle. Pour lui le Nouveau Testament aurait été incompris pendant deux mille ans. En réalité le Nouveau Testament démasque les rites du sacrifice, de la violence, et par là rend ses mécanismes inopérants. Dans la religion primitive pour que le sacrifice de la victime émissaire soit socialement efficace il faut qu'elle soit perçue comme étant coupable. C'est parce que la foule sacrifiante est convaincue de la culpabilité de la victime émissaire que l'ordre social peut être rétabli. Or Jésus-Christ ne cesse de proclamer l'innocence des victimes et c'est en victime innocente proclamée qu'il est immolé. En proclamant l'innocence des victimes émissaires Jésus-Christ détruit l'efficacité du rite de l'émissaire.
  • 4. Désormais la paix sociale ne peut résulter que de la non-violence, que de l'amour du prochain et même de ses ennemis. Le message christique oblige donc les hommes à choisir entre l'amour et la non-violence d'une part et le déchaînement de la "violence mimétique" dans un monde guetté par l'apocalypse nucléaire d'autre part. Lorsque le message aura été compris par tout le monde la paix et la prospérité régneront... 2. La persistance de la violence sacrée De fait la violence sacrée persiste aujourd'hui dans certaines sociétés traditionnelles. Ainsi dans la société shi'ite de l'Ayatollah Khomeiny. C'est une violence dont l'objectif est interne et externe. Il est interne parce que la violence sacrée s'applique au monde musulman : "La foi et la justice islamique exigent de ne pas laisser survivre, dans le monde musulman, les gouvernements anti- islamiques ou ceux qui ne se conforment pas entièrement aux lois islamiques. L'instauration d'un ordre politique laïque revient à entraver la progression de l'ordre islamique. Tout pouvoir laïque, quelle que soit la forme sous laquelle il se manifeste, est forcément un pouvoir athée, oeuvre de Satan ; il est de notre devoir de l'enrayer et de combattre ses effets. Le pouvoir "satanique" ne peut engendrer que la "corruption sur la terre", le mal suprême qui doit être impitoyablement combattu et déraciné. Pour ce faire nous n'avons d'autre solution que de renverser tous les gouvernements qui ne reposent pas sur les purs principes islamiques, et sont donc corrompus et corrupteurs ; de démanteler les systèmes administratifs traîtres, pourris, tyranniques et injustes qui les servent. C'est non seulement notre devoir en Iran, mais c'est aussi le devoir de tous les musulmans du monde, dans tous les pays musulmans, de mener la Révolution Politique Islamique à la victoire finale." Il est externe parce que la violence sacrée s'applique au monde non musulman : "La guerre sainte signifie la conquête des territoires non musulmans. Il se peut qu'elle soit déclarée après la formation d'un gouvernement islamique digne de ce nom, sous la direction de l'Imam ou sur son ordre. Il sera alors du devoir de tout homme majeur et valide de se porter volontaire dans cette guerre de conquête dont le but final est de faire régner la loi coranique d'un bout à l'autre de la Terre. Mais que le monde entier sache bien que la suprématie universelle de l'Islam diffère considérablement de l'hégémonie des autres conquérants. Il faut donc que le gouvernement islamique soit d'abord créé sous l'autorité de l'Imam afin qu'il puisse entreprendre cette conquête qui se distinguera des autres guerres de conquête injustes et tyranniques faisant abstraction des principes moraux et civilisateurs de l'Islam." "L'Europe (l'Occident) n'est qu'un ensemble de dictatures pleines d'injustices ; l'humanité entière doit frapper d'une poigne de fer ces fauteurs de troubles si elle veut retrouver sa tranquillité. Si la civilisation islamique avait dirigé l'Occident, on ne serait plus contraint d'assister à ces agissements sauvages indignes même des animaux féroces." René Girard est l'auteur de nombreux ouvrages, qui développent tous le même thème : Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset, Paris, 1961, Hachette-Pluriel n°8321 ; La Violence et le sacré, Grasset, Paris, 1972, Hachette-Pluriel n°8352 ; Des Choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, Paris, 1978, Le Livre de poche, essais n°4001 ; Le Bouc-émissaire, Grasset, Paris, 1982, Le Livre de poche, essais n°4029 ; Critique dans un souterrain, L'Age d'Homme, Lausanne, 1984, Le Livre de poche, essais n°4009 ; La Route antique des hommes pervers, Grasset, Paris, 1985, Le Livre de poche, essais n°4084 ; Shakespeare : Les feux de l'envie, Grasset, Paris, 1990 ; Quand ces choses commenceront, Arléa, Paris, 1994 ;Je vois satan tomber comme l'éclair, Grasset, Paris, 1999 ; Celui par qui le scandale arrive, Desclée de Brouwer, Paris 2001. ------- René Girard, philosophe et anthropologue : "Ce qui se joue aujourd'hui est une rivalité mimétique à l'échelle planétaire" Le terrorisme est suscité par un désir exacerbé de convergence et de ressemblance avec l'Occident. L'islam fournit le ciment qu'on trouvait autrefois dans le marxisme. Son rapport mystique avec la mort nous le rend plus mystérieux encore.
  • 5. "votre théorie de la "rivalité mimétique" peut-elle s'appliquer à l'actuelle situation de crise internationale ? - L'erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la "différence", alors que la racine de tous les conflits, c'est plutôt la "concurrence", la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c'est-à-dire le désir d'imiter l'autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde "différent" du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n'est pas dans cette "différence" qui l'éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. Les rapports humains sont essentiellement des rapports d'imitation, de concurrence. "Ce qui se vit aujourd'hui est une forme de rivalité mimétique à l'échelle planétaire. Lorsque j'ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d'emblée à un niveau qui est au-delà de l'islam, celui de la planète entière. Sous l'étiquette de l'islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l'Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d'étrangers que d'Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu'ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d'entraînement, les auteurs des attentats n'étaient- ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme. - "Loin de se détourner de l'Occident, écrivez-vous dans votre dernier livre, ils ne peuvent pas s'empêcher de l'imiter, d'adopter ses valeurs sans se l'avouer et sont tout aussi dévorés que nous le sommes de la réussite individuelle et collective." Faut-il comprendre que les "ennemis" de l'Occident font des Etats-Unis le modèle mimétique de leurs aspirations, au besoin en le tuant ? - Ce sentiment n'est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu'un homme comme Ben Laden n'a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l'autre, et il n'en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s'intègrent avec facilité, alors que d'autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu'ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. - Mais les Américains auraient dû être les moins étonnés de ce qui s'est passé, puisqu'ils vivent en permanence ces rapports de concurrence. - L'Amérique incarne en effet ces rapports mimétiques de concurrence. L'idéologie de la libre entreprise en fait la solution absolue. Efficace, mais explosive. Ces rapports de concurrence sont excellents si on en sort vainqueurs, mais si les vainqueurs sont toujours les mêmes, alors, un jour ou l'autre, les vaincus renversent la table du jeu. Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c'est l'islam qui fournit aujourd'hui le ciment qu'on trouvait autrefois dans le marxisme. "Nous vous enterrerons", disait Khrouchtchev aux Américains. Cela avait un côté bon enfant... Ben Laden, c'est plus inquiétant que le marxisme où nous reconnaissions une conception du bonheur matériel, de la prospérité et un idéal de réussite pas si éloigné de ce qui se vit en Occident. - Que pensez-vous de la fascination pour le sacrifice chez les kamikazes de l'islam ? Si le christianisme, c'est le sacrifice de la victime innocente, iriez-vous jusqu'à dire que l'ilamisme est la permission du sacrifice et l'islam une religion sacrificielle, dans laquelle on retrouve aussi cette notion de "modèle" qui est au cœur de votre théorie mimétique ? - L'islam entretient un rapport avec la mort qui me convainc davantage que cette religion n'a rien à voir avec les mythes archaïques. Un rapport avec la mort qui, d'un certain point de vue, est plus positif que celui que nous observons dans le christianisme. Je pense à l'agonie du Christ : "Mon Père, pourquoi m'as-tu abandonné ! (...) Que cette coupe s'éloigne de moi." Le rapport mystique de l'islam avec la mort nous le rend plus mystérieux encore. Au début, les Américains prenaient ces islamistes kamikazes pour des "cowards" (poltrons), mais, très vite, ils ont changé d'appréciation. Le mystère de leur suicide épaississait le mystère de leur action terroriste. " Oui, l'islam est une religion du sacrifice dans laquelle on retrouve aussi la théorie du mimétisme et du modèle. Les candidats au suicide ne manquaient déjà pas lorsque le terrorisme semblait échouer.
  • 6. Alors imaginez ce qui se passe aujourd'hui quand il a, si j'ose dire, réussi. Il est évident que dans le monde musulman ces terroristes kamikazes incarnent des modèles de sainteté. - Les martyrs de la foi au Christ sont aussi, disaient les Pères de l'Eglise, de la "semence" de chrétiens... - Oui, mais dans le christianisme, le martyr ne meurt pas pour se faire copier. Le chrétien peut s'apitoyer sur lui, mais il n'envie pas sa mort. Il la redoute même. Le martyr sera pour lui un modèle d'accompagnement, mais pas un modèle pour se jeter dans le feu avec lui. Dans l'islam, c'est différent. On meurt martyr pour se faire copier et manifester ainsi un projet de transformation politique du monde. Appliqué au début du XXIe siècle, un tel modèle me laisse pantois. Est-il propre à l'islam ? On fait souvent référence à la secte des hachachins au Moyen Age qui se tuaient après avoir donné la mort aux infidèles, mais je ne suis pas capable de comprendre ce geste, encore moins de l'analyser. Il faut seulement le constater. - Iriez-vous jusqu'à dire que la figure dominante de l'islam est celle du combattant guerrier et que dans le christianisme c'est celle de la victime innocente, et que cette différence irréductible condamne toute tentative de compréhension entre ces deux monothéismes ? - Ce qui me frappe dans l'histoire de l'islam, c'est la rapidité de sa diffusion. Il s'agit de la conquête militaire la plus extraordinaire de tous les temps. Les barbares s'étaient fondus dans les sociétés qu'ils avaient conquises, mais l'islam est resté tel qu'il était et a converti les populations des deux tiers de la Méditerranée. Ce n'est donc pas un mythe archaïque comme on aurait tendance à le croire. J'irais même jusqu'à dire que c'est une reprise - rationaliste à certains points de vue - de ce qui fait le christianisme, une sorte de protestantisme avant l'heure. Dans la foi musulmane, il y a un aspect simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d'un grand nombre de peuples à l'état tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manque l'essentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, l'islam réhabilite la victime innocente, mais il le fait de manière guerrière. La croix, c'est le contraire, c'est la fin des mythes violents et archaïques. - Mais les monothéismes ne sont-ils pas porteurs d'une violence structurelle, parce qu'ils ont fait naître une notion de Vérité unique, exclusive de toute articulation concurrente ? - On peut toujours interpréter les monothéismes comme des archaïsmes sacrificiels, mais les textes ne prouvent pas qu'ils le sont. On dit que les Psaumes de la Bible sont violents, mais qui s'exprime dans les psaumes, sinon les victimes des violences des mythes : "Les taureaux de Balaam m'encerclent et vont me lyncher"? Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de l'extérieur, mais qui, une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de la violence qui pèse sur l'homme et du recours que celui-ci trouve dans son Dieu. " Nos modes intellectuelles ne veulent voir de la violence que dans les textes, mais d'où vient réellement la menace ? Aujourd'hui nous vivons dans un monde dangereux où tous les mouvements de foules sont violents. Cette foule était déjà violente dans les Psaumes. Elle l'est dans le récit de Job. Elle demande à Job de se reconnaître coupable : c'est un vrai procès de Moscou qu'on lui fait. Procès prophétique. N'est-ce pas celui du Christ adulé par les foules, puis rejeté au moment de la Passion ? Ces récits annoncent la croix, la mort de la victime innocente, la victoire sur tous les mythes sacrificiels de l'Antiquité. " Est-ce si différent dans l'islam ? Ils contiennent aussi de formidables intuitions prophétiques sur le rapport entre la foule, les mythes, les victimes et le sacrifice. Dans la tradition musulmane, le bélier sacrifié à Abel est le même que celui qui a été envoyé par Dieu à Abraham pour qu'il épargne son fils. Parce qu'Abel sacrifie des béliers, il ne tue pas son frère. Parce que Caïn ne sacrifie pas d'animaux, il tue son frère. Autrement dit, l'animal sacrificiel évite le meurtre du frère et du fils. C'est-à-dire qu'il fournit un exutoire à la violence. Ainsi y a-t-il, chez Mahomet, des intuitions qui sont au niveau de certains des plus grands prophètes juifs, mais en même temps un souci d'antagonisme et de séparation du judaïsme et du christianisme qui peut rendre notre interprétation négative.
  • 7. - Vous insistez dans votre dernier livre sur l'autocritique occidentale, toujours présente à côté de l'ethnocentrisme. "Nous autres Occidentaux, écrivez-vous, sommes toujours simultanément nous- mêmes et notre propre ennemi." Cette autocritique subsiste-t-elle après la destruction des tours ? - Elle subsiste et elle est légitime pour repenser l'avenir, pour corriger par exemple cette idée d'un Locke ou d'un Adam Smith selon laquelle la libre concurrence serait toujours bonne et généreuse. C'est une idée absurde, et nous le savons depuis longtemps. Il est étonnant qu'après un échec aussi flagrant que celui du marxisme l'idéologie de la libre entreprise ne se montre pas davantage capable de mieux se défendre. Affirmer que "l'histoire est finie" parce que cette idéologie l'a emporté sur le collectivisme, c'est évidemment mensonger. Dans les pays occidentaux, l'écart des salaires s'accroît d'une manière considérable et on va vers des réactions explosives. Et je ne parle pas du tiers-monde. Ce qu'on attend de l'après-attentats, c'est bien sûr une idéologie renouvelée, plus raisonnable, du libéralisme et du progrès." * Propos recueillis par Henri Tincq, Le Monde, 06 novembre 2001, p. 20 ------- MENSONGE ROMANTIQUE ET VÉRITÉ ROMANESQUE , Grasset, 1961 Il faut impérativement commencer la lecture de Girard par ce premier livre, même s'il n'est pas obligatoirement le plus accessible. C'est là que le mécanisme du désir mimétique est entièrement révélé et démonté. Beaucoup de choses qui seront abordées par la suite, notamment dans l'anthropologie de La violence et le sacré, ne pourront être correctement appréhendées que si l'on a bien saisi les rapports composant le triangle sujet-modèle-objet, la façon dont Girard envisage la médiation interne, la transfiguration de l'objet, la contagion des rivalités et l'effondrement des différences. Mensonge romantique, vérité romanesque est le fondement théorique incontournable de l'oeuvre de René Girard, mais c'est aussi un époustouflant et novateur exercice de critique littéraire. DOSTOÏEVSKI : DU DOUBLE À L'UNITÉ, Plon, 1963 Il y a un cas Dostoïevski qui passionne René Girard. Le triangle mimétique et l'omnipotence du rival peuplent la totalité de l'oeuvre de l'auteur de Crime et Châtiment. En suivant pas à pas la vie et l'oeuvre, René Girard montre comment Dostoïevski - à compter des Mémoires écrits dans un souterrain - dégage progressivement la parfaite identité des doubles. C'est ce lent travail de la connaissance de la méconnaissance qui est mis à jour par Girard jusqu'à la rédemption des Frères Karamazov. L'essai fait partie à présent du collectif Critique dans un souterrain. LA VIOLENCE ET LE SACRÉ, Grasset, 1972 Les hypothèses mises en lumière à partir du romanesque dans MRVR peuvent-elles être retrouvées dans les textes les plus anciens de l'humanité ? Prenant appui sur la tragédie grecque, René Girard va dégager l'identité entre violence et mimésis. Dès lors, comment les hommes ont-ils pu échapper à la circularité exponentielle et destructrice de la vengeance ? La réponse de René Girard est sans équivoque : en retournant la violence collective née d'une crise paroxistique des différences sur un seul, la victime émissaire et en investissant cette dernière, à la fois de la responsabilité de la crise et de sa résolution, créant ainsi l'ambivalence du sacré. Ouvrage bien entendu incontournable puisque Girard nous y propose une explication simple de la création de l'humanité par elle-même, tout en dégageant deux nouvelles hypothèses riches de développements futurs : la crise sacrificielle et le principe de méconnaissance, qui conditionne l'efficacité du mécanisme victimaire. CRITIQUE DANS UN SOUTERRAIN, L'Age d'Homme, 1976 Ce livre réunit l'ensemble des critiques littéraires de René Girard depuis la publication deMRVR, y compris le long essai sur Dostoïevski édité précédemment chez Plon. Une nouvelle lecture de L'Étranger et sa mise en relation dynamique avec La Chute lui permet de proposer une autre approche d'Albert Camus, très éloignée des schémas classiques d'explication. On y trouve également une recension très critique de l'ouvrage de Deleuze et Guattari L'anti-Oedipe. DES CHOSES CACHÉES DEPUIS LA FONDATION DU MONDE, Grasset, 1978 Ce livre d'entretiens est d'abord un complément de l'anthropologie développée dans VS. René Girard
  • 8. revient sur les aspects les plus contestés de sa théorie générale de la culture, éclairant ainsi certains passages de La violence et le Sacré, ouvrant également de nouvelles voies aux hypothèses mimétiques. Il est aussi le livre dans lequel René Girard entend démontrer la spécificité du message évangélique, longuement préparé par l'Ancien Testament. La prédication du Christ serait la seule à avoir dévoilé l'origine violente de l'humanité et sa perpétuation culturelle. L'échec de la prédication et la Passion, qui sacrifie le plus innocent de tous, ouvrirait la voie à la lente connaissance de la méconnaissance du mécanisme victimaire. A mon avis, c'est un livre extrêmement difficile, susceptible de perturber gravement des lecteurs qui n'auraient pas pris le soin de lire et comprendre au prélable MRVR et VS. Bibliographie commentée page 2 La notion centrale, ou la réalité centrale de la pensée de Girard, est la violence, et spécialement la gestion de la violence par les hommes. Dans une société primitive, des conflits éclatent, des tensions montent, on canalise toute l’agressivité sur une personne (ce peut être un animal), on la sacrifie, la communauté est réconciliée et une vie nouvelle apparaît. Par après, il arrive que la personne soit considérée comme un héros, un saint, un roi ou un dieu. La violence est contagieuse. Pour éviter qu’elle ne se généralise, on la canalise sur des victimes émissaires qui réunissent toute la communauté. De là le sacrifice, le bouc émissaire, le meurtre rituel. Dans cette violence qui éclate, le sacré se manifeste. Comme s’il y avait une intervention surnaturelle. « La violence unanime du groupe se transfigure en épiphanie de la divinité » (1). C’est le coeur du religieux, la raison du religieux. Et ce mécanisme influence toute la culture, toute la civilisation. Girard n’explique pas les causes premières de la violence. Il constate qu’elle existe, qu’elle est une puissance qui peut tout briser, mais que les hommes ont appris à la circonscrire et à limiter son énorme énergie dévastatrice. Dans une société primitive, par exemple, naît un conflit qui dresse les individus les uns contre les autres. Si cette violence dévastatrice n’était pas d’une manière ou de l’autre dirigée, canalisée, elle pourrait entraîner la mort de tous ceux qui sont affectés par elle. C’est le sens de l'instauration du rite du bouc émissaire sur qui se concentre toute l’agressivité des membres d’une collectivité, et qui est sacrifié, opérant ainsi le salut de cette collectivité. Les rites religieux réussissaient de cette manière à limiter la violence, à la circonscrire. Dans une société qui ne recourt plus aux rites religieux, il y a risque que la violence déflagre et brise tout sur son passage. Le déferlement de la violence dans notre société n’est pas étranger au traitement que nous réservons au religieux. Non seulement, dans la modernité, les rites religieux comme tels sont plus ou moins inopérants, mais dans l’engouement avec lequel nous avons réalisé nos différentes formes de libérations, nous avons pensé nous libérer de tous les tabous, de tous les interdits. Or, écrit René Girard, « les interdits ont une fonction primordiale; ils réservent au coeur des communautés humaines une zone protégée, un minimum de non-violence absolument indispensable aux fonctions essentielles, à la survie des enfants, à leur éducation culturelle, à tout ce qui fait l’humanité de l’humain » (2). Les sociétés primitives avaient réussi à limiter, par les rites sacrificiels, les effets de la violence. On peut donc soutenir que l’instauration de ces rites était un progrès pour l'humanité et qu’ils constituaient le fondement même de la culture et des civilisations. Mais il reste que cette religion sacrificielle n’arrivait à limiter la violence qu’en sacrifiant des innocents. Le christianisme opérera une véritable révolution, ou posera au moins les principes d’une véritable révolution, quand il dénoncera le caractère inacceptable du sacrifice, et proposera aux hommes une nouvelle solution au déferlement de la violence. Déjà, dans l’Ancien Testament, se développe une mise en question du mécanisme sacrificiel. Job, par exemple, n’accepte pas d’être la victime rituelle des membres de sa communauté et proclame son innocence. Mais avec le Christ, c’est le système du sacrifice de la victime pour apaiser la violence de la foule qui est explicitement condamné. Girard tient pour une des paroles capitales du Christ qui annonce un ordre nouveau cette formulation apparemment innocente : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice ». Le Royaume de Dieu, annoncé par Jésus, met fin au sacrifice et inaugure le règne du pardon et de la réconciliation. « Le Royaume de Dieu, écrit Girard, c’est
  • 9. l’élimination complète et définitive de toute vengeance et de toutes représailles dans les rapports entre les hommes » (3). Jésus est tué par les hommes, mais lui il ne doit rien à la violence. « L’appellation Fils de l’Homme correspond aussi, de toute évidence, à cet accomplissement par le seul Jésus d’une vocation qui est celle de tous les hommes ». Les hommes ont tué Jésus « parce qu’ils sont incapables de se réconcilier sans tuer » (4). Mais tous savent que Jésus est innocent, que la collectivité est coupable, et la Passion inaugure un ordre tout à fait nouveau, inédit. Cet ordre nouveau rend caduc le mécanisme sacrificiel et fonde les droits de l’homme qui sont absolument inaliénables. L’ordre nouveau fondé par le Christ est absolument révolutionnaire. Il inaugure une nouvelle manière de gérer la condition humaine et spécialement la violence. Les chrétiens sont ceux qui accueillent ce message, et qui ont mission de le transmettre à l’humanité, sans être toujours à la hauteur de ce qu’ils croient. C’est ainsi que ce message est transmis d’une génération à l’autre, c’est ce que l’on appelle la tradition, et qu’il arrive jusqu’à nous. Évidemment, l’humanité n’a pas du jour au lendemain adopté le message du Christ. Elle n’en a pas saisi spontanément la souveraine originalité. Les mécanismes sacrificiels ont survécu sous différentes formes dans les persécutions, par exemple, les guerres, les conflits de toutes sortes, les totalitarismes qui ne reculent devant aucun « sacrifice ». La mentalité sacrificielle est loin d’avoir été évacuée. La pensée elle-même n’a pas réussi à se libérer des schèmes archaïques. Girard écrit, par exemple : « La thèse de la victime fondatrice constitue l’aboutissement logique des grandes pensées athées du XIXe siècle » (5). Autrement dit, il faut tuer pour fonder quelque chose, il faut détruire pour instaurer une société nouvelle, ce qui explique pour une part les génocides, les goulags et les holocaustes, le recours à l’arme nucléaire, le terrorisme. L’humanité en est encore à la gestion de la violence par le sacrifice. Elle n'a pas assimilé ni même vraiment accueilli le message évangélique. Girard dénonce l'hypocrisie des sciences humaines modernes qui ont toujours regardé avec hauteur ou indifférence les récits évangéliques et qui en sont restées aux mythes pour tenter d’expliquer la conduite des hommes. La portée anthropologique du message du Christ n’a pas été suffisamment assimilée, pas suffisamment dégagée. Le christianisme, l’Église, est pour l’essentiel resté fidèle, en principe, ou doctrinalement, à l’enseignement du Christ et spécialement au message qu’il nous a laissé dans sa passion, dans sa mort et sa résurrection, sans être toujours, dans l'expérience historique, à la hauteur de la révélation qu’il accueille. Les chrétiens adoptent parfois la mentalité sacrificielle, sans en être conscients, ou sans s'apercevoir qu’ils ne sont pas fidèles à la foi qu’ils professent. Mais ils sont aussi bien souvent victimes de la mentalité sacrificielle du monde qui les entoure. Ils développent un complexe de culpabilité qui est l’effet d’une lecture de l’histoire biaisée et scrupuleuse. Il me semble que l’oeuvre de Girard contribuera à dissiper des préjugés, à redécouvrir et identifier les forces spirituelles qui ont fait l’Occident. ** La réflexion de René Girard me semble donc présenter des aperçus très éclairants, et sur la religion, et sur certains aspects de la modernité. [...] Le débat que suscite Girard au sujet de l’originalité du christianisme et de son dépassement des rites sacrificiels antiques me semble tout à fait fondé, et permet de mieux comprendre les mécanismes sacrificiels qui perdurent dans le monde moderne et aussi de remettre en question certaines interprétations des sciences humaines. Son oeuvre foisonnante, difficile, courageuse, anticonformiste, provocatrice même, me semble d’une pertinence exemplaire. La pensée de Girard devrait aussi permettre de mieux saisir les conséquences de la tendance à l’uniformisation qu’entraîne la mondialisation. Cette tendance à l'uniformisation prend plusieurs formes. Les totalitarismes du vingtième siècle détruisaient l’individu. « Le sacrifice de l’existence
  • 10. individuelle est nécessaire pour assurer la conservation de la race » (6), disait Hitler. Le collectivisme bolchévique n'était pas plus respectueux de la personne, et la société de marché ne voit plus les êtres humains comme des personnes, mais comme des clients interchangeables. Le monde actuel tend à effacer les différences, à ramener tous les hommes à quelques modèles. René Girard insiste beaucoup sur l’idée que la paix n’est pas fondée sur la négation et la destruction des différences, mais sur le respect de ces différences. Le refus des différences et des disparités entraîne la violence. La tendance à l'uniformisation est probablement la principale cause de la violence qui éclate actuellement dans le monde. La puissance américaine, par exemple, est vue par ceux qui ne lui appartiennent pas, non seulement comme un impérialisme économique ou politique, mais comme une négation de leur identité. Le modèle américain tend à s'imposer à tout le monde, donc tend à nier les différences, ce qui provoque la protestation violente. Il faudrait examiner le relativisme moderne dans cette perspective. Girard affirme que lorsque les peuples primitifs ne reconnaissent plus la distinction du pur et de l’impur, la culture décline, la société se détraque. Dans nos sociétés modernes, ce qui correspond au pur et à l’impur des sociétés primitives, c’est le bien et le mal. Si la notion du bien et du mal disparaît, on tombe dans un relativisme généralisé, tout se vaut, tout est égal, c’est-à-dire que rien ne vaut quoi que ce soit. La vie elle-même ne mérite plus le respect, la culture est mise sur le même pied que la pacotille, l’éducation tourne en amusement. Une autre notion de Girard à laquelle la réflexion sur le monde actuel devrait recourir avec insistance est le mimétisme. Le mimétisme est une donnée fondamentale de la conduite humaine. Il est en lui- même intrinsèquement bon mais il peut aussi produire des effets désastreux. C’est pourquoi une civilisation qui se respecte doit en user intelligemment. Le beau livre de Girard sur Shakespeare montre bien le rôle du mimétisme dans l'amour au théâtre et dans la culture. Il ouvre des aperçus lumineux sur les secousses qui ébranlent la culture moderne. Le mimétisme est une force puissante qui doit être gérée intelligemment, sans quoi elle risque de faire s’effondrer la société. Il est intimement lié à la violence et peut produire des effets désastreux. S’il n’y a pas de « degré », de hiérarchie, d’ordre, la rivalité mimétique peut devenir catastrophique. Avec le développement des médias, « la technologie moderne accélère les effets mimétiques; elle les répète à satiété et étend leur rayon d’action à toute la planète » (7). Girard parle de « l’industrialisation du désir » (8) qui déclenche un processus dont les effets sont irrépressibles. Il dénonce le conformisme intellectuel et soutient que la tyrannie de la mode n’a jamais été aussi totale dans une autre époque que dans la nôtre. C’est le mimétisme qui explique les comportements grégaires. Le refus des interdits, qui sont par nature antimimétiques, ouvre la porte à tous les emballements. La pensée de Girard, qui s’alimente à l’ethnologie et à la littérature, est avant tout curieuse et inquiète de la modernité. La modernité est pour lui synonyme de crise culturelle. Il parle de « l’énigme d’une situation historique sans précédent, la mort de toutes les cultures » (9). Son regard pourtant n’est pas désespéré. « Une humanité nouvelle est en gestation, à la fois très semblable et très différente de celle dont nos utopies agonisantes ont rêvé » (10). LE DESIR MIMETIQUE La mimésis d'appropriation. René Girard note en premier lieu dans le comportement humain (et même animal) une dimension imitative, c'est-à-dire une volonté d'imiter son semblable. Cette mimésis est indispensable à l'homme pour être homme justement. Il apprend à parler, à marcher, à se conformer à des lois, à s'intégrer dans une culture. René Girard fait une distinction entre la mimésis d'apprentissage et la mimésis de rivalité, source de tous nos conflits. La mimésis de l'antagoniste. L'homme est gouverné principalement par ce que René Girard appelle le désir mimétique. C'est parce que quelqu'un d'autre désire un objet que nous désirons cet objet (primitivement femme, nourriture, territoire). Cela
  • 11. peut prendre plusieurs aspects que nous n'étudierons pas entièrement, encore moins dans leurs conséquences ultimes comme le sadisme et le sadomasochisme, ce qui demanderait d'écrire un livre en entier (je renvoie d'ailleurs le lecteur au premier livre de René Girard Mensonge romantique et vérité romanesque). Prenons un ou deux exemples seulement. Shakespeare a cette superbe phrase dans ses Sonnets : " Tu l'aimes, toi, car tu sais que je l'aime. " On voit bien ici qu'un ami va aimer la femme que l'on aime justement parce qu'il nous imite dans notre amour et non parce qu'il l'aime de lui-même, indépendamment de nous. C'est bien parce qu'il nous prend pour son ami, qu'il nous prend pour modèle, qu'il va aimer cette femme car si nous ne l'aimions pas, sans doute ne l'aimerait-il pas non plus. " Seul l'être qui nous empêche de satisfaire un désir qu'il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine. Celui qui hait se hait d'abord lui-même en raison de l'admiration secrète que recèle sa haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette admiration éperdue, il ne veut plus voir qu'un obstacle dans son médiateur. Le rôle secondaire de ce médiateur passe donc au premier plan et dissimule le rôle primordial de modèle religieusement imité. Dans la querelle qui l'oppose à son rival, le sujet intervertit l'ordre logique et chronologique des désirs afin de dissimuler son imitation. Il affirme que son propre désir est antérieur à celui de son rival ; ce n'est donc jamais lui, à l'entendre, qui est responsable de la rivalité : c'est le médiateur. (1) " Cet aspect du désir mimétique peut prendre une forme réelle ou symbolique comme par exemple une idéologie, une imagerie, un discours véhiculé par la société. Cela peut se jouer aussi entre deux personnes car si la seconde a dans la tête un idéal d'homme ou de femme, elle préférera fuir la première et se réfugier vers une personne qui se conformera à son imagerie (ou l'imagerie en vogue) plutôt que de reconnaître son désir envers la première. Et là, la vanité va jouer un rôle immense dans cette non-reconnaissance du réel, d'autrui pour ce qu'il est, par rapport à la représentation, au modèle que l'on imite à notre insu. C'est en somme le mythe de Narcisse qui préfère rester amoureux de son image sans le savoir plutôt que d'aller vers Echo. Désirant ce même objet, une rivalité, un violent conflit s'instaure, menaçant la cohésion du groupe, ou la société toute entière. Ce conflit sera résolu par le sacrifice d'une victime innocente, un meurtre donc, c'est-à-dire quand deux ou plusieurs individus s'entendront pour désigner un seul et même coupable (personne ou ethnie) responsable de ce conflit. Cette victime passera pour sacrée, car elle est responsable du retour au calme aussi bien que du désordre. "Le sacré, c'est la violence. (2)" nous dit René Girard. Ce qui pourrait sembler anecdotique éclaire la quasi-totalité des comportements individuels et collectifs (de la simple jalousie jusqu'à l'holocauste) et ceci depuis l'aube de l'humanité jusqu'à nos jours. Les premières sociétés ont résolu ces crises mimétiques en prenant une victime innocente - un bouc émissaire- et en la chargeant de tous les maux et péchés du groupe puis en la sacrifiant. Progressivement, des simulacres ont remplacé les meurtres réels: ainsi sont nés les rites des religions primitives païennes. Si de nos jours, les hommes n'ont plus recours aux sacrifices rituels, ils se sont toujours entendu pour trouver des boucs émissaires (colonialisme, nazisme, stalinisme, la guerre en Bosnie...) et la violence n'a jamais cessé.
  • 12. Selon René Girard, la civilisation, la culture humaine repose sur le meurtre, et sur le mensonge, sur la dissimulation de ce meurtre. Sans ce meurtre, l'homme ne se serait pas développé tel qu'il est."On ne veut pas savoir que l'humanité entière est fondée sur l'escamotage mythique de sa propre violence, toujours projetée sur de nouvelles victimes. Toutes les cultures, toutes les religions, s'édifient autour de ce fondement qu'elles dissimulent, de la même façon que le tombeau s'édifie autour du mort qu'il dissimule. Le meurtre appelle le tombeau et le tombeau n'est que le prolongement et la perpétuation du meurtre. La religion- tombeau n'est rien d'autre que le devenir invisible de son propre fondement, de son unique raison d'être.(3) " Autrement dit, l'homme tue pour ne pas savoir qu'il tue. "(...) Les hommes tuent pour mentir aux autres et se mentir à eux-mêmes au sujet de la violence et de la mort"(4) . René Girard voit dans les mythes ce même mécanisme archétypal qui pousse les hommes à dissimuler leur violence.. "La volonté d'effacer les représentations de la violence gouverne l'évolution de la mythologie. (5)" Les textes mythologiques auraient été transformé successivement afin d'effacer leur origine violente, meurtrière. Il s'agit bien d'une censure. " ... derrière le mythe, il n'y a ni de l'imaginaire pur, ni de l'événement pur mais un compte rendu faussé par l'efficacité même du mécanisme victimaire, mécanisme qu'il nous raconte en toute sincérité mais qui est forcément transfiguré par ses conteurs qui sont les persécuteurs. (6)" Les persécuteurs n'étaient pas lucides; ils croyaient les victimes réellement coupables. René Girard rapproche ensuite les textes de persécution des textes mythologiques. Il s'étonne que la lecture des textes de persécution se fasse sans problèmes, c'est-à-dire que l'on distingue en eux le processus victimaire et l'aveuglement vis-à-vis de ce processus qui ont poussé les auteurs à les écrire, mais que cette même lecture ne s'exerce plus en face d'un mythe. Prenons par exemple, le mythe d'Oedipe. Parce qu'il a tué son père et couché avec sa mère, les hommes rendent Oedipe responsable de la peste qui sévit dans la ville. Faux, écrit René Girard, les hommes ont besoin d'un bouc émissaire pour trouver une explication à cette peste. Oedipe est expulsé. Jusqu'ici, je ne connais pas de thèse plus pertinente et plus dérangeante que celle-ci. On connaît ce que René Girard appelle le désir mimétique : pour expliquer le fonctionnement de nos sociétés, il part du désir humain et de la relation triangulaire qu’il instaure : celui-ci se porte sur ce que désire autrui (d’une façon matérielle aussi bien qu’immatérielle). Ce n’est pas tant l’objet qui intéresse les deux personnes en rivalité que la rivalité elle-même dans la quête de cet objet, par imitation réciproque. C'est parce que l'être que j'ai pris comme modèle désire un objet que je me mets à désirer celui-ci, et l'objet ne possède de valeur que parce qu'il est désiré par un autre. Le modèle est par conséquent aussi exposé que le sujet. Tous les deux cherchent à fixer leur désir et ils attendent qu'on leur désigne quelque chose de désirable. Le désir du modèle a besoin de sentir d'autres désirs pour être conforté. Il tend à susciter lui-même la concurrence, c'est-à-dire à provoquer l'émergence d'un rival qu'il lui appartiendra ensuite de supplanter. Ce désir mimétique met à bas l’autonomie de l’individu et tout romantisme sur l'individualité, notamment sur la liberté et l’émancipation.