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SOMMAIREINTRODUCTION ........................................................................................................
2. La cohabitation de l’image et du mot sur la Timeline Facebook ............................................... 55       ...
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L’essor du sacre des amateurs, qui tentent de prendre le pouvoir sur la toile, et s’exprimentlibrement à travers leurs cré...
Toutes ces hypothèses viennent abreuver le deuxième postulat, selon lequel le sacre desamateurs pousserait les internautes...
Pour appuyer ses raisonnements, nous nous appuierons sur cinq études :    -       un entretien avec Facebook pour nous exp...
I LA NARRATION DE SOI SUR LA TIMELINE FACEBOOK, PORTEE PAR LADEMOCRATISATION DU GENIE       Andy Warhol, dès 1968, annonça...
La théorie du post-Andy Warhol illustre bien que le temps est venu pour chacun dentre nousdaspirer à sexposer au Monde (ce...
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Françoise Lagache explique bien ce lien entre image et texte, affirmant que les mots "seglissent dans les interstices de l...
La fermeture pendant 24h de Wikipédia au Printemps 2012 est un exemple concret de laforce et crédibilité des amateurs sur ...
virtuose, lignorant et le savant, le citoyen et lhomme politique." 26 Les "passions ordinaires"décrites par Flichy, et rel...
le dit Gunthert dans son article sur le rapport entre Internet et la culture, "la dématérialisation descontenus apportée p...
production désintéressée des amateurs ne tardera pas à concurrencer celle des industriesculturelles." 32        Le simple ...
La démocratisation des logiciels, leurs utilisations, a non seulement permis aux internauteslambdas de devenir des semi-ex...
plus âgés, même sil appartiennent encore à cette génération appelée Y. On les voit apparaître enFrance, avec les récents s...
dans les réseaux sociaux, qui sont apparus ensuite, avec lexplosion de Facebook lété 2010 (mêmes’il vivotait depuis 2004) ...
Moreno par « un ensemble formé dun individu , des individus qui sont en relation directe avec lui,et des relations que ces...
étudiée. Or, à travers le prisme des                                                               connaissances de chacun...
quun prétexte." On note ici limportance du contenu, et à quel point la communauté existe à traverslui. Cest cela qui perme...
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Pierre Mercklé, encore une fois, définit lamitié comme un bien collectif : "cest donc endéplaçant le regard échanges de re...
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des sociétés dabondance, le contrepoids dun sentiment flottant de dépression. Le but est derépondre aux attentes des autre...
peu plus loin et explique comment créer un mème "Comment créer un mème ? Dabord capter uneimage inattendue ou décalée, don...
mort), le nom de lancienne émission télévisée Bonjour Madame, tourné en blog érotique ; sansoublier Jessi Slaughter.      ...
Nous parlions plus tôt dextimité et du besoin des individus de sexprimer et se montrer surlInternet. Mêlées au sacre de la...
Timeline facebook, chronologie d'une mise en récit de soi
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Timeline facebook, chronologie d'une mise en récit de soi

  1. 1. Ecole des hautes études en sciences de linformation et de la communication Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) MASTER PROFESSIONNEL Mention : Information et Communication Spécialité : Marketing, Publicité et Communication Option : Stratégie de Marque et Branding en Apprentissage"La Timeline Facebook 2012 : chronologie dune mise en récit de soi" Le putsch de l’image sur les mots sur la Timeline Facebook préparé sous la direction du professeur Véronique Richard Vaz Vanessa Promotion : 2011-2012 Soutenance le 10 septembre 2012 Note de mémoire :
  2. 2. Je voudrais dabord adresser mes remerciements à ma tutrice de mémoire,Pauline Escande-Gaucquié,Directrice du Master Stratégie de Marque et Branding en apprentissage,ainsi que mon rapporteur professionnel,Guillaume Théaudière,Directeur du Planning Stratégique dUM Paris,parce que ce mémoire naurait pas pu se construire sans la pertinence de ses conseils au quotidien.Je souhaiterais également remercier ceux qui mont aidée tout au long de ce mémoire,Julien Levêque, pour ses avis autant que ses boutades,Antoine Da Silva, qui ma abreuvée de sa passion pour le cinéma,Marine Le Metayer, pour son soutien inébranlable, rythmé par le son des touches de son clavier,Cédrick Mormont pour notre passion commune pour les images et nos échanges de contenus sur etprovenant de Pinterest,François Moreau, pour qui le mémoire na plus de secret,Antoine Lagadec, qui a eu la patience et lindulgence de lire et commenter mes écrits,et enfin léquipe du Planning Stratégique de Médiabrands, qui a, sans le savoir, orienté monmémoire, grâce à sa veille quotidienne et sa culture naturelle du web. 2
  3. 3. "Right now, there is more people on Facebook than on the planet two centuries ago.[...] Humanity greatest desire is to belong and connect."KONY 2012, sacrée la vidéo la plus virale de l’histoire du web 1, plus 92 millions de visiteursuniques"Quoi de plus romantique en effet que de se dévoiler par le biais de préférences et des émotions, dese laisser voir en contre-jour, de tracer par touches une aquarelle de soi ?"Monique Dagnaud, auteur de Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion.«Le monde doit être romantisé. Ainsi on retrouvera le sens originel. […] Quand je donne auxchoses communes un sens auguste, aux réalités habituelles un sens mystérieux, à ce qui est connu ladignité de linconnu, au fini un air, un reflet, un éclat dinfini : je les romantise »Novalis, de son vrai nom Friedrich Leopold, poète romantique du XIXème siècle1 Hourdeaux Jérôme, “Kony 2012”, la video “la plus virale” de l’histoire du web, Le Nouvelobservateur,, 13 mars 2012 3
  4. 4. SOMMAIREINTRODUCTION ............................................................................................................................... 6I LA NARRATION DE SOI SUR LA TIMELINE FACEBOOK, PORTEE PAR LADEMOCRATISATION DU GENIE ................................................................................................. 13 1. Le sacre des amateurs : le règne de lindividu ordinaire ............................................................ 14 a. Lorsque le témoignage prime sur le spectaculaire .............................................................. 15 b. La dématérialisation des contenus : des biens culturels à tous, par tous et pour tous ......... 18 c. Le culte de la chambre ou parler de son cocon à la toile : la complexité des cercles damitiés et la difficulté duniversalisation du message ............................................................................. 21 2. Linternet communautaire, linternet du "chacun se vaut" .......................................................... 25 a. Lhomophilie, base de construction de cercles damis au sein de linternet communautaire 26 b. Un élément fédérateur : le divertissement porté par lhumour et le gag .............................. 28 c. Les codes de langage Internet, entre actualité, remix et mèmes ......................................... 31 3. La starification de lindividu lambda .......................................................................................... 33 a. Lavènement dun individu à la personnalité à la fois éparpillée et expressive, la Timeline comme média de sa vie ............................................................................................................... 34 b. La nécessité de sériger en star au sein dun réseau social ...................................................... 36 c. La mise en récit de soi, un besoin naturel de lindividu daujourdhui .................................... 39II LIMAGE ET LE MOT, SUPPORTS TOUR A TOUR RIVAUX ET COMPLEMENTAIRES DELA TIMELINE FACEBOOK ............................................................................................................ 42 1. La force de limage sur le texte, éloge de la photographie sur le mot ........................................ 44 a. Le texte disparait au profit du mot : impact et puissance de limage .................................. 45 b. Le succès des réseaux sociaux dimages : le cas de Pinterest et de Tumblr ........................... 48 c. Surf sur la tendance passéiste : le cas d’Instagram, au-delà de l’image, l’esthétisation de nos souvenirs ..................................................................................................................................... 52 4
  5. 5. 2. La cohabitation de l’image et du mot sur la Timeline Facebook ............................................... 55 a. La narration imposée de Facebook : archivage du net et narration ........................................ 56 b. Les rapports entre texte et image : complémentarité, soutien et enrichissement de sens ....... 59 c. Complexifier son portrait sur la Timeline : bricolage et chronologie du souvenir 2.0. .......... 62 3. L’hybricité du support Timeline Facebook ............................................................................. 64 a. Le rapport entre image et texte sur la nouvelle Timeline, étude de profils Facebook ............ 64 b. Spreadable média : exister à travers le partage ....................................................................... 66 c. La Timeline Facebook : média au croisement des genres ...................................................... 68CONCLUSION .................................................................................................................................. 73BIBLIOGRAPHIE ............................................................................................................................. 78ANNEXES ......................................................................................................................................... 82LEXIQUE .......................................................................................................................................... 84RÉSUMÉ ........................................................................................................................................... 85Mots-clés ............................................................................................................................................ 86 5
  6. 6. INTRODUCTION L’été 2011, la Timeline Facebook voit le jour, exposée, dans un premier temps, à un petitnombre de privilégiés, censés servir de « cellule test ». Son ouverture au plus grand nombre ne tardepas, en Septembre 2011, et avec elle la possibilité à tous de linstaller de son plein gré, avant quellesoit imposée, un an plus tard, en Août 2012. Certains davidiens, enthousiastes, ont saisi loccasiondu premier coup. Dautres, au profil plus luddite, ont crié au scandale lorsque la firme la imposé,très récemment. Partagé entre polémique et réel enthousiasme, il était intéressant de se demander enquoi Facebook offrait une innovation, et à quel besoin de lutilisateur des réseaux sociaux ellerépondait. Différentes questions se sont ainsi imposées à nous. Dans un premier temps, il a fallu sedemander sil était nécessaire de recentrer le corpus sur cette génération que lon appelle Y. Certainssévertuent à dire que les plus habiles sur la toile en font avant tout partie. Or, un premier frein estapparu lorsquest venu le temps de la définir. Existe-t-il seulement une telle classification de lapopulation ? Technikart, le Monde 2 et bien dautres sinterrogent, et soulèvent la possibilité selonlaquelle il sagirait dun concept marketing. Jean Pralong, enseignant-chercheur à Rouen BusinessSchool et spécialiste de la Génération Y explique : "Le premier sociologue venu rappellerait que lesreprésentations et les comportements ont probablement une composante générationnelle, maisqu’elle est bien faible par rapport à l’influence de la classe sociale, des études, des groupesd’appartenance ou des territoires. Qu’ont donc en commun, hormis l’âge, des jeunes du nord et del’ouest de l’Ile-de-France ? Un apprenti artisan et un étudiant d’une grande école ? Un enfant decadres et un enfant de milieux populaires ? Pas grand-chose, évidemment." Benjamin Cheminade,qui, lui, est un fervent défenseur de lexistence de la Génération Y, va pourtant également dans cesens : "Si cette génération est souvent simplifiée et définie par une empreinte démographique sur lapyramide des âges, elle s’en est affranchie pour devenir une "culture" ou "état d’esprit" que l’onretrouve chez les membres des autres générations ! On peut donc dire que la Génération Y estsimplement le côté émergé de l’iceberg qui nous montre les mutations de notre société !" Ilsemblerait alors quen choisissant la Génération Y comme terrain exclusif détudes, le danger dedisparités subsisterait. Devant de telles difficultés, il a fallu se résoudre à étudier la populationFacebook, non pas réduite aux 18-30 ans, mais dans les grandes masses, tout en gardant une oreille(et ici un œil) sur la Génération Y, qui murmure les mutations à venir.2 Rollot Olivier, La Génération Y existe-t-elle vraiment ?, Le Monde, 14 mars 2012 6
  7. 7. Il fallait ensuite recadrer le sujet et nous demander ce qu’entendaient précisément les termesreliés naturellement à Facebook, comme par exemple celui de réseau social. Les premièresapparitions de ce terme apparaissent en 1954, dans la bouche de John A.Barnes, qu’il définit comme« un ensemble d’unités sociales et des relations que ces unités sociales entretiennent les unes avecles autres, directement, ou indirectement à travers des chaînes de longueurs variables. Ces unitéssociales peuvent être des individus, des groupes informels d’individus ou bien des organisationsplus formelles, comme des associations, des entreprises, voire des pays. Les relations entre leséléments désignent des formes d’interactions sociales qui peuvent être elles aussi de natureextrêmement diverses : il peut s’agir de transactions monétaires, de transferts de biens oud’échanges de services, de transmissions d’informations, de perceptions ou d’évaluationsinterindividuelles, d’ordres, de contacts physiques, et plus généralement de toutes sortesd’interactions verbales ou gestuelles, ou encore de la participation commune à un mêmeévénement, etc. » 3 Ce qui nous intéresse ici dans notre définition, ce sont les interactions,expressions et perceptions interindividuelles, et surtout la façon dont les individus se construisentsur la toile, et s’expriment au sein d’une communauté. Une notion lie ces éléments entre eux, etmontre la confrontation entre la nécessité de partage et le souci du regard des autres : on parle del’extimité. Un concept qui nous semblait différer selon que lon se penche sur la définition de Lacan 4,« processus de sublimation par lequel un objet est érigé en signifiant pour ainsi dire «absolu»,cest-à-dire en tant quil désigne par sa présence même un au-delà infini susceptible de porter et dereporter, ou même de rapporter, la jouissance à cet horizon» et celle de Tisseron 5, qui la définitplutôt comme "le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime,autant physique que psychique", avant d’ajouter « Cette tendance est longtemps passée inaperçuebien quelle soit essentielle à lêtre humain. Elle consiste dans le désir de communiquer à propos deson monde intérieur. Mais ce mouvement serait incompréhensible sil ne sagissait que del«exprimer». Si les gens veulent ainsi extérioriser certains éléments de leur vie, cest pour mieux seles approprier, dans un second temps, en les intériorisant sur un autre mode grâce aux réactionsquils suscitent chez leurs proches. Le désir dextimité est en fait au service de la création duneintimité plus riche.» On choisira la perception de l’extémité qui nous parait la plus applicable à laTimeline Facebook, c’est-à-dire celle où l’internaute communique sa dimension personnalitaire etson univers, aux autres, et, somme toute, se raconte.3 Mercklé, Pierre, Sociologie des réseaux sociaux, Edition Repères La Découverte, Paris, 2011, p.44 Jacques LACAN, Le séminaire, Livre VII, Léthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p.167.5 Serge TISSERON, Lintimité surexposée, Paris, Éditions Ramsay, 2001, p. 52. 7
  8. 8. Au travers de ces deux éléments, il apparait que le propre des réseaux sociaux est desexprimer, se promouvoir, de partager et répondre à nos besoins dextimité.Aussi, il paraissait nécessaire d’avancer la problématique suivante : en quoi la Timeline offre à sonutilisateur, de par ses nouvelles fonctionnalités, de nouvelles possibilités de mise en récit de soi ? La différence fondamentale de la Timeline par rapport à lancien profil résidant, au-delà dede l’amélioration de l’ergonomie du site et son utilisation, en une plus grande place faite au visuel,il fallait se demander de quelles mouvances elle découlait. Aussi, suite à lapparition de réseauxsociaux uniquement portés sur limage, tels que Tumblr, et plus récemment Pinterest, il semblaitutile de se demander en quoi cet élément améliorait lusage fait par les membres Facebook. Dansquelle mesure constitue-t-elle une chronologie dune mise en récit de soi, et, dans ce nouvelenvironnement, quelle est la place de limage par rapport au mot ? Lintérêt de ces recherches reposesur le fait de déterminer la place, force et fonction de limage au virtuel, et plus particulièrement surle support de linternet, mais également sa capacité à faire sens à travers le partage et unechronologie parcellée au sein de linternet communautaire. Le terme chronologie est ici à déterminer, par souci de cohérence tout au long de cemémoire. Le mot chronologie a été présenté en 1986 par l’Académie Française, et se pose en entre-deux des mots grecs kronos, temps et logos discours. Il s’agirait donc de la « science qui a pourobjet la datation des événements historiques », ou « ensemble de faits historiques présentés dansl’ordre de leur succession ». Plus simplement, la chronologie consisterait à étudier un événementdans un ensemble, et non en cas isolé : son enveloppement dans des événements survenus avant ouaprès permettrait de le mettre en exergue. Il s’agirait donc, pour le membre Facebook, de s’inscrireplus durablement, et dans un contexte autobiographique, pour mieux se présenter et se fairecomprendre de son réseau social, c’est-à-dire ces contacts. La Timeline Facebook, au travers de sesnouvelles fonctionnalités, semble améliorer ses possibilités, et, contrairement à l’ancien profil quiconsistait en un déroulé d’événements à un instant T, rafraîchi à coups de scrolls, enrichit lanarration du membre Facebook. La notion d’une mise en récit de soi, qui est à distinguer de l’autobiographie. Sil’autobiographie est définie comme « un récit rétrospectif en prose quune personne réelle fait de sapropre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa 8
  9. 9. personnalité »6, l’utilisation des termes mise en récit de soi prendrait de la distance sur ce point, etmontrerait que c’est le format de la Timeline qui pousserait l’individu à se raconter. Même si unrapport de besoin-réponse s’instaure entre outil 2.0 et utilisateur, il est intéressant de penser que lesfonctionnalités de la Timeline orientent le consommateur, et lui montrent de nouvelles façons des’exprimer. Même si le besoin de se raconter, comme le montre l’extimité, existe, et que l’imagegrandit sur Internet 7, on peut penser que c’est le format du réseau social, et l’interaction avec lesautres qui mène l’internaute à raconter sa vie. Quoiqu’il en soi, il faut insister sur le fait quel’internaute paraît, au travers de Facebook, romancer sa vie et la mettre en scène. La Timelineoffrirait alors, à travers l’image, de nouveaux outils pour le faire. Il est intéressant de se pencher sur le cas de Facebook, et de sa Timeline, puisque le succèsdu réseau social n’est plus à prouver. Si en 2011, 845 millions de personnes avaient un compteFacebook, aujourd’hui on en compte plus de 900 millions. 26 millions de français en possèdent un,et 63% le consultent quotidiennement. Le taux de notoriété de Facebook dépasse tous ceux desautres réseaux sociaux. Il atteint à 95% en 2011, et gagne un point de notoriété en comparaison à2010 8. Du point de vue de l’usage des internautes, on s’aperçoit qu’un membre Facebook y passeen moyenne 20 minutes par visite (un Français y passe en moyenne 55 minutes par jour), soit 2,2jours par mois. 2,7 milliards de posts sont likés par jour, 1 million de vidéos sont téléchargées, 2millions d’endroits sont « checkés », 103 publications sont apposées sur les murs. Un dernier chiffrepour parfaire la description du succès Facebook et illustrer l’intérêt de notre étude : 250 millions dephotos sont téléchargées chaque jour. 9 Avant de s’intéresser à décrypter la Timeline et déterminer si elle soumet l’image auxinternautes afin qu’ils se racontent mieux, il faut dabord se demander quel rapport à l’imagel’internaute a dans la sphère du web, et comment elle est parvenue à se tracer un chemin dans sonchemin d’expression. Notre premier postulat part du principe que cet essor de l’image proviendrait avant tout de ladémocratisation du génie.6 Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Seuil, 1975, nouv. éd. 1996, coll. « Points », p. 147 « Génération je m’exprime par l’image » - Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et lesréseaux sociaux, de la dérision à la subversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ;25), 2011, p.148 Observatoire IFOP réseaux sociaux – Octobre 20119 Aerobasnet – Réseaux sociaux et statistiques Avril 2012 9
  10. 10. L’essor du sacre des amateurs, qui tentent de prendre le pouvoir sur la toile, et s’exprimentlibrement à travers leurs créations, viendrait illustrer ce propos : les contenus sont créés, repris àl’internet, pour être manipulés et repartagés de nouveau. Les internautes sont tour-à-tour spectateurset créateurs, et auraient un goût naturel pour s’exprimer à travers la création. Ceci serait notammentaidé par la démocratisation des contenus, que l’Internet a offert à ses usagers : tout appartient à toutle monde, et donc à personne, sur la toile. Les contenus, librement accessibles, sont remodulables etrepartageables. Enfin, l’extimité des réseaux sociaux a une provenance : le culte de la chambre.Avec la naissance de l’internet, l’amateur contourne les limites du réel et parle à l’audience digitaledepuis son intimité la plus poussée : la chambre. Il se met en scène en images, ou en vidéo pourparler de sa vie. Une telle liberté serait rendue possible par l’Internet communautaire. Celui-ci est décrit parMonique Dagnaud 10 comme l’internet du « chacun se vaut ». Il pose tous les individus au mêmeniveau, les rend libres de s’exprimer et de créer : marques, experts, amateurs et individus lambdasont la même « voix ». De la même façon, il rassemble les individus autour d’un univers, basé surdes règles entendues, une culture du divertissement, porté par l’humour et le gag, qui transforme lecontenu en un nouveau, qui sert à communiquer, être partagé et faire passer des messages en clind’œil. Le ciment de ses éléments reste l’homophilie 11, et la volonté de créer une communautéautour de soi. Enfin, ces deux tendances auraient généré l’envie chez l’internaute de se starifier, réseauxsociaux à l’appui. Il utiliserait la Timeline Facebook comme média de sa vie pour se promouvoir, etexpliciter sa personnalité, qu’il sait aujourd’hui maîtriser, et la rendre à la fois complexe etcompréhensible pour les autres. Le besoin de s’ériger en star au milieu d’un réseau social tiendrait àla fois de l’utilisation propre de cet outil, et de la volonté de l’amateur de se faire entendre. Lavolonté de l’internaute dans le web communautaire est de conquérir une communauté qui le valide,et la nourrir de ses créations, d’anecdotes. Une façon de s’extérioriser, mais aussi mieuxintrospecter et se définir : le récit de soi sert de lien entres les vases communicants « réel » et« irréel ». Enfin, on s’aperçoit que si sur le net, on parvient à cela par le biais du sacre de l’amateur,la narration de soi est un besoin naturel de l’individu d’aujourd’hui, qu’il prolonge sur le digital.10 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 201111 La tendance pour l’amitié, à se former entre personnes possédant des caractéristiques similaires[Lazarfeld, Merton, 1954] 10
  11. 11. Toutes ces hypothèses viennent abreuver le deuxième postulat, selon lequel le sacre desamateurs pousserait les internautes à importer ses pratiques de créations sur les réseaux sociaux, etjustifierait une plus grande place de l’image sur ceux-ci. En effet, puisque la population digitale apris l’habitude de s’exprimer par ce biais sur l’internet, à l’extérieur des réseaux sociaux, Facebooks’assouplit et s’adapte, poussant de côté le mot pour faire de la place à l’image. Une prise de partiplutôt judicieuse, puisque l’image appuierait le mot, enrichirait la Timeline, et enfin permettrait auxutilisateurs Facebook de davantage et mieux s’exprimer. Pourquoi cela ? Dans un premier temps, on s’appliquerait à prouver la force de l’image surle mot : son impact, sa fonction, sa puissance. La photographie a souvent été présentée comme unsupport polysémique fort, on verra pourquoi dans un premier temps. Pour illustrer ces cas, viennenttout naturellement le cas de Pinterest et Tumblr, des réseaux sociaux uniquement basés sur l’image.Vient ensuite Instagram, un réseau social purement dérivé du sacre des amateurs, qui permet demodifier des photographies avant de les relayer sur sa plateforme, mais aussi Facebook. Car tousces supports sont « pluggés » à Facebook et sont relayés pour faciliter le processus de narration etpermettre à l’internaute de s’exprimer. Il apparaît cependant que le mot joue également un rôle fort dans la transmission dumessage, notamment pour arrêter le sens de l’image. Si l’image permet un archivage sur Facebook,et aide ainsi la narration, la chronologie ne serait pas parfaite si le mot ne venait pas l’appuyer, etcanaliser « le bruit » autour du message. On se ferait mieux comprendre des autres. Les deuxsupports seraient alors complémentaires, et se soutiendraient mutuellement. On observerait alors unbricolage, entre texte et image, mais également posts et relais de supports pluggés qui feraient unemosaïque des émotions de l’individu, et le peindraient de façon plus complexe, mais plus « juste ». Enfin, il serait important de rappeler que la place égale que laisse Facebook au mot et àl’image en ferait un outil hybride, que les internautes parviennent tout de même à maîtriser. Ilsinventent ainsi de nouvelles fonctions à l’image et au mot, jusqu’à créer une prolongation dulangage du web : culture du divertissement, égotrip et esthétisme particulier au web... Si la base deFacebook est d’effeuiller sa personnalité en posts imagés accolés de mots, la fonction de partagevient consolider le tout, et permet d’avoir visibilité et communauté. Enfin, on se rendrait compteque Facebook, de par ces nouveautés, se rapproche des médias traditionnels, et bénéficie alorsnaturellement de leurs forces. 11
  12. 12. Pour appuyer ses raisonnements, nous nous appuierons sur cinq études : - un entretien avec Facebook pour nous expliquer et nous présenter la Timeline,jusqu’à expliquer ses spécificités, - un entretien avec Julien Levêque, porteur de l’étude Wave 6 (2012), spécialisée dansles réseaux sociaux et leur audience, - un entretien avec Guillaume Théaudière qui explicitera les archétypes des médias, etleur représentation mentale dans l’esprit des consommateurs, - une étude sémiologique d’une Timeline type, afin de dresser ses fonctionnalités, laplace qu’elle donne à l’image et les différents profils d’utilisateurs que l’on peut en déduire, - une étude d’un échantillon représentatif de 78 Timelines, afin de déterminer la façondont les internautes utilisent le mot et l’image, ainsi que les différents profils d’utilisateurs. 12
  13. 13. I LA NARRATION DE SOI SUR LA TIMELINE FACEBOOK, PORTEE PAR LADEMOCRATISATION DU GENIE Andy Warhol, dès 1968, annonçait le quart dheure de célébrités que chacun de nous réclameaujourd’hui: "In the future, everyone will be world-famous for 15 minutes.". Cette citation désignaitalors la fugacité du public pour ceux qui font lobjet dattention des média. Si on réservait alors cettephrase aux média traditionnels, et notamment le média de masse télévisuel, aujourdhui on peutlargement appliquer ce phénomène à la sphère digitale. Daucuns parlent à présent dune périodequils qualifient de "post-Andy Warhol" 12."Comer believes that Warhols famous 1968 statement – "In the future, everyone will be world-famous for 15 minutes" – showed an intuitive understanding not just of our appetite for stars, but ofthe way the média would become more pervasive. "He understood that the Hollywood studio systemwas giving way to something where far more people were going to be on camera and on screen.Now, on CCTV cameras, were all filmed and photographed thousands of times a day. Warholrealised that we were becoming more than bodies – we were becoming images. The way that we allbecame part of the média machine is something that he understood very early." On parle alors dune ère où notre appétit pour la star prédomine, et où les médias sont deplus en plus intrusifs. Un point de vue à nuancer tout de même dans notre étude, puisquon serecentre sur le digital. On ne parle pas ici de médias tentant de capter un moment de réalité pourattirer une audience. Un tel média serait alors, oui, intrusif. Aujourdhui, le média internet relèvedavantage dun outil, et dune aide, dont on dispose pour sexposer. Il sagirait ici dune intrusionconsentie : les lois de protection de lindividu sont là pour encadrer et prévenir certaines dérives, etles internautes sont de plus en plus avertis lorsquil sagit du monde de linternet. Une récente étude,parue en mai 2012, prouve le lien entre Français et Internet 13. 73% affirment ne plus pouvoir senpasser dans la vie de tous les jours, 61% sentendent sur le fait quInternet résulte à plus detransparence et plus de démocratie, même si 77% se sentent surveillés. Surveillés, oui, et pourtant,plus de 50% sont sur une plateforme de réseautage social. 14 Une preuve que les Français sontconscients de leur exposition au néant de lInternet, mais sont prêts à jouer le jeu, jusqu’à se sentircapable de contourner le danger.12 Needham, Alex, Andy Warhols legacy lives on in the factory of fame, The Guardian, 22 février201213 Internet dans la vie des Français, Ifop.com, 20 février 201214 Evolution des usages de lInternet en France, Eduscol.education.fr, 13 mai 2012 13
  14. 14. La théorie du post-Andy Warhol illustre bien que le temps est venu pour chacun dentre nousdaspirer à sexposer au Monde (ce quil entendait autrefois dans les termes "être une star"). Dabordpar les médias traditionnels, quon a vu afficher de plus en plus de programmes de téléréalité ouencore de témoignages illustrés de "vraies" personnes. Le terme vrai est ici à nuancer, puisquonconnaît la mise en scène des médias, prêts à combler "notre appétit de voyeurisme et vacuité" (lesclichés de la téléréalité) par le fantasme du réel, dont parle bien Daniel J.Boorstin 15 : "unesubstitution qui tend à recouvrir la réalité pour se substituer à elle". On parle même aujourdhui dedocu-réalité 16, au croisement de réalité, réalisme et fiction. La téléréalité est décrite comme "uneréalité montée de toute pièces". Ici, cette perception nous intéresse. Pourquoi ? Parce quelle est implicitement liée à lanarration de soi sur les réseaux sociaux. Une forme dexhibition, qui ressemble bel et bien audocumentaire dont nous parlons, mais consentie et maîtrisée. Sur lInternet, notre exposition est plusfacile et plus contrôlée : nous en sommes les maîtres et acteurs. Cest ce quévoque Alex Needhamlorsquil parle de notions dimages et dintégration dans la "machine média". Nous maîtrisons notreimage, savons ce que nous voulons mettre en avant ou en retrait, pour enfin manipuler cette visionquont les autres de nous. Pourquoi une telle volonté et comment en sommes-nous parvenu à oublierla protection de notre vie privée ?1. Le sacre des amateurs : le règne de lindividu ordinaire Le sacre de lamateur : un phénomène que Patrice Flichy décrit largement dans son ouvrageLe sacre de lamateur, sociologie des passions ordinaires à lère numérique. Il y explique que lesinternautes tentent de remplir lespace entre profane et spécialisation, et redonnent au mot expertson premier sens : « celui qui apprend à se servir, qui a lhabitude de faire, ou de dire ». Selon lui,le mot expert a aujourdhui injustement migré vers le sens de "spécialiste". Si celui-ci se définitcomme « une personne qui a des connaissances théoriques et, ou pratiques poussées dans une ouplusieurs disciplines précises ». Lamateur, lui, se définit plutôt comme « celui qui a du goût pour,celui qui aime produire lui-même 17». Une définition plus large, qui correspond à cette mouvance15 Daniel J. Boorstin, LImage, ou ce quil advint du Rêve américain [« The Image: A Guide toPseudo-Events in America, éd. Vintage Books »], Paris, éditions Julliard, coll. « 10/18 », 196116 Leporcq Clémence, Bastie-Bruguière Mathilde et De Visscher Henriette, Effeuillage-Celsa,Numéro 1, Juillet 201217 Flichy, Patrice, La montée en puissance des amateurs. La suite dans les idées, animé par SylvainBourmeau, France Culture, 6 novembre 2010 14
  15. 15. quInternet a permise : « donner lieu à davantage de possibilités, élargir les compétences desindividus ordinaires » 18, notamment grâce à la démocratisation des logiciels de retouche, et laccèsau contenu quoffre le néant de internet. a. Lorsque le témoignage prime sur le spectaculaire En quoi cela nous intéresse ici ? Simplement à travers le fait que lindividu lambda, sur lenet, sexprime et saffirme à travers les images, la réinterprétation des œuvres offertes, et ouvertes.Pour exister, il doit se faire entendre, se montrer, prouver ce quil peut produire, et se représenter àtravers des productions. Des productions qui peuvent être du réel contenu, ou bien simplement laretouche ou le transfert dimages, de mots, de textes, de musique. Ce quil fait au travers desplateformes de contenus (YouTube, Pinterest, Tumblr...), mais également des réseaux sociaux. Lebut ici nest pas, comme lexplique Flichy au cours du podcast, nécessairement la notoriété, maisbien de se faire connaître et se situer dans ses cercles de connaissances. Quelle est la réelle différence entre la notoriété et cette façon de se faire connaître ? On veutprouver sa différence, se comparer à dautres, mais dans le but de rencontrer des proches. Le motproches est ici employé non pas comme « parent », « amis », « intimes », mais comme "sessemblables", comme lexplique Patrice Flichy. Professeur de sociologie, spécialiste de linnovationet des techniques de linformation, il explique que le but final recherché par lamateur est « laconstruction de public et de rencontres détachée du succès, de la notoriété. » Les internautesdeviennent des "écrivants ou créateurs [ordinaires]" pour exister sur la toile, et parce que, autravers de leur production, cela leur est permis. Dans son ouvrage, Patrice Flichy tend vers lanalyse sociologique du fan à lère du web. Ildécrit trois usages des œuvres culturelles. Premièrement, la coproduction par linterprétation. Lamateur redonne du sens à une imageen la transférant dans un contexte particulier, ou en la modifiant pour lui donner un nouveau sens.On assiste donc à une réinterprétation de limage, la vidéo ou autres œuvres par linternaute, maisdans le but de sexposer et sexprimer à travers lexposition de lœuvre.18 Flichy, Patrice, La montée en puissance des amateurs. La suite dans les idées, animé par SylvainBourmeau, France Culture, 6 novembre 2010 15
  16. 16. Françoise Lagache explique bien ce lien entre image et texte, affirmant que les mots "seglissent dans les interstices de lillustration". Inversement, lillustration "se glisse dans lintersticedu texte" 19, appelant une notion de maillage autour de limage. L’accès aux œuvres culturelles etleur appropriation fait quelles circulent mieux au sein des réseaux sociaux, mais elles permettentégalement aux internautes de sexprimer visuellement à travers elles. On ne touche pas à limage, onla transfère, la partage, en apposant à limage un texte en lien dancrage. Roland Barthes lexpliquecomme une façon de "constituer une sorte d’étau qui empêche les sens connotés de proliférer soitvers des régions trop individuelles… soit vers des valeurs dysphoriques". Parfois, il choisitdapposer un lien de relais. 20 On joue de limage et des mots pour véhiculer du sens. De fait, cette culture plus accessible devient un moyen de communiquer, une culture duweb, que Patrice Flichy évoque dans son interview au sein de lémission La suite dans les idées.Une sorte déducation populaire, qui naît pas du système naturel éducation, mais de celle du partageentre les uns les autres, à travers lInternet et lélargissement des compétences des individusordinaires. En bref, le produit amateur détrône celui des autres, celui des marques : cest unenouvelle façon de communiquer, en apprendre sur les autres. Selon une récente étude de TNSSofres sur le Baromètre 2012 de confiance envers les médias, lInternet est le seul média continuantsa progression (+3 pts), tandis que les autres médias perdent encore et toujours en crédibilité21.Pourquoi ? Alors qu’il était autrefois apparenté au média du mensonge, lInternet redore aujourd’huison blason, en capitalisant sur son aspect collaboratif. Des « vrais gens » existent derrière lui. Unetransparence qui rassure : on joue cartes sur table. Une autre preuve, sil en faut une. Les Françaissont passés de 68% de confiance à 64% en les marques quils achetaient, entre 1994 et 2010. Cecritère est autrement plus critique chez les jeunes, pour qui la confiance en une marque nest plusessentielle pour passer à l’acte lachat. Désillusionnés, ils affirment que cest bien le critère de la"bonne" image de marque qui prime avant tout. 22 Passer par un média non-collaboratif, et ne pas semettre au même niveau que son public constitue plus que jamais une barrière pour les marques, quila contourne en utilisant le média Internet, des formats plus interactifs, alliés aux mêmes langages etcodes culturels que les internautes.19 Lagache, Françoise, La littérature de la jeunesse, la connaître, la comprendre, lenseigner. Paris,Belin, Guides Belin, 2006, p.6620 Barthes Roland, Rhétorique de l’image, Communications, 4, 1964, p.521 TNS Sofres, Baromètre 2012 de confiance dans les médias, 19 janvier 201222 Hebel Pascale, Siounandan Nicolas, Mathé Thierry, Pilorin Thomas, avec la collaboration deGabriel Tavoularis, Peut-on parler dun déclin de la confiance dans la grande marque, Cahier derecherche n°275, Credoc, Décembre 2010 16
  17. 17. La fermeture pendant 24h de Wikipédia au Printemps 2012 est un exemple concret de laforce et crédibilité des amateurs sur le net. Wikipédia est une encyclopédie collaborative, qui relèvedu statut de véritable bible pour les internautes daujourdhui. Le site recense chaque jour 25millions de visiteurs. L’encyclopédie, pourtant collaborative, donc de source incertaine, constitueaujourd’hui une référence en termes de culture, et les internautes ont l’habitude d’aller s’ydocumenter. A tel point quon parle aujourdhui du Wikipédia Loop 23, ou addiction à Wikipédia,soit limpossibilité à décrocher du cercle vicieux des liens apposés aux articles, sur lesquels onclique frénétiquement pour aller de page en page... jusquà se perdre au beau milieu du site. Cevéritable produit amateur a tout récemment décidé de clore son accès au public américain, pourmiliter contre les projets de loi "Stop Online Piracy Act" et Protect IP Act" 24, léquivalent de notreHadopi. Les mouvements de contestations virtuels et insultes nont pas tardés à pleuvoir à coups detweets. Les internautes sont prêts à faire confiance à la communauté de l’Internet pour créer uncontenu, même relevant d’un domaine aussi documenté et sérieux que la culture, et militent pourleur cause : les cultures et pratiques de l’Internet. La seconde utilisation des œuvres culturelles, toujours selon Flichy, réside dans laconstruction dune communauté de récepteurs, soit le rassemblement de personnes qui nousressemblent, adhèrent à nos valeurs. "Les producteurs ne créent plus des œuvres, mais des univers ;lauteur devient un world maker" 25. Cest ainsi que le fan devient un "éditeur de la culture populaireindustrielle" : en dautres termes, il reprend la culture, se lapproprie et transmet un message auxautres, de façon intelligible. A travers elle, il parvient à relayer certaines de ses valeurs et à faireadhérer une partie de la communauté du net, qui lui ressemble. Cest là, selon Patrice Flichy, sonbut final : rassembler autour de lui, créer sa communauté de fans. Une pratique intéressante : onprend une image pour parler de soi, de façon à ce que les autres en saisisse rapidement etperceptiblement le sens. La troisième utilisation que lon voit se dessiner est le prolongement du produit, grâce aupartage. Une nouvelle forme dinterprétation qui est en réalité lextension de la deuxième. Elleconsiste alors à sapproprier lœuvre pour en faire un détournement, pour lui donner une tournureinattendue. Le but, surprendre linterlocuteur, se promouvoir par la surprise, et créer de lintérêt."Lamateur se tient à mi-chemin de lhomme ordinaire et du professionnel, entre le profane et le23 Akshat Rathi, Confessions of a Wikipedia Addict, The Allotrope, 4 août 201124 Reuters, Loi Antipiratage : Wikipédia va fermer pendant 24 heures, Lemonde.fr, 17 janvier 201225 Flichy, Patrice, Le sacre des amateurs, Sociologie des passions ordinaires à lère numérique -Paris, Le Seuil - 2010 - p.33 17
  18. 18. virtuose, lignorant et le savant, le citoyen et lhomme politique." 26 Les "passions ordinaires"décrites par Flichy, et relayées à travers ces éléments de culture sont là pour nous caractériser, etcest bien cette ouverture à la culture, et son accès plus facile, grâce à, on le répète, lInternet, et lehacking. Un produit de ce phénomène : les mèmes 27. Toutes ces activités et ces postures damateurs nauraient pas été rendues possible sans unphénomène antérieur et sous-jacent, qui aujourdhui est considéré comme banal, et qui a vu, sommetoute, grâce à limmensité et les problématiques de droit dauteur quil pose, peu dobstacles sedresser contre lui : la dématérialisation des contenus. b. La dématérialisation des contenus : des biens culturels à tous, par tous et pour tous Erigée depuis peu comme une activité "politique" louable, portée par le Do It Yourself, lehacking relève dune activité de peer-production, visant à démocratiser le contenu. Ces surdoués delinformatique oeuvrent pour leur communauté, contre les grosses puissances : "La faute revient enpartie aux médias qui parlent de plus en plus de hacking, mais mal, en assimilant hack et pratiquesillégales. Notre conférencier, ingénieur-chercheur en sécurité des systèmes et réseauxinformatiques, a rappelé en quoi le hack est nécessaire pour le bon fonctionnement de ladémocratie à travers une série de mots-clés comme : "apprendre", "innovation", "empowerment 28"."Nous avons besoin d’apprendre pour nous et nos enfants car les systèmes sont de plus en pluscomplexes. On perd ce pouvoir d’apprendre. Innovation. Le hack est une grande sourced’innovation. Empowerment. C’est une question de citoyenneté" 29. Selon Sabine Blanc, le hack estun moteur. Il serait à nous daccepter de passer le relais à des mains amatrices, moins expertes, etouvrir les vannes au grand public. Une volonté progressiste, qui pousserait la modernité, àl’évolution. Peer-to-peer, iClouds, crowd founding, du contenu laissé aux mains de tous, pour plusde création, de partage, de culture. Et lInternet en est le divin auteur. La dématérialisation des contenus, suivie de la démocratisation de logiciels de loisirscréatifs, tels que Photoshop, In Design et autres logiciels de montage, ont donné la possibilité et lacapacité de produire et se promouvoir, et ce dans un but a priori détaché des fins lucratives. Comme26 Flichy, Patrice, Le sacre des amateurs, Sociologie des passions ordinaires à lère numérique -Paris, Le Seuil - 2010 - p.1127 Leloup Damien, Le mème, ou lart du détournement humoristique sur Internet, Le Monde, 1ermai 201228 Empowerment : en anglais, prise de pouvoir.29 Blanc, Sabine, Dangereux hackers dintérêts publics, OWNI News, 13 avril 2012 18
  19. 19. le dit Gunthert dans son article sur le rapport entre Internet et la culture, "la dématérialisation descontenus apportée par linformatique et leur diffusion universelle par internet confère aux œuvresde l’esprit une fluidité qui déborde tous les canaux existants. Alors que la circulation réglée desproductions culturelles permettaient den préserver le contrôle, cette faculté nouvelle favoriselappropriation et la remixabilité des contenus numériques : elle simpose également comme lenouveau paradigme de la culture post-industrielle." 30 Plus besoin de tergiverser pour accéder au contenu culturel ou industriel : tout est à portéede main. Mieux, la réglementation est telle quelle ne nous empêche plus de remixer, remastériser etcompiler différentes œuvres. Cela prouve aussi la relativité, et lévolution de la création. Inutile decréer de A à Z une vidéo, une image, une œuvre pour sen proclamer auteur. Selon MoniqueDagnaud dans son ouvrage Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion, si la Génération Y savoue fervente amatrice de contenus en tout genre, très peu innove."Les images tapissent le net adolescent. Interrogés sur leurs habitudes et leurs recherches lorsquilsvont sur les réseaux sociaux, 47% des personnes disent y regarder des photos, 32% des vidéos ;déposer photos ou vidéos auto produites ou récupérées est pratique courante ; en revanche, lesauteurs de contenus innovants se font plus rares : 14% des internautes, ont 8% sont considérésaccros et producteurs de contenu" 31.Différents niveaux de création sont donc à prendre en compte : les internautes lambdas quirepostent simplement les images, ceux qui remasterisent et remixent, les amateurs qui produisentdes contenus innovants pour les lancer sur la toile, et enfin les professionnels, les "stars" que lesautres tentent dimiter, inconsciemment ou consciemment. Oscillant allègrement entre « appropriabilité » et reproductibilité, les internautes aujourdhuiraffolent de contenus et repostent sur les réseaux sociaux, sur leurs blogs et partagent en masse,pour se promouvoir, eux, et se raconter. Comment ? Grâce au développement, dès les années 2000,des plateformes de partage de contenu, et de lengouement pour la création. Lexpression "sacre desamateurs » que nous venons, en première partie, de détailler, revient de plus en plus. "Appuyée surla baisse statistique de la consommation des médias traditionnels et la croissance corollaire de laconsultation des supports en ligne, cette vision d’un nouveau partage de l’attention prédit que la30 Gunthert, André, Internet ravit la culture, OWNI News, 19 novembre 201131 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.41 19
  20. 20. production désintéressée des amateurs ne tardera pas à concurrencer celle des industriesculturelles." 32 Le simple slogan de YouTube, qui réside en un "Broadcast yourself" ("Promouvez-vous"),répond de façon éloquente à la mouvance créative des internautes. Dailymotion tente de prendre lerelais avec son réseau de broadcasters, ou Viméo, qui délivre des vidéos désignées comme pluscréative et qualitative. On accède à des formes d’amateurisme qui copient les codes de l’expertise.Laccès aux contenus démocratisé, les plateformes de contenus cherchent à présent davantage dequalité et offrent de plus en plus des formats plus longs, ou encore la possibilité de regarder etécouter les contenus en HD. Une montée en qualité, donc, pour se rapprocher toujours plus descontenus professionnels. Car, selon Gunthert, si ce sacre des amateurs tient, c’est bien grâce à "la croyance largementpartagée que la production naïve des amateurs est capable de susciter un intérêt comparable ousupérieur aux productions professionnelles." 33 Les internautes lambdas cherchent en réalité le cultede star, expliqué par Edgar Morin comme "marchandise totale et modèle culturel, valeur au sens le 34plus équivoque du mot" . Les frontières de la sociabilité abolies par le net, ils veulent à présent entirer le meilleur et se promouvoir à léchelle... du net. "Dans les domaines où il sest forgé descompétences, lamateur peut exceptionnellement remplacer lexpert, mais il lui importe surtout deconstituer sa propre opinion et de la défendre. Il peut accéder à une masse dinformations qui luiétaient inconnues auparavant ; grâce à elles, il est capable de tenir un discours critique, dévaluerla position de lexpert spécialiste par rapport à son expérience où à ses propres pratiques. Ilacquiert ainsi les ressources et la confiance qui lui permettent de se positionner, par rapport auprofessionnel, de linterroger, de le surveiller, voire de le contacter en lui tenant un discoursargumenté de ses opinions. Lamateur fait descendre lexpert spécialiste de son piédestal, refusequil monopolise les débats publics, utilise son talent ou sa compétence comme un instrument depouvoir." 35 Ce sont des libertés qui sont offertes à lamateur, une possibilité de sexprimer, de faireentendre sa voix et de simpliquer. Linternet a ouvert la possibilité aux internautes de rentrerdirectement en relation avec les marques, certes, mais aussi avec les professionnels, dont ils peuventcontester la place de tout-puissants. Ils ont à présent la parole et se hissent au même niveau queux.32 Gunthert, André, Internet ravit la culture, OWNI News, 19 novembre 201133 Gunthert, André, Internet ravit la culture, OWNI News, 19 novembre 201134 Morin, Edgar, Les Stars. Paris, Ed. du Seuil, 1957, 192 p. (Coll. Le Temps qui court)35 Flichy, Patrice, Le sacre des amateurs, Sociologie des passions ordinaires à lère numérique -Paris, Le Seuil - 2010 - p.89 20
  21. 21. La démocratisation des logiciels, leurs utilisations, a non seulement permis aux internauteslambdas de devenir des semi-experts, ou des experts complets dépendant des cas, mais a aussipermis aux biens culturels dêtre plus partagés et manipulés, sinon mieux. Mais à quoi bon en parler ici, si la population de l’Internet se contente de matérialiser sesidées, créer, devenir acteur de lInternet ? Le but de tout cela est avant tout de relayer et montrer auweb ce dont on est capable. Mais aussi, en créant, on crée un message, on relaie des idées. En bref,on s’exprime. Pourquoi, comment se raconte-t-on aujourdhui à travers lInternet ? Cest ce que nousallons tenter dexpliquer dans la sous-partie suivante. c. Le culte de la chambre ou parler de son cocon à la toile : la complexité des cerclesdamitiés et la difficulté duniversalisation du message On a vu apparaître, avec le web, et plus précisément le web communautaire, un phénomèneappelé le culte de la chambre. Pourtant, contrairement à ce que lon peut penser, celui-ci ne relèvepas de lanecdote. En effet, alors que généralement on lentend au sens dadolescent confiné à sonstatut denfant avec des aspirations dadulte, qui voit en linternet une porte ouverte sur la vie quil nepeut pas vivre, on voit aujourdhui s’étendre cette appellation à lensemble de la population. Les internautes, et pas seulement les adolescents, mettent aujourdhui une version de leur vieromancée, une sorte de récit, sur le net. Monique Dagnaud, parle de ce phénomène, le culte de lachambre 36. "La toile, associée aux smartphones, offre aux préadolescents, via les webcams et lesréseaux sociaux, la possibilité de franchir un cap dans la prise autonomie. Ce que lon nommefréquemment le culte de la chambre, qui consiste à communiquer avec des amis grâce auxnouveaux outils technologiques, marque en effet les premier pas de lindividuation en dehors ducocon familial. [...] En réalité, et contrairement à la télévision qui se regarde encore volontiers enfamille, le Net fait souvent lobéit dune appropriation individuelle dans lespace privé des jeunes ;dailleurs beaucoup de parents , pour la plupart moins experts et intimidés par cettecybersocialisation ne cherchent pas à sy immiscer." 37 Or, il serait faux de dire quaujourdhui ceculte de la chambre ne se limite quaux préadolescents ou adolescents. On voit aussi apparaître, surYouTube ou encore Tumblr, des amateurs qui parlent à la cybersphère depuis leur chambre ou leurappartement, montrant leur vie et racontant des anecdotes de la vie quotidienne. Ils sont pourtant36 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.1837 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.28 21
  22. 22. plus âgés, même sil appartiennent encore à cette génération appelée Y. On les voit apparaître enFrance, avec les récents succès de Norman fait des vidéos ou Cyprien, qui se promeuvent à traversdifférentes vidéos dont le nombre de vues explose régulièrement : Norman na pas moins dunmillion de fans Facebook à date, tout comme Cyprien. Ce n’est pas un cas limité à la France. Ilexiste également de lautre côté de lAtlantique, à travers lexemple de Jenna Marbles, dont la vidéo"How to avoid talking to people you dont want to talk to" ("Comment éviter de parler aux gensauxquels vous ne voulez pas parler") additionne, à date, plus de 22 millions de vues. Quont ces protagonistes du digital en commun ? En quoi cela correspond-il bien à notretendance du culte de la chambre, quittant les carcans adolescents pour sélargir à la sphère du web ?Ils ont tous trois plus de dix-huit ans et se filment de leur chambre, leur appartement : en bref, leurenvironnement. Ils parlent de ce quotidien qui rassemble et parle à toute la sphère de linternet. Unetendance que montre également du doigt Monique Dagnaud lorsquelle affirme que chez cettegénération, le témoignage prime sur le caractère spectaculaire et la sublimation. La volonté deparler de son quotidien est donc là. Mais cette volonté va également au-delà de cela. Les internautes ont la volonté dexister sur le web, de se construire une identité, au-delà dese vendre professionnellement, comme le veut lappellation « personnal branding ». MoniqueDagnaud lexplique bien dans son ouvrage, en désignant la culture adolescente, quelle caractérisecomme le berceau concentré du net. "Comment caractériser la culture des internautes sur le web 2.0. ? La cybercommunicationdiffère profondément de celle de la graphosphère. Blogs et réseaux sont éloignés de lexplorationintérieure conduite dans les journaux intimes ; on y travaille davantage une projection de soiquune recherche dexplication de soi ; plus précisément, la réflexivité demeure mais linternaute neperd jamais à lesprit que sa subjectivité va être publicisée et quelle doit être affinée sous un angleoriginal." 38 Le premier genre de blogs, en tête desquels le Skyblog, a explosé dans les années 2000,et a dabord séduit le public par sa simple capacité à se montrer au Monde. Simplement poster etgagner en visibilité. Cétait les prémices de ce quon a baptisé plus tard lextimité. Lextimité,néologisme au croisement de lextériorisation et lintimité consiste à montrer sa vie, sonenvironnement personnel au monde de linternet. Il est défini par le psychiatre Serge Tisseroncomme « le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autantphysique que psychique », ici sur la toile. Lenvironnement parfait pour ce genre dexpérience réside38 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.29 22
  23. 23. dans les réseaux sociaux, qui sont apparus ensuite, avec lexplosion de Facebook lété 2010 (mêmes’il vivotait depuis 2004) avec ses 500 millions de membres 39. La différence réside dans lapossibilité de contrôler, grâce aux fonctionnalités, plus ou moins ce quon montre, et à qui on lemontre, grâce aux cercles damis que lon construit sur Facebook, et la gestion de ses cercles. Grâceà un procédé utilisé par Facebook, les données personnelles sont triées par genre, photos (postées ounon lutilisateur et celle postées par ses amis), statuts Facebook, partages... pour décider à qui lonveut délivrer du contenu posté sur le profil. Tout est mis en place pour que nous puissions devenirde véritables maîtres de notre "journal" et filtrer nos informations personnelles. On passe donc de ladiffusion massive et lexposition de soi au contrôle, jusquà la construction dune identité. A chaquenouvelle version du journal Facebook, davantage de possibilités de contrôle sont données. LaTimeline Facebook donne notamment la possibilité d’aménager da façon créative son profil, et demodifier, mettre en avant, supprimer. Cest bien ce à quoi fait allusion Pierre Mercklé dans son ouvrage Sociologie des réseauxsociaux. "Un réseau social, dans cette perspective, peut être ici défini provisoirement commeconstitué dun ensemble de dunités sociales et des relations que ces unités sociales entretiennentles unes avec les autres, directement , ou indirectement à travers des chaînes de longueursvariables. Ces unités variables peuvent être des individus, des groupes informels dindividus ou desorganisations plus formelles, comme des associations, des entreprises, voire des pays. Les relationsentre les éléments peuvent être elles aussi de natures extrêmement diverses : il peut sagir detransactions monétaires, de transferts de biens ou déchanges de services, de transmissiondinformations, de perceptions ou dévaluations interindividuelles, dordres, de contacts physiques(de la poignée de main à la relation sexuelle) et plus généralement de toutes sortes dinteractionsverbales ou gestuelles, ou encore de la participation commune à un même événement, etc." 40 Endéfinitive, on sexprime sur les réseaux sociaux comme dans la vie réelle, et cela, nous le savonstrès bien. Ce qui est intéressant, cest que nous délivrons également de la même façon lesinformations. A nos amis les plus proches, nous délivrons les secrets les plus intimes, à dautres onraconte plutôt ce qui est véritablement acceptable. On contrôle donc ce quon veut montrer ou non,et à qui le montrer. Ce qui nous intéresse ici, et qui est évoqué par Pierre Mercklé plus haut, cest la dimensionque prend le contenu que nous postons, en fonction de linformation donné à celui qui le consulte. Ilparle alors de réseaux personnels. Ces réseaux, articulés autour dun atome social, définis par39 Mercklé, Pierre, Sociologie des réseaux sociaux, Edition Repères La Découverte, Paris, 201140 Mercklé, Pierre, Sociologie des réseaux sociaux, Edition Repères La Découverte, Paris, 2011, p.4 23
  24. 24. Moreno par « un ensemble formé dun individu , des individus qui sont en relation directe avec lui,et des relations que ces individu entretiennent les uns avec les autres » 41. "Si lon ne se laisse pasdistraire par les apparences grossières des faits sociaux, il nous sera possible de découvrir la pluspetite unité sociale vivante, elle-même indivisible : latome social [...] De même que pour latomephysique, les contours de latome social ne sont pas visibles à lœil nu. Il faut les découvrir. Le testsociométrique nous fournit les moyens. Un atome social se présente comme suit : lindividu A estattiré par 6 personnes : B, C, D, D, F et G ; B, C et D rejettent A; F est différent ; G est attiré parA, mais A de son côté rejette M, N et O, P, et Q lui sont indifférents. Cette constellation de forcesdattraction et de répulsion [...] constitue latome social de A [...] Ces atomes sociaux ne sont pasde simples constructions de lesprit : ce sont des réseaux authentiques, douées de vies et dénergieréelle, qui circulent autour de chaque individu, sentrecroisent, qui épousent des milliers de formesdifférentes, en étendue, en composition, en durée." 42 En bref, il sagit de relations entremêlées et de partages réels, virtuels, ou uniquement réels,uniquement virtuels. Ici, cela montre bien la complexité de ces relations, et le codage et décodagequimplique les posts de contenu sur linternet. En effet, une même photographie, un même statutseront interprétés dune façon par un interlocuteur, et dune façon totalement différente par un autre,en fonction du niveau dinformation transmise, et de la perception du dit interlocuteur. Unesubjectivité qui rend une Timeline Facebook beaucoup vivante, beaucoup moins contrôlable, et quiest expliqué par Barnes en 1972 : on distingue létoile, qui réside en lensemble des relations entreego et ses contacts directs, et la zone, qui désigne lensemble des relations entre ses contacts (pourainsi dire, létoile). Les interactions sont différentes entre ses contacts directs, et les amis de nosamis, dont on a au final, peu d’information. Il sera alors difficile de décrypter leurs posts. Sexposer et parler dextimité devient alors doublement intéressant. On peut montrer ce quelon veut de soi, mais les interactions font que limpact produit nest pas toujours celui que lonvoulait produire à la base. Se construire devient alors complexe. Cest ce qui est expliqué dans lesthéories de Shannon et Weaver 43, qui montre que le moindre bruit (toute source dinterférencesusceptible de détériorer le signal est donc daffecter la communication) brouille un message, ledénature, et le fait parvenir biaisé à destination. Lorsquon cherche à se construire sur sa Timeline,on diffuse des messages censés générer une cohérence, tissée minutieusement, à la complexité41 Mercklé, Pierre, Sociologie des réseaux sociaux, Edition Repères La Découverte, Paris, 2011,p.3242 Moreno, Latome social, 1934, p. 202-20343 HEINDERYCKX, François. Une introduction aux fondements théoriques de létude des médias,Liège, Cefal-Sup, 2002 ; cybernétique, la science des systèmes. 24
  25. 25. étudiée. Or, à travers le prisme des connaissances de chacun de ses cercles, de ses amis, de ses connaissances et vagues contacts elle prend une dimension différente. Le bruit en est la cause. On a donc vu limpact dusacre des amateurs et leur volonté de sexprimer à travers la dématérialisation de la culture, ainsique larchivage du net qui permet aux internautes daccéder à des contenus qui leurs permettent defaire passer un message, et enfin la complexité de garder la teneur du message au travers dessphères relationnelles du net. Puisque cest en fonction des autres, pour les autres, mais aussi par les autres que lon seconstruit, il faudra détudier linternet communautaire et ses particularités. 2. Linternet communautaire, linternet du "chacun se vaut" La sphère de linternet est basée sur léchange, le partage, et par la même la création derelation interpersonnelles. Cest ce quexpliquait Patrice Flichy dans son ouvrage sur Le sacre desamateurs, cest également ce quexplique Monique Dagnaud dans Génération Y, Les jeunes et lesréseaux sociaux, de la dérision à la subversion, et ce quentend Pierre Mecklé dans sa Sociologiedes réseaux sociaux. Tant et si bien quil parle de sociabilité (des réseaux sociaux) en la désignantcomme une "forme pure de laction réciproque" 44. Un sens simmelien (1917, p.129), qui la désignecomme "une forme ludique de la socialisation, ressemblant à un jeu sans contraintes au coursduquel" les individus font "comme si tous étaient égaux". Tocqueville aborde également cette idée,en le désignant comme "un processus selon lequel des individus occupant des positionsdifférenciées, inégalitaires, simposent une relation égalitaire, ce qui les contraint au jeu de lastylisation des relations interpersonnelles" 45 Mercklé montre que "la sociabilité suscite une formepure de réseau parce quelle correspond à ce quil y a dans la relation sociale à la fois informel, ausens de non organisé, et de formel, au sens cette fois où elle est de la forme dont le contenu nest44 Mercklé, Pierre, Sociologie des réseaux sociaux, Edition Repères La Découverte, Paris, 2011,p.3745 Mercklé, Pierre, Sociologie des réseaux sociaux, Edition Repères La Découverte, Paris, 2011,p.37 25
  26. 26. quun prétexte." On note ici limportance du contenu, et à quel point la communauté existe à traverslui. Cest cela qui permet à un individu de se situer et de trouver des semblables. Nous verrons dans cette sous-partie comment sorganise une communauté sur la sphèredinternet. a. Lhomophilie, base de construction de cercles damis au sein de linternet communautaire A la définition que nous venons de faire de la sociabilité et la construction de cercles sur lesréseaux sociaux, un élément doit être ajouté, selon la définition de Nian Lin. Le contenusarticulerait autour de contenu, certes, mais aussi d "échanges matériels et symboliques oudactions expressives, comme laffinité et lamitié". Une sociabilité qui est redéfinie par MoniqueDagnaud, qui explique que "ami est un terme revisité, qui va du fusionnel le plus poussé àlindifférence abyssale". Si un tel écart existe, comment se construit-il et quest-ce qui fait quil seconstruit ? Comme nous lexpliquions plus haut, lamitié sur les réseaux sociaux se base sur une idée departage, de ressemblance. On sert les attentes dautrui en fournissant du contenu qui nous définit, enen recevant de lui, et en se créant une communauté avec des intérêts communs. Ainsi, lorsquunindividu alimente sa Timeline, cest en fonction de ce quil veut transparaître de lui, mais égalementà travers le prisme de ce qu’il pense que les autres attendent, espèrent en termes de contenu. Le postnest pas égoïste, et ne relève pas de la simple "bouteille à la mer". Pour exister, il faut nourrir sacommunauté, parler son langage (comme nous le verrons plus loin) et lintéresser. Aussi, Mercklé revient sur un élément, à notre sens, essentiel : lhomophilie 46. Premièrementil avance que "malgré linfinie variabilité des définitions que les individus donnent de lamitié et desraisons quils invoquent pour aimer leurs amis, il nen reste pas moins que, dans ce domaine commedans celui de leur conjoint, le constat sociologique est le même : "Qui se ressemble sassemble"(comme lexplique Bidart, en 1997). Cette homophilie, définie comme la tendance, pour lamitié, àse former entre personnes possédant des caractéristiques similaires est systématiquement avéréedans les études empiriques : les amis sont, bien plus fréquemment que sils se choisissaient au46 La tendance, pour l’amitié, à se former entre personnes possédant des caractéristiques similaires[Lazarfeld, Merton, 1954] 26
  27. 27. hasard, dâge, de sexe, et de classe sociale identiques." 47 On pourrait alors croire que lescommunautés qui se forment sur le web sont reliées à celle du réel, que la rigidité des communautéssociales se retrouveraient sur la sphère internet. La barrière virtuelle ne servirait pas à davantage dediversités. Mais Pierre Mercklé va plus loin et ajoute : "Il existe différentes explications possiblesde cette tendance à lhomophilie : George Homans [1950] avait fait lhypothèse que "plus despersonnes interagissent lune avec lautre, plus il est possible quelles aient lune pour lautre unsentiment damitié." Et cest là quintervient le contenu. Si lon "sert" à ses cercles damis, oulinternet en général, du contenu quils aiment, on a davantage de possibilités dinteragir, intéresser,partager du contenu régulier, et développer des sentiment damitié. Par lintérêt commun de trouverun contenu spécifique, du divertissement (comme nous le verrons plus tard), le partage allié auréciproque, on développe une communauté damis aux centres dintérêts communs, détachée descritères dâge, de sexe, de catégories socio-professionnelles, qui sont primordiales "In Real Life"."In Real Life" désignant la vie au réel, cette en dehors de la vie virtuelle de lInternet. Pour compléter ses idées, Pierre Mercklé avance une troisième idée. Celle de lInternet du"chacun se vaut". On avait parlé plus haut de la dématérialisation du contenu, son accès à tous, etles possibilités doffrait lInternet. Ici, il explique que l’avantage quoffre également lInternet, cestlégalité pour tous. "Dans le même registre, on peut penser que les individus se représentant lamitiése représentent lamitié comme une relation entre égaux, celle-ci à plus de chance de sétablir , puisde se maintenir, entre des personnes qui le sont effectivement." 48 En bref, par lintérêt de chacun dese retrouver, participer et trouver du divertissement sur la sphère Internet, des relations se créent.Linternet, en proposant un contenu égalitaire à tous, permet plus dinteractions, de partages,indépendamment de lidentité IRL de lindividu qui nous fait face. Nous devenons des constructionsde nous-mêmes à travers un contenu, nous existons au travers de ce contenu et constituons desvecteurs de celui-ci. Cest le contenu qui cimente les relations sur Internet, indépendamment desrelations que nous tenons au-dehors de la sphère du web. Les relations que nous développons dansle réel, puis continuons sur la toile doit répondre à ces critères. Une relation peut exister surInternet, mais pas dans le réel, et vice-versa ; une amitié qui combine les deux doit répondre auxcritères sus-dits : des intérêts communs, des comportements similaires, un intérêt pour un contenu etdu divertissement similaire.47 Mercklé, Pierre, Sociologie des réseaux sociaux, Edition Repères La Découverte, Paris, 2011,p.4048 Mercklé, Pierre, Sociologie des réseaux sociaux, Edition Repères La Découverte, Paris, 2011,p.41 27
  28. 28. Pierre Mercklé, encore une fois, définit lamitié comme un bien collectif : "cest donc endéplaçant le regard échanges de ressources de choix affinitaires vers les ressources dont ces choixsont les supports, que lon peut saisir les formes particulières de solidarité et dentraide démontrenten général une séparation des réseaux familiaux et non familiaux de soutien et une fortedifférenciation des ressources quils apportent." LInternet serait donc le terrain dentraide et desolidarité entre internautes. Si ici la sociabilité est définie comme un bien collectif, un principe de cohésion sociale,cette idée toutefois à nuancer : si lon reprend lidée de capital social, établie par James Coleman en1990, on détermine la sociabilité comme un bien public, "un bien social, une ressource, un "capitalsocial" dont le contrôle est complexe, et suscite donc des stratégies individuelles". On définit alorsici lamitié des réseaux sociaux comme une entreprise, des stratégies à construire pour tisser unréseau de relations, bien loin de laltruisme des échanges. Ici, on comprend bien pourquoi : pouravoir un public, de la visibilité et faire voir la construction du "soi" des réseaux sociaux. Exister surla toile, en somme. Nous avons donc décrit ici la façon dont se construit les relations entre membres de réseauxsociaux, à travers un contenu commun, et la nécessite de le construire pour exister. Il faut à présentse pencher sur la teneur de ces contenus, ce que nous allons faire dans la prochaine sous-partie, ledivertissement autour du gag, de lactualité, et lhumour. b. Un élément fédérateur : le divertissement porté par lhumour et le gag Dans un premier temps, on a longtemps pensé que ce qui liait les individus entre eux, selonRivière (2004), résidait en les points communs, des loisirs communs. Le contenu et la constructiondamitié à travers le "loisir relationnel" 49, qui mettent en relation avec autrui. Il cite alors commeexemple, des endroits, comme la fréquentation de cafés, la pratique du sport et les loisirs àdomicile. Or, ici, on parlerait davantage dun goût commun pour le gag, que décrit très bienMonique Dagnaud 50, tout comme nous lavons expliqué précédemment. Pourquoi les internautes partagent du contenu, au-délà des notions damitié que nous venonsdévoquer ? Simplement, comme le dit Henry Jenkins dans son ouvrage Média, viruses and memes49 Mercklé, Pierre, Sociologie des réseaux sociaux, Edition Repères La Découverte, Paris, 2011,p.3850 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.57 28
  29. 29. parce que "we want to suggest that these materials travel through the net because they aremeaningful to the people who spread them", "nous voulons admettre que ce contenu voyage àtravers linternet parce quelles ont du sens pour les gens qui le partagent". En bref, nous voulonsfaire écho en les autres internautes, pour les besoins de communautés que nous venons dévoquer,mais aussi mettre une pierre à lédifice du divertissement dInternet. Proposer un contenu qui soitpossiblement vu par le plus nombreux. Et ce, même, comme nous lexposions dans notre étude dusacre de lamateur, le droit à limage se perd dès lors que notre composition est exposée au web. Uneaction pour la communauté, pour participer, qui relève du domaine du jeu. Connaître les codes, lesmanipuler, les utiliser, les transmettre, échanger. Mais autour dune même idée, fixe, renouvelée, etdepuis longtemps. Le lol. "La navigation sur les blogs et les réseaux sociaux fait découvrir un horizon, celui delémergence dun espace mental fondé sur le rire, les jeux de sens, la délectation de labsurde. Le lolet le lulz, acronymes nés dans la sémantique du Net depuis une dizaine dannées, apparaissentcomme des marqueurs culturels de notre époque, un produit des interactions de la jeunesse avec lesmédias et une floraison de contenus dimages - films cultes, cartoons, mangas, jeux vidéos, séries,infotainment, programmes humoristiques." On voit bien ici que la communauté du web a sudéployer toutes une mécaniques et un champ culturel à part, basé, comme nous lévoquions plushaut, sur le divertissement. Le lol, qui vient de langlais Laughing out loud, est à distinguer du lulz.Il signifie "rire à gorge déployée". Lulz, lui, en est un dérivé, et est né au fil des interactionsvirtuelles. Il signifie simplement "rire au dépend dautrui". "Loin de se cantonner à quelques sitesadolescents en mal de vivre, elles irriguent le net et influencent les esprits bien au-delà de la classedâge des teen-agers." Une culture et un phénomène auquel toute la population du web aspire, etparticipe, donc. Elle définit également un état desprit, hors du temps, que la toile permet par sonformat, qui consiste à ne rien prendre au sérieux, et souvent à tourner en dérision les institutions etles personnes qui façonnent la vie publique. En réalité, le lol définit une approche du monde par le rire, et permet de tourner en dérisionla vie "In Real Life", et trouver ainsi une échappatoire. Le web relève dun terrain dudivertissement, une sorte daire de jeu, avec des règles, des conduites à tenir, des rôles à tenir, desennemis (les membres victimes du lulz), des alliés (les adhérents de notre communauté, qui rientdes mêmes thèmes que nous). Si le lulz peut paraître cruel de premier abord, il cherche dabord àlier les membres entre eux et trouver de nouveaux sujets de discussions, des sujets dactualitétrouvés sur le net. il faut donc être à même de lactualité, et collecter les informations en se rendantrégulièrement sur la toile, pour enfin parvenir à décrypter les contenus proposés et connaître les 29
  30. 30. tenants et aboutissements du message. On remarque donc, en plus du bruit que peut générer lemanque dinformations dun contact, le manque dinformation dû à la « mésinformation » surInternet. Ainsi, en Juillet 2010, une adolescente nommée Jessi Slaughter 51, à linsupportablediscours mégalomane, qui avait pour habitude de se promouvoir sur sa chaîne YouTube est devenuela cible de la communauté Internet, et a été attaquée dans un flot dinsultes vidéos, images, et autrescontenus sans fin. Son calvaire est dû au non-respect des règles, qui consiste à se fondre dans lacommunauté, adopter les codes et servir ce quelle attend, cest-à-dire du divertissement, en ne sepromouvoir surtout pas soi-même au-dessus de la sphère dInternet. Il a pris fin lorsque lintérêt sestporté sur une autre cible, ou quun élément de lactualité est survenu. Un internaute qui naurait pasété à même de lévénement, ou nayant pas suivi laffaire, des premières vidéos de la jeune fille àcelle des attaques, naurait pas pu percevoir de bon en bout ce phénomène de lulz. Une double contrainte que lon pallie par lexposition forte à la sphère du web. Selon uneétude Ipsos réalisée en 2010, 77% des 18-24 ans, les plus grands consommateurs de linternet,détiennent un compte Facebook, et 62% sont sur quatre réseaux sociaux ou plus. Et si lon sepenche sur leur intensité dutilisation, 63% les consultent tous les jours. Monique Dagnaud parle dun arc-en-ciel du rire de la culture web. A cela, elle appose troisniveaux :-limpertinence, le culte du pas sérieux ; le clin dœil de ce quon appelle le mème, et que lonexpliquera plus loin-lhilarité systématique et lesprit de la dérision ; le lol-le ricanement malveillant et sa cohorte de débordements ; le lulz 52 Un art de se moquer de tout, et surtout de soi, que les analystes retrouvent dans tous lesmédias, et qui est notamment présent sur la Timeline Facebook. Pourquoi ? Pour se définir soi. Onse sert du contenu image, statut, et vidéos pour sillustrer, et des codes du rire Internet pour sedéfinir. On rit avec les autres des sujets qui nous touchent à travers le lol, on relaie des thèmes quicorrespondent à nos loisirs, nos centres dintérêt ou dactualité, et on rit des gens auxquels on neveut pas ressembler à travers le lulz. Sur le net, lon peut être qui on veut, ce qui correspond, commelexplique le sociologue Alain Ehrenger dans La Fatigue dêtre soi. Il la décrit comme la thérapie51 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.1552 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.70 30
  31. 31. des sociétés dabondance, le contrepoids dun sentiment flottant de dépression. Le but est derépondre aux attentes des autres, se créer une identité, tout en ne se fourvoyant pas. Comme lexplique Henri Bergson, dans son ouvrage Le rire, cette activité, dénué de toutemauvaise intention, bon enfant, est "un sentiment humain à composante sociale - il agit danslinteraction avec ses semblables, présents ou imaginés -, et à composante culturelle - ici et là, onne rit pas des mêmes choses." 53 Et c’est bien là ce que nous avons tenté de démontrer ici, aveclInternet. Le langage, la façon de rire, les choses dont on rit sont différentes sur le net que dans lavie réelle ou dautres lieux. LInternet traverse les frontières, les cultures, les langages, mais résideen un fondement universel : le rire. Il "offr[e] une arme pour fonctionner face à la rigidité descodes sociaux". 54 Encore une fois lInternet contourne les codes sociaux établis dans la vraie vie etsoffre comme terrain de récréation. Tout appartient à tous sur le web, chacun est libre de détenir cequil veut, sadonner au lulz, être anonyme, se créer une tout autre personnalité et les codes sociauxet le langage est déplacé. Cest bien ce que nous allons aborder dans la partie suivante, et tenter dedémontrer quexiste une langue, un langage commun à la cybersphère. c. Les codes de langage Internet, entre actualité, remix et mèmes Terrain parfait pour ce genre dexpérience : 4chan. Crée en 2003 aux Etats-Unis, par unadolescent de 13 ans, qui la copié du modèle japonais 2chan, une image board site créé en 1999, ilmet en ligne toutes sortes dimages, de la plus nue à la plus commentée. Si pour certains 4chanrelève du pire de lInternet (une sorte dabattoir et terrain suprême du lulz), le site affiche tout demême 9,5 millions de participants réguliers, principalement anonymes, et a une renomméemondiale. Cest sur 4chan quest né le principe du mème, blason du cyberespace, qui répond totalementaux règles du lol, et constitue un véritable nouveau langage de la sphère Internet. Quest-ceexactement quun mème ? Il sagit, selon lOxford English Dictionary, « un élément dune culture oudun ensemble de comportement qui se transmet dun individu à lautre par imitation ou par unquelconque moyen non-génétique » ("an element of a culture or system of behaviour passed fromone inidividual to another by imitation or other non-genetic means."). 55 Monique Dagnaud va un53 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.7154 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.7255 Oxford Dictionaries, 2011 Edition, Mème definition 31
  32. 32. peu plus loin et explique comment créer un mème "Comment créer un mème ? Dabord capter uneimage inattendue ou décalée, donc chargée dun potentiel de signifiants ; la transformer, lassocieréventuellement avec dautres images, puis la lancer sur la Toile dans lespoir de déclencher unetempête virale et de faire surgir un symbole culte qui attirera une communauté de rieurs et decommentateurs" 56 Il est défini par lOWNI News magazine comme un vecteur de sens, et aussicomme un jeu. Un outil qui rejoint le divertissement, et le rire, que nous évoquions juste avant. "Lemème est l’exemple-type d’un contenu qui comporte tous les ingrédients de sa remixabilité, et quise propose non seulement comme un document à rediffuser, mais comme une offre à participer aujeu [...] développant des formes conversationnelles autour des productions grand public." 57 Onnote ici limportance de limage, et à quel point elle peut être vecteur de sens pour la communauté.Lorsquune image est relayée sur lInternet, 4chan, Twitter ou encore Facebook, elle est relayée dansle but de communiquer en utilisant les codes de lInternet, et véhiculer du sens, sans les mots. Le cas du mème est pourtant complexe, comme expliqué par Vincent Glad 58 : "Savoir cequest un mème na pas de sens, toute la définition est mouvante en fonction des acteurs quilutilisent." Selon beaucoup, il ne se limite pas expressément à limage. Le Nyan Cat serait alors unmème, tout comme le phénomène qui a poussé des milliers de jeunes filles à poser en guise de statutune couleur, de façon tout à fait énigmatique, pour en réalité désigner leur soutien-gorge. Ce qui nous intéresse ici, cest le détournement du mème, qui, entre les mains du membre duréseau social, peut prendre un tout autre sens, à décoder. Il dépend du contenu qui y est apposé,mais également, comme on la vu plus haut, des cercles damis à laquelle il le diffuse, et leur niveaudinformation sur lactualité, mais aussi sur son extimité. Le plus complexe réside dans le fait desavoir décrypter un mème : "Le mème met en oeuvre tous les modes possibles de détournement duncontenu : transformation de limage et/ou du texte (la parodie) par substitution ou adjonctiondéléments ; la fabrication dune nouvelle image en imitant le code de lancienne (le pastiche) ;détournement du référencement dun site pour renvoyer, en clin doeil, vers un sujet non prévu(Google Bombing) ; [...] mise en relation improbable de différents objets ou situations."59Beaucoup de mèmes ont été générés ces deux dernières années, comme Keanu Reeves tourné enSad Keanu, la starlette Justin Bieber, lanimateur Bernard Montiel (à qui on a inventé une fausse56 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.6057 Gunthert, André, Internet ravit la culture, OWNI News, 19 novembre 201158 Vincent Glad, "Pourquoi les mèmes ne sont pas des mèmes", 20 mai 2011,http://culturevisuelle.org/lesinternets/archives/58659 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.63 32
  33. 33. mort), le nom de lancienne émission télévisée Bonjour Madame, tourné en blog érotique ; sansoublier Jessi Slaughter. 4chan, et ses mèmes ont développé un phénomène et une culture, très peu perceptibles pourceux qui ne sont pas initiés, ou peu initiés à la sphère Internet. Il sagit dune nouvelle constructionintellectuelle : le tournoiement sémantique et le détournement. "Une jubilation existe à détruire etsymboliquement lhyper-organisation et lintellectualisation des sociétés développées, suivant par-là la piste tracée par des sociologues comme Jean Duvignaud ou Michel Maffesoli lorsquilsanalysent les exubérances (transes, fêtes, conduites irrationnelles ou anomiues) de lindividumoderne - orientation quexacerbe le domaine de limage. Comme lécrit Michel Maffesoli : "Alorsque le rationalisme, cest-à-dire la raison érigée en système, explique, limage implique." Le mèmeest "un bricolage sans fin sur le sens des choses, une création et une récréation collectives où toutest permis, où tout séchange et où tout change tout le temps puisquà chaque rencontre dun texte,dune image, avec son lecteur, la dynamique de réaction/création va être relancée, renouvelée,étendue, réappropriée. "" 60 Cette notion dimage qui suggère, impose, et construit plus subtilementla personnalité de linternaute est à prendre en compte, et nous éclairera sans doute dans notreanalyse de la Timeline Facebook. Le mème est avant tout considéré comme un "spreadable média", et est utilisé avant tout parsa capacité à faire sens. Une activité esthétique fondée sur la création de biens à la culture ancréedans la notion et création de liens : cest un acte esthétique et expressif, coexistant avec celui dacte"pirate" et de récupération, quun individu reprend à travers les réseaux sociaux pour se promouvoir.Le mème laisse tout de même entrevoir un phénomène plausible sur les réseaux sociaux. Sacapacité à faire sens, en résidant dans une image capable de porter tout un ensemble de culturepartagée par le web, est une force pour linternaute qui veut faire parler de lui, et sexprimersubtilement, loin des débuts des blogs, aux majuscules imposantes et aux statuts premier degré. Lemème, tout comme la tendance lol et lulz, relève dun second degré qui a su se dessiner au fil dutemps, alors que les internautes tissaient, se comprenaient et comprenaient lInternet. Ils nesadressent plus de but en blanc, mais de façon détournée, pour créer un individu plus complexe,plus romancé. Cest ce que nous allons aborder dans une troisième sous-partie.3. La starification de lindividu lambda60 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.79 33
  34. 34. Nous parlions plus tôt dextimité et du besoin des individus de sexprimer et se montrer surlInternet. Mêlées au sacre de lamateur, ces tendances montrent bien le besoin de lindividu de sestarifier, et se raconter à travers les réseaux sociaux, ce que les internautes font aujourdhuinaturellement sur Facebook. Pourquoi un tel phénomène ? Pour exister auprès des autres. En effet,aujourdhui, un membre Facebook possédant environ 150 amis, garde contact avec seulement 20d’entre eux, a des échanges uniques avec 10, et a une communication réciproque avec 5-6. 61 Il resteégalement très enclins aux échanges avec des semi-inconnus, tels que des membres Facebookappartenant au réseau des amis damis, et cherche à rentrer en relation avec eux. Facebook a uneplace si importante dans leur vie que pour 52% dentre eux, un dialogue Facebook chat équivaut àdu temps passé ensemble : le réseau social est un moyen dinteragir plus fréquemment que dans lavraie vie. Car sur lInternet, lamitié est une valeur primordiale, sinon vitale. "Lamitié figure au plushaut des valeurs encensées par la communauté des réseaux sociaux. Ceux-ci savent bien distinguerles différents niveaux concentriques qui vont de lattachement intime et durable au contact enpointillé avec les membres du réseau. [...] La technologie intensifie et renouvelle les formesdéchanges au sein de ces noyaux amicaux." 62 On veut donc cultiver, entretenir et sinventer au seinde ces cercles damis, et le format Facebook, basé sur des instants de vie, permet cette narration, autravers de statuts, de photos, de vidéos, dévénements, de checkings. Jean-Claude Kauffman va dansce sens et argumente que développer son identité permet à lindividu de recueillir "lareconnaissance, le consentement et lamour des autres dont il a besoin pour se sentir exister en tantquindividu à part entière." Il ajoute que le mode narratif est le meilleur moyen de construirelidentité individuelle, et lidentité collective. 63 Nous allons donc voir comment les individus seracontent sur les réseaux sociaux, et étudier la contradiction de leur volonté de sériger en starlambda des réseaux sociaux. a. Lavènement dun individu à la personnalité à la fois éparpillée et expressive, la Timeline comme média de sa vie Ce phénomène, largement explicable à travers les liens damitié sur les réseaux sociaux, adonné vie à un individu dit "extro-déterminé", sensible aux objets et aux images qui lentourent etporté à penser et à fixer ses choix en fonction des modèles qui se présentent à lui. Lindividu desréseaux est, selon Monique Dagnaud, un "narcisse/hédoniste", "doté doutils pour cultiver son61 Entretien Facebook, 6 mars 2012, Etude n°262 Dagnaud, Monique, Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, de la dérision à lasubversion. Paris : Presses de Sciences Po (Nouveaux débats ; 25), 2011, p.5963 Kauffman, Jean-Claude, Linvention de soi - Une théorie de lidentité, Séminaire de sociologiedes migrations et des relations interethniques 34

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