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  1. 1. Collection << Recherches >>.
  2. 2. LA COLLECTION << RECHERCHES >> A LA DEc0uvERTE Un nouvel espace pour les sciences humaines et sociales Depuis le debut des années quatre-vingt, on a assisté a un redé- considerable de la veclierche en sciences humaines etsociales Ia remise en cause des grands systèmes théoriques qui domi-naient jusqualors a conduit a un éclatement des recherches en demultiples chanips disciplinaires indépendants, mais cue a aussi permisdouvrir de nouveaux chantiers thCoriques. Aujourdhui, ces travauxcommenceni a porter leurs fruits : des paradignies novateurssélaborent, des liens inédits sont étahlis entre les disciplines, des débatspassionnants se font jour. Mais ce renouvellement en profondeur reste encore dans une largemesure peu visible, car il emprunte des voies dont Ic production Cdito-riale traditionnelle rend difficilenient compte. Lambition de Iacollection << Recherches est precisernent daccueillir les résultats de >>cette <recherche de pointe > en sciences humaines et sociales : grace aune selection Cditoriale rigoureuse (qui sappuie notamment sur lexpC-rience acquise par les directeurs de collection de La DCcouverte), ellepublic des ouvrages de toutes disciplines, en privilCgiant les travauxtrans- et multidisciplinaires. II sagit principalement de Iivres collectifsresultant de programmes a long ternie, car cetle approche est incontes-tablenient Ia mieux a mëme de rendre compte de Ia recherche vivante.Mais on y trouve aussi des ouvrages dauteurs (theses remaniées, essaisthCoriques, traductions), pour se faire lécho de certains travaux singu-hers. Les themes traitCs par les livres de Ia collection << Recherches sont >>résolument varies, empiriques aussi bien que thCoriques. Enfin, certainsde ces titres sont publiCs dans Ic cadre daccords particuliers avec desorganismes de recherche cest Ic cas notamment des series de lObser-vatoire sociologique du changernent social en Europe occidentale et duMouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS). LCditeur
  3. 3. SOUS LA DIRECTION DE Norbert AlterLes logiques de linnovation App roche pluridisciplinaire Editions La Découverte 9 bis, rue Abel-Hovelacque 75013 Paris 2002
  4. 4. Remerciements Vaidrie Fleurette et Stephanie Pitoun ont bien voulu prendre encharge Ia multitude dactivitCs prograrnmées>> que suppose IarCalisation dun ouvrage collectif. Elles ont dgalement organisC le sdminaire intitulC <Les logiques delinnovation >>, a Iorigine de cc travail. Je les en remercie sincèrement ainsi que lIMRI (Institut pour Icmanagement de Ia recherche et de Iinnovation), universitC Paris-Dauphine, pour Ic soutien actif apportd a Ia publication.Catalogue Electre-Bibliographie Les logiques de iinnovation : approche pluridisciplinaire I dir. Norbert Alter. — Paris : La Découverte, 2002. — (Recherches) ISBN 2-7071-3695-6 RAMEAU innovations : aspect éconoinique innovations aspect social : DEWEY 303.3 : Proccssus sociaux. Changements sociaux Public concerné : Niveau universitaire. Prolèssionnel, spécialiste Le logo qui figure sur Ia couverture de ce livre mérite une explication. Son objet esttlalerter le lecteur sur Ia menace que represente pour lavenir du livre, tout particuliè-rement dans le dontaine des sciences humaines et sociales, Ic développenient massif duphotocopillage. Le Code de Ia propriélë intellectuelle du Icrjuillet 1992 interdit en effet expres-sénient, sous peine des sanctions pénales réprirnant Ia contrefacon, Ia photocopie a usagecollectif sans autorisation des ayants droit. Or cette pratique scsI généralisée dans lesëtablissements denseignement, provoquant une baisse brutale des achats de Iivres. aupoint que Ia possibilité méme pour les auteurs de créer des nouvelles et de les faireéditer correctement esi aujourd hui menacée. Nous rappelons donc quen application des articles L 122-10 a L 122-12 du Code deIa propriete intellectuelle, toute photocopie a usage collectif. iiitegrale on partielte, dupresent ouvrage est interdite sans autorisation du Centre francais dexploitation do droitde copie (CFC, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris). Toule autre forme de repro-duction, intégrale ou partielle, est egaleinent interdite sans autorisation de Iéditeur. Si vous désirez &re tenu rCgulièreinent inforinC de nos parutions, II vous suffitdenvoyer vos nom et adresse aux Editions La DCcouverte, 9 bis. rue Abel-Hovelacque,75013 Paris. bus secevrex gra temens noIre bulletin La © Editions La Découverte & Syros. Paris, 2002.
  5. 5. S ommaireAvant-propospar Norbert Alter et Michel Poix 7 I. LA DWFUSION DE LINNOVATIONI. Linnovation un processus collectifambigu par Norbert Alter 152. Linnovation entre acteur, structure et situation par Dominique Desjeux 41 II. LE SENS DE LINNOVATION3. Innovation et contraintes de gestion par Pierre Romelaer 654. Sur 1 innovation par Danièle Linhart 105 III. CREATEUR, INVENTEUR ET INNOVATEUR5. Le role des scientifiques dans le processus dinnovation par Danièle Blondel 13 I6. Lengagement des chercheurs vis-à-vis de Iindustrie et du rnarchd: norines et pratiques de recherche dans les biotechnologies par Maurice Cassier 1557. Rdseaux et capacite collective dinnovation: lexemple du brainstorming et de sa discipline sociale par Emmanuel Lazega 183 IV. NOUVELLES PERSPECTIVES THEORIQUES8. Linnovation en education et en formation : topiques et enjeux par Francoise Cros 2139. Ce que ICconomie néglige ou ignore en niatière danalyse de linnovation par Dominique Foray 241
  6. 6. Avant—propos Norbert Alter et Michel Poix Lélaboration des connaissances en matière dinnovation sesitue actuellement au carrefour de plusleurs disciplines dessciences sociales et humaines. Un processus dinnovationsinscrit toujours dans une logique economique. Mais son déve-loppement ne peut être compris sans lanalyse sociologique desacteurs qui portent ce processus. Et Ia nature de leurs actionsdepend largement de Ia nature des dispositifs de gestion mis enceu vre. Les travaux présentés dans ce livre traitent donc Ia question deIinnovation de manière pluridisciplinaire, en sappuyant sur lesproblematiques de Ianthropologie, de léconomie, de Ia gestionet de Ia sociologic. Chacun scion des objets, champs et perspec-tives théoriques divers et parfois divergents, ces travaux abordentfinalement les cinq questions qui mobilisent toujours lesrecherches sur linnovation. Linnovation est une activité en relation forte aveclincertitude : les informations constitutives de lélaboration dunprocessus dinnovation ne sont pas totalement disponibles initia-lement. La decision et laction en matière dinnovation posentdonc clairement Ia question de Ia gestion de lincertitude et durapport au risque. A propos des questions concernant Ic finan-cement de linnovation, comme a propos de linvestissementpersonnel des acteurs dans ces dispositifs, ces themes mettent enevidence toute une série de paradoxes (pourquoi un acteursengage-t-iI dans des situations a risque, alors quil disposedavantages substantiels dans une situation établie ?) ou de diffi-cuités de modélisation (comment expliquer Ic <<pan>> dubanquier). Cest finalement a une question plus generale,
  7. 7. 8 LA DIFFUSION DE LJNNOVATIONconcernant Ia rationalité collective, du point de vue de lécono-miste, du gestionnaire ou du sociologue, que nous convie cettepremiere série de réflexions. Linnovation ne peut étre par ailleurs parfaitementprogrammée. Elle repose sur Ia créativité collective, laquellesinscrit dans des structures déchanges définies selon les critèrespropres a léconomie ou a Ja sociologie. Les analyses présenteesdans ce livre montrent ainsi que les capacites collectives diden-tification et dintégration de phénomènes complexes, aléatoiresou non prévus représentent une contrainte et une ressource essen-tielles pour linnovation. Elles indiquent également que linno-vation est soumise a des pratiques de gestion parfois créatives ouincrémentales, dautres fois erratiques ou dogmatiques. Danstous les cas, Ia question posée est alors celle des modalitésdapprentissage plus que celle de lélaboration de proceduresconcues comme rationnelles ex ante; mais répondre a cettequestion amène également a constater Iexistence de pheno-mènes inverses, ceux de I<< amnésie organisationnelle >>. Les themes du conflit, de Ia deviance et de laction collectivereprésentent le troisième ensemble délérnents de cette réflexionsur linnovation. La transformation des regles sociales, quelleconcerne par exemple des dispositifs de gestion, les relationsétablies entre services de recherche et management des firmes oules relations entre les firmes innovatrices et lEtat, pose nécessai-rement la question de Ia négociation, de Ia regulation et de Iatransgression des regles. On ne peut en effet penser Ia transfor-mation des normes sans déboucher sur lanalyse de volontés et decultures contradictoires. Cette question recoupe celle de léter-nelle rencontre entre les Anciens et les Modernes, mais les uns etles autres ne sont pas toujours ce que lon croit. Et surtout, lesacteurs eux-mêmes ne savent pas toujours qui et ce qui permet Iadynamique de linnovation. Lanalyse de Jinnovation est ainsi pensée en termes deprocessus systémiques et non de changements mécaniques. Elleintègre egalement Ia question des nouveaux acteurs et de leuremergence: une nouvelle technologie ne devient efficace eteffective quà partir du moment oü des acteurs en tirent un moyen
  8. 8. 9daccès a Iidentité ou a linfluence. Lanalyse de Ia distancecritique par rapport aux conventions établies représente ainsi Iundes éléments centraux de La comprthension des processusdinnovation cette distance représente le moyen de < réfléchir>>les pratiques et de renouveler les normes. Mais les conventionsétablies résistent aux processus dinnovation et peuvent setrouver dans un << monde a part >> qui ne règle finalement que peules processus décrits, lesquels disposent de regulations malconnues, voire clandestines. Enfin, si linnovation vise a améliorer les performances desindividus, des organisations et des firmes, Ia nature des perfor-mances obtenues est souvent ambigue et parfois paradoxale.Lévaluation des performances engendrées par Iinnovation, et Iaconstruction du cadre ddvaluation de ces performances sontainsi des questions essentielles mais les conflits dobjectifs, Iapolysémie des outils de mesure ou lévanescence des politiquescaractérisent largement Ia scene densemble. Plus encore, linno-vation ne peut être considérée comme un but en soi. Ces travaux mettent ainsi au centre de leurs investigations Iaquestion des processus >>, que ceux-ci habitent les firmes ou lesrelations entre firmes et marché. Laccent est mis sur les élémentsfavorisant ldmergence et Ia diffusion de Ia nouveauté, maisegalement sur son appropriation ou son rejet, par les acteurs,opérateurs ou consommateurs. Linnovation est analysée commeun facteur daccélération de La dynamique des firmes, cette accé-lération produisant des capacités dadaptation et danticipation,mais elles engendrent également des conflits de temporalité,entre programmes, acteurs et institutions. Du point de vue de Iaregulation sociale, 1 innovation représente ainsi une ressourceconsiderable, celle de Ia créativité, et un risque, tout aussiimportant, celui de Ia destruction des formes de Ia vie collectiveantérieurement établie. Les questions posées mettent laccent sur Iexistence dumouvement. Ce dernier prend (a forme dun déplacementpermanent de Ia valeur ajoutée au sein des mécanismes deproduction. II repose sur lapparition répétée de paradigmesinédits et de formes de rationalités différentes. Ldmergence
  9. 9. 10 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONdune economic fondée sur linnovation ne peut, des lors, serésumer a lémergence dun nouveau mode global de regulationsappuyant sur des structures, des politiques, des cultures et desrepresentations cohésives et durables. Au contraire, les acteurs etles observateurs se demandent constamment comment contrôlerce type de processus. La plupart des textes rassemblés dans ce livre ont étépresentes originellement dans le séminaire logiques delinnovation. Theories et pratiques organisé par lIMRI(Institut pour le management de Ia recherche et de Iinnovation)entre avril 1997 et mai 1999. Ils ont tous été débattus publiquernent par des représentantsde différentes disciplines académiques et par des praticiens.delinnovation (responsables dentreprises, experts de Ia R & D oudu financement dopérations de ce type, reprdsentants dinstitu-tions engagées dans des activités dinnovation). La participationdes acteurs de linnovation au dCbat sur Iinnovation representeen effet le souci fondateur de cc livre. Les perspectives présentées dans ces pages sappuient ainsilargement sur les analyses réalisées par les milieux profes-sionnels. On leur doit par exemple de souligner Ic role majeurjoué par les processus dapprentissage, de capitalisation desconnaissances et des modalités déchange entre partenaires dunméme dispositif de travail. De mOme, us questionnent Idmer-gence de structures de production post-tayloriennes a proposdorganisations dans lesquelles Ic mouvement a succédé a Iastabilitd. Ou encore, us interpellent directement Ia capacite demanagement des firmes et des institutions a propos de Ia coopé-ration. Lensemble de ces réflexions amène a comprendre les diffé-rentes dimensions que revêt Iinnovation. Cet ensemble faitégalement apparaItre de véritables convergences analytiquesinterdisciplinaires, même si ces convergences ne sont pastoujours explicites. Mais surtout, cc livre met en evidence quenmatière dinnovation, cc sont bien souvent les pratiques quidevancent les theories, lesquelles ont donc, plus encore dans ccdomaine quailleurs, a se rapprocher des pratiques.
  10. 10. II Chacun des textes reprend une partie des grandes lignesproblématiques qui viennent dêtre rappelées. Pour cette raison,ii a été difficile de les classer. Une presentation articulée autourde quatre themes abordés successivement a finalement étéretenue. Le premier consiste a définir Iinnovation comme unprocessus de diffusion de nouveautés, ce qui a finalement peu dechose a voir avec lidée habituellement associée au terme dechangement (textes de Norbert Alter et de Dominique Desjeux).Le second theme aborde Ia question des contraintes et des effetsdes politiques dinnovation, lesquelles amènent toujours, dunemanière ou dune autre, a sinterroger sur le << sens des activités >>collectives (textes de Danièle Linhart et de Pierre Romelaer). Letroisième theme concerne plus directement le <<métier>> dinno-vateur, et plus particulièrement les dispositifs et actions mis en euvre pour créer Ia nouveauté puis Iinscrire dans les pratiques(textes de Danièle Blondel, Maurice Cassier et EmmanuelLazega). Le quatrième theme représente un retour théorique surIa formulation même des questions de linnovation et amène aouvrir des perspectives de recherche en économie et en sciencesde Iéducation (textes de Françoise Cros et de Dominique Foray).
  11. 11. ILa diffusion de linnovation
  12. 12. 1 Linnovation: un processus collectif ambigu Norbert Alter Linnovation est une activité collective. Elle repose sur Iamobilisation dacteurs aux rationalités variées, souvent antago-niques. Et lanalyse des processus dinnovation, a Iintérieur desentreprises, montre que ce type de situation est devenu banal,commun: ii structure le contenu du travail, les relations etcultures professionnelles, tout autant que les contraintes deproduction. Cette perspective amène a revenir sur la problématique delinnovation: analyser un changement suppose de comparerdeux états, avant et apres Ia modification observée, alorsquanalyser une innovation amène a raconter une histoire, cellequi conduit — on ne conduit pas — de létat A a ldtat B. Maisraconter une histoire de ce type suppose daffecter a Ia durée unstatut central dans lanalyse et de sintéresser a des processusplus quà des situations, a des trajectoires plus quà des systèmes,et autant au hasard quà Ia causalité. Linnovation organisationnelle est par ailleurs spécifique:elle se déroule dans un univers hierarchique. Elle ne peut donctotalement être confondue avec linnovation de produit, qui sediffuse sur un marché, au moms parce quil existe, a lintérieurdes entreprises, une profonde ambiguItd: celle du sort réservéaux actions des innovateurs du quotidien, les opérateurs.
  13. 13. 16 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONINVENTiON ET INNOVATION Concevoir un univers social selon le principe de Ia diffusiondes idées et des pratiques plus que selon le principe des structureset des grands determinants nest pas une découverte. Tarde, ii y aplus dun siècle, expliquait que les sociétés se dévetoppaientselon le principe de l<< imitation >>. Cette idée, reprise ultèrieu-rement par les anthropologues diffusionnistes, privi légieIanalyse de Ia circulation des idées et pratiques nouvelles.Limitation, selon Tarde, représente lintégration dans lespratiques sociales dinventions initialenient isolées, indivi-duelles. Cest leur diffusion qui produit Ia société: faut partir de là, cest-à-dire dinitiatives rénovatrices,qui, apportant au monde a Ia fois des besoins nouveaux et denouvelles satisfactions, sy propagent ensuite ou tendent a sypropager par imitation forcée ou spontanee, elective ou incons-ciente, plus ou moms rapidement, mais dun pas regulier, a Iafacon dune onde lumineuse ou dune famille de termites>>[1890, I979, p. 3]. La diffusion des inventions amène airisi a dCfinir Ia structuresociale, apparente a un moment donné, comme le résultatdactions qui ne sont pas dCterrninées par un étatdu monde:<<Toute invention qui éclôt est un possible réalisé entre mille,parmi les possibles différents>> [ibid., p. 49]. La sociologie de Tarde amène ainsi a bien comprendre deuxéléments des de toute réflexion portant sur Iinnovatiou. Lepremier suppose de distinguer linvention, qui nest <<qu >> unecreation, de linnovation, qui consiste a donner sens et effectivitéa cette creation. Le second consiste a considérer que lusage fina-lement tire dune nouveauté nest ni prévisible ni prescriptible:11 est Ia réalisation dun <<possible >>. Linnovation na donc quepeu de chose a voir avec linvention. Celle-ci représente unenouvelle donne, Ia creation dune nouveauté technique ou orga-nisationnelle, concernant des biens, des services ou des dispo-sitifs, alors que linnovation represente lensemble du processussocial et économique amenant Iinvention a être finalementutilisée, ou pas.
  14. 14. LINNOvATION: UN PROCESSUS AMBIGU 17 Les travaux menés par les historiens permettent de distinguerparfaitement ces deux notions, et plus particulièrement le faitquil nexiste pas de relation déterminée entre une découverte etson usage. White [1962], par exemple, montre que le moulin a eau quicommence a être utilisé des le debut du Moyen Age nestlargement diffuse que sept siècles plus tard. Bloch [1935] met enevidence un phénomène comparable a propos de Ia charrue aroues. Pourtant, ces deux inventions sont profitables au plusgrand nombre : elles permettent daugmenter le rendement de Iaterre et Ia productivité du travail. Elles représentent donc, poten-tiellement, loccasion de mieux se nourrir et de mieux se vêtir, deconsacrer plus de temps aux loisirs, a lhygiene ou aux activitéscultuelles. La très grande lenteur du developpement de ces inven-tions sexplique par des raisons sociologiques et économiques.Lachat de lune et Iautre de ces techniques suppose de réunirdes capitaux importants; leur usage nécessite de disposer deproprietés foncières élargies; leur exploitation amène a répartirles résultats de Iexploitation selon des procedures collectivesencore ma! connues ; et leur banalisation est conditionnelle iifaut que Ies seigneurs acceptent de voir toute une partie de leursserfs sadonner a des tâches nouvelles. En dautres ternhes, lepassage de linvention a linnovation repose sur une transfor-mation simultanée des relations économiques, sociales et symbo-liques du terrain daccueil. Et cette transformation est infinimentplus tente que celle des potentialités offertes par le moulin a eauet Ia charrue a roues. Dans des circonstances beaucoup plus contemporai nes,comme le développement des nouvelles technologies dinfor-mation, Ia modernisation des entreprises, Ia mise en depolitiques de décentralisation, les progrès de lagriculture trans-génique ou ceux de Ia contraception, le même type de problèmepeut être observe : il nexiste jamais de relation mécanique entrelexistence dune potentialité et son usage par les hommes.Lensemble des recherches montre ainsi que les facteurs inter-venant dans Ia diffusion dune nouveauté sont varies. A Ia foisjuridiques, symboliques, stratégiques, économiques et culturels,
  15. 15. 18 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONleur nombre et leur interddpendance ne permettent pas de prévoirlissue dune nouveauté. La concurrence des rationalités inter-vient ainsi négativement ou positivement dans Ia diffusion dunenouveautd. Enfin, beaucoup de nouveautés ne se développent quepour une minorité de la population ; Ia diffusion peut ainsi êtretrès rapide mais ne concerner quune fraction de Ia population[Edmonson, 1961]. Ou encore, le prix a payer pour adopter uneinnovation peut ralentir sa diffusion et Ic revenu qui en estattendu accélérer au contraire sa diffusion [Griliches, 1957].Lanalyse de Ia diffusion dune invention est donc, tout autant,une analyse de sa non-diffusion.LA BANAL1TE DES ACTES INNOVATEURS Lanalyse dun processus dinnovation ne procède cependantpas exactement par imitation. EUe procède plutôt par accumu-lation dinnovations intermédiaires. Cette idde est bien connue. Ce qui permet a une invention dese développer, de se transformer en innovation, cest Ia possi-bilité de Ia rdinventer, de lui trouver un sens adapté aux circons-tances specifiques dune action, dune culture ou duneéconomie. Les anthropologues diffusionnistes out ainsi mis enevidence que les pratiques sociales nouvelles, quellesconcernent des cultes, des légendes, lusage doutils ou desavoirs agricoles, sont intégrées et transformées en même tempspar les populations qui y accèdent. La diffusion dune nouveauténe procède ainsi jamais purement par imitation [Boas, 1949].Dans tous les cas, ce qui est adopté nest pas a proprement parlerune pratique ou un élément culturel précis, mais, bien plus, leprincipe qui les fonde. Par exemple, dans les territoires du GrandNord canadien, on a appris a atteler les rennes en observantIattelage des chevaux. Graebner [1911] et ses collegues ont même mis au point uneméthode de recherche fondée sur Ianalyse des << traces laissées >>par Ia diffusion des nouveautés. Ils mettent en evidence Iexis-tence daires de pratiques sociales dont lorigine est commune(réalisée a partir du même centre) et se traduit par des modalités
  16. 16. LINNOvATION UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU 19de vie collective, des croyances et des pratiques économiquescomparables. Il s agit par exemple du complexe totemique >> en <<Australie, qui se caractérise par un habitat, des armes, des ritesfunéraires et une mythologie astrale. Mais les populationsnincorporent que rarement les traits dune pratique sociale oudune croyance dans leur totalité. Elles opèrent bien pluslargement une selection déléments dans un ensemble, ainsiquune deformation ou une adaptation aux pratiques locales. Ce type de perspective vaut tout autant dans les analysescontemporaines portant sur Ia diffusion des sciences et de Iarecherche et développement [Akrich eta!. 1988], que dans cellesportant sur les techniques [Desjeux et Taponier, 1991], ou lesorganisations [Alter, 1990]. Dans cette dernière perspective, les decisions de prises par les directions des entreprises pourtransformer Ic fonctionnement des structures de travail doiventêtre comprises comme des inventions et non des innovations.Pour prendre pied dans Ic tissu social daccueil, et pour être fina-lernent utilisées de manière effective, elles doivent faire lobjetdune appropriation par les utilisateurs, laquelle ne peut aucu-nement être décrétée. Mais cette phase d appropriation supposeune certaine durée, qui est celle du passage de Iinvention alinnovation. Elle se traduit par un certain nombre de découvertesintermédiaires réinvesties dans lusage de Ia nouveauté. Cest ccqui rend lactivité dinnovation, a lintérieur des entreprises,dune grande banalité. Smith en avait eu lintuition fondatrice: grande partie des machines employees dans ces manu-factures, le travail est le plus subdivisé, ont été originellementinventées par de simples ouvriers qui, naturellement, appli-quaient toutes leurs pensées a trouver les moyens les plus courtset les plus aisés de remplir la tâche particulière qui faisait leurseule occupation>> [1776, 1991, p. 77]. Cette banalité de Iacte dinnovation peut être aujourdhuiobservée dans deux perspectives. Tout dabord, ces actions sontfrequentes, parce quelles se reproduisent a loccasion desinnombrables modifications qui concernent autant les techniquesde production, les outils de gestion informatisés, les méthodes
  17. 17. 20 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONdévaluation du travail, les modalités de coordination entre acti-vitds, les activités de contrôle ou Ia definition de procedures. Surces différents plans et sur dautres encore, les processus quiviennent dêtre décrits se reproduisent, plus ou moms fidèlement,mais toujours dans cette situation de mouvement et dincertitudequi caractérise Ia trajectoire dune innovation. Ces situations sontégalement banales parce quelles concernent un grand nombredopérateurs. Et elles sollicitent directement leur activité dinno-vateurs. Lidée géneralement admise est que les innovateurs sontdes dirigeants ou des experts qui décident de Ia bonne manière dedéfinir puis de diffuser Iinnovation. Rien de tout cela ne sevdrifie dans les faits: linnovation est le résultat dune constel-lation dactions ordinaires. Ces formes de développement dune invention, observableségalement a propos du développement des activitCs commer-dales dans le secteur public, de lutilisation des scienceshumaines dans Ia gestion des entreprises, de lémergence deformes de management >>, de la gestion par projet,du ddveloppement de Ia polyvalence ou de Ia mise en place depratiques industrielles de type < juste a temps >>, font apparaItredes éléments suffisamment récurrents pour quil soit possibledidentifier les principaux éléments dun processus dinnovation.CROYANCES, PROCESSUS CREATEURS ET INVENTIONSDOGMATIQUES Au depart, une invention nest donc rien dautre quunecroyance en Ia réalisation de bienfaits par telle ou tellenouveauté rien ne permet de prddire efficacement le succès, lesformes dutilisation, les types de résistance ou Ia nature duprocessus de diffusion. Si ces croyances initiales permettentlemergence dun usage collectivement défini, il sagit de créateurs >. Si, au contraire, les croyances, appuyéessur le pouvoir hiérarchique imposent des usages, il sagitd<< inventions dogmatiques >>. Selon Ia distinction opérée par Boudon [1990], les croyancespeuvent être .conçues selon deux registres distincts. Elles sont
  18. 18. LINNovATION : UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU 21parfois des causes: jinvestis en nouvelles technologies, enformation ou en recherche parce que je crois que cest ndcessaire.Elles sont dautres fois des << raisons>> : croire en les vertus de telou tel dispositif technologique ou règle de gestion me permet deles acquérir et donc de parvenir a mes fins, jai donc de bonnesraisons de croire en leurs vertus. Par exemple, les business plans,qui consistent a établir des previsions pour un investissementdestine a innover, amènent les acteurs a agir en Ia matière commesils connaissaient assez bien a lavance le résultat de leurs opéra-tions. Les acteurs se prêtent généralement assez bien a ce type dedémarche même sils ne <<croient>> personnellement pas en sonefficacité, car Ia réalisation de ce plan est le seul moyen dobtenirles investissements quils sollicitent. ça nest donc que parlexpérience, par Ia pratique que ces croyances initiales petiventêtre ddpassées et laisser place a linnovation. Plus exactement,cest Ia pratique qui donne sens a une invention, en Ia trans-formant en innovation. Le développement de Ia micro-informatique est un exemple deprocessus créateur [Alter, 1985]. La technologie est mise enceuvre, au debut des années quatre-vingt, sans programmedensemble coherent, sans politique scientifiquement élaborée, unpeu <<pour voir >>, et un peu pour <<faire comme les autres >>.Pendant deux ou trois années, les ordinateurs sont utilisés mais nemobilisent jamais largement lactivité des personnes qui lespossèdent. ca nest quaprès cette période de latence, qui repré-sente de fait Ia durée nécessaire pour parvenir a imaginer desusages, que 1 invention technologique commence a se transformeren innovation technique, organisationnelle et sociale. Des cadres etdes secrétaires qualifiées commencent a élaborer et a diffuser desusages qui nont pas été pensds par les organisateurs. II sagit parexemple de banques de données concernant les specifications deproduits ou de clients, de possibilités de transferts de fichiers, deréalisation dactivités en réseau ou de traitements statistiqueslocaux. Ces exemples matérialisent lappropriation de Ia tech-nique, cest-à-dire Iaction qui consiste a Iui donner sens et effi-cacité. Mais ce type daction bute sur lordre établi en matière dediffusion et de production de 1 information. Par exemple, Ia réali-
  19. 19. 22 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONsation dactivités entre pairs, en amène a <court- les hierarchies intermédiaires; Ia réalisation de statis-tiques au plan local amène les opérateurs a prendre leurs distancespar rapport a linformatique centrale. Bien évidemment, les repré-sentants de Ia hidrarchie intermédiaire et de linformatique centraledéfendent les regles établies, se dCfendent de linnovation. Aprèsquelques années de fonctionnement selon ce registre, les directionsdes entreprises interviennent alors dans ces domaines elles auto-risent certaines pratiques nouvelles, en interdisent dautres,obligent les services qui ne étaient pas mis>> a suivre lechemin ainsi balisd. De fait cues institutionnalisent Iinnovation:elles arrêtent le processus a un moment donné pour le cristallisersous forme reglementaire et pour redéfTinir le cadre de Ia sociabilitéprofessionnelle. Les directions, lorsquelles acceptent que Iinno-vation prenne pied, Se démeuent ainsi dune partie de leurs prCro-gatives en matière de contrôle, au profit dun renforcement de leurcapacité dévaluation et de decision expost. Un processus créateur sappuie ainsi sur cinq dimensions,intrinsèquement liées: — une transformation du contenu de la decision initiale; Iemergence dinnovateurs du quotidien, qui donnent sens etutilité a linvention; — une capacite, de leur part, a critiquer Iordre établi et a Icmodifier; — un investissement en créativité; — une capacité a tirer parti de ces comportements de Ia part desdirections, et donc une capacité a remettre en cause les decisionsinitiales. A linverse de ce type de processus, les inventions dogma-tiques demeurent figées sur les croyances initiales. Les mesuresde reclassification des personnels des entreprises publiques, dansles années quatre-vingt-dix [Alter, 2000], sont un exemple decette démarche. Les critères de classification des emplois, lesméthodes ddvaluation des operateurs ainsi que le calendrier dedéveloppement de cette nouvelle politique sont mis en euvre demanière rigoureuse, selon des ressources et des objectifs parfai-tement définis. Les experts en Ia matière laissent peu de place et
  20. 20. LINNOVATION UN PROCESSUS AMBIGU 23de temps aux salaries pour discuter de ces différents aspects. Ladurée de ljnnovation sarrête en fait au moment même oiilinvention est mise en : elle se diffuse de man ière autori-taire, sans aucunement être réinventée, appropriée locatement.Le phénomène dinstitutionnalisation décrit dans le casprécédent est ici totalement absent: Iinstitution napprend rienpuisqueIle ne laisse pas Ia main aux << utilisateurs>> ; Ia durée duphénomène de diffusion ne correspond ici quau temps néces-saire a La mise en de Ia nouveauté. Mais rien ne sy rein-vente, ii ne sagit done pas dun processus dinnovation.Lavantage de ce type de situation, pour ceux qui Ia promeuvent,est que Iaffaire est politiquement assez simple: verrouillant dudebut a Ia fin lensemble du dispositif, die nest pas confrontéeaux pratiques dinnovateurs critiques, pas plus quelle ne setrouve amenée a remettre en question ses croyances initiales. Dumême coup, Ia situation correspond a Ia misc en place dundogme, dune croyance imposed de manière autoritaire. Parailleurs, linvention demeure a létat dinvention: dIe ne setransforme pas en innovation pour les raisons suivantes: — La nature de la decision initiate, concernant les proceduresa mettre en les niveaux et nature de classification, et lesprincipales formes du projet ne se transforment pas: il nexistepas d institutionnalisation des pratiques développées par Ia basecar celles-ci sont encadrées par un appareil de gestion vigilant,attentif a toute pratique troublant le déroulement dun chan-gement concu comme parfait des Ic depart. Les pratiques locales,clandestines, sont au contraire considCrées comme des formes derésistance ou dincompréhension a légard du projet. Dans cccadre, il nexiste quune faible tolerance de La part du mana-gement. Aucun utilisateur ne se transforme, de cc fait, en info-vateur, Ic risque encouru étant a Ia fois celui de <<faireet a Ia fois ceiui de ne rien tirer de cc type de comportementpuisque lorganisation n<< apprend pas >>. — Le conflit avec iordre établi nest pas pris en charge par lesinnovateurs mais par les décideurs. Autrement dit, les dirigeantsbousculent les conventions établies antCrieurement pour faireavancer leurs projets mais its agissent sous forme de < décret>>:
  21. 21. 24 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONus décrètent dimposer Ia nouveauté quils ont élaborée alensemble du corps social. Mais, bien évidemment, ils nedécrètent pas une << innovation >> puisque leur idée nest ni trans-formée par les pratiques des utilisateurs, ni amendée par eux-mêmes, après analyse de ces experiences. — En revanche, imposer des usages amène a produire descomportements conformistes, a faire tenir aux individus des rolesen lesquels its croient finalernent assez peu, ou en tout cas des rOlesqu i Is n investissent jamais activement. Ces comportementspermettent bien a Ia nouveauté dhabiter le corps social, de prendreeffectivement pied dans les pratiques, de regler autrement lescomportements organisationnels. Mais ces comportements nedonnent pas pour autant une signification bien claire de lutilité desnouvelles procedures; au contraire, us arnènent les acteurs a syinvestir un peu comme dans une comCdie dans laquelle its sesentent, en tant que personnes, parfaitement étrangers. — Le résultat de ce processus est que les croyances demeurenten leur état initial, faute de pouvoir être critiquées, et finalementrapprochees du reel. Associées au pouvoir dirnposer despratiques, elles deviennent des dogmes, des croyances formuléessous forme de doctrine et considérées comme des vérités fonda-mentales et incontestables. Dans ces situations, les decisions ont toutes les chances depasser largement a côté de Iefficacité recherchée, comme le sontles pratiques du même type que Doise et Moscovici [1984]rappellent a propos des grands échecs militaires des Etats-Unis.Souvent, ces échecs sont lies a des decisions qul disposent destrois caractéristiques suivantes: une croyance indiscutée en Iamorale inhérente au groupe (même siI est amené a faire souffrirdautres groupes, cest au nom de Ia morale) ; linterdiction de Iadissidence a Iintérieur du groupe et Ia recherche constante de Ialoyaute des membres; Iillusion partagée de lunanimité car leséventuels membres critiques sautocensurent. Ces deux situations mettent finalement en evidence quunprocessus dinnovation a peu de chose de chose a voir avec Ia conduite du changement >>, concu des le depart comme << boa>>et équipé en consequence.
  22. 22. LINNOVATION: UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU 25LES ETAPES DUN PROCESSUS L innovation représente un processus, et non pas un <effet>>direct et immédiat dune nouvelle donne sur le tissu économiqueetsocial dun milieu donné. Plus encore, ce processus na nen delinéaire. Schumpeter a identifié un processus en trois étapes [1912].Dans un premier temps, des individus << marginaux par rapport >>aux logiques du circuit économique classique élaborent descombinaisons a risque; dans un deuxième temps, Iorsque cespratiques représentent des possibilités de profit évidentes, des<<essaims dimitateurs>> reproduisent et amdnagent les innova-tions, créent des << grappes dinnovations secondaires ; dans un >>troisième temps, de nouvelles regles du jeu économique stahl-lisent linnovation et réduisent Ia poussée innovatrice. A proposdu développement dinventions aussi diverses que les achatsalimentaires, vestimentaires et culturels [Katz et Lazarsfeld,1955], un nouveau médicament [Coleman eta!., 1966], Ia stéréo-photographie [Becker, 1982], un type daquaculture [Callon,1986] ou Ia micro-informatique [Alter, 1985]; les sociologuesretrouvent toujours des étapes caractérisant le déroulement duprocessus observe. Ce processus a souvent été formalisé dans Ia célèbre courbelogistique en peu dusages au depart avec seulementquelques pionniers ; beaucoup dusages ensuite, avec les imita-teurs, et de nouveau peu dusages a Ia fin, ou parce que le marchéest saturé, ou parce quil touche les << réfractaires >. Cette courbea largement été critiquée. Notamment parce quelle fait lhypo-these que la population des utilisateurs est parfaitementhomogene et strictement définie numériquement [Sorokin, 1937 ; Boudon et Bourricaud, 1982]. Elle oublie également quetoute invention ne se traduit pas par un processus dinnovation:elle peut parfaitement demeurer enkystée dans le tissu social.Mais cette courbe, observée dans une perspective non strictementstatistique, représente le grand avantage de mettre en evidencequun processus dinnovation suppose, a un moment donné(lorsque les imitateurs sengagent dans le processus), une
  23. 23. 26 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONinversion des normes sociales: ce qui était concu initialernentcomme marginal, voire deviant, devient alors une nouvellenorme sociale et économique. Que ce soit donc dans le domaine de lorganisation ou danscelui de Iusage dun produit par des consommateurs, Iaboutis-sement dun processus dinnovation correspond ainsi toujours,dune manière ou dune autre, a Ia production dun nouveaucadre normatif.RAPPORT A LORDRE ET INVERSION DES NORMES Ce phénomène est certainement lun des plus passionnants deIa sociologie de linnovation, car ii amène a réfléchir a Ia facondont des comportements I ndi viduels minoritaires transformentdes conduites collectives et construisent progressivement desnormes. Lidée est relativement évidente et Ianalyse des phénornènesde mode [Hurlock, 1929] lillustre parfaitement: Ia tenue vesti-mentaire est bien le résultat dun choix individuel; mais cettetenue correspond généralement a une norme en Ia matière ; cestJaddition de ces choix individuels qul produit Ia norme ; mais, aun moment du processus de diffusion de Ia mode, une niinorité aconstruit Ia norme. Létude du choix des prCnoms au XXe siècleen France analyse explicitement des phénomènes de ce type[Besnard, 1979]. Elle met egalement en evidence le caractèrecyclique des modes. Le choix de nouveaux prénoms est fait parles categories sociales supérieures ; elles renouvellent ces choixpour se distinguer des autres categories sociales, qui les imitent.La mode correspond ainsi a des cycles de diffusion dunenouveauté, traduisant une tension entre Ia volonté dimitation desuns et Ia recherche de distinction des autres [Simmel, 1904]. Dans tous les cas, linnovation suppose bien une inversion desnormes. Cette inversion suppose quà un moment donné lesporteurs de linnovation aient gain de cause par rapport auxtenants de lordre établi. Et ce que montre lensemble desrecherches est que les porteurs de linnovation ne negocient pas
  24. 24. I LINNovATION: UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU 27leur projet, quils pratiquent bien plus largement le fait accompliou Ia deviance. Léconomie de lentreprise, au même titre que les systemesdinformation ou que les canons de Ia musique, obéit plus a cettepression transgressive quau ddroulement rationnel de change-ments programmes. Pourquoi? Pour deux raisons finalementassez simples. La premiere tient au fait que Ion ne peut jamaisanticiper parfaitement lusage qui sera faiL dune nouvelleressource, quelle que soit sa nature. Ce qui lui donne sens et effi-cacité est bien plus Ia manière de sen servir que les espérancesque lon peut avoir en Ia matière. EL cette faiblesse des anticipa-tions conduit a maintenir les regles, normes et coutumes en place,ainsi que les critères définissant le <<bien La seconde tient aufait que les innovateurs, tout en transgressant les regles onttoujours a Iesprit lidée dun <<autre bien >>. Becker [1963]montre par exemple fort bien que les premiers musiciens de jazz,les <<francs tireurs >>, ont le souci permanent de linscription deleurs dans Iinstitution musicale: us utilisent des modesde composition, définissent des durées, et tissent des relationsleur permettant de faire de leur musique une musique finalementacceptable par les conventions. Toujours est-il que le développement de linnovation procèdeselon Ia politique du fait accompli, et selon Ia logique dedeviance. Pour cette raison, les innovateurs sont toujours, a unmoment donné du processus, considérés comme des êtresatypiques. Lintuition des entrepreneurs schumpétériens choqueainsi Ia démarche des banquiers << rationnels >>, les premiers utili-sateurs de Ia micro-informatique bousculent les tenants de1 informatique centrale, les premiers musiciens de jazz choquentles défenseurs de Ia musique conventionnelle, les <<dissidentsassurent le développement de nouvelles pratiques agricoles enAfrique [Balandier, 1974], les dirigeants qui ne sidentifient pasa leur role modernisent les entreprises [Chandler, 1962], etc. On ne peut ainsi pas penser linnovation sans penser lesqualités spécifiques des innovateurs, ces personnes et cesgroupes qui savent transformer les institutions en les trans-gressant. Leur influence est directement liée a leur capacité a
  25. 25. 28 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONsupporter Ia position de <<minorité active>> [Moscovici, 1976].Un processus dinnovation suppose quune nhinorité parvienne amodifier lordre que respecte Ia majorité, alors que lon admetgénéralement que ce sont les normes et representations de Iamajorité qui guident Ic comportement densemble. II sagit alorsde comprendre ce qui permet a une minorité de convertir unemajorité. Moscovici explique que Ia minorité doit être<<consistante >>, cest-à-dire peu sensible au jugernent de IamajoritE, et être prête a vivre Ic conulit pour faire valoir son pointde vue ; die doit egalement trouver dautres critères de validationde son point de vue que ceux qui sont habituellement utilisés parIa majorité ; elle doit enfin disposer darguments suffisammentcohérents pour avoir << raison dun point de vue cognitif. >> Cette capacité est généralement liée au fait que les innovateursnappartiennent pas a un seul univers culturel mais a plusieurs.Cest ainsi bien parce quils sont au moms en partie <<etrangers>>[Simmel, 19081 a leur milieu dappartenance ou[Merton, 1949] quils disposent de cette ressource. Leur fonctionconsiste alors a être les passeurs, les relais, les portiers et, plusrécemment, les marginaux-sécants [Jamous, 1969] ou les traduc-teurs [CalIon, 1986] entre deux univers. Cest laction répetée deces acteurs qui donne finalement sens a une invention, qui permetde Ia transformer en innovation. Du même coup, Ia transgression des règles nest finalernent pasaussi scandaleuse que Ion pourrait initialement le supposer,puisqueIle représente une sorte danticipation sur le develop-pement des institutions. Mais ce développement nest que potentiel,ii suppose que ces rnêmes institutions soient capables dintégrer ou,en tout cas, de tenir compte de cette dimension creative et critiquepour transformer leurs pratiques et leurs normes.DEVIANCE ET ORGANISATION Le problème, a lintérieur des entreprises, est quil nexistebien évidemment pas despace pour rCaliser ce type daction.Linnovation se heurte au contraire a Iidée même dorgani-sation. Toute organisation, quelie que soit sa forme (bureaucra-
  26. 26. LINNOvATION: UN PROCESSUS COLLEcTIF AMBIGU 29tique, matricielle, post-fordienne ou adhocratique), a en effetpour objectif de réduire les incertitudes du fonctionnement de íastructure en prevoyant le mieux possible Iinfluence des diffé-rentes variables de Iaction sur le rdsultat final. A Iinverse,linnovation se diffuse lorsque les conditions de planification, destandardisation et de coordination laissent suffisamrnent de jeupour que des initiatives imprévues puissent être prises. Ainsi, plus un univers professionnel est organisé et moms lesnouvelles pratiques disposent de place pour se diffuser, sauf acroire que Ia diffusion puisse être décrétée. Les entreprises setrouvent alors devant un paradoxe constant entre la nécessité desorganiser, ce qui suppose de réduire les incertitudes du fonc-tionnement densemble, et Ia nécessitd dinnover, ce qui supposeau contraire de disposer dune capacité collective a tirer paili deces incertitudes. La deviance, dans ce cadre, représente unedimension centrale de Iaction entrepreneuriale, mais elle nestpas pour autant, pas plus ici quailleurs, conçue comme uneressource du système social. On <<fait plutôt avec >>, mais sanstrop le dire. Becker [1963] définit le terme de deviance selon trois per-spectives. Tout dabord, Ia deviance est une notion relative : dansun même ensemble social, les normes de comportement ne sontpas toujours identiques. Mais ça nest pas pour autant quel<< autre>> sera considéré comme deviant : on peut parfaitementaccepter que son voisin nait pas les mêmes comportements enmatière educative ou cultuelle. Pour le considérer commedeviant, II faut quil soit sanctionné, ou au moms quil encoure lerisque de sanction : par exemple, ii peut battre ses enfants et/ouappartenir a une secte. Mais La sanction est elle-même relative alespace et au temps dans lesquels se développe une pratiquedéviante: bien évidemment, dans certaines regions du monde,battre ses enfants peut être considéré comme une chose normale,au même titre que lappartenance a une secte. La deviance est parailleurs une <<carrière >>, un apprentissage identitaire qui amèneprogressivement un individu ou un groupe a se définir selon ceregistre, malgré les sanctions quil encourt: appartenir a unesecte est par exemple aussi <<structurant>> que dy renoncer.
  27. 27. 30 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONMais surtout, explique Becker, Ia deviance ne se définit pas prin-cipalement par des actes, mais par les jugements portés a leurpropos: tant qu.un type dacte nest pas explicitement identifiéau crime ou a toute autre forme de transgression des règles, ii nepeut être nomrné deviant >>. Ces trois dimensions peuvent être utilisées pour envisager lecomportement des innovateurs dans les organisations [Alter,2000]: — Beaucoup dopCrateurs jouent sur Iapplication des regles,et pas seulement les innovateurs. Mais une bonne partie de cescomportements est considérCe comme <<normale>> (Ia norme sesubstitue en loccurrence a la regle) parce quelle représente lemoyen de travailler plus efficacement [Reynaud, 1989]. Lasanction des activités déviantes est done bien relative a lespaceet au temps de son exercice. Mais cette relativitC nest pas stable:les changements incessants des politiques dentreprise, enmatière de gestion et de contrôle, amènent des individus et desgroupes, et plus largement des pratiques professionnelles toutentjères a se retrouver brutalement en situation déclarée dedeviance, alors quelle ne Iétait pas pendant une longue durée.Par exemple, un jour arrive oü on decide tout a coup de consi-dérer que le des lignes budgétaires ou les<<courts-circuits de Ia hiCrarchie doivent faire Iobjet de sanc-tions, alors que ces pratiques étaient jusque-Ia considéréescomme de judicieux amenagements des regles formelles. — Contrairement aux joueurs de jazz ou aux fumeurs de mari-juana dCcrits par Becker, Ia deviance en entreprise nest pas aproprement parler une carrière II existe bien une découverteprogressive des avantages de Ia deviance et Ia construction de >repères identitaires de ce type mais, Ia plupart du temps, lesacteurs des organisations demeurent ambivalents par rapport a cetype de positionnement: us savent aussi respecter bon nombredautres regles, us savent egalenient arrêter de les transgresser,au moms par effet de lassitude, on y reviendra plus bas. (Cetteambivalence vaut peut-être tout autant pour les deviants décritspar Becker: leur <<carrière >>, en Ia matière, ne concerne certai-nement pas lensemble de leur rapport a là société.)
  28. 28. LINNovATION : UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU 31 — Mais cest surtout sur Ia dernière dimension de Ia definitiondu concept de deviance que Ia distinction doit dtre faite. Les juge-ments, traduits par une sanction, portés sur les activités ddviantesdes innovateurs sont rares, toute une sdrie de mesures se situanten aval de Ia <faute>> pour limiter ce type de decision: répri-mandes en face-a-face, rappels a lordre dans lequipe, menacespour ldventuelle répdtition du comportement, sdminaire deformation, communication interne, etc. Les innovateurs nesubissent ainsi pas toujours Ia sanction de leur action, lorsquelIeest ddviante. On pourrait alors dire quils ne sont pas deviants, ceterme supposant Iexpression dun jugement, dune sanctionnegative portde a lencontre de leurs actions. Mais du point devue de leur propre subjectivitd, les choses peuvent être analyséesautrement : moms Ia sanction effective de leur action est certaine,plus us se trouvent amends a agir selon des perspectives qui nesont ni legales ni parfaitement tolérées. us se trouvent dans Iasituation a risque, celle de Ia personne qui a transgressd Ia Ioi etsait donc queIIe peut faire Iobjet de sanctions, mais ne sait ni aquel moment ni selon quels critères. Plus encore, Ia sanction nese traduit gdnéralement pas par une decision, mais par Ia cons-truction progressive dune <<reputation>> qui peut, a Ioccasion,nuire a celui qui ne se comporte pas de manière conforme. Pources deux raisons, Ia deviance ordinaire, celle qui est vécue dansles situations de travail, est toujours productrice de quelqueinquietude, et parfois danxiétd. Bien évidemment, certaines de ces pratiques se trouvent fina-lement institutionnalisées, elles acquierent de ce fait droit de cite.Mais linstitutionnalisation ne regle pas sdrieusement ceproblème, et pour trois raisons: — Tout dabord, elle reprdsente un apprentissage qui se traduittoujours, pour les innovateurs, par un retour a Ia regle: dans lecas de Ia micro-informatique, les innovateurs se trouvent ainsi<<recadrés >>, mdme si ce nouveau cadre integre en partie lespratiques qu us développaient spontanément. Dorénavant leurspratiques sont obligatoires et contrôlées. Et pour retrouver lauto-nomie dont ils disposaient antérieurement, us doivent a nouveau,dans dautres domaines, exercer leurs capacités dinnovateurs.
  29. 29. 32 LA DIFFUSION DE LINNOVATION — Cette forme dinvestissement au travail est rendue possiblepar le fait que les opérateurs nont pas affaire a une innovation,mais a une série dinnovations qui senchaInent. Les acteurs quise sont investis dans linnovation en matière de micro-informa-tique se retrouvent plus tard dans les questions de marketing, degestion des ressources humaines ou de qualite. Linnovation,dans le domaine des organisations, ne peut ainsi être concuecomme un moment particulier mais comme un mouvementpermanent dans lequel les structures et les regles de travail nesont jamais stabilisées [Alter, 2000]. — En tout état de cause, Ia durée que suppose une règle pourse transformer est largernent suffisante pour créer an décalageentre les pratiques et les lois, et punir ainsi aujourdhui ceux quidemain pourront être considérés comme lavant-garde, céléhréea ce titre, de Ia modernisation. Bien évidemment, le fait quuninnovateur alt réussi une operation finaiement jugée coninieimportante, en matière de micro-informatique ou dans un autredomaine, peutfaire lobjet dune sanction positive. Mais, toutautant, cette action pouvait faire lobjet dune sanction negative. Dans une situation non hierarchique, celle dun marché, Iadiffusion dune innovation représente déjà quelques dimensionsparadoxales, bien mises en evidence dans les travaux deMoscovici rappelés ci-dessus. Dans le cas des organisations, leproblème de Ia conversion dune majorité par une minorité estrendu encore plus difficile puisque les innovateurs doiventparvenir a convertir les directions a leurs representations,lesquelles deviennent a leur tour les vecteurs de linnovation, enIa diffusant auprès des autres opérateurs, ceux qui navaient pas,jusque-là, utilisé Ia nouveauté.LINVESTISSEMENT DES PETITS !NNOVATEIJRS Si les innovateurs du quotidien sont bien des innovateurs,cest quils investissent eux aussi, mais selon des registres qul nesont pas ceux des entrepreneurs classiques. La nature des efforts mobilisés dans le cadre de Ia diffusiondune nouveauté est variée. Prenons lexemple des opérateurs
  30. 30. LJF4 PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU 33dune banque. La succession de transformations réalisées aucours des quinze demières années, tant dans le domaine techno-logique qu organisationnel, le renouvellement incessant desproduits, des politiques de vente et des politiques de gestionamènent globalement les opérateurs a seMais cette evolution positive sassocie a un cofit, qui peut êtreanalyse dans plusieurs perspectives simultanées. La competence devient collective, aucune personne nedisposant seule de lensemble des connaissances nécessairespour réaliser toutes les operations de son poste de travail. Cettesituation suppose donc, pour chacun, de developper des relationsde cooperation avec les autres, relations développées sous formede réseaux. Lanalyse de ces configurations rime depuis longtemps aveccelle de linnovation. katz et Lazarsfeld [op. cit.] mettent ainsi enevidence le poids des réseaux dinfluence dans les choix desfemmes du Middle West américain a propos des achats alimen-taires et vestimentaires, ou des positionnements concernant lesaffaires politiques et le cinema. A propos de Ia prescription dunnouveau médicament, Coleman et at. [op. cit.] illustrent parfai-tement le caractère hétérogene dune population et donc lesmécanismes complexes dadoption dun nouveau médicament:les médecins innovateurs et influents sont ceux qui ont garde unerelation étroite avec le milieu hospitalier et lunivers de Iarecherche ; us disposent globalement de réseaux de relations pluslarges et plus denses que les autres. Ils ont Ia même fonction de >> que cette minorité de fermiers << specialisee >> sur lescontacts avec les autres regions et pays, alors que Ia rnajoritécantonne ses relations aux contacts de voisinage [Hagerstrand,19651. Plus récemment, les travaux de CalIon [1988], de Latouret Woolgar [1988] ont largement developpé cette thematique, quiretrouve Ia problématique de lanalyse structurale [Lazega,19961. Ces perspectives permettent de penser les relations socialescomme un échange, léchange permettant lengagement dans lesrelations. Les echanges entre operateurs se traduisent par unesorte de don et de contre-don generalises, plus trivialement
  31. 31. 34 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONnommés .xenvoi et renvoi dascenseur >>. Ce qui est donné danscet espace est de nature variée: ii sagit tout autant de soutienmutuel a caractère affectif, de transmission dinformations direc-tement professionnelles, de <<trucs>> concernant Ia manière desy prendre avec tel client ou tel chef, de réflexions sur le sens adonner a une decision de gestion prise par la direction. Ceséchanges obéissent dassez près a ceux que Mauss [1950] adCcrits apropos de Ia théorie du don. Mais us nont que rarementIallure dune sorte de solidarité immediate, stable et insensible alintérêt que represente, ou que ne represente pas une relation dece type. Les échanges nécessaires a Ia cooperation représententainsi un veritable <<travail >: us supposent dentretenir unréseau, de demeurer vigilant quant a Ia confiance que lon peutaccorder a telle ou telle personne, de savoir aussi entrer en conflitou de faire mauvaise reputation a celui qui ne paslascenseur>> ou qui utilise les informations contre celui qui les adonnées. Dans lensemble, les relations de travail deviennentainsi a Ia fois plus denses, plus affectives et plus nouées (par effetdinterdépendance) entre les différents acteurs [Alter, 2000]. Le coilt de laction innovatrice est donc dordre relationnel.Mais ii est egalement dordre cognitif, et sur deux plans distincts.Le premier concerne Ia comprehension, puis lintegration dansles pratiques professionnel les quotidiennes, de connaissancestechniques, dont lobsolescence a radicalement transformé Ianotion même de competence, pour les emplois qualifies. II nesagit plus de connaItre un certain nombre dinformations, degestes professionnels ou de normes relationnelles pour êtrecompetent. II faut, bien plus, être capable de mobiliser cons-tamment de nouvelles donnes sur ces trois dimensions. II faut enquelque sorte parvenir a les concevoir comme un flux et non pluscomme un stock. Lautre dimension de linvestissement cognitifconcerne linterprétation des regles. Parce quelles sontlargement <<dyschroniques>> [Alter, 2000], les regles sont pluscontradictoires, paradoxales ou obscures qu antérieurement.Elles supposent donc dêtre interprétées: que veulent-<< us>>réellement? Cette politique est-elle durable? Comment fairepasser un dossier important que lon naurait, réglementairement,
  32. 32. U INNOVATION: UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU 35jamais dii traiter ? Comment réussir, surtout, a prendre des initia-tives et des risques sans retombées negatives? Tous ces coiits doi vent être considérés comme desinvestissements: ce sont ceux que les acteurs mettent enpour parvenir a agir, a sapproprier linnovation. Mais ces coiits,si lon demeure dans cette terminologie économique, sont parfoistellement élevés quils sont plus importants que le bénéfice queIacteur peut en tirer : est-il finalement bien utile de consacrer dessemaines entières a tenter de faire passer sa conception deschoses? Est-il bien rationnel, et plus généralement raisonnable,de se fatiguer a mettre en ceuvre des operations qui ne sont mémepas demandées par Ia direction ? Est-il finalement coherent de seconsidérer comme un petit entrepreneur, a lintérieur deIentreprise? Formulée de manière moms utilitariste, Ia mêmeidCe signifie que lacteur, même sil ne calcule pas toujours sesinvestissements et les <<retours>> qu ii en tire, ne dispose pasdune capacité a agir infinie. Celle-ci est limitée parce quellereprésente un effort cognitif, relationnel et émotionnel qui peutparfois et, dans les situations les plus mouvementées, souvent setraduire par Ia lassitude [Alter, 1993], qui consiste a preférer Iatranquillité et le role a lincertitude ou aux turpitudes de laction. La problématique du coOt representé par laction amène ainsia prendre en compte lapprentissage, par les acteurs, dunecapacite a sinvestir ou a se désinvestir de laction.LA DISTANCE Linnovation ne peut donc être analysée, a lintérieur desentreprises, seulement comme un <<apprentissage organisation-nel>> qui ne reprdsente que les <<traces>> de Iaction [Argyris etSchön, 1978] ou un <<apprentissage collectif >> [Reynaud, 1989;Friedberg, 1992] qui représente Iaction elle-même. Linnovationcorrespond tout autant a un apprentissage qui touche a Ia culturedes acteurs [Sainsaulieu, 1988], et plus prdcisement a Ia distancequils prennent par rapport a leurs propres et actions[Giddens, 1984 ; Dubet, 1994].
  33. 33. 36 LA DIFFUSION DE LINNOVATION Cet apprentissage se traduit dabord par un élargissement descapacites darbitrage en matière de rapport au travail. 11 nestaujourdhui plus très sérieux de distinguer, dans une structureprofessionnelle donnée, des groupes dacteurs <<mobilisés>> ou<<non mobilisés >>, <<résistants ou actifs >> << En fait, chacundentre eux va et vient entre ces différentes positions. Même auniveau individuel, on constate ainsi quun .acteur peut parexemple parfaitement sinvestir activernent dans une positiondinnovateur (par exemple a propos des nouveaux produits dansIa banque), tout en sopposant par ailleurs a linnovation (parexemple Ia mise en de nouveaux moyens de contrôle delactivité), et en tenant, sur dautres plans encore, une positionstrictement conformiste (par exemple les méthodes de gestiondes ressources humaines). Chacun semble ainsi capable de tenirdes positions <<réfléchies >>, de mettre en des comporte-ments qui ne peuvent être expliques que par les Iecons que lesacteurs tirent de lexpérience répétée des processus dinnovation,et des investissements que représente Ic fait dy participer. Ce nesont donc pas les positions sociales qui expliquent les comporte-ments mais Ia distance que les acteurs prennent par rapport aleurs investissements cognitifs, affectifs et relationnels. Cette capacité représente une competence sociale. Elle permetaux acteurs de mieux comprendre Ia nature des processus dinno-vation, et elle leur permet, surtout, de comprendre que leur parti-cipation représente un risque, la lassitude, et dans certains cas ccque Ion nomme Ia souffrance La distance les amène ainsi asinvestir avec quelque mesure. Cet apprentissage fait émerger deux problèmes majeurs, dupoint de vue du développement de linnovation dans les firmes. Dorénavant, la possibilité de transformation dune inventionen innovation nest pas seulement Iiée a Ia nature du terrain socialdaccueil mais, bien plus encore, au moment cue apparaIt surcc terrain et a Ia situation biographique des acteurs qui sytrouvent. Par exemple, si les opérateurs sont lasses dentre-prendre ou, bien stir, sils sont lacible dinventions dogniatiques,ils ne participeront pas activement au développement de telle outelle nouveauté.
  34. 34. LINNOVATION: UN PROCESSUS COLLECTIF AMBIGU 37 Mais surtout, Ia <<résistance au changement>> ou plussimplement Ia position dextériorité des acteurs par rapport acertaines nouveautés ne se << voit pas >>, ou iie se voit que mal. Lesacteurs ont en effet aussi appris a tenir leur role de manièreconformiste ils appliquent a la lettre les procedures prévues parune invention, mais us ne croient pas pour autant en son utilité,et ils ne Iinvestissent aucunement du sens que permet Iactiondappropnation. us ne contestent donc que rarement de manièremanifeste leur opposition a une nouveauté. Le seul critèredévaluation sérieux, en Ia matière, est donc danalyser Ia naturede leur implication. Si elle nest que formelle, Iinventiondemeure a Ietat dinvention, une sorte de dépourvu desens. Le problème est que les directions des entreprises sesatisfont trop souvent du fait quune nouveautd soit <<passée >>,quelle ait été institutionnellement acceptée, sans trop savoir Sielle est productrice de sens et donc dutilité.CONCLUSION La problematique de 1 innovation apparaIt finalement commebien spécifique par rapport a celle du changement. Analyser unprocessus amène a considérer les actions dune part et les formesde la vie sociale dautre part comme relativement indépendantes.Les unes et les autres nobéissent ni a la même temporalité ni auxmêmes contraintes de sociabilité. Leur rencontre se traduit,souvent, par un deficit de regulation, par lexistence dunetension constante. Cette tension est parfois traitée de manièrecreative, dautres fois de manière dogmatique, mais jamais demanière convenue. Cette problématique ne se substitue donc pas a celle deIanalyse des systèmes ou des structures : elk décrit au contrairela rencontre difficile entre le passé, les traditions et les reglesinstituées, qui permettent Ia socialisation, et le mouvement, quiassure leur transformation. Et cette rencontre est suffisammentdifficile, tumultueuse et douloureuse pour que Ia belle formule deSchumpeter, celle de <<destruction créatrice >>, puisse êtreappliquée a lévolution actuelle des organisations.
  35. 35. 38 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONREFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES AKRICH M., CALLON M., LATOUR B. (1988), <<A quoi tient Ic succès des innovations? >>, Gérer et comprendre, 11 et 12.ALTER N. (1985), La Bureautique dans lentreprise. Les acteurs de linnovation, Les Editions ouvrières, Paris.ALTER N. (1990), La Gestion du désordre en entreprise, LHarmattan, Paris.ALTER N. (1993), <<La lassitude de lacteur de linnovation >>, Socio- logie du travail, n° 4.ALTER N. (2000), L Innovation ordinaire, PUF, Paris.ARGYRIS C., ScHON D. (1978), Organizational Learning . A Theoty of Action Perspective, Addison Wesley Publishing Company, Reading, Mass.BALAND1ER G. (1974), Anthropo-Logiques, PUF, Paris.BECKER H. S. (1985 [1963]), Outsiders, trad. ft., Anne-Marie Métailié, Paris.BECKER H. S. (1988 [1982]), Les Mondes de lart, trad. ft., Flam- niarion, Paris.BESNARD P. (1979), <<Pour une étude empirique du phenomène de mode dans Ia consommation des biens symboliques : Ic cas des prénoms >, Archives européennes de sociologie, XX-2.BLOCH M. (1935), << Réliexions sur 1 histoire des techniques >>, Annales dhistoire écononhique et sociale, 38.BOAS F. (1949), Race, Language and Culture, Macmillan, New York.BOUDON R., BOURRICAUD F. (1982), Dictionnaire critique de Ia socio- logie, PUF, Paris.BOUDON R. (1990), LArt de se persuader. Des idées douteuses, fragiles oufausses, Fayard, Paris.CALLON M. (1988), La Science et ses réseaux, La Découverte, Paris.CALLON M. (1986), << Elements pour une sociologic de Ia traduction L Année sociologique, noS 31 et 36.CHANDLER A. D. (1972 [19621), Strategies et structures de lentre- prise, trad. fr., Les Editions dorganisation, Paris.COLEMAN 1. S., KATZ E., MENDEL H. (1966), Medical Innovation. A diffusion Study, Bobbs-Merril, Indianapolis.DESJEUX D. (en coll. avec TAPONIER S.) (1991), Le Sens de lautre. Strategies, réseaux et cultures en situation interculturelle, UNESCO, LHarmattan, Paris.
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  38. 38. 2 Linnovation entre acteur, structure et situation Dominique Desjeux Quy a-t-il de commuri entre lintroduction de la RCB (ratio-nalisation des choix budgétaires) au ministère de lIndustrie a Iafin des années soixante en France, et celle de Ia riziculture enligne pour augmenter les rendements agricoles sur les HautsPlateaux malgaches, du maraIchage au Congo pour accroItre lesrevenus des paysans, des techniques hydrauliques dans le tiersmonde en faveur de leau potable, de lassainissement, de lagri-culture ou du SRO (sel de réhydratation par voie orale) poursoigner Ia diarrhée des nourrissons en Algerie, en ThaIlande, enEgypte ou en Chine; entre Ic lancement dun livre de scienceshumaines, et celui dun produit alimentaire, de La domotique enFrance ou dun méclicament en Chine ; entre Ia diffusion de logi-ciels informatiques en agriculture et celle de Word 6 dans unrninistère ou dInternet et des nouveaux objets de Iacommunication1 ? Au point de depart, pas grand-chose ! AlalTivée, après une trentaine dannées de recherches, je constateque toutes ces enquêtes de terrain relèvent dune logiquedanalyse commune simple que je peux ramener a quatreéléments de base: un système daction pour Ia structuration dujeu social, des interactions entre acteurs pour Ia production dujeu, des réseaux pour Ia circulation dans le jeu et des objetsconcrets pour ce qui circule dans Ic jeu. I. Cette liste reprend une série de recherches men&s avec Michel Crozier, ErhardFnedberg et Jean-Pierre Worms a Ia fin des annécs soixante, ou avec Argonautes, SophieTaponier, Sophie Alaiiii ou Isabelle Garabuau-Moussaoui, depuis 1990.
  39. 39. 42 LA DIFFUSION DE LINNOVATION Mais cette simplicité cache une difficulté. Nous nous sommeschaque fois heurtés a un constat paradoxal: quand noustravaillons sur un changement, sur Ia production et la receptiondune innovation, ou sur lintroduction dun objet ou dunservice, dun côté le résultat final est relativement imprévisible,mais de lautre nous constatons aposreriori quiI ne sest pas faitde façon socialement aléatoire. Cest pourquoi notre méthode derecherche intègre, en fonction des problèmes poses, soit Iarecherche des structures stables qui organisent implicitenient lareception de ces objets soit, et/ou, les processus dynamiquesqui participent a Ia construction relativement imprévisible de leurdiffusion. Enfin nous constatons que les dimensions sociales ou symbo-liques mobilisées, les limites du système daction, les cadres deréférence utilisés, La perception des contraintes et le nombre desacteurs impliques varient de façon importante tout au long duprocessus dinnovation. La nature de Iinnovation évolue enfonction des transformations du système daction qui lui-mêmese transforme en fonction de lentrée ou de Ia sortie de nouveauxacteurs. Cest cette dynamique imprevisible dans sa combinatoireparticulière qui donne Iimpression dune forte contingence, etqui pourtant se déroule dans un jeu déjà fortement structure parles institutions et les appartenances sociales. Mais souvent Iarecherche ne le découvre que plusieurs années plus tard. Leséléments qui composent le jeu social sont structurels. La combi-natoire concrete des résultats du jeu est contingente2. 2. Ce paradoxe du contingent, plutôt visible a lëchelle micto-sociale des interactions,et du structural, plutôt visible a léchelle macro-sociate quand Ia recherche ne porte plus surles seules communautés villageoises comme en ethnologic, explique en grande partiepourquoi nos enquétes de terrain sorganisent a partir dun découpage de Ia enplusieurs échelles: macro-sociale, micro-sociale et niicro-individuelle. que cette dernièreéchelle dobservation décrive des choix conscients ou Ic poids des modèles incorporésinconsciemment. Bien évidetninent le nornbte déchelles vane en fonction des avaiicées deIa recherche et des doinaines dapplicalion ou des disciplines Desjeux, 1996].
  40. 40. LINNOVATION ENTRE ACTEUR. STRUCTURE ET SITUATION 43LES ECHELLES DOBSERVATION DE LINNOVATION:LES MECANISMES OBSERVES CHANGENT EN FONCTIONDES ECHELLES ET DES DECOUPAGES DE LA REALITE Un des modèles classiques de description de Ia diffusion desinnovations, depuis les années cinquante, est le <<modèleépidémiologique >>. Ce modèle explicatif est plus psychologiqueque sociologique. Ii est macroscopique en ce sens quil décritcomment se répand une maladie ou une innovation, comme celledu maIs hybride décrite par Henri Mendras dans La Fin despaysans dans les années soixante. Mais le plus souvent ce modèlene prend pas en compte les interactions concretes entre lesacteurs, cest-à-dire leurs normes, leurs rapports de pouvoir,leurs contraintes et donc leur jeu stratégique. Les conditionssociales de Ia mise en contact entre acteurs sont considéréescomme une boIte noire, ce qui est tout a fait legitime a cetteéchefle, au profit de Ia recherche des régularités statistiques de Iadiffusion. Celle-ci peut être comparee a un microbe qui setransmet dindividu a individu, sans coritrainte, sans institution,sans aspérité, sinon celle de Ia psychologie des motivations avecles <<pionniers >>, les <<innovateurs >>, Ia << majorité précoce>> etles << retardataires Ces comportements <<.innovateurs>> ou <<conservateurs>>existent bien individu par individu mais aussi objet par objet. Cescomportements peuvent varier en fonction des domainesdactivité. Edgar Morin a montré pour Plozévet en 1967 que lesagriculteurs communistes pouvaient être progressistes en poli-tique et conservateurs par rapport aux nouvelles technologies, aucontraire des catholiques, plutôt conservateurs politiquement etprogressistes vis-à-vis de Ia technologie. La plupart du temps, ces attitudes face aux innovations nesont pas ramenées a une appartenance sociale de classe, de sexe,de génération ou de culture. Or, bien souvent, a léchelle macro-sociale, ii est possible dobserver que le comportement mdi-viduel est Iui-même encastré dans une appartenance sociale ouculturelle et des conditions matérielles qui facilitent ou non Iadiffusion dune innovation. USA Today du 11 octobre 1999montrait que Iinstallation des cables a fibre optique a haut debit
  41. 41. 44 LA DIFFUSION DE LINNOVATIONaAtlanta, Denver et Seattle aux Etats-Unis avait laissé de côté,de fait, les quartiers des minorités ethniques. Ces populationssont aussi souvent parmi les plus pauvres. II rappelait aussi quil fallait 7 minutes et 33 secondes pourcharger les 3 heures et 14 minutes du film Titanic par le cable deIa télévision, 9 minutes et 14 secondes par le cable du téléphone(DSL) contre 42 heures et 30 minutes avec un modem télépho-nique ordinaire. Pour un imprimeur, situé dans un quartierethnique et qui veut charger et envoyer un livre avec des photoscouleur a un client, cest un vrai handicap, un important désa-vantage concurrentiel. II ne peut pas être un <<pionnier >, aussimotive soit-il. A cette etape de Ia diffusion des lignes a hautdebit, Iadoption de linnovation ne relève pas de la psychologieindividuelle mais de Ia force des groupes de pression pour obtenirléquipement souhaité ou des strategies dinvestissement et deretour sur investissement des firmes. Une fois les nouveauxcables installés, ii est probable que lapproche par les attitudesdeviendra en partie pertinente. Malgré lintérêt de cette échelle a certaines étapes duprocessus dinnovation, nous travaillons peu a léchelle macro-sociale et ceci pour des raisons de coats: une analyse quanti-tative, une méthode pertinente a cette échelle, demande unbudget plus important. Cest ce qui distingue une science dite<<dure >>, cest-à-dire avec un gros budget et du materiel, dunescience dite <<molle >>, cest-à-dire avec un petit budget. Uneenquête qualitative puis quantitative que nous avons menée en1990 sur les manèges a bijoux Leclerc (Argonautes et Optum) estpour nous une bonne référence du coüt du <<durcissement >>. II yavait 500 000 francs pour Ia réalisation de quinze animations degroupes a travers Ia France, sur Ia base de méthodes qualitatives,suivies par un questionnaire quantitatif compose de questionsfermées pour 500 000 francs. Le coilt du <<dur>> en scienceshumaines peut donc étre estimé a un million de francs aumininium! Cest pourquoi nous travaillons le plus souvent aléchelle micro-sociale, celle des interactions entre acteurs, dontle coiIt est deux a trois fois moms élevé que celui dune étudequantitative. Cette remarque nest là que pour relativiser Ie
  42. 42. LINNOVATION ENTRE ACTEUR, STRUCTURE ET SITUATION 45<<priapisme épistémologique>> ambiant, comme dirait BrunoPéquignot, et revaloriser les approches micro-sociales, qualita-tives, ethnographiques et interactionnistes au sens large3. Pour ma part, jessaye de prendre en compte trois dimensionsqui me paraissent pertinentes pour comprendre Ia diffusion duneinnovation : le materiel, le social et le symbolique, en mettantlaccent sur lintérêt, comme dimension clé de Ia reconnaissancede laltérité, mais sans exclusive du sens. Notre travail sur lesobjets électriques montre que le sens et lintérêt étaient mobilisésde facon variable par les acteurs en fonction des situations et deIa configuration du jeu social [1996]. Je pense bien souvent qu<< épistémologie sans logistiquenest que mine de Ia sociologie>> ! Cest pourquoi jai ressenticomme une bouffée doxygène Ic Iivre de Bruno Latour et deSteve Woolgar sur La Vie de laboratoire, en 1989. II montraitconcrètement comment se construisaient des faits scientifiques(et ii suffit de remplacer <<fait scientifique>> par >>,<<innovation>> ou <<ceuvre dart>> pour retrouver le même typedapproche), non a partir du ciel et des seuls concepts abstraits,mais a partir des interactions sociales, des objets et des conditionsmatérielles de la production scientifique. En cela, ce livre étaitune continuation, avec dautres moyens, notamment celui dudiscours et des objets comme acteurs ou actants, de Ia sociologiestratégique et des réseaux du CSO. (Centre de sociologie desorganisations). 3. Michel Crozier [1963] est probablement run des tout premiers interactionnistesfrançais, au sens de relations concretes entre acteurs (par difference avec lapproche entermes dappartenance sociale) et de fonctionnement en réseau, et au sens étroit de stra-tégique, de rationnel et de relations de pouvoir. En, ce sensje ne limite pas linteractiona sa dimension symbolique ou identitaire telle quon Ia retrouve chez Blumer [19691, chezGoffman [1961]— cest-à-dire chez Ia plupart des sociologues qui Se rattachent a ICcolede Chicago, ou encore a une partie des sociologues de Ia fainille comme F. de Singly[1996] — ou aux réseaux sociotechniques comme chez B. Latour et M. Callon, ou plusgénéralement a Ia presentation des réseaux comme une nouvelle dimension de Ia viesociale, cc qui est plus diffus comme idCc Ct moms attribuable a un autcur spécitique (JiSciences hu,naines, n° 104, avril 2000). Toutes ces approches relèvent pour moi delapproche micro-sociale. méme si Ia nature du micro vane entre elles.
  43. 43. 46 LA DiFFUSION DE LINNOVATION Finalement, que nos recherches portent sur Ia diffusion duneinnovation technique en organisation ou dans Ia société, sur Iaconsommation des biens et services ou sur Ia production des faitsscientifiques, je constate que nous les abordons avec Ia mêmeméthode, celle des itinéraires, qui sinspire dune approche pluslarge, celle qui porte sur les processus de decision vus comme desconstructions collectives dans le temps. Cette approche géneralese fonde sur un relativisme méthodologique, par difference avecun relativisme des résultats, qui me paraIt lui plus discutable.LE5 DYNAMIQUES DE LINNOVATION TECHNIQUE:UN ENCASTREMENT DANS DU SOCIAL ET DE LIMAGINAIRE Le terme ditinéraire me vient du fait quejai enseigné quinzeans en école dagriculture en Afrique, et en France a IESAdAngers, et que jai eu souvent a observer des itinéraires tech-niques dans le domaine agricole: preparation des sols, semis,traitement, arrosage, fumure, maturité, récolte, stockage, usage,vente [Desjeux, Taponier, 1991]. Litinéraire permet de rnieuxfaire ressortir en quoi une decision ou Ia diffusion dune inno-vation est un processus dans le temps ; et, commeje Iai annoncCci-dessus, comment elle relève dun jeu social dont le nombredacteurs et lintensité de leur engagement dans le jeu varient enfonction des étapes. Les objets, Iimaginaire ou Iespace mobilisévarient aussi en fonction des étapes de litinéraire. Cest unedynamique instable. Linnovation est un processus a Ia fois continu et discret.Lobjet de linnovation se transforme Iui-même en fonction deIavancée du processus depuis, par exemple [Taponier, Desjeux,1994], Ia programmation linéaire qui sert de base intellectuelle aIa construction des futurs logiciels daide a Ia decision en agri-culture, puis la mise au point de logiciels expCrimentaux cons-truits a quelques unites, jusquaux progiciels diffusables a unelarge échelle auprès des conseillers agricoles et des agriculteurs.Entre-temps, des acteurs se seront mobilisés (des ergonomes, descommerciaux, des conseillers agricoles), de Iargent aura étéincorporé, la matérialité de Iobjet aura été transformée, voire <déformée> du point de vue du chercheur; des institutions se
  44. 44. LINNOVATION ENTRE ACTEUR, STRUCTURE ET SITUATION 47seront engagées ou opposées au processus de diffusion. Ladiffusion apparaIt donc comme un processus social complexe,comme Ia résultante de lagregation dune série dinteractionsqui transforment une partie du contenu technique de linno-vation. Cest un processus qui sinscrit aussi implicitement dans unjeu social de construction de Ia méfiance et de Ia confiance,comme nous la montré une recherche sur la position occupde parLa Poste parmi les autres transporteurs et sur ses marges demanrmvre pour innover en matière de service [Desjeux,Taponier et a!., 19981. La reception dun nouveau service postalva dépendre des contraintes et des incertitudes qui pèsent surlacheminement dun colis, et donc sur Ia confiance qui est faiteou non a priori a La Poste pour gérer tel on tel problème: Iarapidité, Ia chaIne du froid ou le bon acheminement a letranger.La méfiance apparaIt comme Ia résultante dune chaIne dinci-dents attribués a La Poste, que ceux-ci aient été ou non provoquéspar La Poste. Cela nous permet de rajouter une dimension histo-rique au processus dinnovation a Iétape de Ia reception, etape cela est le moms habituel de Ie faire: celle-ci est fortementliée a lexistence dune série ou non de contentieux dans Iapériode qui precede linnovation. Si le contentieux est fort, Iaméfiance jouera ndgativement quelles que soient les qualitéstechniques de Ia nouveauté. A cette échelle, Iobservation fait donc apparaItre que la tech-nique est fortement encastrée dans le social. La force de chan-gement dune technique na quune autonomie relative.Finalement il semble quon observe plus dinventioiis techniquesqui échouent que dinnovation techniques qui se diffusent, pourreprendre Ia distinction faite par Norbert Alter entre invention etinnovation [2000]. Ceci sexplique autant, sinon plus, par le jeusocial que par Ia qualite intrinsèque de la technique. Cette relati-visation du pouvoir de Ia technique ressort de Iapproche par lesitinCraires. Cependant Iinfluence de la technique nest paséliminée du fait du poids queIIe peut prendre dans la perceptionet les pratiques des acteurs au moment de son usage dans Ia viequotidienne. Si le nouveau service est difficile dusage, corume
  45. 45. 48 LA DIFFUSION DL LINNOVATIONun logiciel qui demande plusieursjours pour etre chargé; øü silnexiste pas despace de rangement pour le nouvel objet, commeune nouvelle sauce alimentaire dont lernballage est trop grandpour entrer dans Ia porte du réfrigerateur oü elle est supposéepouvoir se ranger; ou si Ia nouvelle technologie remet tropforternent en cause le pouvoir dun groupe social, toutes cesnouvelles technologies ont peu de chance de se diffuser. Celamontre que le poids de Ia technique, du social ou du symboliquepeut varier en fonction du déplacement et de la position de 1 inno-vation tout au long de son itinéraire. Dans Ia réalité, tout est danstout et rdciproquernent ! Ce qui vane cest le poids de chaqueélément en fonction de sa position a chaque étape de litinéraireou Ia capacité dobserver tel ou tel élément en fonction deléchelle dobservation choisie par le chercheur. Cest pourquoiil nest pas possible de dire que ce quon ne voit pas nexiste pas.Ce quon ne voit pas est tout simplement hors échelle ou horsdécoupage. Cette position est agnostique et par là relativisteméthodologiquement quant aux débats intellectuels et a Ia ratio-nalité des acteurs. Nous avons aussi appliqué Ia méthode aux itinéraires théra-peutiques [Desjeux eta!., 1993] pour montrer que lintroductiondun nouveau médicament navait pas de logique socialeautonome mais quil sintégrait dans un dispositif de soins avecplusieurs recours et donc plusieurs itinéraires thérapeutiquespossibles : lautomédication et Ia pharmacie, Ihôpital, lemédecin liberal ou le tradi-praticien. Aucun recours nestexclusifde lautre. Si le nouveau médicament, ici le SRO (sel deréhydratation par voie orale), propose par lhôpital ou le médecinliberal ne marche pas bien, ii sera toujours possible de consulterle tradi-praticien plus tard. Nos enquétes sur Ia diffusion des nouveaux objets de Iacommunication confirment ce mécanisme important de Iadiffusion. Une innovation ne supprime pas les autres objets tech-niques. Elle sinscrit dans un espace déjà structure socialement ettechniquement. Elle devient un nouveau recours parmi dautres. Le courrier électronique par exemple sinscrit dans un jeustratCgique de gestion de Ia distance et de Ia proximité sociales
  46. 46. LINNOVATION ENTRE ACTEUR, STRUCTURE ET SITUATION 49dans le couple, Ia famille, les amis ou les relations profession-nelles. En fonction de Iobjectif, ii sera choisi au detriment dutéléphone, de Ia lettre, du fax ou du face-a-face [Garabuau-Mous-saoui, Desjeux, 2000]. Cependant ii est possible de constater que le nombre de lettresdestinées aux particuliers est passé de 1,8 milliard a 800 millionsentre 1985 et 1995 du fait du développement du téléphone, hier,et que cela va peut-être continuer avec 1,e développement delécriture électronique, sür Internet ou par carte magnétique, pourIa Sécurité sociale, les banques ou les assurances, demain. Uneinnovation peut donc se substituer a un autre objet, mais ce nestpas mécanique. Le plus souvent elle trouve une place parmidautres, Iancienne technique pouvant retrouver une nouvellevie sociale en développant un nouvel usage. Ceci explique en partie le développement dun plus fortimaginaire denchantement dans les périodes de forte créativitétechnique, comme aujourdhui avec le <<système Internet >>. Cetenchantement peut être positif, sur le theme des lendemains quichantent et des utopies (les << tristes utopiques >>, comme le titraitLiberation du 4 avril 2000 pour parler dune exposition sur Iarecherche des sociétés idéales en Occident, et leur danger, a Iabibliothèque François-Mitterrand), ou négatif, sur un modemillénariste ou non [çf Weber, 1999]. Dans les deux cas ii y aenchantement, cest-à-dire fuite dans limaginaire, par lopti-misme ou par le pessimisme. Dans une enquête exploratoire menée sur les 0GM (orga-nismes génétiquement modifies) en 1996 et 1997, nous avonsbien relevé ce double imaginaire oC les produits transgéniquessont vus par des consommateurs soit <<au service de Ia vie>> etdonc du progrès, soit associés a << Ia guerre des étoiles >> et donca Ia destruction de lhumanité4. Mais surtout Ia crainte des 0GMétait associée a Ia question de leur traçabilite et de leur origine, etnotamment a laspect non contaminé de leur origine. Cest tout 4. Nous avons deux animations de groupe avec Luc Esprit de IAGPM (Asso-ciation gënerale des producteurs de maIs).

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