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1
2
Isaac Asimov
Cycle Fondation
Tome 6
Fondation foudroyée
(Foundationřs Edge Ŕ 1982)
3
Dédié à Betty Prashker, qui
s’est contentée d’insister... et
à Lester del Rey, qui m’a
harcelé.
4
Prologue
Paratonnerre
Le Premier Empire Galactique était en pleine décadence. Cela
faisait déjà plusieurs siècles quřil pourrissait et sřeffondrait et un
homme, un seul, en avait pleinement pris conscience.
Cřétait Hari Seldon, le dernier grand homme de science du
Premier Empire, le père de la psychohistoire Ŕ cette science de
la mise en équations mathématiques du comportement humain.
Lřhomme, en tant quřindividu, demeure imprévisible mais,
avait découvert Seldon, les grandes masses humaines pouvaient
être traitées statistiquement. Plus vaste était la masse, plus
grande la précision quřon était en droit dřattendre. Et la taille de
lřéchantillon sur lequel travaillait Seldon était tout bonnement
lřensemble de la population des millions de mondes habités de
la Galaxie.
Ses équations avaient révélé à Seldon que livré à lui-même
lřEmpire devait sřeffondrer et que sřensuivraient pour
lřhumanité trente mille ans de misère et de souffrances avant
quřun Second Empire sřélève des ruines. Et pourtant, que lřon
parvienne à influer sur certains des paramètres existants, et la
durée de lřinterrègne pourrait être réduite à mille ans, un seul
petit millénaire.
Et ce fut dans ce but que Seldon mit sur pied deux colonies
dřhommes de science quřil baptisa « Fondations ».
Délibérément, il les plaça « aux extrémités opposées de la
Galaxie ». Axée sur les sciences physiques, la Première
Fondation fut instaurée au vue et au su de tout le monde. En
revanche, lřexistence de lřautre, la Seconde Fondation, univers
de psychohistoriens et de « mentalistes », fut recouverte par le
silence.
Dans la Trilogie de Fondation est contée lřhistoire du premier
5
tiers de lřinterrègne. La Première Fondation (connue plus
simplement sous le nom de « La Fondation », tout court,
puisque lřexistence dřune autre était presque totalement
méconnue) ne fut dřabord quřune petite communauté perdue
dans le désert de lřextrême périphérie de la Galaxie.
Périodiquement, elle se voyait confrontée à une crise dominée
par les variables des rapports humaines et des courants socio-
économiques de lřépoque. Sa marge de manœuvre se réduisait à
une ligne bien définie, et, dès quřelle se mouvait dans cette
direction, de nouveaux horizons sřouvraient alors devant elle.
Tout cela avait été planifié par Hari Seldon, alors depuis
longtemps disparu.
Grâce à sa supériorité scientifique, la Première Fondation
conquit les planètes barbares qui lřentouraient. Elle affronta les
seigneurs anarchiques issus de lřEmpire moribond et les défit.
Elle affronta lřEmpire lui-même Ŕ ou ce quřil en restait Ŕ en la
personne de son dernier grand Empereur et de son dernier
grand Général et les défit.
Il semblait donc que le « plan Seldon » allait apparemment se
dérouler sans heurts et que rien de devait empêcher
lřinstauration, le moment venu, du Second Empire et ce avec un
minimum de dégâts entre-temps.
Mais la psychohistoire est une science statistique. Il subsiste
toujours un petit risque de voir les choses mal tourner et cřest
effectivement ce qui se produisit Ŕ un événement que Hari
Seldon avait été incapable de prévoir. Un homme nommé le
Mulet surgie de nulle part. Il disposait de pouvoirs mentaux
dans une Galaxie qui en était dépourvue. Il pouvait modeler les
émotions des hommes et modifier leur esprit au point que ses
plus farouches ennemis devenaient ses plus fidèles serviteurs.
Les armées ne pouvaient pas Ŕ ne voulaient pas Ŕ le combattre.
La Première Fondation sřeffondra et le plan Seldon semblait à
jamais enfoui sous ses décombres.
Restait la mystérieuse Seconde Fondation qui avait été prise
au dépourvue par la soudaine apparition du Mulet mais qui
désormais mettait lentement en œuvre une parade. Le secret de
son emplacement faisait sa principale défense. Le Mulet la
chercha afin de parachever sa conquête de la Galaxie. Les fidèles
6
de ce qui restait de la Première Fondation la cherchèrent pour
obtenir de lřaide.
Mais aucun ne la trouva. Le Mulet fut dřabord arrêté par
lřaction dřune simple femme, Bayta Darell, et ce délai permit à la
Seconde Fondation de sřorganiser en conséquence et ainsi de
stopper définitivement le Mulet. Lentement, la Seconde
Fondation se prépara à relancer le plan Seldon.
Mais, en un sens, la couverture de la Seconde Fondation avait
disparu : la Première Fondation connaissait lřexistence de la
Seconde et refusait dřenvisager son avenir sous la dépendance
des mentalistes. La Première Fondation avait la suprématie en
matière de force physique quand la seconde était non seulement
handicapée sur ce point mais par le fait quřelle était confrontée
à une double tâche : non seulement stopper la Première
Fondation mais aussi regagner son anonymat.
Cřest ce quřelle parvient toutefois à accomplir sous la direction
du plus grand de ses « Premiers Orateurs », Preem Palver. On
laissa la Première Fondation gagner en apparence, en
apparence balayer la Seconde Fondation, et acquérir un pouvoir
croissant dans la Galaxie toute en continuant dřignorer
totalement que la Seconde Fondation existait toujours.
Quatre cent quatre-vingt-dix-huit années ont maintenant
passé depuis que la Première Fondation a vue le jour. Elle est à
présent au sommet de sa puissance mais il est un homme qui
nřaccepte pas les apparences...
7
Chapitre 1
Conseiller
8
1.
« Je nřen crois rien, bien sûr », dit Golan Trevize sur les
marches devant le palais Seldon, tout en contemplant la cité qui
étincelait au soleil.
Terminus était une planète tempérée avec une forte
proportion de masses océaniques. Lřinstauration du contrôle
climatique nřavait fait que la rendre plus confortable encore Ŕ et
considérablement moins attrayante, estimait souvent Trevize.
« Je nřen crois pas un mot », répéta-t-il avec un sourire. Et ses
dents blanches et régulières étincelèrent dans son visage
juvénile.
Son compagnon, et collègue au conseil, Munn Li Compor Ŕ il
avait adopté un second prénom au mépris de toutes les
traditions de Terminus Ŕ hocha la tête, mal à lřaise. « Quřest-ce
que tu ne crois pas ? Que nous avons sauvé la cité ?
ŕ Oh ! ça je veux bien le croire. Cřest vrai, non ? Dřailleurs
Seldon avait dit quřon le ferait et quřon devait le faire et quřil
savait déjà tout ça depuis cinq cents ans... »
La voix de Compor descendit dřun ton et cřest dans un demi-
murmure quřil dit : « Écoute, moi je mřen fiche que tu me parles
comme ça parce que, pour moi, ce ne sont que des mots, mais si
tu vas le crier sur les toits, on risque de třentendre et là,
franchement, jřaimerais mieux ne pas être à côté de toi quand la
foudre tombera. Dřici que le coup ne soit pas très précis... »
Trevize conserva son sourire imperturbable. Il répondit :
« Quel mal y a-t-il à dire que la ville est sauvée ? Et quřon y est
parvenus sans une guerre ?
ŕ Il nřy avait personne à combattre », remarqua Compor.
Il avait les cheveux blond crème, les yeux dřun bleu de ciel et il
avait toujours résisté à la tentation de modifier ces teintes
démodées. « Tu nřas jamais entendu parler de guerre civile,
Compor ? » dit Trevize. Lui-même était grand, les cheveux
bruns et légèrement frisés, et il avait lřhabitude de marcher les
9
pouces passés dans sa sempiternelle ceinture de toile.
« Une guerre civile en pleine capitale ?
ŕ La question était suffisamment grave pour déclencher une
crise Seldon. Elle a mis fin à la carrière politique de Hannis et
nous a permis à lřun et lřautre de nous présenter aux dernières
élections du Conseil, et tu sais que le résultat a été... » Il agita la
main dans un lent mouvement de balance regagnant son
équilibre.
Il sřarrêta sur les degrés, ignorant les autres membres du
gouvernement, ceux des médias ainsi que tous ces gens de la
bonne société qui avaient resquillé une invitation pour assister
au retour de Seldon (ou tout au moins, de son image).
Tous ces gens descendaient les marches, bavardant, riant et se
félicitant de lřordre des choses, ravis quřils étaient de
lřapprobation de Seldon.
Trevize sřétait à présent immobilisé, laissant la foule le
dépasser. Compor qui avait deux marches dřavance sřarrêta Ŕ
comme si se tendait entre eux quelque invisible filin. Il dit :
« Alors, tu viens ?
ŕ Il nřy a pas le feu. Ils ne vont pas commencer la réunion du
Conseil avant que le Maire Branno nřait dřabord résumé la
situation sur ce ton plat et saccadé dont elle est coutumière... et
comme je ne suis pas pressé dřendurer encore un discours
pesant... Regarde plutôt la ville !
ŕ Je la vois. Je lřai vue hier aussi.
ŕ Oui, mais lřimagines-tu il y a cinq cents ans, lors de sa
fondation ?
ŕ Quatre cent quatre-vingt-dix-huit, corrigea machinalement
Compor. Cřest dans deux ans quřils fêteront son demi-millénaire
et sans doute le Maire Branno sera-t-elle encore en poste à
lřépoque Ŕ sauf événements, espérons-le, extrêmement
improbables.
ŕ Espérons-le, répéta sèchement Trevize. Mais à quoi
ressemblait-elle il y a cinq cents ans, lorsquřelle fut fondée ?
Une simple cité ! Une petite cité abritant un groupe dřhommes
occupés à préparer une encyclopédie qui ne devait jamais être
achevée !
ŕ Mais si.
10
ŕ Veux-tu parler de lřEncyclopædia Galactica que nous
avons aujourdřhui ? Celle que nous connaissons nřest pas celle
sur laquelle ils travaillaient. Ce que nous utilisons est dans les
mémoires dřun ordinateur et quotidiennement mis à jour. Tu
nřas jamais été voir son original inachevé ?
ŕ Tu veux dire au musée Hardin ?
ŕ Le musée Salvor-Hardin des Origines. Rends-lui son titre
complet, je te prie, puisque tu es si tatillon sur les dates. Alors,
lřas-tu regardé ?
ŕ Non. Il faudrait ?
ŕ Non. Ça nřen vaut pas le coup. Enfin bref... imagine donc
ces bonshommes Ŕ un groupe dřEncyclopédistes qui forment le
noyau dřune ville Ŕ, une petite bourgade perdue dans un monde
virtuellement dépourvu de métaux, en orbite autour dřun soleil
isolé, au fin fond des confins de la Galaxie. Et aujourdřhui, cinq
cents ans plus tard, nous sommes devenus un monde de
banlieue résidentielle. Toute la planète nřest plus quřun parc
gigantesque, on peut avoir tout le métal quřon veut... on est au
centre de tout, désormais !
ŕ Pas tout à fait, remarqua Compor. On est toujours en orbite
autour dřun soleil isolé. Et toujours au fin fond des confins de la
Galaxie.
ŕ Ah non, tu dis ça sans réfléchir. Cřétait tout lřobjet de cette
petite crise Seldon. Nous sommes plus que la simple planète
Terminus : nous sommes la Fondation qui déploie ses
tentacules sur toute la Galaxie et la dirige depuis sa position
totalement excentrique. Si nous pouvons le faire, cřest que nous
ne sommes pas isolés Ŕ sinon géographiquement, et cela, ça ne
compte pas.
ŕ Dřaccord. Jřadmets. » Compor nřétait manifestement pas
intéressé. Il descendit une nouvelle marche. Lřinvisible lien qui
les unissait sřétendit encore.
Trevize tendit la main comme pour faire remonter son
compagnon. « Ne vois-tu donc pas ce que ça signifie, Compor ?
Voilà un énorme changement, et nous refusons de lřadmettre.
Dans nos cœurs, nous restons attachés à la petite Fondation, le
petit univers réduit à une seule planète du bon vieux temps Ŕ le
temps des héros en acier et des saints pleins de noblesse qui est
11
à jamais enfui...
ŕ Allons !
ŕ Absolument : regarde plutôt le palais Seldon. Au
commencement, lors des premières crises à lřépoque de Salvor
Hardin, ce nřétait que la crypte temporelle, un petit auditorium
où apparaissait lřimage holographique de Seldon. Cřest tout.
Aujourdřhui, cřest devenu un mausolée colossal mais y vois-tu
une rampe à champ de force ? Un glisseur ? Un ascenseur
gravitique ? Non pas. Seulement ces marches que nous montons
et descendons tout comme aurait dû le faire Hardin. A des
moments aussi bizarres quřimprévisibles, nous nous
raccrochons peureusement au passé. »
Il étendit les bras dans un geste passionné : « Vois-tu la
moindre charpente apparente qui soit métallique ? Pas une. Ce
serait inconvenant, puisque du temps de Salvor Hardin il nřy
avait ici aucun minerai métallique à proprement parler et quřon
nřimportait pratiquement pas de métaux. On est même allé
jusquřà poser du plastique dřantan, rosé et craquelé, à la
construction de cet énorme monument, pour avoir le plaisir
dřentendre les visiteurs dřautres planètes sřexclamer : Ŗ Par la
Galaxie ! Quel adorable plastique ancien ! ŗ Je te le dis, Compor,
cřest de la frime.
ŕ Cřest donc à ça, que tu ne crois pas ? Au palais Seldon ?
ŕ Au palais et à tout ce quřil contient », rétorqua Trevize dans
un virulent murmure. « Je ne crois vraiment pas que ça rime à
grand-chose de se cacher ici, au bout de lřUnivers, rien que
parce que nos ancêtres y étaient. Je crois quřon devrait sortir de
ce trou, revenir au centre des choses.
ŕ Mais Seldon lui-même te donne tort. Le Plan Seldon se
déroule comme prévu.
ŕ Je sais. Je sais. Et chaque enfant sur Terminus est élevé
dans la croyance que Hari Seldon a formulé un Plan, quřil a tout
prévu cinq siècles à lřavance, quřil a bâti une Fondation pour lui
permettre de cerner certaines crises et que, lors de ces crises,
son image holographique nous apparaîtrait et nous dicterait le
minimum de choses à savoir pour tenir jusquřà la crise suivante,
tout cela pour nous faire traverser mille ans dřhistoire jusquřà ce
quřon soit en mesure dřédifier en toute quiétude un second
12
Empire Galactique Encore Plus Grand sur les ruines de la vieille
structure décrépite qui tombait déjà en ruine il y a cinq cents
ans et sřest totalement désintégrée depuis deux siècles.
ŕ Pourquoi me racontes-tu donc tout ça, Golan ?
ŕ Parce que je te répète que cřest une comédie. Lřensemble est
une comédie Ŕ ou si cřétait vrai au début, cřest devenu une
comédie depuis. Nous ne sommes pas nos propres maîtres. Ce
nřest pas nous qui suivons le Plan ! »
Compor considéra son compagnon dřun regard inquisiteur.
« Tu as déjà dit des choses comme ça, Golan, mais jřai toujours
cru que tu racontais des balivernes pour mřasticoter. Mais par la
Galaxie, jřai bien lřimpression que tu es sérieux !
ŕ Bien sûr que je suis sérieux !
ŕ Tu ne peux pas. Ou tu essaies de me jouer une blague
particulièrement tarabiscotée, ou tu es devenu complètement
fou.
ŕ Ni lřun ni lřautre », dit Trevize, de nouveau calme, les
pouces passés dans sa ceinture, comme sřil nřavait plus besoin
des mains pour ponctuer sa passion. « Jřai déjà fantasmé là-
dessus, je lřadmets, mais ce nřétait que pure intuition. Mais la
farce de ce matin mřa rendu brusquement la chose évidente et
jřai bien lřintention, à mon tour, de la rendre évidente pour le
Conseil.
ŕ Alors là, tu es effectivement fou.
ŕ Très bien. Viens avec moi et écoute. »
Ils descendirent ensemble les marches. Il nřy avait plus
quřeux Ŕ ils furent les derniers à quitter les degrés. Et tandis que
Trevize sřavançait dřun pas léger sur le parvis, Compor,
bougeant silencieusement les lèvres, lança derrière son dos ce
reproche muet : « Idiot ! »
13
2
Madame le Maire Harlan Branno ouvrit la séance du Conseil
exécutif. Cřest sans signe visible dřintérêt que son regard avait
parcouru la réunion ; pourtant nul ne doutait quřelle avait
remarqué tous ceux qui étaient présents comme tous ceux qui
nřétaient pas encore arrivés.
Ses cheveux gris étaient soigneusement coiffés dans un style
ni franchement féminin ni faussement masculin. Cřétait son
style de coiffure, sans plus. Ses traits neutres nřétaient pas
remarquables par leur beauté mais à vrai dire, ce nřest pas la
beauté que lřon cherchait en ces lieux.
Elle était lřadministrateur le plus capable de la planète. Nul ne
pouvait lřaccuser Ŕ et nul ne le faisait Ŕ dřavoir lřéclat dřun
Salvor Hardin ou dřun Hober Mallow dont les aventures avaient
animé lřhistoire des deux premiers siècles de la Fondation mais
nul ne lřaurait non plus assimilée aux frasques des Indbur
héréditaires qui avaient dirigé la Fondation juste avant lřépoque
du Mulet.
Ses discours nřétaient pas faits pour émouvoir ; elle nřavait
pas non plus le don des effets théâtraux mais elle savait prendre
avec calme des décisions et sřy tenir aussi longtemps quřelle
était persuadée dřavoir raison. Sans charisme apparent, elle
avait le coup pour persuader les votants que ces calmes
décisions étaient effectivement les bonnes.
Puisque selon la doctrine de Seldon, tout changement
historique se révèle dans une large mesure difficile à dévier (si
lřon excepte toujours lřimprévisible, facteur quřoublient la
plupart des seldonistes, malgré le déchirant épisode du Mulet),
la Fondation aurait dû coûte que coûte maintenir sur Terminus
sa capitale. « Aurait dû », notons-le, car Seldon, dans la toute
dernière apparition de son simulacre vieux de cinq siècles, avait
calmement estimé à 87,2 % sa probabilité de demeurer sur
Terminus.
14
Quoi quřil en soit, même pour un seldoniste, voilà qui
signifiait donc quřil y avait 12,8 % de chances que se fût effectué
le transfert vers un point plus proche du centre de la
Fédération, avec toutes les sinistres conséquences soulignées
par Seldon. Si cette éventualité estimée à un contre huit ne
sřétait pas produite, cřétait bien certainement grâce au Maire
Branno.
Il était sûr quřelle ne lřaurait pas permis. Elle avait traversé
des périodes de considérable impopularité sans démordre de
lřidée que Terminus était le siège traditionnel de la Fondation et
le demeurerait. Ses ennemis politiques avaient beau jeu de la
caricaturer en comparant sa forte mâchoire à un éperon de
granité.
Et maintenant que Seldon avait soutenu son point de vue,
voilà quřelle se retrouvait Ŕ du moins pour lřheure Ŕ avec un
écrasant avantage politique. Elle aurait, paraît-il, confié lřannée
précédente que si, lors de sa prochaine apparition, Seldon la
soutenait effectivement, elle estimerait sa tâche remplie avec
succès. Dès lors, elle se retirerait des affaires et prendrait du
recul plutôt que de se risquer dans de nouvelles guerres
politiques à lřissue douteuse.
Personne ne lřavait vraiment crue. Elle se sentait chez elle au
milieu des guerres politiques à un point rarement rencontré
chez ses prédécesseurs, et maintenant que lřimage de Seldon
était venue et repartie, il nřétait apparemment plus question de
départ en retraite.
Elle sřexprimait dřune voix parfaitement claire, avec un accent
de la Fondation quřelle ne cherchait nullement à dissimuler (elle
avait à une époque eu le poste dřambassadrice sur Mandress,
mais nřavait pour autant jamais adopté ce vieil accent impérial
qui était à présent tellement en vogue Ŕ et qui contribuait en
partie à cette attirance quasi impériale pour les Provinces
intérieures).
Elle commença : « La crise Seldon est terminée et cřest une
tradition Ŕ fort sage au demeurant Ŕ quřaucune représaille
dřaucune sorte, en acte ou en parole, ne soit entreprise contre
ceux qui ont soutenu le mauvais parti. Combien dřhonnêtes gens
ont cru trouver de bonnes raisons pour désirer ce que Seldon ne
15
voulait pas. Il serait vain de les humilier encore, au risque quřils
ne puissent retrouver leur amour-propre quřen dénonçant le
Plan Seldon. En revanche, cřest une coutume fort louable que
ceux qui ont soutenu le parti perdant acceptent de bon cœur
leur défaite et sans autre forme de procès. Dřun côté comme de
lřautre, la décision a été prise, irrévocablement. »
Elle marqua une pause, considéra lřassemblée dřun regard
égal avant de poursuivre : « La moitié du temps est écoulé,
messieurs les conseillers, la moitié du millénaire entre les deux
Empires. Ce fut une période difficile mais nous avons parcouru
une longue route. Nous sommes à vrai dire pratiquement déjà
un Empire Galactique et il ne reste plus dřennemis extérieurs
notables.
« Lřinterrègne aurait duré trente mille ans en lřabsence du
Plan Seldon. Au bout de ces trente mille années de
désintégration, sans doute lřénergie aurait-elle fait défaut pour
rebâtir un nouvel Empire. Ne seraient restés peut-être que
quelques mondes isolés et sans doute agonisants.
« Ce que nous avons aujourdřhui, nous le devons à Hari
Seldon, et cřest à cet esprit depuis longtemps disparu que nous
devons continuer de faire confiance. Le danger qui nous guette,
conseillers, réside en nous-mêmes, et de ce point de vue, on ne
peut officiellement douter de la valeur du plan. Agréons donc
dès maintenant, avec calme mais fermeté, quřil ne sera
dorénavant jamais émis officiellement le moindre doute, la
moindre critique, la moindre condamnation du Plan. Nous
devons le soutenir totalement. Il a fait ses preuves sur plus de
cinq siècles. Cřest le garant de la sécurité de lřhumanité et on ne
doit en rien lřaltérer. Est-ce dřaccord ? »
Il y eut un léger murmure. Cřest à peine si madame le Maire
leva les yeux pour chercher une confirmation visuelle de leur
accord : elle connaissait chacun des membres du Conseil et
savait déjà comment réagirait chacun. Dans le sillage de la
victoire, il nřy aurait aucune objection. Lřan prochain peut-être.
Mais pas maintenant. Et les problèmes de lřan prochain, elle sřy
attellerait lřan prochain.
Hormis, comme toujours...
« De la télépathie, Maire Branno ? » demanda Golan Trevize,
16
descendant à grands pas la travée et sřexprimant dřune voix
forte, comme pour compenser le silence de lřassistance. Il
ignora son siège Ŕ situé dans la rangée du fond puisquřil était
nouveau au Conseil.
Branno nřavait toujours pas levé la tête. Elle dit : « Votre
opinion, conseiller Trevize ?
ŕ Est que le gouvernement ne peut bannir la liberté
dřexpression ; que tous les individus Ŕ et à plus forte raison, les
membres du Conseil qui ont été élus dans ce but Ŕ ont le droit
de discuter les décisions politiques de lřheure ; et quřaucune
décision politique ne peut être isolée du Plan Seldon. »
Branno croisa les mains et leva les yeux. Son visage était
inexpressif. Elle répondit : « Conseiller Trevize, vous êtes
irrégulièrement entré dans ce débat, et ce faisant, vous vous en
êtes exclu. Toutefois, vous ayant demandé dřexprimer votre
opinion, je mřen vais à présent vous répondre.
« Il nřy a aucune limite à la liberté dřexpression dans le cadre
du Plan Seldon. Le Plan seul nous limite par sa nature même. Il
peut y avoir bien des façons dřinterpréter les événements avant
que lřimage ne présente la décision finale mais une fois cette
décision prise, le Conseil nřa plus à la remettre en question. Pas
plus quřon ne doit à lřavance la remettre en question Ŕ comme si
lřon sřavisait de dire : Ŗ Si jamais Hari Seldon devait décider ceci
ou cela, il aurait tort. ŗ
ŕ Et pourtant, si quelquřun était sincèrement de cette
opinion, madame le Maire ?
ŕ Eh bien, ce quelquřun pourrait lřexprimer, à condition que
ce soit auprès dřune personne privée, et seulement en privé.
ŕ Vous voulez donc dire que les limitations à la liberté
dřexpression que vous vous proposez dřinstaurer ne sřappliquent
entièrement, et exclusivement, quřaux fonctionnaires du
gouvernement ?
ŕ Cřest exact. Le principe nřest pas neuf dans le cadre des lois
de la Fondation et fut déjà appliqué par des Maires de toutes
tendances. Le point de vue dřun particulier ne signifie rien ;
lřexpression officielle dřune opinion a un poids, et peut se
révéler dangereuse. Nous ne sommes pas allés aussi loin pour
risquer un tel danger maintenant.
17
ŕ Puis-je faire remarquer, madame le Maire, que le principe
que vous invoquez nřa été appliqué par le Conseil quřen des cas
bien précis, strictement limités et fort peu nombreux. Jamais le
Conseil ne lřa appliqué dans un cadre aussi vaste et mal défini
que celui du Plan Seldon.
ŕ Cřest le Plan Seldon qui a le plus besoin de protection car
cřest précisément là quřune telle remise en question peut se
révéler la plus lourde de conséquences.
ŕ Nřavez-vous pas envisagé, Maire Branno... » Trevize
sřinterrompit pour se tourner à présent vers les rangs des
conseillers assis et qui semblaient, comme un seul homme,
retenir leur souffle comme dans lřattente dřun duel. « Et vous,
reprit-il, membres du Conseil, nřavez-vous pas envisagé la
possibilité, fort probable, quřil nřy ait pas de Plan Seldon du
tout ?
ŕ Nous avons tous pu le voir à lřœuvre encore aujourdřhui »,
contra le Maire Branno, dřautant plus calme que Trevize
devenait plus fougueux et lyrique.
« Et cřest bien précisément parce que nous lřavons vu à
lřœuvre aujourdřhui, mesdames et messieurs les conseillers, que
nous pouvons constater que le Plan Seldon, tel quřon nous a
demandé dřy croire, ne peut pas exister.
ŕ Conseiller Trevize, vous outrepassez vos droits et je vous
interdis de poursuivre dans cette voie.
ŕ Vous oubliez que je bénéficie de lřimmunité de ma charge...
ŕ Cette immunité vous est dorénavant retirée, conseiller.
ŕ Vous ne pouvez pas me la retirer : votre décision de limiter
la liberté dřexpression ne peut, en soi, avoir force de loi. Il nřy a
pas eu vote du Conseil sur ce point et même si cela était, je
serais en droit de remettre en question sa légalité.
ŕ Ce retrait, conseiller, nřa rien à voir avec mes décisions
visant à protéger le Plan Seldon.
ŕ Dans ce cas, sur quoi le fondez-vous ?
ŕ Je vais vous le dire : vous êtes accusé de trahison,
conseiller. Je souhaiterais épargner à cette assemblée le
désagrément dřune arrestation en pleine Chambre mais je vous
signale que derrière cette porte vous attendent des gardes de la
sécurité qui sont chargés de vous mettre la main dessus dès que
18
vous serez sorti. Je vais vous demander à présent de quitter
cette salle sans faire de difficulté. Le moindre geste inconsidéré
de votre part serait bien entendu interprété comme une
agression, forçant la sécurité à pénétrer dans la Chambre.
Jřespère que vous ne nous contraindrez pas à cette extrémité. »
Trevize fronça les sourcils. La salle du Conseil était plongée
dans un silence absolu (qui pouvait sřattendre à cela, hormis lui,
et Compor ?). Il se retourna vers la porte. Il ne vit rien mais il
était certain que le Maire Branno ne bluffait pas.
Il en bafouilla de rage : « Je rep... je représente une
importante circonscription, Maire Branno, nombre dřélecteurs...
ŕ Et nul doute que vous allez les décevoir.
ŕ Sur quelle preuve étayez-vous donc cette accusation
délirante ?
ŕ Cela sera révélé en temps opportun mais soyez assuré que
nous détenons tout ce quřil faut. Vous êtes un jeune homme
extrêmement indiscret et vous devriez vous rendre compte que
lřon peut fort bien être votre ami sans pour autant souhaiter
vous suivre dans votre trahison... »
Trevize fit volte-face, cherchant du regard les yeux bleus de
Compor. Celui-ci soutint son regard, impassible.
Le Maire Branno poursuivit, calmement : « Je ferai
remarquer à lřassistance quřau moment où jřai énoncé ma
dernière phrase, le conseiller Trevize sřest tourné pour regarder
le conseiller Compor...
« Voulez-vous sortir, à présent, conseiller Trevize, ou bien
allez-vous me contraindre à la pénible procédure dřune
arrestation en pleine Chambre ? »
Golan Trevize se tourna, gravit de nouveau les marches de la
salle du Conseil et, une fois à la sortie, se retrouva encadré par
deux hommes en uniforme, bardés dřarmes.
Et le regardant partir, impassible, Harlan Branno murmura
entre ses lèvres à peine entrouvertes : « Idiot ! »
19
3.
Liono Kodell était directeur de la sécurité depuis le mandat du
Maire Branno. Ce nřétait pas un boulot très foulant, à lřen croire.
Mais fallait-il le croire ? Nul nřaurait su lřaffirmer. Il nřavait pas
lřair dřun menteur mais cela ne signifiait pas nécessairement
grand-chose.
Il paraissait amical et bon enfant mais cřétait peut-être par
nécessité professionnelle. Dřune taille plutôt inférieure à la
moyenne et dřun poids plutôt supérieur, il arborait une
moustache en broussaille (des plus inhabituelles chez un
citoyen de Terminus) à présent plus blanche que grise, de
pétillants yeux marron et la caractéristique barrette de couleur
au revers de la poche de poitrine de sa terne tunique.
« Asseyez-vous, Trevize, lança-t-il. Et tâchons de garder à cet
entretien une tournure amicale.
ŕ Amicale ? Avec un traître ? » Trevize passa les pouces dans
son ceinturon et resta debout.
« Avec un présumé traître. Nous nřen sommes pas encore au
point où une accusation Ŕ même si elle est émise par le Maire
en personne Ŕ équivaut à une condamnation. Jřose espérer que
nous nřen arriverons pas là. Mon boulot est de vous disculper, si
je le peux. Je préférerais de beaucoup le faire tout de suite, tant
quřaucun mal nřest fait Ŕ sinon peut-être à votre amour-
propre Ŕ plutôt que dřêtre contraint à porter la chose sur la
place publique. Je pense que vous me suivrez sur ce point. »
Mais Trevize ne se radoucit pas : « Trêve de complaisance.
Votre boulot est de me harceler comme si jřétais effectivement
un traître. Or je nřen suis pas un et je nřapprécie guère la
nécessité de devoir le démontrer pour votre profit. Pourquoi ne
serait-il pas à vous de faire la preuve de votre loyauté, à mon
profit ?
ŕ En principe, rien ne sřy oppose. Lřennui, toutefois, est que
jřai la force de mon côté et quřà cause de cela, cřest à moi de
20
poser les questions, pas à vous. Si le moindre soupçon de
trahison ou de déloyauté se portait contre moi, soit dit en
passant, jřimagine que je me retrouverais remplacé et illico
interrogé à mon tour par quelquřun qui, je lřespère sincèrement,
ne me traiterait pas plus mal que je nřai lřintention de vous
traiter.
ŕ Et comment comptez-vous me traiter ?
ŕ Disons, je suppose, en ami et en égal, si vous voulez bien
faire de même avec moi.
ŕ Vous voulez peut-être que je vous serve un verre ? demanda
Trevize, sarcastique.
ŕ Plus tard, peut-être, mais pour lřinstant, asseyez-vous. Je
vous le demande entre amis. »
Trevize hésita, puis sřassit. Continuer à faire preuve de
méfiance lui semblait soudain bien vain. « Et maintenant ?
demanda-t-il.
ŕ Maintenant, puis-je vous demander de répondre
sincèrement et complètement à mes questions, sans chercher à
les éluder ?
ŕ Et dans le cas contraire ? Quelle est la menace sous-
jacente ? Une sonde psychique ?
ŕ Jřespère que non.
ŕ Moi de même. Vous nřoseriez pas avec un conseiller.
Dřailleurs elle ne révélerait aucune trahison et une fois que je
serais acquitté, je me ferais un plaisir dřavoir votre tête et peut-
être même celle de madame le Maire, en passant. Tiens, cela
vaudrait presque la peine que jřy passe... »
Kodell fronça les sourcils, puis hocha doucement la tête.
« Oh ! non. Oh ! non. Trop de risques de dégâts au cerveau. Le
rétablissement est parfois lent, et, pour vous, le jeu nřen
vaudrait certainement pas la chandelle. Certainement pas. Vous
savez, quelquefois, pour peu que la sonde soit utilisée sous
lřempire de lřexaspération...
ŕ Des menaces, Kodell ?
ŕ Le simple constat dřune réalité, Trevize. Entendez-moi
bien, conseiller : si je dois utiliser la sonde, je lřutiliserai et
même si vous êtes innocent, vous nřaurez aucun recours.
ŕ Que voulez-vous savoir ? »
21
Kodell bascula un interrupteur sur le bureau devant lui puis
dit : « Mes questions comme vos réponses vont être
enregistrées Ŕ en audio et en vidéo. Je ne vous demande aucune
déclaration volontaire, ni aucune prise de position délibérée.
Pas pour lřinstant, du moins. Vous me comprenez, jřen suis
sûr...
ŕ Je comprends surtout que vous nřallez enregistrer que ce
qui vous convient, remarqua Trevize, méprisant.
ŕ Cřest exact mais encore une fois, entendons-nous bien. Je
ne déformerai en rien ce que vous allez me dire. Je lřutiliserai ou
ne lřutiliserai pas, cřest tout. Mais vous saurez ce que je
nřutiliserai pas, ainsi ne perdrons-nous ni mon temps ni le
vôtre.
ŕ On verra.
ŕ Nous avons tout lieu de penser, conseiller Trevize » et
quelque chose dans son ton officiel prouvait à lřévidence quřil
était en train dřenregistrer, « que vous avez déclaré
ouvertement, et en maintes occasions, que vous ne croyiez pas
en lřexistence du Plan Seldon. »
Trevize répondit lentement : « Si je lřai dit si ouvertement, et
en maintes occasions, que vous faut-il de plus ?
ŕ Ne perdons pas de temps en arguties, conseiller. Vous savez
ce quřil me faut, ce sont des aveux spontanés, de votre propre
bouche, caractérisés par votre empreinte vocale personnelle, et
dans dřindiscutables conditions de parfaite maîtrise de soi.
ŕ Parce que, je suppose, tout usage de lřhypnose, par des
moyens chimiques ou autres, altérerait les empreintes vocales ?
ŕ De manière très nette.
ŕ Et vous voulez vous empresser de prouver que vous nřavez
employé aucune méthode répréhensible pour interroger un
conseiller ? Je ne vous le reproche pas.
ŕ Jřen suis heureux, conseiller. Dans ce cas, poursuivons.
Vous avez donc déclaré ouvertement, et en maintes occasions,
que vous ne croyiez pas en lřexistence du Plan Seldon.
Admettez-vous ce fait ? »
Trevize répondit en choisissant soigneusement ses mots : « Je
ne crois pas que ce que nous nommons Ŗ Plan Seldon ŗ ait la
signification que nous lui attribuons couramment.
22
ŕ Déclaration vague. Pourriez-vous préciser ?
ŕ Mon opinion est que la notion courante selon laquelle, il y a
cinq siècles, Hari Seldon, appliquant les lois mathématiques de
la psychohistoire, aurait défini le cours des événements
humains jusque dans leurs moindres détails, cours qui nous
conduirait du premier au second Empire Galactique selon la
ligne de probabilité maximale, mon opinion est que cette notion
est naïve. Ça ne peut pas exister.
ŕ Entendez-vous par là que, selon vous, Hari Seldon nřaurait
jamais existé ?
ŕ Pas du tout. Bien sûr quřil a existé.
ŕ Quřil nřa jamais été à lřorigine de la science de la
psychohistoire ?
ŕ Non, bien évidemment non. Voyez-vous, directeur, je mřen
serais volontiers expliqué devant le Conseil si on me lřavait
permis et je vais le faire pour vous. La vérité que je mřapprête à
révéler vous paraîtra si évidente... »
Le directeur de la sécurité avait calmement Ŕ et très
ouvertement Ŕ arrêté lřenregistreur.
Trevize sřinterrompit et fronça les sourcils : « Pourquoi avez-
vous fait ça ?
ŕ Vous me faites perdre mon temps, conseiller. Je ne vous ai
pas demandé de discours.
ŕ Vous me demandez bien dřexpliquer mon point de vue,
nřest-ce pas ?
ŕ Pas du tout. Je vous demande de répondre à mes
questions Ŕ simplement, directement, et sans dévier. Répondez
uniquement aux questions et uniquement sur ce que je vous ai
demandé. Faites ce que je vous dis, et ce ne sera pas long.
ŕ Vous voulez dire que vous allez mřextorquer des
déclarations destinées à accréditer la version officielle de ce que
je suis censé avoir fait ?
ŕ Nous vous demandons seulement de faire des déclarations
sincères et je vous garantis quřelles ne seront pas altérées. Je
vous en prie, laissez-moi reprendre maintenant : nous parlions
de Hari Seldon. » Lřenregistreur était de nouveau en route et
Kodell répéta calmement : « quřil nřa jamais été à lřorigine de la
science de la psychohistoire ?
23
ŕ Bien sûr, quřil est à lřorigine de ce que nous appelons la
psychohistoire », dit Trevize, cachant mal son impatience, avec
un geste passionné plein dřexaspération.
« ... que vous définiriez comment ? sřenquit le directeur.
ŕ Par la Galaxie ! On la définit couramment comme la
branche des mathématiques traitant des réactions globales de
vastes populations humaines face à des stimuli donnés dans des
circonstances données. En dřautres termes, elle est censée
prédire les changements historiques et sociaux.
ŕ Vous dites Ŗ censée ŗ. Fondez-vous cette remise en question
sur des bases mathématiques ?
ŕ Non, je ne suis pas un psychohistorien. Pas plus quřaucun
membre du gouvernement de la Fondation, ni quřaucun citoyen
de Terminus, ni... »
Kodell leva la main et dit dřune voix douce : « Conseiller, je
vous en prie ! » Trevize se tut.
Kodell reprit : « Avez-vous quelque raison de supposer que
Hari Seldon nřaurait pas fait les analyses visant à déterminer Ŕ
aussi efficacement que possible Ŕ les facteurs permettant de
maximiser la probabilité et de minimiser le délai de passage
entre le premier et le second Empire, par le biais de la
Fondation ?
ŕ Je nřy étais pas », rétorqua Trevize, sardonique.
« Comment le saurais-je ?
ŕ Pouvez-vous affirmer quřil ne lřa pas fait ?
ŕ Non.
ŕ Nieriez-vous, par hasard, que lřimage holographique de
Hari Seldon, apparue à chacune des crises historiques qui ont
jalonné ces cinq derniers siècles, soit effectivement un cliché de
Hari Seldon en personne, pris durant la dernière année de son
existence, peu avant lřinstauration de la Fondation ?
ŕ Je suppose que je ne peux pas le nier.
ŕ Vous Ŗ supposez ŗ. Pouvez-vous mřaffirmer quřil sřagit dřun
faux, dřune mystification montée dans le passé par quelque
individu dans un but précis ? »
Trevize soupira. « Non. Je ne maintiens pas cela.
ŕ Êtes-vous prêt à maintenir que les messages délivrés par
Hari Seldon sont dřune manière ou dřune autre manipulés par
24
un tiers ?
ŕ Non. Je nřai aucune raison de penser quřune telle
manipulation soit possible ou même dřun quelconque intérêt.
ŕ Je vois. Vous avez pu assister à la toute dernière apparition
de lřimage de Seldon. Nřavez-vous pas trouvé que son analyse Ŕ
élaborée il y a cinq cents ans Ŕ correspondait très précisément à
la situation présente ?
ŕ Au contraire, dit Trevize avec un entrain soudain. Elle y
correspondait très précisément. »
Kodell parut ne pas relever lřémotion de son interlocuteur.
« Et pourtant, conseiller, après lřapparition de Seldon, vous
persistez à maintenir que le Plan Seldon nřexiste pas.
ŕ Bien entendu : je maintiens quřil nřexiste pas, précisément à
cause de la perfection avec laquelle son analyse correspond
aux... »
Mais Kodell avait déjà coupé lřenregistrement. « Conseiller,
dit-il avec un hochement de tête, vous mřobligez encore à
effacer. Je vous demande si vous persistez dans vos idées
bizarres et vous commencez à me donner des raisons. Laissez-
moi vous répéter ma question. »
Il reprit : « Et pourtant, conseiller, après lřapparition de
Seldon, vous persistez à maintenir que le Plan Seldon nřexiste
pas.
ŕ Comment le savez-vous ? Personne nřa eu lřoccasion de
parler avec mon délateur et néanmoins ami Compor, après cette
dernière apparition.
ŕ Disons que nous avons fait nos déductions, conseiller, et
ajoutons que vous y avez déjà répondu par lřaffirmative : Ŗ Bien
entendu ŗ avez-vous dit à lřinstant. Si vous voulez bien vous
donner la peine de le répéter sans ajouter dřautres mentions,
nous pourrons enchaîner.
ŕ Bien entendu, répéta Trevize, ironique.
ŕ Bon, dit Kodell, on verra lequel de ces Ŗ bien entendu ŗ
sonne le plus naturel. Merci conseiller », et il coupa de nouveau
lřenregistreur.
« Cřest tout ? demanda Trevize.
ŕ Pour ce dont jřai besoin, oui.
ŕ Manifestement, ce dont vous avez besoin, cřest dřun jeu de
25
questions et de réponses que vous puissiez présenter devant
Terminus et toute la Fédération quřelle dirige, destiné à
accréditer lřidée que jřadmets intégralement la légende du Plan
Seldon. De telle sorte que toute dénégation ultérieure de ma
part ne puisse apparaître que comme du donquichottisme ou de
la folie pure et simple.
ŕ ... voire de la trahison, aux yeux dřune multitude excitée qui
voit dans le plan un rouage essentiel à la sécurité de la
Fondation. Il ne sera peut-être pas nécessaire de rendre public
tout ceci, conseiller Trevize, si nous pouvons arriver à nous
entendre mais si jamais il fallait en arriver là, croyez bien que
nous veillerions à ce que la Fondation lřapprenne.
ŕ Êtes-vous assez stupide, monsieur », dit Trevize en
fronçant les sourcils, « pour vous désintéresser totalement de ce
que jřai réellement à vous révéler ?
ŕ En tant quřêtre humain, je suis vivement intéressé et je
vous garantis que si lřoccasion se présente, je vous écouterai Ŕ
non sans quelque scepticisme Ŕ mais avec intérêt. En tant que
directeur de la sécurité, toutefois, jřai recueilli pour lřheure
exactement tout ce quřil me faut.
ŕ Jřespère que vous êtes conscient que cela ne vous vaudra, à
vous pas plus quřau Maire, rien de bon.
ŕ Comme cřest curieux : je suis précisément de lřavis
contraire. Cela dit, vous pouvez sortir. Sous bonne garde, bien
entendu.
ŕ Et où doit-on mřemmener ? »
Kodell se contenta de sourire. « Au revoir, conseiller. Vous
nřavez pas été parfaitement coopératif mais il eût été irréaliste
dřespérer le contraire. »
Il lui tendit la main.
Trevize, qui sřétait levé, lřignora. Il défroissa sa tunique et dit :
« Vous ne faites que retarder lřinévitable. Dřautres doivent
penser comme moi en ce moment, ou en tout cas, ils y viendront
plus tard. Mřemprisonner ou me tuer ne servira quřà provoquer
la surprise et, au bout du compte, à accélérer le processus. Mais
à la fin, la vérité et moi, nous vaincrons. »
Kodell retira sa main et hocha lentement la tête :
« Décidément, Trevize, vous êtes vraiment un idiot. »
26
4.
Ce ne fut pas avant minuit que deux gardes vinrent rechercher
Trevize dans ce qui était Ŕ il devait bien lřadmettre Ŕ une
chambre fort luxueuse, au quartier général de la sécurité.
Luxueuse mais verrouillée. En dřautres termes, une cellule.
Trevize avait eu plus de quatre heures pour faire un
douloureux examen de conscience, tout en arpentant la pièce de
long en large.
Pourquoi avoir fait confiance à Compor ?
Et pourquoi pas ? Il avait tellement semblé convaincu. Non,
pas exactement : il avait semblé tellement prêt à se laisser
convaincre. Non. Pas ça non plus. Il avait semblé si stupide, si
facile à dominer, si clairement dénué dřopinion personnelle que
Trevize avait pris un malin plaisir à lřutiliser comme une bien
confortable chambre de résonance. Compor avait aidé Trevize à
améliorer et à peaufiner ses opinions. Il lui avait été utile et
Trevize lui avait fait confiance pour la simple et bonne raison
que cřétait plus pratique ainsi.
Mais pour lřheure, il lui était bien inutile de savoir sřil aurait
ou non dû voir clair en lui. Il aurait mieux fait de suivre ce
simple précepte : ne se fier à personne.
Oui, mais peut-on passer toute sa vie à ne se fier à personne ?
Évidemment non.
Et puis, qui aurait songé que Branno aurait lřaudace de virer
en pleine séance un membre du Conseil Ŕ et sans quřun
conseiller bouge le petit doigt pour défendre lřun de ses pairs !
Même si dans leur intime conviction, ils nřétaient pas dřaccord
avec Trevize, même sřils étaient prêts à parier sur chaque goutte
de leur sang que Branno avait raison, ils auraient quand même
dû, par principe, sřélever devant cette violation de leurs
prérogatives. Branno de Bronze, la surnommait-on parfois et
certes, elle agissait avec lřinflexibilité du métal.
A moins quřelle ne fût elle aussi entre les mains de...
Non ! Cřétait tomber dans la paranoïa.
27
Et pourtant...
Son esprit tournait en rond et nřétait toujours pas sorti de ces
ornières répétitives lorsquřentrèrent les deux gardes.
« Vous allez devoir nous suivre, conseiller », dit le supérieur
hiérarchique sur un ton de froide gravité. Son insigne indiquait
le grade de lieutenant. Il avait une petite cicatrice sur la joue
droite et semblait fatigué, comme sřil était à la tâche depuis bien
trop longtemps, sans avoir eu lřoccasion de faire grand-chose Ŕ
ainsi quřil est prévisible dans le cas dřun soldat dont le pays est
en paix depuis plus dřun siècle.
Trevize ne bougea pas : « Votre nom, lieutenant.
ŕ Je suis le lieutenant Evander Sopellor, conseiller.
ŕ Vous vous rendez compte que vous enfreignez la loi,
lieutenant Sopellor ? Vous nřavez pas le droit dřarrêter un
conseiller.
ŕ Nous avons reçu des ordres, monsieur.
ŕ Peu importe. On ne peut pas vous avoir ordonné dřarrêter
un conseiller. Vous devez être bien conscient que vous risquez la
cour martiale.
ŕ Vous nřêtes pas arrêté, conseiller, remarqua le lieutenant.
ŕ Dans ce cas, je nřai pas à vous suivre, nřest-ce pas ?
ŕ Nous avons reçu lřordre de vous escorter jusque chez vous.
ŕ Je connais le chemin.
ŕ ... et de vous protéger durant le trajet.
ŕ De quoi ?... ou de qui ?
ŕ Dřun éventuel rassemblement.
ŕ A minuit ?
ŕ Cřest bien pourquoi nous avons attendu jusquřà minuit,
monsieur. Et à présent, dans lřintérêt même de votre protection,
nous devons vous demander de nous suivre. Puis-je ajouter
(non pas à titre de menace mais simplement dřinformation) que
nous avons lřautorisation dřuser de la force, si nécessaire. »
Trevize avait certes remarqué les fouets neuroniques dont ils
étaient armés. Il se leva, avec dignité, du moins lřespérait-il.
« Eh bien, allons chez moi Ŕ à moins que je ne découvre au bout
du compte que vous mřamenez en prison ?
ŕ Nous nřavons pas reçu instruction de vous mentir,
monsieur », dit le lieutenant, dans un sursaut dřamour-propre.
28
Trevize comprit quřil était en face dřun vrai professionnel qui ne
mentirait quřaprès en avoir explicitement reçu lřordre Ŕ et que
même alors, son expression comme son intonation le
trahiraient.
Trevize se reprit : « Je vous prie de mřexcuser, lieutenant. Je
nřavais certes pas lřintention de mettre votre parole en doute. »
Une voiture les attendait dehors. La rue était vide et il nřy
avait pas la moindre trace dřêtre humain Ŕ encore moins dřun
rassemblement. Mais le lieutenant nřavait pas menti : il nřavait
jamais dit quřil y aurait un rassemblement ou quřil sřen
formerait un. Il avait tout au plus fait référence à « un éventuel
rassemblement ». Une simple « éventualité ».
Le lieutenant avait pris soin de sřinterposer entre Trevize et le
véhicule. Il lui aurait été impossible de sřenfuir. Le lieutenant
pénétra dans la voiture sur ses talons et sřassit à côté de lui sur
la banquette arrière.
Lřengin démarra.
« Une fois rentré chez moi, dit Trevize, je suppose que je
pourrai librement vaquer à mes affaires Ŕ et, par exemple,
sortir, éventuellement.
ŕ Nous nřavons pas reçu instruction dřentraver votre liberté
de mouvement, conseiller, dans le cadre toutefois de notre
mission de protection.
ŕ Dans le cadre de votre mission... Et quřentendez-vous par
là ?
ŕ Jřai lřordre de vous prévenir quřune fois chez vous, vous
êtes avisé de ne plus en sortir. Les rues ne sont pas sûres et je
suis responsable de votre sécurité.
ŕ Vous voulez dire que je suis assigné à résidence.
ŕ Je ne suis pas juriste, conseiller. Jřignore ce que cela veut
dire. »
Il regardait droit devant lui mais son coude effleurait Trevize :
ce dernier nřaurait pu faire un geste, si minime fût-il, sans que le
lieutenant ne le remarquât aussitôt.
Le véhicule sřimmobilisa devant la petite maison quřhabitait
Trevize, dans le faubourg de Flexner. En ce moment, il nřavait
pas de compagne Ŕ Flavella sřétant lassée de lřexistence
erratique que lui imposait sa fonction au Conseil Ŕ aussi ne
29
comptait-il pas être attendu.
« Est-ce que je sors tout de suite ?
ŕ Je vais sortir en premier, conseiller. Nous vous escorterons
à lřintérieur.
ŕ Toujours pour ma sécurité.
ŕ Oui, monsieur. »
Il y avait deux gardes en faction derrière sa porte. On avait
allumé une veilleuse mais les fenêtres ayant été obturées, elle
demeurait invisible de lřextérieur.
Un bref instant, il se sentit outré par cette invasion de son
domicile puis rapidement écarta le problème en haussant
mentalement les épaules. Si le Conseil était incapable de le
protéger dans son enceinte même, ce nřétait sûrement pas son
domicile qui pourrait lui servir de forteresse.
« Combien de vos hommes en tout avez-vous ici ? Un
régiment ?
ŕ Non, conseiller », lui répondit une voix sèche mais posée.
« Il nřy a quřune seule personne ici en dehors de celles que vous
voyez. Et je crois vous avoir assez attendu. »
Harlan Branno, Maire de Terminus, sřencadra dans la porte
du séjour. « Il serait temps, ne trouvez-vous pas, que nous
ayons enfin une conversation ? »
Trevize la regarda, éberlué : « Toute cette comédie pour... »
Mais Branno lřinterrompit dřune voix basse et ferme : « Du
calme, conseiller Ŕ et vous quatre, dehors ! Dehors ! Il nřy a rien
à craindre. »
Les quatre gardes saluèrent et tournèrent les talons. Trevize et
Branno étaient seuls.
30
Chapitre 2
Maire
31
5.
Branno avait attendu depuis une heure, ressassant ses
pensées. Dřun point de vue technique, elle était coupable
dřeffraction et de violation de domicile. Qui plus est, elle avait
violé, fort inconstitutionnellement, les droits dřun conseiller. Au
terme strict des lois qui régissaient la fonction de Maire Ŕ
depuis lřépoque dřIndbur III et du Mulet, près de deux siècles
plus tôt Ŕ elle risquait la destitution.
Mais en ce jour précis, pourtant, et pour un laps de temps de
vingt-quatre heures, elle ne pouvait rien faire de mal.
Mais cela passerait. Elle ne pouvait sřempêcher de frémir.
Les deux premiers siècles avaient été lřâge dřor de la
Fondation, lřépoque héroïque Ŕ rétrospectivement, du moins,
sinon pour les infortunés qui avaient dû vivre en ces temps peu
sûrs. Salvor Hardin et Hober Mallow en avaient été les deux
grands héros, quasiment déifiés au point de rivaliser avec
lřincomparable Hari Seldon lui-même. Ces trois personnages
formaient le trépied sur lequel reposait toute la légende (et
même toute lřhistoire) de la Fondation.
En ce temps-là, pourtant, la Fondation nřétait encore quřun
monde bien chétif, dont lřemprise sur les Quatre Royaumes était
bien ténue, qui nřavait quřune bien vague conscience de
lřétendue de la protection que lui assurait le Plan Seldon, et qui
allait jusquřà contrer ce qui subsistait du naguère puissant
Empire Galactique.
Et plus sřétait accru le pouvoir politique et commercial de la
Fondation, plus ses dirigeants et ses guerriers semblaient être
devenus insignifiants. Lathan Devers : on lřavait presque oublié.
Si lřon sřen souvenait, cřétait plus à cause de sa fin tragique dans
les camps que pour sa vaine (quoique victorieuse) lutte contre
Bel Riose.
Quant à Bel Riose, le plus noble des adversaires de la
Fondation, lui aussi, on lřavait presque oublié, éclipsé quřil était
32
par le Mulet qui seul parmi tous ses ennemis avait pu briser le
Plan Seldon et défaire la Fondation avant de la diriger. Cřétait
lui, et lui seul, le Grand Ennemi Ŕ enfin, le dernier des grands.
On ne se souvenait guère que le Mulet avait été, en vérité,
défait par un seul individu, une femme du nom de Bayta Darell,
et quřelle était parvenue à la victoire sans lřaide de quiconque,
sans même le soutien du Plan Seldon. Tout comme on avait
presque oublié que son fils Toran et sa petite-fille, Arkady
Darell, avaient à leur tour vaincu la Seconde Fondation, laissant
le champ libre à la Fondation, la Première Fondation.
Ces vainqueurs dřaujourdřhui nřétaient désormais plus des
personnages héroïques. De nos jours, on ne pouvait que se
permettre des héros réduits à la taille de simples mortels. Et
puis, reconnaissons que la biographie quřavait donnée Arkady
de sa grand-mère lřavait fait descendre du rôle dřhéroïne à celui
de simple figure romanesque.
Et depuis lors, il nřy avait plus eu de héros Ŕ ni même de
figure romanesque, dřailleurs. La guerre kalganienne avait été le
dernier épisode violent à impliquer la Fondation, et ce nřavait
jamais été quřun conflit mineur. Virtuellement plus de deux
siècles de paix ! Cent vingt ans sans même un vaisseau éraflé.
Cela avait été une bonne paix Ŕ Branno ne le déniait pas Ŕ,
une paix profitable. La Fondation nřavait pas instauré un second
Empire Galactique Ŕ on nřen était quřà mi-parcours, selon le
Plan Seldon Ŕ mais, sous la forme dřune Fédération, elle tenait
sous son emprise économique plus dřun tiers des entités
politiques éparses de la Galaxie, et influençait ce quřelle ne
contrôlait pas. Rares étaient les endroits où mentionner : « Je
suis de la Fondation » ne suscitait pas le respect. Parmi les
millions de mondes habités, nulle fonction nřétait tenue en plus
haute estime que celle de Maire de Terminus.
Car le titre était resté. Cřétait celui du premier magistrat dřune
malheureuse bourgade quasiment oubliée, perdue sur quelque
planète aux confins extrêmes de la civilisation, quelque cinq
siècles plus tôt, mais nul nřaurait songé à le changer, ne serait-
ce quřen le rendant un rien plus ronflant. Tel quřil était, seul le
titre presque oublié de Majesté Impériale pouvait encore
inspirer un respect comparable.
33
Hormis sur Terminus même, où les pouvoirs du Maire étaient
soigneusement limités. Le souvenir des Indbur demeurait
vivace. Ce que les gens ne risquaient pas dřoublier, cřétait moins
leur tyrannie que le fait quřils avaient perdu face au Mulet.
Et venait son tour à présent, Harlan Branno, Maire le plus
puissant depuis la disparition du Mulet (elle en était consciente)
et la cinquième femme seulement à accéder à ce poste. Et ce
nřest quřaujourdřhui quřelle avait pu faire ouvertement usage de
son pouvoir.
Elle sřétait battue pour faire valoir son interprétation de ce qui
était juste et de ce qui devait être Ŕ contre lřopposition farouche
de tous ceux qui avaient hâte de retrouver le prestige des
Secteurs centraux de la Galaxie et lřaura du pouvoir impérial Ŕ
et elle avait gagné : Pas encore, leur avait-elle dit. Pas encore !
Si vous vous précipitez trop pour regagner les Secteurs
centraux, vous vous retrouverez perdants, pour telle et telle
raison. Et Seldon était apparu et lřavait appuyée en tenant un
langage presque analogue au sien.
Cela lřavait rendue, pour un temps, aussi sage que Seldon lui-
même aux yeux de la Fondation. Elle savait pertinemment
toutefois que dřune heure à lřautre on pourrait lřoublier. Et voilà
que ce jeune homme se permettait de la défier précisément ce
jour-là !
Et il se permettait dřavoir raison !
Cřétait bien là le danger de la chose. Il avait raison ! Et, ayant
raison, il était capable de détruire la Fondation ! Et voilà quřils
se retrouvaient face à face, seuls.
Elle lui dit tristement : « Vous nřauriez pas pu chercher à me
voir en privé ? Aviez-vous besoin de le clamer en pleine
Chambre, dans votre désir stupide de me ridiculiser ? Est-ce
que vous vous rendez compte de votre idiotie, mon pauvre
garçon ? »
34
6
Trevize se sentit rougir et lutta pour maîtriser sa colère.
Branno était une femme qui allait sur ses soixante-trois ans. Il
hésitait à se lancer dans une joute oratoire avec quelquřun de
presque deux fois son âge.
En outre, elle avait une grande pratique de la bataille
politique et savait que si elle pouvait placer son adversaire en
position de déséquilibre, elle aurait partie à demi gagnée. Mais
une telle tactique nřétait efficace que devant un public. Or,
aucun spectateur nřétait là pour assister à son humiliation : ils
étaient seuls tous les deux.
Si bien que Trevize préféra ignorer ses paroles et fit de son
mieux pour lřobserver avec détachement : une vieille femme
vêtue de ces habits unisexes qui étaient à la mode depuis deux
générations Ŕ et qui ne lui allaient pas. Le Maire, le dirigeant de
la Galaxie Ŕ si tant est que la Galaxie pût avoir un dirigeant Ŕ
nřétait quřune vieille femme ordinaire quřon aurait facilement
pu confondre avec un homme Ŕ nřeût été sa coiffure, les
cheveux gris acier tirés en arrière, et non pas flottants dans le
style typiquement masculin.
Trevize lui adressa un sourire engageant. Quels que soient les
efforts dřun adversaire plus âgé pour faire sonner lřépithète
« mon garçon » comme une insulte, ledit « garçon » gardait
lřavantage de la jeunesse et de lřallure Ŕ et surtout, il en était
pleinement conscient.
Il lui dit : « Cřest vrai. Jřai trente-deux ans, je ne suis donc
quřun garçon Ŕ si lřon veut. Et je suis conseiller et par
conséquent, ex officio, un idiot. La première condition est
inévitable ; quant à la seconde, tout ce que je puis dire, cřest que
jřen suis désolé.
ŕ Savez-vous ce que vous avez fait ? Et ne restez donc pas
planté là à faire de lřesprit : asseyez-vous. Mettez votre cervelle
en route, si ça vous est possible, et répondez-moi
35
intelligemment.
ŕ Je sais très bien ce que jřai fait. Jřai dit la vérité telle que je
la vois.
ŕ Et cřest aujourdřhui que vous lřutilisez pour me défier.
Précisément le jour où mon prestige est tel que je peux me
permettre de vous exclure de la Chambre et de vous arrêter sans
que nul ne proteste.
ŕ Le Conseil va se ressaisir et croyez bien quřil protestera.
Peut-être même proteste-t-il en ce moment. Et on mřécoutera
dřautant mieux que vous avez décidé de me persécuter.
ŕ Personne ne vous écoutera, parce que si je pensais que vous
deviez continuer dans la même veine, je persisterais à vous
poursuivre comme un traître avec toute la rigueur quřautorise la
loi.
ŕ Alors, il faudrait me juger. Et je ferais éclater la vérité en
plein tribunal.
ŕ Nřy comptez pas. Les pouvoirs dřexception dřun Maire sont
considérables même sřil en fait rarement usage.
ŕ Et sur quels motifs déclareriez-vous lřétat dřexception ?
ŕ Les motifs, je les inventerais. Accordez-moi encore assez
dřingéniosité pour ça ; et je nřaurais pas peur dřen prendre le
risque politique. Ne me poussez pas à bout, jeune homme. Si
nous sommes ici, cřest pour parvenir à un accord, sinon vous ne
recouvrerez plus jamais la liberté. Vous resterez en prison
jusquřà la fin de vos jours. Je peux vous le garantir. »
Ils se dévisagèrent mutuellement : Branno en gris, Trevize en
camaïeu de bruns.
Trevize comprit : « Quel genre dřaccord ?
ŕ Ah ! ah ! On est curieux. Voilà qui est mieux. On va pouvoir
ainsi passer de la confrontation à la conversation. Quel est votre
point de vue ?
ŕ Vous le connaissez fort bien. Vous vous êtes roulée dans la
boue avec le conseiller Compor, non ?
ŕ Je veux lřentendre de votre bouche Ŕ à la lumière de la crise
Seldon qui vient de sřachever.
ŕ Très bien, si tel est votre désir, madame le Maire ! » (Il
avait été à deux doigts de dire : « la vieille »). « Lřimage de
Seldon a parlé trop juste, trop impossiblement juste, au bout de
36
cinq cents ans. Cřest la huitième fois quřil apparaît, je crois. Et
en plusieurs occasions, personne nřétait là pour lřentendre. A
une reprise au moins, du temps dřIndbur III, ce quřil avait à dire
était totalement désynchronisé avec la réalité Ŕ mais cřétait au
moment du Mulet, nřest-ce pas ? Alors, dites-moi quand il a fait
preuve dřautant de clairvoyance que cette fois-ci ? »
Trevize se permit un petit sourire. « Jamais, jusquřà présent,
madame le Maire Ŕ pour ce que nous révèlent les archives du
passé Ŕ, jamais Seldon nřest parvenu à décrire si parfaitement la
situation, jusque dans ses plus infimes détails.
ŕ Votre hypothèse est que lřapparition de Seldon, cette image
holographique, est un faux, que ces enregistrements sont
lřœuvre dřun contemporain Ŕ ce pourrait être moi Ŕ et quřun
acteur joue le rôle de Seldon ?
ŕ Pas impossible, madame le Maire, mais ce nřest pas ce que
je veux dire. La vérité est hélas bien pire. Je crois que cřest
effectivement lřimage de Seldon lui-même que lřon voit et que sa
description du moment présent de lřhistoire est bien la
description quřil prépara jadis, il y a cinq siècles. Cřest dřailleurs
exactement ce que jřai confié à votre homme, Kodell, qui mřa
mené habilement dans une charade où jřétais censé soutenir les
superstitions irréfléchies de certains membres de la Fondation.
ŕ Oui. Cet enregistrement sera utilisé si nécessaire, pour
permettre à la Fondation de constater que vous nřavez jamais
été dans lřopposition. »
Trevize ouvrit les bras : « Mais jřy suis ! Il nřy a pas de Plan
Seldon au sens où nous lřentendons et cela fait peut-être deux
siècles quřil en est ainsi. Il y a des années que je le soupçonne, et
ce que nous avons pu voir il y a douze heures dans la crypte
temporelle le prouve.
ŕ Parce que Seldon était trop exact ?
ŕ Précisément ! Ne souriez pas. Cřest bien la preuve
définitive.
ŕ Je ne souris pas, je vous ferai remarquer. Poursuivez.
ŕ Comment peut-il avoir été si exact ? Il y a deux siècles, son
analyse de ce qui était alors le présent était complètement
fausse. Trois cents ans sřétaient écoulés depuis lřinstauration de
la Fondation et il était déjà largement à côté de la plaque !
37
ŕ Tout cela, conseiller, vous lřavez expliqué vous-même il y a
quelques instants : cřétait à cause du Mulet ; le Mulet était un
mutant doué dřintenses pouvoirs mentaux et il eût été
impossible de lřintégrer dans le Plan.
ŕ Mais il était quand même là Ŕ intégré ou pas. Et il avait fait
dérailler le Plan Seldon. Le Mulet ne gouverna pas longtemps et
il mourut sans successeur. La Fondation recouvra son
indépendance et reprit sa domination, mais comment le Plan
Seldon aurait-il retrouvé sa ligne initiale après une telle rupture
touchant à sa trame même ? »
Branno prit un air sombre et serra ses vieilles mains ridées :
« Vous connaissez la réponse : nous nřétions que la Première
des deux Fondations. Vous avez lu comme moi les livres
dřhistoire.
ŕ Jřai lu la biographie quřa rédigée Arkady sur sa grand-
mère Ŕ après tout, ça fait partie du programme scolaire Ŕ et jřai
lu ses romans également. Jřai lu la version officielle de lřhistoire
du Mulet et de ses conséquences. Me permettra-t-on dřen
douter ?
ŕ Comment cela ?
ŕ Officiellement, nous Ŕ la Première Fondation Ŕ étions
chargés de préserver le savoir des sciences physiques et de le
faire avancer. Nous devions opérer au grand jour, notre
développement historique suivant Ŕ quřon en fût ou non
conscients Ŕ le Plan Seldon. Mais il y avait aussi la Seconde
Fondation qui devait, elle, préserver et faire progresser les
sciences humaines Ŕ dont la psychohistoire Ŕ et son existence
devait demeurer un secret, même pour nous. La Seconde
Fondation tenant lieu de vernier dřaccord pour le Plan, son rôle
était dřajuster les courants de lřhistoire galactique si jamais ils
sřécartaient de la voie tracée par le plan.
ŕ Alors, vous avez trouvé vous-même la réponse, dit le
Maire : Bayta Darell vainquit le Mulet, peut-être sous
lřinspiration de la Seconde Fondation, même si sa petite-fille
soutient que ce nřétait pas le cas. Ce fut pourtant la Seconde
Fondation qui sans aucun doute œuvra pour ramener lřhistoire
galactique dans la voie du Plan après la mort du Mulet et
manifestement, elle y est parvenue.
38
« Alors, par Terminus, de quoi voulez-vous donc parler,
conseiller ?
ŕ Madame le Maire, si nous suivons le récit dřArkady Darell,
il est clair quřà vouloir corriger le cours de lřhistoire galactique,
la Seconde Fondation a bouleversé totalement le schéma initial
de Seldon puisque par cette tentative même, elle détruisait son
propre secret. Nous autres de la Première Fondation avons pris
conscience de lřexistence de notre reflet, la Seconde Fondation,
et nous nřavons pu nous faire à lřidée que nous étions
manipulés. Nous avons donc tout fait pour découvrir la Seconde
Fondation et la détruire. »
Branno opina. « Et sřil faut en croire Arkady Darell, nous y
sommes parvenus mais manifestement pas avant que la
Seconde Fondation nřeût remis lřhistoire galactique fermement
sur ses rails après la rupture introduite par le Mulet. Et elle y est
toujours.
ŕ Et vous pouvez croire ça ? Dřaprès la chronique, la Seconde
Fondation fut localisée et le sort de ses membres réglé. Cela
sřest passé en 378 de lřÈre de la Fédération, il y a cent vingt ans.
Cinq générations durant, nous sommes censés avoir agi seuls,
sans Seconde Fondation et malgré tout, nous sommes restés si
proches de lřobjectif initial du Plan que lřimage de Seldon et
vous-même tenez un langage pratiquement identique !
ŕ Ce quřon pourrait interpréter comme le fait que jřai su
prédire avec perspicacité le développement des tendances
historiques...
ŕ Pardonnez-moi. Loin de moi lřidée de jeter le doute sur
votre perspicacité mais il me semble quant à moi que
lřexplication la plus évidente reste encore que la Seconde
Fondation nřa jamais été détruite. Elle continue de nous diriger.
Elle continue de nous manipuler. Et voilà bien la raison pour
laquelle nous sommes revenus dans la ligne du Plan Seldon. »
39
7.
Si madame le Maire fut choquée par cette déclaration, elle
nřen trahit rien.
Il était plus dřune heure du matin et elle avait désespérément
envie de mettre un terme à lřentretien, et pourtant elle ne
pouvait pas précipiter les choses. Il fallait encore quřelle joue
avec ce jeune homme, et elle ne voulait pas quřil brise tout de
suite sa ligne. Elle nřavait pas envie de se défaire de lui alors
quřil pouvait encore lui être utile.
Elle répondit : « Pas possible ? Dřaprès vous, le récit quřa fait
Arkady de la guerre kalganienne et de la destruction de la
Seconde Fondation est un faux ? Cřest une invention ? Une
blague ? Un mensonge ? »
Trevize haussa les épaules. « Ce nřest pas nécessaire. Là nřest
pas la question. Supposez que le compte rendu dřArkady fût
totalement exact Ŕ dans les limites des informations dont elle
disposait. Supposez que tout ait eu lieu exactement comme elle
lřa dit ; quřon ait effectivement découvert le repaire de la
Seconde Fondation et quřon sřen soit débarrassé. Comment
peut-on affirmer, toutefois, quřon ait eu tous ses membres
jusquřau dernier ? La Seconde Fondation recouvrait toute la
Galaxie. Elle ne manipulait pas uniquement lřhistoire de
Terminus ou même de la seule Fondation. Ses responsabilités
englobaient plus que notre capitale ou que lřensemble de la
Fondation. Il y a certainement des membres de la Seconde
Fondation qui se trouvaient à mille parsecs, ou plus, du lieu des
événements. Est-il alors concevable quřon ait pu tous les avoir ?
« Et si tel ne fut pas le cas, pouvons-nous vraiment dire que
nous avons gagné ? Le Mulet aurait-il pu dire la même chose à
lřépoque ? Après tout, il avait conquis Terminus et avec
Terminus, tous les mondes qui étaient sous son contrôle
direct Ŕ mais restait encore lřAssociation des Marchands
Indépendants. Et une fois les Marchands Indépendants
40
assujettis, restaient encore trois fugitifs : Ebling Mis, Bayta
Darell et son mari. Il sřassura le contrôle des deux hommes et
laissa libre Bayta ; Bayta, seule. Il avait agi ainsi par amour, sřil
faut en croire le roman dřArkady. Et cela fut suffisant. Selon le
récit dřArkady, une seule personne Ŕ et cřétait Bayta Ŕ était
encore libre dřagir à sa guise et cřest précisément à cause de ses
agissements que le Mulet fut incapable de localiser la Seconde
Fondation et se retrouva finalement vaincu.
« Une seule personne épargnée et tout est perdu ! Voilà bien
la preuve du rôle de lřindividu, malgré toutes ces légendes
autour du Plan Seldon pour accréditer lřidée que lřindividu nřest
rien et que la masse est tout.
« Et supposez que nous nřayons pas simplement laissé une
seule Fondation derrière nous mais quelques douzaines, comme
cřest parfaitement envisageable... alors ? Est-ce quřelles ne se
regrouperaient pas, ne se reconstruiraient pas, ne sřattelleraient
pas de nouveau à leur tâche, ne se multiplieraient pas en
recrutant et en formant de nouveaux effectifs, pour de nouveau
faire de nous leurs pions ? »
Branno lui dit gravement : « Le croyez-vous ?
ŕ Jřen suis persuadé.
ŕ Mais dites-moi, conseiller. Pourquoi sřembêteraient-ils avec
tout cela ? Pourquoi quelques pitoyables survivants
continueraient-ils à sřacharner désespérément sur une tâche
dont tout le monde se désintéresse ? Quřest-ce qui les pousse à
maintenir coûte que coûte la Galaxie sur la voie conduisant au
second Empire ? Et à supposer que cette petite bande tienne
absolument à remplir sa mission, pourquoi faudrait-il nous en
soucier ? Pourquoi ne pas accepter plutôt la ligne du Plan et leur
être au contraire reconnaissants de veiller à ce que nous nřen
dérivions pas ? »
Trevize se frotta les yeux. Malgré sa jeunesse, cřétait lui qui
paraissait le plus las des deux. Il dévisagea la femme : « Je ne
peux pas vous croire. Vous imaginez vraiment que la Seconde
Fondation agit pour notre bien ? Que ce sont des espèces
dřidéalistes ? Ne vous paraît-il pas évident Ŕ avec votre
connaissance de la politique, des buts concrets du pouvoir et de
la manipulation Ŕ quřils nřagissent que pour eux-mêmes ?
41
« Nous sommes le fil de la lame. Nous sommes le moteur, la
force. Nous travaillons avec notre sueur, notre sang et nos
larmes. Eux, par contre, ils se contentent de diriger Ŕ ici on
règle un ampli, là on ferme un contact Ŕ, et de le faire avec
aisance et sans prendre aucun risque. Et puis, une fois que tout
sera terminé et quřau terme de mille ans de peine et de labeur,
nous aurons enfin restauré un second Empire Galactique, les
gens de la Seconde Fondation pourront se pointer pour jouer les
élites dirigeantes. »
Branno répondit : « Alors, vous voulez éliminer la Seconde
Fondation ? Vous voulez quřarrivés à mi-parcours sur la voie du
second Empire, nous prenions le risque de terminer la tâche
seuls et de nous fournir nous-mêmes nos propres élites ? Cřest
bien cela ?
ŕ Certainement ! Certainement ! Et cela ne devrait-il pas être
aussi votre souhait ? Vous comme moi, nous ne vivrons pas
pour le voir réalisé mais vous avez des petits-enfants, jřen aurai
moi aussi un jour, eux-mêmes auront des petits-enfants et ainsi
de suite. Je veux quřils bénéficient du fruit de nos efforts et
quřils nous considèrent comme en étant la source et nous louent
pour ce que nous aurons accompli. Je nřai pas envie que tout
cela se réduise simplement à quelque complot secret ourdi par
Seldon Ŕ qui nřest certainement pas un de mes héros. Je vous le
dis : Seldon représente une bien plus grande menace que le
Mulet Ŕ si nous laissons son Plan sřaccomplir. Par la Galaxie,
jřen viens à regretter que le Mulet nřait pas réussi à
complètement liquider le Plan une bonne fois pour toutes. On
lui aurait quand même survécu : lui, il était seul de sa race, et
tout ce quřil y a de plus mortel ; tandis que la Seconde
Fondation me paraît immortelle.
ŕ Mais vous aimeriez bien la détruire, nřest-ce pas ?
ŕ Si vous saviez à quel point !
ŕ Mais faute de savoir comment y parvenir, vous ne croyez
pas plutôt que ce sont eux qui vont vous détruire ? »
Trevize la toisa dřun air méprisant : « Lřidée mřa bien effleuré
que vous-même puissiez être sous leur contrôle. Lřexactitude de
votre prédiction des paroles prononcées par lřimage de Seldon
et, consécutivement, votre attitude envers moi, pourraient fort
42
bien être caractéristiques de la Seconde Fondation. Vous
pourriez nřêtre quřune coquille creuse habitée par la Seconde
Fondation.
ŕ Dans ce cas, pourquoi me parler comme vous le faites ?
ŕ Parce que, si vous êtes sous le contrôle de la Seconde
Fondation, je suis perdu de toute façon, et je peux bien alors me
défouler dřune partie de ma colère Ŕ mais parce que, en vérité,
je parie sur le fait que vous nřêtes pas sous leur contrôle, que
vous êtes simplement inconsciente de vos actes. »
Branno répondit : « Pari gagné, en toute hypothèse. Je ne suis
sous le contrôle de personne sinon de moi-même. Pourtant,
quřest-ce qui vous prouve que je dis la vérité ? Si jřétais
effectivement sous le contrôle de la Seconde Fondation, est-ce
que je lřadmettrais ? En aurais-je même conscience ?
« Mais toutes ces questions sont bien vaines. Je crois ne pas
être sous leur contrôle et vous nřavez pas dřautre choix que de le
croire aussi. Imaginez pourtant un instant ce qui suit : si la
Seconde Fondation existe, il est certain que sa première urgence
sera de sřassurer que nul dans la Galaxie nřait vent de son
existence. Le Plan Seldon ne fonctionne bien que si ses pions Ŕ
à savoir nous-mêmes Ŕ ignorent comment il fonctionne et de
quelle façon ils sont manipulés. Cřest parce que le Mulet a
polarisé lřattention de la Première Fondation sur la Seconde que
cette dernière fut détruite à lřépoque dřArkady Ŕ ou devrais-je
dire quasiment détruite, conseiller ?
« De là, nous pouvons déduire deux corollaires : primo, nous
pouvons raisonnablement supposer quřen gros la Seconde
Fondation sřimmisce le moins possible dans nos affaires.
Dřailleurs, elle serait dans lřimpossibilité de nous dominer
totalement : même elle (si elle existe) ne peut disposer dřune
puissance illimitée. Dominer certains tout en risquant que
dřautres sřen doutent pourrait avoir pour effet dřintroduire des
distorsions dans le déroulement du Plan. Par conséquent, nous
en arrivons à la conclusion que si la Seconde Fondation
sřimmisce dans nos affaires, ce sera à titre exceptionnel, et de
manière aussi discrète et indirecte que possible Ŕ et donc que je
ne suis certainement pas sous leur contrôle. Pas plus que vous.
ŕ Cřest votre premier corollaire et jřaurais tendance à
43
lřadmettre Ŕ mais je prends peut-être mes désirs pour des
réalités. Et le second... ?
ŕ Il est encore plus simple et plus inévitable : si la Seconde
Fondation existe et désire garder secrète son existence, alors
une chose est sûre. Quiconque persiste à croire à son existence,
en parle et lřannonce et le proclame dans toute la Galaxie, doit
dřune manière ou de lřautre être illico retiré discrètement de la
scène et disparaître définitivement... Ne serait-ce pas également
votre conclusion ?
ŕ Est-ce donc là la raison pour laquelle vous mřavez fait
garder à vue, madame le Maire ? Pour me protéger des
entreprises de la Seconde Fondation ?
ŕ En un sens. Jusquřà un certain point. Lřenregistrement
scrupuleux quřa fait Liono Kodell de vos assertions sera diffusé
non seulement pour éviter aux citoyens de Terminus et de la
Fédération dřêtre inutilement troublés par vos divagations mais
surtout pour empêcher la Seconde Fondation dřêtre troublée. Si
elle existe, je nřai pas envie de vous voir attirer son attention.
ŕ Pas possible, dit Trevize avec une pesante ironie. Tout ça
pour mon bien ? Pour mes beaux yeux noisette, sans doute ? »
Branno tressaillit puis Ŕ sans avertissement Ŕ se mit à rire
doucement. Elle répondit : « Je ne suis pas si vieille, conseiller,
que je nřaie pas remarqué vos beaux yeux noisette, et je ne dis
pas quřil y a trente ans jřy serais restée insensible. Toutefois,
pour lřheure, je ne lèverais pas le petit doigt pour les sauver Ŕ
pas plus dřailleurs que le reste de votre personne Ŕ si vos yeux
seuls étaient en jeu. Mais si la Seconde Fondation existe bel et
bien, et si vous attirez son attention, il se pourrait alors que ses
membres ne sřarrêtent pas là. Je dois aussi penser à mon
existence, et à celle de quantité de gens considérablement plus
intelligents et plus estimables que vous Ŕ et penser à tous les
plans que nous avons élaborés.
ŕ Oh ? Croiriez-vous donc en lřexistence de la Seconde
Fondation, pour avoir déjà envisagé comment réagir à son
éventuelle réponse ? »
Branno écrasa le poing sur la table devant elle : « Bien sûr que
jřy crois, indécrottable idiot ! Si jřignorais lřexistence de la
Seconde Fondation, et si je ne la combattais pas de tout mon
44
cœur et de toute mon énergie, est-ce que je me soucierais de ce
que vous pouvez bien raconter sur son compte ? Si la Seconde
Fondation nřexistait pas, que mřimporterait que vous
proclamiez le contraire ? Pendant des mois, jřai cherché à vous
faire taire avant que vous ne divulguiez la chose mais je nřavais
pas alors le poids politique nécessaire pour me permettre de
traiter cavalièrement un conseiller. Lřapparition de Seldon mřen
a fourni lřoccasion Ŕ temporairement, du moins Ŕ et cřest le
moment que vous avez justement choisi pour vous manifester.
Jřai riposté immédiatement et je vous préviens que je nřhésiterai
pas à vous faire liquider sans le moindre remords ni lřombre
dřune hésitation si vous ne faites pas exactement ce quřon vous
dira de faire.
« Toute cette conversation, à une heure où je ferais mieux
dřêtre au lit et de dormir, avait pour seul but de vous amener à
me croire quand je vous dirais ceci : je veux que vous sachiez
que ce problème de la Seconde Fondation (que jřai pris bien soin
de vous laisser vous-même exposer) pourrait me fournir une
raison amplement suffisante pour vous faire décérébrer sans
autre forme de procès. »
Trevize se leva à demi de son siège.
Branno poursuivit : « Oh ! ne faites aucun geste ! Je ne suis
certes quřune vieille femme comme vous devez sans doute vous
le dire, mais avant que vous ayez posé la main sur moi vous
seriez déjà mort. Vous êtes, jeune écervelé, sous la surveillance
de mes hommes. »
Trevize se rassit et dit dřune voix légèrement tremblante :
« Cřest absurde. Si vous croyiez en lřexistence de la Seconde
Fondation, vous nřen parleriez pas aussi librement. Vous ne
vous exposeriez pas vous-même aux dangers auxquels vous
prétendez que je mřexpose moi-même.
ŕ Vous reconnaissez donc que jřai un tantinet plus de bon
sens que vous : en dřautres termes, vous qui croyez en
lřexistence de la Seconde Fondation, vous en parlez en toute
liberté parce que vous nřêtes quřun idiot. Je crois en son
existence et jřen parle librement moi aussi Ŕ mais uniquement
parce que jřai pris mes précautions. Puisque vous me semblez
avoir lu en détail le récit dřArkady, vous vous souvenez
45
certainement quřelle attribue à son père lřinvention dřun
appareil quřelle nomme le brouilleur mental, appareil utilisé
comme écran protecteur contre les pouvoirs mentaux de la
Seconde Fondation. Ce dispositif existe toujours et a même fait
lřobjet dřaméliorations, cela dans le plus grand secret. Ainsi
cette maison est-elle pour lřinstant raisonnablement protégée
contre leurs investigations. Cela étant posé, permettez-moi à
présent de vous exposer la teneur de votre mission.
ŕ Comment ça ?
ŕ Vous allez devoir découvrir si ce que vous et moi croyons
est effectivement vrai. Vous allez devoir découvrir si la Seconde
Fondation existe encore et si oui, la localiser. Ce qui veut dire
que vous allez devoir quitter Terminus et partir je ne sais où Ŕ
même sřil se révèle en fin de compte (comme au temps
dřArkady) que la Seconde Fondation se trouve en réalité parmi
nous. Cela signifie également que vous ne reviendrez pas avant
dřavoir quelque chose à nous révéler ; et si vous nřavez rien à
nous révéler, vous ne reviendrez pas et la population de
Terminus comptera un idiot de moins. »
Trevize sřentendit balbutier : « Comment, par Terminus, puis-
je les rechercher sans me trahir ? Ils vont simplement sřarranger
pour me liquider et vous ne serez pas plus avancée.
ŕ Alors, ne les cherchez surtout pas, grand nigaud ! Cherchez
autre chose ! Cherchez autre chose, de tout votre cœur, de toute
votre âme, et si jamais, en cours de route, vous tombez sur eux
parce quřils nřauront pas pris la peine de vous prêter la moindre
attention, alors à la bonne heure ! Vous pourrez dans ce cas
nous en informer par message codé en hyperondes et, pour
votre récompense, revenir au bercail.
ŕ Je suppose que vous avez déjà en tête quelque chose à me
donner à chercher ?
ŕ Bien évidemment. Connaissez-vous Janov Pelorat ?
ŕ Jamais entendu parler.
ŕ Vous le rencontrez demain. Cřest lui qui vous expliquera ce
que vous allez chercher et qui vous accompagnera à bord de lřun
de nos vaisseaux les plus perfectionnés. Vous en serez les deux
seuls passagers Ŕ risquer deux personnes est déjà amplement
suffisant. Et si jamais vous vous avisiez de revenir sans les
46
renseignements que nous voulons, vous serez volatilisés dans
lřespace avant dřêtre à moins dřun parsec de Terminus. Cřest
tout. Lřentretien est terminé. »
Elle se leva, regarda ses mains nues puis avec lenteur enfila
ses gants. Elle se tourna vers la porte où aussitôt sřencadrèrent
deux gardes, lřarme à la main. Ils sřécartèrent pour la laisser
passer.
Sur le seuil, elle se retourna : « Il y a dřexcellents gardes à
lřextérieur. Ne vous risquez donc pas à les déranger, ou ils nous
épargneront le trouble de votre existence.
ŕ Vous perdriez par la même occasion les profits que je
pourrais vous procurer », dit Trevize en sřefforçant de prendre
un ton léger.
« On en prendra le risque », rétorqua Branno avec un sourire
sans joie.
47
8.
Liono Kodell lřattendait dehors. Il lui dit : « Jřai tout entendu,
madame. Vous avez été extraordinairement patiente.
ŕ Et je suis surtout extraordinairement fatiguée. Jřai
lřimpression dřavoir fait une journée de soixante-douze heures.
A vous la main.
ŕ Volontiers mais, dites-moi... y avait-il réellement un
brouilleur mental à proximité de la maison ?
ŕ Oh Kodell ! fit Branno dřune voix lasse. Vous nřêtes pas si
bête. Quel risque courait-on, franchement, dřêtre surveillés ?
Vous croyez peut-être que la Seconde Fondation surveille tout,
tout le temps et partout ? Je ne suis pas aussi romantique que le
jeune Trevize ; il se peut quřil croie ça ; moi pas. Et cela serait-il
même le cas, la Seconde Fondation aurait-elle des yeux et des
oreilles partout, la présence dřun brouilleur mental ne nous
aurait-elle pas au contraire immédiatement trahis ? En
lřoccurrence, son emploi nřaurait-il pas révélé à la Seconde
Fondation lřexistence dřun écran contre ses pouvoirs Ŕ en lui
faisant découvrir une zone mentalement opaque ? Le secret de
lřexistence dřun tel écran (tant que nous ne serons pas prêts à
lřutiliser sur une grande échelle) nřa-t-il pas plus de valeur, non
seulement que lřexistence de Trevize, mais même que la vôtre et
la mienne réunies ? Et pourtant... »
Ils avaient regagné la voiture et Kodell conduisait. « Et
pourtant... répéta-t-il.
ŕ Et pourtant quoi ?... Ah ! oui... Et pourtant, ce jeune
homme est intelligent. Je lřai peut-être traité dřidiot dřune
manière ou de lřautre une bonne demi-douzaine de fois Ŕ
histoire de lui rabattre son caquet Ŕ mais il est loin de lřêtre. Il
est surtout jeune et il a un peu trop lu de romans dřArkady
Darell. Si bien quřil a tendance à croire que la Galaxie est
comme dans ses livres. Mais ce garçon a lřesprit
particulièrement vif et perspicace et cřest bien dommage quřil
48
faille le perdre.
ŕ Vous en êtes donc si certaine ?
ŕ Tout à fait, dit tristement Branno. Enfin, cřest peut-être
aussi bien ainsi. Nous nřavons que faire de jeunes romantiques
qui foncent tête baissée et sont fort capables de démolir en un
instant ce quřil nous a fallu des années pour bâtir. Par ailleurs, il
va quand même servir à quelque chose : en attirant
indubitablement lřattention des gens de la Seconde Fondation Ŕ
à supposer toujours quřils existent et se soucient effectivement
de nous. Car, pendant quřils sřoccuperont de lui, avec un peu de
chance, ils nous ignoreront. Peut-être même y gagnerons-nous
plus encore que la bonne fortune dřêtre ignorés : on peut
toujours espérer que grâce à Trevize ils se trahiront par
mégarde et nous offriront lřoccasion Ŕ et nous donneront le
temps de préparer une riposte.
ŕ Trevize sert donc à attirer la foudre... »
Les lèvres de Branno frémirent. « Ah ! La métaphore que je
cherchais ! Il est effectivement un paratonnerre, nřattirant sur
lui la foudre que pour mieux nous en protéger.
ŕ Et ce Pelorat, qui va se retrouver lui aussi sur le trajet de
lřéclair ?
ŕ Il se peut quřil en pâtisse également... Mais cřest
inévitable. »
Kodell hocha la tête. « Enfin, vous savez ce que disait Salvor
Hardin... Ŗ Ne laissez jamais vos sentiments moraux vous
empêcher dřaccomplir ce qui doit lřêtre. ŗ
ŕ Pour lřheure, je nřai aucun sentiment moral, marmonna
Branno. Mon seul sentiment, cřest celui dřune grande lassitude.
Et pourtant... je pourrais vous citer quantité de gens dont
jřaimerais mieux me passer avant Golan Trevize. Cřest un bien
beau jeune homme Ŕ Et, bien entendu, il ne lřignore pas. » Elle
prononça ces derniers mots dřune voix empâtée tandis que ses
yeux se fermaient et quřelle glissait doucement vers le sommeil.
49
Chapitre 3
Historien
50
9.
Janov Pelorat avait les cheveux blancs et ses traits, au repos,
étaient plutôt inexpressifs. Ses traits étaient dřailleurs le plus
souvent au repos. Il était de taille et de corpulence moyennes et
tendait à se mouvoir sans hâte et à ne sřexprimer quřaprès mûre
réflexion. Il paraissait beaucoup plus que ses cinquante-deux
ans.
Il nřavait jamais quitté Terminus, détail des plus inhabituels,
surtout pour un homme de sa profession. Lui-même nřaurait su
dire sřil avait ces manières casanières à cause de Ŕ ou bien
malgré Ŕ son obsession pour lřhistoire.
Une obsession qui lřavait pris tout soudain à lřâge de quinze
ans lorsque, à la faveur de quelque indisposition, on lui avait
offert un recueil de légendes antiques. Il y avait découvert ce
leitmotiv dřun monde isolé et solitaire Ŕ un monde qui nřavait
même pas conscience de cette isolation car il nřavait jamais
connu rien dřautre.
Son état avait aussitôt commencé de sřaméliorer : en lřespace
de deux jours, il avait lu trois fois le livre et quittait le lit. Le
lendemain, il était derrière sa console, à chercher dans les
banques de données de la bibliothèque universitaire de
Terminus les traces éventuelles de légendes analogues.
Cřétaient précisément de telles légendes qui lřavaient accaparé
depuis. Certes, la bibliothèque universitaire de Terminus ne
lřavait guère éclairé sur ce point mais, en grandissant, il avait
appris à goûter les joies des prêts interbibliothécaires. Il avait en
sa possession des tirages qui lui étaient parvenus par
hyperfaisceaux de régions aussi éloignées quřIfnia.
Il était ensuite devenu professeur dřhistoire antique et se
retrouvait aujourdřhui au seuil de son premier congé
sabbatique Ŕ congé demandé dans lřidée dřeffectuer un voyage
spatial (son premier) jusquřà Trantor même Ŕ trente-sept ans
plus tard.
51
Pelorat était tout à fait conscient quřil était fort inhabituel
pour un citoyen de Terminus de nřavoir jamais été dans
lřespace. Mais ce nřétait nullement de sa part un désir de se
singulariser. Simplement, chaque fois que sřétait présentée pour
lui lřoccasion de partir, quelque ouvrage nouveau, quelque étude
originale, quelque analyse inédite, lřavaient retenu. Il reportait
alors le voyage projeté, le temps dřépuiser ce sujet neuf et, si
possible, dřy contribuer en ajoutant un nouvel élément, une
nouvelle hypothèse, une nouvelle idée à la montagne déjà
amassée. En fin de compte, son unique regret était de nřavoir
jamais pu effectuer ce voyage à Trantor.
Trantor avait été la capitale du premier Empire Galactique ; la
résidence des empereurs douze siècles durant et, avant cela, la
capitale de lřun des plus importants royaumes pré-impériaux
qui avait peu à peu capturé (ou du moins absorbé) les royaumes
voisins pour aboutir à cet Empire.
Trantor avait été une cité de taille planétaire, une cité
caparaçonnée de métal. Pelorat en avait lu la description dans
les œuvres de Gaal Dornick qui lřavait visitée du temps de Hari
Seldon lui-même. Lřouvrage de Dornick était épuisé et
lřexemplaire que détenait Pelorat aurait pu être revendu la
moitié du salaire annuel de lřhistorien. Lequel aurait été horrifié
à lřidée quřil pût sřen dessaisir.
Ce qui sur Trantor intéressait Pelorat, cřétait bien
évidemment la Bibliothèque Galactique qui, du temps de
lřEmpire (cřétait alors la Bibliothèque Impériale), avait été la
plus grande de toute la Galaxie. Trantor était la capitale de
lřempire le plus vaste et le plus peuplé que lřhumanité ait jamais
connu. Ville unique recouvrant une planète entière et peuplée
de plus de quarante milliards dřhabitants, sa Bibliothèque avait
réuni lřensemble des œuvres (plus ou moins) créatives de
lřhumanité, recueilli la somme intégrale de ses connaissances.
Le tout numérisé de manière si complexe quřil fallait des experts
en informatique pour en manipuler les ordinateurs.
Qui plus est, cette Bibliothèque avait survécu. Pour Pelorat,
cřétait bien là le plus surprenant de la chose. Lors de la chute et
du sac de Trantor, près de deux siècles et demi plus tôt, la
planète avait subi dřépouvantables ravages et sa population
52
souffert au-delà de toute description Ŕ et pourtant, la
Bibliothèque avait survécu, protégée (racontait-on) par les
étudiants de lřUniversité, équipés dřarmes ingénieusement
conçues. (Dřaucuns pensaient toutefois que la relation de cette
défense par les étudiants pouvait bien avoir été entièrement
romancée.)
Quoi quřil en soit, la Bibliothèque avait traversé la période de
dévastation. Cřest dans une bibliothèque intacte, au milieu dřun
monde en ruine, quřavait travaillé Ebling Mis lorsquřil avait failli
localiser la Seconde Fondation (selon la légende à laquelle les
citoyens de la Fondation croyaient encore bien que les
historiens lřeussent toujours considérée avec quelque réserve).
Les trois générations de Darell Ŕ Bayta, Toran et Arkady Ŕ
étaient chacune, à un moment ou à un autre, allées à Trantor.
Arkady toutefois nřavait pas visité la Bibliothèque et, depuis
cette époque, la Bibliothèque ne sřétait plus immiscée dans
lřhistoire galactique.
Aucun membre de la Fondation nřétait retourné sur Trantor
en cent vingt ans mais rien ne permettait de croire que la
Bibliothèque ne fût pas toujours là. Quřelle ne se soit pas fait
remarquer était la plus sûre preuve de sa pérennité : sa
destruction aurait très certainement fait du bruit.
La Bibliothèque de Trantor était archaïque et démodée Ŕ elle
lřétait déjà du temps dřEbling Mis Ŕ mais ce nřen était que
mieux pour Pelorat qui se frottait toujours les mains
dřexcitation à lřidée dřune bibliothèque à la fois vieille et
démodée. Plus elle lřétait, vieille et démodée, et plus il aurait des
chances dřy trouver ce quřil cherchait. Dans ses rêves, il se voyait
entrer dans lřédifice et demander, haletant dřinquiétude : « La
Bibliothèque a-t-elle été modernisée ? Avez-vous jeté les vieilles
bandes et les anciennes mémoires ? » Et toujours, il sřimaginait
la réponse dřantiques et poussiéreux bibliothécaires : « Telle
quřelle fut, professeur, telle vous la trouvez. »
Et voilà que son rêve allait se réaliser ! Madame le Maire en
personne lřen avait assuré. Comment elle avait eu vent de ses
recherches, il nřen avait guère idée. Il nřavait pas réussi à publier
grand-chose : bien peu de ses travaux méritaient une
communication et les quelques-uns à avoir été publiés nřavaient
53
guère laissé de trace. Pourtant, on disait que Branno la Dame de
Bronze était au courant de tout ce qui se passait sur Terminus et
quřelle avait des yeux jusquřau bout des doigts et des orteils.
Pelorat était prêt à le croire mais si elle connaissait ses
recherches, pourquoi diable nřen avait-elle pas discerné
lřimportance en lui accordant un peu plus tôt un modeste
soutien financier ?
En quelque sorte, songea-t-il en se forçant à être le plus amer
possible, la Fondation garde les yeux obstinément fixés sur
lřavenir : ce qui lui importait, cřétait lřavènement du second
Empire et sa destinée future. Elle nřavait ni le temps ni le désir
de se pencher sur son passé Ŕ et ceux qui le faisaient avaient
tendance à lřirriter. Cřétait manifestement fort bête mais il ne
pouvait pas à lui tout seul combattre la bêtise. Et puis, cela
valait peut-être mieux. Il se gardait ainsi pour lui ce grand
dessein et le jour finirait par venir où lřon reconnaîtrait en
Janov Pelorat le grand pionnier de la quête fondamentale.
Ce qui bien sûr voulait dire (et il avait trop dřhonnêteté
intellectuelle pour ne pas lřadmettre) que lui aussi avait les yeux
tournés vers lřavenir Ŕ un avenir dans lequel il se verrait
reconnu, et considéré comme un héros, lřégal de Hari Seldon ;
plus grand même, en fait, car que pesait une prospective établie
sur mille ans dans lřavenir, face à la révélation dřun passé enfoui
et remontant au moins à vingt-cinq millénaires ?
Et voilà que son heure avait enfin sonné. Son heure était
venue !
Le Maire lui avait dit que ce serait pour le lendemain de
lřapparition de lřimage de Seldon. Cřétait pour cette seule raison
que Pelorat sřétait dřailleurs intéressé à la crise Seldon, qui
depuis des mois occupait lřesprit de tous sur Terminus, voire
dans toute lřétendue de la Fédération.
Ça ne lui aurait personnellement fait ni chaud ni froid que la
capitale de la Fondation restât sur Terminus ou fût transférée
ailleurs. Et maintenant que la crise était résolue, il nřaurait su
dire avec certitude quel parti Seldon avait finalement soutenu Ŕ
voire même sřil avait abordé ledit sujet.
Il lui suffisait de savoir que Seldon était apparu et donc que
son heure avait sonné.
54
Ce fut peu après deux heures de lřaprès-midi quřun glisseur
sřimmobilisa dans lřallée devant sa demeure quelque peu isolée,
à la sortie de Terminus.
Une porte coulissa à lřarrière du véhicule. En descendirent un
garde portant lřuniforme des compagnies de sécurité de la
mairie, puis un jeune homme, puis enfin deux autres gardes.
Pelorat fut impressionné malgré lui. Non seulement madame
le Maire connaissait ses travaux mais, à lřévidence, elle y
attachait la plus haute importance puisque lřhomme qui devait
lřaccompagner se voyait doté dřune garde dřhonneur ; sans
parler quřon lui avait promis un vaisseau de première classe,
que cet homme pourrait justement piloter. Décidément, très
flatteur ! Très...
Sa gouvernante ouvrit la porte. Le jeune homme entra et les
deux gardes prirent position de part et dřautre de lřentrée. Par la
fenêtre, Pelorat vit que le troisième homme était demeuré à
lřextérieur et quřun second glisseur venait de sřarrêter. Encore
des gardes !
Troublant !
Il se retourna pour accueillir le jeune homme et découvrit
avec surprise quřil le reconnaissait. Il lřavait vu en holovision.
« Mais vous êtes ce conseiller... Cřest vous, Trevize !
ŕ Golan Trevize. Effectivement. Et vous, le professeur Janov
Pelorat ?
ŕ Oui, oui, dit lřintéressé. Êtes-vous celui qui doit...
ŕ Nous allons voyager ensemble, coupa Trevize, impassible.
A ce quřon mřa dit.
ŕ Mais vous nřêtes pas historien.
ŕ Non, certes pas. Vous lřavez dit vous-même : je suis un
conseiller, un politicien.
ŕ Certes, certes... Mais où ai-je la tête ? Cřest moi lřhistorien,
alors pourquoi sřencombrer dřun second ? Vous, vous pouvez
piloter lřastronef.
ŕ Oui, je suis plutôt bon pilote.
ŕ Eh bien, dans ce cas, voilà une bonne chose de réglée.
Excellent ! Je crains en effet que lřesprit pratique ne soit pas
mon fort, mon jeune ami, aussi, si dřaventure cřétait là votre
domaine, nous ferions assurément une bonne équipe...
55
ŕ Je ne suis pas pour lřheure convaincu de lřexcellence de mes
capacités en la matière mais nous nřavons, semble-t-il, guère
dřautre choix que dřessayer de former une bonne équipe.
ŕ Espérons alors que je saurai vaincre mes incertitudes quant
à lřespace... Cřest que, voyez-vous, conseiller, je nřy suis encore
jamais allé. Je ne suis quřun vulgaire rampant, si tel est bien le
terme. Au fait, aimeriez-vous une tasse de thé ? Je vais
demander à Kloda de nous préparer quelque chose. Jřai cru
comprendre que nous avions quelques heures devant nous
avant le départ, après tout. Je suis prêt, toutefois : jřai pu
obtenir tout le nécessaire pour nous deux. Madame le Maire
sřest montrée particulièrement coopérative. Surprenant,
dřailleurs, cet intérêt pour le projet...
ŕ Vous étiez donc au courant ? Depuis combien de temps ?
ŕ Le Maire mřa contacté, voyons... » ici, Pelorat fronça
légèrement les sourcils, comme absorbé dans quelque calcul « il
y a bien deux ou trois semaines. Jřen fus, je dois dire,
absolument ravi. Et maintenant que je me suis fait à lřidée
dřavoir besoin dřun pilote plutôt que dřun second historien, je
suis également ravi que ce soit vous mon compagnon, bien cher
ami.
ŕ Deux ou trois semaines... » répéta Trevize, quelque peu
ébahi. « Elle préparait donc son coup depuis tout ce temps. Et
moi qui... » Il se tut.
« Pardon ?
ŕ Rien, professeur. Jřai la mauvaise habitude de marmonner
tout seul dans mon coin. Cřest, je le crains, une manie à laquelle
vous allez devoir vous faire, pour peu que notre expérience se
prolonge...
ŕ Assurément, assurément », dit Pelorat, tout en le poussant
vers la table de la salle à manger, où sa gouvernante était en
train de leur servir un thé des plus complets. « Cřest un voyage
qui sřannonce très ouvert. Le Maire a bien stipulé que nous
pouvions prendre tout notre temps et que nous avions toute la
Galaxie devant nous et dřailleurs que nous pouvions Ŕ où que
nous soyons Ŕ faire appel aux subsides de la Fondation. En
ajoutant bien sûr de nous montrer raisonnables. Ce que je lui ai
promis bien volontiers. » Il gloussa et se frotta les mains.
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Asimov 4-fondation foudroyée

  • 1. 1
  • 2. 2 Isaac Asimov Cycle Fondation Tome 6 Fondation foudroyée (Foundationřs Edge Ŕ 1982)
  • 3. 3 Dédié à Betty Prashker, qui s’est contentée d’insister... et à Lester del Rey, qui m’a harcelé.
  • 4. 4 Prologue Paratonnerre Le Premier Empire Galactique était en pleine décadence. Cela faisait déjà plusieurs siècles quřil pourrissait et sřeffondrait et un homme, un seul, en avait pleinement pris conscience. Cřétait Hari Seldon, le dernier grand homme de science du Premier Empire, le père de la psychohistoire Ŕ cette science de la mise en équations mathématiques du comportement humain. Lřhomme, en tant quřindividu, demeure imprévisible mais, avait découvert Seldon, les grandes masses humaines pouvaient être traitées statistiquement. Plus vaste était la masse, plus grande la précision quřon était en droit dřattendre. Et la taille de lřéchantillon sur lequel travaillait Seldon était tout bonnement lřensemble de la population des millions de mondes habités de la Galaxie. Ses équations avaient révélé à Seldon que livré à lui-même lřEmpire devait sřeffondrer et que sřensuivraient pour lřhumanité trente mille ans de misère et de souffrances avant quřun Second Empire sřélève des ruines. Et pourtant, que lřon parvienne à influer sur certains des paramètres existants, et la durée de lřinterrègne pourrait être réduite à mille ans, un seul petit millénaire. Et ce fut dans ce but que Seldon mit sur pied deux colonies dřhommes de science quřil baptisa « Fondations ». Délibérément, il les plaça « aux extrémités opposées de la Galaxie ». Axée sur les sciences physiques, la Première Fondation fut instaurée au vue et au su de tout le monde. En revanche, lřexistence de lřautre, la Seconde Fondation, univers de psychohistoriens et de « mentalistes », fut recouverte par le silence. Dans la Trilogie de Fondation est contée lřhistoire du premier
  • 5. 5 tiers de lřinterrègne. La Première Fondation (connue plus simplement sous le nom de « La Fondation », tout court, puisque lřexistence dřune autre était presque totalement méconnue) ne fut dřabord quřune petite communauté perdue dans le désert de lřextrême périphérie de la Galaxie. Périodiquement, elle se voyait confrontée à une crise dominée par les variables des rapports humaines et des courants socio- économiques de lřépoque. Sa marge de manœuvre se réduisait à une ligne bien définie, et, dès quřelle se mouvait dans cette direction, de nouveaux horizons sřouvraient alors devant elle. Tout cela avait été planifié par Hari Seldon, alors depuis longtemps disparu. Grâce à sa supériorité scientifique, la Première Fondation conquit les planètes barbares qui lřentouraient. Elle affronta les seigneurs anarchiques issus de lřEmpire moribond et les défit. Elle affronta lřEmpire lui-même Ŕ ou ce quřil en restait Ŕ en la personne de son dernier grand Empereur et de son dernier grand Général et les défit. Il semblait donc que le « plan Seldon » allait apparemment se dérouler sans heurts et que rien de devait empêcher lřinstauration, le moment venu, du Second Empire et ce avec un minimum de dégâts entre-temps. Mais la psychohistoire est une science statistique. Il subsiste toujours un petit risque de voir les choses mal tourner et cřest effectivement ce qui se produisit Ŕ un événement que Hari Seldon avait été incapable de prévoir. Un homme nommé le Mulet surgie de nulle part. Il disposait de pouvoirs mentaux dans une Galaxie qui en était dépourvue. Il pouvait modeler les émotions des hommes et modifier leur esprit au point que ses plus farouches ennemis devenaient ses plus fidèles serviteurs. Les armées ne pouvaient pas Ŕ ne voulaient pas Ŕ le combattre. La Première Fondation sřeffondra et le plan Seldon semblait à jamais enfoui sous ses décombres. Restait la mystérieuse Seconde Fondation qui avait été prise au dépourvue par la soudaine apparition du Mulet mais qui désormais mettait lentement en œuvre une parade. Le secret de son emplacement faisait sa principale défense. Le Mulet la chercha afin de parachever sa conquête de la Galaxie. Les fidèles
  • 6. 6 de ce qui restait de la Première Fondation la cherchèrent pour obtenir de lřaide. Mais aucun ne la trouva. Le Mulet fut dřabord arrêté par lřaction dřune simple femme, Bayta Darell, et ce délai permit à la Seconde Fondation de sřorganiser en conséquence et ainsi de stopper définitivement le Mulet. Lentement, la Seconde Fondation se prépara à relancer le plan Seldon. Mais, en un sens, la couverture de la Seconde Fondation avait disparu : la Première Fondation connaissait lřexistence de la Seconde et refusait dřenvisager son avenir sous la dépendance des mentalistes. La Première Fondation avait la suprématie en matière de force physique quand la seconde était non seulement handicapée sur ce point mais par le fait quřelle était confrontée à une double tâche : non seulement stopper la Première Fondation mais aussi regagner son anonymat. Cřest ce quřelle parvient toutefois à accomplir sous la direction du plus grand de ses « Premiers Orateurs », Preem Palver. On laissa la Première Fondation gagner en apparence, en apparence balayer la Seconde Fondation, et acquérir un pouvoir croissant dans la Galaxie toute en continuant dřignorer totalement que la Seconde Fondation existait toujours. Quatre cent quatre-vingt-dix-huit années ont maintenant passé depuis que la Première Fondation a vue le jour. Elle est à présent au sommet de sa puissance mais il est un homme qui nřaccepte pas les apparences...
  • 8. 8 1. « Je nřen crois rien, bien sûr », dit Golan Trevize sur les marches devant le palais Seldon, tout en contemplant la cité qui étincelait au soleil. Terminus était une planète tempérée avec une forte proportion de masses océaniques. Lřinstauration du contrôle climatique nřavait fait que la rendre plus confortable encore Ŕ et considérablement moins attrayante, estimait souvent Trevize. « Je nřen crois pas un mot », répéta-t-il avec un sourire. Et ses dents blanches et régulières étincelèrent dans son visage juvénile. Son compagnon, et collègue au conseil, Munn Li Compor Ŕ il avait adopté un second prénom au mépris de toutes les traditions de Terminus Ŕ hocha la tête, mal à lřaise. « Quřest-ce que tu ne crois pas ? Que nous avons sauvé la cité ? ŕ Oh ! ça je veux bien le croire. Cřest vrai, non ? Dřailleurs Seldon avait dit quřon le ferait et quřon devait le faire et quřil savait déjà tout ça depuis cinq cents ans... » La voix de Compor descendit dřun ton et cřest dans un demi- murmure quřil dit : « Écoute, moi je mřen fiche que tu me parles comme ça parce que, pour moi, ce ne sont que des mots, mais si tu vas le crier sur les toits, on risque de třentendre et là, franchement, jřaimerais mieux ne pas être à côté de toi quand la foudre tombera. Dřici que le coup ne soit pas très précis... » Trevize conserva son sourire imperturbable. Il répondit : « Quel mal y a-t-il à dire que la ville est sauvée ? Et quřon y est parvenus sans une guerre ? ŕ Il nřy avait personne à combattre », remarqua Compor. Il avait les cheveux blond crème, les yeux dřun bleu de ciel et il avait toujours résisté à la tentation de modifier ces teintes démodées. « Tu nřas jamais entendu parler de guerre civile, Compor ? » dit Trevize. Lui-même était grand, les cheveux bruns et légèrement frisés, et il avait lřhabitude de marcher les
  • 9. 9 pouces passés dans sa sempiternelle ceinture de toile. « Une guerre civile en pleine capitale ? ŕ La question était suffisamment grave pour déclencher une crise Seldon. Elle a mis fin à la carrière politique de Hannis et nous a permis à lřun et lřautre de nous présenter aux dernières élections du Conseil, et tu sais que le résultat a été... » Il agita la main dans un lent mouvement de balance regagnant son équilibre. Il sřarrêta sur les degrés, ignorant les autres membres du gouvernement, ceux des médias ainsi que tous ces gens de la bonne société qui avaient resquillé une invitation pour assister au retour de Seldon (ou tout au moins, de son image). Tous ces gens descendaient les marches, bavardant, riant et se félicitant de lřordre des choses, ravis quřils étaient de lřapprobation de Seldon. Trevize sřétait à présent immobilisé, laissant la foule le dépasser. Compor qui avait deux marches dřavance sřarrêta Ŕ comme si se tendait entre eux quelque invisible filin. Il dit : « Alors, tu viens ? ŕ Il nřy a pas le feu. Ils ne vont pas commencer la réunion du Conseil avant que le Maire Branno nřait dřabord résumé la situation sur ce ton plat et saccadé dont elle est coutumière... et comme je ne suis pas pressé dřendurer encore un discours pesant... Regarde plutôt la ville ! ŕ Je la vois. Je lřai vue hier aussi. ŕ Oui, mais lřimagines-tu il y a cinq cents ans, lors de sa fondation ? ŕ Quatre cent quatre-vingt-dix-huit, corrigea machinalement Compor. Cřest dans deux ans quřils fêteront son demi-millénaire et sans doute le Maire Branno sera-t-elle encore en poste à lřépoque Ŕ sauf événements, espérons-le, extrêmement improbables. ŕ Espérons-le, répéta sèchement Trevize. Mais à quoi ressemblait-elle il y a cinq cents ans, lorsquřelle fut fondée ? Une simple cité ! Une petite cité abritant un groupe dřhommes occupés à préparer une encyclopédie qui ne devait jamais être achevée ! ŕ Mais si.
  • 10. 10 ŕ Veux-tu parler de lřEncyclopædia Galactica que nous avons aujourdřhui ? Celle que nous connaissons nřest pas celle sur laquelle ils travaillaient. Ce que nous utilisons est dans les mémoires dřun ordinateur et quotidiennement mis à jour. Tu nřas jamais été voir son original inachevé ? ŕ Tu veux dire au musée Hardin ? ŕ Le musée Salvor-Hardin des Origines. Rends-lui son titre complet, je te prie, puisque tu es si tatillon sur les dates. Alors, lřas-tu regardé ? ŕ Non. Il faudrait ? ŕ Non. Ça nřen vaut pas le coup. Enfin bref... imagine donc ces bonshommes Ŕ un groupe dřEncyclopédistes qui forment le noyau dřune ville Ŕ, une petite bourgade perdue dans un monde virtuellement dépourvu de métaux, en orbite autour dřun soleil isolé, au fin fond des confins de la Galaxie. Et aujourdřhui, cinq cents ans plus tard, nous sommes devenus un monde de banlieue résidentielle. Toute la planète nřest plus quřun parc gigantesque, on peut avoir tout le métal quřon veut... on est au centre de tout, désormais ! ŕ Pas tout à fait, remarqua Compor. On est toujours en orbite autour dřun soleil isolé. Et toujours au fin fond des confins de la Galaxie. ŕ Ah non, tu dis ça sans réfléchir. Cřétait tout lřobjet de cette petite crise Seldon. Nous sommes plus que la simple planète Terminus : nous sommes la Fondation qui déploie ses tentacules sur toute la Galaxie et la dirige depuis sa position totalement excentrique. Si nous pouvons le faire, cřest que nous ne sommes pas isolés Ŕ sinon géographiquement, et cela, ça ne compte pas. ŕ Dřaccord. Jřadmets. » Compor nřétait manifestement pas intéressé. Il descendit une nouvelle marche. Lřinvisible lien qui les unissait sřétendit encore. Trevize tendit la main comme pour faire remonter son compagnon. « Ne vois-tu donc pas ce que ça signifie, Compor ? Voilà un énorme changement, et nous refusons de lřadmettre. Dans nos cœurs, nous restons attachés à la petite Fondation, le petit univers réduit à une seule planète du bon vieux temps Ŕ le temps des héros en acier et des saints pleins de noblesse qui est
  • 11. 11 à jamais enfui... ŕ Allons ! ŕ Absolument : regarde plutôt le palais Seldon. Au commencement, lors des premières crises à lřépoque de Salvor Hardin, ce nřétait que la crypte temporelle, un petit auditorium où apparaissait lřimage holographique de Seldon. Cřest tout. Aujourdřhui, cřest devenu un mausolée colossal mais y vois-tu une rampe à champ de force ? Un glisseur ? Un ascenseur gravitique ? Non pas. Seulement ces marches que nous montons et descendons tout comme aurait dû le faire Hardin. A des moments aussi bizarres quřimprévisibles, nous nous raccrochons peureusement au passé. » Il étendit les bras dans un geste passionné : « Vois-tu la moindre charpente apparente qui soit métallique ? Pas une. Ce serait inconvenant, puisque du temps de Salvor Hardin il nřy avait ici aucun minerai métallique à proprement parler et quřon nřimportait pratiquement pas de métaux. On est même allé jusquřà poser du plastique dřantan, rosé et craquelé, à la construction de cet énorme monument, pour avoir le plaisir dřentendre les visiteurs dřautres planètes sřexclamer : Ŗ Par la Galaxie ! Quel adorable plastique ancien ! ŗ Je te le dis, Compor, cřest de la frime. ŕ Cřest donc à ça, que tu ne crois pas ? Au palais Seldon ? ŕ Au palais et à tout ce quřil contient », rétorqua Trevize dans un virulent murmure. « Je ne crois vraiment pas que ça rime à grand-chose de se cacher ici, au bout de lřUnivers, rien que parce que nos ancêtres y étaient. Je crois quřon devrait sortir de ce trou, revenir au centre des choses. ŕ Mais Seldon lui-même te donne tort. Le Plan Seldon se déroule comme prévu. ŕ Je sais. Je sais. Et chaque enfant sur Terminus est élevé dans la croyance que Hari Seldon a formulé un Plan, quřil a tout prévu cinq siècles à lřavance, quřil a bâti une Fondation pour lui permettre de cerner certaines crises et que, lors de ces crises, son image holographique nous apparaîtrait et nous dicterait le minimum de choses à savoir pour tenir jusquřà la crise suivante, tout cela pour nous faire traverser mille ans dřhistoire jusquřà ce quřon soit en mesure dřédifier en toute quiétude un second
  • 12. 12 Empire Galactique Encore Plus Grand sur les ruines de la vieille structure décrépite qui tombait déjà en ruine il y a cinq cents ans et sřest totalement désintégrée depuis deux siècles. ŕ Pourquoi me racontes-tu donc tout ça, Golan ? ŕ Parce que je te répète que cřest une comédie. Lřensemble est une comédie Ŕ ou si cřétait vrai au début, cřest devenu une comédie depuis. Nous ne sommes pas nos propres maîtres. Ce nřest pas nous qui suivons le Plan ! » Compor considéra son compagnon dřun regard inquisiteur. « Tu as déjà dit des choses comme ça, Golan, mais jřai toujours cru que tu racontais des balivernes pour mřasticoter. Mais par la Galaxie, jřai bien lřimpression que tu es sérieux ! ŕ Bien sûr que je suis sérieux ! ŕ Tu ne peux pas. Ou tu essaies de me jouer une blague particulièrement tarabiscotée, ou tu es devenu complètement fou. ŕ Ni lřun ni lřautre », dit Trevize, de nouveau calme, les pouces passés dans sa ceinture, comme sřil nřavait plus besoin des mains pour ponctuer sa passion. « Jřai déjà fantasmé là- dessus, je lřadmets, mais ce nřétait que pure intuition. Mais la farce de ce matin mřa rendu brusquement la chose évidente et jřai bien lřintention, à mon tour, de la rendre évidente pour le Conseil. ŕ Alors là, tu es effectivement fou. ŕ Très bien. Viens avec moi et écoute. » Ils descendirent ensemble les marches. Il nřy avait plus quřeux Ŕ ils furent les derniers à quitter les degrés. Et tandis que Trevize sřavançait dřun pas léger sur le parvis, Compor, bougeant silencieusement les lèvres, lança derrière son dos ce reproche muet : « Idiot ! »
  • 13. 13 2 Madame le Maire Harlan Branno ouvrit la séance du Conseil exécutif. Cřest sans signe visible dřintérêt que son regard avait parcouru la réunion ; pourtant nul ne doutait quřelle avait remarqué tous ceux qui étaient présents comme tous ceux qui nřétaient pas encore arrivés. Ses cheveux gris étaient soigneusement coiffés dans un style ni franchement féminin ni faussement masculin. Cřétait son style de coiffure, sans plus. Ses traits neutres nřétaient pas remarquables par leur beauté mais à vrai dire, ce nřest pas la beauté que lřon cherchait en ces lieux. Elle était lřadministrateur le plus capable de la planète. Nul ne pouvait lřaccuser Ŕ et nul ne le faisait Ŕ dřavoir lřéclat dřun Salvor Hardin ou dřun Hober Mallow dont les aventures avaient animé lřhistoire des deux premiers siècles de la Fondation mais nul ne lřaurait non plus assimilée aux frasques des Indbur héréditaires qui avaient dirigé la Fondation juste avant lřépoque du Mulet. Ses discours nřétaient pas faits pour émouvoir ; elle nřavait pas non plus le don des effets théâtraux mais elle savait prendre avec calme des décisions et sřy tenir aussi longtemps quřelle était persuadée dřavoir raison. Sans charisme apparent, elle avait le coup pour persuader les votants que ces calmes décisions étaient effectivement les bonnes. Puisque selon la doctrine de Seldon, tout changement historique se révèle dans une large mesure difficile à dévier (si lřon excepte toujours lřimprévisible, facteur quřoublient la plupart des seldonistes, malgré le déchirant épisode du Mulet), la Fondation aurait dû coûte que coûte maintenir sur Terminus sa capitale. « Aurait dû », notons-le, car Seldon, dans la toute dernière apparition de son simulacre vieux de cinq siècles, avait calmement estimé à 87,2 % sa probabilité de demeurer sur Terminus.
  • 14. 14 Quoi quřil en soit, même pour un seldoniste, voilà qui signifiait donc quřil y avait 12,8 % de chances que se fût effectué le transfert vers un point plus proche du centre de la Fédération, avec toutes les sinistres conséquences soulignées par Seldon. Si cette éventualité estimée à un contre huit ne sřétait pas produite, cřétait bien certainement grâce au Maire Branno. Il était sûr quřelle ne lřaurait pas permis. Elle avait traversé des périodes de considérable impopularité sans démordre de lřidée que Terminus était le siège traditionnel de la Fondation et le demeurerait. Ses ennemis politiques avaient beau jeu de la caricaturer en comparant sa forte mâchoire à un éperon de granité. Et maintenant que Seldon avait soutenu son point de vue, voilà quřelle se retrouvait Ŕ du moins pour lřheure Ŕ avec un écrasant avantage politique. Elle aurait, paraît-il, confié lřannée précédente que si, lors de sa prochaine apparition, Seldon la soutenait effectivement, elle estimerait sa tâche remplie avec succès. Dès lors, elle se retirerait des affaires et prendrait du recul plutôt que de se risquer dans de nouvelles guerres politiques à lřissue douteuse. Personne ne lřavait vraiment crue. Elle se sentait chez elle au milieu des guerres politiques à un point rarement rencontré chez ses prédécesseurs, et maintenant que lřimage de Seldon était venue et repartie, il nřétait apparemment plus question de départ en retraite. Elle sřexprimait dřune voix parfaitement claire, avec un accent de la Fondation quřelle ne cherchait nullement à dissimuler (elle avait à une époque eu le poste dřambassadrice sur Mandress, mais nřavait pour autant jamais adopté ce vieil accent impérial qui était à présent tellement en vogue Ŕ et qui contribuait en partie à cette attirance quasi impériale pour les Provinces intérieures). Elle commença : « La crise Seldon est terminée et cřest une tradition Ŕ fort sage au demeurant Ŕ quřaucune représaille dřaucune sorte, en acte ou en parole, ne soit entreprise contre ceux qui ont soutenu le mauvais parti. Combien dřhonnêtes gens ont cru trouver de bonnes raisons pour désirer ce que Seldon ne
  • 15. 15 voulait pas. Il serait vain de les humilier encore, au risque quřils ne puissent retrouver leur amour-propre quřen dénonçant le Plan Seldon. En revanche, cřest une coutume fort louable que ceux qui ont soutenu le parti perdant acceptent de bon cœur leur défaite et sans autre forme de procès. Dřun côté comme de lřautre, la décision a été prise, irrévocablement. » Elle marqua une pause, considéra lřassemblée dřun regard égal avant de poursuivre : « La moitié du temps est écoulé, messieurs les conseillers, la moitié du millénaire entre les deux Empires. Ce fut une période difficile mais nous avons parcouru une longue route. Nous sommes à vrai dire pratiquement déjà un Empire Galactique et il ne reste plus dřennemis extérieurs notables. « Lřinterrègne aurait duré trente mille ans en lřabsence du Plan Seldon. Au bout de ces trente mille années de désintégration, sans doute lřénergie aurait-elle fait défaut pour rebâtir un nouvel Empire. Ne seraient restés peut-être que quelques mondes isolés et sans doute agonisants. « Ce que nous avons aujourdřhui, nous le devons à Hari Seldon, et cřest à cet esprit depuis longtemps disparu que nous devons continuer de faire confiance. Le danger qui nous guette, conseillers, réside en nous-mêmes, et de ce point de vue, on ne peut officiellement douter de la valeur du plan. Agréons donc dès maintenant, avec calme mais fermeté, quřil ne sera dorénavant jamais émis officiellement le moindre doute, la moindre critique, la moindre condamnation du Plan. Nous devons le soutenir totalement. Il a fait ses preuves sur plus de cinq siècles. Cřest le garant de la sécurité de lřhumanité et on ne doit en rien lřaltérer. Est-ce dřaccord ? » Il y eut un léger murmure. Cřest à peine si madame le Maire leva les yeux pour chercher une confirmation visuelle de leur accord : elle connaissait chacun des membres du Conseil et savait déjà comment réagirait chacun. Dans le sillage de la victoire, il nřy aurait aucune objection. Lřan prochain peut-être. Mais pas maintenant. Et les problèmes de lřan prochain, elle sřy attellerait lřan prochain. Hormis, comme toujours... « De la télépathie, Maire Branno ? » demanda Golan Trevize,
  • 16. 16 descendant à grands pas la travée et sřexprimant dřune voix forte, comme pour compenser le silence de lřassistance. Il ignora son siège Ŕ situé dans la rangée du fond puisquřil était nouveau au Conseil. Branno nřavait toujours pas levé la tête. Elle dit : « Votre opinion, conseiller Trevize ? ŕ Est que le gouvernement ne peut bannir la liberté dřexpression ; que tous les individus Ŕ et à plus forte raison, les membres du Conseil qui ont été élus dans ce but Ŕ ont le droit de discuter les décisions politiques de lřheure ; et quřaucune décision politique ne peut être isolée du Plan Seldon. » Branno croisa les mains et leva les yeux. Son visage était inexpressif. Elle répondit : « Conseiller Trevize, vous êtes irrégulièrement entré dans ce débat, et ce faisant, vous vous en êtes exclu. Toutefois, vous ayant demandé dřexprimer votre opinion, je mřen vais à présent vous répondre. « Il nřy a aucune limite à la liberté dřexpression dans le cadre du Plan Seldon. Le Plan seul nous limite par sa nature même. Il peut y avoir bien des façons dřinterpréter les événements avant que lřimage ne présente la décision finale mais une fois cette décision prise, le Conseil nřa plus à la remettre en question. Pas plus quřon ne doit à lřavance la remettre en question Ŕ comme si lřon sřavisait de dire : Ŗ Si jamais Hari Seldon devait décider ceci ou cela, il aurait tort. ŗ ŕ Et pourtant, si quelquřun était sincèrement de cette opinion, madame le Maire ? ŕ Eh bien, ce quelquřun pourrait lřexprimer, à condition que ce soit auprès dřune personne privée, et seulement en privé. ŕ Vous voulez donc dire que les limitations à la liberté dřexpression que vous vous proposez dřinstaurer ne sřappliquent entièrement, et exclusivement, quřaux fonctionnaires du gouvernement ? ŕ Cřest exact. Le principe nřest pas neuf dans le cadre des lois de la Fondation et fut déjà appliqué par des Maires de toutes tendances. Le point de vue dřun particulier ne signifie rien ; lřexpression officielle dřune opinion a un poids, et peut se révéler dangereuse. Nous ne sommes pas allés aussi loin pour risquer un tel danger maintenant.
  • 17. 17 ŕ Puis-je faire remarquer, madame le Maire, que le principe que vous invoquez nřa été appliqué par le Conseil quřen des cas bien précis, strictement limités et fort peu nombreux. Jamais le Conseil ne lřa appliqué dans un cadre aussi vaste et mal défini que celui du Plan Seldon. ŕ Cřest le Plan Seldon qui a le plus besoin de protection car cřest précisément là quřune telle remise en question peut se révéler la plus lourde de conséquences. ŕ Nřavez-vous pas envisagé, Maire Branno... » Trevize sřinterrompit pour se tourner à présent vers les rangs des conseillers assis et qui semblaient, comme un seul homme, retenir leur souffle comme dans lřattente dřun duel. « Et vous, reprit-il, membres du Conseil, nřavez-vous pas envisagé la possibilité, fort probable, quřil nřy ait pas de Plan Seldon du tout ? ŕ Nous avons tous pu le voir à lřœuvre encore aujourdřhui », contra le Maire Branno, dřautant plus calme que Trevize devenait plus fougueux et lyrique. « Et cřest bien précisément parce que nous lřavons vu à lřœuvre aujourdřhui, mesdames et messieurs les conseillers, que nous pouvons constater que le Plan Seldon, tel quřon nous a demandé dřy croire, ne peut pas exister. ŕ Conseiller Trevize, vous outrepassez vos droits et je vous interdis de poursuivre dans cette voie. ŕ Vous oubliez que je bénéficie de lřimmunité de ma charge... ŕ Cette immunité vous est dorénavant retirée, conseiller. ŕ Vous ne pouvez pas me la retirer : votre décision de limiter la liberté dřexpression ne peut, en soi, avoir force de loi. Il nřy a pas eu vote du Conseil sur ce point et même si cela était, je serais en droit de remettre en question sa légalité. ŕ Ce retrait, conseiller, nřa rien à voir avec mes décisions visant à protéger le Plan Seldon. ŕ Dans ce cas, sur quoi le fondez-vous ? ŕ Je vais vous le dire : vous êtes accusé de trahison, conseiller. Je souhaiterais épargner à cette assemblée le désagrément dřune arrestation en pleine Chambre mais je vous signale que derrière cette porte vous attendent des gardes de la sécurité qui sont chargés de vous mettre la main dessus dès que
  • 18. 18 vous serez sorti. Je vais vous demander à présent de quitter cette salle sans faire de difficulté. Le moindre geste inconsidéré de votre part serait bien entendu interprété comme une agression, forçant la sécurité à pénétrer dans la Chambre. Jřespère que vous ne nous contraindrez pas à cette extrémité. » Trevize fronça les sourcils. La salle du Conseil était plongée dans un silence absolu (qui pouvait sřattendre à cela, hormis lui, et Compor ?). Il se retourna vers la porte. Il ne vit rien mais il était certain que le Maire Branno ne bluffait pas. Il en bafouilla de rage : « Je rep... je représente une importante circonscription, Maire Branno, nombre dřélecteurs... ŕ Et nul doute que vous allez les décevoir. ŕ Sur quelle preuve étayez-vous donc cette accusation délirante ? ŕ Cela sera révélé en temps opportun mais soyez assuré que nous détenons tout ce quřil faut. Vous êtes un jeune homme extrêmement indiscret et vous devriez vous rendre compte que lřon peut fort bien être votre ami sans pour autant souhaiter vous suivre dans votre trahison... » Trevize fit volte-face, cherchant du regard les yeux bleus de Compor. Celui-ci soutint son regard, impassible. Le Maire Branno poursuivit, calmement : « Je ferai remarquer à lřassistance quřau moment où jřai énoncé ma dernière phrase, le conseiller Trevize sřest tourné pour regarder le conseiller Compor... « Voulez-vous sortir, à présent, conseiller Trevize, ou bien allez-vous me contraindre à la pénible procédure dřune arrestation en pleine Chambre ? » Golan Trevize se tourna, gravit de nouveau les marches de la salle du Conseil et, une fois à la sortie, se retrouva encadré par deux hommes en uniforme, bardés dřarmes. Et le regardant partir, impassible, Harlan Branno murmura entre ses lèvres à peine entrouvertes : « Idiot ! »
  • 19. 19 3. Liono Kodell était directeur de la sécurité depuis le mandat du Maire Branno. Ce nřétait pas un boulot très foulant, à lřen croire. Mais fallait-il le croire ? Nul nřaurait su lřaffirmer. Il nřavait pas lřair dřun menteur mais cela ne signifiait pas nécessairement grand-chose. Il paraissait amical et bon enfant mais cřétait peut-être par nécessité professionnelle. Dřune taille plutôt inférieure à la moyenne et dřun poids plutôt supérieur, il arborait une moustache en broussaille (des plus inhabituelles chez un citoyen de Terminus) à présent plus blanche que grise, de pétillants yeux marron et la caractéristique barrette de couleur au revers de la poche de poitrine de sa terne tunique. « Asseyez-vous, Trevize, lança-t-il. Et tâchons de garder à cet entretien une tournure amicale. ŕ Amicale ? Avec un traître ? » Trevize passa les pouces dans son ceinturon et resta debout. « Avec un présumé traître. Nous nřen sommes pas encore au point où une accusation Ŕ même si elle est émise par le Maire en personne Ŕ équivaut à une condamnation. Jřose espérer que nous nřen arriverons pas là. Mon boulot est de vous disculper, si je le peux. Je préférerais de beaucoup le faire tout de suite, tant quřaucun mal nřest fait Ŕ sinon peut-être à votre amour- propre Ŕ plutôt que dřêtre contraint à porter la chose sur la place publique. Je pense que vous me suivrez sur ce point. » Mais Trevize ne se radoucit pas : « Trêve de complaisance. Votre boulot est de me harceler comme si jřétais effectivement un traître. Or je nřen suis pas un et je nřapprécie guère la nécessité de devoir le démontrer pour votre profit. Pourquoi ne serait-il pas à vous de faire la preuve de votre loyauté, à mon profit ? ŕ En principe, rien ne sřy oppose. Lřennui, toutefois, est que jřai la force de mon côté et quřà cause de cela, cřest à moi de
  • 20. 20 poser les questions, pas à vous. Si le moindre soupçon de trahison ou de déloyauté se portait contre moi, soit dit en passant, jřimagine que je me retrouverais remplacé et illico interrogé à mon tour par quelquřun qui, je lřespère sincèrement, ne me traiterait pas plus mal que je nřai lřintention de vous traiter. ŕ Et comment comptez-vous me traiter ? ŕ Disons, je suppose, en ami et en égal, si vous voulez bien faire de même avec moi. ŕ Vous voulez peut-être que je vous serve un verre ? demanda Trevize, sarcastique. ŕ Plus tard, peut-être, mais pour lřinstant, asseyez-vous. Je vous le demande entre amis. » Trevize hésita, puis sřassit. Continuer à faire preuve de méfiance lui semblait soudain bien vain. « Et maintenant ? demanda-t-il. ŕ Maintenant, puis-je vous demander de répondre sincèrement et complètement à mes questions, sans chercher à les éluder ? ŕ Et dans le cas contraire ? Quelle est la menace sous- jacente ? Une sonde psychique ? ŕ Jřespère que non. ŕ Moi de même. Vous nřoseriez pas avec un conseiller. Dřailleurs elle ne révélerait aucune trahison et une fois que je serais acquitté, je me ferais un plaisir dřavoir votre tête et peut- être même celle de madame le Maire, en passant. Tiens, cela vaudrait presque la peine que jřy passe... » Kodell fronça les sourcils, puis hocha doucement la tête. « Oh ! non. Oh ! non. Trop de risques de dégâts au cerveau. Le rétablissement est parfois lent, et, pour vous, le jeu nřen vaudrait certainement pas la chandelle. Certainement pas. Vous savez, quelquefois, pour peu que la sonde soit utilisée sous lřempire de lřexaspération... ŕ Des menaces, Kodell ? ŕ Le simple constat dřune réalité, Trevize. Entendez-moi bien, conseiller : si je dois utiliser la sonde, je lřutiliserai et même si vous êtes innocent, vous nřaurez aucun recours. ŕ Que voulez-vous savoir ? »
  • 21. 21 Kodell bascula un interrupteur sur le bureau devant lui puis dit : « Mes questions comme vos réponses vont être enregistrées Ŕ en audio et en vidéo. Je ne vous demande aucune déclaration volontaire, ni aucune prise de position délibérée. Pas pour lřinstant, du moins. Vous me comprenez, jřen suis sûr... ŕ Je comprends surtout que vous nřallez enregistrer que ce qui vous convient, remarqua Trevize, méprisant. ŕ Cřest exact mais encore une fois, entendons-nous bien. Je ne déformerai en rien ce que vous allez me dire. Je lřutiliserai ou ne lřutiliserai pas, cřest tout. Mais vous saurez ce que je nřutiliserai pas, ainsi ne perdrons-nous ni mon temps ni le vôtre. ŕ On verra. ŕ Nous avons tout lieu de penser, conseiller Trevize » et quelque chose dans son ton officiel prouvait à lřévidence quřil était en train dřenregistrer, « que vous avez déclaré ouvertement, et en maintes occasions, que vous ne croyiez pas en lřexistence du Plan Seldon. » Trevize répondit lentement : « Si je lřai dit si ouvertement, et en maintes occasions, que vous faut-il de plus ? ŕ Ne perdons pas de temps en arguties, conseiller. Vous savez ce quřil me faut, ce sont des aveux spontanés, de votre propre bouche, caractérisés par votre empreinte vocale personnelle, et dans dřindiscutables conditions de parfaite maîtrise de soi. ŕ Parce que, je suppose, tout usage de lřhypnose, par des moyens chimiques ou autres, altérerait les empreintes vocales ? ŕ De manière très nette. ŕ Et vous voulez vous empresser de prouver que vous nřavez employé aucune méthode répréhensible pour interroger un conseiller ? Je ne vous le reproche pas. ŕ Jřen suis heureux, conseiller. Dans ce cas, poursuivons. Vous avez donc déclaré ouvertement, et en maintes occasions, que vous ne croyiez pas en lřexistence du Plan Seldon. Admettez-vous ce fait ? » Trevize répondit en choisissant soigneusement ses mots : « Je ne crois pas que ce que nous nommons Ŗ Plan Seldon ŗ ait la signification que nous lui attribuons couramment.
  • 22. 22 ŕ Déclaration vague. Pourriez-vous préciser ? ŕ Mon opinion est que la notion courante selon laquelle, il y a cinq siècles, Hari Seldon, appliquant les lois mathématiques de la psychohistoire, aurait défini le cours des événements humains jusque dans leurs moindres détails, cours qui nous conduirait du premier au second Empire Galactique selon la ligne de probabilité maximale, mon opinion est que cette notion est naïve. Ça ne peut pas exister. ŕ Entendez-vous par là que, selon vous, Hari Seldon nřaurait jamais existé ? ŕ Pas du tout. Bien sûr quřil a existé. ŕ Quřil nřa jamais été à lřorigine de la science de la psychohistoire ? ŕ Non, bien évidemment non. Voyez-vous, directeur, je mřen serais volontiers expliqué devant le Conseil si on me lřavait permis et je vais le faire pour vous. La vérité que je mřapprête à révéler vous paraîtra si évidente... » Le directeur de la sécurité avait calmement Ŕ et très ouvertement Ŕ arrêté lřenregistreur. Trevize sřinterrompit et fronça les sourcils : « Pourquoi avez- vous fait ça ? ŕ Vous me faites perdre mon temps, conseiller. Je ne vous ai pas demandé de discours. ŕ Vous me demandez bien dřexpliquer mon point de vue, nřest-ce pas ? ŕ Pas du tout. Je vous demande de répondre à mes questions Ŕ simplement, directement, et sans dévier. Répondez uniquement aux questions et uniquement sur ce que je vous ai demandé. Faites ce que je vous dis, et ce ne sera pas long. ŕ Vous voulez dire que vous allez mřextorquer des déclarations destinées à accréditer la version officielle de ce que je suis censé avoir fait ? ŕ Nous vous demandons seulement de faire des déclarations sincères et je vous garantis quřelles ne seront pas altérées. Je vous en prie, laissez-moi reprendre maintenant : nous parlions de Hari Seldon. » Lřenregistreur était de nouveau en route et Kodell répéta calmement : « quřil nřa jamais été à lřorigine de la science de la psychohistoire ?
  • 23. 23 ŕ Bien sûr, quřil est à lřorigine de ce que nous appelons la psychohistoire », dit Trevize, cachant mal son impatience, avec un geste passionné plein dřexaspération. « ... que vous définiriez comment ? sřenquit le directeur. ŕ Par la Galaxie ! On la définit couramment comme la branche des mathématiques traitant des réactions globales de vastes populations humaines face à des stimuli donnés dans des circonstances données. En dřautres termes, elle est censée prédire les changements historiques et sociaux. ŕ Vous dites Ŗ censée ŗ. Fondez-vous cette remise en question sur des bases mathématiques ? ŕ Non, je ne suis pas un psychohistorien. Pas plus quřaucun membre du gouvernement de la Fondation, ni quřaucun citoyen de Terminus, ni... » Kodell leva la main et dit dřune voix douce : « Conseiller, je vous en prie ! » Trevize se tut. Kodell reprit : « Avez-vous quelque raison de supposer que Hari Seldon nřaurait pas fait les analyses visant à déterminer Ŕ aussi efficacement que possible Ŕ les facteurs permettant de maximiser la probabilité et de minimiser le délai de passage entre le premier et le second Empire, par le biais de la Fondation ? ŕ Je nřy étais pas », rétorqua Trevize, sardonique. « Comment le saurais-je ? ŕ Pouvez-vous affirmer quřil ne lřa pas fait ? ŕ Non. ŕ Nieriez-vous, par hasard, que lřimage holographique de Hari Seldon, apparue à chacune des crises historiques qui ont jalonné ces cinq derniers siècles, soit effectivement un cliché de Hari Seldon en personne, pris durant la dernière année de son existence, peu avant lřinstauration de la Fondation ? ŕ Je suppose que je ne peux pas le nier. ŕ Vous Ŗ supposez ŗ. Pouvez-vous mřaffirmer quřil sřagit dřun faux, dřune mystification montée dans le passé par quelque individu dans un but précis ? » Trevize soupira. « Non. Je ne maintiens pas cela. ŕ Êtes-vous prêt à maintenir que les messages délivrés par Hari Seldon sont dřune manière ou dřune autre manipulés par
  • 24. 24 un tiers ? ŕ Non. Je nřai aucune raison de penser quřune telle manipulation soit possible ou même dřun quelconque intérêt. ŕ Je vois. Vous avez pu assister à la toute dernière apparition de lřimage de Seldon. Nřavez-vous pas trouvé que son analyse Ŕ élaborée il y a cinq cents ans Ŕ correspondait très précisément à la situation présente ? ŕ Au contraire, dit Trevize avec un entrain soudain. Elle y correspondait très précisément. » Kodell parut ne pas relever lřémotion de son interlocuteur. « Et pourtant, conseiller, après lřapparition de Seldon, vous persistez à maintenir que le Plan Seldon nřexiste pas. ŕ Bien entendu : je maintiens quřil nřexiste pas, précisément à cause de la perfection avec laquelle son analyse correspond aux... » Mais Kodell avait déjà coupé lřenregistrement. « Conseiller, dit-il avec un hochement de tête, vous mřobligez encore à effacer. Je vous demande si vous persistez dans vos idées bizarres et vous commencez à me donner des raisons. Laissez- moi vous répéter ma question. » Il reprit : « Et pourtant, conseiller, après lřapparition de Seldon, vous persistez à maintenir que le Plan Seldon nřexiste pas. ŕ Comment le savez-vous ? Personne nřa eu lřoccasion de parler avec mon délateur et néanmoins ami Compor, après cette dernière apparition. ŕ Disons que nous avons fait nos déductions, conseiller, et ajoutons que vous y avez déjà répondu par lřaffirmative : Ŗ Bien entendu ŗ avez-vous dit à lřinstant. Si vous voulez bien vous donner la peine de le répéter sans ajouter dřautres mentions, nous pourrons enchaîner. ŕ Bien entendu, répéta Trevize, ironique. ŕ Bon, dit Kodell, on verra lequel de ces Ŗ bien entendu ŗ sonne le plus naturel. Merci conseiller », et il coupa de nouveau lřenregistreur. « Cřest tout ? demanda Trevize. ŕ Pour ce dont jřai besoin, oui. ŕ Manifestement, ce dont vous avez besoin, cřest dřun jeu de
  • 25. 25 questions et de réponses que vous puissiez présenter devant Terminus et toute la Fédération quřelle dirige, destiné à accréditer lřidée que jřadmets intégralement la légende du Plan Seldon. De telle sorte que toute dénégation ultérieure de ma part ne puisse apparaître que comme du donquichottisme ou de la folie pure et simple. ŕ ... voire de la trahison, aux yeux dřune multitude excitée qui voit dans le plan un rouage essentiel à la sécurité de la Fondation. Il ne sera peut-être pas nécessaire de rendre public tout ceci, conseiller Trevize, si nous pouvons arriver à nous entendre mais si jamais il fallait en arriver là, croyez bien que nous veillerions à ce que la Fondation lřapprenne. ŕ Êtes-vous assez stupide, monsieur », dit Trevize en fronçant les sourcils, « pour vous désintéresser totalement de ce que jřai réellement à vous révéler ? ŕ En tant quřêtre humain, je suis vivement intéressé et je vous garantis que si lřoccasion se présente, je vous écouterai Ŕ non sans quelque scepticisme Ŕ mais avec intérêt. En tant que directeur de la sécurité, toutefois, jřai recueilli pour lřheure exactement tout ce quřil me faut. ŕ Jřespère que vous êtes conscient que cela ne vous vaudra, à vous pas plus quřau Maire, rien de bon. ŕ Comme cřest curieux : je suis précisément de lřavis contraire. Cela dit, vous pouvez sortir. Sous bonne garde, bien entendu. ŕ Et où doit-on mřemmener ? » Kodell se contenta de sourire. « Au revoir, conseiller. Vous nřavez pas été parfaitement coopératif mais il eût été irréaliste dřespérer le contraire. » Il lui tendit la main. Trevize, qui sřétait levé, lřignora. Il défroissa sa tunique et dit : « Vous ne faites que retarder lřinévitable. Dřautres doivent penser comme moi en ce moment, ou en tout cas, ils y viendront plus tard. Mřemprisonner ou me tuer ne servira quřà provoquer la surprise et, au bout du compte, à accélérer le processus. Mais à la fin, la vérité et moi, nous vaincrons. » Kodell retira sa main et hocha lentement la tête : « Décidément, Trevize, vous êtes vraiment un idiot. »
  • 26. 26 4. Ce ne fut pas avant minuit que deux gardes vinrent rechercher Trevize dans ce qui était Ŕ il devait bien lřadmettre Ŕ une chambre fort luxueuse, au quartier général de la sécurité. Luxueuse mais verrouillée. En dřautres termes, une cellule. Trevize avait eu plus de quatre heures pour faire un douloureux examen de conscience, tout en arpentant la pièce de long en large. Pourquoi avoir fait confiance à Compor ? Et pourquoi pas ? Il avait tellement semblé convaincu. Non, pas exactement : il avait semblé tellement prêt à se laisser convaincre. Non. Pas ça non plus. Il avait semblé si stupide, si facile à dominer, si clairement dénué dřopinion personnelle que Trevize avait pris un malin plaisir à lřutiliser comme une bien confortable chambre de résonance. Compor avait aidé Trevize à améliorer et à peaufiner ses opinions. Il lui avait été utile et Trevize lui avait fait confiance pour la simple et bonne raison que cřétait plus pratique ainsi. Mais pour lřheure, il lui était bien inutile de savoir sřil aurait ou non dû voir clair en lui. Il aurait mieux fait de suivre ce simple précepte : ne se fier à personne. Oui, mais peut-on passer toute sa vie à ne se fier à personne ? Évidemment non. Et puis, qui aurait songé que Branno aurait lřaudace de virer en pleine séance un membre du Conseil Ŕ et sans quřun conseiller bouge le petit doigt pour défendre lřun de ses pairs ! Même si dans leur intime conviction, ils nřétaient pas dřaccord avec Trevize, même sřils étaient prêts à parier sur chaque goutte de leur sang que Branno avait raison, ils auraient quand même dû, par principe, sřélever devant cette violation de leurs prérogatives. Branno de Bronze, la surnommait-on parfois et certes, elle agissait avec lřinflexibilité du métal. A moins quřelle ne fût elle aussi entre les mains de... Non ! Cřétait tomber dans la paranoïa.
  • 27. 27 Et pourtant... Son esprit tournait en rond et nřétait toujours pas sorti de ces ornières répétitives lorsquřentrèrent les deux gardes. « Vous allez devoir nous suivre, conseiller », dit le supérieur hiérarchique sur un ton de froide gravité. Son insigne indiquait le grade de lieutenant. Il avait une petite cicatrice sur la joue droite et semblait fatigué, comme sřil était à la tâche depuis bien trop longtemps, sans avoir eu lřoccasion de faire grand-chose Ŕ ainsi quřil est prévisible dans le cas dřun soldat dont le pays est en paix depuis plus dřun siècle. Trevize ne bougea pas : « Votre nom, lieutenant. ŕ Je suis le lieutenant Evander Sopellor, conseiller. ŕ Vous vous rendez compte que vous enfreignez la loi, lieutenant Sopellor ? Vous nřavez pas le droit dřarrêter un conseiller. ŕ Nous avons reçu des ordres, monsieur. ŕ Peu importe. On ne peut pas vous avoir ordonné dřarrêter un conseiller. Vous devez être bien conscient que vous risquez la cour martiale. ŕ Vous nřêtes pas arrêté, conseiller, remarqua le lieutenant. ŕ Dans ce cas, je nřai pas à vous suivre, nřest-ce pas ? ŕ Nous avons reçu lřordre de vous escorter jusque chez vous. ŕ Je connais le chemin. ŕ ... et de vous protéger durant le trajet. ŕ De quoi ?... ou de qui ? ŕ Dřun éventuel rassemblement. ŕ A minuit ? ŕ Cřest bien pourquoi nous avons attendu jusquřà minuit, monsieur. Et à présent, dans lřintérêt même de votre protection, nous devons vous demander de nous suivre. Puis-je ajouter (non pas à titre de menace mais simplement dřinformation) que nous avons lřautorisation dřuser de la force, si nécessaire. » Trevize avait certes remarqué les fouets neuroniques dont ils étaient armés. Il se leva, avec dignité, du moins lřespérait-il. « Eh bien, allons chez moi Ŕ à moins que je ne découvre au bout du compte que vous mřamenez en prison ? ŕ Nous nřavons pas reçu instruction de vous mentir, monsieur », dit le lieutenant, dans un sursaut dřamour-propre.
  • 28. 28 Trevize comprit quřil était en face dřun vrai professionnel qui ne mentirait quřaprès en avoir explicitement reçu lřordre Ŕ et que même alors, son expression comme son intonation le trahiraient. Trevize se reprit : « Je vous prie de mřexcuser, lieutenant. Je nřavais certes pas lřintention de mettre votre parole en doute. » Une voiture les attendait dehors. La rue était vide et il nřy avait pas la moindre trace dřêtre humain Ŕ encore moins dřun rassemblement. Mais le lieutenant nřavait pas menti : il nřavait jamais dit quřil y aurait un rassemblement ou quřil sřen formerait un. Il avait tout au plus fait référence à « un éventuel rassemblement ». Une simple « éventualité ». Le lieutenant avait pris soin de sřinterposer entre Trevize et le véhicule. Il lui aurait été impossible de sřenfuir. Le lieutenant pénétra dans la voiture sur ses talons et sřassit à côté de lui sur la banquette arrière. Lřengin démarra. « Une fois rentré chez moi, dit Trevize, je suppose que je pourrai librement vaquer à mes affaires Ŕ et, par exemple, sortir, éventuellement. ŕ Nous nřavons pas reçu instruction dřentraver votre liberté de mouvement, conseiller, dans le cadre toutefois de notre mission de protection. ŕ Dans le cadre de votre mission... Et quřentendez-vous par là ? ŕ Jřai lřordre de vous prévenir quřune fois chez vous, vous êtes avisé de ne plus en sortir. Les rues ne sont pas sûres et je suis responsable de votre sécurité. ŕ Vous voulez dire que je suis assigné à résidence. ŕ Je ne suis pas juriste, conseiller. Jřignore ce que cela veut dire. » Il regardait droit devant lui mais son coude effleurait Trevize : ce dernier nřaurait pu faire un geste, si minime fût-il, sans que le lieutenant ne le remarquât aussitôt. Le véhicule sřimmobilisa devant la petite maison quřhabitait Trevize, dans le faubourg de Flexner. En ce moment, il nřavait pas de compagne Ŕ Flavella sřétant lassée de lřexistence erratique que lui imposait sa fonction au Conseil Ŕ aussi ne
  • 29. 29 comptait-il pas être attendu. « Est-ce que je sors tout de suite ? ŕ Je vais sortir en premier, conseiller. Nous vous escorterons à lřintérieur. ŕ Toujours pour ma sécurité. ŕ Oui, monsieur. » Il y avait deux gardes en faction derrière sa porte. On avait allumé une veilleuse mais les fenêtres ayant été obturées, elle demeurait invisible de lřextérieur. Un bref instant, il se sentit outré par cette invasion de son domicile puis rapidement écarta le problème en haussant mentalement les épaules. Si le Conseil était incapable de le protéger dans son enceinte même, ce nřétait sûrement pas son domicile qui pourrait lui servir de forteresse. « Combien de vos hommes en tout avez-vous ici ? Un régiment ? ŕ Non, conseiller », lui répondit une voix sèche mais posée. « Il nřy a quřune seule personne ici en dehors de celles que vous voyez. Et je crois vous avoir assez attendu. » Harlan Branno, Maire de Terminus, sřencadra dans la porte du séjour. « Il serait temps, ne trouvez-vous pas, que nous ayons enfin une conversation ? » Trevize la regarda, éberlué : « Toute cette comédie pour... » Mais Branno lřinterrompit dřune voix basse et ferme : « Du calme, conseiller Ŕ et vous quatre, dehors ! Dehors ! Il nřy a rien à craindre. » Les quatre gardes saluèrent et tournèrent les talons. Trevize et Branno étaient seuls.
  • 31. 31 5. Branno avait attendu depuis une heure, ressassant ses pensées. Dřun point de vue technique, elle était coupable dřeffraction et de violation de domicile. Qui plus est, elle avait violé, fort inconstitutionnellement, les droits dřun conseiller. Au terme strict des lois qui régissaient la fonction de Maire Ŕ depuis lřépoque dřIndbur III et du Mulet, près de deux siècles plus tôt Ŕ elle risquait la destitution. Mais en ce jour précis, pourtant, et pour un laps de temps de vingt-quatre heures, elle ne pouvait rien faire de mal. Mais cela passerait. Elle ne pouvait sřempêcher de frémir. Les deux premiers siècles avaient été lřâge dřor de la Fondation, lřépoque héroïque Ŕ rétrospectivement, du moins, sinon pour les infortunés qui avaient dû vivre en ces temps peu sûrs. Salvor Hardin et Hober Mallow en avaient été les deux grands héros, quasiment déifiés au point de rivaliser avec lřincomparable Hari Seldon lui-même. Ces trois personnages formaient le trépied sur lequel reposait toute la légende (et même toute lřhistoire) de la Fondation. En ce temps-là, pourtant, la Fondation nřétait encore quřun monde bien chétif, dont lřemprise sur les Quatre Royaumes était bien ténue, qui nřavait quřune bien vague conscience de lřétendue de la protection que lui assurait le Plan Seldon, et qui allait jusquřà contrer ce qui subsistait du naguère puissant Empire Galactique. Et plus sřétait accru le pouvoir politique et commercial de la Fondation, plus ses dirigeants et ses guerriers semblaient être devenus insignifiants. Lathan Devers : on lřavait presque oublié. Si lřon sřen souvenait, cřétait plus à cause de sa fin tragique dans les camps que pour sa vaine (quoique victorieuse) lutte contre Bel Riose. Quant à Bel Riose, le plus noble des adversaires de la Fondation, lui aussi, on lřavait presque oublié, éclipsé quřil était
  • 32. 32 par le Mulet qui seul parmi tous ses ennemis avait pu briser le Plan Seldon et défaire la Fondation avant de la diriger. Cřétait lui, et lui seul, le Grand Ennemi Ŕ enfin, le dernier des grands. On ne se souvenait guère que le Mulet avait été, en vérité, défait par un seul individu, une femme du nom de Bayta Darell, et quřelle était parvenue à la victoire sans lřaide de quiconque, sans même le soutien du Plan Seldon. Tout comme on avait presque oublié que son fils Toran et sa petite-fille, Arkady Darell, avaient à leur tour vaincu la Seconde Fondation, laissant le champ libre à la Fondation, la Première Fondation. Ces vainqueurs dřaujourdřhui nřétaient désormais plus des personnages héroïques. De nos jours, on ne pouvait que se permettre des héros réduits à la taille de simples mortels. Et puis, reconnaissons que la biographie quřavait donnée Arkady de sa grand-mère lřavait fait descendre du rôle dřhéroïne à celui de simple figure romanesque. Et depuis lors, il nřy avait plus eu de héros Ŕ ni même de figure romanesque, dřailleurs. La guerre kalganienne avait été le dernier épisode violent à impliquer la Fondation, et ce nřavait jamais été quřun conflit mineur. Virtuellement plus de deux siècles de paix ! Cent vingt ans sans même un vaisseau éraflé. Cela avait été une bonne paix Ŕ Branno ne le déniait pas Ŕ, une paix profitable. La Fondation nřavait pas instauré un second Empire Galactique Ŕ on nřen était quřà mi-parcours, selon le Plan Seldon Ŕ mais, sous la forme dřune Fédération, elle tenait sous son emprise économique plus dřun tiers des entités politiques éparses de la Galaxie, et influençait ce quřelle ne contrôlait pas. Rares étaient les endroits où mentionner : « Je suis de la Fondation » ne suscitait pas le respect. Parmi les millions de mondes habités, nulle fonction nřétait tenue en plus haute estime que celle de Maire de Terminus. Car le titre était resté. Cřétait celui du premier magistrat dřune malheureuse bourgade quasiment oubliée, perdue sur quelque planète aux confins extrêmes de la civilisation, quelque cinq siècles plus tôt, mais nul nřaurait songé à le changer, ne serait- ce quřen le rendant un rien plus ronflant. Tel quřil était, seul le titre presque oublié de Majesté Impériale pouvait encore inspirer un respect comparable.
  • 33. 33 Hormis sur Terminus même, où les pouvoirs du Maire étaient soigneusement limités. Le souvenir des Indbur demeurait vivace. Ce que les gens ne risquaient pas dřoublier, cřétait moins leur tyrannie que le fait quřils avaient perdu face au Mulet. Et venait son tour à présent, Harlan Branno, Maire le plus puissant depuis la disparition du Mulet (elle en était consciente) et la cinquième femme seulement à accéder à ce poste. Et ce nřest quřaujourdřhui quřelle avait pu faire ouvertement usage de son pouvoir. Elle sřétait battue pour faire valoir son interprétation de ce qui était juste et de ce qui devait être Ŕ contre lřopposition farouche de tous ceux qui avaient hâte de retrouver le prestige des Secteurs centraux de la Galaxie et lřaura du pouvoir impérial Ŕ et elle avait gagné : Pas encore, leur avait-elle dit. Pas encore ! Si vous vous précipitez trop pour regagner les Secteurs centraux, vous vous retrouverez perdants, pour telle et telle raison. Et Seldon était apparu et lřavait appuyée en tenant un langage presque analogue au sien. Cela lřavait rendue, pour un temps, aussi sage que Seldon lui- même aux yeux de la Fondation. Elle savait pertinemment toutefois que dřune heure à lřautre on pourrait lřoublier. Et voilà que ce jeune homme se permettait de la défier précisément ce jour-là ! Et il se permettait dřavoir raison ! Cřétait bien là le danger de la chose. Il avait raison ! Et, ayant raison, il était capable de détruire la Fondation ! Et voilà quřils se retrouvaient face à face, seuls. Elle lui dit tristement : « Vous nřauriez pas pu chercher à me voir en privé ? Aviez-vous besoin de le clamer en pleine Chambre, dans votre désir stupide de me ridiculiser ? Est-ce que vous vous rendez compte de votre idiotie, mon pauvre garçon ? »
  • 34. 34 6 Trevize se sentit rougir et lutta pour maîtriser sa colère. Branno était une femme qui allait sur ses soixante-trois ans. Il hésitait à se lancer dans une joute oratoire avec quelquřun de presque deux fois son âge. En outre, elle avait une grande pratique de la bataille politique et savait que si elle pouvait placer son adversaire en position de déséquilibre, elle aurait partie à demi gagnée. Mais une telle tactique nřétait efficace que devant un public. Or, aucun spectateur nřétait là pour assister à son humiliation : ils étaient seuls tous les deux. Si bien que Trevize préféra ignorer ses paroles et fit de son mieux pour lřobserver avec détachement : une vieille femme vêtue de ces habits unisexes qui étaient à la mode depuis deux générations Ŕ et qui ne lui allaient pas. Le Maire, le dirigeant de la Galaxie Ŕ si tant est que la Galaxie pût avoir un dirigeant Ŕ nřétait quřune vieille femme ordinaire quřon aurait facilement pu confondre avec un homme Ŕ nřeût été sa coiffure, les cheveux gris acier tirés en arrière, et non pas flottants dans le style typiquement masculin. Trevize lui adressa un sourire engageant. Quels que soient les efforts dřun adversaire plus âgé pour faire sonner lřépithète « mon garçon » comme une insulte, ledit « garçon » gardait lřavantage de la jeunesse et de lřallure Ŕ et surtout, il en était pleinement conscient. Il lui dit : « Cřest vrai. Jřai trente-deux ans, je ne suis donc quřun garçon Ŕ si lřon veut. Et je suis conseiller et par conséquent, ex officio, un idiot. La première condition est inévitable ; quant à la seconde, tout ce que je puis dire, cřest que jřen suis désolé. ŕ Savez-vous ce que vous avez fait ? Et ne restez donc pas planté là à faire de lřesprit : asseyez-vous. Mettez votre cervelle en route, si ça vous est possible, et répondez-moi
  • 35. 35 intelligemment. ŕ Je sais très bien ce que jřai fait. Jřai dit la vérité telle que je la vois. ŕ Et cřest aujourdřhui que vous lřutilisez pour me défier. Précisément le jour où mon prestige est tel que je peux me permettre de vous exclure de la Chambre et de vous arrêter sans que nul ne proteste. ŕ Le Conseil va se ressaisir et croyez bien quřil protestera. Peut-être même proteste-t-il en ce moment. Et on mřécoutera dřautant mieux que vous avez décidé de me persécuter. ŕ Personne ne vous écoutera, parce que si je pensais que vous deviez continuer dans la même veine, je persisterais à vous poursuivre comme un traître avec toute la rigueur quřautorise la loi. ŕ Alors, il faudrait me juger. Et je ferais éclater la vérité en plein tribunal. ŕ Nřy comptez pas. Les pouvoirs dřexception dřun Maire sont considérables même sřil en fait rarement usage. ŕ Et sur quels motifs déclareriez-vous lřétat dřexception ? ŕ Les motifs, je les inventerais. Accordez-moi encore assez dřingéniosité pour ça ; et je nřaurais pas peur dřen prendre le risque politique. Ne me poussez pas à bout, jeune homme. Si nous sommes ici, cřest pour parvenir à un accord, sinon vous ne recouvrerez plus jamais la liberté. Vous resterez en prison jusquřà la fin de vos jours. Je peux vous le garantir. » Ils se dévisagèrent mutuellement : Branno en gris, Trevize en camaïeu de bruns. Trevize comprit : « Quel genre dřaccord ? ŕ Ah ! ah ! On est curieux. Voilà qui est mieux. On va pouvoir ainsi passer de la confrontation à la conversation. Quel est votre point de vue ? ŕ Vous le connaissez fort bien. Vous vous êtes roulée dans la boue avec le conseiller Compor, non ? ŕ Je veux lřentendre de votre bouche Ŕ à la lumière de la crise Seldon qui vient de sřachever. ŕ Très bien, si tel est votre désir, madame le Maire ! » (Il avait été à deux doigts de dire : « la vieille »). « Lřimage de Seldon a parlé trop juste, trop impossiblement juste, au bout de
  • 36. 36 cinq cents ans. Cřest la huitième fois quřil apparaît, je crois. Et en plusieurs occasions, personne nřétait là pour lřentendre. A une reprise au moins, du temps dřIndbur III, ce quřil avait à dire était totalement désynchronisé avec la réalité Ŕ mais cřétait au moment du Mulet, nřest-ce pas ? Alors, dites-moi quand il a fait preuve dřautant de clairvoyance que cette fois-ci ? » Trevize se permit un petit sourire. « Jamais, jusquřà présent, madame le Maire Ŕ pour ce que nous révèlent les archives du passé Ŕ, jamais Seldon nřest parvenu à décrire si parfaitement la situation, jusque dans ses plus infimes détails. ŕ Votre hypothèse est que lřapparition de Seldon, cette image holographique, est un faux, que ces enregistrements sont lřœuvre dřun contemporain Ŕ ce pourrait être moi Ŕ et quřun acteur joue le rôle de Seldon ? ŕ Pas impossible, madame le Maire, mais ce nřest pas ce que je veux dire. La vérité est hélas bien pire. Je crois que cřest effectivement lřimage de Seldon lui-même que lřon voit et que sa description du moment présent de lřhistoire est bien la description quřil prépara jadis, il y a cinq siècles. Cřest dřailleurs exactement ce que jřai confié à votre homme, Kodell, qui mřa mené habilement dans une charade où jřétais censé soutenir les superstitions irréfléchies de certains membres de la Fondation. ŕ Oui. Cet enregistrement sera utilisé si nécessaire, pour permettre à la Fondation de constater que vous nřavez jamais été dans lřopposition. » Trevize ouvrit les bras : « Mais jřy suis ! Il nřy a pas de Plan Seldon au sens où nous lřentendons et cela fait peut-être deux siècles quřil en est ainsi. Il y a des années que je le soupçonne, et ce que nous avons pu voir il y a douze heures dans la crypte temporelle le prouve. ŕ Parce que Seldon était trop exact ? ŕ Précisément ! Ne souriez pas. Cřest bien la preuve définitive. ŕ Je ne souris pas, je vous ferai remarquer. Poursuivez. ŕ Comment peut-il avoir été si exact ? Il y a deux siècles, son analyse de ce qui était alors le présent était complètement fausse. Trois cents ans sřétaient écoulés depuis lřinstauration de la Fondation et il était déjà largement à côté de la plaque !
  • 37. 37 ŕ Tout cela, conseiller, vous lřavez expliqué vous-même il y a quelques instants : cřétait à cause du Mulet ; le Mulet était un mutant doué dřintenses pouvoirs mentaux et il eût été impossible de lřintégrer dans le Plan. ŕ Mais il était quand même là Ŕ intégré ou pas. Et il avait fait dérailler le Plan Seldon. Le Mulet ne gouverna pas longtemps et il mourut sans successeur. La Fondation recouvra son indépendance et reprit sa domination, mais comment le Plan Seldon aurait-il retrouvé sa ligne initiale après une telle rupture touchant à sa trame même ? » Branno prit un air sombre et serra ses vieilles mains ridées : « Vous connaissez la réponse : nous nřétions que la Première des deux Fondations. Vous avez lu comme moi les livres dřhistoire. ŕ Jřai lu la biographie quřa rédigée Arkady sur sa grand- mère Ŕ après tout, ça fait partie du programme scolaire Ŕ et jřai lu ses romans également. Jřai lu la version officielle de lřhistoire du Mulet et de ses conséquences. Me permettra-t-on dřen douter ? ŕ Comment cela ? ŕ Officiellement, nous Ŕ la Première Fondation Ŕ étions chargés de préserver le savoir des sciences physiques et de le faire avancer. Nous devions opérer au grand jour, notre développement historique suivant Ŕ quřon en fût ou non conscients Ŕ le Plan Seldon. Mais il y avait aussi la Seconde Fondation qui devait, elle, préserver et faire progresser les sciences humaines Ŕ dont la psychohistoire Ŕ et son existence devait demeurer un secret, même pour nous. La Seconde Fondation tenant lieu de vernier dřaccord pour le Plan, son rôle était dřajuster les courants de lřhistoire galactique si jamais ils sřécartaient de la voie tracée par le plan. ŕ Alors, vous avez trouvé vous-même la réponse, dit le Maire : Bayta Darell vainquit le Mulet, peut-être sous lřinspiration de la Seconde Fondation, même si sa petite-fille soutient que ce nřétait pas le cas. Ce fut pourtant la Seconde Fondation qui sans aucun doute œuvra pour ramener lřhistoire galactique dans la voie du Plan après la mort du Mulet et manifestement, elle y est parvenue.
  • 38. 38 « Alors, par Terminus, de quoi voulez-vous donc parler, conseiller ? ŕ Madame le Maire, si nous suivons le récit dřArkady Darell, il est clair quřà vouloir corriger le cours de lřhistoire galactique, la Seconde Fondation a bouleversé totalement le schéma initial de Seldon puisque par cette tentative même, elle détruisait son propre secret. Nous autres de la Première Fondation avons pris conscience de lřexistence de notre reflet, la Seconde Fondation, et nous nřavons pu nous faire à lřidée que nous étions manipulés. Nous avons donc tout fait pour découvrir la Seconde Fondation et la détruire. » Branno opina. « Et sřil faut en croire Arkady Darell, nous y sommes parvenus mais manifestement pas avant que la Seconde Fondation nřeût remis lřhistoire galactique fermement sur ses rails après la rupture introduite par le Mulet. Et elle y est toujours. ŕ Et vous pouvez croire ça ? Dřaprès la chronique, la Seconde Fondation fut localisée et le sort de ses membres réglé. Cela sřest passé en 378 de lřÈre de la Fédération, il y a cent vingt ans. Cinq générations durant, nous sommes censés avoir agi seuls, sans Seconde Fondation et malgré tout, nous sommes restés si proches de lřobjectif initial du Plan que lřimage de Seldon et vous-même tenez un langage pratiquement identique ! ŕ Ce quřon pourrait interpréter comme le fait que jřai su prédire avec perspicacité le développement des tendances historiques... ŕ Pardonnez-moi. Loin de moi lřidée de jeter le doute sur votre perspicacité mais il me semble quant à moi que lřexplication la plus évidente reste encore que la Seconde Fondation nřa jamais été détruite. Elle continue de nous diriger. Elle continue de nous manipuler. Et voilà bien la raison pour laquelle nous sommes revenus dans la ligne du Plan Seldon. »
  • 39. 39 7. Si madame le Maire fut choquée par cette déclaration, elle nřen trahit rien. Il était plus dřune heure du matin et elle avait désespérément envie de mettre un terme à lřentretien, et pourtant elle ne pouvait pas précipiter les choses. Il fallait encore quřelle joue avec ce jeune homme, et elle ne voulait pas quřil brise tout de suite sa ligne. Elle nřavait pas envie de se défaire de lui alors quřil pouvait encore lui être utile. Elle répondit : « Pas possible ? Dřaprès vous, le récit quřa fait Arkady de la guerre kalganienne et de la destruction de la Seconde Fondation est un faux ? Cřest une invention ? Une blague ? Un mensonge ? » Trevize haussa les épaules. « Ce nřest pas nécessaire. Là nřest pas la question. Supposez que le compte rendu dřArkady fût totalement exact Ŕ dans les limites des informations dont elle disposait. Supposez que tout ait eu lieu exactement comme elle lřa dit ; quřon ait effectivement découvert le repaire de la Seconde Fondation et quřon sřen soit débarrassé. Comment peut-on affirmer, toutefois, quřon ait eu tous ses membres jusquřau dernier ? La Seconde Fondation recouvrait toute la Galaxie. Elle ne manipulait pas uniquement lřhistoire de Terminus ou même de la seule Fondation. Ses responsabilités englobaient plus que notre capitale ou que lřensemble de la Fondation. Il y a certainement des membres de la Seconde Fondation qui se trouvaient à mille parsecs, ou plus, du lieu des événements. Est-il alors concevable quřon ait pu tous les avoir ? « Et si tel ne fut pas le cas, pouvons-nous vraiment dire que nous avons gagné ? Le Mulet aurait-il pu dire la même chose à lřépoque ? Après tout, il avait conquis Terminus et avec Terminus, tous les mondes qui étaient sous son contrôle direct Ŕ mais restait encore lřAssociation des Marchands Indépendants. Et une fois les Marchands Indépendants
  • 40. 40 assujettis, restaient encore trois fugitifs : Ebling Mis, Bayta Darell et son mari. Il sřassura le contrôle des deux hommes et laissa libre Bayta ; Bayta, seule. Il avait agi ainsi par amour, sřil faut en croire le roman dřArkady. Et cela fut suffisant. Selon le récit dřArkady, une seule personne Ŕ et cřétait Bayta Ŕ était encore libre dřagir à sa guise et cřest précisément à cause de ses agissements que le Mulet fut incapable de localiser la Seconde Fondation et se retrouva finalement vaincu. « Une seule personne épargnée et tout est perdu ! Voilà bien la preuve du rôle de lřindividu, malgré toutes ces légendes autour du Plan Seldon pour accréditer lřidée que lřindividu nřest rien et que la masse est tout. « Et supposez que nous nřayons pas simplement laissé une seule Fondation derrière nous mais quelques douzaines, comme cřest parfaitement envisageable... alors ? Est-ce quřelles ne se regrouperaient pas, ne se reconstruiraient pas, ne sřattelleraient pas de nouveau à leur tâche, ne se multiplieraient pas en recrutant et en formant de nouveaux effectifs, pour de nouveau faire de nous leurs pions ? » Branno lui dit gravement : « Le croyez-vous ? ŕ Jřen suis persuadé. ŕ Mais dites-moi, conseiller. Pourquoi sřembêteraient-ils avec tout cela ? Pourquoi quelques pitoyables survivants continueraient-ils à sřacharner désespérément sur une tâche dont tout le monde se désintéresse ? Quřest-ce qui les pousse à maintenir coûte que coûte la Galaxie sur la voie conduisant au second Empire ? Et à supposer que cette petite bande tienne absolument à remplir sa mission, pourquoi faudrait-il nous en soucier ? Pourquoi ne pas accepter plutôt la ligne du Plan et leur être au contraire reconnaissants de veiller à ce que nous nřen dérivions pas ? » Trevize se frotta les yeux. Malgré sa jeunesse, cřétait lui qui paraissait le plus las des deux. Il dévisagea la femme : « Je ne peux pas vous croire. Vous imaginez vraiment que la Seconde Fondation agit pour notre bien ? Que ce sont des espèces dřidéalistes ? Ne vous paraît-il pas évident Ŕ avec votre connaissance de la politique, des buts concrets du pouvoir et de la manipulation Ŕ quřils nřagissent que pour eux-mêmes ?
  • 41. 41 « Nous sommes le fil de la lame. Nous sommes le moteur, la force. Nous travaillons avec notre sueur, notre sang et nos larmes. Eux, par contre, ils se contentent de diriger Ŕ ici on règle un ampli, là on ferme un contact Ŕ, et de le faire avec aisance et sans prendre aucun risque. Et puis, une fois que tout sera terminé et quřau terme de mille ans de peine et de labeur, nous aurons enfin restauré un second Empire Galactique, les gens de la Seconde Fondation pourront se pointer pour jouer les élites dirigeantes. » Branno répondit : « Alors, vous voulez éliminer la Seconde Fondation ? Vous voulez quřarrivés à mi-parcours sur la voie du second Empire, nous prenions le risque de terminer la tâche seuls et de nous fournir nous-mêmes nos propres élites ? Cřest bien cela ? ŕ Certainement ! Certainement ! Et cela ne devrait-il pas être aussi votre souhait ? Vous comme moi, nous ne vivrons pas pour le voir réalisé mais vous avez des petits-enfants, jřen aurai moi aussi un jour, eux-mêmes auront des petits-enfants et ainsi de suite. Je veux quřils bénéficient du fruit de nos efforts et quřils nous considèrent comme en étant la source et nous louent pour ce que nous aurons accompli. Je nřai pas envie que tout cela se réduise simplement à quelque complot secret ourdi par Seldon Ŕ qui nřest certainement pas un de mes héros. Je vous le dis : Seldon représente une bien plus grande menace que le Mulet Ŕ si nous laissons son Plan sřaccomplir. Par la Galaxie, jřen viens à regretter que le Mulet nřait pas réussi à complètement liquider le Plan une bonne fois pour toutes. On lui aurait quand même survécu : lui, il était seul de sa race, et tout ce quřil y a de plus mortel ; tandis que la Seconde Fondation me paraît immortelle. ŕ Mais vous aimeriez bien la détruire, nřest-ce pas ? ŕ Si vous saviez à quel point ! ŕ Mais faute de savoir comment y parvenir, vous ne croyez pas plutôt que ce sont eux qui vont vous détruire ? » Trevize la toisa dřun air méprisant : « Lřidée mřa bien effleuré que vous-même puissiez être sous leur contrôle. Lřexactitude de votre prédiction des paroles prononcées par lřimage de Seldon et, consécutivement, votre attitude envers moi, pourraient fort
  • 42. 42 bien être caractéristiques de la Seconde Fondation. Vous pourriez nřêtre quřune coquille creuse habitée par la Seconde Fondation. ŕ Dans ce cas, pourquoi me parler comme vous le faites ? ŕ Parce que, si vous êtes sous le contrôle de la Seconde Fondation, je suis perdu de toute façon, et je peux bien alors me défouler dřune partie de ma colère Ŕ mais parce que, en vérité, je parie sur le fait que vous nřêtes pas sous leur contrôle, que vous êtes simplement inconsciente de vos actes. » Branno répondit : « Pari gagné, en toute hypothèse. Je ne suis sous le contrôle de personne sinon de moi-même. Pourtant, quřest-ce qui vous prouve que je dis la vérité ? Si jřétais effectivement sous le contrôle de la Seconde Fondation, est-ce que je lřadmettrais ? En aurais-je même conscience ? « Mais toutes ces questions sont bien vaines. Je crois ne pas être sous leur contrôle et vous nřavez pas dřautre choix que de le croire aussi. Imaginez pourtant un instant ce qui suit : si la Seconde Fondation existe, il est certain que sa première urgence sera de sřassurer que nul dans la Galaxie nřait vent de son existence. Le Plan Seldon ne fonctionne bien que si ses pions Ŕ à savoir nous-mêmes Ŕ ignorent comment il fonctionne et de quelle façon ils sont manipulés. Cřest parce que le Mulet a polarisé lřattention de la Première Fondation sur la Seconde que cette dernière fut détruite à lřépoque dřArkady Ŕ ou devrais-je dire quasiment détruite, conseiller ? « De là, nous pouvons déduire deux corollaires : primo, nous pouvons raisonnablement supposer quřen gros la Seconde Fondation sřimmisce le moins possible dans nos affaires. Dřailleurs, elle serait dans lřimpossibilité de nous dominer totalement : même elle (si elle existe) ne peut disposer dřune puissance illimitée. Dominer certains tout en risquant que dřautres sřen doutent pourrait avoir pour effet dřintroduire des distorsions dans le déroulement du Plan. Par conséquent, nous en arrivons à la conclusion que si la Seconde Fondation sřimmisce dans nos affaires, ce sera à titre exceptionnel, et de manière aussi discrète et indirecte que possible Ŕ et donc que je ne suis certainement pas sous leur contrôle. Pas plus que vous. ŕ Cřest votre premier corollaire et jřaurais tendance à
  • 43. 43 lřadmettre Ŕ mais je prends peut-être mes désirs pour des réalités. Et le second... ? ŕ Il est encore plus simple et plus inévitable : si la Seconde Fondation existe et désire garder secrète son existence, alors une chose est sûre. Quiconque persiste à croire à son existence, en parle et lřannonce et le proclame dans toute la Galaxie, doit dřune manière ou de lřautre être illico retiré discrètement de la scène et disparaître définitivement... Ne serait-ce pas également votre conclusion ? ŕ Est-ce donc là la raison pour laquelle vous mřavez fait garder à vue, madame le Maire ? Pour me protéger des entreprises de la Seconde Fondation ? ŕ En un sens. Jusquřà un certain point. Lřenregistrement scrupuleux quřa fait Liono Kodell de vos assertions sera diffusé non seulement pour éviter aux citoyens de Terminus et de la Fédération dřêtre inutilement troublés par vos divagations mais surtout pour empêcher la Seconde Fondation dřêtre troublée. Si elle existe, je nřai pas envie de vous voir attirer son attention. ŕ Pas possible, dit Trevize avec une pesante ironie. Tout ça pour mon bien ? Pour mes beaux yeux noisette, sans doute ? » Branno tressaillit puis Ŕ sans avertissement Ŕ se mit à rire doucement. Elle répondit : « Je ne suis pas si vieille, conseiller, que je nřaie pas remarqué vos beaux yeux noisette, et je ne dis pas quřil y a trente ans jřy serais restée insensible. Toutefois, pour lřheure, je ne lèverais pas le petit doigt pour les sauver Ŕ pas plus dřailleurs que le reste de votre personne Ŕ si vos yeux seuls étaient en jeu. Mais si la Seconde Fondation existe bel et bien, et si vous attirez son attention, il se pourrait alors que ses membres ne sřarrêtent pas là. Je dois aussi penser à mon existence, et à celle de quantité de gens considérablement plus intelligents et plus estimables que vous Ŕ et penser à tous les plans que nous avons élaborés. ŕ Oh ? Croiriez-vous donc en lřexistence de la Seconde Fondation, pour avoir déjà envisagé comment réagir à son éventuelle réponse ? » Branno écrasa le poing sur la table devant elle : « Bien sûr que jřy crois, indécrottable idiot ! Si jřignorais lřexistence de la Seconde Fondation, et si je ne la combattais pas de tout mon
  • 44. 44 cœur et de toute mon énergie, est-ce que je me soucierais de ce que vous pouvez bien raconter sur son compte ? Si la Seconde Fondation nřexistait pas, que mřimporterait que vous proclamiez le contraire ? Pendant des mois, jřai cherché à vous faire taire avant que vous ne divulguiez la chose mais je nřavais pas alors le poids politique nécessaire pour me permettre de traiter cavalièrement un conseiller. Lřapparition de Seldon mřen a fourni lřoccasion Ŕ temporairement, du moins Ŕ et cřest le moment que vous avez justement choisi pour vous manifester. Jřai riposté immédiatement et je vous préviens que je nřhésiterai pas à vous faire liquider sans le moindre remords ni lřombre dřune hésitation si vous ne faites pas exactement ce quřon vous dira de faire. « Toute cette conversation, à une heure où je ferais mieux dřêtre au lit et de dormir, avait pour seul but de vous amener à me croire quand je vous dirais ceci : je veux que vous sachiez que ce problème de la Seconde Fondation (que jřai pris bien soin de vous laisser vous-même exposer) pourrait me fournir une raison amplement suffisante pour vous faire décérébrer sans autre forme de procès. » Trevize se leva à demi de son siège. Branno poursuivit : « Oh ! ne faites aucun geste ! Je ne suis certes quřune vieille femme comme vous devez sans doute vous le dire, mais avant que vous ayez posé la main sur moi vous seriez déjà mort. Vous êtes, jeune écervelé, sous la surveillance de mes hommes. » Trevize se rassit et dit dřune voix légèrement tremblante : « Cřest absurde. Si vous croyiez en lřexistence de la Seconde Fondation, vous nřen parleriez pas aussi librement. Vous ne vous exposeriez pas vous-même aux dangers auxquels vous prétendez que je mřexpose moi-même. ŕ Vous reconnaissez donc que jřai un tantinet plus de bon sens que vous : en dřautres termes, vous qui croyez en lřexistence de la Seconde Fondation, vous en parlez en toute liberté parce que vous nřêtes quřun idiot. Je crois en son existence et jřen parle librement moi aussi Ŕ mais uniquement parce que jřai pris mes précautions. Puisque vous me semblez avoir lu en détail le récit dřArkady, vous vous souvenez
  • 45. 45 certainement quřelle attribue à son père lřinvention dřun appareil quřelle nomme le brouilleur mental, appareil utilisé comme écran protecteur contre les pouvoirs mentaux de la Seconde Fondation. Ce dispositif existe toujours et a même fait lřobjet dřaméliorations, cela dans le plus grand secret. Ainsi cette maison est-elle pour lřinstant raisonnablement protégée contre leurs investigations. Cela étant posé, permettez-moi à présent de vous exposer la teneur de votre mission. ŕ Comment ça ? ŕ Vous allez devoir découvrir si ce que vous et moi croyons est effectivement vrai. Vous allez devoir découvrir si la Seconde Fondation existe encore et si oui, la localiser. Ce qui veut dire que vous allez devoir quitter Terminus et partir je ne sais où Ŕ même sřil se révèle en fin de compte (comme au temps dřArkady) que la Seconde Fondation se trouve en réalité parmi nous. Cela signifie également que vous ne reviendrez pas avant dřavoir quelque chose à nous révéler ; et si vous nřavez rien à nous révéler, vous ne reviendrez pas et la population de Terminus comptera un idiot de moins. » Trevize sřentendit balbutier : « Comment, par Terminus, puis- je les rechercher sans me trahir ? Ils vont simplement sřarranger pour me liquider et vous ne serez pas plus avancée. ŕ Alors, ne les cherchez surtout pas, grand nigaud ! Cherchez autre chose ! Cherchez autre chose, de tout votre cœur, de toute votre âme, et si jamais, en cours de route, vous tombez sur eux parce quřils nřauront pas pris la peine de vous prêter la moindre attention, alors à la bonne heure ! Vous pourrez dans ce cas nous en informer par message codé en hyperondes et, pour votre récompense, revenir au bercail. ŕ Je suppose que vous avez déjà en tête quelque chose à me donner à chercher ? ŕ Bien évidemment. Connaissez-vous Janov Pelorat ? ŕ Jamais entendu parler. ŕ Vous le rencontrez demain. Cřest lui qui vous expliquera ce que vous allez chercher et qui vous accompagnera à bord de lřun de nos vaisseaux les plus perfectionnés. Vous en serez les deux seuls passagers Ŕ risquer deux personnes est déjà amplement suffisant. Et si jamais vous vous avisiez de revenir sans les
  • 46. 46 renseignements que nous voulons, vous serez volatilisés dans lřespace avant dřêtre à moins dřun parsec de Terminus. Cřest tout. Lřentretien est terminé. » Elle se leva, regarda ses mains nues puis avec lenteur enfila ses gants. Elle se tourna vers la porte où aussitôt sřencadrèrent deux gardes, lřarme à la main. Ils sřécartèrent pour la laisser passer. Sur le seuil, elle se retourna : « Il y a dřexcellents gardes à lřextérieur. Ne vous risquez donc pas à les déranger, ou ils nous épargneront le trouble de votre existence. ŕ Vous perdriez par la même occasion les profits que je pourrais vous procurer », dit Trevize en sřefforçant de prendre un ton léger. « On en prendra le risque », rétorqua Branno avec un sourire sans joie.
  • 47. 47 8. Liono Kodell lřattendait dehors. Il lui dit : « Jřai tout entendu, madame. Vous avez été extraordinairement patiente. ŕ Et je suis surtout extraordinairement fatiguée. Jřai lřimpression dřavoir fait une journée de soixante-douze heures. A vous la main. ŕ Volontiers mais, dites-moi... y avait-il réellement un brouilleur mental à proximité de la maison ? ŕ Oh Kodell ! fit Branno dřune voix lasse. Vous nřêtes pas si bête. Quel risque courait-on, franchement, dřêtre surveillés ? Vous croyez peut-être que la Seconde Fondation surveille tout, tout le temps et partout ? Je ne suis pas aussi romantique que le jeune Trevize ; il se peut quřil croie ça ; moi pas. Et cela serait-il même le cas, la Seconde Fondation aurait-elle des yeux et des oreilles partout, la présence dřun brouilleur mental ne nous aurait-elle pas au contraire immédiatement trahis ? En lřoccurrence, son emploi nřaurait-il pas révélé à la Seconde Fondation lřexistence dřun écran contre ses pouvoirs Ŕ en lui faisant découvrir une zone mentalement opaque ? Le secret de lřexistence dřun tel écran (tant que nous ne serons pas prêts à lřutiliser sur une grande échelle) nřa-t-il pas plus de valeur, non seulement que lřexistence de Trevize, mais même que la vôtre et la mienne réunies ? Et pourtant... » Ils avaient regagné la voiture et Kodell conduisait. « Et pourtant... répéta-t-il. ŕ Et pourtant quoi ?... Ah ! oui... Et pourtant, ce jeune homme est intelligent. Je lřai peut-être traité dřidiot dřune manière ou de lřautre une bonne demi-douzaine de fois Ŕ histoire de lui rabattre son caquet Ŕ mais il est loin de lřêtre. Il est surtout jeune et il a un peu trop lu de romans dřArkady Darell. Si bien quřil a tendance à croire que la Galaxie est comme dans ses livres. Mais ce garçon a lřesprit particulièrement vif et perspicace et cřest bien dommage quřil
  • 48. 48 faille le perdre. ŕ Vous en êtes donc si certaine ? ŕ Tout à fait, dit tristement Branno. Enfin, cřest peut-être aussi bien ainsi. Nous nřavons que faire de jeunes romantiques qui foncent tête baissée et sont fort capables de démolir en un instant ce quřil nous a fallu des années pour bâtir. Par ailleurs, il va quand même servir à quelque chose : en attirant indubitablement lřattention des gens de la Seconde Fondation Ŕ à supposer toujours quřils existent et se soucient effectivement de nous. Car, pendant quřils sřoccuperont de lui, avec un peu de chance, ils nous ignoreront. Peut-être même y gagnerons-nous plus encore que la bonne fortune dřêtre ignorés : on peut toujours espérer que grâce à Trevize ils se trahiront par mégarde et nous offriront lřoccasion Ŕ et nous donneront le temps de préparer une riposte. ŕ Trevize sert donc à attirer la foudre... » Les lèvres de Branno frémirent. « Ah ! La métaphore que je cherchais ! Il est effectivement un paratonnerre, nřattirant sur lui la foudre que pour mieux nous en protéger. ŕ Et ce Pelorat, qui va se retrouver lui aussi sur le trajet de lřéclair ? ŕ Il se peut quřil en pâtisse également... Mais cřest inévitable. » Kodell hocha la tête. « Enfin, vous savez ce que disait Salvor Hardin... Ŗ Ne laissez jamais vos sentiments moraux vous empêcher dřaccomplir ce qui doit lřêtre. ŗ ŕ Pour lřheure, je nřai aucun sentiment moral, marmonna Branno. Mon seul sentiment, cřest celui dřune grande lassitude. Et pourtant... je pourrais vous citer quantité de gens dont jřaimerais mieux me passer avant Golan Trevize. Cřest un bien beau jeune homme Ŕ Et, bien entendu, il ne lřignore pas. » Elle prononça ces derniers mots dřune voix empâtée tandis que ses yeux se fermaient et quřelle glissait doucement vers le sommeil.
  • 50. 50 9. Janov Pelorat avait les cheveux blancs et ses traits, au repos, étaient plutôt inexpressifs. Ses traits étaient dřailleurs le plus souvent au repos. Il était de taille et de corpulence moyennes et tendait à se mouvoir sans hâte et à ne sřexprimer quřaprès mûre réflexion. Il paraissait beaucoup plus que ses cinquante-deux ans. Il nřavait jamais quitté Terminus, détail des plus inhabituels, surtout pour un homme de sa profession. Lui-même nřaurait su dire sřil avait ces manières casanières à cause de Ŕ ou bien malgré Ŕ son obsession pour lřhistoire. Une obsession qui lřavait pris tout soudain à lřâge de quinze ans lorsque, à la faveur de quelque indisposition, on lui avait offert un recueil de légendes antiques. Il y avait découvert ce leitmotiv dřun monde isolé et solitaire Ŕ un monde qui nřavait même pas conscience de cette isolation car il nřavait jamais connu rien dřautre. Son état avait aussitôt commencé de sřaméliorer : en lřespace de deux jours, il avait lu trois fois le livre et quittait le lit. Le lendemain, il était derrière sa console, à chercher dans les banques de données de la bibliothèque universitaire de Terminus les traces éventuelles de légendes analogues. Cřétaient précisément de telles légendes qui lřavaient accaparé depuis. Certes, la bibliothèque universitaire de Terminus ne lřavait guère éclairé sur ce point mais, en grandissant, il avait appris à goûter les joies des prêts interbibliothécaires. Il avait en sa possession des tirages qui lui étaient parvenus par hyperfaisceaux de régions aussi éloignées quřIfnia. Il était ensuite devenu professeur dřhistoire antique et se retrouvait aujourdřhui au seuil de son premier congé sabbatique Ŕ congé demandé dans lřidée dřeffectuer un voyage spatial (son premier) jusquřà Trantor même Ŕ trente-sept ans plus tard.
  • 51. 51 Pelorat était tout à fait conscient quřil était fort inhabituel pour un citoyen de Terminus de nřavoir jamais été dans lřespace. Mais ce nřétait nullement de sa part un désir de se singulariser. Simplement, chaque fois que sřétait présentée pour lui lřoccasion de partir, quelque ouvrage nouveau, quelque étude originale, quelque analyse inédite, lřavaient retenu. Il reportait alors le voyage projeté, le temps dřépuiser ce sujet neuf et, si possible, dřy contribuer en ajoutant un nouvel élément, une nouvelle hypothèse, une nouvelle idée à la montagne déjà amassée. En fin de compte, son unique regret était de nřavoir jamais pu effectuer ce voyage à Trantor. Trantor avait été la capitale du premier Empire Galactique ; la résidence des empereurs douze siècles durant et, avant cela, la capitale de lřun des plus importants royaumes pré-impériaux qui avait peu à peu capturé (ou du moins absorbé) les royaumes voisins pour aboutir à cet Empire. Trantor avait été une cité de taille planétaire, une cité caparaçonnée de métal. Pelorat en avait lu la description dans les œuvres de Gaal Dornick qui lřavait visitée du temps de Hari Seldon lui-même. Lřouvrage de Dornick était épuisé et lřexemplaire que détenait Pelorat aurait pu être revendu la moitié du salaire annuel de lřhistorien. Lequel aurait été horrifié à lřidée quřil pût sřen dessaisir. Ce qui sur Trantor intéressait Pelorat, cřétait bien évidemment la Bibliothèque Galactique qui, du temps de lřEmpire (cřétait alors la Bibliothèque Impériale), avait été la plus grande de toute la Galaxie. Trantor était la capitale de lřempire le plus vaste et le plus peuplé que lřhumanité ait jamais connu. Ville unique recouvrant une planète entière et peuplée de plus de quarante milliards dřhabitants, sa Bibliothèque avait réuni lřensemble des œuvres (plus ou moins) créatives de lřhumanité, recueilli la somme intégrale de ses connaissances. Le tout numérisé de manière si complexe quřil fallait des experts en informatique pour en manipuler les ordinateurs. Qui plus est, cette Bibliothèque avait survécu. Pour Pelorat, cřétait bien là le plus surprenant de la chose. Lors de la chute et du sac de Trantor, près de deux siècles et demi plus tôt, la planète avait subi dřépouvantables ravages et sa population
  • 52. 52 souffert au-delà de toute description Ŕ et pourtant, la Bibliothèque avait survécu, protégée (racontait-on) par les étudiants de lřUniversité, équipés dřarmes ingénieusement conçues. (Dřaucuns pensaient toutefois que la relation de cette défense par les étudiants pouvait bien avoir été entièrement romancée.) Quoi quřil en soit, la Bibliothèque avait traversé la période de dévastation. Cřest dans une bibliothèque intacte, au milieu dřun monde en ruine, quřavait travaillé Ebling Mis lorsquřil avait failli localiser la Seconde Fondation (selon la légende à laquelle les citoyens de la Fondation croyaient encore bien que les historiens lřeussent toujours considérée avec quelque réserve). Les trois générations de Darell Ŕ Bayta, Toran et Arkady Ŕ étaient chacune, à un moment ou à un autre, allées à Trantor. Arkady toutefois nřavait pas visité la Bibliothèque et, depuis cette époque, la Bibliothèque ne sřétait plus immiscée dans lřhistoire galactique. Aucun membre de la Fondation nřétait retourné sur Trantor en cent vingt ans mais rien ne permettait de croire que la Bibliothèque ne fût pas toujours là. Quřelle ne se soit pas fait remarquer était la plus sûre preuve de sa pérennité : sa destruction aurait très certainement fait du bruit. La Bibliothèque de Trantor était archaïque et démodée Ŕ elle lřétait déjà du temps dřEbling Mis Ŕ mais ce nřen était que mieux pour Pelorat qui se frottait toujours les mains dřexcitation à lřidée dřune bibliothèque à la fois vieille et démodée. Plus elle lřétait, vieille et démodée, et plus il aurait des chances dřy trouver ce quřil cherchait. Dans ses rêves, il se voyait entrer dans lřédifice et demander, haletant dřinquiétude : « La Bibliothèque a-t-elle été modernisée ? Avez-vous jeté les vieilles bandes et les anciennes mémoires ? » Et toujours, il sřimaginait la réponse dřantiques et poussiéreux bibliothécaires : « Telle quřelle fut, professeur, telle vous la trouvez. » Et voilà que son rêve allait se réaliser ! Madame le Maire en personne lřen avait assuré. Comment elle avait eu vent de ses recherches, il nřen avait guère idée. Il nřavait pas réussi à publier grand-chose : bien peu de ses travaux méritaient une communication et les quelques-uns à avoir été publiés nřavaient
  • 53. 53 guère laissé de trace. Pourtant, on disait que Branno la Dame de Bronze était au courant de tout ce qui se passait sur Terminus et quřelle avait des yeux jusquřau bout des doigts et des orteils. Pelorat était prêt à le croire mais si elle connaissait ses recherches, pourquoi diable nřen avait-elle pas discerné lřimportance en lui accordant un peu plus tôt un modeste soutien financier ? En quelque sorte, songea-t-il en se forçant à être le plus amer possible, la Fondation garde les yeux obstinément fixés sur lřavenir : ce qui lui importait, cřétait lřavènement du second Empire et sa destinée future. Elle nřavait ni le temps ni le désir de se pencher sur son passé Ŕ et ceux qui le faisaient avaient tendance à lřirriter. Cřétait manifestement fort bête mais il ne pouvait pas à lui tout seul combattre la bêtise. Et puis, cela valait peut-être mieux. Il se gardait ainsi pour lui ce grand dessein et le jour finirait par venir où lřon reconnaîtrait en Janov Pelorat le grand pionnier de la quête fondamentale. Ce qui bien sûr voulait dire (et il avait trop dřhonnêteté intellectuelle pour ne pas lřadmettre) que lui aussi avait les yeux tournés vers lřavenir Ŕ un avenir dans lequel il se verrait reconnu, et considéré comme un héros, lřégal de Hari Seldon ; plus grand même, en fait, car que pesait une prospective établie sur mille ans dans lřavenir, face à la révélation dřun passé enfoui et remontant au moins à vingt-cinq millénaires ? Et voilà que son heure avait enfin sonné. Son heure était venue ! Le Maire lui avait dit que ce serait pour le lendemain de lřapparition de lřimage de Seldon. Cřétait pour cette seule raison que Pelorat sřétait dřailleurs intéressé à la crise Seldon, qui depuis des mois occupait lřesprit de tous sur Terminus, voire dans toute lřétendue de la Fédération. Ça ne lui aurait personnellement fait ni chaud ni froid que la capitale de la Fondation restât sur Terminus ou fût transférée ailleurs. Et maintenant que la crise était résolue, il nřaurait su dire avec certitude quel parti Seldon avait finalement soutenu Ŕ voire même sřil avait abordé ledit sujet. Il lui suffisait de savoir que Seldon était apparu et donc que son heure avait sonné.
  • 54. 54 Ce fut peu après deux heures de lřaprès-midi quřun glisseur sřimmobilisa dans lřallée devant sa demeure quelque peu isolée, à la sortie de Terminus. Une porte coulissa à lřarrière du véhicule. En descendirent un garde portant lřuniforme des compagnies de sécurité de la mairie, puis un jeune homme, puis enfin deux autres gardes. Pelorat fut impressionné malgré lui. Non seulement madame le Maire connaissait ses travaux mais, à lřévidence, elle y attachait la plus haute importance puisque lřhomme qui devait lřaccompagner se voyait doté dřune garde dřhonneur ; sans parler quřon lui avait promis un vaisseau de première classe, que cet homme pourrait justement piloter. Décidément, très flatteur ! Très... Sa gouvernante ouvrit la porte. Le jeune homme entra et les deux gardes prirent position de part et dřautre de lřentrée. Par la fenêtre, Pelorat vit que le troisième homme était demeuré à lřextérieur et quřun second glisseur venait de sřarrêter. Encore des gardes ! Troublant ! Il se retourna pour accueillir le jeune homme et découvrit avec surprise quřil le reconnaissait. Il lřavait vu en holovision. « Mais vous êtes ce conseiller... Cřest vous, Trevize ! ŕ Golan Trevize. Effectivement. Et vous, le professeur Janov Pelorat ? ŕ Oui, oui, dit lřintéressé. Êtes-vous celui qui doit... ŕ Nous allons voyager ensemble, coupa Trevize, impassible. A ce quřon mřa dit. ŕ Mais vous nřêtes pas historien. ŕ Non, certes pas. Vous lřavez dit vous-même : je suis un conseiller, un politicien. ŕ Certes, certes... Mais où ai-je la tête ? Cřest moi lřhistorien, alors pourquoi sřencombrer dřun second ? Vous, vous pouvez piloter lřastronef. ŕ Oui, je suis plutôt bon pilote. ŕ Eh bien, dans ce cas, voilà une bonne chose de réglée. Excellent ! Je crains en effet que lřesprit pratique ne soit pas mon fort, mon jeune ami, aussi, si dřaventure cřétait là votre domaine, nous ferions assurément une bonne équipe...
  • 55. 55 ŕ Je ne suis pas pour lřheure convaincu de lřexcellence de mes capacités en la matière mais nous nřavons, semble-t-il, guère dřautre choix que dřessayer de former une bonne équipe. ŕ Espérons alors que je saurai vaincre mes incertitudes quant à lřespace... Cřest que, voyez-vous, conseiller, je nřy suis encore jamais allé. Je ne suis quřun vulgaire rampant, si tel est bien le terme. Au fait, aimeriez-vous une tasse de thé ? Je vais demander à Kloda de nous préparer quelque chose. Jřai cru comprendre que nous avions quelques heures devant nous avant le départ, après tout. Je suis prêt, toutefois : jřai pu obtenir tout le nécessaire pour nous deux. Madame le Maire sřest montrée particulièrement coopérative. Surprenant, dřailleurs, cet intérêt pour le projet... ŕ Vous étiez donc au courant ? Depuis combien de temps ? ŕ Le Maire mřa contacté, voyons... » ici, Pelorat fronça légèrement les sourcils, comme absorbé dans quelque calcul « il y a bien deux ou trois semaines. Jřen fus, je dois dire, absolument ravi. Et maintenant que je me suis fait à lřidée dřavoir besoin dřun pilote plutôt que dřun second historien, je suis également ravi que ce soit vous mon compagnon, bien cher ami. ŕ Deux ou trois semaines... » répéta Trevize, quelque peu ébahi. « Elle préparait donc son coup depuis tout ce temps. Et moi qui... » Il se tut. « Pardon ? ŕ Rien, professeur. Jřai la mauvaise habitude de marmonner tout seul dans mon coin. Cřest, je le crains, une manie à laquelle vous allez devoir vous faire, pour peu que notre expérience se prolonge... ŕ Assurément, assurément », dit Pelorat, tout en le poussant vers la table de la salle à manger, où sa gouvernante était en train de leur servir un thé des plus complets. « Cřest un voyage qui sřannonce très ouvert. Le Maire a bien stipulé que nous pouvions prendre tout notre temps et que nous avions toute la Galaxie devant nous et dřailleurs que nous pouvions Ŕ où que nous soyons Ŕ faire appel aux subsides de la Fondation. En ajoutant bien sûr de nous montrer raisonnables. Ce que je lui ai promis bien volontiers. » Il gloussa et se frotta les mains.