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Michel Foucault 
Histoire 
de la sexualité 
1 
La volonté 
de savoir 
Gallimard
© tditions Gallimard, 1976.
1 
Nous autres, victoriens
Longtemp s nous aurions supporté, et nous subi­rions 
auj ourd'hui encore, un régime victorien. 
L'impériale bégueule fi gurerait au blason de notre 
sexualité , retenue, muette, hypocrite. 
Au début du XVIIe siècle encore , une certaine 
franchise avait· cours, dit on . Les pratiques ne 
cherch aient guère le secret ; les mots se disaient 
sans réticence exce ssive, et les choses sans trop de 
déguisement ; on avait, avec l'illicite , une familia­rité 
tolérante . Les cod e s du grossier, de l 'ob scène, 
de l'indécent étaient bien lâches, si on les comp are 
à ceux du XIXe siècle. D e s ge ste s directs, des dis­cours 
s an s honte, des tran sgression s visibles. 
des anatomies montrées et facilement mêlées, des 
enfants délurés rôd ant sans gêne ni scandale 
parmi les rires des adultes : les corp s (( fai saient 
la roue Il. 
A ce plein jour, un rapide crépuscule al1rait fait 
suite, jusqu'aux nuits monotones de la bourgeoi­sie 
victorienne. La sexualité est alors soigneuse­ment 
renfermée . Elle emménage . La famille conju­gale 
la confisque . Et l'absorbe tout entière dans le
10 La volonté de savoir 
sérieux de la fonction de reproduire. Autour du 
sexe, on se tait. Le couple, légitime et procréateur, 
fait la loi. Il s'impose comme modèle, fait valoir 
la norme, détient la vérité , garde le droit de par­ler 
en se réservant le principe du secret. D ans 
l'espace social, comme au coeur de chaque mai­son, 
un seul lieu de sexualité reconnue, mais 
utilitaire et fécond : la chambre des parents . 
Le reste n'a plus qu'à s'e stomper ; l a convenance 
des attitudes esquive les corps, la décence des 
mots blanchit les discours. Et le stérile, s'il 
vient à insister et à trop se montrer, vire à l'anor­mal 
: il en recevra le statut et devra en payer 
les sanctions. 
Ce qui n'est pa.s ordonné à la génération ou 
transfiguré par elle n'a plus ni feu ni loi. Ni verbe 
non plus. A la fois chassé, dénié et réduit au 
silence. Non seulement ça n'existe pas, mais ça 
ne doit pas exister et on l e fera disparaître dès la 
moindre manifestation - actes ou paroles. Les 
enfants, par exemple, on s ait bien qu'ils n'ont pas 
de sexe : raison de le leur interdire, raison pour 
défendre qu'ils en parlent, raison pour se fermer 
les yeux et se boucher les oreilles partout où ils 
viendraient à en faire montre, r aison pour imposer 
un silence général et appliqué. Tel serait le propre 
de la répression, et ce qui la distingue des inter­dits 
que maintient la simple loi pénale : elle fonc­tionne 
bien comme condamnation à disparaître, 
mais aussi comme injonction de silence, affirma­tion 
d'inexistence, et constat, par conséquent, 
que de tout cela il n'y a rien à dire, ni à voir, 
ni à savoir. Ainsi, dans sa logique boiteuse,
Nous autres, victoriens 1 1 
irait l'hypocrisie de n o s sociétés bourgeoises. 
Forcée cependant à quelques conces sions. S'il 
faut vraiment faire place aux sexu alités illégi­time 
s, qu'elles aillent faire leur tapage ailleurs : 
là où on peut les réinscrire sinon dans les circuits 
de la production, du moins' dan s ceux du profit. 
La maison clo se et la maison de santé seront ces 
lieux de tolérance : la prostituée, le client et le 
souteneur, le p sychiatre et son hystérique ces 
(c autres victoriens)) dirait Stephen M arcus­semblent 
avoir subrepticement fait passer le plai­sir 
qui ne s e dit p as dans l 'ordre des choses qui 
se comptent ; les mots, les gestes, autorisés alors 
en sourdine , s'y échangent au prix fort. Là seule­ment 
le sexe sauvage aurait droit à des formes 
de réel, mais bien insularisées , et à des type s de 
discours clandestins, circonscrits, codés. Partout 
ailleurs le puritanisme moderne aurait imposé 
son triple décret d 'interdiction, d'inexi stence et 
de muti sme. 
De ces deux longs siècles où l'histoire de l a 
sexualité devrait se lire d'abord comme la chro­nique 
d'une répres sion croissante, s erions nous 
affran chis? Si peu , nous dit-on encore . Par Freud, 
peut être. M ais avec quelle circonspection, quelle 
prudence médicale, quelle garantie scientifique 
d'innocuité, et combien de précautions pour tout 
maintenir, sans crainte de cc débordement» dans 
l'esps.ce le plus sûr et le plus discret, entre divan 
et discours : encore lUl chuchotement profitable 
sur un lit. Et pourrait il en être autrement? On 
nous explique que , si la répression a bien été, 
depuis l'âge classique, le mode fondamental de
12 La volonté de savoir 
liaison entre pouvoir, savoir et sexualité, on ne 
peut s'en affranchir qu'à un prix considérable : il 
n 'y faudrait pas moin s qu'une transgression des 
lois, une l evée d e s interdits , une irruption d e l a 
p arole, une restitution du plaisir dan s le réel, et 
toute une nouvelle économie d an s les mécanismes 
du pouvoir ; car l e moindre éclat de vérité est sous 
condition politique. D e tels effets, on ne peut 
d onc les attendre d'une simple pratique médi­cale, 
ni d 'un discours théorique, fût-il rigoureux. 
Ainsi dénonce t-on le conformisme d e Freup, les 
fonction s de normalisation d e la p sychanalyse, 
tant d e timidité sou s les grands emportements de 
Reich , et tous les effets d'intégration assurés par 
l a cc science )) du sexe ou les pratiques, à peine 
louche s, d e la sexologie. 
Ce discours sur l a moderne répression d u sexe 
tient bien. San s d oute p arce qu'il est facile à tenir. 
Une grave caution historique et politique le pro­tège 
; en faisant n aître l'âge de la répres sion au 
XVIIe siècle, après d e s centaines d'années de plein 
air et de libre expression, on l'amène à coincider 
avec le d éveloppement du capitalisme : il ferait 
corps avec l'ordre bourgeois . La petite chronique 
du sexe et de ses brimades se transpose aussitôt 
dans l a cérémonieuse histoire des modes de pro­duction 
; sa futilité s 'évanouit. Un principe d 'expli­cation 
se dessine du fait même : si le sexe e st 
réprimé avec tant d e rigueur, c'est qu'il est incom­p 
atible avec une mise au travail générale et inten­sive 
; à l'époque où on exploite systématiquement 
l a force de travail, pouvait on tolérer qu'elle aille 
s'égailler d an s le s plai sirs, sauf d ans ceux, réduits
Nous autres, victoriens 1 3 
au minimum, qui lui p ermettent de se reproduire ? 
Le sexe e t ses effets ne sont peut-être pas faciles 
à déchiffrer ; ainsi resituée , leur répres sion, en 
revanche, s'analyse aisément. Et l a cau s e du sexe 
- de sa liberté, mai s aussi de l a conn aissance 
quؕon en prend et du droit qu'on a d'en parler­se 
trouve en toute légitimité rattachée à l'honneur 
d'une cause p olitique : le sexe, lui aussi, s'inscrit 
dans l'avenir. Un esprit soupçonneux se demande­rait 
p eut être si tant de précautions pour donner 
à l'histoire du sexe un parrainage au ssi con sidé­rable 
ne portent pas encore la trace des vieilles 
pudeurs : comme s'il n e fall ait pas moins que ces 
corrélations valorisantes pour que ce discours 
puisse être tenu ou reçu. 
M ais il y a peut être une autre raison qui rend 
pour nous si gratifiant de formuler en termes de 
répression le s rapports du sexe et du pouvoir: ce 
qu'on pourrait appeler le bénéfice du locuteur. Si 
le sexe est réprimé, c'est à dire voué à la prohi­bition, 
à l'inexi stence et au mutisme, le seul fait 
d'en parler, et de parler de sa répre s sion, a comme 
une allure de transgression délibérée. Qui tient ce 
langage s e met j u squ'à un certain point hors pou­voir 
; il bou scule la loi ; il anticipe, tant soit peu, la 
liberté future . De là cette solennité avec laquelle 
aujourd'hui, on parle du sexe. Les premiers démo­graphes 
et les p sychiatres d u XIXe siècle, quand ils 
avaient à l'évoquer, estimaient q u'ils devaient se 
faire pardonner de retenir l'attention de leurs 
lecteurs sur des suj ets si bas et tellement fu tile s . 
Nous, depuis des diz aines d'années, nous n 'en 
p arlons guère sans pren dre un peu la pose :
14 La volonté de savoir 
conscience de braver l'ordre établi , ton de voix 
qui montre qu'on se sait subversif, ardeur à 
co njurer le pré sent et à appeler un avenir dont on 
p ense bien contribuer à hâter le j our. Quelque 
chose de la révolte, de la liberté promise, de l'âge 
p rochain d'une autre loi passe aisément dans ce 
di scours sur l'oppression du sexe. Certaines des 
vieille s fonctions traditionnelles de la prophétie 
s 'y trouvent réactivées. A demain le bon sexe. 
C'est parce qu'on affirm e cette répression qu'on 
peut encore faire coexister, discrètement, ce que 
la peur du ridicule ou l'amertume de l'histoire 
empêche la plupart d'entre nous de rapprocher : 
la révolution et le bonheur ; ou la révolution et un 
corp s autre, plus neuf, plus beau ; ou encore la 
révolution et le plaisir. Parler contre les pouvoirs, 
dire l a vérité et promettre la jouissance ; lier l'un 
à l'autre l'illumination, l'affranchis sement et des 
voluptés multipliée s ; tenir un discours où se 
joignent l'ardeur du savoir, la volonté de changer 
la loi et le j ardin espéré des délices - voilà qui 
soutient san s doute chez nous l'acharnement à 
parler du sexe en terme s de répression ; voilà qui 
explique peut-être aussi la valeur marchande 
qu'on attribue non seulement à tout ce qui s'en 
dit, mai s au simple fait de prêter une oreille à ceux 
qui veulent en lever les effets. Nou s sommes , après 
tout, la seule civili sation où des préposés reçoivent 
rétribution pour écouter chacun faire confidence 
de son sexe : comme si l'envie d'en parler et l'in­térêt 
qu'on en e spère avaient débordé largement 
le s possibilités de l 'écoute, certains même ont mis 
leurs oreill e s en location.
Nous autres, victoriens 15 
M ais plus que cette incidence économique, me 
paraît e s senti elle l'existence à notre époque d'un 
d iscours où le sexe, la révélatio n de la vérité, le 
renversement de la loi du monde , l'annonce d'un 
autre jour et l a promesse d'une certaine félicité 
sont liés ensemble . C'est le sexe auj ourd'hui qui 
sert de support à cette vieille forme, si familière 
et si importante en Occident, de la prédication. 
Un grand prêche sexuel - qui a e u ses théologiens 
subtils e t ses voix populaires - a parcouru nos 
sociétés depuis quelques diz aines d'années; il 
a fu stig é l'ordre ancien, dénoncé les hypocrisies, 
ch anté le droit d e l'immédiat et du réel ; il a fait 
rêver d 'une autre cité . Songeons aux Francis­cains. 
Et dem andons-nous comment il a pu se 
faire que le lyrisme, que la religio sité qui avaient 
accompagné longtemps le projet révolutionnaire 
se soient, dans les sociétés indu strielles et occi­dentales, 
rep ortés, pour une bonne part au moins, 
sur le sexe. 
L'idée du sexe réprimé n'est donc pas seulement 
affaire d e théorie. L'affirm ation d'une sexualité 
qui n'aurait jamais été assuj ettie avec plus de 
rigueur qu 'à l'âge de l'hypocrite bourgeoisie 
affairée e t comptable s e trouve couplée avec l'em­phase 
d'un discours destiné à dire la vérité sur le 
sexe, à modifier son économie dans le réel, à sub­vertir 
la loi qui le ré git, à changer son avenir. 
L'énoncé de l'oppre ssion et la forme de la prédi­cation 
renvoient l'une à l' autre ; réciproquement 
ils se renforcent. Dire que le sexe n'e st pas 
réprimé ou plutôt dire que du sexe au pouvoir le 
rapport n 'est pas de répre ssion risque de n 'être
16 La volonté de savoir 
qu'un paradoxe stérile. Ce ne serait pas seulement 
heu rter une thès e bien acceptée . Ce serait aller à 
l'encontre de toute l'économie, de tous les inté­rêts 
1) discursifs qui la sou s-tendent. 
C 'est en ce point que je voudrais situer la série 
d'analys e s historiques dont ce livI'J'-ci est à la foi s 
l'in trod uction e t comme l e premier survol: repé­rage 
de quelqu e s points historiquement significa­tifs 
et e squisses d e certains p roblèmes théoriques. 
Il s'agit en somme d 'interroger le cas d'une 
société qui depuis plus d 'un siècle se fu stige 
bruyamment de son hypocrisie, parle avec pro­lixité 
d e son propre silence , s'acharne à détailler 
ce qu 'elle ne dit p as, dénonce les pouvoirs qu'elle 
exerce et promet d e se libérer des lois qui l'ont fait 
fonctionner. Je voudrai s faire le tour non seule­ment 
de ces discours, mais de la volonté qui les 
porte et de l 'intention stratégique qui les so utient. 
La question que j e voudrais poser n'est pas : 
pourquoi sommes nous réprimés, mais p o urquoi 
disons-nous, avec tant d e p assion , tant de ran­coeur 
contre notre passé le plus proche, contre 
notre présent et contre nou s-mêmes, que nous 
sommes réprim é s ? Par quelle spirale en sommes­nous 
arrivés à affirmer que le sexe est nié, à mon­trer 
ostensiblement que nous le cachons , à dire 
q ue nous le taisons -, et ceci en le formulant en 
mots explicites, en cherchant à le faire voir dans 
s a réalité l a plus nue, en l'affirmant dans la p o si­tivité 
de son pouvoir et de ses effets ? Il est lé gi­time 
à coup sûr de se demander pourquoi pendant 
si longtemps on a associé le sexe et le péché 
en core fau drait-il voir comment s'est faite cette
Nous autres, victoriens 17 
association et se garder d e dire globalement et 
hâtivement que le sexe était (1 condamné» - mais 
il faudrait se demander au ssi pourquoi nous nous 
culpabili sons si fort aujourd 'hui d'en avoir fait 
autrefois u n péché ? Par quels chemins en sommes­nous 
venus à être « en faute )) à l ' égard de notre 
sexe? Et à être une civili sation asse z singulière 
pour se dire q u'elle a elle-même pendant long­temps 
et encore auj ourd'hui « p é ché ) ) 
sexe, par abu s de pouvoir? Comment s'est fait ce 
déplacement qui, tout en prétend ant nous affran­chir 
de la nature p échere sse du sexe, nous accable 
d 'une grande faute historique qui aurait consisté 
justement à imaginer cette nature fautive et à tirer 
de cette croyance de désastreux e ffets ? 
On m e dira que s'il y a tant de gens aujourd 'hui 
pour affirmer c ette répression, c'est p arce qu'elle 
est historiquement évidente. Et que s'ils en 
parlent avec une telle abondance et depuis si 
longtemps, c'est que cette répression est profon­dément 
ancrée, qu'elle a des racine s et des raisons 
solides, qu'elle p èse sur le sexe de manière si 
rigoureuse que ce n'est point une seule dénoncia­tion 
qui p ourra nous en affranchir ; l e travail ne 
p eut être que long. D'autant plus long sans doute 
que le propre du pouvoir - et singulièrement d'un 
pouvoir comme celui qui fonctionne d ans notre 
société - c'est d 'être répressif et de réprimer avec 
une p articulière attention les énergies inutiles, 
l'intensité des plaisirs et les conduites irrégu­lières. 
Il faut donc s'attendre que l e s effets de 
libération à l'égard de ce pouvoir répressif soient 
lents à se manifester ; l'entrepri s e d e parler du
18 La volonté de savoir 
sexe librement et rJe l'accepter dans sa réalité est 
si étrangère au droit fil de toute une hi stoire main­ten 
ant millénaire, elle est en outre si ho stile aux 
mécanismes intrinsèques du pouvoir, qu'elle ne 
peut manquer de piétiner longtemps avant de 
réu ssir dans sa tâche. 
Or, par rapport à ce que j'appellerai s cette 
Il hypothèse répressive o n peut élever trois 
doute s con sidérables. Premier doute : l a répres­sion 
d u sexe est elle bien une évidence historique? 
Ce qui se révèle à un tout premier regard - et qui 
autorise p ar conséquent à poser une hypothèse 
de départ - est ce bien l ' accentuation ou peut­être 
l'instauration depuis le XVIIe siècle d'un 
régime d e répre ssion sur le sexe? Que stion pro­prement 
hi storiqu e . Deuxième doute : l a méca­nique 
du pouvoir, et en p articulier celle qui est 
mise en jeu dans une société comme la nôtre, e st­elle 
bien pour l'essentiel d e l'ordre de la répres­sio 
n ? L'interdit, la censure, la dénégation sont ils 
bien les forme s selon lesquelles le pouvoir s'exerce 
d 'une façon générale, peut être , dans toute so­ciété, 
et à coup sûr dans la nôtre? Question 
historico théoriqu e . Enfin troi sième doute : le 
discours critique qui s'adresse à la répression 
vient il croiser pour lui b arrer la route un méca­nisme 
d e pouvoir qui avait fonctionné ju sque là 
sans contestation ou bien n e fait il pas partie du 
même réseau hi storique que ce qu 'il dénonce (et 
sans doute trave stit) en l'appelant Il répre ssion ),? 
y a t il bien une rupture historique entre l'âge de 
la répre s sion et l'analyse critique de la répres­sion? 
Questi o n historico politique. En introdui-
Nous autres, victoriens 19 
sant ces trois doute s, il ne s'agit p as seulement de 
fair e des contre hyp othèses, symétri q u e s et 
inverses des premières ; il ne s'agit p as de dire : 
la sexualité, loin d'avoir été réprimée dans les 
sociétés capitalistes et bourgeoises, a bénéficié au 
contraire d'un régime de liberté con stante ; il ne 
s'agit pas de dire: le pouvoir, d an s des sociétés 
comme les nôtres, e st plu s tolérant que répressif 
et la critique qu'on fait de la répression peut bien 
se donner des airs de rupture, elle fait partie d'un 
processus beaucoup plus ancien qu'elle et selon le 
sens d an s lequel on lira ce processu s, elle app a­raîtra 
comme un n ouvel épisode dan s l'atténua­tion 
des interdits ou comme une forme plus rusée 
ou plus discrète du pouvoir. 
Les doutes que je voudrais opposer à l'hypo­thèse 
répressive ont pour but moins de montrer 
qu'elle est fausse que de la replacer dans une 
économie générale des discours sur le sexe à 
l'intérieur d e s société s moderne s depuis le 
XVIIe siècle. Pourquoi a t-on parlé de la sexualité, 
qu'en a-t-on dit? Quels étaient les effets de pou­voir 
induits p ar ce qu'on en disait? Quels liens 
entre ces discours, ces effets de pouvoir et les 
plaisirs qui se trouvaient investi s par eux? Quel 
savoir se formait à partir de là? Bref, il s'agit de 
déterminer, dans son fonctionnement et dans ses 
raisons d'être , le régime de pouvoir-savoir-plaisir 
qui soutient che z nous le discours sur la sexualité 
humaine. De là le fait que le point essentiel (en 
première instance du moins) n'est pas tellement de 
savoir si au sexe on dit oui ou non, si on formule 
des interdits ou des permissions, si on afrme son
20 La volonté de savoir 
imp ortance ou si on nie ses effets, si on châtie ou 
non les mots dont on se sert pour le dé signer ; mais 
d e prendre en con sidération le fait qu'on en parle , 
ceux qui en p arlent, les lieux et points de v u e d 'où 
o n en p arle, les in stitutions qui incitent à en p ar­ler, 
qui emmagasinent et diffusent ce qu'on en dit, 
bref, le fait global, l a « mise en dis­cours 
), du sexe . De là au ssi le fait que le point 
important sera de savoir sous quelles formes, à 
travers quels canaux, en se glis sant le long de 
quels discours le pouvoir p arvient jusqu 'aux 
conduites les plus ténues et les plus individuelle s, 
quels chemin s lui permettent d'atteindre les 
formes rares ou à peine perceptibles du désir, 
comment il pénètre et contrôle le plaisir quo­tidien 
- tout ceci avec des effets qui peuvent 
être de refus, de barrage, de disqualification, 
mais au ssi d'incitation, d 'intensification , bref 
les ft technique s polymorphes du pouvoir ,) . De 
l à enfin le fait que le point imp ortant n e sera 
pas d e déterminer si ces productions discursive s 
e t ces effets d e pouvoir conduisent à formuler la 
vérité du s,exe, ou des mensonges au contraire 
de stiné s à l'occulter, mais de dégager la « volonté 
de savoir )) qui leur sert à la foi s de support et 
d'in strument. 
I l faut bien s'entendre ; je ne prétends pas que le 
sexe n 'a pas été prohibé ou barré ou masqué ou 
méconnu depuis l'âge classique ; je n'affirme 
même pas qu'il l ' a été de ce moment moins qu'au­p 
aravant. Je n e dis p as que l'interdit du sexe est 
un leurre ; mais que c'est un leurre d'en faire l 'élé­ment 
fondamental et constituant à partir duquel
Nous autres, victoriens 21 
on pourrait écrire l'histoire de ce qui a été dit à 
propos d u sexe à partir d e l'époque moderne. 
Tous ces éléments négatifs - défenses, refus, cen­sures, 
dénégations - que l'hypothèse répres sive 
regroupe en un grand mécanisme central destiné 
à dire non, ne sont san s doute que des pièces qui 
ont un rôle local et tactique à j ouer d ans une mise 
en discours, dans une technique de pouvoir, dans 
une volonté de savoir qui sont loin de se réduire à 
eux. 
En somme, je voudrais d étacher l'an alyse des 
privilèges qu'on accorde d'ordinaire à l'économie 
de rareté et aux principes de raréfaction , pour 
chercher au contraire les instances de p roduction 
discursivீ (qui bien sûr ménagent aussi des 
silences), de production de pouvoir (qui ont par­fois 
pour fonction d'interdire) , des productions de 
savoir (lesquelles fon t souvent circuler des erreurs 
ou des méconnaissance s systématiques)"; 
drais faire l'histoire de ces instances et de leurs 
transformations. Or un tout premier survol, 
fait de ce point de vue, semble indiquer que depuis 
la fin du XVIe siècle, la « mise en discours )) du 
sexe, loin de subir un processus de restriction, a 
au contraire été soumise à un mécanisme d'incita­tion 
croissante ; que les techniques de pouvoir qui 
s'exercent sur le sexe n'ont pas obéi à un principe 
de sélection rigoureuse mais au contraire de dis­sémination 
et d'implantation des sexualités poly­morphes 
et que la volonté de savoir ne s'est pas 
arrêtée d evant un tabou à ne pas lever, mais 
qu 'elle s'est acharnée - à travers bien des erreurs 
san s doute - à con stituer une science de la sexua
22 La volonté de savoir 
lité. Ce sont ce s mouvements que j e voudrai s , p as­sant 
en quelque sorte derrière l'hypothèse répres­sive 
et les faits d 'interdiction ou d 'exclusion 
qu' elle invoqu e , faire app araître maintenant de 
façon schématique, à p artir d e quelques faits 
historiques, ayant valeur de marques.
Il 
L 'hypothèse répressive
1 
L'INCITATION AUX DISCOURS 
XVIIe siècle : ce serait le début d'un âge de 
répres sion, propre aux sociétés qu'on appelle 
bourgeoises, et dont nou s ne serions peut être pas 
encore tout à fait affranchis. Nommer le sexe 
serait, de ce moment, devenu plus difficile et plus 
coûteux. Comme si, pour le maîtriser dans le réel, 
il avait fallu d'abord le réduire au niveau du lan­gage, 
contrôler sa libre circulation dans le dis­cours, 
le chasser des choses dites et éteindre les 
mots qui le rendent trop sensiblement présent. Et 
ces interdits mêmes auraient peur, dirait-on , de 
le nommer. S an s même avoir à l e dire , la pudeur 
moderne obtiendrait qu'on n'en parle pas, par le 
seul jeu de prohibitions qui renvoient les unes 
aux autres : des mutisme s qui, à force de se taire, 
imposent le silence. Censure. 
Or, à prendre ces trois derniers siècles dan s 
leurs tran sformations continues, l e s choses app a­raissent 
bien différentes : autour, e t à propos du 
sexe, une véritable explosion di scursive. Il faut 
s'entendre . Il se peut bien qu'il y ait eu une épu­ration 
- et fort rigoureuse du vocabulaire
26 La volonté de savoir 
autorisé. Il se peut bien qu'on ait codifié toute 
une rhétoriq u e de l'allu sion et de la métaphore . 
De nouvelles règles de décence , s an s aucun doute, 
ont filtré les mots : p o lice des énoncé s . Contrôle 
des énonciati o n s aussi : on a défini de façon b eau­coup 
plus stri cte où et quand il n 'était pas pos­sible 
d'en parler ; dans quelle situ ation, entre 
quels locuteurs, et à l'intérieur de quels rapports 
sociaux ; on a établi ainsi des régions sinon de 
silence ab solu , du moins de tact et de discrétion : 
entre parents et enfants p ar exemple, ou éduca­teurs, 
et élève s , maîtres et domestique s . Il y a eu 
là, c'est presque certain, toute une économie res­trictive. 
Elle s'intègre à cette politique de l a langue 
et de la p arole - spontanée pour une p art, concer­tée 
pour une autre q u i a accomp agné les redis­tributions 
sociales d e l'âge classique . 
E n revanche, a u niveau d e s discours e t de leurs 
domaines, le phénomène est presque inverse. Sur 
le sexe, les discours des discours spécifiques, 
différents à l a fois p ar leur forme et leur objet - 
n'ont p as cessé de proliférer : une fermentation 
discursive qui s 'est accélérée depuis le XVIIIe siècle . 
J e ne pense p as tellement ici à la multiplication 
prob able des discours « illicites », des discours 
d 'infraction qui, crûment, nomment Je sexe p ar 
insulte ou dérision d e s nouvelles pudeurs ; le res­s 
errement des règles de convenance a amené vrai­s 
e mblablement, comme contre effet, une valorisa­tion 
et une intensification de l a p arole indécente. 
M ai s l'essentiel, c'est la multiplication des dis­cours 
sur le sexe, d ans le champ d'exercice du 
p ouvoir lui même : incitation institutionnelle à
L 'hypothèse répressive 27 
en parler, et à en parler de plus en plus; ob stina­tion 
des instances du pouvoir à en entendre parler 
et à le faire parler lui même sur le mode de l'arti­cul 
ation explicite et du détail i n définiment cumulé. 
Soit l'évolution d e la pastorale catholique et du 
sacrement de pénitence après le Concile de Trente. 
On voile peu à peu l a nudité des questions que for­mulaient 
les manuels de confession du Moyen 
Age, et hon n ombre de celles qui avaient cours au 
XVIIe siècle eQcore. On évite d'entrer dans ce 
détail que certains, comme Sanchez ou Tam­hurini, 
ont longtemps cru indispensable pour que 
la confession soit complète : p o sition respective 
des p artenaires, attitudes prises, gestes, attou­chements, 
moment exact du plaisir - tout un p ar­cours 
pointilleux d e l'acte sexuel dan s son opé­ration 
même . La discrétion est recommandée, 
avec de plus en plus d 'insistance. Il faut quant 
aux péchés contre la pureté la plus grande 
réserve : cc Cette matière ressemble à la poix qui 
étant maniée de telle façon que ce puisse être, 
encore même que ce serait pour la j eter loin de 
soi, tache néanmoins et souille touj ours 1. )) Et 
plus tard Alphonse de Liguori prescrira de débu­ter 
quitte éventuellement à s'y tenir, surtout 
avec les enfants par des questions cc détour­nées 
et un peu vagues 2 " . 
M ais la langue peut bien se châtier. L'exten­sion 
de l'aveu, et de l'aveu de la chair, ne cesse 
de croître. Parce que l a Contre Réforme s'em- 
1. P. Segneri, L'Instruction du pénitent, traduction, 1695, p. 301. 
2. A. de Liguori, Pratique des confesseurs (trad. française, 1854), 
p. 140.
28 La volonté de savoir 
ploie d ans tou s les pays catholiques à accélérer 
le rythme de la confession annuelle. P arce qu'elle 
essaie d 'imposer des règles méticuleuses d'exa­men 
de soi-même. M ais surtout parce qu'elle 
accorde de plus en plus d'importance dans la péni­tence 
et aux dépens, peut être , de certain s 
autre s péché s - à toutes les insinuations de la 
chair : pensées, désirs, imaginations volup­tueuses; 
délectations, mouvements conjoints de 
l ' âme et du corps, tout cela désormais d oit entrer, 
et en détail, d ans le jeu de la confession et de la 
direction. Le sexe, selon la nouvelle p astorale, 
n e doit plu s être nommé sans prudence; mais ses 
aspects, ses corrélations, ses effets doivent être 
suivi s jusque dans leurs rameaux les plus fins : 
une ombre dans une rêverie, une image trop len­tement 
chassée, une complicité mal conjurée entre 
la mécaniqu e du corp s et la complaisance de l'es­p 
rit : tout doit être dit. Une double éYolutiிn tend 
à faire de la chair la racine de tou s les péché s, 
et à en déplacer le moment le plus important de 
l'acte lui-même vers le trouble, si difficile à per­cevoir 
et à formuler, du désir ; c ar c'est un mal 
qui atteint l'homme entier, et sous les formes les 
plu s secrètes : (. Examinez donc, diligemment, 
toute s les faculté s de votre âme, l a mémoire, l'en­tendement, 
la volonté. Examinez aussi avec exac­titude 
tous vos sens, ... Examinez encore toutes 
vos pensées, toutes vos paroles , et toutes vos 
actions. Examinez même jusqu'à vos songes, 
savoir si, étant éveillés vous n e leur avez p as 
donné votre con sentement . . . Enfin n'estimez p as 
que dans cette matière si chatouilleuse et si péril-
L 'hypothèse répressive 29 
leuse , il Y ait quelque chose de petit et de léger 1. 1) 
Un discours obligé et attentif doit donc suivre, 
selon tous ses détours, la ligne de jonction du 
corps et de l'âme : il fait apparaître, sous la sur­face 
des péchés, la nervure ininterrompue de la 
chair. Sous le couvert d'un langage qu'on prend 
soin d 'épurer de manière q u'il n'y soit plus nommé 
directement, le sexe est pris en charge, et comme 
traqué, par un discours qui prétend ne lui lais ser 
ni obscurité ni répit. 
C'est peut être là pour la première fois que 
s'impose sous la forme d 'une contrainte générale, 
cette injonction si p arti c u lière à l ' O ccident 
modern e . J e ne parle p as de l'obligation d'avouer 
les infractions aux lois du sexe, comme l'exi­geait 
la pénitence traditionnelle; mais de la tâche, 
quasi infinie, de dire, de se dire à soi-même et de 
dire à un autre, au ssi souvent que possible, tout 
ce qui peut concerner le jeu des plaisirs, sen­sations 
et pensées innombrables qui, à travers 
l'âme et le corps, ont quelque affinité avec le sexe. 
Ce proj et d'une I( mise en discours Il du sexe, il 
s'était formé, il y a b ienlongtemps, dan s une tra­dition 
ascétique et monastique. Le XVIIe siècle 
en a fait une règle p our tous . On dira qu'en fait, 
elle ne pouvait guère s'appliquer qu'à une toute 
petite élite ; la masse des fidèles qui n'allaient à 
confesse qu'à de rares reprises dans l'année 
échap p ait à des prescriptions si complexes. M ais 
l'important sans doute, c'est que cette obligation 
ait été fixée au moins comme point idéal , pour tout 
1. P. Segneri, loc. cit., pp. 301 302.
30 La volonté de savoir 
bon chrétien. U n impératif e st posé : non p as seu­lement 
confesser l e s actes contraire s à la loi, mai s 
chercher à faire de son désir, d e tout son désir, 
discours. Rien, s'il e st possible , ne doit échapper à 
cette formulation, quand bien même les mots 
qu'elle emploie ont à être soigneusement neutra­lisés. 
La pastorale chrétienne a inscrit comme 
devoir fondamental la tâche de faire passer tout 
ce qui a trait au sexe au moulin sans fin de la 
parole 1. L'interdit de certains mots, la décence 
des expressions, toutes les censures du vocabu­laire 
pourraient bien n'être que des dispositifs 
seconds par rapport à ce grand assujettissement : 
des manières de l e rendre m oralement acceptable 
et techniquement u tile. 
O n pourrait tracer une ligne qui irait droit de 
la p astorale du XVIIe siècle à ce qui en fut la pro­jection 
dans la littérature, et dans la littérature 
cc scandaleuse )). Tout dire, répètent les direc­teurs 
: cc non seulement les actes consommés mai s 
les attouchements sensuels, tous les regard s 
impurs, tous les propos obscènes . . . , toutes les 
pensées consenti e s 2 )). S ade relance l'injonction 
dans des termes qui semblent retran scrits des 
traités de direction spirituelle : Il faut à vos 
récits les détails l e s plus grand s et les plus éten­dus; 
nous ne pouvons juger ce que la passion que 
vous contez a de relatif aux moeurs et aux carac 
1. La pastorale réformée, quoique d 'une façon plus discrète, a 
posé aussi des règles de mise en discours du sexe. Ceci sera déve 
loppé d ans le volume suivant, La Chair et le corps. 
2. A. de Liguori, Préceptes sur le sixième commandement (trad. 
1835), p. 5.
L 'hypothèse répressive 31 
tères de l'homme, qu'autant que vous ne déguisez 
aucune circonstance ; les moindres circonstances 
servent d'ailleurs infiniment à ce que nous atten­dons 
de vos récits 1 D. Et à la fin du XIXe siècle 
l'auteur anonyme de My secret LiJe s'est encore 
soumis à la même prescription ; il fut san s doute, 
en apparence au moins, une sorte d e libertin tra­ditionnel 
; mais cette vie qu'il avait consacrée 
pre sque entièrement à l'activité sexuelle, il a eu 
l'idée de la doubler du récit le plus méticuleux de 
chacun de ses épisodes. Il s'en excuse parfois en 
faisant valoir son souci d'éduquer les jeunes gens, 
lui qui a fait imprimer, à quelques exemplaires 
seulement, ces onze volumes consacrés aux 
moindres aventures, pl aisirs et sensations de son 
sex e ; il vaut mieux le croire quand il laisse passer 
dan s son texte la voix du pur impératif : « J e 
raconte l e s faits, comme ils s e sont produits, 
autant que je puisse me les rappeler ; c'est tout ce 
que je puis faire» ; « une vie secrète ne doit présen­ter 
aucune omission ; il n'y a rien dont on doive 
avoir honte . . . , on ne peut jamais trop connaître la 
nature humaine 2. » Le solitaire de la Vie secrète a 
dit souvent, pour justifier qu 'il les décrive, que ses 
plus étranges pratiques étaient partagées certai­nement 
par des milliers d'hommes sur la surface 
de la terre . Mais la plus étrange de ces pratiques, 
qui était de les raconter toutes, et en détail, et 
au j our le jour, le principe en avait été déposé 
dans le coeur de l'homme moderne depuis deux 
1. O.-A. de Sade, Les 120 Journées de Sodome, éd. Pauvert, l, 
pp. 139-140. 
2. An.,My secret Life, réédite.: par Grove Press, 1964.
32 La volonté de savoir 
bon s siècle s . Plutôt que de voir en cet homme 
singulier l'évadé courageux d 'un victorianisme » 
qui l'astreign ait au silence, j e serais tenté de 
p enser qu'à une époque où dominaient des 
con sign es d' ailleurs fort prolixes de discrétion 
et de p udeur, il fut le représentant le plu s direct 
et d'une certaine manière le plus naïf d 'une injonc­tion 
pluriséculaire à parler du sexe. L'accident 
historique, ce seraient plutôt les pudeurs du 
puritanisme, victorien Il; elles seraient en tout 
cas une périp étie, un raffinement, un retournement 
tactique dan s le grand p rocessus de mise en dis­cours 
du sexe . 
Mieux que sa souveraine, cet Anglais sans iden­tité 
peut servir de fi gure centrale à l 'histoire d'une 
sexualité moderne qui se forme déj à pour une 
bonne part avec la pastorale chrétienne. Sans 
doute, à J'opposé de celle-ci, il s 'agissait pour lui 
de majorer les sensations qu'il éprouvait par le 
détail de ce qu'il en disait; comme Sad e , il écri­vait, 
au sens fort de l'expression, pour son seul 
plaisir Il; il mêlait soigneusement la rédaction et 
l a relecture de son texte à des scènes érotiques 
d ont elles étaient à la fois la répétition, le pro­longement 
et le stimulant. M ai s après tout, la pas­torale 
chrétienne, elle aussi, cherchait à produire 
des effets spécifiques sur le désir, par le seul fait 
de le mettre, intégralement et avec application, 
en discours : effets de maîtrise et de détachement 
.mns doute, mai s aussi effet de reconversion spi­rituelle 
, de retou rnement vers Dieu, effet phy­sique 
de bienheureuse douleur à sentir dans son 
corp s l e s morsures de la tentation et l ' amour qui
L 'hypothèse répressive 3 3 
lui rési ste . L'essentiel e s t bien là. Q u e l'homIbe 
occidental ait été depuis trois siècles attaché à 
cette tâche d e tout dire sur son sexe ; que depuis 
l'âge classique il y ait eu une maj oration cons­tante 
et une valorisation toujours plus grande du 
discours sur le sexe ; et qu'on ait attendu de ce dis­cours, 
soigneu sement analytique, des effets mul­tiples 
de déplacement, d'intensification, de réorien­tation, 
de modification sur le désir lui-même . On a 
non seulement élargi le domaine de ce qu'on pou­vait 
dire du sexe et astreint les hommes à l 'étendre 
toujours ; mais surtout on a b ranché sur le sexe le 
discours, selon un dispo sitif complexe et à effets 
variés , qui ne peut s 'épuiser d ans le seul rapport à 
une loi d'interdiction. Censure sur le sexe ? On a 
plutôt mis en place un app areillage à produire sur 
le sexe des di scours, touj ours davantage de dis­cours, 
susceptibles de fonctionner et de prendre 
effet dans son économie même. 
Cette technique peut être serait restée liée au 
destin de la spiritualité chrétienne ou à l'éco­nomie 
des plaisirs individuel s , si elle n'avait été 
appuyée et relancée par d'autres mécanismes . 
Essentiellement un (( intérêt public )) . N on p as u n e 
curiosité o u une sen sibilité collective s ; n o n p a s une 
mentalité nouvelle . M ais des mécani smes de pou­voir 
au fonctionnement desquels le discours sur 
le sexe - pour des raisons sur lesquelles il fau­dra 
revenir - e st devenu essentiel . N aît vers le 
XVIIIe siècle une incitation politique, économique, 
technique , à p arler du sexe. Et non pas tellement 
sous la forme d'une théorie générale de la sexua­lité 
, mais sous forme d'analyse, de comptabilité,
34 La volonté de savoir 
de classification et de spécification , sous forme de 
recherche s quantitatives ou cau sales . Prendre le 
sexe Il en compte Il, tenir sur lui un discours qui 
ne soit pas uniqu ement de morale, mais de ratio­nalité, 
ce fut là une néces sité assez nouvelle pour 
qu ' au début elle s 'étonne d'elle-même et se cherche 
d e s excuse s . Comment un discours de raison p our­rait- 
il parler de ça? Il Rarement les philosophes 
ont porté u n regard assuré sur ces objets placés 
entre le dé goût e t le ridicule, où il fallait à la fois 
éviter l 'hypocrisie et le scandale 1. )) Et près d 'un 
siècle plus tard , la médecin e dont on aurait pu 
atten dre qu'elle soit moins surprise de ce qu ' elle 
avait à formuler trébuche encore au moment de 
parler : ft L'ombre qui enveloppe ces faits , l a honte 
et le dégoût qu'ils inspirent, en ont de tout temps 
éloi gné 'le regard des observateurs . . . J 'ai long­temp 
s hé sité à faire entrer dan s cette étude le 
tableau repoussant 2 • • • » L'e ssentiel n'est pas dans 
tou s ce s scrupules, d ans le I l moralisme )) qu 'ils 
trahissent, ou l'hypocrisie dont on peut les soup­çonner. 
Mai s dans la nécessité reconnue qu 'il faut 
l e s surmon ter. Du sexe, o n doit parler, on doit 
parler publiquement et d'une manière qui ne soit 
pas ordonnée au p artage du licite ou de l'illi cite , 
même si le locuteur en m aintient pour lui la dis­tinction 
(c'est à le montrer que servent ces décla­rations 
solennelles et liminaires); on doit en parler 
comme d'une chose q u 'on n'a pas simplement à 
condamner ou à tolérer, mais à gérer, à insérer 
1. Condorcet. cité par J. L. Flandrin. Familles, 1976. 
2. A Tardieu. Étude médico légale sur les attentats aux moeur., 
1857. p. 114.
L 'hypothèse répressive 35 
dans des systèmes d'utilité, à régler pour le plus 
grand bien de tous, à faire fonctionner selon un 
optimum. Le sexe, ça ne se juge pas seulement, 
ça s'administre. Il relève de la puissance publique ; 
il appelle des procédures de gestion ; il doit être 
pris en charge par des discours analytiques. Le 
sexe, au XVIIIe siècle, devient affaire de « police )J. 
Mais au sens plein et fort qu'on donnait alors à ce 
mot - non pas répression du désordre, m ais 
m ajoration ordonnée des forces collectives et 
individuelles : « Affermir et augmenter par la 
sagesse de ses règlements l a puissance intérieure 
de l'État, et comme cette puissance consiste non 
seulement d ans la République en général, et 
dans chacun des membres qui la composent, 
mais encore dans les facultés et les talents de 
tous ceux qui lui app artiennent, il s'ensuit que 
la police doit s'occuper entièrement de ces 
moyens et les faire servir au bonheur public. 
Or, elle ne peut obtenir ce but qu'au moyen de 
la connaissance qu'elle a de ces différents 
avantages 1. » Police du sexe : c'est-à dire non 
pas rigueur d 'une prohibition mais néces sité 
de régler le sexe p ar des discours utiles et 
publics. 
Quelques exemples seulement. Une des grandes 
nouveautés dans les techniques de pouvoir, au 
XVIIIe siècle, ce fut l'apparition, comme p roblème 
économique et politique, de la pop ulation » : la 
population richesse, la pop ulation main-d' oeuvre 
ou cap acité de travail, la population en équi- 
1. J. von Justi, Éléments généraux de police, trad. 1769, p. 20.
36 La volonté de savoir 
libre entre s a croi ssance propre et les re s­sources 
dont elle dispose. Les gouvernements 
s ' aperçoivent qu'ils n 'ont pas affaire simplement 
à des sujets, ni même à un « peuple », mais à une 
ft population ", avec ses phénomènes spécifiques, 
et ses variable s propres : natalité, morbidité, 
durée de vie, fécondité, état de santé, fréquence 
des maladies, forme d'alimentation et d'habitat. 
Toutes ces variables sont au point de croisement 
des mouvements propres à la vie et des effets par­ticuliers 
aux institutions : « Les États ne se 
peuplent point s uivant la progression naturelle 
de la propagation, m ais en raison de leur indus­trie, 
de leurs productions, et des différentes insti­tutions 
. . . Les h omme s se multiplient comme les 
productions du sol et à proportion dèl;i avantages 
et des ressources qu'ils trouvent dans leurs tra­vaux 
1. )) Au coeur de ce problème économique et 
politique de la population, le sexe : il faut analy­ser 
le taux de natalité, l'âge du mariage, les nais­sance 
s légitimes et illégitimes, la précocité et la 
fréquence des rapports sexuels, l a manière de les 
rendre féconds o u stérile s, l'effet du célibat ou des 
interdits, l'incidence des pratiques contracep­tives 
- de ces fameux cc funestes secrets» dont les 
démographes, à l a veille de la Révolution, savent 
qu'ils sont déj à familiers à la campagne . Certes, 
il y avait bien longtemps qu'on affirmait qu'un 
pays devait être peuplé s'il voulait être riche et 
puissant. M ais c'est l a première fois qu' au moins 
1. C.-j. Herbert, Essai sur la police yénérale des yrains (1753), 
pp. 320 321.
L 'hypothèse répressive 37 
d 'une m anière constante, une société affirme que 
son avenir et s a fortune sont liés non seulement 
au nombre et à la vertu des citoyens, non seule­ment 
aux règles de leurs m ariages et à l'organisa­tion 
des familles, mais à la manière dont chacun 
fait usage de son sexe. On passe de la désolation 
rituelle sur la débauche sans fruit des riches, d e s 
célib ataires et d e s libertins, à u n discours où l a 
conduite sexuelle d e la population est prise à la 
fois pour objet d'analyse et cible d'intervention; 
on va des thèses massivement populationnistes 
de l'époque mercantiliste à des tentatives d e 
régulation plu s fines e t mieux calculée s qui o scil­leront 
selon les objectifs et les urgences dan s 
une direction n ataliste ou antinataliste . A travers 
l'économie politique de la population se forme 
toute une grille d'ob servations sur le sexe. Naît 
l'analys e des c onduites sexuelles, de leurs déter­minations 
et de leurs effets, à la limite du biolo­gique 
et de l'économique. Apparaissent aussi ces 
campagnes systématiques qui, au-delà des moyens 
traditionnels - exho rtations moral e s et reli­gieuses, 
mesures fi scales - essaient d e faire du 
comportement sexuel des couples, une conduite 
économique et politique concertée. Le s racisme s 
du XIXe et du xxe siècle y trouveront certains d e 
leurs p oints d ' ancrage. Que l'État sache c e q u'il 
en e st d u sexe des citoyens et de l'usage qu'ils en 
font, mai s que chacun, aussi, soit cap able de 
contrôler l'usage qu'il en fait. Entre l'État et 
l'individu, le sexe est devenu un enjeu, et un enjeu 
public ; toute une trame de discours, d e savoirs, 
d'analyses et d'injonctions l'ont investi.
38 La volonté de savoir 
Il en est de même pour le sexe des enfants. On 
dit souvent que l'âge classique l'a soumi s à une 
occultation dont il ne s'est guère dégagé avant 
les Trois Essais ou les bénéfiques angoisses du 
p etit Hans . Il est vrai qu'une ancienne ft liberté » 
d e langage a pu disp araître entre enfants et 
adultes, ou élève s et maîtres. Aucun pédagogue 
du XVIIe siècle n'aurait publiquement, comme 
Érasme dans ses Dialogues, conseillé son disciple 
sur le choix d'une bonne prostituée. Et les rires 
bruyants qui avaient accompagné si longtemps, 
et, semble t-il , dans toutes les classes sociales, la 
sexualité précoce des enfants, peu à peu se sont 
éteints . M ais ce n'est p as pour autant une pure et 
simple mise au silence . C'est plutôt un nouveau 
régime des discours . On n'en dit pas moins, au 
contraire . Mais on le dit autrement ; ce sont 
d 'autres gens qui le disent, à partir d'autres points 
de vue et pour obtenir d'autres effets. Le mutisme 
lui même, le s choses qu'on se refuse à dire ou 
qu'on interdit de nommer, la discrétion qu'on 
requiert entre certains locuteurs, sont moins la 
limite ab solue du discours, l'autre côté dont il 
serait sép aré p ar une frontière rigoureuse, que des 
éléments qui fonctionnent à côté des choses dites, 
avec elles et p ar rapport à elles dan s des stratégies 
d'en semble. Il n'y a pas à faire de partage binaire 
entre ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas ; il faudrait 
essayer de déterminer les différente s manières de 
ne pas les dire , comment se distribuent ceux qui 
peuvent et ceux qui ne peuvent pas en parler, 
que l type de discours est autorisé ou quelle 
forme de discrétion est requise pour les uns et les
L 'hypothèse répressive 39 
autres. Il n'y a pas un, mais d e s silences et ils 
font partie intégrante des stratégies qui sous­tendent 
et traversent les discours . 
Soient l e s collèges d'enseignement du XVIIIe siè­cle 
. G lobalement, on peut avoir l 'impression que 
du sexe on n 'y parle pratiquement pas. M ais il 
suffit d e jeter un coup d'oeil sur les dispositifs 
architecturaux, sur les règlements de discipline 
et toute l'organisation intérieure : il ne cesse pas 
d'y être question du s ex e . Les constructeurs y ont 
pensé, et èxplicitement. Les organi sateurs le 
prennent en compte de façon permanente. Tou s 
les détenteurs d 'une part d'auto rité sont placés 
dans un état d ' alerte perpétuelle, que les aména­gements, 
les p récautions prises, le jeu des puni­tions 
et des responsabilités relancent sans répit. 
L'espace de la classe, la forme d e s tables, l'amé­n 
agement des cours de récréation, la distribution 
des dortoirs (avec ou sans cloisons, avec ou sans 
rideaux), les règlements prévus pour la surveil­lance 
du coucher et du sommeil , tout cela renvoie, 
d e la manière l a plu s prolixe, à l a sexu alité des 
enfants 1. Ce q u 'on pourrait appeler le discours 
interne de l'institution - celui qu'elle se tient à 
1 . Règlement de police pour les lycées ( 1 8 0 9 ) , art. 67 . • Il Y aura 
toujours, pen dan t les heures d e classe et d 'étu d e , u n m aître d 'étude 
surve i l l a n t l ' e x térieur, po u r empêcher les élèves sortis pour des 
besoi ns, de s'arrêter et d e se ré u n i r. 
6 8 . Aprè s la p ri ère du s o i r , les élèves sero n t recon d u i ts au d ortoir 
o ù les m aîtres les fe ront au s s i tôt coucher. 
69. Les m aître s n e se cou che ro nt q u ' après s 'être assurés que 
ch aq u e élève t'st dans son lit. 
70. Les l i ts seront séparés p a r d e s cl o i son s. d e d e u x mètres d e 
h au te u r . Le s dorto i r s seront éclairés pendant l a n u i t. B
40 La volonté de savoir 
elle même et qui circule parmi ceux qui la font 
fonctionner - est pour une part importante arti­culé 
sur le con stat que cette sexualité existe, 
précoce, active, permanente . M ai s il y a plus : 
le sexe du collégien est devenu au cours du 
XVIIIe siècle - et d'une manière plus p articulière 
que celui des adole scents en général - un pro­blème 
public. Les médecins s'adres sent aux direc­teurs 
d'établissements et aux professeurs, mais 
donnent aussi leurs avi s aux familles ; les péda­gogu 
e s font des projets qu'ils soumettent aux 
autorité s ; les maîtres se tournent vers les élève s, 
leur font des recommandations et rédigent pour 
eux des livres d 'exhortation, d 'exemples moraux 
ou médicaux. Autour du collégien et de son sexe 
prolifère toute une littérature de préceptes, d'avis, 
d'observations, de conseils médicaux, de cas 
cliniques, de schémas de réforme, de plans pour 
de s institutions id éales . Avec B asedow et le mou­vement 
« philanthropique ƹ allemand, cette mise en 
discours du sexe adolescent a pris une ampleur 
considérable. S altzman n avait même organisé 
une école expérimentale , dont le caractère parti­culier 
était un contrôle et une éducation du sexe 
s i bien réféchis que l'universel péché de jeunesse 
devait ne s'y pratiquer jamais . Et dans toutes ces 
me sures prises, l'enfant ne devait pas être seule­ment 
l'objet muet et inconscient de soins concertés 
entre eux par les seuls adultes ; on lui imposait 
un certain discours rai sonnable, limité, cano­n 
ique et vrai sur le sexe - une sorte d'orthopédie 
discursive. La grande Îete, organisée au Philan­thropinum 
au mois de mai 1 7 7 6 , peut servir de
L 'hypothèse répressive 4 1 
vignette. Ce fut dans la forme mêlée de l'examen, 
des jeux floraux, de l a distribution des prix et du 
conseil de révi sion , la première communion solen­nelle 
du sexe adolescent et du discours raison­nable. 
Pour montrer le succès de l'éducation 
sexuelle qu'on donnait aux élèves, B asedow avait 
convié ce que l'Allemagne pouvait compter de 
notable (Goethe avait été un des rares à décliner 
l'invitation) . Devant le public ras semblé, un des 
professeurs, Wolke, pose aux élève s des ques­tions 
choisies sur les mystères du sexe, de la nais­sance, 
de la procréation : il leur fait commenter 
des gravures qui représentent une femme enceinte, 
un couple, un berceau . Les réponses sont éclai­rées, 
sans honte ni gêne. Aucun rire m alséant ne 
vient les troubler - sauf justement du côté d'un 
public adulte plus enfantin que les enfants eux­mêmes, 
et que Wolke, sévèrement, réprimande. 
On applaudit finalement ces garçons joufflus qui, 
devant les grands, tressent d'un s avoir adroit les 
guirlandes du di scours et du sexe 1. 
Il serait inexact de dire que l'institution péda­gogique 
a imposé mas sivement le silence au sexe 
des enfants et des adolescents. Elle a au contraire, 
depuis le XVIIIe siècle, démultiplié à son suj et les 
forme s du discours ; elle a établi pour lui des p oints 
d'implantation différents ; elle a codé les contenus 
et qualifié le s locuteurs. P arler du sexe des en­fants, 
en faire parler le s éducateurs, les méde- 
1. J. Schummel, Fri0ens Reise nach Dessau ( 1 7 7 6 ) , cité par 
A. Pinloche, La Réforme de l'éducation en Allemagne au XVIIIe siècle 
( 1 889), pp. 1 25- 1 29.
4 2 La volonté de savoir 
cins, l e s admini strateurs et les parents, ou l eur en 
parler, faire parler les enfants eux mêmes, et les 
enserrer d ans une trame de discou rs qui tantôt 
s 'adres sent à eux, tantôt parlent d'eux, tantôt 
leur imposent d e s connaissances canoniques, tan­tôt 
forment à p artir d ' eux un savoir qu i leur 
échapp e, - tout cela permet de lier une inten si fi­cation 
des pouvoirs et une multiplicati on du dis­cours 
. Le s exe d e s enfants et des adole scents est 
devenu, mepuis le XVIIIe siècle, un enjeu important 
autour duquel d'innombrables dispo sitifs in stitu­tionnel 
s et stratégies di scursive s ont été aména­gés 
. Il se peut bien qu'on ait retiré aux adulte s 
et aux enfants eux-mêmes une certaine m anière 
d 'en parler ; et qu'on l'ait di squali fiée comme 
directe, crue , gro ssière. M ais ce n'était l à que la 
contrepartie, et peut-être la condition pour que 
fonctionnent d'autres discours, multiples, entre­croi 
sés, subtilement hiérarchisés, et tou s for­tement 
articulés autour d'un faisceau de relations 
de pouvoir. 
On pourrait citer bien d ' autres foyers qui, à 
partir du XVIIIe siècle ou du XIXe siècle, sont entré s 
en activité pour su sciter les di scours su r le 
sexe . La médecine d'abord , par l 'intermédiaire 
de s Il maladies de nerfs 1) ; la p sychiatrie en suite, 
quand elle se met à chercher du côté de l' Il excès " , 
puis d e l'onanisme, puis d e l'in satisfaction, puis 
de s « fraudes à la procréation " l'étiologie des 
m aladies mentales, mais surtout quand elle s'an­nexe 
comme d e son domaine propre l'en semble 
de s perversion s s exuelles ; la ju stice pénal e au ssi 
qui longtemp s avait eu affaire à la sexualité sur-
L 'hypothèse répressive 4 3 
tout sou s l a forme de crimes « énormes Il et contre 
n ature, mais qui, vers le milieu du XIXe siècle, 
s'ouvre à l a j u ridiction menue de s petits attentats, 
des outrage s mineurs, de s perversion s s a n s im­portance 
lj enfin tou s ces contrôles sociaux qui se 
développent à la fi n du siècle passé, et q u i filtrent 
la sexu alité des couples, des parents et de s 
enfants , des adole scents dan gereux et en dan ger 
entrepren ant de p rotége r, de sép arer, de pré­venir, 
sign alant partout des péri l s , éveillant des 
attenti ons, appel ant des di agno stics, entassant 
des rapports, o rganisant de s thérapeutiques ; 
autou r du sexe, ils irradient les discours, intensi­fi 
ant la con science d'un danger incessant qui 
rel ance à son tour l'incitation à en parler. 
U n jour de 1 8 6 7 , u n ouvrier agricole, du village 
de Lap c o urt, un peu simple d'esprit, employé 
selon les saisons che z l e s uns ou les autres, nourri 
ici et là par un peu de charité et pour le pire tra­vail, 
logé dan s les granges ou les écuries, est 
dénoncé : au bord d'un champ, il avait, d'une 
petite flle, obtenu quelques caresses, comme il 
l ' avait déj à fait, comme il l'avait vu faire , comme 
le fai saient autour de lui les gamin s du village ; 
c'est qu'à la lisière du bois, ou dans le fossé de l a 
route q u i mène à Saint- N icolas, on jouait fami­lièrement 
au j e u qu'on appelait du lait caillé Il . 
JI est donc signalé par les parents au maire du 
village, dénoncé par le maire aux gendarmes, 
conduit par les gendarmes au j u g e , inculpé par 
lui et soumis à un premier médeci n , puis à deux 
autres experts qui, après avoir rédigé leur rap-
4 4 La volonté de savoir 
p ort, le publient 1 . L'important de cette histoire? 
C'est son caractère minu scule ; c'est que ce quoti­dien 
de la sexualité villageoise, ces infimes délec­tations 
buissonnières aient pu devenir, à partir 
d'un certain moment, obj et non seulement d'une 
i ntolérance collective, mais d'une action judi­ciaire, 
d'une intervention médicale, d'un examen 
clinique attentif, et de toute une élaboration 
théorique. L'important, c'est que de ce person­nage, 
jusque-là partie intégrante d e la vie 
p aysanne, on ait entrepri s de mesurer la boîte 
crânienne , d'étudier l'ossature de la face, d'ins­pecter 
l' anatomie pour y relever les signes pos­sibles 
d e ' dégénérescence ; qu'on l'ait fait parler ; 
qu'on l'ait interrogé sur ses pensées, penchants, 
habitudes, sensations, jugements. Et qu'on ait 
décidé finalement, le tenant quitte de tout délit, 
d'en faire un pur obj et de médecine et de savoir 
- objet à enfouir, jusqu'au bout de s a vie, à 
l'hôpital de M aréville, mais à faire connaître 
aussi au monde savant p ar une analyse détaillée. 
On peut parier qu'à la même époque, l'instituteur 
de Lapcourt app renait aux p etits villageois à châ­tier 
leur langage et à ne plus parler de toutes ces 
choses à voix haute. M ai s c'était là s an s doute 
une des conditions pour que les institutions de 
savoir et de pouvoir puissent recouvrir ce petit 
théâtre de tous les j ours de leur discours solen­nel. 
Sur ces gestes sans âge, sur ces p laisirs à 
peine furtifs qu'échangeaient les simples d'esprit 
avec les enfants éveillés, voilà que notre société 
1. H . Bonnet ct J. Bulard, Rapport médico-Iéga1 8ur l'état mental 
de Ch.-J. Jouy, 4 janvier 1 868.
L 'hypothèse répressive 45 
et elle fut s ans doute la première dan s l'his­toire 
- a investi tout un appareil à discourir, à 
an alyser et à connaître. 
Entre l'Anglais libertin, qui s'acharnait à écrire 
pour lui même les singularités de sa vie secrète, 
et son contemporai n , ce niais de village qui 
donnait quelques sous aux fillettes pour des 
complaisances que lui refusaient les plus grandes, 
il y . a sans aucun doute quelque lien profond : 
d'un extrême à l'autre, le sexe est, de toute 
façon, devenu quelque chose à dire , et à dire 
exhau stivement selon des dispositifs discursifs 
qui sont divers mais qui sont tou s à leur manière 
contraignants. Confidence subtile ou interroga­toire 
autoritaire, le sexe, raffiné ou rustique, 
doit être dit. Une grande injonction polymorphe 
soumet aussi bien l'an onyme anglais que le p auvre 
paysan lorrain, dont l'histoire a voulu qu'il s'ap­pelât 
Jouy. 
Depuis le XVIIIe siècle, le sexe n'a pas cessé de 
provoquer une sorte d 'éréthisme discursif généra­lisé. 
Et ces discours sur le sexe ne se sont pas mul­tipliés 
hors du p ouvoir ou contre lui ; mais là même 
où il s'exerçait et comme moyen de son exercice ; 
partout ont été aménagées des incitations à p ar- 
1er, partout des dispositifs à entendre et à enre­gistrer, 
partout des procédure s pour observer, 
interroger et formuler. O n le débusque et on le 
contraint à une existence discursive . De l'impéra­tif 
singulier qui impose à chacun de faire de s a 
sexualité un discours permanent, jusqu'aux mé­canisme 
s multiples qui, dans l'ordre de l'écono­mie, 
de la pédagogie, de la médecine, de laju stice,
4 6 L a volonté de savoir 
incitent, extraient, aménagent, institutionnalisent 
le disco urs du sexe, c'est une immense prolixité 
que notre civilisation a requise et organisée . Peut­être 
aucun autre type de société n'a jamais accu­mulé 
, et dan s une histoire relativement si courte, 
une telle quantité d e discours sur le sexe . De lui, 
il se pourrait bien que nous p arlions plus que de 
toute autre chose ; nous nous acharnons à cette 
tâche; nous nous convainquons par un étrange 
s crupule que nous n'en disons jamais assez, que 
n ous sommes trop timides et peureux, que nous 
nous cachons l ' aveuglante évidence par inertie 
et p ar soumissi on, et que l'essentiel nous échappe 
touj ou rs, qu'il faut encore p artir à sa recherche. 
Sur le sexe, l a plu s intarissable, la plus impa­tiente 
des sociétés, il se pourrait que ce soit l a 
nôtre. 
M ais ce premier survol le montre : il s'agit 
moins d 'un discours sur le sexe que d'une multi­plicité 
de discours produits par toute une série 
d ' appareillage s fonctionnant dans des institu­tion 
s différentes . Le M oyen Age avait organisé 
autour du thème d e la chair et de la pratique de 
la pénitence un discours assez fortement uni­taire. 
Au cours d e s . siècles récents , cette relative 
unité a été décomposée, dispersée, démultipliée 
en une explo sion de discursivités distinctes, qui 
ont pris forme d an s la démographie, la biologie, 
la médecine, l a p sychiatrie, l a p sychologie, la mo­rale, 
la pédago gie , la critique politique. Mieux : 
le lien solide qui attach ait l'une à l'autre la th éo­logie 
morale d e l a concupiscence et l'obligation de 
l 'aveu (le discours théorique sur le sexe et sa for-
L 'hypothèse répressive 4 7 
mulation e n première personne), c e lien a été sinon 
rompu, du moins détendu et diversifié : entre 
l'obj ectivation du sexe dans des discours ration­nels, 
et le mouvement p ar lequel chacun est mis à 
la tâche de raconter son propre sexe, il s'est pro­duit 
depuis le XVIIIe siècle, toute une série de ten­sions, 
d e conflits, d'efforts d'ajustement, de ten­tatives 
de retranscription. Ce n'est donc pas 
simplement en termes d'extension continue qu 'il 
faut parler de cette croissance discursive ; on doit 
y voir p lutôt une dispersion des foyers d'où- se 
tiennent ces discours, une diversification de leurs 
formes et le déploiement complexe du réseau qui 
les relie. Plutôt que le souci uniforme de cacher le 
sexe, plutôt qu'une pudibonderie générale du 
langage, ce qui marque nos trois derniers siècles, 
c'est la variété, c'est la large dispersion des 
appareils qu'on a inventés pour en parler, pour 
en faire p arler, pour obtenir qu'il parle de l ui­même, 
pour écouter, enregistrer, transcrire et 
redi stribuer ce qui s'en dit. Autour du sexe, toute 
une trame de mises en discours variées, spéci­fiques 
et coercitive s : une censure massive, 
depuis les décences verbales imposées par l'âge 
clas sique? I l s' agit plutôt d 'une incitation réglée 
et polymorphe aux discours. 
On objectera sans doute que si, pour parler du 
sexe, il a fallu tant de stimulations et tant d e 
mécanismes contraignants, c'est b i e n que régnait, 
de façon globale, un certain interdit fondamen­tal 
; seules des néces sités précises - urgences 
économiques, utilités politiques - ont pu lever 
cet interdit et ouvrir au discours sur le sexe
4 8 La volonté de savoir 
quelque s accè s, mais touj ours limités et soigneu­sement 
codés; tant p arler du sexe, aménager tant 
de dispositifs insistants pour en faire p arler, mais 
sous de s conditions strictes , cela ne prouve-t-il 
qu 'il est sous secret et qu'on cherche surtout à 
l'y maintenir encore ? M ai s il faudrait interroger 
ju stement ce thème si fréquent que le sexe est 
hors discours et que seule la levée d'un obstacle, 
la rupture d'un secret peut ouvrir le chemin qui 
mène ju squ'à lui. C e thème ne fait-il pas partie de 
l'injonction par laquelle on suscite le discours? 
N ' est-ce pas pour inciter à en p arler, et à toujours 
recommencer à en p arler, qu'on le fait miroiter, à 
la limite extérieure de tout discours actuel, 
comme le secret qu'il est indispensable de débus­quer 
une chose abusivement réduite au mu­tisme, 
et qu'il e st à la foi s difficile et nécessaire, 
dangereux et précieux de dire? Il n e faut pas 
oublier que la p astorale chrétienne, en faisant du 
sexe ce qui , p ar excellence, devait être avoué, l'a 
toujours présenté comme l'inquiétante énigme : 
non pas ce qui se montre obstinément, mais ce 
qui se cache p artout, l'insidieuse présence à la­quelle 
on risque de rester sourd tant elle parle 
d'une voix basse et souvent déguisée. Le secret 
du sexe n'est sans doute pas la réalité fonda­mentale 
p ar rapport à laquelle se situent toutes 
les incitations à en p arler - soit qu'elles essaient 
de le briser , soit que de façon obscure elles le 
recondui sent p ar la manière même dont elles 
p arlent. Il s 'agit plutôt d'un thème qui fait partie 
d e la mécaniqu e même de ces incitation s : une 
manière de d onner forme à l'exigence d'en parler,
L 'hypothèse répressive 49 
une fable indispensable à l'économie indéfini­ment 
proliférante du discours sur le sexe. Ce qui 
est propre aux sociétés modernes, ce n'est pas 
qu'elles aient voué le sexe à rester dans l'ombre, 
c'est qu'elles se soient vouées à en parler tou­jours, 
en le faisant valoir comme le secret.
2 
L ' I M P L A N T A T I O N P E R V E R S E 
Objection pos sible : cette prolifération des 
discours, on aurait tort d'y voir un simple phéno­mène 
quantitatif, quelque chose comme une pure 
croi ssance , comme si était indifférent ce qu'on y 
dit, comme si le fait qu'on en p arle était en soi 
plus important que les forme s d'impératifs qu'on 
lui imp o se en en parlant. Car cette mise en dis­cours 
du sexe n ' e st elle pas ordonnée à la tâche 
de chasser de la ré alité les forme s de sexua­lité 
qui n e sont p as soumises à l'économie stricte 
de la reproduction : dire non aux activités infé­condes, 
bannir les plaisirs d'à côté, réduire ou 
exclure les pratiques qui n' ont pas p our fin la 
génération? A travers tant de discours, on a 
multiplié les condamnations judiciaires des petites 
perversions ; on a annexé l'irrégularité sexuelle à 
la maladie mentale ; de l'enfance à la vieillesse, on 
a défini une norme du développement sexuel et 
caractéri sé ave c soin toute s les déviances pos­sibl 
e s ; on a organisé des contrôles pédagogiques 
et des cures médicales ; autour des moindres fan­taisie 
s , l e s morali ste s, mai s aussi et surtout les
L 'hypothèse répressive 5 1 
médecins ont rameuté tout l e vocabulaire empha­tique 
d e l'abomination : n'e st-ce pas autant de 
moyens mis e n oeuvre pour résorber, au profit 
d'une sexu alité génitalement centrée, tant de 
plaisirs sans fruit? Toute cette attention b avarde 
dont nous faisons tap age autour de la sexualité, 
depuis deux ou troi s siècle s, n'est-elle pas ordon­née 
à un souci élémentaire : assurer le peuplement, 
reproduire la force du travail, reconduire la forme 
des rapports sociaux ; bref aménager une sexua­lité 
é c o n o m i q u ement utile e t p o l i tiquem e n t 
conservatrice? 
Je ne sai s p as encore si tel est finalement l'ob­jectif. 
M ai s ce n'est point par réduction en tout 
cas qu'on a cherché à l'atteindre. Le XIXe siècle et 
le nôtre ont été plutôt l'âge de l a multiplication : 
une dispersion des sexualités, un renforcement de 
leurs forme s disparates, une implantation mul­tiple 
des « perversions ». Notre époque a été ini­tiatrice 
d'hétérogénéités s exuelle s . 
Jusqu'à la fin d u XVIIIe siècle, trois grands codes 
explicites en dehors des régularités coutumières 
et des contraintes d'opinion régissaient les pra­tiques 
s exuell e s : droit canonique, p astorale chré­tienne 
et loi civile. Ils fixaient, chacun à leur 
manière, le partage du licite et de l 'illicite. Or ils 
étaient tou s centré s sur les relations matrimo­niales 
: le devoir conjugal , la cap acité à le rem­plir, 
la manière dont on l'observait, les exigences 
et les violences dont on l' accomp agnait, l e s 
caresses inutiles ou indues auxquelles il servait 
de prétexte, sa fécondité ou la m anière dont on 
s'y pren ait pour le rendre stérile, les moments
5 2 La volonté de savoir 
où on le demandait (périodes dangereuses de la 
grossesse et de l'allaitement, temps défendu du 
carême ou des abstinences), sa fréquence et 
sa rareté -Ƹ c'était cela surtout qui était saturé 
de prescriptions. Le sexe des conjoints était 
obsédé de règles et de recommandations. La rela­tion 
de mariage était le foyer le plus intense des 
contraintes ; c'était d'elle qu'on parlait surtout; 
plus que toute autre, elle avait à s'avouer dans le 
détail. Elle était sous surveillance maj eure : était­elle 
en défaut, elle avait à se montrer et à se 
démontrer devant témoin. Le « reste » demeurait 
beaucoup plus confus : qu'on songe à l'incertitude 
du statut de la « sodomie » , ou à l'indifférence 
devant la sexualité des enfants. 
En outreÞ ces différents codes ne faisaient pas 
de partage net entre les infractions aux règles des 
alliances et les déviations par rapport à la géni­talité. 
Rompre les lois du mariage ou chercher des 
plaisirs étranges valait de toute façon condamna­tion 
. D ans la liste des péchés graves, séparés 
seulement par leur importance, fi guraient le 
stupre (relations hors mariage), l'adultère, le 
rapt, l'inceste spirituel ou charnel, mais aussi la 
sodomie, ou la « caresse » réciproque. Quant aux 
tribunaux, ils pouvaient condamner aussi bien 
l'homosexualité que l'infidélité, le mariage sans 
le consentement des parents ou la bestialité. Dans 
l'ordre civil comme d ans l'ordre religieux, ce qui 
était pris en compte, c'était un illégalisme d'en­semble. 
Sans doute la « contre-nature » y était­elle 
marquée d'une abomination particulière. 
M ais elle n'était perçue que comme une forme
L 'hypothèse répressive 5 3 
extrême d u ft contre l a loi Il ; elle enfreignait, elle 
aussi , des décrets - des décrets aus si sacrés que 
ceux du mariage et qui avaient été établis pour 
régir l'ordre des choses et le plan des être s. Les 
prohibitions portant sur le sexe étaient fonda­mentalement 
de nature juridique. La « nature Il 
sur laquelle il arrivait qu'on les appuie était 
encore une sorte de droit. Longtemp s les herma­phrodites 
furent des criminels, o u des rejetons 
du crime, puisque leur disposition anatomique, 
leur être même embrouillait la loi qui distinguait 
les sexes et prescrivait leur conjonction. 
A ce système centré sur l'alliance légitime, 
l'explosion d iscursive du XVIIIe et du XIXe siècle a 
fait subir deux modifications. D'abord un mou­vement 
centrifuge par rapport à la monogamie 
hétérosexuelle. B ien sûr, le champ des pratiques et 
des plaisirs continue à lui être référé comme à sa 
règle interne. Mais on en p arle de moins en moins, 
en tout cas avec une sobriété croissante . On 
renonce à l a traquer dans ses secrets ; on ne lui 
demande plus de se formuler au jour le jour. Le 
couple légitime, avec sa sexualité régulière, a 
droit à plus de discrétion. I l tend à fonctionner 
comme une norme, plus rigoureuse peut-être , mai s 
plus silencieuse. E n revanche ce qu'on interroge, 
c'est la sexualité des enfants, c'est celle des fou s et 
des criminel s ; c'est le plaisir de ceux qui n'aiment 
pas l'autre sexe ; ce sont les rêveries, les obses­sions, 
les petites manies ou les grandes rages. A 
toutes ces figures, à peine aperçues autrefois, de 
s'avancer m aintenant pour prendre l a parole et 
faire l ' aveu difficile de ce qu'elles sont. On ne les
54 La volo n té d e savoir 
condamne , sans doute, pas moins. M ais on les 
écoute ; e t s'il arrive qu'on interroge à nouveau 
la sexualité régulière, c'est, par un mouvement 
de reflux, à p artir de ces sexualité s périphérique s . 
De là l 'extraction , dans le champ de la sexua­lité 
, d'une dimension spécifique de l a Cl contre 
nature Par rapport aux autres formes condam­nées 
(et qui le sont de moins en moins), comme 
l'adultère ou le rapt, elles prennent leur autono­mie 
: épouser une proche parente ou pratiquer l a 
sodomie, séduire u n e religieuse o u exercer le 
sadisme, tromper sa femme ou violer des cad avres 
deviennent des choses es sentiellement différentes. 
Le domaine couvert par le sixième commande­ment 
commence à se dissocier. Se défait aussi, 
d ans l'ordre civil , la catégorie confuse de la 
Il débauche Il qui avait été pendant plu s d'un 
siècle une des raisons les plus fréquentes du ren­fermement 
administratif. De ses débris surgi ssent 
d'une p art les infractions à l a législation (ou à la 
morale) du mariage et de la famille, et de l ' autre 
les atteintes à la régularité d'un fonctionnement 
naturel ( atteinte s que la loi, d'ailleurs, peut bien 
sanctionner) . On a peut-être là, parmi d'autres , 
u n e raison d e c e prestige d e Don Juan q u e trois 
siècles n 'ont p as éteint. Sous le grand infracteur 
des règles de l'alliance - voleur de femmes, 
séducteur des vierge s, honte des familles et insulte 
aux m aris et aux p ères - perce un autre person­nage 
: celui qui est traversé, en dépit de lui-même, 
p ar la sombre folie du sexe . Sous le libertin, le 
p ervers. Il rompt délibérément la loi, m ais en 
même temp s q uelque chose comme une nature
L 'hypothèse répressive 5 5 
déroutée l 'emporte loin d e toute nature ; s a mort, 
c'est le moment où le retour surnaturel de l'of­fense 
et de la vindicte croise la fuite dans la 
contre-n ature . Les deux grands systèmes d e 
règles que l'Occi dent tour à tour a conçus pour 
régir le sexe - la loi d e l'alliance et l'ordre des 
d ésirs -, l'exi stence d e Don J u an, surgie à leur 
frontière commune , les renverse tou s d e u x . Lais­so 
n s les p sychanaly stes s'interroger pour savoir 
s'il était homosexuel, narcissique ou impuissant. 
Non san s lenteur et équivoque, lois naturell e s 
de l a matrimonialité et règl e s immanentes de la 
sexualité commencent à s'inscrire sur deux 
registre s distincts . Un mon d e de la perversion se 
dessine, qui est sécant par rapport à celui de l'in­fraction 
légale ou morale, mais n'en est pas sim­plement 
une variété . Tout u n petit peuple naît, 
différent, mal gré quelques cousinage s , de s anciens 
libertins. De la fin du XVIIIe siècle jusqu'au nôtre, 
ils courent d an s les interstices de la société, pour­suivis 
mai s p as touj ours par les lois, enfermés 
souvent mais pas toujours dans les prison s , 
malades peut-être, m a i s sc andaleu ses, dange­reuses 
victime s , proies d 'un mal étrange qui porte 
aussi le nom de vice et parfois de délit. Enfants 
trop éveillés , fillette s précoce s, collégiens ambi­gu 
s , domestiques et éducateurs douteux, m ari s 
cruels ou m aniaques, collectionneurs solitaire s , 
promeneurs aux impulsions étranges : i l s hantent 
les conseils de di scipline, les maison s de redresse­ment, 
les colonies pénitenti aires, les tribunaux e t 
les asiles ; ils porten t c h e z les médecin s leur infa­mie 
et leur maladie chez les j u ges. C'est l'innom-
56 La volonté de savoir 
brable famille des pervers qui voisinent avec les 
délinquants et s'apparentent aux fous. Ils ont 
porté successivement au cours du siècle la marque 
de la ft folie morale )) , de la « névrose génitale )), 
de l' « aberration du sens génésique )), de la dégé­nérescence 
)), ou du « déséquilibre psychique » . 
Que signifie l'apparition d e toutes ces sexua­lités 
périphériques? Le fait qu'elles puissent appa­raître 
en plein jour est-il signe que la règle se 
desserre? Ou le fait qu'on y porte tant d'attention 
prouve-t-il un régime plu s sévère et le souci de 
prendre sur elles un exact contrôle? En termes de 
répression, les choses sont ambiguës. Indulgence 
si on songe que la sévérité des codes à propos des 
délits sexuels s'est considérablement atténuée au 
XIXe siêcle ; et que lajustice souvent s'est dessaisie 
elle-même au profit de la médecine. Mais ruse 
supplémentaire de la sévérité si on pense à toutes 
les instances de contrôle et à tous les mécanismes 
de surveillance mis en place par la pédagogie ou 
la thérapeutique. Il se peut bien que l'interven­tion 
de l'Église d ans la sexualité conjugale et son 
refus des « fraudes Il à la procréation aient perdu 
depuis 2 00 ans beaucoup de leur insistance. Mai s 
l a médecine, elle, est entrée e n force dans les plai­sirs 
du couple : ell e a inventé toute une pathologie 
organique, fonctionnelle ou mentale, qui naîtrait 
des pratique s sexuelles « incomplètes Il ; elle a 
classé avec soin toutes les formes de plaisirs 
annexes ; elle le s a intégrés au ft développement Il 
et aux « perturbations )) de l'instinct; elle en a 
entrepris la gestion. 
L'important n'est peut-être pas dans le niveau
L 'hypothèse répressive 5 7 
de l'indulgence ou l a quantité d e répres sion ; mais 
dans la forme de pouvoir qui s'exerce. S'agit il , 
quand o n nomme, comme pour l a faire lever, 
toute cette végétation de sexualités disparates, de 
les exclure du réel? Il semble bien que la fonc­tion 
du pouvoir qui s'exerce là ne soit pas celle 
de l'interdit. Et qu'il se soit agi de quatre opéra­tions 
bien différentes de l a simple prohibition . 
1 . Soient l e s vieilles prohibition s d'alliances 
consanguines ( aussi nombreuses, aussi complexes 
qu'elles soient) ou la condamnation de l'adultère, 
avec son inévitable fréquence ; soient d'autre part 
les contrôles récents par lesquels on a investi 
depuis le XIXe siècle la sexualité des enfants et 
pourchassé leurs ft habitudes solitaires » . Il est 
évident qu'il ne s'agit pas du même mécanisme de 
pouvoir. Non seulement parce qu'il s'agit ici de 
médecine, et l à de loi ; ici de dressage, là de péna­lité 
; mai s aus si parce que la tactique mise en 
oeuvre n'est pas la même. En apparence, il s'agit 
bien dan s les deux cas d'une tâche d'élimination 
toujours vouée à l'échec et contrainte toujours de 
recommencer. M ais l'interdit des incestes » vise 
son objectif par une diminution asymptotique de 
ce qu'il condamne ; le contrôle de la sexu alité 
enfantine le vi se par une diffusion simultanée de 
son propre pouvoir et de l'objet sur lequel il 
l'exerce. Il procède selon une double croissance 
prolongée à l'infini . Les pédagogu e s et les méde­cins 
ont bien combattu l'onanisme des enfants 
comme une épidémie qu'on voudrait éteindre. En 
fait, tout au long de cette camp agne séculaire, qui 
a mobilisé le monde adulte autour du sexe des
58 La volonté de savoir 
enfants, il s'est agi de prendre appui sur ces plai­sirs 
ténus, de les constituer comme secrets (c'est­à- 
dire de les contraindre à se cacher pour se per­mettre 
de les découvrir), d 'en remonter le fil, de les 
suivre des o rigines aux effets, de traquer tout ce 
qui pourrait les ind uire ou seulement le஻ per­mettre 
; partout où ils risquaient de se manifester, 
on a in stallé des dispositifs de surveillance, établi 
des pièges pour contraindre aux aveux, imposé 
des discours,intarissables et correctifs ; on a alerté 
les p arents et les éducateurs, on a semé chez eux le 
soupçon que tous les enfants étaient coup ables, et 
la peur d'être eux mêmes coup ables s'ils ne les 
soupçonnaient pas assez ; on les a tenu s en éveil 
devant ce d anger récurrent; on leur a prescrit leur 
conduite et recodé leur pédagogie ; sur l'espace 
familial, on a ancré les prises de tout un régime 
médico-sexuel. Le (( vice » de l'enfant, ce n'est pas 
tellement un ennemi qu'un support ; on peut bien le 
désign er comme le m al à supprimer ; l'échec néces­saire, 
l'extrême acharnement à une tâche as sez 
vaine font soupçonner qu'on lui demande de per­sister, 
de proliférer aux limites du visible et de 
l'invisible, plutôt que de disparaître pour tou­jours. 
Tout au long de cet appui, le pouvoir 
avance, multiplie ses relais et ses effets, cepen­dant 
que sa cible s'étend, se subdivise et se rami­fie, 
s'enfonçan t dans le réel du même pas que lui . 
I l s'agit en app arence d'un dispo sitif de b arrage ; 
en fait, on a aménagé, tout autour de l'enfant, des 
lignes de pénétration indéfinie . 
2 . Cette chasse n ouvelle aux sexualité s péri­phériques 
entraîne une incorporation des perver-
L 'hypothèse répressive 5 9 
sions et une spécification nouvelle des individus. 
La sodomie - celle d e s anciens droits civil ou 
canonique - était un typ e d'actes interdits ; leur 
auteur n 'en était que l e sujet j uridique. L'homo­sexuel 
du XIXe siècle est d evenu un personnage : 
un p assé, une histoire et une enfance, un carac­tère, 
une forme de vie ; une morphologie au ssi, 
avec une anatomie indiscrète et peut être une phy­siologie 
mystérieuse. Rien de ce qu'il est au total 
n'échappe à sa sexualité . Partout en lui, elle est 
présente : sous j acente à toutes ses conduites 
parce qu'elle en est le principe insidieux et indéfi­niment 
actif; inscrite sans pudeur sur son visage 
et sur son corps p arce qu'elle e st un secret qui se 
trahit toujours . Elle lui est consub stantielle, moins 
comme un péché d 'h abitude que comme une nature 
singulière . Il ne faut pas oublier que la catégo­rie 
p sychologique, p sychiatrique, médicale de 
l'homo sexu alité s'est constituée du j our où on l'a 
caractérisée - le fameux article de Westphal en 
1 8 7 0, sur les (1 sensations sexu elles contraires )) 
peut valoir comme d ate de naissance 1 - moins 
par un typ e de relations sexuelles que par une cer­taine 
qu alité de la sen sibilité sexuelle, une cer­taine 
manière d 'intervertir en soi-même le mas­culin 
et le féminin. L'homosexualité est apparue 
comme une des figures de la sexualité lorsqu'elle 
a été rab attue de la pratique d e la sodomie sur 
une sorte d'androgynie intérieure, un hermaphro­disme 
de l'âme. Le sodomite était un relap s, 
l 'homo sexuel est mainte n ant une espèce. 
1. WestphaJ, A rch iv für Neuro[o9ie, 1 8 7 0 .
60 La volonté de savoir 
Comme sont e spèces tous ces petits pervers que 
les psychiatre s du XlXe siècle entomologisent en 
leur donn ant d'étranges noms de b aptême : il y a 
les exhibitionniste s de Lasègue, les fétichistes de 
B inet, les zoophiles et zooéraste s de Krafft-Ebing, 
les auto mono sexu alistes de Rohleder ; il y aura 
les mixoscopophiles, les gynécomaste s, les pres­byophiles, 
le s invertis sexoesthétiques et les 
femmes dysp areunistes. Ces beaux noms d'héré­sies 
renvoient à une nature qui s'oublierait assez 
pour é chapper à la loi, m ais se souviendrait assez 
d 'elle-même pour continuer à produire encore des 
espèce s , même là o ù il n'y a plus d'ordre. La méca­nique 
du pouvoir qui pourchasse tout ce dispa­rate 
ne prétend l e supprimer qu'en lui donnant 
une réalité an alytique, visible et permanente : 
elle l'enfonce dan s les corps, elle le glisse sous les 
conduites, elle en fait un principe de classement 
et d'intelligibilité, elle le constitue comme rai son 
d'être et ordre n aturel du désordre . Exclusion de 
ces mille sexualités aberrante s? Non pas, mais 
spécifi cation, solidifi cation régionale de chacune 
d'elles . Il s'agit, en les disséminant, de les par­semer 
dans le réel et de les incorporer à l'indi­vidu 
. 
3 . Plus que les vieux interdits, cette forme de 
pouvoir demande pour s'exercer des présences 
constantes, attentives, curieuses aussi ; elle sup­pose 
des proximités ; elle procède par examens 
et observations insistantes ; elle requiert un 
échange de discours, à travers des questio஼s qui 
extorquent des aveux, et des confi dences qui 
déb ordent les interrogations. Elle implique une
L 'hypothèse répressive 6 1 
ap proche physique e t un j eu d e sen s ati o n s 
inten ses. De cela, la médicalisation d e l'insolite 
sexuel est à la fois l'effet et l'instrument. Enga­gées 
dan s le corps, devenues caractère profond 
des individu s , les biz arreries du sexe relèvent 
d'une technologie de la s anté et du pathologique. 
Et inversement dès lors qu'elle est chose médicale 
ou médicalis able, c'est comme lésion, dysfonc­tionnement 
ou symptôme qu'il faut aller la sur­prendre 
dans le fond de l'organisme ou sur la sur­face 
de l a peau ou parmi tous les signes du 
comportement. Le pouvoir qui, ainsi, prend en 
charge la sexu alité, se met en devoir de frôler 
les corps ; il les caresse des yeux ; il en intensifie 
des régions ; il électrise des surfaces ; il dramatise 
des moments troubles. Il prend à bras-le-corp s le 
corps sexuel. Accroissement des efficacités sans 
doute et extension du domaine contrôlé. M ais 
aussi sensualisation du pouvoir et bénéfice de 
plaisir. Ce qui produit un double effet : une impul­sion 
est donnée au pouvoir par son exercice même ; 
un émoi récompense le contrôle qui surveille et le 
porte plu s loin ; l'intensité de l'aveu relance la 
curiosité du questionnaire ; le plaisir découvert 
reflue vers le pouvoir qui le cerne. Mais tant de 
questions pressantes singularisent, chez celui 
qui doit répondre, les plaisirs qu'il éprouve ; le 
regard les fixe, l'attention les isole et les anime . 
Le pouvoir fonctionne comme un mécanisme d'ap­pel, 
il attire, il extrait ces étrangetés sur lesquelles 
il veille. Le plaisir diffuse sur le pouvoir qui le 
traque ; le pouvoir ancre le plaisir qu'il vient de 
débusquer. L'examen médical, l'investigation psy-
6 2 La volonté de savoir 
chiatriqu e , le rapport péd agogique, les contrôle s 
famili aux p euvent bien avoir pour objectif global 
et app are n t de dire non à toutes les sexu alité s 
errante s ou improductive s ; de fait ils fonctionnent 
comme d e s mécanismes à double imp ulsion : 
plaisir e t pouvoir. Plaisir d'exercer un pouvoir 
qui que stionn e , surveille , guette, épie, fouille , 
palp e , met au j our ; e t d e l ' autre côté, plaisir qui 
s'allume d ' avoir à échapper à ce pouvoir, à l e 
fu ir, à le tromper ou à le travestir. Pouvoir q u i 
se laisse envahir par le plaisir q u ' i l pourch asse ; 
et en face d e lui, pouvoir s ' affirmant dans le plaisir 
de se montrer, d e scandaliser, ou d e résister. Cap­tation 
et séduction ; affrontement et renforcement 
réciproque : les p arents et les enfants, l ' adulte 
et l'adole scent, l'éducateur et les élèves , les méde­cins 
et le s malades, le p sychi atre avec son hysté­rique 
et ses pervers n 'ont p as cessé de jouer ce 
j eu depui s le XIXe siècle . Ces appels, ces esquive s , 
ces incitation s circulaire s o n t aménagé autour des 
sexes et des corp s , non pas d e s frontières à n e pas 
franchir, m ai s les spirales perpétuelles du pou­voir 
et du plai sir. 
4. De là ces dispositifs de saturation sexuelle si 
c aractéri stiques d e l'espace et des r஽te s sociaux 
du XIXe siècle . On dit souvent que la société 
moderne a tenté d e réduire l a sexu alité au couple 
au couple hétéro sexuel et autant que possible 
légitime . On pourrait dire aussi bien qu'il a sinon 
inventé, du moins soigneusement aménagé et fait 
proliférer le s groupes à éléments multiple s et à 
sexualité circulante : une distribution de points 
de pouvoir, hiérarchisés ou affronté s ; des plaisirs
L 'hypothèse répressive 6 3 
ft poursuivis )) - c'est':"à-dire à l a fois désirés et 
pourchassés ; des sexualités parcellaires tolérées 
ou encouragées; des proximités qui se d onnent 
comme procédés de surveillance, et qui fonc­tionnent 
comme des mécanismes d'intensification ; 
de s contacts inducteurs . Ainsi en est-il de l a 
famille, ou plutôt d e la m aisonnée, avec p arents, 
enfants et dans certains cas domestiques. La 
famille du XIXe siècle est-elle bien une cellule 
monogamique et conjugale? Peut-être dans une 
certaine mesure. Mais elle est aussi un réseau d e 
plaisirs-pouvoirs articulés selon d e s points mul­tiples 
et avec des relations transformables. La 
séparation des adultes e t des enfants, la polarité 
établie entre la chambre des parents et celle des 
enfants (elle est devenue canonique au cours du 
siècle quand on a entrepris de con struire des loge­ments 
populaires), la ségrégation relative des 
garçons et des filles, les consignes strictes de 
soins à donner aux nourrissons (allaitement m a­ternel, 
hygiène), l'attention éveillée sur la sexua­lité 
infantile, les dangers supposés de la mastur­bation, 
l'importance accordée à la puberté, les 
méthodes d e surveillance suggérées aux p arents, 
les exhortations, les secrets et les peurs, l a pré­sence, 
à la fois valorisée et redoutée, des domes­tiques, 
tout cela fait de la famille, même ramenée 
à ses plus petites dimensions, un réseau complexe, 
saturé de sexualités multiples, fragmentaires et 
mobiles. Les réduire à la relation conjugale, quitte 
à projeter celle-ci, sous forme de désir interdit, 
sur les enfants, ne peut rendre compte de ce dis­positif 
qui e st, par rapport à ces sexualités, moins
64 La volonté de savoir 
principe d'inhibition que mécanisme incitateur et 
multiplicateur. Le s institutions scolaires ou p sy­chiatriques, 
avec leur population nombreuse, leur 
hiérarchie, leurs aménagements spatiaux, leur 
sys tème de s urveillance, con stituent, à côté 
de la famille , une autre façon d e di stribuer le 
jeu d e s po uvoirs et des plaisirs ; m ais elles des­sine 
nt, elles aussi. des régions de haute satu­ration 
sexuelle , avec des e spaces ou des rites pri­vilégiés 
comme la salle de classe, le dortoir, la 
vi site ou la con sultation . Les formes d 'une sexu a­lité 
non conju gale, n on hétérosexuelle, non mono­game 
y sont appelées et installées. 
La s ociété « b ourgeoise du XIXe siècle, la nôtre 
encore san s d o ute , est une société de la perversion 
éclatante et éclatée. Et ceci non point sur le mode 
d e l'hypocrisie, c ar rien n'a été plus manifeste et 
prolixe , plus manifestement pris en charge p ar les 
discours et l e s institution s . Non point p arce que, 
pour avoir voulu dresser contre la sexu alité un 
barrage trop rigoureux ou trop général, elle 
aurait malgré elle donné lieu à tout un bourgeon­nement 
pervers et à une longue pathologie de 
l'in stinct sexuel. Il s'agit plutôt du type d e pou­voir 
qu'elle a fait fonctionner sur l e corps et sur 
le sex e . Ce pouvoir ju stement n'a ni la forme de la 
loi ni les effets d e l'i nterdit. Il procède au contraire 
par démultiplication des sexualités singulière s . Il 
ne fixe pas d e frontières à la sexualité ; il en pro­longe 
les formes diverses, en les poursuivant selon 
des lignes de pénétration indéfinie. Il ne l'exclut 
pas , il l'inclut d an s le corp s comme mode de spé­cifcation 
d e s individus. Il ne cherche p as à l'es-
L 'hypothèse répressive 6 5 
quiver ; i l attirp. ses variétés p ar des spirales où 
plai sir et pouvoir se renforcent ; il n'établit p as 
de b arrage ; il aménage des lieux de saturation 
maximale. Il produit et fixe le disparate sexuel. 
La société moderne est perverse, non point en 
dépit de son puritanisme ou comme par le contre­coup 
de son hypocrisie ; elle est perverse réelle­ment 
et directement. 
Réellement. Les sexualités multiples - celles 
qui app araissent avec les âges (sexualités du 
nourri sson ou de l 'enfant) , celles qui se fixent 
dans des goûts ou des pratiques (sexu alité de l 'in­verti, 
du gérontophile, du fétichiste . . . ), celles qui 
investissent de façon diffuse des relations (sexua­lité 
du rapport médecin-malade, pédagogue­élève 
, p sychiatre fou), celles qui h antent les 
espace s (sexu alité du foyer, de l'école , de la pri­son) 
- toutes forment le corrélat de procédures 
précis e s de pouvoir. Il ne faut pas imaginer que 
toutes ces choses jusque là tolérées ont attiré 
l'attention et reçu une qualifi cation péjorative, 
lorsqu'on a voulu donner un rôle régulateur au 
seul type de sexualité susceptible de reproduire 
la force de travail et la forme de la famille. Ces 
comportements polymorphes ont été réellement 
extraits du corp s des hommes et de leurs plaisir s ; 
o u plutôt i l s ont été solidifiés en eux ; ils ont été, 
par de multiples dispositifs de pouvoir appelés, 
mis au jour, isolés, intensifiés, incorporés. La 
croissance des perversion s n'est pas un thème 
moralisateur qui aurait ob sédé les e sprits scrupu­leux 
d e s victoriens. C'est le produit réel de l'inter­férence 
d 'un type de pouvoir sur l e s corp s et leurs
6 6 L a volonté de savoir 
plaisirs. Il se peut que l'Occident n'ait pas été 
capable d'inventer des plaisirs nouveaux, et sans 
doute n'a-t-il pas découvert de vices inédits. Mais 
il a défini de nouvelle s règles au jeu des pouvoirs 
et des plaisirs : le vis age figé des perversions s'y 
est d essiné. 
Directement. Cette implantation des perversions 
multiples n'est p as une moquerie de la sexualité 
se vengeant d'un pouvoir qui lui imposerait une 
loi répres sive à l'eKcès. Il ne s 'agit pas non plus 
de forme s paradoxales de plaisir se retournant 
vers le pouvoir pour l'investir sous la forme d'un 
« plai sir à subir D. L'implantation des perver­sions 
e st un effet instrument : c'est par l'isole­ment, 
l'inten sification et la consolidation des 
sexualités périphériques que les relations du pou­voir 
au sexe et au plaisir se ramifient, se mul­tiplient, 
arpentent le corps et pénètrent les 
conduite s . Et sur cette avancée des pouvoirs, se 
fixent des sexualités disséminées, épinglées à 
un âge, à un lieu, à un goût, à un type de pra­tiques. 
Prolifération des sexualités par l'exten­sion 
du pouvoir ; majoration du pouvoir auquel 
chacune de ces sexualités régionales donne une 
surface d'intervention : cet enchaînement, depuis 
le XIXe siècle surtout, est assuré et relayé par les 
innombrables profits économiques qui grâce à 
l'intermédiaire de l a médecine, de la p sychiatrie, 
de la prostitution, de la pornographie, se sont 
branchés à la fois sur cette démultiplication ana­lytique 
du plaisir et cette majoration du pouvoir 
q ui le contrôle. Plai sir et pouvoir ne s'annulent 
pas ; ils ne se retournent pas l'un contre l'autre ;
L 'hypothèse répressive 6 7 
ils s e poursuivent, s e chevauchent e t s e relancent. 
Ils s'enchaînent selon des mécanismes complexes 
et positifs d'excitation et d'incitation. 
Il faut donc sans doute abando nner l'hypothèse 
que les sociétés indu strielles modernes ont inau­guré 
sur le sexe un âge de répression accrue . Non 
seulement on assiste à une explosion visible des 
sexualités hérétiques. M ais surtout et c'est là 
le point important - un dispo sitif fort différent de 
la loi, même s'il s'appuie localement sur des pro­cédures 
d'interdiction, as sure, p ar un réseau de 
mécanismes qui s'enchaînent, la prolifération de 
plaisirs spécifiques et la multiplication de sexu8.­lités 
disp arates. Aucune société n'aurait été plus 
pudibonde, dit-on, j amai s les instances de pouvoir 
n'auraient mis plu s de soin à feindre d'i gnorer ce 
qu'elles interdisaient, comme si elles ne voulaient 
avoir avec lui aucun point commun. C'est l'inverse 
qui apparaît, au moins à un survol général : 
j amais davantage de centres de pouvoirs ; j amai s 
p l u s d' attention manifeste et prolixe ; j amais plu s 
d e contacts et de liens circulaire s ; jam ais plus de 
foyers o ù s'allument, pour se disséminer plus loin, 
l'inten sité des plaisirs et l'obstination des pou­vOir 
s .
I I I 
Scientia sexualis
Je suppose qu' on m' accorde les deux premiers 
points ; j 'imagine qu'on accepte de dire que le dis­cours 
sur le sexe, depuis trois siècles maintenant, 
a été multiplié plutôt que raréfié ; et que s'il a 
porté avec lui des interdits et des prohibitions, il 
a d'une façon plus fondamentale assuré la soli­dification 
et l'implantation de tout un disparate 
sexuel. Il n'en demeure pas moins que tout cela 
semble n'avoir joué essentiellement qu'un rôle 
de défense. A t ant en p arler, à le découvrir démul­tiplié, 
cloisonné et spécifié là justement où on l'a 
inséré, on n e chercherait au fond qu'à masquer le 
sexe : discours écran, dispersion évitement. Jus­qu'à 
Freud au moins , le discours sur le sexe - le 
discours des s avants et des théoriciens - n ' aurait 
guère cessé d'occulter ce dont il parlait. On pour­rait 
prendre toutes ces choses dites , précautions 
méticuleuses et analyses détaillée s pour autant 
de procédure s destinées à esquiver l'insuppor­table, 
la trop p érilleuse vérité du sexe. Et le seul 
fait qu'on ait prétendu en parler du point de 
vue purifié et neutre d'une science est en lui-
Je suppose qu'on m'accorde les deux premiers 
points ; j 'imagine qu'on accepte de dire que le dis­cours 
sur le sexe, d epuis trois siècles maintenant, 
a été multiplié plutôt que raréfié ; et que s'il a 
porté avec lui des interdits et des prohibitions, il 
a d'une façon plus fondam entale assuré la soli­dification 
et l'implantation de tout un disparate 
sexuel. Il n'en demeure pas moins que tout cela 
semble n'avoir joué essentiellement qu'un rôle 
de défense. A tant en parler, à le découvrir démul­tiplié, 
cloi sonné et spécifié là justement où on l'a 
inséré, on ne chercherait au fond qu' à masquer le 
sexe : discours écran, dispersion évitement. Jus­qu'à 
Freud au moins, le discours sur le sexe - le 
discours des savants et des théoricien s n'aurait 
guère cessé d'occulter ce dont il p arlait. On pour­rait 
prendre toutes ces choses dites, précautions 
méticuleuses et analyses d étaillées pour autant 
de procédures destinées à esquiver l'insuppor­table, 
la trop périlleuse vérité du sexe. Et le seul 
fait qu'on ait prétendu e n parler du point de 
vue purifié et neutre d'une science est en lui-
7 2 La volonté de savoIr 
même significatif. C'était en effet une science 
faite d'esquive s puisque dan s l'incapacité ou le 
refus de p arler du sexe lui-même, elle s'est réfé­rée 
surtout à ses ab erration s , perversion s , biz ar­reries 
exceptionn elle s, annul ations pathologiques, 
ex aspérations morbide s . C'était également une 
science subordnnnée pour l'e ssentiel au x impé­ratifs 
d 'une morale dont elle a, sous les e spèces 
d e la norme médicale, réitéré les partage s . Sous 
prétexte de dire vrai , partout elle allumait des 
peurs ; elle prêtait aux moindres oscillations de 
la sexualité une dynastie imaginaire d e maux 
destinés à se répercuter sur des générations ; elle 
a affirmé dangereuses pour l a société tout entière 
les habitudes furtives des timides et les petites 
manies les plus solitaire s ; au bout des plaisirs 
insolites, elle n'a placé rien moins que la mort : 
celle des individus, celle des génération s , celle d e 
l'espèce . 
Elle s'est liée ainsi à une pratique médicale 
insistante et indiscrète , volubile à procl amer ses 
dégoûts , prompte à courir au secours de la loi et 
de l'opinion, p l u s servile à l'égard des puissances 
d 'ordre que docile à l'é gard des exigences du 
vrai . Involontairement naïve d ans les cas les 
meilleurs, et d an s les plus fréquents, volo ntaire­ment 
mensongère, complice de ce qu'elle dénon­çait, 
hautaine et frôleuse, elle a in stauré toute 
une poli s sonnerie du morbide, caractéri stique du 
XIXe siècle finissan t ; des médecins comme G arnier, 
P ouillet, Ladou cette en ont été, en France , les 
scribes s ans gloire, et Rollinat le chantre . M ai s , 
au-delà de c e s plaisirs troubles, elle revendi-
Foucault, Michel - histoire de la sexualité - vol.1 - la volonté de savoir (1976)
Foucault, Michel - histoire de la sexualité - vol.1 - la volonté de savoir (1976)
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Foucault, Michel - histoire de la sexualité - vol.1 - la volonté de savoir (1976)

  • 1.
  • 2. Michel Foucault Histoire de la sexualité 1 La volonté de savoir Gallimard
  • 4. 1 Nous autres, victoriens
  • 5.
  • 6. Longtemp s nous aurions supporté, et nous subi­rions auj ourd'hui encore, un régime victorien. L'impériale bégueule fi gurerait au blason de notre sexualité , retenue, muette, hypocrite. Au début du XVIIe siècle encore , une certaine franchise avait· cours, dit on . Les pratiques ne cherch aient guère le secret ; les mots se disaient sans réticence exce ssive, et les choses sans trop de déguisement ; on avait, avec l'illicite , une familia­rité tolérante . Les cod e s du grossier, de l 'ob scène, de l'indécent étaient bien lâches, si on les comp are à ceux du XIXe siècle. D e s ge ste s directs, des dis­cours s an s honte, des tran sgression s visibles. des anatomies montrées et facilement mêlées, des enfants délurés rôd ant sans gêne ni scandale parmi les rires des adultes : les corp s (( fai saient la roue Il. A ce plein jour, un rapide crépuscule al1rait fait suite, jusqu'aux nuits monotones de la bourgeoi­sie victorienne. La sexualité est alors soigneuse­ment renfermée . Elle emménage . La famille conju­gale la confisque . Et l'absorbe tout entière dans le
  • 7. 10 La volonté de savoir sérieux de la fonction de reproduire. Autour du sexe, on se tait. Le couple, légitime et procréateur, fait la loi. Il s'impose comme modèle, fait valoir la norme, détient la vérité , garde le droit de par­ler en se réservant le principe du secret. D ans l'espace social, comme au coeur de chaque mai­son, un seul lieu de sexualité reconnue, mais utilitaire et fécond : la chambre des parents . Le reste n'a plus qu'à s'e stomper ; l a convenance des attitudes esquive les corps, la décence des mots blanchit les discours. Et le stérile, s'il vient à insister et à trop se montrer, vire à l'anor­mal : il en recevra le statut et devra en payer les sanctions. Ce qui n'est pa.s ordonné à la génération ou transfiguré par elle n'a plus ni feu ni loi. Ni verbe non plus. A la fois chassé, dénié et réduit au silence. Non seulement ça n'existe pas, mais ça ne doit pas exister et on l e fera disparaître dès la moindre manifestation - actes ou paroles. Les enfants, par exemple, on s ait bien qu'ils n'ont pas de sexe : raison de le leur interdire, raison pour défendre qu'ils en parlent, raison pour se fermer les yeux et se boucher les oreilles partout où ils viendraient à en faire montre, r aison pour imposer un silence général et appliqué. Tel serait le propre de la répression, et ce qui la distingue des inter­dits que maintient la simple loi pénale : elle fonc­tionne bien comme condamnation à disparaître, mais aussi comme injonction de silence, affirma­tion d'inexistence, et constat, par conséquent, que de tout cela il n'y a rien à dire, ni à voir, ni à savoir. Ainsi, dans sa logique boiteuse,
  • 8. Nous autres, victoriens 1 1 irait l'hypocrisie de n o s sociétés bourgeoises. Forcée cependant à quelques conces sions. S'il faut vraiment faire place aux sexu alités illégi­time s, qu'elles aillent faire leur tapage ailleurs : là où on peut les réinscrire sinon dans les circuits de la production, du moins' dan s ceux du profit. La maison clo se et la maison de santé seront ces lieux de tolérance : la prostituée, le client et le souteneur, le p sychiatre et son hystérique ces (c autres victoriens)) dirait Stephen M arcus­semblent avoir subrepticement fait passer le plai­sir qui ne s e dit p as dans l 'ordre des choses qui se comptent ; les mots, les gestes, autorisés alors en sourdine , s'y échangent au prix fort. Là seule­ment le sexe sauvage aurait droit à des formes de réel, mais bien insularisées , et à des type s de discours clandestins, circonscrits, codés. Partout ailleurs le puritanisme moderne aurait imposé son triple décret d 'interdiction, d'inexi stence et de muti sme. De ces deux longs siècles où l'histoire de l a sexualité devrait se lire d'abord comme la chro­nique d'une répres sion croissante, s erions nous affran chis? Si peu , nous dit-on encore . Par Freud, peut être. M ais avec quelle circonspection, quelle prudence médicale, quelle garantie scientifique d'innocuité, et combien de précautions pour tout maintenir, sans crainte de cc débordement» dans l'esps.ce le plus sûr et le plus discret, entre divan et discours : encore lUl chuchotement profitable sur un lit. Et pourrait il en être autrement? On nous explique que , si la répression a bien été, depuis l'âge classique, le mode fondamental de
  • 9. 12 La volonté de savoir liaison entre pouvoir, savoir et sexualité, on ne peut s'en affranchir qu'à un prix considérable : il n 'y faudrait pas moin s qu'une transgression des lois, une l evée d e s interdits , une irruption d e l a p arole, une restitution du plaisir dan s le réel, et toute une nouvelle économie d an s les mécanismes du pouvoir ; car l e moindre éclat de vérité est sous condition politique. D e tels effets, on ne peut d onc les attendre d'une simple pratique médi­cale, ni d 'un discours théorique, fût-il rigoureux. Ainsi dénonce t-on le conformisme d e Freup, les fonction s de normalisation d e la p sychanalyse, tant d e timidité sou s les grands emportements de Reich , et tous les effets d'intégration assurés par l a cc science )) du sexe ou les pratiques, à peine louche s, d e la sexologie. Ce discours sur l a moderne répression d u sexe tient bien. San s d oute p arce qu'il est facile à tenir. Une grave caution historique et politique le pro­tège ; en faisant n aître l'âge de la répres sion au XVIIe siècle, après d e s centaines d'années de plein air et de libre expression, on l'amène à coincider avec le d éveloppement du capitalisme : il ferait corps avec l'ordre bourgeois . La petite chronique du sexe et de ses brimades se transpose aussitôt dans l a cérémonieuse histoire des modes de pro­duction ; sa futilité s 'évanouit. Un principe d 'expli­cation se dessine du fait même : si le sexe e st réprimé avec tant d e rigueur, c'est qu'il est incom­p atible avec une mise au travail générale et inten­sive ; à l'époque où on exploite systématiquement l a force de travail, pouvait on tolérer qu'elle aille s'égailler d an s le s plai sirs, sauf d ans ceux, réduits
  • 10. Nous autres, victoriens 1 3 au minimum, qui lui p ermettent de se reproduire ? Le sexe e t ses effets ne sont peut-être pas faciles à déchiffrer ; ainsi resituée , leur répres sion, en revanche, s'analyse aisément. Et l a cau s e du sexe - de sa liberté, mai s aussi de l a conn aissance quؕon en prend et du droit qu'on a d'en parler­se trouve en toute légitimité rattachée à l'honneur d'une cause p olitique : le sexe, lui aussi, s'inscrit dans l'avenir. Un esprit soupçonneux se demande­rait p eut être si tant de précautions pour donner à l'histoire du sexe un parrainage au ssi con sidé­rable ne portent pas encore la trace des vieilles pudeurs : comme s'il n e fall ait pas moins que ces corrélations valorisantes pour que ce discours puisse être tenu ou reçu. M ais il y a peut être une autre raison qui rend pour nous si gratifiant de formuler en termes de répression le s rapports du sexe et du pouvoir: ce qu'on pourrait appeler le bénéfice du locuteur. Si le sexe est réprimé, c'est à dire voué à la prohi­bition, à l'inexi stence et au mutisme, le seul fait d'en parler, et de parler de sa répre s sion, a comme une allure de transgression délibérée. Qui tient ce langage s e met j u squ'à un certain point hors pou­voir ; il bou scule la loi ; il anticipe, tant soit peu, la liberté future . De là cette solennité avec laquelle aujourd'hui, on parle du sexe. Les premiers démo­graphes et les p sychiatres d u XIXe siècle, quand ils avaient à l'évoquer, estimaient q u'ils devaient se faire pardonner de retenir l'attention de leurs lecteurs sur des suj ets si bas et tellement fu tile s . Nous, depuis des diz aines d'années, nous n 'en p arlons guère sans pren dre un peu la pose :
  • 11. 14 La volonté de savoir conscience de braver l'ordre établi , ton de voix qui montre qu'on se sait subversif, ardeur à co njurer le pré sent et à appeler un avenir dont on p ense bien contribuer à hâter le j our. Quelque chose de la révolte, de la liberté promise, de l'âge p rochain d'une autre loi passe aisément dans ce di scours sur l'oppression du sexe. Certaines des vieille s fonctions traditionnelles de la prophétie s 'y trouvent réactivées. A demain le bon sexe. C'est parce qu'on affirm e cette répression qu'on peut encore faire coexister, discrètement, ce que la peur du ridicule ou l'amertume de l'histoire empêche la plupart d'entre nous de rapprocher : la révolution et le bonheur ; ou la révolution et un corp s autre, plus neuf, plus beau ; ou encore la révolution et le plaisir. Parler contre les pouvoirs, dire l a vérité et promettre la jouissance ; lier l'un à l'autre l'illumination, l'affranchis sement et des voluptés multipliée s ; tenir un discours où se joignent l'ardeur du savoir, la volonté de changer la loi et le j ardin espéré des délices - voilà qui soutient san s doute chez nous l'acharnement à parler du sexe en terme s de répression ; voilà qui explique peut-être aussi la valeur marchande qu'on attribue non seulement à tout ce qui s'en dit, mai s au simple fait de prêter une oreille à ceux qui veulent en lever les effets. Nou s sommes , après tout, la seule civili sation où des préposés reçoivent rétribution pour écouter chacun faire confidence de son sexe : comme si l'envie d'en parler et l'in­térêt qu'on en e spère avaient débordé largement le s possibilités de l 'écoute, certains même ont mis leurs oreill e s en location.
  • 12. Nous autres, victoriens 15 M ais plus que cette incidence économique, me paraît e s senti elle l'existence à notre époque d'un d iscours où le sexe, la révélatio n de la vérité, le renversement de la loi du monde , l'annonce d'un autre jour et l a promesse d'une certaine félicité sont liés ensemble . C'est le sexe auj ourd'hui qui sert de support à cette vieille forme, si familière et si importante en Occident, de la prédication. Un grand prêche sexuel - qui a e u ses théologiens subtils e t ses voix populaires - a parcouru nos sociétés depuis quelques diz aines d'années; il a fu stig é l'ordre ancien, dénoncé les hypocrisies, ch anté le droit d e l'immédiat et du réel ; il a fait rêver d 'une autre cité . Songeons aux Francis­cains. Et dem andons-nous comment il a pu se faire que le lyrisme, que la religio sité qui avaient accompagné longtemps le projet révolutionnaire se soient, dans les sociétés indu strielles et occi­dentales, rep ortés, pour une bonne part au moins, sur le sexe. L'idée du sexe réprimé n'est donc pas seulement affaire d e théorie. L'affirm ation d'une sexualité qui n'aurait jamais été assuj ettie avec plus de rigueur qu 'à l'âge de l'hypocrite bourgeoisie affairée e t comptable s e trouve couplée avec l'em­phase d'un discours destiné à dire la vérité sur le sexe, à modifier son économie dans le réel, à sub­vertir la loi qui le ré git, à changer son avenir. L'énoncé de l'oppre ssion et la forme de la prédi­cation renvoient l'une à l' autre ; réciproquement ils se renforcent. Dire que le sexe n'e st pas réprimé ou plutôt dire que du sexe au pouvoir le rapport n 'est pas de répre ssion risque de n 'être
  • 13. 16 La volonté de savoir qu'un paradoxe stérile. Ce ne serait pas seulement heu rter une thès e bien acceptée . Ce serait aller à l'encontre de toute l'économie, de tous les inté­rêts 1) discursifs qui la sou s-tendent. C 'est en ce point que je voudrais situer la série d'analys e s historiques dont ce livI'J'-ci est à la foi s l'in trod uction e t comme l e premier survol: repé­rage de quelqu e s points historiquement significa­tifs et e squisses d e certains p roblèmes théoriques. Il s'agit en somme d 'interroger le cas d'une société qui depuis plus d 'un siècle se fu stige bruyamment de son hypocrisie, parle avec pro­lixité d e son propre silence , s'acharne à détailler ce qu 'elle ne dit p as, dénonce les pouvoirs qu'elle exerce et promet d e se libérer des lois qui l'ont fait fonctionner. Je voudrai s faire le tour non seule­ment de ces discours, mais de la volonté qui les porte et de l 'intention stratégique qui les so utient. La question que j e voudrais poser n'est pas : pourquoi sommes nous réprimés, mais p o urquoi disons-nous, avec tant d e p assion , tant de ran­coeur contre notre passé le plus proche, contre notre présent et contre nou s-mêmes, que nous sommes réprim é s ? Par quelle spirale en sommes­nous arrivés à affirmer que le sexe est nié, à mon­trer ostensiblement que nous le cachons , à dire q ue nous le taisons -, et ceci en le formulant en mots explicites, en cherchant à le faire voir dans s a réalité l a plus nue, en l'affirmant dans la p o si­tivité de son pouvoir et de ses effets ? Il est lé gi­time à coup sûr de se demander pourquoi pendant si longtemps on a associé le sexe et le péché en core fau drait-il voir comment s'est faite cette
  • 14. Nous autres, victoriens 17 association et se garder d e dire globalement et hâtivement que le sexe était (1 condamné» - mais il faudrait se demander au ssi pourquoi nous nous culpabili sons si fort aujourd 'hui d'en avoir fait autrefois u n péché ? Par quels chemins en sommes­nous venus à être « en faute )) à l ' égard de notre sexe? Et à être une civili sation asse z singulière pour se dire q u'elle a elle-même pendant long­temps et encore auj ourd'hui « p é ché ) ) sexe, par abu s de pouvoir? Comment s'est fait ce déplacement qui, tout en prétend ant nous affran­chir de la nature p échere sse du sexe, nous accable d 'une grande faute historique qui aurait consisté justement à imaginer cette nature fautive et à tirer de cette croyance de désastreux e ffets ? On m e dira que s'il y a tant de gens aujourd 'hui pour affirmer c ette répression, c'est p arce qu'elle est historiquement évidente. Et que s'ils en parlent avec une telle abondance et depuis si longtemps, c'est que cette répression est profon­dément ancrée, qu'elle a des racine s et des raisons solides, qu'elle p èse sur le sexe de manière si rigoureuse que ce n'est point une seule dénoncia­tion qui p ourra nous en affranchir ; l e travail ne p eut être que long. D'autant plus long sans doute que le propre du pouvoir - et singulièrement d'un pouvoir comme celui qui fonctionne d ans notre société - c'est d 'être répressif et de réprimer avec une p articulière attention les énergies inutiles, l'intensité des plaisirs et les conduites irrégu­lières. Il faut donc s'attendre que l e s effets de libération à l'égard de ce pouvoir répressif soient lents à se manifester ; l'entrepri s e d e parler du
  • 15. 18 La volonté de savoir sexe librement et rJe l'accepter dans sa réalité est si étrangère au droit fil de toute une hi stoire main­ten ant millénaire, elle est en outre si ho stile aux mécanismes intrinsèques du pouvoir, qu'elle ne peut manquer de piétiner longtemps avant de réu ssir dans sa tâche. Or, par rapport à ce que j'appellerai s cette Il hypothèse répressive o n peut élever trois doute s con sidérables. Premier doute : l a répres­sion d u sexe est elle bien une évidence historique? Ce qui se révèle à un tout premier regard - et qui autorise p ar conséquent à poser une hypothèse de départ - est ce bien l ' accentuation ou peut­être l'instauration depuis le XVIIe siècle d'un régime d e répre ssion sur le sexe? Que stion pro­prement hi storiqu e . Deuxième doute : l a méca­nique du pouvoir, et en p articulier celle qui est mise en jeu dans une société comme la nôtre, e st­elle bien pour l'essentiel d e l'ordre de la répres­sio n ? L'interdit, la censure, la dénégation sont ils bien les forme s selon lesquelles le pouvoir s'exerce d 'une façon générale, peut être , dans toute so­ciété, et à coup sûr dans la nôtre? Question historico théoriqu e . Enfin troi sième doute : le discours critique qui s'adresse à la répression vient il croiser pour lui b arrer la route un méca­nisme d e pouvoir qui avait fonctionné ju sque là sans contestation ou bien n e fait il pas partie du même réseau hi storique que ce qu 'il dénonce (et sans doute trave stit) en l'appelant Il répre ssion ),? y a t il bien une rupture historique entre l'âge de la répre s sion et l'analyse critique de la répres­sion? Questi o n historico politique. En introdui-
  • 16. Nous autres, victoriens 19 sant ces trois doute s, il ne s'agit p as seulement de fair e des contre hyp othèses, symétri q u e s et inverses des premières ; il ne s'agit p as de dire : la sexualité, loin d'avoir été réprimée dans les sociétés capitalistes et bourgeoises, a bénéficié au contraire d'un régime de liberté con stante ; il ne s'agit pas de dire: le pouvoir, d an s des sociétés comme les nôtres, e st plu s tolérant que répressif et la critique qu'on fait de la répression peut bien se donner des airs de rupture, elle fait partie d'un processus beaucoup plus ancien qu'elle et selon le sens d an s lequel on lira ce processu s, elle app a­raîtra comme un n ouvel épisode dan s l'atténua­tion des interdits ou comme une forme plus rusée ou plus discrète du pouvoir. Les doutes que je voudrais opposer à l'hypo­thèse répressive ont pour but moins de montrer qu'elle est fausse que de la replacer dans une économie générale des discours sur le sexe à l'intérieur d e s société s moderne s depuis le XVIIe siècle. Pourquoi a t-on parlé de la sexualité, qu'en a-t-on dit? Quels étaient les effets de pou­voir induits p ar ce qu'on en disait? Quels liens entre ces discours, ces effets de pouvoir et les plaisirs qui se trouvaient investi s par eux? Quel savoir se formait à partir de là? Bref, il s'agit de déterminer, dans son fonctionnement et dans ses raisons d'être , le régime de pouvoir-savoir-plaisir qui soutient che z nous le discours sur la sexualité humaine. De là le fait que le point essentiel (en première instance du moins) n'est pas tellement de savoir si au sexe on dit oui ou non, si on formule des interdits ou des permissions, si on afrme son
  • 17. 20 La volonté de savoir imp ortance ou si on nie ses effets, si on châtie ou non les mots dont on se sert pour le dé signer ; mais d e prendre en con sidération le fait qu'on en parle , ceux qui en p arlent, les lieux et points de v u e d 'où o n en p arle, les in stitutions qui incitent à en p ar­ler, qui emmagasinent et diffusent ce qu'on en dit, bref, le fait global, l a « mise en dis­cours ), du sexe . De là au ssi le fait que le point important sera de savoir sous quelles formes, à travers quels canaux, en se glis sant le long de quels discours le pouvoir p arvient jusqu 'aux conduites les plus ténues et les plus individuelle s, quels chemin s lui permettent d'atteindre les formes rares ou à peine perceptibles du désir, comment il pénètre et contrôle le plaisir quo­tidien - tout ceci avec des effets qui peuvent être de refus, de barrage, de disqualification, mais au ssi d'incitation, d 'intensification , bref les ft technique s polymorphes du pouvoir ,) . De l à enfin le fait que le point imp ortant n e sera pas d e déterminer si ces productions discursive s e t ces effets d e pouvoir conduisent à formuler la vérité du s,exe, ou des mensonges au contraire de stiné s à l'occulter, mais de dégager la « volonté de savoir )) qui leur sert à la foi s de support et d'in strument. I l faut bien s'entendre ; je ne prétends pas que le sexe n 'a pas été prohibé ou barré ou masqué ou méconnu depuis l'âge classique ; je n'affirme même pas qu'il l ' a été de ce moment moins qu'au­p aravant. Je n e dis p as que l'interdit du sexe est un leurre ; mais que c'est un leurre d'en faire l 'élé­ment fondamental et constituant à partir duquel
  • 18. Nous autres, victoriens 21 on pourrait écrire l'histoire de ce qui a été dit à propos d u sexe à partir d e l'époque moderne. Tous ces éléments négatifs - défenses, refus, cen­sures, dénégations - que l'hypothèse répres sive regroupe en un grand mécanisme central destiné à dire non, ne sont san s doute que des pièces qui ont un rôle local et tactique à j ouer d ans une mise en discours, dans une technique de pouvoir, dans une volonté de savoir qui sont loin de se réduire à eux. En somme, je voudrais d étacher l'an alyse des privilèges qu'on accorde d'ordinaire à l'économie de rareté et aux principes de raréfaction , pour chercher au contraire les instances de p roduction discursivீ (qui bien sûr ménagent aussi des silences), de production de pouvoir (qui ont par­fois pour fonction d'interdire) , des productions de savoir (lesquelles fon t souvent circuler des erreurs ou des méconnaissance s systématiques)"; drais faire l'histoire de ces instances et de leurs transformations. Or un tout premier survol, fait de ce point de vue, semble indiquer que depuis la fin du XVIe siècle, la « mise en discours )) du sexe, loin de subir un processus de restriction, a au contraire été soumise à un mécanisme d'incita­tion croissante ; que les techniques de pouvoir qui s'exercent sur le sexe n'ont pas obéi à un principe de sélection rigoureuse mais au contraire de dis­sémination et d'implantation des sexualités poly­morphes et que la volonté de savoir ne s'est pas arrêtée d evant un tabou à ne pas lever, mais qu 'elle s'est acharnée - à travers bien des erreurs san s doute - à con stituer une science de la sexua
  • 19. 22 La volonté de savoir lité. Ce sont ce s mouvements que j e voudrai s , p as­sant en quelque sorte derrière l'hypothèse répres­sive et les faits d 'interdiction ou d 'exclusion qu' elle invoqu e , faire app araître maintenant de façon schématique, à p artir d e quelques faits historiques, ayant valeur de marques.
  • 20. Il L 'hypothèse répressive
  • 21.
  • 22. 1 L'INCITATION AUX DISCOURS XVIIe siècle : ce serait le début d'un âge de répres sion, propre aux sociétés qu'on appelle bourgeoises, et dont nou s ne serions peut être pas encore tout à fait affranchis. Nommer le sexe serait, de ce moment, devenu plus difficile et plus coûteux. Comme si, pour le maîtriser dans le réel, il avait fallu d'abord le réduire au niveau du lan­gage, contrôler sa libre circulation dans le dis­cours, le chasser des choses dites et éteindre les mots qui le rendent trop sensiblement présent. Et ces interdits mêmes auraient peur, dirait-on , de le nommer. S an s même avoir à l e dire , la pudeur moderne obtiendrait qu'on n'en parle pas, par le seul jeu de prohibitions qui renvoient les unes aux autres : des mutisme s qui, à force de se taire, imposent le silence. Censure. Or, à prendre ces trois derniers siècles dan s leurs tran sformations continues, l e s choses app a­raissent bien différentes : autour, e t à propos du sexe, une véritable explosion di scursive. Il faut s'entendre . Il se peut bien qu'il y ait eu une épu­ration - et fort rigoureuse du vocabulaire
  • 23. 26 La volonté de savoir autorisé. Il se peut bien qu'on ait codifié toute une rhétoriq u e de l'allu sion et de la métaphore . De nouvelles règles de décence , s an s aucun doute, ont filtré les mots : p o lice des énoncé s . Contrôle des énonciati o n s aussi : on a défini de façon b eau­coup plus stri cte où et quand il n 'était pas pos­sible d'en parler ; dans quelle situ ation, entre quels locuteurs, et à l'intérieur de quels rapports sociaux ; on a établi ainsi des régions sinon de silence ab solu , du moins de tact et de discrétion : entre parents et enfants p ar exemple, ou éduca­teurs, et élève s , maîtres et domestique s . Il y a eu là, c'est presque certain, toute une économie res­trictive. Elle s'intègre à cette politique de l a langue et de la p arole - spontanée pour une p art, concer­tée pour une autre q u i a accomp agné les redis­tributions sociales d e l'âge classique . E n revanche, a u niveau d e s discours e t de leurs domaines, le phénomène est presque inverse. Sur le sexe, les discours des discours spécifiques, différents à l a fois p ar leur forme et leur objet - n'ont p as cessé de proliférer : une fermentation discursive qui s 'est accélérée depuis le XVIIIe siècle . J e ne pense p as tellement ici à la multiplication prob able des discours « illicites », des discours d 'infraction qui, crûment, nomment Je sexe p ar insulte ou dérision d e s nouvelles pudeurs ; le res­s errement des règles de convenance a amené vrai­s e mblablement, comme contre effet, une valorisa­tion et une intensification de l a p arole indécente. M ai s l'essentiel, c'est la multiplication des dis­cours sur le sexe, d ans le champ d'exercice du p ouvoir lui même : incitation institutionnelle à
  • 24. L 'hypothèse répressive 27 en parler, et à en parler de plus en plus; ob stina­tion des instances du pouvoir à en entendre parler et à le faire parler lui même sur le mode de l'arti­cul ation explicite et du détail i n définiment cumulé. Soit l'évolution d e la pastorale catholique et du sacrement de pénitence après le Concile de Trente. On voile peu à peu l a nudité des questions que for­mulaient les manuels de confession du Moyen Age, et hon n ombre de celles qui avaient cours au XVIIe siècle eQcore. On évite d'entrer dans ce détail que certains, comme Sanchez ou Tam­hurini, ont longtemps cru indispensable pour que la confession soit complète : p o sition respective des p artenaires, attitudes prises, gestes, attou­chements, moment exact du plaisir - tout un p ar­cours pointilleux d e l'acte sexuel dan s son opé­ration même . La discrétion est recommandée, avec de plus en plus d 'insistance. Il faut quant aux péchés contre la pureté la plus grande réserve : cc Cette matière ressemble à la poix qui étant maniée de telle façon que ce puisse être, encore même que ce serait pour la j eter loin de soi, tache néanmoins et souille touj ours 1. )) Et plus tard Alphonse de Liguori prescrira de débu­ter quitte éventuellement à s'y tenir, surtout avec les enfants par des questions cc détour­nées et un peu vagues 2 " . M ais la langue peut bien se châtier. L'exten­sion de l'aveu, et de l'aveu de la chair, ne cesse de croître. Parce que l a Contre Réforme s'em- 1. P. Segneri, L'Instruction du pénitent, traduction, 1695, p. 301. 2. A. de Liguori, Pratique des confesseurs (trad. française, 1854), p. 140.
  • 25. 28 La volonté de savoir ploie d ans tou s les pays catholiques à accélérer le rythme de la confession annuelle. P arce qu'elle essaie d 'imposer des règles méticuleuses d'exa­men de soi-même. M ais surtout parce qu'elle accorde de plus en plus d'importance dans la péni­tence et aux dépens, peut être , de certain s autre s péché s - à toutes les insinuations de la chair : pensées, désirs, imaginations volup­tueuses; délectations, mouvements conjoints de l ' âme et du corps, tout cela désormais d oit entrer, et en détail, d ans le jeu de la confession et de la direction. Le sexe, selon la nouvelle p astorale, n e doit plu s être nommé sans prudence; mais ses aspects, ses corrélations, ses effets doivent être suivi s jusque dans leurs rameaux les plus fins : une ombre dans une rêverie, une image trop len­tement chassée, une complicité mal conjurée entre la mécaniqu e du corp s et la complaisance de l'es­p rit : tout doit être dit. Une double éYolutiிn tend à faire de la chair la racine de tou s les péché s, et à en déplacer le moment le plus important de l'acte lui-même vers le trouble, si difficile à per­cevoir et à formuler, du désir ; c ar c'est un mal qui atteint l'homme entier, et sous les formes les plu s secrètes : (. Examinez donc, diligemment, toute s les faculté s de votre âme, l a mémoire, l'en­tendement, la volonté. Examinez aussi avec exac­titude tous vos sens, ... Examinez encore toutes vos pensées, toutes vos paroles , et toutes vos actions. Examinez même jusqu'à vos songes, savoir si, étant éveillés vous n e leur avez p as donné votre con sentement . . . Enfin n'estimez p as que dans cette matière si chatouilleuse et si péril-
  • 26. L 'hypothèse répressive 29 leuse , il Y ait quelque chose de petit et de léger 1. 1) Un discours obligé et attentif doit donc suivre, selon tous ses détours, la ligne de jonction du corps et de l'âme : il fait apparaître, sous la sur­face des péchés, la nervure ininterrompue de la chair. Sous le couvert d'un langage qu'on prend soin d 'épurer de manière q u'il n'y soit plus nommé directement, le sexe est pris en charge, et comme traqué, par un discours qui prétend ne lui lais ser ni obscurité ni répit. C'est peut être là pour la première fois que s'impose sous la forme d 'une contrainte générale, cette injonction si p arti c u lière à l ' O ccident modern e . J e ne parle p as de l'obligation d'avouer les infractions aux lois du sexe, comme l'exi­geait la pénitence traditionnelle; mais de la tâche, quasi infinie, de dire, de se dire à soi-même et de dire à un autre, au ssi souvent que possible, tout ce qui peut concerner le jeu des plaisirs, sen­sations et pensées innombrables qui, à travers l'âme et le corps, ont quelque affinité avec le sexe. Ce proj et d'une I( mise en discours Il du sexe, il s'était formé, il y a b ienlongtemps, dan s une tra­dition ascétique et monastique. Le XVIIe siècle en a fait une règle p our tous . On dira qu'en fait, elle ne pouvait guère s'appliquer qu'à une toute petite élite ; la masse des fidèles qui n'allaient à confesse qu'à de rares reprises dans l'année échap p ait à des prescriptions si complexes. M ais l'important sans doute, c'est que cette obligation ait été fixée au moins comme point idéal , pour tout 1. P. Segneri, loc. cit., pp. 301 302.
  • 27. 30 La volonté de savoir bon chrétien. U n impératif e st posé : non p as seu­lement confesser l e s actes contraire s à la loi, mai s chercher à faire de son désir, d e tout son désir, discours. Rien, s'il e st possible , ne doit échapper à cette formulation, quand bien même les mots qu'elle emploie ont à être soigneusement neutra­lisés. La pastorale chrétienne a inscrit comme devoir fondamental la tâche de faire passer tout ce qui a trait au sexe au moulin sans fin de la parole 1. L'interdit de certains mots, la décence des expressions, toutes les censures du vocabu­laire pourraient bien n'être que des dispositifs seconds par rapport à ce grand assujettissement : des manières de l e rendre m oralement acceptable et techniquement u tile. O n pourrait tracer une ligne qui irait droit de la p astorale du XVIIe siècle à ce qui en fut la pro­jection dans la littérature, et dans la littérature cc scandaleuse )). Tout dire, répètent les direc­teurs : cc non seulement les actes consommés mai s les attouchements sensuels, tous les regard s impurs, tous les propos obscènes . . . , toutes les pensées consenti e s 2 )). S ade relance l'injonction dans des termes qui semblent retran scrits des traités de direction spirituelle : Il faut à vos récits les détails l e s plus grand s et les plus éten­dus; nous ne pouvons juger ce que la passion que vous contez a de relatif aux moeurs et aux carac 1. La pastorale réformée, quoique d 'une façon plus discrète, a posé aussi des règles de mise en discours du sexe. Ceci sera déve loppé d ans le volume suivant, La Chair et le corps. 2. A. de Liguori, Préceptes sur le sixième commandement (trad. 1835), p. 5.
  • 28. L 'hypothèse répressive 31 tères de l'homme, qu'autant que vous ne déguisez aucune circonstance ; les moindres circonstances servent d'ailleurs infiniment à ce que nous atten­dons de vos récits 1 D. Et à la fin du XIXe siècle l'auteur anonyme de My secret LiJe s'est encore soumis à la même prescription ; il fut san s doute, en apparence au moins, une sorte d e libertin tra­ditionnel ; mais cette vie qu'il avait consacrée pre sque entièrement à l'activité sexuelle, il a eu l'idée de la doubler du récit le plus méticuleux de chacun de ses épisodes. Il s'en excuse parfois en faisant valoir son souci d'éduquer les jeunes gens, lui qui a fait imprimer, à quelques exemplaires seulement, ces onze volumes consacrés aux moindres aventures, pl aisirs et sensations de son sex e ; il vaut mieux le croire quand il laisse passer dan s son texte la voix du pur impératif : « J e raconte l e s faits, comme ils s e sont produits, autant que je puisse me les rappeler ; c'est tout ce que je puis faire» ; « une vie secrète ne doit présen­ter aucune omission ; il n'y a rien dont on doive avoir honte . . . , on ne peut jamais trop connaître la nature humaine 2. » Le solitaire de la Vie secrète a dit souvent, pour justifier qu 'il les décrive, que ses plus étranges pratiques étaient partagées certai­nement par des milliers d'hommes sur la surface de la terre . Mais la plus étrange de ces pratiques, qui était de les raconter toutes, et en détail, et au j our le jour, le principe en avait été déposé dans le coeur de l'homme moderne depuis deux 1. O.-A. de Sade, Les 120 Journées de Sodome, éd. Pauvert, l, pp. 139-140. 2. An.,My secret Life, réédite.: par Grove Press, 1964.
  • 29. 32 La volonté de savoir bon s siècle s . Plutôt que de voir en cet homme singulier l'évadé courageux d 'un victorianisme » qui l'astreign ait au silence, j e serais tenté de p enser qu'à une époque où dominaient des con sign es d' ailleurs fort prolixes de discrétion et de p udeur, il fut le représentant le plu s direct et d'une certaine manière le plus naïf d 'une injonc­tion pluriséculaire à parler du sexe. L'accident historique, ce seraient plutôt les pudeurs du puritanisme, victorien Il; elles seraient en tout cas une périp étie, un raffinement, un retournement tactique dan s le grand p rocessus de mise en dis­cours du sexe . Mieux que sa souveraine, cet Anglais sans iden­tité peut servir de fi gure centrale à l 'histoire d'une sexualité moderne qui se forme déj à pour une bonne part avec la pastorale chrétienne. Sans doute, à J'opposé de celle-ci, il s 'agissait pour lui de majorer les sensations qu'il éprouvait par le détail de ce qu'il en disait; comme Sad e , il écri­vait, au sens fort de l'expression, pour son seul plaisir Il; il mêlait soigneusement la rédaction et l a relecture de son texte à des scènes érotiques d ont elles étaient à la fois la répétition, le pro­longement et le stimulant. M ai s après tout, la pas­torale chrétienne, elle aussi, cherchait à produire des effets spécifiques sur le désir, par le seul fait de le mettre, intégralement et avec application, en discours : effets de maîtrise et de détachement .mns doute, mai s aussi effet de reconversion spi­rituelle , de retou rnement vers Dieu, effet phy­sique de bienheureuse douleur à sentir dans son corp s l e s morsures de la tentation et l ' amour qui
  • 30. L 'hypothèse répressive 3 3 lui rési ste . L'essentiel e s t bien là. Q u e l'homIbe occidental ait été depuis trois siècles attaché à cette tâche d e tout dire sur son sexe ; que depuis l'âge classique il y ait eu une maj oration cons­tante et une valorisation toujours plus grande du discours sur le sexe ; et qu'on ait attendu de ce dis­cours, soigneu sement analytique, des effets mul­tiples de déplacement, d'intensification, de réorien­tation, de modification sur le désir lui-même . On a non seulement élargi le domaine de ce qu'on pou­vait dire du sexe et astreint les hommes à l 'étendre toujours ; mais surtout on a b ranché sur le sexe le discours, selon un dispo sitif complexe et à effets variés , qui ne peut s 'épuiser d ans le seul rapport à une loi d'interdiction. Censure sur le sexe ? On a plutôt mis en place un app areillage à produire sur le sexe des di scours, touj ours davantage de dis­cours, susceptibles de fonctionner et de prendre effet dans son économie même. Cette technique peut être serait restée liée au destin de la spiritualité chrétienne ou à l'éco­nomie des plaisirs individuel s , si elle n'avait été appuyée et relancée par d'autres mécanismes . Essentiellement un (( intérêt public )) . N on p as u n e curiosité o u une sen sibilité collective s ; n o n p a s une mentalité nouvelle . M ais des mécani smes de pou­voir au fonctionnement desquels le discours sur le sexe - pour des raisons sur lesquelles il fau­dra revenir - e st devenu essentiel . N aît vers le XVIIIe siècle une incitation politique, économique, technique , à p arler du sexe. Et non pas tellement sous la forme d'une théorie générale de la sexua­lité , mais sous forme d'analyse, de comptabilité,
  • 31. 34 La volonté de savoir de classification et de spécification , sous forme de recherche s quantitatives ou cau sales . Prendre le sexe Il en compte Il, tenir sur lui un discours qui ne soit pas uniqu ement de morale, mais de ratio­nalité, ce fut là une néces sité assez nouvelle pour qu ' au début elle s 'étonne d'elle-même et se cherche d e s excuse s . Comment un discours de raison p our­rait- il parler de ça? Il Rarement les philosophes ont porté u n regard assuré sur ces objets placés entre le dé goût e t le ridicule, où il fallait à la fois éviter l 'hypocrisie et le scandale 1. )) Et près d 'un siècle plus tard , la médecin e dont on aurait pu atten dre qu'elle soit moins surprise de ce qu ' elle avait à formuler trébuche encore au moment de parler : ft L'ombre qui enveloppe ces faits , l a honte et le dégoût qu'ils inspirent, en ont de tout temps éloi gné 'le regard des observateurs . . . J 'ai long­temp s hé sité à faire entrer dan s cette étude le tableau repoussant 2 • • • » L'e ssentiel n'est pas dans tou s ce s scrupules, d ans le I l moralisme )) qu 'ils trahissent, ou l'hypocrisie dont on peut les soup­çonner. Mai s dans la nécessité reconnue qu 'il faut l e s surmon ter. Du sexe, o n doit parler, on doit parler publiquement et d'une manière qui ne soit pas ordonnée au p artage du licite ou de l'illi cite , même si le locuteur en m aintient pour lui la dis­tinction (c'est à le montrer que servent ces décla­rations solennelles et liminaires); on doit en parler comme d'une chose q u 'on n'a pas simplement à condamner ou à tolérer, mais à gérer, à insérer 1. Condorcet. cité par J. L. Flandrin. Familles, 1976. 2. A Tardieu. Étude médico légale sur les attentats aux moeur., 1857. p. 114.
  • 32. L 'hypothèse répressive 35 dans des systèmes d'utilité, à régler pour le plus grand bien de tous, à faire fonctionner selon un optimum. Le sexe, ça ne se juge pas seulement, ça s'administre. Il relève de la puissance publique ; il appelle des procédures de gestion ; il doit être pris en charge par des discours analytiques. Le sexe, au XVIIIe siècle, devient affaire de « police )J. Mais au sens plein et fort qu'on donnait alors à ce mot - non pas répression du désordre, m ais m ajoration ordonnée des forces collectives et individuelles : « Affermir et augmenter par la sagesse de ses règlements l a puissance intérieure de l'État, et comme cette puissance consiste non seulement d ans la République en général, et dans chacun des membres qui la composent, mais encore dans les facultés et les talents de tous ceux qui lui app artiennent, il s'ensuit que la police doit s'occuper entièrement de ces moyens et les faire servir au bonheur public. Or, elle ne peut obtenir ce but qu'au moyen de la connaissance qu'elle a de ces différents avantages 1. » Police du sexe : c'est-à dire non pas rigueur d 'une prohibition mais néces sité de régler le sexe p ar des discours utiles et publics. Quelques exemples seulement. Une des grandes nouveautés dans les techniques de pouvoir, au XVIIIe siècle, ce fut l'apparition, comme p roblème économique et politique, de la pop ulation » : la population richesse, la pop ulation main-d' oeuvre ou cap acité de travail, la population en équi- 1. J. von Justi, Éléments généraux de police, trad. 1769, p. 20.
  • 33. 36 La volonté de savoir libre entre s a croi ssance propre et les re s­sources dont elle dispose. Les gouvernements s ' aperçoivent qu'ils n 'ont pas affaire simplement à des sujets, ni même à un « peuple », mais à une ft population ", avec ses phénomènes spécifiques, et ses variable s propres : natalité, morbidité, durée de vie, fécondité, état de santé, fréquence des maladies, forme d'alimentation et d'habitat. Toutes ces variables sont au point de croisement des mouvements propres à la vie et des effets par­ticuliers aux institutions : « Les États ne se peuplent point s uivant la progression naturelle de la propagation, m ais en raison de leur indus­trie, de leurs productions, et des différentes insti­tutions . . . Les h omme s se multiplient comme les productions du sol et à proportion dèl;i avantages et des ressources qu'ils trouvent dans leurs tra­vaux 1. )) Au coeur de ce problème économique et politique de la population, le sexe : il faut analy­ser le taux de natalité, l'âge du mariage, les nais­sance s légitimes et illégitimes, la précocité et la fréquence des rapports sexuels, l a manière de les rendre féconds o u stérile s, l'effet du célibat ou des interdits, l'incidence des pratiques contracep­tives - de ces fameux cc funestes secrets» dont les démographes, à l a veille de la Révolution, savent qu'ils sont déj à familiers à la campagne . Certes, il y avait bien longtemps qu'on affirmait qu'un pays devait être peuplé s'il voulait être riche et puissant. M ais c'est l a première fois qu' au moins 1. C.-j. Herbert, Essai sur la police yénérale des yrains (1753), pp. 320 321.
  • 34. L 'hypothèse répressive 37 d 'une m anière constante, une société affirme que son avenir et s a fortune sont liés non seulement au nombre et à la vertu des citoyens, non seule­ment aux règles de leurs m ariages et à l'organisa­tion des familles, mais à la manière dont chacun fait usage de son sexe. On passe de la désolation rituelle sur la débauche sans fruit des riches, d e s célib ataires et d e s libertins, à u n discours où l a conduite sexuelle d e la population est prise à la fois pour objet d'analyse et cible d'intervention; on va des thèses massivement populationnistes de l'époque mercantiliste à des tentatives d e régulation plu s fines e t mieux calculée s qui o scil­leront selon les objectifs et les urgences dan s une direction n ataliste ou antinataliste . A travers l'économie politique de la population se forme toute une grille d'ob servations sur le sexe. Naît l'analys e des c onduites sexuelles, de leurs déter­minations et de leurs effets, à la limite du biolo­gique et de l'économique. Apparaissent aussi ces campagnes systématiques qui, au-delà des moyens traditionnels - exho rtations moral e s et reli­gieuses, mesures fi scales - essaient d e faire du comportement sexuel des couples, une conduite économique et politique concertée. Le s racisme s du XIXe et du xxe siècle y trouveront certains d e leurs p oints d ' ancrage. Que l'État sache c e q u'il en e st d u sexe des citoyens et de l'usage qu'ils en font, mai s que chacun, aussi, soit cap able de contrôler l'usage qu'il en fait. Entre l'État et l'individu, le sexe est devenu un enjeu, et un enjeu public ; toute une trame de discours, d e savoirs, d'analyses et d'injonctions l'ont investi.
  • 35. 38 La volonté de savoir Il en est de même pour le sexe des enfants. On dit souvent que l'âge classique l'a soumi s à une occultation dont il ne s'est guère dégagé avant les Trois Essais ou les bénéfiques angoisses du p etit Hans . Il est vrai qu'une ancienne ft liberté » d e langage a pu disp araître entre enfants et adultes, ou élève s et maîtres. Aucun pédagogue du XVIIe siècle n'aurait publiquement, comme Érasme dans ses Dialogues, conseillé son disciple sur le choix d'une bonne prostituée. Et les rires bruyants qui avaient accompagné si longtemps, et, semble t-il , dans toutes les classes sociales, la sexualité précoce des enfants, peu à peu se sont éteints . M ais ce n'est p as pour autant une pure et simple mise au silence . C'est plutôt un nouveau régime des discours . On n'en dit pas moins, au contraire . Mais on le dit autrement ; ce sont d 'autres gens qui le disent, à partir d'autres points de vue et pour obtenir d'autres effets. Le mutisme lui même, le s choses qu'on se refuse à dire ou qu'on interdit de nommer, la discrétion qu'on requiert entre certains locuteurs, sont moins la limite ab solue du discours, l'autre côté dont il serait sép aré p ar une frontière rigoureuse, que des éléments qui fonctionnent à côté des choses dites, avec elles et p ar rapport à elles dan s des stratégies d'en semble. Il n'y a pas à faire de partage binaire entre ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas ; il faudrait essayer de déterminer les différente s manières de ne pas les dire , comment se distribuent ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas en parler, que l type de discours est autorisé ou quelle forme de discrétion est requise pour les uns et les
  • 36. L 'hypothèse répressive 39 autres. Il n'y a pas un, mais d e s silences et ils font partie intégrante des stratégies qui sous­tendent et traversent les discours . Soient l e s collèges d'enseignement du XVIIIe siè­cle . G lobalement, on peut avoir l 'impression que du sexe on n 'y parle pratiquement pas. M ais il suffit d e jeter un coup d'oeil sur les dispositifs architecturaux, sur les règlements de discipline et toute l'organisation intérieure : il ne cesse pas d'y être question du s ex e . Les constructeurs y ont pensé, et èxplicitement. Les organi sateurs le prennent en compte de façon permanente. Tou s les détenteurs d 'une part d'auto rité sont placés dans un état d ' alerte perpétuelle, que les aména­gements, les p récautions prises, le jeu des puni­tions et des responsabilités relancent sans répit. L'espace de la classe, la forme d e s tables, l'amé­n agement des cours de récréation, la distribution des dortoirs (avec ou sans cloisons, avec ou sans rideaux), les règlements prévus pour la surveil­lance du coucher et du sommeil , tout cela renvoie, d e la manière l a plu s prolixe, à l a sexu alité des enfants 1. Ce q u 'on pourrait appeler le discours interne de l'institution - celui qu'elle se tient à 1 . Règlement de police pour les lycées ( 1 8 0 9 ) , art. 67 . • Il Y aura toujours, pen dan t les heures d e classe et d 'étu d e , u n m aître d 'étude surve i l l a n t l ' e x térieur, po u r empêcher les élèves sortis pour des besoi ns, de s'arrêter et d e se ré u n i r. 6 8 . Aprè s la p ri ère du s o i r , les élèves sero n t recon d u i ts au d ortoir o ù les m aîtres les fe ront au s s i tôt coucher. 69. Les m aître s n e se cou che ro nt q u ' après s 'être assurés que ch aq u e élève t'st dans son lit. 70. Les l i ts seront séparés p a r d e s cl o i son s. d e d e u x mètres d e h au te u r . Le s dorto i r s seront éclairés pendant l a n u i t. B
  • 37. 40 La volonté de savoir elle même et qui circule parmi ceux qui la font fonctionner - est pour une part importante arti­culé sur le con stat que cette sexualité existe, précoce, active, permanente . M ai s il y a plus : le sexe du collégien est devenu au cours du XVIIIe siècle - et d'une manière plus p articulière que celui des adole scents en général - un pro­blème public. Les médecins s'adres sent aux direc­teurs d'établissements et aux professeurs, mais donnent aussi leurs avi s aux familles ; les péda­gogu e s font des projets qu'ils soumettent aux autorité s ; les maîtres se tournent vers les élève s, leur font des recommandations et rédigent pour eux des livres d 'exhortation, d 'exemples moraux ou médicaux. Autour du collégien et de son sexe prolifère toute une littérature de préceptes, d'avis, d'observations, de conseils médicaux, de cas cliniques, de schémas de réforme, de plans pour de s institutions id éales . Avec B asedow et le mou­vement « philanthropique ƹ allemand, cette mise en discours du sexe adolescent a pris une ampleur considérable. S altzman n avait même organisé une école expérimentale , dont le caractère parti­culier était un contrôle et une éducation du sexe s i bien réféchis que l'universel péché de jeunesse devait ne s'y pratiquer jamais . Et dans toutes ces me sures prises, l'enfant ne devait pas être seule­ment l'objet muet et inconscient de soins concertés entre eux par les seuls adultes ; on lui imposait un certain discours rai sonnable, limité, cano­n ique et vrai sur le sexe - une sorte d'orthopédie discursive. La grande Îete, organisée au Philan­thropinum au mois de mai 1 7 7 6 , peut servir de
  • 38. L 'hypothèse répressive 4 1 vignette. Ce fut dans la forme mêlée de l'examen, des jeux floraux, de l a distribution des prix et du conseil de révi sion , la première communion solen­nelle du sexe adolescent et du discours raison­nable. Pour montrer le succès de l'éducation sexuelle qu'on donnait aux élèves, B asedow avait convié ce que l'Allemagne pouvait compter de notable (Goethe avait été un des rares à décliner l'invitation) . Devant le public ras semblé, un des professeurs, Wolke, pose aux élève s des ques­tions choisies sur les mystères du sexe, de la nais­sance, de la procréation : il leur fait commenter des gravures qui représentent une femme enceinte, un couple, un berceau . Les réponses sont éclai­rées, sans honte ni gêne. Aucun rire m alséant ne vient les troubler - sauf justement du côté d'un public adulte plus enfantin que les enfants eux­mêmes, et que Wolke, sévèrement, réprimande. On applaudit finalement ces garçons joufflus qui, devant les grands, tressent d'un s avoir adroit les guirlandes du di scours et du sexe 1. Il serait inexact de dire que l'institution péda­gogique a imposé mas sivement le silence au sexe des enfants et des adolescents. Elle a au contraire, depuis le XVIIIe siècle, démultiplié à son suj et les forme s du discours ; elle a établi pour lui des p oints d'implantation différents ; elle a codé les contenus et qualifié le s locuteurs. P arler du sexe des en­fants, en faire parler le s éducateurs, les méde- 1. J. Schummel, Fri0ens Reise nach Dessau ( 1 7 7 6 ) , cité par A. Pinloche, La Réforme de l'éducation en Allemagne au XVIIIe siècle ( 1 889), pp. 1 25- 1 29.
  • 39. 4 2 La volonté de savoir cins, l e s admini strateurs et les parents, ou l eur en parler, faire parler les enfants eux mêmes, et les enserrer d ans une trame de discou rs qui tantôt s 'adres sent à eux, tantôt parlent d'eux, tantôt leur imposent d e s connaissances canoniques, tan­tôt forment à p artir d ' eux un savoir qu i leur échapp e, - tout cela permet de lier une inten si fi­cation des pouvoirs et une multiplicati on du dis­cours . Le s exe d e s enfants et des adole scents est devenu, mepuis le XVIIIe siècle, un enjeu important autour duquel d'innombrables dispo sitifs in stitu­tionnel s et stratégies di scursive s ont été aména­gés . Il se peut bien qu'on ait retiré aux adulte s et aux enfants eux-mêmes une certaine m anière d 'en parler ; et qu'on l'ait di squali fiée comme directe, crue , gro ssière. M ais ce n'était l à que la contrepartie, et peut-être la condition pour que fonctionnent d'autres discours, multiples, entre­croi sés, subtilement hiérarchisés, et tou s for­tement articulés autour d'un faisceau de relations de pouvoir. On pourrait citer bien d ' autres foyers qui, à partir du XVIIIe siècle ou du XIXe siècle, sont entré s en activité pour su sciter les di scours su r le sexe . La médecine d'abord , par l 'intermédiaire de s Il maladies de nerfs 1) ; la p sychiatrie en suite, quand elle se met à chercher du côté de l' Il excès " , puis d e l'onanisme, puis d e l'in satisfaction, puis de s « fraudes à la procréation " l'étiologie des m aladies mentales, mais surtout quand elle s'an­nexe comme d e son domaine propre l'en semble de s perversion s s exuelles ; la ju stice pénal e au ssi qui longtemp s avait eu affaire à la sexualité sur-
  • 40. L 'hypothèse répressive 4 3 tout sou s l a forme de crimes « énormes Il et contre n ature, mais qui, vers le milieu du XIXe siècle, s'ouvre à l a j u ridiction menue de s petits attentats, des outrage s mineurs, de s perversion s s a n s im­portance lj enfin tou s ces contrôles sociaux qui se développent à la fi n du siècle passé, et q u i filtrent la sexu alité des couples, des parents et de s enfants , des adole scents dan gereux et en dan ger entrepren ant de p rotége r, de sép arer, de pré­venir, sign alant partout des péri l s , éveillant des attenti ons, appel ant des di agno stics, entassant des rapports, o rganisant de s thérapeutiques ; autou r du sexe, ils irradient les discours, intensi­fi ant la con science d'un danger incessant qui rel ance à son tour l'incitation à en parler. U n jour de 1 8 6 7 , u n ouvrier agricole, du village de Lap c o urt, un peu simple d'esprit, employé selon les saisons che z l e s uns ou les autres, nourri ici et là par un peu de charité et pour le pire tra­vail, logé dan s les granges ou les écuries, est dénoncé : au bord d'un champ, il avait, d'une petite flle, obtenu quelques caresses, comme il l ' avait déj à fait, comme il l'avait vu faire , comme le fai saient autour de lui les gamin s du village ; c'est qu'à la lisière du bois, ou dans le fossé de l a route q u i mène à Saint- N icolas, on jouait fami­lièrement au j e u qu'on appelait du lait caillé Il . JI est donc signalé par les parents au maire du village, dénoncé par le maire aux gendarmes, conduit par les gendarmes au j u g e , inculpé par lui et soumis à un premier médeci n , puis à deux autres experts qui, après avoir rédigé leur rap-
  • 41. 4 4 La volonté de savoir p ort, le publient 1 . L'important de cette histoire? C'est son caractère minu scule ; c'est que ce quoti­dien de la sexualité villageoise, ces infimes délec­tations buissonnières aient pu devenir, à partir d'un certain moment, obj et non seulement d'une i ntolérance collective, mais d'une action judi­ciaire, d'une intervention médicale, d'un examen clinique attentif, et de toute une élaboration théorique. L'important, c'est que de ce person­nage, jusque-là partie intégrante d e la vie p aysanne, on ait entrepri s de mesurer la boîte crânienne , d'étudier l'ossature de la face, d'ins­pecter l' anatomie pour y relever les signes pos­sibles d e ' dégénérescence ; qu'on l'ait fait parler ; qu'on l'ait interrogé sur ses pensées, penchants, habitudes, sensations, jugements. Et qu'on ait décidé finalement, le tenant quitte de tout délit, d'en faire un pur obj et de médecine et de savoir - objet à enfouir, jusqu'au bout de s a vie, à l'hôpital de M aréville, mais à faire connaître aussi au monde savant p ar une analyse détaillée. On peut parier qu'à la même époque, l'instituteur de Lapcourt app renait aux p etits villageois à châ­tier leur langage et à ne plus parler de toutes ces choses à voix haute. M ai s c'était là s an s doute une des conditions pour que les institutions de savoir et de pouvoir puissent recouvrir ce petit théâtre de tous les j ours de leur discours solen­nel. Sur ces gestes sans âge, sur ces p laisirs à peine furtifs qu'échangeaient les simples d'esprit avec les enfants éveillés, voilà que notre société 1. H . Bonnet ct J. Bulard, Rapport médico-Iéga1 8ur l'état mental de Ch.-J. Jouy, 4 janvier 1 868.
  • 42. L 'hypothèse répressive 45 et elle fut s ans doute la première dan s l'his­toire - a investi tout un appareil à discourir, à an alyser et à connaître. Entre l'Anglais libertin, qui s'acharnait à écrire pour lui même les singularités de sa vie secrète, et son contemporai n , ce niais de village qui donnait quelques sous aux fillettes pour des complaisances que lui refusaient les plus grandes, il y . a sans aucun doute quelque lien profond : d'un extrême à l'autre, le sexe est, de toute façon, devenu quelque chose à dire , et à dire exhau stivement selon des dispositifs discursifs qui sont divers mais qui sont tou s à leur manière contraignants. Confidence subtile ou interroga­toire autoritaire, le sexe, raffiné ou rustique, doit être dit. Une grande injonction polymorphe soumet aussi bien l'an onyme anglais que le p auvre paysan lorrain, dont l'histoire a voulu qu'il s'ap­pelât Jouy. Depuis le XVIIIe siècle, le sexe n'a pas cessé de provoquer une sorte d 'éréthisme discursif généra­lisé. Et ces discours sur le sexe ne se sont pas mul­tipliés hors du p ouvoir ou contre lui ; mais là même où il s'exerçait et comme moyen de son exercice ; partout ont été aménagées des incitations à p ar- 1er, partout des dispositifs à entendre et à enre­gistrer, partout des procédure s pour observer, interroger et formuler. O n le débusque et on le contraint à une existence discursive . De l'impéra­tif singulier qui impose à chacun de faire de s a sexualité un discours permanent, jusqu'aux mé­canisme s multiples qui, dans l'ordre de l'écono­mie, de la pédagogie, de la médecine, de laju stice,
  • 43. 4 6 L a volonté de savoir incitent, extraient, aménagent, institutionnalisent le disco urs du sexe, c'est une immense prolixité que notre civilisation a requise et organisée . Peut­être aucun autre type de société n'a jamais accu­mulé , et dan s une histoire relativement si courte, une telle quantité d e discours sur le sexe . De lui, il se pourrait bien que nous p arlions plus que de toute autre chose ; nous nous acharnons à cette tâche; nous nous convainquons par un étrange s crupule que nous n'en disons jamais assez, que n ous sommes trop timides et peureux, que nous nous cachons l ' aveuglante évidence par inertie et p ar soumissi on, et que l'essentiel nous échappe touj ou rs, qu'il faut encore p artir à sa recherche. Sur le sexe, l a plu s intarissable, la plus impa­tiente des sociétés, il se pourrait que ce soit l a nôtre. M ais ce premier survol le montre : il s'agit moins d 'un discours sur le sexe que d'une multi­plicité de discours produits par toute une série d ' appareillage s fonctionnant dans des institu­tion s différentes . Le M oyen Age avait organisé autour du thème d e la chair et de la pratique de la pénitence un discours assez fortement uni­taire. Au cours d e s . siècles récents , cette relative unité a été décomposée, dispersée, démultipliée en une explo sion de discursivités distinctes, qui ont pris forme d an s la démographie, la biologie, la médecine, l a p sychiatrie, l a p sychologie, la mo­rale, la pédago gie , la critique politique. Mieux : le lien solide qui attach ait l'une à l'autre la th éo­logie morale d e l a concupiscence et l'obligation de l 'aveu (le discours théorique sur le sexe et sa for-
  • 44. L 'hypothèse répressive 4 7 mulation e n première personne), c e lien a été sinon rompu, du moins détendu et diversifié : entre l'obj ectivation du sexe dans des discours ration­nels, et le mouvement p ar lequel chacun est mis à la tâche de raconter son propre sexe, il s'est pro­duit depuis le XVIIIe siècle, toute une série de ten­sions, d e conflits, d'efforts d'ajustement, de ten­tatives de retranscription. Ce n'est donc pas simplement en termes d'extension continue qu 'il faut parler de cette croissance discursive ; on doit y voir p lutôt une dispersion des foyers d'où- se tiennent ces discours, une diversification de leurs formes et le déploiement complexe du réseau qui les relie. Plutôt que le souci uniforme de cacher le sexe, plutôt qu'une pudibonderie générale du langage, ce qui marque nos trois derniers siècles, c'est la variété, c'est la large dispersion des appareils qu'on a inventés pour en parler, pour en faire p arler, pour obtenir qu'il parle de l ui­même, pour écouter, enregistrer, transcrire et redi stribuer ce qui s'en dit. Autour du sexe, toute une trame de mises en discours variées, spéci­fiques et coercitive s : une censure massive, depuis les décences verbales imposées par l'âge clas sique? I l s' agit plutôt d 'une incitation réglée et polymorphe aux discours. On objectera sans doute que si, pour parler du sexe, il a fallu tant de stimulations et tant d e mécanismes contraignants, c'est b i e n que régnait, de façon globale, un certain interdit fondamen­tal ; seules des néces sités précises - urgences économiques, utilités politiques - ont pu lever cet interdit et ouvrir au discours sur le sexe
  • 45. 4 8 La volonté de savoir quelque s accè s, mais touj ours limités et soigneu­sement codés; tant p arler du sexe, aménager tant de dispositifs insistants pour en faire p arler, mais sous de s conditions strictes , cela ne prouve-t-il qu 'il est sous secret et qu'on cherche surtout à l'y maintenir encore ? M ai s il faudrait interroger ju stement ce thème si fréquent que le sexe est hors discours et que seule la levée d'un obstacle, la rupture d'un secret peut ouvrir le chemin qui mène ju squ'à lui. C e thème ne fait-il pas partie de l'injonction par laquelle on suscite le discours? N ' est-ce pas pour inciter à en p arler, et à toujours recommencer à en p arler, qu'on le fait miroiter, à la limite extérieure de tout discours actuel, comme le secret qu'il est indispensable de débus­quer une chose abusivement réduite au mu­tisme, et qu'il e st à la foi s difficile et nécessaire, dangereux et précieux de dire? Il n e faut pas oublier que la p astorale chrétienne, en faisant du sexe ce qui , p ar excellence, devait être avoué, l'a toujours présenté comme l'inquiétante énigme : non pas ce qui se montre obstinément, mais ce qui se cache p artout, l'insidieuse présence à la­quelle on risque de rester sourd tant elle parle d'une voix basse et souvent déguisée. Le secret du sexe n'est sans doute pas la réalité fonda­mentale p ar rapport à laquelle se situent toutes les incitations à en p arler - soit qu'elles essaient de le briser , soit que de façon obscure elles le recondui sent p ar la manière même dont elles p arlent. Il s 'agit plutôt d'un thème qui fait partie d e la mécaniqu e même de ces incitation s : une manière de d onner forme à l'exigence d'en parler,
  • 46. L 'hypothèse répressive 49 une fable indispensable à l'économie indéfini­ment proliférante du discours sur le sexe. Ce qui est propre aux sociétés modernes, ce n'est pas qu'elles aient voué le sexe à rester dans l'ombre, c'est qu'elles se soient vouées à en parler tou­jours, en le faisant valoir comme le secret.
  • 47. 2 L ' I M P L A N T A T I O N P E R V E R S E Objection pos sible : cette prolifération des discours, on aurait tort d'y voir un simple phéno­mène quantitatif, quelque chose comme une pure croi ssance , comme si était indifférent ce qu'on y dit, comme si le fait qu'on en p arle était en soi plus important que les forme s d'impératifs qu'on lui imp o se en en parlant. Car cette mise en dis­cours du sexe n ' e st elle pas ordonnée à la tâche de chasser de la ré alité les forme s de sexua­lité qui n e sont p as soumises à l'économie stricte de la reproduction : dire non aux activités infé­condes, bannir les plaisirs d'à côté, réduire ou exclure les pratiques qui n' ont pas p our fin la génération? A travers tant de discours, on a multiplié les condamnations judiciaires des petites perversions ; on a annexé l'irrégularité sexuelle à la maladie mentale ; de l'enfance à la vieillesse, on a défini une norme du développement sexuel et caractéri sé ave c soin toute s les déviances pos­sibl e s ; on a organisé des contrôles pédagogiques et des cures médicales ; autour des moindres fan­taisie s , l e s morali ste s, mai s aussi et surtout les
  • 48. L 'hypothèse répressive 5 1 médecins ont rameuté tout l e vocabulaire empha­tique d e l'abomination : n'e st-ce pas autant de moyens mis e n oeuvre pour résorber, au profit d'une sexu alité génitalement centrée, tant de plaisirs sans fruit? Toute cette attention b avarde dont nous faisons tap age autour de la sexualité, depuis deux ou troi s siècle s, n'est-elle pas ordon­née à un souci élémentaire : assurer le peuplement, reproduire la force du travail, reconduire la forme des rapports sociaux ; bref aménager une sexua­lité é c o n o m i q u ement utile e t p o l i tiquem e n t conservatrice? Je ne sai s p as encore si tel est finalement l'ob­jectif. M ai s ce n'est point par réduction en tout cas qu'on a cherché à l'atteindre. Le XIXe siècle et le nôtre ont été plutôt l'âge de l a multiplication : une dispersion des sexualités, un renforcement de leurs forme s disparates, une implantation mul­tiple des « perversions ». Notre époque a été ini­tiatrice d'hétérogénéités s exuelle s . Jusqu'à la fin d u XVIIIe siècle, trois grands codes explicites en dehors des régularités coutumières et des contraintes d'opinion régissaient les pra­tiques s exuell e s : droit canonique, p astorale chré­tienne et loi civile. Ils fixaient, chacun à leur manière, le partage du licite et de l 'illicite. Or ils étaient tou s centré s sur les relations matrimo­niales : le devoir conjugal , la cap acité à le rem­plir, la manière dont on l'observait, les exigences et les violences dont on l' accomp agnait, l e s caresses inutiles ou indues auxquelles il servait de prétexte, sa fécondité ou la m anière dont on s'y pren ait pour le rendre stérile, les moments
  • 49. 5 2 La volonté de savoir où on le demandait (périodes dangereuses de la grossesse et de l'allaitement, temps défendu du carême ou des abstinences), sa fréquence et sa rareté -Ƹ c'était cela surtout qui était saturé de prescriptions. Le sexe des conjoints était obsédé de règles et de recommandations. La rela­tion de mariage était le foyer le plus intense des contraintes ; c'était d'elle qu'on parlait surtout; plus que toute autre, elle avait à s'avouer dans le détail. Elle était sous surveillance maj eure : était­elle en défaut, elle avait à se montrer et à se démontrer devant témoin. Le « reste » demeurait beaucoup plus confus : qu'on songe à l'incertitude du statut de la « sodomie » , ou à l'indifférence devant la sexualité des enfants. En outreÞ ces différents codes ne faisaient pas de partage net entre les infractions aux règles des alliances et les déviations par rapport à la géni­talité. Rompre les lois du mariage ou chercher des plaisirs étranges valait de toute façon condamna­tion . D ans la liste des péchés graves, séparés seulement par leur importance, fi guraient le stupre (relations hors mariage), l'adultère, le rapt, l'inceste spirituel ou charnel, mais aussi la sodomie, ou la « caresse » réciproque. Quant aux tribunaux, ils pouvaient condamner aussi bien l'homosexualité que l'infidélité, le mariage sans le consentement des parents ou la bestialité. Dans l'ordre civil comme d ans l'ordre religieux, ce qui était pris en compte, c'était un illégalisme d'en­semble. Sans doute la « contre-nature » y était­elle marquée d'une abomination particulière. M ais elle n'était perçue que comme une forme
  • 50. L 'hypothèse répressive 5 3 extrême d u ft contre l a loi Il ; elle enfreignait, elle aussi , des décrets - des décrets aus si sacrés que ceux du mariage et qui avaient été établis pour régir l'ordre des choses et le plan des être s. Les prohibitions portant sur le sexe étaient fonda­mentalement de nature juridique. La « nature Il sur laquelle il arrivait qu'on les appuie était encore une sorte de droit. Longtemp s les herma­phrodites furent des criminels, o u des rejetons du crime, puisque leur disposition anatomique, leur être même embrouillait la loi qui distinguait les sexes et prescrivait leur conjonction. A ce système centré sur l'alliance légitime, l'explosion d iscursive du XVIIIe et du XIXe siècle a fait subir deux modifications. D'abord un mou­vement centrifuge par rapport à la monogamie hétérosexuelle. B ien sûr, le champ des pratiques et des plaisirs continue à lui être référé comme à sa règle interne. Mais on en p arle de moins en moins, en tout cas avec une sobriété croissante . On renonce à l a traquer dans ses secrets ; on ne lui demande plus de se formuler au jour le jour. Le couple légitime, avec sa sexualité régulière, a droit à plus de discrétion. I l tend à fonctionner comme une norme, plus rigoureuse peut-être , mai s plus silencieuse. E n revanche ce qu'on interroge, c'est la sexualité des enfants, c'est celle des fou s et des criminel s ; c'est le plaisir de ceux qui n'aiment pas l'autre sexe ; ce sont les rêveries, les obses­sions, les petites manies ou les grandes rages. A toutes ces figures, à peine aperçues autrefois, de s'avancer m aintenant pour prendre l a parole et faire l ' aveu difficile de ce qu'elles sont. On ne les
  • 51. 54 La volo n té d e savoir condamne , sans doute, pas moins. M ais on les écoute ; e t s'il arrive qu'on interroge à nouveau la sexualité régulière, c'est, par un mouvement de reflux, à p artir de ces sexualité s périphérique s . De là l 'extraction , dans le champ de la sexua­lité , d'une dimension spécifique de l a Cl contre nature Par rapport aux autres formes condam­nées (et qui le sont de moins en moins), comme l'adultère ou le rapt, elles prennent leur autono­mie : épouser une proche parente ou pratiquer l a sodomie, séduire u n e religieuse o u exercer le sadisme, tromper sa femme ou violer des cad avres deviennent des choses es sentiellement différentes. Le domaine couvert par le sixième commande­ment commence à se dissocier. Se défait aussi, d ans l'ordre civil , la catégorie confuse de la Il débauche Il qui avait été pendant plu s d'un siècle une des raisons les plus fréquentes du ren­fermement administratif. De ses débris surgi ssent d'une p art les infractions à l a législation (ou à la morale) du mariage et de la famille, et de l ' autre les atteintes à la régularité d'un fonctionnement naturel ( atteinte s que la loi, d'ailleurs, peut bien sanctionner) . On a peut-être là, parmi d'autres , u n e raison d e c e prestige d e Don Juan q u e trois siècles n 'ont p as éteint. Sous le grand infracteur des règles de l'alliance - voleur de femmes, séducteur des vierge s, honte des familles et insulte aux m aris et aux p ères - perce un autre person­nage : celui qui est traversé, en dépit de lui-même, p ar la sombre folie du sexe . Sous le libertin, le p ervers. Il rompt délibérément la loi, m ais en même temp s q uelque chose comme une nature
  • 52. L 'hypothèse répressive 5 5 déroutée l 'emporte loin d e toute nature ; s a mort, c'est le moment où le retour surnaturel de l'of­fense et de la vindicte croise la fuite dans la contre-n ature . Les deux grands systèmes d e règles que l'Occi dent tour à tour a conçus pour régir le sexe - la loi d e l'alliance et l'ordre des d ésirs -, l'exi stence d e Don J u an, surgie à leur frontière commune , les renverse tou s d e u x . Lais­so n s les p sychanaly stes s'interroger pour savoir s'il était homosexuel, narcissique ou impuissant. Non san s lenteur et équivoque, lois naturell e s de l a matrimonialité et règl e s immanentes de la sexualité commencent à s'inscrire sur deux registre s distincts . Un mon d e de la perversion se dessine, qui est sécant par rapport à celui de l'in­fraction légale ou morale, mais n'en est pas sim­plement une variété . Tout u n petit peuple naît, différent, mal gré quelques cousinage s , de s anciens libertins. De la fin du XVIIIe siècle jusqu'au nôtre, ils courent d an s les interstices de la société, pour­suivis mai s p as touj ours par les lois, enfermés souvent mais pas toujours dans les prison s , malades peut-être, m a i s sc andaleu ses, dange­reuses victime s , proies d 'un mal étrange qui porte aussi le nom de vice et parfois de délit. Enfants trop éveillés , fillette s précoce s, collégiens ambi­gu s , domestiques et éducateurs douteux, m ari s cruels ou m aniaques, collectionneurs solitaire s , promeneurs aux impulsions étranges : i l s hantent les conseils de di scipline, les maison s de redresse­ment, les colonies pénitenti aires, les tribunaux e t les asiles ; ils porten t c h e z les médecin s leur infa­mie et leur maladie chez les j u ges. C'est l'innom-
  • 53. 56 La volonté de savoir brable famille des pervers qui voisinent avec les délinquants et s'apparentent aux fous. Ils ont porté successivement au cours du siècle la marque de la ft folie morale )) , de la « névrose génitale )), de l' « aberration du sens génésique )), de la dégé­nérescence )), ou du « déséquilibre psychique » . Que signifie l'apparition d e toutes ces sexua­lités périphériques? Le fait qu'elles puissent appa­raître en plein jour est-il signe que la règle se desserre? Ou le fait qu'on y porte tant d'attention prouve-t-il un régime plu s sévère et le souci de prendre sur elles un exact contrôle? En termes de répression, les choses sont ambiguës. Indulgence si on songe que la sévérité des codes à propos des délits sexuels s'est considérablement atténuée au XIXe siêcle ; et que lajustice souvent s'est dessaisie elle-même au profit de la médecine. Mais ruse supplémentaire de la sévérité si on pense à toutes les instances de contrôle et à tous les mécanismes de surveillance mis en place par la pédagogie ou la thérapeutique. Il se peut bien que l'interven­tion de l'Église d ans la sexualité conjugale et son refus des « fraudes Il à la procréation aient perdu depuis 2 00 ans beaucoup de leur insistance. Mai s l a médecine, elle, est entrée e n force dans les plai­sirs du couple : ell e a inventé toute une pathologie organique, fonctionnelle ou mentale, qui naîtrait des pratique s sexuelles « incomplètes Il ; elle a classé avec soin toutes les formes de plaisirs annexes ; elle le s a intégrés au ft développement Il et aux « perturbations )) de l'instinct; elle en a entrepris la gestion. L'important n'est peut-être pas dans le niveau
  • 54. L 'hypothèse répressive 5 7 de l'indulgence ou l a quantité d e répres sion ; mais dans la forme de pouvoir qui s'exerce. S'agit il , quand o n nomme, comme pour l a faire lever, toute cette végétation de sexualités disparates, de les exclure du réel? Il semble bien que la fonc­tion du pouvoir qui s'exerce là ne soit pas celle de l'interdit. Et qu'il se soit agi de quatre opéra­tions bien différentes de l a simple prohibition . 1 . Soient l e s vieilles prohibition s d'alliances consanguines ( aussi nombreuses, aussi complexes qu'elles soient) ou la condamnation de l'adultère, avec son inévitable fréquence ; soient d'autre part les contrôles récents par lesquels on a investi depuis le XIXe siècle la sexualité des enfants et pourchassé leurs ft habitudes solitaires » . Il est évident qu'il ne s'agit pas du même mécanisme de pouvoir. Non seulement parce qu'il s'agit ici de médecine, et l à de loi ; ici de dressage, là de péna­lité ; mai s aus si parce que la tactique mise en oeuvre n'est pas la même. En apparence, il s'agit bien dan s les deux cas d'une tâche d'élimination toujours vouée à l'échec et contrainte toujours de recommencer. M ais l'interdit des incestes » vise son objectif par une diminution asymptotique de ce qu'il condamne ; le contrôle de la sexu alité enfantine le vi se par une diffusion simultanée de son propre pouvoir et de l'objet sur lequel il l'exerce. Il procède selon une double croissance prolongée à l'infini . Les pédagogu e s et les méde­cins ont bien combattu l'onanisme des enfants comme une épidémie qu'on voudrait éteindre. En fait, tout au long de cette camp agne séculaire, qui a mobilisé le monde adulte autour du sexe des
  • 55. 58 La volonté de savoir enfants, il s'est agi de prendre appui sur ces plai­sirs ténus, de les constituer comme secrets (c'est­à- dire de les contraindre à se cacher pour se per­mettre de les découvrir), d 'en remonter le fil, de les suivre des o rigines aux effets, de traquer tout ce qui pourrait les ind uire ou seulement le஻ per­mettre ; partout où ils risquaient de se manifester, on a in stallé des dispositifs de surveillance, établi des pièges pour contraindre aux aveux, imposé des discours,intarissables et correctifs ; on a alerté les p arents et les éducateurs, on a semé chez eux le soupçon que tous les enfants étaient coup ables, et la peur d'être eux mêmes coup ables s'ils ne les soupçonnaient pas assez ; on les a tenu s en éveil devant ce d anger récurrent; on leur a prescrit leur conduite et recodé leur pédagogie ; sur l'espace familial, on a ancré les prises de tout un régime médico-sexuel. Le (( vice » de l'enfant, ce n'est pas tellement un ennemi qu'un support ; on peut bien le désign er comme le m al à supprimer ; l'échec néces­saire, l'extrême acharnement à une tâche as sez vaine font soupçonner qu'on lui demande de per­sister, de proliférer aux limites du visible et de l'invisible, plutôt que de disparaître pour tou­jours. Tout au long de cet appui, le pouvoir avance, multiplie ses relais et ses effets, cepen­dant que sa cible s'étend, se subdivise et se rami­fie, s'enfonçan t dans le réel du même pas que lui . I l s'agit en app arence d'un dispo sitif de b arrage ; en fait, on a aménagé, tout autour de l'enfant, des lignes de pénétration indéfinie . 2 . Cette chasse n ouvelle aux sexualité s péri­phériques entraîne une incorporation des perver-
  • 56. L 'hypothèse répressive 5 9 sions et une spécification nouvelle des individus. La sodomie - celle d e s anciens droits civil ou canonique - était un typ e d'actes interdits ; leur auteur n 'en était que l e sujet j uridique. L'homo­sexuel du XIXe siècle est d evenu un personnage : un p assé, une histoire et une enfance, un carac­tère, une forme de vie ; une morphologie au ssi, avec une anatomie indiscrète et peut être une phy­siologie mystérieuse. Rien de ce qu'il est au total n'échappe à sa sexualité . Partout en lui, elle est présente : sous j acente à toutes ses conduites parce qu'elle en est le principe insidieux et indéfi­niment actif; inscrite sans pudeur sur son visage et sur son corps p arce qu'elle e st un secret qui se trahit toujours . Elle lui est consub stantielle, moins comme un péché d 'h abitude que comme une nature singulière . Il ne faut pas oublier que la catégo­rie p sychologique, p sychiatrique, médicale de l'homo sexu alité s'est constituée du j our où on l'a caractérisée - le fameux article de Westphal en 1 8 7 0, sur les (1 sensations sexu elles contraires )) peut valoir comme d ate de naissance 1 - moins par un typ e de relations sexuelles que par une cer­taine qu alité de la sen sibilité sexuelle, une cer­taine manière d 'intervertir en soi-même le mas­culin et le féminin. L'homosexualité est apparue comme une des figures de la sexualité lorsqu'elle a été rab attue de la pratique d e la sodomie sur une sorte d'androgynie intérieure, un hermaphro­disme de l'âme. Le sodomite était un relap s, l 'homo sexuel est mainte n ant une espèce. 1. WestphaJ, A rch iv für Neuro[o9ie, 1 8 7 0 .
  • 57. 60 La volonté de savoir Comme sont e spèces tous ces petits pervers que les psychiatre s du XlXe siècle entomologisent en leur donn ant d'étranges noms de b aptême : il y a les exhibitionniste s de Lasègue, les fétichistes de B inet, les zoophiles et zooéraste s de Krafft-Ebing, les auto mono sexu alistes de Rohleder ; il y aura les mixoscopophiles, les gynécomaste s, les pres­byophiles, le s invertis sexoesthétiques et les femmes dysp areunistes. Ces beaux noms d'héré­sies renvoient à une nature qui s'oublierait assez pour é chapper à la loi, m ais se souviendrait assez d 'elle-même pour continuer à produire encore des espèce s , même là o ù il n'y a plus d'ordre. La méca­nique du pouvoir qui pourchasse tout ce dispa­rate ne prétend l e supprimer qu'en lui donnant une réalité an alytique, visible et permanente : elle l'enfonce dan s les corps, elle le glisse sous les conduites, elle en fait un principe de classement et d'intelligibilité, elle le constitue comme rai son d'être et ordre n aturel du désordre . Exclusion de ces mille sexualités aberrante s? Non pas, mais spécifi cation, solidifi cation régionale de chacune d'elles . Il s'agit, en les disséminant, de les par­semer dans le réel et de les incorporer à l'indi­vidu . 3 . Plus que les vieux interdits, cette forme de pouvoir demande pour s'exercer des présences constantes, attentives, curieuses aussi ; elle sup­pose des proximités ; elle procède par examens et observations insistantes ; elle requiert un échange de discours, à travers des questio஼s qui extorquent des aveux, et des confi dences qui déb ordent les interrogations. Elle implique une
  • 58. L 'hypothèse répressive 6 1 ap proche physique e t un j eu d e sen s ati o n s inten ses. De cela, la médicalisation d e l'insolite sexuel est à la fois l'effet et l'instrument. Enga­gées dan s le corps, devenues caractère profond des individu s , les biz arreries du sexe relèvent d'une technologie de la s anté et du pathologique. Et inversement dès lors qu'elle est chose médicale ou médicalis able, c'est comme lésion, dysfonc­tionnement ou symptôme qu'il faut aller la sur­prendre dans le fond de l'organisme ou sur la sur­face de l a peau ou parmi tous les signes du comportement. Le pouvoir qui, ainsi, prend en charge la sexu alité, se met en devoir de frôler les corps ; il les caresse des yeux ; il en intensifie des régions ; il électrise des surfaces ; il dramatise des moments troubles. Il prend à bras-le-corp s le corps sexuel. Accroissement des efficacités sans doute et extension du domaine contrôlé. M ais aussi sensualisation du pouvoir et bénéfice de plaisir. Ce qui produit un double effet : une impul­sion est donnée au pouvoir par son exercice même ; un émoi récompense le contrôle qui surveille et le porte plu s loin ; l'intensité de l'aveu relance la curiosité du questionnaire ; le plaisir découvert reflue vers le pouvoir qui le cerne. Mais tant de questions pressantes singularisent, chez celui qui doit répondre, les plaisirs qu'il éprouve ; le regard les fixe, l'attention les isole et les anime . Le pouvoir fonctionne comme un mécanisme d'ap­pel, il attire, il extrait ces étrangetés sur lesquelles il veille. Le plaisir diffuse sur le pouvoir qui le traque ; le pouvoir ancre le plaisir qu'il vient de débusquer. L'examen médical, l'investigation psy-
  • 59. 6 2 La volonté de savoir chiatriqu e , le rapport péd agogique, les contrôle s famili aux p euvent bien avoir pour objectif global et app are n t de dire non à toutes les sexu alité s errante s ou improductive s ; de fait ils fonctionnent comme d e s mécanismes à double imp ulsion : plaisir e t pouvoir. Plaisir d'exercer un pouvoir qui que stionn e , surveille , guette, épie, fouille , palp e , met au j our ; e t d e l ' autre côté, plaisir qui s'allume d ' avoir à échapper à ce pouvoir, à l e fu ir, à le tromper ou à le travestir. Pouvoir q u i se laisse envahir par le plaisir q u ' i l pourch asse ; et en face d e lui, pouvoir s ' affirmant dans le plaisir de se montrer, d e scandaliser, ou d e résister. Cap­tation et séduction ; affrontement et renforcement réciproque : les p arents et les enfants, l ' adulte et l'adole scent, l'éducateur et les élèves , les méde­cins et le s malades, le p sychi atre avec son hysté­rique et ses pervers n 'ont p as cessé de jouer ce j eu depui s le XIXe siècle . Ces appels, ces esquive s , ces incitation s circulaire s o n t aménagé autour des sexes et des corp s , non pas d e s frontières à n e pas franchir, m ai s les spirales perpétuelles du pou­voir et du plai sir. 4. De là ces dispositifs de saturation sexuelle si c aractéri stiques d e l'espace et des r஽te s sociaux du XIXe siècle . On dit souvent que la société moderne a tenté d e réduire l a sexu alité au couple au couple hétéro sexuel et autant que possible légitime . On pourrait dire aussi bien qu'il a sinon inventé, du moins soigneusement aménagé et fait proliférer le s groupes à éléments multiple s et à sexualité circulante : une distribution de points de pouvoir, hiérarchisés ou affronté s ; des plaisirs
  • 60. L 'hypothèse répressive 6 3 ft poursuivis )) - c'est':"à-dire à l a fois désirés et pourchassés ; des sexualités parcellaires tolérées ou encouragées; des proximités qui se d onnent comme procédés de surveillance, et qui fonc­tionnent comme des mécanismes d'intensification ; de s contacts inducteurs . Ainsi en est-il de l a famille, ou plutôt d e la m aisonnée, avec p arents, enfants et dans certains cas domestiques. La famille du XIXe siècle est-elle bien une cellule monogamique et conjugale? Peut-être dans une certaine mesure. Mais elle est aussi un réseau d e plaisirs-pouvoirs articulés selon d e s points mul­tiples et avec des relations transformables. La séparation des adultes e t des enfants, la polarité établie entre la chambre des parents et celle des enfants (elle est devenue canonique au cours du siècle quand on a entrepris de con struire des loge­ments populaires), la ségrégation relative des garçons et des filles, les consignes strictes de soins à donner aux nourrissons (allaitement m a­ternel, hygiène), l'attention éveillée sur la sexua­lité infantile, les dangers supposés de la mastur­bation, l'importance accordée à la puberté, les méthodes d e surveillance suggérées aux p arents, les exhortations, les secrets et les peurs, l a pré­sence, à la fois valorisée et redoutée, des domes­tiques, tout cela fait de la famille, même ramenée à ses plus petites dimensions, un réseau complexe, saturé de sexualités multiples, fragmentaires et mobiles. Les réduire à la relation conjugale, quitte à projeter celle-ci, sous forme de désir interdit, sur les enfants, ne peut rendre compte de ce dis­positif qui e st, par rapport à ces sexualités, moins
  • 61. 64 La volonté de savoir principe d'inhibition que mécanisme incitateur et multiplicateur. Le s institutions scolaires ou p sy­chiatriques, avec leur population nombreuse, leur hiérarchie, leurs aménagements spatiaux, leur sys tème de s urveillance, con stituent, à côté de la famille , une autre façon d e di stribuer le jeu d e s po uvoirs et des plaisirs ; m ais elles des­sine nt, elles aussi. des régions de haute satu­ration sexuelle , avec des e spaces ou des rites pri­vilégiés comme la salle de classe, le dortoir, la vi site ou la con sultation . Les formes d 'une sexu a­lité non conju gale, n on hétérosexuelle, non mono­game y sont appelées et installées. La s ociété « b ourgeoise du XIXe siècle, la nôtre encore san s d o ute , est une société de la perversion éclatante et éclatée. Et ceci non point sur le mode d e l'hypocrisie, c ar rien n'a été plus manifeste et prolixe , plus manifestement pris en charge p ar les discours et l e s institution s . Non point p arce que, pour avoir voulu dresser contre la sexu alité un barrage trop rigoureux ou trop général, elle aurait malgré elle donné lieu à tout un bourgeon­nement pervers et à une longue pathologie de l'in stinct sexuel. Il s'agit plutôt du type d e pou­voir qu'elle a fait fonctionner sur l e corps et sur le sex e . Ce pouvoir ju stement n'a ni la forme de la loi ni les effets d e l'i nterdit. Il procède au contraire par démultiplication des sexualités singulière s . Il ne fixe pas d e frontières à la sexualité ; il en pro­longe les formes diverses, en les poursuivant selon des lignes de pénétration indéfinie. Il ne l'exclut pas , il l'inclut d an s le corp s comme mode de spé­cifcation d e s individus. Il ne cherche p as à l'es-
  • 62. L 'hypothèse répressive 6 5 quiver ; i l attirp. ses variétés p ar des spirales où plai sir et pouvoir se renforcent ; il n'établit p as de b arrage ; il aménage des lieux de saturation maximale. Il produit et fixe le disparate sexuel. La société moderne est perverse, non point en dépit de son puritanisme ou comme par le contre­coup de son hypocrisie ; elle est perverse réelle­ment et directement. Réellement. Les sexualités multiples - celles qui app araissent avec les âges (sexualités du nourri sson ou de l 'enfant) , celles qui se fixent dans des goûts ou des pratiques (sexu alité de l 'in­verti, du gérontophile, du fétichiste . . . ), celles qui investissent de façon diffuse des relations (sexua­lité du rapport médecin-malade, pédagogue­élève , p sychiatre fou), celles qui h antent les espace s (sexu alité du foyer, de l'école , de la pri­son) - toutes forment le corrélat de procédures précis e s de pouvoir. Il ne faut pas imaginer que toutes ces choses jusque là tolérées ont attiré l'attention et reçu une qualifi cation péjorative, lorsqu'on a voulu donner un rôle régulateur au seul type de sexualité susceptible de reproduire la force de travail et la forme de la famille. Ces comportements polymorphes ont été réellement extraits du corp s des hommes et de leurs plaisir s ; o u plutôt i l s ont été solidifiés en eux ; ils ont été, par de multiples dispositifs de pouvoir appelés, mis au jour, isolés, intensifiés, incorporés. La croissance des perversion s n'est pas un thème moralisateur qui aurait ob sédé les e sprits scrupu­leux d e s victoriens. C'est le produit réel de l'inter­férence d 'un type de pouvoir sur l e s corp s et leurs
  • 63. 6 6 L a volonté de savoir plaisirs. Il se peut que l'Occident n'ait pas été capable d'inventer des plaisirs nouveaux, et sans doute n'a-t-il pas découvert de vices inédits. Mais il a défini de nouvelle s règles au jeu des pouvoirs et des plaisirs : le vis age figé des perversions s'y est d essiné. Directement. Cette implantation des perversions multiples n'est p as une moquerie de la sexualité se vengeant d'un pouvoir qui lui imposerait une loi répres sive à l'eKcès. Il ne s 'agit pas non plus de forme s paradoxales de plaisir se retournant vers le pouvoir pour l'investir sous la forme d'un « plai sir à subir D. L'implantation des perver­sions e st un effet instrument : c'est par l'isole­ment, l'inten sification et la consolidation des sexualités périphériques que les relations du pou­voir au sexe et au plaisir se ramifient, se mul­tiplient, arpentent le corps et pénètrent les conduite s . Et sur cette avancée des pouvoirs, se fixent des sexualités disséminées, épinglées à un âge, à un lieu, à un goût, à un type de pra­tiques. Prolifération des sexualités par l'exten­sion du pouvoir ; majoration du pouvoir auquel chacune de ces sexualités régionales donne une surface d'intervention : cet enchaînement, depuis le XIXe siècle surtout, est assuré et relayé par les innombrables profits économiques qui grâce à l'intermédiaire de l a médecine, de la p sychiatrie, de la prostitution, de la pornographie, se sont branchés à la fois sur cette démultiplication ana­lytique du plaisir et cette majoration du pouvoir q ui le contrôle. Plai sir et pouvoir ne s'annulent pas ; ils ne se retournent pas l'un contre l'autre ;
  • 64. L 'hypothèse répressive 6 7 ils s e poursuivent, s e chevauchent e t s e relancent. Ils s'enchaînent selon des mécanismes complexes et positifs d'excitation et d'incitation. Il faut donc sans doute abando nner l'hypothèse que les sociétés indu strielles modernes ont inau­guré sur le sexe un âge de répression accrue . Non seulement on assiste à une explosion visible des sexualités hérétiques. M ais surtout et c'est là le point important - un dispo sitif fort différent de la loi, même s'il s'appuie localement sur des pro­cédures d'interdiction, as sure, p ar un réseau de mécanismes qui s'enchaînent, la prolifération de plaisirs spécifiques et la multiplication de sexu8.­lités disp arates. Aucune société n'aurait été plus pudibonde, dit-on, j amai s les instances de pouvoir n'auraient mis plu s de soin à feindre d'i gnorer ce qu'elles interdisaient, comme si elles ne voulaient avoir avec lui aucun point commun. C'est l'inverse qui apparaît, au moins à un survol général : j amais davantage de centres de pouvoirs ; j amai s p l u s d' attention manifeste et prolixe ; j amais plu s d e contacts et de liens circulaire s ; jam ais plus de foyers o ù s'allument, pour se disséminer plus loin, l'inten sité des plaisirs et l'obstination des pou­vOir s .
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  • 66. I I I Scientia sexualis
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  • 68. Je suppose qu' on m' accorde les deux premiers points ; j 'imagine qu'on accepte de dire que le dis­cours sur le sexe, depuis trois siècles maintenant, a été multiplié plutôt que raréfié ; et que s'il a porté avec lui des interdits et des prohibitions, il a d'une façon plus fondamentale assuré la soli­dification et l'implantation de tout un disparate sexuel. Il n'en demeure pas moins que tout cela semble n'avoir joué essentiellement qu'un rôle de défense. A t ant en p arler, à le découvrir démul­tiplié, cloisonné et spécifié là justement où on l'a inséré, on n e chercherait au fond qu'à masquer le sexe : discours écran, dispersion évitement. Jus­qu'à Freud au moins , le discours sur le sexe - le discours des s avants et des théoriciens - n ' aurait guère cessé d'occulter ce dont il parlait. On pour­rait prendre toutes ces choses dites , précautions méticuleuses et analyses détaillée s pour autant de procédure s destinées à esquiver l'insuppor­table, la trop p érilleuse vérité du sexe. Et le seul fait qu'on ait prétendu en parler du point de vue purifié et neutre d'une science est en lui-
  • 69.
  • 70. Je suppose qu'on m'accorde les deux premiers points ; j 'imagine qu'on accepte de dire que le dis­cours sur le sexe, d epuis trois siècles maintenant, a été multiplié plutôt que raréfié ; et que s'il a porté avec lui des interdits et des prohibitions, il a d'une façon plus fondam entale assuré la soli­dification et l'implantation de tout un disparate sexuel. Il n'en demeure pas moins que tout cela semble n'avoir joué essentiellement qu'un rôle de défense. A tant en parler, à le découvrir démul­tiplié, cloi sonné et spécifié là justement où on l'a inséré, on ne chercherait au fond qu' à masquer le sexe : discours écran, dispersion évitement. Jus­qu'à Freud au moins, le discours sur le sexe - le discours des savants et des théoricien s n'aurait guère cessé d'occulter ce dont il p arlait. On pour­rait prendre toutes ces choses dites, précautions méticuleuses et analyses d étaillées pour autant de procédures destinées à esquiver l'insuppor­table, la trop périlleuse vérité du sexe. Et le seul fait qu'on ait prétendu e n parler du point de vue purifié et neutre d'une science est en lui-
  • 71. 7 2 La volonté de savoIr même significatif. C'était en effet une science faite d'esquive s puisque dan s l'incapacité ou le refus de p arler du sexe lui-même, elle s'est réfé­rée surtout à ses ab erration s , perversion s , biz ar­reries exceptionn elle s, annul ations pathologiques, ex aspérations morbide s . C'était également une science subordnnnée pour l'e ssentiel au x impé­ratifs d 'une morale dont elle a, sous les e spèces d e la norme médicale, réitéré les partage s . Sous prétexte de dire vrai , partout elle allumait des peurs ; elle prêtait aux moindres oscillations de la sexualité une dynastie imaginaire d e maux destinés à se répercuter sur des générations ; elle a affirmé dangereuses pour l a société tout entière les habitudes furtives des timides et les petites manies les plus solitaire s ; au bout des plaisirs insolites, elle n'a placé rien moins que la mort : celle des individus, celle des génération s , celle d e l'espèce . Elle s'est liée ainsi à une pratique médicale insistante et indiscrète , volubile à procl amer ses dégoûts , prompte à courir au secours de la loi et de l'opinion, p l u s servile à l'égard des puissances d 'ordre que docile à l'é gard des exigences du vrai . Involontairement naïve d ans les cas les meilleurs, et d an s les plus fréquents, volo ntaire­ment mensongère, complice de ce qu'elle dénon­çait, hautaine et frôleuse, elle a in stauré toute une poli s sonnerie du morbide, caractéri stique du XIXe siècle finissan t ; des médecins comme G arnier, P ouillet, Ladou cette en ont été, en France , les scribes s ans gloire, et Rollinat le chantre . M ai s , au-delà de c e s plaisirs troubles, elle revendi-