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Mardi 29 mai 2018, 8 h – Hôtel Mercure, Tours
La réception de l’hôtel me réveille en m’indi-
quant que quelqu’un m’attend. Je réalise que je
suis très en retard, prends une douche en cinq
minutes et descends dix minutes plus tard. Je
me confonds en excuses auprès de l’infirmier du
lycée, qui ne semble vraiment pas m’en vouloir,
bien que je n’ose même pas lui dire la simple
vérité. Culpabilité enfantine, quand tu nous
tiens…
Je suis dans sa voiture et je n’ai toujours pas
regardé mon téléphone, pris par la conversation.
C’est pourtant la première chose que je fais au le-
ver quand je suis en déplacement. Je sais que tu
m’envoies toujours un mot dès que tu te réveilles.
Je finis par consulter mon portable quand nous
arrivons à Loches et je m’étonne de ne rien avoir
reçu de toi. Pris par les présentations au lycée, je
Plus vivant que jamais !
90
n’ai pas le temps de m’inquiéter de ton étrange et
bien singulier silence.
Mardi 29 mai 2018, 10 h – Lycée Planiol, Loches
« Il y a comme ça des moments
ou des événements dans une vie
qui laissent une trace ou plutôt une plaie
destinée à ne jamais cicatriser.
On se souvient très exactement de ce que
l’on faisait, où l’on se trouvait au
moment où la nouvelle avait frappé.
La sidération, le silence, puis les sanglots… »
Jocelyne de Pass
Je commence mes interventions devant environ
deux cents de lycéens. Je dois renouveler l’exer-
cice l’après-midi avec des collégiens. En milieu de
matinée, mon portable, que j’ai retourné sur mon
pupitre, vibre. Une fois, deux fois, jusqu’à une di-
zaine de fois. Alors que les questions des lycéens
fusent, je décide de retourner mon téléphone pour
donner un sens à ces vibrations intempestives et
anormales. Je vois immédiatement qu’il s’agit de
messages sur WhatsApp de Philippe Lohéac. Ils
disent : « Christophe a disparu. Rappelle-moi d’ur-
gence ! »
Comment survivre à l’inacceptable ?
91
Alors que les regards des étudiants sont fixés sur
moi, en attente d’une réponse à la dernière ques-
tion dont je n’ai, en réalité, pas saisi un seul mot,
j’annonce que je dois suspendre quelques minutes
notre échange pour passer un coup de fil. Sous les
yeux étonnés de mes jeunes auditeurs, je sors de la
salle et j’appelle Philippe.
Il m’apprend que tu ne t’es pas présenté au sa-
lon des infirmiers où l’ADMD a un stand d’infor-
mation et où tu devais te rendre. De plus, Rosalia,
la stagiaire d’ELCS, t’attend toujours et n’arrive
pas à te joindre. Je suis abasourdi. Tu n’aurais ja-
mais disparu comme cela. Je me rappelle que tu
ne m’as pas envoyé de message ce matin, ce qui
est totalement inhabituel. Ce n’est jamais arrivé
en onze années.
Même si je sais que Philippe et Rosalia t’ont ap-
pelé de nombreuses fois, j’essaie à mon tour de te
joindre. En vain. Je te laisse un message désespé-
ré, te suppliant de me rappeler. Je te redis à quel
point je t’aime.
Ton téléphone ne bascule pas tout de suite sur
ton répondeur, ce qui me laisse espérer que tu peux
être localisé. J’appelle Stéphanie Veneziano, alors
directrice de cabinet à la mairie du xiie
, pour lui
demander si elle peut joindre le commissaire de
l’arrondissement afin de localiser ton téléphone.
Plus vivant que jamais !
92
J’appelle ensuite Jonathan pour qu’il vérifie que
tu n’es ni dans un commissariat parisien, ni dans
un hôpital.
Et, malgré une fébrilité que je n’ai jamais
connue jusqu’à ce jour, je décide d’achever ma ses-
sion matinale devant les lycéens. Je fus forcément
pitoyable, même si l’infirmier et les professeurs
présents n’en laissent rien paraître et vont jusqu’à
me féliciter. Ils savent la cause de mon désarroi et
commencent à compatir de cette situation anor-
male et terriblement angoissante.
Je déjeune, ou plutôt je fais semblant, avec les
professeurs et le proviseur. Peu à peu, les nouvelles
arrivent. Jonathan ne t’a trouvé nulle part et le
commissaire n’a pas plus de nouvelles. Je décide
avec lui qu’il me faut rentrer le plus vite possible
à Paris, je le rejoindrai au commissariat de notre
arrondissement.
L’infirmier comprend qu’il n’est pas possible de
faire la conférence de l’après-midi. J’en suis inca-
pable, ma place est chez nous. Malgré la grève de
la SNCF, nous trouvons un train qui m’amènera
à Paris vers 15 h, ce qui me permettra d’être vers
15 h 30 au commissariat.
Je prends le train à Saint-Pierre-des-Corps.
Entre-temps, j’ai eu Anne Hidalgo au téléphone
qui me propose d’appeler le préfet de police.
Comment survivre à l’inacceptable ?
93
Sur le quai, je prends conscience que le pire
va arriver. T’est arrivé. Je ne sais d’où me vient
cette soudaine certitude, mais tous mes espoirs
s’évanouissent.
Alors que je suis dans le TGV, un commissaire
du Val-de-Marne m’appelle et dit vouloir me voir
immédiatement. Je lui indique que je suis dans un
TGV qui me ramène à Paris et que j’ai rendez-vous
au commissariat du xiie
vers 15 h 30. Immédiate-
ment, il me propose de m’y rejoindre. Bien que
j’en sois déjà persuadé, je lui demande fébrile-
ment s’il s’agit de toi, mon mari, mon amour, et
il acquiesce. Je lui demande si tu es blessé, si tu es
mort. Il ne me répond pas et me dit qu’il me par-
lera tout à l’heure. J’insiste : si tout allait bien, il
me rassurerait. Mais il ne répond toujours rien et
me confirme le rendez-vous au commissariat. J’in-
siste, encore. Comme seule réponse, il se contente
de me dire d’un ton péremptoire qu’il part immé-
diatement du Val-de-Marne pour me rejoindre.
Je suis anéanti : plus aucun doute n’est désor-
mais possible. Si tu n’étais que blessé ou en prison,
il me le dirait, il me rassurerait. Tu es mort, c’est
certain. Je le sens dans mon corps, dans mon âme.
J’en frémis, j’ai des tremblements incontrôlables.
Une crise de larmes m’assaille et la femme as-
sise en face de moi me regarde avec compassion
Plus vivant que jamais !
94
et bienveillance. Elle a sûrement entendu notre
conversation. Elle devine le drame qui me frappe.
Je préviens Philippe qui essaie encore, maladroite-
ment, de me rassurer et me promet de m’attendre
à la gare Montparnasse.
Effectivement, il est là, fidèle, comme depuis
plus de vingt ans. Je suis déjà une ombre. Nous
nous rendons en taxi au commissariat. Je ne suis
déjà plus dans la vie. La vie de bonheur que nous
vivions n’est plus. Je suis au-delà de la vie. En réa-
lité, je ne sais plus où je suis.
Mardi 29 mai 2018, 15 h 30 – Commissariat du
xiie
arrondissement, Paris
À peine descendu du taxi, le commissaire de
police nous accueille à l’entrée. Il est très bien-
veillant. Trop, même. Ça ne peut que confirmer
mes certitudes macabres. Les plantons, devant le
commissariat, ont l’air de connaître la raison de
ma présence.
Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes
le 25 décembre 2018, près de six mois après ta
mort. Après avoir dîné tôt chez Maman, je suis
seul dans notre maison de Béthune. Je ne me sou-
viens pas d’avoir vécu une telle situation un soir
Comment survivre à l’inacceptable ?
95
de Noël. Sur NRJ12, passe le film Ghost3
que je
regarde de nouveau tant la médium Geneviève
Delpech (veuve du chanteur) m’assure que cela
se passe ainsi lorsque nous trépassons. Je te dirai
comment j’ai connu Nine dans les pages suivantes.
Ironie du sort, c’est le dernier film que nous avons
vu ensemble à peine 24 heures avant ta mort.
Toutes les cinq minutes, mes larmes s’écrasent
sur le clavier de mon Mac. Nine m’envoie des tex-
tos, me répète que je dois faire mon deuil, te lais-
ser partir. Je n’y arrive pas. Et ce premier soir de
Noël sans toi, pour la première fois depuis onze
ans…
J’essaie pourtant de me rappeler cette visite au
commissariat en ce jour très spécial de Noël où
l’on est entourés des gens qu’on aime. Je pense
que j’ai oublié l’essentiel. Ce fut trop violent.
Ce que j’écris est totalement imprécis. Philippe,
qui était avec moi, aura sûrement une autre ver-
sion, plus complète et plus exacte. Mais il ne se
sent pas capable de se replonger dans cette journée
cauchemardesque.
3. Ghost est un film américain sorti en 1990. Réalisé par Jerry Zucker,
il est magistralement interprété par le regretté Patrick Swayze, Demi
Moore et Whoopi Goldberg. Sam est assassiné et tente de commu-
niquer avec son amoureuse Molly par l’intermédiaire d’une médium
excentrique, Oda, afin de la protéger de ses assassins.
Plus vivant que jamais !
96
Nous montons dans le bureau du commissaire
où m’attendent au moins trois ou quatre personnes,
je ne sais plus. Le commissaire du xiie
me demande
si je souhaite la présence de Philippe. J’acquiesce.
Sa présence est rassurante, d’autant que Philippe est
aussi assommé et impuissant que moi.
Le commissaire du Val-de-Marne, que j’ai eu
au téléphone, est assis derrière le bureau. Tout
en réserve. Ses hommes, dont j’apprends qu’ils
s’occupent de l’enquête, se tiennent debout à ses
côtés.
Le commissaire va droit au but, sans réelles
précautions. Il sait que je sais. Il m’annonce que
mon mari est mort dans la nuit du 28 au 29 mai à
Saint-Mandé, qu’il était avec un homme avec qui
il a eu des relations sexuelles et qu’il est mort suite
à l’absorption de drogues. Il me parle d’un deu-
xième homme qui serait venu et aurait prévenu les
secours. Il m’indique aussi que la personne chez
qui tu as été retrouvé est en garde à vue.
Je veux juste être sûr que tu n’as pas souffert. Il
m’assure que non.
Il me demande si ses hommes peuvent faire une
perquisition à la maison. J’accepte. Ils nous pro-
posent de nous joindre à eux jusqu’à notre domi-
cile. Le commissaire me salue et me donne son
numéro de téléphone.
Comment survivre à l’inacceptable ?
97
J’ose croire encore que ceci n’est qu’un mauvais
cauchemar. Mais ce n’est pas un rêve. Juste la ter-
rible et cruelle réalité.
Tu es mort.
Mardi 29 mai 2018, 16 h 15 – Chez nous,
Paris xiie
J’arrive chez nous accompagné de Philippe et
des policiers. Dans l’entrée, il y a les documents
de l’ADMD que tu as laissés pour le salon où tu
devais te trouver ce matin dès son ouverture. Une
bouteille de vin blanc ouverte sur la table de la
cuisine, un mégot dans le cendrier que tu as laissé
sur le balcon. Sur la table de la salle de séjour, il
y a ton ordinateur et le sac que je t’ai offert, il y a
trois ou quatre ans, pour Noël.
Les policiers me demandent où sont tes affaires.
Je montre tes tiroirs, le côté de ton lit, ton ordi-
nateur et ton sac. Ils commencent leur perquisi-
tion et me demandent de regarder. Je ne peux pas.
J’en suis incapable. Il faut surtout que j’appelle
ton père, ta sœur et Maman. Tu imagines ce qu’on
m’oblige à faire ? Annoncer ta mort !
Je laisse Philippe avec les inspecteurs et, tel l’au-
tomate que je vais devenir chaque jour un peu
plus, je me rends sur le balcon. Je compose le nu-
Plus vivant que jamais !
98
méro de ton père et je tombe sur un répondeur,
puis j’appelle ta sœur. Je ne sais plus ce que nous
nous sommes dit. Je me rappelle son incréduli-
té. Je lui demande d’appeler ton père. J’ai ensuite
Maman en ligne, elle non plus ne veut pas me
croire. Elle est effondrée. Je lui dis d’appeler des
amis pour ne pas rester seule et lui promets de la
rappeler vite. J’ai enfin ton papa. Il est anéanti.
Comment en serait-il autrement ? Un ange ne de-
vrait jamais mourir.
Je ne sais comment cela s’est passé, mais Anne
Hidalgo et Catherine Baratti-Elbaz, la maire du
xiie
, arrivent quasi en même temps chez nous.
Anne me serre longuement dans ses bras. Des
sanglots nous envahissent. Nous ne parlons pas
durant un long moment. Que dire ? Quels mots
peuvent exprimer notre douleur ? Tous sont vains.
Si inutiles, presque futiles.
Je me rappelle que Catherine me conseille de
prendre Patrick Klugman comme avocat, qu’elles
restent toutes deux à peu près une heure avec nous
et qu’ensuite, je décide d’annoncer ta mort sur
les réseaux sociaux. Je ne veux pas que la rumeur
coure. C’est à moi de l’annoncer, maintenant que
nos familles et nos proches savent que tu nous
as quittés. À 16 h 55, sur Twitter et Facebook,
je publie ce post accompagné d’une magnifique
Comment survivre à l’inacceptable ?
99
photo où tu es dans un taxi qui nous mène à l’aé-
roport pour un nouveau voyage en Thaïlande :
« Mon mari si cher, Christophe Michel-Romero,
est mort subitement. Il était toujours souriant, ai-
mant, au service des autres. Une beauté intérieure
aussi forte que sa beauté extérieure. Je suis incons-
olable. Merci de respecter notre deuil et de penser
fort à cet ange qui rejoint sa maman. »
De manière presque irréelle, la journée se ter-
mine sur une triste promenade en compagnie
de Philippe, de son ami Rémi et de Jonathan.
Promenade qui nous conduit à la brasserie Chez
ma belle mère de notre ami Mika pour dîner. Alors
que je ne bois presque jamais d’alcool, je bois un
Spritz. C’est devenu depuis ma boisson de prédi-
lection…
Alors que je termine ces lignes, ce 25 décembre
2018, sur mon écran de télé, les deux amoureux de
Ghost, Sam et Molly, dansent. Je ne peux m’empê-
cher de me lever et de mimer un slow avec toi, de
me rappeler le dernier que nous avons dansé à la
maison. Je t’imagine m’embrassant dans le cou. Je
sens tes mains, que je trouvais si belles, parcourir
mon dos. Je pleure, mais je suis bien. Je suis fou,
penseraient tant de « gens biens ». Oui, je suis fou
d’amour et de douleur en ce soir de Noël où je me
Plus vivant que jamais !
100
rappelle ce terrible jour de mai. Ce 29 mai 2018.
Le pire jour de ma vie. Du moins, ce qui était en-
core une vraie vie – notre vie.
Mercredi 30 mai 2018 – Conseil régional d’Île-
de-France, Paris
Cette première nuit sans toi, Philippe l’a passée
avec moi, dans notre lit. Il m’a dit plus tard que
dormir de ton côté l’avait traumatisé.
Je me suis bourré de cachets et de somnifères.
Mais malgré cela, je n’ai presque pas dormi. Je
n’ai pas pleuré non plus. Je n’y arrive pas cette
nuit, sans doute du fait des médicaments et de
l’énervement.
La police m’a indiqué que tu allais subir une
autopsie et que l’on ne pouvait pas encore me
dire à quel moment je pourrais te voir, ni quand
on pourrait te rendre un dernier hommage. Que
faire ? Rester chez moi seul ? Impossible.
J’ai la réunion de la commission permanente de
la région Île-de-France à mon agenda. Je décide
de m’y rendre. Valérie Pécresse, la présidente du
Conseil régional, qui m’a gentiment appelé hier
soir, vient m’embrasser affectueusement. Ses mots
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Plus vivant que jamais - Extraits

  • 1. 89 Mardi 29 mai 2018, 8 h – Hôtel Mercure, Tours La réception de l’hôtel me réveille en m’indi- quant que quelqu’un m’attend. Je réalise que je suis très en retard, prends une douche en cinq minutes et descends dix minutes plus tard. Je me confonds en excuses auprès de l’infirmier du lycée, qui ne semble vraiment pas m’en vouloir, bien que je n’ose même pas lui dire la simple vérité. Culpabilité enfantine, quand tu nous tiens… Je suis dans sa voiture et je n’ai toujours pas regardé mon téléphone, pris par la conversation. C’est pourtant la première chose que je fais au le- ver quand je suis en déplacement. Je sais que tu m’envoies toujours un mot dès que tu te réveilles. Je finis par consulter mon portable quand nous arrivons à Loches et je m’étonne de ne rien avoir reçu de toi. Pris par les présentations au lycée, je Plus vivant que jamais ! 90 n’ai pas le temps de m’inquiéter de ton étrange et bien singulier silence. Mardi 29 mai 2018, 10 h – Lycée Planiol, Loches « Il y a comme ça des moments ou des événements dans une vie qui laissent une trace ou plutôt une plaie destinée à ne jamais cicatriser. On se souvient très exactement de ce que l’on faisait, où l’on se trouvait au moment où la nouvelle avait frappé. La sidération, le silence, puis les sanglots… » Jocelyne de Pass Je commence mes interventions devant environ deux cents de lycéens. Je dois renouveler l’exer- cice l’après-midi avec des collégiens. En milieu de matinée, mon portable, que j’ai retourné sur mon pupitre, vibre. Une fois, deux fois, jusqu’à une di- zaine de fois. Alors que les questions des lycéens fusent, je décide de retourner mon téléphone pour donner un sens à ces vibrations intempestives et anormales. Je vois immédiatement qu’il s’agit de messages sur WhatsApp de Philippe Lohéac. Ils disent : « Christophe a disparu. Rappelle-moi d’ur- gence ! »
  • 2. Comment survivre à l’inacceptable ? 91 Alors que les regards des étudiants sont fixés sur moi, en attente d’une réponse à la dernière ques- tion dont je n’ai, en réalité, pas saisi un seul mot, j’annonce que je dois suspendre quelques minutes notre échange pour passer un coup de fil. Sous les yeux étonnés de mes jeunes auditeurs, je sors de la salle et j’appelle Philippe. Il m’apprend que tu ne t’es pas présenté au sa- lon des infirmiers où l’ADMD a un stand d’infor- mation et où tu devais te rendre. De plus, Rosalia, la stagiaire d’ELCS, t’attend toujours et n’arrive pas à te joindre. Je suis abasourdi. Tu n’aurais ja- mais disparu comme cela. Je me rappelle que tu ne m’as pas envoyé de message ce matin, ce qui est totalement inhabituel. Ce n’est jamais arrivé en onze années. Même si je sais que Philippe et Rosalia t’ont ap- pelé de nombreuses fois, j’essaie à mon tour de te joindre. En vain. Je te laisse un message désespé- ré, te suppliant de me rappeler. Je te redis à quel point je t’aime. Ton téléphone ne bascule pas tout de suite sur ton répondeur, ce qui me laisse espérer que tu peux être localisé. J’appelle Stéphanie Veneziano, alors directrice de cabinet à la mairie du xiie , pour lui demander si elle peut joindre le commissaire de l’arrondissement afin de localiser ton téléphone. Plus vivant que jamais ! 92 J’appelle ensuite Jonathan pour qu’il vérifie que tu n’es ni dans un commissariat parisien, ni dans un hôpital. Et, malgré une fébrilité que je n’ai jamais connue jusqu’à ce jour, je décide d’achever ma ses- sion matinale devant les lycéens. Je fus forcément pitoyable, même si l’infirmier et les professeurs présents n’en laissent rien paraître et vont jusqu’à me féliciter. Ils savent la cause de mon désarroi et commencent à compatir de cette situation anor- male et terriblement angoissante. Je déjeune, ou plutôt je fais semblant, avec les professeurs et le proviseur. Peu à peu, les nouvelles arrivent. Jonathan ne t’a trouvé nulle part et le commissaire n’a pas plus de nouvelles. Je décide avec lui qu’il me faut rentrer le plus vite possible à Paris, je le rejoindrai au commissariat de notre arrondissement. L’infirmier comprend qu’il n’est pas possible de faire la conférence de l’après-midi. J’en suis inca- pable, ma place est chez nous. Malgré la grève de la SNCF, nous trouvons un train qui m’amènera à Paris vers 15 h, ce qui me permettra d’être vers 15 h 30 au commissariat. Je prends le train à Saint-Pierre-des-Corps. Entre-temps, j’ai eu Anne Hidalgo au téléphone qui me propose d’appeler le préfet de police.
  • 3. Comment survivre à l’inacceptable ? 93 Sur le quai, je prends conscience que le pire va arriver. T’est arrivé. Je ne sais d’où me vient cette soudaine certitude, mais tous mes espoirs s’évanouissent. Alors que je suis dans le TGV, un commissaire du Val-de-Marne m’appelle et dit vouloir me voir immédiatement. Je lui indique que je suis dans un TGV qui me ramène à Paris et que j’ai rendez-vous au commissariat du xiie vers 15 h 30. Immédiate- ment, il me propose de m’y rejoindre. Bien que j’en sois déjà persuadé, je lui demande fébrile- ment s’il s’agit de toi, mon mari, mon amour, et il acquiesce. Je lui demande si tu es blessé, si tu es mort. Il ne me répond pas et me dit qu’il me par- lera tout à l’heure. J’insiste : si tout allait bien, il me rassurerait. Mais il ne répond toujours rien et me confirme le rendez-vous au commissariat. J’in- siste, encore. Comme seule réponse, il se contente de me dire d’un ton péremptoire qu’il part immé- diatement du Val-de-Marne pour me rejoindre. Je suis anéanti : plus aucun doute n’est désor- mais possible. Si tu n’étais que blessé ou en prison, il me le dirait, il me rassurerait. Tu es mort, c’est certain. Je le sens dans mon corps, dans mon âme. J’en frémis, j’ai des tremblements incontrôlables. Une crise de larmes m’assaille et la femme as- sise en face de moi me regarde avec compassion Plus vivant que jamais ! 94 et bienveillance. Elle a sûrement entendu notre conversation. Elle devine le drame qui me frappe. Je préviens Philippe qui essaie encore, maladroite- ment, de me rassurer et me promet de m’attendre à la gare Montparnasse. Effectivement, il est là, fidèle, comme depuis plus de vingt ans. Je suis déjà une ombre. Nous nous rendons en taxi au commissariat. Je ne suis déjà plus dans la vie. La vie de bonheur que nous vivions n’est plus. Je suis au-delà de la vie. En réa- lité, je ne sais plus où je suis. Mardi 29 mai 2018, 15 h 30 – Commissariat du xiie arrondissement, Paris À peine descendu du taxi, le commissaire de police nous accueille à l’entrée. Il est très bien- veillant. Trop, même. Ça ne peut que confirmer mes certitudes macabres. Les plantons, devant le commissariat, ont l’air de connaître la raison de ma présence. Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes le 25 décembre 2018, près de six mois après ta mort. Après avoir dîné tôt chez Maman, je suis seul dans notre maison de Béthune. Je ne me sou- viens pas d’avoir vécu une telle situation un soir
  • 4. Comment survivre à l’inacceptable ? 95 de Noël. Sur NRJ12, passe le film Ghost3 que je regarde de nouveau tant la médium Geneviève Delpech (veuve du chanteur) m’assure que cela se passe ainsi lorsque nous trépassons. Je te dirai comment j’ai connu Nine dans les pages suivantes. Ironie du sort, c’est le dernier film que nous avons vu ensemble à peine 24 heures avant ta mort. Toutes les cinq minutes, mes larmes s’écrasent sur le clavier de mon Mac. Nine m’envoie des tex- tos, me répète que je dois faire mon deuil, te lais- ser partir. Je n’y arrive pas. Et ce premier soir de Noël sans toi, pour la première fois depuis onze ans… J’essaie pourtant de me rappeler cette visite au commissariat en ce jour très spécial de Noël où l’on est entourés des gens qu’on aime. Je pense que j’ai oublié l’essentiel. Ce fut trop violent. Ce que j’écris est totalement imprécis. Philippe, qui était avec moi, aura sûrement une autre ver- sion, plus complète et plus exacte. Mais il ne se sent pas capable de se replonger dans cette journée cauchemardesque. 3. Ghost est un film américain sorti en 1990. Réalisé par Jerry Zucker, il est magistralement interprété par le regretté Patrick Swayze, Demi Moore et Whoopi Goldberg. Sam est assassiné et tente de commu- niquer avec son amoureuse Molly par l’intermédiaire d’une médium excentrique, Oda, afin de la protéger de ses assassins. Plus vivant que jamais ! 96 Nous montons dans le bureau du commissaire où m’attendent au moins trois ou quatre personnes, je ne sais plus. Le commissaire du xiie me demande si je souhaite la présence de Philippe. J’acquiesce. Sa présence est rassurante, d’autant que Philippe est aussi assommé et impuissant que moi. Le commissaire du Val-de-Marne, que j’ai eu au téléphone, est assis derrière le bureau. Tout en réserve. Ses hommes, dont j’apprends qu’ils s’occupent de l’enquête, se tiennent debout à ses côtés. Le commissaire va droit au but, sans réelles précautions. Il sait que je sais. Il m’annonce que mon mari est mort dans la nuit du 28 au 29 mai à Saint-Mandé, qu’il était avec un homme avec qui il a eu des relations sexuelles et qu’il est mort suite à l’absorption de drogues. Il me parle d’un deu- xième homme qui serait venu et aurait prévenu les secours. Il m’indique aussi que la personne chez qui tu as été retrouvé est en garde à vue. Je veux juste être sûr que tu n’as pas souffert. Il m’assure que non. Il me demande si ses hommes peuvent faire une perquisition à la maison. J’accepte. Ils nous pro- posent de nous joindre à eux jusqu’à notre domi- cile. Le commissaire me salue et me donne son numéro de téléphone.
  • 5. Comment survivre à l’inacceptable ? 97 J’ose croire encore que ceci n’est qu’un mauvais cauchemar. Mais ce n’est pas un rêve. Juste la ter- rible et cruelle réalité. Tu es mort. Mardi 29 mai 2018, 16 h 15 – Chez nous, Paris xiie J’arrive chez nous accompagné de Philippe et des policiers. Dans l’entrée, il y a les documents de l’ADMD que tu as laissés pour le salon où tu devais te trouver ce matin dès son ouverture. Une bouteille de vin blanc ouverte sur la table de la cuisine, un mégot dans le cendrier que tu as laissé sur le balcon. Sur la table de la salle de séjour, il y a ton ordinateur et le sac que je t’ai offert, il y a trois ou quatre ans, pour Noël. Les policiers me demandent où sont tes affaires. Je montre tes tiroirs, le côté de ton lit, ton ordi- nateur et ton sac. Ils commencent leur perquisi- tion et me demandent de regarder. Je ne peux pas. J’en suis incapable. Il faut surtout que j’appelle ton père, ta sœur et Maman. Tu imagines ce qu’on m’oblige à faire ? Annoncer ta mort ! Je laisse Philippe avec les inspecteurs et, tel l’au- tomate que je vais devenir chaque jour un peu plus, je me rends sur le balcon. Je compose le nu- Plus vivant que jamais ! 98 méro de ton père et je tombe sur un répondeur, puis j’appelle ta sœur. Je ne sais plus ce que nous nous sommes dit. Je me rappelle son incréduli- té. Je lui demande d’appeler ton père. J’ai ensuite Maman en ligne, elle non plus ne veut pas me croire. Elle est effondrée. Je lui dis d’appeler des amis pour ne pas rester seule et lui promets de la rappeler vite. J’ai enfin ton papa. Il est anéanti. Comment en serait-il autrement ? Un ange ne de- vrait jamais mourir. Je ne sais comment cela s’est passé, mais Anne Hidalgo et Catherine Baratti-Elbaz, la maire du xiie , arrivent quasi en même temps chez nous. Anne me serre longuement dans ses bras. Des sanglots nous envahissent. Nous ne parlons pas durant un long moment. Que dire ? Quels mots peuvent exprimer notre douleur ? Tous sont vains. Si inutiles, presque futiles. Je me rappelle que Catherine me conseille de prendre Patrick Klugman comme avocat, qu’elles restent toutes deux à peu près une heure avec nous et qu’ensuite, je décide d’annoncer ta mort sur les réseaux sociaux. Je ne veux pas que la rumeur coure. C’est à moi de l’annoncer, maintenant que nos familles et nos proches savent que tu nous as quittés. À 16 h 55, sur Twitter et Facebook, je publie ce post accompagné d’une magnifique
  • 6. Comment survivre à l’inacceptable ? 99 photo où tu es dans un taxi qui nous mène à l’aé- roport pour un nouveau voyage en Thaïlande : « Mon mari si cher, Christophe Michel-Romero, est mort subitement. Il était toujours souriant, ai- mant, au service des autres. Une beauté intérieure aussi forte que sa beauté extérieure. Je suis incons- olable. Merci de respecter notre deuil et de penser fort à cet ange qui rejoint sa maman. » De manière presque irréelle, la journée se ter- mine sur une triste promenade en compagnie de Philippe, de son ami Rémi et de Jonathan. Promenade qui nous conduit à la brasserie Chez ma belle mère de notre ami Mika pour dîner. Alors que je ne bois presque jamais d’alcool, je bois un Spritz. C’est devenu depuis ma boisson de prédi- lection… Alors que je termine ces lignes, ce 25 décembre 2018, sur mon écran de télé, les deux amoureux de Ghost, Sam et Molly, dansent. Je ne peux m’empê- cher de me lever et de mimer un slow avec toi, de me rappeler le dernier que nous avons dansé à la maison. Je t’imagine m’embrassant dans le cou. Je sens tes mains, que je trouvais si belles, parcourir mon dos. Je pleure, mais je suis bien. Je suis fou, penseraient tant de « gens biens ». Oui, je suis fou d’amour et de douleur en ce soir de Noël où je me Plus vivant que jamais ! 100 rappelle ce terrible jour de mai. Ce 29 mai 2018. Le pire jour de ma vie. Du moins, ce qui était en- core une vraie vie – notre vie. Mercredi 30 mai 2018 – Conseil régional d’Île- de-France, Paris Cette première nuit sans toi, Philippe l’a passée avec moi, dans notre lit. Il m’a dit plus tard que dormir de ton côté l’avait traumatisé. Je me suis bourré de cachets et de somnifères. Mais malgré cela, je n’ai presque pas dormi. Je n’ai pas pleuré non plus. Je n’y arrive pas cette nuit, sans doute du fait des médicaments et de l’énervement. La police m’a indiqué que tu allais subir une autopsie et que l’on ne pouvait pas encore me dire à quel moment je pourrais te voir, ni quand on pourrait te rendre un dernier hommage. Que faire ? Rester chez moi seul ? Impossible. J’ai la réunion de la commission permanente de la région Île-de-France à mon agenda. Je décide de m’y rendre. Valérie Pécresse, la présidente du Conseil régional, qui m’a gentiment appelé hier soir, vient m’embrasser affectueusement. Ses mots me touchent. Elle te rend un hommage appuyé en ouvrant la séance et me transmet les condoléances