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"LE CORPS :

     ESTHÉTIQUE
         &
     COSMÉTIQUE"




Conférence de Michel Serres
     de l’Académie française
Discours d'accueil
                     de Michel Serres


             par le Président Alain Grangé Cabane



                      (Assemblée Générale de la
              Fédération des Industries de la Parfumerie)




    aissez-moi d'abord vous dire, Monsieur, quelle fierté est la
L   nôtre de vous recevoir. Laissez-moi, au nom de nos adhérents
et de nos invités réunis si nombreux ce matin, vous exprimer notre
plaisir de vous avoir avec nous.

Car vous êtes ce qu'on appellerait – en cette Occitanie dont nous
sommes l'un et l'autre les enfants – vous êtes, disais-je, "un sacré
phénomène" !

Un personnage tout entier gouverné par la troisième lettre
de l'alphabet, la lettre "C". En effet vous êtes, entre autres :

- un homme de contrastes,
- un homme de carrefours,
- un homme de complexité,
- un homme de culture,
- un homme de clarté.

Un homme de contrastes d'abord.

                                                                       •3•
Bien que natif d'Agen, au cœur le plus terrien de notre Sud Ouest,
      vous ressentez très tôt l'appel de la mer et du large. Faut-il y voir
      l'émerveillement d'un garçon qui, au sortir de la guerre, découvre
      la Bretagne du haut de ses 16 ans ? Ou ce contraste ne serait-il pas
      dans vos gènes, vous le descendant d'une lignée de mariniers-
      paysans ?

      Quoi qu'il en soit, vous entreprenez de solides études scientifiques,
      que sanctionne une brillante admission à l'Ecole Navale.

      Mais comme beaucoup de scientifiques d'alors, vous prenez
      conscience, dans les angoisses et les chaos de cet immédiat
      après-guerre, que la science, telle la langue d'Esope, est la
      meilleure comme la pire des choses. Vous décidez donc de prendre
      un peu de recul, de réfléchir et, pour ce faire, vous obliquez vers la
      littérature et la philosophie, qui vous conduisent à Normale Sup
      (lettres) à 22 ans ! Vous en sortez agrégé de philosophie, à 25 ans.

      Vous retrouverez la mer et la bourlingue, pendant ces deux années
      où vous servez comme officier de marine, aux quatre bouts
      du monde.

      De retour sur la terre ferme, vous entamez à la fois votre carrière
      d'enseignant et votre œuvre de chercheur.

      Vous professez, à Clermont-Ferrand, à Paris, à Vincennes
      (Université dont vous êtes avec Michel Foucault, un des
      fondateurs en 1968), puis aux USA, à Standford notamment.
      Votre œuvre, entrepris en 1968 par une thèse sur Leibniz, lui aussi
      mathématicien et philosophe, s'égrène au fil des ans, avec
      pratiquement un livre chaque année.

      Vous mettez ainsi joliment en pratique cette belle définition que
      vous donnez de l'écriture ; "écrire, avez-vous dit un jour, est

•4•
le dernier des métiers manuels". Et c'est à ce titre que vous
devenez, en 1990, le premier "travailleur manuel" à entrer à
l'Académie Française.

Votre œuvre témoigne, s'il en était besoin, de ce que vous êtes, non
seulement un homme de contrastes, mais aussi un homme de
carrefours, un homme de curiosités. Au fil de ces
35 ouvrages, vous avez traité de tout, ou presque : des sciences,
de l'esthétique, des sens, du savoir, de la communication…
D'un ouvrage à l'autre, votre pensée court et rebondit ; d'un thème
à l'autre, vous tissez le grand œuvre de la complexité et de
la culture.

Car parmi les leçons que vous donnez – à vos étudiants autant
qu'à vos lecteurs –, figure ce souci d'exalter ce que l'aventure
humaine a de fulgurant et d'unique, par sa complexité.
La clé que vous nous proposez pour déchiffrer et dépasser cette
complexité, c'est dans la culture (encore un "C") que vous
suggérez de la trouver.

Et, à cette confusion où mène souvent la complexité, vous
opposez l'antidote de la clarté.

Clarté de la vision. Clarté du raisonnement. Clarté de
l'expression, où vous n'hésitez jamais à convoquer l'humour ou la
poésie. Vous hésitez d'autant moins, que le rocailleux accent
agenais que vous conservez vous autorise à scander vos propos
avec une verve jubilatoire…

C'est pour toutes ces raisons que nous vous avons proposé,
Monsieur, de conclure maintenant notre Assemblée Générale.

Pour toutes ces raisons, plus une dernière, elle aussi commandée
par la lettre "C" : "C" comme "corps".

                                                                       •5•
En effet, la plupart des philosophes s'intéressent à notre âme ou
      à notre esprit. Vous aussi bien sûr. Mais en outre, vous avez de
      longue date voué une part importante de vos recherches au corps
      de l'homme, plus précisément à la manière dont l'humanité, depuis
      ses origines, habite son corps, l'assume ou l'exprime.

      Loin que de tenir ce corps pour quantité contingente ou
      négligeable, vous le considérez comme une donnée de base, qui
      explique largement les merveilles de l'aventure humaine.

      C'est ce point qui nous intéresse particulièrement, nous les
      industriels de la cosmétique (au sens large), nous qui n'existons
      que par le souci que nous avons de protéger, d'embellir et de pren-
      dre soin du corps humain. Nous sommes donc particulièrement
      attentifs à vous entendre sur le thème que nous avons choisi
      ensemble : "Le corps, esthétique et cosmétique".




                                   ◆◆◆




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"LE CORPS :

ESTHÉTIQUE
    &
COSMÉTIQUE"




              •7•
•8•
L'apparence :
                                 ce qu'il y a de plus profond



V  os métiers, vos industries, vos préoccupations et votre
   savoir-faire touchent ce qu’il y a de plus profond chez la
femme et chez l’homme, je veux dire l’apparence.

Vous sculptez le corps, ce corps infiniment plus spirituel qu’on
ne le croit. Le corps est toujours plus que le corps ; tout
changement qui l’affecte bouleverse tout autour de lui,
y compris les choses invisibles.

Or, durant ces dernières décennies, le corps humain changea
sans doute plus qu’il n’évolua pendant plusieurs siècles et
peut-être même quelques millénaires. Vous avez dû dans votre
métier tenir compte de cette révolution profonde et vous la
connaissez sans doute mieux que moi.

Je profiterai donc ce matin du seul avantage que j’aie sur vous
- celui de l’âge - pour vous dire à quel point nous oublions
souvent le corps de nos ancêtres et celui même de nos
prédécesseurs immédiats. Non ! vous ne lavez plus, vous ne
parfumez plus, vous n’ornez plus le même corps que le leur.




                           Médecine d'hier et d'aujourd'hui


E   xemple : partant le matin pour ses consultations, le méde-
    cin de famille emportait jadis dans sa petite sacoche tous
les médicaments efficaces que l’époque d’avant la deuxième

                                                                   •9•
guerre mondiale mettait à sa disposition, huit à dix, pas
         vraiment plus. Or, dès les années 50, une automobile n’aurait
         plus suffi à ce transport. Découverts entre 1936 et 1945,
         les sulfamides et les antibiotiques en usage croissant
         transformèrent en brèves bouffées de fièvre des maladies
         infectieuses jusqu’alors mortelles. Soudain reculèrent les deux
         fléaux qui peuplaient de syphilitiques et de tuberculeux
         la plupart des cabinets médicaux.

         Autre exemple : jusqu’alors assez rare, le souci d’hygiène - mot
         nouveau - se répandit dans des populations qui, habituées aux
         litières des chevaux en ville ou couchées non loin de celles
         des vaches à la campagne, se souciaient peu de propreté. Les
         prescriptions de santé publique imposèrent alors vaccins et
         prévention.

         Plus tard apparurent les psychotropes ; la chimie ensuite sut
         régler la procréation et (comme on dit) libéra la sexualité, en
         particulier celle de nos compagnes ; la chirurgie put suivre une
         imagerie médicale précise ; nous devînmes enfin attentifs à la
         nourriture de nos enfants. Je me souviens du temps où nul ne
         comptait les milliers d’intoxications alimentaires par semaine,
         alors que seulement une dizaine par mois suscite aujourd’hui
         le scandale des médias dans les pays riches.




                                          Soudain la médecine guérit


         B  ref, autour de la seconde guerre mondiale et un peu plus
            tard, la médecine parvint à un triomphe jamais connu : elle
         guérit, elle qui, d’Hippocrate à Semmelweis, n’avait jamais

• 10 •
vraiment réussi à guérir. Subitement efficace, elle bouleversa
notre rapport à la santé, à la souffrance, à la vie, à la mort, bref
sculpta de nouveau notre corps et nous-mêmes, d’autant qu’en
plus la pharmacie et vous-mêmes fournirent un éventail
de plus en plus ouvert et varié de remèdes appropriés et de
cosmétiques.

Jusqu'au milieu du XXe siècle, la fine description des maladies
et le diagnostic lucide l’emportaient de beaucoup sur le
traitement. Le praticien comprenait mieux les pathologies et
même parfois, grâce aux rayons X, voyait de mieux en mieux
les lésions, mais il guérissait rarement. Il le peut aujourd’hui,
au point que le patient exige parfois, sous menace de procès,
le retour à la santé. Jugez du bonheur nouveau du corps de vos
prédécesseurs immédiats. Jadis rare, maintenant fréquent,
le rétablissement devient un droit et la maladie, autrefois
quotidienne, quasi insupportable. Dans l’univers de l’incurable
et de la douleur, le médecin à l’ancienne demeurait un sorcier,
voire un demi-dieu ; dès qu’il se met à sauver, la société le
transforme, ô paradoxe, en responsable pénal.




                                             Habitat et hygiène


L   a bénédiction de l’eau courante et chaude sur l’évier, join-
    te aux clartés de l’électricité que notre début du XXe siècle
chanta comme une fée, transforma notre habitat de deux
manières : moins glacés, les foyers s’équipèrent de toilettes et
de salles de bain. J’avoue qu’avec un double frisson de gel et de
dégoût, mon corps assez ancien se souvient encore d’intérieurs
où, habillés comme dehors - tant le froid y dominait -,

                                                                       • 11 •
les résidents les plus délicats de nos campagnes se lavaient
         seulement aux fêtes carillonnées, les autres attendant le
         mariage. Le rite cérémoniel de la lessive ne revenait qu’avec le
         printemps, car il fallait bien tout l’hiver pour amasser les
         cendres nécessaires à l’opération.

         C'est de la seconde guerre mondiale que l'histoire de la
         médecine date le moment décisif où les praticiens perdirent
         l’habitude d’envoyer systématiquement leurs patients à
         l’hôpital, là où le confort et la propreté l’emportaient de
         beaucoup sur les conditions de vie à la maison. L’amélioration
         de l’habitat fit que par un retournement curieux, elles
         l’emportèrent à leur tour sur les conditions des hospices
         publics, où pointaient déjà quelques maladies iatrogènes ou
         nosocomiales. Ce retournement fait date, date qui est
         contemporaine de l’explosion de vos industries.




                                            La fin du travail de force


         S  ortis moins tôt de maisons plus accueillantes, les compa-
            gnons, les ouvriers quittèrent des lieux de travail
         transformés alors par des machines. Les travaux pénibles
         virent baisser le nombre de leurs forçats, la puissance des
         moteurs soulageant l’agriculteur et l’artisan des peines du
         levage, du forage ou du transport. Le terme « ouvrier » n’a plus
         du tout le même sens quand les bras délaissent le manche de
         la pioche pour que les doigts poussent des boutons. Alors le
         paysan quitte les bœufs, la charrue et le joug pour conduire le
         tracteur. Avec des souvenirs de crampes dans la ceinture
         scapulaire, mon corps se souvient encore de petits levers avant

• 12 •
l’aube et des camions poids lourds à charger à la pelle ou bien
à la fourche à neuf brins. Désormais, le corps sue moins qu’il
ne pilote. Ceux que nos amis anglophones nomment les
cols bleus, passés désormais dans le tertiaire avec vous,
devinrent des cols blancs.

Bref, l’humanité occidentale passe brusquement, dans les
années 60 à 70, des moyens ou des forces de production aux
réseaux de communication. Le début de notre siècle consacre
la victoire de la toile mondiale et des téléphones mobiles, bref
d’Hermès, dieu des interprètes et des traducteurs. Des anges
porteurs de messages, en nombre incalculable, ont pris la place
de Prométhée, vieux héros solitaire du feu.




                        Peu à peu, les hommes grandissent


A     insi, d’avoir allégé sa peine, notre corps se transforma.
      Comment ? Dans les costumes de l’Académie Française
des premières années du XIXe siècle, pas une fillette de dix ans
aujourd’hui n’entrerait. On se rappelle la prestance et la force
des soldats de la Grande Armée de Napoléon que l’emphase de
Victor Hugo appelait « des géants » ; grâce aux mesures du
service militaire obligatoire, nous savons désormais que leur
taille moyenne ne dépassait pas 1,50 mètre et que celle des
conscrits français évolua de 1,55 mètre dans les années 1880
à 1,67 mètre en 1940 pour atteindre 1,78 mètre ces dernières
années. Embarqués à la fin du XVIIIe siècle pour l’un des plus
atroces goulags de l’histoire, les premiers bagnards d’Australie,
nous en avons la mesure, ne dépassaient guère 1,50 mètre.

                                                                    • 13 •
De même, les premières règles féminines, qui, au début
         du XIXe siècle, apparaissaient autour de 14 à 15 ans, ont
         aujourd’hui leurs débuts statistiques entre 11 et 12 ans.

         Comment se déclinaient dans le temps et dans l’âge les
         relations amoureuses en des époques où le vieux barbon
         abusif de L’école des Femmes avoue quarante ans, et où Balzac
         décrit la femme de trente ans comme entièrement finie ?
         En 1833, l’Octave des Caprices de Marianne dit à celle-ci, jeune
         belle de 19 ans : « Madame, vous avez donc encore 5 ou 6 ans
         pour être aimée, 7 à 8 pour aimer vous-même, enfin 2 ou 3 pour
         prier Dieu et sauver votre âme ». Musset donc comptait à peu
         près comme Balzac, une espérance de vie qui ne dépassait
         pas 35 ans.




                                                          … et vieillissent


         C    ette espérance de vie croissant régulièrement, nous ren-
              dons-nous compte qu’en parlant par exemple de la famille
         et du mariage, nous n’évoquons plus du tout la même
         institution que nos prédécesseurs, dont les couples duraient en
         moyenne entre dix et douze ans, alors que les nôtres peuvent
         se perpétuer pendant plus de 50 ans ? Je parierais même que
         l’explosion récente du nombre des divorces n’empêche pas que
         les mariés demeurent en somme unis aujourd’hui plus
         longtemps que jadis et naguère. Et que dire du héros que nous
         avons tant admiré, chez Horace et Corneille par exemple, qui
         offrait sa vie à la patrie autour de 25 ans, lorsqu’il ne lui restait
         que 5 ou 7 années à vivre ? Trouverions-nous au même âge le

• 14 •
même héroïsme aujourd’hui quand il aurait plusieurs
décennies de vie devant lui ? Le sacrifice ne coûte pas le même
prix quand il ne s’agit plus de la même espérance de vie.

Quand il ne s’agit plus du même corps ni du même temps vital,
quand la rue et les mouroirs se peuplent aujourd'hui de
vieillards si rares naguère, organise-t-on encore les mêmes faits
sentimentaux, patriotiques, juridiques, institutionnels,
éthiques, esthétiques et cosmétiques ?

Bref, à cette transformation du corps a correspondu une
transformation profonde de la société et de la culture.




               Le Roi Soleil chaque jour hurle de douleur


S   ouffrons-nous aujourd’hui pareillement que jadis et naguè-
    re ? Le plus grand monarque du monde en son temps,
je veux dire Louis XIV, entouré des meilleurs médecins de son
royaume, hurla de douleur tous les jours. Qu’enduraient donc
alors, misérables, ses sujets ? Inversement, beaucoup de
praticiens aujourd’hui rencontrent des patients plus âgés que
moi encore qui n’ont jamais eu l’expérience de la souffrance.
Devenus en partie responsables de notre santé, nous avons
plus de pouvoirs sur nos corps que n’en eut jamais l’homme le
plus puissant du monde au XVIIe siècle, défiguré lui-même
des rictus de la douleur. En son temps, on avait perdu ses dents
avant quarante ans. À la campagne, mon enfance a entendu
souvent des bouches chantant la langue d'oc sans dentales...
À la fin du XIXe siècle, au milieu du XXe siècle, le tiers des
Londoniens souffrait de la syphilis.

                                                                    • 15 •
Je mêle les dates et les faits tout exprès pour résoudre cette
         question : mais du corps de qui s’agit-il ? De quel corps s’agit-
         il ? Et j’ai choisi, vous l’avez remarqué, celui du Roi d’autrefois
         en sa place excellente, pour le montrer misérable et faire voir
         la gloire aujourd’hui du corps commun. Cette double maximi-
         sation en nombre et en qualité fait donc apparaître des inva-
         riants sous les différences sociales. Ainsi donc, je mets en place
         et je colore un paysage corporel quotidien qui a tant changé
         que peut-être nous ne comprenons plus la manière de vivre de
         nos prédécesseurs immédiats.




                                               Peintres et caricaturistes


         J  e vous en supplie, ne faites pas de contresens comme les cri-
            tiques d’art, ne traitez pas Vélasquez, Goya, Daumier,
         Degas, Toulouse-Lautrec, de caricaturistes. Non, leurs toiles
         montrent ce qu’ils voyaient des visages et des corps, sculptés à
         mort par la souffrance, par le travail lourd, la faim, le froid, les
         privations, les maladies incurables et les blessures apparentes.
         Les nouveautés que je vous décris nous ont fait perdre de
         leurs tableaux toute mémoire.

         À grands traits, voici donc ce qu’était le corps au temps
         de la douleur. Or donc, les nouvelles conditions de vie,
         de travail, de chauffage et d’habillement redressèrent le dos,
         l’hygiène de la vie domestique et une alimentation mieux
         surveillée lissèrent les peaux, le chauffage nous déshabilla et
         soudain, l’humanité osa exhiber un corps moins enlaidi par les
         traces des souffrances et des maladies.

• 16 •
Pourquoi l'homme s'habilla-t-il ?




C   ’est une question philosophique profonde que celle de
    savoir pourquoi nous nous habillons. Pourquoi la bête
humaine s’est-elle soudain mise à se vêtir ? Il y a à cela des
réponses profondes et des réponses vaines.

Je ne crois pas vraiment que la bête humaine se soit mise
à s’habiller à cause du climat, et en particulier en raison du
froid, puisque les Indiens que les premiers visages pâles
rencontrèrent alentour des grands lacs du Canada se
promenaient quasiment nus. Je crois que nous nous
habillâmes jadis pour voiler des imperfections visibles.
La fraise des Renaissants fut inventée pour dissimuler le collier
de Vénus déchaîné par la grande vérole.

Dans la mode vestimentaire, je crois que le souci de voilage des
imperfections l'a emporté de beaucoup sur la pudeur ou sur le
climat. Non, je ne crois pas que l’on s’habille par pudeur ; ou
alors pour une pudeur qui n’est pas sexuelle, mais pour cacher
les boutons, les bubons, les plaies ouvertes et les blessures
suppurantes.

Or, pour la première fois, l’humanité occidentale se vit nue et
déshabillée sur les plages parce que la santé avait rejoint
l’esthétique. Vénus dit-on naquit des ondes et Botticelli la
représente renaissante sur les vagues, seulement vêtue d’une
lourde tresse révélant sa nudité. Or, dans le même ourlet des
lames, en Août de ces années-là, se leva le nouveau corps
des hommes et des femmes. Le Panthéon divin explosa en
nombre et le mythe ancien s’incarna.

                                                                    • 17 •
Corps divin, corps sportif



         C    ertes, ladite société de consommation produisit en même
              temps des obèses, mais en revanche, plus tolérante, elle ne
         cache plus le corps de ses handicapés que la honte de naguère
         dissimulait. Des sculpteurs anciens tels Phidias aux modernes
         comme Houdon, les plasticiens nous montraient en gloire ou
         Diane chasseresse ou Hercule musculeux.

         Nous les voyons aujourd’hui, hommes et femmes, tout
         bonnement sur les plages ou sur les stades. Délaissant l’idéal,
         une certaine beauté s’incarna. Oui ! pour la première fois de
         l’histoire, des corps quasi divins qui ressemblent à ceux du
         Panthéon grec courent, sautent, luttent et jouent devant nous,
         pour battre des records à dates prévisibles.

         Les sports et leurs succès mondiaux furent engendrés
         par l’émergence progressive de ce nouveau corps, dont les
         performances croissent parce qu’il vient de naître et dont les
         luttes, parfois, je l’espère, remplacent les guerres.

         En outre, quoique invisible, l’allongement dont j’ai parlé de
         l’espérance de vie et l'allégement statistique de l’expérience de
         la douleur ont contribué chez nous à une autre appréhension
         du temps, des projets, de la vie et du monde.

         Comment se fait-il qu’aujourd’hui encore le vieillissement de
         la population paraisse à des yeux exclusivement formés à
         l’économie comme l’affaiblissement d’un groupe, alors qu’il
         favorise l’éducation, la culture et l’advenue d’une sagesse que
         la perspective seulement économique oublie, au point de ne
         retenir de la vie humaine que ce qui vaut de ne pas être vécu.

• 18 •
Imperfections, souffrances et inégalités



B  ien entendu, je ne dis pas qu’en ces années 60-70, nous
   délaissâmes toutes contraintes. Au contraire, le Tiers et le
Quart-Monde souffrent peut-être plus encore aujourd’hui de
notre fait que nous ne souffrîmes jamais.

Certes, la pharmacie encore imparfaite n’apporte point à tous
les mêmes bénéfices. Certes, le siècle précédent a vécu des
abominations devant lesquelles toute notre histoire tremble
encore. Certes, la médecine est aujourd’hui critiquée, voire
vilipendée ; elle est certes aujourd’hui encore une fois de plus
à la croisée des chemins. Elle paie le tribut de ses victoires, je
l’ai dit, elle paie encore plus le tribut à des microbes redevenus
résistants, à des ignorances résiduelles toujours, aux mafias de
la drogue encore, à l’administration des hôpitaux hélas. Certes,
le meurtre toujours abominable court toujours, aussi difficile à
maîtriser et aujourd’hui célébré chaque jour en spectacle.
Nous n’avons pas gagné toute la partie. Seule une naïveté
singulière contesterait la lourde constance du mal, de la
souffrance, de la douleur et de la mort.

Reste cependant que la révolution que je viens de décrire a eu
lieu, qu’elle a bouleversé le corps occidental, ainsi que le
rapport que nous entretenons avec lui. Nous habitons ce
corps, habitat si nouveau que probablement nous avons perdu
l’idée du rapport que nos ancêtres entretenaient avec lui, que
nous avons perdu le souvenir de ces usages, et de leur morale.

D’où un changement d’éthique que nous sommes en train de
vivre aujourd’hui. Les anciennes morales exerçaient la volonté
de vivre et les exerçaient contre des contraintes invincibles.

                                                                     • 19 •
Responsables de notre corps !


         L   ’état de notre corps autrefois – et voici le centre même de
             ma pensée –, l’état de notre corps autrefois ne dépendait
         pas de nous. Aujourd’hui en grande partie, l’état de notre corps
         dépend de nous. Notre corps, hier témoin de notre esclavage,
         devient aujourd’hui symbole de notre liberté. Nous devenons
         en partie responsables de la durée de notre vie et de sa qualité.
         Certains cancers dépendent du tabac ou de l’alcool, les
         maladies cardio-vasculaires dépendent de l’alimentation et de
         l’exercice, les affections sexuellement transmissibles
         dépendent de conduites souvent délibérées. La philosophie eut
         du mal pendant des siècles à définir la liberté. Quand cent
         pathologies aujourd’hui dépendent de nos propres décisions,
         voici que la liberté s’incarne désormais dans notre propre
         corps.

         Devenus médecins de nous-mêmes, nous pouvons aujourd'hui
         refuser la mort précoce. L’explosion et la croissance des
         industries du cosmétique ne correspondent-elles pas
         exactement à la naissance de ce nouveau corps ?




                                              Maîtres de notre corps ?


         I  l faudrait écrire une histoire des représentations du corps, de
            sa beauté, de son hygiène et de ses cosmétiques. Lorsque nos
         ancêtres béaient devant la beauté d’Aphrodite ou la
         musculature d’Hercule, ils mesuraient en même temps
         l’infranchissable abîme qui séparait leur état, creusé de
         souffrances et de famines, de celui des Dieux réputés boire

• 20 •
l’ambroisie au cours de leurs banquets quotidiens, de leurs
festins d’immortalité. La douleur quotidienne leur inspirait
l’état de mortels ; ainsi à distance de rêves se donnaient-ils
eux-mêmes ce nom.

Et si le tableau concernant le corps se renverse, serait-ce dire
que nous avons mis la main sur la boisson d’immortalité ?
Admirant le corps des Dieux, nos ancêtres subissaient le leur
qui ne dépendait pas d’eux-mêmes.

Responsables de la santé du nôtre et parfois de son apparence,
nous découvrons que nous pouvons presque à loisir le
transformer par des régimes ou des exercices, par des drogues
ou des excès. Nous découvrons soudain l’immense
importance de sa plasticité. Les réussites de la médecine et de
la sculpture gymnastique, vos savoir-faire d’hygiène et
de cosmétiques font de nous les auteurs partiels de notre
apparence corporelle et de sa réalité. Connaissant ces pratiques
efficaces, change alors le fondement de toutes les morales :
elles distinguaient entre ce qui ne dépend pas de nous et ce qui
dépend de nous. Désormais, nos corps dépendent en partie de
nous. Certaine immortalité (avec tous les guillemets
concevables) devient non plus le rêve, mais le projet charnel et
rationnel de notre humanité occidentale.




                                          Mort et immortalité


A   lors le plus récent, c'est-à-dire ce qui dans l’histoire fait
    nouveauté, rejoint tout à coup le plus mythique, le plus
archaïque, le rêve des anciens Dieux. Et là l’histoire des

                                                                    • 21 •
religions, l’histoire des mythes, l’histoire des cultures
         accompagnent soudain - je ne sais pourquoi, mais je l’ai mille
         fois constaté - l’histoire des sciences, des techniques,
         des industries, de nos réalisations.

         Car cette nouveauté, la maîtrise éventuelle par la biochimie
         des signaux d’apoptose - ces fameux signaux du suicide
         cellulaire, qui sculptent notre corps et commandent notre
         mort - va tout à coup nous promettre une espérance de vie
         nouvelle encore plus longue.

         Tout d’un coup nous commençons à rêver à ce premier texte
         de la plus haute Antiquité occidentale, celle du héros
         Gilgamesh qui, sachant déjà que la vie et la mort ne se
         séparaient pas, quêtait dans ses voyages cette fameuse
         immortalité. La naissance du nouveau corps nous met soudain
         en rapport avec une nouvelle mort.

         Mort, nous repoussons sans cesse la date exécutoire de ta loi ;
         mort, nous traquons ta victoire ; mort, ton aiguillon nous le
         mouchetons. Content d’avoir rencontré ce verbe, je me dis
         soudain : le mouchetons-nous avec ce que les marquises de
         l’âge classique appelaient les mouches, c'est-à-dire l’ancêtre de
         vos cosmétiques ?

         Car je ne peux vous quitter sans me poser cette question et
         vous la poser : mais à quoi sert ce cosmétique, à quoi servent
         ces mouches ?

         Réponse profonde à cette immortalité ?

         Pouvons-nous vivre sans cosmétiques ? Au fond, pouvons-
         nous vivre sans beauté ?

• 22 •
Éloge de la beauté


J  e crois que nous faisons tous le même métier. J’ai consacré
   en effet ma vie à la pensée, à la langue et au style, parce que
du fond de mon âme, je crois à la beauté. Je n’ai qu’un métier,
je n’ai pour ferveur que de faire croître la beauté, autant que je
le puis, au sein de mon petit atelier d’écriture.

Vous croyez que la beauté sert à sauver les corps, je le crois
avec vous et de plus qu'elle peut sauver le monde. Je
m’adresse à vous : il nous reste en France, pays rare, la beauté
de nos femmes. Dès l’atterrissage de l’avion, dès l’accostage
d’un bateau dans le pays que vous visitez, vous reconnaissez
aussitôt la vivacité de sa culture à la beauté de ses femmes.

Parce que nous sommes peut-être aujourd’hui en danger de
l’oublier, jamais nous ne dirons assez ce que doit la grâce
exceptionnelle des Françaises au passage quotidien devant la
Monnaie ou le Louvre à Paris, ou à Bordeaux, Nantes ou Dijon
dans des quartiers d’architecture sublime, ou à la traversée de
paysages que les cultivateurs avaient sculptés d’une infinie
douceur. Ce que doit l’éclatante beauté des Italiennes de
Florence, de Pise ou de Sienne à la contemplation, même
distraite mais journalière, de leurs églises baroques et de leurs
palais renaissants ou à ce qu’elles hantent l’admirable
campagne de Toscane ou d’Ombrie.

Ce que doit de nouveau la beauté des femmes françaises au
maniement d’une langue que La Fontaine et Chateaubriand
ont ciselée, ce que doit la grâce chantante des jeunes filles
italiennes à la pratique d’un langage entendu et repris par
Scarlatti ou Monteverdi, mais inversement les risques tristes
que nous faisons aujourd’hui courir à nos filles en les laissant

                                                                     • 23 •
se vautrer dans la laideur et la vulgarité. Elles paieront lourde-
         ment notre faute, d’un visage inexpressif, d’un regard imbécile
         ou d’un corps obèse et avachi ; alors le cosmétique n’y pourra
         plus rien…




                                             Cosmétique et esthétique


         O     ui, avec le rouge et avant le rouge, la courbe de la bouche
               se modèle avec la parole. Avec le rimmel et avant lui,
         l’éclat du regard s’allume avec les larmes que nous tire la
         grandeur des paysages de campagne et la peinture qui s’ensuit.

         Avec et avant tout cosmétique, le port et l’allure se sculptent
         avec l’espace qu’aménagèrent Michel-Ange ou Pierre de
         Montreuil.

         Savons-nous vraiment ce qu’est le parfum si nous ignorons
         que le parfum est au fumet ce que le pardon est au don ? Nous
         avons hérité d’une beauté culturelle qui fait l’admiration
         de l’univers et dont témoigne la prospérité de vos industries.

         Cette beauté, son incidence, frappent le voyageur fraîchement
         débarqué en comparaison des banalités fades qu’il vient de
         quitter. Nous connaissons tous des pays d’où toute tentation
         érotique depuis longtemps s’envola.

         Plus d’amour, partant plus de joie. De ce legs aussi précieux
         que la vie elle-même et le corps que nous habitons, nous
         sommes aujourd’hui pédagogiquement comptables et vos
         industries plus que quiconque.

• 24 •
Culture, grâce et beauté


S  i le monde entier nous juge et juge nos femmes parmi les
   plus belles de la planète, nous devons apprendre à qui nous
le devons : à notre culture, à nos arts, et à notre langue.
N’interrompons pas leur transmission.

Si la beauté des femmes en quelque façon jaillit de la culture
qui la nourrit, la culture elle-même en retour rejaillit de la
beauté des femmes qui la transmettent. Vous avez reçu la grâce
en don et vous devez la donner avec grâce à la culture qui
s’ensuivra. Vous êtes, vous, par vos industries, votre savoir-
faire et vos préoccupations, le chaînon indispensable de cette
culture-là aussi bien et peut-être mieux que moi. Stendhal
disait volontiers qu’il n’écrivait que pour les plus belles
des marquises, mais il fallait au moins que les plus belles des
marquises eussent lu Stendhal.

Oui, la beauté vient d’abord de l’intérieur, de la communauté
ensuite, de la culture de cette communauté, avant de se
développer grâce à vous et vos ornements. Réciproquement,
vous servez à cultiver l’intérieur, la culture et la communauté.

Il est vrai qu’on ne marche pas de la même manière, avec
la même aise, dans une rue laide à Buffalo ou à Detroit, que
dans la nef de Sainte-Sophie ou le long des rives de la Loire.
Non, les lieux ne sont pas indifférents. Vous souvenez-vous de
la beauté sereine et presque transcendante de la campagne
française avant que les ingénieurs de l’EDF ou la rentabilité
agro-alimentaire ne l’assassinent ?

La paysannerie n’est pas morte seulement des progrès de l’in-
dustrie, elle est disparue aussi comme dispensatrice de beauté.

                                                                   • 25 •
Beauté du corps, beauté du verbe


         À    quoi sert la beauté ? Elle sert au corps. Il n’existe pas de
              beauté sans support, sans maquillage, sans bois, sans
         pierre, sans toile, papier, ondes ou langages. Quelque chose
         que nous ne connaissons pas encore et que nous ne savons pas
         définir descend dans cette matière, dans cette pierre, dans ce
         papier, dans cette langue.

         La beauté, oui ! sert à la chair, à la matière, pour devenir un
         corps. Elle sert à une face à devenir un visage. Par elle, un geste
         se fait offrande, et un mot indifférent devient un verbe
         d’excellence.

         La beauté se dit en un mot : le verbe se fait chair. Alors la chair
         se remplit de lumière, elle devient elle-même divine. Non, le
         corps n’est pas le corps, la chair n’est pas la chair, le corps est
         peut-être le divin lui-même qui sans doute l’a su avant nous,
         puisque son verbe accepta de se faire chair : lumière d’incarnat
         ou d’incarnation que vos métiers, que vos préoccupations, que
         votre savoir-faire ajoutent au corps.



                                      ▼▼▼




                            Conférence prononcée à Paris
                                  le 18 Juin 2003

• 26 •
F   ÉDÉRATION         DES   I   NDUSTRIES
         DE   LA   P   ARFUMERIE
PRODUITS DE PARFUMERIE, DE BEAUTÉ ET DE TOILETTE




      33, Champs-Elysées - 75008 Paris
Tél. : 01 56 69 67 89 / Fax : 01 56 69 67 90
               fipar@fipar.com

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Le corps : esthétique et cosmétique-M. Serres

  • 1. "LE CORPS : ESTHÉTIQUE & COSMÉTIQUE" Conférence de Michel Serres de l’Académie française
  • 2. Discours d'accueil de Michel Serres par le Président Alain Grangé Cabane (Assemblée Générale de la Fédération des Industries de la Parfumerie) aissez-moi d'abord vous dire, Monsieur, quelle fierté est la L nôtre de vous recevoir. Laissez-moi, au nom de nos adhérents et de nos invités réunis si nombreux ce matin, vous exprimer notre plaisir de vous avoir avec nous. Car vous êtes ce qu'on appellerait – en cette Occitanie dont nous sommes l'un et l'autre les enfants – vous êtes, disais-je, "un sacré phénomène" ! Un personnage tout entier gouverné par la troisième lettre de l'alphabet, la lettre "C". En effet vous êtes, entre autres : - un homme de contrastes, - un homme de carrefours, - un homme de complexité, - un homme de culture, - un homme de clarté. Un homme de contrastes d'abord. •3•
  • 3. Bien que natif d'Agen, au cœur le plus terrien de notre Sud Ouest, vous ressentez très tôt l'appel de la mer et du large. Faut-il y voir l'émerveillement d'un garçon qui, au sortir de la guerre, découvre la Bretagne du haut de ses 16 ans ? Ou ce contraste ne serait-il pas dans vos gènes, vous le descendant d'une lignée de mariniers- paysans ? Quoi qu'il en soit, vous entreprenez de solides études scientifiques, que sanctionne une brillante admission à l'Ecole Navale. Mais comme beaucoup de scientifiques d'alors, vous prenez conscience, dans les angoisses et les chaos de cet immédiat après-guerre, que la science, telle la langue d'Esope, est la meilleure comme la pire des choses. Vous décidez donc de prendre un peu de recul, de réfléchir et, pour ce faire, vous obliquez vers la littérature et la philosophie, qui vous conduisent à Normale Sup (lettres) à 22 ans ! Vous en sortez agrégé de philosophie, à 25 ans. Vous retrouverez la mer et la bourlingue, pendant ces deux années où vous servez comme officier de marine, aux quatre bouts du monde. De retour sur la terre ferme, vous entamez à la fois votre carrière d'enseignant et votre œuvre de chercheur. Vous professez, à Clermont-Ferrand, à Paris, à Vincennes (Université dont vous êtes avec Michel Foucault, un des fondateurs en 1968), puis aux USA, à Standford notamment. Votre œuvre, entrepris en 1968 par une thèse sur Leibniz, lui aussi mathématicien et philosophe, s'égrène au fil des ans, avec pratiquement un livre chaque année. Vous mettez ainsi joliment en pratique cette belle définition que vous donnez de l'écriture ; "écrire, avez-vous dit un jour, est •4•
  • 4. le dernier des métiers manuels". Et c'est à ce titre que vous devenez, en 1990, le premier "travailleur manuel" à entrer à l'Académie Française. Votre œuvre témoigne, s'il en était besoin, de ce que vous êtes, non seulement un homme de contrastes, mais aussi un homme de carrefours, un homme de curiosités. Au fil de ces 35 ouvrages, vous avez traité de tout, ou presque : des sciences, de l'esthétique, des sens, du savoir, de la communication… D'un ouvrage à l'autre, votre pensée court et rebondit ; d'un thème à l'autre, vous tissez le grand œuvre de la complexité et de la culture. Car parmi les leçons que vous donnez – à vos étudiants autant qu'à vos lecteurs –, figure ce souci d'exalter ce que l'aventure humaine a de fulgurant et d'unique, par sa complexité. La clé que vous nous proposez pour déchiffrer et dépasser cette complexité, c'est dans la culture (encore un "C") que vous suggérez de la trouver. Et, à cette confusion où mène souvent la complexité, vous opposez l'antidote de la clarté. Clarté de la vision. Clarté du raisonnement. Clarté de l'expression, où vous n'hésitez jamais à convoquer l'humour ou la poésie. Vous hésitez d'autant moins, que le rocailleux accent agenais que vous conservez vous autorise à scander vos propos avec une verve jubilatoire… C'est pour toutes ces raisons que nous vous avons proposé, Monsieur, de conclure maintenant notre Assemblée Générale. Pour toutes ces raisons, plus une dernière, elle aussi commandée par la lettre "C" : "C" comme "corps". •5•
  • 5. En effet, la plupart des philosophes s'intéressent à notre âme ou à notre esprit. Vous aussi bien sûr. Mais en outre, vous avez de longue date voué une part importante de vos recherches au corps de l'homme, plus précisément à la manière dont l'humanité, depuis ses origines, habite son corps, l'assume ou l'exprime. Loin que de tenir ce corps pour quantité contingente ou négligeable, vous le considérez comme une donnée de base, qui explique largement les merveilles de l'aventure humaine. C'est ce point qui nous intéresse particulièrement, nous les industriels de la cosmétique (au sens large), nous qui n'existons que par le souci que nous avons de protéger, d'embellir et de pren- dre soin du corps humain. Nous sommes donc particulièrement attentifs à vous entendre sur le thème que nous avons choisi ensemble : "Le corps, esthétique et cosmétique". ◆◆◆ •6•
  • 6. "LE CORPS : ESTHÉTIQUE & COSMÉTIQUE" •7•
  • 8. L'apparence : ce qu'il y a de plus profond V os métiers, vos industries, vos préoccupations et votre savoir-faire touchent ce qu’il y a de plus profond chez la femme et chez l’homme, je veux dire l’apparence. Vous sculptez le corps, ce corps infiniment plus spirituel qu’on ne le croit. Le corps est toujours plus que le corps ; tout changement qui l’affecte bouleverse tout autour de lui, y compris les choses invisibles. Or, durant ces dernières décennies, le corps humain changea sans doute plus qu’il n’évolua pendant plusieurs siècles et peut-être même quelques millénaires. Vous avez dû dans votre métier tenir compte de cette révolution profonde et vous la connaissez sans doute mieux que moi. Je profiterai donc ce matin du seul avantage que j’aie sur vous - celui de l’âge - pour vous dire à quel point nous oublions souvent le corps de nos ancêtres et celui même de nos prédécesseurs immédiats. Non ! vous ne lavez plus, vous ne parfumez plus, vous n’ornez plus le même corps que le leur. Médecine d'hier et d'aujourd'hui E xemple : partant le matin pour ses consultations, le méde- cin de famille emportait jadis dans sa petite sacoche tous les médicaments efficaces que l’époque d’avant la deuxième •9•
  • 9. guerre mondiale mettait à sa disposition, huit à dix, pas vraiment plus. Or, dès les années 50, une automobile n’aurait plus suffi à ce transport. Découverts entre 1936 et 1945, les sulfamides et les antibiotiques en usage croissant transformèrent en brèves bouffées de fièvre des maladies infectieuses jusqu’alors mortelles. Soudain reculèrent les deux fléaux qui peuplaient de syphilitiques et de tuberculeux la plupart des cabinets médicaux. Autre exemple : jusqu’alors assez rare, le souci d’hygiène - mot nouveau - se répandit dans des populations qui, habituées aux litières des chevaux en ville ou couchées non loin de celles des vaches à la campagne, se souciaient peu de propreté. Les prescriptions de santé publique imposèrent alors vaccins et prévention. Plus tard apparurent les psychotropes ; la chimie ensuite sut régler la procréation et (comme on dit) libéra la sexualité, en particulier celle de nos compagnes ; la chirurgie put suivre une imagerie médicale précise ; nous devînmes enfin attentifs à la nourriture de nos enfants. Je me souviens du temps où nul ne comptait les milliers d’intoxications alimentaires par semaine, alors que seulement une dizaine par mois suscite aujourd’hui le scandale des médias dans les pays riches. Soudain la médecine guérit B ref, autour de la seconde guerre mondiale et un peu plus tard, la médecine parvint à un triomphe jamais connu : elle guérit, elle qui, d’Hippocrate à Semmelweis, n’avait jamais • 10 •
  • 10. vraiment réussi à guérir. Subitement efficace, elle bouleversa notre rapport à la santé, à la souffrance, à la vie, à la mort, bref sculpta de nouveau notre corps et nous-mêmes, d’autant qu’en plus la pharmacie et vous-mêmes fournirent un éventail de plus en plus ouvert et varié de remèdes appropriés et de cosmétiques. Jusqu'au milieu du XXe siècle, la fine description des maladies et le diagnostic lucide l’emportaient de beaucoup sur le traitement. Le praticien comprenait mieux les pathologies et même parfois, grâce aux rayons X, voyait de mieux en mieux les lésions, mais il guérissait rarement. Il le peut aujourd’hui, au point que le patient exige parfois, sous menace de procès, le retour à la santé. Jugez du bonheur nouveau du corps de vos prédécesseurs immédiats. Jadis rare, maintenant fréquent, le rétablissement devient un droit et la maladie, autrefois quotidienne, quasi insupportable. Dans l’univers de l’incurable et de la douleur, le médecin à l’ancienne demeurait un sorcier, voire un demi-dieu ; dès qu’il se met à sauver, la société le transforme, ô paradoxe, en responsable pénal. Habitat et hygiène L a bénédiction de l’eau courante et chaude sur l’évier, join- te aux clartés de l’électricité que notre début du XXe siècle chanta comme une fée, transforma notre habitat de deux manières : moins glacés, les foyers s’équipèrent de toilettes et de salles de bain. J’avoue qu’avec un double frisson de gel et de dégoût, mon corps assez ancien se souvient encore d’intérieurs où, habillés comme dehors - tant le froid y dominait -, • 11 •
  • 11. les résidents les plus délicats de nos campagnes se lavaient seulement aux fêtes carillonnées, les autres attendant le mariage. Le rite cérémoniel de la lessive ne revenait qu’avec le printemps, car il fallait bien tout l’hiver pour amasser les cendres nécessaires à l’opération. C'est de la seconde guerre mondiale que l'histoire de la médecine date le moment décisif où les praticiens perdirent l’habitude d’envoyer systématiquement leurs patients à l’hôpital, là où le confort et la propreté l’emportaient de beaucoup sur les conditions de vie à la maison. L’amélioration de l’habitat fit que par un retournement curieux, elles l’emportèrent à leur tour sur les conditions des hospices publics, où pointaient déjà quelques maladies iatrogènes ou nosocomiales. Ce retournement fait date, date qui est contemporaine de l’explosion de vos industries. La fin du travail de force S ortis moins tôt de maisons plus accueillantes, les compa- gnons, les ouvriers quittèrent des lieux de travail transformés alors par des machines. Les travaux pénibles virent baisser le nombre de leurs forçats, la puissance des moteurs soulageant l’agriculteur et l’artisan des peines du levage, du forage ou du transport. Le terme « ouvrier » n’a plus du tout le même sens quand les bras délaissent le manche de la pioche pour que les doigts poussent des boutons. Alors le paysan quitte les bœufs, la charrue et le joug pour conduire le tracteur. Avec des souvenirs de crampes dans la ceinture scapulaire, mon corps se souvient encore de petits levers avant • 12 •
  • 12. l’aube et des camions poids lourds à charger à la pelle ou bien à la fourche à neuf brins. Désormais, le corps sue moins qu’il ne pilote. Ceux que nos amis anglophones nomment les cols bleus, passés désormais dans le tertiaire avec vous, devinrent des cols blancs. Bref, l’humanité occidentale passe brusquement, dans les années 60 à 70, des moyens ou des forces de production aux réseaux de communication. Le début de notre siècle consacre la victoire de la toile mondiale et des téléphones mobiles, bref d’Hermès, dieu des interprètes et des traducteurs. Des anges porteurs de messages, en nombre incalculable, ont pris la place de Prométhée, vieux héros solitaire du feu. Peu à peu, les hommes grandissent A insi, d’avoir allégé sa peine, notre corps se transforma. Comment ? Dans les costumes de l’Académie Française des premières années du XIXe siècle, pas une fillette de dix ans aujourd’hui n’entrerait. On se rappelle la prestance et la force des soldats de la Grande Armée de Napoléon que l’emphase de Victor Hugo appelait « des géants » ; grâce aux mesures du service militaire obligatoire, nous savons désormais que leur taille moyenne ne dépassait pas 1,50 mètre et que celle des conscrits français évolua de 1,55 mètre dans les années 1880 à 1,67 mètre en 1940 pour atteindre 1,78 mètre ces dernières années. Embarqués à la fin du XVIIIe siècle pour l’un des plus atroces goulags de l’histoire, les premiers bagnards d’Australie, nous en avons la mesure, ne dépassaient guère 1,50 mètre. • 13 •
  • 13. De même, les premières règles féminines, qui, au début du XIXe siècle, apparaissaient autour de 14 à 15 ans, ont aujourd’hui leurs débuts statistiques entre 11 et 12 ans. Comment se déclinaient dans le temps et dans l’âge les relations amoureuses en des époques où le vieux barbon abusif de L’école des Femmes avoue quarante ans, et où Balzac décrit la femme de trente ans comme entièrement finie ? En 1833, l’Octave des Caprices de Marianne dit à celle-ci, jeune belle de 19 ans : « Madame, vous avez donc encore 5 ou 6 ans pour être aimée, 7 à 8 pour aimer vous-même, enfin 2 ou 3 pour prier Dieu et sauver votre âme ». Musset donc comptait à peu près comme Balzac, une espérance de vie qui ne dépassait pas 35 ans. … et vieillissent C ette espérance de vie croissant régulièrement, nous ren- dons-nous compte qu’en parlant par exemple de la famille et du mariage, nous n’évoquons plus du tout la même institution que nos prédécesseurs, dont les couples duraient en moyenne entre dix et douze ans, alors que les nôtres peuvent se perpétuer pendant plus de 50 ans ? Je parierais même que l’explosion récente du nombre des divorces n’empêche pas que les mariés demeurent en somme unis aujourd’hui plus longtemps que jadis et naguère. Et que dire du héros que nous avons tant admiré, chez Horace et Corneille par exemple, qui offrait sa vie à la patrie autour de 25 ans, lorsqu’il ne lui restait que 5 ou 7 années à vivre ? Trouverions-nous au même âge le • 14 •
  • 14. même héroïsme aujourd’hui quand il aurait plusieurs décennies de vie devant lui ? Le sacrifice ne coûte pas le même prix quand il ne s’agit plus de la même espérance de vie. Quand il ne s’agit plus du même corps ni du même temps vital, quand la rue et les mouroirs se peuplent aujourd'hui de vieillards si rares naguère, organise-t-on encore les mêmes faits sentimentaux, patriotiques, juridiques, institutionnels, éthiques, esthétiques et cosmétiques ? Bref, à cette transformation du corps a correspondu une transformation profonde de la société et de la culture. Le Roi Soleil chaque jour hurle de douleur S ouffrons-nous aujourd’hui pareillement que jadis et naguè- re ? Le plus grand monarque du monde en son temps, je veux dire Louis XIV, entouré des meilleurs médecins de son royaume, hurla de douleur tous les jours. Qu’enduraient donc alors, misérables, ses sujets ? Inversement, beaucoup de praticiens aujourd’hui rencontrent des patients plus âgés que moi encore qui n’ont jamais eu l’expérience de la souffrance. Devenus en partie responsables de notre santé, nous avons plus de pouvoirs sur nos corps que n’en eut jamais l’homme le plus puissant du monde au XVIIe siècle, défiguré lui-même des rictus de la douleur. En son temps, on avait perdu ses dents avant quarante ans. À la campagne, mon enfance a entendu souvent des bouches chantant la langue d'oc sans dentales... À la fin du XIXe siècle, au milieu du XXe siècle, le tiers des Londoniens souffrait de la syphilis. • 15 •
  • 15. Je mêle les dates et les faits tout exprès pour résoudre cette question : mais du corps de qui s’agit-il ? De quel corps s’agit- il ? Et j’ai choisi, vous l’avez remarqué, celui du Roi d’autrefois en sa place excellente, pour le montrer misérable et faire voir la gloire aujourd’hui du corps commun. Cette double maximi- sation en nombre et en qualité fait donc apparaître des inva- riants sous les différences sociales. Ainsi donc, je mets en place et je colore un paysage corporel quotidien qui a tant changé que peut-être nous ne comprenons plus la manière de vivre de nos prédécesseurs immédiats. Peintres et caricaturistes J e vous en supplie, ne faites pas de contresens comme les cri- tiques d’art, ne traitez pas Vélasquez, Goya, Daumier, Degas, Toulouse-Lautrec, de caricaturistes. Non, leurs toiles montrent ce qu’ils voyaient des visages et des corps, sculptés à mort par la souffrance, par le travail lourd, la faim, le froid, les privations, les maladies incurables et les blessures apparentes. Les nouveautés que je vous décris nous ont fait perdre de leurs tableaux toute mémoire. À grands traits, voici donc ce qu’était le corps au temps de la douleur. Or donc, les nouvelles conditions de vie, de travail, de chauffage et d’habillement redressèrent le dos, l’hygiène de la vie domestique et une alimentation mieux surveillée lissèrent les peaux, le chauffage nous déshabilla et soudain, l’humanité osa exhiber un corps moins enlaidi par les traces des souffrances et des maladies. • 16 •
  • 16. Pourquoi l'homme s'habilla-t-il ? C ’est une question philosophique profonde que celle de savoir pourquoi nous nous habillons. Pourquoi la bête humaine s’est-elle soudain mise à se vêtir ? Il y a à cela des réponses profondes et des réponses vaines. Je ne crois pas vraiment que la bête humaine se soit mise à s’habiller à cause du climat, et en particulier en raison du froid, puisque les Indiens que les premiers visages pâles rencontrèrent alentour des grands lacs du Canada se promenaient quasiment nus. Je crois que nous nous habillâmes jadis pour voiler des imperfections visibles. La fraise des Renaissants fut inventée pour dissimuler le collier de Vénus déchaîné par la grande vérole. Dans la mode vestimentaire, je crois que le souci de voilage des imperfections l'a emporté de beaucoup sur la pudeur ou sur le climat. Non, je ne crois pas que l’on s’habille par pudeur ; ou alors pour une pudeur qui n’est pas sexuelle, mais pour cacher les boutons, les bubons, les plaies ouvertes et les blessures suppurantes. Or, pour la première fois, l’humanité occidentale se vit nue et déshabillée sur les plages parce que la santé avait rejoint l’esthétique. Vénus dit-on naquit des ondes et Botticelli la représente renaissante sur les vagues, seulement vêtue d’une lourde tresse révélant sa nudité. Or, dans le même ourlet des lames, en Août de ces années-là, se leva le nouveau corps des hommes et des femmes. Le Panthéon divin explosa en nombre et le mythe ancien s’incarna. • 17 •
  • 17. Corps divin, corps sportif C ertes, ladite société de consommation produisit en même temps des obèses, mais en revanche, plus tolérante, elle ne cache plus le corps de ses handicapés que la honte de naguère dissimulait. Des sculpteurs anciens tels Phidias aux modernes comme Houdon, les plasticiens nous montraient en gloire ou Diane chasseresse ou Hercule musculeux. Nous les voyons aujourd’hui, hommes et femmes, tout bonnement sur les plages ou sur les stades. Délaissant l’idéal, une certaine beauté s’incarna. Oui ! pour la première fois de l’histoire, des corps quasi divins qui ressemblent à ceux du Panthéon grec courent, sautent, luttent et jouent devant nous, pour battre des records à dates prévisibles. Les sports et leurs succès mondiaux furent engendrés par l’émergence progressive de ce nouveau corps, dont les performances croissent parce qu’il vient de naître et dont les luttes, parfois, je l’espère, remplacent les guerres. En outre, quoique invisible, l’allongement dont j’ai parlé de l’espérance de vie et l'allégement statistique de l’expérience de la douleur ont contribué chez nous à une autre appréhension du temps, des projets, de la vie et du monde. Comment se fait-il qu’aujourd’hui encore le vieillissement de la population paraisse à des yeux exclusivement formés à l’économie comme l’affaiblissement d’un groupe, alors qu’il favorise l’éducation, la culture et l’advenue d’une sagesse que la perspective seulement économique oublie, au point de ne retenir de la vie humaine que ce qui vaut de ne pas être vécu. • 18 •
  • 18. Imperfections, souffrances et inégalités B ien entendu, je ne dis pas qu’en ces années 60-70, nous délaissâmes toutes contraintes. Au contraire, le Tiers et le Quart-Monde souffrent peut-être plus encore aujourd’hui de notre fait que nous ne souffrîmes jamais. Certes, la pharmacie encore imparfaite n’apporte point à tous les mêmes bénéfices. Certes, le siècle précédent a vécu des abominations devant lesquelles toute notre histoire tremble encore. Certes, la médecine est aujourd’hui critiquée, voire vilipendée ; elle est certes aujourd’hui encore une fois de plus à la croisée des chemins. Elle paie le tribut de ses victoires, je l’ai dit, elle paie encore plus le tribut à des microbes redevenus résistants, à des ignorances résiduelles toujours, aux mafias de la drogue encore, à l’administration des hôpitaux hélas. Certes, le meurtre toujours abominable court toujours, aussi difficile à maîtriser et aujourd’hui célébré chaque jour en spectacle. Nous n’avons pas gagné toute la partie. Seule une naïveté singulière contesterait la lourde constance du mal, de la souffrance, de la douleur et de la mort. Reste cependant que la révolution que je viens de décrire a eu lieu, qu’elle a bouleversé le corps occidental, ainsi que le rapport que nous entretenons avec lui. Nous habitons ce corps, habitat si nouveau que probablement nous avons perdu l’idée du rapport que nos ancêtres entretenaient avec lui, que nous avons perdu le souvenir de ces usages, et de leur morale. D’où un changement d’éthique que nous sommes en train de vivre aujourd’hui. Les anciennes morales exerçaient la volonté de vivre et les exerçaient contre des contraintes invincibles. • 19 •
  • 19. Responsables de notre corps ! L ’état de notre corps autrefois – et voici le centre même de ma pensée –, l’état de notre corps autrefois ne dépendait pas de nous. Aujourd’hui en grande partie, l’état de notre corps dépend de nous. Notre corps, hier témoin de notre esclavage, devient aujourd’hui symbole de notre liberté. Nous devenons en partie responsables de la durée de notre vie et de sa qualité. Certains cancers dépendent du tabac ou de l’alcool, les maladies cardio-vasculaires dépendent de l’alimentation et de l’exercice, les affections sexuellement transmissibles dépendent de conduites souvent délibérées. La philosophie eut du mal pendant des siècles à définir la liberté. Quand cent pathologies aujourd’hui dépendent de nos propres décisions, voici que la liberté s’incarne désormais dans notre propre corps. Devenus médecins de nous-mêmes, nous pouvons aujourd'hui refuser la mort précoce. L’explosion et la croissance des industries du cosmétique ne correspondent-elles pas exactement à la naissance de ce nouveau corps ? Maîtres de notre corps ? I l faudrait écrire une histoire des représentations du corps, de sa beauté, de son hygiène et de ses cosmétiques. Lorsque nos ancêtres béaient devant la beauté d’Aphrodite ou la musculature d’Hercule, ils mesuraient en même temps l’infranchissable abîme qui séparait leur état, creusé de souffrances et de famines, de celui des Dieux réputés boire • 20 •
  • 20. l’ambroisie au cours de leurs banquets quotidiens, de leurs festins d’immortalité. La douleur quotidienne leur inspirait l’état de mortels ; ainsi à distance de rêves se donnaient-ils eux-mêmes ce nom. Et si le tableau concernant le corps se renverse, serait-ce dire que nous avons mis la main sur la boisson d’immortalité ? Admirant le corps des Dieux, nos ancêtres subissaient le leur qui ne dépendait pas d’eux-mêmes. Responsables de la santé du nôtre et parfois de son apparence, nous découvrons que nous pouvons presque à loisir le transformer par des régimes ou des exercices, par des drogues ou des excès. Nous découvrons soudain l’immense importance de sa plasticité. Les réussites de la médecine et de la sculpture gymnastique, vos savoir-faire d’hygiène et de cosmétiques font de nous les auteurs partiels de notre apparence corporelle et de sa réalité. Connaissant ces pratiques efficaces, change alors le fondement de toutes les morales : elles distinguaient entre ce qui ne dépend pas de nous et ce qui dépend de nous. Désormais, nos corps dépendent en partie de nous. Certaine immortalité (avec tous les guillemets concevables) devient non plus le rêve, mais le projet charnel et rationnel de notre humanité occidentale. Mort et immortalité A lors le plus récent, c'est-à-dire ce qui dans l’histoire fait nouveauté, rejoint tout à coup le plus mythique, le plus archaïque, le rêve des anciens Dieux. Et là l’histoire des • 21 •
  • 21. religions, l’histoire des mythes, l’histoire des cultures accompagnent soudain - je ne sais pourquoi, mais je l’ai mille fois constaté - l’histoire des sciences, des techniques, des industries, de nos réalisations. Car cette nouveauté, la maîtrise éventuelle par la biochimie des signaux d’apoptose - ces fameux signaux du suicide cellulaire, qui sculptent notre corps et commandent notre mort - va tout à coup nous promettre une espérance de vie nouvelle encore plus longue. Tout d’un coup nous commençons à rêver à ce premier texte de la plus haute Antiquité occidentale, celle du héros Gilgamesh qui, sachant déjà que la vie et la mort ne se séparaient pas, quêtait dans ses voyages cette fameuse immortalité. La naissance du nouveau corps nous met soudain en rapport avec une nouvelle mort. Mort, nous repoussons sans cesse la date exécutoire de ta loi ; mort, nous traquons ta victoire ; mort, ton aiguillon nous le mouchetons. Content d’avoir rencontré ce verbe, je me dis soudain : le mouchetons-nous avec ce que les marquises de l’âge classique appelaient les mouches, c'est-à-dire l’ancêtre de vos cosmétiques ? Car je ne peux vous quitter sans me poser cette question et vous la poser : mais à quoi sert ce cosmétique, à quoi servent ces mouches ? Réponse profonde à cette immortalité ? Pouvons-nous vivre sans cosmétiques ? Au fond, pouvons- nous vivre sans beauté ? • 22 •
  • 22. Éloge de la beauté J e crois que nous faisons tous le même métier. J’ai consacré en effet ma vie à la pensée, à la langue et au style, parce que du fond de mon âme, je crois à la beauté. Je n’ai qu’un métier, je n’ai pour ferveur que de faire croître la beauté, autant que je le puis, au sein de mon petit atelier d’écriture. Vous croyez que la beauté sert à sauver les corps, je le crois avec vous et de plus qu'elle peut sauver le monde. Je m’adresse à vous : il nous reste en France, pays rare, la beauté de nos femmes. Dès l’atterrissage de l’avion, dès l’accostage d’un bateau dans le pays que vous visitez, vous reconnaissez aussitôt la vivacité de sa culture à la beauté de ses femmes. Parce que nous sommes peut-être aujourd’hui en danger de l’oublier, jamais nous ne dirons assez ce que doit la grâce exceptionnelle des Françaises au passage quotidien devant la Monnaie ou le Louvre à Paris, ou à Bordeaux, Nantes ou Dijon dans des quartiers d’architecture sublime, ou à la traversée de paysages que les cultivateurs avaient sculptés d’une infinie douceur. Ce que doit l’éclatante beauté des Italiennes de Florence, de Pise ou de Sienne à la contemplation, même distraite mais journalière, de leurs églises baroques et de leurs palais renaissants ou à ce qu’elles hantent l’admirable campagne de Toscane ou d’Ombrie. Ce que doit de nouveau la beauté des femmes françaises au maniement d’une langue que La Fontaine et Chateaubriand ont ciselée, ce que doit la grâce chantante des jeunes filles italiennes à la pratique d’un langage entendu et repris par Scarlatti ou Monteverdi, mais inversement les risques tristes que nous faisons aujourd’hui courir à nos filles en les laissant • 23 •
  • 23. se vautrer dans la laideur et la vulgarité. Elles paieront lourde- ment notre faute, d’un visage inexpressif, d’un regard imbécile ou d’un corps obèse et avachi ; alors le cosmétique n’y pourra plus rien… Cosmétique et esthétique O ui, avec le rouge et avant le rouge, la courbe de la bouche se modèle avec la parole. Avec le rimmel et avant lui, l’éclat du regard s’allume avec les larmes que nous tire la grandeur des paysages de campagne et la peinture qui s’ensuit. Avec et avant tout cosmétique, le port et l’allure se sculptent avec l’espace qu’aménagèrent Michel-Ange ou Pierre de Montreuil. Savons-nous vraiment ce qu’est le parfum si nous ignorons que le parfum est au fumet ce que le pardon est au don ? Nous avons hérité d’une beauté culturelle qui fait l’admiration de l’univers et dont témoigne la prospérité de vos industries. Cette beauté, son incidence, frappent le voyageur fraîchement débarqué en comparaison des banalités fades qu’il vient de quitter. Nous connaissons tous des pays d’où toute tentation érotique depuis longtemps s’envola. Plus d’amour, partant plus de joie. De ce legs aussi précieux que la vie elle-même et le corps que nous habitons, nous sommes aujourd’hui pédagogiquement comptables et vos industries plus que quiconque. • 24 •
  • 24. Culture, grâce et beauté S i le monde entier nous juge et juge nos femmes parmi les plus belles de la planète, nous devons apprendre à qui nous le devons : à notre culture, à nos arts, et à notre langue. N’interrompons pas leur transmission. Si la beauté des femmes en quelque façon jaillit de la culture qui la nourrit, la culture elle-même en retour rejaillit de la beauté des femmes qui la transmettent. Vous avez reçu la grâce en don et vous devez la donner avec grâce à la culture qui s’ensuivra. Vous êtes, vous, par vos industries, votre savoir- faire et vos préoccupations, le chaînon indispensable de cette culture-là aussi bien et peut-être mieux que moi. Stendhal disait volontiers qu’il n’écrivait que pour les plus belles des marquises, mais il fallait au moins que les plus belles des marquises eussent lu Stendhal. Oui, la beauté vient d’abord de l’intérieur, de la communauté ensuite, de la culture de cette communauté, avant de se développer grâce à vous et vos ornements. Réciproquement, vous servez à cultiver l’intérieur, la culture et la communauté. Il est vrai qu’on ne marche pas de la même manière, avec la même aise, dans une rue laide à Buffalo ou à Detroit, que dans la nef de Sainte-Sophie ou le long des rives de la Loire. Non, les lieux ne sont pas indifférents. Vous souvenez-vous de la beauté sereine et presque transcendante de la campagne française avant que les ingénieurs de l’EDF ou la rentabilité agro-alimentaire ne l’assassinent ? La paysannerie n’est pas morte seulement des progrès de l’in- dustrie, elle est disparue aussi comme dispensatrice de beauté. • 25 •
  • 25. Beauté du corps, beauté du verbe À quoi sert la beauté ? Elle sert au corps. Il n’existe pas de beauté sans support, sans maquillage, sans bois, sans pierre, sans toile, papier, ondes ou langages. Quelque chose que nous ne connaissons pas encore et que nous ne savons pas définir descend dans cette matière, dans cette pierre, dans ce papier, dans cette langue. La beauté, oui ! sert à la chair, à la matière, pour devenir un corps. Elle sert à une face à devenir un visage. Par elle, un geste se fait offrande, et un mot indifférent devient un verbe d’excellence. La beauté se dit en un mot : le verbe se fait chair. Alors la chair se remplit de lumière, elle devient elle-même divine. Non, le corps n’est pas le corps, la chair n’est pas la chair, le corps est peut-être le divin lui-même qui sans doute l’a su avant nous, puisque son verbe accepta de se faire chair : lumière d’incarnat ou d’incarnation que vos métiers, que vos préoccupations, que votre savoir-faire ajoutent au corps. ▼▼▼ Conférence prononcée à Paris le 18 Juin 2003 • 26 •
  • 26. F ÉDÉRATION DES I NDUSTRIES DE LA P ARFUMERIE PRODUITS DE PARFUMERIE, DE BEAUTÉ ET DE TOILETTE 33, Champs-Elysées - 75008 Paris Tél. : 01 56 69 67 89 / Fax : 01 56 69 67 90 fipar@fipar.com