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PROJET GUADELOUPEEN DE SOCIETE
  Détail des débats communaux



        Décembre 2012
Détail des débats communaux (avril-août 2012) par thème.




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A) Fraternité

L’analyse des comptes-rendus des débats communaux du mois d’avril et des contributions écrites, adressées aux instances du projet et postées
sur internet, permettent d’établir une monographie sur le thème de la fraternité. A la question, « la Guadeloupe est-elle fraternelle ? » et aux
angles d’attaque suggérés, les contributeurs répondent :

Le thème et la question sont-ils pertinents ?
« Pourquoi parler de fraternité ? ». Certaines interventions questionnent ouvertement la pertinence de la thématique dans le cadre de
l’élaboration du Projet de Société : « la définition de la fraternité est : « lien de parenté entre frère et sœur ». J’aurais préféré le terme de société solidaire,
solidarité, amitié. Je n’ai pas besoin d’aimer mon voisin comme mon frère pour m’entendre avec lui. Le terme fraternité pour aboutir à un projet de société,
cela me gêne ». Pour un autre contributeur, « le postulat de départ : « la Guadeloupe est-elle fraternelle ? » est confus. Pour moi, la vraie
question est : quel est le sens de « Vivre ensemble » alors que la Guadeloupe est un département français, intégré dans la Caraïbe et dans
l’Europe ? Avec qui vit-on ? Comment nous positionnons nous ? ». Pour les tenants de cette position – assez rares, il est vrai –, la fraternité ne
serait donc pas une composante nécessaire pour élaborer un projet commun et améliorer le vivre ensemble.
Une donnée nécessaire, mais pas essentielle si on se réfère à d’autres interventions, elles, plus nombreuses : « Si on parle de projet de société,
la première question à poser est qui est Guadeloupéen, qui se sent Guadeloupéen ? […] Qui a intérêt à s’intéresser au Projet Guadeloupéen de
Société ? Quel est le socle commun pour arriver à construire cette société ? ». Pour beaucoup, la thématique de l’identité aurait dû être
prioritaire dans les débats. De même, le traitement en amont de la thématique Education et Transmission aurait permis de mieux comprendre
cette question sur la fraternité : « il faut que nous connaissions notre Histoire, que nous sachions qui nous sommes, avant de pouvoir nous
ouvrir aux autres », nous disent nombre de participants.
Outre la thématique, la question introductive, « la Guadeloupe est-elle fraternelle ? », fait, elle-aussi, débat ; pour certains contributeurs, elle
biaiserait les débats : « poser la question c’est dire qu’on n’attend pas une réponse positive. Je pense qu’il vaut mieux se demander « comment
faire pour avoir une Guadeloupe fraternelle » ? » ou encore « je préfère me poser la question en ces termes : quelle fraternité pour la
Guadeloupe ? ». Notons, dans cette dernière intervention, l’idée que la fraternité revêt plusieurs formes qui diffèrent selon les sociétés.


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Ces réserves et, dans certains cas, ces critiques sur l’objet du débat n’ont pas pour autant atténué l’intérêt des contributeurs. Elles ont, au
contraire, contribué à structurer les débats puisque, développées et argumentées lors des rencontres communales ou dans les notes écrites,
elles ont notamment permis de mettre en évidence la polysémie et la diversité de manifestations de la fraternité ou encore les interrelations
de cette dernière avec les autres thématiques du débat. Enfin, ces considérations liminaires révèlent déjà des éléments de diagnostic et
d’orientation : non la Guadeloupe n’est pas fraternelle et il faut œuvrer pour développer la fraternité dans notre société.
Cet intérêt marqué et cette vision à la fois intégrée et proactive de la fraternité peuvent se lire dans les contributions suivantes : « le thème de
ce mois d'avril « la Guadeloupe est elle fraternelle ? » concentre, selon moi, toute les bases de la réussite de ce projet guadeloupéen : apprenons
à nous connaître, à connaître la terre et les hommes de cette île et le sentiment d'appartenance, j'ose dire, d'amour, se développera. […] Ce qui
nous manque c'est ce sentiment d'appartenance qui rend solidaires les uns et les autres car on partage la même terre ce qui équivaut à dire la
même chair » ou encore de manière plus synthétique « il faut que [les Guadeloupéens] s’aiment, qu’ils aiment les autres avant de commencer à bâtir
un projet sérieux. »

La fraternité a plusieurs significations et doit être mise en relation avec d’autres concepts.
Les questions récurrentes posées par les participants aux animateurs, dès le lancement des débats communaux, sont : « qu’entendez-vous par
fraternité ? Quelle différence faites-vous entre fraternité et solidarité ? » Elles traduisent tout d’abord la nécessité de définir le mot
« fraternité » en amont du débat. Notons ici que les participants reconnaissent avoir effectué des recherches en ce sens avant de participer au
débat.
Le second questionnement souligne le rapprochement ou à l’inverse la distinction qui est faite entre fraternité et solidarité. Si ces deux termes
ont parfois été utilisés comme synonymes lors des débats, dans la plupart des cas, les participants distinguent clairement les deux notions au
motif que « la fraternité implique une dimension affective, un investissement personnel plus fort que la solidarité ». Davantage, d’aucuns
estiment que ces deux principes sont aujourd’hui concurrents : « la solidarité nationale qui passe par la Sécurité Sociale ou la CAF ne devrait
pas oblitérer la fraternité » ou, dans le même ordre d’idée, « le système est peu propice à la fraternité entre individus, car on fait
systématiquement appel à l’Etat pour les besoins de solidarité ». Un participant va jusqu’à évoquer « l’hégémonie de la solidarité
institutionnalisée sur la fraternité ».
Tous les contributeurs s’accordent à reconnaître que la fraternité est une notion polysémique et qu’elle est appréhendée différemment selon
qu’elle s’exprime dans le cadre de la famille, de la religion ou de la sphère publique ; « la fraternité a plusieurs sens (juridique, politique,
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idéologique…). Dans son acception la plus commune, elle désigne la fraternité sociale, la solidarité, mais dans une approche plus large, elle
touche aux questions de communautés, de peuples, de genres ou tout simplement humaines ». Certains préfèrent alors l’évoquer du point de
vue religieux : « « Le mot frère renvoie à l’Eglise. Sommes-nous croyants ? Il faudrait revenir à nos valeurs antérieures. […] La spiritualité est
aussi un moyen ». D’autres abordent la question de la fraternité sous l’angle politique en rappelant que c’est, avec l’égalité et la liberté, l’un
des trois principes de la République. L’un des participants précise : « en France, cette notion apparaît avec la Révolution, mais demeure la
moins bien lotie des trois principes de la République ». Mais nombre de contributeurs rappellent qu’étymologiquement, le terme renvoie à la
famille et que « c’est, avant tout et surtout, au sein de [celle-ci] que la fraternité devrait s’exprimer ».
« La fraternité désigne la relation aux autres, mais savons-nous déjà qui nous sommes ? Sommes-nous Guadeloupéens ? Quel type de
Guadeloupéens ? Avant de parler de fraternité, il faut parler de nous avant », nous dit un participant. Cette intervention traduit l’idée, évoquée
précédemment car largement partagée dans les débats, que les réflexions menées sur la fraternité ne peuvent être dissociées de
considérations identitaires. Un autre contributeur ajoute : « il faut être bien avec soi-même. Antanlontan, cela existait car il y avait un profond
rapport au pays, à la terre. Il nous faut nous réapproprier la Guadeloupe, nous demander qui nous sommes, nous connaître nous-mêmes et faire
la paix avec l’Histoire. Les conditions sont-elles réunies pour que nous nous sentions chez nous ? » La fraternité procèderait donc d’un sentiment
d’appartenance à une communauté humaine, à un pays, à une terre ; « pour moi la fraternité est liée au sentiment d’appartenance au
territoire. Elle peut s’élargir aux autres mais elle est d’abord liée au territoire ». Dans cette perspective, certains n’hésitent pas à lier la
fraternité à la fierté nationale. Dans le même ordre d’idée, les veillées mortuaires, qui, sans être spécifiques à la Guadeloupe, sont ancrées
dans le paysage culturel local, apparaitraient alors comme fraternelles car relevant d’un bien commun, partagé par tous les Guadeloupéens.
Davantage, la conception qui prévaut pour définir la fraternité est celle d’une volonté de vivre et de bâtir un projet ensemble : « [parce qu’elle]
introduit du lien entre personnes, la fraternité conduit au vivre ensemble », « la fraternité demande qu’on fasse ensemble et qu’on crée au
niveau architectural, musical, au niveau de l’économie, de l’agriculture… ».
Autre mot qui apparaît souvent dans les débats sur la fraternité : respect. Ce florilège d’interventions suffit à en attester : « il faut cesser de voir
la fraternité comme un sentimentalisme mais comme un respect fondamental. C’est respecter l’autre comme un frère, appartenir à la même
société, dépasser la peur », « la fraternité c’est le respect ! Il faut mettre le respect dans la fraternité. Pour moi il y a une chaîne : la morale, le
civisme, l’entraide et le respect ! », « parler de fraternité c’est parler de relation à l’autre, de respect de l’autre, et j’insiste, de sa fonction. » Et
pour beaucoup, le respect s’inscrit dans des relations égalitaires : « la fraternité c’est d’abord l’égalité. C’est cette égalité qui fonde le dialogue

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et l’échange et nous pousse à tendre la main à l’autre », « la société ne peut être fraternelle que si va vers l’égalité. Les inégalités créent un
déficit de solidarité entre nous ».

L’individualisme et le matérialisme prévalent aujourd’hui en Guadeloupe.
Le constat est quasi unanime : « les Guadeloupéens sont devenus égoïstes, consuméristes : c’est chacun pour soi. Il n’y a pas de solidarité ».
« Isolement », « méfiance », « intolérance », « jalousie », « violence », « peur » sont les qualificatifs les plus fréquemment cités pour désigner
les relations interpersonnelles en Guadeloupe. Ils seraient les signes d’un individualisme érigé aujourd’hui en norme dominante : « tout le
monde construit des murs pour se couper de ses voisins », « l’isolement et la violence sont notre lot commun », « l’un des gros problèmes est le
fait que les gens vivent enfermés sur eux-mêmes ; par manque de dialogue dans le couple, dans la société et ailleurs, les gens sont méfiants et
cèdent trop facilement à la violence », « aujourd’hui, nous avons peur : peur de la vérité, peur d’être agressés, peur d’être volés… Nous n’osons
plus en parler », « il y a du racisme [en Guadeloupe] par manque de connaissance. Il faudrait que les gens se réunissent et mettent les choses à
plat. Chacun peut apporter ses connaissances. Beaucoup de gens vivent en vase clos », « il y a un problème grave chez nous, il faut qu’on se le
dise. Je déplore le fait que l’on n’est jamais roi dans son pays. On a tendance à vouloir écraser le compatriote qui avance et non à
l’accompagner. Cela fait partie de notre mentalité, de notre culture et c’est un manque de solidarité », « la confiance manque à notre société,
elle manque aussi dans nos rapports aux uns et aux autres. Elle doit être le socle initial de la société que nous voulons construire », « j’ai vécu 7
ans au même endroit sans avoir aucun contact avec mes voisins ; les comportements individualistes sont aujourd’hui la norme ; il y a urgence à
agir et à promouvoir le vivre ensemble car la maison Guadeloupe brûle », ou encore « nous nous enfermons dans l’individualisme [alors que]
pour lutter contre les phénomènes de société qui plombent notre archipel et perdurent […], nous devons être dans une démarche collective et
participative ». Les trois dernières contributions insistent à la fois sur la difficulté qu’a aujourd’hui le Guadeloupéen à s’intégrer ou même à se
projeter dans une démarche collective et sur l’urgence à agir ensemble, dictée par la situation. Cette perception est confirmée par des
exemples de comportements individualistes ou égoïstes dans le monde professionnel ou sur le plan territorial. En ce qui concerne ce dernier
point, les contributeurs sont particulièrement prolixes : « l’aménagement du territoire aussi doit être plus fraternel », « on n’arrive pas à se
mettre d’accord pour la gestion de l’eau », « je souhaite pour ma part que l’on prenne davantage conscience du fait que la Guadeloupe est un
archipel […] au risque d’être ignoré ou laissé pour compte ». L’une des conséquences de cette relative absence d’initiative collective serait
l’hétéro-imputation : « notre gros souci en Guadeloupe : quand quelque chose est fait, mal fait, c’est toujours la faute à l’autre »

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Individualisme et matérialisme, égoïsme et consumérisme, vont souvent de paire et, de l’avis des participants, cette règle s’applique en
Guadeloupe : « aujourd’hui, les gens ne pensent qu’à s’enrichir. L’argent prédomine et prend le pas sur les relations humaines », « par désir
d’exister socialement, on devient affairiste », « il n’y a pas de fraternité en Guadeloupe : sans argent, on vous marche dessus », « avec la
consécration de l’argent roi, liée à l’augmentation des salaires et des aides, la Guadeloupe est entrée dans une course à la consommation de
biens d’équipement, à la malconsommation », « l’argent nous permet d’acheter des télés et des téléphones. Il apporte de la rapidité mais fait
perdre le temps consacré à l’autre, aux enfants », « la consommation et l’attachement à la propriété privée génèrent jalousies et
comportements individualistes : il n’y a que peu de rencontres de l’autre ». Cette remarque sur la propriété privée trouve un écho dans la
formule « l’indivision est source de divisions ». En somme, « l’augmentation du niveau de vie n’a pas induit davantage de bonheur ou de lien
social, mais au contraire favorisé l’individualisme, la recherche de l’immédiateté », « avec l’embourgeoisement de la société, la marchandisation
des relations et l’absence de fierté nationale, les individualités prennent le pas sur l’esprit collectif », « la fraternité n’existe plus, personne n’aide
personne. Nous roulons dans des véhicules climatisés aux vitres teintées » : parce qu’elle est devenue individualiste et matérialiste, la société
guadeloupéenne n’est pas fraternelle.
Les contributeurs ont cherché à établir la causalité ou tout du moins les responsabilités dans cet état de fait, sans que ne se dégage pour autant
un avis tranché ou une vision dominante : « c’est le système qui nous rend comme ça. Il cherche à nous diviser et à nous individualiser. Ca ne
sert à rien de blâmer les individus » ou, a contrario, « certes le système actuel est l’une des causes de la régression de la Guadeloupe, mais c’est
l’état d’esprit des Guadeloupéens qu’il faut d’abord changer », dans tous les cas, « il faut distinguer le système et l’état d’esprit. Un système
différent peut fonctionner avec le même état d’esprit ! »

La fraternité s’exprimait plus facilement et plus fortement avant.
« Nous sommes passés d’une société morale à une société économique où la consommation, la compétition du paraître, mais aussi les failles de
la transmission et l’habitat collectif ne favorisent pas le rapprochement des personnes». Cette affirmation ne corrobore pas seulement le
constat établi pour la situation actuelle ; elle introduit également une mise en perspective socio-historique, l’idée que la Guadeloupe a connu
de profondes mutations sociales et que la fraternité s’exprimait plus facilement et plus fortement dans le passé. Cette analyse fait l’objet d’un
certain consensus parmi les contributeurs : « Antanlontan, [la fraternité] existait car il y avait un profond rapport au pays, à la terre », « je crois
qu’avant les gens étaient fiers d’être guadeloupéens. Ils cultivaient le vivre ensemble qui fait défaut aujourd’hui », « Il a existé une société
fraternelle, avec beaucoup de rapports de voisinage : il n’y avait pas avant autant de murs et de barrières qui séparaient les familles et les
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communautés », « la fraternité s’exprimait à l’occasion des bals et des fêtes populaires à la campagne où chacun apportait sa contribution et
où on pouvait passer de maisons en maisons ». D’autres initiatives emblématiques de ce passé où la fraternité était plus développées, tels le
Secours Mutuel ou les écoles payées sont également mises en avant.
Très présentes dans cette convocation du passé, les notions de « fracture » et de « mutation » sociale ont été explicitées comme suit : « la
Guadeloupe a connu d’importantes mutations sociales, dont nous n’avons pas toujours conscience ; le contrôle social, typique des sociétés
traditionnelles, n’a plus cours ici. Pourtant, nous continuons à regarder dans le rétroviseur dans une vaine quête de la tradition ou des
origines », « nous assistons à un véritable bouleversement et je me demande si ce mot [« fraternité] existe [encore] », « cela fait 65 ans que la
situation se dégrade en dépit des bouché zyé ». Certains participants situent ces ruptures dans le temps. Mises bout à bout, ces lectures
historiques croisées produisent la chronologie suivante : « dans la société post-esclavagiste, la fraternité était une nécessité et prenait la forme
de tontines et de coups de main, le partage était une obligation du fait de la similitude des conditions. Le meilleur exemple est certainement la
constitution de tandems dans les champs de canne », « dans les années 1930, la fraternité était [toujours] ancrée dans la société
guadeloupéenne », « la fraternité s’est étiolée dans les années 50 avec le développement de la fonction publique et l’amélioration du bien-être
individuel ».
Cette analyse est tempérée par certains participants qui y voient là une forte dimension nostalgique : « avons-nous la nostalgie d’une fraternité
passée ? Le mode de vie a changé », « j’aimerais qu’on enlève la dimension sentimentale lorsqu’on parle de fraternité. Elle est en relation avec
l’évolution de la société. La population n’est plus la même. Il faut tenir compte des nouveaux arrivants. Cela nous oblige à composer avec les
autres. », « nous avons du passé l’image d’une solidarité plus immédiate », « on a l’impression qu’avant on vivait tous comme des frères et
sœurs. On peut toujours vouloir embellir le passé mais il y a des réalités. Il n’y avait pas d’animosité mais on vivait en communautés, il y avait
des rivalités, les communautés n’étaient pas si ouvertes que cela ».

La fraternité se manifeste encore sous différentes formes.
D’autres vont jusqu’à « contester l’idée d’un délitement social en Guadeloupe ; cette idée circule sans éléments tangibles permettant d’en
attester ; a contrario, les valeurs positives ne sont pas assez mises à jour », « il faut arrêter avec l’autodénigrement et l’auto-flagellation et
véhiculer davantage de messages positifs », « on a toujours tendance à dire que le Guadeloupéen n’aime pas le Guadeloupéen. […] Arrêtons le
déficit d’image. Il y a des gens qui se crèvent pour faire et personne ne les connaît ». Ces interventions traduisent des défaillances dans la
valorisation d’actions jugées comme « positives » et parmi elles, les actes de fraternité. Pour certains participants, la Guadeloupe jouit d’un
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« fonds fraternel » qui a perduré, mais ne s’exprime pas toujours : « il existe un fonds fraternel qui ne s’exprime pas toujours du fait du mode de
vie, d’habiter et de consommer », « j’estime que la société guadeloupéenne est d’essence solidaire. On y trouve de la chaleur humaine, de la
convivialité, de l’entraide ».
Que ce constat d’un délitement social ou au contraire celui d’une perpétuation de ce « fonds fraternel » soit partagé ou non, les contributeurs
convergent autour de l’idée que des pratiques fraternelles ont encore cours aujourd’hui en Guadeloupe : « maintenant on privilégie un bonheur
matérialiste mais je pense malgré tout qu’il y a des lieux où la fraternité s’exprime », « la fraternité existe en Guadeloupe ; dès que quelqu’un est
hospitalisé ou décède, toute la section ou toute la commune s’en émeut ». Un contributeur décrit, dans une note écrite, ce capital fraternel
dont jouissent les Guadeloupéens : « [la fraternité] participe du ciment de l’identité collective guadeloupéenne. Qui ne se souvient de la période
dite « an tan Sorin » où est apparu l’effort guadeloupéen symbolisé par un nouvel état d’esprit inventif et solidaire? Qui ne se souvient de la
solidarité guadeloupéenne face aux épreuves de la vie (maladie, deuil, catastrophes naturelles…) ? Qui, dans son quartier n’a pas régulièrement
échangé des nouvelles avec ses voisins et porté secours à ceux qui avaient besoin d’assistance ? Qui, n’a combiné un jour ses efforts scolaires
avec ceux d’un voisin à la bourse plus modeste ? Qui, dans les cours et les faubourgs n’a pas mis en pratique le célèbre refrain de la chanson
d’Henri Debs : « C’est la vie aux Antilles ? » Et ce n’est pas faire montre de nostalgie que de s’accrocher à de telles images…C’est tout
simplement adhérer à un certain art de vivre, assis sur une culture empirique de l’entraide et du partage dont nous ne devons jamais nous
départir ! »
Mais, admettent les contributeurs, « la fraternité est vécue différemment selon les histoires de chacun », « tout le monde ne comprend pas la
fraternité de la même façon. Dès qu’il s’agit de l’environnement immédiat, ça fonctionne, mais au-delà, c’est plus difficile ». De même, « on est
fraternel dans le malheur mais pas dans la vie de tous les jours ». Le postulat selon lequel la fraternité se manifeste plus volontiers dans les
situations de crise donne lieu à de nombreuses interventions : « lorsqu’il y a une catastrophe, nous savons être fraternels, aider les autres, nous
mobiliser », « c’est sûr que la fraternité est plus grande chez les gens en crise ! », « la fraternité ne s’exprime que dans les moments critiques »,
« la fraternité évolue en fonction des périodes, des crises et de la situation sociale ». Pour certains, la Guadeloupe se caractérise par « une
« fraternité de circonstances » qui ne s’exprime que lors des grands désastres » - ou encore « une « solidarité de la résistance » à laquelle il
manque une vision de l’intérêt général ».
La fraternité ne serait donc pas un état permanent, ni même une pratique régulière. Pourtant, elle existe encore en Guadeloupe et se
manifeste sous des formes diverses : sous sa forme institutionnalisée, par l’action de l’Etat et des autres pouvoirs publics, mais aussi à travers
certaines initiatives comme « les Restos du Cœur, le Sidaction… » et, de manière plus large et plus diffuse, dans toutes les sphères d’activités
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humaines : dans le cadre familial, dans le monde professionnel… L’idée qui ressort est que la fraternité revêt un visage différent selon la sphère
d’expression, mais aussi selon les classes sociales ou la portion du territoire. A ce sujet, les participants émettent la double hypothèse qu’« il y a
davantage de solidarité chez les personnes modestes » et que « la fraternité est encore développée dans les petites communes rurales ».
Formulé autrement, il y aurait encore en Guadeloupe des « poches de fraternité » qui gagneraient à être connues.

Les agents de socialisation n’œuvrent pas pour une société plus fraternelle
Les contributeurs ont passé les principaux agents de socialisation au crible de cette analyse de l’étiolement de la fraternité :
- « la fraternité devrait commencer au sein de la famille puis s’étendre au quartier et enfin au pays ». « Il faut [donc] promouvoir [ce principe] au
sein de la famille pour les prochaines générations », mais « la base familiale est elle-même atteinte » « la famille nucléaire et élargie est
aujourd’hui en décrépitude », « l’autorité de la famille est mise à mal et les référents externes que sont les voisins et les associations ne jouent
plus le même rôle » et « la famille est aujourd’hui remplacée par les réseaux sociaux dans une sorte de « virtualité amicale » ».
- les associations : « le milieu associatif est dynamique et permet de retisser du lien social, tout comme la fête des voisins dans certains
quartiers ». « La vie associative et le bénévolat d’antan ont beaucoup évolué comparativement à aujourd’hui. Je pense qu’il faut davantage
d’investissement de la population dans les associations. […] Si la Guadeloupe veut retrouver un équilibre, il faut s’investir dans la vie associative
car cette dernière véhicule des valeurs de partage qui peuvent aider à structurer les familles » : « les Guadeloupéens à travers les associations
peuvent faire quelque chose ». Mais « Les responsables d’association vieillissent », « il y a de moins en moins de bénévolat. Dans la vie
associative il y a une majorité de gens à la retraite ». - « aujourd’hui, ne serait-ce que pour faire du bénévolat c’est qu’est ce que tu me donnes
en échange ? Combien je vais toucher ? Avec le modernisme, on fait du bénévolat payé ».
- l’Ecole : « la première vague d’instituteurs arrivés en Guadeloupe nous ont inculqué la notion de solidarité, d’amour ; ils nous ont amenés à comprendre
que celui qui a les moyens doit aider celui qui n’en a pas ». Mais « l’Ecole apparaît plus aujourd’hui comme un facteur de division » que de solidarité.
- les médias : « ce n’est pas seulement la télévision, mais aussi Internet et les jeux vidéos qui favorisent l’individualisme», de manière générale, « les NTIC
induisent une fracture technologique et donc sociale »
- les élites : « la compétition des élites politiques a des incidences négatives au niveau du peuple », « l’exemple doit venir d’en haut ».
On observe un consensus sur le fait que les agents de socialisation ne jouent pas ou plus leur rôle de promoteurs de la fraternité en
Guadeloupe. Face à cet état de fait, certains contributeurs soutiennent que le développement de la fraternité doit procéder d’initiatives
individuelles : « avons-nous besoin des institutions pour développer la fraternité ? Cela doit venir de nous », « Chacun a une responsabilité dans
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la transmission des valeurs de fraternité. », « on a trop tendance à tout laisser à la charge de la puissance publique », « la solution doit venir de
nous. Il ne faut plus systématiquement compter sur l’Etat », « agir pour que la solidarité ne soit pas un mot vide de sens, se rappeler les
fondements douloureux de notre société quand ce terme était une condition vitale et s’en servir comme fondation pour définir par nous-mêmes
l’avenir de nos enfants ». En ce sens, la fraternité doit pouvoir s’exprimer pleinement dans le cadre de réseaux informels.

Propositions pour renforcer la fraternité
- développer les travaux d’intérêt collectif pour rapprocher les jeunes de différents quartiers et de différents milieux
- généraliser les chantiers dans les communes et travailler par ce biais sur l’estime de soi »
- développer les investissements citoyens, même symboliques, pour financer les projets des jeunes
- réhabiliter les agents de médiation qui jouent un rôle de facilitateurs
- encourager la « Fête des voisins » pour recréer du lien »
- cultiver la fraternité tout le temps et non pas seulement dans le malheur (cyclones ou autres)
- éduquer à la fraternité à l’école
- créer un fonds de solidarité
- développer l’éducation à la consommation locale
- inciter nos compatriotes à se réunir autour d'un verre au sein des quartiers
- valoriser les coups de main dans les pratiques de construction
- instaurer des jumelages entre communes de l’archipel
- développer les jardins familiaux
- développer les associations intergénérationnelles
- favoriser le regroupement des TPE et des PME pour mutualiser leurs charges
- encourager le bénévolat
- instaurer des cours de morale à l’école




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B) Identité

L’analyse des contributions, recensées dans les débats du mois de mai et sur le site internet, fait l’objet, dans les pages qui suivent, d’une
synthèse organisant des éléments épars. A la question, « qu’est-ce que l’identité Guadeloupéenne ? » et aux angles de réflexion suggérés, les
contributeurs répondent à travers plusieurs grands axes: 1) une quête d’une définition de l’identité, 2) une présentation de l’identité comme
une valeur positive, 3) une relation ambiguë à l’altérité et à la pluri appartenance identitaire. Ces contributions s’accompagnent enfin de 4)
propositions d’actions ou de politiques pour développer l’identité guadeloupéenne. Il convient d’observer que les grandes catégories
identifiées reprennent en partie les angles d’attaque suggérés, ce qui permet de dire que ces derniers ont quelque peu orienté les débats.

A) La quête d’une définition de l’identité

1) La nécessité de dépasser la quête identitaire

Plusieurs contributeurs, au cours des différents débats tenus sur ce thème, s’interrogent d’abord sur la notion d’identité et sur ses limites,
voire insistent sur la nécessité de dépasser la quête identitaire locale. Plusieurs types d’arguments justifient cette volonté de « sortir de
l’identitaire ». Certains mettent en relation le débat identitaire locale et le débat sur l’identité nationale dans l’hexagone et ses relents
xénophobes : « la problématique de l’identité est borderline comme l’ont montré le récent débat sur l’identité nationale et les appels du pied au
FN. Etant martiniquais, en arrivant en Guadeloupe, j’ai été frappé par l’extrême vivacité de l’identité guadeloupéenne. Je m’interroge sur le
choix de la problématique. Il faut éviter les dangers du repli identitaire », ou encore prétendent qu’« il ne faut pas s’enfermer dans le débat
identitaire, c’est ainsi qu’il deviendra riche. » La volonté de ne pas céder au « repli » est parfois même justifiée par la « puissance » de l’identité
guadeloupéenne : «La Guadeloupe s’est forgée une histoire tellement puissante qu’elle a réussi à imposer le créole comme une langue (alors
qu’ailleurs, on parle de patois). Pourquoi alors ce besoin de repli sur soi ? » Quelques réflexions portent sur la supposée vacuité des débats
identitaires et l’engendrement d’une agressivité en évoquant ce thème : « les débats sur l’identité sont surfaits…nous avons une identité, mais
nous subissons une influence importante que, par définition, nous ne choisissons pas. Les gens deviennent agressifs en parlant de ce problème. Il
y a un effort à fournir pour développer notre culture. Il me semble que c’est inutile de vouloir chercher son identité. Pourquoi vouloir donner une
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certaine image ? Nous voulons être aimés. En fait il y a plusieurs identités…» ; « pourquoi codifier quelque chose qui existe ? Codifier, c’est créer
des animosités » ;« est-ce important de définir l’identité guadeloupéenne ? En 2012, c’est grave de parler de blanc/noir. Nous sommes
guadeloupéens ! Connaître son histoire n’est pas indispensable pour avancer. Par exemple, les Etats-Unis ont réussi sans cela. Il faut aller de
l’avant et faire avancer le pays. » Un participant insiste dès lors pour « ne pas définir ‘être Guadeloupéen’ mais plutôt cultiver ‘être
Guadeloupéen’ ». La nécessité de s’ouvrir à la mondialisation ou aux influences extérieures constitue un point commun à de nombreuses
interventions : « si je dois évoquer la notion d’appartenance, je dirai qu’elle est multiple. Il y a la Désirade, la Guadeloupe et le monde. L’époque
nous contraint à nous ouvrir, à aller du local au global » ; « nous sommes citoyens du monde », « le débat qui m’intéresse plus est celui qui celui
de savoir qui est citoyen du monde même si je considère que celui sur l’identité guadeloupéenne est important », « il faut élargir à l’espace
mondial et ne pas se limiter à la Guadeloupe et la Caraïbe », « il ne faut donc pas s’isoler dans le contexte de l’identité ou de la langue car ces
ouvertures sont une richesse (situation géographique) ». Toujours en relation à la France, un intervenant affirme contre toute attente que
« cette réunion n’aurait pas eu lieu en France ». Un autre traduit une idée que l’on retrouve de manière sous-entendue dans plusieurs
contributions à l’égard de l’identité : « sans oublier son passé, il faut regarder vers l'avenir. Passer son temps à flageller, dénigrer la France
quant à la traite négrière ne permet pas son intégration franche et sincère aux valeurs de la République. Vaut mieux choisir un statut qui
lèverait toute ambiguïté sur sa coopération avec la France et l'Europe. » Enfin, plusieurs interventions soulignent leur malaise vis-à-vis de ce
thème en raison des difficultés de définition de l’identité guadeloupéenne. Une intervenante affirme ainsi « ne pas être très à l’aise avec la
question de l’identité à cause des origines multiples des guadeloupéens » (ndlr : on retrouve ici la notion de racines multiples de E. Glissant), un
autre soulignant « qu’il est gênant de tenter de définir les contours de l’identité guadeloupéenne. Pourquoi ne pas simplement demander à
chacun de se positionner et de dire que son positionnement vaut engagement ? »

2) Une définition problématique, incertaine et multiple

Sans récuser le principe du débat ni la catégorie d’identité, plusieurs interventions préfèrent insister sur la dimension floue de l’identité et son
risque de confusion avec d’autres thématiques : « n’existe-t-il pas une confusion entre identité et singularité ? Entre Identité et tradition ? » « Le
concept est flou ».Dans la même ligne, l’identité est aussi perçue comme un concept aux usages équivoques : « il y a des manières positives et
négatives de vivre l’identité ». Les participants proposent pour partie d’entre eux une définition réfléchie de l’identité, structurée sur des pôles
bien identifiés : « L’identité, ce sont des caractères stables regroupés par rapport à une personne, une entité individuelle, une entité collective.
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On a une identité collective, individuelle, sexuelle, professionnelle…etc. » ; « l’identité se réfère à a) un lieu : la Guadeloupe et ses îles dans
l’espace caribéen : « l’identité est aussi liée à un territoire (fête du crabe à Morne-à-l’Eau, du cabri à la Désirade) », b) un espace : il peut être
physique ou culturel : « l’identité, c’est un espace, c’est la reconnaissance de l’autre », c) le temps :« l’histoire primordiale de la
Guadeloupe ».Une structure définitionnelle différente est évoquée par un autre intervenant : « l’identité (guadeloupéenne) est triple : a) c’est
un savoir qui nécessite une éducation sur le patrimoine (culinaire, culture…), b) une réflexion sur ce qui « ce qui nous singularise (la géographie
sans nous fermer à l’extérieur) et c) un recensement de « ce qui nous lie (le créole). »D’autres contributeurs tentent d’élaborer une définition
englobante de l’identité : « l’identité c’est le créole, les pratiques culinaires, l’histoire, vivre les apports extérieurs », « c’est une manière de vivre
en tenant compte de notre culture et de notre patrimoine », ou encore basée sur des valeurs et un ressenti « l’identité ne va pas sans le
respect », et « être guadeloupéen ce sont des gestes simples, c’est s’approprier et aimer son territoire. »

La question des modalités et des conditions d’appartenance se pose pour de nombreux contributeurs, et a pour corollaire une mise en exergue
des difficultés à définir l’identité. Plusieurs facteurs contribuent à une telle incertitude. Premier critère d’identification, la définition de
l’identité achoppe d’abord sur la question de la couleur de la peau et de l’appartenance au groupe majoritaire (les « noirs ») et géographique
(la Guadeloupe vs les autres îles de l’archipel) : « Pour être considéré guadeloupéen faut-il être noir ? Alors que s’agissant des autres carnations
pour être perçu comme Guadeloupéen il faut préalablement que l’on se soit exprimé (langue, accent). La couleur de la peau marque une
différence. Ce que perçoivent les gens vis-à-vis des gens qui ne sont pas noirs est différent de ce que ceux-ci mêmes ressentent (ils sont
guadeloupéens). Le débat est très compliqué et pose le problème de la considération du métissage. » Certains contributeurs récusent ce
critère au nom du multiculturalisme : « la question de l’identité ne doit pas simplement être reportée à la question de la couleur de peau car
l’aspect arc-en-ciel de la population l’interdit ».Dans certains débats, la question de la reconnaissance des identités minoritaires est posée,
notamment dans les îles du Sud et particulièrement à Marie-Galante. Un intervenant a considéré que « les habitants de la Désirade avaient une
double identité : l’identité désiradienne et l’identité guadeloupéenne ». Un autre intervenant de Marie-Galante affirme : « je suis Marie-
Galantais et fier de l’être. On est guadeloupéen certes mais que il faut que notre particularité soit respectée. »Le deuxième critère
problématique d’identification est la condition de présence sur le territoire : le fait d’être né ou de résider ou non en Guadeloupe est-il un
facteur de conditionnalité pour l’appartenance identitaire ? « Qu’est-ce qui permet de dire qu’on est guadeloupéen ? Etre sur ou hors du
territoire ? »A cela les réponses varient. Pour certains, « être guadeloupéen c’est tant la personne née ici que la personne s’appropriant us et
coutumes », mais la question se pose de savoir si « un jeune installé au Canada depuis 10 ans est encore considéré comme un
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Guadeloupéen ? ».Cette interrogation sur le rapport entre facteurs objectifs et subjectifs explique la mise en exergue du vécu dans l’identité
guadeloupéenne : « pourquoi les enfants de fonctionnaires métropolitains, nés en Guadeloupe se considèrent comme guadeloupéen et ont
parfois du mal à retourner vivre en France, alors que les fils de guadeloupéens "bon teint" se disent d'origine Africaine ? Combien de costumes
africains croise-t-on dans les rues ? »Troisième critère qui nourrit le débat sur la définition complexe de l’identité guadeloupéenne : la part de
l’économique et du culturel dans cette dernière. Deux positions semblent s’opposer sur ce point. Pour une large part des intervenants, « le
fondement de l’identité, c’est la culture ». Pour d’autres, « nous sommes multiculturels, mais une identité n’est pas que culturelle » car« il est
nécessaire d’intégrer à la réflexion la composante économique. Il y a une identité économique ». Pour les tenants de cette position, « être
guadeloupéen c’est au quotidien se battre pour mettre en place des procédures pour le développement économique des entreprises
guadeloupéennes » ;c’est aussi un « travail sur l’identité dans les entreprises » ; ou encore « je suis Guadeloupéen parce que j’y suis né, j’y
travaille, et j’œuvre pour le développement du pays ».Sur ce point, une grande partie des contributeurs s’accordent cependant sur le fait que
« l’identité est multiple, il y a différents niveaux qui pourraient se compléter. Il faut imaginer un développement où la culture & l’économique se
rencontrent. Par exemple les veillées, mortuaires disparaissent. Pourquoi ne pas imaginer un développement économique de ce créneau ? ». Dès
lors, l’identité guadeloupéenne doit être pensée dans sa multiplicité : « l’identité est une pluralité. Il existe plutôt des identités
guadeloupéennes qui doivent avoir un lien, qui est la créolité. »Face à une définition axée sur la naissance ou l’appartenance à une
communauté identifiée comme guadeloupéenne, ou d’autres critères identitaires « objectifs », plusieurs participants posent la question du
statut de l’appartenance, entre facteurs objectifs et sentiment de vivre une émotion particulière : « Etre guadeloupéen, c’est être né ici ou vivre
l’émotion guadeloupéenne ? ». Pour certains, la dimension émotionnelle semble primer sur les facteurs objectifs : « ce n’est pas la façon dont
tu présentes qui fait de toi un guadeloupéen, mais la façon dont tu aimes la Guadeloupe et dont tu respectes ton environnement. C’est dans le
cœur : plus on agit bien avec la Guadeloupe plus on est guadeloupéen. »

3) L’identité à la frontière entre développement personnel et projet collectif

Dans la définition de l’identité guadeloupéenne, l’insistance sur la participation à une « émotion guadeloupéenne » spécifique pose
l’appartenance identitaire au confluent du développement personnel et du projet collectif. Ce positionnement pose question pour de
nombreux contributeurs : « individuellement ça va ; mais collectivement quelle est l’intelligence qui existe ? », « on dit des choses
individuellement…nous sommes intelligents individuellement, mais collectivement incapables d’organiser des choses (sauf le Carnaval). La
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culture doit se faire ensemble…la tradition doit évoluer. Chaque fois qu’on essaye collectivement quelque chose on s’avère incapable de le
réaliser »ou encore « est-ce que le phénomène d’identité n’est pas du à l’ordre ressenti individuellement et collectivement ? ».La question de
l’affirmation individuelle est évoquée en relation à l’altérité dans l’espace guadeloupéen : « qui je suis ? Comment je me qualifie par rapport
aux autres dans un environnement propre ? »Il est globalement admis que la définition de l’identité guadeloupéenne ne saurait être confinée à
l’individuel ou au collectif de manière univoque, même si le ressort de l’intime compte beaucoup : « ma Guadeloupe ne peut pas être celle de
ma mère. L’identité ne se réduit pas à ce que nous mangeons. L’identité guadeloupéenne ne se dissout pas dans le monde. Je garde toujours
cette culture de la solidarité…c’est quelque chose qui est dans l’intime ». Plusieurs intervenants fixent ainsi l’identité dans le domaine principal
de l’affect et des émotions : « être Guadeloupéen c’est affectif », « être Guadeloupéen c’est viscéral, on le sent, on le vit », « être Guadeloupéen,
c’est penser ou vivre Guadeloupe », « être Guadeloupéen, c’est un état d’esprit » ou encore « être Guadeloupéen correspond à de
l’affectivité ».L’identité est alors assimilée à des comportements psycho-sociaux caractéristiques : « notre spontanéité, notre rire au éclats,
notre besoins de toucher les personnes quand nous échangeons avec elles et la culture des embrassades (les bos). » A ce titre, l’identité
guadeloupéenne est décrite comme rejoignant d’autres identités régionales françaises :« être guadeloupéen c’est comme être basque, breton,
etc., ce sont les émotions, la culture, l’art, le rire, la parole (créole) etc. »

4) L’identité comme un ensemble de pratiques culturelles « ordinaires »

Le fait de fixer l’identité dans l’intimité de chaque individu s’accompagne de sa définition à travers des pratiques culturelles « ordinaires »,
« banales » ou encore non politiques d’identification. Différents facteurs « culturels » au sens large sont mis en avant, et au premier lieu
desquels la gastronomie guadeloupéenne :« une odeur de confiture m’a fait me souvenir de mon enfance » dit une intervenante, « le bien
manger et le mal manger jouent aussi un rôle identitaire ». La gastronomie est censée révéler les caractéristiques de la société
guadeloupéenne : « la culture culinaire est un reflet de qui nous sommes ». Il est notable qu’autant que les plats cuisinés, c’est aussi un
ensemble de produits de l’agriculture locale qui symbolisent de manière récurrente l’identité guadeloupéenne : « je cuisine ignames et fruits à
pain. Mon fils sait faire le migan (il est cuistot) » ; l’affaissement d’un certain nombre de pratiques culinaires est présenté comme reflétant une
perte identitaire car « l’agriculture est un volet important de l’identité. En venant en Guadeloupe j’avais une vague idée de ce qu’on cultivait.
J’ai compris à quel point la société de consommation avait imprégné la population. Beaucoup de gens ne mangent plus de fruits à pain. Les
guadeloupéens sont devenus des américains (obésité, diabète…). L’identité c’est aussi l’amour que l’on porte à la terre qu’on occupe. » Autres
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pratiques culturelles notées par les participants comme porteuses d’identité, la musique, la danse et le carnaval reviennent souvent dans les
interventions : « notre identité, c’est la musique et la danse », « il y a une singularité du carnaval et du genre collectif ». Pour certains, la
reconnaissance internationale de la musique locale est une source de fierté : « aujourd’hui le gwo ka est fortement reconnu : il fait partie du
patrimoine protégé de l’Unesco. » L’habitat local est aussi désigné comme vecteur d’identité, et le déclin des maisons créoles et de la vie à
l’extérieur sont parfois présentés comme des signes de la perte d’identité : « est que notre mode d’habiter est typiquement guadeloupéen ? Ça
a existé (maison créole) même si aujourd’hui les normes guadeloupéennes obligatoires, le mode d’habiter a évolué. Mais nous en avons une
s’agissant du mode d’occupation de l’espace dans la maison... En Guadeloupe nous vivons beaucoup au dehors. Il y a cependant une
modification du mode d’habiter compte tenu des normes obligatoires. De plus, il existe beaucoup plus de logements collectifs, qui ne prévoient
pas d’espaces de vie extérieurs bien que cela commence à changer. » Plus souvent, la combinaison de différents facteurs donne lieu à une
définition impressionniste de l’identité : « Parler le créole guadeloupéen permet de se reconnaître ; la cuisine permet de caractériser la culture
guadeloupéenne et la musique (gwoka, léwòz) permet de s’exprimer » ou encore « Il n’est pas nécessaire de chercher son identité. Elle se
reconnaît dans le langage et la gastronomie ».

5) La place spécifique du créole dans l’identité guadeloupéenne

Les deux dernières citations illustrent la place centrale conférée de manière récurrente au créole dans l’identité guadeloupéenne par les
participants. C’est une conviction partagée par la plupart des contributions que « la langue créole induit une notion identitaire », que « le
marqueur de notre identité est le parler créole », « c’est presque la langue qui fait l’identité » ou encore que « le créole est le pilier de notre
identité ».Le créole est un signe de reconnaissance, car il permet à la fois de se distinguer de l’hexagone francophone et de l’environnement
régional, le créole guadeloupéen différant de celui parlé en Martinique ou en Guyane : « le créole, c’est le point commun », « la question est
surtout l’identité collective : le créole est un marqueur. » Par ailleurs, la langue est présentée comme vecteur de cohésion sociale : « le rôle de la
langue semble important car celle-ci structure le mode de penser de la communauté. » La créole est enfin présenté comme structurant un
imaginaire spécifiquement guadeloupéen : « je considère notre identité comme étant fortement en lien avec la langue créole qui fonde un
penser créole et un imaginaire créole. »Le créole lui-même est n’est pas perçu comme un bloc monolithique, certains intervenants rappelant
qu’« il n’y a pas un créole mais des créoles », d’autant qu’au-delà de l’idiome lui-même, l’accent joue un rôle spécifique complémentaire de
différenciation : « l’accent est un repère, c’est un marqueur ».La relation entre le créole et le français est diversement appréciée par les
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participants. Certains envisagent les deux langues comme complémentaires, « il n’y a pas de mise en concurrence du créole et du français. Il y a
une bonne compréhension des enfants en créole et en français »et mettent l’accent sur la reconnaissance accrue du créole, plus valorisé car
« autrefois, le créole était perçu comme vulgaire ; on était quelqu’un si on parlait français ». D’autres intervenants perçoivent au contraire une
domination du français sur le créole qui explique la crise identitaire : « nous sommes en situation de diglossie qui se définit comme la
dominance d’une langue sur une autre dans une société (dominance du français sur le créole). […] Il y a eu une reconnaissance timide du créole
en 2001 avec le CAPES créole mais aujourd’hui on observe un recul de l’Etat ; il n’y a plus de création de postes pour les langues régionales. La
langue formate l’identité et par conséquent, nous avons aujourd’hui des individus en manque de repères, de valeurs »ou en d’autres termes,
« le français prend le dessus quand nous sommes entre nous. Le français c’est un réflexe. Cela montre que notre identité a failli. »

B) L’identité comme valeur

Il est intéressant de noter que pour une large part des contributions, la notion même d’identité est considérée comme positive et la prise de
conscience identitaire comme salutaire et nécessaire. Cette quête identitaire est paradoxalement associée dans le même temps au sentiment
d’une crise de l’identité guadeloupéenne. Ce sentiment de crise est tempéré par la volonté, par l’introspection identitaire, de trouver des
valeurs communes. En outre, la réflexion sur l’identité est considérée comme dynamique et l’identité elle-même comme en construction.

1) Un processus identitaire perçu de manière très positive

Dans de nombreuses interventions, prédominent une perception positive de l’identité et de ses fonctions sociales pour la collectivité
guadeloupéenne : « l’identité est l’embryon d’un vouloir : la conscience de soi passe certaines étapes : apprendre et prendre conscience de ce
qu’on est. … C’est un désir de vouloir être, construire et apprendre quelque chose. Il faut une cohésion et ce désir de tendre vers un but (une
conscience de soi pour arriver à quelque chose). » L’identité est aussi présentée comme un médium de l’interaction au monde : « Nous ne
pouvons rien apporter au monde si nous ne nous connaissons pas nous même ». La quête identitaire est dès lors fortement valorisée comme un
instrument d’introspection collective qui permet de mieux se connaître : « le débat sur l’identité est fort, poignant car il s’agit de savoir qui on
est », « Pour se construire, il faut regarder l’autre, tendre la main, retrouver la prestance des aînés, retrouver la fierté d’être français… etc. Le
débat sur l’identité est capital car il faut savoir qui on est pour savoir où l’on va. » L’enjeu de la transmission et de l’éducation des enfants est
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récurrent dans la prise de conscience identitaire et constitue l’une des préconisations principales comme nous le verrons dans le paragraphe
D) 1) : « nous sommes un carrefour où il s’agit de savoir ce que nous allons léguer à nos enfants », « l’identité est la force d’un peuple. Il est
nécessaire d’en parler car les enfants sont perdus. » La valorisation de l’identité s’accompagne d’un mouvement quasi systématique
d’affirmation d’une fierté guadeloupéenne, au centre de la quête identitaire : « je suis fier d’être Guadeloupéen », « je suis fier de me dire
Guadeloupéen en étant à l’étranger ». Cette fierté s’exprime aussi lorsqu’un Guadeloupéen est reconnu au niveau hexagonal ou international :
« quand je constate tout le travail que le Docteur Henri Joseph a accompli dans le domaine de la recherche, je suis fière. L’identité
guadeloupéenne se réinstalle. Il y a toujours un guadeloupéen faisant partie de l’élite notamment à l’étranger. Dans le sport quand nous
entendons que Thierry Henry, Teddy Riner et bien d’autres encore gagnent, cela consolide notre identité guadeloupéenne. » Cette affirmation
identitaire et cet attachement sont indépendants du domaine politique stricto sensu et participent d’un processus plus général : « il n’est pas
nécessaire d’attendre l’aspect politique pour poser la question de l’identité, de comment on vit son identité. »Ce processus identitaire est perçu
par certains contributeurs comme plus légitime et plus prégnant qu’avant : « vous vous rappelez comment on se défrisait les cheveux, c’était la
mode, on voulait ressembler aux personnes à cheveux lisses. L’évolution nous a fait perdre progressivement notre identité. Aujourd’hui, la
tendance change ». De même, le renforcement de l’affirmation identitaire est prôné par de nombreux contributeurs, certains allant même
jusqu’à plaider pour une évolution « néo-calédonienne » : « même dans l'ensemble français puisque c'est le désir de notre peuple, je crois qu'il
faudrait mettre en avant cette identité guadeloupéenne et caribéenne. Ces deux identités sont nées des apports historiques issus des continents
américains, africains, européens et asiatiques, n'est-ce pas? Je crois que nous devrions mettre en avant cette citoyenneté guadeloupéenne à
l'instar de ce qui se fait en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Et je crois aussi que dans des évènements sportifs et culturels nous devrions également
mettre en avant aussi bien dans le pays qu'en dehors, nos couleurs à travers un drapeau spécifique. Des couleurs qui sont jusqu'à aujourd'hui,
rouge, jaune, vert et accessoirement noir. Ce drapeau n'a pas pour but de remplacer celui de la France puisque n'étant pas pour l'instant un Etat
souverain! On le voit en Polynésie ou en Kanaky. »

2) Le sentiment d’une crise identitaire

Pourtant, le sentiment de fierté de l’appartenance à l’identité guadeloupéenne et de connotation positive conférée à cette notion dans le
champ public s’accompagne d’un sentiment généralisé de crise identitaire, voire de déclin de l’identité guadeloupéenne : « nous sommes en
crise identitaire », « nous sommes les garants du patrimoine laissé par nos ancêtres ; mais nous n’assurons pas cette garantie. Nous vendons
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même la Guadeloupe ; nous dilapidons l’héritage. » Plusieurs intervenants insistent sur l’abandon des valeurs et des traditions jugées
guadeloupéennes au profit des « étrangers » et de la mondialisation qui détruit l’identité locale :« comment avoir cohésion identitaire quand on
adopte toujours les cultures d’ailleurs ? », « la Guadeloupe sé tan nou, mais on continue de vendre aux étrangers », « voulez-vous que notre
nation survive ? Sinon continuez…les chinois vont s’installer ici ». Face à un monde en mouvement, le constat pessimiste est dressé d’une
tradition abandonnée au profit des influences étrangères : « le monde évolue certes mais on n’a pas gardé notre tradition. On s’est fondu dans
tout ce qui se fait ailleurs. Notre identité, elle était là, elle est là, mais nous n’avons pas su nous l’approprier et la mettre en lumière. », « Avant
on reconnaissait le guadeloupéen. Maintenant, le Guadeloupéen s’habille comme le Français, l’Européen ou l’Américain », « Qu’on aille au
Japon, à New York, à Paris on adopte les us et coutumes des pays. …On perd notre identité guadeloupéenne et c’est malheureux. » Plusieurs
contributeurs insistent sur des exemples concrets de perte supposée d’identité : « nous organisons des « chanté nwel »… Est-ce que nous
continuerons ? Et les jardins créoles ? Avant on tuait le cochon à la rentrée scolaire… Et aujourd’hui ? Nous sommes loin de notre identité… » ;
« quand quelqu’un porte des « locks » C’est une forme de mondialisation », « à la période de Noël, on cuisinait du riz, des pois d’angole, du porc
et l’on buvait du rhum. Aujourd’hui, on boit du champagne. La période du carnaval montrait notre identité. Aujourd’hui on voit tout sauf du
carnaval (heureusement qu’il existe Voukoum et Akiyo) ».La question est posée de savoir comment : « face aux mutations, aux apports
extérieurs, au risque d’américanisation de la société, préserver l’identité guadeloupéenne ? Tout en sachant que l’identité évolue, comment
garder notre part [de tradition] ? »,ou en d’autres termes,« comment préserver les rites sociaux tout en se modernisant ? ». L’acculturation est
évoquée comme la réalité de l’identité guadeloupéenne, notamment face à l’hexagone : « il y a le problème de l’acculturation : les jeunes
intègrent ce qui est dans la télé. La culture est le propre de l’identité. Papa Yaya fut le premier à défendre la culture créole et à faire émerger le
problème du bilinguisme. Nous sommes dans un ensemble français, mais nous sommes dans un déni de nous-mêmes… ». Ce processus est
dénoncé par certains contributeurs comme une incapacité des « classes dirigeantes » à transmettre aux jeunes l’envie de faire vivre l’identité
guadeloupéenne, renforcée par l’émigration vers la France hexagonale : « l’histoire de ce pays a été peinte par plusieurs mains. [Les] grandes
civilisations ont apporté quelque chose de singulier et d’unique à la Guadeloupe. [Mais aujourd’hui] les classes dirigeantes […] poussent les
jeunes à ne plus enchérir sur ce tableau haut en couleurs. […] Nous sommes une petite île mais une grande nation. […] On assiste à une
déperdition de notre identité avec l’émigration de nos jeunes vers la France ». Dès lors, plusieurs intervenants évoquent le fait qu’« il existe un
problème de confiance, de fierté de ce que nous sommes… » lié pour certains à une vision trop négative de soi par les guadeloupéens : « en
Guadeloupe, il y a beaucoup de discours d’auto négation, d’auto flagellation ; on voit souvent le négatif ».Même le processus de débat est
perçu comme un signe supplémentaire de la crise identitaire :« si il y a ce débat ce soir, ça signifie c’est la conséquence d’un malaise. »La quête
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identitaire est parfois présentée comme la conséquence de l’appartenance à la France : « D’un point de vue historique, c’est la France qui a fait
de nous ce que nous sommes. Le Guadeloupéen se cherche parce qu’on ne lui a pas laissé le choix de reconnaître son identité. »

3) L’identité comme quête de valeurs communes

Dans ce contexte de crise identitaire associée à une crise du vivre ensemble, le questionnement sur l’identité guadeloupéenne s’apparente
dans de nombreuses interventions à la recherche de valeurs communes : « identité signifie identique ; se reconnaître dans l’autre suppose
d’avoir des choses en commun », « il est important de chercher des éléments qui nous rassemblent pour avancer ». L’objectif est dès lors
identifié comme étant la recherche de l’unité « plutôt de voir ce qui nous différencie, qu’est-ce qui nous unit ? » en vue de permettre
l’autonomie culturelle : « il faut refuser la complainte. Plus qu’un fardeau à porter, c’est un gage d’espoir, ce qui va pousser la société
guadeloupéenne à prendre son destin en main » Dans ce contexte, la focalisation sur les questions d’appartenance à différentes communautés
ethnoculturelles est présentée comme un facteur de déficit identitaire qui doit être sublimé par une réflexion sur les points communs au-delà
des « micro identités » : « Parler de couleur de peau signifie qu’il y a un déficit identitaire qui pose problème. …C’est un partage de choses en
commun. Il y a une opposition entre micro/macro identités. L’individu assume sa micro identité (indien, blanc…etc.) mais a du mal à la dépasser
dans le macro et de jongler avec ses spécificités face aux autres. Il faut accepter, comprendre la différence, accepter que quelqu’un puisse mal
nous définir ; cela éviterait beaucoup de problèmes. »

4) L’identité comme un processus dynamique et en construction

Malgré les critiques liées au sentiment d’une crise identitaire, de nombreux intervenants insistent sur la dimension processuelle de la
construction identitaire et sur l’idée que l’identité guadeloupéenne est encore en construction : « la société est en cours de mise en place », « la
Guadeloupe a une identité en devenir », « une identité à construire », « notre identité est en construction : il est nécessaire de prendre en
compte ses multiples apports culturels sans domination de l’un sur l’autre et de développer solidarité et fraternité », et par ailleurs l’identité
« évolue constamment ».Pour certains, le processus en est même à ses débuts : « nous sommes un peuple jeune, si ce n’est à l’état
embryonnaire, en recherche, contrairement à la France [et son histoire multiséculaire] », « nous sommes aux prémices du « vivre ensemble »
identitaire ». Des conditions sont exprimées comme indispensables avant de pouvoir envisager l’expression d’une identité construite,
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conditions non réunies selon les intervenants. Pour certains, elles concernent le territoire « l’identité s’exprimera quand il y aura une unité de
regard sur le territoire », pour d’autres l’hégémonie de la majorité sur les minorités guadeloupéennes dans les médias, héritée du rapport
colons-ouvriers : « les médias locaux ne sont pas non plus l’expression du multiculturalisme, mais du monoculturalisme (aucune plage musicale
dédiée aux rythmes indiens ou autres…). La plus grosse culture (nombre) écrase les autres cultures. L’importance du rapport dominant dominé
hérité des rapports colons–ouvriers n’a pas disparu. Il faudrait pouvoir gommer cet état de fait avant de pouvoir faire aboutir une demande
d’identité. Pour plusieurs intervenants, l’auto estime, insuffisamment développée, empêche l’émergence identitaire : « pour parler d’identité, il
faut d’abord s’aimer », « il faut s’accepter comme on est pour évoluer »,voire l’absence de « fierté nationale » : « il existe une dimension
psychologique de l’identité ; il faut une fierté nationale ».Dans ce processus, un changement d’attitude est jugé nécessaire car il y a un
« manque d’égard des Guadeloupéens pour leur environnement et une incapacité à se prendre en main ».



C) L’identité ambigüe et la gestion de la pluralité des appartenances identitaires : se définir par rapport aux voisins/à l’hexagone

Une intervention typique de la tonalité d’une partie des débats est contenue dans le questionnement d’un intervenant : « pourquoi les
dominicains, les haïtiens, les cubains et bien d’autres peuples ne se posent pas cette question » de l’identité ? A de nombreuses occasions et au-
delà des valeurs communes, l’identité guadeloupéenne est énoncée comme « ce qui nous distingue des autres ». On constate trois positions
principales sur cette question : 1) le sentiment et la volonté que la Guadeloupe forme un ensemble national indépendant, 2) la peur d’une
confrontation des appartenances identitaires entre l’identité guadeloupéenne, l’identité française et l’identité caribéenne ; et 3) la volonté de
démontrer la valeur de la pluralité des appartenances.

1) Le sentiment et/ou la volonté que la Guadeloupe forme un ensemble culturel et politique indépendant

Lors des débats, la conviction, exprimée à différents degrés, que la Guadeloupe dispose d’une identité foncièrement singulière et distincte de
l’hexagone est récurrente chez de nombreux participants. L’appartenance à l’ensemble français est présenté comme une anomalie, voire un
« accident de l’histoire » : « Culture guadeloupéenne? Culture française? Sommes-nous guadeloupéens? Français? Franco-guadeloupéens?
Caribéens? Européens? Moi, je me définis, j'aime me définir guadeloupéen, Afro-caribéen. Français seulement par accident de l'histoire.
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D'autant plus que les évènements récents montrent en réalité que nous sommes français uniquement sur papier. »L’identité française et
européenne est considérée par ces interlocuteurs comme largement artificielle : « Les Guadeloupéens ont été adoptés par les français mais
restent avant tout des guadeloupéens et des nègres » ; « la Guadeloupe est pour l'instant selon les institutions françaises à la fois une région et
un département, ce qui est au départ une aberration pas possible car en France une région est composée de plusieurs départements. Mais nous
savons que ce statut est un artifice.… Si juridiquement, on rattache la Guadeloupe aux institutions françaises et européennes, culturellement,
géographiquement et même sportivement parlant, la Guadeloupe fait partie de son ensemble naturel qu'est la Caraïbe et le reste du continent
américain. Nous savons que la Guadeloupe faisant partie de la Caraïbe, ça embête certains mais on ne peut pas prendre une pince géante et
mettre la Guadeloupe en Europe! » Dans cette conception, la recherche d’une identité guadeloupéenne doit conduire à une réflexion sur la
question du « pays » et de la « nation » guadeloupéenne :« la Guadeloupe n’est pas un département mais un peuple, un pays ; et être
guadeloupéen c’est être conscient que nous sommes un peuple, un pays », « dire c’est quoi le « nous » Guadeloupéen pose la question de la
nation : ce qui nous unit et ce à quoi nous tenons, nous protéger, évoluer et conquérir le monde. Il faut défendre les couleurs de la
Guadeloupe », « la Guadeloupe n’est pas un département mais un peuple, un pays. Il faut penser l’autonomie de la Guadeloupe dans
l’aménagement du territoire (penser la Guadeloupe en tant que nation indépendante). »La formulation d’une autonomie culturelle
guadeloupéenne et d’une critique de la présence française prend parfois des tournures très radicales, critiquant la permanence de la
« colonisation » française :« la Guadeloupe est une colonie de la France et de la Martinique, car il n’y a pas de direction administrative en
Guadeloupe », « il y a un démantèlement de la société guadeloupéenne pour installer la France en Guadeloupe », « nous sommes toujours des
colonies françaises, en atteste l’inscription à l’ONU de la Guadeloupe, Martinique, Guyane comme colonie française avec statut de
département. »L’évocation de la Guadeloupe comme colonie fait cependant polémique dans les débats où le terme est employé. Pour les
participants les plus critiques, « l’identité guadeloupéenne est en conflit avec l’identité française »qui la subvertit. L’incapacité à voir émerger
une identité guadeloupéenne vient de la suprématie organisée de l’identité française : « Cette dernière a un support médiatique (télévision,
institution, écoles, églises, justice). L’identité guadeloupéenne se développe à l’ombre de l’identité française et est obligée de se révolter pour
exister. Certains pensent qu’ils sont obligés d’être français », la présence française est le facteur qui empêche l’émergence d’une identité
guadeloupéenne car « la Guadeloupe a toujours été entre deux cultures : l’Afrique et la France. Il fallait toujours vivre ce que l’autre nous
demandait de faire. […] Faut s’ouvrir vers l’extérieur mais faut d’abord se construire. On n’est jamais devenus guadeloupéens car la France est
toujours restée ». Dès lors, « la présence française s’est imposée et a tout fait pour se maintenir notamment avec l’Education Nationale. Les
Guadeloupéens sont battus d’avance (ex. Gérard Lauriette) et certaines directives appliquées sont discutables (nos ancêtres avec les yeux
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bleus) ». Dès lors, « le Guadeloupéen se sent niais, pas reconnu, les lois se retournent contre lui. Il subit le peuple conquérant qui a plus de
connaissance et lui demande de se taire. Le peuple guadeloupéen a l’impression d’être écrasé. »Est aussi mise en cause la toponymie de
certains lieux ou des dénominations courantes (« dépendances », « iles du Sud », « fort Napoléon »), démontrant la domination française sur
l’identité guadeloupéenne. Pour un autre intervenant, la quête identitaire doit être un moyen de rééquilibrer le rapport de force : « Il y a un
déni de l’identité guadeloupéenne. … Nous entretenons une relation jacobine. Il y a un clivage entre une culture dominante, la française, et
une culture dominée (la nôtre). La situation est déséquilibrée car nous sommes étouffés. Il nous appartient de la rééquilibrer. » Les intervenants
qui défendent ce point de vue sont partagés entre une ironie pessimiste sur l’absurdité de la réflexion identitaire dans un contexte français :
« pour l’ONU, il existe des peuples (Guadeloupe, Martinique) qui ont droit à l’autodétermination et ont des droits inaliénables. En 2003 la
Guadeloupe a voté non et a renoncé à son identité ; elle a donc accepté le droit français et de devenir européenne. Par conséquent, de quelle
identité parlons nous ? Puisque nous sommes une population française… » et la volonté, pour une minorité d’entre eux, de défendre une
indépendance politique : « nous avons tout en Guadeloupe. Il nous manque seulement un pouvoir de décision, un gouvernement
guadeloupéen » ; « on ne sait pas où on va. En fait nous sommes caribéens, pas européens. Avant les européens il y avait les Arawaks…
Fondamentalement le pays est Guadeloupéen Nèg (ça ne veut pas dire que les autres ne sont pas dedans.) … il nous faut penser « nation » et
demander le pouvoir politique… On a été assimilé, erreur funeste…il faut un gouvernement Guadeloupéen. »

2) La peur/opposition identitaire

De nombreuses interventions ne parviennent pas à trancher la question de la spécificité de l’identité guadeloupéenne et se contentent de
pointer l’ambiguïté de cette dernière, partagée entre plusieurs espaces culturels : « Pour le moment la Guadeloupe est française, le
Guadeloupéen est un citoyen français. Y a-t-il une contradiction avec l’appartenance à la Caraïbe ? Comment un citoyen guadeloupéen se
perçoit-il dans l’ensemble français ?Il serait plus judicieux de dire « comment se situe-t-il par rapport à un ensemble éloigné ? » ; « il y a une
ambiguïté entre être Guadeloupéen et être Français ; nous sommes un tissu de contradictions » ; « l’antillais est quelqu’un de complexe car il
émane du bassin « caribéen », du « blanc », de l’indien » et de l’Afrique. Cette diversité se reflète dans nos comportements. On est un peuple
mélangé et un peu tiraillé par diverses cultures ». Cette ambiguïté fondamentale entraine une « une crise d’appartenance : sommes tantôt
français, tantôt guadeloupéen mais on veut gérer les deux. » Un autre intervenant critique la volonté d’une identité exclusive des autonomistes
: « nous sommes confrontés à une difficulté car pendant un temps on pensait en terme exclusif ; les gens se pensaient noirs seulement,
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Guadeloupéens seulement et certains ne se disaient pas français » ; « qui sont les « yo » et les « nous » dans le slogan du LKP ? Qu’est ce qu’une
société créole ? Est-ce qu’il s’agit de sociétés traumatisées par la société française ? ». Un autre envisage le débat sur l’identité comme le
moyen d’éviter de penser la situation de la Guadeloupe en termes strictement politiques : «le débat sur l’identité c’est pour ne pas dire « êtes
vous une nation ? ».

3) La complémentarité des appartenances

Troisième manière d’envisager le rapport de l’identité guadeloupéenne vis-à-vis de l’altérité, un très grand nombre d’interventions soulignent
la complémentarité des appartenances entre identité guadeloupéenne, identité française, voire identité Caribéenne : « nous ne devons pas
renier notre histoire, notre lien avec la France », « en Guadeloupe, on se reconnaît en tant que créoles mais également français », « nous avons
une double appartenance française et caribéenne », « nous sommes dans une société d’appartenance française et caribéenne », « je suis Sainte-
Annaise, guadeloupéenne et française», « l’identité de la Guadeloupe regroupe une multitude de choses. Il existe beaucoup de variables dans
l’identité guadeloupéenne qui se multiplient, se croisent auxquelles s’ajoute l’apport européen », « si être Français c’est appartenir à un groupe
humain important avec des droits et des devoirs, alors je suis guadeloupéen et français ! », « Je suis Guadeloupéen et Européen. Je suis Français
parce que depuis trois siècles, on est venu nous dire que nous sommes sous la domination, et européen par rapport à la mondialisation. Mais
nous sommes dégagés de cette affaire là. »Un intervenant pose la question de la « nécessité » d’un cohabitation dans le contexte de la
mondialisation : « est-il raisonnable de ne pas accepter la cohabitation des deux identités ? Les accepter dans une sorte de cohabitation plus
fluide pour aller de l’avant dans un contexte de mondialisation ? » Plus généralement, l’affirmation du pluralisme de l’identité guadeloupéenne,
voire de son multiculturalisme, sont énoncées par beaucoup de participants comme son essence même : « l’identité guadeloupéenne est une
identité ouverte, vivante et multiculturelle et que ce multiculturalisme qu’elle considère comme étant une force, constitue le porte drapeaux de
l’identité guadeloupéenne », « le pluralisme est le fondement de l’identité même si elle peut entraîner des oppositions. Le métissage doit être
accepté pour avancer ; les apports multiples sont des richesses. L’immigration a permis la construction de l’identité (ex : apports des indiens) »,
« il faut accepter que la Guadeloupe soit un mélange de cultures », « au regard de la multiplicité ethnique et culturelle de la Guadeloupe, il est
important de définir une base commune qui nous fédérerait, à travers une identité partagée », « la Guadeloupe est riche de métissages »,
« notre identité, l’identité antillaise est une identité issue de plusieurs origines », « l’identité guadeloupéenne est riche de multiples apports qu’il
convient de mettre en commun », « Il faut que la population digère la diversité pour pouvoir la cimenter et permettre cohésion identitaire », « il
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faut assumer la diversité culturelle ».La diversité culturelle pose aussi question à certains sur la meilleure manière de constituer un processus
créatif : « comment faire pour créer une dynamique pour que la multiplicité de nos origines ne nous entrave pas ? Ne nous gêne pas ? Mais soit
au contraire transformée en quelque chose de créateur ? »Un débat passionné s’engage lors de l’une des rencontres sur le fait de savoir si être
Guadeloupéen c’est venir d’Afrique. L’influence africaine est généralement reconnue mais la plupart des intervenants préfèrent soulignent la
« mosaïque » guadeloupéenne : « l’identité guadeloupéenne est une richesse grâce aux nombreux apports (africains etc.). Nous sommes un
peuple mosaïque riche avec beaucoup d’apports à mettre ensemble », « notre identité est multiple. On est Guadeloupéen, Français, Africain… »
Pour un contributeur tenant de cette position, la crise identitaire et la faillite du vivre ensemble proviennent de la recherche d’une origine
unique de l’identité guadeloupéenne : « L’antillais préfigure du monde de demain. La quête d’une origine linéaire est vaine, la seule référence à
l’Esclavage est insuffisante, et c’est sans doute là l’échec du vivre ensemble en Guadeloupe ».Dans la contribution intitulée « Pour une société
de projets », on peut lire cet attachement à la multiplicité des influences culturelles qui structurent l’identité guadeloupéenne, facteur de
« cohésion » à préserver :« notre insularité, notre « archipélagie », nous ont certainement permis de bâtir une société originale et de nous doter
d’une langue et d’une culture qui participent à la cohésion de notre société. Il importe de préserver ces éléments constitutifs de notre identité, et
notre ouverture au monde – ou plutôt sur le monde – doit se faire en veillant bien à sauvegarder cette identité qui est notre richesse »



D) Propositions de politiques publiques/d’actions

Sur le thème de l’identité, les propositions d’actions ou de politiques publiques sont réparties en deux catégories. Il faut d’abord mettre en
lumière, de manière distincte, l’ensemble des contributions évoquant la nécessité de renforcer l’éducation à l’identité et de rendre accessibles
au plus grand nombre des informations relatives à l’identité guadeloupéenne. Dans un deuxième temps, est catalogué l’ensemble des autres
mesures proposées.

1) Une demande identitaire dans les programmes éducatifs

L’absence de connaissance de l’environnement et de l’histoire locales, le déficit éducatif dans ce domaine, l’absence de démarche volontariste
des acteurs politiques sont des messages récurrents formulés par de nombreux contributeurs. La faible éducation à l’identité locale est la
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première visée : « l’apprentissage, dans sa forme actuelle, est un frein à l’expression d’une identité guadeloupéenne »,« l’identité est une quête
mais il y a un problème lié au manque de connaissances de notre histoire et les parents y ont un grand rôle à jouer », La complexité de l’identité
guadeloupéenne rend nécessaire la connaissance d’une histoire insuffisamment transmise selon certaines contributions : « de par l'histoire, la
définition de la personnalité collective en Guadeloupe est complexe »,« l’histoire collective mémorielle n’est pas connue de tous », « il faut
connaître l’histoire pour définir l’identité guadeloupéenne », « L’histoire est torturée ; sans repères, il est d’autant plus difficile d’avoir une
identité. » Dans ce contexte, l’accent est placé sur l’école comme premier agent de transmission : « l’éducation est un élément phare à prendre
en compte », « l’identité se façonne par l’éducation ». Dès lors, le renforcement de l’éducation et de la transmission des marqueurs identitaires
locaux est évoquée comme indispensable : « les enfants guadeloupéens doivent apprendre leur histoire, leur géographie et leur littérature », « il
faut apprendre aux enfants notre patrimoine naturel… ».Les contributeurs sont partagés entre le fait de blâmer l’institution scolaire : « l’école
suit un programme duquel la Guadeloupe est absente », « la structure actuelle de l’école n’a rien fait pour favoriser l’identité
guadeloupéenne », « beaucoup d’enseignants sont déficients culturellement. Il faut prendre des risques », « en ce qui concerne l’éducation, le
programme scolaire, nous sommes tenus de l’appliquer. Il n’a rien à voir avec notre culture. Les enfants étudient ce qu’il y a en France. Ils ne
connaissent pas forcément les éléments de notre culture patrimoniale, comme l’icaquier, le corossol, les variétés de patates, par exemple »,
« les livres scolaires ne sont pas adaptés car ils n’incluent pas de programme local. On aurait pu parler de la canne par exemple et ce n’est pas le
cas. Il faut les adapter à notre environnement » ; et une demande de développement de programmes d’affirmation identitaire à l’école :« il
faudrait introduire très tôt, dès l’école primaire, la culture, les valeurs, le créole… etc., tout ce qui fait la Guadeloupe », « à l’école, il faudrait
prévoir un enseignement sur les spécificités guadeloupéennes, les axes de l’identité », « ne faudrait-il pas mettre en place dans notre système
éducatif des modes de réflexion qui nous permettraient de mieux nous connaître ? », « ne faudrait-il pas aller plus loin dans nos recherches pour
asseoir notre culture, notre langue, notre façon de faire, pour faire valoir notre identité ? ».
Le message d’un renforcement de l’identité est enfin adressé de manière générale à la classe politique : « il faut que les politiques arrêtent
d’avoir peur de l’identité. »




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2) Les propositions concrètes de politiques publiques

Propositions pour renforcer l’identité
- effectuer un inventaire identitaire visant à lister, avec la population, tous les marqueurs de l’identité guadeloupéenne dans sa diversité
- soutenir financièrement les chercheurs qui travaillent sur l’histoire, la culture et la géographie locales
- favoriser une reconnaissance institutionnelle accrue du créole. Ex : permettre aux procès de se dérouler en créole, permettre l’usage du
créole dans l’administration et dans les assemblées politiques, généraliser le bilinguisme dans les indications toponymiques, proposer de
recevoir les factures en créole...
- organiser plus fréquemment des rencontres entre générations pour favoriser la transmission des coutumes et traditions guadeloupéennes
- encourager les associations à dimension identitaire et qui promeuvent la connaissance des coutumes et traditions locales
- construire un musée présentant la diversité des peuples guadeloupéens et les grandes cultures qui structurent la Guadeloupe : amérindienne,
africaine, haïtienne, européenne…
- permettre et accentuer la diffusion de films antillais ou guadeloupéens dans les écoles
- encourager un tourisme vert et identitaire/culturel pour faire découvrir aux visiteurs la diversité de la culture et de l’identité guadeloupéenne
- créer une commission pour évoquer la place des programmes locaux et antillais à la télévision
- promouvoir de manière plus forte l’agriculture cultivant des produits typiquement locaux (patate douce, igname, malanga, fruit à pain,
madère…)
- inciter au développement économique de produits locaux (bière guadeloupéenne, fast-food guadeloupéen)
- Généraliser la prise en compte du mode d’habiter local, y compris informel dans les programmes relatifs au logement
- Développer les transports en commun pour permettre de développer les lieux de rencontre dans l’espace public




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C) Education et transmission

Sur ce thème, les contributeurs ont répondu à trois questions : qui transmet les valeurs et le patrimoine aujourd’hui en Guadeloupe ?
Comment ces valeurs sont-elles transmises ? Quelles valeurs, quels savoirs faut-il transmettre ? Pour chacune de ces trois questions, ils ont
partagé un diagnostic de l’existant et formulé des propositions pour améliorer la situation. A la première, ils répondent que la Famille ne
parvient plus à jouer son rôle, dans un environnement où les « sources éducatives » sont diffuses et difficiles à maîtriser. Ensuite, les
contributeurs observent une crise de l’Autorité en Guadeloupe, crise qui ne pourra être résolue qu’au prix de comportements exemplaires des
adultes et de relations avec l’enfant, basées sur le Partage, l’Amour et le Respect. Enfin, non sans avoir rappelé que le choix du contenu de
l’Education devrait procéder d’une vision globale de la société, les participants à ces débats du mois de juin plaident pour une réconciliation
des valeurs des différentes générations et pour une meilleure contextualisation de l’enseignement en Guadeloupe.



Remettre la Famille au centre de la chaîne éducative

« Quel est l’impact de la famille sur la réussite intellectuelle ? Est ce que la famille est la seule qui apporte une plus-value ? » se demande un
participant au débat. Un consensus se dégage du débat sur le rôle central de la famille dans l’éducation : « Sé lafanmi ki anchaj dè édiké »
« La famille a un rôle, un héritage à transmettre.» « La famille reste la colonne vertébrale de l’éducation et de la transmission » « Les parents
accompagnent les enfants dans tous les actes de la vie. » « L’éducation ne relève pas uniquement de l’école, mais surtout des parents. » « Fo
tout moun okipé dè pitit a yo. » L’éducation serait l’expression des choix de la famille : « Adan on sosyété lib sé fanmi ka chwazi ki édikasyon
yo ka ba timoun a- yo.» La famille serait en charge de la transmission des bases : « les valeurs s’acquièrent dans la famille. » « Edikasyon ka
komansé adan « cocon familial ».» « L’enfant doit être éduqué très tôt. Après six ans c’est trop tard. L’enfant s’est déjà construit. […]Un
psychologue m’a dit qu’on crée un schizophrène entre zéro et trois ans. » Ces bases acquises au sein de la famille seraient essentielles dans la
poursuite du parcours éducatif de l’enfant dans d’autres environnements : « Le premier groupe qui transmet c’est la famille. L’école, les
voisins sont des relais. » « Il y a une base et cette base, elle est du côté des parents, et c’est cela qui permet à l’enfant d’avoir un comportement


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adapté. S’il n’y a pas cette base on va à l’échec. » « Kijan pitimoun ka kolaboré épi dòt moun ? Sé a parti dè rapò a timoun-la épi manman-y. »
« Sé fanmi ki ni pou édiké pitit a- yo. […] Si akaz timoun pa ka rèspekté pon moun apa dèwò i ké kouté ».

Les contributeurs déplorent, pour la plupart, que les familles ne jouent plus correctement leur fonction éducative dans la société
d’aujourd’hui en Guadeloupe. « Les enfants sont livrés à eux-mêmes. Les parents sont scotchés devant la télé. Les problèmes viennent en
majorité de la faute des parents », « il n’y a pas grand-chose à reprocher aux jeunes ; l’éducation a été délaissée. Les parents ont abdiqué », « la
famille a encore un sens en Guadeloupe mais les liens sont distendus », « fo lafanmi routouvé « lettre de noblesse » a-y. Si sé pa sa, nou ka
rantré an problèm. […] I fo routouvé « les valeurs » ».
Cette défaillance serait liée à une évolution de la structure de la famille, en l’espèce au passage de la famille élargie à la famille nucléaire :
« avant la famille c’était la famille élargie. On arrive maintenant à l’éclatement de la famille », « la famille nucléaire rend les transmissions des
valeurs plus difficiles », « maintenant, l’autorité est exercée par une ou deux personnes alors qu’avant, tout le monde, les tantes, oncles, voisins
pouvaient y prendre part. Aujourd’hui la famille se réduit ». Cette évolution de la structure familiale coïnciderait avec une évolution de
l’habitat : « nous observons un changement du mode de vie, un changement d’habitat. Qui va transmettre désormais ? » « le dimanche après
midi nous nous rendions tous dans la toute petite maison de la grand-mère, et c’est là que tout le monde se retrouvait »,
Elle serait également la résultante d’un accès trop précoce et/ou d’un manque de préparation à la parentalité : « au fur et à mesure, les
mères ont été de plus en plus jeunes, et ce sont souvent elles qui sont en difficulté face à l’éducation de leurs enfants », « de mon point de vue,
j’entends souvent critiquer les jeunes générations qui élèvent leurs enfants. Mais cette jeune génération est souvent en immeuble, loin de papa,
maman. Avant il y avait une tribu. Il y avait tout un cercle autour, les maisons n’étaient pas bien loin. L’éducation était faite par toute la tribu »,
« Kijan fè on timoun ki pani édikasyon pé ni on timoun ? », « il faut dire que les mères sont de plus en plus jeunes. Souvent ce sont les mamies
qui élèvent leurs petits enfants. Donc trop d’affects et pas assez de restriction. », « j’ai été abandonné par mon père à la naissance. Je me
demande donc s’il ne faut pas former l’homme pour qu’il sache ce qu’est être père. La plupart des gens se déresponsabilisent ».
Le régime des allocations familiales est également tenu pour responsable, par de nombreux contributeurs, de ce délitement de la famille et
de la remise en cause de sa fonction dans la transmission des valeurs : « il y a eu le choc pétrolier en 1974, puis la loi sur les femmes seules. Les
gens ont découvert la misère moderne…on a découvert la crise et mis en place une panoplie d’aides », « La loi de Giscard d’Estaing avec les
allocations « parent isolé », « femmes seules » a contribué à semer le désordre en Guadeloupe. Dès lors, beaucoup de femmes ont conçu pour
de mauvaises raisons. Ce sont aujourd’hui ces enfants âgés de 35 ans aujourd’hui, qui sèment la délinquance et donnent l’exemple aux plus

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jeunes. » « L’attitude des parents à changé à la période Giscard du soutien aux familles monoparentales. Il y a eu plus de familles
monoparentales. L’enfant est devenu l’enfant-roi », « certaines femmes ne veulent pas que le père assume son rôle pour pouvoir percevoir ses
allocations ».
Ce constat sur les difficultés des familles monoparentales est souvent assorti de considérations nostalgiques, voire conservatrices, sur le rôle
de la Femme dans la Famille et l’Education : « les femmes travaillent, elles ont peu de temps pour s’occuper des enfants. Le monoparental aussi
a ses conséquences négatives, très souvent les enfants sont livrés à eux-mêmes, ils n’ont pas de guide, pas de tuteur » « modèl sosyété lasa kasé
tout lyannaj an fanmi. Loto é krèch fè sé manman-la kwè yo pa bizwen pèsonn », « kan yo ka di « la femme antillaise » sé té on potomitan.
Alèkilé sa pani pon sans. Avan, madanm té ni on entélijans « particulière » pou yo té touvé dé solution. Sété kalité natirèl a-yo. Aprézan sé fanm-
la nou ka vwè-la sé pa sa ki potomitan ».

Un contributeur affirme qu’« il y a [toutefois] des parents qui restent dans une éducation vigilante » comme pour rappeler qu’il ne faut pas
généraliser en la matière : « il y a quatre types de familles : les traditionnalistes, les permissives, les éducatrices les « rien du tout » » analyse un
autre participant au débat. Décrites souvent sous la forme de témoignages des participants, les bonnes pratiques en la matière ne
dépendraient ni de la taille et de la composition du foyer, « je suis issu d’une famille de 13 enfants et ne pense pas avoir été mal élevé ; la
façon d’éduquer prime », « j’ai vécu dans une famille recomposée, mais très unie, qui a su maintenir le lien avec les enfants. Il est important car
c’est une force qui empêche le sentiment de solitude », ni de la répartition des rôles entre le père et la mère, « je mets ma famille en relief
quand j’entends le thème de l’éducation. Mon père était doux tandis que ma maman était plus « carrée ». C’est elle qui faisait l’autorité. » « je
connais beaucoup de familles dans lesquelles ça se passe bien et où la mère a un rôle de chef de famille », ni de l’origine « c’est une idée fausse
de croire que ce sont les enfants des communautés étrangères qui créent des problèmes en Guadeloupe », ni du niveau d’éducation des
parents « Ni dé fanmi ki paté grangrèk, men i téni plis entélijans é ki byen élivé pitit a-yo. Apa plis konésans i ka fè pi bon édikasyon.»

De nombreuses contributions proposent de renforcer l’accompagnement à la parentalité en Guadeloupe : « Faut-il former les parents ? »
« Comment refonder la famille ? Comment faire en sorte que la cellule familiale, les voisins puissent faire des observations et éduquer
l’enfant ? » « Chacun peut être parent mais ne connaît pas forcément les étapes de l’évolution de l’enfant. Il est primordial de donner aux
parents les bases pour comprendre comment fonctionne un enfant. » « Les parents doivent être épaulés, soutenus car ils ne savent pas ce qu’il
faut faire. Il faudrait concevoir une école des parents qui leur permettrait d’apprendre à tenir leurs enfants. »
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  • 1. PROJET GUADELOUPEEN DE SOCIETE Détail des débats communaux Décembre 2012
  • 2. Détail des débats communaux (avril-août 2012) par thème. 2
  • 3. A) Fraternité L’analyse des comptes-rendus des débats communaux du mois d’avril et des contributions écrites, adressées aux instances du projet et postées sur internet, permettent d’établir une monographie sur le thème de la fraternité. A la question, « la Guadeloupe est-elle fraternelle ? » et aux angles d’attaque suggérés, les contributeurs répondent : Le thème et la question sont-ils pertinents ? « Pourquoi parler de fraternité ? ». Certaines interventions questionnent ouvertement la pertinence de la thématique dans le cadre de l’élaboration du Projet de Société : « la définition de la fraternité est : « lien de parenté entre frère et sœur ». J’aurais préféré le terme de société solidaire, solidarité, amitié. Je n’ai pas besoin d’aimer mon voisin comme mon frère pour m’entendre avec lui. Le terme fraternité pour aboutir à un projet de société, cela me gêne ». Pour un autre contributeur, « le postulat de départ : « la Guadeloupe est-elle fraternelle ? » est confus. Pour moi, la vraie question est : quel est le sens de « Vivre ensemble » alors que la Guadeloupe est un département français, intégré dans la Caraïbe et dans l’Europe ? Avec qui vit-on ? Comment nous positionnons nous ? ». Pour les tenants de cette position – assez rares, il est vrai –, la fraternité ne serait donc pas une composante nécessaire pour élaborer un projet commun et améliorer le vivre ensemble. Une donnée nécessaire, mais pas essentielle si on se réfère à d’autres interventions, elles, plus nombreuses : « Si on parle de projet de société, la première question à poser est qui est Guadeloupéen, qui se sent Guadeloupéen ? […] Qui a intérêt à s’intéresser au Projet Guadeloupéen de Société ? Quel est le socle commun pour arriver à construire cette société ? ». Pour beaucoup, la thématique de l’identité aurait dû être prioritaire dans les débats. De même, le traitement en amont de la thématique Education et Transmission aurait permis de mieux comprendre cette question sur la fraternité : « il faut que nous connaissions notre Histoire, que nous sachions qui nous sommes, avant de pouvoir nous ouvrir aux autres », nous disent nombre de participants. Outre la thématique, la question introductive, « la Guadeloupe est-elle fraternelle ? », fait, elle-aussi, débat ; pour certains contributeurs, elle biaiserait les débats : « poser la question c’est dire qu’on n’attend pas une réponse positive. Je pense qu’il vaut mieux se demander « comment faire pour avoir une Guadeloupe fraternelle » ? » ou encore « je préfère me poser la question en ces termes : quelle fraternité pour la Guadeloupe ? ». Notons, dans cette dernière intervention, l’idée que la fraternité revêt plusieurs formes qui diffèrent selon les sociétés. 3
  • 4. Ces réserves et, dans certains cas, ces critiques sur l’objet du débat n’ont pas pour autant atténué l’intérêt des contributeurs. Elles ont, au contraire, contribué à structurer les débats puisque, développées et argumentées lors des rencontres communales ou dans les notes écrites, elles ont notamment permis de mettre en évidence la polysémie et la diversité de manifestations de la fraternité ou encore les interrelations de cette dernière avec les autres thématiques du débat. Enfin, ces considérations liminaires révèlent déjà des éléments de diagnostic et d’orientation : non la Guadeloupe n’est pas fraternelle et il faut œuvrer pour développer la fraternité dans notre société. Cet intérêt marqué et cette vision à la fois intégrée et proactive de la fraternité peuvent se lire dans les contributions suivantes : « le thème de ce mois d'avril « la Guadeloupe est elle fraternelle ? » concentre, selon moi, toute les bases de la réussite de ce projet guadeloupéen : apprenons à nous connaître, à connaître la terre et les hommes de cette île et le sentiment d'appartenance, j'ose dire, d'amour, se développera. […] Ce qui nous manque c'est ce sentiment d'appartenance qui rend solidaires les uns et les autres car on partage la même terre ce qui équivaut à dire la même chair » ou encore de manière plus synthétique « il faut que [les Guadeloupéens] s’aiment, qu’ils aiment les autres avant de commencer à bâtir un projet sérieux. » La fraternité a plusieurs significations et doit être mise en relation avec d’autres concepts. Les questions récurrentes posées par les participants aux animateurs, dès le lancement des débats communaux, sont : « qu’entendez-vous par fraternité ? Quelle différence faites-vous entre fraternité et solidarité ? » Elles traduisent tout d’abord la nécessité de définir le mot « fraternité » en amont du débat. Notons ici que les participants reconnaissent avoir effectué des recherches en ce sens avant de participer au débat. Le second questionnement souligne le rapprochement ou à l’inverse la distinction qui est faite entre fraternité et solidarité. Si ces deux termes ont parfois été utilisés comme synonymes lors des débats, dans la plupart des cas, les participants distinguent clairement les deux notions au motif que « la fraternité implique une dimension affective, un investissement personnel plus fort que la solidarité ». Davantage, d’aucuns estiment que ces deux principes sont aujourd’hui concurrents : « la solidarité nationale qui passe par la Sécurité Sociale ou la CAF ne devrait pas oblitérer la fraternité » ou, dans le même ordre d’idée, « le système est peu propice à la fraternité entre individus, car on fait systématiquement appel à l’Etat pour les besoins de solidarité ». Un participant va jusqu’à évoquer « l’hégémonie de la solidarité institutionnalisée sur la fraternité ». Tous les contributeurs s’accordent à reconnaître que la fraternité est une notion polysémique et qu’elle est appréhendée différemment selon qu’elle s’exprime dans le cadre de la famille, de la religion ou de la sphère publique ; « la fraternité a plusieurs sens (juridique, politique, 4
  • 5. idéologique…). Dans son acception la plus commune, elle désigne la fraternité sociale, la solidarité, mais dans une approche plus large, elle touche aux questions de communautés, de peuples, de genres ou tout simplement humaines ». Certains préfèrent alors l’évoquer du point de vue religieux : « « Le mot frère renvoie à l’Eglise. Sommes-nous croyants ? Il faudrait revenir à nos valeurs antérieures. […] La spiritualité est aussi un moyen ». D’autres abordent la question de la fraternité sous l’angle politique en rappelant que c’est, avec l’égalité et la liberté, l’un des trois principes de la République. L’un des participants précise : « en France, cette notion apparaît avec la Révolution, mais demeure la moins bien lotie des trois principes de la République ». Mais nombre de contributeurs rappellent qu’étymologiquement, le terme renvoie à la famille et que « c’est, avant tout et surtout, au sein de [celle-ci] que la fraternité devrait s’exprimer ». « La fraternité désigne la relation aux autres, mais savons-nous déjà qui nous sommes ? Sommes-nous Guadeloupéens ? Quel type de Guadeloupéens ? Avant de parler de fraternité, il faut parler de nous avant », nous dit un participant. Cette intervention traduit l’idée, évoquée précédemment car largement partagée dans les débats, que les réflexions menées sur la fraternité ne peuvent être dissociées de considérations identitaires. Un autre contributeur ajoute : « il faut être bien avec soi-même. Antanlontan, cela existait car il y avait un profond rapport au pays, à la terre. Il nous faut nous réapproprier la Guadeloupe, nous demander qui nous sommes, nous connaître nous-mêmes et faire la paix avec l’Histoire. Les conditions sont-elles réunies pour que nous nous sentions chez nous ? » La fraternité procèderait donc d’un sentiment d’appartenance à une communauté humaine, à un pays, à une terre ; « pour moi la fraternité est liée au sentiment d’appartenance au territoire. Elle peut s’élargir aux autres mais elle est d’abord liée au territoire ». Dans cette perspective, certains n’hésitent pas à lier la fraternité à la fierté nationale. Dans le même ordre d’idée, les veillées mortuaires, qui, sans être spécifiques à la Guadeloupe, sont ancrées dans le paysage culturel local, apparaitraient alors comme fraternelles car relevant d’un bien commun, partagé par tous les Guadeloupéens. Davantage, la conception qui prévaut pour définir la fraternité est celle d’une volonté de vivre et de bâtir un projet ensemble : « [parce qu’elle] introduit du lien entre personnes, la fraternité conduit au vivre ensemble », « la fraternité demande qu’on fasse ensemble et qu’on crée au niveau architectural, musical, au niveau de l’économie, de l’agriculture… ». Autre mot qui apparaît souvent dans les débats sur la fraternité : respect. Ce florilège d’interventions suffit à en attester : « il faut cesser de voir la fraternité comme un sentimentalisme mais comme un respect fondamental. C’est respecter l’autre comme un frère, appartenir à la même société, dépasser la peur », « la fraternité c’est le respect ! Il faut mettre le respect dans la fraternité. Pour moi il y a une chaîne : la morale, le civisme, l’entraide et le respect ! », « parler de fraternité c’est parler de relation à l’autre, de respect de l’autre, et j’insiste, de sa fonction. » Et pour beaucoup, le respect s’inscrit dans des relations égalitaires : « la fraternité c’est d’abord l’égalité. C’est cette égalité qui fonde le dialogue 5
  • 6. et l’échange et nous pousse à tendre la main à l’autre », « la société ne peut être fraternelle que si va vers l’égalité. Les inégalités créent un déficit de solidarité entre nous ». L’individualisme et le matérialisme prévalent aujourd’hui en Guadeloupe. Le constat est quasi unanime : « les Guadeloupéens sont devenus égoïstes, consuméristes : c’est chacun pour soi. Il n’y a pas de solidarité ». « Isolement », « méfiance », « intolérance », « jalousie », « violence », « peur » sont les qualificatifs les plus fréquemment cités pour désigner les relations interpersonnelles en Guadeloupe. Ils seraient les signes d’un individualisme érigé aujourd’hui en norme dominante : « tout le monde construit des murs pour se couper de ses voisins », « l’isolement et la violence sont notre lot commun », « l’un des gros problèmes est le fait que les gens vivent enfermés sur eux-mêmes ; par manque de dialogue dans le couple, dans la société et ailleurs, les gens sont méfiants et cèdent trop facilement à la violence », « aujourd’hui, nous avons peur : peur de la vérité, peur d’être agressés, peur d’être volés… Nous n’osons plus en parler », « il y a du racisme [en Guadeloupe] par manque de connaissance. Il faudrait que les gens se réunissent et mettent les choses à plat. Chacun peut apporter ses connaissances. Beaucoup de gens vivent en vase clos », « il y a un problème grave chez nous, il faut qu’on se le dise. Je déplore le fait que l’on n’est jamais roi dans son pays. On a tendance à vouloir écraser le compatriote qui avance et non à l’accompagner. Cela fait partie de notre mentalité, de notre culture et c’est un manque de solidarité », « la confiance manque à notre société, elle manque aussi dans nos rapports aux uns et aux autres. Elle doit être le socle initial de la société que nous voulons construire », « j’ai vécu 7 ans au même endroit sans avoir aucun contact avec mes voisins ; les comportements individualistes sont aujourd’hui la norme ; il y a urgence à agir et à promouvoir le vivre ensemble car la maison Guadeloupe brûle », ou encore « nous nous enfermons dans l’individualisme [alors que] pour lutter contre les phénomènes de société qui plombent notre archipel et perdurent […], nous devons être dans une démarche collective et participative ». Les trois dernières contributions insistent à la fois sur la difficulté qu’a aujourd’hui le Guadeloupéen à s’intégrer ou même à se projeter dans une démarche collective et sur l’urgence à agir ensemble, dictée par la situation. Cette perception est confirmée par des exemples de comportements individualistes ou égoïstes dans le monde professionnel ou sur le plan territorial. En ce qui concerne ce dernier point, les contributeurs sont particulièrement prolixes : « l’aménagement du territoire aussi doit être plus fraternel », « on n’arrive pas à se mettre d’accord pour la gestion de l’eau », « je souhaite pour ma part que l’on prenne davantage conscience du fait que la Guadeloupe est un archipel […] au risque d’être ignoré ou laissé pour compte ». L’une des conséquences de cette relative absence d’initiative collective serait l’hétéro-imputation : « notre gros souci en Guadeloupe : quand quelque chose est fait, mal fait, c’est toujours la faute à l’autre » 6
  • 7. Individualisme et matérialisme, égoïsme et consumérisme, vont souvent de paire et, de l’avis des participants, cette règle s’applique en Guadeloupe : « aujourd’hui, les gens ne pensent qu’à s’enrichir. L’argent prédomine et prend le pas sur les relations humaines », « par désir d’exister socialement, on devient affairiste », « il n’y a pas de fraternité en Guadeloupe : sans argent, on vous marche dessus », « avec la consécration de l’argent roi, liée à l’augmentation des salaires et des aides, la Guadeloupe est entrée dans une course à la consommation de biens d’équipement, à la malconsommation », « l’argent nous permet d’acheter des télés et des téléphones. Il apporte de la rapidité mais fait perdre le temps consacré à l’autre, aux enfants », « la consommation et l’attachement à la propriété privée génèrent jalousies et comportements individualistes : il n’y a que peu de rencontres de l’autre ». Cette remarque sur la propriété privée trouve un écho dans la formule « l’indivision est source de divisions ». En somme, « l’augmentation du niveau de vie n’a pas induit davantage de bonheur ou de lien social, mais au contraire favorisé l’individualisme, la recherche de l’immédiateté », « avec l’embourgeoisement de la société, la marchandisation des relations et l’absence de fierté nationale, les individualités prennent le pas sur l’esprit collectif », « la fraternité n’existe plus, personne n’aide personne. Nous roulons dans des véhicules climatisés aux vitres teintées » : parce qu’elle est devenue individualiste et matérialiste, la société guadeloupéenne n’est pas fraternelle. Les contributeurs ont cherché à établir la causalité ou tout du moins les responsabilités dans cet état de fait, sans que ne se dégage pour autant un avis tranché ou une vision dominante : « c’est le système qui nous rend comme ça. Il cherche à nous diviser et à nous individualiser. Ca ne sert à rien de blâmer les individus » ou, a contrario, « certes le système actuel est l’une des causes de la régression de la Guadeloupe, mais c’est l’état d’esprit des Guadeloupéens qu’il faut d’abord changer », dans tous les cas, « il faut distinguer le système et l’état d’esprit. Un système différent peut fonctionner avec le même état d’esprit ! » La fraternité s’exprimait plus facilement et plus fortement avant. « Nous sommes passés d’une société morale à une société économique où la consommation, la compétition du paraître, mais aussi les failles de la transmission et l’habitat collectif ne favorisent pas le rapprochement des personnes». Cette affirmation ne corrobore pas seulement le constat établi pour la situation actuelle ; elle introduit également une mise en perspective socio-historique, l’idée que la Guadeloupe a connu de profondes mutations sociales et que la fraternité s’exprimait plus facilement et plus fortement dans le passé. Cette analyse fait l’objet d’un certain consensus parmi les contributeurs : « Antanlontan, [la fraternité] existait car il y avait un profond rapport au pays, à la terre », « je crois qu’avant les gens étaient fiers d’être guadeloupéens. Ils cultivaient le vivre ensemble qui fait défaut aujourd’hui », « Il a existé une société fraternelle, avec beaucoup de rapports de voisinage : il n’y avait pas avant autant de murs et de barrières qui séparaient les familles et les 7
  • 8. communautés », « la fraternité s’exprimait à l’occasion des bals et des fêtes populaires à la campagne où chacun apportait sa contribution et où on pouvait passer de maisons en maisons ». D’autres initiatives emblématiques de ce passé où la fraternité était plus développées, tels le Secours Mutuel ou les écoles payées sont également mises en avant. Très présentes dans cette convocation du passé, les notions de « fracture » et de « mutation » sociale ont été explicitées comme suit : « la Guadeloupe a connu d’importantes mutations sociales, dont nous n’avons pas toujours conscience ; le contrôle social, typique des sociétés traditionnelles, n’a plus cours ici. Pourtant, nous continuons à regarder dans le rétroviseur dans une vaine quête de la tradition ou des origines », « nous assistons à un véritable bouleversement et je me demande si ce mot [« fraternité] existe [encore] », « cela fait 65 ans que la situation se dégrade en dépit des bouché zyé ». Certains participants situent ces ruptures dans le temps. Mises bout à bout, ces lectures historiques croisées produisent la chronologie suivante : « dans la société post-esclavagiste, la fraternité était une nécessité et prenait la forme de tontines et de coups de main, le partage était une obligation du fait de la similitude des conditions. Le meilleur exemple est certainement la constitution de tandems dans les champs de canne », « dans les années 1930, la fraternité était [toujours] ancrée dans la société guadeloupéenne », « la fraternité s’est étiolée dans les années 50 avec le développement de la fonction publique et l’amélioration du bien-être individuel ». Cette analyse est tempérée par certains participants qui y voient là une forte dimension nostalgique : « avons-nous la nostalgie d’une fraternité passée ? Le mode de vie a changé », « j’aimerais qu’on enlève la dimension sentimentale lorsqu’on parle de fraternité. Elle est en relation avec l’évolution de la société. La population n’est plus la même. Il faut tenir compte des nouveaux arrivants. Cela nous oblige à composer avec les autres. », « nous avons du passé l’image d’une solidarité plus immédiate », « on a l’impression qu’avant on vivait tous comme des frères et sœurs. On peut toujours vouloir embellir le passé mais il y a des réalités. Il n’y avait pas d’animosité mais on vivait en communautés, il y avait des rivalités, les communautés n’étaient pas si ouvertes que cela ». La fraternité se manifeste encore sous différentes formes. D’autres vont jusqu’à « contester l’idée d’un délitement social en Guadeloupe ; cette idée circule sans éléments tangibles permettant d’en attester ; a contrario, les valeurs positives ne sont pas assez mises à jour », « il faut arrêter avec l’autodénigrement et l’auto-flagellation et véhiculer davantage de messages positifs », « on a toujours tendance à dire que le Guadeloupéen n’aime pas le Guadeloupéen. […] Arrêtons le déficit d’image. Il y a des gens qui se crèvent pour faire et personne ne les connaît ». Ces interventions traduisent des défaillances dans la valorisation d’actions jugées comme « positives » et parmi elles, les actes de fraternité. Pour certains participants, la Guadeloupe jouit d’un 8
  • 9. « fonds fraternel » qui a perduré, mais ne s’exprime pas toujours : « il existe un fonds fraternel qui ne s’exprime pas toujours du fait du mode de vie, d’habiter et de consommer », « j’estime que la société guadeloupéenne est d’essence solidaire. On y trouve de la chaleur humaine, de la convivialité, de l’entraide ». Que ce constat d’un délitement social ou au contraire celui d’une perpétuation de ce « fonds fraternel » soit partagé ou non, les contributeurs convergent autour de l’idée que des pratiques fraternelles ont encore cours aujourd’hui en Guadeloupe : « maintenant on privilégie un bonheur matérialiste mais je pense malgré tout qu’il y a des lieux où la fraternité s’exprime », « la fraternité existe en Guadeloupe ; dès que quelqu’un est hospitalisé ou décède, toute la section ou toute la commune s’en émeut ». Un contributeur décrit, dans une note écrite, ce capital fraternel dont jouissent les Guadeloupéens : « [la fraternité] participe du ciment de l’identité collective guadeloupéenne. Qui ne se souvient de la période dite « an tan Sorin » où est apparu l’effort guadeloupéen symbolisé par un nouvel état d’esprit inventif et solidaire? Qui ne se souvient de la solidarité guadeloupéenne face aux épreuves de la vie (maladie, deuil, catastrophes naturelles…) ? Qui, dans son quartier n’a pas régulièrement échangé des nouvelles avec ses voisins et porté secours à ceux qui avaient besoin d’assistance ? Qui, n’a combiné un jour ses efforts scolaires avec ceux d’un voisin à la bourse plus modeste ? Qui, dans les cours et les faubourgs n’a pas mis en pratique le célèbre refrain de la chanson d’Henri Debs : « C’est la vie aux Antilles ? » Et ce n’est pas faire montre de nostalgie que de s’accrocher à de telles images…C’est tout simplement adhérer à un certain art de vivre, assis sur une culture empirique de l’entraide et du partage dont nous ne devons jamais nous départir ! » Mais, admettent les contributeurs, « la fraternité est vécue différemment selon les histoires de chacun », « tout le monde ne comprend pas la fraternité de la même façon. Dès qu’il s’agit de l’environnement immédiat, ça fonctionne, mais au-delà, c’est plus difficile ». De même, « on est fraternel dans le malheur mais pas dans la vie de tous les jours ». Le postulat selon lequel la fraternité se manifeste plus volontiers dans les situations de crise donne lieu à de nombreuses interventions : « lorsqu’il y a une catastrophe, nous savons être fraternels, aider les autres, nous mobiliser », « c’est sûr que la fraternité est plus grande chez les gens en crise ! », « la fraternité ne s’exprime que dans les moments critiques », « la fraternité évolue en fonction des périodes, des crises et de la situation sociale ». Pour certains, la Guadeloupe se caractérise par « une « fraternité de circonstances » qui ne s’exprime que lors des grands désastres » - ou encore « une « solidarité de la résistance » à laquelle il manque une vision de l’intérêt général ». La fraternité ne serait donc pas un état permanent, ni même une pratique régulière. Pourtant, elle existe encore en Guadeloupe et se manifeste sous des formes diverses : sous sa forme institutionnalisée, par l’action de l’Etat et des autres pouvoirs publics, mais aussi à travers certaines initiatives comme « les Restos du Cœur, le Sidaction… » et, de manière plus large et plus diffuse, dans toutes les sphères d’activités 9
  • 10. humaines : dans le cadre familial, dans le monde professionnel… L’idée qui ressort est que la fraternité revêt un visage différent selon la sphère d’expression, mais aussi selon les classes sociales ou la portion du territoire. A ce sujet, les participants émettent la double hypothèse qu’« il y a davantage de solidarité chez les personnes modestes » et que « la fraternité est encore développée dans les petites communes rurales ». Formulé autrement, il y aurait encore en Guadeloupe des « poches de fraternité » qui gagneraient à être connues. Les agents de socialisation n’œuvrent pas pour une société plus fraternelle Les contributeurs ont passé les principaux agents de socialisation au crible de cette analyse de l’étiolement de la fraternité : - « la fraternité devrait commencer au sein de la famille puis s’étendre au quartier et enfin au pays ». « Il faut [donc] promouvoir [ce principe] au sein de la famille pour les prochaines générations », mais « la base familiale est elle-même atteinte » « la famille nucléaire et élargie est aujourd’hui en décrépitude », « l’autorité de la famille est mise à mal et les référents externes que sont les voisins et les associations ne jouent plus le même rôle » et « la famille est aujourd’hui remplacée par les réseaux sociaux dans une sorte de « virtualité amicale » ». - les associations : « le milieu associatif est dynamique et permet de retisser du lien social, tout comme la fête des voisins dans certains quartiers ». « La vie associative et le bénévolat d’antan ont beaucoup évolué comparativement à aujourd’hui. Je pense qu’il faut davantage d’investissement de la population dans les associations. […] Si la Guadeloupe veut retrouver un équilibre, il faut s’investir dans la vie associative car cette dernière véhicule des valeurs de partage qui peuvent aider à structurer les familles » : « les Guadeloupéens à travers les associations peuvent faire quelque chose ». Mais « Les responsables d’association vieillissent », « il y a de moins en moins de bénévolat. Dans la vie associative il y a une majorité de gens à la retraite ». - « aujourd’hui, ne serait-ce que pour faire du bénévolat c’est qu’est ce que tu me donnes en échange ? Combien je vais toucher ? Avec le modernisme, on fait du bénévolat payé ». - l’Ecole : « la première vague d’instituteurs arrivés en Guadeloupe nous ont inculqué la notion de solidarité, d’amour ; ils nous ont amenés à comprendre que celui qui a les moyens doit aider celui qui n’en a pas ». Mais « l’Ecole apparaît plus aujourd’hui comme un facteur de division » que de solidarité. - les médias : « ce n’est pas seulement la télévision, mais aussi Internet et les jeux vidéos qui favorisent l’individualisme», de manière générale, « les NTIC induisent une fracture technologique et donc sociale » - les élites : « la compétition des élites politiques a des incidences négatives au niveau du peuple », « l’exemple doit venir d’en haut ». On observe un consensus sur le fait que les agents de socialisation ne jouent pas ou plus leur rôle de promoteurs de la fraternité en Guadeloupe. Face à cet état de fait, certains contributeurs soutiennent que le développement de la fraternité doit procéder d’initiatives individuelles : « avons-nous besoin des institutions pour développer la fraternité ? Cela doit venir de nous », « Chacun a une responsabilité dans 10
  • 11. la transmission des valeurs de fraternité. », « on a trop tendance à tout laisser à la charge de la puissance publique », « la solution doit venir de nous. Il ne faut plus systématiquement compter sur l’Etat », « agir pour que la solidarité ne soit pas un mot vide de sens, se rappeler les fondements douloureux de notre société quand ce terme était une condition vitale et s’en servir comme fondation pour définir par nous-mêmes l’avenir de nos enfants ». En ce sens, la fraternité doit pouvoir s’exprimer pleinement dans le cadre de réseaux informels. Propositions pour renforcer la fraternité - développer les travaux d’intérêt collectif pour rapprocher les jeunes de différents quartiers et de différents milieux - généraliser les chantiers dans les communes et travailler par ce biais sur l’estime de soi » - développer les investissements citoyens, même symboliques, pour financer les projets des jeunes - réhabiliter les agents de médiation qui jouent un rôle de facilitateurs - encourager la « Fête des voisins » pour recréer du lien » - cultiver la fraternité tout le temps et non pas seulement dans le malheur (cyclones ou autres) - éduquer à la fraternité à l’école - créer un fonds de solidarité - développer l’éducation à la consommation locale - inciter nos compatriotes à se réunir autour d'un verre au sein des quartiers - valoriser les coups de main dans les pratiques de construction - instaurer des jumelages entre communes de l’archipel - développer les jardins familiaux - développer les associations intergénérationnelles - favoriser le regroupement des TPE et des PME pour mutualiser leurs charges - encourager le bénévolat - instaurer des cours de morale à l’école 11
  • 12. B) Identité L’analyse des contributions, recensées dans les débats du mois de mai et sur le site internet, fait l’objet, dans les pages qui suivent, d’une synthèse organisant des éléments épars. A la question, « qu’est-ce que l’identité Guadeloupéenne ? » et aux angles de réflexion suggérés, les contributeurs répondent à travers plusieurs grands axes: 1) une quête d’une définition de l’identité, 2) une présentation de l’identité comme une valeur positive, 3) une relation ambiguë à l’altérité et à la pluri appartenance identitaire. Ces contributions s’accompagnent enfin de 4) propositions d’actions ou de politiques pour développer l’identité guadeloupéenne. Il convient d’observer que les grandes catégories identifiées reprennent en partie les angles d’attaque suggérés, ce qui permet de dire que ces derniers ont quelque peu orienté les débats. A) La quête d’une définition de l’identité 1) La nécessité de dépasser la quête identitaire Plusieurs contributeurs, au cours des différents débats tenus sur ce thème, s’interrogent d’abord sur la notion d’identité et sur ses limites, voire insistent sur la nécessité de dépasser la quête identitaire locale. Plusieurs types d’arguments justifient cette volonté de « sortir de l’identitaire ». Certains mettent en relation le débat identitaire locale et le débat sur l’identité nationale dans l’hexagone et ses relents xénophobes : « la problématique de l’identité est borderline comme l’ont montré le récent débat sur l’identité nationale et les appels du pied au FN. Etant martiniquais, en arrivant en Guadeloupe, j’ai été frappé par l’extrême vivacité de l’identité guadeloupéenne. Je m’interroge sur le choix de la problématique. Il faut éviter les dangers du repli identitaire », ou encore prétendent qu’« il ne faut pas s’enfermer dans le débat identitaire, c’est ainsi qu’il deviendra riche. » La volonté de ne pas céder au « repli » est parfois même justifiée par la « puissance » de l’identité guadeloupéenne : «La Guadeloupe s’est forgée une histoire tellement puissante qu’elle a réussi à imposer le créole comme une langue (alors qu’ailleurs, on parle de patois). Pourquoi alors ce besoin de repli sur soi ? » Quelques réflexions portent sur la supposée vacuité des débats identitaires et l’engendrement d’une agressivité en évoquant ce thème : « les débats sur l’identité sont surfaits…nous avons une identité, mais nous subissons une influence importante que, par définition, nous ne choisissons pas. Les gens deviennent agressifs en parlant de ce problème. Il y a un effort à fournir pour développer notre culture. Il me semble que c’est inutile de vouloir chercher son identité. Pourquoi vouloir donner une 12
  • 13. certaine image ? Nous voulons être aimés. En fait il y a plusieurs identités…» ; « pourquoi codifier quelque chose qui existe ? Codifier, c’est créer des animosités » ;« est-ce important de définir l’identité guadeloupéenne ? En 2012, c’est grave de parler de blanc/noir. Nous sommes guadeloupéens ! Connaître son histoire n’est pas indispensable pour avancer. Par exemple, les Etats-Unis ont réussi sans cela. Il faut aller de l’avant et faire avancer le pays. » Un participant insiste dès lors pour « ne pas définir ‘être Guadeloupéen’ mais plutôt cultiver ‘être Guadeloupéen’ ». La nécessité de s’ouvrir à la mondialisation ou aux influences extérieures constitue un point commun à de nombreuses interventions : « si je dois évoquer la notion d’appartenance, je dirai qu’elle est multiple. Il y a la Désirade, la Guadeloupe et le monde. L’époque nous contraint à nous ouvrir, à aller du local au global » ; « nous sommes citoyens du monde », « le débat qui m’intéresse plus est celui qui celui de savoir qui est citoyen du monde même si je considère que celui sur l’identité guadeloupéenne est important », « il faut élargir à l’espace mondial et ne pas se limiter à la Guadeloupe et la Caraïbe », « il ne faut donc pas s’isoler dans le contexte de l’identité ou de la langue car ces ouvertures sont une richesse (situation géographique) ». Toujours en relation à la France, un intervenant affirme contre toute attente que « cette réunion n’aurait pas eu lieu en France ». Un autre traduit une idée que l’on retrouve de manière sous-entendue dans plusieurs contributions à l’égard de l’identité : « sans oublier son passé, il faut regarder vers l'avenir. Passer son temps à flageller, dénigrer la France quant à la traite négrière ne permet pas son intégration franche et sincère aux valeurs de la République. Vaut mieux choisir un statut qui lèverait toute ambiguïté sur sa coopération avec la France et l'Europe. » Enfin, plusieurs interventions soulignent leur malaise vis-à-vis de ce thème en raison des difficultés de définition de l’identité guadeloupéenne. Une intervenante affirme ainsi « ne pas être très à l’aise avec la question de l’identité à cause des origines multiples des guadeloupéens » (ndlr : on retrouve ici la notion de racines multiples de E. Glissant), un autre soulignant « qu’il est gênant de tenter de définir les contours de l’identité guadeloupéenne. Pourquoi ne pas simplement demander à chacun de se positionner et de dire que son positionnement vaut engagement ? » 2) Une définition problématique, incertaine et multiple Sans récuser le principe du débat ni la catégorie d’identité, plusieurs interventions préfèrent insister sur la dimension floue de l’identité et son risque de confusion avec d’autres thématiques : « n’existe-t-il pas une confusion entre identité et singularité ? Entre Identité et tradition ? » « Le concept est flou ».Dans la même ligne, l’identité est aussi perçue comme un concept aux usages équivoques : « il y a des manières positives et négatives de vivre l’identité ». Les participants proposent pour partie d’entre eux une définition réfléchie de l’identité, structurée sur des pôles bien identifiés : « L’identité, ce sont des caractères stables regroupés par rapport à une personne, une entité individuelle, une entité collective. 13
  • 14. On a une identité collective, individuelle, sexuelle, professionnelle…etc. » ; « l’identité se réfère à a) un lieu : la Guadeloupe et ses îles dans l’espace caribéen : « l’identité est aussi liée à un territoire (fête du crabe à Morne-à-l’Eau, du cabri à la Désirade) », b) un espace : il peut être physique ou culturel : « l’identité, c’est un espace, c’est la reconnaissance de l’autre », c) le temps :« l’histoire primordiale de la Guadeloupe ».Une structure définitionnelle différente est évoquée par un autre intervenant : « l’identité (guadeloupéenne) est triple : a) c’est un savoir qui nécessite une éducation sur le patrimoine (culinaire, culture…), b) une réflexion sur ce qui « ce qui nous singularise (la géographie sans nous fermer à l’extérieur) et c) un recensement de « ce qui nous lie (le créole). »D’autres contributeurs tentent d’élaborer une définition englobante de l’identité : « l’identité c’est le créole, les pratiques culinaires, l’histoire, vivre les apports extérieurs », « c’est une manière de vivre en tenant compte de notre culture et de notre patrimoine », ou encore basée sur des valeurs et un ressenti « l’identité ne va pas sans le respect », et « être guadeloupéen ce sont des gestes simples, c’est s’approprier et aimer son territoire. » La question des modalités et des conditions d’appartenance se pose pour de nombreux contributeurs, et a pour corollaire une mise en exergue des difficultés à définir l’identité. Plusieurs facteurs contribuent à une telle incertitude. Premier critère d’identification, la définition de l’identité achoppe d’abord sur la question de la couleur de la peau et de l’appartenance au groupe majoritaire (les « noirs ») et géographique (la Guadeloupe vs les autres îles de l’archipel) : « Pour être considéré guadeloupéen faut-il être noir ? Alors que s’agissant des autres carnations pour être perçu comme Guadeloupéen il faut préalablement que l’on se soit exprimé (langue, accent). La couleur de la peau marque une différence. Ce que perçoivent les gens vis-à-vis des gens qui ne sont pas noirs est différent de ce que ceux-ci mêmes ressentent (ils sont guadeloupéens). Le débat est très compliqué et pose le problème de la considération du métissage. » Certains contributeurs récusent ce critère au nom du multiculturalisme : « la question de l’identité ne doit pas simplement être reportée à la question de la couleur de peau car l’aspect arc-en-ciel de la population l’interdit ».Dans certains débats, la question de la reconnaissance des identités minoritaires est posée, notamment dans les îles du Sud et particulièrement à Marie-Galante. Un intervenant a considéré que « les habitants de la Désirade avaient une double identité : l’identité désiradienne et l’identité guadeloupéenne ». Un autre intervenant de Marie-Galante affirme : « je suis Marie- Galantais et fier de l’être. On est guadeloupéen certes mais que il faut que notre particularité soit respectée. »Le deuxième critère problématique d’identification est la condition de présence sur le territoire : le fait d’être né ou de résider ou non en Guadeloupe est-il un facteur de conditionnalité pour l’appartenance identitaire ? « Qu’est-ce qui permet de dire qu’on est guadeloupéen ? Etre sur ou hors du territoire ? »A cela les réponses varient. Pour certains, « être guadeloupéen c’est tant la personne née ici que la personne s’appropriant us et coutumes », mais la question se pose de savoir si « un jeune installé au Canada depuis 10 ans est encore considéré comme un 14
  • 15. Guadeloupéen ? ».Cette interrogation sur le rapport entre facteurs objectifs et subjectifs explique la mise en exergue du vécu dans l’identité guadeloupéenne : « pourquoi les enfants de fonctionnaires métropolitains, nés en Guadeloupe se considèrent comme guadeloupéen et ont parfois du mal à retourner vivre en France, alors que les fils de guadeloupéens "bon teint" se disent d'origine Africaine ? Combien de costumes africains croise-t-on dans les rues ? »Troisième critère qui nourrit le débat sur la définition complexe de l’identité guadeloupéenne : la part de l’économique et du culturel dans cette dernière. Deux positions semblent s’opposer sur ce point. Pour une large part des intervenants, « le fondement de l’identité, c’est la culture ». Pour d’autres, « nous sommes multiculturels, mais une identité n’est pas que culturelle » car« il est nécessaire d’intégrer à la réflexion la composante économique. Il y a une identité économique ». Pour les tenants de cette position, « être guadeloupéen c’est au quotidien se battre pour mettre en place des procédures pour le développement économique des entreprises guadeloupéennes » ;c’est aussi un « travail sur l’identité dans les entreprises » ; ou encore « je suis Guadeloupéen parce que j’y suis né, j’y travaille, et j’œuvre pour le développement du pays ».Sur ce point, une grande partie des contributeurs s’accordent cependant sur le fait que « l’identité est multiple, il y a différents niveaux qui pourraient se compléter. Il faut imaginer un développement où la culture & l’économique se rencontrent. Par exemple les veillées, mortuaires disparaissent. Pourquoi ne pas imaginer un développement économique de ce créneau ? ». Dès lors, l’identité guadeloupéenne doit être pensée dans sa multiplicité : « l’identité est une pluralité. Il existe plutôt des identités guadeloupéennes qui doivent avoir un lien, qui est la créolité. »Face à une définition axée sur la naissance ou l’appartenance à une communauté identifiée comme guadeloupéenne, ou d’autres critères identitaires « objectifs », plusieurs participants posent la question du statut de l’appartenance, entre facteurs objectifs et sentiment de vivre une émotion particulière : « Etre guadeloupéen, c’est être né ici ou vivre l’émotion guadeloupéenne ? ». Pour certains, la dimension émotionnelle semble primer sur les facteurs objectifs : « ce n’est pas la façon dont tu présentes qui fait de toi un guadeloupéen, mais la façon dont tu aimes la Guadeloupe et dont tu respectes ton environnement. C’est dans le cœur : plus on agit bien avec la Guadeloupe plus on est guadeloupéen. » 3) L’identité à la frontière entre développement personnel et projet collectif Dans la définition de l’identité guadeloupéenne, l’insistance sur la participation à une « émotion guadeloupéenne » spécifique pose l’appartenance identitaire au confluent du développement personnel et du projet collectif. Ce positionnement pose question pour de nombreux contributeurs : « individuellement ça va ; mais collectivement quelle est l’intelligence qui existe ? », « on dit des choses individuellement…nous sommes intelligents individuellement, mais collectivement incapables d’organiser des choses (sauf le Carnaval). La 15
  • 16. culture doit se faire ensemble…la tradition doit évoluer. Chaque fois qu’on essaye collectivement quelque chose on s’avère incapable de le réaliser »ou encore « est-ce que le phénomène d’identité n’est pas du à l’ordre ressenti individuellement et collectivement ? ».La question de l’affirmation individuelle est évoquée en relation à l’altérité dans l’espace guadeloupéen : « qui je suis ? Comment je me qualifie par rapport aux autres dans un environnement propre ? »Il est globalement admis que la définition de l’identité guadeloupéenne ne saurait être confinée à l’individuel ou au collectif de manière univoque, même si le ressort de l’intime compte beaucoup : « ma Guadeloupe ne peut pas être celle de ma mère. L’identité ne se réduit pas à ce que nous mangeons. L’identité guadeloupéenne ne se dissout pas dans le monde. Je garde toujours cette culture de la solidarité…c’est quelque chose qui est dans l’intime ». Plusieurs intervenants fixent ainsi l’identité dans le domaine principal de l’affect et des émotions : « être Guadeloupéen c’est affectif », « être Guadeloupéen c’est viscéral, on le sent, on le vit », « être Guadeloupéen, c’est penser ou vivre Guadeloupe », « être Guadeloupéen, c’est un état d’esprit » ou encore « être Guadeloupéen correspond à de l’affectivité ».L’identité est alors assimilée à des comportements psycho-sociaux caractéristiques : « notre spontanéité, notre rire au éclats, notre besoins de toucher les personnes quand nous échangeons avec elles et la culture des embrassades (les bos). » A ce titre, l’identité guadeloupéenne est décrite comme rejoignant d’autres identités régionales françaises :« être guadeloupéen c’est comme être basque, breton, etc., ce sont les émotions, la culture, l’art, le rire, la parole (créole) etc. » 4) L’identité comme un ensemble de pratiques culturelles « ordinaires » Le fait de fixer l’identité dans l’intimité de chaque individu s’accompagne de sa définition à travers des pratiques culturelles « ordinaires », « banales » ou encore non politiques d’identification. Différents facteurs « culturels » au sens large sont mis en avant, et au premier lieu desquels la gastronomie guadeloupéenne :« une odeur de confiture m’a fait me souvenir de mon enfance » dit une intervenante, « le bien manger et le mal manger jouent aussi un rôle identitaire ». La gastronomie est censée révéler les caractéristiques de la société guadeloupéenne : « la culture culinaire est un reflet de qui nous sommes ». Il est notable qu’autant que les plats cuisinés, c’est aussi un ensemble de produits de l’agriculture locale qui symbolisent de manière récurrente l’identité guadeloupéenne : « je cuisine ignames et fruits à pain. Mon fils sait faire le migan (il est cuistot) » ; l’affaissement d’un certain nombre de pratiques culinaires est présenté comme reflétant une perte identitaire car « l’agriculture est un volet important de l’identité. En venant en Guadeloupe j’avais une vague idée de ce qu’on cultivait. J’ai compris à quel point la société de consommation avait imprégné la population. Beaucoup de gens ne mangent plus de fruits à pain. Les guadeloupéens sont devenus des américains (obésité, diabète…). L’identité c’est aussi l’amour que l’on porte à la terre qu’on occupe. » Autres 16
  • 17. pratiques culturelles notées par les participants comme porteuses d’identité, la musique, la danse et le carnaval reviennent souvent dans les interventions : « notre identité, c’est la musique et la danse », « il y a une singularité du carnaval et du genre collectif ». Pour certains, la reconnaissance internationale de la musique locale est une source de fierté : « aujourd’hui le gwo ka est fortement reconnu : il fait partie du patrimoine protégé de l’Unesco. » L’habitat local est aussi désigné comme vecteur d’identité, et le déclin des maisons créoles et de la vie à l’extérieur sont parfois présentés comme des signes de la perte d’identité : « est que notre mode d’habiter est typiquement guadeloupéen ? Ça a existé (maison créole) même si aujourd’hui les normes guadeloupéennes obligatoires, le mode d’habiter a évolué. Mais nous en avons une s’agissant du mode d’occupation de l’espace dans la maison... En Guadeloupe nous vivons beaucoup au dehors. Il y a cependant une modification du mode d’habiter compte tenu des normes obligatoires. De plus, il existe beaucoup plus de logements collectifs, qui ne prévoient pas d’espaces de vie extérieurs bien que cela commence à changer. » Plus souvent, la combinaison de différents facteurs donne lieu à une définition impressionniste de l’identité : « Parler le créole guadeloupéen permet de se reconnaître ; la cuisine permet de caractériser la culture guadeloupéenne et la musique (gwoka, léwòz) permet de s’exprimer » ou encore « Il n’est pas nécessaire de chercher son identité. Elle se reconnaît dans le langage et la gastronomie ». 5) La place spécifique du créole dans l’identité guadeloupéenne Les deux dernières citations illustrent la place centrale conférée de manière récurrente au créole dans l’identité guadeloupéenne par les participants. C’est une conviction partagée par la plupart des contributions que « la langue créole induit une notion identitaire », que « le marqueur de notre identité est le parler créole », « c’est presque la langue qui fait l’identité » ou encore que « le créole est le pilier de notre identité ».Le créole est un signe de reconnaissance, car il permet à la fois de se distinguer de l’hexagone francophone et de l’environnement régional, le créole guadeloupéen différant de celui parlé en Martinique ou en Guyane : « le créole, c’est le point commun », « la question est surtout l’identité collective : le créole est un marqueur. » Par ailleurs, la langue est présentée comme vecteur de cohésion sociale : « le rôle de la langue semble important car celle-ci structure le mode de penser de la communauté. » La créole est enfin présenté comme structurant un imaginaire spécifiquement guadeloupéen : « je considère notre identité comme étant fortement en lien avec la langue créole qui fonde un penser créole et un imaginaire créole. »Le créole lui-même est n’est pas perçu comme un bloc monolithique, certains intervenants rappelant qu’« il n’y a pas un créole mais des créoles », d’autant qu’au-delà de l’idiome lui-même, l’accent joue un rôle spécifique complémentaire de différenciation : « l’accent est un repère, c’est un marqueur ».La relation entre le créole et le français est diversement appréciée par les 17
  • 18. participants. Certains envisagent les deux langues comme complémentaires, « il n’y a pas de mise en concurrence du créole et du français. Il y a une bonne compréhension des enfants en créole et en français »et mettent l’accent sur la reconnaissance accrue du créole, plus valorisé car « autrefois, le créole était perçu comme vulgaire ; on était quelqu’un si on parlait français ». D’autres intervenants perçoivent au contraire une domination du français sur le créole qui explique la crise identitaire : « nous sommes en situation de diglossie qui se définit comme la dominance d’une langue sur une autre dans une société (dominance du français sur le créole). […] Il y a eu une reconnaissance timide du créole en 2001 avec le CAPES créole mais aujourd’hui on observe un recul de l’Etat ; il n’y a plus de création de postes pour les langues régionales. La langue formate l’identité et par conséquent, nous avons aujourd’hui des individus en manque de repères, de valeurs »ou en d’autres termes, « le français prend le dessus quand nous sommes entre nous. Le français c’est un réflexe. Cela montre que notre identité a failli. » B) L’identité comme valeur Il est intéressant de noter que pour une large part des contributions, la notion même d’identité est considérée comme positive et la prise de conscience identitaire comme salutaire et nécessaire. Cette quête identitaire est paradoxalement associée dans le même temps au sentiment d’une crise de l’identité guadeloupéenne. Ce sentiment de crise est tempéré par la volonté, par l’introspection identitaire, de trouver des valeurs communes. En outre, la réflexion sur l’identité est considérée comme dynamique et l’identité elle-même comme en construction. 1) Un processus identitaire perçu de manière très positive Dans de nombreuses interventions, prédominent une perception positive de l’identité et de ses fonctions sociales pour la collectivité guadeloupéenne : « l’identité est l’embryon d’un vouloir : la conscience de soi passe certaines étapes : apprendre et prendre conscience de ce qu’on est. … C’est un désir de vouloir être, construire et apprendre quelque chose. Il faut une cohésion et ce désir de tendre vers un but (une conscience de soi pour arriver à quelque chose). » L’identité est aussi présentée comme un médium de l’interaction au monde : « Nous ne pouvons rien apporter au monde si nous ne nous connaissons pas nous même ». La quête identitaire est dès lors fortement valorisée comme un instrument d’introspection collective qui permet de mieux se connaître : « le débat sur l’identité est fort, poignant car il s’agit de savoir qui on est », « Pour se construire, il faut regarder l’autre, tendre la main, retrouver la prestance des aînés, retrouver la fierté d’être français… etc. Le débat sur l’identité est capital car il faut savoir qui on est pour savoir où l’on va. » L’enjeu de la transmission et de l’éducation des enfants est 18
  • 19. récurrent dans la prise de conscience identitaire et constitue l’une des préconisations principales comme nous le verrons dans le paragraphe D) 1) : « nous sommes un carrefour où il s’agit de savoir ce que nous allons léguer à nos enfants », « l’identité est la force d’un peuple. Il est nécessaire d’en parler car les enfants sont perdus. » La valorisation de l’identité s’accompagne d’un mouvement quasi systématique d’affirmation d’une fierté guadeloupéenne, au centre de la quête identitaire : « je suis fier d’être Guadeloupéen », « je suis fier de me dire Guadeloupéen en étant à l’étranger ». Cette fierté s’exprime aussi lorsqu’un Guadeloupéen est reconnu au niveau hexagonal ou international : « quand je constate tout le travail que le Docteur Henri Joseph a accompli dans le domaine de la recherche, je suis fière. L’identité guadeloupéenne se réinstalle. Il y a toujours un guadeloupéen faisant partie de l’élite notamment à l’étranger. Dans le sport quand nous entendons que Thierry Henry, Teddy Riner et bien d’autres encore gagnent, cela consolide notre identité guadeloupéenne. » Cette affirmation identitaire et cet attachement sont indépendants du domaine politique stricto sensu et participent d’un processus plus général : « il n’est pas nécessaire d’attendre l’aspect politique pour poser la question de l’identité, de comment on vit son identité. »Ce processus identitaire est perçu par certains contributeurs comme plus légitime et plus prégnant qu’avant : « vous vous rappelez comment on se défrisait les cheveux, c’était la mode, on voulait ressembler aux personnes à cheveux lisses. L’évolution nous a fait perdre progressivement notre identité. Aujourd’hui, la tendance change ». De même, le renforcement de l’affirmation identitaire est prôné par de nombreux contributeurs, certains allant même jusqu’à plaider pour une évolution « néo-calédonienne » : « même dans l'ensemble français puisque c'est le désir de notre peuple, je crois qu'il faudrait mettre en avant cette identité guadeloupéenne et caribéenne. Ces deux identités sont nées des apports historiques issus des continents américains, africains, européens et asiatiques, n'est-ce pas? Je crois que nous devrions mettre en avant cette citoyenneté guadeloupéenne à l'instar de ce qui se fait en Kanaky-Nouvelle-Calédonie. Et je crois aussi que dans des évènements sportifs et culturels nous devrions également mettre en avant aussi bien dans le pays qu'en dehors, nos couleurs à travers un drapeau spécifique. Des couleurs qui sont jusqu'à aujourd'hui, rouge, jaune, vert et accessoirement noir. Ce drapeau n'a pas pour but de remplacer celui de la France puisque n'étant pas pour l'instant un Etat souverain! On le voit en Polynésie ou en Kanaky. » 2) Le sentiment d’une crise identitaire Pourtant, le sentiment de fierté de l’appartenance à l’identité guadeloupéenne et de connotation positive conférée à cette notion dans le champ public s’accompagne d’un sentiment généralisé de crise identitaire, voire de déclin de l’identité guadeloupéenne : « nous sommes en crise identitaire », « nous sommes les garants du patrimoine laissé par nos ancêtres ; mais nous n’assurons pas cette garantie. Nous vendons 19
  • 20. même la Guadeloupe ; nous dilapidons l’héritage. » Plusieurs intervenants insistent sur l’abandon des valeurs et des traditions jugées guadeloupéennes au profit des « étrangers » et de la mondialisation qui détruit l’identité locale :« comment avoir cohésion identitaire quand on adopte toujours les cultures d’ailleurs ? », « la Guadeloupe sé tan nou, mais on continue de vendre aux étrangers », « voulez-vous que notre nation survive ? Sinon continuez…les chinois vont s’installer ici ». Face à un monde en mouvement, le constat pessimiste est dressé d’une tradition abandonnée au profit des influences étrangères : « le monde évolue certes mais on n’a pas gardé notre tradition. On s’est fondu dans tout ce qui se fait ailleurs. Notre identité, elle était là, elle est là, mais nous n’avons pas su nous l’approprier et la mettre en lumière. », « Avant on reconnaissait le guadeloupéen. Maintenant, le Guadeloupéen s’habille comme le Français, l’Européen ou l’Américain », « Qu’on aille au Japon, à New York, à Paris on adopte les us et coutumes des pays. …On perd notre identité guadeloupéenne et c’est malheureux. » Plusieurs contributeurs insistent sur des exemples concrets de perte supposée d’identité : « nous organisons des « chanté nwel »… Est-ce que nous continuerons ? Et les jardins créoles ? Avant on tuait le cochon à la rentrée scolaire… Et aujourd’hui ? Nous sommes loin de notre identité… » ; « quand quelqu’un porte des « locks » C’est une forme de mondialisation », « à la période de Noël, on cuisinait du riz, des pois d’angole, du porc et l’on buvait du rhum. Aujourd’hui, on boit du champagne. La période du carnaval montrait notre identité. Aujourd’hui on voit tout sauf du carnaval (heureusement qu’il existe Voukoum et Akiyo) ».La question est posée de savoir comment : « face aux mutations, aux apports extérieurs, au risque d’américanisation de la société, préserver l’identité guadeloupéenne ? Tout en sachant que l’identité évolue, comment garder notre part [de tradition] ? »,ou en d’autres termes,« comment préserver les rites sociaux tout en se modernisant ? ». L’acculturation est évoquée comme la réalité de l’identité guadeloupéenne, notamment face à l’hexagone : « il y a le problème de l’acculturation : les jeunes intègrent ce qui est dans la télé. La culture est le propre de l’identité. Papa Yaya fut le premier à défendre la culture créole et à faire émerger le problème du bilinguisme. Nous sommes dans un ensemble français, mais nous sommes dans un déni de nous-mêmes… ». Ce processus est dénoncé par certains contributeurs comme une incapacité des « classes dirigeantes » à transmettre aux jeunes l’envie de faire vivre l’identité guadeloupéenne, renforcée par l’émigration vers la France hexagonale : « l’histoire de ce pays a été peinte par plusieurs mains. [Les] grandes civilisations ont apporté quelque chose de singulier et d’unique à la Guadeloupe. [Mais aujourd’hui] les classes dirigeantes […] poussent les jeunes à ne plus enchérir sur ce tableau haut en couleurs. […] Nous sommes une petite île mais une grande nation. […] On assiste à une déperdition de notre identité avec l’émigration de nos jeunes vers la France ». Dès lors, plusieurs intervenants évoquent le fait qu’« il existe un problème de confiance, de fierté de ce que nous sommes… » lié pour certains à une vision trop négative de soi par les guadeloupéens : « en Guadeloupe, il y a beaucoup de discours d’auto négation, d’auto flagellation ; on voit souvent le négatif ».Même le processus de débat est perçu comme un signe supplémentaire de la crise identitaire :« si il y a ce débat ce soir, ça signifie c’est la conséquence d’un malaise. »La quête 20
  • 21. identitaire est parfois présentée comme la conséquence de l’appartenance à la France : « D’un point de vue historique, c’est la France qui a fait de nous ce que nous sommes. Le Guadeloupéen se cherche parce qu’on ne lui a pas laissé le choix de reconnaître son identité. » 3) L’identité comme quête de valeurs communes Dans ce contexte de crise identitaire associée à une crise du vivre ensemble, le questionnement sur l’identité guadeloupéenne s’apparente dans de nombreuses interventions à la recherche de valeurs communes : « identité signifie identique ; se reconnaître dans l’autre suppose d’avoir des choses en commun », « il est important de chercher des éléments qui nous rassemblent pour avancer ». L’objectif est dès lors identifié comme étant la recherche de l’unité « plutôt de voir ce qui nous différencie, qu’est-ce qui nous unit ? » en vue de permettre l’autonomie culturelle : « il faut refuser la complainte. Plus qu’un fardeau à porter, c’est un gage d’espoir, ce qui va pousser la société guadeloupéenne à prendre son destin en main » Dans ce contexte, la focalisation sur les questions d’appartenance à différentes communautés ethnoculturelles est présentée comme un facteur de déficit identitaire qui doit être sublimé par une réflexion sur les points communs au-delà des « micro identités » : « Parler de couleur de peau signifie qu’il y a un déficit identitaire qui pose problème. …C’est un partage de choses en commun. Il y a une opposition entre micro/macro identités. L’individu assume sa micro identité (indien, blanc…etc.) mais a du mal à la dépasser dans le macro et de jongler avec ses spécificités face aux autres. Il faut accepter, comprendre la différence, accepter que quelqu’un puisse mal nous définir ; cela éviterait beaucoup de problèmes. » 4) L’identité comme un processus dynamique et en construction Malgré les critiques liées au sentiment d’une crise identitaire, de nombreux intervenants insistent sur la dimension processuelle de la construction identitaire et sur l’idée que l’identité guadeloupéenne est encore en construction : « la société est en cours de mise en place », « la Guadeloupe a une identité en devenir », « une identité à construire », « notre identité est en construction : il est nécessaire de prendre en compte ses multiples apports culturels sans domination de l’un sur l’autre et de développer solidarité et fraternité », et par ailleurs l’identité « évolue constamment ».Pour certains, le processus en est même à ses débuts : « nous sommes un peuple jeune, si ce n’est à l’état embryonnaire, en recherche, contrairement à la France [et son histoire multiséculaire] », « nous sommes aux prémices du « vivre ensemble » identitaire ». Des conditions sont exprimées comme indispensables avant de pouvoir envisager l’expression d’une identité construite, 21
  • 22. conditions non réunies selon les intervenants. Pour certains, elles concernent le territoire « l’identité s’exprimera quand il y aura une unité de regard sur le territoire », pour d’autres l’hégémonie de la majorité sur les minorités guadeloupéennes dans les médias, héritée du rapport colons-ouvriers : « les médias locaux ne sont pas non plus l’expression du multiculturalisme, mais du monoculturalisme (aucune plage musicale dédiée aux rythmes indiens ou autres…). La plus grosse culture (nombre) écrase les autres cultures. L’importance du rapport dominant dominé hérité des rapports colons–ouvriers n’a pas disparu. Il faudrait pouvoir gommer cet état de fait avant de pouvoir faire aboutir une demande d’identité. Pour plusieurs intervenants, l’auto estime, insuffisamment développée, empêche l’émergence identitaire : « pour parler d’identité, il faut d’abord s’aimer », « il faut s’accepter comme on est pour évoluer »,voire l’absence de « fierté nationale » : « il existe une dimension psychologique de l’identité ; il faut une fierté nationale ».Dans ce processus, un changement d’attitude est jugé nécessaire car il y a un « manque d’égard des Guadeloupéens pour leur environnement et une incapacité à se prendre en main ». C) L’identité ambigüe et la gestion de la pluralité des appartenances identitaires : se définir par rapport aux voisins/à l’hexagone Une intervention typique de la tonalité d’une partie des débats est contenue dans le questionnement d’un intervenant : « pourquoi les dominicains, les haïtiens, les cubains et bien d’autres peuples ne se posent pas cette question » de l’identité ? A de nombreuses occasions et au- delà des valeurs communes, l’identité guadeloupéenne est énoncée comme « ce qui nous distingue des autres ». On constate trois positions principales sur cette question : 1) le sentiment et la volonté que la Guadeloupe forme un ensemble national indépendant, 2) la peur d’une confrontation des appartenances identitaires entre l’identité guadeloupéenne, l’identité française et l’identité caribéenne ; et 3) la volonté de démontrer la valeur de la pluralité des appartenances. 1) Le sentiment et/ou la volonté que la Guadeloupe forme un ensemble culturel et politique indépendant Lors des débats, la conviction, exprimée à différents degrés, que la Guadeloupe dispose d’une identité foncièrement singulière et distincte de l’hexagone est récurrente chez de nombreux participants. L’appartenance à l’ensemble français est présenté comme une anomalie, voire un « accident de l’histoire » : « Culture guadeloupéenne? Culture française? Sommes-nous guadeloupéens? Français? Franco-guadeloupéens? Caribéens? Européens? Moi, je me définis, j'aime me définir guadeloupéen, Afro-caribéen. Français seulement par accident de l'histoire. 22
  • 23. D'autant plus que les évènements récents montrent en réalité que nous sommes français uniquement sur papier. »L’identité française et européenne est considérée par ces interlocuteurs comme largement artificielle : « Les Guadeloupéens ont été adoptés par les français mais restent avant tout des guadeloupéens et des nègres » ; « la Guadeloupe est pour l'instant selon les institutions françaises à la fois une région et un département, ce qui est au départ une aberration pas possible car en France une région est composée de plusieurs départements. Mais nous savons que ce statut est un artifice.… Si juridiquement, on rattache la Guadeloupe aux institutions françaises et européennes, culturellement, géographiquement et même sportivement parlant, la Guadeloupe fait partie de son ensemble naturel qu'est la Caraïbe et le reste du continent américain. Nous savons que la Guadeloupe faisant partie de la Caraïbe, ça embête certains mais on ne peut pas prendre une pince géante et mettre la Guadeloupe en Europe! » Dans cette conception, la recherche d’une identité guadeloupéenne doit conduire à une réflexion sur la question du « pays » et de la « nation » guadeloupéenne :« la Guadeloupe n’est pas un département mais un peuple, un pays ; et être guadeloupéen c’est être conscient que nous sommes un peuple, un pays », « dire c’est quoi le « nous » Guadeloupéen pose la question de la nation : ce qui nous unit et ce à quoi nous tenons, nous protéger, évoluer et conquérir le monde. Il faut défendre les couleurs de la Guadeloupe », « la Guadeloupe n’est pas un département mais un peuple, un pays. Il faut penser l’autonomie de la Guadeloupe dans l’aménagement du territoire (penser la Guadeloupe en tant que nation indépendante). »La formulation d’une autonomie culturelle guadeloupéenne et d’une critique de la présence française prend parfois des tournures très radicales, critiquant la permanence de la « colonisation » française :« la Guadeloupe est une colonie de la France et de la Martinique, car il n’y a pas de direction administrative en Guadeloupe », « il y a un démantèlement de la société guadeloupéenne pour installer la France en Guadeloupe », « nous sommes toujours des colonies françaises, en atteste l’inscription à l’ONU de la Guadeloupe, Martinique, Guyane comme colonie française avec statut de département. »L’évocation de la Guadeloupe comme colonie fait cependant polémique dans les débats où le terme est employé. Pour les participants les plus critiques, « l’identité guadeloupéenne est en conflit avec l’identité française »qui la subvertit. L’incapacité à voir émerger une identité guadeloupéenne vient de la suprématie organisée de l’identité française : « Cette dernière a un support médiatique (télévision, institution, écoles, églises, justice). L’identité guadeloupéenne se développe à l’ombre de l’identité française et est obligée de se révolter pour exister. Certains pensent qu’ils sont obligés d’être français », la présence française est le facteur qui empêche l’émergence d’une identité guadeloupéenne car « la Guadeloupe a toujours été entre deux cultures : l’Afrique et la France. Il fallait toujours vivre ce que l’autre nous demandait de faire. […] Faut s’ouvrir vers l’extérieur mais faut d’abord se construire. On n’est jamais devenus guadeloupéens car la France est toujours restée ». Dès lors, « la présence française s’est imposée et a tout fait pour se maintenir notamment avec l’Education Nationale. Les Guadeloupéens sont battus d’avance (ex. Gérard Lauriette) et certaines directives appliquées sont discutables (nos ancêtres avec les yeux 23
  • 24. bleus) ». Dès lors, « le Guadeloupéen se sent niais, pas reconnu, les lois se retournent contre lui. Il subit le peuple conquérant qui a plus de connaissance et lui demande de se taire. Le peuple guadeloupéen a l’impression d’être écrasé. »Est aussi mise en cause la toponymie de certains lieux ou des dénominations courantes (« dépendances », « iles du Sud », « fort Napoléon »), démontrant la domination française sur l’identité guadeloupéenne. Pour un autre intervenant, la quête identitaire doit être un moyen de rééquilibrer le rapport de force : « Il y a un déni de l’identité guadeloupéenne. … Nous entretenons une relation jacobine. Il y a un clivage entre une culture dominante, la française, et une culture dominée (la nôtre). La situation est déséquilibrée car nous sommes étouffés. Il nous appartient de la rééquilibrer. » Les intervenants qui défendent ce point de vue sont partagés entre une ironie pessimiste sur l’absurdité de la réflexion identitaire dans un contexte français : « pour l’ONU, il existe des peuples (Guadeloupe, Martinique) qui ont droit à l’autodétermination et ont des droits inaliénables. En 2003 la Guadeloupe a voté non et a renoncé à son identité ; elle a donc accepté le droit français et de devenir européenne. Par conséquent, de quelle identité parlons nous ? Puisque nous sommes une population française… » et la volonté, pour une minorité d’entre eux, de défendre une indépendance politique : « nous avons tout en Guadeloupe. Il nous manque seulement un pouvoir de décision, un gouvernement guadeloupéen » ; « on ne sait pas où on va. En fait nous sommes caribéens, pas européens. Avant les européens il y avait les Arawaks… Fondamentalement le pays est Guadeloupéen Nèg (ça ne veut pas dire que les autres ne sont pas dedans.) … il nous faut penser « nation » et demander le pouvoir politique… On a été assimilé, erreur funeste…il faut un gouvernement Guadeloupéen. » 2) La peur/opposition identitaire De nombreuses interventions ne parviennent pas à trancher la question de la spécificité de l’identité guadeloupéenne et se contentent de pointer l’ambiguïté de cette dernière, partagée entre plusieurs espaces culturels : « Pour le moment la Guadeloupe est française, le Guadeloupéen est un citoyen français. Y a-t-il une contradiction avec l’appartenance à la Caraïbe ? Comment un citoyen guadeloupéen se perçoit-il dans l’ensemble français ?Il serait plus judicieux de dire « comment se situe-t-il par rapport à un ensemble éloigné ? » ; « il y a une ambiguïté entre être Guadeloupéen et être Français ; nous sommes un tissu de contradictions » ; « l’antillais est quelqu’un de complexe car il émane du bassin « caribéen », du « blanc », de l’indien » et de l’Afrique. Cette diversité se reflète dans nos comportements. On est un peuple mélangé et un peu tiraillé par diverses cultures ». Cette ambiguïté fondamentale entraine une « une crise d’appartenance : sommes tantôt français, tantôt guadeloupéen mais on veut gérer les deux. » Un autre intervenant critique la volonté d’une identité exclusive des autonomistes : « nous sommes confrontés à une difficulté car pendant un temps on pensait en terme exclusif ; les gens se pensaient noirs seulement, 24
  • 25. Guadeloupéens seulement et certains ne se disaient pas français » ; « qui sont les « yo » et les « nous » dans le slogan du LKP ? Qu’est ce qu’une société créole ? Est-ce qu’il s’agit de sociétés traumatisées par la société française ? ». Un autre envisage le débat sur l’identité comme le moyen d’éviter de penser la situation de la Guadeloupe en termes strictement politiques : «le débat sur l’identité c’est pour ne pas dire « êtes vous une nation ? ». 3) La complémentarité des appartenances Troisième manière d’envisager le rapport de l’identité guadeloupéenne vis-à-vis de l’altérité, un très grand nombre d’interventions soulignent la complémentarité des appartenances entre identité guadeloupéenne, identité française, voire identité Caribéenne : « nous ne devons pas renier notre histoire, notre lien avec la France », « en Guadeloupe, on se reconnaît en tant que créoles mais également français », « nous avons une double appartenance française et caribéenne », « nous sommes dans une société d’appartenance française et caribéenne », « je suis Sainte- Annaise, guadeloupéenne et française», « l’identité de la Guadeloupe regroupe une multitude de choses. Il existe beaucoup de variables dans l’identité guadeloupéenne qui se multiplient, se croisent auxquelles s’ajoute l’apport européen », « si être Français c’est appartenir à un groupe humain important avec des droits et des devoirs, alors je suis guadeloupéen et français ! », « Je suis Guadeloupéen et Européen. Je suis Français parce que depuis trois siècles, on est venu nous dire que nous sommes sous la domination, et européen par rapport à la mondialisation. Mais nous sommes dégagés de cette affaire là. »Un intervenant pose la question de la « nécessité » d’un cohabitation dans le contexte de la mondialisation : « est-il raisonnable de ne pas accepter la cohabitation des deux identités ? Les accepter dans une sorte de cohabitation plus fluide pour aller de l’avant dans un contexte de mondialisation ? » Plus généralement, l’affirmation du pluralisme de l’identité guadeloupéenne, voire de son multiculturalisme, sont énoncées par beaucoup de participants comme son essence même : « l’identité guadeloupéenne est une identité ouverte, vivante et multiculturelle et que ce multiculturalisme qu’elle considère comme étant une force, constitue le porte drapeaux de l’identité guadeloupéenne », « le pluralisme est le fondement de l’identité même si elle peut entraîner des oppositions. Le métissage doit être accepté pour avancer ; les apports multiples sont des richesses. L’immigration a permis la construction de l’identité (ex : apports des indiens) », « il faut accepter que la Guadeloupe soit un mélange de cultures », « au regard de la multiplicité ethnique et culturelle de la Guadeloupe, il est important de définir une base commune qui nous fédérerait, à travers une identité partagée », « la Guadeloupe est riche de métissages », « notre identité, l’identité antillaise est une identité issue de plusieurs origines », « l’identité guadeloupéenne est riche de multiples apports qu’il convient de mettre en commun », « Il faut que la population digère la diversité pour pouvoir la cimenter et permettre cohésion identitaire », « il 25
  • 26. faut assumer la diversité culturelle ».La diversité culturelle pose aussi question à certains sur la meilleure manière de constituer un processus créatif : « comment faire pour créer une dynamique pour que la multiplicité de nos origines ne nous entrave pas ? Ne nous gêne pas ? Mais soit au contraire transformée en quelque chose de créateur ? »Un débat passionné s’engage lors de l’une des rencontres sur le fait de savoir si être Guadeloupéen c’est venir d’Afrique. L’influence africaine est généralement reconnue mais la plupart des intervenants préfèrent soulignent la « mosaïque » guadeloupéenne : « l’identité guadeloupéenne est une richesse grâce aux nombreux apports (africains etc.). Nous sommes un peuple mosaïque riche avec beaucoup d’apports à mettre ensemble », « notre identité est multiple. On est Guadeloupéen, Français, Africain… » Pour un contributeur tenant de cette position, la crise identitaire et la faillite du vivre ensemble proviennent de la recherche d’une origine unique de l’identité guadeloupéenne : « L’antillais préfigure du monde de demain. La quête d’une origine linéaire est vaine, la seule référence à l’Esclavage est insuffisante, et c’est sans doute là l’échec du vivre ensemble en Guadeloupe ».Dans la contribution intitulée « Pour une société de projets », on peut lire cet attachement à la multiplicité des influences culturelles qui structurent l’identité guadeloupéenne, facteur de « cohésion » à préserver :« notre insularité, notre « archipélagie », nous ont certainement permis de bâtir une société originale et de nous doter d’une langue et d’une culture qui participent à la cohésion de notre société. Il importe de préserver ces éléments constitutifs de notre identité, et notre ouverture au monde – ou plutôt sur le monde – doit se faire en veillant bien à sauvegarder cette identité qui est notre richesse » D) Propositions de politiques publiques/d’actions Sur le thème de l’identité, les propositions d’actions ou de politiques publiques sont réparties en deux catégories. Il faut d’abord mettre en lumière, de manière distincte, l’ensemble des contributions évoquant la nécessité de renforcer l’éducation à l’identité et de rendre accessibles au plus grand nombre des informations relatives à l’identité guadeloupéenne. Dans un deuxième temps, est catalogué l’ensemble des autres mesures proposées. 1) Une demande identitaire dans les programmes éducatifs L’absence de connaissance de l’environnement et de l’histoire locales, le déficit éducatif dans ce domaine, l’absence de démarche volontariste des acteurs politiques sont des messages récurrents formulés par de nombreux contributeurs. La faible éducation à l’identité locale est la 26
  • 27. première visée : « l’apprentissage, dans sa forme actuelle, est un frein à l’expression d’une identité guadeloupéenne »,« l’identité est une quête mais il y a un problème lié au manque de connaissances de notre histoire et les parents y ont un grand rôle à jouer », La complexité de l’identité guadeloupéenne rend nécessaire la connaissance d’une histoire insuffisamment transmise selon certaines contributions : « de par l'histoire, la définition de la personnalité collective en Guadeloupe est complexe »,« l’histoire collective mémorielle n’est pas connue de tous », « il faut connaître l’histoire pour définir l’identité guadeloupéenne », « L’histoire est torturée ; sans repères, il est d’autant plus difficile d’avoir une identité. » Dans ce contexte, l’accent est placé sur l’école comme premier agent de transmission : « l’éducation est un élément phare à prendre en compte », « l’identité se façonne par l’éducation ». Dès lors, le renforcement de l’éducation et de la transmission des marqueurs identitaires locaux est évoquée comme indispensable : « les enfants guadeloupéens doivent apprendre leur histoire, leur géographie et leur littérature », « il faut apprendre aux enfants notre patrimoine naturel… ».Les contributeurs sont partagés entre le fait de blâmer l’institution scolaire : « l’école suit un programme duquel la Guadeloupe est absente », « la structure actuelle de l’école n’a rien fait pour favoriser l’identité guadeloupéenne », « beaucoup d’enseignants sont déficients culturellement. Il faut prendre des risques », « en ce qui concerne l’éducation, le programme scolaire, nous sommes tenus de l’appliquer. Il n’a rien à voir avec notre culture. Les enfants étudient ce qu’il y a en France. Ils ne connaissent pas forcément les éléments de notre culture patrimoniale, comme l’icaquier, le corossol, les variétés de patates, par exemple », « les livres scolaires ne sont pas adaptés car ils n’incluent pas de programme local. On aurait pu parler de la canne par exemple et ce n’est pas le cas. Il faut les adapter à notre environnement » ; et une demande de développement de programmes d’affirmation identitaire à l’école :« il faudrait introduire très tôt, dès l’école primaire, la culture, les valeurs, le créole… etc., tout ce qui fait la Guadeloupe », « à l’école, il faudrait prévoir un enseignement sur les spécificités guadeloupéennes, les axes de l’identité », « ne faudrait-il pas mettre en place dans notre système éducatif des modes de réflexion qui nous permettraient de mieux nous connaître ? », « ne faudrait-il pas aller plus loin dans nos recherches pour asseoir notre culture, notre langue, notre façon de faire, pour faire valoir notre identité ? ». Le message d’un renforcement de l’identité est enfin adressé de manière générale à la classe politique : « il faut que les politiques arrêtent d’avoir peur de l’identité. » 27
  • 28. 2) Les propositions concrètes de politiques publiques Propositions pour renforcer l’identité - effectuer un inventaire identitaire visant à lister, avec la population, tous les marqueurs de l’identité guadeloupéenne dans sa diversité - soutenir financièrement les chercheurs qui travaillent sur l’histoire, la culture et la géographie locales - favoriser une reconnaissance institutionnelle accrue du créole. Ex : permettre aux procès de se dérouler en créole, permettre l’usage du créole dans l’administration et dans les assemblées politiques, généraliser le bilinguisme dans les indications toponymiques, proposer de recevoir les factures en créole... - organiser plus fréquemment des rencontres entre générations pour favoriser la transmission des coutumes et traditions guadeloupéennes - encourager les associations à dimension identitaire et qui promeuvent la connaissance des coutumes et traditions locales - construire un musée présentant la diversité des peuples guadeloupéens et les grandes cultures qui structurent la Guadeloupe : amérindienne, africaine, haïtienne, européenne… - permettre et accentuer la diffusion de films antillais ou guadeloupéens dans les écoles - encourager un tourisme vert et identitaire/culturel pour faire découvrir aux visiteurs la diversité de la culture et de l’identité guadeloupéenne - créer une commission pour évoquer la place des programmes locaux et antillais à la télévision - promouvoir de manière plus forte l’agriculture cultivant des produits typiquement locaux (patate douce, igname, malanga, fruit à pain, madère…) - inciter au développement économique de produits locaux (bière guadeloupéenne, fast-food guadeloupéen) - Généraliser la prise en compte du mode d’habiter local, y compris informel dans les programmes relatifs au logement - Développer les transports en commun pour permettre de développer les lieux de rencontre dans l’espace public 28
  • 29. C) Education et transmission Sur ce thème, les contributeurs ont répondu à trois questions : qui transmet les valeurs et le patrimoine aujourd’hui en Guadeloupe ? Comment ces valeurs sont-elles transmises ? Quelles valeurs, quels savoirs faut-il transmettre ? Pour chacune de ces trois questions, ils ont partagé un diagnostic de l’existant et formulé des propositions pour améliorer la situation. A la première, ils répondent que la Famille ne parvient plus à jouer son rôle, dans un environnement où les « sources éducatives » sont diffuses et difficiles à maîtriser. Ensuite, les contributeurs observent une crise de l’Autorité en Guadeloupe, crise qui ne pourra être résolue qu’au prix de comportements exemplaires des adultes et de relations avec l’enfant, basées sur le Partage, l’Amour et le Respect. Enfin, non sans avoir rappelé que le choix du contenu de l’Education devrait procéder d’une vision globale de la société, les participants à ces débats du mois de juin plaident pour une réconciliation des valeurs des différentes générations et pour une meilleure contextualisation de l’enseignement en Guadeloupe. Remettre la Famille au centre de la chaîne éducative « Quel est l’impact de la famille sur la réussite intellectuelle ? Est ce que la famille est la seule qui apporte une plus-value ? » se demande un participant au débat. Un consensus se dégage du débat sur le rôle central de la famille dans l’éducation : « Sé lafanmi ki anchaj dè édiké » « La famille a un rôle, un héritage à transmettre.» « La famille reste la colonne vertébrale de l’éducation et de la transmission » « Les parents accompagnent les enfants dans tous les actes de la vie. » « L’éducation ne relève pas uniquement de l’école, mais surtout des parents. » « Fo tout moun okipé dè pitit a yo. » L’éducation serait l’expression des choix de la famille : « Adan on sosyété lib sé fanmi ka chwazi ki édikasyon yo ka ba timoun a- yo.» La famille serait en charge de la transmission des bases : « les valeurs s’acquièrent dans la famille. » « Edikasyon ka komansé adan « cocon familial ».» « L’enfant doit être éduqué très tôt. Après six ans c’est trop tard. L’enfant s’est déjà construit. […]Un psychologue m’a dit qu’on crée un schizophrène entre zéro et trois ans. » Ces bases acquises au sein de la famille seraient essentielles dans la poursuite du parcours éducatif de l’enfant dans d’autres environnements : « Le premier groupe qui transmet c’est la famille. L’école, les voisins sont des relais. » « Il y a une base et cette base, elle est du côté des parents, et c’est cela qui permet à l’enfant d’avoir un comportement 29
  • 30. adapté. S’il n’y a pas cette base on va à l’échec. » « Kijan pitimoun ka kolaboré épi dòt moun ? Sé a parti dè rapò a timoun-la épi manman-y. » « Sé fanmi ki ni pou édiké pitit a- yo. […] Si akaz timoun pa ka rèspekté pon moun apa dèwò i ké kouté ». Les contributeurs déplorent, pour la plupart, que les familles ne jouent plus correctement leur fonction éducative dans la société d’aujourd’hui en Guadeloupe. « Les enfants sont livrés à eux-mêmes. Les parents sont scotchés devant la télé. Les problèmes viennent en majorité de la faute des parents », « il n’y a pas grand-chose à reprocher aux jeunes ; l’éducation a été délaissée. Les parents ont abdiqué », « la famille a encore un sens en Guadeloupe mais les liens sont distendus », « fo lafanmi routouvé « lettre de noblesse » a-y. Si sé pa sa, nou ka rantré an problèm. […] I fo routouvé « les valeurs » ». Cette défaillance serait liée à une évolution de la structure de la famille, en l’espèce au passage de la famille élargie à la famille nucléaire : « avant la famille c’était la famille élargie. On arrive maintenant à l’éclatement de la famille », « la famille nucléaire rend les transmissions des valeurs plus difficiles », « maintenant, l’autorité est exercée par une ou deux personnes alors qu’avant, tout le monde, les tantes, oncles, voisins pouvaient y prendre part. Aujourd’hui la famille se réduit ». Cette évolution de la structure familiale coïnciderait avec une évolution de l’habitat : « nous observons un changement du mode de vie, un changement d’habitat. Qui va transmettre désormais ? » « le dimanche après midi nous nous rendions tous dans la toute petite maison de la grand-mère, et c’est là que tout le monde se retrouvait », Elle serait également la résultante d’un accès trop précoce et/ou d’un manque de préparation à la parentalité : « au fur et à mesure, les mères ont été de plus en plus jeunes, et ce sont souvent elles qui sont en difficulté face à l’éducation de leurs enfants », « de mon point de vue, j’entends souvent critiquer les jeunes générations qui élèvent leurs enfants. Mais cette jeune génération est souvent en immeuble, loin de papa, maman. Avant il y avait une tribu. Il y avait tout un cercle autour, les maisons n’étaient pas bien loin. L’éducation était faite par toute la tribu », « Kijan fè on timoun ki pani édikasyon pé ni on timoun ? », « il faut dire que les mères sont de plus en plus jeunes. Souvent ce sont les mamies qui élèvent leurs petits enfants. Donc trop d’affects et pas assez de restriction. », « j’ai été abandonné par mon père à la naissance. Je me demande donc s’il ne faut pas former l’homme pour qu’il sache ce qu’est être père. La plupart des gens se déresponsabilisent ». Le régime des allocations familiales est également tenu pour responsable, par de nombreux contributeurs, de ce délitement de la famille et de la remise en cause de sa fonction dans la transmission des valeurs : « il y a eu le choc pétrolier en 1974, puis la loi sur les femmes seules. Les gens ont découvert la misère moderne…on a découvert la crise et mis en place une panoplie d’aides », « La loi de Giscard d’Estaing avec les allocations « parent isolé », « femmes seules » a contribué à semer le désordre en Guadeloupe. Dès lors, beaucoup de femmes ont conçu pour de mauvaises raisons. Ce sont aujourd’hui ces enfants âgés de 35 ans aujourd’hui, qui sèment la délinquance et donnent l’exemple aux plus 30
  • 31. jeunes. » « L’attitude des parents à changé à la période Giscard du soutien aux familles monoparentales. Il y a eu plus de familles monoparentales. L’enfant est devenu l’enfant-roi », « certaines femmes ne veulent pas que le père assume son rôle pour pouvoir percevoir ses allocations ». Ce constat sur les difficultés des familles monoparentales est souvent assorti de considérations nostalgiques, voire conservatrices, sur le rôle de la Femme dans la Famille et l’Education : « les femmes travaillent, elles ont peu de temps pour s’occuper des enfants. Le monoparental aussi a ses conséquences négatives, très souvent les enfants sont livrés à eux-mêmes, ils n’ont pas de guide, pas de tuteur » « modèl sosyété lasa kasé tout lyannaj an fanmi. Loto é krèch fè sé manman-la kwè yo pa bizwen pèsonn », « kan yo ka di « la femme antillaise » sé té on potomitan. Alèkilé sa pani pon sans. Avan, madanm té ni on entélijans « particulière » pou yo té touvé dé solution. Sété kalité natirèl a-yo. Aprézan sé fanm- la nou ka vwè-la sé pa sa ki potomitan ». Un contributeur affirme qu’« il y a [toutefois] des parents qui restent dans une éducation vigilante » comme pour rappeler qu’il ne faut pas généraliser en la matière : « il y a quatre types de familles : les traditionnalistes, les permissives, les éducatrices les « rien du tout » » analyse un autre participant au débat. Décrites souvent sous la forme de témoignages des participants, les bonnes pratiques en la matière ne dépendraient ni de la taille et de la composition du foyer, « je suis issu d’une famille de 13 enfants et ne pense pas avoir été mal élevé ; la façon d’éduquer prime », « j’ai vécu dans une famille recomposée, mais très unie, qui a su maintenir le lien avec les enfants. Il est important car c’est une force qui empêche le sentiment de solitude », ni de la répartition des rôles entre le père et la mère, « je mets ma famille en relief quand j’entends le thème de l’éducation. Mon père était doux tandis que ma maman était plus « carrée ». C’est elle qui faisait l’autorité. » « je connais beaucoup de familles dans lesquelles ça se passe bien et où la mère a un rôle de chef de famille », ni de l’origine « c’est une idée fausse de croire que ce sont les enfants des communautés étrangères qui créent des problèmes en Guadeloupe », ni du niveau d’éducation des parents « Ni dé fanmi ki paté grangrèk, men i téni plis entélijans é ki byen élivé pitit a-yo. Apa plis konésans i ka fè pi bon édikasyon.» De nombreuses contributions proposent de renforcer l’accompagnement à la parentalité en Guadeloupe : « Faut-il former les parents ? » « Comment refonder la famille ? Comment faire en sorte que la cellule familiale, les voisins puissent faire des observations et éduquer l’enfant ? » « Chacun peut être parent mais ne connaît pas forcément les étapes de l’évolution de l’enfant. Il est primordial de donner aux parents les bases pour comprendre comment fonctionne un enfant. » « Les parents doivent être épaulés, soutenus car ils ne savent pas ce qu’il faut faire. Il faudrait concevoir une école des parents qui leur permettrait d’apprendre à tenir leurs enfants. » 31