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  1. 1. Guillaume MussoSept ans après… roman
  2. 2. Première partieA rooftop in Brooklyn « Pour rouler au hasard, il faut être seul. Dès qu’on est deux, on va toujours quelque part. » Alfred HITCHCOCK, Vertigo
  3. 3. 1 Pelotonnée sous sa couette, Camilleobservait du fond de son lit le merle posésur le rebord de la fenêtre. Le ventd’automne bruissait à travers la vitre, lesoleil jouait entre les feuillages, projetantses reflets mordorés sur les parois de laverrière. S’il avait plu toute la nuit, le cielbrillait à présent d’un bleu limpide quiannonçait une belle journée d’octobre. Couché au pied du lit, un goldenretriever à poil crème leva la tête en
  4. 4. pointant le bout de sa truffe. – Viens, mon Buck, viens, mon beau !l’invita Camille en tapotant son oreiller. Le chien ne se le fit pas répéter. D’unbond, il rejoignit sa maîtresse pourrecevoir son lot de câlineries matinales.L’adolescente le cajola, caressant la têteronde et les oreilles tombantes del’animal avant de se faire violence : Secoue-toi, ma vieille ! Elle s’extirpa à regret desprofondeurs tièdes de son lit. En deuxtemps, trois mouvements, elle enfila unsurvêtement, chaussa ses baskets, noua enun chignon lâche ses cheveux blonds. – Allez, Buck, bouge-toi, mon gros, onva courir ! lança-t-elle en s’engageant àtoute allure dans l’escalier qui menait ausalon.
  5. 5. Organisés autour d’un vaste atrium,les trois étages de la maison baignaientdans la lumière naturelle. L’élégantetownhouse en pierre brune appartenait àla famille Larabee depuis troisgénérations. C’était un triplex à l’intérieurmoderne et dépouillé, aux pièceslargement ouvertes, aux murs ornés depeintures des années 1920 signées MarcChagall, Tamara de Lempicka et GeorgesBraque. Malgré les toiles, le côtéminimaliste de la décoration rappelaitdavantage les résidences de Soho et deTriBeCa que celles du très conservateurUpper East Side. – Papa ? Tu es là ? demanda Camilleen arrivant dans la cuisine.
  6. 6. Elle se servit un verre d’eau fraîcheen regardant autour d’elle. Son père avaitdéjà pris son petit déjeuner. Sur lecomptoir laqué, une tasse à moitié vide etun reste de bagel voisinaient avec le WallStreet Journal, que Sebastian Larabeefeuilletait chaque matin en buvant soncafé, et un exemplaire du Strad1. En tendant l’oreille, Camille perçut lebruit de la douche à l’étage.Apparemment, son père était encore dansla salle de bains. – Hé ! Elle donna une petite tape à Buck etclaqua la porte du réfrigérateur pourempêcher son chien d’attraper les restesd’un poulet rôti. – Tu mangeras plus tard, espèce degoinfre !
  7. 7. Écouteurs sur les oreilles, elle sortitde la maison et remonta la rue à petitesfoulées. La demeure des Larabee était situéeentre Madison et Park Avenue, à hauteurde la 74e, dans une jolie traverse bordéed’arbres. Malgré l’heure matinale, lequartier était déjà animé. Les taxis et leslimousines défilaient devant les hôtelsparticuliers et les immeubles chics.Sanglés dans leurs uniformes, lesconcierges redoublaient de zèle dans unballet étourdissant, hélant les yellow cabs,ouvrant les portières, chargeant lesbagages dans les coffres. Camille rejoignit la 5e Avenue entrottinant et remonta Millionaire’s Mile,l’allée des milliardaires qui, le long deCentral Park, voyait se succéder les plus
  8. 8. prestigieux musées de la ville : le Met, leGuggenheim, la Neue Galerie… – Allez, mon beau, l’effort avant leréconfort ! lança-t-elle à Buck enaccélérant sa course pour s’engager sur lapiste de jogging. Dès qu’il fut certain que sa fille avaitquitté la maison, Sebastian Larabee sortitde la salle de bains. Il pénétra dans lachambre de Camille pour son inspectionhebdomadaire. Il l’avait mise en placelorsque sa fille était entrée dans lapréadolescence. Œil sombre et sourcils froncés, ilavait sa tête des mauvais jours car, depuisplusieurs semaines, il sentait Camille plussecrète, moins concernée par ses études etla pratique du violon.
  9. 9. Sebastian balaya la pièce du regard :une vaste chambre d’adolescente auxtonalités pastel dont se dégageait uneatmosphère apaisante et poétique. Auxfenêtres, des rideaux vaporeuxscintillaient sous les rayons du soleil. Surle grand lit, des oreillers colorés et unecouette roulée en boule. Machinalement,Sebastian repoussa la couette et s’assit surle matelas. Il s’empara du Smartphone qui traînaitsur la table de nuit. Sans états d’âme, ilentra les quatre chiffres du code secretqu’il avait saisi à la dérobée, un jour oùsa fille téléphonait devant lui sans seméfier. L’appareil se débloqua. Sebastiansentit une poussée d’adrénaline l’envahir. Chaque fois qu’il s’aventurait dans lavie intime de Camille, il appréhendait ce
  10. 10. qu’il pourrait découvrir. Rien à ce jour et pourtant ilcontinuait… Il scruta les derniers appels passés etreçus. Il connaissait tous les numéros :ceux des copines du lycée St. JeanBaptiste, de sa professeure de violon, desa partenaire de tennis… Pas de garçon. Pas d’intrus. Pas demenace. Soulagement ! Il fit défiler les photos récemmentenregistrées. Rien de bien méchant. Desclichés pris lors de la fête d’anniversairede la petite McKenzie, la fille du maire,avec qui Camille allait à l’école. Pour nerien laisser au hasard, il zooma sur lesbouteilles pour s’assurer qu’elles necontenaient pas d’alcool. C’était du Cocaet des jus de fruits.
  11. 11. Il poursuivit ses investigations parl’étude des mails, des SMS, ainsi que parl’historique de la navigation Web et de lamessagerie instantanée. Là encore, tousles contacts étaient bien identifiés et lecontenu des conversations ne portait pas àconséquence. Son angoisse descendit d’un cran. Il reposa le téléphone, puis examinales objets et les papiers posés sur lebureau. Un ordinateur portable était bienen vue, mais Sebastian s’en désintéressa. Six mois auparavant, il avait installéun keylogger sur l’ordinateur de sa fille.Un logiciel espion qui lui permettait derecevoir un compte rendu exhaustif dessites fréquentés par Camille, ainsi qu’uneretranscription de ses courriersélectroniques et de ses conversations en
  12. 12. « tchat ». Bien entendu, personne n’étaitau courant de cette démarche. Les bonsesprits le condamneraient à coup sûr, lefaisant passer pour un père abusif. MaisSebastian n’en avait cure. Son rôle depère était d’anticiper et d’éloigner lesdangers potentiels que pouvait courir safille. Et dans ce cas-là, la fin justifiait lesmoyens. Craignant un retour précipité deCamille, il jeta un coup d’œil par lafenêtre avant de reprendre ses recherches.Il contourna la tête de lit qui servait deséparation entre la chambre et le dressing.Là, il ouvrit méthodiquement les placards,souleva chaque pile de vêtements, fit lamoue devant le mannequin de bois surlequel reposait une robe bustier qu’iltrouva beaucoup trop glamour pour une
  13. 13. gamine de son âge. Il fit glisser la porte du placard àchaussures et découvrit une nouvellepaire : des Stuart Weitzman en cuir vernià talons hauts. Il regarda avec inquiétudeles escarpins, symbole douloureux pourlui de la volonté de sa fille de s’extirpertrop tôt de sa chrysalide. En colère, il les reposa sur laplanchette, avant de remarquer un élégantsac de shopping rose et noir, orné du logod’une célèbre enseigne de lingerie. Ill’ouvrit avec appréhension et découvrit unensemble en satin composé d’un soutien-gorge à balconnet et d’une culotte endentelle. Cette fois, c’en est trop ! fulmina-t-ilen balançant le sac au fond du placard.Dans un mouvement d’humeur, il claqua la
  14. 14. porte de la penderie, prêt à rejoindreCamille pour lui dire son fait. Puis, sanstrop savoir pourquoi, il poussa la porte dela salle de bains. En passant au crible lecontenu de la trousse de toilette, il enextirpa une plaquette de comprimés. Unesérie de numéros indiquait l’ordre deprise de chaque cachet. Une des deuxrangées de capsules était déjà entamée.Sebastian sentit ses mains trembler. Sacolère se changea en panique au fur et àmesure que l’évidence s’imposait à lui :sa fille de quinze ans prenait la pilule. 1. Magazine spécialisé dans l’actualité des instruments àcordes.
  15. 15. 2 – Allez, mon Buck, on rentre à lamaison ! Après deux tours de piste, le goldenretriever commençait à tirer la langue. Ilmourait d’envie de s’ébrouer dansl’immense plan d’eau qui se trouvaitderrière le grillage. Camille accéléra ettermina au sprint ses dernières foulées.Trois matins par semaine, pour garder laforme, elle venait courir ici, au cœur deCentral Park, sur la boucle de deux
  16. 16. kilomètres et demi qui longeait leReservoir. Une fois le parcours terminé, ellereprit son souffle, les mains sur leshanches, puis repartit vers Madison en sefrayant un chemin au milieu des cyclistes,des rollers et des poussettes. – Y a quelqu’un ? demanda-t-elle enouvrant la porte de la maison. Sans attendre la réponse, elle montales marches trois par trois pour regagnersa chambre. Faut que je me grouille ou je vaisêtre en retard ! pesta-t-elle en passantsous la douche. Après s’être savonnée,séchée et parfumée, elle s’arrêta devantson dressing pour choisir une tenue. Le moment le plus important de lajournée…
  17. 17. Son lycée, le St. Jean Baptiste HighSchool, était un établissement catholiquepour filles. Une école d’élite accueillantla jeunesse dorée new-yorkaise. Uneinstitution régie par des règles strictes quiimposaient le port d’un uniforme : jupeplissée, blazer à écusson, chemiseblanche, serre-tête. Une rigueur chic et austère quiautorisait heureusement le choix dequelques accessoires plus audacieux.Camille noua autour de son cou unecravate lavallière, appliqua avec sondoigt un soupçon de rouge couleurframboise sur ses lèvres. Elle peaufina son allure d’écolièrepreppy en empoignant le it bag rose vifqu’elle avait reçu pour son anniversaire. – Bonjour, papa ! lança-t-elle en
  18. 18. s’asseyant autour de l’îlot central de lacuisine. Son père ne répondit pas. Camille ledétailla. Il avait de l’allure dans soncostume sombre coupé à l’italienne.C’était elle d’ailleurs qui lui avaitconseillé ce modèle : une veste auxépaules basses et à la taille cintrée quitombait impeccablement. L’air soucieux,les yeux dans le vague, il se tenaitimmobile devant la baie vitrée. – Ça va ? s’inquiéta Camille. Tu veuxque je te prépare un autre café ? – Non. – Tant pis… conclut-elle d’un tonléger. Une bonne odeur de toasts grillésflottait dans la pièce. L’adolescente seservit un verre de jus d’orange, déplia sa
  19. 19. serviette d’où tomba… sa plaquette depilules. – Tu… tu peux m’expliquer ?demanda-t-elle d’une voix tremblante. – C’est à toi de m’expliquer ! grondason père. – Tu as fouillé dans mes affaires !s’indigna-t-elle. – Ne change pas de sujet, tu veuxbien ! Que fait ce contraceptif dans tatrousse de toilette ? – Ça, c’est ma vie privée ! protesta-t-elle. – On n’a pas de vie privée à quinzeans. – Tu n’as pas le droit dem’espionner ! Sebastian s’avança vers elle enpointant un index menaçant.
  20. 20. – Je suis ton père : j’ai tous lesdroits ! – Mais lâche-moi un peu ! Tucontrôles tout : mes amis, mes sorties,mon courrier, les films que je vais voir,les livres que je lis… – Écoute, je t’élève seul depuis septans et… – Parce que tu l’as bien voulu ! Excédé, il abattit son poing sur latable. – Réponds à ma question : tu couchesavec qui ? – Ça ne te regarde pas ! Je n’ai pas àte demander l’autorisation ! Ce n’est pasta vie ! Je ne suis plus une enfant ! – Tu es trop jeune pour avoir desrelations sexuelles. C’est del’inconscience ! Qu’est-ce que tu
  21. 21. cherches ? À saborder ta vie à quelquesjours seulement du concoursTchaïkovski ? – J’en ai marre du violon ! Etd’ailleurs, j’en ai marre de ce concours !Je ne m’y présenterai jamais ! Voilà, c’esttout ce que tu as gagné. – Ben voyons ! C’est tellement plusfacile ! En ce moment, tu devrais jouer dixheures par jour pour avoir une petitechance de briller. Au lieu de quoi, tut’achètes de la lingerie de bimbo et deschaussures qui doivent coûter l’équivalentdu PIB du Burundi. – Arrête de me harceler ! cria-t-elle. – Et toi, arrête de te fringuer commeune pute ! On dirait… on dirait ta mère !hurla-t-il en perdant complètement soncalme.
  22. 22. Stupéfaite par la violence du propos,elle contre-attaqua : – Tu es un sale malade ! Ce fut le mot de trop. Hors de lui, illeva le bras et lui assena une giflemagistrale qui la déséquilibra. Le tabouretsur lequel elle s’appuyait vacilla et tombasur le sol. Sidérée, Camille se releva et se tintquelques instants immobile, encore sonnéepar ce qui venait de se passer. Reprenantses esprits, elle attrapa son sac, biendécidée à ne pas rester une seconde deplus en présence de son père. Sebastianessaya de la retenir, mais elle le repoussaet sortit de la maison sans même refermerla porte derrière elle.
  23. 23. 3 Le coupé aux vitres teintées s’engageasur Lexington et rejoignit la 73e Rue.Sebastian baissa son pare-soleil pouréviter l’éblouissement. Il faisaitparticulièrement beau en cetautomne 2012. Encore sous le choc de sonaltercation avec Camille, il se sentaitdésemparé. C’était la première fois qu’illevait la main sur elle. Conscient del’humiliation qu’elle avait dû éprouver, ilregrettait profondément cette gifle, mais la
  24. 24. violence de son geste était proportionnelleà sa déception. Le fait que sa fille puisse avoir unevie sexuelle l’anéantissait. C’était troptôt ! Cela remettait en question les projetsprécis qu’il avait pour elle. Le violon, lesétudes, les différentes professions àenvisager : tout était planifié, réglécomme du papier à musique, il ne pouvaity avoir de place pour autre chose… Cherchant à s’apaiser, il inspiraprofondément et regarda à travers la vitre,trouvant du réconfort dans le spectacle del’automne. En cette matinée venteuse, lestrottoirs de l’Upper East Side étaienttapissés de feuilles aux couleursflamboyantes. Sebastian était attaché à cequartier aristocratique et intemporel quiabritait la haute société new-yorkaise.
  25. 25. Dans cette enclave au confort feutré, toutétait sobre et rassurant. Une bullepréservée du tumulte et de l’agitation. Il déboucha sur la 5e Avenue etdescendit vers le sud en longeant CentralPark tout en continuant ses ruminations.Sans doute était-il un peu possessif, maisn’était-ce pas une façon – certesmaladroite – d’exprimer son amour à safille ? Peut-être pourrait-il essayer detrouver un juste équilibre entre son devoirde la protéger et le désir d’autonomiequ’elle manifestait ? Pendant quelquessecondes, il voulut croire que les chosesétaient simples et qu’il allait changer. Puisil repensa à la plaquette de pilules ettoutes ses bonnes résolutionss’évanouirent.
  26. 26. Depuis son divorce, il avait élevéCamille seul. Il était fier de lui avoirdonné tout ce dont elle avait eu besoin :de l’amour, de l’attention, une éducation.Il avait porté sur elle un regard prévenantet valorisant. Toujours présent, il prenaitson rôle très au sérieux, s’investissantquotidiennement, depuis le suivi desdevoirs jusqu’aux cours de violon enpassant par les leçons d’équitation. Il avait sûrement raté des choses,commis des maladresses, mais il avait faitde son mieux. Dans cette époquedéliquescente, il avait surtout essayé delui transmettre des valeurs. Il l’avaitpréservée des mauvaises fréquentations,du mépris, du cynisme et de la médiocrité.Pendant des années, leur relation avait étéforte et complice. Camille lui racontait
  27. 27. tout, lui demandait souvent son avis ettenait compte de ses conseils. Elle était lafierté de sa vie : une adolescenteintelligente, subtile et travailleuse quibrillait à l’école et qui était peut-être àl’aube d’une grande carrière devioloniste. Pourtant, depuis quelquesmois, les disputes se multipliaient et ildevait bien admettre qu’il se sentait deplus en plus démuni pour l’accompagnerdans cette traversée périlleuse qui menaitdes rivages de l’enfance vers les bergesde l’âge adulte. Un taxi le klaxonna pour lui signifierque le feu était passé au vert. Sebastianpoussa un long soupir. Il ne comprenaitplus les gens, il ne comprenait plus lesjeunes, il ne comprenait plus son époque.
  28. 28. Tout le désespérait et l’effrayait. Lemonde dansait au bord du gouffre, ledanger était partout. Certes, il fallait vivre avec son temps,faire face, ne pas baisser les bras, maispersonne ne croyait plus en rien. Lesrepères se brouillaient, les idéaux avaientdisparu. Crise économique, criseécologique, crise sociale. Le système étaità l’agonie et ses acteurs avaient rendu lesarmes : les politiciens, les parents, lesenseignants. Ce qu’il se passait avec Camilleremettait en cause tous ses principes et nefaisait qu’aggraver son anxiété naturelle. Sebastian s’était replié sur lui-même,se créant un monde à sa mesure.Désormais, il quittait rarement sonquartier et encore moins Manhattan.
  29. 29. Luthier célèbre aimant la solitude, ils’enfermait de plus en plus souvent dansson atelier. Pendant des jours entiers,avec la musique pour seule compagne, ilfaçonnait et ciselait ses instruments,modelant leur timbre et leur sonorité pouren faire des pièces uniques dont il tiraitune grande fierté. Son atelier de lutherieétait représenté en Europe et en Asie,mais lui n’y mettait jamais les pieds.Quant à ses fréquentations, elles selimitaient à un petit cercle deconnaissances, essentiellement des gensévoluant dans le milieu de la musiqueclassique, ou des descendants des famillesbourgeoises vivant dans l’Upper EastSide depuis plusieurs décennies. Sebastian regarda sa montre etaccéléra. Au niveau de Grand Army
  30. 30. Plaza, il dépassa la façade gris clair del’ancien hôtel Savoy et slaloma entre lesvoitures et les calèches à touristes pourrejoindre le Carnegie Hall. Il se gara dansle parking souterrain en face de lamythique salle de concert et pritl’ascenseur pour rejoindre la lutherie. L’entreprise Larabee & Son avait étéfondée par son grand-père, AndrewLarabee, à la fin des années 1920. Au fildu temps, la modeste échoppe des débutsavait acquis une réputation internationale,pour devenir une adresse incontournabledans le domaine de la fabrication et de larestauration des instruments anciens. Dès qu’il entra dans l’atelier,Sebastian se détendit. Ici, tout n’était quequiétude et apaisement. Le temps semblaitarrêté. Les odeurs agréables d’érable, de
  31. 31. saule et d’épicéa se mêlaient à celles,plus entêtantes, du vernis et des solvants. Il aimait l’atmosphère particulière decet artisanat d’un autre temps. Au XVIIIesiècle, l’école de Crémone avait portél’art de la lutherie au sommet de saperfection. Depuis cette époque, lestechniques n’avaient guère évolué. Dansun monde en perpétuelle mutation, cettestabilité avait quelque chose de rassurant. Derrière leurs établis, luthiers etapprentis travaillaient sur différentsinstruments. Sebastian salua Joseph, sonchef d’atelier, qui ajustait les chevillesd’un alto. – Les gens de Farasio ont appelé àpropos du Bergonzi. La vente a étéavancée de deux jours, expliqua-t-il enépoussetant les copeaux qui
  32. 32. s’accrochaient à son tablier de cuir. – Ils exagèrent ! Ça va être difficilepour nous de tenir les délais, s’inquiétaSebastian. – À ce propos, ils aimeraient avoirton certificat d’authenticité dans lajournée. Tu penses que c’est possible ? Sebastian n’était pas seulement unluthier de talent, il était également unexpert reconnu. Il fit une moue résignée. Cette venteétait la plus importante de l’année.Impensable d’y renoncer. – Il faut que je complète mes notes etque je rédige mon rapport, mais, si je m’ymets tout de suite, ils l’auront avant cesoir. – D’accord. Je les préviens.
  33. 33. Sebastian se rendit dans la grandesalle de réception aux murs tendus develours pourpre. Accrochés au plafond,une cinquantaine de violons et d’altosdonnaient à la salle sa singularité.Bénéficiant d’une excellente acoustique,elle avait accueilli des interprètesillustres venus du monde entier pouracheter ou faire réparer leur instrument. Sebastian s’installa à sa table detravail et chaussa de fines lunettes avantde s’emparer de la pièce qu’il devaitexpertiser. C’était un objet assez rare : ilavait appartenu à Carlo Bergonzi, le plusdoué des élèves de Stradivari. Datantde 1720, il était étonnamment bienconservé et la célèbre maison d’enchèresFarasio était décidée à en tirer plusde 1 million de dollars, lors de sa
  34. 34. prochaine grande vente d’automne. Spécialiste mondialement réputé,Sebastian ne pouvait se permettre lamoindre erreur d’appréciation sur unévénement de cette ampleur. À la manièred’un œnologue ou d’un parfumeur, il avaiten mémoire des milliers decaractéristiques sur chaque école delutherie : Crémone, Venise, Milan, Paris,Mirecourt… Mais, malgré toute cetteexpérience, il restait difficile de certifieravec exactitude l’authenticité d’une pièceet, à chaque expertise, Sebastian jouait saréputation. Avec précaution, il coinçal’instrument entre sa clavicule et sonmenton, leva son archet et entama lespremières mesures d’une partita de Bach.La sonorité était exceptionnelle. Du moins
  35. 35. jusqu’à ce qu’une des cordes cassesubitement et, tel un élastique, vienne legifler. Médusé, il reposa l’instrument.Toute sa nervosité et toute sa tensions’étaient ressenties dans son jeu !Impossible de se concentrer. L’incident dela matinée polluait son esprit. Lesreproches de Camille résonnaient ets’amplifiaient en lui. Il devait bienadmettre qu’il y avait une part de véritédans ce qu’elle lui avait dit. Cette fois, ilétait allé trop loin. Terrifié à l’idée de laperdre, il savait qu’il devait renouer ledialogue au plus vite, mais il se doutaitque ce ne serait pas aisé. Il regarda samontre, puis sortit son téléphone mobile.Les cours n’avaient pas encorecommencé, avec un peu de chance… Ilessaya de la joindre, mais tomba
  36. 36. directement sur son répondeur. Inutile de rêver… À présent, il était convaincu que lastratégie frontale était vouée à l’échec. Ilfallait qu’il lâche la bride, du moins enapparence. Et pour ça, il avait besoin d’unallié. Quelqu’un qui lui permettrait deregagner la confiance de Camille.Lorsqu’il aurait restauré cette complicité,il s’arrangerait pour éclaircir l’affaire etramener sa fille à la raison. Mais à quidemander de l’aide ? Mentalement, il passa en revue lesdifférentes options. Des amis ? Il avaitbien des « relations », mais personne desuffisamment proche et fiable pouraborder un problème aussi intime. Sonpère était décédé l’année dernière ; quantà sa mère, ce n’était pas vraiment un
  37. 37. modèle de progressisme. Sa compagne,Natalia ? Elle était en déplacement à LosAngeles avec le New York City Ballet. Restait Nikki, la mère de Camille…
  38. 38. 4 Nikki… Non, ce n’était pas sérieux. Ils nes’étaient plus adressé la parole depuissept ans. Et puis, plutôt crever que dedemander de l’aide à Nikki Nikovski ! En y réfléchissant bien, il était mêmepossible que ce soit elle qui ait laisséCamille prendre la pilule ! Ça luiressemblait bien, après tout… Nikki étaitune adepte de la libération des mœurs etde tous ces préceptes prétendument
  39. 39. progressistes : laisser les enfantss’émanciper, leur faire une confianceaveugle, refuser de les sanctionner, bannirtoute autorité, prôner une tolérance à toutcrin, voire une liberté absolue aussiinconsciente que naïve. Il considéra la chose un instant. Était-il possible que Camille ait demandéconseil à sa mère plutôt qu’à lui ? Mêmepour un sujet aussi intime que lacontraception, cela lui parut peu probable.D’abord, parce que Nikki et sa fille sevoyaient peu, ensuite, parce queNikki – volontairement ou non – étaittoujours restée en dehors de l’éducationde Camille. Chaque fois qu’il repensait à son ex-femme, Sebastian éprouvait un mélanged’aigreur et de colère. Mais une colère
  40. 40. dirigée contre lui-même, tant l’échec deleur relation paraissait programmé. Cemariage avait été la plus grande erreur desa vie. Il y avait perdu ses illusions, sasérénité et sa joie de vivre. Ils n’auraient jamais dû se rencontrer,jamais dû se plaire. Ils n’avaient encommun ni l’origine sociale, nil’éducation, ni même la religion. Leurstempéraments, leurs caractères étaient auxantipodes. Et pourtant, ils s’étaient aimés ! Débarquée à Manhattan de son NewJersey natal, Nikki avait débuté unecarrière de mannequin en rêvant de rôlesdramatiques et de comédies musicales àBroadway. Elle vivait au jour le jour,dans l’insouciance et la désinvolture. Vive d’esprit, extravertie et
  41. 41. passionnée, elle savait être attachante etjouer de ses charmes pour arriver à sesfins. Mais elle vivait dans l’excès,droguée aux sentiments et aux effusions.Victime d’un besoin compulsif d’exister àtravers le regard des hommes, elle jouaitsans cesse avec le feu, prête à aller trèsloin pour se rassurer sur son pouvoir deséduction. L’exact opposé de Sebastian. Discret et réservé, il était le produitd’une éducation élitiste et bourgeoise. Ilaimait prévoir les choses longtemps àl’avance, organiser sa vie sur le longterme, s’accrocher à des projets d’avenir. Dans son entourage, ses parents et sesamis n’avaient pas été longs à le mettre engarde, lui faisant comprendre que Nikkin’était pas une fille pour lui. Mais
  42. 42. Sebastian s’était entêté. Une forceirrésistible les attirait l’un vers l’autre.Tous les deux s’étaient laissé griser par lemythe naïf et populaire voulant que « lescontraires s’attirent ». Ils avaient cru en leur chance,s’étaient mariés sur un coup de tête etNikki était tombée enceinte dans la foulée,donnant naissance à des jumeaux :Camille et Jeremy. Après une jeunessechaotique, Nikki était en quête de stabilitéet de maternité. Lui, engoncé dans uneéducation conservatrice, avait pensétrouver dans cette relation uneéchappatoire à la morgue pesante de safamille. Chacun avait vécu cet amourcomme un défi, avec l’ivresse detransgresser un interdit. Mais le retour debalancier avait été brutal. Les différences
  43. 43. qui, dans les premiers temps, avaientpimenté leur existence étaient rapidementdevenues des motifs d’agacement puis dedisputes incessantes. Même après la naissance desjumeaux, ils n’avaient pas réussi às’accorder sur un socle de valeurs quileur auraient permis d’avancer dans lavie. La nécessité de fixer des principespour élever leurs enfants avait aucontraire exacerbé les conflits. Nikkiconcevait l’éducation sur un modeprivilégiant la liberté et l’autonomie.Sebastian ne l’avait pas suivie sur cechemin qu’il jugeait dangereux. Il avaitcherché à la convaincre que seules desrègles strictes structuraient la personnalitéd’un enfant. Mais leurs points de vueétaient devenus inconciliables et chacun
  44. 44. avait campé sur ses positions. C’étaitainsi. On ne peut pas changer les gens. Onne peut pas éradiquer les fondementsd’une personnalité. Ils avaient fini par se séparer à lasuite d’un épisode pénible que Sebastianavait vécu comme une trahison. Nikkiavait franchi la limite de ce qu’il étaitcapable d’endurer. Si les événementsl’avaient dévasté, ils avaient été le signalimpérieux lui ordonnant de mettre fin à cemariage qui n’avait plus de sens. Pour sauver ses enfants de ce naufrageet en obtenir la garde, Sebastian avaitengagé un spécialiste du divorce et dudroit de la famille. Un ténor du barreauqui s’était employé à traîner Nikki plusbas que terre pour l’obliger à renoncer àl’essentiel de ses droits parentaux. Mais
  45. 45. les choses s’étaient révélées plusdifficiles que prévu. Sebastian avaitfinalement proposé un accord particulier àsa future ex-femme : il lui abandonnait lagarde quasi exclusive de Jeremy enéchange de celle de Camille. Pour ne pasrisquer de tout perdre en s’engageant dansune bataille juridique, elle avait acceptéce partage. Depuis sept ans, Camille et Jeremyvivaient donc dans deux maisonsdistinctes sous la responsabilité de deuxadultes qui leur avaient prodigué uneéducation diamétralement opposée. Lafréquence des visites à l’« autre parent »était faible et strictement encadrée.Camille ne voyait sa mère qu’un dimanchesur deux pendant que Sebastian recevaitJeremy.
  46. 46. Si son mariage avec Nikki avait tenude la descente aux enfers, cette périodeétait depuis longtemps révolue. Au fil desannées, Sebastian avait remis de l’ordredans sa vie. Désormais, Nikki n’était plusqu’un lointain souvenir. Il n’avait que derares échos de sa vie par l’intermédiairede Camille. Sa carrière de mannequinn’avait pas décollé ; sa carrière d’actricen’avait jamais débuté. Aux dernièresnouvelles, elle avait abandonné lesséances photo, les castings et ses rêves dethéâtre pour se reconvertir dans lapeinture. Ses toiles étaient certes parfoisexposées dans des galeries secondaires deBrooklyn, mais sa renommée restait trèsconfidentielle. Quant aux hommes, ilsdéfilaient dans sa vie. Jamais les mêmes,jamais les bons. Elle semblait avoir un
  47. 47. talent particulier pour attirer ceux qui laferaient souffrir, qui devineraient sa faille,sa fragilité, et essaieraient d’en tirer parti.Avec l’âge, toutefois, elle semblaitvouloir stabiliser sa vie sentimentale. Auxdires de Camille, elle avait depuisquelques mois une liaison avec un flic dela NYPD. Un homme de dix ans son cadet,évidemment. Rien n’était jamais simpleavec Nikki. La sonnerie du téléphone sortitSebastian de sa rêverie. Il regarda soncellulaire et écarquilla les yeux. Par uneffet troublant de synchronicité, l’intitulé« NIKKI NIKOVSKI » s’afficha à l’écran. Il eut un mouvement de recul. Sescontacts avec son ex-femme étaientdevenus presque inexistants. La première
  48. 48. année qui avait suivi le divorce, ilss’apercevaient au moment del’« échange », mais leur relation selimitait aujourd’hui à quelques SMSinformatifs pour coordonner les visitesbimensuelles des deux enfants. Si Nikkiprenait la peine de l’appeler, c’est qu’ils’était passé quelque chose de grave. Camille… pensa-t-il en décrochant. – Nikki ? – Bonjour, Sebastian. Il sentit immédiatement l’inquiétudedans sa voix. – Tu as un problème ? – C’est Jeremy. Tu… tu as eu desnouvelles de ton fils, ces derniers jours ? – Non, pourquoi ? – Je commence à être inquiète. Je nesais pas où il est.
  49. 49. – Comment ça ? – Il n’est pas allé au lycée. Ni hier niaujourd’hui. Son portable ne répond pas etil n’a pas dormi à la maison depuis… – Tu plaisantes ! la coupa-t-il. Il adécouché ? Elle ne répondit pas tout de suite. Elleavait anticipé sa colère, ses reproches. – Ça fait trois nuits qu’il n’est pasrentré, finit-elle par avouer. La respiration de Sebastian s’arrêtanet. Sa main se crispa autour du portable. – Tu as prévenu la police ? – Je ne pense pas que ce soit unebonne idée. – Pourquoi ? – Viens, je t’expliquerai. – J’arrive, dit-il en raccrochant.
  50. 50. 5 Sebastian trouva une place aucroisement de Van Brunt et de SullivanStreet. À cause de la circulation, il avaitmis presque trois quarts d’heure pourfaire le trajet jusqu’à Brooklyn. Depuis le divorce, Nikki s’étaitinstallée avec Jeremy à l’ouest de SouthBrooklyn, dans le quartier de Red Hook,l’ancien bastion des dockers et de lamafia. Enclavé et mal desservi par lestransports en commun, le secteur avait
  51. 51. longtemps souffert de son isolement et del’insécurité. Mais ce passé sulfureux étaitrévolu. Le Red Hook d’aujourd’huin’avait plus rien de la zone undergroundet dangereuse qu’elle avait été dans lesannées 1980 et 1990. À l’image debeaucoup d’endroits à Brooklyn, c’étaitdevenu un territoire en pleine mutation,hype et bohème, plébiscité par nombred’artistes et de créateurs. Sebastian ne venait ici que rarement.Il lui arrivait parfois d’y déposer Camillele samedi, mais il n’avait jamais mis lespieds dans l’appartement de son ex-femme. À chacune de ses incursions àBrooklyn, il était frappé par la rapiditédes changements qui affectaient lequartier. Les entrepôts délabrés et lesdocks cédaient la place aux galeries d’art
  52. 52. et aux restaurants bio à une vitesseétourdissante. Sebastian verrouilla sa voiture etremonta la rue jusqu’à la façade en briquerouge d’une ancienne usine à papier,transformée en habitation. Il pénétra dansle petit immeuble et monta les marchesdeux par deux jusqu’à l’avant-dernierétage. Nikki l’attendait sur le seuil d’uneporte coupe-feu métallique qui faisaitoffice de porte d’entrée. – Bonjour, Sebastian. Il la contempla en tenant ses émotionsà distance. Elle avait conservé unesilhouette sportive et élancée : épauleslarges, taille étroite, longues jambes,fesses hautes et rebondies. Son visage était toujours d’uneindéniable distinction : pommettes
  53. 53. saillantes, nez pointu et regard félin. Maisil y avait chez elle une volonté dedissimuler cette grâce sous une allurefaussement négligée. Teints en roux, seslongs cheveux étaient tressés en deuxnattes relevées en un chignon informe. Sesyeux verts en amande étaient soulignés detrop de khôl, son corps de liane perdudans un pantalon bouffant, sa poitrineserrée dans un tee-shirt exagérémentdécolleté. – Salut, Nikki, lança-t-il en entrantdans l’appartement sans attendre d’y êtreinvité. Il ne put s’empêcher d’examinerl’endroit avec curiosité. L’ancienne usineabritait un vaste loft qui assumait avecfierté son passé industriel : parquetdécapé et blanchi, poutres apparentes,
  54. 54. charpente et piliers en fonte, pan de muren vieilles briques, plateau de béton gris.Partout contre les murs, posées à même lesol, séchaient de grandes toiles abstraitesque Nikki avait peintes récemment.Sebastian jugeait la décorationcomplètement fantaisiste. Des objetshétéroclites – probablement chinés auxpuces – qui allaient du vieux canapéChesterfield jusqu’à la table de salonconstituée d’une grosse porte rouilléeposée sur deux tréteaux. L’ensembleobéissait probablement à une logiqueesthétique, mais elle lui échappait. – Bon, c’est quoi, cette histoire ? dit-il d’un ton impérieux. – Je te l’ai expliqué : je n’ai plus denouvelles de Jeremy depuis samedi matin. Il secoua la tête.
  55. 55. – Samedi matin ? Mais on est mardi ! – Je sais. – Et c’est maintenant que tut’inquiètes ? – Je t’ai appelé pour que tu me prêtesmain-forte, pas pour que tu m’accables dereproches. – Attends, tu vis dans quel monde ?Tu connais les probabilités de retrouverun enfant quarante-huit heures après sadisparition ? Elle étouffa un cri, l’empoignabrutalement par les revers de sonpardessus pour le pousser dehors. – Tire-toi ! Si tu n’es pas venu pourm’aider, rentre chez toi ! Surpris par la violence de son geste,il se débattit et réussit à attraper les mainsde Nikki pour l’immobiliser.
  56. 56. – Explique-moi pourquoi tu ne m’aspas prévenu avant ! Elle planta son regard dans le sien.Ses yeux traversés d’éclairs mordorésaffichaient un air de défi. – Peut-être que si tu montrais un peuplus d’intérêt pour ton fils, j’aurais moinshésité ! Sebastian encaissa le propos et repritd’une voix plus calme : – On va retrouver Jeremy, promit-il,mais il faut que tu me racontes tout.Depuis le début. Méfiante, Nikki mit plusieurssecondes avant de baisser la garde. – Assieds-toi, je vais préparer ducafé.
  57. 57. 6 – J’ai vu Jeremy pour la dernière foissamedi matin, autour de 10 heures, un peuavant qu’il ne parte pour la salle de boxe. Nikki parlait d’une voix troublée parl’inquiétude. Sebastian fronça les sourcils. – Depuis quand fait-il de la boxe ? – Depuis plus d’un an. Tu débarquesou quoi ? Il esquissa une moue incrédule. Lavision de Jeremy, adolescent filiforme,
  58. 58. apparut dans son esprit. Il avait du mal àimaginer son fils sur un ring. – On a pris le petit déjeuner tous lesdeux, continua Nikki. Puis on a préparénos affaires. C’était un peu le rush.Lorenzo m’attendait en bas. On devaitpartir en week-end dans les Catskills et… – Lorenzo ? – Lorenzo Santos, mon mec. – C’est toujours celui qui est flic ouc’est un nouveau ? – Putain, Sebastian, tu cherches quoi,là ? s’emporta-t-elle. Il s’excusa d’un geste de la main. Ellepoursuivit : – Juste avant que je ne quitte lamaison, Jeremy m’a demandé lapermission d’aller passer la nuit chez sonami Simon. J’ai accepté. C’était courant
  59. 59. pour un samedi soir, presque une habitudepour eux de dormir chez l’un ou chezl’autre. – Première nouvelle. Elle ne releva pas. – Il m’a embrassée et il est parti. Il nem’a pas donné de nouvelles de tout leweek-end, mais je ne me suis pasinquiétée outre mesure. – Ben voyons… – Il a quinze ans. Ce n’est plus unbébé. Et puis Simon est presque majeur. Il leva les yeux au ciel, mais s’abstintde tout commentaire. – Je suis rentrée à Brooklyn dimanchesoir. Comme il était tard, j’ai passé la nuitchez Santos. Sebastian lui jeta un regard froidavant de demander :
  60. 60. – Et le lundi matin ? – J’ai fait un crochet par la maisonvers 9 heures. À cette heure-ci, il estgénéralement parti pour l’école. C’étaitnormal qu’il ne soit pas là. Il s’impatienta : – Et après ? – J’ai travaillé toute la journée à monexposition de peinture au BWAC, unbâtiment près des quais qui accueille uncollectif d’artistes… – OK, Nikki, épargne-moi les détails ! – Dans l’après-midi, j’ai trouvé surmon répondeur un message du lycée meprévenant que Jeremy avait séché lescours. – Tu as appelé les parents du gamin ? – J’ai eu la mère de Simon hier soir.Elle m’a dit que son fils était parti en
  61. 61. voyage d’études depuis plusieurs jours.Jeremy n’a donc pas dormi chez eux ceweek-end. Le téléphone de Sebastian vibra danssa poche. Il regarda l’écran : c’étaient lestypes de Farasio qui devaient s’inquiéterpour l’expertise de leur violon. – Là, j’ai vraiment commencé à avoirpeur, enchaîna Nikki. J’ai voulu aller aucommissariat, mais… je n’étais pascertaine que les flics m’auraient prise ausérieux. – Pourquoi ? – Pour être honnête, ce n’est pas lapremière fois que Jeremy découche… Sebastian soupira. Il tombait des nues.Nikki expliqua : – En août dernier, Jeremy est resté
  62. 62. deux jours sans donner signe de vie.J’étais dans tous mes états et j’ai prévenul e precinct1 de Bushwick de sadisparition. Il est finalement réapparu letroisième jour. Il était simplement alléfaire une randonnée dans le parcAdirondack. – Quel petit con ! explosa-t-il. – Tu imagines la réaction des flics. Ilsont pris un malin plaisir à me sermonner,me reprochant de leur avoir fait perdreleur temps et d’être incapable de tenirmon fils. Sebastian voyait le tableau. Il fermales yeux, se massa les paupières etproposa : – Cette fois, c’est moi qui les appelle,mais sans passer par un sous-fifre. Jeconnais le maire. Sa fille est dans la
  63. 63. même classe que Camille et j’ai réparé leviolon de sa femme. Je vais lui demanderde me mettre en rapport avec… – Attends, tu ne sais pas tout,Sebastian. – Quoi encore ? – Jeremy a déjà eu un petit problème :il a un casier judiciaire. Il resta sans voix et la regarda avecincrédulité. – Tu plaisantes ? Et tu ne m’as jamaismis au courant ? – Il a fait des conneries ces dernierstemps. – Quel genre de conneries ? – Il y a six mois, il s’est fait serrer parune patrouille en train de taguer un camionde livraison dans le hangar d’Ikea. Elle but une gorgée de café, secoua la
  64. 64. tête d’un air atterré. – Comme si ces cons n’avaient pasautre chose à faire que de traquer lesmômes qui aiment l’art ! pesta-t-elle. Sebastian tiqua. Les tags, de l’art ?Nikki avait décidément une façon bienparticulière de voir les choses. – Il est passé au tribunal ? – Oui. Il a écopé de dix jours detravaux d’intérêt général. Mais il y a troissemaines, il a été interpellé pour vol àl’étalage dans un magasin. – Qu’est-ce qu’il cherchait à piquer ? – Un jeu vidéo. Pourquoi ? Tu auraispréféré un livre ? Sebastian ignora la provocation. Unedeuxième condamnation était dramatique.En vertu de la politique de tolérance zéro,même un larcin insignifiant pouvait
  65. 65. envoyer son fils en prison. – Je me suis démenée auprès dumagasin pour les dissuader de porterplainte, le rassura Nikki. – Bon Dieu ! Qu’est-ce qu’il a dans latête, ce gamin ? – Ce n’est pas la fin du monde,tempéra-t-elle. On a tous volé au moinsune fois dans notre vie. À l’adolescence,c’est normal… – C’est normal de voler ? explosa-t-ilde nouveau. – Ça fait partie de la vie. Quandj’étais jeune, je piquais de la lingerie, desfringues, du parfum. C’est même commeça qu’on s’est rencontrés, si tu t’ensouviens bien. Ce n’est pas la meilleure chose quinous soit arrivée, pensa-t-il.
  66. 66. Sebastian se leva de sa chaise. Ilessaya de faire le point. Fallait-ilvraiment s’inquiéter ? Après tout, siJeremy était coutumier de ce genre defugue… Comme si elle lisait dans ses pensées,Nikki s’alarma : – Cette fois, je suis certaine que c’estgrave, Sebastian. Jeremy a vu combien jem’étais inquiétée la dernière fois. Ilm’avait promis de ne plus me laisser sansnouvelles. – Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? – Je ne sais plus. J’ai contacté lesservices des urgences des principauxhôpitaux, j’ai… – Tu n’as rien trouvé de bizarre enfouillant sa chambre ? – Comment ça, en fouillant sa
  67. 67. chambre ? – Tu l’as fait ou pas ? – Non, c’est son jardin secret. C’est… – Son jardin secret ? Mais il a disparudepuis trois jours, Nikki ! s’emporta-t-ilen se dirigeant vers l’escalier en métal quimenait à l’étage. 1. Commissariat.
  68. 68. 7 – Quand j’étais ado, je détestais quema mère mette son nez dans mes affaires. Malgré son inquiétude, Nikkirépugnait manifestement à fouiner dansl’intimité de son fils. – Tu fouilles la chambre de Camille,toi ? – Une fois par semaine, réponditSebastian sans s’émouvoir. – Tu as vraiment un très grosproblème…
  69. 69. Peut-être, mais elle au moins n’a pasdisparu, pensa-t-il perfidement en semettant au travail. La chambre de Jeremy bénéficiait desdimensions généreuses offertes par laconfiguration atypique de l’ancienneusine. C’était une tanière de geek baignantdans un joyeux désordre. Épinglées aumur, des affiches de films cultes : Retourvers le futur, WarGames, L’Aventureintérieure, Tron. Posé contre une cloison,un vélo à pignon fixe. Dans un coin de lapièce, une borne d’arcade Donkey Kongdatant des années 1980. Dans la poubelle,une pyramide de boîtes de nuggets, depizzas surgelées et de canettes de RedBull. – C’est un bordel indescriptible !s’exclama Sebastian. Ça lui arrive de
  70. 70. ranger sa chambre ? Nikki le fusilla du regard. Ellemarqua un instant d’arrêt, puis s’attela à latâche. Elle ouvrit la penderie : – Apparemment, il a emporté son sacà dos, nota-t-elle. Sebastian s’approcha du bureau.Disposés en arc de cercle, trois moniteursde grande taille étaient reliés à deux toursd’ordinateur. Plus loin, un équipementcomplet de DJ : platines, table de mixage,enceintes de marque, ampli, caisson debasse. Uniquement du matériel deprofessionnel. Où trouve-t-il l’argent pour se payertout ça ? Il détailla les étagères. Elles ployaientsous le poids des comics : Batman,Superman, Kick-Ass, X-Men. Sceptique,
  71. 71. il feuilleta le dernier fascicule de la pile :u n Spiderman dans lequel Peter Parkeravait laissé place à un adolescent métisafro-américain et hispanique. « Les tempschangent », comme chantait Dylan… Sur un autre rayonnage, il trouvaquantité d’ouvrages théoriques sur lepoker ainsi qu’une longue mallette enaluminium contenant dix rangées de jetonsen céramique et deux jeux de cartes. – C’est quoi, cette chambre ? Untripot ? – Ce n’est pas moi qui lui ai achetécette mallette, se défendit Nikki. Mais jesais qu’il joue souvent au poker cesderniers temps. – Avec qui ? – Ses copains de lycée, je pense. Sebastian grimaça. Il n’aimait
  72. 72. vraiment pas ça. Avec un certain réconfort, il constataque l’étagère n’était pas dépourvue de« vrais » livres : Le Seigneur desanneaux, Dune, La Machine à remonterle temps, Blade Runner, le cycle deFondation… À côté des essentiels de tout geekdigne de ce nom, on trouvait aussi unedizaine de manuels de scénario, desbiographies de Stanley Kubrick, QuentinTarantino, Christopher Nolan, AlfredHitchcock. – Il s’intéresse au cinéma ? s’étonna-t-il. – Évidemment ! Son rêve est dedevenir réalisateur. Il ne t’a jamais montréses films amateurs ? Tu ne sais même pasqu’il possède une caméra, hein ?
  73. 73. – Non, concéda-t-il. Avec une certaine tristesse, il serendit à l’évidence : il ne connaissait passon fils. Et cela ne tenait pas au fait qu’ille voyait peu : ces dernières années, leursrapports viraient au dialogue de sourds. Iln’y avait même plus d’opposition.Seulement de l’indifférence. Considérantque Jeremy n’était pas le fils qu’il auraitvoulu avoir, parce qu’il ressemblait trop àsa mère, Sebastian s’était désintéressé deson évolution, de ses études, de sesaspirations. Lentement, mais sûrement, ilavait jeté l’éponge, sans grandeculpabilité. – Je ne trouve pas son passeport nonplus, s’inquiéta Nikki en examinant lestiroirs du bureau. Pensif, Sebastian appuya sur la touche
  74. 74. « entrée » du clavier de l’ordinateur.Jeremy était un adepte des jeux de rôle enligne. Le moniteur s’alluma sur l’écran deveille à l’effigie de World of Warcraft .Le système d’exploitation invitait à entrerun mot de passe. – N’y pense même pas, le dissuadaNikki. Il est parano pour tout ce qui toucheà son ordinateur et il en connaît dix foisplus en informatique que toi et moi réunis. Dommage. Ce verrou les privait d’unesource vitale d’informations. Sebastian serésigna à suivre le conseil de son ex-femme et renonça à pénétrer dans lesentrailles de la machine. Il repéranéanmoins un disque dur externe relié auPC. Peut-être que le périphérique, lui,n’était pas protégé. – Tu as un ordinateur portable ? On
  75. 75. pourrait essayer de le brancher. – Je vais le chercher. Pendant l’absence de Nikki, il regardale mur du fond, sur lequel Jeremy avaittagué une « fresque » mystique et coloréedans laquelle un Christ bienveillantflottait au milieu d’un ciel bleu et vert. Ils’approcha de la composition, inspectales bombes de peinture posées à même lesol. Malgré la fenêtre ouverte, une forteodeur de solvant flottait encore dans l’air.Le graff avait été réalisé récemment. – Il a tourné mystique ? demanda-t-iltandis que Nikki le rejoignait dans lachambre. – Pas que je sache. Moi, je trouve çatrès beau. – Tu es sérieuse ? L’amourt’aveugle…
  76. 76. Elle lui tendit son ordinateur portableen lui lançant un regard noir. – Il m’a peut-être aveuglée lorsque jet’ai rencontré, mais… – Mais ? Nikki renonça à l’affrontement. Il yavait plus urgent. Sebastian s’empara du notebook, yconnecta le disque dur et en explora lecontenu. Le périphérique débordait defilms et de fichiers musicaux téléchargéssur Internet. Apparemment, Jeremy était unfan acharné d’un groupe de rock, TheShooters. Sebastian visionna quelquessecondes de la captation d’un de leursconcerts : du garage rock un peu bourrin,pâle imitation des Strokes ou desLibertines. – Tu connais cette daube ?
  77. 77. – C’est un groupe de Brooklynautoproduit, précisa Nikki. Jeremy les suitsouvent en concert. Misère… pensa-t-il en écoutant lesparoles. En parcourant les autres fichiers, ildécouvrit des dizaines de séries télé dontil n’avait jamais entendu parler, ainsi quedes films aux titres assez explicites truffésde fuck, boobs et autres MILF. Par acquit de conscience, il lança l’undes fichiers. Une infirmière plantureuseapparut à l’écran et dégrafalangoureusement sa blouse avant deprodiguer une caresse bucco-génitale àson drôle de patient. – Bon, ça suffit ! s’indigna Nikki.C’est abject, ce truc ! – Pas la peine d’en faire une maladie,
  78. 78. tempéra Sebastian. – Ça ne te gêne pas que ton fils matedu porno ! – Non, et pour tout te dire, ça merassure. – Ça te rassure ! – Avec ses fringues androgynes et sonair efféminé, je commençais vraiment àme demander s’il n’était pas homo. Elle le dévisagea, l’air outré. – Tu penses vraiment ce que tu dis ? Il ne répondit pas. Elle insista : – Même s’il était gay, je ne vois pasoù serait le problème ! – Puisqu’il ne l’est pas, le débat estclos. – Côté ouverture d’esprit, je vois quetu es toujours coincé au XIXe siècle. C’estconsternant.
  79. 79. Il se garda bien d’entrer dans cettediscussion. Malgré tout, elle l’accabla dereproches : – Non seulement tu es homophobe,mais en plus, tu cautionnes ce genre defilms et l’image dégradante de la femmequ’ils véhiculent. – Je ne suis pas homophobe et je necautionne rien du tout, se défenditSebastian, battant prudemment en retraite. Il ouvrit le premier tiroir du bureau.L’intérieur était colonisé par des dizainesde dragées multicolores échappées d’unpaquet grand format de M&M’s. Aumilieu des sucreries, il trouva la carte devisite d’un tatoueur de Williamsburgagrafée au dessin d’un dragon encore austade d’ébauche. – Un projet de tatouage. Décidément,
  80. 80. il a choisi de ne rien nous épargner. Il doitexister quelque part une liste secrète queles ados se refilent entre eux. Unecompilation de toutes les âneriespossibles et imaginables à faire pourcontrarier leurs parents. Nikki interrompit ses recherches pourse pencher sur le compartimentcoulissant : – Tu as vu ? demanda-t-elle enmontrant un paquet de préservatifs encoresous cellophane. – Il a une copine, ton petit protégé ? – Pas à ma connaissance. Sebastian repensa brièvement à laplaquette de contraceptifs qu’il avaittrouvée deux heures plus tôt dans lachambre de Camille. Pilules pour l’une,capotes pour l’autre : qu’il le veuille ou
  81. 81. non, ses enfants grandissaient. S’agissantde Jeremy, il y voyait un motif desatisfaction. Concernant sa fille, cetteévolution le terrifiait. Il se demandait s’ildevait évoquer cet épisode avec Nikki,lorsqu’il tomba sur un joint à moitié fumé. – Le shit, ça me dérange plus que leporno ! Tu étais au courant qu’il fumaitcette merde ? Absorbée par l’exploration de lacommode, elle se contenta de hausser lesépaules. – Je t’ai posé une question ! – Attends ! Viens voir ça. En soulevant une pile de sweat-shirts,elle était tombée sur un téléphone. – Jeremy ne serait jamais parti sansson portable, affirma-t-elle. Elle tendit l’appareil à Sebastian. En
  82. 82. faisant glisser le combiné hors de son étui,il découvrit une carte de crédit coincéeentre la pochette et le cellulaire. Il ne serait jamais parti sans cettecarte de crédit non plus… pensèrent-ilsen échangeant un regard grave.
  83. 83. 8 Une odeur de romarin et de fleurssauvages parfumait l’air. Une brisevivifiante faisait frémir les plans delavande et les arbustes. Reconverti enpotager bio, le toit de l’ancienne usineoffrait des vues surprenantes sur l’EastRiver, la ligne de gratte-ciel de Manhattanet la statue de la Liberté. Nerveuse, Nikki s’était réfugiée sur laplate-forme pour fumer une cigarette.Appuyée contre une cheminée en brique,
  84. 84. elle regardait Sebastian déambuler aumilieu des jardinières en teck oùpoussaient potirons, courgettes,aubergines, artichauts et herbesaromatiques. – Tu m’en files une ? demanda-t-il enla rejoignant. Il desserra sa cravate et ouvrit sachemise pour décoller le patch de nicotinefixé sur son omoplate. – Je ne pense pas que ce soitconseillé. Il ignora la recommandation de sonex-femme, alluma sa clope et tira unelongue bouffée de tabac avant de semasser les paupières. Tenaillé par uneinquiétude sourde, il fit mentalement lepoint sur ce que lui avait appris la fouillede la chambre de son fils. Jeremy avait
  85. 85. menti en demandant à passer la nuit chezson copain Simon alors qu’il savait quecelui-ci était en voyage d’études. Puis ilétait parti en emportant son sac à dos etson passeport, ce qui laissait supposer unvoyage lointain, peut-être même en avion.Enfin, il n’avait pris avec lui ni sontéléphone ni la carte de crédit que luiprêtait sa mère : les deux « mouchards »grâce auxquels n’importe quel service depolice aurait pu tracer ses déplacements etremonter sa piste… – Non seulement il a fugué, mais il estbien décidé à ce qu’on ne le retrouve pas. – Quelle raison aurait-il eu d’agircomme ça ? demanda Nikki. – Il a fait une nouvelle connerie, c’estévident. Sans doute quelque chose degrave, lui répondit Sebastian.
  86. 86. Les yeux de Nikki s’embuèrent et uneboule se forma dans sa gorge. Une peurlancinante, de plus en plus vive, s’étaitinstallée dans son ventre. Intelligent etdébrouillard, son fils était aussi beaucouptrop naïf et lunaire. Qu’il vole ne luiplaisait pas. Qu’il ait disparu la terrifiait ! Pour la première fois de sa vie, elleregrettait de l’avoir élevé en le laissant siindépendant, mettant au premier plan lesvaleurs de générosité, de tolérance etd’ouverture aux autres. Sebastian n’avaitpas tort. Le monde d’aujourd’hui était tropbrutal et dangereux pour les rêveurs et lesidéalistes. Comment pouvait-on y survivresans une bonne dose de cynisme, deroublardise et de dureté ? Sebastian prit une nouvelle bouffée decigarette qu’il exhala dans l’air cristallin.
  87. 87. Derrière lui, un conduit d’aérationronronnait comme un chat. Son angoissecontrastait avec l’atmosphère paisible quise dégageait malgré tout de ce décorcontemporain. Perché au-dessus des maisons, àbonne distance de Manhattan, on dominaitle bruit et l’agitation de la ville. Unecolonie d’abeilles, pressée de faire sesdernières provisions avant l’hiver,bourdonnait autour d’une ruche. Filtréspar les arbustes, les rayons du soleilcoloraient d’une lumière blonde une petiteciterne de bois prise dans une armaturerouillée. – Parle-moi un peu des fréquentationsde Jeremy. Nikki écrasa son mégot dans une jarre
  88. 88. remplie de terre. – Il traîne toujours avec les deuxmêmes garçons. – Le fameux Simon… devinaSebastian. – … et Thomas, son meilleur copain. – Tu l’as interrogé ? – Je lui ai laissé un message, mais ilne m’a pas rappelée. – Alors, qu’est-ce qu’on attend ? – On peut le coincer à la sortie dulycée, décida Nikki en regardant samontre. D’un même pas, ils abandonnèrentleur poste d’observation pour rejoindre leparcours dallé qui serpentait entre lesplantations. Avant de quitter le toit,Sebastian désigna une petite cahute tenduede bâches noires.
  89. 89. – Qu’est-ce que tu entreposes là-dedans ? – Rien, répondit-elle un peu troprapidement. Enfin, seulement des outils. Il la dévisagea avec méfiance. Iln’avait pas oublié l’inflexion particulièreque prenait sa voix lorsqu’elle mentait. Etc’était le cas. Il écarta les pans de toile et jeta uncoup d’œil dans la tente. À l’abri desregards, une dizaine de plants de cannabispoussaient dans des pots en terre. L’abriétait équipé d’un matériel perfectionné :rangées de lampes au sodium, systèmes declimatisation et d’arrosage automatique,sacs d’engrais et produits horticolesdernier cri. – Tu es totalement irresponsable !s’énerva-t-il.
  90. 90. – C’est bon ! Tu ne vas pas faire undrame pour un peu d’herbe. – Un peu d’herbe ? C’est de la drogueque tu fais pousser ! – Eh bien, tu devrais essayer un petitpétard parfois, ça te détendrait ! Loin de goûter le trait d’humour,Sebastian redoubla de colère. – Ne me dis pas que tu revends cettemerde, Nikki ? Elle relativisa : – Je ne revends rien du tout. C’estuniquement pour ma consommationpersonnelle. Herbe 100 % bio, pureproduction artisanale. Bien plus saine quela résine que refourguent les dealers. – C’est… de l’inconscience. Tupourrais aller en tôle. – Pourquoi, tu as l’intention de me
  91. 91. dénoncer ? – Et ton bellâtre, là, Santos ? Jecroyais qu’il bossait à la brigade desstups. – Ils ont autre chose à faire, crois-moi. – Et Jeremy ? Et Camille ? – Les enfants ne viennent jamais ici. – Ne te fous pas de moi ! cria-t-il enpointant du doigt un panneau de basketflambant neuf qu’on avait récemmentaccroché au grillage. Elle haussa les épaules en soupirant. – Tu m’emmerdes ! Il détourna le regard, prit une longueinspiration dans l’espoir de recouvrer soncalme, mais la colère montait en luicomme une vague, charriant des souvenirsdouloureux, ravivant des blessures mal
  92. 92. cicatrisées, lui rappelant de ne pas oublierle vrai visage de Nikki : celui d’unefemme qui ne serait jamais fiable et à quiil ne devait jamais faire confiance. Dans un accès de fureur, il la saisit àla gorge et la plaqua contre une étagèremétallique. – Si, de près ou de loin, tu as mêlémon fils à tes trafics, je te briserai, tucomprends ? Il resserra sa prise, enfonçant sesdeux pouces pour lui comprimer les voiesrespiratoires. – Tu comprends ? répéta-t-il. Elle suffoquait et ne put rien répondre.Dépassé par la colère et le ressentiment,il accentua encore sa pression. – Jure-moi que la disparition deJeremy n’a rien à voir avec tes histoires
  93. 93. de dope ! Alors que Sebastian cherchait à lamaintenir sous sa domination, il sentit sesjambes se dérober sous l’effet d’unbalayage. Grâce à une prised’autodéfense, Nikki se dégagea. Avec lavitesse de l’éclair, elle s’empara d’unsécateur rouillé pour le pointer sur letorse de son ex-mari. – Avise-toi encore de lever la mainsur moi et je te démolis, tu piges ?
  94. 94. 9 La South Brooklyn Community HighSchool était un grand bâtiment de briquebrune donnant sur Conover Street. C’étaitl’heure du déjeuner, mais au vu du nombreimportant de food trucks qui stationnaientdevant l’établissement, on devinait que lanourriture de la cantine ne devait pas êtrefameuse. Avec méfiance, Sebastian s’approchade l’un de ces « camions gourmets » qui,depuis quelques années, sillonnaient la
  95. 95. ville pour rassasier les New-Yorkais.Chaque camion avait sa spécialité : hotdogs au homard, tacos, dim-sum,falafels… Obsédé par l’hygiène,Sebastian évitait généralement ce genre deréjouissances, mais il n’avait rien avalédepuis la veille et des borborygmesgrondaient douloureusement dans sonventre. – Je te déconseille les spécialitésd’Amérique du Sud, prévint Nikki. Par défi, il ignora cette mise en gardeet commanda une portion de ceviche, unplat péruvien à base de poisson crumariné. – À quoi il ressemble, ce Thomas ?demanda-t-il alors que la clocheretentissait pour annoncer la fin des courset qu’un flot d’élèves se déversait sur le
  96. 96. trottoir. – Je te ferai signe, répondit-elle enplissant les yeux pour ne pas rater lasortie de l’adolescent. Sebastian paya sa commande et goûtason poisson. Il en avala une bouchée. Lamarinade pimentée lui brûla aussitôt latrachée, lui arrachant une grimace. – Je t’avais prévenu, soupira Nikki. Pour apaiser le feu qui enflammait sagorge, il descendit le verre entier dehorchata que lui proposa le vendeur. Lelait végétal marronnasse avait un goûtécœurant de vanille qui lui donna un haut-le-cœur. – Le voilà ! s’exclama Nikki endésignant un jeune homme dans la foule. – C’est lequel ? Le boutonneux ou lapetite tête à claques ?
  97. 97. – Tu me laisses parler, d’accord ? – On verra… Jean slim, lunettes Wayfarer, vestenoire étriquée, air désinvolte, tignassesavamment décoiffée, chemise blancheouverte sur un torse fluet : Thomas prenaitgrand soin de son apparence. Chaquematin, il devait passer des heures dans sasalle de bains, affinant par petites touchesson image de rockeur juvénile. Nikki le rattrapa devant le terrain debasket grillagé. – Hé ! Thomas ! – Hello, m’dame, lança-t-il enchassant une mèche rebelle de son visage. – Tu n’as pas répondu à mesmessages. – Ouais, j’ai pas trop eu le temps, là. – Aucun signe de Jeremy ?
  98. 98. – Non. Je ne l’ai plus vu depuisvendredi. – Pas de mails, pas d’appels, pas detextos ? – Rien. Sebastian regarda l’adolescent plusattentivement. Il n’aimait ni le ton nil’allure de ce petit merdeux qui portaitdes bagues gothiques, des chapelets denacre et des bracelets. Il masqua toutefoisson hostilité pour demander : – Tu n’as aucune idée d’où il pourraitêtre ? Thomas se tourna vers Nikki. – C’est qui, celui-là ? – Je suis le pape, espèce de petit con ! L’ado eut un mouvement de recul,mais se fit un peu plus bavard : – Ces derniers temps, on se voyait
  99. 99. moins. Jerem’ séchait toutes lesrépétitions de notre groupe. – Pourquoi ? – Il préférait jouer au poker. – Vraiment ? s’inquiéta Nikki. – Je pense qu’il avait besoin de fric.Je crois qu’il a même revendu sa basse etpassé une annonce sur eBay pour céder sacaméra numérique. – Du fric pour quoi faire ? demandaNikki. – Chais pas. Bon, je dois y allermaintenant. Mais Sebastian empoigna l’adolescentpar l’épaule. – Pas si vite. Avec qui jouait-il aupoker ? – Chais pas. Des gars sur Internet… – Et en live ?
  100. 100. – Faudrait demander à Simon,esquiva-t-il. – Simon est en voyage d’études. Tu lesais très bien, précisa Nikki. Sebastian le secoua un peu. – Bon, accouche ! – Hé, z’avez pas le droit de metoucher ! Je connais mes droits ! Nikki essaya de calmer son ex-mari,mais Sebastian perdait patience. Cepuceau arrogant commençait à lui tapersur le système. – Avec qui Jeremy jouait-il au poker ? – Des mecs un peu bizarres, desrounders… – C’est-à-dire ? – Des gars qui squattent les tables decash game en quête de gains faciles,expliqua Thomas.
  101. 101. – Ils recherchent des joueurs moinsexpérimentés pour les plumer, c’est ça ? – Oui, confirma l’ado. Jeremy adoraitjouer au pigeon pour les piéger. Il s’estfait pas mal de thunes comme ça. – À combien se montaient les mises ? – Holà, pas grand-chose. On n’est pasà Vegas. Ces types jouent pour payer leursfactures et rembourser leurs crédits. Nikki et Sebastian se regardèrent avecinquiétude. Tout sentait mauvais danscette histoire : des cercles de jeu illégauximpliquant des mineurs, une fugue, desdettes potentielles… – Ça se passait où, ce genre departies ? – Dans des bars minables deBushwick. – Tu as des adresses ?
  102. 102. – Non. Moi, ça me branchait pas trop. Sebastian l’aurait volontiers secouéun peu plus, mais Nikki l’en dissuada :cette fois, le jeune homme semblait dire lavérité. – Bon, là, je me barre. En plus, j’aitrop la dalle ! – Une dernière chose, Thomas. Est-ceque Jeremy a une copine ? – Bien sûr ! Nikki marqua son étonnement. – Tu connais son nom ? – C’est une femme plus âgée. – Vraiment ? – Une veuve. Sebastian fronça les sourcils. – On t’a demandé son nom. – La veuve poignet ! répondit-il enpartant d’un grand éclat de rire.
  103. 103. Nikki soupira. Sebastian attrapal’adolescent par le col et le tira à lui. – Tu me saoules avec tes blagues àdeux balles. Il a une copine, oui ou non ? – La semaine dernière, il m’a dit qu’ilavait rencontré une fille sur Internet. UneBrésilienne, je crois. Il m’a montré desphotos, une vraie bombasse, mais, à monavis, c’était de la frime. Jerem’ n’auraitjamais été capable de choper une nanapareille. Sebastian libéra Thomas de sonemprise. Ils ne tireraient rien de plus del’adolescent. – Tu m’appelles si tu apprendsquelque chose de nouveau ? demandaNikki. – Comptez sur moi, m’dame, assura-t-il en s’éloignant.
  104. 104. Sebastian se massa les tempes. Ceblanc-bec l’avait épuisé. Sa voix, sonlangage, sa dégaine. Tout l’avaitindisposé. – Quel guignol, ce gosse, soupira-t-il.À l’avenir, je crois qu’on devrait mieuxsurveiller les fréquentations de notre fils. – Pour ça, il faudrait d’abord leretrouver, marmonna Nikki.
  105. 105. 10 Ils traversèrent la rue pour rejoindrele vieux side-car de Nikki. Une antiqueBMW série 2, tout droit sortie desannées 1960. Elle lui tendit le casque qu’il avaitporté à l’aller. – Et maintenant ? Nikki avait le visage fermé.L’hypothèse de la fugue de Jeremy seprécisait. Pour trouver de l’argent, il avaitvendu sa guitare et mis sa caméra aux
  106. 106. enchères. Il avait fui en prenant toutes lesprécautions nécessaires pour ne pas êtreretrouvé. Et surtout, il avait trois joursd’avance sur eux. – S’il est parti comme ça, c’est qu’ilavait peur, constata-t-elle. Très peur. Sebastian écarta les bras en signed’impuissance. – Mais peur de quoi ? Et pourquoi nes’est-il pas confié à nous ? – Parce que tu n’es pas précisémentun modèle de compréhension. Il eut une idée : – Et Camille ? Peut-être a-t-elle reçudes nouvelles de son frère ? Le visage de Nikki s’éclaira. C’étaitune piste à creuser. Si les jumeaux ne sevoyaient pas souvent, ils donnaientl’impression de s’être rapprochés ces
  107. 107. derniers mois. – Tu essaies de l’appeler ? – Moi ? s’étonna-t-elle. – Je pense que c’est mieux. Jet’expliquerai… Pendant que Nikki composait lenuméro de sa fille, Sebastian téléphona àson bureau. Joseph, son chef d’atelier, luiavait laissé deux messages coup sur couplui demandant de le contacter d’urgence. – On a de gros soucis, Sebastian.Farasio a essayé de te joindre plusieursfois et ils se plaignent que tu ignores leursappels. – J’ai eu un empêchement. Un souciinattendu. – Écoute, ils sont passés à l’atelier àl’improviste. Ils ont vu que tu netravaillais pas. Ils veulent une
  108. 108. confirmation de ta part avant 13 heures.Un engagement comme quoi tu rendras tonévaluation avant ce soir. – Sinon ? – Sinon, ils confieront l’expertise àFurstenberg. Sebastian poussa un soupir. Ce matin,il avait ouvert le robinet à emmerdes et nesavait plus comment le refermer. Il évaluale plus calmement possible la situation.Grâce à sa commission, la vente du CarloBergonzi pouvait lui rapporterjusqu’à 150 000 dollars. Une somme qu’ilavait déjà budgétée et dont il avait besoinpour maintenir son entreprise à flot. Maisau-delà du préjudice financier, la perte duBergonzi aurait une portée symboliqueredoutable. Le monde du violon était unpetit milieu. Tout se savait très vite.
  109. 109. Cette vente était un événement deprestige dont Furstenberg, son grandconcurrent, ne manquerait pas d’amplifierl’écho pour tourner la chose à sonavantage. Sebastian ne découvrait pas la Lune.Cela faisait plus de vingt ans qu’ilcollaborait avec des artistes : des êtrescapricieux, tourmentés, perclus de doutes.Des interprètes aussi instables quegéniaux. Des musiciens à l’egosurdimensionné qui mettaient un pointd’honneur à travailler avec le meilleurluthier. Et le meilleur, c’était lui ! Enmoins de deux décennies, il avait fait deLarabee & Son la lutherie la plus réputéedes États-Unis. Plus qu’une habileté, onlui reconnaissait un véritable don, uneouïe exceptionnelle et une empathie
  110. 110. sincère envers ses clients, qui luipermettaient de leur proposer desinstruments parfaitement adaptés à leurpersonnalité et à leur jeu. Dans les tests àl’aveugle, ses violons battaientrégulièrement les Stradivari et lesGuarneri. Consécration suprême, son nométait devenu un label d’excellence.Désormais, les interprètes venaient dansson atelier pour acheter un « Larabee ».Grâce à cette renommée, il avait pourclients la dizaine de stars incontournablesqui régnaient sur le royaume du violon.Des vedettes qu’il avait réussi àconvaincre parce que, lentement, l’idées’était imposée qu’il était le pluscompétent pour prendre soin de leurinstrument ou leur en fabriquer unnouveau. Mais cette position était fragile.
  111. 111. Elle reposait autant sur un savoir-faireobjectif que sur un effet de mode, un justeéquilibre entre la communication et lebouche à oreille flatteur, mais toujoursversatile. Plus que jamais, en cettepériode de crise, Furstenberg et d’autreslutheries célèbres restaient en embuscade,guettant le moindre faux pas. Il était doncexclu qu’il perde ce contrat. Fin du débat. – Rappelle-les de ma part, demanda-t-il à Joseph. – C’est à toi qu’ils veulent parler. – Dis-leur que je les contacte danstrois quarts d’heure. Le temps de rentrerau bureau. Ils auront leur expertise avantce soir. Il raccrocha en même temps queNikki. – Camille n’a pas répondu, expliqua-
  112. 112. t-elle. Je lui ai laissé un message.Pourquoi tu ne voulais pas l’appeler toi-même ? Au lieu de répondre à la question, illa prévint : – Écoute, Nikki, je vais devoirrepasser au bureau. Elle le fixa avec stupéfaction. – Repasser au bureau ? Ton fils adisparu et tu retournes travailler ! – Je crève d’inquiétude, mais je nesuis pas flic. Il faudrait mener des… – Je vais appeler Santos, le coupa-t-elle. Lui au moins saura comment agir. Aussitôt dit, aussitôt fait. Ellecomposa le numéro de son amant et luiraconta dans les grandes lignes l’histoirede la disparition de Jeremy. Sebastian la regardait, impavide. Elle
  113. 113. cherchait à le provoquer, mais ça nemarchait pas. Que pouvait-il faire ? Dansquelle direction creuser ? Incapable deprendre une décision, il se sentait aussiangoissé qu’impuissant. À ce stade, l’intervention de la policele soulageait. Ils n’avaient d’ailleurs quetrop tardé à prévenir les autorités. En attendant la fin de la conversation,il s’assit à la place du singe1, enfila lecasque en cuir – qui n’était sûrement pasaux normes – et rabattit la grosse paire delunettes d’aviateur. Il se sentait accablé,dépassé par les événements. Qu’est-cequ’il foutait là, dans le panier d’unebécane bizarroïde, affublé d’unaccoutrement ridicule ? Par quelengrenage infernal toute sa vie semblait-elle subitement partir à vau-l’eau ?
  114. 114. Pourquoi s’était-il vu infliger ces« retrouvailles » avec son ex-femme ?Pourquoi son fils enchaînait-il conneriesur connerie ? Pourquoi sa fille de quinzeans se mettait-elle en tête de coucher avecdes garçons ? Pourquoi sa situationprofessionnelle menaçait-elle des’effondrer ? Nikki raccrocha et le rejoignit sansmot dire. Elle enfourcha la moto, mit lesgaz, fit vrombir le moteur avant de partiren trombe vers les docks. Visage balayépar le vent, fesses et dents serrées,Sebastian s’agrippait à son siège. Il avaitoublié son imperméable à l’appartementet grelottait dans son costume élégant,mais léger. Contrairement à son ex-femme, il était plutôt casanier. Pasaventurier pour un sou, il préférait le
  115. 115. confort cossu de sa Jaguar au supplice dece tape-cul. D’autant qu’elle semblaitprendre un malin plaisir à accélérerchaque fois qu’un nid-de-poule seprésentait sur le trajet. Ils arrivèrent enfin devant l’ancienneusine qui abritait l’appartement de Nikki. – Je monte avec toi chercher monpardessus, prévint-il en s’extirpant dubaquet. J’y ai laissé les clés de mavoiture. – Tu fais ce que tu veux, répondit-ellesans le regarder. Moi, je vais attendreSantos. Il la suivit dans l’escalier. Arrivée enhaut des marches, elle ouvrit la portemétallique qui permettait d’accéder au loftet poussa un cri de stupeur en pénétrantdans l’appartement.
  116. 116. 1. En compétition, nom donné au passager d’un side-car,celui-ci faisant des acrobaties pour maintenir l’équilibre de lamoto.
  117. 117. 11 Canapé éventré, meubles renversés,étagères dévastées. Le salon était dans unétat qui ne laissait aucun doute : en leurabsence, l’appartement avait été saccagé. Le cœur battant, Nikki s’avança pourconstater les dégâts. Tout était sens dessusdessous. Téléviseur arraché du mur,tableaux jetés au sol, tiroirs retournés,feuilles de papier dispersées aux quatrecoins de la pièce. Elle tremblait, choquée de voir son
  118. 118. intimité profanée, son intérieur mis à sac. – Qu’ont-ils emporté ? demandaSebastian. – Difficile à dire. Pas mon ordinateurportable, en tout cas. Il est sur le bar de lacuisine. Étrange. Sur l’une des rares étagères encoredebout, il remarqua une jolie boîtemarquetée. – Ça a de la valeur, ça ? – Bien sûr, ce sont mes bijoux. Il ouvrit la caissette. Elle contenaitentre autres les bagues et les braceletsqu’il lui avait offerts autrefois. Descréations hors de prix de chez Tiffany. – Quel voleur est assez stupide pourne pas s’emparer d’un ordinateur et d’uneboîte à bijoux posés en évidence ?
  119. 119. – Chut ! ordonna-t-elle en posant ledoigt sur sa bouche. Il se tut sans comprendre, jusqu’à cequ’ils entendent un craquement. Il y avaitencore quelqu’un dans l’appartement ! D’un signe de la main, elle luidemanda de ne pas bouger et emprunta lesmarches métalliques qui menaient àl’étage. Le couloir desservait d’abord sapropre chambre. Vide. Puis celle de Jeremy. Trop tard. La fenêtre à guillotine qui donnait surla cour avait volé en éclats. Nikki sepencha pour apercevoir une silhouetteépaisse qui s’enfuyait par l’escalier desecours en fonte. Elle enjamba la fenêtrepour la prendre en chasse…
  120. 120. – Laisse tomber, la dissuadaSebastian en la retenant par le bras. Il estprobablement armé. Elle se résigna et passa d’unechambre à l’autre. Le ou les cambrioleursavaient commencé à fouiller la maison defond en comble. Atterrée par la vision deses affaires éparpillées sur le sol, elle neput que constater : – Ils ne sont pas venus pour voler,mais pour trouver quelque chose deprécis. Sebastian s’intéressa de plus près à lachambre de Jeremy : à première vue, rienn’avait disparu. Machinalement, ilredressa les tours des ordinateurs un peubancales. Il y avait en lui quelque chosede maladif, à la limite du troubleobsessionnel : une angoisse profonde du
  121. 121. désordre, une tendance maniaque à lapropreté. Il releva le vélo à pignon fixe,remit d’aplomb une étagère qui menaçaitde s’écrouler et rassembla les cartes àjouer tombées sur le parquet. En reprenantla mallette de poker en aluminium, il eutun mouvement de surprise. Les jetons encéramique étaient soudés entre eux,chaque pile formant une sorte de tubecreux et circulaire. Il inspecta l’intérieur :des sachets en plastique étaient coincésdans les conduits. Il tira sur l’une despochettes. Elle était bourrée de poudreblanche. Non, c’est surréaliste… Affolé, il retourna les deux gaines encéramique pour étaler sur le lit unedizaine de petits emballages transparents. De la cocaïne !
  122. 122. Il ne parvenait pas à y croire. – Merde, lâcha Nikki en entrant dansla chambre. Ils se regardèrent, médusés. – C’est ça que les voleurscherchaient. Il y en a au moins un kilo ! Mais Sebastian refusait toujours d’ycroire. – C’est trop gros pour être vrai. C’estpeut-être… un jeu de rôle ou une blague. Nikki secoua la tête et esquissa unemoue dubitative. Elle fit une petite entailledans l’un des sachets et goûta un peu depoudre. La saveur amère et piquanteprovoqua une sensationd’engourdissement de la langue. – C’est de la coke, Sebastian. C’estcertain. – Mais comment…
  123. 123. Sa phrase fut interrompue par letintement joyeux d’un carillon. Quelqu’unsonnait à la porte. – Santos ! s’exclama-t-elle. La stupeur et l’effarement se lisaientsur leurs visages. Pour la première foisdepuis des années, ils se sentirent unis parun lien puissant : protéger leur fils. Leurscœurs battaient à l’unisson. Mêmespalpitations, même sueur, même vertige. Le carillon retentit une deuxième fois.Le flic s’impatientait. L’heure n’était plus auxatermoiements. Il leur fallait prendre unedécision, et vite. Jeremy était sous le coupd’une mise à l’épreuve. S’il paraissaitsuicidaire de vouloir cacher leurdécouverte à la police, avouer que leurfils dissimulait un kilo de cocaïne dans sa
  124. 124. chambre signifiait le condamner à unelongue peine de prison. Hypothéquer sesétudes et son avenir. Plomber son entréedans la vie. Le plonger dans l’enfer d’uncentre de détention. – Il faut… commença-t-il. – … faire disparaître cette dope,termina-t-elle. L’union, dernier rempart contre ledanger. Rassuré d’être en terrain d’entente,Sebastian s’empara de plusieurs sachetsde coke pour les jeter dans les toilettes dela salle de bains qui prolongeait lachambre. Nikki lui prêta main-forte,projetant dans la cuvette l’autre moitié dela « cargaison ». Troisième sonnerie du carillon. – Va lui ouvrir. Je te rejoins !
  125. 125. Elle acquiesça. Tandis qu’elledescendait l’escalier vers le salon, il tiraune première fois la chasse. L’eau peinaità dissoudre la cocaïne. Loin dedisparaître dans les tréfonds de latuyauterie, les sachets bouchèrent lacanalisation. Sebastian réitéra lamanœuvre, sans plus de succès.Complètement paniqué, il regarda l’eaublanchâtre remonter inexorablement versla lunette des toilettes et menacer dedéborder.
  126. 126. 12 – Tu as mis le temps ! reprochaSantos. Je commençais à m’inquiéter. – Je ne t’ai pas entendu, mentit Nikki. Elle s’effaça pour le laisser entrer,mais il s’arrêta net en découvrantl’appartement dévasté. – Que s’est-il passé ? Une tornade atraversé ton salon ? Prise au dépourvu, elle ne sut querépondre. Elle sentit son cœur s’accélérertandis que de fines gouttes de transpiration
  127. 127. perlaient sur son front. – Je… je faisais un peu de ménage,c’est tout. – Tu te fous de moi ? Sérieusement,Nikki ? Elle perdait pied. Vu l’état del’appartement, elle ne réussirait pas à leconvaincre. – Tu m’expliques ? fit-il, pressant. En provenance de l’escalier, la voixpersuasive de Sebastian sonna comme unedélivrance : – On s’est disputés, ça arrive, non ? Hébété, Santos se retourna pourdécouvrir le nouveau venu. Surjouant lerôle de l’ex-mari jaloux, Sebastian s’étaitcomposé un visage agressif. – Vous appelez ça une dispute ? dit leflic en montrant du doigt le salon saccagé.
  128. 128. Gênée, Nikki les présenta l’un àl’autre. Les deux hommes se saluèrent d’unbref hochement de tête. Sebastian essayade masquer son étonnement, mais, envérité, il était un peu surpris parl’apparence de Santos. L’autre ledépassait d’une tête. Métisse, bien bâti,les traits fins, il n’avait rien du flicbourrin et brutal. Son costume bientaillé – qui devait coûter la moitié de sapaie mensuelle –, sa coupe de cheveuxnette, son rasage impeccable lui donnaientune allure soignée qui inspirait confiance. – Il n’y a plus une seconde à perdre,déclara-t-il en fixant les deux parents. Jene veux pas vous inquiéter, mais troisjours sans nouvelles d’un ado, çacommence à faire beaucoup.
  129. 129. Il déboutonna machinalement sa vesteen poursuivant d’un ton docte : – Les affaires de disparition sontgérées par les autorités locales, sauf sil’enquête dépasse les limites d’un seulÉtat ou lorsqu’il s’agit de la disparitiond’un mineur. Dans ce cas, c’est le FBI quiintervient par l’intermédiaire du CARD,l e Child Abduction Rapid Deployment.J’ai un contact là-bas. Je l’ai appelé pourlui signaler la disparition de Jeremy. Ilsnous attendent à leur QG à Midtown, dansle Metlife Building. – OK, on te suit, décida Nikki. – Moi, je prends ma voiture, tempéraSebastian. – C’est stupide : j’ai mon véhicule deservice, on évitera les embouteillagesgrâce au gyrophare.
  130. 130. Sebastian jeta un bref coup d’œil àNikki. – On te rejoint tous les deux là-bas,Lorenzo. – Très bonne idée ! ironisa-t-il.Perdons encore davantage de temps ! Comprenant qu’il ne parviendrait pasà les faire changer d’avis, il se dirigeavers la porte. – C’est votre gamin, après tout ! dit-ilen claquant le battant. La sortie du flic ne fit retomber ni latension ni la confusion. Restés seuls,Nikki et Sebastian se retrouvèrent face àleurs hésitations. Tétanisés par la peur deprendre la mauvaise décision, ils avaientdu mal à analyser les informations qu’ilsavaient mises au jour : la fugue de Jeremy,son goût pour le poker, la découverte de
  131. 131. la drogue… Par réflexe, ils remontèrent dans lachambre de leur fils. In extremis,Sebastian était parvenu à déboucher lestoilettes avec le manche d’un balai-brosse. Si à présent toute trace de drogueavait disparu, cela ne reléguait pas pourautant l’épisode au rang de mauvais rêve. À la recherche d’un indice, il examinaplus attentivement la mallette enaluminium et son contenu. Aucun doublefond, aucune inscription particulière, nisur les cartes à jouer ni sur les faux jetonsen céramique. L’intérieur du boîtier étaitrevêtu d’une doublure en mousse alvéoléegarnie d’une poche. Il y passa la main.Vide… à l’exception d’un sous-verre encarton. Au recto, une publicité pour unemarque de bière ; au verso, le dessin
  132. 132. d’une lame recourbée, enseigne styliséed’un débit de boisson. Bar Le Boomerang 17 Frederick Street – Bushwick Propriétaire : Drake Decker Il tendit le sous-bock à Nikki. – Tu connais cet endroit ? Elle secoua la tête. Il insista : – C’est sans doute là qu’il jouait aupoker, non ? Il chercha son regard, mais il l’avaitperdu. Très pâle, grelottante, les yeuxbrillants figés dans le vide, Nikki semblaitavoir lâché prise.
  133. 133. – Nikki ! cria-t-il. Elle sortit brusquement de la chambre.Il la rattrapa dans l’escalier et la suivitdans la salle de bains où elle avalait unebarrette d’anxiolytiques. Il la prit fermement par l’épaule. – Ressaisis-toi, s’il te plaît. Il s’efforça de lui exposer son pland’une voix calme : – Voilà ce que nous allons faire. Tuvas décrocher le panier du side-car, puistu iras en moto à Manhattan. Le plus vitepossible. Il faut que tu interceptes Camilleà la sortie de son école. Il regarda sa montre. – Elle termine à 14 heures. Si tu parsmaintenant, tu pourras y être à temps. Iln’y a qu’en deux-roues que c’est jouable. – Pourquoi t’inquiètes-tu pour elle ?
  134. 134. – Écoute, je ne sais pas ce que faisaitcette coke dans la chambre de Jeremy,mais les types à qui elle appartenaitveulent la récupérer, c’est évident. – Ils savent qui nous sommes. – Oui, ils connaissent ton adresse etsans doute la mienne. Nous sommes donctous en danger : toi, moi, Jeremy etCamille. J’espère avoir tort, mais autantne pas prendre de risques. Paradoxalement, la verbalisation decette nouvelle menace sembla laragaillardir. – Où veux-tu que je la conduise ? – À la gare. Tu la mets dans un trainpour East Hampton et tu l’envoies… – … chez ta mère, devina-t-elle. – Là-bas, elle sera en sécurité.
  135. 135. 13 Le bâtiment de l’école St. JeanBaptiste ressemblait à un temple grec. Parfaitement symétrique, la façade demarbre gris était ornée de frontonstriangulaires et de colonnes doriquesfinement sculptées. Scientia potestas est1 : gravée dans lapierre, la devise de l’établissements’étalait fièrement des deux côtés d’unescalier monumental donnant au lycée desallures de sanctuaire. Cette froideur
  136. 136. minérale était atténuée par le chant desoiseaux et les rayons de soleil quifiltraient entre les feuillages orangés.Aristocratique, le lieu respirait le calme,la culture et la connaissance. Difficile decroire que l’on était en plein cœur deManhattan, à seulement quelques pâtés demaisons des attractions bruyantes etpopulaires de Times Square. Pourtant, en quelques secondes, cettequiétude monacale se troubla. Une élèvedescendit la première les marches duperron. Puis, par petits groupes, desjeunes filles s’éparpillèrent sur le trottoir. Les rires et les cris fusaient. Malgréleur uniforme d’écolière et leur colClaudine, les discussions roulaient sur dessujets moins policés : ça parlait garçons,sorties, shopping, régime, Twitter et
  137. 137. Facebook. Adossée contre la selle de sa moto,Nikki plissa les yeux, cherchant à repérerla silhouette de Camille au milieu de cesbataillons féminins. Elle capta malgré elledes bribes de conversation. Remarquesfugitives d’une génération qui n’était plusla sienne. « Je le kiffe trop, Stephen ! »,« J’suis grave in love ! », « Comme ellecraint, la prof de socio », « Ça faitiech’ ! », « J’suis trop vénère ! »… Enfin, elle aperçut sa fille avecsoulagement. – Qu’est-ce que tu fais ici, maman ?demanda Camille en écarquillant les yeux.J’ai vu que tu m’avais laissé un message. – Je n’ai pas beaucoup de temps pourt’expliquer, chérie. Tu n’as pas eu denouvelles de Jeremy ces derniers jours ?
  138. 138. – Non, assura-t-elle. Nikki la mit au courant de ladisparition de son frère, mais, pour ne pasl’effrayer, ne mentionna ni le saccage del’appartement ni la découverte de ladrogue. – En attendant la fin de cette histoire,papa aimerait que tu ailles passerquelques jours chez ta grand-mère. – Mais ça va pas ! J’ai plein decontrôles, cette semaine ! Et puis j’aiprévu des sorties avec mes copines. Nikki tenta de se montrerconvaincante. – Écoute, Camille. Je ne serais pas làsi je ne pensais pas que tu étais en danger. – Mais en danger de quoi ? Mon frèrea fugué et alors ? C’est pas la premièrefois.
  139. 139. Nikki soupira en regardant sa montre.Il y avait un train pour East Hampton dansmoins d’une demi-heure, mais c’était ledernier avant 17 h 30. – Enfile ça ! ordonna-t-elle en tendantun casque à sa fille. – Mais… – Il n’y a pas de « mais ». Je suis tamère. Si je te dis de faire quelque chose,tu le fais, c’est tout ! Et sans discuter. – On dirait papa ! se plaignit Camilleen s’installant sur la selle à l’arrière de lamoto. – Et ne m’insulte pas, s’il te plaît ! Nikki enfourcha son engin et quittal’Upper East Side. Elle se laissa glisser lelong de Lexington, s’enfonçant à traversles canyons de verre et de béton, roulantaussi vite qu’elle le pouvait tout en restant
  140. 140. concentrée sur sa conduite. Surtout ne pas avoir d’accident. Pasmaintenant… À cause du divorce, elle avaittoujours eu des relations lointaines avecCamille. Elle l’aimait profondément, maiselle n’avait pas eu l’occasion de tisseravec elle une vraie complicité. La fautebien sûr aux conditions de séparationabsurdes que lui avait imposéesSebastian. Mais aussi à cause d’unebarrière plus insidieuse. L’honnêtetél’obligeait en effet à admettre qu’ellenourrissait un complexe face à sa fille.Camille était une jeune fille brillante,éprise de culture classique. Très jeune,elle avait dévoré des centaines de livres,vu la plupart des films phare. De ce côté-là, Sebastian l’avait parfaitement élevée.
  141. 141. Grâce à lui, elle évoluait dans un milieuprivilégié. Il l’emmenait au théâtre, à desconcerts, à des expositions… Camille était une bonne gamine, plutôthumble et pas condescendante, mais Nikkise sentait souvent dépassée lorsque, audétour d’une conversation, elles’aventurait sur le terrain de la culture« savante ». Une mère à la traîne. Unemère inférieure. Comme chaque foisqu’elle pensait à ça, les larmes luimontèrent aux yeux, mais elle fit desefforts pour garder son chagrin à distance. À plein régime, elle dépassa GrandCentral, lança un coup d’œil dans sonrétro avant de déboîter pour doubler uncamion de pompiers. Tournis, vitesse, sensationd’écrasement. Elle aimait cette ville
  142. 142. autant qu’elle la détestait. Sonfoisonnement et son mouvement perpétuella prenaient à la gorge et l’étourdissaient. Minuscule, coincée entre les paroisverticales et les tranchées géométriques,la moto fonçait. Sirènes hurlantes, pollution planante,taxis surexcités, klaxons, éclats de voix. Nikki rétrograda, prit un large viragepour rejoindre la 39e, puis se fondit dansla circulation de Fashion Avenue. Lesimages se succédaient devant ses yeux :foule agglutinée, bitume fissuré, chariotscabossés des vendeurs de hot dogs, refletsmétalliques des buildings, paires dejambes fuselées affichées en gros plan surune façade. Débouchant sur Pennsylvania Plaza,elle réussit à intercaler sa moto entre deux

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