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Conférence Catherine Mengelle

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De l’influence de la French Theory sur les pratiques narratives
Catherine Mengelle, conférence, Nantes juin 2016
Ce thème de conférence est né en lisant le roman de Laurent Binet, La septième fonction du langage,
sorti à l’automne dernier. C’est un policier. La trame est : qui a tué Roland Barthes ? L’intrigue mêle
réel et fiction, évoque des hommes, des femmes, des lieux et des événements qui ont vraiment
existé, entre le Paris intellectuel des années 70, les campus universitaires américains, en passant par
Bologne en Italie avec Umberto Eco. Binet n’épargne personne, c’est même parfois un peu trash !
Pourtant, je crois qu’il voue une certaine admiration à la plupart de ses personnages, en tout cas à
ceux qui nous intéressent ici.
Je ne prétends ni à la vérité ni à l’exhaustivité. Je vais vous livrer une version de l’histoire, ce que j’en
ai compris, en restant sans doute un peu dans les clichés et en simplifiant certainement, ne serait-ce
qu’en opérant une sélection d’événements. Rien ne vous empêche de creuser l’affaire ensuite.
Mon intention est de tenter d’expliquer comment les idées d’intellectuels français (les copains de
Roland Barthes, là je simplifie déjà car je ne suis pas sûre qu’ils étaient tous copains !), d’un accès
souvent hermétique et qui ne sont même pas enseignées dans les universités françaises, on verra
pourquoi, se sont retrouvées à alimenter, dans un temps très court, quasiment en parallèle en fait,
la réflexion et le travail de deux individus vivant aux antipodes, alors qu’en France, on connaissait
à peine ces auteurs !
Les individus en question sont évidemment Michael White et David Epston. Michael est né en 1948,
faites le calcul, c’est facile, il a eu 20 ans en 68 ! Pour tous ceux de ma génération, ce n’est pas
anodin. Il rencontre David Epston à la fin des années 70. Ils ont 30 et 34 ans. En 1990, ils publient
ensemble Narrative Means to Therapeutic Ends (Moyens narratifs au service de la thérapie), premier
texte majeur de Thérapie Narrative, également le 1er
traduit en France.
Vous le savez, les pratiques narratives ne séparent jamais les histoires de vie, qu’elles soient
dominantes ou préférées, de leur « broader context », le fameux contexte élargi (social, idéologique,
économique, culturel, géo-politique), que Michael a replacé au centre de la thérapie. L’invention de
la thérapie narrative ne fait pas exception : elle s’inscrit elle aussi dans un moment de l’histoire bien
particulier. Foucault parle d’archéologie, il montre que les discours se superposent comme des
couches archéologiques : ils naissent et vivent dans des époques et des lieux donnés. C’est une façon
non structuraliste de penser l’histoire des idées, des idées qui ne seraient dès lors ni intemporelles ni
universelles. Justement, si on se replace à l’époque, dans les années 60-70, c’est un vrai
bouleversement idéologique.
Au fait, déconstruire pour un praticien narratif, c’est aussi cela : c’est réhistoriciser les idées (c'est à
dire les replacer dans l’Histoire avec un grand H), comprendre d’où elles viennent et comment elles
se sont forgées, sans volonté particulière de les disqualifier, encore moins de les éliminer,
simplement les replacer dans leur contexte, et retrouver une certaine liberté de pensée à leur égard.
Il faut donc aussi déconstruire les idées narratives, bien sûr, même et surtout si elles représentent
notre histoire préférée !
Derrida et Foucault ont déconstruit leur propre domaine, à savoir la philosophie. Selon Jean-Luc
Nancy, philosophe français et ami et fan de Derrida : « Si l'on entend par philosophie une image du
monde, l'élaboration d'une signification du monde, il faut bien reconnaître qu'à chaque fois, quelque
chose vient dépasser, excéder les bords de cette représentation. Ce quelque chose, c'est la pensée.
Penser, c'est se porter aux extrémités de la signification. La signification arrête toujours quelque
chose, alors que la pensée ouvre les possibilités du sens. » Ça ne m’étonne pas que ce genre de
propos ait pu intéresser Michael et David, ni que David s’évertue à faire passer le message que le
corpus narratif ne doit pas rester figé sur Maps of narrative practice (Cartes des pratiques narratives),
comme sur une bible.
J’ai trouvé intéressant pour un événement francophone de regarder ces influences françaises en
particulier, mais bien sûr le travail de White et Epston s’est nourri d’influences beaucoup plus larges.
Parler des unes n’a pas comme intention de leur donner plus de poids qu’aux autres. En 2008, dans
Maps, Michael cite Foucault 3 fois, Derrida 1 fois, Deleuze 0 fois, mais Myerhoff 3 fois et Bruner
5 fois.
Les praticiens narratifs doivent toutefois aux débats de la French Theory des idées comme :
• Le contexte élargi (je pense à l’habitus de Bourdieu)
• La déconstruction (le terme est inventé par Derrida, d’après le concept nietzschien de
« Destruction créative », et Derrida l’applique avant tout aux textes de la philosophie
occidentale)
• Les liens entre discours et pouvoir et la notion d’histoire dominante
• L’internalisation de la norme et le principe d’auto-régulation chez les individus (c’est l’idée
du pouvoir moderne chez Foucault, illustré par le panoptique)
• L’externalisation des problèmes, du coup
• Mais aussi la remise en cause du moi profond, pour le postulat que l’identité est non pas être
mais plutôt devenir, qu’elle est multi-facettes, qu’elle est une construction sociale (je pense à
Deleuze, à Foucault, à Bourdieu),
• La reconnaissance des devenirs minoritaires (l’expression est de Deleuze) et de la différence
(que Derrida écrivait avec un A, pour indiquer le fait de différer, c'est à dire de ne pas être
identique ; la différance avec un A, c’est pour lui la fin de la dominance du Même sur l’Autre,
la fin de l’identité, au sens être identique)
• La notion d’absent mais implicite (ainsi selon Baudrillard, « chien » signifie « chien » non en
raison de ce que le mot indique mais parce qu'il n'indique pas « chat », « chèvre », « arbre ».
Je vous laisse apprécier…)
• La critique de la psychologie et de la psychiatrie modernes avec notamment Anti-Œdipe et
Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, qui ne ménagent pas la psychanalyse et questionnent
le pouvoir, et bien sûr les travaux de Foucault sur l’histoire de la folie, notion qu’il démontre
relative selon les époques
• Je pense enfin à l’idée de Bourdieu d’exotiser le domestique plutôt que domestiquer
l’exotique… et j’en oublie sûrement.
Les influences sont nombreuses.
Je viens de citer un certain nombre d’auteurs. Ils font tous partie de cet ensemble regroupé sous le
terme de « French Theory ». Le sujet m’intéresse particulièrement parce que ces idées sont en
grande partie la raison qui m’a fait adhérer aux pratiques narratives après avoir lu Maps en 2009…
parce qu’elles ne plaçaient pas l’unique responsabilité des problèmes sur les épaules des gens et
qu’elles ne cherchaient pas à recadrer le hors norme, parce qu’elles étaient engagées socialement et
politiquement et qu’elles prenaient en compte la complexité de la vie et des personnes.
Cela dit, la French Theory, qu’est-ce que c’est exactement ?
D’abord, il faut dire que, bien qu’il concerne des auteurs français, ce n’est pas un concept français :
on parle de « French Theory », pas de « théorie française ». Le concept a été inventé sur le sol
américain, par les intellectuels américains. Il désigne un corpus de théories philosophiques, littéraires
et sociales, apparues en France à partir des années 60 et importées dès les années 70 aux États-Unis.
Ses auteurs sont en effet invités par les campus américains qui se les disputent à grands coups de
colloques, comme des stars.
Citons quelques noms : Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean
Baudrillard, Roland Barthes, Pierre Bourdieu, déjà cités, mais aussi Claude Levi-Strauss, Louis
Althusser, Hélène Cixous, Jacques Lacan, Jean-François Lyotard, Monique Wittig (une des initiatrices
du MLF en France), Luce Irigaray, Julia Kristeva, et même Simone de Beauvoir, pourtant plus âgée,
mais qui a signé en 1949 un ouvrage très important pour la cause des femmes : Le deuxième sexe.
Il aurait été difficile à vrai dire de regrouper ces auteurs sous une étiquette commune en France,
tellement ils évoluent dans des domaines différents : sémiologie, histoire des idées, littérature,
philosophie, psychanalyse, anthropologie, psychiatrie, théâtre, sociologie, etc. La French Theory,
c’est vraiment un récit américain.
Laurent Binet livre dans son roman l’exemple d’un de ces colloques, tenu à l’université d’Ithaca en
1980, qui permet d’assez bien comprendre le phénomène. Assistent à ces colloques des étudiants
américains passionnés et engagés, comme la jeune Judith Butler qui va faire parler d’elle bientôt. Car
en effet, sur les campus universitaires américains, les idées de ces Français et de ces Françaises sont
réinventées, non sans quelques contresens parfois, par les départements de littérature française
dans un premier temps et beaucoup plus largement ensuite. Au point de connaître carrément un vif
engouement à partir des années 80, où elles contribuent à l'apparition des « cultural studies ».
Selon wikipedia, « les cultural studies se présentent comme une « anti-discipline » à forte dimension
critique, notamment en ce qui concerne les relations entre culture et pouvoir. Elles transgressent la
culture académique et proposent une approche transversale des cultures populaires, minoritaires,
contestataires ». Il s’agit des études post-coloniales (en réaction à l’héritage culturel laissé par la
colonisation) et des études de genre (avec les travaux de Judith Butler sur les troubles dans le genre,
travaux qui critiquent autant Foucault que Beauvoir, mais qui pourtant leur doivent beaucoup).
La French Theory a ainsi une forte influence sur le milieu du militantisme, et de façon plus
inattendue, sur celui des arts, qui s’approprie l’idée de déconstruction à sa façon. Les jeunes
architectes s’en emparent par exemple pour donner naissance au mouvement déconstructiviste
(exemple : musée Guggenheim de Franck Gehry à Bilbao). Woody Allen ne peut pas laisser passer la
mode ; il livre en 1997 le film Deconstructing Harry, assez mal traduit en français par Harry dans tous
ses états. Mais à cette époque en France, on avait oublié Derrida ! Je suis même tombée sur des
expériences nano-artistiques de déconstruction de la finitude des corps, où l’artiste met en scène,
grâce au microscope électronique, le mélange atomique qui se produit autour du lieu de contact
entre un doigt et une surface.
Mais qu’est-ce qui a permis un tel essor de la French Theory aux États-Unis ?
• C’est d’abord, vous l’avez compris, la préexistence de courants intellectuels ou politiques
proches au sein des universités. Il y avait du répondant ! Il faut citer le rôle important de
Sylvère Lotringer, philosophe français et professeur à l’université Columbia de NY, et son
influente revue Semiotexte,
• c’est aussi la dé-contextualisation et l’américanisation des concepts, comme on a pu le voir,
• c’est également la prépondérance d’interviews croisées entre les auteurs français, qui a pu
donner cette impression d’homogénéité,
• Et c’est enfin une transmission via des extraits publiés dans des revues underground plutôt
que via la traduction intégrale des œuvres.
C’est à mon avis ainsi que White et Epston ont eu accès à ces idées au début : parce qu’elles ont été
diffusées en langue anglaise et sous une forme digérée, voire assez librement interprétée, en tout
cas moins rébarbative que les œuvres complètes. Je pense qu’il faut aussi évoquer, les concernant,
l’entourage important des femmes, et notamment Cheryl White ou Jill Freedman, très marquées par
les mouvements féministes, avec qui ils ont collaboré et beaucoup échangé. Quant aux études post-
coloniales, elles ont forcément dû trouver en Australie des échos importants, notamment chez
Michael White, amené à travailler auprès des communautés aborigènes. On sait par exemple qu’il a
favorisé des échanges entre ces communautés et des « first nations » du continent nord-américain.
Bon mais pendant ce temps, que se passait-il en France ?
Comment se fait-il que je connaissais à peine ces auteurs avant de lire White et Epston, alors que j’ai
fait de la philo, au lycée quand j’étais en terminale en 1977 et en classe prépa l’année suivante, et
que Freud, par exemple, ne m’a pas échappé ?
En France, Mai 68 est passé par là. Parti de la fac de Nanterre le 22 mars avec Cohn Bendit, poursuivi
à la Sorbonne et sur les barricades parisiennes, déclenchant une paralysie générale du pays, Mai 68 a
généré pas mal d’amertume. C’est ce qui a sans doute amené le milieu universitaire français à se
désintéresser peu à peu du débat critique de la French Theory. Paradoxalement, alors qu’aux États-
Unis, les intellectuels trouvent dans la French Theory des justifications à l’action politique et
contestataire, en France, soit on est amer de ne pas avoir réussi à renverser la société, soit on en a
ras le bol de la chienlit, comme disait de Gaulle, et ras le bol d’entendre dire que « c’est la faute à la
société ».
Pour reprendre les titres des ouvrages de Hamon et Rotman, Les années de poudre succèdent, en
Europe, aux années de rêve. Ras le bol des attentats de l’IRA ou de l’ETA, des enlèvements et
assassinats perpétrés par les mouvements anticapitalistes d’extrême gauche comme la Fraction
Armée Rouge en Allemagne (Bande à Baader du nom de son leader), les Brigades Rouges en Italie
(qui ont enlevé le PDG de Fiat, enlevé et assassiné Aldo Moro en 78, ancien chef de gouvernement),
ou Action Directe en France (avec Rouillan, Cipriani, Aubron et Ménigon), quatre individus dépités
que la lutte prenne fin et déterminés à poursuivre à tout prix, y compris par la violence, et dans la
clandestinité. Un certain nombre d’intellectuels de gauche comme Sartre ont soutenu ces
mouvements de lutte armée. Il a visité Baader en prison, il a porté un regard pour le moins
complaisant sur les grandes dictatures communistes. Tout cela a, je pense, contribué à desservir la
cause de nos auteurs. Et puis Vincennes en a ras le bol de sa fac expérimentale créée en 68, où
Foucault et Deleuze enseignent à des jeunes aux cheveux longs et aux jeans « crados », immense
laboratoire d’idées subversives, mais où la grande liberté laissée aux étudiants transforme l’espace
en un lieu de foutoir général, d’anarchie, de libertinage de mœurs autant que d’idées, et où la saleté
confine bientôt à l’insalubrité. Les inscriptions factices qui se multiplient en vue d'accroitre les
dotations, et surtout la disparition progressive de toute évaluation crédible des étudiants, conduisent
au refus d'homologation des diplômes qui y sont délivrés. Vincennes est donc démoli en 1980, sur
instruction d’Alice Saunier-Seité, alors Ministre des universités, qui commente ainsi le
déménagement à Saint-Denis : « De quoi se plaignent-ils? Leurs nouveaux bâtiments seront situés
entre la rue de la Liberté, l'avenue Lénine et l'avenue Stalingrad, chez les communistes. »
Les intellectuels se réclamant de la French Theory, dont Foucault et Derrida sont alors les figures de
proue, disparaissent ainsi de l'avant-scène, laissant le champ libre aux nouveaux philosophes. Très
critiques vis à vis des idées de la French Theory, ils sont emmenés par des personnalités médiatiques
comme André Glucksmann et BHL, que Pivot invite sur le plateau d’Apostrophes en mai 77, ce qui les
fait connaître du grand public. J’avais 17 ans et je me rappelle très bien cette émission. Faut dire
qu’ils avaient l’air cool ! Voici ce qu’en pense Deleuze :
« Je crois que leur pensée est nulle. [Au moins, c’est clair !] Je vois deux raisons possibles à cette
nullité. D'abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir,
LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des
dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l'ange [La French Theory a mis beaucoup de
cœur justement à démonter les dualismes, comme masculin / féminin, bien / mal, dedans / dehors,
même / autre, etc.]. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend
d'importance, plus le sujet d'énonciation se donne de l'importance par rapport aux énoncés vides
(« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis..., moi, en tant que soldat du Christ..., moi, de la
génération perdue..., nous, en tant que nous avons fait mai 68..., en tant que nous ne nous laissons
plus prendre aux semblants... »). Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un
certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. »
Voilà donc comment le mouvement intellectuel américain ET l'influence de ces Français sont quasi
inconnus en France quand Alan Sokal et Jean Bricmont publient, en 1997, Impostures intellectuelles.
C’est une critique du courant post-moderne en général, à qui ils reprochent un usage abusif des
concepts scientifiques. En 1996, Sokal avait déjà réussi à publier dans une revue américaine de
cultural studies un article-canular, truffé de citations des postmodernes, pour épingler la zone
médiane entre universitaires et non-universitaires (les journalistes, les politiques, les artistes), et qui
avait fait grand bruit. En particulier ils veulent « déconstruire » la réputation qu’ont ces textes d'être
profonds parce que difficiles. Dans bien des cas, ils disent être en mesure de montrer que s’ils
semblent incompréhensibles, c’est pour la bonne raison qu’ils ne veulent rien dire.
Étrangement, cette publication contribue à redonner de l’écho aux travaux de Foucault, de Derrida,
de Deleuze et des autres, qui commencent doucement à refaire surface en France dans les années
2000, sous l’influence aussi de la traduction des travaux américains sur le genre et sur le post-
colonialisme… et en ce qui nous concerne et nous touche de plus près, de travaux australiens sur la
thérapie et le travail social. Dans tous les cas, des travaux en anglais, qui posent à leur tour la
question philosophique et politique de la différence, du pouvoir et des normes.
La boucle est bouclée. En forme d’hommage aux pratiques narratives, j’utiliserais bien l’image d’un
boomerang lancé de France dans les années 60-70, survolant les États-Unis dans les années 70-80
pour finir par revenir en France dans les années 90-2000, alors que quasiment tout le monde en avait
déjà enterré le souvenir.
Je ne peux toutefois pas faire l’impasse sur la contre-culture américaine des années 60, qui a
immanquablement servi de décor influent à toute cette histoire.
Principalement développée aux États-Unis et en Grande-Bretagne, elle s'est répandue dans le monde
occidental, avec une influence majeure sur les grands mouvements contestataires de l’époque, les
marches, les manifestations. Des tensions générationnelles avaient pris corps durant les années 50 et
60 au sein de la société américaine (autour du Viêt Nam, des relations raciales, des mœurs sexuelles,
des droits des femmes, de l’autorité, des drogues). Elles ont fait émerger de nouvelles formes de
culture comme la musique rock et le mouvement hippie, qui ont favorisé la diffusion de la
contestation au sein des milieux étudiants. Ce sont aussi les années de l’école de Palo Alto, et Palo
Alto est tout proche de San Francisco et de ses maisons bleues ! L’apogée est peut-être Woodstock
en 69, où Hendrix joue l’hymne américain sur fond de bruit des avions et des bombes lâchées sur le
Vietnam, et où règnent pendant 3 jours et malgré des conditions météo et logistiques apocalyptiques
et la consommation de drogues, des valeurs de paix, de solidarité, de retour à la nature, de liberté,
d’entraide, d’égalité, autant sur la scène que parmi le public.
Pour revenir à nos auteurs de la French Theory, François Cusset, dans un ouvrage qui lui est dédié,
relate notamment un épisode où Derrida a l’occasion de rencontrer en backstage Bob Dylan et Joan
Baez, dont la jeunesse, l’engagement et le talent ont beaucoup fait pour la diffusion de la contre-
culture dans le monde. Ils étaient tous les deux présents en 1963 lors de la marche pour les droits
civiques des noirs où Martin Luther King a prononcé son fameux discours I have a dream. Ils y ont
chanté We shall overcome (nous triompherons), un vieux gospel devenu hymne du mouvement.
On sait aussi que Deleuze et Guattari lisent Alan Ginsberg et qu’ils apprécient la musique répétitive
de John Cage. Quant à Foucault, il se découvre des affinités conceptuelles (et sans doute aussi
homosexuelles - à ce sujet, le travail de Foucault ne peut pas être déconnecté de son homosexualité),
avec William Burroughs, entre le panoptique et Nova, une sorte de machine qui prend le contrôle de
l’humain, dans son roman Nova Express. Ginsberg, Burroughs et Kérouac, avec son célèbre texte On
the Road (Sur la route) publié en 1957, sont les trois figures de la Beat Generation, très inspirante
pour le futur mouvement hippie.
Le boomerang a peut-être été lancé d’Amérique en fait. À moins que ce ne soit de Paris un peu plus
tôt, quand Boris Vian chantait (déjà) le Déserteur, que les jazzmen noirs américains venaient jouer en
France avec les blancs, alors qu’aux États-Unis, ils étaient cantonnés dans les « clubs de nègres », et
qu’un couple mixte célèbre, Miles Davis et Juliette Gréco, hantait librement les caves de Saint-
Germain des Prés.
On le voit, il s’agit plus vraisemblablement d’allers-retours sans fin, d’un jeu d’influences multiples et
réciproques, d’échanges incessants entre Paris et les États-Unis. Je trouve néanmoins l’épisode de la
French Theory assez remarquable, du simple fait qu’il ait donné lieu à une appellation spécifique. Ce
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  • 1. De l’influence de la French Theory sur les pratiques narratives Catherine Mengelle, conférence, Nantes juin 2016 Ce thème de conférence est né en lisant le roman de Laurent Binet, La septième fonction du langage, sorti à l’automne dernier. C’est un policier. La trame est : qui a tué Roland Barthes ? L’intrigue mêle réel et fiction, évoque des hommes, des femmes, des lieux et des événements qui ont vraiment existé, entre le Paris intellectuel des années 70, les campus universitaires américains, en passant par Bologne en Italie avec Umberto Eco. Binet n’épargne personne, c’est même parfois un peu trash ! Pourtant, je crois qu’il voue une certaine admiration à la plupart de ses personnages, en tout cas à ceux qui nous intéressent ici. Je ne prétends ni à la vérité ni à l’exhaustivité. Je vais vous livrer une version de l’histoire, ce que j’en ai compris, en restant sans doute un peu dans les clichés et en simplifiant certainement, ne serait-ce qu’en opérant une sélection d’événements. Rien ne vous empêche de creuser l’affaire ensuite. Mon intention est de tenter d’expliquer comment les idées d’intellectuels français (les copains de Roland Barthes, là je simplifie déjà car je ne suis pas sûre qu’ils étaient tous copains !), d’un accès souvent hermétique et qui ne sont même pas enseignées dans les universités françaises, on verra pourquoi, se sont retrouvées à alimenter, dans un temps très court, quasiment en parallèle en fait, la réflexion et le travail de deux individus vivant aux antipodes, alors qu’en France, on connaissait à peine ces auteurs ! Les individus en question sont évidemment Michael White et David Epston. Michael est né en 1948, faites le calcul, c’est facile, il a eu 20 ans en 68 ! Pour tous ceux de ma génération, ce n’est pas anodin. Il rencontre David Epston à la fin des années 70. Ils ont 30 et 34 ans. En 1990, ils publient ensemble Narrative Means to Therapeutic Ends (Moyens narratifs au service de la thérapie), premier texte majeur de Thérapie Narrative, également le 1er traduit en France. Vous le savez, les pratiques narratives ne séparent jamais les histoires de vie, qu’elles soient dominantes ou préférées, de leur « broader context », le fameux contexte élargi (social, idéologique, économique, culturel, géo-politique), que Michael a replacé au centre de la thérapie. L’invention de la thérapie narrative ne fait pas exception : elle s’inscrit elle aussi dans un moment de l’histoire bien particulier. Foucault parle d’archéologie, il montre que les discours se superposent comme des couches archéologiques : ils naissent et vivent dans des époques et des lieux donnés. C’est une façon non structuraliste de penser l’histoire des idées, des idées qui ne seraient dès lors ni intemporelles ni universelles. Justement, si on se replace à l’époque, dans les années 60-70, c’est un vrai bouleversement idéologique. Au fait, déconstruire pour un praticien narratif, c’est aussi cela : c’est réhistoriciser les idées (c'est à dire les replacer dans l’Histoire avec un grand H), comprendre d’où elles viennent et comment elles se sont forgées, sans volonté particulière de les disqualifier, encore moins de les éliminer, simplement les replacer dans leur contexte, et retrouver une certaine liberté de pensée à leur égard. Il faut donc aussi déconstruire les idées narratives, bien sûr, même et surtout si elles représentent notre histoire préférée ! Derrida et Foucault ont déconstruit leur propre domaine, à savoir la philosophie. Selon Jean-Luc Nancy, philosophe français et ami et fan de Derrida : « Si l'on entend par philosophie une image du
  • 2. monde, l'élaboration d'une signification du monde, il faut bien reconnaître qu'à chaque fois, quelque chose vient dépasser, excéder les bords de cette représentation. Ce quelque chose, c'est la pensée. Penser, c'est se porter aux extrémités de la signification. La signification arrête toujours quelque chose, alors que la pensée ouvre les possibilités du sens. » Ça ne m’étonne pas que ce genre de propos ait pu intéresser Michael et David, ni que David s’évertue à faire passer le message que le corpus narratif ne doit pas rester figé sur Maps of narrative practice (Cartes des pratiques narratives), comme sur une bible. J’ai trouvé intéressant pour un événement francophone de regarder ces influences françaises en particulier, mais bien sûr le travail de White et Epston s’est nourri d’influences beaucoup plus larges. Parler des unes n’a pas comme intention de leur donner plus de poids qu’aux autres. En 2008, dans Maps, Michael cite Foucault 3 fois, Derrida 1 fois, Deleuze 0 fois, mais Myerhoff 3 fois et Bruner 5 fois. Les praticiens narratifs doivent toutefois aux débats de la French Theory des idées comme : • Le contexte élargi (je pense à l’habitus de Bourdieu) • La déconstruction (le terme est inventé par Derrida, d’après le concept nietzschien de « Destruction créative », et Derrida l’applique avant tout aux textes de la philosophie occidentale) • Les liens entre discours et pouvoir et la notion d’histoire dominante • L’internalisation de la norme et le principe d’auto-régulation chez les individus (c’est l’idée du pouvoir moderne chez Foucault, illustré par le panoptique) • L’externalisation des problèmes, du coup • Mais aussi la remise en cause du moi profond, pour le postulat que l’identité est non pas être mais plutôt devenir, qu’elle est multi-facettes, qu’elle est une construction sociale (je pense à Deleuze, à Foucault, à Bourdieu), • La reconnaissance des devenirs minoritaires (l’expression est de Deleuze) et de la différence (que Derrida écrivait avec un A, pour indiquer le fait de différer, c'est à dire de ne pas être identique ; la différance avec un A, c’est pour lui la fin de la dominance du Même sur l’Autre, la fin de l’identité, au sens être identique) • La notion d’absent mais implicite (ainsi selon Baudrillard, « chien » signifie « chien » non en raison de ce que le mot indique mais parce qu'il n'indique pas « chat », « chèvre », « arbre ». Je vous laisse apprécier…) • La critique de la psychologie et de la psychiatrie modernes avec notamment Anti-Œdipe et Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, qui ne ménagent pas la psychanalyse et questionnent le pouvoir, et bien sûr les travaux de Foucault sur l’histoire de la folie, notion qu’il démontre relative selon les époques • Je pense enfin à l’idée de Bourdieu d’exotiser le domestique plutôt que domestiquer l’exotique… et j’en oublie sûrement. Les influences sont nombreuses.
  • 3. Je viens de citer un certain nombre d’auteurs. Ils font tous partie de cet ensemble regroupé sous le terme de « French Theory ». Le sujet m’intéresse particulièrement parce que ces idées sont en grande partie la raison qui m’a fait adhérer aux pratiques narratives après avoir lu Maps en 2009… parce qu’elles ne plaçaient pas l’unique responsabilité des problèmes sur les épaules des gens et qu’elles ne cherchaient pas à recadrer le hors norme, parce qu’elles étaient engagées socialement et politiquement et qu’elles prenaient en compte la complexité de la vie et des personnes. Cela dit, la French Theory, qu’est-ce que c’est exactement ? D’abord, il faut dire que, bien qu’il concerne des auteurs français, ce n’est pas un concept français : on parle de « French Theory », pas de « théorie française ». Le concept a été inventé sur le sol américain, par les intellectuels américains. Il désigne un corpus de théories philosophiques, littéraires et sociales, apparues en France à partir des années 60 et importées dès les années 70 aux États-Unis. Ses auteurs sont en effet invités par les campus américains qui se les disputent à grands coups de colloques, comme des stars. Citons quelques noms : Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean Baudrillard, Roland Barthes, Pierre Bourdieu, déjà cités, mais aussi Claude Levi-Strauss, Louis Althusser, Hélène Cixous, Jacques Lacan, Jean-François Lyotard, Monique Wittig (une des initiatrices du MLF en France), Luce Irigaray, Julia Kristeva, et même Simone de Beauvoir, pourtant plus âgée, mais qui a signé en 1949 un ouvrage très important pour la cause des femmes : Le deuxième sexe. Il aurait été difficile à vrai dire de regrouper ces auteurs sous une étiquette commune en France, tellement ils évoluent dans des domaines différents : sémiologie, histoire des idées, littérature, philosophie, psychanalyse, anthropologie, psychiatrie, théâtre, sociologie, etc. La French Theory, c’est vraiment un récit américain. Laurent Binet livre dans son roman l’exemple d’un de ces colloques, tenu à l’université d’Ithaca en 1980, qui permet d’assez bien comprendre le phénomène. Assistent à ces colloques des étudiants américains passionnés et engagés, comme la jeune Judith Butler qui va faire parler d’elle bientôt. Car en effet, sur les campus universitaires américains, les idées de ces Français et de ces Françaises sont réinventées, non sans quelques contresens parfois, par les départements de littérature française dans un premier temps et beaucoup plus largement ensuite. Au point de connaître carrément un vif engouement à partir des années 80, où elles contribuent à l'apparition des « cultural studies ». Selon wikipedia, « les cultural studies se présentent comme une « anti-discipline » à forte dimension critique, notamment en ce qui concerne les relations entre culture et pouvoir. Elles transgressent la culture académique et proposent une approche transversale des cultures populaires, minoritaires, contestataires ». Il s’agit des études post-coloniales (en réaction à l’héritage culturel laissé par la colonisation) et des études de genre (avec les travaux de Judith Butler sur les troubles dans le genre, travaux qui critiquent autant Foucault que Beauvoir, mais qui pourtant leur doivent beaucoup). La French Theory a ainsi une forte influence sur le milieu du militantisme, et de façon plus inattendue, sur celui des arts, qui s’approprie l’idée de déconstruction à sa façon. Les jeunes architectes s’en emparent par exemple pour donner naissance au mouvement déconstructiviste (exemple : musée Guggenheim de Franck Gehry à Bilbao). Woody Allen ne peut pas laisser passer la mode ; il livre en 1997 le film Deconstructing Harry, assez mal traduit en français par Harry dans tous ses états. Mais à cette époque en France, on avait oublié Derrida ! Je suis même tombée sur des expériences nano-artistiques de déconstruction de la finitude des corps, où l’artiste met en scène,
  • 4. grâce au microscope électronique, le mélange atomique qui se produit autour du lieu de contact entre un doigt et une surface. Mais qu’est-ce qui a permis un tel essor de la French Theory aux États-Unis ? • C’est d’abord, vous l’avez compris, la préexistence de courants intellectuels ou politiques proches au sein des universités. Il y avait du répondant ! Il faut citer le rôle important de Sylvère Lotringer, philosophe français et professeur à l’université Columbia de NY, et son influente revue Semiotexte, • c’est aussi la dé-contextualisation et l’américanisation des concepts, comme on a pu le voir, • c’est également la prépondérance d’interviews croisées entre les auteurs français, qui a pu donner cette impression d’homogénéité, • Et c’est enfin une transmission via des extraits publiés dans des revues underground plutôt que via la traduction intégrale des œuvres. C’est à mon avis ainsi que White et Epston ont eu accès à ces idées au début : parce qu’elles ont été diffusées en langue anglaise et sous une forme digérée, voire assez librement interprétée, en tout cas moins rébarbative que les œuvres complètes. Je pense qu’il faut aussi évoquer, les concernant, l’entourage important des femmes, et notamment Cheryl White ou Jill Freedman, très marquées par les mouvements féministes, avec qui ils ont collaboré et beaucoup échangé. Quant aux études post- coloniales, elles ont forcément dû trouver en Australie des échos importants, notamment chez Michael White, amené à travailler auprès des communautés aborigènes. On sait par exemple qu’il a favorisé des échanges entre ces communautés et des « first nations » du continent nord-américain. Bon mais pendant ce temps, que se passait-il en France ? Comment se fait-il que je connaissais à peine ces auteurs avant de lire White et Epston, alors que j’ai fait de la philo, au lycée quand j’étais en terminale en 1977 et en classe prépa l’année suivante, et que Freud, par exemple, ne m’a pas échappé ? En France, Mai 68 est passé par là. Parti de la fac de Nanterre le 22 mars avec Cohn Bendit, poursuivi à la Sorbonne et sur les barricades parisiennes, déclenchant une paralysie générale du pays, Mai 68 a généré pas mal d’amertume. C’est ce qui a sans doute amené le milieu universitaire français à se désintéresser peu à peu du débat critique de la French Theory. Paradoxalement, alors qu’aux États- Unis, les intellectuels trouvent dans la French Theory des justifications à l’action politique et contestataire, en France, soit on est amer de ne pas avoir réussi à renverser la société, soit on en a ras le bol de la chienlit, comme disait de Gaulle, et ras le bol d’entendre dire que « c’est la faute à la société ». Pour reprendre les titres des ouvrages de Hamon et Rotman, Les années de poudre succèdent, en Europe, aux années de rêve. Ras le bol des attentats de l’IRA ou de l’ETA, des enlèvements et assassinats perpétrés par les mouvements anticapitalistes d’extrême gauche comme la Fraction Armée Rouge en Allemagne (Bande à Baader du nom de son leader), les Brigades Rouges en Italie (qui ont enlevé le PDG de Fiat, enlevé et assassiné Aldo Moro en 78, ancien chef de gouvernement), ou Action Directe en France (avec Rouillan, Cipriani, Aubron et Ménigon), quatre individus dépités que la lutte prenne fin et déterminés à poursuivre à tout prix, y compris par la violence, et dans la clandestinité. Un certain nombre d’intellectuels de gauche comme Sartre ont soutenu ces
  • 5. mouvements de lutte armée. Il a visité Baader en prison, il a porté un regard pour le moins complaisant sur les grandes dictatures communistes. Tout cela a, je pense, contribué à desservir la cause de nos auteurs. Et puis Vincennes en a ras le bol de sa fac expérimentale créée en 68, où Foucault et Deleuze enseignent à des jeunes aux cheveux longs et aux jeans « crados », immense laboratoire d’idées subversives, mais où la grande liberté laissée aux étudiants transforme l’espace en un lieu de foutoir général, d’anarchie, de libertinage de mœurs autant que d’idées, et où la saleté confine bientôt à l’insalubrité. Les inscriptions factices qui se multiplient en vue d'accroitre les dotations, et surtout la disparition progressive de toute évaluation crédible des étudiants, conduisent au refus d'homologation des diplômes qui y sont délivrés. Vincennes est donc démoli en 1980, sur instruction d’Alice Saunier-Seité, alors Ministre des universités, qui commente ainsi le déménagement à Saint-Denis : « De quoi se plaignent-ils? Leurs nouveaux bâtiments seront situés entre la rue de la Liberté, l'avenue Lénine et l'avenue Stalingrad, chez les communistes. » Les intellectuels se réclamant de la French Theory, dont Foucault et Derrida sont alors les figures de proue, disparaissent ainsi de l'avant-scène, laissant le champ libre aux nouveaux philosophes. Très critiques vis à vis des idées de la French Theory, ils sont emmenés par des personnalités médiatiques comme André Glucksmann et BHL, que Pivot invite sur le plateau d’Apostrophes en mai 77, ce qui les fait connaître du grand public. J’avais 17 ans et je me rappelle très bien cette émission. Faut dire qu’ils avaient l’air cool ! Voici ce qu’en pense Deleuze : « Je crois que leur pensée est nulle. [Au moins, c’est clair !] Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D'abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l'ange [La French Theory a mis beaucoup de cœur justement à démonter les dualismes, comme masculin / féminin, bien / mal, dedans / dehors, même / autre, etc.]. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d'importance, plus le sujet d'énonciation se donne de l'importance par rapport aux énoncés vides (« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis..., moi, en tant que soldat du Christ..., moi, de la génération perdue..., nous, en tant que nous avons fait mai 68..., en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants... »). Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. » Voilà donc comment le mouvement intellectuel américain ET l'influence de ces Français sont quasi inconnus en France quand Alan Sokal et Jean Bricmont publient, en 1997, Impostures intellectuelles. C’est une critique du courant post-moderne en général, à qui ils reprochent un usage abusif des concepts scientifiques. En 1996, Sokal avait déjà réussi à publier dans une revue américaine de cultural studies un article-canular, truffé de citations des postmodernes, pour épingler la zone médiane entre universitaires et non-universitaires (les journalistes, les politiques, les artistes), et qui avait fait grand bruit. En particulier ils veulent « déconstruire » la réputation qu’ont ces textes d'être profonds parce que difficiles. Dans bien des cas, ils disent être en mesure de montrer que s’ils semblent incompréhensibles, c’est pour la bonne raison qu’ils ne veulent rien dire. Étrangement, cette publication contribue à redonner de l’écho aux travaux de Foucault, de Derrida, de Deleuze et des autres, qui commencent doucement à refaire surface en France dans les années 2000, sous l’influence aussi de la traduction des travaux américains sur le genre et sur le post- colonialisme… et en ce qui nous concerne et nous touche de plus près, de travaux australiens sur la
  • 6. thérapie et le travail social. Dans tous les cas, des travaux en anglais, qui posent à leur tour la question philosophique et politique de la différence, du pouvoir et des normes. La boucle est bouclée. En forme d’hommage aux pratiques narratives, j’utiliserais bien l’image d’un boomerang lancé de France dans les années 60-70, survolant les États-Unis dans les années 70-80 pour finir par revenir en France dans les années 90-2000, alors que quasiment tout le monde en avait déjà enterré le souvenir. Je ne peux toutefois pas faire l’impasse sur la contre-culture américaine des années 60, qui a immanquablement servi de décor influent à toute cette histoire. Principalement développée aux États-Unis et en Grande-Bretagne, elle s'est répandue dans le monde occidental, avec une influence majeure sur les grands mouvements contestataires de l’époque, les marches, les manifestations. Des tensions générationnelles avaient pris corps durant les années 50 et 60 au sein de la société américaine (autour du Viêt Nam, des relations raciales, des mœurs sexuelles, des droits des femmes, de l’autorité, des drogues). Elles ont fait émerger de nouvelles formes de culture comme la musique rock et le mouvement hippie, qui ont favorisé la diffusion de la contestation au sein des milieux étudiants. Ce sont aussi les années de l’école de Palo Alto, et Palo Alto est tout proche de San Francisco et de ses maisons bleues ! L’apogée est peut-être Woodstock en 69, où Hendrix joue l’hymne américain sur fond de bruit des avions et des bombes lâchées sur le Vietnam, et où règnent pendant 3 jours et malgré des conditions météo et logistiques apocalyptiques et la consommation de drogues, des valeurs de paix, de solidarité, de retour à la nature, de liberté, d’entraide, d’égalité, autant sur la scène que parmi le public. Pour revenir à nos auteurs de la French Theory, François Cusset, dans un ouvrage qui lui est dédié, relate notamment un épisode où Derrida a l’occasion de rencontrer en backstage Bob Dylan et Joan Baez, dont la jeunesse, l’engagement et le talent ont beaucoup fait pour la diffusion de la contre- culture dans le monde. Ils étaient tous les deux présents en 1963 lors de la marche pour les droits civiques des noirs où Martin Luther King a prononcé son fameux discours I have a dream. Ils y ont chanté We shall overcome (nous triompherons), un vieux gospel devenu hymne du mouvement. On sait aussi que Deleuze et Guattari lisent Alan Ginsberg et qu’ils apprécient la musique répétitive de John Cage. Quant à Foucault, il se découvre des affinités conceptuelles (et sans doute aussi homosexuelles - à ce sujet, le travail de Foucault ne peut pas être déconnecté de son homosexualité), avec William Burroughs, entre le panoptique et Nova, une sorte de machine qui prend le contrôle de l’humain, dans son roman Nova Express. Ginsberg, Burroughs et Kérouac, avec son célèbre texte On the Road (Sur la route) publié en 1957, sont les trois figures de la Beat Generation, très inspirante pour le futur mouvement hippie. Le boomerang a peut-être été lancé d’Amérique en fait. À moins que ce ne soit de Paris un peu plus tôt, quand Boris Vian chantait (déjà) le Déserteur, que les jazzmen noirs américains venaient jouer en France avec les blancs, alors qu’aux États-Unis, ils étaient cantonnés dans les « clubs de nègres », et qu’un couple mixte célèbre, Miles Davis et Juliette Gréco, hantait librement les caves de Saint- Germain des Prés. On le voit, il s’agit plus vraisemblablement d’allers-retours sans fin, d’un jeu d’influences multiples et réciproques, d’échanges incessants entre Paris et les États-Unis. Je trouve néanmoins l’épisode de la French Theory assez remarquable, du simple fait qu’il ait donné lieu à une appellation spécifique. Ce
  • 7. n’est pas un mouvement français exporté, comme le Situationnisme ou le Surréalisme, c’est une pure invention américaine. Et aujourd’hui ? En France, ses auteurs phares (on a un peu fait le tri) sont aujourd’hui regardés plus comme des « penseurs rebelles » ou critiques que comme des intellectuels de gauche, ainsi que le montre le Hors-Série de Sciences Humaines de juin 2005 et l’ouvrage collectif Pensées Rebelles de 2013. Leurs apports et influences commencent enfin à être reconnus. Je trouve cette histoire importante, car ces idées ont eu l’opportunité de vivre leur vie dans le monde anglo-saxon, mais pas tant en France, où on sent encore assez fortement l’influence de l’époque post 68 qui les a boudées, et la crainte, quand on invoque le contexte élargi, que notre pratique ne déresponsabilise les individus, les familles ou les équipes, alors qu’au contraire, nous nous efforçons de les rendre auteurs de leur vie. D’ailleurs, Bourdieu, qui a pu donner l’impression qu’il arrachait l'action aux mains de l'individu pour la redéfinir en termes de position sociale, a été violemment attaqué en France pour déterminisme social. Or il croyait en la liberté de l’agent (celui qui agit dans un cadre), cet agent capable justement de redevenir acteur, en jouant avec ces déterminismes, en se les réappropriant plutôt qu’en les subissant. Il parle de l’Habitus : « système de dispositions réglées » qui permet à un individu de se mouvoir dans le monde social et de l'interpréter d'une manière qui d'une part lui est propre, et d'autre part est commune aux membres des catégories sociales auxquelles il appartient. Pour ma part, j’ai envie que ces idées aient enfin, à travers notre pratique entre autres, l’opportunité de vivre de façon populaire dans nos pays francophones, comme elles ont pu déjà le faire dans les pays anglo-saxons. Aujourd’hui, il semble que l’influence de Jacques Derrida aux États-Unis ait quasiment disparu. Celle de Michel Foucault est restée plus sensible, notamment parmi les sociologues et les historiens. La cote de Deleuze, par contre, est en hausse. C’est John Winslade, praticien narratif et professeur universitaire californien, que Pierre Blanc- Sahnoun avait invité à Bordeaux en 2012 avec Lorraine Hedkte, qui m’a fait découvrir Deleuze. Je m’étais chargée de la traduction de ses slides. Ça parlait de pli et d’ourlets (le drapé de l’expérience : il faut déplier pour connaître), c’était étrange et difficile à traduire. Le paradoxe était de devoir retrouver en français les expressions originales, quitte à s’éloigner peut-être un peu de ce que les anglo-saxons avaient fait des concepts ! Je trouve Deleuze assez fascinant. On peut lire ou écouter ses cours sur internet. Je ne cherche pas forcément à comprendre, je me laisse juste porter par sa pensée. Chacun accroche, comme toujours je crois, ce qui est susceptible d’illustrer ses propres idées (le rhysome, le pli ou les lignes de fuite), quitte à en détourner un peu le sens. Ce n’est pas grave. Pour conclure, je laisse la parole à un théoricien du post-modernisme, Jean-François Lyotard : « Mon avis, dit-il, est que les théories sont elles-mêmes des récits, mais dissimulés ; qu’on ne doit pas se laisser abuser par leur prétention à l’omnitemporalité. » Une autre citation qui circule sur internet et que je suis obligée de traduire - voilà encore une démonstration du paradoxe de la French Theory : je ne l’ai pas retrouvée en français - pourrait donner quelque chose comme : « En simplifiant à l’extrême, je dirais que la postmodernité est une forme d’incrédulité vis à vis des métarécits. »
  • 8. Je viens de citer un certain nombre d’auteurs. Ils font tous partie de cet ensemble regroupé sous le terme de « French Theory ». Le sujet m’intéresse particulièrement parce que ces idées sont en grande partie la raison qui m’a fait adhérer aux pratiques narratives après avoir lu Maps en 2009… parce qu’elles ne plaçaient pas l’unique responsabilité des problèmes sur les épaules des gens et qu’elles ne cherchaient pas à recadrer le hors norme, parce qu’elles étaient engagées socialement et politiquement et qu’elles prenaient en compte la complexité de la vie et des personnes. Cela dit, la French Theory, qu’est-ce que c’est exactement ? D’abord, il faut dire que, bien qu’il concerne des auteurs français, ce n’est pas un concept français : on parle de « French Theory », pas de « théorie française ». Le concept a été inventé sur le sol américain, par les intellectuels américains. Il désigne un corpus de théories philosophiques, littéraires et sociales, apparues en France à partir des années 60 et importées dès les années 70 aux États-Unis. Ses auteurs sont en effet invités par les campus américains qui se les disputent à grands coups de colloques, comme des stars. Citons quelques noms : Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jean Baudrillard, Roland Barthes, Pierre Bourdieu, déjà cités, mais aussi Claude Levi-Strauss, Louis Althusser, Hélène Cixous, Jacques Lacan, Jean-François Lyotard, Monique Wittig (une des initiatrices du MLF en France), Luce Irigaray, Julia Kristeva, et même Simone de Beauvoir, pourtant plus âgée, mais qui a signé en 1949 un ouvrage très important pour la cause des femmes : Le deuxième sexe. Il aurait été difficile à vrai dire de regrouper ces auteurs sous une étiquette commune en France, tellement ils évoluent dans des domaines différents : sémiologie, histoire des idées, littérature, philosophie, psychanalyse, anthropologie, psychiatrie, théâtre, sociologie, etc. La French Theory, c’est vraiment un récit américain. Laurent Binet livre dans son roman l’exemple d’un de ces colloques, tenu à l’université d’Ithaca en 1980, qui permet d’assez bien comprendre le phénomène. Assistent à ces colloques des étudiants américains passionnés et engagés, comme la jeune Judith Butler qui va faire parler d’elle bientôt. Car en effet, sur les campus universitaires américains, les idées de ces Français et de ces Françaises sont réinventées, non sans quelques contresens parfois, par les départements de littérature française dans un premier temps et beaucoup plus largement ensuite. Au point de connaître carrément un vif engouement à partir des années 80, où elles contribuent à l'apparition des « cultural studies ». Selon wikipedia, « les cultural studies se présentent comme une « anti-discipline » à forte dimension critique, notamment en ce qui concerne les relations entre culture et pouvoir. Elles transgressent la culture académique et proposent une approche transversale des cultures populaires, minoritaires, contestataires ». Il s’agit des études post-coloniales (en réaction à l’héritage culturel laissé par la colonisation) et des études de genre (avec les travaux de Judith Butler sur les troubles dans le genre, travaux qui critiquent autant Foucault que Beauvoir, mais qui pourtant leur doivent beaucoup). La French Theory a ainsi une forte influence sur le milieu du militantisme, et de façon plus inattendue, sur celui des arts, qui s’approprie l’idée de déconstruction à sa façon. Les jeunes architectes s’en emparent par exemple pour donner naissance au mouvement déconstructiviste (exemple : musée Guggenheim de Franck Gehry à Bilbao). Woody Allen ne peut pas laisser passer la mode ; il livre en 1997 le film Deconstructing Harry, assez mal traduit en français par Harry dans tous ses états. Mais à cette époque en France, on avait oublié Derrida ! Je suis même tombée sur des expériences nano-artistiques de déconstruction de la finitude des corps, où l’artiste met en scène,