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Des espaces fictionnels
seraient-ils un jour
inscriptibles au patrimoine culturel immatériel ?
Pour une reconnaissance par l'Unesco...
Lorenzo Soccavo
N.B. Le texte ci-dessous est paru en janvier 2019 dans le
numéro monographique de la revue de sciences humaines et
sociales M@GM@ de l'Observatoire des processus de
communication sous la direction de son président, Orazio Maria
Valastro.
Ce numéro Immaginari del patrimonio culturale immateriale est
publié chez Aracne Editrice (Rome) [Quaderni di M@GM@ -
Volume 10, Gennaio 2019 – ISBN : 978-88-255-2103-0 -
Pagine 208].
Lorenzo Soccavo est entre autres collaborateur scientifique de
l'Observatoire des processus de communication et il collabore
également au comité de rédaction de la version numérique de
la revue M@GM@.
" Préambule "
L'ambition de cette brève contribution sera seulement de poser les premiers jalons
d'une réflexion qui envisagerait les conditions préalables sur lesquelles nous
devrions nous entendre en amont pour pouvoir étudier ensuite d'éventuelles
possibilités d'inscription au PCI (patrimoine culturel immatériel), en tant que catégorie
de patrimoine issue de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel
immatériel adoptée par l'UNESCO le 03 novembre 2003, de certains espaces et lieux
issus de créations purement littéraires, et qui, pour fictifs qu'ils sont en réalité, ont
incontestablement acquis cependant au fil du temps et des lectures une certaine
forme de réalité dans l'imaginaire des lecteurs, voire dans l'imaginaire social, et, bien
souvent en tout cas, dans la mémoire collective de la République des Lettres.
1 / 8
Cette approche prend sa source en moi en écho à mes propres travaux sur la figure
du fictionaute, pensé comme double du lecteur projeté dans des fictions littéraires
conçues comme des entités spatio-temporelles à part entière.
La pensée spatiale contemporaine néglige en effet encore trop souvent je pense les
dimensions qui outrepassent la physique observable par nos sens ou mesurable par
des équipements matériels. Or, par exemple, ce que nous ressentons tous et
nommons sous l'expression : "l'espace intérieur", son espace intérieur, n'est pas
exclusivement organique et, cela, nous le savons tous, tout en étant bien incapables
cependant de localiser cet espace-là.
Dès lors, la question que je pose dans le cadre du thème de ce numéro Patrimoines
immatériels et imaginaire social est la suivante :
– Des territoires imaginaires pourraient-ils, dans un premier temps, faire lieux, être
explorables, être habitables, et voire même, dans un second temps, être considérés
un jour par nos descendants comme constitutifs d'une autre nation ou de nouvelles
nations à part entière ?
" Vestibule "
J'ai nommé le corps de cette réflexion vestibule, car il s'agit simplement ici d'une
entrée en matière sur les premiers éléments de base sur lesquels un consensus clair
s’avérerait rapidement indispensable si nous voulions réellement progresser, dans un
premier temps, vers la réponse à la question telle que précédemment formulée, et,
dans un second temps, si nous voulions pouvoir fixer les conditions d'élection de tels
lieux imaginaires au PCI, avant d'y enregistrer les premiers d'entre eux.
Depuis l'acte transgressif initié il y a fort longtemps par les peintures pariétales,
simulacres et simulations du monde réel cohabitent avec les productions artistiques
au sein de notre espèce animale, colonisatrice non seulement du réel, mais aussi
d'espaces utopiques ou chimériques, notamment par le truchement des mythes et
des livres sacrés.
Comme porte d'entrée à notre idée de faire figurer au PCI des lieux fictifs nous
devrions établir d'abord un état des lieux de la protection juridique des biens virtuels,
2 / 8
ainsi que des travaux en cours en vue de l'élaboration d'une future déclaration des
droits des avatars, en tant que personnifications en ligne de nos identités
numériques.
De fait, dans cette perspective, nous devrions pouvoir assez aisément proposer une
nouvelle définition recevable et consensuelle de la notion de virtuel, et telle qu'elle
engloberait conséquemment les sphères de la fiction et plus globalement encore de
l'imaginaire. Par exemple :
– Est dit virtuel ce qui engendre, par la puissance de son existence potentielle, des
répercussions dans le monde réel.
Nous nous intéresserons spécifiquement au domaine des fictions littéraires et, plus
précisément, aux mondes imaginaires qu'elles ont engendrés. Nous proposerons de
considérer ces mondes d'essence fictionnelle, mais qui pour la plupart ont déjà été
cartographiés et souvent représentés graphiquement, voire audio-visuellement par
différents médias, comme des biens culturels immatériels, et conséquemment
comme pouvant potentiellement figurer au PCI. Les quelques exemples que nous
proposerions alors devraient tous avoir pour ambition de faire reconnaître que
certains de ces lieux imaginaires ont accédé au fil du temps à une certaine forme
d'existence dans l'esprit d'un grand nombre de lecteurs qui les ont mentalement
visualisés lors de leurs lectures et se les sont en quelque sorte appropriés dans leurs
souvenirs, au même titre parfois que les lieux réels qu'ils ont pu traverser durant leur
vie.
Sans doute pour cela faudra-t-il se livrer le moment venu à une archéologie
mythanalytique, retrouver les traces dans les récits contemporains de lieux
imaginaires anciens.
Les lieux imaginaires, comme certaines étendues géographiques, même si nous n'en
avons généralement pas conscience, ne sont pas figés. Ce sont des lieux itinérants
dans le temps et dans l'espace, des lieux nomades, nomades au fil du nomadisme
de l'esprit de leurs lecteurs, des lieux filants comme des étoiles filantes, des lieux
tissant l'itinéraire de leurs lectures. Ce sont des lieux vivants. Des lieux de savoirs,
davantage que des lieux de pouvoirs, de conquêtes et de désolation. Ce sont des
lieux sensibles et polyphoniques, formulés et reformulables. C'est pourquoi en
distinguer certains, plus stables et consensuels que d'autres, et en partager
3 / 8
l'expérience par le truchement d'une inscription au PCI ne pourrait qu'être profitable à
l'humanité toute entière pour assouplir son rapport au réel et faire émerger de
nouveaux espaces de conciliation.
Trois premiers champs d'investigations préalables me viennent à l'esprit, mais il y en
a fort probablement d'autres et qui seraient également à prendre en considération
avant d'entreprendre sérieusement des démarches d'inscriptions de lieux fictifs au
PCI.
– Premier champ à investiguer : les cas de recouvrement ou de fusion entre
espace réel et espace fictionnel. Par exemple, nous pouvons penser au territoire de
l'Ulysse de James Joyce.
Deux personnages imaginaires, Leopold Bloom et Stephen Dedalus, déambulent à
travers la ville de Dublin le 16 juin 1904, de huit heures du matin à trois heures de la
nuit suivante. Au 21e siècle, en 2017, le Dublin de 1904 ne doit-il pas être considéré
comme une ville imaginaire, presque une ville comme celles que le romancier italien
Italo Calvino met en scène dans son recueil de 1972 Les villes invisibles ? Or, tous
les ans le 16 juin, des lecteurs passionnés célèbrent le Bloomsday en parcourant
dans le Dublin réel le parcours imaginaire de personnages fictifs dans le Dublin de
1904.
– Deuxième champ à investiguer : les cas de dissipation d'un territoire
imaginaire au contact de la réalité. Nous songeons, par exemple, au cas d'Alain-
Fournier et de son célèbre roman Le Grand Meaulnes.
Malgré notre idée d'inscrire des espaces fictionnels au patrimoine culturel immatériel,
nous savons par expérience qu'il est le plus souvent vain de vouloir amarrer
l'imaginaire au réel. Dans ce roman emblématique les deux héros l'illustrent
parfaitement au fur et à mesure qu'ils se rapprochent de la réalité du domaine des
Sablonnières. Nous devrons en tenir compte et nous rappeler comment en 1924,
dans une passionnante introduction au recueil posthume d'Alain-Fournier, Miracles,
Jacques Rivière s'adonne à la génétique textuelle du Grand Meaulnes. D'après ses
souvenirs et leur correspondance, le chemin emprunté par Alain-Fournier aurait été
celui de rationaliser son expérience imaginaire afin de pouvoir la communiquer. Pour
Jacques Rivière, Alain-Fournier a travaillé durement à rapprocher le merveilleux de
son histoire de la réalité du terrain. Ce n'est qu'alors, écrit Jacques Rivière, que :
4 / 8
« nous voyons ici Meaulnes et Seurel, et l’école de Sainte Agathe surgir du domaine
des Sablonnières, s’en détacher à notre rencontre et venir nous prendre par la main
pour nous y conduire plus sûrement. Je ne pense pas qu’on ait jamais assisté dans
l’histoire des lettres à une pareille génération du concret par l’abstrait, du réel par
l’imaginaire, d’êtres vus par des êtres rêvés [...] Car c’est à partir du moment où il
s’en écarte et où il nous en écarte, que le rêve de Fournier se met enfin à vivre. Il
suffit qu’il nous repousse loin de lui pour que naisse la force qui nous attirera vers lui.
Il suffit qu’il ne veuille plus de nous que comme de spectateurs relégués derrière une
rampe, pour que tout ce qui se passait en lui et laissait notre attention languissante,
prenne un mystère et un attrait imprévus : il n’exprima plus rien de ce qu’il porte et
de ce qui l’agite, mais les chemins qu’il bâtit de nous à lui nous appelleront
invinciblement et, nous amenant au bord de son âme, nous contraindront à jamais à
la deviner de tout notre amour. ».
Une telle approche du roman grec Eroïca de Kosmas Politis pourrait sans doute
également éclairer notre chemin dans le labyrinthe au sein duquel nous nous
lancerions si nous tentions sérieusement cette aventure.
– Troisième champ à investiguer : les lieux métaleptiques, ceux où se
manifesterait une métalepse, c'est-à-dire une frontière invisible, mais opérante et
perméable, entre réel et imaginaire, comme l'on en trouve, par exemple, dans les
fictions fantastiques de Murakami Haruki. Mais, il s'agit pour nous de trouver de tels
lieux de passage entre le réel et l'imaginaire, non pas dans des histoires, mais, dans
la réalité.
Plusieurs de ces portes sont déjà facilement repérables. Par exemple en France, au
large de Marseille sur l'île du Frioul, entièrement occupée par un château qui fut jadis
une prison. Aujourd'hui nous pouvons le visiter et y voir de nos yeux la cellule
d'Edmond Dantès, Comte de Monte-Cristo. Or, le Comte de Monte-Cristo est un
personnage de fiction imaginé en 1844 par Alexandre Dumas et Auguste Maquet
dans leur roman éponyme. Autre exemple, à Londres, au 221b Baker Street, nous
pouvons visiter la maison de Sherlock Holmes, or, comme nul ne l'ignore il s'agit d'un
personnage imaginaire créé par Sir Arthur Conan Doyle.
Alors, dans quel registre de l'imaginaire pourrions-nous espérer trouver ces lieux que
nous recherchons ? Les investigations préalables devraient justement nous
5 / 8
permettre d'éclairer cette question et apporter de premières propositions
argumentées de lieux fictifs à distinguer et dont soumettre la candidature.
Intuitivement je ne pourrais pour l'heure que supposer qu'une ou que certaines des
villes invisibles de Calvino pourraient figurer dans une première liste, ainsi qu'une ou
quelques-unes des îles de l'archipel de Mardi de Herman Melville.
" Conciliabules "
La non-conclusion qui s'impose forcément incite aux conciliabules, pour exprimer la
nécessité qu'il y aurait de poursuivre la réflexion au-delà et d'étudier sérieusement la
faisabilité de la chose.
Essayons, pour conclure provisoirement cependant, de formuler une proposition de
socle commun qui pourrait potentiellement servir de base de départ à de véritables
travaux préparatoires.
– Socle : L'imaginaire est le pays que nous partageons tous. Tous les êtres
humains ont un imaginaire et celui-ci est notamment composé des lieux fictifs qui
étaient centraux dans les histoires qu'ils ont entendues, qu'ils ont lues ou qu'ils ont
écrites.
Parcellisé entre nous tous, ce pays sans limite n'est pas cartographié. Probablement
n'est-il pas cartographiable, tout au moins espérons-le. Mais en distinguer des lieux
emblématiques permettrait d'en dégager des destinations.
Pour figurer sur la Liste du patrimoine mondial il existe des critères de sélection
clairement définis. Les sites proposés « doivent avoir une valeur universelle
exceptionnelle et satisfaire à au moins un des dix critères de sélection » (UNESCO).
A priori le type de sites auquel nous pensons devrait pouvoir répondre à plusieurs
d'entre eux, et facilement pour commencer au premier d'entre eux : « représenter un
chef-d'œuvre du génie créateur humain ».
La province pédagogique fictive de Castalie dans Le jeu des perles de verre de
Hermann Hesse, prix Nobel de littérature en 1946, ne remplit-elle pas cette
condition ?
Le troisième critère : « apporter un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur
6 / 8
une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue » devrait également
pouvoir être rempli par plusieurs lieux imaginaires.
Et pourquoi ? Parce que ces lieux, vécus comme des communs, pourraient dès
aujourd'hui être partagés dans le cyberespace. Nos technologies de machines à
communiquer et à engendrer des simulacres de la réalité sont en développement
exponentiel. Plusieurs solutions qui permettraient de rendre ces mondes imaginaires
visibles et visitables, voire habitables, sont déjà opérationnelles. Elles sont basées
sur des simulations numériques, et si cela était cause de doutes dans notre esprit
nous pourrions alors commencer par nous interroger au sujet des sources et de la
fiabilité de nos perceptions sensorielles courantes.
Pour les technologies qui entreraient dans le cadre de notre projet nous pouvons a
priori penser à la solution OpenSimulator, logiciel open source d'hébergement de
mondes virtuels constitutifs du métavers, une galaxie virtuelle engendrée
artificiellement par un ensemble de programmes informatiques. Nous devrons
également être attentifs aux développements de la réalité virtuelle et du marché de
ses casques, de la réalité augmentée et des lunettes et équipements à venir, et enfin
des hologrammes. Toutes ces technologies pourraient nous immerger
consciemment, avec le contrôle de nos actions et pratiquement toutes nos facultés
de communication assistées par des solutions de traductions automatiques, dans
des projections de lieux imaginaires. Depuis des années de premières
expérimentations ont été développées dans ce sens dans plusieurs pays, mais sans
les moyens et la visibilité que leur conférerait une organisation internationale et à
plus forte raison une agence spécialisée de l'ONU.
Si une première étape pourrait être de repérer chacun pour soi, dans la galaxie de
nos rêveries littéraires, ces lieux magiques qui généreraient, à la fois, une résonance
affective singulière, et, une vocation universelle, le travail de recension pourrait être
facilité par plusieurs guides existant déjà, nous pensons, par exemple, au
Dictionnaire des lieux imaginaires d'Alberto Manguel et Gianni Guadalupi.
La géographie et l'histoire des mondes imaginaires représentent déjà une masse de
données considérable. L'Atlantide, ou la Tour de Babel, la Bibliothèque d'Alexandrie,
pourraient-ils figurer dans une première liste, alors qu'ils relèvent davantage de la
production de mythes que de la création littéraire ? Devrions-nous au contraire les
privilégier pour cela ?
7 / 8
Pourrions-nous, par exemple, inclure dans une liste de propositions un subtil
assemblage des jardins paradisiaques de toutes les traditions spirituelles, dans une
volonté délibérément œcuménique, humaniste et universaliste ?
Les lieux imaginaires retenus devraient être vecteurs de paix entre toutes les nations
terrestres.
Nous devrions pouvoir y retrouver la source de l'émotion esthétique qui nous
singularise en tant que lecteurs de fictions littéraires et que membres à part entière
d'une même et seule espèce animale : l'espèce humaine.
Ces lieux virtuels partagés seraient de fait des lieux de culture et de paix.
Toutes les suggestions et allégations de ce texte légitiment son idée initiale et les
propositions formulées en marquent l'urgence.
Tôt ou tard, un jour j'en suis persuadé, des lieux fictionnels seront inscrits au
patrimoine culturel immatériel de l'humanité, et ils seront explorés, et ils seront
habités.
L.S.
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  • 1. Des espaces fictionnels seraient-ils un jour inscriptibles au patrimoine culturel immatériel ? Pour une reconnaissance par l'Unesco... Lorenzo Soccavo N.B. Le texte ci-dessous est paru en janvier 2019 dans le numéro monographique de la revue de sciences humaines et sociales M@GM@ de l'Observatoire des processus de communication sous la direction de son président, Orazio Maria Valastro. Ce numéro Immaginari del patrimonio culturale immateriale est publié chez Aracne Editrice (Rome) [Quaderni di M@GM@ - Volume 10, Gennaio 2019 – ISBN : 978-88-255-2103-0 - Pagine 208]. Lorenzo Soccavo est entre autres collaborateur scientifique de l'Observatoire des processus de communication et il collabore également au comité de rédaction de la version numérique de la revue M@GM@. " Préambule " L'ambition de cette brève contribution sera seulement de poser les premiers jalons d'une réflexion qui envisagerait les conditions préalables sur lesquelles nous devrions nous entendre en amont pour pouvoir étudier ensuite d'éventuelles possibilités d'inscription au PCI (patrimoine culturel immatériel), en tant que catégorie de patrimoine issue de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel adoptée par l'UNESCO le 03 novembre 2003, de certains espaces et lieux issus de créations purement littéraires, et qui, pour fictifs qu'ils sont en réalité, ont incontestablement acquis cependant au fil du temps et des lectures une certaine forme de réalité dans l'imaginaire des lecteurs, voire dans l'imaginaire social, et, bien souvent en tout cas, dans la mémoire collective de la République des Lettres. 1 / 8
  • 2. Cette approche prend sa source en moi en écho à mes propres travaux sur la figure du fictionaute, pensé comme double du lecteur projeté dans des fictions littéraires conçues comme des entités spatio-temporelles à part entière. La pensée spatiale contemporaine néglige en effet encore trop souvent je pense les dimensions qui outrepassent la physique observable par nos sens ou mesurable par des équipements matériels. Or, par exemple, ce que nous ressentons tous et nommons sous l'expression : "l'espace intérieur", son espace intérieur, n'est pas exclusivement organique et, cela, nous le savons tous, tout en étant bien incapables cependant de localiser cet espace-là. Dès lors, la question que je pose dans le cadre du thème de ce numéro Patrimoines immatériels et imaginaire social est la suivante : – Des territoires imaginaires pourraient-ils, dans un premier temps, faire lieux, être explorables, être habitables, et voire même, dans un second temps, être considérés un jour par nos descendants comme constitutifs d'une autre nation ou de nouvelles nations à part entière ? " Vestibule " J'ai nommé le corps de cette réflexion vestibule, car il s'agit simplement ici d'une entrée en matière sur les premiers éléments de base sur lesquels un consensus clair s’avérerait rapidement indispensable si nous voulions réellement progresser, dans un premier temps, vers la réponse à la question telle que précédemment formulée, et, dans un second temps, si nous voulions pouvoir fixer les conditions d'élection de tels lieux imaginaires au PCI, avant d'y enregistrer les premiers d'entre eux. Depuis l'acte transgressif initié il y a fort longtemps par les peintures pariétales, simulacres et simulations du monde réel cohabitent avec les productions artistiques au sein de notre espèce animale, colonisatrice non seulement du réel, mais aussi d'espaces utopiques ou chimériques, notamment par le truchement des mythes et des livres sacrés. Comme porte d'entrée à notre idée de faire figurer au PCI des lieux fictifs nous devrions établir d'abord un état des lieux de la protection juridique des biens virtuels, 2 / 8
  • 3. ainsi que des travaux en cours en vue de l'élaboration d'une future déclaration des droits des avatars, en tant que personnifications en ligne de nos identités numériques. De fait, dans cette perspective, nous devrions pouvoir assez aisément proposer une nouvelle définition recevable et consensuelle de la notion de virtuel, et telle qu'elle engloberait conséquemment les sphères de la fiction et plus globalement encore de l'imaginaire. Par exemple : – Est dit virtuel ce qui engendre, par la puissance de son existence potentielle, des répercussions dans le monde réel. Nous nous intéresserons spécifiquement au domaine des fictions littéraires et, plus précisément, aux mondes imaginaires qu'elles ont engendrés. Nous proposerons de considérer ces mondes d'essence fictionnelle, mais qui pour la plupart ont déjà été cartographiés et souvent représentés graphiquement, voire audio-visuellement par différents médias, comme des biens culturels immatériels, et conséquemment comme pouvant potentiellement figurer au PCI. Les quelques exemples que nous proposerions alors devraient tous avoir pour ambition de faire reconnaître que certains de ces lieux imaginaires ont accédé au fil du temps à une certaine forme d'existence dans l'esprit d'un grand nombre de lecteurs qui les ont mentalement visualisés lors de leurs lectures et se les sont en quelque sorte appropriés dans leurs souvenirs, au même titre parfois que les lieux réels qu'ils ont pu traverser durant leur vie. Sans doute pour cela faudra-t-il se livrer le moment venu à une archéologie mythanalytique, retrouver les traces dans les récits contemporains de lieux imaginaires anciens. Les lieux imaginaires, comme certaines étendues géographiques, même si nous n'en avons généralement pas conscience, ne sont pas figés. Ce sont des lieux itinérants dans le temps et dans l'espace, des lieux nomades, nomades au fil du nomadisme de l'esprit de leurs lecteurs, des lieux filants comme des étoiles filantes, des lieux tissant l'itinéraire de leurs lectures. Ce sont des lieux vivants. Des lieux de savoirs, davantage que des lieux de pouvoirs, de conquêtes et de désolation. Ce sont des lieux sensibles et polyphoniques, formulés et reformulables. C'est pourquoi en distinguer certains, plus stables et consensuels que d'autres, et en partager 3 / 8
  • 4. l'expérience par le truchement d'une inscription au PCI ne pourrait qu'être profitable à l'humanité toute entière pour assouplir son rapport au réel et faire émerger de nouveaux espaces de conciliation. Trois premiers champs d'investigations préalables me viennent à l'esprit, mais il y en a fort probablement d'autres et qui seraient également à prendre en considération avant d'entreprendre sérieusement des démarches d'inscriptions de lieux fictifs au PCI. – Premier champ à investiguer : les cas de recouvrement ou de fusion entre espace réel et espace fictionnel. Par exemple, nous pouvons penser au territoire de l'Ulysse de James Joyce. Deux personnages imaginaires, Leopold Bloom et Stephen Dedalus, déambulent à travers la ville de Dublin le 16 juin 1904, de huit heures du matin à trois heures de la nuit suivante. Au 21e siècle, en 2017, le Dublin de 1904 ne doit-il pas être considéré comme une ville imaginaire, presque une ville comme celles que le romancier italien Italo Calvino met en scène dans son recueil de 1972 Les villes invisibles ? Or, tous les ans le 16 juin, des lecteurs passionnés célèbrent le Bloomsday en parcourant dans le Dublin réel le parcours imaginaire de personnages fictifs dans le Dublin de 1904. – Deuxième champ à investiguer : les cas de dissipation d'un territoire imaginaire au contact de la réalité. Nous songeons, par exemple, au cas d'Alain- Fournier et de son célèbre roman Le Grand Meaulnes. Malgré notre idée d'inscrire des espaces fictionnels au patrimoine culturel immatériel, nous savons par expérience qu'il est le plus souvent vain de vouloir amarrer l'imaginaire au réel. Dans ce roman emblématique les deux héros l'illustrent parfaitement au fur et à mesure qu'ils se rapprochent de la réalité du domaine des Sablonnières. Nous devrons en tenir compte et nous rappeler comment en 1924, dans une passionnante introduction au recueil posthume d'Alain-Fournier, Miracles, Jacques Rivière s'adonne à la génétique textuelle du Grand Meaulnes. D'après ses souvenirs et leur correspondance, le chemin emprunté par Alain-Fournier aurait été celui de rationaliser son expérience imaginaire afin de pouvoir la communiquer. Pour Jacques Rivière, Alain-Fournier a travaillé durement à rapprocher le merveilleux de son histoire de la réalité du terrain. Ce n'est qu'alors, écrit Jacques Rivière, que : 4 / 8
  • 5. « nous voyons ici Meaulnes et Seurel, et l’école de Sainte Agathe surgir du domaine des Sablonnières, s’en détacher à notre rencontre et venir nous prendre par la main pour nous y conduire plus sûrement. Je ne pense pas qu’on ait jamais assisté dans l’histoire des lettres à une pareille génération du concret par l’abstrait, du réel par l’imaginaire, d’êtres vus par des êtres rêvés [...] Car c’est à partir du moment où il s’en écarte et où il nous en écarte, que le rêve de Fournier se met enfin à vivre. Il suffit qu’il nous repousse loin de lui pour que naisse la force qui nous attirera vers lui. Il suffit qu’il ne veuille plus de nous que comme de spectateurs relégués derrière une rampe, pour que tout ce qui se passait en lui et laissait notre attention languissante, prenne un mystère et un attrait imprévus : il n’exprima plus rien de ce qu’il porte et de ce qui l’agite, mais les chemins qu’il bâtit de nous à lui nous appelleront invinciblement et, nous amenant au bord de son âme, nous contraindront à jamais à la deviner de tout notre amour. ». Une telle approche du roman grec Eroïca de Kosmas Politis pourrait sans doute également éclairer notre chemin dans le labyrinthe au sein duquel nous nous lancerions si nous tentions sérieusement cette aventure. – Troisième champ à investiguer : les lieux métaleptiques, ceux où se manifesterait une métalepse, c'est-à-dire une frontière invisible, mais opérante et perméable, entre réel et imaginaire, comme l'on en trouve, par exemple, dans les fictions fantastiques de Murakami Haruki. Mais, il s'agit pour nous de trouver de tels lieux de passage entre le réel et l'imaginaire, non pas dans des histoires, mais, dans la réalité. Plusieurs de ces portes sont déjà facilement repérables. Par exemple en France, au large de Marseille sur l'île du Frioul, entièrement occupée par un château qui fut jadis une prison. Aujourd'hui nous pouvons le visiter et y voir de nos yeux la cellule d'Edmond Dantès, Comte de Monte-Cristo. Or, le Comte de Monte-Cristo est un personnage de fiction imaginé en 1844 par Alexandre Dumas et Auguste Maquet dans leur roman éponyme. Autre exemple, à Londres, au 221b Baker Street, nous pouvons visiter la maison de Sherlock Holmes, or, comme nul ne l'ignore il s'agit d'un personnage imaginaire créé par Sir Arthur Conan Doyle. Alors, dans quel registre de l'imaginaire pourrions-nous espérer trouver ces lieux que nous recherchons ? Les investigations préalables devraient justement nous 5 / 8
  • 6. permettre d'éclairer cette question et apporter de premières propositions argumentées de lieux fictifs à distinguer et dont soumettre la candidature. Intuitivement je ne pourrais pour l'heure que supposer qu'une ou que certaines des villes invisibles de Calvino pourraient figurer dans une première liste, ainsi qu'une ou quelques-unes des îles de l'archipel de Mardi de Herman Melville. " Conciliabules " La non-conclusion qui s'impose forcément incite aux conciliabules, pour exprimer la nécessité qu'il y aurait de poursuivre la réflexion au-delà et d'étudier sérieusement la faisabilité de la chose. Essayons, pour conclure provisoirement cependant, de formuler une proposition de socle commun qui pourrait potentiellement servir de base de départ à de véritables travaux préparatoires. – Socle : L'imaginaire est le pays que nous partageons tous. Tous les êtres humains ont un imaginaire et celui-ci est notamment composé des lieux fictifs qui étaient centraux dans les histoires qu'ils ont entendues, qu'ils ont lues ou qu'ils ont écrites. Parcellisé entre nous tous, ce pays sans limite n'est pas cartographié. Probablement n'est-il pas cartographiable, tout au moins espérons-le. Mais en distinguer des lieux emblématiques permettrait d'en dégager des destinations. Pour figurer sur la Liste du patrimoine mondial il existe des critères de sélection clairement définis. Les sites proposés « doivent avoir une valeur universelle exceptionnelle et satisfaire à au moins un des dix critères de sélection » (UNESCO). A priori le type de sites auquel nous pensons devrait pouvoir répondre à plusieurs d'entre eux, et facilement pour commencer au premier d'entre eux : « représenter un chef-d'œuvre du génie créateur humain ». La province pédagogique fictive de Castalie dans Le jeu des perles de verre de Hermann Hesse, prix Nobel de littérature en 1946, ne remplit-elle pas cette condition ? Le troisième critère : « apporter un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur 6 / 8
  • 7. une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue » devrait également pouvoir être rempli par plusieurs lieux imaginaires. Et pourquoi ? Parce que ces lieux, vécus comme des communs, pourraient dès aujourd'hui être partagés dans le cyberespace. Nos technologies de machines à communiquer et à engendrer des simulacres de la réalité sont en développement exponentiel. Plusieurs solutions qui permettraient de rendre ces mondes imaginaires visibles et visitables, voire habitables, sont déjà opérationnelles. Elles sont basées sur des simulations numériques, et si cela était cause de doutes dans notre esprit nous pourrions alors commencer par nous interroger au sujet des sources et de la fiabilité de nos perceptions sensorielles courantes. Pour les technologies qui entreraient dans le cadre de notre projet nous pouvons a priori penser à la solution OpenSimulator, logiciel open source d'hébergement de mondes virtuels constitutifs du métavers, une galaxie virtuelle engendrée artificiellement par un ensemble de programmes informatiques. Nous devrons également être attentifs aux développements de la réalité virtuelle et du marché de ses casques, de la réalité augmentée et des lunettes et équipements à venir, et enfin des hologrammes. Toutes ces technologies pourraient nous immerger consciemment, avec le contrôle de nos actions et pratiquement toutes nos facultés de communication assistées par des solutions de traductions automatiques, dans des projections de lieux imaginaires. Depuis des années de premières expérimentations ont été développées dans ce sens dans plusieurs pays, mais sans les moyens et la visibilité que leur conférerait une organisation internationale et à plus forte raison une agence spécialisée de l'ONU. Si une première étape pourrait être de repérer chacun pour soi, dans la galaxie de nos rêveries littéraires, ces lieux magiques qui généreraient, à la fois, une résonance affective singulière, et, une vocation universelle, le travail de recension pourrait être facilité par plusieurs guides existant déjà, nous pensons, par exemple, au Dictionnaire des lieux imaginaires d'Alberto Manguel et Gianni Guadalupi. La géographie et l'histoire des mondes imaginaires représentent déjà une masse de données considérable. L'Atlantide, ou la Tour de Babel, la Bibliothèque d'Alexandrie, pourraient-ils figurer dans une première liste, alors qu'ils relèvent davantage de la production de mythes que de la création littéraire ? Devrions-nous au contraire les privilégier pour cela ? 7 / 8
  • 8. Pourrions-nous, par exemple, inclure dans une liste de propositions un subtil assemblage des jardins paradisiaques de toutes les traditions spirituelles, dans une volonté délibérément œcuménique, humaniste et universaliste ? Les lieux imaginaires retenus devraient être vecteurs de paix entre toutes les nations terrestres. Nous devrions pouvoir y retrouver la source de l'émotion esthétique qui nous singularise en tant que lecteurs de fictions littéraires et que membres à part entière d'une même et seule espèce animale : l'espèce humaine. Ces lieux virtuels partagés seraient de fait des lieux de culture et de paix. Toutes les suggestions et allégations de ce texte légitiment son idée initiale et les propositions formulées en marquent l'urgence. Tôt ou tard, un jour j'en suis persuadé, des lieux fictionnels seront inscrits au patrimoine culturel immatériel de l'humanité, et ils seront explorés, et ils seront habités. L.S. 8 / 8