Mala 1 2

194 vues

Publié le

Publié dans : Formation
  • Soyez le premier à commenter

  • Soyez le premier à aimer ceci

Mala 1 2

  1. 1. Mala 1mrg | 1984
  2. 2. [Cette présentation est minutée pour se dérouler automatiquement à lavitesse d’une lecture à voix haute pas très rapide. Il est en même tempspossible d’imposer son propre rythme en forçant l’apparition du prochainélément par un clic.]
  3. 3. Un été chaud, au ciel pâle, le frère et la sœurdescendent sur la plage Mala.Nous descendons un après-midi de juillet quil fait trèschaud et que lair est salé avec lodeur de la mer.On dit de la maison sur le cap, de la maison blanchesur pelouse verte quun tourniquet arrose
  4. 4. Un été chaud, au ciel pâle, le frère et la sœurdescendent sur la plage Mala. Nous descendons unaprès-midi de juillet quil fait très chaud et que lair estsalé avec lodeur de la mer. On dit de la maison sur lecap, de la maison blanche sur pelouse verte quuntourniquet arroseComme nous descendions lescalier de ciment quiconduit de la route à la plage à travers une végétationépaisse, entre la voie ferrée et la plage, le tronçon devoie entre deux tunnels, sans gare, sinon lamaisonnette contre la voie, aux contrevents clos,écaillée et poussiéreuse
  5. 5. Comme nous descendions lescalier de ciment àtravers la végétation épaisse, presque tropicale, et ily a à gauche du stérile tronçon de voie ferrée, enrectangles juxtaposés, non séparés par des murs nihaies, des jardins de légumes sur un replat contre lavoie au bord de la végétation dense qui descendraide à la plage, quelques carrés de jardins avec uneou deux cabanes qui tremblent, jimagine, aupassage des trains mais il y a parmi ces arbres torset buissons luxuriants toute une population, dans cesein de verdure, entre la falaise grise et rousse et lepromontoire, socle au palace et villas milliardaires,sous la voie des express du Paris-Vintimille, à peineaperçue dans un clignement
  6. 6. un clin dœil, le bref espace entre deux tunnels, par levoyageur insomniaque ou ennuyé qui est venu unefois de plus sappuyer contre la fenêtre du couloir pourfumer une cigarette et qui aet qui a, avec linsatisfaction et le malaise que causentune allusion à demi comprise ou une inscription à demidéchiffrée et dont, à cause de ça, le sens reste cachéou encore ce quon a "sur le bout de la langue", unecitation quon ne retrouve pas, dont on pense quelleconviendrait mais dont la teneur échappe, unfantasme, une délectation quon amorçait mais quunebrève distraction nous a fait perdre et dont il ne restequune impression, une ambiance
  7. 7. un clin dœil, le bref espace entre deux tunnels, par levoyageur insomniaque ou ennuyé qui est venu unefois de plus sappuyer contre la fenêtre du couloir pourfumer une cigarette et qui asans doute a remarqué les deux cabanes et la terresèche des jardins, parfois sous la mer noire dans lalumière de la lune, sur quoi alors viennent filer commele faisceau dun projecteur les fenêtres jaunes desvoitures et surtout projeter en trapèze renversé dont labase se perd et où se marque son ombre,fantasmagorie sur les accidents du paysage, sous lamer noire et les étoiles
  8. 8. la mer noire et les étoiles et les arbres et buissons,ténèbres mates qui recouvrent la plage, espace,portion de paysage que balaie la lumière jaune etcadrée de la fenêtre du train où en croix les ombres duvoyageur et de la barre où il sappuie se dessinent, àla manière dun signe, instables pourtant, quil a à faireavec ce paysage où sa silhouette se porte, moinscomme une image ou un reflet que comme unemarque, semblable à celles quon imprime sur lacroupe du bétail
  9. 9. mais au lieu quelle sinscrive dans le cuir et le poil,indélébile sur le corps de lanimal, plus ironiquementelle tremble et fuit, signifiant ainsi au voyageur que letemps lui manque et que si, dans cet appel menaçantmais fugace, allusif, futile, pourrait-il se dire sil en avaitle temps, cest une dette quil sent, il ne pourralacquitter, un désir lassouvir, une occasion, il lamanquera - la lumière jaune, index comme un indiscretfera remarquer sur la plage la beauté du corps dunefemme.
  10. 10. Dans un sein profond, dans un croissant de verdure,dont la forme est celle de la nasse dun chalut ou lamorsure quun léviathan à mâchoires étroites auraitfaite dans cette côte de calcaire, une population demaisons, modestes maisons de campagne,maisonnettes et cabanons, une banlieue, mais
  11. 11. Mais il me faudrait parler, aussi, tandis que dans uncreux tout proche de la voie ferrée, peut-être ménagépar des bulldozers et pelles mécaniques, dans un petitparc sombre et sans luxe, quelques immeublesrécents, de quatre ou cinq étages et dont les façadesse marquent déjà de traînées grises, viennentcompléter ici, à lécart de toute ville, limage dunebanlieue, il me faudrait parler des constructions quisont plus haut, environ où la route finit
  12. 12. Parler aussi des constructions qui sont plus haut,environ où la route finit, bâtiments plats dun seulétage aux balcons maçonnés à rambarde ronde etpeinte, bâtiments plats au crépi crème, certaines,celles-là extérieures, plus encore que dautres sepenchent, vers le vide, avec un jouet denfant sur lebalcon, un avion à chevaucher en matière plastique.
  13. 13. Nues au soleil sous la haute stature du palace, et aumilieu de leur groupe le double alignement, nues ausoleil au pied du palace comme on imagine le villagemédiéval au pied du château ou village aussi, dans laneige et la boue, seul lieu où je puisse habiter sanshabiter cependant parce que le Château est la seulemaison
  14. 14. Nues au soleil sans ombre, dune terre poussiéreusesans les pelouses du palace, la cour étroite forméepar le double alignement de bâtiments plats, au milieude leur groupe, tube organe, ou le village espagnol aupied du château dArkadin mais sans musique, sansfête, avec le silence et le calme qui conviennent ici, ouencore un village mexicain près de la frontière dont ladescription fera le début dun roman daventures etdont il est écrit quil est "endormi" sans quon sachedabord si cette torpeur lui est normale ou si elle cachedes passions que dans la suite du roman, très vite, onverra se déchaîner.
  15. 15. Trop dimages ici
  16. 16. Trop dimages ici sans doute. Je veux seulement direle contraste de ce hameau dénué et clair aveclentrelacs plus bas, comme on descend dunemontagne, comme le sec avec lhumide, comme desécrivains américains descendaient vers le Mexique oùle dollar US les faisaient riches. Ils sarrêtent dabordprès de la frontière, où de part et dautre les villagessont déjà mexicains
  17. 17. Ils sarrêtent dabord près de la frontière parce que lagrosse voiture est tombée en panne dessence. Il nestpas facile den trouver dans ces parages. On marche,tandis que le jour se lève sur la route poussiéreuse,vers un village quon désespère datteindre mais quebientôt une pancarte de tôle émaillée, offerte par unecompagnie dessence, Exxon ou Mobil, annonce àtrois kilomètres. Lorsquon y arrive, le soleil est déjàfort et le village semble vide et hostile, misérable etabandonné. Un chien jaune traverse la rue principale.On ramène lessence dans de gros bidons carrés.
  18. 18. Les moins fortunés ne séloigneront guère de lafrontière, dépenseront leur argent américain en alcoolmexicain, pulque ou mescal, et dans un bordel. Maisils roulent encore, vers la mer, sur des routesdéfoncées, à tombeau ouvert, soulèvent un sillage desable fin et des effrois de plumes. Comme ils ontréussi à trouver, sur le poste encastré dans le tableaude bord, une station américaine, ils poussent LesterYoung ou Charlie Parker, avec le ronflement desparasites, dans la nuit mexicaine, au milieu des forêtsde cactus saguaros, silhouettes qui rappellent aumilieu de leur ivresse que le Nouveau Monde estaussi un autre monde. Puis ils repassent la frontière,nayant pris de ce pays quune vision aussisuperficielle que celle que je donne ici de leur vie
  19. 19. une vision aussi superficielle que celle que je donneici de leur vie - mais jamais, aussi rapidement quon levisite, un pays ne donne une image superficielle maisune énigme, et si, lorsque son séjour se prolonge,cest avec moins de force que cette énigme simposeà moi, si cest avec moins dinquiétude que je laressens, ce nest pas quelle se soit dissipée, cestquelle sest recouverte dhabitudes, cest que dansmon souvenir plus tard, au lieu du vide de lénigme, ceque je trouverai, ce sont les répétitions, les dessins delhabitude.Mais les plus fortunés
  20. 20. Les plus fortunés ont pu descendre loin dans le pays,installer leur machine à écrire sur la terrasse dunhôtel, au milieu de la forêt tropicale, au pied duvolcan. La forêt vient jusquau bord de la terrasse quila domine un peu. Son odeur, son bruissement, sonhumidité montent jusquà la table de tôle peinte où ilsont posé leur machine à écrire.
  21. 21. Ils la touchent du regard comme une main quonlaisse pendre dune barque simmerge des premièresphalanges - et parfois un brusque effroi parce que parleffet dune vague plus forte ou dun remous et que labarque ait penché, la main sest immergée entièrejusquau poignet et dans la surprise on a pu croire quecest le corps tout entier, si sûrement contenu dans lalimite fuselée de la barque, qui rejoignait leau ou unpoisson carnassier dune course nette arracherait lamain.
  22. 22. Les larmes lui montent aux yeux dune tâche quilpressent telle quil faut abandonner toute autre pourelle et dont il sait pourtant quil ne la mènera pas à fin.Il commence un traité sur les oiseaux, les oiseaux auxplumes démail, et sur leur langage. Il dessine dans lamarge une petite figure très nette et très compacte, àla manière dun idéogramme, où il cherche à fixer leton, la matière et larticulation de chaque cri.
  23. 23. Ils ont la chair trop rose, trop tendre et qui rougit vite.Souvent ils boivent trop. Ils essaient de ramener aumoins léquivalent dun cri. Leur savoir-faire leurdevient inutile, quelque méthode éprouvée quilstentent dappliquer, elle leur sonne comme unetrahison ou une bouffonnerie. Leur savoir-faire leur estdevenu inutile, pourtant ils pressentent que toute leurétude, ils lont menée pour ça, pour ce quils sententici, cette tâche, quil ny a pas trop de toute leur étudepour la tâche quils sentent ici. Et cest ça, cettedifférence
  24. 24. Cest cette différence qui est la source de tant demécomptes, de quiproquos et de malentendus. Lamontagne plus haut est caressée dhumidité, léchéesans relâche, pourtant elle nest jamais fécondée. Lesprestiges de lalcool, de lalcool et des drogues (etchaque vision, ici encore, veut son idéogramme, sonblason indiscutable, sa désignation taxonomique) etaussi de si nombreuses lectures qui leur échauffent latête depuis le collège, leur ont fait voir le sourire desgrands dieux où règnent la misère et lasservissement.
  25. 25. Ainsi, comme le village au pied du château. Et danscette cour longue, au milieu de ce groupe deconstructions basses qui semblent les dépendancesde lhôtel, écuries et remises, logements desserviteurs, souvre sur la terre poussiéreuse ungarage, atelier et hangar aux toits vitrés, quuneplaque de tôle émaillée au-dessus de la routeannonce. Le garage est le lieu de larrêt. Nousnhabiterons jamais là-haut mais ici, et toujours entredeux soucis. Les orangers et citronniers, les arbresaux feuilles sombres, dures et lisses, nous lestouchons et leur parfum mais jamais
  26. 26. Mon enfant, ma sœur, là je voudrais - dahin! dahin!möcht ich mit dir, o mein Geliebte, ziehn.Enfin, ceci dit.Ceci dit. Toute description est une imposture.Cependant
  27. 27. Toute description est une imposture parce quelleconfond le temps de la vue avec celui de... je ne saispas comment dire: pensée, parole, rumination,écriture? Cest un petit théâtre avec un très petitplateau où se jouent des scènes très brèves et trèssimples, pas plus de deux ou trois personnages à lafois: be, ba, bi, bo, bu... et qui pour tenir sur ce trèspetit plateau, jouent très près lun de lautre,sempoignent. Scènes qui ne se jouent que lorsque jeparle ou lorsque jécris. Si je lis, cest déjà le carnet dumetteur en scène que je feuillette, à moins que je nelise à voix haute. Des scènes très simples, donc,élémentaires, mais qui se succèdent très vite, quidéfilent, et en dépit de toutes les règles de ladramaturgie classique.
  28. 28. Ou bien, par exception, parlons de peinture. Bien sûrquil y a un temps, un déroulement qui est celui de lafabrication dun tableau. Il y a même un temps, undéroulement pour la vision du tableau, lœil qui balaie.Mais si le temps de la fabrication peut si bien, par lui-même, seffacer, cest que ces deux déroulements,celui de la fabrication et celui de la vision, ne sesuperposent pas, ils ne sont pas faits pour ça. Ils sontfaits pour se rencontrer, et là où ils se rencontrent,cest linstantanéité de la vue.Cependant
  29. 29. Cependant
  30. 30. On dit de la maison sur le cap, grande maisonblanche sur une pelouse verte et unie, plane surlabrupt des rochers, pelouse que limite unebalustrade blanche, sur labrupt des rochers au piedde quoi sinue létroite chaussée de ciment de lapromenade littorale, qui parfois pénètre dans descavités au sol de sable et qui sentent la pisse etremonte par un escalier raide au-dessus de la mer etqui par segments reçoit leau trop généreusementprodiguée du tourniquet qui arrose la pelouse unie dela villa blanche qui domine ce petit cap, on dit delleComme nous descendions vers la plage
  31. 31. Et lune delles, lune de ces maisonnettes, quunepancarte donnait à vendre et qui, de fait, semblait, à lapeinture grise des contrevents et aux touffes dherbeentre les dalles grises et ébréchées de la terrasse,abandonnée, devait lavoir été, vendue, puisque,comme nous en approchions, deux couples ensortirent, robes de plage et rouge à lèvres desfemmes, shorts noirs, moustaches et chemisesouvertes sur le ventre des hommes, qui prirentlescalier devant nous, parlant fort et marchant large,les femmes vite devant, et lun des hommes expliqueà lautre que la maison blanche avait appartenu àGreta Garbo et quelle était depuis peu passée auxmains dun prince arabe du pétrole. On dit dellepourtant quelle appartient à une comtesseautrichienne.
  32. 32. Une américaine. Ou une anglaise. La fille dunmilliardaire, mariée à un aristocrate autrichienvaguement désargenté, comme ça se faisait. Elleavait déjà un prénom rare, quelque chose comme"Philadelphie", avec le nom du mari, von Kaiserstuhlou un nom comme ça, ça a fait un ensemblepittoresque. Imaginez: "Comtesse Philadelphia vonKaiserstuhl". Ses amis les musiciens de jazzlappelaient "Defy" et plus tard "la Comtesse".
  33. 33. Lun deux est venu mourir chez elle.Elle habitait alors, cétait tout de suite après la guerre,un appartement dans un palace new-yorkais. Elleavait plaqué son mari trois ou quatre ans auparavant.Enfin, pas plaqué. Ça ne se passait pas comme çadans ce milieu. Et puis on nen sait rien. Disons quelleest revenue à New York et que lui est resté auMexique, dans son ambassade. Définitivement. Onnentend plus parler de lui ensuite, comme sil navaitété que pour donner son nom et son titre àPhiladelphia.
  34. 34. Bon, et elle sétait installée à New York, une suite auStanhope. Elle y avait installé sa porcelaine chinoiseet ses tapis persans et elle sétait mise à recevoir desmusiciens de jazz. Il arrivait quelle les entretiennequelque temps lorsquils en avaient besoin.Et elle ne se trompait pas. Ce sont les meilleurs, lesplus difficiles aussi, quelle a reçu ainsi. Elle avait alorsla trentaine et elle était belle. Elle avait dautresqualités: intelligence et désinvolture, humour et aussiune qualité quelle devait peut-être à une éducationeuropéenne: une parfaite, donc très perspicace,politesse, je dirais: adaptative.
  35. 35. Jai dit quelle était désinvolte, cest-à-dire quelle nesembarrassait pas des bonnes manières mais ellesavait parfaitement comment ça fonctionne, lesbonnes manières, et à quoi ça sert. Et elle savait quela politesse nest pas la même partout (delle onpouvait être sûr que lorsquelle blessait, vexait ouhumiliait quelquun, cétait en toute conscience).Cétait sans doute cette qualité, avec son argent, quiexpliquait la sympathie quelle suscitait auprès deceux qui lintéressaient.
  36. 36. Donc, il était venu comme pour lui rendre visite, aumoment de partir pour Boston où il avait unengagement. Il refusa lalcool que comme à lhabitudeelle lui proposait. Il a demandé de leau, expliquantquil avait mal à lestomac mais que ça allait passer. Ilbut trois grands verres deau glacée. Et un momentaprès il est allé vomir du sang dans la salle de bains.Perforation de la paroi stomacale. Il sest allongé surun canapé. Il souffrait atrocement. Il est mort là letroisième jour, après avoir refusé de se laissertransporter à lhôpital. Devant le téléviseur allumé.
  37. 37. Il avait trente cinq ans. A lautopsie - on ne sait pasexactement ce qui a déclenché sa mort: ulcère,cirrhose, pneumonie ou crise cardiaque - on la trouvéphysiologiquement âgé de cinquante à soixante ans.On peut imaginer quil avait vécu plus fort et plus viteque le commun. Sa biographie rapporte ses exploitssexuels ou comme il engloutissait deux repas dans letemps dun. Sa prodigieuse capacité dapprentissageet dinvention. Sa vélocité instrumentale.
  38. 38. Quelquun a dit quon produisait une image assezexacte de son style instrumental en passant lesdisques de Lester Young à une vitesse un fois et demiou deux fois supérieure à la normale, Lester Youngdont on sait qu’il l’admirait, quil a passé sa jeunessede saxophoniste, son apprentissage, à écouter etréécouter sans cesse les disques pour devenircapable de les reproduire. Je comprends là-dedansquil gardait à des vitesses quil était à peu près seul àpouvoir suivre la décontraction, laisance un peuparesseuse et souveraine de Lester, comme sil avaitévolué dans un univers temporel différent du nôtre,comme si pour lui et pour lui seul le temps avait ralentisa course.
  39. 39. Ça sest passé il y a trente ans. Par la suite lacomtesse a cessé dautant recevoir des musiciensmais elle est restée fidèle à quelques amitiés de cetemps-là. On sait quelle donne lhospitalité à unpianiste. Il y a une dizaine dannées il a cessédenregistrer et de se produire en concert. Comme onsait quil a quitté New York, New York dont il sétait sirarement éloigné jusque là, on peut supposer quecest ici, dans cette maison blanche, quil sest retiré.
  40. 40. On les imaginera volontiers, la comtesse et lepianiste, par une nuit douce, claire et sans vent,marcher lentement vers la balustrade qui domine lamer. Elle sest empâtée, son visage a perdu sa beautéet lui, qui a toujours été un peu fort, épais, a maigri etsest voûté, sa barbe est devenue blanche commecelle des griots. Ils parlent du vieux temps, de ceuxqui ont disparu mais disparu dun autre monde, quinest pas cette pelouse limitée par une balustrade depierre blanche.
  41. 41. Bien sûr, cest un nouveau cliché.Peut-être la comtesse na-t-elle jamais revu le pianiste,nest-elle jamais revenue ici, peut-être sedésintéresse-t-elle de tout ça et na chargé un de sesemployés de mettre la villa à la disposition du vieuxpianiste que par souci de fidélité et parce quelle esttrès riche. Et puis le pianiste avait une famille, unefemme et des enfants, des petits-enfants aussi sansdoute. Doit-on imaginer cette famille installée avec luidans la maison blanche? ou son épouse seule?
  42. 42. Quoiquil en soit, je me demande comment, lui quisétait si peu éloigné de Harlem, de ces quartierspauvres, sales et durs, comment il sest senti ici, dansun lieu si différent, à peu près en tout opposé à ce quilui était familier. Et je me dis que cest un musicien. Unpeintre aurait eu à faire quelque chose de cechangement, mais le pianiste, il peut habiter làpresque indifférent, il voit ce lieu comme il verrait unechambre dhôtel. Lessentiel ne dépend pas, nedépend plus du lieu. Un lieu est pour lui un moyen, unmilieu. Jimagine son étonnement, parfois, sur lapelouse, mais vite éloigné, comme une distraction.
  43. 43. Jaurais aimé recueillir ici le témoignage decommerçants de Cap dAil qui lauraient vu parfoisremonter à pied de Mala pour acheter un paquet decigarettes ou le N.Y. Herald. Ils mauraient décrit lacurieuse toque de velours ou de soie dont il se coiffait,la canne à pommeau sculpté sur quoi il appuyait sahaute taille et la voix avec laquelle il articulait unmauvais français: grave et éraillée, sonore, quisemble faite pour la plaisanterie ou linvective, maisnonchalante et lasse, souvent empâtée, difficultueuse,comme parvenant souriante dau-delà dune grandefatigue ou dun grand souci.
  44. 44. Mais je chercherais en vain un tel témoignage:personne ne se souvient lavoir vu hors de la villablanche. Et rien ne nous y assure de sa présencequune vague rumeur.
  45. 45. Une question, encore une, que je me pose. Et je nesuis pas le seul, sûrement pas le seul qui se soit posécette question. Cest: y a-t-il un piano dans la villa?Enfin... sans doute quil y a un piano dans la villa, trèsprobable sauf si lui-même avait expressément exigé lecontraire, mais ce piano vient-il sy mettre devant pourjouer, régulièrement? Il y a dix ans dernier concert etpuis il na plus rien donné, ni concert ni disque. Alors,cette rumination chez lui, cette façon de revenir sanscesse sur les mêmes thèmes, ce piétinement - à la findes années quarante il semble que son territoire soitdéjà dessiné et ensuite de le marquer de long enlarge, comme pour chercher un mystère dans lamoindre parcelle - cette méditation, est-ce que cétaitpour la poursuivre?
  46. 46. Cette rumination chez lui, cette façon de revenir sanscesse sur les mêmes thèmes, ce piétinement, cetteméditation, est-ce que cétait pour la poursuivre? Lestensions dont il avait toujours tenté de se tenir à lécart- ils avaient tous un truc, pas possible de tenirautrement, son truc à lui, cétait dêtre ce grand corpsméditant (et quelques accessoires vestimentaires:toques ou bérets, lunettes noires et canne blanche) etde se tenir à lécart, musicalement aussi, de suivreson truc -, il y échappait tout à fait.
  47. 47. Ces tensions, je peux raconter. La dernière séance deCharlie Parker. Au Birdland. Il y avait Parker et LennieTristano puis Bud Powell est arrivé. Il les a saluésaimablement puis il a fait une grimace et il a dit àParker: "Tu vaux plus grand chose, Bird. Cest plusque de la merde ce que tu fais. Je prends vraimentplus mon pied à técouter." Ça devait faire mal parceque Parker était alors au bord du rouleau. Tristano estintervenu: "Bud, parle pas mal de ton père!" Il voulaitdire que ce que valait Bud Powell, cétait à Parker quille devait, cétait Parker qui le lui avait appris. MaisParker a dit à Tristano: "Laisse, cest moi qui lui aiappris à parler comme ça." Il voulait dire quil lui avaitaussi appris ça. Que ça allait avec.
  48. 48. Le jazz, cétait, avec le reste, un moyen de sen sortir.Ces tensions, cétait une sorte de match de boxe àgrande échelle.Il a échappé à tout ça. Est-ce que ça a été pourpoursuivre plus librement son travail à lui, sans avoir àdonner plus de preuve? Ou bien est-ce quil sest sentialors suffisamment justifié, autorisé à se reposerenfin, avec la maladie?
  49. 49. Mais il est seul, absolument seul. Je limagineabsolument seul. Comme il ne sort pas, jamais, quilne passe jamais les murs de la propriété, évidemmentil y a des domestiques, mais on ne les voit pas. On nevoit que lui, son grand corps noir debout dans lespièces larges, claires et propres de la maison ou surla pelouse fraîchement tondue, devant la mer. Et ilpasse près du piano, un grand piano à queue quil napas choisi. Il est près du piano. Et là, ce que je veuxdire, cest que ça ne fait aucune différence sil joue ousil ne joue pas.
  50. 50. Il est debout, seul, corps vertical sur cette pelouse,face à la mer, la maison blanche dans son dos. Là,dans cet espace vert, blanc et bleu, il est le monde, lemonde tout entier. Vieux. Mais sans souvenir. Jelimagine sans souvenirs. Ça se pourrait, pourtant,comme le vent qui peut-être souffle sur cette terrasse.Et bien, imaginez-les. Imaginez-les ces souvenirs:tous les autres et la villa mais surtout les thèmes etson travail, par fragments, les sons du piano,imaginez-les bien.
  51. 51. Il est debout, seul, corps vertical sur cette pelouse,face à la mer, la maison blanche dans son dos. Là,dans cet espace vert, blanc et bleu, il est le monde, lemonde tout entier. Vieux. Mais sans souvenir. Jelimagine sans souvenirs. Ça se pourrait, pourtant,comme le vent qui peut-être souffle sur cette terrasse.Et bien, imaginez-les. Imaginez-les ces souvenirs:tous les autres et la villa mais surtout les thèmes etson travail, par fragments, les sons du piano,imaginez-les bien. Et maintenant effacez! Pas desouvenir.
  52. 52. Vieux mais sans sérénité et sans espoir. Sans cettefolie davoir compris et de se croire apaisé, sans cequon appelle sagesse? Cest-à-dire à peu près fou,vidé. La tête vide. Des années passent. Des tempêtesparfois, des orages, mais le plus souvent un ciel net.Les images bleues du poste de télévision. Cestcomme sil nétait pas là, comme si la maison étaitvide.
  53. 53. Et cette solitude, je limagine là comme contrepoint àcelle du voyageur, le voyageur dans le train. Qui est àla fenêtre, face au paysage, sans quelquune dans lecompartiment, sans conversation suspendue ou lesouvenir et lentraînement dune attention, sans letranquille souci de la savoir dormir, qui na derrière lui,dans le compartiment que son sac de voyage. Mrg | Nice, 1984
  54. 54. réalisé à Contes en avril 2012 / tous droits réservésLes images ont été prises sur Wikimedia commons sauf la dernière, © Google Maps

×