Jour un :Prendre la route signifiait pour moi partir sur les traces des héros de ma jeunesse - de Fante àBukowski en passa...
Jour cinq :Sur les routes de Fresno planent encore l’ombre des Hell’s angels, bikers défoncés à l’adrénaline surleur pur-s...
Jour neuf :L’heure enfin de dresser un bilan de mon voyage. J’avais pris la route pour partir sur les traces degrands aute...
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Alix Sepulchre

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Alix Sepulchre

  1. 1. Jour un :Prendre la route signifiait pour moi partir sur les traces des héros de ma jeunesse - de Fante àBukowski en passant par Fitzgerald, Chandler, Thompson… Je me lançai, à mon tour, dans la quêtedu rêve américain ; celui qui avait poussé Cassady et Kerouac dans un maelstrom frénétique d’alcool,de drogues et de débauche ; celui dont Thompson avait annoncé la mort dans Fear and Loathing inLas Vegas. Pourtant, à cet instant précis, au volant de ma voiture de location, je ne pouvaism’empêcher de penser à cette phrase de Bret Easton Ellis, dans Less Than Zero : « Les gens ont peursur les routes de Los Angeles ». Pour ma part, j’étais terrifié. Livré à moi-même, je craignais que ladécadence américaine agisse sur moi comme un catalyseur et révèle la démence d’un esprit pervers.Cette première nuit à Los Angeles s’annonçait dantesque.Jour deux :Le réveil fut laborieux ; j’étais en sueur, je n’avais aucune idée d’où j’étais ni de la manière dont jem’étais retrouvé là. Quand je me suis levé du lit, j’ai ressenti une vive douleur sur le sommet ducrâne. Aussi, mon premier réflexe fut d’examiner ma caboche dans le miroir de la salle de bain, à larecherche d’un trou béant. Des réminiscences de la soirée de la veille me revenaient comme uneremontée d’acide. Dans nos poches nous avons trouvé les tickets de caisse de divers achats, donttrois bouteilles Whisky pour un montant de cinquante dollars - mais aucune trace des ditesbouteilles. Los Angeles avait tenu toutes ses promesses, notre déliquescence avait été totale. Cettenuit constituerait à jamais un jalon supplémentaire dans l’indécence et l’avilissement. Mais il était àprésent temps de prendre la route pour San Simeon. Nous avions prêt de 400 bornes à parcourir, etj’espérais que la quiétude des plages de Santa Barbara suffirait à nous retaper.Jour trois :Déjà une heure qu’on roulait sur Highway one. La climatisation ne fonctionnait pas et on suffoquait.Des fenêtres ouvertes nous parvenait un courant d’air chaud et poussiéreux. La route sinueuselongeait la mer. La moindre sortie de route nous aurait projeté trente mètres plus bas. J’avaistoujours une sévère gueule de bois et du mal à rester concentré. On a décidé de s’arrêter pour fairedes photos et fumer une cigarette. Le paysage était magnifique. Trois cents clichés et quatrecigarettes plus tard, on a redémarré et roulé jusqu’à Monterey, où on a emprunté la 17 Mile Drive. Jeme suis à nouveau rangé sur le côté. On a attendu quarante minutes sur le bas-côté dans l’espoird’apercevoir une baleine, sans résultat. On est retourné à la voiture. Deux ou trois kilomètres plusloin, on a aperçu trois baleines : elles ont fait surface pour respirer avant de replonger ; j’ai appuyéun peu plus fort sur la pédale d’accélérateur.Jour quatre :A San Francisco, on a pris le tramway pour se rendre au Golden Gate. L’endroit offrait une vueimprenable sur la baie de Frisco. Le ferry nous a ensuite conduits à Alcatraz, rocher terne et sansespoir où les touristes ont depuis longtemps remplacé les prisonniers. J’ai du mal à comprendrel’attrait des gens pour un tel lieu, et c’est pour comprendre cette fascination morbide que j’ai décidéd’y venir. Je ne perçois pas l’intérêt de venir voir l’endroit où un homme s’est vu privé de liberté ; lesdouches dans lesquelles il s’est fait violé ; les latrines puantes dans lesquelles il a dû déféquer lesrepas immondes qu’il mangeait sans plaisir jour après jour… Non, vraiment je ne comprends pas. Oupeut-être que si, mais que je préférerais ne pas le voir. Les gens viennent chercher le grand frisson, lanoirceur de l’âme humaine, alors qu’eux ont du mal à dormir pour avoir fraudé le fisc de quelquescentaines d’euros. Ça me débecte ; je me tire de là.
  2. 2. Jour cinq :Sur les routes de Fresno planent encore l’ombre des Hell’s angels, bikers défoncés à l’adrénaline surleur pur-sang américain. Ces derniers pionniers de la société industrielle ont pris la route pour selancer à la conquête d’une Amérique sauvage dont ils ne parvenaient pas à faire le deuil. Partis enconquérant, je ne suis pas certain qu’ils aient trouvé sur la route ce qu’ils étaient venu y chercher.Déjà à leur époque ils faisaient figure, de vestige, d’anachronisme, dépassés qu’ils étaient par uncapitalisme qui les dévorerait jusqu’au dernier. Quant à moi, je ne sais plus trop ce que j’espéraisdécouvrir en me lançant dans mon épopée américaine.Jour six :Deux heures déjà que j’étais assis à cette foutue table. J’avais descendu quelques verres et jecommençais à être bourré. Ma pile de jetons fondait, sans que je ne parvienne à décoller de monsiège. Tout avait pourtant bien commencé ; mais je n’avais pas su me coucher à temps et je courais àprésent pour récupérer mon tapis de départ. Vegas était, de ce point de vue, un endroit monstrueux,où les gagnants empochent leur fric et se tirent tandis que les perdants échouent dans les sous-solsde la ville. Il y avait deux mondes parallèles comme dans Metropolis de Fritz Lang. Et un jour lespauvres sortiraient de leur souterrain et envahiraient les casinos, pillant, tuant et violant tout êtrehumain ayant collaboré à ce système immonde. J’étais à présent complètement plein et fauché, ilétait quatre heures du mat’ et on était crevé. On s’est dit que la révolution attendrait bien un jour deplus et on a été dormir.Jour sept :Le trajet de Las Vegas à Los Angeles fut une épopée terrible à travers le désert. J’étais partagé entrel’appréhension de traverser quatre cents kilomètres d’une route dépourvue de garages, commerceset pompes à essence sur de larges tronçons, et l’excitation de découvrir des paysages dignes des plusbeaux poèmes de Robinson Jeffers. Parce que c’est le genre de virée qui vous ramène à une autreépoque, où le voyage impliquait la possibilité de se faire tabasser, dépouiller et violer à l’aide d’unmanche de pelle, avant d’être laissé pour mort dans un fossé. Il faut des couilles en bronze pourentreprendre un tel périple, pour être capable de faire corps avec la voiture, de sorte que le tout soitsupérieur à la somme des parties. Neil Cassaday était un sacré pilote. Mais il pilotait un vrai monstreaméricain, une bête capricieuse qu’il lui fallait dompter. Moi, je devais me contenter d’une modesteToyota Yaris de 64 chevaux.Jour huit :Nous avions frôlé le delirium tremens lors de notre première escale à Los Angeles, six jours plus tôt.Je craignais un nouveau dérapage, tout en l’espérant à moitié. Notre séjour américain m’avait mis lesnerfs à vif ; j’étais sur le point de craquer, de libérer les démons de mon esprit dérangé comme uneéjaculation à la face du monde ; mon lobe frontal était sûr le point de jouir, avec le risque d’enfanterdieu sait quelle monstruosité, peut-être Dieu lui-même. Je sentais mon mal dans chacune de mesterminaisons nerveuses. La ville de Los Angeles était en partie responsable de mon état. Elle nel’avait pas créé, tout cela avait germé en moi bien avant que je n’y vienne. Toutefois, j’étais certainqu’elle me l’avait révélé, et je craignais que ma seconde visite ne le rende visible aux yeux du monde.Aussi, j’éviterai aujourd’hui de m’exposer aux dissipations de cette ville de déments.
  3. 3. Jour neuf :L’heure enfin de dresser un bilan de mon voyage. J’avais pris la route pour partir sur les traces degrands auteurs américains, avec l’espoir présomptueux de comprendre les raisons qui avaientpoussés Kerouac et d’autres à prendre le volant. Puis, j’avais éprouvé de plus en plus de mal à merappeler de tout cela, refusant de voir la réalité dans un dernier effort de mon instinct deconservation. La vérité est qu’à force de traquer les fantômes de mes héros, j’en suis venu à ne plusme focaliser que sur la tragédie de ces hommes morts étouffés d’avoir trop crié. Mais c’estseulement au terme de mes pérégrinations que je réalise l’importance primordiale du voyage lui-même par rapport à la destination. C’est cela le courage d’une vraie vie. Cassady était mort gelé lelong d’une voie ferrée, Thompson s’était fait sauter le caisson à coups de chevrotines. Leur sortm’avait souvent effrayé. Mais aujourd’hui, c’était décidé : comme eux, je deviendrai écrivain.

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