Sophie Jallet

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Sophie Jallet

  1. 1. L’UTOPIE DE LA PASSIONDAY 1 – Le début de toutJ’ai rencontré Pierre un soir, au détour d’un Jack Daniels. Grand. Ténébreux. Rêveur. Son sourire estfranc et doux. Je me trouve dans un état second. Ruinée par une dernière histoire d’amour, une de trop.Il semble aussi usé par la vie. Quelque chose se passe entre nous. Un regard magnétique. Ce bar deL.A est glauque. Les tableaux accrochés aux murs font peurs. La serveuse a le regard vitreux et lesseins qui sortent de son décolleté. Je viens d’arriver à Los Angeles, j’ai pris un billet sur un coup de tête.Je suis toute seule, j’ai besoin de me retrouver avec moi-même. Il faut que je fasse une pause, cette vieva trop vite. Pierre me glisse un carton sur lequel se trouve cette phrase : « Si tu danses, tu ne meurspas et tu te sens Dieu. On danse ? » Il m’entraine sur la piste, je me laisse guider. Nos pass’entrecroisent sur un rythme endiablé. On sort du bar à 2h du matin, sa voiture est garée en face. Unevieille mustang comme on en voit encore dans les films.DAY 2 - Santa Barbara & San SimeonJe me laisse bercer par la route et le ronron de son moteur. Je suis épuisée, vidée de toute monénergie. Je ne sais pas où il m’emmène mais peu importe, je n’avais rien prévu. Je me suis réveilléeseule dans la voiture à 10h du matin. Je l’aperçois au loin dans l’eau, il me fait signe de le rejoindre. J’aimal à la tête et peu de souvenirs de la soirée précédente. Pas grave, je me jette dans l’eau et me sensrevivre. L’immensité de l’océan me coupe le souffle. Je n’ai pas mes lentilles et ne distingue pas bien laplage mais il me semble qu’un vieux monsieur nous regarde. Pierre me prend par la main pour sortir del’eau. Il me présente à son grand-père qui vit sur cette plage d’Arroyo Burro : Roger, 86 ans, le teinthâlé par l’air de la mer et toujours un cigare en bouche. Il nous emmène sur son bateau. L’explorationdu large des côtes s’avère encore plus belle et impressionnante que prévu. De retour sur la terre ferme,Pierre me dit qu’il a envie de prendre la route sans se poser de questions, d’aller là où nos pas nousmènerons. Devant mon hésitation, il me propose de me ramener à Los Angeles. Putain mais je crèvede la routine dans laquelle je suis enlisée. Partons à l’aventure sans se connaître.DAY 3 - Monterey & San FranciscoPour toucher du doigt San Francisco, nous voilà lancés à plein régime sur la Highway 1. Les fenêtresgrandes ouvertes, le vent nous explosant les yeux et Nina Simone hurlant sa voix rauque dans la radio.Sur la route, nous croisons un auto-stoppeur, il n’est même pas question d’hésiter une seule seconde. Ilse rend également à San Francisco. Il s’appelle Alex, a 27 ans et vient d’Australie. Il nous raconte sonparcours, c’est le roi de la débrouille. Je ferme les yeux en écoutant son récit et je me dis que tant qu’onn’a pas voyagé, qu’on ne s’est pas perdu soi-même, on a rien vécu. On arrive à San Francisco à latombée de la nuit. Alex nous dit connaître un bar pour passer la soirée. Nous voilà partis dans lesruelles, il nous fait entrer dans une impasse, descendre quelques marches, on dirait une cave… Et puislà, la musique nous transporte. Du jazz s’élève derrière un rideau, une voix rauque fait exploser nostympans. C’est The Wild Party, le poème censuré de March à sa sortie. Nous voilà projetés dans leNew-York des années folles.
  2. 2. DAY 4 – San FranciscoOn est rentrés à 6h du matin dans un état proche de la déchéance, mais mon dieu, quelle soirée. A midion a pris un petit-déjeuner royal. Direction la prison d’Alcatraz, c’est bizarre, mais j’ai un peu la trouille.Prendre le bateau c’est toute une aventure. Je ne peux pas m’empêcher d’observer les gens et de medire que peut-être on est en compagnie de personnes déséquilibrées qui vont nous prendre en otagesur l’île. Je fais beaucoup rire Pierre avec ma paranoïa. Même lui, je ne le connais pas bien en fait. Lavisite est vraiment impressionnante et rien que l’idée de marcher sur les traces d’Al Capone nous donnedes frissons ! Sur le retour, on a imité Léo et Kate. Je pense que c’est nous que les gens ont pris pourdes fous…DAY 5 – San Francisco – Yosemite National Park – FresnoOn est de nouveau sur la route pour atteindre le Yosemite National Park. On a entendu parler du rocherEl Capitan et on est bien déterminés à l’affronter. Après trois heures de route, nous franchissons lesgrilles du parc. Le sentiment qui nous parcourt est indescriptible, jamais au grand jamais on a vu despaysages aussi magistraux. C’est beau, c’est grand, on respire à fond comme si l’air était plus pur. On al’impression d’être hors du temps, loin de tout et que jamais on ne va retourner à la civilisation. Nousmourons d’envie de vivre là, dans une hutte d’indien, se baigner tout nu dans les chutes d’eau etsympathiser avec l’entièreté de la faune. Après trois heures de balade dans l’immensité de la nature etde discussions profondes sur notre avenir, on reprend la route pour aller s’effondrer dans un lit àFresno.DAY 6 – Fresno – Bakersfield – Las VegasJe me réveille de mauvaise humeur. Finalement je ne sais pas ce que je fais là, dans le lit de cetinconnu. Ca ne rime à rien. Je suis déjà fatiguée d’imaginer mon retour en Europe. Je suis prête àrebrousser chemin. Je suis perdue dans mes pensées quand il sort de la salle de bain. Il me demandede le suivre encore pour une journée, me dit que celle-ci va être différente. Mais il ne veut pas me direoù on va. Ultime condition : qu’il puisse me bander les yeux. Après un rapide bilan de ma vie, je décidede ranger ma défiance et de le suivre. Je n’ai pas grand-chose à perdre finalement. La musique quipasse dans sa voiture fait couler mes larmes à travers le bandeau. Johnny Cash et Tom Waitsm’explosent en mille morceaux. On arrive à la tombée de la nuit à LAS VEGAS. Mon manqued’orientation m’avait fait oublier qu’on était si près. Ce faste m’aveugle. J’ai l’impression de rentrer dansun autre monde. Direction les casinos. On a joué, mais pas seulement aux machines, on s’est faitpasser pour un couple russe, déjà riche, qui ne se refuse rien.DAY 7 – Las Vegas – Los AngelesC’était une nuit de comédie. Comme si tout était permis. Je me suis rendue compte que Pierre avait del’argent et aucun scrupule à le claquer sur une table de poker. Ca faisait longtemps que je n’avais plusautant ri, étrangement je me sentais vivre d’être dans la peau de quelqu’un d’autre : Petra, 28 ans, richehéritière d’un grand-père russe mariée à Igor, 30 ans, propriétaire d’un château à Moscou. Il est un peufou ce garçon, on dirait qu’il n’a aucune limite et que rien ne lui fait peur. Après avoir écumé quelquescasinos, on se retrouve embarqués dans le concert d’un sosie d’Elvis. Quel cliché mais bon dieu, ceque c’est drôle. On danse encore et encore jusqu’au bout de la nuit. On remonte dans la voiture aux
  3. 3. petites heures direction Los Angeles. Je suis un peu triste de rentrer mais il a des « contraintes » qu’ilne veut pas m’expliquer. Il me promet de passer encore deux jours avec moi à L.A. Après, c’est à moide poursuivre ma route. J’ai un nœud dans le ventre mais je tente de me raisonner, après tout, j’ai bienvécu 23 ans sans lui.DAY8 – Los AngelesDernier jour ensemble, il m’emmène prendre un brunch dans un lieu tout droit sorti du rêve américain.Les serveuses sont sur des patins à roulettes, la musique résonne comme un concert des années 70.Après ça, nous partons visiter l’Universal Studio. Je n’étais pas vraiment convaincue par l’idée, maisc’était fou. Impressionnant. Fin de journée, il doit absolument me quitter. Je ne veux pas d’attaches, pasde numéro, pas de mail. Je m’abandonne juste une dernière fois dans ses bras et j’essaye de le croirequand il me dit que tout ira bien. Phrase beaucoup trop entendue dans ma vie pour qu’elle ait encore dela crédibilité. Putain, mes larmes ne s’arrêtent plus. Il remonte dans sa voiture et démarre à toute allure.Une dame âgée s’approche de moi et me dit de ne pas m’inquiéter, que nous n’existons qu’à travers letrouble que nous causons. Merci Madame mais je vais ou avec tout ça ? Trop de sentiments etd’émotions en même temps. Retour au point de départ.DAY 9 - …Reste et reviens. Ce sont les deux mots que je ne dis pas assez mais qui mexplosent la gorge.Toujours cette envie dêtre protégée de tout. Cette envie de vouloir tout faire toute seule, dêtre plusforte que le monde entier. Jai besoin des gens. Je suis tout sauf une solitaire. Les relations sont ma vie.Et jaimerais parfois, pouvoir me cacher dans chaque relation, chez toutes ces personnes qui mepermettent de me construire, me mettre en petit boule dans des bras.Je ne sais pas si ce voyage était un rêve, je rêve d’être libre mais est-ce que c’est vraiment ça laliberté ? Quoi qu’il en soit, réel ou pas, les mots pour raconter mes envies sortent à toute vitesse. Est-cequ’avoir désiré très fort vivre ce voyage est suffisant pour avancer ? Est-ce que partir loin permet detout oublier ? Le risque de se prendre les souvenirs comme une énorme vague qui revient en pleineface est énorme. Mais je le prends et j’avance tout droit, lucide, face contre tout, le visage tendu versles découvertes et les rencontres.

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