Successfully reported this slideshow.
6/ L’ordre social juste :                        la boussole de la morale de l’actionJ’ai beaucoup défendu depuis des anné...
de démarrer dans la vie et, en contrepartie, ils prennent leurs responsabilités et acceptent lesrègles du « vivre ensemble...
Tous disent l’urgence d’un modèle alternatif de développement qui assure la prééminence del’intérêt général sur les intérê...
sociale. Le Brésil, tout en se mobilisant pour retrouver la confiance des investisseurs(rétablissement de sa balance comme...
la bolsa familia attribuée à douze millions de familles pauvres et très pauvres en échange d’unengagement de scolarisation...
reprendre la main, mettre des règles, ce que d’autres appellent, pourquoi pas, la«démondialisation ».Ce que je crois, c’es...
accélérations dont elle a le secret et si quelques dirigeants courageux s’entendront enfin pourfaire le premier pas qui en...
Prochain SlideShare
Chargement dans…5
×

Chapitre 6 et 7 de la " Lettre à tous les résignés et indignés qui veulent des solutions "

1 786 vues

Publié le

Chapitre 6 et 7 de la " Lettre à tous les résignés et indignés qui veulent des solutions ".

Publié dans : Actualités & Politique
  • Soyez le premier à commenter

  • Soyez le premier à aimer ceci

Chapitre 6 et 7 de la " Lettre à tous les résignés et indignés qui veulent des solutions "

  1. 1. 6/ L’ordre social juste : la boussole de la morale de l’actionJ’ai beaucoup défendu depuis des années l’idée d’« ordre juste ». Je l’ai mise en applicationchaque fois que j’ai eu une responsabilité politique. L’ordre juste, c’est être efficace etéquitable. Aujourd’hui, je propose comme fil à plomb l’« ordre social juste » car c’est sur laquestion sociale, au sens large, que la dégradation a été le plus durement ressentie.De quoi s’agit-il ?Il s’agit de lutter contre tous les désordres – désordre économique, social, environnemental,territorial, moral, urbain, européen, international – qui sont autant de violences destructrices.Ces désordres établis écrasent les plus faibles, fragilisent les plus vulnérables et angoissenttous les autres, sauf une minorité de privilégiés à l’abri de tous les risques. Ils entraînent ungâchis humain inadmissible et sont autant d’insécurités, de menaces, dont les Français neveulent plus. Mettre fin aux désordres, c’est poser les bases d’une société de confiance quipeut repartir de l’avant. Alors que la défiance, celle que nous subissons en raison despolitiques injustes et destructrices qui sont conduites par ce pouvoir corrompu dans tous lessens du mot, sape nos chances et nos possibilités d’avenir.Est-il besoin de préciser que l’ordre sans la justice, c’est l’autoritarisme obtus et, très vite, letotalitarisme, sous une forme ou sous une autre. Et la justice sans l’ordre, ça ne dure pas et çane marche pas, on ne peut d’ailleurs parler de justice car ce sont toujours les mêmes qui paientle prix fort des désordres. Moi, je veux instaurer un ordre social juste qui est seul garant, pourtous, d’une sécurité durable. C’est le principe que je propose pour donner une boussole à monaction politique, et la faire comprendre de tous.Cet ordre juste, loin de s’opposer au mouvement, est la condition d’un changement acceptécar débattu et piloté avec le souci d’un bénéfice mutuel et d’une répartition équitable desefforts. Il suppose un renversement de perspective et de méthode, c’est-à-dire de nouvellesrègles du jeu qui s’appliquent à tous, sans exception. Des règles qui rassemblent au lieu dediviser. Des règles qui permettent à la société d’évoluer par le dialogue au lieu de dresser lesuns contre les autres. Ces nouvelles règles du jeu lient solidement ce que, d’habitude, onoppose comme, par exemple, la responsabilité individuelle et la solidarité collective, laperformance économique et la performance sociale, l’agilité des entreprises et la sécurité dessalariés, ou encore un Etat puissant et une décentralisation poussée.Il ne s’agit pas de nier les contradictions et les conflits d’intérêt qui existent, bienévidemment, mais de ne pas rester paralysé, je dirais même tétanisé, par ces antagonismes. Ils’agit de construire des compromis dynamiques afin de dépasser ces oppositions dans l’intérêtbien compris de chacun. C’est ce que j’appelle des « cercles vertueux ».Ces nouvelles règles du jeu que je veux faire prévaloir dans la conduite des affairescommunes supposent un dialogue franc et la recherche constante d’un équilibre entre lesdroits et les devoirs. C’est un contrat donnant-donnant, sans tricheurs ni prédateurs. Parexemple, on aide efficacement les entreprises à se battre, à innover, à conquérir des marchésmais elles assument en contrepartie leurs responsabilités sociales et environnementales, etelles prennent leur part dans le pacte pour l’emploi des jeunes et celui des seniors. On sécurisele parcours d’un emploi à un autre en évitant le passage par la case chômage mais, encontrepartie, ceux qui bénéficient de cette protection nouvelle s’engagent à se former et àaccepter toute proposition d’emploi correspondant à leur qualification ou à leurs compétences.On donne à l’école des moyens, humains et matériels, supplémentaires, mais elle assume, encontrepartie, une obligation de résultat contre l’échec scolaire et cela tout au long de la chaîneéducative. On garantit aux jeunes un ensemble de droits nouveaux qui leur permettent 1
  2. 2. de démarrer dans la vie et, en contrepartie, ils prennent leurs responsabilités et acceptent lesrègles du « vivre ensemble ».L’objectif de ces règles du jeu, c’est une société qui réconcilie et fait converger les énergiesau lieu de stigmatiser les uns pour valoriser les autres. L’ordre juste, c’est un principe deréciprocité qui garantit qu’il n’y a pas de spoliés. Et donc où l’on cesse de se méfier ou dejalouser le voisin. Yann Algan a fort bien montré, au cours d’une de nos universitéspopulaires de Désirs d’Avenir, comment une société de confiance devient efficace. Il a établile degré de suspicion dans un pays du nord de l’Europe ; celui-ci était cinq fois inférieur àcelui de la France. 7/ Le désordre de la mondialisation : pour un altermondialisme, un ordre international justeVous connaissez cette remarque de Gandhi toujours d’actualité : « Il y a bien assez dans lemonde pour satisfaire les besoins de tous mais pas assez pour satisfaire l’avidité de tous. »Les hasards du calendrier ont fait se succéder en janvier 2009 deux événements majeurs quej’ai voulu vivre sur place et dont, sur fond de crise globale, les leçons convergentes mefrappent : l’investiture de Barack Obama et le Forum mondial de Belém, à l’occasion duquelj’ai rencontré le président Lula.J’en ai rendu compte dans un ouvrage publié par la fondation Jean-Jaurès, « Obama, Lula,Forum social, dix leçons convergente »s.J’ai vu, dans la capitale américaine, le 20 janvier, l’immense mobilisation populaire etl’espérance qui unissait fraternellement des Américains de toutes origines, de toutesconditions, de tous âges ; ils rayonnaient de la fierté d’avoir contribué à élargir l’univers despossibles.J’ai vu, à Belém, le 27 janvier, l’exceptionnelle participation à ce Forum social : 130 000citoyens engagés de 142 nations, 3 000 Indiens de tous les pays qui ont l’Amazonie enpartage, la forte présence des délégations françaises. J’ai vu ces jeunes nombreux, rétifs auxinjustices et conscients d’habiter un monde commun, assoiffés de politique en phase avec sontemps. J’ai entendu la richesse des témoignages et des expériences éclairant trois grandsthèmes transversaux : justice sociale, développement durable et démocratie participative.Dans les deux Amériques, chacun le dit avec ses mots, son histoire, sa culture, mais le constatest partagé : au-delà de l’irresponsabilité des responsables (politiques, économiques,financiers) qui ont laissé faire et profité jusqu’à plus soif, ce qui est aujourd’hui en cause cene sont pas les « dérapages » mais la nocivité et la dangerosité d’un système fondé, comme l’asouligné Barack Obama, sur « une conception étriquée de l’intérêt individuel et du profit àcourt terme ». Dans son discours d’investiture, il a imputé la brutale leçon administrée par unmarché devenu incontrôlable à « notre échec collectif à faire des choix difficiles ».Lula ne dit pas autre chose quand il stigmatise « cette économie de casino ». Ni Tarso Genro,son ministre de la Justice, lorsqu’il m’explique qu’il faut « opposer un nouveau projet decivilisation à la déshumanisation brutale de la globalisation prédatrice ».Je pense encore à cet appel lancé à l’issue du Forum social par des ONG, signé par laConfédération internationale des syndicats et le Conseil mondial des Eglises, qui préconise de« remettre la finance à sa place » pour sortir d’un système en crise où tout se tient, àcommencer par trente ans de transferts de revenus au bénéfice du capital et au détriment dutravail. 2
  3. 3. Tous disent l’urgence d’un modèle alternatif de développement qui assure la prééminence del’intérêt général sur les intérêts particuliers et sur la loi du plus fort. Un nouveau modèle dontle critère ne soit plus la boulimie financière de quelques-uns, mais le développement humainet la vie digne à laquelle chacun a droit.Biens communs publics : une idée qui progresseLa privatisation effrénée des services publics et la marchandisation croissante de tous lesdomaines de l’existence n’ont eu nulle part les effets vertueux que promettaient leurspartisans. Il y a plusieurs années, Ricardo Petrella, l’un des penseurs stimulants del’altermondialisme, a théorisé la notion de « biens publics mondiaux », applicable, parexemple, à l’eau potable, à la santé, à l’éducation, à l’environnement, tous domainesjusticiables d’autres logiques que celles de l’appropriation privée.Les initiés, alors, ricanaient : qu’est-ce qui, mieux que le marché sans entraves, pouvaitvaloriser ces domaines et en faire profiter le plus grand nombre ? On a vu ! Non pas le miracled’une concurrence pure et parfaite étendant ses bienfaits à la planète entière, non pasl’abaissement des coûts d’accès à des biens fondamentaux qui devraient être le patrimoinecommun de l’humanité, mais très souvent, leur renchérissement, les ententes tarifaires etl’exclusion de ceux qui n’ont pas les moyens d’acquitter les nouveaux péages. On a vu lesagriculteurs ligotés par les semenciers et les grandes entreprises promptes à breveter tout levivant. Un exemple parmi tant d’autres : les prix pratiqués sur les médicaments par les trustspharmaceutiques ont bafoué le droit à la santé et condamné les malades du sida dans les paysdu Sud. C’est la raison du bras de fer homérique qui a opposé le Brésil aux grandslaboratoires et la raison de son engagement dans la fabrication de génériques qui en faitaujourd’hui, avec le renfort d’audacieuses politiques de prévention, un pays exemplaire enmatière de lutte contre cette pandémie. Le président Lula m’a d’ailleurs annoncé que son paysallait construire au Mozambique une usine de fabrication de génériques à destination desmalades africains. Le Forum social a abondamment débattu de l’accès à ces biens communsdont certains pourraient faire l’objet de financements issus d’une fiscalité mondiale encorebalbutiante. Dilma Rousseff, qui l’accompagnait à cette rencontre et qui l’a remplacé depuis,a continué le projet.Les Etats doivent redéfinir leur rôleQui eût jamais cru que l’on discuterait aujourd’hui aux Etats-Unis de la nationalisationtemporaire des banques ? Qui aurait pu imaginer que l’Etat américain plafonnerait d’autoritéles rémunérations des plus hauts dirigeants des entreprises aidées par la puissance publique ?Hélas, de la crise de 2008 à celle d’août 2011, les résistances des conservateurs américains onteu raison des règles nouvelles. Ils ont même refusé une taxe sur les avions privés, symboled’une volonté de mieux répartir les efforts. A l’aube de la révolution conservatrice, RonaldReagan désignait le coupable : l’Etat. A l’aube d’un possible « post-libéralisme » qui ne secontente pas de panser les plaies et d’atténuer les chocs (ce qui, vu de France, serait toutefoisappréciable !), c’est à la volonté politique de reprendre la main. Ce n’est pas d’Etatbrancardier mais d’Etat anticipateur, porteur d’une vision à long terme de l’intérêt général,que les pays malmenés par la crise ont impérieusement besoin pour s’en sortir et surtout pourne pas y retomber.Au Brésil, l’élection puis la réélection du président Lula, puis celle de Dilma, ont aussisignifié un vote pour un nouveau volontarisme politique prenant à bras-le-corps la question 3
  4. 4. sociale. Le Brésil, tout en se mobilisant pour retrouver la confiance des investisseurs(rétablissement de sa balance commerciale, remboursement anticipé du prêt du Fondsmonétaire international), a mis en place des politiques redistributives qu’il considèreaujourd’hui comme un facteur de résistance à la crise. Il n’a pas hésité à intervenir dans lefonctionnement du système bancaire en lui imposant, m’avait expliqué le président Lula, desrègles prudentielles bien plus strictes que celles en vigueur aux Etats-Unis et ailleurs (qu’ils’agisse des ratios d’emprunt des banques par rapport à leur patrimoine liquide ou desconditions d’intervention sur les marchés à terme). Il a aussi renforcé massivement – en ledotant de 60 milliards d’euros supplémentaires – son programme d’accélération de lacroissance lancé il y a deux ans pour réaliser les grands travaux dont le Brésil moderne abesoin. La Banque nationale de développement y est un outil plus efficace que la Banquemondiale.Les maîtres du monde ont préféré le profit à court terme aux investissements à long terme,l’endettement populaire à des salaires décents, les mirages des retraites par capitalisation à lasécurité de la répartition et les cultures actuelles à l’économie réelle. Et ce sont ceux qui n’enportent pas la responsabilité qui risquent d’en payer le plus violemment le prix : petits etmoyens revenus des pays riches et nations du Sud. Fort de sa puissance ascendante et de sesréussites, le Brésil entend bien contribuer à l’élaboration d’un nouveau modèle dedéveloppement « post-libéral » qui s’appuie sur le potentiel d’un marché socialement régulé etdonne à l’Etat tout son rôle.Il y a là une solution à prendre pour refonder, ici en Europe, notre système commun.Efficacité économique et justice sociale : un couple inséparableL’injustice sociale freine et pervertit le développement dans tous les pays qui essaientd’émerger, là où se lèvent les indignés contre les classes dirigeantes (étroitesse du marchéintérieur, corruption endémique, boulevard ouvert aux trafics et aux mafias, instabilitépolitique et, si la démocratie déçoit socialement, tentation autoritaire). Un ordre économiqueinjuste est un chaos et une poudrière. Enivré de cupidité à court terme, le système néolibéraln’a pas seulement trébuché sur ses propres vices : il a semé dans le vaste monde desdésespoirs et des ressentiments qui menacent la sécurité collective.J’ai été frappée, à Belém, par la forte présence des militants syndicaux : ceux des troisconfédérations brésiliennes et ceux venus d’autres pays, dont la France. Les débats surl’emploi, les droits au travail et la redistribution ont bénéficié de leur expérience. La grandejournée française de grève et de manifestations du 29 janvier 2009 y fut chaleureusementsoutenue. Mettre la finance au service de l’économie et l’économie au service de la justesatisfaction des besoins humains, ce n’est pas menacer la production de richesses, c’estl’orienter autrement. Morale et croissance, justice et performance économique : voilà ce qu’ilfaut conjuguer et mesurer à l’aide d’indicateurs de développement humain plus représentatifsque l’archaïque PIB.Barack Obama l’a souligné lors de son discours d’investiture : « Une nation ne peut prospérerlongtemps si elle ne favorise que les plus nantis. » Il n’a pas, lui, dilapidé en vain unequinzaine de milliards au bénéfice des plus aisés et appliqué la théorie erronée dite du «ruissellement », à quoi se réduisait la vision sociale de George Bush : plus les richess’enrichissent, plus les pauvres finissent par en profiter...Lula était fils de migrants chassés du Nordeste par la famine. Ancien ouvrier et militant issudu combat pour un syndicalisme indépendant lors de la dictature militaire, il n’avait rienoublié de la pauvreté vécue dans sa jeunesse. Durant ses deux mandats, des politiquesredistributrices novatrices et bénéfiques sur le plan macroéconomique ont été lancées, comme 4
  5. 5. la bolsa familia attribuée à douze millions de familles pauvres et très pauvres en échange d’unengagement de scolarisation et de vaccination des enfants. C’est un bel exemple de cerclevertueux économique et social : les familles bénéficiaires ont été arrachées au dénuement etles enfants à l’obligation de travailler dans la rue. L’accès enfin possible à une consommationde première nécessité a été vécu comme une entrée dans la citoyenneté pleine et entière. Leversement d’un montant calculé en fonction de critères universels a permis de soustraire cetteaide au clientélisme. Ces transferts financiers ont suscité dans les quartiers populaires uneéconomie de proximité et des créations d’emplois en même temps qu’ils ont ouvert denouveaux débouchés à l’industrie brésilienne de l’habillement et de l’alimentation. Lularaconte volontiers l’avalanche de critiques « expertes » qui s’abattirent initialement sur ceprojet : assistance stérile, paternalisme, incitation à la paresse... Aujourd’hui, un Brésilien surquatre bénéficie de ces bourses familiales ; la mortalité infantile a baissé ; la faim a désertédes millions de foyers populaires et le marché intérieur s’en porte mieux.Démocratie participative : une nouvelle culture politique efficaceJe suis partisane d’une proposition faite au Forum social : la possibilité, pour les clientscomme pour les salariés des établissements bancaires, d’exercer eux aussi un droit de contrôlesur la manière dont les banques assument leur fonction. Il en résulterait une autre politique ducrédit aux PME et une saine moralisation de la tarification bancaire ! D’une manière générale,les errements à l’origine de la crise renforcent l’exigence d’une association plus directe descitoyens aux décisions et au contrôle de leur application. C’est la condition d’un leadershiplégitime et d’une action publique efficace. Partout, les mondialisations financières soulèventdes indignations et augmentent la résignation. Les ouvriers chinois se révoltent dans les usinespour obtenir de meilleurs salaires, les ouvriers français manifestent pour éviter les plans delicenciement économiques. A travers le monde, les inégalités se creusent. Le commerceinternational mène à des stratégies folles : des chalutiers norvégiens pêchent des crevettes àMadagascar qui sont décortiquées en Thaïlande puis conditionnées en Turquie avant d’êtreacheminées en France. La mondialisation ne tourne plus rond...La mondialisation est un fait : c’est la mise en relation croissante de tous avec tous. Elles’accélère mais ne date pas d’aujourd’hui. Cette dynamique d’extension des échangesplanétaires et d’évolution permanente de la division internationale du travail est, depuisl’origine, inscrite dans le logiciel des temps modernes. A cause du développement des moyensde communication, des bateaux des conquistadors aux réseaux Internet d’aujourd’hui. Et àcause de l’irrépressible propension de l’économie de marché à ce que Marx appelait l’«universalisation », non sans une certaine admiration pour cette prodigieuse quoique cruelle etaveugle vitalité. L’actuelle globalisation financière n’est qu’une étape supplémentaire de ceprocessus au long cours qui porte en lui le pire et le meilleur, selon ce que nous saurons enfaire. Le pire : la prédation généralisée, la concurrence sauvage, les délocalisations brutales auNord et la surexploitation des salariés au Sud, la loi du plus fort et du seul profit. Mais aussi lemeilleur : de nouvelles chances de développement, des moyens de faire reculer la pauvreté,une interdépendance de fait des économies qui rend possible et même vitale la solidarité desnations car nul, à terme, ne s’en sortira sans les autres et encore moins contre les autres.La mondialisation implique une communauté de destins : toute la question est de savoir sinous saurons en faire un idéal commun. On en est encore loin. En soi, la mondialisation n’estni bonne ni mauvaise : c’est le contexte dans lequel nous vivons et agissons. Elle n’est niforcément heureuse ni inéluctablement malheureuse : c’est un mélange de contraintes, dont ilfaut tenir compte pour être efficace et se protéger là où c’est nécessaire, et d’occasions qu’ilfaut savoir saisir et orienter dans le sens du bien commun. Autrement dit, la politique doit 5
  6. 6. reprendre la main, mettre des règles, ce que d’autres appellent, pourquoi pas, la«démondialisation ».Ce que je crois, c’est qu’il n’y a pas de fatalité de la mondialisation qui condamne lespouvoirs publics à l’impuissance. Cet alibi des partisans du laisser-faire ne résiste pas àl’examen.Une équipe de chercheurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology), conduite parSusan Berger, a réalisé pendant cinq ans une passionnante enquête sur les stratégies desentreprises dans la mondialisation, en Europe, en Amérique et en Asie. Elle montre que, pourun même type de produits, des entreprises également profitables font des choix différents : lesunes sous-traitent dans les pays à bas salaires la quasi-totalité de leur production, les autrespas car la compétitivité ne se réduit jamais au coût du travail mais résulte d’un ensemble pluscomplexe de facteurs. La mondialisation n’explique pas pourquoi Zara, la firme qui connaîten Europe la croissance la plus rapide, continue à fabriquer en Espagne et au Portugal. Ellen’explique pas davantage pourquoi les fabricants de lunettes de Taïwan et de Hong Kong ontdélocalisé leur production en Chine mais pas les lunetiers italiens spécialisés dans lesmontures haut de gamme – représentant 25 % du marché mondial – qui continuent à fabriquerdans des usines de Vénétie où les salaires ne sont pourtant pas alignés sur ceux des ouvrierschinois. Aux chefs d’entreprise qui estiment ne pas pouvoir survivre avec un niveau desalaires à l’européenne, d’autres prouvent, dans le même secteur, que c’est possible. Acondition d’innover, de rester en phase avec les goûts évolutifs de la clientèle et de tirerintelligemment parti de ses atouts.Il n’y a donc pas, du côté des entreprises, de scénario unique auquel forcerait lamondialisation. Raison de plus pour que les pouvoirs publics ne baissent pas les bras etfavorisent au contraire tout ce qui fait l’attrait d’un territoire pour une entreprise : le niveau deformation, la qualité des infrastructures, les réseaux et les possibilités de coopération,l’environnement scientifique et technologique, sans oublier les services publics.La mauvaise mondialisation, c’est la mondialisation subie, mal comprise, mal accompagnée,celle où la puissance publique renonce à exercer ses responsabilités. C’est celle où tous lescoups sont permis, où les égoïsmes à court terme accentuent les inégalités, les ressentimentset les insécurités. La bonne mondialisation, c’est celle qu’encadrent des règles du jeuéquitables avec, à l’échelle nationale et internationale, des pouvoirs publics capables de lesfaire respecter dans l’intérêt bien compris de tous.C’est tout l’enjeu de la période actuelle où le politique doit rattraper son retard sur la financequi tend à dicter sa loi. Le monde a profondément changé. Les nations émergentes –émergées, devrait-on plutôt dire – rebattent les cartes de la concurrence mondiale. Denouveaux rapports de force s’affirment. Il faut à ce monde-là de nouvelles règles, denouvelles sécurités pour que la mondialisation ne soit pas, à court terme, une coursedestructrice au profit mais une chance de progrès partagé. C’est, pour moi, tout le rôle del’Etat et tout le sens du projet européen tel que je le conçois.Maîtriser la mondialisation pour l’orienter dans le bon sens, c’est, j’en conviens, une oeuvrede longue haleine. La bonne mondialisation, c’est celle qui introduira, dans les règles del’Organisation mondiale du commerce (OMC), le respect de normes sociales etenvironnementales, celle qui réformera le FMI et la Banque mondiale pour en faire desinstruments au service du développement humain et de la lutte contre les inégalités, celle quiinstaurera une taxe sur les flux financiers, celle qui créera des agences de notations publiques,qui imposera une réforme du système bancaire pour interdire la spéculation sur la dette desEtats, celle qui créera une organisation mondiale de l’environnement et fera avancer unePolitique agricole commune (PAC) mondiale pour structurer les marchés de manière plusjuste et donner une vraie chance à l’agriculture des pays en développement. Je ne sais pas àquel rythme nous y parviendrons, je ne sais pas si l’histoire connaîtra une de ces brusques 6
  7. 7. accélérations dont elle a le secret et si quelques dirigeants courageux s’entendront enfin pourfaire le premier pas qui entraînera tous les autres. Je vous donne ma parole que je serai parmieux, et nous devrons réussir à surmonter « notre échec collectif à faire des choses difficiles »pour construire un ordre international juste. 7

×