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Jésus, une vie d’homme
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Paroles d’Evangiles – parolesdevangiles.blogspot.com
HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME
De la religion originelle au concile de Chalcédoine
« Fiat lux et lux fit » (Genèse 1,3)
INTRODUCTION A PAROLES D’EVANGILES
I. LES ORIGINES DU CHRISTIANISME
II. LES SOURCES CHRETIENNES DU CHRISTIANISME
III. LES SOURCES BIBLIQUES DU CHRISTIANISME
IV. JESUS FACE A L’ARCHEOLOGIE ET A L’HISTOIRE
V. JESUS, UNE VIE D’HOMME
VI. BOUDDHA, JESUS
VII. ET DIEU DANS TOUT CA… ?
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5ème partie : Jésus, une vie d’homme
Chapitre 1er – Jésus et le témoignage des Evangiles
Chapitre 2 – La mort du prophète, abandonné par les siens
Chapitre 3 – Jésus, Marie Madeleine, les secret de l’Eglise
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Chapitre 1er
Jésus et le témoignage des Evangiles
Jésus reste sans doute l’homme que la culture occidentale, toutes périodes confondues, a
le plus étudié, commenté, prié… Les évangélistes, au nom même de leur témoignage de
foi, ont fait œuvre d’historiens à leur façon, et avec des représentations de l’histoire du
récit propres à leur temps. Mais les évangiles ne sont en aucun cas de purs et simples
procès-verbaux des paroles et des gestes de Jésus. L’histoire est la foi y sont à tel point
mêlées qu’il est impossible de les partager sans détruire la trame qui les constitue.
Naissance et mort
L’élément le plus assuré de la vie de Jésus est paradoxalement sa mort. Elle fait intervenir
Ponce Pilate, gouverneur romain de Judée de 26 à 36, un personnage connu par ailleurs
des historiens antiques. Les chrétiens ne nient pas sa crucifixion (à la différence des
musulmans), ils s’appuient même sur elle pour donner corps à la résurrection, qui est le
pivot de leur foi. On peut la dater avec un bon degré de probabilité, sachant que les
sources écrites attestent unanimement que Jésus mourut à Jérusalem un vendredi (Mc
15,42 ; Jn 19,31).
Une divergence existe cependant entre les témoignages des évangiles canoniques. Selon
les trois évangiles synoptiques, ce vendredi correspondait au jour même de la fête de la
Pâque juive, le 15 du mois de nisan, puisque Jésus avait pris le repas pascal avec ses
disciples, la veille au soir (Mc 14,12). Selon le témoignage de Jean, au contraire, Jésus
mourut l’après-midi qui précédait la fête, le 14 (Jn 18,28), à quoi correspondent les
données fournies par le Talmud de Babylone (Sanhédrin, 43a). Malgré les essais tentés à
partir d’études sur les calendriers de l’époque, ces données sont difficilement conciliables.
Il est probable que Jean a historiquement raison : exécuter en effet trois condamnés juifs
le jour de la plus grande fête de l’année aurait été une faute politique majeure de la part de
l’occupant romain. En conséquence, Jésus mourut le vendredi 14 nisan, et le dernier
repas qu’il prit avec ses disciples ne fut sans doute pas le repas pascal proprement dit,
bien qu’il baignât déjà dans l’atmosphère de la fête toute proche. Et parmi les 14 nisan qui
tombe un vendredi pendant le mandat de Pilate, celui qui convient le mieux pour
l’exécution de Jésus correspond au vendredi 7 avril de l’année 30, selon le comput actuel.
Plus difficile est la détermination de l’année de naissance de Jésus, un homme du peuple
ne sachant pas en général, à l’époque, quand il était né. Si l’on en croit Mt 2,1 et Lc 1,5,
Jésus naquit sous le règne d’Hérode le Grand, qui mourut lui-même en 4 avant notre ère.
Si l’on compte que Jésus avait environ trente ans quand il commença à prêcher (Lc 3,23),
et qu’Hérode mourut peu de temps après sa naissance (Mt 2,19), on peut émettre
l’hypothèse vraisemblable qu’il naquit autour de 5 ou 6 avant notre ère, et qu’il avait 34 ou
35 ans à sa mort.
Cette proposition pose deux questions. La première est que Jésus est né « avant Jésus-
Christ », ce qui est pour le moins étonnant. On s’étonnera moins en apprenant que le fait
de compter les années à partir de la naissance de Jésus est tardif (fin du 1er millénaire), et
qu’il se fonde sur les calculs d’un moine du VIe siècle, Denys le Petit, dont on ne découvrit
que longtemps après sa mort qu’il s’était trompé.
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La seconde question porte que la date proposée, peu conciliable avec une indication
fournie par Luc, à savoir que le déplacement de Marie et Joseph à Bethléem eut lieu à
l’occasion du recensement conduit en terre juive par Quirinius, légat de Syrie. Or, selon
des indications fournies par Flavius Josèphe, Quirinus n’occupa ce poste qu’à partir de
l’an 6 de notre ère, soit dix ans après la mort d’Hérode. L’indication de Luc est-elle
fausse ? Ou celle de Josèphe ? Ou bien Quirinus, expert en politique orientale pour le
compte de l’Empire, exerça-t-il deux fois la même fonction à quelques années
d’intervalle ? Les points d’interrogation s’accumulent, et l’historien doit reconnaître qu’il est
quasi impossible de faire coïncider toutes les données. La date la plus vraisemblable de la
naissance de Jésus reste finalement celle qui a été proposée, malgré les points obscurs :
autour de 5 ou 6 avant notre ère.
Quand au lieu de sa naissance, Bethléem est attestée par deux évangélistes, Mt 2,1 et
Luc 2,4, tandis que Mc et Jn n’en disent rien, ce dernier insistant sur l’origine galiléenne de
Jésus (Jn 7,41-42). L’indication de Bethléem, patrie de David, pourrait avoir été influencée
par le titre de « fils de David » communément donné au Messie. Les historiens hésitent
donc entre Bethléem en Judée et Nazareth en Galilée, sans que l’un de ces deux
hypothèses parvienne à s’imposer.
Les années d’enfance et de formation
Jésus passa toute sa jeunesse à Nazareth. Bien que les évangiles n’en disent rien, on
peut aisément reconstituer les conditions de son éducation, celles d’un Juif de Galilée
appartenant à un milieu artisanal relativement aisé. Il savait lire (Lc 4,17-19) ; en plus de
sa langue maternelle, l’araméen, il avait des notions d’hébreu, langue de la Bible juive, et
sans doute de grec. La maison dans laquelle il grandit devait grouiller d’enfants et de gens
de passage, comme toutes les maisons orientales.
Les raisons pour lesquelles il quitta Nazareth vers 30 ans, l’âge d’un homme en pleine
maturité, relèvent du secret de sa personne. Le rayonnement de Jean Baptiste,
prédicateur populaire et contestataire du culte établi dont la réputation s’étendait à travers
le pays, n’y fut certainement pas pour rien. Jésus le rejoignit sur les bords du Jourdain et
fit sans doute partie de ses disciples, au point de recevoir de lui le baptême de repentir
pour le pardon des péchés que Jean administrait à ceux qui recevaient favorablement son
message. C’est sans doute dans les milieux baptistes que Jésus recruta ses premiers
disciples (Jn 1,35-51), avant de prendre lui-même la tête d’un petit groupe au sein duquel
se pratiquaient des baptêmes proches de celui de Jean (Jn 3,22-26 ; 4,1-3). Cette période,
considérée par les évangélistes comme celle des « commencements », peut être située
autour de l’automne de l’année 27. En effet, en se fondant sur l’évangile de Jean et en
faisant un compte à rebours à partir de la dernière Pâque (année 30), le texte du
quatrième évangile mentionne la Pâque de l’an 29 (Jn 6,4) et celle de l’année 28 (Jn
2,13.23). Compter environ six mois avant cette dernière pour situer le début de la mission
est une hypothèse non assurée mais raisonnable.
Une brève existence, itinérante et prédicatrice
Quel était cependant le contenu essentiel de son message ? L’évangéliste Marc en donne
un résumé que de nombreux biblistes considèrent comme la pointe de cet
enseignement : « Les temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché :
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convertissez-vous et croyez à l’Evangile » (Mc 1,15). Un tel message semble en effet
prolonger celui de Jean Baptiste et s’inscrire dans le courant de fièvre apocalyptique qui
traversa le monde juif pendant le premier siècle de notre ère. De nombreux textes
contemporains en sont témoins. Certains exégètes sont plutôt de l’opinion que Jésus
s’imposa d’abord comme un maître de sagesse populaire, et que l’insistance sur la
proximité du Règne correspond à une relecture postérieure de sa vie, à la lumière de la foi
chrétienne. Il est, dans ce domaine, réellement difficile d’être sûr de soi. Faut-il l’être,
d’ailleurs ? Le message proclamé par Jésus semble être trop divers et trop original pour
tenir dans des catégories socioreligieuses préalablement établies. L’étonnement des
foules et même de certains notables qui en avaient pourtant entendu d’autres le montrent :
« Jamais homme n’a parlé comme cet homme ! » (Jn 7,46).
L’une des formes de discours dans lesquelles Jésus excella est la parabole. Il n’en est pas
le créateur, les maîtres juifs de son époque la pratiquaient, et il y en a même un ou deux
splendides exemples dans 2S 12,1-10. Plus que tout autre, il en fit le ressort privilégié de
sa pédagogie. C’est en effet une forme d’enseignement qui, au lieu de prendre l’auditeur
de front, s’adresse à lui latéralement et le laisse parfaitement libre de ses réactions. Elle
va de pair avec le comportement général de Jésus tel que le révèlent les textes : attitude
de bienveillance, d’attention aux gens, et tout spécialement à ceux que leur situation
personnelle ou sociale mettait en situation défavorisée. L’unité de la parole et du
comportement faisait certainement partie de ce que la personne inspirait à ceux qui la
rencontraient.
Jésus fut aussi perçut par ses contemporains comme exorciste et thaumaturge. Cette
dimension de sa vie est assurément celle qui divise le plus les historiens, selon qu’ils sont
ou non ouverts au surnaturel. Il est pourtant difficile de l’évacuer. Elle est attestée tant par
les sources chrétiennes canoniques que par les apocryphes, ainsi que par le Talmud, qui
parle à ce propos de « magie ». Sans doute les foules juives du 1er siècle de notre ère
étaient-elles facilement crédules, sans doute Jésus n’était-il pas le seul thaumaturge de
son temps, sans doute encore y a-t-il des miracles évangéliques pour lesquels un
scientifique moderne trouverait des explications naturelles. Reste que l’importance du fait
miraculeux est une caractéristique marquante des récits des évangiles. La narration en est
en général sobre, les rédacteurs insistent beaucoup plus sur la confiance du bénéficiaire
que sur le détail des manipulations. Jésus lui-même ne fait rien pour en tirer gloire, au
contraire, il s’en défend. Il présente ses miracles comme un signe du Règne de Dieu en
train de naître, une sorte d’anticipation de l’accès au bonheur éternel auquel tous les
humains sont destinés, y compris les plus pauvres. A des envoyés de Jean Baptiste
prisonnier qui l’interrogeaient sur sa personne, il répondit en citant le prophète Isaïe :
« Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et
les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts
ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11,4-5). Cette forme
itinérante d’existence dura probablement environ deux ans et demi.
Les évènements ne peuvent pas aisément être situés dans leur succession chronologie,
les évangélistes, seuls rédacteurs d’un récit suivi sur Jésus, n’ayant pas ce souci. Un
moment peut cependant être saisi avec plus de précision chronologique que les autres, à
savoir l’épisode au cours duquel Jésus posa à ses disciples la question de confiance. Sa
façon d’être attirait inévitablement de nombreux admirateurs à l’enthousiasme parfois
fugitif, et provoquait simultanément des mouvements d’hostilité. Tel est le destin commun
des grands hommes. Les intuitions de Jésus restaient pour une part incomprise. Sa
bienveillance envers des personnes méprisées et sa mise en cause de toute forme de
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mensonge et d’hypocrisie furent à l’origine de mouvements déclarés d’opposition. Certains
de ses disciples, déçus et craintifs, cessèrent de la suivre. Autour de la Pâque de l’an 29 –
un an et demi environ après le début de l’aventure – Jésus interrogea ceux qui
l’accompagnaient encore. La question prend une forme différente selon les évangélistes.
Chez les synoptiques, elle est du type : « Qui suis-je, au dire des hommes ? » (Mc 8,27 et
parallèles). Chez Jean, elle a un ton plus dramatique : « Voulez-vous partir, vous aussi ? »
(Jn 6,67). C’est alors Pierre qui prit la parole au nom des autres : « Seigneur, à qui irions-
nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle », lui fait dire Jean (6,68), tandis que Marc
place dans sa bouche une confession messianique : « Tu es le Messie » (8,29).
Effectivement, alors que Jésus n’avait pas pris les voies du pouvoir qui faisaient partie,
parmi les foules, du programme du Messie d’Israël, l’ensemble de son comportement avait
pu faire accéder quelques-uns à la conviction qu’il était pourtant cet envoyé de Dieu
attendu.
Arrêté et crucifié
Déterminer qui porte la responsabilité de la mort de Jésus a des retombées politiques,
religieuses, idéologiques. Après avoir longtemps chargé les Juifs, les historiens sont
actuellement souvent tentés d’attribuer l’initiative de sa mise à mort aux seuls Romains, en
la personne de Pilate. Plus délicate encore que d’autres à propos de Jésus, cette question
doit être étudiée par les chercheurs en faisant au maximum abstraction de leurs
présupposés.
Jésus est mort crucifié. Les Romains n’étaient pas les seuls à pratiquer cette forme de
supplice. Il semble que les Parthes l’aient beaucoup utilisée, peut-être même inventée. A
l’époque, dans l’Empire, c’était le supplice prévu pour les esclaves et les gens du peuple.
Ce fut donc Pilate qui prononça l’ordre d’exécution et organisa la mise à mort.
Cependant Pilate n’aurait sans doute jamais entendu parler de Jésus si les autorités juives
ne l’avaient conduit devant lui. On peut d’ailleurs remarquer que les rabbins juifs de
l’époque talmudique ne refusaient aucunement la responsabilité en cette affaire des
dirigeants de leur peuple : le Talmud prétend en effet que Jésus faillir subir la lapidation,
un supplice typiquement juif (Sanhédrin, 43a).
Le judaïsme du 1er siècle, pourtant, n’était pas une réalité homogène, et le terme
« autorités juives » mérite d’être précisé. L’évènement qui fit prendre à des Juifs la
décision de supprimer Jésus fut sans doute le scandale qu’il provoqua dans le Temple peu
avant la Pâque de l’année 30 (Mc 11,15-19 et parallèles). Avec son enseignement ouvert
sur la Tora, assez proche de celui des pharisiens, Jésus s’était depuis toujours situé à
l’opposé des sadducéens, milieux sacerdotaux conservateurs. La saccage du Temple fut
décisif. Cet homme-là, pourtant réputé pour sa douceur, venait de se révéler pouvant être
violent, et donc risquait de fragiliser l’équilibre précaire entre le monde juif toujours prêt à
s’agiter et l’occupant romain. Les classes sacerdotales supérieures, et à leur tête le grand-
prêtre en place, étaient les véritables interlocuteurs du gouverneur romain et les garantes
d’une relative stabilité. Indépendamment d’une hostilité personnelle à l’égard de Jésus
dont on ne peut savoir si elle existait, la décision de le supprimer relevait donc au moins
de la prudence politique. Elle fut prise au cours d’une parodie d’interrogatoire, la vie d’un
homme n’ayant pas à l’époque, même dans le monde juif, le prix qu’on lui accorda par la
suite.
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La mort de Jésus eut cependant des conséquences plus lourdes que ses contemporains
ne pouvaient le prévoir. La résurrection changea tout. Pour les croyants, elle est un
événement réel et l’un des objets majeurs de leur foi. Pour les non-chrétiens, elle n’est
qu’illusion et même, pour certains, un danger à combattre. Les indices qui conduisirent les
disciples à en être convaincus n’ont pas certes une objectivité qui permette de saisir la
réalité de l’événement par des méthodes purement historienne. Mais elle n’en appartient
pas moins à l’histoire, au moins par les effets qu’elle produisit.
[Le monde de la Bible, hors série 2002 ; p. 11 à 15. Michel QUESNEL, professeur à
l’institut catholique de Paris]
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Chapitre 2
La mort du prophète, abandonné des siens
De tous les évènements concernant l’histoire de Jésus, les derniers jours de sa vie sont
sans doute la période la mieux connue. Les quatre évangiles offrent un récit assez proche
du temps écoulé entre son arrestation et la découverte du tombeau ouvert. La trame du
récit est simple : alors que Pilate était gouverneur de Judée, Jésus fut crucifié à
Jérusalem, au lieu-dit Golgotha, lors de la fête de la Pâque, le 7 avril de l’an 30. Quelques
grands-prêtres avaient décidé de remettre Jésus à l’autorité romaine afin qu’il soit crucifié.
Au matin du surlendemain, des femmes découvrent le tombeau vide.
Au seuil des récits de la Passion, nous assistons dans les évangiles à un chassé-croisé.
Les personnages qui s’opposent à Jésus changent d’identité. Pendant les deux ou trois
ans qu’a duré l’activité publique de Jésus, les pharisiens ont été des adversaires
implacables. Pourtant, comme Jésus, ils étaient soucieux de faire du peuple, un peuple
saint ; mais leur projet empruntait des voies différentes. Les discussions entre Jésus et les
pharisiens portaient sur l’interprétation de l’Ecriture et la manière de vivre la foi au Dieu Un
(exemple en Mt 5,20-22a). Peu de temps avant l’arrestation de Jésus et lors de la
Passion, les Pharisiens disparaissent du devant de la scène, ils la quittent au moment où
Jésus est arrêté. En revanche, les grands-prêtres, en général de tendance sadducéenne,
occupent la première place lors des derniers jours de Jésus à Jérusalem. Ils sont les
protagonistes de l’arrestation de Jésus, de sa condamnation et de sa remise à Pilate.
L’antagonisme entre Jésus et les grands-prêtres est d’une nature autre que celui qui a mis
aux prises Jésus et les pharisiens. Les grands-prêtres en exercice au 1er siècle sont peut
estimés du peuple, car ils n’appartiennent pas aux familles descendantes de Sadoq, mais
au commun du sacerdoce. Ce dernier est aux mains des Romains, qui nomment et
destituent le grand-prêtre selon leurs convenances. Or Jésus met en cause le pouvoir des
grands-prêtres qui règnent en maîtres au Temple. Il constitue donc un danger.
Aux prises avec les grands-prêtres
Jésus inaugure son ministère en se mettant à l’école des baptistes. Il ne rompra jamais
avec ce milieu (Mt 11,2-19 ; 21,25.32), à tel point que les premiers chrétiens feront de
Jean le précurseur de Jésus. Or le monde des baptistes n’a pas de sympathie particulière
pour les grands prêtres. Jésus lui-même pratique une certaine réserve vis-à-vis du culte
du Temple. Mais surtout Jésus offense les grands-prêtres en s’en prenant au
fonctionnement du Temple (Mc 11,15-19). Les grands-prêtres ont bien compris le sens
que Jésus donne à l’expulsion des vendeurs du Temple. Le prophète de Nazareth
apparaît tel un nouveau Jérémie dénonçant les trafics qui se font autour du Temple et
mettant en garde contre une confiance irraisonnée en celui-ci (Jr 26). Comme Jérémie,
Jésus a prêché d’abord la justice et l’amour du frère et mis en garde contre une religion
qui serait sans miséricorde. Les récits qui précèdent la mort de Jésus ne laissent
subsister aucun doute. Jésus a suscité une opposition violente des grands-prêtres en se
présentant tel le prophète qui ne supporte pas que le culte du Temple soit détourné de sa
fonction originelle et soit entaché d’impureté.
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Une parole contre le Temple, prétexte à la condamnation
Malgré son habillage théologique, la comparution de Jésus devant les autorités religieuses
de son peuple conduit aux mêmes conclusions (Mc 15,53-64) : en s’en prenant au
Temple, Jésus a provoqué la colère des milieux sacerdotaux et déclenché le processus
qui le conduit à la crucifixion (Mc 15,30 ; Mc 13,1-2 ; Ac 6,14 ; Jn 2,13-22). En agissant
ainsi, Jésus prend place dans la tradition des prophètes qui n’ont cessé de protester
contre un dévoiement du Temple.
Du prophète au Messie
Jean fait une présentation des protagonistes de l’événement sans doute plus conforme
aux faits. L’interrogatoire de Jésus par les autorités de son peuple n’a pas revêtu un
caractère officiel. La mort de Jésus fut décidée quelque temps avant la Pâque à
l’instigation du grand-prêtre en exercice Caïphe (Jn11, 45-54). Peu après l’arrestation de
Jésus, Anne, ancien grand-prêtre et personnage de premier plan, se mit d’accord avec
quelques autres responsables juifs sur les motifs qui seraient présentés à Pilate afin
d’obtenir la crucifixion de Jésus. Un motif tiré de la Loi et dénonçant Jésus comme faux
prophète n’avait pas grand intérêt pour Pilate, chargé de maintenir la pax romana dans la
province de Judée. Aussi Jésus fut-il présenté à Pilate sous les traits du Messie, du roi,
fauteur de troubles (Lc 23,2-3 ; Jn 18,33) ; il faisait concurrence à l’empereur. Certes le
prétendu prophète ne revendiquait pas la direction du peuple, mais il était cause
d’agitation au sein d’une population humiliée par l’occupation romaine et vivant dans
l’espérance d’une libération. Il constituait une source potentielle de troubles.
L’appel adressé à Pilate
S’ils voulaient faire disparaître le prophète Jésus, les grands-prêtres avaient besoin de
Pilate : « Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort ! » (Jn 18,31). En tant que
représentant de l’empereur, le gouverneur y disposait de l’imperium ; il avait seul le droit
de condamner à mort. Les autorités locales jouissaient d’une liberté assez grande dans le
domaine judiciaire, mais il ne leur était pas possible de procéder à une exécution capitale.
Quelques chefs juifs, rassemblés autour des grandes familles sacerdotales, ont voulu faire
taire le prophète Jésus de Nazareth ; ils sont les responsables directs de sa mort.
Les pharisiens ne pouvaient pas envisager de livrer un de leurs coreligionnaires à des
païens dont l’occupation nuisait à la sainteté de la terre d’Israël. Les grands-prêtres
n’avaient pas le même scrupule. Cependant la volonté de mettre à mort Jésus n’aurait pu
se réaliser d’un point de vue légal si Pilate n’avait pas donné son accord pour une affaire à
laquelle il n’accordait pas une importance démesurée.
Les disciples et la crucifixion du Maître
Après la mort de Jésus, les disciples, quoique désemparés, ne pouvaient pas imaginer
que leur Maître fût abandonné de Dieu. Ils attendaient donc que sa justice fût manifestée à
la fin des temps lors de la Résurrection. Les récits de la rencontre de Jésus et des
disciples d’Emmaüs est un remarquable morceau de théologie lucanienne. Les disciples
n’attendent plus rien dans l’immédiat, ils sont placés face à l’incompréhensible : le
Jésus, une vie d’homme
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prophète en qui ils ont cru percevoir le libérateur d’Israël est mort misérablement. Il faudra
les manifestations de Jésus aux siens pour que sa crucifixion prenne un autre sens. Alors
s’éclairent les paroles énigmatiques de Jésus sur sa résurrection d’entre les Morts (Mc
9,31-32).
Une réinterprétation de la mort de Jésus
Pour la première communauté chrétienne, la parabole des vignerons meurtriers ne peut
plus être une simple mise en garde adressée à des chefs qui se comportent comme de
misérables criminels (Mc 12,1-9). Elle prend une tonalité nouvelle et devient occasion
d’affirmer que la fin tragique de Jésus était annoncée dans l’Ecriture (Ps 118,22-23 cité en
Mc 12,10-11 par.). Ainsi s’élabore peu à peu une apologétique qui fait largement appel à
la tradition d’Israël relue à travers l’histoire de Jésus.
Afin de lever le scandale de la mort ignominieuse de Jésus, les disciples relisent les
événements de la Passion à la lumière de l’Ancien Testament qui constitue une réserve
inépuisable de sens.
En faisant appel aux psaumes 22 et 69, Marc (15,33-41 par. Mt 27,47-56) invite à
contempler dans le juste humilié le paradoxe du fils de Dieu en croix livré par les chefs de
son peuple, abandonné des siens, confessé par un centurion, symbole de la venue des
païens à la foi (Mc 15,39). En recourant au langage apocalyptique, Matthieu insiste sur la
nouveauté qui surgit lors de la mort de Jésus, qui met fin à la division de l’humanité : le
rideau du Temple se déchire (Mt 27,51) et de nombreux défunts ressuscitent (Mt 27,52).
Pour Luc, la Passion devient une voie dans laquelle le disciple s’engage à la suite du
Maître (Lc 23,26-32) et trouve le pardon (Lc 23,39-43). L’évangéliste transfère la parole de
Jésus sur le Temple au livre des Actes, il la place sur les lèvres des adversaires d’Etienne
(Ac 6,14) ; ainsi, le disciple devient témoin du Maître et se compromet avec lui. Luc est le
seul évangéliste, sans doute à la suite de la communauté primitive (Ac 2,13.26 ; 4,27.30),
à présenter de manière explicite Jésus comme le Serviteur d’Isaïe (22,37) [voir encore Ac
8,32-33].
Jean contemple dans celui qui est traité comme un esclave le Maître qui a tout pouvoir (Jn
18,6). Jésus conduit l’interrogatoire devant Pilate (Jn 16,34-38). Il est l’agneau pascal (Jn
19,36) que l’évangéliste avait proclamé dès le début en liant cette figure et celle du
serviteur souffrant « qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29).
La transformation la plus remarquable se trouve dans le récit synoptique de la
comparution de Jésus devant les autorités de son peuple (Mc 14,53-64 par.). Il ne s’agit
plus de savoir si Jésus est un vrai ou un faux prophète, mais le texte confesse avec clarté
l’identité de Jésus, car, désormais, là est le point de séparation avec les juifs qui n’ont pas
reconnu en Jésus le messie d’Israël. La deuxième partie du récit met alors l’accent sur la
véritable identité de Jésus (Mc 14,61b-62).
Une réserve devant la croix
Même réinterprétée, la croix de Jésus le Christ demeure un objet de scandale et une
difficulté pour les premiers disciples. Les plus anciennes confessions de foi ne
mentionnent pas la crucifixion, mais se contentent d’une formulation plus vague.
Jésus, une vie d’homme
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Le supplice de la croix était trop infamant pour qu’il soit mis en avant, pourtant il est au
cœur de la foi. Paul le rappelle, et met en garde les chrétiens qui auraient tendance à ne
pas mettre le Messie crucifié au centre de leur prédication (1Co 1,23). Même si, dans son
sens originel, le texte de Dt 21,22 cité par Paul : « Maudit quiconque est pendu au bois »
(Ga 3,13) ne vise pas directement la croix, il exprime la malédiction de Dieu à l’égard du
condamné pendu au bois. Là était la cause principale de la violence de Paul à l’égard de
la jeune communauté chrétienne avant son expérience de Damas.
Bien que la foi en la résurrection et l’appel à l’Ecriture aient permis de rendre compte de la
mort de Jésus, le fait de sa crucifixion est demeurée déroutant pour nombre de croyants et
pour ceux qui entendaient pour la première fois la proclamation du Christ sauveur.
Héritiers de cette tradition séculaire, nous ne mesurons plus toujours ce que représentait
d’inédit le fait de se réclamer d’un crucifié.
[Le monde de la Bible, hors série 2002 ; p. 41 à 45. Jean-Pierre LEMONON, professeur à
la faculté de théologie de l’Université catholique de Lyon]
Le mystère de la croix
La passion de Jésus tient une place littérairement considérable dans les récits
évangéliques. L’ordonnance des quatre récits s’inscrit dans le même schéma général, qui
s’articule autour de trois tournants majeurs : l’arrestation, les procès et la crucifixion. Dans
le premier temps (onction de Béthanie, repas de la Cène, agonie), Jésus annonce ce qui
va arriver et en indique le sens. Son arrestation conduit au double jugement, juif et romain,
de sa condamnation à mort. Désormais, Jésus est mené par ses adversaires auxquels il a
été livré. Dans cette séquence, les évangélistes mettent en relief l’innocence de Jésus et
le caractère injuste de sa condamnation
Les récits de la crucifixion, de la mort et de la mise au tombeau soulignent la dignité de
Jésus dans sa manière de mourir.
Les mentions de la croix sont rares en dehors de la Passion, elles n’interviennent qu’au
troisième temps du récit. Et au terme, le ressuscité demeure appelé le « Crucifié » (Mt
28,5 et Mc 16,6).
Chez Matthieu et Marc, Jésus est présenté comme le juste par excellence, persécuté et
martyr pour sa mission. L’institution de l’eucharistie dit, dès le début, le sens que Jésus
donne à sa mort prochaine, celui du don de lui-même pour ses frères. Puis le juste est
successivement abandonné par ses amis, jugés par ses coreligionnaires, livré à la mort
par le pouvoir romain. Mais il y a plus : les deux évangélistes insistent sur la déréliction de
Jésus en croix. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce cri est
certainement l’expression d’une angoisse mortelle mais il demeure une prière et une
question sur les voies de Dieu. Sur le moment, seul le silence de Dieu lui répond mais ce
silence est à sa manière révélation. L’orchestration cosmique et apocalyptique du drame
en révèle la portée : au moment où les ténèbres du monde essaient de recouvrir la terre
dans un acte de « décréation », la mort de Jésus nous rend la lumière. En réalité, la
réponse à la question de Jésus est donnée par la voix du centurion qui « voyant qu’il avait
ainsi expiré dit : Vraiment cet homme était fils de Dieu » (Mc 15,39). Le centurion a
confessé la foi : dans cet abandon de Jésus par Dieu, il a su lire l’abandon de Jésus à
Dieu et le don du Père au Fils.
Jésus, une vie d’homme
LAURENT SAILLY
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L’évangile de Luc insiste sur le pouvoir de conversion de l’événement chez les témoins.
Non seulement le centurion confesse que Jésus était un juste mais Pierre pleure son
reniement, Simon de Cyrène se charge de la croix comme s’il était déjà un disciple, l’un
des deux malfaiteurs se convertit, une grande foule s’en retourne en se frappant la
poitrine, déjà repentante. Enfin, les dernières paroles de Jésus sont une demande de
pardon pour ses bourreaux et une promesse de salut immédiat pour le « bon larron ». Au
lieu du cri d’abandon, Luc met dans la bouche de Jésus une parole d’abandon à Dieu. La
réalité du salut affleure dans un récit qui devient tout autre chose qu’une exécution
capitale.
L’évangile de Jean présente lui, la mort en croix de Jésus comme la manifestation de sa
gloire. La Passion est introduite par le geste du lavement des pieds et un long discours
d’adieu. Après son arrestation, il est l’objet de sévices qui prennent ainsi symboliquement
la valeur d’une intronisation liturgique. Il est présenté au peuple par Pilate revêtu d’un
manteau impérial de pourpre ; il lui est donné le titre de roi (Jn 19,14), qui le suivra jusqu’à
sa croix. Crucifié, Jésus continue d’œuvrer pour les siens en confiant sa mère au disciple
bien-aimé. Jean souligne que tout ce qui se passe est un accomplissement des Ecritures,
jusqu’au moment où le côté de Jésus est transpercé, libérant le sang et l’eau, signes de
vie et de fécondité.
La mise en croix de Jésus est une révélation de la gloire de Dieu qui demande simplement
la contemplation. La croix a définitivement changé de sens : il ne s’agit plus d’une
exécution ignominieuse mais de l’accomplissement d’un amour inouï.
Ce mouvement qui va de l’horreur scandaleuse à la compréhension du mystère du salut
se retrouve dans les épîtres. La croix et la résurrection forment le cœur de la proclamation
originelle du salut accompli par le Christ (Ac 2,36). Elles appartiennent à la confession
primitive de la foi que Paul transmet après l’avoir reçue, sous la mention de la mort : « Le
Christ est mort pour nos péchés selon les Ecritures » (1Co 15,3).
Les épîtres de Paul recueillent un certain nombre d’hymnes liturgiques célébrant
l’événement de Jésus (Ph 2,6-11 ; 2,8 ; Col 1,12-20).
Une telle prédication ne pouvait pas ne pas provoquer l’opposition tant des juifs que des
païens. Paul ne tarde pas à s’en apercevoir à Corinthe et, bien loin de garder la discrétion
sur la « parole de la croix », il focalise sur elle sa prédication, en proclamant le paradoxe
selon lequel ce qui est folie aux yeux des hommes exprime la plus grande sagesse et
puissance de Dieu (1Co 1,18-25).
Cette évocation du scandale de la croix n’est pas de l’ordre de l’exagération du discours.
Paul résume ici la réaction spontanée des juifs et des païens devant l’annonce d’un salut
lié à une exécution capitale ignominieuse. Pour les Juifs, un cadavre était impur et la
pendaison signe de la malédiction de Dieu. Paul profite de cette réaction négative pour
ramener au contraire tout l’événement de Jésus à son supplice. La croix devient le
symbole de Dieu lui-même révélé en son Fils. Pour Paul, la croix est l’événement du salut,
considéré à la fois comme la victoire libératrice sur les forces du mal et l’expression du
pardon de Dieu. Si Jésus assume en sa chair la situation du maudit pendu à l’arbre (Ga
3,3), c’est pour nous délivrer de la malédiction de la Loi. Sur la croix, Dieu nous a aussi
pardonné nos péchés (Col 2,13-15). Ainsi le cortège ignominieux de l’exécution devient-il
le cortège de la victoire salvifique.
L’épître aux Ephésiens célèbre la croix comme l’instrument de la réconciliation des juifs et
des païens, ceux-là mêmes qui la refusaient comme scandale et folie (Ep 2,15-16). Le
Jésus, une vie d’homme
LAURENT SAILLY
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propre de la croix fut de transformer une entreprise de haine en une œuvre d’amour et de
réconciliation de Dieu avec les hommes et des hommes entre eux.
Mais la croix n’est pas seulement celle du Christ. Dans les évangiles, deux logia invitent le
disciple à « porter sa croix » avec le maître (Mc 8,34-9,1 ; Mt 10,38).
Paul est le disciple qui a le mieux formulé cette mystique de la croix de Jésus (Ga 2,19).
« Crucifié pour nous sous Ponce Pilate ». En quel sens le Christ a-t-il été « crucifié pour
nous » et nous sauve-t-il par sa croix ? Dès le IIème siècle, saint Justin, le premier
théologien de la croix, tient à montrer toutes les annonces de la croix dans les Ecritures.
Dans l’histoire des religions et des symboles, la croix a souvent une signification
cosmique, et Justin perçoit également la mystérieuse relation entre la croix rédemptrice du
Christ et la croix cosmique. Il montre aussi en quoi la croix transforme le rapport entre juifs
et païens, et comment elle institue un nouvel ordre du monde entre les deux parousies du
Christ. A l’égard des païens, Justin découvre des allusions à la croix dans les mythologies
et chez les philosophes comme Platon. La même théologie se retrouve chez saint Irénée
de Lyon, sans doute inspiré par son prédécesseur (Contre les hérésies, V, 18,3).
Dans l’Eglise ancienne, la théologie de la croix s’est ensuite développée selon la double
direction de son rôle salvifique et de l’identité divine du Crucifié. La croix, regardée dans la
foi, devient une épiphanie de Dieu, elle est la lumière qui surgit dans les ténèbres. Mais
plus généralement, la croix est comprise comme le lieu du combat victorieux mené par
Jésus contre les forces du mal et de la mort.
Une autre grande interprétation du salut par la croix est celle du sacrifice. Il s’agit non
seulement d’un sacrifice personnel et existentiel, mais encore d’un don que Dieu fait à
l’homme en son F ils, afin que l’homme puisse se donner à son tour à Dieu en sacrifice
spirituel.
La croix jette une lumière sur le scandale, profondément opaque, de la souffrance
humaine. Elle s’inscrit dans un acte de compassion. Dieu en son Fils vient partager cette
souffrance. Jésus le fait non par amour de la souffrance mais par amour des hommes qui
souffrent. Car tout homme, quel que soit l’abîme de la souffrance, peut déjà jeter un
regard vers la croix.
[Le monde de la Bible, hors série 2002 ; p. 46 à 51. Bernard SESBOÜE, théologien
jésuite, professeur au Centre Sèvres Paris]
Jésus, une vie d’homme
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Chapitre 3
Jésus, Marie Madeleine, les secrets de l’Eglise…
Le Prieuré de Sion est au cœur de l’énigme de Da Vinci. Vous vous êtes lancé sur la
piste de cette société secrète, dont personne avant vous n’avait eu l’idée de vérifier
l’existence. Qu’avez-vous découvert ?
Au risque de décevoir certains lecteurs, il n’existe pas de prieuré fondé par Godefroi de
Bouillon en 1099. Le seul Prieuré de Sion dont l’histoire garde la trace est celui que créa
un dénommé Pierre Plantard, dessinateur dans une usine de poêles d’Annemasse, le 25
juin 1956! Il s’agit d’une association (loi de 1901), dont les statuts ont été déposés à la
sous-préfecture de la Haute-Savoie. Le mont Sion auquel le nom de la société fait
référence ne renvoie pas à la montagne de Jérusalem, mais à celle de Haute-Savoie. Ce
Pierre Plantard – comme Sophie Plantard de Saint Clair, l’héroïne de Da Vinci Code –
prétendait descendre des rois mérovingiens – là encore, comme la Sophie du roman. Fils
d’un valet de chambre, pétainiste et mythomane, Pierre Plantard a d’abord voulu être
prêtre, puis s’est tourné vers l’ésotérisme. A la fin des années 1950, au moment où il
fonde son fameux Prieuré, il découvre l’affaire de Rennes-le-Château, qui va lui permettre
d’enrichir sa légende personnelle.
Une histoire rocambolesque…
Tout à fait! Elle met en scène l’abbé Béranger Saunière, qui – nouveau clin d’œil de Dan
Brown – inspirera le patronyme de Jacques Saunière, le conservateur du Louvre
assassiné au début du roman. En 1885, ce curé débarque dans la petite paroisse de
Rennes-le-Château, dans l’Aude, dont l’église, dédiée à Marie Madeleine, est en ruine. Il
la restaure et, sans que l’on sache pourquoi, se met à fouiller le cimetière. Puis il fait bâtir
une tour et une maison de retraite pour les vieux prêtres. «D’où vient l’argent?»
s’interrogent les gens du pays. La rumeur grandit: le curé aurait découvert dans un pilier
de son église des parchemins qui l’auraient amené à s’intéresser au cimetière. Pourquoi
pas? Ce qui est certain, c’est que l’abbé Saunière s’adonne au trafic de messes: il écrit à
des centaines d’œuvres catholiques à travers l’Europe pour demander de l’argent afin de
dire des messes pour les défunts. Mais, alors qu’il est censé en dire une seule par jour, il
reçoit des sommes qui peuvent alimenter plus de 30 messes quotidiennes! Il sera
condamné par son évêque pour cette activité frauduleuse.
Malgré cela, la légende du trésor de l’abbé Saunière a perduré!
Oui, parce que sa gouvernante s’est chargée de la relayer. Une trentaine d’années après
la disparition du prêtre, elle cède le domaine à un commerçant, Noël Corbu, qui décide
d’ouvrir un restaurant sur les lieux, tout en entreprenant lui-même de fouiller le domaine
dans tous les sens. Au bout de quinze ans, ruiné et sans le moindre trésor à se mettre
sous la dent, le restaurateur se dit qu’il pourrait au moins utiliser cette histoire pour attirer
les clients. Un journaliste de La Dépêche du Midi vient lui rendre visite et rédige un article,
«L’abbé Saunière, le curé aux milliards». La légende est lancée.
Comment Pierre Plantard en a-t-il eu connaissance ?
Jésus, une vie d’homme
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Plantard a lu l’article. Tout comme Gérard de Sède, une sorte de poète écrivain trotskiste,
et le marquis de Cherisey, un aristocrate fantasque féru de généalogie royaliste. Nos trois
personnages se rencontrent, puis décident de forger le mythe de Rennes-le-Château, au
milieu des années 1960. Pour donner une légitimité historique à leur histoire, ils déposent
eux-mêmes à la Bibliothèque nationale des documents censés prouver l’existence du
Prieuré de Sion et le fait que Pierre Plantard est l’ultime descendant de la dynastie
mérovingienne. Au début des années 1980, trois auteurs anglo-saxons, Henry Lincoln,
Michael Baigent et Richard Leigh, enrichissent le mystère en affirmant dans L’Enigme
sacrée que le Prieuré détient un secret: Jésus et Marie Madeleine ont eu une
descendance… dont sont issus les rois mérovingiens. L’abbé Saunière aurait découvert
dans son église des documents datant des Templiers qui en apporteraient la preuve! Nous
avons retrouvé à la Bibliothèque nationale ces fameux «dossiers secrets» dont parle Dan
Brown dans sa préface en les présentant comme des «parchemins»: ce sont de vulgaires
feuillets dactylographiés! En 1979, le marquis de Cherisey a d’ailleurs avoué qu’il les avait
fabriqués lui-même, en s’inspirant d’ouvrages
Mais pourquoi avoir inventé toute cette histoire ?
Pierre Plantard se prenait vraiment pour l’ultime descendant des rois mérovingiens, le Roi
perdu, auquel le marquis de Cherisey rêvait depuis des années! Quant à Gérard de Sède,
il avait envie de faire un canular.
La liste des dirigeants célèbres du Prieuré que Dan Brown cite dans sa préface –
Victor Hugo, Isaac Newton, Léonard de Vinci – est donc totalement farfelue.
Oui, mais ils n’ont pas été choisis au hasard. Tous ont flirté avec l’ésotérisme: Victor Hugo
faisait tourner les tables, Isaac Newton pratiquait l’alchimie, Léonard de Vinci s’intéressait
aux sociétés secrètes. Mais aucun n’a jamais fait partie du fameux Prieuré… et pour
cause! A mes yeux, Rennes-le-Château constitue le plus grand mythe ésotérique de notre
époque.
Le romancier y a ajouté un ingrédient épicé: l’Opus Dei. Moines assassins porteurs
de cilice, prélats comploteurs, scandales… L’auteur n’y va pas de main morte !
Il y a évidemment une bonne part de fiction: l’œuvre de Dieu n’a jamais été condamnée
pour un fait criminel. Mais il est vrai que ce groupe catholique ultra-traditionaliste, fondé
par José Maria Escriva de Balaguer en 1928 et fort de 80 000 laïcs, cultive le secret, qu’il
est très bien implanté au Vatican, dont il a vraisemblablement contribué à renflouer les
caisses, qu’il est assez machiste – seuls les hommes gouvernent – et que certains de ses
membres pratiquent la mortification corporelle.
Léonard de Vinci était-il ce peintre hérétique doublé d’un génie de l’ésotérisme que
décrit l’ouvrage ?
Léonard de Vinci prenait beaucoup de liberté à l’égard de l’Eglise et glissait de nombreux
symboles païens dans ses tableaux. Mais la plupart des peintres de la Renaissance, férus
d’Antiquité, utilisaient ces symboles, qui étaient connus du public. Les savants et les
artistes d’alors se passionnaient pour l’hermétisme, les textes néoplatoniciens et la
Kabbale chrétienne. Toute la question est de savoir si Léonard a vraiment peint Marie
Madeleine à la place de saint Jean dans son tableau de la Cène. L’apôtre représenté sur
la toile a effectivement l’air efféminé, bien qu’il n’ait pas de poitrine, contrairement à ce que
Jésus, une vie d’homme
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dit Dan Brown. Mais rien d’étrange, là non plus: l’immense majorité des tableaux de la
Renaissance représente saint Jean sous des traits presque adolescents, les cheveux
longs et imberbe – la tradition pense qu’il avait 17 ans lorsqu’il a rencontré Jésus. En
outre, Léonard de Vinci étant homosexuel, il a vraisemblablement choisi son petit ami de
l’époque pour modèle. Dire que l’apôtre Jean dans la Cène n’est autre que Marie
Madeleine me paraît donc absolument fantaisiste.
Venons-en justement à Marie Madeleine: que savons-nous du personnage?
Les Evangiles nous parlent de plusieurs personnes distinctes: Marie de Magdala, qui fut la
première disciple à laquelle Jésus apparut le jour de la Résurrection; Marie de Béthanie, la
sœur de Lazare et de Marthe; et enfin une pécheresse anonyme convertie, qui répand du
parfum sur les pieds du prophète de Galilée. Progressivement, la pécheresse est devenue
une prostituée dans l’imaginaire chrétien, puis les trois figures se sont mélangées, pour
n’en faire qu’une seule.
L’une de ces trois Marie a-t-elle pu être la compagne du Christ ?
Dan Brown s’appuie sur l’Evangile apocryphe de Philippe, qui a été rédigé au milieu du IIe
siècle. Cet Evangile existe bel et bien, mais il appartient à un courant de pensée
particulier, le courant gnostique, qui s’est répandu à l’époque dans le bassin
méditerranéen, surtout à Alexandrie. Les gnostiques estimaient que le salut provenait de
la connaissance, et non de la foi, ce qui leur a valu d’être considérés comme des
hérétiques par les Pères de l’Eglise. Ces croyants «iconoclastes», pour lesquels l’âme est
bonne et le corps foncièrement mauvais, revalorisaient le féminin. A leurs yeux, la
complémentarité entre la femme et l’homme était de même nature que celle qui unit l’être
humain à Dieu. Que dit l’Evangile de Philippe? Marie Madeleine était la disciple préférée
de Jésus, qui «l’embrassait sur la bouche». Si on lit ce passage à un degré trivial, on en
déduit qu’ils étaient amants. Mais si on le lit dans la perspective gnostique, on sait que le
baiser symbolise le souffle de l’esprit, la connaissance. Le maître embrasse son disciple
pour transmettre le souffle, l’âme spirituelle.
L’idée que Jésus et Marie Madeleine aient eu des enfants – le secret du Saint Graal
– serait donc totalement extravagante ?
Je dis seulement que la démonstration de Dan Brown en faveur de cette thèse ne tient
pas la route. Cependant, aucune preuve historique ne permet d’affirmer que cette idée est
fausse.
Le romancier fait également référence aux précieux manuscrits de Qumran, qui
contiendraient, selon lui, une part de ce secret. Pourquoi n’ont-ils été traduits qu’un
demi-siècle après leur découverte ?
Les 850 rouleaux – dont 200 textes bibliques – exhumés à partir de 1946 près de la mer
Morte étaient tout simplement en très mauvais état, et l’Ecole biblique de Jérusalem, qui
avait été chargée de la traduction, a mis du temps à s’atteler à la tâche. Aujourd’hui, tous
les documents ont été déchiffrés, édités par Oxford University Press, et la polémique s’est
éteinte. Mais Dan Brown fait mentir l’histoire lorsqu’il présente ces manuscrits de Qumran
comme les «premiers textes chrétiens»: en réalité, ces textes sont juifs et aucun ne parle
de Jésus. Encore moins de Marie Madeleine.
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Peut-on dire, comme le fait Dan Brown, que l’Eglise catholique a, de façon
délibérée, gommé le rôle des femmes dans les premiers temps du christianisme ?
C’est sur ce point que l’auteur de Da Vinci Code tombe juste. La place des femmes dans
les Evangiles est beaucoup plus importante que celle que l’Eglise primitive a bien voulu
leur concéder après la mort de Jésus. Les Evangiles décrivent le Christ entouré de
disciples du sexe féminin. Et c’est à Marie Madeleine que Jésus apparaît en premier, près
du tombeau vide. La jeune femme se jette à ses pieds en disant: «Rabouni!», mot hébreu
qui signifie «Maître chéri». Ce diminutif affectueux montre la relation très proche qui
existait entre eux. A partir des Actes des Apôtres et des Epîtres de saint Paul, les femmes
sortent du cadre. Il s’agit à mon avis d’un pur mécanisme sociologique, un réflexe
machiste méditerranéen, que les juifs ont connu, et plus tard les musulmans. Dans des
sociétés patriarcales, où la femme ne dirigeait ni églises ni synagogues, il était logique
qu’elle ne soit pas non plus mise en valeur dans les textes religieux. Par la suite, sentant
que la piété populaire réclamait des figures féminines, l’Eglise a autorisé le culte de la
Vierge Marie et de Marie Madeleine. Mais la mère de Jésus est devenue un personnage
désexualisé, symbole de pureté absolue, tandis que Marie Madeleine a été assimilée à la
prostituée sacrée. Deux archétypes déshumanisés.
Bien loin de ce féminin sacré que Dan Brown remet à l’honneur…
Absolument! N’oublions pas que, durant une longue période antérieure aux civilisations,
les divinités étaient féminines. Puis l’homme s’est sédentarisé et a pris conscience de sa
fonction déterminante dans la fécondation. A mesure que le patriarcat s’est imposé, le
divin s’est masculinisé en Grèce, dans l’Empire romain, chez les juifs, chez les chrétiens.
Dan Brown est malhonnête lorsqu’il fait porter au christianisme l’entière responsabilité de
ce refoulement du féminin sacré.
Le romancier va plus loin en affirmant que cette religion devrait son succès
historique à une vulgaire manœuvre politique ourdie par l’empereur Constantin, au
IVe siècle après Jésus-Christ.
Constantin s’est effectivement converti au christianisme sur son lit de mort et il avait déjà
fait de cette confession la religion principale de l’Empire romain. Mais c’est Théodose, en
380, qui l’érigera en religion officielle. Surtout, le concile de Nicée, en 325, n’avait pas du
tout été convoqué par Constantin pour faire le tri dans les Ecritures et brûler les
apocryphes, mais pour répondre à la crise de la doctrine de l’arianisme. Un grand débat
théologique divisait alors l’Eglise: Jésus était-il un homme, était-il divin, était-il un homme-
Dieu? Dans les Evangiles, le prophète nazaréen se définit tour à tour comme le Fils de
Dieu et le Fils de l’Homme. Arius, prêtre d’Alexandrie, affirmait que le Fils, deuxième
personne de la Trinité, n’était pas l’égal de Dieu le Père. Un certain nombre d’évêques se
sont dressés contre lui, et la querelle a enflé. Constantin, qui avait le souci politique
d’éviter les divisions pour unifier son empire sur la base du christianisme, a convoqué le
concile de Nicée, afin d’obliger tous les prélats à s’accorder. Il n’y a donc pas eu de
complot politique, mais de vifs débats théologiques.
Du coup, Dan Brown n’a pas tort de dire que le dogme de la Trinité a bien résulté
d’un vote.
Il aura fallu, c’est vrai, quatre siècles pour parvenir à établir le dogme de la Trinité et de
l’incarnation du Christ, puisque c’est le concile de Nicée qui décrète le Christ
Jésus, une vie d’homme
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consubstantiel au Père, et condamne l’arianisme comme hérésie. Mais Dan Brown se
trompe lorsqu’il affirme que Constantin a cherché à favoriser le camp des anti-Arius en
ordonnant la destruction d’Evangiles apocryphes qui corroboraient la thèse du prêtre. Ce
n’est que lors du concile de Carthage, en 397, que l’Eglise a écarté – et non brûlé – ces
apocryphes, et retenu les quatre Evangiles que l’on connaît, qui sont d’ailleurs les textes
chrétiens les plus anciens avec les lettres de Paul.
Comment expliquez-vous le triomphe planétaire de Da Vinci Code ?
Dan Brown et sa femme ont eu une très bonne idée commerciale: ajouter au thème du
secret la thèse du complot – le mensonge de l’Eglise – et croiser le tout avec le féminin
sacré, Léonard de Vinci en prime. Mais Da Vinci Code est aussi, à mon sens, un vrai
phénomène de société. Il met en lumière des tendances fortes du moment: la passion du
public pour Jésus, la crise des institutions – y compris les institutions universitaires, car,
pour les fans de Dan Brown, l’histoire officielle est aussi suspecte – et le besoin de plus en
plus manifeste de renouer avec le féminin. Ce sont d’ailleurs les cercles féministes
américains qui ont d’abord fait le succès du livre. Si Da Vinci Code a eu tant d’écho,
surtout auprès des chrétiens déchristianisés, c’est parce qu’il tente de réhabiliter la femme
et le sexe dans le christianisme. Pourquoi l’Eglise a-t-elle évacué à ce point le féminin?
Pourquoi s’est-elle autant crispée sur la sexualité? De toute évidence, Dan Brown use de
démonstrations erronées, mais il pose de bonnes questions.
[Publié dans l’Express le 18 juin 2006 — Entretien avec Frédéric LENOIR ; Propos
recueillis par Claire Chartier
La révélation de « la femme de Jésus » laisse les spécialistes sceptiques
Une scientifique américaine a dévoilé un papyrus copte du IVe siècle qui mentionne
l’existence de « la femme de Jésus ». Les spécialistes accueillent cette découverte avec
scepticisme.
L’histoire ravira les inconditionnels de l’écrivain Dan Brown… À l’occasion d’un congrès
sur les études coptes à Rome, une chercheuse américaine a fait sensation en dévoilant un
ancien document faisant mention de « la femme de Jésus ».
Professeur à la Harvard Divinity School, Karen King est convaincue que ce papyrus copte
du IVe siècle, mesurant 3,8 sur 7,6 cm, prouve que certains des premiers chrétiens
croyaient que Jésus était marié : « Jésus leur a dit, ma femme… », peut-on y lire.
Certes, a-t-elle pris le soin de nuancer, cette petite phrase « ne prouve pas que Jésus était
marié » , mais elle laisse entendre que la question à l’époque se posait, alors que « la
tradition chrétienne a considéré comme acquis le fait que Jésus n’était pas marié ».
Une affirmation qui mérite d’être nuancée
« Dès le début même du christianisme, a-t-elle poursuivi, les chrétiens se sont opposés
sur le fait de savoir s’il était préférable ou non de ne pas être marié, mais ce n’est que plus
Jésus, une vie d’homme
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d’un siècle plus tard, bien après la mort de Jésus, qu’ils commencent à se référer à la
position maritale de Jésus pour soutenir leur position. »
Une affirmation qui mérite d’être nuancée, selon le P. Olivier-Thomas Venard, professeur
à l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem : « L’authenticité du manuscrit
pose encore plusieurs questions. Surtout, on ne connaît pas sa provenance, ce qui rend
toute interprétation historique difficile. »
Ce dominicain, qui apprécie Karen King comme une amie, souligne aussi sa posture de
théologienne féministe : cette position la pousse à faire une « lecture contextuelle » des
textes anciens.
« Déconstruire le récit des origines »
Il s’agit de « déconstruire le récit traditionnel des origines chrétiennes » et de
« recomposer une vision plus “pluraliste”, qui donne davantage de place aux femmes ». Le
dévoilement du fragment en question s’inscrit dans ce contexte. Le P. Venard estime
toutefois que l’emballement médiatique aboutit sans doute à « caricaturer » la proposition
du professeur King.
Sur le fond, il souligne que « le type de l’épouse du Christ était déjà connu ». Il est illustré
en particulier dans l’Évangile de Philippe (autre apocryphe dont Dan Brown a fait grand
cas), qui parle de Marie-Madeleine que Jésus « embrassait sur la bouche ». « Mais,
insiste ce spécialiste, ce n’est probablement pas un détail historique croustillant sur Jésus,
destiné à piquer la curiosité de notre époque fascinée par la sexualité ! »
Dans son contexte gnostique (courant à tendance ésotérique des premiers siècles), il
résonnerait plutôt comme une « allégorie spirituelle du “parfait” disciple, dans la veine de
l’épouse du Cantique des Cantiques », telle que la tradition juive la comprend.
Ce papyrus n’apporte pas d’information nouvelle
Au fond, ce papyrus qui fait dire à Jésus « ma femme » n’apporte pas d’information
nouvelle sur Jésus, « même s’il peut inviter l’Église d’aujourd’hui à toujours mieux honorer
les charismes féminins en son sein », c onclut le P. Venard.
Interrogé par l’AFP, le porte-parole du Saint-Siège, le P. Federico Lombardi a pour sa part
remarqué qu’« on ne savait pas bien d’où venait ce petit morceau de parchemin ».
« Cela ne change rien à la position de l’Église qui repose sur une tradition énorme, très
claire et unanime », selon lequel le Christ n’était pas marié.
François-Xavier Maigre (avec AFP)
Myriam et le Seigneur
En juillet 2003, après la publication de sa traduction des évangiles apocryphes de
Philippe, Marie et Thomas, Jean-Yves Leloup, prêtre orthodoxe, avait écrit, à la demande
des hiérarques de son Eglise, une confession de foi assurant notamment : " Rien ne me
permet d’affirmer que Jésus ait exercé la plénitude de sa sexualité (celle-ci n’étant
évidemment pas réduite à la génitalité) avec Marie-Madeleine ou avec toute autre femme.
Dans le respect de la plus stricte orthodoxie et du dogme de l’Incarnation rien ne me
permet non plus de le nier. "
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« "L’Enseigneur aimait Myriam plus que tous les disciples, il l’embrassait souvent sur la
bouche. Les disciples le voyant ainsi aimer Myriam lui dirent : "Pourquoi l’aimes-tu plus
que nous tous ? " L’Enseigneur leur répondit : " Pourquoi ne vous aimerais-je pas autant
qu’elle ? " "
Evangile de Philippe - Planche 111 – Logion 55, 4-6Planche 112 – Logion 55, 7-9
Ces lignes ci-dessus peuvent encore choquer ceux qui ignorent les textes fondateurs du
christianisme. Il ne s’agit nullement ici d’entrer dans les polémiques qui affirment que
Jésus devait être " obligatoirement " marié puisqu’il enseignait dans les synagogues et
que, dans la tradition juive, un homme non marié, étant considéré comme incomplet et
désobéissant au commandement de Dieu, ne pouvait pas être prêtre et entrer dans les
lieux les plus saints du Temple. A quoi il est rétorqué que Yeshoua fréquentait son cousin
Jean Baptiste et les esséniens, et que, d’après les manuscrits dits " de la mer Morte " – à
ne pas confondre avec ceux de Nag Hammadi – trouvés à Qumrân, ces esséniens non
seulement ne se mariaient pas, mais rejetaient " les femmes, les pêcheurs et les infirmes
". Si on reste fidèle aux évangiles qui nous sont familiers, rien ne nous dit que Yeshoua fût
" marié " au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais il est évident qu’il aimait " les
femmes, les pécheurs, les infirmes ", ce qui scandalisera non seulement les esséniens,
mais aussi les pharisiens, les sadducéens, les zélotes et autres " sectes " de l’époque.
La question n’est pas de savoir si Yeshoua était marié ou non (encore une fois au sens où
nous l’entendons aujourd’hui) : quel intérêt ? La question est de savoir si Yeshoua était
réellement humain, d’une humanité sexuée, " normale ", capable d’intimité et de
préférences.
Assumer la sexualité
Répétons-le, selon l’adage des anciens, " tout ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé ".
Si Yeshoua, considéré comme le Messie, comme le " Christ ", traduction grecque de
l’hébreu Messiah, n’assume pas la sexualité, celle-ci n’est pas sauvée. Il n’est plus
Sauveur au sens plénier du terme et c’est une logique de mort plus que de vie qui régira le
christianisme, particulièrement le christianisme romano-occidental.
L’instrument cocréateur de la vie qui nous faisait exister " en relation " à l’image et à la
ressemblance de Dieu, devient ainsi logiquement un instrument destructeur. Serions-nous
en Occident, à travers nos culpabilités inconscientes et collectives, en train de subir les
conséquences d’une telle logique ?
L’évangile de Marie, comme l’évangile de Jean et celui de Philippe, nous rappelle que
Yeshoua était capable d’intimité avec une femme. Cette intimité n’était pas que charnelle,
elle était aussi affective, intellectuelle et spirituelle ; il s’agit de sauver, c’est-à-dire de
guérir et de rendre libre l’être humain dans son entièreté, et cela en introduisant de la
conscience et de l’amour dans toutes les dimensions de son être. Les évangiles de Nag
Hammadi, en rappelant le réalisme de l’humanité de Yeshoua dans sa dimension sexuée,
n’enlèvent rien au réalisme de sa dimension spirituelle, " pneumatique " ou divine.
Jésus, une vie d’homme
LAURENT SAILLY
21
Marc et Matthieu insistent sur ses larmes devant Jérusalem, son angoisse ou ses doutes
devant la mort : " Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? Si c’est possible que cette coupe
s’éloigne de moi. " C’est le même rappel de l’humanité de Jésus, humanité à travers
laquelle Dieu se révèle.
Les évangiles de Nag Hammadi comme les évangiles canoniques nous invitent à nous
rendre libres à l’égard de nos dualités, qui nous " diabolisent ", nous déchirent. Il ne s’agit
pas de nier le corps ou la matière, mais à travers notre non-appropriation et notre non-
identification à ces plans du réel, de les sanctifier, de les transfigurer et, comme Myriam
de Magdala à la suite de son " Bien-Aimé ", d’apprendre par l’Imagination créatrice à
mettre de l’Amour là où il n’y en a pas, là où, dans notre intelligence et notre désir " arrêtés
", " entravés ", " en état d’arrestation ", il n’y en a plus...
Il ne semble pas que Pierre ait compris la leçon, et il n’est pas sûr qu’elle soit aujourd’hui
comprise. " Devons-nous changer nos habitudes ? Ecouter tous cette femme ?... L’a-t-il
vraiment choisie et préférée à nous ? "
N’est-ce pas d’abord un signe de santé " biblique " que de choisir et de préférer une
femme plutôt qu’un homme, pour partager son intimité ? N’est-ce pas ensuite un signe du
réalisme de son humanité ?
Mais l’essentiel est encore plus profond : avant de vouloir être spirituel, " pneumatique ",
sans doute faut-il accepter d’avoir une âme (psukhê) et un corps (sôma) et le fait que
l’intégration de notre dimension féminine et psychophysique est la condition même pour
avoir accès au noûs (1) ou à la dimension masculine de notre être. »
[Extrait de « Tout est pur pour celui qui est pur » (pages 131 à 135) du père Jean-Yves
Leloup]
(1) Esprit ou raison.

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  • 1. Jésus, une vie d’homme PAROLES D’EVANGILES EST UN BLOG DU SITE MECHANTREAC.FR LAURENT SAILLY 1 Paroles d’Evangiles – parolesdevangiles.blogspot.com HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME De la religion originelle au concile de Chalcédoine « Fiat lux et lux fit » (Genèse 1,3) INTRODUCTION A PAROLES D’EVANGILES I. LES ORIGINES DU CHRISTIANISME II. LES SOURCES CHRETIENNES DU CHRISTIANISME III. LES SOURCES BIBLIQUES DU CHRISTIANISME IV. JESUS FACE A L’ARCHEOLOGIE ET A L’HISTOIRE V. JESUS, UNE VIE D’HOMME VI. BOUDDHA, JESUS VII. ET DIEU DANS TOUT CA… ?
  • 2. Jésus, une vie d’homme PAROLES D’EVANGILES EST UN BLOG DU SITE MECHANTREAC.FR LAURENT SAILLY 2 5ème partie : Jésus, une vie d’homme Chapitre 1er – Jésus et le témoignage des Evangiles Chapitre 2 – La mort du prophète, abandonné par les siens Chapitre 3 – Jésus, Marie Madeleine, les secret de l’Eglise
  • 3. Jésus, une vie d’homme PAROLES D’EVANGILES EST UN BLOG DU SITE MECHANTREAC.FR LAURENT SAILLY 3 Chapitre 1er Jésus et le témoignage des Evangiles Jésus reste sans doute l’homme que la culture occidentale, toutes périodes confondues, a le plus étudié, commenté, prié… Les évangélistes, au nom même de leur témoignage de foi, ont fait œuvre d’historiens à leur façon, et avec des représentations de l’histoire du récit propres à leur temps. Mais les évangiles ne sont en aucun cas de purs et simples procès-verbaux des paroles et des gestes de Jésus. L’histoire est la foi y sont à tel point mêlées qu’il est impossible de les partager sans détruire la trame qui les constitue. Naissance et mort L’élément le plus assuré de la vie de Jésus est paradoxalement sa mort. Elle fait intervenir Ponce Pilate, gouverneur romain de Judée de 26 à 36, un personnage connu par ailleurs des historiens antiques. Les chrétiens ne nient pas sa crucifixion (à la différence des musulmans), ils s’appuient même sur elle pour donner corps à la résurrection, qui est le pivot de leur foi. On peut la dater avec un bon degré de probabilité, sachant que les sources écrites attestent unanimement que Jésus mourut à Jérusalem un vendredi (Mc 15,42 ; Jn 19,31). Une divergence existe cependant entre les témoignages des évangiles canoniques. Selon les trois évangiles synoptiques, ce vendredi correspondait au jour même de la fête de la Pâque juive, le 15 du mois de nisan, puisque Jésus avait pris le repas pascal avec ses disciples, la veille au soir (Mc 14,12). Selon le témoignage de Jean, au contraire, Jésus mourut l’après-midi qui précédait la fête, le 14 (Jn 18,28), à quoi correspondent les données fournies par le Talmud de Babylone (Sanhédrin, 43a). Malgré les essais tentés à partir d’études sur les calendriers de l’époque, ces données sont difficilement conciliables. Il est probable que Jean a historiquement raison : exécuter en effet trois condamnés juifs le jour de la plus grande fête de l’année aurait été une faute politique majeure de la part de l’occupant romain. En conséquence, Jésus mourut le vendredi 14 nisan, et le dernier repas qu’il prit avec ses disciples ne fut sans doute pas le repas pascal proprement dit, bien qu’il baignât déjà dans l’atmosphère de la fête toute proche. Et parmi les 14 nisan qui tombe un vendredi pendant le mandat de Pilate, celui qui convient le mieux pour l’exécution de Jésus correspond au vendredi 7 avril de l’année 30, selon le comput actuel. Plus difficile est la détermination de l’année de naissance de Jésus, un homme du peuple ne sachant pas en général, à l’époque, quand il était né. Si l’on en croit Mt 2,1 et Lc 1,5, Jésus naquit sous le règne d’Hérode le Grand, qui mourut lui-même en 4 avant notre ère. Si l’on compte que Jésus avait environ trente ans quand il commença à prêcher (Lc 3,23), et qu’Hérode mourut peu de temps après sa naissance (Mt 2,19), on peut émettre l’hypothèse vraisemblable qu’il naquit autour de 5 ou 6 avant notre ère, et qu’il avait 34 ou 35 ans à sa mort. Cette proposition pose deux questions. La première est que Jésus est né « avant Jésus- Christ », ce qui est pour le moins étonnant. On s’étonnera moins en apprenant que le fait de compter les années à partir de la naissance de Jésus est tardif (fin du 1er millénaire), et qu’il se fonde sur les calculs d’un moine du VIe siècle, Denys le Petit, dont on ne découvrit que longtemps après sa mort qu’il s’était trompé.
  • 4. Jésus, une vie d’homme PAROLES D’EVANGILES EST UN BLOG DU SITE MECHANTREAC.FR LAURENT SAILLY 4 La seconde question porte que la date proposée, peu conciliable avec une indication fournie par Luc, à savoir que le déplacement de Marie et Joseph à Bethléem eut lieu à l’occasion du recensement conduit en terre juive par Quirinius, légat de Syrie. Or, selon des indications fournies par Flavius Josèphe, Quirinus n’occupa ce poste qu’à partir de l’an 6 de notre ère, soit dix ans après la mort d’Hérode. L’indication de Luc est-elle fausse ? Ou celle de Josèphe ? Ou bien Quirinus, expert en politique orientale pour le compte de l’Empire, exerça-t-il deux fois la même fonction à quelques années d’intervalle ? Les points d’interrogation s’accumulent, et l’historien doit reconnaître qu’il est quasi impossible de faire coïncider toutes les données. La date la plus vraisemblable de la naissance de Jésus reste finalement celle qui a été proposée, malgré les points obscurs : autour de 5 ou 6 avant notre ère. Quand au lieu de sa naissance, Bethléem est attestée par deux évangélistes, Mt 2,1 et Luc 2,4, tandis que Mc et Jn n’en disent rien, ce dernier insistant sur l’origine galiléenne de Jésus (Jn 7,41-42). L’indication de Bethléem, patrie de David, pourrait avoir été influencée par le titre de « fils de David » communément donné au Messie. Les historiens hésitent donc entre Bethléem en Judée et Nazareth en Galilée, sans que l’un de ces deux hypothèses parvienne à s’imposer. Les années d’enfance et de formation Jésus passa toute sa jeunesse à Nazareth. Bien que les évangiles n’en disent rien, on peut aisément reconstituer les conditions de son éducation, celles d’un Juif de Galilée appartenant à un milieu artisanal relativement aisé. Il savait lire (Lc 4,17-19) ; en plus de sa langue maternelle, l’araméen, il avait des notions d’hébreu, langue de la Bible juive, et sans doute de grec. La maison dans laquelle il grandit devait grouiller d’enfants et de gens de passage, comme toutes les maisons orientales. Les raisons pour lesquelles il quitta Nazareth vers 30 ans, l’âge d’un homme en pleine maturité, relèvent du secret de sa personne. Le rayonnement de Jean Baptiste, prédicateur populaire et contestataire du culte établi dont la réputation s’étendait à travers le pays, n’y fut certainement pas pour rien. Jésus le rejoignit sur les bords du Jourdain et fit sans doute partie de ses disciples, au point de recevoir de lui le baptême de repentir pour le pardon des péchés que Jean administrait à ceux qui recevaient favorablement son message. C’est sans doute dans les milieux baptistes que Jésus recruta ses premiers disciples (Jn 1,35-51), avant de prendre lui-même la tête d’un petit groupe au sein duquel se pratiquaient des baptêmes proches de celui de Jean (Jn 3,22-26 ; 4,1-3). Cette période, considérée par les évangélistes comme celle des « commencements », peut être située autour de l’automne de l’année 27. En effet, en se fondant sur l’évangile de Jean et en faisant un compte à rebours à partir de la dernière Pâque (année 30), le texte du quatrième évangile mentionne la Pâque de l’an 29 (Jn 6,4) et celle de l’année 28 (Jn 2,13.23). Compter environ six mois avant cette dernière pour situer le début de la mission est une hypothèse non assurée mais raisonnable. Une brève existence, itinérante et prédicatrice Quel était cependant le contenu essentiel de son message ? L’évangéliste Marc en donne un résumé que de nombreux biblistes considèrent comme la pointe de cet enseignement : « Les temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché :
  • 5. Jésus, une vie d’homme PAROLES D’EVANGILES EST UN BLOG DU SITE MECHANTREAC.FR LAURENT SAILLY 5 convertissez-vous et croyez à l’Evangile » (Mc 1,15). Un tel message semble en effet prolonger celui de Jean Baptiste et s’inscrire dans le courant de fièvre apocalyptique qui traversa le monde juif pendant le premier siècle de notre ère. De nombreux textes contemporains en sont témoins. Certains exégètes sont plutôt de l’opinion que Jésus s’imposa d’abord comme un maître de sagesse populaire, et que l’insistance sur la proximité du Règne correspond à une relecture postérieure de sa vie, à la lumière de la foi chrétienne. Il est, dans ce domaine, réellement difficile d’être sûr de soi. Faut-il l’être, d’ailleurs ? Le message proclamé par Jésus semble être trop divers et trop original pour tenir dans des catégories socioreligieuses préalablement établies. L’étonnement des foules et même de certains notables qui en avaient pourtant entendu d’autres le montrent : « Jamais homme n’a parlé comme cet homme ! » (Jn 7,46). L’une des formes de discours dans lesquelles Jésus excella est la parabole. Il n’en est pas le créateur, les maîtres juifs de son époque la pratiquaient, et il y en a même un ou deux splendides exemples dans 2S 12,1-10. Plus que tout autre, il en fit le ressort privilégié de sa pédagogie. C’est en effet une forme d’enseignement qui, au lieu de prendre l’auditeur de front, s’adresse à lui latéralement et le laisse parfaitement libre de ses réactions. Elle va de pair avec le comportement général de Jésus tel que le révèlent les textes : attitude de bienveillance, d’attention aux gens, et tout spécialement à ceux que leur situation personnelle ou sociale mettait en situation défavorisée. L’unité de la parole et du comportement faisait certainement partie de ce que la personne inspirait à ceux qui la rencontraient. Jésus fut aussi perçut par ses contemporains comme exorciste et thaumaturge. Cette dimension de sa vie est assurément celle qui divise le plus les historiens, selon qu’ils sont ou non ouverts au surnaturel. Il est pourtant difficile de l’évacuer. Elle est attestée tant par les sources chrétiennes canoniques que par les apocryphes, ainsi que par le Talmud, qui parle à ce propos de « magie ». Sans doute les foules juives du 1er siècle de notre ère étaient-elles facilement crédules, sans doute Jésus n’était-il pas le seul thaumaturge de son temps, sans doute encore y a-t-il des miracles évangéliques pour lesquels un scientifique moderne trouverait des explications naturelles. Reste que l’importance du fait miraculeux est une caractéristique marquante des récits des évangiles. La narration en est en général sobre, les rédacteurs insistent beaucoup plus sur la confiance du bénéficiaire que sur le détail des manipulations. Jésus lui-même ne fait rien pour en tirer gloire, au contraire, il s’en défend. Il présente ses miracles comme un signe du Règne de Dieu en train de naître, une sorte d’anticipation de l’accès au bonheur éternel auquel tous les humains sont destinés, y compris les plus pauvres. A des envoyés de Jean Baptiste prisonnier qui l’interrogeaient sur sa personne, il répondit en citant le prophète Isaïe : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11,4-5). Cette forme itinérante d’existence dura probablement environ deux ans et demi. Les évènements ne peuvent pas aisément être situés dans leur succession chronologie, les évangélistes, seuls rédacteurs d’un récit suivi sur Jésus, n’ayant pas ce souci. Un moment peut cependant être saisi avec plus de précision chronologique que les autres, à savoir l’épisode au cours duquel Jésus posa à ses disciples la question de confiance. Sa façon d’être attirait inévitablement de nombreux admirateurs à l’enthousiasme parfois fugitif, et provoquait simultanément des mouvements d’hostilité. Tel est le destin commun des grands hommes. Les intuitions de Jésus restaient pour une part incomprise. Sa bienveillance envers des personnes méprisées et sa mise en cause de toute forme de
  • 6. Jésus, une vie d’homme PAROLES D’EVANGILES EST UN BLOG DU SITE MECHANTREAC.FR LAURENT SAILLY 6 mensonge et d’hypocrisie furent à l’origine de mouvements déclarés d’opposition. Certains de ses disciples, déçus et craintifs, cessèrent de la suivre. Autour de la Pâque de l’an 29 – un an et demi environ après le début de l’aventure – Jésus interrogea ceux qui l’accompagnaient encore. La question prend une forme différente selon les évangélistes. Chez les synoptiques, elle est du type : « Qui suis-je, au dire des hommes ? » (Mc 8,27 et parallèles). Chez Jean, elle a un ton plus dramatique : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » (Jn 6,67). C’est alors Pierre qui prit la parole au nom des autres : « Seigneur, à qui irions- nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle », lui fait dire Jean (6,68), tandis que Marc place dans sa bouche une confession messianique : « Tu es le Messie » (8,29). Effectivement, alors que Jésus n’avait pas pris les voies du pouvoir qui faisaient partie, parmi les foules, du programme du Messie d’Israël, l’ensemble de son comportement avait pu faire accéder quelques-uns à la conviction qu’il était pourtant cet envoyé de Dieu attendu. Arrêté et crucifié Déterminer qui porte la responsabilité de la mort de Jésus a des retombées politiques, religieuses, idéologiques. Après avoir longtemps chargé les Juifs, les historiens sont actuellement souvent tentés d’attribuer l’initiative de sa mise à mort aux seuls Romains, en la personne de Pilate. Plus délicate encore que d’autres à propos de Jésus, cette question doit être étudiée par les chercheurs en faisant au maximum abstraction de leurs présupposés. Jésus est mort crucifié. Les Romains n’étaient pas les seuls à pratiquer cette forme de supplice. Il semble que les Parthes l’aient beaucoup utilisée, peut-être même inventée. A l’époque, dans l’Empire, c’était le supplice prévu pour les esclaves et les gens du peuple. Ce fut donc Pilate qui prononça l’ordre d’exécution et organisa la mise à mort. Cependant Pilate n’aurait sans doute jamais entendu parler de Jésus si les autorités juives ne l’avaient conduit devant lui. On peut d’ailleurs remarquer que les rabbins juifs de l’époque talmudique ne refusaient aucunement la responsabilité en cette affaire des dirigeants de leur peuple : le Talmud prétend en effet que Jésus faillir subir la lapidation, un supplice typiquement juif (Sanhédrin, 43a). Le judaïsme du 1er siècle, pourtant, n’était pas une réalité homogène, et le terme « autorités juives » mérite d’être précisé. L’évènement qui fit prendre à des Juifs la décision de supprimer Jésus fut sans doute le scandale qu’il provoqua dans le Temple peu avant la Pâque de l’année 30 (Mc 11,15-19 et parallèles). Avec son enseignement ouvert sur la Tora, assez proche de celui des pharisiens, Jésus s’était depuis toujours situé à l’opposé des sadducéens, milieux sacerdotaux conservateurs. La saccage du Temple fut décisif. Cet homme-là, pourtant réputé pour sa douceur, venait de se révéler pouvant être violent, et donc risquait de fragiliser l’équilibre précaire entre le monde juif toujours prêt à s’agiter et l’occupant romain. Les classes sacerdotales supérieures, et à leur tête le grand- prêtre en place, étaient les véritables interlocuteurs du gouverneur romain et les garantes d’une relative stabilité. Indépendamment d’une hostilité personnelle à l’égard de Jésus dont on ne peut savoir si elle existait, la décision de le supprimer relevait donc au moins de la prudence politique. Elle fut prise au cours d’une parodie d’interrogatoire, la vie d’un homme n’ayant pas à l’époque, même dans le monde juif, le prix qu’on lui accorda par la suite.
  • 7. Jésus, une vie d’homme PAROLES D’EVANGILES EST UN BLOG DU SITE MECHANTREAC.FR LAURENT SAILLY 7 La mort de Jésus eut cependant des conséquences plus lourdes que ses contemporains ne pouvaient le prévoir. La résurrection changea tout. Pour les croyants, elle est un événement réel et l’un des objets majeurs de leur foi. Pour les non-chrétiens, elle n’est qu’illusion et même, pour certains, un danger à combattre. Les indices qui conduisirent les disciples à en être convaincus n’ont pas certes une objectivité qui permette de saisir la réalité de l’événement par des méthodes purement historienne. Mais elle n’en appartient pas moins à l’histoire, au moins par les effets qu’elle produisit. [Le monde de la Bible, hors série 2002 ; p. 11 à 15. Michel QUESNEL, professeur à l’institut catholique de Paris]
  • 8. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 8 Chapitre 2 La mort du prophète, abandonné des siens De tous les évènements concernant l’histoire de Jésus, les derniers jours de sa vie sont sans doute la période la mieux connue. Les quatre évangiles offrent un récit assez proche du temps écoulé entre son arrestation et la découverte du tombeau ouvert. La trame du récit est simple : alors que Pilate était gouverneur de Judée, Jésus fut crucifié à Jérusalem, au lieu-dit Golgotha, lors de la fête de la Pâque, le 7 avril de l’an 30. Quelques grands-prêtres avaient décidé de remettre Jésus à l’autorité romaine afin qu’il soit crucifié. Au matin du surlendemain, des femmes découvrent le tombeau vide. Au seuil des récits de la Passion, nous assistons dans les évangiles à un chassé-croisé. Les personnages qui s’opposent à Jésus changent d’identité. Pendant les deux ou trois ans qu’a duré l’activité publique de Jésus, les pharisiens ont été des adversaires implacables. Pourtant, comme Jésus, ils étaient soucieux de faire du peuple, un peuple saint ; mais leur projet empruntait des voies différentes. Les discussions entre Jésus et les pharisiens portaient sur l’interprétation de l’Ecriture et la manière de vivre la foi au Dieu Un (exemple en Mt 5,20-22a). Peu de temps avant l’arrestation de Jésus et lors de la Passion, les Pharisiens disparaissent du devant de la scène, ils la quittent au moment où Jésus est arrêté. En revanche, les grands-prêtres, en général de tendance sadducéenne, occupent la première place lors des derniers jours de Jésus à Jérusalem. Ils sont les protagonistes de l’arrestation de Jésus, de sa condamnation et de sa remise à Pilate. L’antagonisme entre Jésus et les grands-prêtres est d’une nature autre que celui qui a mis aux prises Jésus et les pharisiens. Les grands-prêtres en exercice au 1er siècle sont peut estimés du peuple, car ils n’appartiennent pas aux familles descendantes de Sadoq, mais au commun du sacerdoce. Ce dernier est aux mains des Romains, qui nomment et destituent le grand-prêtre selon leurs convenances. Or Jésus met en cause le pouvoir des grands-prêtres qui règnent en maîtres au Temple. Il constitue donc un danger. Aux prises avec les grands-prêtres Jésus inaugure son ministère en se mettant à l’école des baptistes. Il ne rompra jamais avec ce milieu (Mt 11,2-19 ; 21,25.32), à tel point que les premiers chrétiens feront de Jean le précurseur de Jésus. Or le monde des baptistes n’a pas de sympathie particulière pour les grands prêtres. Jésus lui-même pratique une certaine réserve vis-à-vis du culte du Temple. Mais surtout Jésus offense les grands-prêtres en s’en prenant au fonctionnement du Temple (Mc 11,15-19). Les grands-prêtres ont bien compris le sens que Jésus donne à l’expulsion des vendeurs du Temple. Le prophète de Nazareth apparaît tel un nouveau Jérémie dénonçant les trafics qui se font autour du Temple et mettant en garde contre une confiance irraisonnée en celui-ci (Jr 26). Comme Jérémie, Jésus a prêché d’abord la justice et l’amour du frère et mis en garde contre une religion qui serait sans miséricorde. Les récits qui précèdent la mort de Jésus ne laissent subsister aucun doute. Jésus a suscité une opposition violente des grands-prêtres en se présentant tel le prophète qui ne supporte pas que le culte du Temple soit détourné de sa fonction originelle et soit entaché d’impureté.
  • 9. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 9 Une parole contre le Temple, prétexte à la condamnation Malgré son habillage théologique, la comparution de Jésus devant les autorités religieuses de son peuple conduit aux mêmes conclusions (Mc 15,53-64) : en s’en prenant au Temple, Jésus a provoqué la colère des milieux sacerdotaux et déclenché le processus qui le conduit à la crucifixion (Mc 15,30 ; Mc 13,1-2 ; Ac 6,14 ; Jn 2,13-22). En agissant ainsi, Jésus prend place dans la tradition des prophètes qui n’ont cessé de protester contre un dévoiement du Temple. Du prophète au Messie Jean fait une présentation des protagonistes de l’événement sans doute plus conforme aux faits. L’interrogatoire de Jésus par les autorités de son peuple n’a pas revêtu un caractère officiel. La mort de Jésus fut décidée quelque temps avant la Pâque à l’instigation du grand-prêtre en exercice Caïphe (Jn11, 45-54). Peu après l’arrestation de Jésus, Anne, ancien grand-prêtre et personnage de premier plan, se mit d’accord avec quelques autres responsables juifs sur les motifs qui seraient présentés à Pilate afin d’obtenir la crucifixion de Jésus. Un motif tiré de la Loi et dénonçant Jésus comme faux prophète n’avait pas grand intérêt pour Pilate, chargé de maintenir la pax romana dans la province de Judée. Aussi Jésus fut-il présenté à Pilate sous les traits du Messie, du roi, fauteur de troubles (Lc 23,2-3 ; Jn 18,33) ; il faisait concurrence à l’empereur. Certes le prétendu prophète ne revendiquait pas la direction du peuple, mais il était cause d’agitation au sein d’une population humiliée par l’occupation romaine et vivant dans l’espérance d’une libération. Il constituait une source potentielle de troubles. L’appel adressé à Pilate S’ils voulaient faire disparaître le prophète Jésus, les grands-prêtres avaient besoin de Pilate : « Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort ! » (Jn 18,31). En tant que représentant de l’empereur, le gouverneur y disposait de l’imperium ; il avait seul le droit de condamner à mort. Les autorités locales jouissaient d’une liberté assez grande dans le domaine judiciaire, mais il ne leur était pas possible de procéder à une exécution capitale. Quelques chefs juifs, rassemblés autour des grandes familles sacerdotales, ont voulu faire taire le prophète Jésus de Nazareth ; ils sont les responsables directs de sa mort. Les pharisiens ne pouvaient pas envisager de livrer un de leurs coreligionnaires à des païens dont l’occupation nuisait à la sainteté de la terre d’Israël. Les grands-prêtres n’avaient pas le même scrupule. Cependant la volonté de mettre à mort Jésus n’aurait pu se réaliser d’un point de vue légal si Pilate n’avait pas donné son accord pour une affaire à laquelle il n’accordait pas une importance démesurée. Les disciples et la crucifixion du Maître Après la mort de Jésus, les disciples, quoique désemparés, ne pouvaient pas imaginer que leur Maître fût abandonné de Dieu. Ils attendaient donc que sa justice fût manifestée à la fin des temps lors de la Résurrection. Les récits de la rencontre de Jésus et des disciples d’Emmaüs est un remarquable morceau de théologie lucanienne. Les disciples n’attendent plus rien dans l’immédiat, ils sont placés face à l’incompréhensible : le
  • 10. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 10 prophète en qui ils ont cru percevoir le libérateur d’Israël est mort misérablement. Il faudra les manifestations de Jésus aux siens pour que sa crucifixion prenne un autre sens. Alors s’éclairent les paroles énigmatiques de Jésus sur sa résurrection d’entre les Morts (Mc 9,31-32). Une réinterprétation de la mort de Jésus Pour la première communauté chrétienne, la parabole des vignerons meurtriers ne peut plus être une simple mise en garde adressée à des chefs qui se comportent comme de misérables criminels (Mc 12,1-9). Elle prend une tonalité nouvelle et devient occasion d’affirmer que la fin tragique de Jésus était annoncée dans l’Ecriture (Ps 118,22-23 cité en Mc 12,10-11 par.). Ainsi s’élabore peu à peu une apologétique qui fait largement appel à la tradition d’Israël relue à travers l’histoire de Jésus. Afin de lever le scandale de la mort ignominieuse de Jésus, les disciples relisent les événements de la Passion à la lumière de l’Ancien Testament qui constitue une réserve inépuisable de sens. En faisant appel aux psaumes 22 et 69, Marc (15,33-41 par. Mt 27,47-56) invite à contempler dans le juste humilié le paradoxe du fils de Dieu en croix livré par les chefs de son peuple, abandonné des siens, confessé par un centurion, symbole de la venue des païens à la foi (Mc 15,39). En recourant au langage apocalyptique, Matthieu insiste sur la nouveauté qui surgit lors de la mort de Jésus, qui met fin à la division de l’humanité : le rideau du Temple se déchire (Mt 27,51) et de nombreux défunts ressuscitent (Mt 27,52). Pour Luc, la Passion devient une voie dans laquelle le disciple s’engage à la suite du Maître (Lc 23,26-32) et trouve le pardon (Lc 23,39-43). L’évangéliste transfère la parole de Jésus sur le Temple au livre des Actes, il la place sur les lèvres des adversaires d’Etienne (Ac 6,14) ; ainsi, le disciple devient témoin du Maître et se compromet avec lui. Luc est le seul évangéliste, sans doute à la suite de la communauté primitive (Ac 2,13.26 ; 4,27.30), à présenter de manière explicite Jésus comme le Serviteur d’Isaïe (22,37) [voir encore Ac 8,32-33]. Jean contemple dans celui qui est traité comme un esclave le Maître qui a tout pouvoir (Jn 18,6). Jésus conduit l’interrogatoire devant Pilate (Jn 16,34-38). Il est l’agneau pascal (Jn 19,36) que l’évangéliste avait proclamé dès le début en liant cette figure et celle du serviteur souffrant « qui enlève le péché du monde » (Jn 1,29). La transformation la plus remarquable se trouve dans le récit synoptique de la comparution de Jésus devant les autorités de son peuple (Mc 14,53-64 par.). Il ne s’agit plus de savoir si Jésus est un vrai ou un faux prophète, mais le texte confesse avec clarté l’identité de Jésus, car, désormais, là est le point de séparation avec les juifs qui n’ont pas reconnu en Jésus le messie d’Israël. La deuxième partie du récit met alors l’accent sur la véritable identité de Jésus (Mc 14,61b-62). Une réserve devant la croix Même réinterprétée, la croix de Jésus le Christ demeure un objet de scandale et une difficulté pour les premiers disciples. Les plus anciennes confessions de foi ne mentionnent pas la crucifixion, mais se contentent d’une formulation plus vague.
  • 11. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 11 Le supplice de la croix était trop infamant pour qu’il soit mis en avant, pourtant il est au cœur de la foi. Paul le rappelle, et met en garde les chrétiens qui auraient tendance à ne pas mettre le Messie crucifié au centre de leur prédication (1Co 1,23). Même si, dans son sens originel, le texte de Dt 21,22 cité par Paul : « Maudit quiconque est pendu au bois » (Ga 3,13) ne vise pas directement la croix, il exprime la malédiction de Dieu à l’égard du condamné pendu au bois. Là était la cause principale de la violence de Paul à l’égard de la jeune communauté chrétienne avant son expérience de Damas. Bien que la foi en la résurrection et l’appel à l’Ecriture aient permis de rendre compte de la mort de Jésus, le fait de sa crucifixion est demeurée déroutant pour nombre de croyants et pour ceux qui entendaient pour la première fois la proclamation du Christ sauveur. Héritiers de cette tradition séculaire, nous ne mesurons plus toujours ce que représentait d’inédit le fait de se réclamer d’un crucifié. [Le monde de la Bible, hors série 2002 ; p. 41 à 45. Jean-Pierre LEMONON, professeur à la faculté de théologie de l’Université catholique de Lyon] Le mystère de la croix La passion de Jésus tient une place littérairement considérable dans les récits évangéliques. L’ordonnance des quatre récits s’inscrit dans le même schéma général, qui s’articule autour de trois tournants majeurs : l’arrestation, les procès et la crucifixion. Dans le premier temps (onction de Béthanie, repas de la Cène, agonie), Jésus annonce ce qui va arriver et en indique le sens. Son arrestation conduit au double jugement, juif et romain, de sa condamnation à mort. Désormais, Jésus est mené par ses adversaires auxquels il a été livré. Dans cette séquence, les évangélistes mettent en relief l’innocence de Jésus et le caractère injuste de sa condamnation Les récits de la crucifixion, de la mort et de la mise au tombeau soulignent la dignité de Jésus dans sa manière de mourir. Les mentions de la croix sont rares en dehors de la Passion, elles n’interviennent qu’au troisième temps du récit. Et au terme, le ressuscité demeure appelé le « Crucifié » (Mt 28,5 et Mc 16,6). Chez Matthieu et Marc, Jésus est présenté comme le juste par excellence, persécuté et martyr pour sa mission. L’institution de l’eucharistie dit, dès le début, le sens que Jésus donne à sa mort prochaine, celui du don de lui-même pour ses frères. Puis le juste est successivement abandonné par ses amis, jugés par ses coreligionnaires, livré à la mort par le pouvoir romain. Mais il y a plus : les deux évangélistes insistent sur la déréliction de Jésus en croix. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ce cri est certainement l’expression d’une angoisse mortelle mais il demeure une prière et une question sur les voies de Dieu. Sur le moment, seul le silence de Dieu lui répond mais ce silence est à sa manière révélation. L’orchestration cosmique et apocalyptique du drame en révèle la portée : au moment où les ténèbres du monde essaient de recouvrir la terre dans un acte de « décréation », la mort de Jésus nous rend la lumière. En réalité, la réponse à la question de Jésus est donnée par la voix du centurion qui « voyant qu’il avait ainsi expiré dit : Vraiment cet homme était fils de Dieu » (Mc 15,39). Le centurion a confessé la foi : dans cet abandon de Jésus par Dieu, il a su lire l’abandon de Jésus à Dieu et le don du Père au Fils.
  • 12. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 12 L’évangile de Luc insiste sur le pouvoir de conversion de l’événement chez les témoins. Non seulement le centurion confesse que Jésus était un juste mais Pierre pleure son reniement, Simon de Cyrène se charge de la croix comme s’il était déjà un disciple, l’un des deux malfaiteurs se convertit, une grande foule s’en retourne en se frappant la poitrine, déjà repentante. Enfin, les dernières paroles de Jésus sont une demande de pardon pour ses bourreaux et une promesse de salut immédiat pour le « bon larron ». Au lieu du cri d’abandon, Luc met dans la bouche de Jésus une parole d’abandon à Dieu. La réalité du salut affleure dans un récit qui devient tout autre chose qu’une exécution capitale. L’évangile de Jean présente lui, la mort en croix de Jésus comme la manifestation de sa gloire. La Passion est introduite par le geste du lavement des pieds et un long discours d’adieu. Après son arrestation, il est l’objet de sévices qui prennent ainsi symboliquement la valeur d’une intronisation liturgique. Il est présenté au peuple par Pilate revêtu d’un manteau impérial de pourpre ; il lui est donné le titre de roi (Jn 19,14), qui le suivra jusqu’à sa croix. Crucifié, Jésus continue d’œuvrer pour les siens en confiant sa mère au disciple bien-aimé. Jean souligne que tout ce qui se passe est un accomplissement des Ecritures, jusqu’au moment où le côté de Jésus est transpercé, libérant le sang et l’eau, signes de vie et de fécondité. La mise en croix de Jésus est une révélation de la gloire de Dieu qui demande simplement la contemplation. La croix a définitivement changé de sens : il ne s’agit plus d’une exécution ignominieuse mais de l’accomplissement d’un amour inouï. Ce mouvement qui va de l’horreur scandaleuse à la compréhension du mystère du salut se retrouve dans les épîtres. La croix et la résurrection forment le cœur de la proclamation originelle du salut accompli par le Christ (Ac 2,36). Elles appartiennent à la confession primitive de la foi que Paul transmet après l’avoir reçue, sous la mention de la mort : « Le Christ est mort pour nos péchés selon les Ecritures » (1Co 15,3). Les épîtres de Paul recueillent un certain nombre d’hymnes liturgiques célébrant l’événement de Jésus (Ph 2,6-11 ; 2,8 ; Col 1,12-20). Une telle prédication ne pouvait pas ne pas provoquer l’opposition tant des juifs que des païens. Paul ne tarde pas à s’en apercevoir à Corinthe et, bien loin de garder la discrétion sur la « parole de la croix », il focalise sur elle sa prédication, en proclamant le paradoxe selon lequel ce qui est folie aux yeux des hommes exprime la plus grande sagesse et puissance de Dieu (1Co 1,18-25). Cette évocation du scandale de la croix n’est pas de l’ordre de l’exagération du discours. Paul résume ici la réaction spontanée des juifs et des païens devant l’annonce d’un salut lié à une exécution capitale ignominieuse. Pour les Juifs, un cadavre était impur et la pendaison signe de la malédiction de Dieu. Paul profite de cette réaction négative pour ramener au contraire tout l’événement de Jésus à son supplice. La croix devient le symbole de Dieu lui-même révélé en son Fils. Pour Paul, la croix est l’événement du salut, considéré à la fois comme la victoire libératrice sur les forces du mal et l’expression du pardon de Dieu. Si Jésus assume en sa chair la situation du maudit pendu à l’arbre (Ga 3,3), c’est pour nous délivrer de la malédiction de la Loi. Sur la croix, Dieu nous a aussi pardonné nos péchés (Col 2,13-15). Ainsi le cortège ignominieux de l’exécution devient-il le cortège de la victoire salvifique. L’épître aux Ephésiens célèbre la croix comme l’instrument de la réconciliation des juifs et des païens, ceux-là mêmes qui la refusaient comme scandale et folie (Ep 2,15-16). Le
  • 13. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 13 propre de la croix fut de transformer une entreprise de haine en une œuvre d’amour et de réconciliation de Dieu avec les hommes et des hommes entre eux. Mais la croix n’est pas seulement celle du Christ. Dans les évangiles, deux logia invitent le disciple à « porter sa croix » avec le maître (Mc 8,34-9,1 ; Mt 10,38). Paul est le disciple qui a le mieux formulé cette mystique de la croix de Jésus (Ga 2,19). « Crucifié pour nous sous Ponce Pilate ». En quel sens le Christ a-t-il été « crucifié pour nous » et nous sauve-t-il par sa croix ? Dès le IIème siècle, saint Justin, le premier théologien de la croix, tient à montrer toutes les annonces de la croix dans les Ecritures. Dans l’histoire des religions et des symboles, la croix a souvent une signification cosmique, et Justin perçoit également la mystérieuse relation entre la croix rédemptrice du Christ et la croix cosmique. Il montre aussi en quoi la croix transforme le rapport entre juifs et païens, et comment elle institue un nouvel ordre du monde entre les deux parousies du Christ. A l’égard des païens, Justin découvre des allusions à la croix dans les mythologies et chez les philosophes comme Platon. La même théologie se retrouve chez saint Irénée de Lyon, sans doute inspiré par son prédécesseur (Contre les hérésies, V, 18,3). Dans l’Eglise ancienne, la théologie de la croix s’est ensuite développée selon la double direction de son rôle salvifique et de l’identité divine du Crucifié. La croix, regardée dans la foi, devient une épiphanie de Dieu, elle est la lumière qui surgit dans les ténèbres. Mais plus généralement, la croix est comprise comme le lieu du combat victorieux mené par Jésus contre les forces du mal et de la mort. Une autre grande interprétation du salut par la croix est celle du sacrifice. Il s’agit non seulement d’un sacrifice personnel et existentiel, mais encore d’un don que Dieu fait à l’homme en son F ils, afin que l’homme puisse se donner à son tour à Dieu en sacrifice spirituel. La croix jette une lumière sur le scandale, profondément opaque, de la souffrance humaine. Elle s’inscrit dans un acte de compassion. Dieu en son Fils vient partager cette souffrance. Jésus le fait non par amour de la souffrance mais par amour des hommes qui souffrent. Car tout homme, quel que soit l’abîme de la souffrance, peut déjà jeter un regard vers la croix. [Le monde de la Bible, hors série 2002 ; p. 46 à 51. Bernard SESBOÜE, théologien jésuite, professeur au Centre Sèvres Paris]
  • 14. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 14 Chapitre 3 Jésus, Marie Madeleine, les secrets de l’Eglise… Le Prieuré de Sion est au cœur de l’énigme de Da Vinci. Vous vous êtes lancé sur la piste de cette société secrète, dont personne avant vous n’avait eu l’idée de vérifier l’existence. Qu’avez-vous découvert ? Au risque de décevoir certains lecteurs, il n’existe pas de prieuré fondé par Godefroi de Bouillon en 1099. Le seul Prieuré de Sion dont l’histoire garde la trace est celui que créa un dénommé Pierre Plantard, dessinateur dans une usine de poêles d’Annemasse, le 25 juin 1956! Il s’agit d’une association (loi de 1901), dont les statuts ont été déposés à la sous-préfecture de la Haute-Savoie. Le mont Sion auquel le nom de la société fait référence ne renvoie pas à la montagne de Jérusalem, mais à celle de Haute-Savoie. Ce Pierre Plantard – comme Sophie Plantard de Saint Clair, l’héroïne de Da Vinci Code – prétendait descendre des rois mérovingiens – là encore, comme la Sophie du roman. Fils d’un valet de chambre, pétainiste et mythomane, Pierre Plantard a d’abord voulu être prêtre, puis s’est tourné vers l’ésotérisme. A la fin des années 1950, au moment où il fonde son fameux Prieuré, il découvre l’affaire de Rennes-le-Château, qui va lui permettre d’enrichir sa légende personnelle. Une histoire rocambolesque… Tout à fait! Elle met en scène l’abbé Béranger Saunière, qui – nouveau clin d’œil de Dan Brown – inspirera le patronyme de Jacques Saunière, le conservateur du Louvre assassiné au début du roman. En 1885, ce curé débarque dans la petite paroisse de Rennes-le-Château, dans l’Aude, dont l’église, dédiée à Marie Madeleine, est en ruine. Il la restaure et, sans que l’on sache pourquoi, se met à fouiller le cimetière. Puis il fait bâtir une tour et une maison de retraite pour les vieux prêtres. «D’où vient l’argent?» s’interrogent les gens du pays. La rumeur grandit: le curé aurait découvert dans un pilier de son église des parchemins qui l’auraient amené à s’intéresser au cimetière. Pourquoi pas? Ce qui est certain, c’est que l’abbé Saunière s’adonne au trafic de messes: il écrit à des centaines d’œuvres catholiques à travers l’Europe pour demander de l’argent afin de dire des messes pour les défunts. Mais, alors qu’il est censé en dire une seule par jour, il reçoit des sommes qui peuvent alimenter plus de 30 messes quotidiennes! Il sera condamné par son évêque pour cette activité frauduleuse. Malgré cela, la légende du trésor de l’abbé Saunière a perduré! Oui, parce que sa gouvernante s’est chargée de la relayer. Une trentaine d’années après la disparition du prêtre, elle cède le domaine à un commerçant, Noël Corbu, qui décide d’ouvrir un restaurant sur les lieux, tout en entreprenant lui-même de fouiller le domaine dans tous les sens. Au bout de quinze ans, ruiné et sans le moindre trésor à se mettre sous la dent, le restaurateur se dit qu’il pourrait au moins utiliser cette histoire pour attirer les clients. Un journaliste de La Dépêche du Midi vient lui rendre visite et rédige un article, «L’abbé Saunière, le curé aux milliards». La légende est lancée. Comment Pierre Plantard en a-t-il eu connaissance ?
  • 15. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 15 Plantard a lu l’article. Tout comme Gérard de Sède, une sorte de poète écrivain trotskiste, et le marquis de Cherisey, un aristocrate fantasque féru de généalogie royaliste. Nos trois personnages se rencontrent, puis décident de forger le mythe de Rennes-le-Château, au milieu des années 1960. Pour donner une légitimité historique à leur histoire, ils déposent eux-mêmes à la Bibliothèque nationale des documents censés prouver l’existence du Prieuré de Sion et le fait que Pierre Plantard est l’ultime descendant de la dynastie mérovingienne. Au début des années 1980, trois auteurs anglo-saxons, Henry Lincoln, Michael Baigent et Richard Leigh, enrichissent le mystère en affirmant dans L’Enigme sacrée que le Prieuré détient un secret: Jésus et Marie Madeleine ont eu une descendance… dont sont issus les rois mérovingiens. L’abbé Saunière aurait découvert dans son église des documents datant des Templiers qui en apporteraient la preuve! Nous avons retrouvé à la Bibliothèque nationale ces fameux «dossiers secrets» dont parle Dan Brown dans sa préface en les présentant comme des «parchemins»: ce sont de vulgaires feuillets dactylographiés! En 1979, le marquis de Cherisey a d’ailleurs avoué qu’il les avait fabriqués lui-même, en s’inspirant d’ouvrages Mais pourquoi avoir inventé toute cette histoire ? Pierre Plantard se prenait vraiment pour l’ultime descendant des rois mérovingiens, le Roi perdu, auquel le marquis de Cherisey rêvait depuis des années! Quant à Gérard de Sède, il avait envie de faire un canular. La liste des dirigeants célèbres du Prieuré que Dan Brown cite dans sa préface – Victor Hugo, Isaac Newton, Léonard de Vinci – est donc totalement farfelue. Oui, mais ils n’ont pas été choisis au hasard. Tous ont flirté avec l’ésotérisme: Victor Hugo faisait tourner les tables, Isaac Newton pratiquait l’alchimie, Léonard de Vinci s’intéressait aux sociétés secrètes. Mais aucun n’a jamais fait partie du fameux Prieuré… et pour cause! A mes yeux, Rennes-le-Château constitue le plus grand mythe ésotérique de notre époque. Le romancier y a ajouté un ingrédient épicé: l’Opus Dei. Moines assassins porteurs de cilice, prélats comploteurs, scandales… L’auteur n’y va pas de main morte ! Il y a évidemment une bonne part de fiction: l’œuvre de Dieu n’a jamais été condamnée pour un fait criminel. Mais il est vrai que ce groupe catholique ultra-traditionaliste, fondé par José Maria Escriva de Balaguer en 1928 et fort de 80 000 laïcs, cultive le secret, qu’il est très bien implanté au Vatican, dont il a vraisemblablement contribué à renflouer les caisses, qu’il est assez machiste – seuls les hommes gouvernent – et que certains de ses membres pratiquent la mortification corporelle. Léonard de Vinci était-il ce peintre hérétique doublé d’un génie de l’ésotérisme que décrit l’ouvrage ? Léonard de Vinci prenait beaucoup de liberté à l’égard de l’Eglise et glissait de nombreux symboles païens dans ses tableaux. Mais la plupart des peintres de la Renaissance, férus d’Antiquité, utilisaient ces symboles, qui étaient connus du public. Les savants et les artistes d’alors se passionnaient pour l’hermétisme, les textes néoplatoniciens et la Kabbale chrétienne. Toute la question est de savoir si Léonard a vraiment peint Marie Madeleine à la place de saint Jean dans son tableau de la Cène. L’apôtre représenté sur la toile a effectivement l’air efféminé, bien qu’il n’ait pas de poitrine, contrairement à ce que
  • 16. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 16 dit Dan Brown. Mais rien d’étrange, là non plus: l’immense majorité des tableaux de la Renaissance représente saint Jean sous des traits presque adolescents, les cheveux longs et imberbe – la tradition pense qu’il avait 17 ans lorsqu’il a rencontré Jésus. En outre, Léonard de Vinci étant homosexuel, il a vraisemblablement choisi son petit ami de l’époque pour modèle. Dire que l’apôtre Jean dans la Cène n’est autre que Marie Madeleine me paraît donc absolument fantaisiste. Venons-en justement à Marie Madeleine: que savons-nous du personnage? Les Evangiles nous parlent de plusieurs personnes distinctes: Marie de Magdala, qui fut la première disciple à laquelle Jésus apparut le jour de la Résurrection; Marie de Béthanie, la sœur de Lazare et de Marthe; et enfin une pécheresse anonyme convertie, qui répand du parfum sur les pieds du prophète de Galilée. Progressivement, la pécheresse est devenue une prostituée dans l’imaginaire chrétien, puis les trois figures se sont mélangées, pour n’en faire qu’une seule. L’une de ces trois Marie a-t-elle pu être la compagne du Christ ? Dan Brown s’appuie sur l’Evangile apocryphe de Philippe, qui a été rédigé au milieu du IIe siècle. Cet Evangile existe bel et bien, mais il appartient à un courant de pensée particulier, le courant gnostique, qui s’est répandu à l’époque dans le bassin méditerranéen, surtout à Alexandrie. Les gnostiques estimaient que le salut provenait de la connaissance, et non de la foi, ce qui leur a valu d’être considérés comme des hérétiques par les Pères de l’Eglise. Ces croyants «iconoclastes», pour lesquels l’âme est bonne et le corps foncièrement mauvais, revalorisaient le féminin. A leurs yeux, la complémentarité entre la femme et l’homme était de même nature que celle qui unit l’être humain à Dieu. Que dit l’Evangile de Philippe? Marie Madeleine était la disciple préférée de Jésus, qui «l’embrassait sur la bouche». Si on lit ce passage à un degré trivial, on en déduit qu’ils étaient amants. Mais si on le lit dans la perspective gnostique, on sait que le baiser symbolise le souffle de l’esprit, la connaissance. Le maître embrasse son disciple pour transmettre le souffle, l’âme spirituelle. L’idée que Jésus et Marie Madeleine aient eu des enfants – le secret du Saint Graal – serait donc totalement extravagante ? Je dis seulement que la démonstration de Dan Brown en faveur de cette thèse ne tient pas la route. Cependant, aucune preuve historique ne permet d’affirmer que cette idée est fausse. Le romancier fait également référence aux précieux manuscrits de Qumran, qui contiendraient, selon lui, une part de ce secret. Pourquoi n’ont-ils été traduits qu’un demi-siècle après leur découverte ? Les 850 rouleaux – dont 200 textes bibliques – exhumés à partir de 1946 près de la mer Morte étaient tout simplement en très mauvais état, et l’Ecole biblique de Jérusalem, qui avait été chargée de la traduction, a mis du temps à s’atteler à la tâche. Aujourd’hui, tous les documents ont été déchiffrés, édités par Oxford University Press, et la polémique s’est éteinte. Mais Dan Brown fait mentir l’histoire lorsqu’il présente ces manuscrits de Qumran comme les «premiers textes chrétiens»: en réalité, ces textes sont juifs et aucun ne parle de Jésus. Encore moins de Marie Madeleine.
  • 17. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 17 Peut-on dire, comme le fait Dan Brown, que l’Eglise catholique a, de façon délibérée, gommé le rôle des femmes dans les premiers temps du christianisme ? C’est sur ce point que l’auteur de Da Vinci Code tombe juste. La place des femmes dans les Evangiles est beaucoup plus importante que celle que l’Eglise primitive a bien voulu leur concéder après la mort de Jésus. Les Evangiles décrivent le Christ entouré de disciples du sexe féminin. Et c’est à Marie Madeleine que Jésus apparaît en premier, près du tombeau vide. La jeune femme se jette à ses pieds en disant: «Rabouni!», mot hébreu qui signifie «Maître chéri». Ce diminutif affectueux montre la relation très proche qui existait entre eux. A partir des Actes des Apôtres et des Epîtres de saint Paul, les femmes sortent du cadre. Il s’agit à mon avis d’un pur mécanisme sociologique, un réflexe machiste méditerranéen, que les juifs ont connu, et plus tard les musulmans. Dans des sociétés patriarcales, où la femme ne dirigeait ni églises ni synagogues, il était logique qu’elle ne soit pas non plus mise en valeur dans les textes religieux. Par la suite, sentant que la piété populaire réclamait des figures féminines, l’Eglise a autorisé le culte de la Vierge Marie et de Marie Madeleine. Mais la mère de Jésus est devenue un personnage désexualisé, symbole de pureté absolue, tandis que Marie Madeleine a été assimilée à la prostituée sacrée. Deux archétypes déshumanisés. Bien loin de ce féminin sacré que Dan Brown remet à l’honneur… Absolument! N’oublions pas que, durant une longue période antérieure aux civilisations, les divinités étaient féminines. Puis l’homme s’est sédentarisé et a pris conscience de sa fonction déterminante dans la fécondation. A mesure que le patriarcat s’est imposé, le divin s’est masculinisé en Grèce, dans l’Empire romain, chez les juifs, chez les chrétiens. Dan Brown est malhonnête lorsqu’il fait porter au christianisme l’entière responsabilité de ce refoulement du féminin sacré. Le romancier va plus loin en affirmant que cette religion devrait son succès historique à une vulgaire manœuvre politique ourdie par l’empereur Constantin, au IVe siècle après Jésus-Christ. Constantin s’est effectivement converti au christianisme sur son lit de mort et il avait déjà fait de cette confession la religion principale de l’Empire romain. Mais c’est Théodose, en 380, qui l’érigera en religion officielle. Surtout, le concile de Nicée, en 325, n’avait pas du tout été convoqué par Constantin pour faire le tri dans les Ecritures et brûler les apocryphes, mais pour répondre à la crise de la doctrine de l’arianisme. Un grand débat théologique divisait alors l’Eglise: Jésus était-il un homme, était-il divin, était-il un homme- Dieu? Dans les Evangiles, le prophète nazaréen se définit tour à tour comme le Fils de Dieu et le Fils de l’Homme. Arius, prêtre d’Alexandrie, affirmait que le Fils, deuxième personne de la Trinité, n’était pas l’égal de Dieu le Père. Un certain nombre d’évêques se sont dressés contre lui, et la querelle a enflé. Constantin, qui avait le souci politique d’éviter les divisions pour unifier son empire sur la base du christianisme, a convoqué le concile de Nicée, afin d’obliger tous les prélats à s’accorder. Il n’y a donc pas eu de complot politique, mais de vifs débats théologiques. Du coup, Dan Brown n’a pas tort de dire que le dogme de la Trinité a bien résulté d’un vote. Il aura fallu, c’est vrai, quatre siècles pour parvenir à établir le dogme de la Trinité et de l’incarnation du Christ, puisque c’est le concile de Nicée qui décrète le Christ
  • 18. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 18 consubstantiel au Père, et condamne l’arianisme comme hérésie. Mais Dan Brown se trompe lorsqu’il affirme que Constantin a cherché à favoriser le camp des anti-Arius en ordonnant la destruction d’Evangiles apocryphes qui corroboraient la thèse du prêtre. Ce n’est que lors du concile de Carthage, en 397, que l’Eglise a écarté – et non brûlé – ces apocryphes, et retenu les quatre Evangiles que l’on connaît, qui sont d’ailleurs les textes chrétiens les plus anciens avec les lettres de Paul. Comment expliquez-vous le triomphe planétaire de Da Vinci Code ? Dan Brown et sa femme ont eu une très bonne idée commerciale: ajouter au thème du secret la thèse du complot – le mensonge de l’Eglise – et croiser le tout avec le féminin sacré, Léonard de Vinci en prime. Mais Da Vinci Code est aussi, à mon sens, un vrai phénomène de société. Il met en lumière des tendances fortes du moment: la passion du public pour Jésus, la crise des institutions – y compris les institutions universitaires, car, pour les fans de Dan Brown, l’histoire officielle est aussi suspecte – et le besoin de plus en plus manifeste de renouer avec le féminin. Ce sont d’ailleurs les cercles féministes américains qui ont d’abord fait le succès du livre. Si Da Vinci Code a eu tant d’écho, surtout auprès des chrétiens déchristianisés, c’est parce qu’il tente de réhabiliter la femme et le sexe dans le christianisme. Pourquoi l’Eglise a-t-elle évacué à ce point le féminin? Pourquoi s’est-elle autant crispée sur la sexualité? De toute évidence, Dan Brown use de démonstrations erronées, mais il pose de bonnes questions. [Publié dans l’Express le 18 juin 2006 — Entretien avec Frédéric LENOIR ; Propos recueillis par Claire Chartier La révélation de « la femme de Jésus » laisse les spécialistes sceptiques Une scientifique américaine a dévoilé un papyrus copte du IVe siècle qui mentionne l’existence de « la femme de Jésus ». Les spécialistes accueillent cette découverte avec scepticisme. L’histoire ravira les inconditionnels de l’écrivain Dan Brown… À l’occasion d’un congrès sur les études coptes à Rome, une chercheuse américaine a fait sensation en dévoilant un ancien document faisant mention de « la femme de Jésus ». Professeur à la Harvard Divinity School, Karen King est convaincue que ce papyrus copte du IVe siècle, mesurant 3,8 sur 7,6 cm, prouve que certains des premiers chrétiens croyaient que Jésus était marié : « Jésus leur a dit, ma femme… », peut-on y lire. Certes, a-t-elle pris le soin de nuancer, cette petite phrase « ne prouve pas que Jésus était marié » , mais elle laisse entendre que la question à l’époque se posait, alors que « la tradition chrétienne a considéré comme acquis le fait que Jésus n’était pas marié ». Une affirmation qui mérite d’être nuancée « Dès le début même du christianisme, a-t-elle poursuivi, les chrétiens se sont opposés sur le fait de savoir s’il était préférable ou non de ne pas être marié, mais ce n’est que plus
  • 19. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 19 d’un siècle plus tard, bien après la mort de Jésus, qu’ils commencent à se référer à la position maritale de Jésus pour soutenir leur position. » Une affirmation qui mérite d’être nuancée, selon le P. Olivier-Thomas Venard, professeur à l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem : « L’authenticité du manuscrit pose encore plusieurs questions. Surtout, on ne connaît pas sa provenance, ce qui rend toute interprétation historique difficile. » Ce dominicain, qui apprécie Karen King comme une amie, souligne aussi sa posture de théologienne féministe : cette position la pousse à faire une « lecture contextuelle » des textes anciens. « Déconstruire le récit des origines » Il s’agit de « déconstruire le récit traditionnel des origines chrétiennes » et de « recomposer une vision plus “pluraliste”, qui donne davantage de place aux femmes ». Le dévoilement du fragment en question s’inscrit dans ce contexte. Le P. Venard estime toutefois que l’emballement médiatique aboutit sans doute à « caricaturer » la proposition du professeur King. Sur le fond, il souligne que « le type de l’épouse du Christ était déjà connu ». Il est illustré en particulier dans l’Évangile de Philippe (autre apocryphe dont Dan Brown a fait grand cas), qui parle de Marie-Madeleine que Jésus « embrassait sur la bouche ». « Mais, insiste ce spécialiste, ce n’est probablement pas un détail historique croustillant sur Jésus, destiné à piquer la curiosité de notre époque fascinée par la sexualité ! » Dans son contexte gnostique (courant à tendance ésotérique des premiers siècles), il résonnerait plutôt comme une « allégorie spirituelle du “parfait” disciple, dans la veine de l’épouse du Cantique des Cantiques », telle que la tradition juive la comprend. Ce papyrus n’apporte pas d’information nouvelle Au fond, ce papyrus qui fait dire à Jésus « ma femme » n’apporte pas d’information nouvelle sur Jésus, « même s’il peut inviter l’Église d’aujourd’hui à toujours mieux honorer les charismes féminins en son sein », c onclut le P. Venard. Interrogé par l’AFP, le porte-parole du Saint-Siège, le P. Federico Lombardi a pour sa part remarqué qu’« on ne savait pas bien d’où venait ce petit morceau de parchemin ». « Cela ne change rien à la position de l’Église qui repose sur une tradition énorme, très claire et unanime », selon lequel le Christ n’était pas marié. François-Xavier Maigre (avec AFP) Myriam et le Seigneur En juillet 2003, après la publication de sa traduction des évangiles apocryphes de Philippe, Marie et Thomas, Jean-Yves Leloup, prêtre orthodoxe, avait écrit, à la demande des hiérarques de son Eglise, une confession de foi assurant notamment : " Rien ne me permet d’affirmer que Jésus ait exercé la plénitude de sa sexualité (celle-ci n’étant évidemment pas réduite à la génitalité) avec Marie-Madeleine ou avec toute autre femme. Dans le respect de la plus stricte orthodoxie et du dogme de l’Incarnation rien ne me permet non plus de le nier. "
  • 20. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 20 « "L’Enseigneur aimait Myriam plus que tous les disciples, il l’embrassait souvent sur la bouche. Les disciples le voyant ainsi aimer Myriam lui dirent : "Pourquoi l’aimes-tu plus que nous tous ? " L’Enseigneur leur répondit : " Pourquoi ne vous aimerais-je pas autant qu’elle ? " " Evangile de Philippe - Planche 111 – Logion 55, 4-6Planche 112 – Logion 55, 7-9 Ces lignes ci-dessus peuvent encore choquer ceux qui ignorent les textes fondateurs du christianisme. Il ne s’agit nullement ici d’entrer dans les polémiques qui affirment que Jésus devait être " obligatoirement " marié puisqu’il enseignait dans les synagogues et que, dans la tradition juive, un homme non marié, étant considéré comme incomplet et désobéissant au commandement de Dieu, ne pouvait pas être prêtre et entrer dans les lieux les plus saints du Temple. A quoi il est rétorqué que Yeshoua fréquentait son cousin Jean Baptiste et les esséniens, et que, d’après les manuscrits dits " de la mer Morte " – à ne pas confondre avec ceux de Nag Hammadi – trouvés à Qumrân, ces esséniens non seulement ne se mariaient pas, mais rejetaient " les femmes, les pêcheurs et les infirmes ". Si on reste fidèle aux évangiles qui nous sont familiers, rien ne nous dit que Yeshoua fût " marié " au sens où nous l’entendons aujourd’hui, mais il est évident qu’il aimait " les femmes, les pécheurs, les infirmes ", ce qui scandalisera non seulement les esséniens, mais aussi les pharisiens, les sadducéens, les zélotes et autres " sectes " de l’époque. La question n’est pas de savoir si Yeshoua était marié ou non (encore une fois au sens où nous l’entendons aujourd’hui) : quel intérêt ? La question est de savoir si Yeshoua était réellement humain, d’une humanité sexuée, " normale ", capable d’intimité et de préférences. Assumer la sexualité Répétons-le, selon l’adage des anciens, " tout ce qui n’est pas assumé n’est pas sauvé ". Si Yeshoua, considéré comme le Messie, comme le " Christ ", traduction grecque de l’hébreu Messiah, n’assume pas la sexualité, celle-ci n’est pas sauvée. Il n’est plus Sauveur au sens plénier du terme et c’est une logique de mort plus que de vie qui régira le christianisme, particulièrement le christianisme romano-occidental. L’instrument cocréateur de la vie qui nous faisait exister " en relation " à l’image et à la ressemblance de Dieu, devient ainsi logiquement un instrument destructeur. Serions-nous en Occident, à travers nos culpabilités inconscientes et collectives, en train de subir les conséquences d’une telle logique ? L’évangile de Marie, comme l’évangile de Jean et celui de Philippe, nous rappelle que Yeshoua était capable d’intimité avec une femme. Cette intimité n’était pas que charnelle, elle était aussi affective, intellectuelle et spirituelle ; il s’agit de sauver, c’est-à-dire de guérir et de rendre libre l’être humain dans son entièreté, et cela en introduisant de la conscience et de l’amour dans toutes les dimensions de son être. Les évangiles de Nag Hammadi, en rappelant le réalisme de l’humanité de Yeshoua dans sa dimension sexuée, n’enlèvent rien au réalisme de sa dimension spirituelle, " pneumatique " ou divine.
  • 21. Jésus, une vie d’homme LAURENT SAILLY 21 Marc et Matthieu insistent sur ses larmes devant Jérusalem, son angoisse ou ses doutes devant la mort : " Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? Si c’est possible que cette coupe s’éloigne de moi. " C’est le même rappel de l’humanité de Jésus, humanité à travers laquelle Dieu se révèle. Les évangiles de Nag Hammadi comme les évangiles canoniques nous invitent à nous rendre libres à l’égard de nos dualités, qui nous " diabolisent ", nous déchirent. Il ne s’agit pas de nier le corps ou la matière, mais à travers notre non-appropriation et notre non- identification à ces plans du réel, de les sanctifier, de les transfigurer et, comme Myriam de Magdala à la suite de son " Bien-Aimé ", d’apprendre par l’Imagination créatrice à mettre de l’Amour là où il n’y en a pas, là où, dans notre intelligence et notre désir " arrêtés ", " entravés ", " en état d’arrestation ", il n’y en a plus... Il ne semble pas que Pierre ait compris la leçon, et il n’est pas sûr qu’elle soit aujourd’hui comprise. " Devons-nous changer nos habitudes ? Ecouter tous cette femme ?... L’a-t-il vraiment choisie et préférée à nous ? " N’est-ce pas d’abord un signe de santé " biblique " que de choisir et de préférer une femme plutôt qu’un homme, pour partager son intimité ? N’est-ce pas ensuite un signe du réalisme de son humanité ? Mais l’essentiel est encore plus profond : avant de vouloir être spirituel, " pneumatique ", sans doute faut-il accepter d’avoir une âme (psukhê) et un corps (sôma) et le fait que l’intégration de notre dimension féminine et psychophysique est la condition même pour avoir accès au noûs (1) ou à la dimension masculine de notre être. » [Extrait de « Tout est pur pour celui qui est pur » (pages 131 à 135) du père Jean-Yves Leloup] (1) Esprit ou raison.