SlideShare une entreprise Scribd logo
Modifiez le style du titre
1
“ CHAPITRE IV
Un art en délire
3- Vers un art élémentaire
- La relève de l’abstraction
- Le délire de l’abstraction en Europe
158
Dans ces expériences, l’automatisme prend ses grandes dimensions, avec
l’automatisme symbolique, où l’artiste utilise des objets extérieurs pour
exprimer son monde intérieur, Hans Arp découvre l’automatisme rythmique,
basé sur les lois du hasard, tandis que d’autres artistes, comme Dominguez
et Paalen, s’expérimentent dans l’automatisme absolu, effectué dans le
grattage, le fumage et le décollage.
Un autre automatisme voit le jour avec André Masson et Roberto Matta;
c’est l’automatisme gestuel. Masson est le premier artiste à avoir tenté
l’application de la peinture automatique, une tendance poussée jusqu’à
un expressionnisme abstrait. Avec ses « Morphologies psychologiques »
Roberto Matta crée une tendance « futuriste » dans le surréalisme, une
tendance de plus en plus abstraite, mais qui propose la structure dynamique
d’un monde futur et étrange, sans relation avec le nôtre.
Dans les recherches originales des artistes, comme Arp, Ernst, Masson,
Dominguez, Paalen, Matta et Miro, le surréalisme fonde le pont avec
l’abstraction, une abstraction expressive, lyrique et gestuelle. Pour cette
raison, d’autres artistes, en Europe et dans le monde, vont s’inspirer de cette
tendance, après la Deuxième Guerre mondiale, pour créer des mouvements
abstraits. En même temps, d’autres artistes, évoluant dans la figuration,
exploiteront l’objet surréaliste et les éléments du monde extérieur, pour
créer une autre figuration, toute lacérée, torturée, sauvage, qui reflète
l’époque souffrante après la guerre.
3- Vers un art élémentaire
La guerre, cette « hygiène du monde », dont parlait Marinetti, a ouvert les
yeux sur l’ébranlement des idéaux et des principes. L’incertitude et même
le nihilisme dadaïste et la crise de 1929, envahissent l’esprit occidental
longtemps confiant dans le progrès de la civilisation.
mentairement celle (ou celles) qu’elle recouvre ». Dictionnaire abrégé du surréalisme. Ce
procédé sera appelé la « lacération » par le nouveau réalisme.
159
Le nihilisme a été pressenti avant la, guerre, avant même la « Belle Epoque»,
par des artistes et des penseurs visionnaires, réagissant contre le progrès
scientifique et la révolution industrielle.
L’expressionnisme allemand, héritant sans doute de la pensée nietzschéenne
et de l’Einfuhlung allemand, n’a été au fond qu’un appel à cette « nécessité
intérieure », voulant créer une vision esthétique en rapport avec l’âme
nordique.
Dans ses deux traités, « Abstraction und Einfuhlung » (1908) et
«Formprobleme des Gothik » (1912), Wilhelm Worringer a analysé
l’évolution sociale des peuples nordiques, cette tradition enracinée dans
ces peuples et cette mentalité tendue vers l’abstraction inquiète et agitée,
d’où son principe profond du « caractère transcendantal de l’expression
gothique ».
Au fond, cette abstraction inquiète a toujours caractérisé l’art dans le Nord
de l’Europe, depuis Gérôme Bosch à Dürer et Grünewald. Cette inquiétude
est réapparue avec Van Gogh et Emile Nolde, dans les temps Modernes.
Cependant, Hegel a admis que chaque art est fils de son époque ; reprenant
cette idée, Worringer a supposé qu’à chaque époque de l’évolution humaine,
jaillit une volonté de créer qui n’est en quelque sorte que l’expression des
rapports de l’homme avec son milieu et son époque. Pour l’art du XX° siècle,
c’est surtout l’anxiété métaphysique qui s’exprime dans les manifestations
artistiques.
Hebert Read, en se basant sur la pensée de Worringer, a souligné que
«l’humanité toute entière connait aujourd’hui l’angoisse métaphysique» 21
;
seulement, de l’expressionnisme à l’expressionisme abstrait, l’art s’affirme
comme « une révélation volontaire de cette anxiété »22
, tandis que «le
constructivisme est une sublimation inconsciente de cet d’esprit».
21  -  Op, cit, p.291
22  -  Op, cit
160
Nous sommes alors, non devant deux aspects de l’abstraction, comme
beaucoup d’historiens et de critiques d’art le croient, mais devant deux
visions antagoniques qui s’élaborent durant le XX° siècle, débutées par l’ex-
pressionnisme et le cubisme, embrasées par les deux guerres mondiales,
pour aboutir à une abstraction élémentaire, issue du senti, ou plutôt une
« révélation » directe de cette anxiété, c’est-à-dire une tendance vers
la destruction, tournant autour de la poésie, du spectacle, du théâtre
et du cinéma, et une autre abstraction, issue du pensé, ou comme on
pense, une «sublimation inconsciente » de l’anxiété dominante, c’est-à-dire
une tendance vers la construction, tournant autour de l’architecture, de
l’urbanisme et du design.
Les historiens de l’art moderne sont convaincus que l’art basé sur la raison
et la rigueur, se forme dans une époque de paix, tandis que l’art issu de
l’émotion et de la passion nerveuse, se forme dans les conflits, dans un
milieu ou une époque de guerre et de crise. Ainsi ils ont pu expliquer
l’éclosion du classicisme et du baroque, deux styles antagoniques dans
deux milieux différents.
Pour expliquer la naissance de l’abstraction, Paul Klee écrivit dans son
journal, en 1915 : « Plus horrible devient ce monde, plus abstrait devient
l’art, alors qu’un monde en paix produit un art réaliste ».
Plus précis encore et plus profond, Herbert Read révèle cet état d’esprit
contemporain, où prédomine l’anxiété métaphysique dans l’art, à travers la
sublimation inconsciente de cet état d’esprit qui aboutit au constructivisme
puis à l’abstraction géométrique et à travers sa révélation qui se manifeste
dans une abstraction lyrique.
Cependant, dans un autre contexte, celui de la conception esthétique, on
a admis que l’abstraction est une épuration extrême et une synthèse des
formes. L’évolution de l’épuration plastique moderne, débutée dans la
couleur, avec le fauvisme (et non l’expressionnisme), dans la forme, avec
161
le cubisme, dans le mouvement, avec le futurisme, et enfin dans la lumière
avec l’orphisme, a abouti à une synthèse conforme à l’époque, dans De
Stijl, puis dans le Bauhaus. Toute cette épuration motivée, certes, par la
sublimation de cette anxiété métaphysique qui ne cesse de basculer le
monde vers le déséquilibre et la débâcle.
Mais, on doit rappeler que toutes ces épurations, nées à l’ombre de la
guerre, n’ont pas eu le temps de se développer ; on les considère comme
des symboles, et ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale, que les
artistes, dans différents mouvements plastiques, se sont préoccupés de les
analyser à travers leurs recherches.
De 1905 à 1915, en dix ans, des artistes géniaux ont présenté tous les
éléments de base d’une vision contemporaine, malgré les temps forts qui
annoncent la tourmente.
L’expressionnisme allemand, dès le début du XX° siècle, s’est annoncé
comme une révélation ardente de cette tourmente. Mais, déjà, dans ce
mouvement, on sent la différence entre « Dic Brücke » et « Der Blaue Reiter»
; ce dernier, tout en se situant dans la conception expressionniste, s’est
préoccupé de l’étude de la couleur, à l’instar du fauvisme, combinant ainsi
entre les deux mouvements.
Le fauvisme, quoi qu’il porte, par ironie, ce terme bestial, est loin d’être
sauvage, il a cherché surtout, avec l’initiative de Matisse, l’épuration de la
couleur, une épuration puisée, certes, dans l’œuvre de Van Gogh, de Gauguin
et de Cézanne, sans oublier l’art primitif en vogue à cette époque. Et c’est
en cela où réside, entre autres, la différence entre l’expressionnisme et le
fauvisme, une différence de direction subtile qui va se déclarer dans les
tendances futures.
La guerre de 1914 a provoqué une tendance nihiliste chez les artistes et
dans les esprits, c’est ainsi qu’on peut expliquer Dada créé en Suisse, et le
162
suprématisme créé en Russie, deux mouvements antagoniques, certes,
mais aboutissant à des résultats semblables : la destruction de l’art qui
n’est qu’une révélation de cette débâcle, et l’épuration extrême de l’art
que la sublimation de cet état d’esprit mène au néant. Les dadaïstes et les
constructivistes, en somme, ont considéré l’art comme inutile, selon leurs
conceptions respectives.
Seulement, il faut le dire, ce nihilisme tendu à l’extrême, n’a jugé que l’art
existant en son époque, une époque tourmentée, en débâcle, et selon les
deux idéologies mises en évidence : l’anarchisme et le communisme. Ces
deus idéologies, d’ailleurs, combattent l’art dans sa destination élitique, et
considèrent la création comme une expression sociale, et c’est cette idée
révolutionnaire, tâtonnante au début, qui va être développée plus tard
dans des tendances contemporaines. Mais déjà, en cette époque dadaïste,
d’autres artistes cherchent une percée d’entre les ténèbres de l’impasse, un
art nouveau qui exprime l’époque à venir. Du Dada sort le surréalisme, et
le constructivisme se prolonge et s’innove dans sa deuxième phase, grâce
à Gabo et Pesner, sans oublier l’enseignement du Bauhaus.
Comme les dadaïstes, les surréalistes ont réagi contre la guerre ; comme
eux aussi, ils sont pour la libération de l’homme et de son esprit. Leur projet
a consisté surtout dans la libération de l’inconscient, s’inspirant en cela du
romantisme dans sa quête de l’âme et du pouvoir donné à l’imagination
macabre. C’est un projet de survie, je crois, où les artistes, perdant toute
confiance dans les agissements extérieurs, veulent retrouver en eux, la
force intérieure. L’écriture automatique surréaliste a trouvé place dans la
conception de la relève.
En opposition à cette vision lyrique et idéaliste, s’ouvrant sur le délire,
d’autres artistes, imprégnés du constructivisme et de la conception
rigoureuse du Bauhaus, ont voulu continuer dans ce domaine architecto-
nique. Ils élaborent une vision vouée à l’architecture et à l’urbanisme, en
163
développant ce qu’on peut appeler « la réalisation de l’art » que j’analyserai
dans le prochain chapite. C’est une vision matérialiste, concrète, au service
de la vie industrielle. Au sein de cette vision, l’abstraction géométrique,
orientée par la raison, dénudée de tout sentiment, impersonnelle, triomphe.
La relève de l’abstraction
Sous la forme du premier numéro d’une nouvelle revue du nom d’Art
concret, Théo Van Doesburg, l’un des fondateurs de De Stijl, publia un
manifeste, en 1930, voulant accomplir sa mission de théoricien de l’art
abstrait. Il écrit : « L’œuvre d’art doit être entièrement conçue et formée
par l’esprit avant son exécution. Elle ne doit recevoir des données formelles
de la nature, ni de la sensualité, ni de la sentimentalité…La technique doit
être mécanique, c’est-à-dire exacte, anti-impressionniste ».
Tout un programme pour la relève, en opposition directe avec le surréalisme,
dont l’Age d’or, réalisé par Buñuel et Salvador Dali, en 1930, provoque une
levée de boucliers. Effectivement, il est surprenant de voir se développer,
en même temps, deux visions contradictoires ; ceci montre à quel point la
guerre et ses conséquences peuvent provoquer dans la société et les esprits
cultivés, comme réaction.
En 1931, reprenant à son compte le manifeste de Doesburg, un mouvement
se créa, du nom d’Abstraction-Création, réunissant Hans Arp, Robert
Delaunay, Albert Gleizes et Frantisek Kupka, sous la présidence d’Auguste
Herbin. Un groupement plus ou moins homogène : Herbin est rigoureux
dans ses recherches abstraites, tandis que Delaunay, Kupka et Gleizes, du
cubisme, se sont orientés vers l’abstraction, et même vers l’épuration de la
lumière colorée, Hans Arp, l’ancien dadaïste, récupéré tôt par le surréalisme,
continue toujours à se pencher vers la conception abstraite. Ce mouvement
intégra aussi Cercle et Carré, qui avait mobilisé, un an plus tôt, plusieurs
artistes contre l’académisme et même le surréalisme tapageur.
164
Sous la bannière du critique d’art belge, Michel Seuphor, une grande
exposition fut organisée, au nom d’un art voué à la rigueur géométrique.
Michel Seupher, voulant définir l’art abstrait, écrivit, entretemps : « j’appelle
abstrait tout art qui ne contient aucun rappel, aucune évocation de la réalité,
que cette réalité soit ou ne soit pas le point de départ de l’artiste »
Le mérite de ce groupement est d’avoir insisté sur cette tendance abstraite,
née à peine vingt ans, et développée dans des conceptions importantes en
Russie, en Allemagne et en Hollande. Mais, dans ces temps difficiles, entre
les guerres, où l’art devient au service de la propagande soviétique, nazie
ou fasciste, cette tendance abstraite s’estompe.
Après la dispersion des grands artistes de ce courant, due à la guerre, après
la mort de Delaunay en 1941, celle de Kandinsky et de Mondrian en 1944,
une nouvelle génération prend la relève. Ses représentants connaissent les
recherches de l’avant-garde, dont certains adoptent la réflexion théorique.
Chez les purs et austères tenants de ce courant concret, dont Vasarely est
devenu peu à peu le chef de file, il y a un refus conscient des séductions de
la matière ou de la tache aléatoire. Cette abstraction pure et rigoureuse est
pratiquée par des artistes de toutes nationalités, ayant Paris comme centre
artistique international. Parmi ces artistes, on peut citer Vasarely, Dewasne,
Morellet, Soto, Le Parc, Magnelli, Herbin, Morisson et Vardanega.
Travaillant d’après de stricts schémas géométriques, ils utilisent volontiers
le compas, la règle, l’équerre et le tire-ligne, organisant avec une rigueur
scientifique leurs surfaces en tracés rectilignes, où les couleurs sont réparties
en taches lisses et que l’œuvre n’a de valeur qu’une fois multipliée, qu’une
fois mécanisée, d’où le méca-art, un art influencé directement par le
constructivisme, De Stijl et surtout le Bauhaus, tendu comme écho de l’art
sériel. Le tableau exécuté n’est, en fait, qu’un modèle, qu’un prototype, à
l’instar de la démarche du design. L’abstraction géométrique annonce, avec
Vasarely, l’op’art.
165
L’abstraction, cet art qui ne doit avoir aucune relation avec la réalité, a été
orientée, dès le début, vers la géométrisation de l’espace esthétique, selon
une vision rigoureuse qui ne cesse d’employer les formes géométriques
simples comme éléments de la composition plastique. S’agit-il aussi ici, dans
cette rigueur abstraite, d’une sublimation de l’anxiété métaphysique, de cet
état d’esprit bouleversé ? Dans tous les cas, dans cette tendance, il y a un
souci d’ordre, et même un refus de voir la réalité, une réalité douloureuse,
écorchée par la guerre.
N’oublions pas aussi que l’auteur de la première aquarelle abstraite, et
le créateur de l’abstraction moderne, Kandinsky, a insisté toujours sur la
«nécessité intérieure ». C’est à cette expression que vont tendre des artistes,
de plus en plus nombreux, non seulement en Europe, mais dans le monde,
surtout après la Seconde Guerre mondiale.
Le délire de l’abstraction en Europe
La Seconde Guerre mondiale a marqué une profonde rupture dans la vie
artistique, d’abord par les désastres et la débâcle qu’elle a provoqués, mais
aussi par le profond reclassement qu’elle a entrainé. La grande génération,
celle du début du XX° siècle, est devenue « historique », le temps est pour
la relève qui se prépare à l’art contemporain.
Resté longtemps confidentielle, malgré la création du groupe « Abstraction
Création », l’abstraction reprend vigueur en France, pendant la guerre avec
le groupe des « Jeunes peintres de tradition française ». Sortant de l’ombre
pour reprendre les recherches des précurseurs de l’abstraction géométrique,
des artistes créent le Salon des réalités Nouvelles et une revue du même
nom en 1946. Le salon réunit un millier de toiles non figuratives. Dès lors, à
côté de l’abstraction géométrique, des tendances de l’abstraction lyrique
apparaissent, ainsi que de grands créateurs.
166
Le trait commun à beaucoup de peintres dans les années 1950 est la
non figuration. Tributaires de Paul Klee, de Bissière leur ainé, et d’autrs
encore, ils continuent de puiser dans le visible et dans l’imaginaire, des
signes, des rapports de teintes, des taches informes ou une émotion. Les
expositions se multiplient, la polémique s’en mêle, et on commence à
parler de l’abstraction lyrique, d’informel, d’impressionnisme abstrait, de
tachisme, de nuagisme et de gestuel.
Il faut dire que, dans un certain sens, c’est le surréalisme qui a mené le
pont vers cette tendance abstraite expressive. Les œuvres d’André Masson,
cet esprit neitzschéen, se distinguaient, dès la naissance du surréalisme,
dans les années 1920, par leur intensité linéaire et organique, aboutissant
progressivement à un paroxysme linéaire, à une décharge électrique de
couleurs vibrantes. C’est ce débordement violent de l’inconscient auquel
vont se pencher les peintres américains, surtout ceux de l’Ecole de New
York, voulant agir sur la toile, avec toutes leurs sensations immédiates, ainsi
que les peintres gestuels européens.
Dans cette première influence, celle d’André Masson, on ne doit pas négliger
surtout l’apport des recherches informelles effectués à Paris, par Wols et
Fautrier, durant le temps de la résistance. Ces informels ont ressenti le
tragique de la guerre et la nécessité des profondes remises en question,
à l’instar des autres peintres lyriques. D’ailleurs, l’exposition des « Jeunes
peintres de tradition française », fut installée surtout comme une « peinture
de résistance » face à l’occupation nazie qui taxait l’art d’avant-garde d’art
dégénéré. Mathieu, tout en créant le terme de « l’abstraction lyrique »,
annonce la peinture gestuelle.
La recherche informelle, première direction de cet art délirant, a abouti a
un certain « expressionnisme abstrait » travaillé à une échelle minuscule.
Wols s’est intéressé à ces « formes multi-évocatrices », qu’on découvre sous
le microscope, tandis que Fautrier s’est préoccupé de la matière mixte à
167
l’instar de Paul Klee conjuguée à l’encre et à l’aquarelle, couvrant le papier
à la pâte épaisse.
Que se soit dans ce « paroxysme linéaire », ou dans ces « formes multi-évo-
catrices », ou dans cette pâte sillonnée et griffonnée, il y a toujours ce souci
de recommencement, de renaissance, d’un art élémentaire caractérisé par
le rejet de toutes les règles traditionnelles. C’est cette peinture absurde en
apparence, qui émane d’un « dessein élevé de repartir à zéro », que pratique,
en même temps, Pollock, suivi de son groupe de New York.
La Deuxième Guerre mondiale, ajoutée à la crise de 1929, a provoqué, avec
ses désastres et ses horreurs, chez les artistes du monde entier, l’exploration
des champs psychiques auxquels s’est voué le surréalisme. Pour ces artistes
qui ont perdu confiance dans un progrès défaillant, « le monde est à
refaire », le même slogan prononcé déjà par Cézanne. Seulement, dans
ce recommencement, on s’insurge contre les règles de l’art moderne. On
désire exploiter une nouvelle écriture et une nouvelle peinture jaillies des
sensations immédiates.
Par un inconscient collectif, les artistes de l’avant-garde se sont voués à une
peinture élémentaire, mettant en valeur la créativité des enfants (oubliée
par les surréalistes), des aliénés, des autodidactes et des analphabètes. Une
liberté totale pénètre la création, à peine relevée des décombres. L’école de
Paris, malgré son titre chauviniste, a pu rassembler des groupes hétérogènes
d’artistes tourmentés par la guerre, la crise et l’exil, favorisant l’éclosion de
plusieurs mouvements artistiques, sous la bannière de l’abstraction lyrique.
« L’écriture libre », dans cette abstraction, attire les jeunes qui refusent la
froide abstraction géométrique de Joseph Albers ou de Magnelli. Cette
écriture varie d’un peintre à l’autre, puisant dans des sources multiples ;
à côté de l’écriture automatique et des images surréalistes, on peut citer
aussi la calligraphie chinoise ou arabe, et les signes africains ou océaniens.
Dans ce triomphe de l’art sur la guerre, certains artistes sont connus comme
168
matiéristes, exploitant les techniques du cubisme synthétique, du dada,
et surtout celles de Paul Klee, des pâtes colorées posées au couteau, puis
égratignées ou sillonnées, comme dans les œuvres de Fautrier. Dans cette
expérience matiériste, on trouve Nicolas de Staël, Jean Paul Riopelle et
PoliaKoff.
Cette voie abstraite a débuté, comme on l’a souligné, par l’expression de
l’homme face à la guerre, contre ses horreurs. Le temps n’est plus ni à la
raison ou à la rigueur, ni à un espoir ou une confiance dans un avenir tendu
vers le progrès. Le temps est à la révélation de la souffrance humaine.
La toile devient un champ d’action ou de combat, où le peintre traduit ses
impulsions et ses sensations. Confronté à son isolement, à son siège, il
extériorise son angoisse et sa panique sur la toile, dans un lyrisme abstrait
délirant, parfois dans une transe macabre. Lam, Matta et Masson sont les
premiers intuitifs à employer ce moyen d’expression, dans une hallucination
démentielle, sans pouvoir sortir de la conception surréaliste.
Dans leur isolement sous l’occupation nazie, Wols et Fautrier s’engagent dans
cette voie de délire, mais avec un concept nouveau : une écriture spontanée,
une peinture élémentaire qui rejette toute connaissance artistique héritée
du passé. Pour Wols et Fautrier, pour Pollock aussi, qui œuvre dans cette
direction mais séparément, ce champ d’action, c’est-à dire la toile, devient,
à partir du geste, un psychodrame qui traduit l’état d’âme en images
plastiques.
Ce psychodrame évolue vers l’extension du geste, créant une abstraction
lyrique diffuse ; cette peinture élémentaire, ayant comme souci primordial
une expression impulsive et vitale, nie toute relation avec la raison,
évoluant vers les techniques du hasard. L’incertitude commande la création
maintenant. Et à travers les différentes techniques optées dans cette voie,
que se soit l’informel ou l’expressionnisme abstrait, les artistes cherchent
avant tout une structure, comme la plupart des chercheurs dans le domaine
169
culturel. Gyorgy Kepes écrit à ce propos : « la structure apparait comme la
clef de notre connaissance et de notre maitrîse de notre monde-la structure
plus que les mesures quantitatives et que les relations de cause à effet ». 23
    
Chez les trois artistes cités, comme chez certains artistes adhérant à cette
abstraction expressive, il y a ce souci de structure, à travers le délire ou la
transe, une structure du chaos, dominée par l’incertitude, l’indétermina-
tion et les effets du hasard.
Une abstraction made in U.S.A
L’Avant-garde européenne parut aux Etats-Unis, dès 1913, avec la fameuse
exposition de l’Armory Show, mais peu d’invités étaient à l’écoute. Une
deuxième grande exposition fut organisée en 1917, avec le salon des
indépendants. Les membres de ce groupe exercèrent un action profonde
sur l’art en Amérique, d’où la naissance du premier mouvement américain,
l’expressionnisme abstrait.
Depuis 1908, le photographe Stiglitz faisait connaitre l’œuvre de certaines
figures européennes modernes, à travers les expositions de la photo-Séces-
sion Gallery, qu’il organisait à New York, tout en publiant une revue intitulée
« Camera Work », doublée en 1915 par une seconde publication consacrée
aux arts. Mais c’est l’exposition de l’Armony show qui avait regroupé 1600
œuvres de l’avant-garde européenne, qui contribua à former un milieu
artistique. Les personnalités marquantes de cette initiative furent Marcel
Duchamp, Francis Picabia et Man Ray. Avec le Salon des indépendants, un
milieu d’accueil fut organisé, constitué d’artistes assoiffés du nouveau,
d’amateurs d’art et de riches collectionneurs.
Mais on devra attendre d’autres décennies pour que, sur la scène artistique
américaine, jaillit un art américain. Dès la Seconde Guerre mondiale, lorsque
23  -  The New Land scape in art and science, Chicago, 1956, Cité par Herbert Read, Histoire de la
peinture moderne, p.329.

Contenu connexe

Tendances

Pres mouvements littéraires du romantisme au surréalisme.
Pres mouvements littéraires du romantisme au surréalisme.Pres mouvements littéraires du romantisme au surréalisme.
Pres mouvements littéraires du romantisme au surréalisme.
Philippe Campet
 
Le surréalisme par giuseppina martoriello
Le surréalisme par giuseppina martorielloLe surréalisme par giuseppina martoriello
Le surréalisme par giuseppina martoriello
giuseppina martoriello
 
Tableau mouvements-litteraires
Tableau mouvements-litterairesTableau mouvements-litteraires
Tableau mouvements-litteraires
Benjii Le Guen
 
Romantisme diaporama 6
Romantisme diaporama 6Romantisme diaporama 6
Romantisme diaporama 6
Alain Ruhlmann
 
Le primitivisme en peinture dans la continuité de l'istoria albertienne
Le primitivisme en peinture dans la continuité de l'istoria albertienneLe primitivisme en peinture dans la continuité de l'istoria albertienne
Le primitivisme en peinture dans la continuité de l'istoria albertienne
Join-Lambert Blaise
 
Chapitre IV: Un art en délire- 2- La libération totale de l'imaginaire
Chapitre IV: Un art en délire- 2- La libération totale de l'imaginaireChapitre IV: Un art en délire- 2- La libération totale de l'imaginaire
Chapitre IV: Un art en délire- 2- La libération totale de l'imaginaire
Azzam Madkour
 
Histoire Des Courants Artistiques Complet
Histoire Des Courants Artistiques CompletHistoire Des Courants Artistiques Complet
Histoire Des Courants Artistiques Complet
Signlighter
 
Chapitre VI: Les nouvelles tendances- 1- Les arts contestataires
Chapitre VI: Les nouvelles tendances- 1- Les arts contestatairesChapitre VI: Les nouvelles tendances- 1- Les arts contestataires
Chapitre VI: Les nouvelles tendances- 1- Les arts contestataires
Azzam Madkour
 
Travail Travaux dirigés XXème siècle
Travail Travaux dirigés XXème siècleTravail Travaux dirigés XXème siècle
Travail Travaux dirigés XXème siècle
vlefevre
 
C o n f é r e n c e juvignac v 03.01 09 12 2014
C o n f é r e n c e juvignac v 03.01  09 12 2014C o n f é r e n c e juvignac v 03.01  09 12 2014
C o n f é r e n c e juvignac v 03.01 09 12 2014
José-Xavier Polet
 
Confronto naturalismo verismo
Confronto naturalismo verismoConfronto naturalismo verismo
Confronto naturalismo verismo
giuseppina martoriello
 
Revista 12 artigo 3
Revista 12   artigo 3Revista 12   artigo 3
Revista 12 artigo 3
Eric Sanchez
 
Le surrealisme
Le surrealismeLe surrealisme
Le surrealisme
Abdel Chd
 
Le romantisme fr
Le romantisme frLe romantisme fr
Le romantisme fr
Feriel Aouadi
 
Literatura Francesa del siglo XX
Literatura Francesa del siglo XXLiteratura Francesa del siglo XX
Literatura Francesa del siglo XX
Seed Translations
 
Le surrealisme
Le surrealismeLe surrealisme
Le surrealisme
Elie Hayek
 
Une brève histoire de la peinture
Une brève histoire de la peintureUne brève histoire de la peinture
Une brève histoire de la peinture
Jeff Laroumagne
 
Histoire de la_peinture-3-fr(d-07.15)a
Histoire de la_peinture-3-fr(d-07.15)aHistoire de la_peinture-3-fr(d-07.15)a
Histoire de la_peinture-3-fr(d-07.15)a
Bondy Stenzler
 

Tendances (20)

Pres mouvements littéraires du romantisme au surréalisme.
Pres mouvements littéraires du romantisme au surréalisme.Pres mouvements littéraires du romantisme au surréalisme.
Pres mouvements littéraires du romantisme au surréalisme.
 
Le surréalisme par giuseppina martoriello
Le surréalisme par giuseppina martorielloLe surréalisme par giuseppina martoriello
Le surréalisme par giuseppina martoriello
 
Tableau mouvements-litteraires
Tableau mouvements-litterairesTableau mouvements-litteraires
Tableau mouvements-litteraires
 
Romantisme diaporama 6
Romantisme diaporama 6Romantisme diaporama 6
Romantisme diaporama 6
 
Le primitivisme en peinture dans la continuité de l'istoria albertienne
Le primitivisme en peinture dans la continuité de l'istoria albertienneLe primitivisme en peinture dans la continuité de l'istoria albertienne
Le primitivisme en peinture dans la continuité de l'istoria albertienne
 
L'art nouveau
L'art nouveauL'art nouveau
L'art nouveau
 
Chapitre IV: Un art en délire- 2- La libération totale de l'imaginaire
Chapitre IV: Un art en délire- 2- La libération totale de l'imaginaireChapitre IV: Un art en délire- 2- La libération totale de l'imaginaire
Chapitre IV: Un art en délire- 2- La libération totale de l'imaginaire
 
Histoire Des Courants Artistiques Complet
Histoire Des Courants Artistiques CompletHistoire Des Courants Artistiques Complet
Histoire Des Courants Artistiques Complet
 
Chapitre VI: Les nouvelles tendances- 1- Les arts contestataires
Chapitre VI: Les nouvelles tendances- 1- Les arts contestatairesChapitre VI: Les nouvelles tendances- 1- Les arts contestataires
Chapitre VI: Les nouvelles tendances- 1- Les arts contestataires
 
Travail Travaux dirigés XXème siècle
Travail Travaux dirigés XXème siècleTravail Travaux dirigés XXème siècle
Travail Travaux dirigés XXème siècle
 
C o n f é r e n c e juvignac v 03.01 09 12 2014
C o n f é r e n c e juvignac v 03.01  09 12 2014C o n f é r e n c e juvignac v 03.01  09 12 2014
C o n f é r e n c e juvignac v 03.01 09 12 2014
 
Confronto naturalismo verismo
Confronto naturalismo verismoConfronto naturalismo verismo
Confronto naturalismo verismo
 
Revista 12 artigo 3
Revista 12   artigo 3Revista 12   artigo 3
Revista 12 artigo 3
 
Le surrealisme
Le surrealismeLe surrealisme
Le surrealisme
 
Le romantisme fr
Le romantisme frLe romantisme fr
Le romantisme fr
 
Literatura Francesa del siglo XX
Literatura Francesa del siglo XXLiteratura Francesa del siglo XX
Literatura Francesa del siglo XX
 
Styles de peinture
Styles de peintureStyles de peinture
Styles de peinture
 
Le surrealisme
Le surrealismeLe surrealisme
Le surrealisme
 
Une brève histoire de la peinture
Une brève histoire de la peintureUne brève histoire de la peinture
Une brève histoire de la peinture
 
Histoire de la_peinture-3-fr(d-07.15)a
Histoire de la_peinture-3-fr(d-07.15)aHistoire de la_peinture-3-fr(d-07.15)a
Histoire de la_peinture-3-fr(d-07.15)a
 

Similaire à Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire

Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire-partie 2
Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire-partie 2Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire-partie 2
Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire-partie 2
Azzam Madkour
 
Pres mouvements littéraires 2016
Pres mouvements littéraires 2016Pres mouvements littéraires 2016
Pres mouvements littéraires 2016
Philippe Campet
 
Art et Environnement- Conclusion
Art et Environnement- ConclusionArt et Environnement- Conclusion
Art et Environnement- Conclusion
Azzam Madkour
 
Le surréalisme ppt.pptx ppt ppt ppt ppt
Le surréalisme ppt.pptx ppt ppt ppt pptLe surréalisme ppt.pptx ppt ppt ppt ppt
Le surréalisme ppt.pptx ppt ppt ppt ppt
nourkkewan
 
Histoire de la peinture 3
Histoire de la peinture 3Histoire de la peinture 3
Histoire de la peinture 3
Michel Cénac
 
Chapitre III: Vers une épuration de l'art- 1- Les bases de l'épuration au déb...
Chapitre III: Vers une épuration de l'art- 1- Les bases de l'épuration au déb...Chapitre III: Vers une épuration de l'art- 1- Les bases de l'épuration au déb...
Chapitre III: Vers une épuration de l'art- 1- Les bases de l'épuration au déb...
Azzam Madkour
 
Le passage du XIXe au XXe siècle
Le passage du XIXe au XXe siècleLe passage du XIXe au XXe siècle
Le passage du XIXe au XXe siècle
Mannous
 
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- II
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- IIChapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- II
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- II
Azzam Madkour
 
Bibliographie sur l'autoportrait
Bibliographie sur l'autoportraitBibliographie sur l'autoportrait
Bibliographie sur l'autoportrait
juliemds
 
Histoire du XVII au XIX siècle
Histoire du XVII au XIX siècleHistoire du XVII au XIX siècle
Histoire du XVII au XIX siècle
cesttresjoli
 
Arte postconceptual
Arte postconceptualArte postconceptual
Arte postconceptual
Lucía Hernández
 
Soutine et de Kooning
Soutine  et de KooningSoutine  et de Kooning
Soutine et de Kooning
Txaruka
 
Romantisme
RomantismeRomantisme
Romantisme
Javeria Zia
 
Webinaire 3 - Les Libertins
Webinaire 3 - Les LibertinsWebinaire 3 - Les Libertins
Webinaire 3 - Les Libertins
David CORDINA
 
Conférence à Pamiers - Front populaire de Libération du cerveau FPLC Janvier...
Conférence à Pamiers - Front populaire de Libération du cerveau  FPLC Janvier...Conférence à Pamiers - Front populaire de Libération du cerveau  FPLC Janvier...
Conférence à Pamiers - Front populaire de Libération du cerveau FPLC Janvier...
José-Xavier Polet
 
Pensée sociale et photographie
Pensée sociale et photographiePensée sociale et photographie
Pensée sociale et photographie
JLeplant
 

Similaire à Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire (20)

Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire-partie 2
Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire-partie 2Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire-partie 2
Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire-partie 2
 
Pres mouvements littéraires 2016
Pres mouvements littéraires 2016Pres mouvements littéraires 2016
Pres mouvements littéraires 2016
 
Art et Environnement- Conclusion
Art et Environnement- ConclusionArt et Environnement- Conclusion
Art et Environnement- Conclusion
 
Le surréalisme ppt.pptx ppt ppt ppt ppt
Le surréalisme ppt.pptx ppt ppt ppt pptLe surréalisme ppt.pptx ppt ppt ppt ppt
Le surréalisme ppt.pptx ppt ppt ppt ppt
 
Histoire de la peinture 3
Histoire de la peinture 3Histoire de la peinture 3
Histoire de la peinture 3
 
Chapitre III: Vers une épuration de l'art- 1- Les bases de l'épuration au déb...
Chapitre III: Vers une épuration de l'art- 1- Les bases de l'épuration au déb...Chapitre III: Vers une épuration de l'art- 1- Les bases de l'épuration au déb...
Chapitre III: Vers une épuration de l'art- 1- Les bases de l'épuration au déb...
 
Le passage du XIXe au XXe siècle
Le passage du XIXe au XXe siècleLe passage du XIXe au XXe siècle
Le passage du XIXe au XXe siècle
 
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- II
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- IIChapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- II
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- II
 
Bibliographie sur l'autoportrait
Bibliographie sur l'autoportraitBibliographie sur l'autoportrait
Bibliographie sur l'autoportrait
 
Histoire du XVII au XIX siècle
Histoire du XVII au XIX siècleHistoire du XVII au XIX siècle
Histoire du XVII au XIX siècle
 
Arte postconceptual
Arte postconceptualArte postconceptual
Arte postconceptual
 
Soutine et de Kooning
Soutine  et de KooningSoutine  et de Kooning
Soutine et de Kooning
 
Romantisme
RomantismeRomantisme
Romantisme
 
Styles de peinture
Styles de peintureStyles de peinture
Styles de peinture
 
L'art nouveau
L'art nouveauL'art nouveau
L'art nouveau
 
Avant Garde XX ème
Avant Garde XX èmeAvant Garde XX ème
Avant Garde XX ème
 
Désastres
DésastresDésastres
Désastres
 
Webinaire 3 - Les Libertins
Webinaire 3 - Les LibertinsWebinaire 3 - Les Libertins
Webinaire 3 - Les Libertins
 
Conférence à Pamiers - Front populaire de Libération du cerveau FPLC Janvier...
Conférence à Pamiers - Front populaire de Libération du cerveau  FPLC Janvier...Conférence à Pamiers - Front populaire de Libération du cerveau  FPLC Janvier...
Conférence à Pamiers - Front populaire de Libération du cerveau FPLC Janvier...
 
Pensée sociale et photographie
Pensée sociale et photographiePensée sociale et photographie
Pensée sociale et photographie
 

Plus de Azzam Madkour

Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- III
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- IIIChapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- III
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- III
Azzam Madkour
 
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopieChapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie
Azzam Madkour
 
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 2- Un art au service de l'industrie
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 2- Un art au service de l'industrieChapitre V- Vers une réalisation de l'art- 2- Un art au service de l'industrie
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 2- Un art au service de l'industrie
Azzam Madkour
 
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 1-Le malaise de la société industr...
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 1-Le malaise de la société industr...Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 1-Le malaise de la société industr...
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 1-Le malaise de la société industr...
Azzam Madkour
 
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 2- Le baroque et le classicisme/ 3-...
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 2- Le baroque et le classicisme/ 3-...Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 2- Le baroque et le classicisme/ 3-...
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 2- Le baroque et le classicisme/ 3-...
Azzam Madkour
 
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 1- La soif de la Renaissance
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 1- La soif de la RenaissanceChapitre II: Vers une autonomie de l'art- 1- La soif de la Renaissance
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 1- La soif de la Renaissance
Azzam Madkour
 
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 4- Le monde médiéval et la ferveur...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 4- Le monde médiéval et la ferveur...Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 4- Le monde médiéval et la ferveur...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 4- Le monde médiéval et la ferveur...
Azzam Madkour
 
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 3- Les civilisations maritimes- La...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 3- Les civilisations maritimes- La...Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 3- Les civilisations maritimes- La...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 3- Les civilisations maritimes- La...
Azzam Madkour
 
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 2- Les civilisations agraires
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 2- Les civilisations agrairesChapitre I: Vers une évolution culturelle- 2- Les civilisations agraires
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 2- Les civilisations agraires
Azzam Madkour
 
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 1- Les bases de la culture- La Des...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 1- Les bases de la culture- La Des...Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 1- Les bases de la culture- La Des...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 1- Les bases de la culture- La Des...
Azzam Madkour
 
Avant propos- La Destinée de l'art
Avant propos- La Destinée de l'artAvant propos- La Destinée de l'art
Avant propos- La Destinée de l'art
Azzam Madkour
 
La Destinée de l'Art
La Destinée de l'ArtLa Destinée de l'Art
La Destinée de l'Art
Azzam Madkour
 

Plus de Azzam Madkour (12)

Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- III
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- IIIChapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- III
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie- III
 
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopieChapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art-3- La grande utopie
 
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 2- Un art au service de l'industrie
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 2- Un art au service de l'industrieChapitre V- Vers une réalisation de l'art- 2- Un art au service de l'industrie
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 2- Un art au service de l'industrie
 
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 1-Le malaise de la société industr...
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 1-Le malaise de la société industr...Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 1-Le malaise de la société industr...
Chapitre V- Vers une réalisation de l'art- 1-Le malaise de la société industr...
 
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 2- Le baroque et le classicisme/ 3-...
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 2- Le baroque et le classicisme/ 3-...Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 2- Le baroque et le classicisme/ 3-...
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 2- Le baroque et le classicisme/ 3-...
 
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 1- La soif de la Renaissance
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 1- La soif de la RenaissanceChapitre II: Vers une autonomie de l'art- 1- La soif de la Renaissance
Chapitre II: Vers une autonomie de l'art- 1- La soif de la Renaissance
 
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 4- Le monde médiéval et la ferveur...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 4- Le monde médiéval et la ferveur...Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 4- Le monde médiéval et la ferveur...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 4- Le monde médiéval et la ferveur...
 
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 3- Les civilisations maritimes- La...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 3- Les civilisations maritimes- La...Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 3- Les civilisations maritimes- La...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 3- Les civilisations maritimes- La...
 
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 2- Les civilisations agraires
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 2- Les civilisations agrairesChapitre I: Vers une évolution culturelle- 2- Les civilisations agraires
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 2- Les civilisations agraires
 
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 1- Les bases de la culture- La Des...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 1- Les bases de la culture- La Des...Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 1- Les bases de la culture- La Des...
Chapitre I: Vers une évolution culturelle- 1- Les bases de la culture- La Des...
 
Avant propos- La Destinée de l'art
Avant propos- La Destinée de l'artAvant propos- La Destinée de l'art
Avant propos- La Destinée de l'art
 
La Destinée de l'Art
La Destinée de l'ArtLa Destinée de l'Art
La Destinée de l'Art
 

Chapitre IV: Un art en délire-3-Vers un art élémentaire

  • 1. Modifiez le style du titre 1 “ CHAPITRE IV Un art en délire 3- Vers un art élémentaire - La relève de l’abstraction - Le délire de l’abstraction en Europe
  • 2. 158 Dans ces expériences, l’automatisme prend ses grandes dimensions, avec l’automatisme symbolique, où l’artiste utilise des objets extérieurs pour exprimer son monde intérieur, Hans Arp découvre l’automatisme rythmique, basé sur les lois du hasard, tandis que d’autres artistes, comme Dominguez et Paalen, s’expérimentent dans l’automatisme absolu, effectué dans le grattage, le fumage et le décollage. Un autre automatisme voit le jour avec André Masson et Roberto Matta; c’est l’automatisme gestuel. Masson est le premier artiste à avoir tenté l’application de la peinture automatique, une tendance poussée jusqu’à un expressionnisme abstrait. Avec ses « Morphologies psychologiques » Roberto Matta crée une tendance « futuriste » dans le surréalisme, une tendance de plus en plus abstraite, mais qui propose la structure dynamique d’un monde futur et étrange, sans relation avec le nôtre. Dans les recherches originales des artistes, comme Arp, Ernst, Masson, Dominguez, Paalen, Matta et Miro, le surréalisme fonde le pont avec l’abstraction, une abstraction expressive, lyrique et gestuelle. Pour cette raison, d’autres artistes, en Europe et dans le monde, vont s’inspirer de cette tendance, après la Deuxième Guerre mondiale, pour créer des mouvements abstraits. En même temps, d’autres artistes, évoluant dans la figuration, exploiteront l’objet surréaliste et les éléments du monde extérieur, pour créer une autre figuration, toute lacérée, torturée, sauvage, qui reflète l’époque souffrante après la guerre. 3- Vers un art élémentaire La guerre, cette « hygiène du monde », dont parlait Marinetti, a ouvert les yeux sur l’ébranlement des idéaux et des principes. L’incertitude et même le nihilisme dadaïste et la crise de 1929, envahissent l’esprit occidental longtemps confiant dans le progrès de la civilisation. mentairement celle (ou celles) qu’elle recouvre ». Dictionnaire abrégé du surréalisme. Ce procédé sera appelé la « lacération » par le nouveau réalisme.
  • 3. 159 Le nihilisme a été pressenti avant la, guerre, avant même la « Belle Epoque», par des artistes et des penseurs visionnaires, réagissant contre le progrès scientifique et la révolution industrielle. L’expressionnisme allemand, héritant sans doute de la pensée nietzschéenne et de l’Einfuhlung allemand, n’a été au fond qu’un appel à cette « nécessité intérieure », voulant créer une vision esthétique en rapport avec l’âme nordique. Dans ses deux traités, « Abstraction und Einfuhlung » (1908) et «Formprobleme des Gothik » (1912), Wilhelm Worringer a analysé l’évolution sociale des peuples nordiques, cette tradition enracinée dans ces peuples et cette mentalité tendue vers l’abstraction inquiète et agitée, d’où son principe profond du « caractère transcendantal de l’expression gothique ». Au fond, cette abstraction inquiète a toujours caractérisé l’art dans le Nord de l’Europe, depuis Gérôme Bosch à Dürer et Grünewald. Cette inquiétude est réapparue avec Van Gogh et Emile Nolde, dans les temps Modernes. Cependant, Hegel a admis que chaque art est fils de son époque ; reprenant cette idée, Worringer a supposé qu’à chaque époque de l’évolution humaine, jaillit une volonté de créer qui n’est en quelque sorte que l’expression des rapports de l’homme avec son milieu et son époque. Pour l’art du XX° siècle, c’est surtout l’anxiété métaphysique qui s’exprime dans les manifestations artistiques. Hebert Read, en se basant sur la pensée de Worringer, a souligné que «l’humanité toute entière connait aujourd’hui l’angoisse métaphysique» 21 ; seulement, de l’expressionnisme à l’expressionisme abstrait, l’art s’affirme comme « une révélation volontaire de cette anxiété »22 , tandis que «le constructivisme est une sublimation inconsciente de cet d’esprit». 21 - Op, cit, p.291 22 - Op, cit
  • 4. 160 Nous sommes alors, non devant deux aspects de l’abstraction, comme beaucoup d’historiens et de critiques d’art le croient, mais devant deux visions antagoniques qui s’élaborent durant le XX° siècle, débutées par l’ex- pressionnisme et le cubisme, embrasées par les deux guerres mondiales, pour aboutir à une abstraction élémentaire, issue du senti, ou plutôt une « révélation » directe de cette anxiété, c’est-à-dire une tendance vers la destruction, tournant autour de la poésie, du spectacle, du théâtre et du cinéma, et une autre abstraction, issue du pensé, ou comme on pense, une «sublimation inconsciente » de l’anxiété dominante, c’est-à-dire une tendance vers la construction, tournant autour de l’architecture, de l’urbanisme et du design. Les historiens de l’art moderne sont convaincus que l’art basé sur la raison et la rigueur, se forme dans une époque de paix, tandis que l’art issu de l’émotion et de la passion nerveuse, se forme dans les conflits, dans un milieu ou une époque de guerre et de crise. Ainsi ils ont pu expliquer l’éclosion du classicisme et du baroque, deux styles antagoniques dans deux milieux différents. Pour expliquer la naissance de l’abstraction, Paul Klee écrivit dans son journal, en 1915 : « Plus horrible devient ce monde, plus abstrait devient l’art, alors qu’un monde en paix produit un art réaliste ». Plus précis encore et plus profond, Herbert Read révèle cet état d’esprit contemporain, où prédomine l’anxiété métaphysique dans l’art, à travers la sublimation inconsciente de cet état d’esprit qui aboutit au constructivisme puis à l’abstraction géométrique et à travers sa révélation qui se manifeste dans une abstraction lyrique. Cependant, dans un autre contexte, celui de la conception esthétique, on a admis que l’abstraction est une épuration extrême et une synthèse des formes. L’évolution de l’épuration plastique moderne, débutée dans la couleur, avec le fauvisme (et non l’expressionnisme), dans la forme, avec
  • 5. 161 le cubisme, dans le mouvement, avec le futurisme, et enfin dans la lumière avec l’orphisme, a abouti à une synthèse conforme à l’époque, dans De Stijl, puis dans le Bauhaus. Toute cette épuration motivée, certes, par la sublimation de cette anxiété métaphysique qui ne cesse de basculer le monde vers le déséquilibre et la débâcle. Mais, on doit rappeler que toutes ces épurations, nées à l’ombre de la guerre, n’ont pas eu le temps de se développer ; on les considère comme des symboles, et ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale, que les artistes, dans différents mouvements plastiques, se sont préoccupés de les analyser à travers leurs recherches. De 1905 à 1915, en dix ans, des artistes géniaux ont présenté tous les éléments de base d’une vision contemporaine, malgré les temps forts qui annoncent la tourmente. L’expressionnisme allemand, dès le début du XX° siècle, s’est annoncé comme une révélation ardente de cette tourmente. Mais, déjà, dans ce mouvement, on sent la différence entre « Dic Brücke » et « Der Blaue Reiter» ; ce dernier, tout en se situant dans la conception expressionniste, s’est préoccupé de l’étude de la couleur, à l’instar du fauvisme, combinant ainsi entre les deux mouvements. Le fauvisme, quoi qu’il porte, par ironie, ce terme bestial, est loin d’être sauvage, il a cherché surtout, avec l’initiative de Matisse, l’épuration de la couleur, une épuration puisée, certes, dans l’œuvre de Van Gogh, de Gauguin et de Cézanne, sans oublier l’art primitif en vogue à cette époque. Et c’est en cela où réside, entre autres, la différence entre l’expressionnisme et le fauvisme, une différence de direction subtile qui va se déclarer dans les tendances futures. La guerre de 1914 a provoqué une tendance nihiliste chez les artistes et dans les esprits, c’est ainsi qu’on peut expliquer Dada créé en Suisse, et le
  • 6. 162 suprématisme créé en Russie, deux mouvements antagoniques, certes, mais aboutissant à des résultats semblables : la destruction de l’art qui n’est qu’une révélation de cette débâcle, et l’épuration extrême de l’art que la sublimation de cet état d’esprit mène au néant. Les dadaïstes et les constructivistes, en somme, ont considéré l’art comme inutile, selon leurs conceptions respectives. Seulement, il faut le dire, ce nihilisme tendu à l’extrême, n’a jugé que l’art existant en son époque, une époque tourmentée, en débâcle, et selon les deux idéologies mises en évidence : l’anarchisme et le communisme. Ces deus idéologies, d’ailleurs, combattent l’art dans sa destination élitique, et considèrent la création comme une expression sociale, et c’est cette idée révolutionnaire, tâtonnante au début, qui va être développée plus tard dans des tendances contemporaines. Mais déjà, en cette époque dadaïste, d’autres artistes cherchent une percée d’entre les ténèbres de l’impasse, un art nouveau qui exprime l’époque à venir. Du Dada sort le surréalisme, et le constructivisme se prolonge et s’innove dans sa deuxième phase, grâce à Gabo et Pesner, sans oublier l’enseignement du Bauhaus. Comme les dadaïstes, les surréalistes ont réagi contre la guerre ; comme eux aussi, ils sont pour la libération de l’homme et de son esprit. Leur projet a consisté surtout dans la libération de l’inconscient, s’inspirant en cela du romantisme dans sa quête de l’âme et du pouvoir donné à l’imagination macabre. C’est un projet de survie, je crois, où les artistes, perdant toute confiance dans les agissements extérieurs, veulent retrouver en eux, la force intérieure. L’écriture automatique surréaliste a trouvé place dans la conception de la relève. En opposition à cette vision lyrique et idéaliste, s’ouvrant sur le délire, d’autres artistes, imprégnés du constructivisme et de la conception rigoureuse du Bauhaus, ont voulu continuer dans ce domaine architecto- nique. Ils élaborent une vision vouée à l’architecture et à l’urbanisme, en
  • 7. 163 développant ce qu’on peut appeler « la réalisation de l’art » que j’analyserai dans le prochain chapite. C’est une vision matérialiste, concrète, au service de la vie industrielle. Au sein de cette vision, l’abstraction géométrique, orientée par la raison, dénudée de tout sentiment, impersonnelle, triomphe. La relève de l’abstraction Sous la forme du premier numéro d’une nouvelle revue du nom d’Art concret, Théo Van Doesburg, l’un des fondateurs de De Stijl, publia un manifeste, en 1930, voulant accomplir sa mission de théoricien de l’art abstrait. Il écrit : « L’œuvre d’art doit être entièrement conçue et formée par l’esprit avant son exécution. Elle ne doit recevoir des données formelles de la nature, ni de la sensualité, ni de la sentimentalité…La technique doit être mécanique, c’est-à-dire exacte, anti-impressionniste ». Tout un programme pour la relève, en opposition directe avec le surréalisme, dont l’Age d’or, réalisé par Buñuel et Salvador Dali, en 1930, provoque une levée de boucliers. Effectivement, il est surprenant de voir se développer, en même temps, deux visions contradictoires ; ceci montre à quel point la guerre et ses conséquences peuvent provoquer dans la société et les esprits cultivés, comme réaction. En 1931, reprenant à son compte le manifeste de Doesburg, un mouvement se créa, du nom d’Abstraction-Création, réunissant Hans Arp, Robert Delaunay, Albert Gleizes et Frantisek Kupka, sous la présidence d’Auguste Herbin. Un groupement plus ou moins homogène : Herbin est rigoureux dans ses recherches abstraites, tandis que Delaunay, Kupka et Gleizes, du cubisme, se sont orientés vers l’abstraction, et même vers l’épuration de la lumière colorée, Hans Arp, l’ancien dadaïste, récupéré tôt par le surréalisme, continue toujours à se pencher vers la conception abstraite. Ce mouvement intégra aussi Cercle et Carré, qui avait mobilisé, un an plus tôt, plusieurs artistes contre l’académisme et même le surréalisme tapageur.
  • 8. 164 Sous la bannière du critique d’art belge, Michel Seuphor, une grande exposition fut organisée, au nom d’un art voué à la rigueur géométrique. Michel Seupher, voulant définir l’art abstrait, écrivit, entretemps : « j’appelle abstrait tout art qui ne contient aucun rappel, aucune évocation de la réalité, que cette réalité soit ou ne soit pas le point de départ de l’artiste » Le mérite de ce groupement est d’avoir insisté sur cette tendance abstraite, née à peine vingt ans, et développée dans des conceptions importantes en Russie, en Allemagne et en Hollande. Mais, dans ces temps difficiles, entre les guerres, où l’art devient au service de la propagande soviétique, nazie ou fasciste, cette tendance abstraite s’estompe. Après la dispersion des grands artistes de ce courant, due à la guerre, après la mort de Delaunay en 1941, celle de Kandinsky et de Mondrian en 1944, une nouvelle génération prend la relève. Ses représentants connaissent les recherches de l’avant-garde, dont certains adoptent la réflexion théorique. Chez les purs et austères tenants de ce courant concret, dont Vasarely est devenu peu à peu le chef de file, il y a un refus conscient des séductions de la matière ou de la tache aléatoire. Cette abstraction pure et rigoureuse est pratiquée par des artistes de toutes nationalités, ayant Paris comme centre artistique international. Parmi ces artistes, on peut citer Vasarely, Dewasne, Morellet, Soto, Le Parc, Magnelli, Herbin, Morisson et Vardanega. Travaillant d’après de stricts schémas géométriques, ils utilisent volontiers le compas, la règle, l’équerre et le tire-ligne, organisant avec une rigueur scientifique leurs surfaces en tracés rectilignes, où les couleurs sont réparties en taches lisses et que l’œuvre n’a de valeur qu’une fois multipliée, qu’une fois mécanisée, d’où le méca-art, un art influencé directement par le constructivisme, De Stijl et surtout le Bauhaus, tendu comme écho de l’art sériel. Le tableau exécuté n’est, en fait, qu’un modèle, qu’un prototype, à l’instar de la démarche du design. L’abstraction géométrique annonce, avec Vasarely, l’op’art.
  • 9. 165 L’abstraction, cet art qui ne doit avoir aucune relation avec la réalité, a été orientée, dès le début, vers la géométrisation de l’espace esthétique, selon une vision rigoureuse qui ne cesse d’employer les formes géométriques simples comme éléments de la composition plastique. S’agit-il aussi ici, dans cette rigueur abstraite, d’une sublimation de l’anxiété métaphysique, de cet état d’esprit bouleversé ? Dans tous les cas, dans cette tendance, il y a un souci d’ordre, et même un refus de voir la réalité, une réalité douloureuse, écorchée par la guerre. N’oublions pas aussi que l’auteur de la première aquarelle abstraite, et le créateur de l’abstraction moderne, Kandinsky, a insisté toujours sur la «nécessité intérieure ». C’est à cette expression que vont tendre des artistes, de plus en plus nombreux, non seulement en Europe, mais dans le monde, surtout après la Seconde Guerre mondiale. Le délire de l’abstraction en Europe La Seconde Guerre mondiale a marqué une profonde rupture dans la vie artistique, d’abord par les désastres et la débâcle qu’elle a provoqués, mais aussi par le profond reclassement qu’elle a entrainé. La grande génération, celle du début du XX° siècle, est devenue « historique », le temps est pour la relève qui se prépare à l’art contemporain. Resté longtemps confidentielle, malgré la création du groupe « Abstraction Création », l’abstraction reprend vigueur en France, pendant la guerre avec le groupe des « Jeunes peintres de tradition française ». Sortant de l’ombre pour reprendre les recherches des précurseurs de l’abstraction géométrique, des artistes créent le Salon des réalités Nouvelles et une revue du même nom en 1946. Le salon réunit un millier de toiles non figuratives. Dès lors, à côté de l’abstraction géométrique, des tendances de l’abstraction lyrique apparaissent, ainsi que de grands créateurs.
  • 10. 166 Le trait commun à beaucoup de peintres dans les années 1950 est la non figuration. Tributaires de Paul Klee, de Bissière leur ainé, et d’autrs encore, ils continuent de puiser dans le visible et dans l’imaginaire, des signes, des rapports de teintes, des taches informes ou une émotion. Les expositions se multiplient, la polémique s’en mêle, et on commence à parler de l’abstraction lyrique, d’informel, d’impressionnisme abstrait, de tachisme, de nuagisme et de gestuel. Il faut dire que, dans un certain sens, c’est le surréalisme qui a mené le pont vers cette tendance abstraite expressive. Les œuvres d’André Masson, cet esprit neitzschéen, se distinguaient, dès la naissance du surréalisme, dans les années 1920, par leur intensité linéaire et organique, aboutissant progressivement à un paroxysme linéaire, à une décharge électrique de couleurs vibrantes. C’est ce débordement violent de l’inconscient auquel vont se pencher les peintres américains, surtout ceux de l’Ecole de New York, voulant agir sur la toile, avec toutes leurs sensations immédiates, ainsi que les peintres gestuels européens. Dans cette première influence, celle d’André Masson, on ne doit pas négliger surtout l’apport des recherches informelles effectués à Paris, par Wols et Fautrier, durant le temps de la résistance. Ces informels ont ressenti le tragique de la guerre et la nécessité des profondes remises en question, à l’instar des autres peintres lyriques. D’ailleurs, l’exposition des « Jeunes peintres de tradition française », fut installée surtout comme une « peinture de résistance » face à l’occupation nazie qui taxait l’art d’avant-garde d’art dégénéré. Mathieu, tout en créant le terme de « l’abstraction lyrique », annonce la peinture gestuelle. La recherche informelle, première direction de cet art délirant, a abouti a un certain « expressionnisme abstrait » travaillé à une échelle minuscule. Wols s’est intéressé à ces « formes multi-évocatrices », qu’on découvre sous le microscope, tandis que Fautrier s’est préoccupé de la matière mixte à
  • 11. 167 l’instar de Paul Klee conjuguée à l’encre et à l’aquarelle, couvrant le papier à la pâte épaisse. Que se soit dans ce « paroxysme linéaire », ou dans ces « formes multi-évo- catrices », ou dans cette pâte sillonnée et griffonnée, il y a toujours ce souci de recommencement, de renaissance, d’un art élémentaire caractérisé par le rejet de toutes les règles traditionnelles. C’est cette peinture absurde en apparence, qui émane d’un « dessein élevé de repartir à zéro », que pratique, en même temps, Pollock, suivi de son groupe de New York. La Deuxième Guerre mondiale, ajoutée à la crise de 1929, a provoqué, avec ses désastres et ses horreurs, chez les artistes du monde entier, l’exploration des champs psychiques auxquels s’est voué le surréalisme. Pour ces artistes qui ont perdu confiance dans un progrès défaillant, « le monde est à refaire », le même slogan prononcé déjà par Cézanne. Seulement, dans ce recommencement, on s’insurge contre les règles de l’art moderne. On désire exploiter une nouvelle écriture et une nouvelle peinture jaillies des sensations immédiates. Par un inconscient collectif, les artistes de l’avant-garde se sont voués à une peinture élémentaire, mettant en valeur la créativité des enfants (oubliée par les surréalistes), des aliénés, des autodidactes et des analphabètes. Une liberté totale pénètre la création, à peine relevée des décombres. L’école de Paris, malgré son titre chauviniste, a pu rassembler des groupes hétérogènes d’artistes tourmentés par la guerre, la crise et l’exil, favorisant l’éclosion de plusieurs mouvements artistiques, sous la bannière de l’abstraction lyrique. « L’écriture libre », dans cette abstraction, attire les jeunes qui refusent la froide abstraction géométrique de Joseph Albers ou de Magnelli. Cette écriture varie d’un peintre à l’autre, puisant dans des sources multiples ; à côté de l’écriture automatique et des images surréalistes, on peut citer aussi la calligraphie chinoise ou arabe, et les signes africains ou océaniens. Dans ce triomphe de l’art sur la guerre, certains artistes sont connus comme
  • 12. 168 matiéristes, exploitant les techniques du cubisme synthétique, du dada, et surtout celles de Paul Klee, des pâtes colorées posées au couteau, puis égratignées ou sillonnées, comme dans les œuvres de Fautrier. Dans cette expérience matiériste, on trouve Nicolas de Staël, Jean Paul Riopelle et PoliaKoff. Cette voie abstraite a débuté, comme on l’a souligné, par l’expression de l’homme face à la guerre, contre ses horreurs. Le temps n’est plus ni à la raison ou à la rigueur, ni à un espoir ou une confiance dans un avenir tendu vers le progrès. Le temps est à la révélation de la souffrance humaine. La toile devient un champ d’action ou de combat, où le peintre traduit ses impulsions et ses sensations. Confronté à son isolement, à son siège, il extériorise son angoisse et sa panique sur la toile, dans un lyrisme abstrait délirant, parfois dans une transe macabre. Lam, Matta et Masson sont les premiers intuitifs à employer ce moyen d’expression, dans une hallucination démentielle, sans pouvoir sortir de la conception surréaliste. Dans leur isolement sous l’occupation nazie, Wols et Fautrier s’engagent dans cette voie de délire, mais avec un concept nouveau : une écriture spontanée, une peinture élémentaire qui rejette toute connaissance artistique héritée du passé. Pour Wols et Fautrier, pour Pollock aussi, qui œuvre dans cette direction mais séparément, ce champ d’action, c’est-à dire la toile, devient, à partir du geste, un psychodrame qui traduit l’état d’âme en images plastiques. Ce psychodrame évolue vers l’extension du geste, créant une abstraction lyrique diffuse ; cette peinture élémentaire, ayant comme souci primordial une expression impulsive et vitale, nie toute relation avec la raison, évoluant vers les techniques du hasard. L’incertitude commande la création maintenant. Et à travers les différentes techniques optées dans cette voie, que se soit l’informel ou l’expressionnisme abstrait, les artistes cherchent avant tout une structure, comme la plupart des chercheurs dans le domaine
  • 13. 169 culturel. Gyorgy Kepes écrit à ce propos : « la structure apparait comme la clef de notre connaissance et de notre maitrîse de notre monde-la structure plus que les mesures quantitatives et que les relations de cause à effet ». 23 Chez les trois artistes cités, comme chez certains artistes adhérant à cette abstraction expressive, il y a ce souci de structure, à travers le délire ou la transe, une structure du chaos, dominée par l’incertitude, l’indétermina- tion et les effets du hasard. Une abstraction made in U.S.A L’Avant-garde européenne parut aux Etats-Unis, dès 1913, avec la fameuse exposition de l’Armory Show, mais peu d’invités étaient à l’écoute. Une deuxième grande exposition fut organisée en 1917, avec le salon des indépendants. Les membres de ce groupe exercèrent un action profonde sur l’art en Amérique, d’où la naissance du premier mouvement américain, l’expressionnisme abstrait. Depuis 1908, le photographe Stiglitz faisait connaitre l’œuvre de certaines figures européennes modernes, à travers les expositions de la photo-Séces- sion Gallery, qu’il organisait à New York, tout en publiant une revue intitulée « Camera Work », doublée en 1915 par une seconde publication consacrée aux arts. Mais c’est l’exposition de l’Armony show qui avait regroupé 1600 œuvres de l’avant-garde européenne, qui contribua à former un milieu artistique. Les personnalités marquantes de cette initiative furent Marcel Duchamp, Francis Picabia et Man Ray. Avec le Salon des indépendants, un milieu d’accueil fut organisé, constitué d’artistes assoiffés du nouveau, d’amateurs d’art et de riches collectionneurs. Mais on devra attendre d’autres décennies pour que, sur la scène artistique américaine, jaillit un art américain. Dès la Seconde Guerre mondiale, lorsque 23 - The New Land scape in art and science, Chicago, 1956, Cité par Herbert Read, Histoire de la peinture moderne, p.329.