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CHILI: “POR LA RAZÓN O LA FUERZA”
Peut-on atteindre une réelle réconciliation au travers de la justice transitionnelle?
Travail réalisé par
Joana PELLICER y MARTINEZ
LHUMA-2225: Seminar: Conflict transformation
Prof. Valérie ROSOUX
2015-2016
Master en Sciences politiques, orientation Relations internationales, finalité Action humanitaire
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
	
  
Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication (ESPO)
Ecole des Sciences Politiques et Sociales (PSAD)
 
REMERCIEMENT
	
  
J’aimerais remercier profondément Mr. Serey Mendoza pour le temps qu’il a dédié à
répondre à mes questions. J’ai eu le plaisir de rencontrer une personne extrêmement
attachée à son histoire, à ses racines et à son pays. Une personne prête à partager son
savoir et son vécu avec passion. Vous êtes non seulement une belle personne mais aussi
un excellent Professeur extrêmement dédié et à l’écoute des étudiants.
Encore merci pour tout.
 
	
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“SOMOS CINCO MIL” ou “ESTADIO CHILE” de Victor Jara1
“ Somos cinco mil en esta pequeña parte de la ciudad.
Somos cinco mil ¿Cuántos seremos en total en las ciudades y en todo el país?
Solo aquí diez mil manos siembran y hacen andar las fábricas.
¡Cuánta humanidad con hambre, frio, pánico, dolor, presión moral, terror y locura!
Seis de los nuestros se perdieron en el espacio de las estrellas.
Un muerto, un golpeado como jamás creí se podría golpear a un ser humano.
Los otros cuatro quisieron quitarse todos los temores.
Uno saltó al vacío, otro golpeándose la cabeza contra el muro, pero todos con la mirada fija
de la muerte.
¡Qué espanto causa el rostro del fascismo!
Llevan a cabo sus planes con precisión artera sin importarles nada.
La sangre para ellos son medallas.
La matanza es acto de heroísmo
¿Es este el mundo que creaste, dios mío? ¿Para esto tus siete días de asombro y trabajo?
En estas cuatro murallas solo existe un número que no progresa, que lentamente querrá más
muerte.
Pero de pronto me golpea la conciencia y veo esta marea sin latido,
pero con el pulso de las máquinas y los militares mostrando su rostro de matrona
llena de dulzura.
¿Y México, Cuba y el mundo? ¡Que griten esta ignominia!
Somos diez mil manos menos que no producen.
¿Cuántos somos en toda la Patria?
La sangre del compañero Presidente golpea más fuerte que bombas y metrallas
Así golpeará nuestro puño nuevamente
¡Canto que mal me sales
Cuando tengo que cantar espanto!
Espanto como el que vivo como el que muero, espanto.
De verme entre tanto y tantos momentos del infinito
en que el silencio y el grito son las metas de este canto.
Lo que veo nunca vi, lo que he sentido y que siento hará brotar el momento”2
.
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
1
O. SEREY MENDOZA (Maître de Langues à l’Institut des Langues Vivantes (ILV), entretien, réalisé par
l’auteur, Louvain-la-Neuve, 30 mai 2016, p. 36 : “Victor est une figure que j’admire beaucoup plus en étant ici
surtout en lisant tout ce qu’il a pu faire et d’où il venait (…) Et puis sa vie est arrêtée tragiquement. J’admire les
gens comme ça”.
2
Voy. la traduction de ce poème sur le site suivant : http://lyricstranslate.com/fr/estadio-chile-stade-chile.html.
Victor Jara écrit ce poème alors qu’il est détenu et torturé le 15 septembre 1973, quelques heures avant d’être
 
	
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INTRODUCTION
Afin de trouver dans le passé le diagnostique permettant de tirer un trait sur celui-ci et
d’avancer ensemble vers le futur, il est nécessaire d’investiguer rétrospectivement. Pour cela,
la justice transitionnelle est un excellent moyen de traiter les crimes et les abus du passé en
dressant un bilan global des violations des droits et des normes humanitaires internationales.
À la différence des autres Commissions instituées dans le monde, celle relative au Chili est la
seule visant explicitement la “réconciliation”
3
. Dès lors, cette Commission possède le mandat
d’établissement d’une “vérité historique” sur le passé et l’élaboration d’une politique de
réparation aux victimes afin d’aboutir à la réconciliation sociale. L’expression de "justice
transitionnelle" marque l’intention de réconcilier à la fois la justice et la paix tout en
contournant la justice pénale ordinaire.
De facto, cette Commission permet d’organiser la sortie du conflit dans ce pays ayant fait
l’objet d’une répression autoritaire violente. La reconnaissance des victimes au moyen des
auditions publiques, ainsi que les réparations tant symboliques, en érigeant des monuments ou
célébrant des commémorations, que matérielles, constitue le principe clé de la justice
transitionnelle. Selon Joanathan Allen : “les Commissions sont un compromis bien fondé entre
unité sociale et justice, dans le respect des principes de justice que sont la reconnaissance des
responsabilités des personnes impliquées dans les crimes politiques et celle de la l’égalité des
citoyens”
4
.
Plusieurs générations ont été forgées en fonction de l’époque historique et politique du
moment. Ainsi, ceux qu’on nomme “los hijos de Pinochet”
5
font partie d’une génération qui a
eu du mal à imposer des idées de manière ferme et décidée comme l’ont fait les générations
qui les ont précédés. Il est difficile de mesurer l’impact réel qu’a eu cette dictature. Toutefois,
la peur, les tortures, les meurtres et les enlèvements ont marqué toute une génération au fer
rouge. Inversement, la génération actuelle est celle, sur laquelle repose la responsabilité
historique et l’espoir d’un peuple de transformer le Chili en un pays développé et guéri6
.
Dans un premier temps, seront retracés les divers évènements historiques ayant abouti à la
création de la Commission nationale de vérité et de réconciliation (CHAPITRE 1.
CONTEXTE HISTORIQUE). Dans un second temps, il conviendra de rentrer dans le vif du
sujet en analysant cette institution ad hoc devenue emblématique au Chili (CHAPITRE 2.
RECHERCHE DE VÉRITÉ ET DE RECONCILIATION). In fine, il sera question
d’analyser dans les faits si une réelle réconciliation a pu ou non être atteinte avec l’aide de
cette Commission (CHAPITRE 3. Y-A-T-IL EU UNE RÉCONCILIATION).
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
assassiné. Il donna deux feuilles contenant son poème à son camarade de cellule Boris Navia qui les cacha et se
débrouilla pour les faire connaître à la postérité.
3
M. ANCELOVICI et J. JENSON, « La standardisation et les mécanismes du transfert transnational »,
Gouvernement et action publique, 2012/1, n°1, p. 42 et S. LEFRANC, « La justice de l’après-conflit politique :
justice pour les victimes, justice sans tiers ? », Négociations, 2015/2, n°24, pp. 101-116.
4
S. LEFRANC, « La professionnalisation d’un militantisme réformateur du droit : l’invention de la justice
transitionnelle », Droit et société, 2009/3, n°73, pp. 564 et 565.
5
Traduit par : “les fils de Pinochet”.
6
G. LARRAIN RIOS, Chile, fértil provincia. Hacia un Estado liberador y un mercado revolucionario, Santiago :
Arena abierta, 2005, p. 22.
 
	
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CHAPITRE 1. CONTEXTE HISTORIQUE7
Cette première partie vise à retracer en quelques pages l’avant, le pendant et l’après d’un
contexte historique complexe. En 1970, le socialiste Salvador Allende, leader du parti de
l’Unité populaire (ci-après « U.P. ») formé principalement par une coalition de partis
communistes, socialistes, et extrémistes, devint président du Chili. Il tenta d’établir le
socialisme au Chili d’une façon pacifique au travers de la via chilena (Section 1. L’avant : le
Chili d’Allende)8
. En plein contexte de guerre froide, une série de problèmes économiques
ainsi que de différentes idéologies en matière politique et sociale contribuèrent à la création
d’un climat de violence interne qui mena au coup d’État de 1973. Augusto Pinochet tenta
alors de réformer entièrement la société chilienne alors qu’il se rendait coupable
d’évènements atroces qui ont marqué les victimes à vif à tout jamais9
(Section 2. Le pendant :
la dictature militaire de Pinochet). Entre 1990 et 1994 Patricio Aylwin supervisa la transition
démocratique10
et devint le premier président élu après une période de longue dictature aux
côtés de la Concertación de Partidos para la Democracia (Section 3. L’après : le retour à la
démocratie avec Aylwin).
Section 1. L’avant : Le Chili d’Allende et la “voie chilienne vers le socialisme”
11
“Colocado en un transito histórico, pagaré con mi vida la lealtad al pueblo”12
La voie chilienne vers le socialisme débute le 4 septembre 1970 lorsque Salvador Allende
candidat du parti politique de l’U.P. obtint 36.6% des voix aux élections présidentielles
chiliennes. Sa présidence fut confirmée le 24 octobre 1970 moyennant certains compromis
par le Congrès13
. Il dut notamment signer le Statut de garanties constitutionnelles dénommé
Estatuto de garantías constitucionales, qui garantissait des libertés telles que celles relatives
à : l’enseignement, la presse, l’association et la réunion, ainsi qu’à l’indemnisation des
expropriations.
Au travers de son programme politique, l’U.P. prétendait remplacer la structure économique
en place par trois secteurs distincts. Le premier objectif consistait à mettre un terme tant au
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
7
Voy. dans le cadre de cette CHAPITRE 1. les développements suivants : E. BONNET, Origines de la
dictature au Chili et conséquences économiques : le cas Pinochet, Mémoire de licence en Sciences économiques,
Louvain-la-Neuve : Université Catholique de Louvain, 2002-2003, 149p.
8
B. STALLINGS, Class conflicto and economic development in Chile, 1958-1973, Stanford : Stanford
University Press, 1978, p. 125.
9
Voy. notamment l’introduction de cet ouvrage collectif : L. WHITEHEAD, L. BLACKBURN, H.
ROSENKRANZ, et alii, Chile after 1973 : Elements for the analysis of military rule, Liverpool : Centre for
Latin American Studies, The University of Liverpool, 1985, 152p.
10
Voy. pour approfondir la matière : E. SILVA, « Le Chili consolide la transition démocratique », Études,
2006/5, Tome 404, pp. 584-593.
11
Voy. afin d’approfondir cette matière : C. ALMEYDA, A. GUARDIA, C. FORTIN, et alii, Chile 1970-73:
Economic development and its international setting. Self-criticism of the unidad popular government’s policies,
The Hague : Nijhoff, 1979, 389p., J.-F. RODDICK, P. LIRA, A. NOVE, et alii, Allende’s Chile, New York :
Praeger, 1976, 296p. et S. DE VYLDER, Allende’s Chile : the political economy of the rise and fall of the
Unidad Popular, Cambridge : Cambridge University press, 1976, 251p.
12
Dernier discours prononcé par Salvador Allende le 11 septembre 1973. Cette citation se traduit par : “Placé en
pleine transition historique, je paierai de ma vie ma loyauté au people”.
13
S. GORRERI, « Salvador Allende et la voie chilienne vers le socialisme », Contrepoints, 10 septembre 2013.
 
	
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capitalisme qu’il soit national ou étranger, qu’aux grandes propriétés terriennes (secteur
social). Ceci permettait à l’État de posséder pour son compte d’importants secteurs de
l’économie (secteur mixte). Par ailleurs, le secteur privé serait formé de petites entreprises
possédant un capital bas. Quant au Parlement, il refusait que de grandes entreprises
deviennent propriété de l’État. En 1932, le gouvernement décida de contourner celui-ci par un
décret qui autorisait l’expropriation de n’importe quelles industries considérées comme
fondamentales pour l’économie. En 1973, l’État contrôlait environ 80% du secteur industriel
du pays ainsi que de nombreuses banques. Une importante réforme agraire fut également mise
en place. Celle-ci permit à l’État d’exproprier des fermes sans aucune justification claire
quant à leur surface et ce, dans le but de pouvoir cultiver pour le compte de l’État ces terres
dites “non utilisées”.
Le gouvernement tenta de combattre la bourgeoisie étrangère en nationalisant certaines
compagnies étrangères des secteurs industriels, financiers, commerciaux et de l’industrie
minière. En effet, le cuivre représente une source de revenu primordial pour le Chili alors que
les entreprises chargées de l’extraite appartenaient pour la plupart aux États-Unis14
. Le 11
juillet 1971, le Congrès approuva à l’unanimité une réforme constitutionnelle concernant la
nationalisation des entreprises de cuivre. Dans un premier temps, le gouvernement proposa
d’indemniser ces entreprises al valor libro ce qui impliquait de décompter les gains excessifs
perçus pendant les quinze années précédant cette date. Celles-ci répliquèrent en demandant
l’embargo du cuivre à l’arrivée de leur destination. Finalement, il fut décidé le 28 septembre
par le président Allende de n’accorder aucun type de compensation : “doctrine d’Allende”. Le
président Nixon prit alors la décision de ne plus accorder aucun nouveau prêt au Chili15
. La
Banque mondiale et certaines banques privées victimes de pressions décidèrent de soutenir les
États-Unis. Il ne resta plus que le Fond monétaire international pour apporter un soutien
économique au Chili. La CIA quant à elle préservait les partis d’opposition.
La crise de 1972, initiée par la grève des camionneurs mena à un lock-out du patronat et à une
fermeture des commerces. En outre, elle survint comme une conséquence et une cause
d’aggravation de tous les problèmes économiques auxquels le Chili devait déjà faire face. En
1973, l’atmosphère de crise entraina un désajustement de l’offre de la structure économique
ce qui augmenta la demande des fournitures de services. Émergea alors un marché noir
parallèle caractérisé par la vente de biens de première nécessité à des prix bien inférieurs aux
prix fixes que l’on retrouvait dans les supermarchés. La majorité de la population possédait un
pouvoir d’achat mis à sa disposition par la politique de redistribution du revenu16
.
Du côté politique, les classes moyennes dont les privilèges furent attaqués par le
gouvernement d’Allende, s’alignèrent rapidement à la droite de plus en plus fervente. Dans le
cadre de cette incessante lutte, les classes moyennes décidèrent de manifester et se lancer
massivement dans une bataille contre l’U.P. ce qui aida à renverser le régime17
.
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
14
À titre d’exemple : coopérations Anaconda et Kennecott.
15
Le “blocus invisible” dans un premier temps à interrompre tous les crédits vers le Chili en raison de
l’expropriation de grandes entreprises américaines dans lesquelles les États-Unis possédaient de nombreux
intérêts. En revanche, l’armée se disant neutre par rapport au gouvernement continua à recevoir des prêts. De
concert avec ce blocus, certaines compagnies multinationales possédant des intérêts au Chili lancèrent leur
propre attaque.
16
E. TIRONI, Pinochet : La dictature néo-libérale, Paris : L’Harmattan, 1987, pp. 29-32.
17
E. BONNET, op.cit., pp. 63-66.
 
	
   6	
  
Au cours de cette période caractérisée par d’importants changements sociaux et économiques
les pensées extrémistes et divergentes au sein des différents partis apparaissaient. Ce
mécontentement mena à la réalisation d’attentats et d’actions violentes dans le pays. Voyant
la situation se dégrader Allende tenta sans succès d’adapter de jour en jour ses politiques
devenues peu cohérentes. Il essaya notamment d’intégrer les militaires au sein de son cabinet.
C’est à cette époque que Carlos Prats et qu’Aire César Ruiz Danyeau décidèrent de
démissionner en août 1973. Augusto Pinochet devint ainsi le commandant en chef de l’armée.
De son côté, le parti de Démocratie Chrétienne décida de changer son fusil d’épaule en
s’alliant au Parti National, laissant ainsi l’U.P. quelque peu isolé au sein du gouvernement18
.
Section 2. Le pendant : la dictature militaire de Pinochet
“Los derechos humanos son una invención, muy sabia, de los marxistas”
“Entre asegurar los derechos de unos 10.000 disociados
o garantizar los de diez millones, no tuvimos duda”
“Dos mil no es nada”19
Le régime militaire d’Augusto Pinochet s’instaura le 11 septembre 1973 (§1. Le coup d’État)
pour une durée de seize ans. Ce qui semblait dans un premier temps être une source de
libération pour le peuple chilien apparu sous son vrai jour comme un régime autoritaire et
conservateur, connu pour ses multiples atteintes aux droits de l’homme. Ainsi près de : 38.000
personnes furent torturées, 3.200 furent tuées ou portées disparues et plusieurs centaines de
milliers d’entre elles furent exilées (§2. Les violations des droits de l’homme et des libertés
fondamentales)20
. Cette ère fut également caractérisée par une politique économique de
privatisations et diverses réformes institutionnelles (§3. Les politiques économiques et les
réformes institutionnelles). Enfin, la plupart des pays de la communauté internationale
condamnèrent la situation au Chili et décidèrent d’élever au rang de martyr l’ancien président
Salvador Allende21
ce qui mena au fil du temps à une prise de conscience nationale (§4. Les
réactions internationales et la fin de la dictature).
§1. Le coup d’État
L’épuisement de l’accord économique ainsi que l’impossibilité de trouver une concertation
politique se manifestèrent par un affrontement institutionnel de plus en plus dur. Idéologisée
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
18
B. STALLINGS, op.cit., pp. 126-150 et Gobierno de Salvador Allende Gossens (1970-1973),
http://www.icarito.cl/imprimir/?pid=16633, consulté le 21 avril 2016.
19
Propos tenus par Pinochet lorsqu’il parle des droits humains en général et qu’il compare les disparus au
nombre d’habitants du Chili. Voy à ce propos : Gobierno de Salvador Allende Gossens (1970-1973), op.cit. Ces
citations se traduisent par : “Les droits de l’homme sont une invention, très sage, des droits marxistes”. “Entre
assurer les droits de près de 10.000 dissociés ou garantir ceux de dix millions nous n’avons pas hésité”. “Deux
mille ce n’est rien”.
20
C. MARTIN, Chili: le bilan humain de la dictature d’Augusto Pinochet revu à la hausse, 20 août 2011,
http://www.rfi.fr/ameriques/20110820-chili-le-bilan-humain-dictature-pinochet-revu-hausse, consulté le 16 avril
2016.
21
C. GAZMURI, La persistencia de la memoria : reflexiones de un civil sobre la dictadura, Providencia : RIL
Editores, 2000, pp. 59 et 60.
 
	
   7	
  
et sur-politisée, la société chilienne ne voyait plus dans l’État un organe de reconnaissance,
d’identité ou encore de cohésion. Cette situation extrêmement tendue mena à une première
tentative de coup d’État des tankistes qui échoua grâce au général Carlos Prats. Le 11
septembre 1973, une junte militaire 22
dirigée par le général Pinochet renversa le
gouvernement socialiste de l’U.P. dans le but de rétablir le principe de constitutionnalité
brisée. La destruction du Palais de la Moneda bombardé par une escadrille d’avions de chasse
fit disparaître l’institution démocratique qui avait donné forme à l’institution chilienne
pendant des décennies. À la mort d’Allende, Pinochet se proclama chef de l’État et
commandant de l’armée23
sans qu’aucune institution étatique ne possède une autorité
suffisante pour contrebalancer son autorité24
. Pourtant “l’euphorie, le calme le rassurement de
ne plus avoir Allende au pouvoir fut de courte durée face à la terrible dictature qui fut mise
en place”
25
.
§2. Les violations des droits de l’homme et des libertés fondamentales26
Lorsqu’Augusto Pinochet prit le pouvoir et installa sa dictature il censura les moyens
traditionnels de communication (journaux, télévision et radio), brula des livres et interdit la
liberté d’expression.
De plus, des milliers de Chiliens furent arrêtés et rassemblés notamment dans des camps de
travail crées par la junte militaire. Des hommes, des femmes et des enfants furent enlevés,
battus, torturés27
et/ou tués28
quelque soient leur âge, leur sexe, leur revenu ou leur couleur
politique.
Un véritable règne de la terreur fut instauré dans lequel le moindre signe de résistance était
écrasé sans aucune pitié29
. Ce, alors que le Chili est signataire de textes internationaux par
lesquels il est responsable de promouvoir et d’encourager le respect des droits de l’homme et
des libertés fondamentales30
.
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
22
La junte militaire était la force publique institutionnelle dirigée par quatre officiers : le général Augusto
Pinochet chef de l’armée de terre, le général Gustavo Leigh Guzmán général en chef de l’armée de l’air, l’amiral
José Toribio Merino Castro commandant en chef de la marine et le général César Mendoza officier commandant
des carabiniers.
23
Il convient de préciser qu’à l’époque la Démocratie chrétienne pensait que les Forces armées rétabliraient
rapidement l’État de droit, qu’il serait fait appel à de nouvelles élections et que le Parlement se verrait restitué
ses droits. Ce parti décida de rechanger son fusil d’épaule lorsqu’il constata que les Forces armées étaient en
réalité en train prendre le contrôle et mener une dictature ferme et injuste.
24
E. TIRONI, op.cit., pp. 151-153.
25
O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 32.
26
Voy. pour approfondir cette question : M. JEAN-BERNARD, « La situation des Droits de l’homme au Chili :
enquête de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies », in Annuaire Français de droit
international, Paris : CNRS, pp. 305-335.
27
La torture fut institutionnalisé et comprenait différents types, à savoir : la torture par électricité, la torture par
l’eau, la privation d’eau et de nourriture, les viols, les tortures psychologiques, les pendaison par les pieds, etc.
En ce qui concerne la torture psychologique voy. en ce sens : O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 37.
28
Par exemple : Victor Jara dont son dernier poème est reproduit supra est l’une des victimes torturées et tuées
par le régime.
29
E. TIRONI, op.cit., pp. 40 et 41.
30
Rapport sur la quarante-sixième session de la Commission des droits de l’homme (29 janvier – 9 mars 1990).
Supplément n°2, Conseil économique et social, 1990, New York, E/1990/22, pp. 157-159.
 
	
   8	
  
§3. Les politiques économiques31
et les réformes institutionnelles
Certes Pinochet était un tyran ayant présidé à de nombreux crimes mais en matière
économique on peut lui accorder quelques succès du fait des politiques des “Chicago boys”
32
(privatisations, par exemple d’institutions financières ; déréglementation des marchés ;
abaissement des barrières douanières) destinées à relancer l’économie chilienne et par celle-ci
le domaine social, politique et culturel. En définitive, il s’agissait de tendre vers une économie
de libre marché33
, intégrée et alimentée par l’entrée de nombreux prêts étrangers provenant
notamment de banques et de personnes privées étrangères34
. Ainsi, entre 1976 et 1981 une
croissance économique exceptionnelle fut constatée de par une inflation réduite, un déficit
public pratiquement éliminé et un PIB en hausse. Pourtant, malgré toutes ces améliorations, le
Chili connu une nouvelle crise économique spectaculaire entre 1981 et 198335
. En effet,
profitant des privatisations, des personnes proches du pouvoir avaient pris le contrôle des
principales banques du pays, utilisant les ressources de celles-ci afin de racheter d’autres
entreprises à faible coût. Parallèlement à ceci, le gouvernement avait pratiqué une politique de
change fixe par rapport au dollar américain. Des mesures drastiques furent alors prises afin de
contrecarrer ces dérives ce qui mena le Chili à connaître une terrible récession. Conjointement
à cette libéralisation, la junte militaire mit en place toute une série de réformes sociales,
associées aux programmes de privatisations d’entreprises publiques et de décentralisation de
l’administration en 1985. Ceci contribua à creuser le fossé des inégalités sociales au sein de la
population. Son objectif était de réduire le rôle central du gouvernement en matière de
sécurité sociale, de soins de santé, de travail36
et d’éducation.
In fine, malgré quelques failles dans les réformes économiques de Pinochet, celles-ci ont
incontestablement ouvert la voie aux gouvernements qui lui ont succédé, à instaurer un
système économique viable, cette fois-ci démocratiquement.
§4. Les réactions internationales et la fin de la dictature
Dès 1975, une pression internationale puissante37
fut mise en place afin de changer la
situation au Chili. Ainsi, le gouvernement britannique fit en sorte que la dette chilienne ne
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
31
Voy. dans le cadre de ce §4 : E. TIRONI, op.cit., pp. 52-86 et A. DELAIGUE, Pinochet et l’économie
chilienne, 16 décembre 2006, http://econoclaste.org.free.fr/econoclaste/?p=6556, consulté le 22 avril 2016.
32
Composé d’un groupe d’économistes chiliens des années 1970 formés aux idées de l’école de Chicago de M.
FRIEDMAN qui jouèrent un rôle capital afin d’atteindre le “miracle économique chilien”. Il d’agit : “d’une
conception libre-échangiste, individualiste et utilitariste, selon laquelle le domaine économique détermine sans
contrepoids toutes les autres sphères sociales” : E. TIRONI, op.cit., p. 46.
33
Grâce à cet objectif de libéralisation de l’économie les exportations de biens non traditionnels, à savoir : les
fruits, le vin, le bois et les produits piscicoles, augmentèrent considérablement jusqu’en 1989.
34
La stratégie entreprise fut notamment de : réduire considérablement les tarifs ainsi que les programmes
sociaux et les déficits, instaurer un marché libre avec de faibles contrôles, diminuer les restrictions instaurées aux
mouvements des capitaux.
35
Voy. plus de détails sur cette crise sans précédents: S. EDWARDS, Monetarism and liberalization. The
Chilean Experiment, Cambridge : Ballinger, 1987, pp. 195-207.
36
En matière de travail la distribution des revenus régressa ce qui provoqua une augmentation considérable du
chômage et une chute du niveau de vie. Ceci mena à une forte diminution du pouvoir d’achat des travailleurs.
Les revenus furent ainsi principalement distribués dans les plus hautes classes sociales ce qui creusa le fossé
entre les classes et accentua les inégalités sociales.
37
À titre d’exemple, la Banque Mondiale refusa d’accorder le prêt de 20 millions de dollars destinés à
développer le secteur agricole au Chili.
 
	
   9	
  
puisse faire l’objet d’une renégociation avant que les droits civils et politiques soient
réinstaurés dans le pays. En raison de diverses actions internationales, le Chili devint
insolvable, incapable de rééchelonner sa dette ce qui permit à la classe ouvrière de se
redresser petit à petit. Les grèves38
, les journaux et les pamphlets clandestins, l’inscription de
slogans sur les murs, étaient devenus sources de démocratie par lesquelles le peuple pouvait
enfin sortir de l’ombre et s’exprimer. Les partis de gauche reprirent suffisamment de
confiance que pour résister à la dictature39
. Entouré d’une vague de démocratisation générale
et subissant de fortes pressions internationales Pinochet tenta entre 1985 et 1986 de redorer
son image et celle de son parti afin de les faire paraître plus humaines.
Un an plus tard, les partis politiques jusqu’alors contraints à la clandestinité40
purent refaire
surface. Sans compter qu’une autorisation fut accordée à la majorité des exilés politiques afin
qu’ils puissent revenir au pays. En 1988 un plébiscite fut organisé afin de proposer la
prolongation du mandat d’Augusto Pinochet comme dirigeant. Celui-ci se révéla négatif et
marqua ainsi la fin du régime dictatorial du général Augusto Pinochet41
.
Section 3. L’après : le retour à la démocratie avec Aylwin42
“La sociedad chilena está en deuda con las victimas de las violaciones de derechos humanos.
Por eso es que yo me atrevo, en mi calidad de Presidente de la Republica, a asumir la
representación de la nación entera para, en su nombre, pedir perdón a los familiares de las
victimas”43
Entre 1990 et 1994 Patricio Aylwin supervisa la transition démocratique au Chili. En raison
de leur cohérence, les réformes instaurées pendant la dictature furent poursuivies lors du
retour à la démocratie.
Deux objectifs clés devaient impérativement être remplis. Premièrement, réussir à maintenir
et renforcer la croissance atteinte lors du régime militaire en regagnant un équilibre
macroéconomique. Deuxièmement, mettre en œuvre des réformes efficaces en matière de
redistribution du revenu (réforme fiscale, réforme en matière de travail et de politiques
sociales). Il était également essentiel de conserver la confiance du secteur privé qui
s’inquiétait du retour d’un interventionnisme étatique, tout en construisant simultanément une
économie qui favoriserait l’égalité sociale. À l’inverse, la Constitution instaurée par le régime
manque de cohérence et cause de nombreux problèmes au niveau institutionnel et ce encore
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
38
Chili : Les manifestations contre Pinochet et les manœuvres de la Démocratie Chrétienne, octobre 1983,
http://www.lutte-ouvriere-mensuel.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-1978-
1986/article/chili-les-manifestations-contre, consulté le 22 avril 2016.
39
M. ARRUDA, « L’endettement est-il une dette légitime ? », Revue du Mauss, 2003/1, n°21, pp. 55-65.
40
Voy. pour plus de détails sur la question : C. TORREJÓN-BARRADA, « La clandestinité rêvée, la
clandestinité subie », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, 2013/2, n°38, pp. 109-122.
41
J.-P. SOULIÉ, « Le Chili dit NON à Pinochet », La Presse, le 6 octobre 1988.
42
T. REUTERS, « Patricio Aylwin, president who guided to democracy, dies aged 97 », The Guardian, 19 avril
2016 et E. BONNET, op.cit., pp. 96-119.
43
Discours tenu le 4 mars 1991 après avoir reçu le rapport de la Commission nationale de vérité et de
réconciliation (plus connu sous le nom de Rapport Rettig). Cette phrase se traduit par : “La société chilienne est
en dette avec les victimes en matière des droits de l’homme. C’est pour cela que j’ose en ma qualité de Président
de la République, assumer de représenter la nation entière pour, en son nom, demander pardon aux familles des
victimes”.
 
	
   10	
  
aujourd’hui, dès lors que les majorités nécessaires pour y apporter une modification n’ont
encore jamais été atteintes.
Un des autres thèmes centraux fut celui de la réparation des violations aux droits de l’homme
commises au cours de la dictature. Cette notion de “réparation” comprenait : la connaissance
de la vérité ; la réparation morale, afin que les injustement accusés regagnent leur honneur et
dignité et matérielle ; ainsi que la sanction des responsables ayant enfreint les droits de
l’homme. Avocat de profession, le président Aylwin a favorisé la stabilité44
des réformes
politiques profondes ce qui lui a valu de nombreuses critiques dès lors qu’il ne prenait jamais
de position forte en matière de droits de l’homme. Il créa toutefois une Commission nationale
de vérité et de réconciliation afin d’enquêter et documenter les exécutions politiques et les
disparitions forcées. Ceci tandis que Pinochet était encore à la tête du pouvoir pendant encore
plusieurs années après avoir quitté son poste de chef d’État. La préoccupation majeure du
président Aylwin était d’éviter à tout prix qu’un coup d’État ne se reproduise. Perçu par la
plupart de ses électeurs comme un homme faible il tenta d’éviter un retour aux rébellions
militaires en laissant notamment le gouvernement civil accorder une amnistie générale et
appelant à la clôture des investigations.
CHAPITRE 2. RECHERCHE DE VÉRITÉ ET DE RÉCONCILIATION45
Dans cette seconde partie il sera question d’entrer dans le vif du sujet et d’analyser le droit du
peuple chilien à la vérité. La torture, les crimes, et les disparitions étaient devenues monnaie
courante en période de dictature. L’État quant à lui, continuait à nier toute responsabilité de
ces crimes, faisant comprendre à la société qu’il pouvait tuer en toute impunité. Ce régime a
dès lors été capable d’instaurer sa terreur par le mensonge, en déformant volontairement la
vérité et en camouflant des informations importantes46
. Établir la vérité devint par conséquent
essentiel pour un bon nombre de familles vivant dans une ignorance et une tristesse intenables
(Section 1. Les dénégations et le droit à la vérité). En mai 1990, au lendemain de l’élection du
président démocrate-chrétien Patricio Aylwin et du retour à la Démocratie, fut mise en place
la Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (dite Commission
Rettig) ; à laquelle succédera le Comité national de réparations et de réconciliation 47
. Il
convient d’en délimiter la survenance, les compétences et les apports (Section 2. La
Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (Rettig) comme justice
transitionnelle). In fine, la Commission a joué un rôle important de transition démocratique
qu’il convient d’analyser dans une dernière section (Section 3. La justice comme condition ?).
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
44
Voy. notamment l’assassinat de Jaime Guzman Errázuriz.
45
Voy. dans le cadre de ce CHAPITRE 2 : le Rapport de la Commission nationale de vérité et de réconciliation
(Rapport Rettig), Secrétariat de communication et Culture du ministère secrétariat Général du gouvernement,
février 1991, Santiago de Chile. En effet les développements qui vont suivre ont été grandement tirés des
enseignements de celui-ci : http://www.derechoshumanos.net/lesahumanidad/informes/Informe-Rettig-
tomo1.pdf.
46
A. ROSS, « Les politiques de ou la vérité sur les politiques ? Amérique latine et Afrique du Sud : leçons
d’expériences», Politique africaine, 2003/4, n°92, pp. 19 et 20.
47
M. DAVIS, The Pinochet Case. Origins, Progress and Implications, London, Institute of Latin American
Studies, 2003, p. 6.
 
	
   11	
  
Section 1. Les dénégations48
et le droit à la vérité
L’institution de la Commission symbolise une parfaite tension entre le désir de connaître la
vérité et la soif de justice49
par rapports aux terribles exactions commises lors du siège et ce,
tout en conservant la faible stabilité d’un régime post-dictatorial50
.
Pendant ces années de terreur les familles tentèrent de prendre contact avec les détenus, de les
consoler, de les défendre légalement et de retrouver leur trace si ceux-ci n’avaient pas
survécu.
Et ce, alors :
- qu’on leur niait les faits de la détention même,
- qu’on leur taisait le lieu de la détention,
- qu’on leur interdisait la plupart du temps les visites aux familles,
- qu’elles étaient souvent victimes d’extorsions moyennant des promesses de
libérations. Pour cela, le plus souvent les familles devaient déposer de l’argent à la
banque sur un compte appartenant à l’État,
- qu’on les faisait rester des heures debout dans des files afin d’obtenir une quelconque
information sur leur proche. Ce, alors qu’ils étaient traités verbalement de manière
grossière ou cruelle accompagnés parfois de violences physiques51
Pourtant, atteintes en plein cœur, ces familles n’ont cessée de se battre sans relâche
individuellement. Par l’intermédiaire de connaissances sociales en tout genre pour faire
avancer leur cas. Bloquées jusqu’alors dans leur processus de deuil, celles-ci montrèrent une
admirable patience et dignité face aux dénégations que l’État était entrain de leur faire vivre.
Ce dernier se devait de leur apporter des réponses afin d’entamer un processus de
réconciliation nationale effective par le biais du droit. Ainsi, les familles au-delà du besoin
qu’elles ressentent d’exprimer leur douleur, possèdent le droit de connaître la vérité.
La Commission fut établie en totale et parfaite autonomie. Aucune autorité, ni même le
gouvernement, ne pouvait influencer de quelque manière que ce soit les décisions qui y
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
48
Ayreh Neier utilise la terminologie “deniability, deniable forms of repression”, c’est-à-dire la capacité à nier
des formes de répression en niant les faits, afin de souligner la différence de nature de la violence attribuée à
l’État. Cfr. Sa conférence « Human rights and accountability », Center for Human Rights, Berkeley : Université
de Californie, 1994.
49
J.-L. CEA EGAÑA, « La réconciliation au Chili, une transition terminée ? », in La mémoire et le pardon. Les
Commissions de la vérité et de la réconciliation en Amérique latine, Paris : L’Harmattan, 2009, pp. 64 et 65.
50
C. BELL, Peace agreements and human rights, Oxford : Oxford University Press, 2000, p. 270.
51
O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 34 : “Il y a des militaires qui lâchement se cachent, qui ont rigolé et se sont
moqués des morts, des disparus. Ils ont dit quand une femme allait chercher son mari qui avait été pris par des
militaires ceux-ci lui répondaient en rigolant que son mari avait été relâché le lendemain mais qu’il était
sûrement reparti avec une autre et qu’elle devait le chercher ailleurs car il n’était pas là. Il y avait une vraie
cruauté physique mais aussi psychique. Pour aller chercher un détenu disparu il a fallut chercher un certificat
de naissance car on niait aux familles l’existence même de l’individu”.
 
	
   12	
  
étaient prises. De facto, le droit à la vérité permit de satisfaire aux exigences élémentaires de
justice et de dignité des victimes en permettant notamment à certaines d’entre elles d’honorer
leurs morts et de percevoir une certaine réparation pour les dommages subis.
Cette expérience canalisatrice devait permettre aux familles de manière collective et
individuelle d’extérioriser la peine et les incertitudes qu’elles gardaient en elles, afin de
pouvoir avancer vers un vivre ensemble constructif, paisible et collectif52
. Les éléments
concrets qui sont ressortis du rapport de la Commission, ainsi que la reconnaissance publique
de ceux-ci, ont permis in concreto de faire ressortir une douleur nationale trop longtemps
enfuie et niée.
De plus, cette vérité a permis à la société chilienne de regarder rétrospectivement dans le
temps et d’analyser les erreurs commises afin de pouvoir se remettre en question et d’éviter
que de tels évènements ne puissent se reproduire. Or pour cela, il faut faire preuve d’une
attitude spirituelle différente, d’une réflexion profonde. Il n’est possible d’atteindre une pleine
démocratie et un État de droit qu’en proscrivant la violence de la société, ou à tout le moins
en la contenant. Ainsi, toute utilisation future par un individu d’une quelconque mesure de
force la rendrait automatiquement illégitime.
Section 2. La Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (Commission
Rettig) comme justice transitionnelle
Il est essentiel d’entamer ce second chapitre par l’analyse in concreto des circonstances ayant
conduit à l’établissement de la Commission nationale chilienne pour la vérité et la
réconciliation (§1. L’établissement). Il s’agira ensuite d’exposer les compétences et les limites
qui lui furent attribuées (§2. Les compétences). Enfin, il conviendra d’analyser
l’aboutissement de longs mois de travail d’investigation par l’analyse approfondie de son
rapport. Rapport qui de facto changea à tout jamais la société chilienne (§3. Le rapport).
§1. L’établissement
Les organisations des victimes, dont l’Association des familles disparues, proposèrent au
gouvernement la constitution d’une Commission de vérité et de justice. De facto, la
Commission nationale de vérité et réconciliation fut crée par le président Aylwin “par
conscience morale de l’État” au travers d’un décret suprême n°335 au lendemain du retour à
la démocratie53
. L’essence même de celui-ci était de faire éclater la vérité et d’ainsi permettre
la réconciliation aux travers du pardon. Pourtant, au vu de la situation politique de l’époque et
des nombreuses pressions que le président Aylwin subissait il précisa dès le départ qu’il
s’agirait de “faire justice dans la mesure du possible”54
. En effet, “le pouvoir de Pinochet était
toujours là. Le président Aylwin n’a pas eu le choix. C’était son péché, mais au moins il a été
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
52
Voy.en ce sens : A. GARCIA CASTRO, « Le tiers témoin. Pouvoir, disparitions, représentations », Diogène,
2001/1, n°193, pp. 94-98.
53
Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990.
54
J. MAGASICH, « Après les dictatures, faire la justice et la paix civile. La Commission de vérité et de
réconciliation au Chili », La Revue nouvelle, Novembre 2013, n°11, p. 63.
 
	
   13	
  
honnête car dans la pratique ça allait se passer comme cela. Il ne pouvait pas aller au fond
des choses”55
.
In concreto cette Commission fut présentée comme le moindre de deux maux pour les deux
parties dès lors que pour la droite et les militaires elle était préférable à la mise en œuvre de
procès et, pour les organisations des droits de l’homme et les victimes, elle valait mieux que
l’absence de toute investigation malgré un sentiment commun “de travail inachevé”56
.
Appuyée par une équipe de soixante personnes57
, cette Commission fut composée de
personnalités reconnues pour leur prestige et leur autorité morale dans le pays. Les membres
de la Commission ont exercé leur fonction ad honorem, à l’exception du Secrétaire et des
membres du secrétariat qui furent rémunérés dès lors qu’ils étaient fonctionnaires sous
contrat.
La voie judiciaire ne permettrait pas d’apprécier globalement les faits survenus dans un bref
délai. Il fut néanmoins précisé clairement que cette Commission ne pourrait aucunement
assumer des fonctions juridictionnelles propres aux tribunaux ni interférer dans des cas
pendants devant ceux-ci. Il fut dès lors interdit explicitement à la Commission de se
prononcer sur la responsabilité de certaines personnes ce qui interdisait par là même, toute
comparution face à elle. Le rapport précisa néanmoins que le pouvoir judiciaire s’avéra
inefficace lorsqu’il fut question de réagir face aux violations qui étaient en train de se
commettre dès lors que les tribunaux ne menèrent aucune investigation, ni même
condamnèrent pénalement les auteurs responsables. On peut dès lors affirmer que la nouvelle
démocratie vit le jour sous l’angle de l’impunité58
.
Ainsi, le 18 avril 1978 le gouvernement militaire promulgue un décret-loi59
qui “accorde
l’amnistie aux auteurs, complices ou receleurs des infractions commises pendant la durée de
l’État d’exception entre le 11 septembre 1973 et le 10 mars 1978. L’amnistie couvre
également les personnes –civiles et militaires– qui ont été condamnées par les juridictions
militaires depuis le 11 septembre 1973”60
.
De facto, la Commission fut crée afin d’aboutir à une résultat purement moral. Légitime et
impartiale elle fut chargée après des mois d’enquêtes et d’investigations d’établir un rapport,
dénommé rapport Rettig, qui permettrait de mettre en lumière les violations graves aux droits
de l’homme pratiquées au Chili entre le 11 septembre 1973 et le 11 mars 1990. Par “violation
grave”, il faut entendre les situations des détenus disparus, exécutés ou torturés à mort pour
lesquels la responsabilité de l’État s’est vue engagée du fait de ses agents ou de personnes à
son service. Mais aussi les séquestrations et les atteintes à la vie de tout individu pratiquées
par des particuliers sous des prétextes politiques.
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
55
O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 33.
56
A. ROSS, op.cit., p. 21.
57
Essentiellement des avocats, mais également des sociologues, des travailleurs sociaux et des psychologues.
58
Voy. plus de détails au sujet de l’interprétation du décret d’amnistie de 1978 : Z. CARVAJAL DEL MAR,
« Les manquements du pouvoir militaire chilien pendant le régime militaire d’Augusto Pinochet », 2013/3,
nos
111 et 112, p. 58.
59
Décret-loi du 10 mars 1978 relative à l’amnistie, n°2.191.
60
Z. CARVAJAL DEL MAR, op.cit., p. 58.
 
	
   14	
  
Tel que précisé supra, l’établissement d’un dossier individuel et personnel à chaque victime a
permis à certaines familles de découvrir la vérité sur ce qui était arrivé à leur être cher. Ce qui
a laissé la chance à un certain nombre de familles de commencer un deuil individuel, familial,
et national. En revanche, les autres demeurent malheureusement encore aujourd’hui envahies
par la douleur de ne jamais savoir concrètement ce qui est arrivé, ni connaître l’endroit exact
où le corps de leur être cher a été placé.
§2. Les compétences61
Diverses compétences furent attribuées à cette Commission au travers du décret suprême
n°335. Ainsi, celle-ci fut mise en place dans le but de “contribuer à établir la vérité de
manière globale sur les violations les plus graves des droits de l’homme commises durant les
dernières années, que ce soit dans le pays ou à l’étranger, si ces dernières ont un lien avec
l’État du Chili ou avec la vie politique nationale, afin de collaborer à la réconciliation de
tous les Chiliens, et sans exclure les procédures judiciaires auxquelles de tels faits peuvent
donner lieu. Pour cela on entendra par graves violations le cas des détenus disparus,
exécutés et torturés à mort, dans lesquels la responsabilité morale de l’État apparaît engagée
pour les actes de ses agents ou de personnes à son service, de même que les enlèvements et
les atteintes à la vie commises par des particuliers sous des prétextes politiques”
62
.
Pour cela la Commission :
- établira un schéma le plus complet possible réunissant tous les faits graves, les
antécédents et les circonstances ;
- réunira les antécédents qui permettent d’individualiser les victimes et d’établir ce qui
leur est arrivé et l’endroit où elles se trouvent ;
- recommandera les mesures de réparation notamment ;
- recommandera les mesures légales et administratives que lors d’un procès il faut
adopter pour empêcher ou prévenir la commission de ce genre d’acte.
Ce même décret en son article 2 précise qu’ : “en aucun cas la Commission ne pourra
assumer des fonctions propres aux tribunaux de justice, ni interférer avec des procédures
pendantes devant eux. Par conséquent, elle ne pourra pas se prononcer sur la responsabilité
qui, conformément aux lois, pourrait peser sur des personnes individuelles pour les faits dont
elle aurait connaissance. Si, dans l’exercice de ses fonctions, la Commission a connaissance
d’antécédents qui revêtent un caractère délictuel, elle les mettra, sans autre formalité, à la
disposition du tribunal compétent”
63
.
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
61
Voy. à ce propos : P.-B. ROJAS, V.-C. ESPINOZA, J.-O. URQUIETA, et alii, Pinochet face à la justice
espagnole, Paris : L’Harmattan, 1998, p. 77 et s.
62
Art. 1er
du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990.
63
Art. 2 du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990.
 
	
   15	
  
La Commission devra recevoir dans le délais imparti les preuves et les faits apportés par les
familles afin de réunir et évaluer l’ensemble de l’information qu’elle pourra recevoir
d’initiative où à la suite de quelque demande que ce soit. Ainsi, un dossier contenant toutes
les demandes individuelles pourra être élaboré et remis au président de la République qui le
rendra publique et adoptera les décisions qui lui semblent pertinentes64
.
Cette Commission connaît toutefois certaines limites dès lors qu’elle ne fait qu’instruire les
cas au sujet de disparitions et de morts sans tenir compte des dizaines de milliers de personnes
emprisonnées et torturées ayant survécu. De plus, il fut exclu de son champ d’application de
traiter de la recommandation de sanctions65
; de l’identification des personnes responsables
des crimes commis ; ainsi que des victimes de l’exil et des perquisitions illégales souvent
brutales66
. De facto, les auteurs des faits n’ont jamais été confrontés aux victimes67
.
§3. Le rapport68
Caractérisée par son impartialité, l’objectif premier de cette Commission était de recouper
l’ensemble des informations disponibles afin de découvrir la vérité. Pour cela, il fut nécessaire
de procéder en plusieurs étapes. Tout d’abord, il était primordial afin d’ouvrir des dossiers au
cas par cas de parcourir le pays du nord au sud afin de rencontrer les familles en deuil, ainsi
que toute personne susceptible de fournir des informations. Ensuite, il fallut auditionner des
centaines d’autres victimes encore en vie afin de récolter des témoignages concrets pouvant
fournir d’importants détails. Enfin, il était également primordial de discuter avec : des
autorités politiques, religieuses et diplomatiques, des organismes nationaux et internationaux,
ainsi qu’avec les organisations humanitaires en place à cette époque. De nombreux documents
furent rassemblés et analysés afin d’y trouver toute preuve susceptible d’établir des faits et
d’apporter des réponses aux victimes placées jusqu’alors dans une attente et une incertitude
difficile à vivre.
Le 8 février 1991, après neuf mois de rude labeur69
, le président de la Commission Raul
Rettig remit publiquement au président de la République un rapport de 2000 pages en six
volumes accepté par l’unanimité des membres de la Commission. Ce rapport fut rendu public
afin que l’ensemble de la société chilienne puisse en prendre connaissance et ainsi favoriser la
réconciliation des peuples et la mémoire collective nationale.
Le rapport divise la période analysée en trois étapes fondamentales.
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
64
Art. 4 du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990.
65
R.-J. WILSON, « Prosecuting Pinochet: International Crimes in Spanish Domestic Law », 21 Hum. Rts. Q.,
1999, p. 953.
66
J. MAGASICH, op.cit., p. 64.
67
M. DAVIS, op.cit., p. 18.
68
Voy à ce propos le discours radiotélévisé du Président de la République sur le Rapport de la Commission
nationale de vérité et de réconciliation, http://www.alterinfos.org/archives/DIAL-1579.pdf, consulté le 27 avril
2016.
69
Art. 5 du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990. Celui-ci
précise que la Commission possédait un délai de six mois pour rendre son rapport, prolongeable de trois mois
supplémentaires si nécessaire.
 
	
   16	
  
En premier lieu, celle qui s’étend du 11 septembre au 31 décembre 1973 période durant
laquelle se produisirent des affrontements, des arrestations massives dans tout le pays, des
exécutions de nombreux prisonniers politiques, ainsi que les premières disparitions. Il
convient toutefois de distinguer deux types de “desaparecidos”. Lorsque l’on parle de
disparus de manière générique l’on parle de personnes qui furent tuées et dont les corps furent
principalement jetés dans des fleuves, dans la mer ou enterrés clandestinement afin qu’ils ne
puissent être découverts et que ces actes demeurent impunis. Or, quand on parle de
“disparus détenus” de manière plus précise l’on vise des personnes arrêtées et torturées par
des agents de l’autorité ou des personnes à son service. La dernière information qu’on ait de
ces personnes remonte à leur arrestation ou provient de personnes les ayant aperçues dans des
centres de détention secrets. Dans les deux cas les faits font l’objet de dénégations ou de
fausses versions. Ainsi, l’autorité essaye de se dédouaner de toute faute en prétendant ne
jamais les avoir détenues, les avoir relâchées, en donnant de fausses versions, etc. Alors que
dans les faits ces personnes furent tuées et placées dans un lieu secret afin que ces crimes
restent impunis et inconnus pour les familles. L’objectif de porter “disparues” ces personnes
était clairement de cacher les corps et non d’éliminer une catégorie précise de personnes.
Deuxièmement, il y a la période de la DINA (Dirección de inteligencia nacional) jusqu’en
août 1977, au cours de laquelle fut menée une action systémique d’extermination. Les
victimes furent sélectionnées par les unités d’intelligence et menées dans des lieux secrets
afin de les interroger le plus souvent en utilisant la torture. Un grand nombre de personnes
perdirent la vie dans des circonstances telles qu’on n’a pas réussi à ce jour à retrouver bon
nombre des corps.
Enfin, en août 1977, la DINA fut dissoute et remplacée par la CNI (Central nacional de
informaciones). À la différence de la première période, celle-ci fut caractérisée par des
disparitions menées par une volonté d’extermination dirigée systématiquement par des
motivations politiques à l’encontre d’une catégorie déterminée de personnes. Les disparitions
devinrent moins fréquentes certes, mais la torture et les morts commises par celle-ci
continuèrent. En 1980, l’on compta un certain nombre d’exécutions perpétrées par des agents
de l’État ou sous l’égide de celui-ci. À cette période des groupes d’extrême gauche se
réorganisèrent. Sous des prétextes politiques ils tuèrent des membres de : l’autorité publique,
des forces de l’ordre ainsi que des civils de manière collatérale. Trois ans plus tard,
s’organisèrent des protestations nationales durant lesquelles des agents de l’État ainsi que des
civils non identifiés tuèrent des opposants politiques70
.
Le bilan établi par le rapport sur l’ensemble de la période est extrêmement lourd. Ainsi, 2279
personnes furent établies “avec certitude”. Parmi celles-ci : 164 ont été considérées comme
des victimes de violences politiques et 2115 comme des victimes de violations des droits de
l’homme ayant perdu la vie.
Ces 2115 victimes peuvent à leur tour être classées en sous-branches :
a) Tuées par des agents de l’État ou par des personnes de leur service : en vertu du
conseil de guerre : 59 ; par excès de répression dans les manifestations : 93 ; au cours
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
70
A. GARCIA CASTRO, op.cit., pp. 87-94.
 
	
   17	
  
des prétendues tentatives d’évasion : 101 ; autres exécutions et morts sous la torture :
815. Ce qui donne un sous-total de 1068 personnes.
b) Détenues par des agents de l’État et disparues : 957 personnes.
c) Tuées dans des attentats commis par des particuliers sous des prétextes politiques : 90
personnes.
Le rapport précise également que la Commission a eu connaissance de 641 autres cas, qu’elle
rapporte de façon individuelle, dont il n’a pas été possible de se forger une conviction
certaine. Pour cela, la poursuite des enquêtes s’avère essentielle.
Il convient de préciser que ces chiffres furent revus à la hausse en 1996 par le rapport de la
Corporation de réparation et de réconciliation. Celui-ci précise l’existence de 899 autres
victimes ayant perdu la vie suite à la violation de leurs droits essentiels. Parmi elles 776 morts
et 123 disparus71
.
Ainsi, le total de victimes directes officiellement reconnues par l’État chilien s’éleva à 3197
personnes dont 1102 détenus disparus et 2095 personnes assassinées72
. Ce nombre sera
qualifié de “vérité officielle”
73
.
La Commission instaura également une série de recommandations afin de fixer des mesures
permettant non seulement de réparer les dommages matériels et moraux subis par les familles
des victimes mais aussi d’établir des dispositions légales et administratives afin d’empêcher et
de prévenir de nouvelles violations aux droits humains74
.
§4. Les réactions
La majorité des membres de la Cour suprême protestèrent au moyen d’une lettre qu’ils
envoyèrent à la presse. Celle-ci précisait que : “la Commission a dépassé ses prérogatives ;
elle formule un jugement contre les tribunaux de justice, passionné, téméraire et tendancieux,
résultat d’une enquête irrégulière et motivée, probablement, par des préjugés politiques”
75
.
Le président Aylwin envoie alors au Parlement un projet de loi qui crée une corporation de
droit public et qui assimile les disparitions à “des morts présumées”. L’Association des
familles disparues (ci-après « A.F.D.D. ») rejette le projet dès lors que la dénomination de
“mort présumée” leur retire le droit à la pension à vie et à une assurance santé pour les
proches. De plus, cette corporation ne possédait pas la compétence d’enquêter sur le sort des
disparus.
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
71
Corporation nationale de réparation : rapport final, Santiago de Chile, imp. Salesianos, 1996, pp. 42 et 43.
72
E. CUYA, «Les Commissions de la vérité et de la réconciliation », in La mémoire et le pardon. Les
Commissions de la vérité et de la réconciliation en Amérique latine, Paris : L’Harmattan, 2009, p. 61.
73
O. COMPAGNON et F. GAUDICHAUD, « Chili: un passé trop vite passé », Hermès, 2008, n°52, p. 84.
74
Gobierno de Patricio Aylwin (1990-1994), http://www.icarito.cl/2009/12/407-6200-9-gobierno-de-patricio-
aylwin-199019947.shtml/, consulté le 23 avril 2016.
75
J. MAGASICH, op.cit., p. 65.
 
	
   18	
  
À l’issue de négociations entamées entre le gouvernement et l’A.F.D.D. le Parlement vota le 8
février 199276
la création au travers d’une loi, de la Corporation nationale de réparation et de
réconciliation77
. Cette dernière accorda aux familles des disparus : « une pension, une
procédure spéciale de déclaration de mort présumée, des avantages en matière d’accès à la
santé, d’enseignement (bourses) et de logement ; l’annulation de certaines dettes et la
dispense du service militaire obligatoire pour les fils de victimes »78
.
Prévue au départ pour un an, elle resta en place jusqu’en 1996 lorsque le Sénat refusa de
prolonger son mandat après avoir constaté l’existence de 899 nouvelles victimes79
. De facto,
la Corporation nationale de réparation et de réconciliation fut remplacée par un Programme de
droits humains dépendant du ministère de l’Intérieur chilien. Afin de pouvoir “terminer la
transition” l’objectif principal du gouvernement reste depuis lors celui de trouver les restes
des disparus non encore localisés80
.
Section 3. La justice comme condition ?
La Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation a permis au Chili de
reconnaître officiellement son passé et ce, notamment au travers des excuses officielles du
président Aylwin. Pourtant, certaines dérives ont indéniablement eu lieu ce qui fait que le sort
d’un bon nombre de disparus demeure encore aujourd’hui un mystère (§1.La reconnaissance
du passé malgré les dérives). Ce, sans tenir compter de l’arrestation du général Pinochet le 16
octobre 1998 à Londres qui semble avoir eu plus d’impact sur la poursuite en justice des
membres des forces armées chiliennes que sur la “vérité” présentée par le rapport Rettig (§2.
L’arrestation de Pinochet).
§1. La reconnaissance du passé malgré les dérives81
Dès le retour à la démocratie s’ouvre l’espoir d’arriver à ce que la société chilienne vive en
harmonie. Ce processus passe indéniablement par la reconnaissance publique du passé des
exactions commises lors de la dictature. Elle s’est exprimée dans sa forme la plus pure et
positive au travers de la demande de pardon officielle adressée aux victimes par le président
Aylwin à la télévision82
, ainsi que par la reconnaissance de la culpabilité de l’État après la
publication du rapport Rettig en mars 1991. De son côté, l’armée ne commencera à accepter
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
76
Loi du 8 février 1992 relative à la réparation des victimes, n°19.122.
77
E. CUYA, op.cit., p. 29.
78
J. MAGASICH, op.cit., p. 65.
79
Voy. supra CHAPITRE II, §3. pp. 15-17.
80
J. MAGASICH, op.cit., p. 66.
81
Voy. dans le cadre de ce §1er
: A. ROSS, op.cit., pp. 22 et A. CHAMORRO, J.-P. DONOSO et G. RAHIER,
La confrontation de la mémoire publique et de la mémoire sociale dans le Chili post dictatorial,
http://www.territoires-memoire.be/am58/90-la-confrontation-de-la-memoire-publique-et-de-la-memoire-sociale-
dans-le-chili-post-dictatorial-i, consulté le 8 mai 2016.
82
Discours radiotélévisé du Président de la République sur le Rapport de la Commission nationale de vérité et de
Réconciliation, op.cit. De plus, voy. O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 32 : “tout le monde trouvait très injuste
que quelqu’un comme lui doive demander pardon au nom du pays. Cela nous révoltait encore plus d’autant que
les militaires ne le faisaient pas ; qu’ils ne réagissaient pas par rapport à cela. C’est un pardon qui aurait du
être fait par les forces armées, qui dans les faits ne l’ont jamais fait”.
 
	
   19	
  
la réalité des atrocités commises qu’en 2001, date à laquelle elle fournira des rapports
néanmoins incomplets sur la localisation de disparus.
Or de facto, de nombreuses familles sont sujettes à un sentiment d’impunité en ce qui
concerne les responsables directs des crimes dès lors que “les administrations civiles
subséquentes purent reléguer aux ‘oubliettes’ les violations des droits de l’homme, les
militaires échapper à la punition et/ou aux poursuites et maintenir largement leur pouvoir
(certes en l’exerçant différemment), et le sort de nombreux disparus demeure toujours un
mystère”
83
. Ce qui rend incontestable la survenance de certaines dérives dans le processus.
Au-delà de la Commission nationale de vérité et de réconciliation, de son rapport et des
excuses officielles du président Aylwin, d’autres mesures furent prises afin de continuer le
processus de “paix sociale” au travers de la reconnaissance du passé. Ainsi, la Commission
nationale sur l’emprisonnement politique et la torture vit le jour en 2004. Cette dernière rendit
un rapport public le 29 novembre 2004, à la demande du président Ricardo Lagos, dénommé
rapport Valech du nom de l’évêque qui la présidé. Celui-ci détaille les violations aux droits de
l’homme commisses sous le régime de Pinochet (1973-1990). “Un document de 1200 pages
qui recueille sur un an plus de 35.000 témoignages de tortures et de détentions politiques
venus de tout le Chili et de 40 pays. Des témoignages qualifiés de “bouleversants” et
“difficiles à lire” par Lagos du fait de leur cruauté, mais aussi de leur caractère massif, la
torture ayant aussi bien concerné les hommes, que les femmes et les adolescents”84
. Certes,
son établissement instaura un mécanisme de réparation, d’indemnisation et de compensation
symbolique aux familles des victimes mais par-dessus tout, elle permit de procéder à une
étude historique officielle reconnue par l’État en ce qui concerne les violations des droits de
l’homme commises lors de la dictature.
De plus, furent ouverts au grand public des lieux de mémoires (Villa Grimaldi, Musée de la
Mémoire et des Droits humains85
, espace de mémoire à l’Estadio Nacional, centres de
détention) afin que tous puissent se rappeler les atrocités commises et ainsi façonner le
devenir social de leurs pays86
.
§2. L’arrestation de Pinochet87
Un décret d’amnistie fut promulgué en 1978 afin de permettre au général Pinochet et à ses
acolytes d’échapper à toute poursuite pour les exactions commises en période de dictature88
.
Ainsi, cet acte prohibe toute “investigation judiciaire” ou “sanction pénale” dans la quasi-
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
83
A. ROSS, op.cit., p. 22.
84
Pour plus de details voy. en ce sens: C. MARTIN, Rapport accablant sur la torture au Chili, 30 novembre
2004, http://www.liberation.fr/planete/2004/11/30/rapport-accablant-sur-la-torture-au-chili_501163, consulté le
9 juin 2016.
85
Museo de la Memoria y de los Derechos humanos, Santiago de Chile, http://ww3.museodelamemoria.cl.
86
A. CHAMORRO, J.-P. DONOSO et G. RAHIER, op.cit.
87
Voy. pour plus de details : S. VINCENT, Le rôle des États européens dans la mise en place des poursuites à
l’encontre d’Augusto Pinochet : quels effets les poursuites ont-elles eus sur la transition démocratique chilienne
et sur le besoin du Chili de faire face à son passé ?, Travail de fin d’étude en Sciences politiques – Orientation
générale, Louvain-la-Neuve : Université Catholique de Louvain, 2013, pp. 15-38.
88
P.-B. ROJAS, V.-C. ESPINOZA, J.-O. URQUIETA, et alii, op.cit., p. 20.
 
	
   20	
  
totalité des cas de crimes politiques89
. Par crimes politiques sont visés les cas de tortures, les
assassinats et les disparitions forcées90
. Se fondant sur le State Immunity Act les avocats de
Pinochet avancèrent son immunité comme premier argument. En 1996 et 1998, la
Commission inter-américaine des droits de l’homme et le Comité des droits de l’homme des
Nations Unies déclarèrent ce décret d’amnistie non conforme aux obligations internationales
imposées au Chili91
. De facto, ce principe loin d’être absolu est contourné par un ensemble de
mécanismes juridiques92
. Notamment, au travers de la Convention de Vienne laquelle précise
que tout État peut sur décision discrétionnaire lever l’immunité dont bénéficie son actuel ou
ancien chef d’État93
. Ou encore au travers du Statut de Rome qui précise qu’un chef d’État ou
un ancien chef d’État peut faire l’objet de poursuites pénales devant certaines juridictions
pénales internationales et ce, même s’il bénéficie d’une immunité devant les juridictions
pénales d’un autre État94
. Il convient toutefois de préciser que la jurisprudence reste divisée
sur cette question.
In fine, l’arrestation du général Augusto Pinochet le 16 octobre 1998 à Londres, sur mandat
d’arrêt Interpol d’un juge espagnol (Baltasar Garzón) semble avoir eu plus d’impact que la
“vérité” apportée par le rapport Rettig95
. La Haute Cour britannique confirma la légalité de la
demande d’extradition de l’Espagne. Pourtant Pinochet fut finalement relâché au motif d’un
mauvais état de santé et déclaré inapte à être présenté devant un tribunal. Cette décision
suscitera l’indignation d’une grande partie de la communauté internationale. À son retour au
Chili en 2000, il dut “répondre” devant le juge chilien Jaime Guzmán de plusieurs douzaines
d’accusations de violation des droits de l’homme96
. Pour la première fois au Chili il était
question d’assouvir le besoin de justice et non de pardon97
. Pinochet décéda le dimanche 10
octobre 2006 à l’âge de 91 ans à l’hôpital militaire de Santiago ; une semaine après avoir été
victime d’un infarctus du myocarde et d’un œdème pulmonaire. Paradoxalement l’annonce de
sa mort provoqua autant de joie que de peine dès lors que la population demeure divisée quant
à la dictature chilienne. Ce qui est certain c’est qu’au final il ne répondra jamais des crimes
commis lors de son règne de terreur98
.
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
89
S. LEFRANC, « La démocratie raisonnable et les corps des “disparus” chiliens », L’ordinaire latino-
américain, 2003, n°193, p. 117.
90
Voy. notamment la définition : S.-R. RATNER et J.-S. ABRAMS, Accountability for human rights atrocities
in international law : beyond the Nuremberg legacy, 3e
ed., Oxford : Clarendon, 2009, p. 128.
91
C. KATZ, A. DONATE et J.-C. CAPURRO, « L’éventuel retour de Pinochet au Chili : en toute impunité »,
Paris : Hors-série de la Lettre bimensuelle de la FIDH, juillet 1999, n°280, p. 22.
92
Il convient en effet de préciser que la jurisprudence reste divisée sur le principe d’immunité.
93
Art. 32 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961 du 18 avril 1931, entrée en vigueur
le 24 avril 1964.
94
Art. 27 du Statut de Rome sur la Cour pénale internationale du 17 juillet 1998, entrée en vigueur le 1er
juillet
2002.
95
O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 33 : “ J’étais content, j’ai fait la fête ce jour là, bien sûr. Et tout le monde.
Mais si son arrestation n’a pas abouti dans les faits ce n’est pas à cause des Anglais ou des Espagnols ou des
Européens qui exerçaient une pression derrière pour que justice soit faite par rapport à lui. Cela n’a pas abouti
à cause du président sortant qui est venu après Aylwin. Je sais que Aylwin n’aurait jamais autorisé Pinochet à
rentrer (…) Voir qu’on s’est fait avoir c’était desolador (affligeant). La justice internationale a changé à partir
de ce moment là pour ne jamais avoir un ancien dictateur ou une personne ayant commis des crimes contre
l’humanité libre d’aller partout dans le monde. Mais on en a payé le prix”.
96
A. ROSS, op.cit., pp. 22 et 23.
97
M. DAVIS, op.cit., p. 19.
98
Voy. pour plus de précisions : A. SHIELDS, Pinochet meurt avant d’avoir été jugé,
http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/124606/pinochet-meurt-avant-d-avoir-ete-juge,
consulté le 9 mai 2016.
 
	
   21	
  
CHAPITRE 3. Y-A-T-IL EU UNE RÉCONCILIATION ?
“El futuro no basta con preverlo, hay que hacerlo posible”99
.
Cette dernière partie permettra de démontrer que l’expérience traumatique du passé est encore
ancrée dans les familles du présent (Section 1. Première phase : Ni pardon, Ni oubli).
Aujourd’hui il est encore possible de soutenir qu’il s’opère une distanciation sur des questions
qu’on pensait dépassées et closes. Ainsi, le trauma des violences politiques chez les parents
s’intègre dans une dynamique relationnelle familiale qui entrave le processus
d’individualisation et de formation de l’identité des enfants. Il serait dès lors primordial
d’aller de l’avant en réussissant non sans efforts d’atteindre une réconciliation
transgénérationelle (Section 2. Deuxième Phase : Vers une réconciliation
transgénérationnelle ?)
Section 1. Première phase : “Ni pardon, Ni oubli”100
Peut-on affirmer à ce jour que la Commission nationale de vérité et de réconciliation instituée
dans un but de vérité, de réconciliation et de justice, ait atteint son but ?
Aujourd’hui l’on peut soutenir que les effets encourageants et positifs atteints à l’époque se
sont largement estompés, laissant ainsi place à une blessure profonde et douloureuse non
encore cicatrisée pour un grand nombre de personnes. In concreto, les associations focalisées
sur la poursuite des responsables des violations aux droits de l’homme ont commencé à
prendre part aux procédures engagées contre les coupables en demandant de lever l’amnistie
qui leur avait été concédée. Dans bon nombre de cas elles obtinrent gain de cause. De plus, de
nombreuses personnes exilées de retour au pays, réclamèrent une réparation permettant de
couvrir les épisodes de tortures endurés ainsi que pour les années au cours desquelles elles ont
été obligées de vivre loin de leur patrie. Afin de satisfaire le nombre de demandes il fut
nécessaire de créer une corporation101
et de nouvelles commissions chargées de réunir de
nouvelles données et de compléter le rapport Rettig. Malheureusement, ces mesures
engendrèrent de longs débats au sein du Congrès national et de l’opinion publique qui se
soldèrent par le prononcé de jugements favorables aux militaires et aux policiers condamnés.
Ainsi, l’argument utilisé pour justifier cette décision fut celui de dire que la destruction de la
Démocratie en septembre 1973 avait été la conséquence du caractère révolutionnaire d’un
processus qui s’était déroulé durant la période de l’U.P. Cette situation raviva les peines et
montra que la société chilienne perdure divisée et marquée malgré les apports entrepris lors
du rapport Rettig.
La devise dominante devient alors celle de ne pas pardonner ni oublier : “Ni pardon, Ni
oubli”. Ainsi, l’objectif de rendre la “justice dans la mesure du possible”102
, prônée en mars
1991, fut largement dépassé par la survenance des évènements. Sans compter qu’aujourd’hui
une interprétation différente de l’Histoire est faite et enseignée dans les écoles ce qui ne fait
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
99
Antoine de Saint-Exupéry : “Il ne s’agit pas de prévoir le futur, mais de le rendre posible”.
100
Voy. à ce propos dans le cadre de la Section 1 : J.-L. CEA EGAÑA, op.cit., pp. 65 et 66.
101
Voy. à ce propos supra, pp. 17 et 18.
102
Voy. en ce sens, supra, pp. 12 et 13.
 
	
   22	
  
que raviver les rancoeurs. Notamment, par la décision du ministère de l’Éduction de
remplacer le mot “dictature militaire” par celui de “régime militaire” dans les manuels
scolaires ce qui, dans les faits transforme la réalité103
.
Section 2. Deuxième Phase : Vers une réconciliation transgénérationnelle ?
L’expérience de violence politique vécue est difficilement discutée ouvertement au sein de la
famille, il en résulte que ces enfants n’ont qu’une idée vague et abstraite de l’expérience
traumatique qu’ont vécue leurs parents. Ainsi, la conscience citoyenne est indéniablement
restée tournée vers le passé malgré que la justice ait été “rendue” (§1. L’expérience
traumatique du passé encore ancrée dans les familles du présent). De facto, il est
extrêmement important de pouvoir aller de l’avant de manière collective. La question
demeure alors savoir si cela reste possible dans les faits (§2. L’importance d’aller de l’avant).
“Certaines familles taisent les choses (…) ici à Bruxelles, une en particulier, où le père est
artiste et il ressort constamment des choses en ce qui concerne la dictature chilienne.
Quelque part je me dis oui ça vend mais tu as du talent donc arrête d’être habité et d’habiter
dans une maison inspirée par les années 80. D’autres personnes par contre, exilées ont
ouvert les yeux et se sont dit qu’elles auraient toujours dû habiter ici. Elles ont fait des
études, se sont bien adaptées et ont appris à voir les choses d’une autre façon, à vivre leur
vie. Sans bien évidemment, enlever la souffrance qu’elles ont vécue”104
.
§1. L’expérience traumatique du passé encore ancrée dans les familles du présent105
“Un jour j’aimerais pouvoir pleurer, mais pleurer vraiment”106
Ignacio Martín-Baró crée le concept de “trauma psychosocial” dans lequel il englobe les
concepts de trauma psychique et de stress post-traumatique. Selon lui, l’origine et les
conséquences des expériences de violence politique s’inscrivent dans les rapports sociaux
d’un individu à l’égard des autres. Diverses études menées dans le monde démontrent
également que les situations traumatiques touchent non seulement les victimes directes mais
aussi plusieurs générations de descendants, d’où le concept de “transmission
transgénérationelle du trauma”.
De facto au Chili, la construction narrative des petits-enfants des victimes emprisonnées pour
des raisons politiques ou/et ayant subis des tortures lors de la dictature militaire, fait état d’un
processus narratif construit en paliers. Ainsi, cette troisième génération construit son histoire
au travers d’une logique de “transmission” et d’appropriation du trauma ; laquelle est nourrie
d’histoires et de mémoires familiales recomposées. Ainsi, ces enfants se meuvent d’une
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
103
Voy. pour plus de details sur cette question: C. MOYANO, « Chili. Éffacer la dictature des livres d’histoire,
c’est grave », Courrier international, 9 janvier 2012.
104
O. SEREY MENDOZA, op.cit., pp. 35 et 36.
105
Il convient de lire afin d’approfondir cette matière les résultats de la recherche suivante sur lesquels se base ce
§1 : X. FAÚDEZ, M. CORNEJO et J.-L. BRACKELAIRE, « Narration, silence. Transmission
trangénérationnelle du trauma psychosocial chez des petits-enfants de victimes de la dictature militaire
chilienne », Cahiers de psychologie clinique, 2014/2, n°43, pp. 173-204.
106
O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 34.
 
	
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position distante à une position de proximité quant à l’histoire qu’ils racontent. Pour cela ils
passent du rôle de simple témoin à celui de narrateur dès lors qu’ils utilisent la première
personne du singulier afin de s’impliquer davantage dans l’histoire qu’ils racontent. Pour cela
ils interprètent leurs émotions et leurs pensées tout en mettant les faits qu’ils connaissent en
relation.
Souvent, ces enfants ont une idée “vague et abstraite” des évènements survenus dès lors que
la plupart des familles construisent une dynamique relationnelle autour du secret. Les enfants
se doivent de respecter le silence, en évitant de parler du sujet et de poser la moindre question.
Pourtant, leurs choix professionnels et leurs projets de vie sont marqués par ce qu’ils
appellent “l’histoire de leur vie”. Le trauma généré par les violences politiques s’intègre dans
une dynamique relationnelle familiale qui entrave le processus d’individualisation et de
formation de ces petits-enfants.
Encore aujourd’hui plus de quarante ans après le coup d’État, le poids du passé a un impact
direct important sur leurs attentes et les choix qu’ils opèrent dans leur vie. “Les petits-enfants
deviennent des membres loyaux de leur famille, ils apprennent à écouter un récit fragmenté,
énigmatique, rempli de silences et d’interruptions, mais qui de par sa charge émotionnelle,
les pousse à s’identifier à l’histoire narrée sans poser de questions à son sujet, comme une
manière de protéger leurs parents et leurs grands-parents”107
.
Ce contexte de transmission transgénérationelle du trauma psychosocial n’aura une chance de
s’éteindre qu’en créant de nouveaux espaces de reconnaissance des victimes et de réparation.
§2. L’importance d’aller de l’avant108
L’élection de Michelle Bachelet en 2006 symbolise la fin de la transition et confirme le statut
d’un Chili démocratique. Michelle Bachelet fut incarcérée et torturée avec sa mère dans un
centre de Santiago. Quant à son père il fut torturé et assassiné109
. En 1975, lors de sa
libération par le régime elle décida de se réfugier en Australie, puis en Allemagne où elle
poursuivra ses études de médecine.
De retour au Chili en 1979, elle mène une vie atypique au côté de ses trois enfants qu’elle
élève seule. Lorsqu’elle devint présidente du pays, suite à une longue trajectoire de
militantisme et de défense des victimes, elle refusa à la mort de Pinochet que celui-ci
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
107
Ibidem, p. 187.
108
Voy. dans le cadre de ce §2 : N. POGNON, « Le Chili, une transition vers la démocratie aboutie ? », ILCEA,
n°13, 2010, pp. 7-9.
109
O. SEREY MENDOZA, op.cit., pp. 34 et 35 : “À l’arrestation de Pinochet (…) Certes j’ai fait la fête mais
une demi-heure après ma sœur est arrivée avec mon beau-frère. Et ce dernier il est militaire pro Pinochet. Mais
à l’époque du coup d’État il était très jeune (un gamin) il n’y a donc pas participé. En revanche, son père était
militaire aussi et il n’était pas propre. Il avait été impliqué dans un camp militaire emblématique au Chili, il a
été déclaré d’ailleurs coupable il y a deux mois. Et c’est quelqu’un que je ne veux pas voir. Je suis venu en
Belgique il y a 15 ans, j’y ai rencontré ma femme, et la première fois que je suis retourné chez moi j’étais
d’accord qu’on organise des réunions familiales mais je refuse de le rencontrer, je refuse de rencontrer ce
monsieur là. Je ne serais pas capable de lui serrer la main maintenant qu’on a appris tout ce qu’il a fait,
comment il a tué le père de la présidente Bachelet. Lui c’est l’un des trois qui l’a torturé cruellement. Alors que
je le connais même si je ne l’ai plus revu depuis que Pinochet a été en prison. Je ne suis pas capable de le revoir
rien que d’imaginer ce que pourraient ressentir les parents des victimes”.
 
	
   24	
  
bénéficie de funérailles nationales. En revanche elle réaffirma la nécessité de “ne pas
oublier”, afin que la société chilienne puisse recouvrer une mémoire collective dans le but de
se réconcilier. Dès lors, les seuls honneurs accordés à l’ex-président furent un hommage de
l’armée et une retransmission en direct à la télévision. Sa réélection avec 62% des voix en
2014 symbolise que la société chilienne approuve les avancées instaurées et à venir par son
mandat mais aussi que la jeunesse chilienne aimerait continuer à s’investir à ses côtés dans la
construction sociale du pays.
Pour pouvoir aller de l’avant il est inévitable que les autorités politiques travaillent ensemble
afin de mettre en œuvre des réformes de fond110
en ce qui concerne : la question sociale et ses
multiples mouvements sociaux ; le scrutin binominal qui au Congrès empêche que soient
représentées de manière proportionnelle les différentes forces politiques ; le poids
considérable du pouvoir exécutif dans ses relations avec le Parlement ; le maintien de
quorums législatifs excessifs qui empêchent de mener des réformes constitutionnelles alors
que celles-ci sont héritées de l’époque dictatoriale de Pinochet111
; ou encore d’accentuer la
promotion des droits de l’homme entamée grâce à certaines condamnations rendues par la
Cour suprême112
. De ce fait, les plus sceptiques prôneront qu’une transition définitive n’aura
lieu que lorsque ces divers changements auront été mis en place.
Certes, les défis sont encore nombreux pour les dirigeants chiliens. Toute société présente des
désaccords, ce qui fait que le processus sociétal de réconciliation est encore aujourd’hui en
gestation. Il est néanmoins indéniable que la population actuelle, au travers notamment des
jeunes, montre une volonté ferme d’aller de l’avant et d’ainsi bâtir un futur commun. À ce
jour, la société chilienne se sent actrice de sa propre histoire.
CONCLUSION
Lors de la dictature du régime de Pinochet de nombreuses personnes ont subi des traitements
inhumains et dégradants. Alors que beaucoup en sont morts le plus terrible pour les familles
fut de ne pas savoir concrètement ce qui était arrivé à leurs être chers, de ne pas savoir où leur
corps se trouvait. Ainsi, une longue procédure a été entamée au moyen de la justice
transitionnelle afin d’aboutir à une réconciliation nationale au travers du droit à connaître la
vérité. Certes, la Commission nationale de vérité et de réconciliation ainsi que d’autres
instances qui lui ont succédé ont permis d’apporter des réponses à bon nombre de familles.
Pourtant, pour celles qui demeurent encore aujourd’hui dans le brouillard, perdure un
sentiment de tristesse insoutenable qui, même lorsqu’il est enfoui se transmet de génération en
génération. Il n’y a rien de pire que de torturer une personne ; de faire comme si elle n’avait
jamais existé. Pour pouvoir “pardonner” il faut savoir à qui on pardonne, “il faut savoir ce
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
110
Michelle Bachelet dans son programme “un Chili pour tous” fait référence à la nécessité de faire une
réforme structurelle en matière fiscale et d’éducation ainsi que d’apporter divers changements au texte
constitutionnel.
111
A. DELFAU, S. KAUFMANN SALINAS et F. EUVÉ, « Le Chili, un pays en transformation », Études,
2014/4, p. 22.
112
Ainsi, la Cour Suprême lève l’amnistie en s’appuyant sur une disposition de la Cour inter-américaine qui lui
permet de condamner des carabiniers pour homicide de deux militants du MIR (mouvement de la gauche
révolutionnaire) mais aussi l’ancien chef des services secrets, Hugo Salas, condamné à perpétuité pour le
meurtre de douze militants communistes à Santiago en 1987. De plus, elle décide de ratifier le traité instituant la
Cour pénale internationale et d’instaurer le 30 août, en tant que date commémorative à la mémoire des disparus
sous la dictature. Voy. en ce sens : N. POGNON, op.cit., p. 8.
 
	
   25	
  
qu’on pardonne, quelles étaient les motivations, le pourquoi avoir nié tout cela”113
. Les
Chiliens ont dû parcourir un long chemin dans leur histoire nationale et personnelle pour à
tout le moins, assimiler que des horreurs avaient effectivement été commises dans leur pays
par ses gouvernants et qu’il est important qu’un jour ils arrivent à aller de l’avant
individuellement, mais également en tant que nation. Cette justice transitionnelle est
promotrice d’un autre type de justice, une justice dite “restauratrice” opposée à un processus
judiciaire formaliste et étatique dont l’objet officiel est de : “cicatriser des meurtrissures du
tissu social par l’apaisement des tensions au sein du corps social, la réconciliation et le
pardon dans les États en transition”114
. Pourtant, plus de quarante ans après le coup d’État, le
vice-président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme affirmait, il y a de cela à
peine deux mois que “l’État argentin a une dette envers les victimes de la répression massive
opérée par la dictature — une dette qui, en dépit des progrès réalisés au cours des dernières
années, n’est pas encore soldée. S’il est vrai que les poursuites judiciaires pour crimes contre
l’humanité ont surmonté certains obstacles et atteint des résultats importants, il reste encore
beaucoup à faire”.115
Peut-on dès lors affirmer qu’une réconciliation a été atteinte au travers de la justice
transitionnelle au Chili ? Pas vraiment.
L’expression de “justice transitionnelle” marque une volonté de réconcilier justice et paix.
Pourtant dans les faits, ni l’une ni l’autre n’ont mené à une réconciliation effective au Chili.
Dans le courant des “jours qui suivent les excuses publiques du président, il s’engage à faire
justice “dans la mesure du possible”. C’est cela qui a le plus révolté les familles qui ont vécu
les choses de manière plus directe”116
. Il est ainsi difficile de comprendre pour des personnes
en pleine souffrance que l’on ne veuille pas lever le voile sur toute la vérité afin de rendre
justice. D’autant plus quand la raison se résume à des questions politiques et des jeux de
pouvoirs. Certes, la Commission nationale de vérité et de réconciliation a été perçue comme
une première tentative d’en connaître plus, mais non comme une solution finale au problème.
Les excuses nationales du président Aylwin furent appréciées mais insuffisantes pour les
familles qui auraient voulu que les militaires assument leur part de responsabilité. Ou à tout le
moins, qu’ils acceptent de collaborer à retrouver les corps et ce tandis qu’on leur proposait de
garder l’anonymat. Il est difficile de faire le deuil d’une personne que l’on a aimée aussi
longtemps que l’on se trouve dans une ignorance totale de ce qu’elle est devenue. D’autant
plus que l’on n’a nulle part où pouvoir pleurer sa mort, où apporter des fleurs. Le fait de ne
pas savoir est bien plus douloureux que de savoir. Certes, le peuple chilien a tiré des
enseignements de son histoire pour que ce genre d’événements ne se reproduisent plus. La
Commission nationale de vérité et de réconciliation aura donc bien contribué à la pacification,
cependant sans pour autant que l’entièreté de la population chilienne ne puisse se retrouver en
paix et réconciliée après les terribles violations des droits humains perpétrées tout au long de
ces années de dictature militaire117
.
	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  	
  
113
O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 34.
114
N. BENGHELLAB, Des mythes aux réalités de la justice transitionnelle, 12 février 2016,
https://champpenal.revues.org/9235, consulté le 9 juin 2016.
115
J.-C. CAPURRO, 40 ans après le coup d’État : entretien avec Juan Carlos Capurro, vice-président de la
FIDH, 24 mars 2016, https://www.fidh.org/fr/regions/ameriques/argentine/40-ans-apres-le-coup-d-etat-entretien-
avec-juan-carlos-capurro-vice, consulté le 9 juin 2016.
116
O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 33.
117
A. DELFAU, S. KAUFMANN SALINAS, F. EUVÉ, op.cit., p. 25 et S. LEFRANC, « La
professionnalisation d’un militantisme réformateur du droit : l’invention de la justice transitionnelle », Droit et
société, 2009/3, n°73, pp. 564-568 et 587.
 
	
   26	
  
BIBLIOGRAPHIE
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2000, 409p.
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dictadura, Providencia : RIL Editores, 2000, 156p.
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480p.
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3. ARTICLES SCIENTIFIQUES
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- ARRUDA M., « L’endettement est-il une dette légitime ? », Revue du Mauss, 2003/1,
n°21, pp. 55-65.
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le régime militaire d’Augusto Pinochet », 2013/3, nos
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2008, n°52, pp. 83-89.
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Transmission trangénérationnelle du trauma psychosocial chez des petits-enfants de
victimes de la dictature militaire chilienne », Cahiers de psychologie clinique, 2014/2,
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- GARCIA CASTRO A., « Le tiers témoin. Pouvoir, disparitions, représentations »,
Diogène, 2001/1, n°193, pp. 86-98.
- LEFRANC S., « La démocratie raisonnable et les corps des “disparus” chiliens »,
L’ordinaire latino-américain, 2003, n°193, pp. 113-120.
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l’invention de la justice transitionnelle », Droit et société, 2009/3, n°73, pp. 561-589.
- LEFRANC S., « La justice de l’après-conflit politique : justice pour les victimes,
justice sans tiers ? », Négociations, 2015/2, n°24, pp. 101-116.
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Conflict transformation - Chili - Por la razón o la fuerza -

  • 1.         CHILI: “POR LA RAZÓN O LA FUERZA” Peut-on atteindre une réelle réconciliation au travers de la justice transitionnelle? Travail réalisé par Joana PELLICER y MARTINEZ LHUMA-2225: Seminar: Conflict transformation Prof. Valérie ROSOUX 2015-2016 Master en Sciences politiques, orientation Relations internationales, finalité Action humanitaire                                     Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication (ESPO) Ecole des Sciences Politiques et Sociales (PSAD)
  • 2.   REMERCIEMENT   J’aimerais remercier profondément Mr. Serey Mendoza pour le temps qu’il a dédié à répondre à mes questions. J’ai eu le plaisir de rencontrer une personne extrêmement attachée à son histoire, à ses racines et à son pays. Une personne prête à partager son savoir et son vécu avec passion. Vous êtes non seulement une belle personne mais aussi un excellent Professeur extrêmement dédié et à l’écoute des étudiants. Encore merci pour tout.
  • 3.     2   “SOMOS CINCO MIL” ou “ESTADIO CHILE” de Victor Jara1 “ Somos cinco mil en esta pequeña parte de la ciudad. Somos cinco mil ¿Cuántos seremos en total en las ciudades y en todo el país? Solo aquí diez mil manos siembran y hacen andar las fábricas. ¡Cuánta humanidad con hambre, frio, pánico, dolor, presión moral, terror y locura! Seis de los nuestros se perdieron en el espacio de las estrellas. Un muerto, un golpeado como jamás creí se podría golpear a un ser humano. Los otros cuatro quisieron quitarse todos los temores. Uno saltó al vacío, otro golpeándose la cabeza contra el muro, pero todos con la mirada fija de la muerte. ¡Qué espanto causa el rostro del fascismo! Llevan a cabo sus planes con precisión artera sin importarles nada. La sangre para ellos son medallas. La matanza es acto de heroísmo ¿Es este el mundo que creaste, dios mío? ¿Para esto tus siete días de asombro y trabajo? En estas cuatro murallas solo existe un número que no progresa, que lentamente querrá más muerte. Pero de pronto me golpea la conciencia y veo esta marea sin latido, pero con el pulso de las máquinas y los militares mostrando su rostro de matrona llena de dulzura. ¿Y México, Cuba y el mundo? ¡Que griten esta ignominia! Somos diez mil manos menos que no producen. ¿Cuántos somos en toda la Patria? La sangre del compañero Presidente golpea más fuerte que bombas y metrallas Así golpeará nuestro puño nuevamente ¡Canto que mal me sales Cuando tengo que cantar espanto! Espanto como el que vivo como el que muero, espanto. De verme entre tanto y tantos momentos del infinito en que el silencio y el grito son las metas de este canto. Lo que veo nunca vi, lo que he sentido y que siento hará brotar el momento”2 .                                                                                                                 1 O. SEREY MENDOZA (Maître de Langues à l’Institut des Langues Vivantes (ILV), entretien, réalisé par l’auteur, Louvain-la-Neuve, 30 mai 2016, p. 36 : “Victor est une figure que j’admire beaucoup plus en étant ici surtout en lisant tout ce qu’il a pu faire et d’où il venait (…) Et puis sa vie est arrêtée tragiquement. J’admire les gens comme ça”. 2 Voy. la traduction de ce poème sur le site suivant : http://lyricstranslate.com/fr/estadio-chile-stade-chile.html. Victor Jara écrit ce poème alors qu’il est détenu et torturé le 15 septembre 1973, quelques heures avant d’être
  • 4.     3   INTRODUCTION Afin de trouver dans le passé le diagnostique permettant de tirer un trait sur celui-ci et d’avancer ensemble vers le futur, il est nécessaire d’investiguer rétrospectivement. Pour cela, la justice transitionnelle est un excellent moyen de traiter les crimes et les abus du passé en dressant un bilan global des violations des droits et des normes humanitaires internationales. À la différence des autres Commissions instituées dans le monde, celle relative au Chili est la seule visant explicitement la “réconciliation” 3 . Dès lors, cette Commission possède le mandat d’établissement d’une “vérité historique” sur le passé et l’élaboration d’une politique de réparation aux victimes afin d’aboutir à la réconciliation sociale. L’expression de "justice transitionnelle" marque l’intention de réconcilier à la fois la justice et la paix tout en contournant la justice pénale ordinaire. De facto, cette Commission permet d’organiser la sortie du conflit dans ce pays ayant fait l’objet d’une répression autoritaire violente. La reconnaissance des victimes au moyen des auditions publiques, ainsi que les réparations tant symboliques, en érigeant des monuments ou célébrant des commémorations, que matérielles, constitue le principe clé de la justice transitionnelle. Selon Joanathan Allen : “les Commissions sont un compromis bien fondé entre unité sociale et justice, dans le respect des principes de justice que sont la reconnaissance des responsabilités des personnes impliquées dans les crimes politiques et celle de la l’égalité des citoyens” 4 . Plusieurs générations ont été forgées en fonction de l’époque historique et politique du moment. Ainsi, ceux qu’on nomme “los hijos de Pinochet” 5 font partie d’une génération qui a eu du mal à imposer des idées de manière ferme et décidée comme l’ont fait les générations qui les ont précédés. Il est difficile de mesurer l’impact réel qu’a eu cette dictature. Toutefois, la peur, les tortures, les meurtres et les enlèvements ont marqué toute une génération au fer rouge. Inversement, la génération actuelle est celle, sur laquelle repose la responsabilité historique et l’espoir d’un peuple de transformer le Chili en un pays développé et guéri6 . Dans un premier temps, seront retracés les divers évènements historiques ayant abouti à la création de la Commission nationale de vérité et de réconciliation (CHAPITRE 1. CONTEXTE HISTORIQUE). Dans un second temps, il conviendra de rentrer dans le vif du sujet en analysant cette institution ad hoc devenue emblématique au Chili (CHAPITRE 2. RECHERCHE DE VÉRITÉ ET DE RECONCILIATION). In fine, il sera question d’analyser dans les faits si une réelle réconciliation a pu ou non être atteinte avec l’aide de cette Commission (CHAPITRE 3. Y-A-T-IL EU UNE RÉCONCILIATION).                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           assassiné. Il donna deux feuilles contenant son poème à son camarade de cellule Boris Navia qui les cacha et se débrouilla pour les faire connaître à la postérité. 3 M. ANCELOVICI et J. JENSON, « La standardisation et les mécanismes du transfert transnational », Gouvernement et action publique, 2012/1, n°1, p. 42 et S. LEFRANC, « La justice de l’après-conflit politique : justice pour les victimes, justice sans tiers ? », Négociations, 2015/2, n°24, pp. 101-116. 4 S. LEFRANC, « La professionnalisation d’un militantisme réformateur du droit : l’invention de la justice transitionnelle », Droit et société, 2009/3, n°73, pp. 564 et 565. 5 Traduit par : “les fils de Pinochet”. 6 G. LARRAIN RIOS, Chile, fértil provincia. Hacia un Estado liberador y un mercado revolucionario, Santiago : Arena abierta, 2005, p. 22.
  • 5.     4   CHAPITRE 1. CONTEXTE HISTORIQUE7 Cette première partie vise à retracer en quelques pages l’avant, le pendant et l’après d’un contexte historique complexe. En 1970, le socialiste Salvador Allende, leader du parti de l’Unité populaire (ci-après « U.P. ») formé principalement par une coalition de partis communistes, socialistes, et extrémistes, devint président du Chili. Il tenta d’établir le socialisme au Chili d’une façon pacifique au travers de la via chilena (Section 1. L’avant : le Chili d’Allende)8 . En plein contexte de guerre froide, une série de problèmes économiques ainsi que de différentes idéologies en matière politique et sociale contribuèrent à la création d’un climat de violence interne qui mena au coup d’État de 1973. Augusto Pinochet tenta alors de réformer entièrement la société chilienne alors qu’il se rendait coupable d’évènements atroces qui ont marqué les victimes à vif à tout jamais9 (Section 2. Le pendant : la dictature militaire de Pinochet). Entre 1990 et 1994 Patricio Aylwin supervisa la transition démocratique10 et devint le premier président élu après une période de longue dictature aux côtés de la Concertación de Partidos para la Democracia (Section 3. L’après : le retour à la démocratie avec Aylwin). Section 1. L’avant : Le Chili d’Allende et la “voie chilienne vers le socialisme” 11 “Colocado en un transito histórico, pagaré con mi vida la lealtad al pueblo”12 La voie chilienne vers le socialisme débute le 4 septembre 1970 lorsque Salvador Allende candidat du parti politique de l’U.P. obtint 36.6% des voix aux élections présidentielles chiliennes. Sa présidence fut confirmée le 24 octobre 1970 moyennant certains compromis par le Congrès13 . Il dut notamment signer le Statut de garanties constitutionnelles dénommé Estatuto de garantías constitucionales, qui garantissait des libertés telles que celles relatives à : l’enseignement, la presse, l’association et la réunion, ainsi qu’à l’indemnisation des expropriations. Au travers de son programme politique, l’U.P. prétendait remplacer la structure économique en place par trois secteurs distincts. Le premier objectif consistait à mettre un terme tant au                                                                                                                 7 Voy. dans le cadre de cette CHAPITRE 1. les développements suivants : E. BONNET, Origines de la dictature au Chili et conséquences économiques : le cas Pinochet, Mémoire de licence en Sciences économiques, Louvain-la-Neuve : Université Catholique de Louvain, 2002-2003, 149p. 8 B. STALLINGS, Class conflicto and economic development in Chile, 1958-1973, Stanford : Stanford University Press, 1978, p. 125. 9 Voy. notamment l’introduction de cet ouvrage collectif : L. WHITEHEAD, L. BLACKBURN, H. ROSENKRANZ, et alii, Chile after 1973 : Elements for the analysis of military rule, Liverpool : Centre for Latin American Studies, The University of Liverpool, 1985, 152p. 10 Voy. pour approfondir la matière : E. SILVA, « Le Chili consolide la transition démocratique », Études, 2006/5, Tome 404, pp. 584-593. 11 Voy. afin d’approfondir cette matière : C. ALMEYDA, A. GUARDIA, C. FORTIN, et alii, Chile 1970-73: Economic development and its international setting. Self-criticism of the unidad popular government’s policies, The Hague : Nijhoff, 1979, 389p., J.-F. RODDICK, P. LIRA, A. NOVE, et alii, Allende’s Chile, New York : Praeger, 1976, 296p. et S. DE VYLDER, Allende’s Chile : the political economy of the rise and fall of the Unidad Popular, Cambridge : Cambridge University press, 1976, 251p. 12 Dernier discours prononcé par Salvador Allende le 11 septembre 1973. Cette citation se traduit par : “Placé en pleine transition historique, je paierai de ma vie ma loyauté au people”. 13 S. GORRERI, « Salvador Allende et la voie chilienne vers le socialisme », Contrepoints, 10 septembre 2013.
  • 6.     5   capitalisme qu’il soit national ou étranger, qu’aux grandes propriétés terriennes (secteur social). Ceci permettait à l’État de posséder pour son compte d’importants secteurs de l’économie (secteur mixte). Par ailleurs, le secteur privé serait formé de petites entreprises possédant un capital bas. Quant au Parlement, il refusait que de grandes entreprises deviennent propriété de l’État. En 1932, le gouvernement décida de contourner celui-ci par un décret qui autorisait l’expropriation de n’importe quelles industries considérées comme fondamentales pour l’économie. En 1973, l’État contrôlait environ 80% du secteur industriel du pays ainsi que de nombreuses banques. Une importante réforme agraire fut également mise en place. Celle-ci permit à l’État d’exproprier des fermes sans aucune justification claire quant à leur surface et ce, dans le but de pouvoir cultiver pour le compte de l’État ces terres dites “non utilisées”. Le gouvernement tenta de combattre la bourgeoisie étrangère en nationalisant certaines compagnies étrangères des secteurs industriels, financiers, commerciaux et de l’industrie minière. En effet, le cuivre représente une source de revenu primordial pour le Chili alors que les entreprises chargées de l’extraite appartenaient pour la plupart aux États-Unis14 . Le 11 juillet 1971, le Congrès approuva à l’unanimité une réforme constitutionnelle concernant la nationalisation des entreprises de cuivre. Dans un premier temps, le gouvernement proposa d’indemniser ces entreprises al valor libro ce qui impliquait de décompter les gains excessifs perçus pendant les quinze années précédant cette date. Celles-ci répliquèrent en demandant l’embargo du cuivre à l’arrivée de leur destination. Finalement, il fut décidé le 28 septembre par le président Allende de n’accorder aucun type de compensation : “doctrine d’Allende”. Le président Nixon prit alors la décision de ne plus accorder aucun nouveau prêt au Chili15 . La Banque mondiale et certaines banques privées victimes de pressions décidèrent de soutenir les États-Unis. Il ne resta plus que le Fond monétaire international pour apporter un soutien économique au Chili. La CIA quant à elle préservait les partis d’opposition. La crise de 1972, initiée par la grève des camionneurs mena à un lock-out du patronat et à une fermeture des commerces. En outre, elle survint comme une conséquence et une cause d’aggravation de tous les problèmes économiques auxquels le Chili devait déjà faire face. En 1973, l’atmosphère de crise entraina un désajustement de l’offre de la structure économique ce qui augmenta la demande des fournitures de services. Émergea alors un marché noir parallèle caractérisé par la vente de biens de première nécessité à des prix bien inférieurs aux prix fixes que l’on retrouvait dans les supermarchés. La majorité de la population possédait un pouvoir d’achat mis à sa disposition par la politique de redistribution du revenu16 . Du côté politique, les classes moyennes dont les privilèges furent attaqués par le gouvernement d’Allende, s’alignèrent rapidement à la droite de plus en plus fervente. Dans le cadre de cette incessante lutte, les classes moyennes décidèrent de manifester et se lancer massivement dans une bataille contre l’U.P. ce qui aida à renverser le régime17 .                                                                                                                 14 À titre d’exemple : coopérations Anaconda et Kennecott. 15 Le “blocus invisible” dans un premier temps à interrompre tous les crédits vers le Chili en raison de l’expropriation de grandes entreprises américaines dans lesquelles les États-Unis possédaient de nombreux intérêts. En revanche, l’armée se disant neutre par rapport au gouvernement continua à recevoir des prêts. De concert avec ce blocus, certaines compagnies multinationales possédant des intérêts au Chili lancèrent leur propre attaque. 16 E. TIRONI, Pinochet : La dictature néo-libérale, Paris : L’Harmattan, 1987, pp. 29-32. 17 E. BONNET, op.cit., pp. 63-66.
  • 7.     6   Au cours de cette période caractérisée par d’importants changements sociaux et économiques les pensées extrémistes et divergentes au sein des différents partis apparaissaient. Ce mécontentement mena à la réalisation d’attentats et d’actions violentes dans le pays. Voyant la situation se dégrader Allende tenta sans succès d’adapter de jour en jour ses politiques devenues peu cohérentes. Il essaya notamment d’intégrer les militaires au sein de son cabinet. C’est à cette époque que Carlos Prats et qu’Aire César Ruiz Danyeau décidèrent de démissionner en août 1973. Augusto Pinochet devint ainsi le commandant en chef de l’armée. De son côté, le parti de Démocratie Chrétienne décida de changer son fusil d’épaule en s’alliant au Parti National, laissant ainsi l’U.P. quelque peu isolé au sein du gouvernement18 . Section 2. Le pendant : la dictature militaire de Pinochet “Los derechos humanos son una invención, muy sabia, de los marxistas” “Entre asegurar los derechos de unos 10.000 disociados o garantizar los de diez millones, no tuvimos duda” “Dos mil no es nada”19 Le régime militaire d’Augusto Pinochet s’instaura le 11 septembre 1973 (§1. Le coup d’État) pour une durée de seize ans. Ce qui semblait dans un premier temps être une source de libération pour le peuple chilien apparu sous son vrai jour comme un régime autoritaire et conservateur, connu pour ses multiples atteintes aux droits de l’homme. Ainsi près de : 38.000 personnes furent torturées, 3.200 furent tuées ou portées disparues et plusieurs centaines de milliers d’entre elles furent exilées (§2. Les violations des droits de l’homme et des libertés fondamentales)20 . Cette ère fut également caractérisée par une politique économique de privatisations et diverses réformes institutionnelles (§3. Les politiques économiques et les réformes institutionnelles). Enfin, la plupart des pays de la communauté internationale condamnèrent la situation au Chili et décidèrent d’élever au rang de martyr l’ancien président Salvador Allende21 ce qui mena au fil du temps à une prise de conscience nationale (§4. Les réactions internationales et la fin de la dictature). §1. Le coup d’État L’épuisement de l’accord économique ainsi que l’impossibilité de trouver une concertation politique se manifestèrent par un affrontement institutionnel de plus en plus dur. Idéologisée                                                                                                                 18 B. STALLINGS, op.cit., pp. 126-150 et Gobierno de Salvador Allende Gossens (1970-1973), http://www.icarito.cl/imprimir/?pid=16633, consulté le 21 avril 2016. 19 Propos tenus par Pinochet lorsqu’il parle des droits humains en général et qu’il compare les disparus au nombre d’habitants du Chili. Voy à ce propos : Gobierno de Salvador Allende Gossens (1970-1973), op.cit. Ces citations se traduisent par : “Les droits de l’homme sont une invention, très sage, des droits marxistes”. “Entre assurer les droits de près de 10.000 dissociés ou garantir ceux de dix millions nous n’avons pas hésité”. “Deux mille ce n’est rien”. 20 C. MARTIN, Chili: le bilan humain de la dictature d’Augusto Pinochet revu à la hausse, 20 août 2011, http://www.rfi.fr/ameriques/20110820-chili-le-bilan-humain-dictature-pinochet-revu-hausse, consulté le 16 avril 2016. 21 C. GAZMURI, La persistencia de la memoria : reflexiones de un civil sobre la dictadura, Providencia : RIL Editores, 2000, pp. 59 et 60.
  • 8.     7   et sur-politisée, la société chilienne ne voyait plus dans l’État un organe de reconnaissance, d’identité ou encore de cohésion. Cette situation extrêmement tendue mena à une première tentative de coup d’État des tankistes qui échoua grâce au général Carlos Prats. Le 11 septembre 1973, une junte militaire 22 dirigée par le général Pinochet renversa le gouvernement socialiste de l’U.P. dans le but de rétablir le principe de constitutionnalité brisée. La destruction du Palais de la Moneda bombardé par une escadrille d’avions de chasse fit disparaître l’institution démocratique qui avait donné forme à l’institution chilienne pendant des décennies. À la mort d’Allende, Pinochet se proclama chef de l’État et commandant de l’armée23 sans qu’aucune institution étatique ne possède une autorité suffisante pour contrebalancer son autorité24 . Pourtant “l’euphorie, le calme le rassurement de ne plus avoir Allende au pouvoir fut de courte durée face à la terrible dictature qui fut mise en place” 25 . §2. Les violations des droits de l’homme et des libertés fondamentales26 Lorsqu’Augusto Pinochet prit le pouvoir et installa sa dictature il censura les moyens traditionnels de communication (journaux, télévision et radio), brula des livres et interdit la liberté d’expression. De plus, des milliers de Chiliens furent arrêtés et rassemblés notamment dans des camps de travail crées par la junte militaire. Des hommes, des femmes et des enfants furent enlevés, battus, torturés27 et/ou tués28 quelque soient leur âge, leur sexe, leur revenu ou leur couleur politique. Un véritable règne de la terreur fut instauré dans lequel le moindre signe de résistance était écrasé sans aucune pitié29 . Ce, alors que le Chili est signataire de textes internationaux par lesquels il est responsable de promouvoir et d’encourager le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales30 .                                                                                                                 22 La junte militaire était la force publique institutionnelle dirigée par quatre officiers : le général Augusto Pinochet chef de l’armée de terre, le général Gustavo Leigh Guzmán général en chef de l’armée de l’air, l’amiral José Toribio Merino Castro commandant en chef de la marine et le général César Mendoza officier commandant des carabiniers. 23 Il convient de préciser qu’à l’époque la Démocratie chrétienne pensait que les Forces armées rétabliraient rapidement l’État de droit, qu’il serait fait appel à de nouvelles élections et que le Parlement se verrait restitué ses droits. Ce parti décida de rechanger son fusil d’épaule lorsqu’il constata que les Forces armées étaient en réalité en train prendre le contrôle et mener une dictature ferme et injuste. 24 E. TIRONI, op.cit., pp. 151-153. 25 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 32. 26 Voy. pour approfondir cette question : M. JEAN-BERNARD, « La situation des Droits de l’homme au Chili : enquête de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies », in Annuaire Français de droit international, Paris : CNRS, pp. 305-335. 27 La torture fut institutionnalisé et comprenait différents types, à savoir : la torture par électricité, la torture par l’eau, la privation d’eau et de nourriture, les viols, les tortures psychologiques, les pendaison par les pieds, etc. En ce qui concerne la torture psychologique voy. en ce sens : O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 37. 28 Par exemple : Victor Jara dont son dernier poème est reproduit supra est l’une des victimes torturées et tuées par le régime. 29 E. TIRONI, op.cit., pp. 40 et 41. 30 Rapport sur la quarante-sixième session de la Commission des droits de l’homme (29 janvier – 9 mars 1990). Supplément n°2, Conseil économique et social, 1990, New York, E/1990/22, pp. 157-159.
  • 9.     8   §3. Les politiques économiques31 et les réformes institutionnelles Certes Pinochet était un tyran ayant présidé à de nombreux crimes mais en matière économique on peut lui accorder quelques succès du fait des politiques des “Chicago boys” 32 (privatisations, par exemple d’institutions financières ; déréglementation des marchés ; abaissement des barrières douanières) destinées à relancer l’économie chilienne et par celle-ci le domaine social, politique et culturel. En définitive, il s’agissait de tendre vers une économie de libre marché33 , intégrée et alimentée par l’entrée de nombreux prêts étrangers provenant notamment de banques et de personnes privées étrangères34 . Ainsi, entre 1976 et 1981 une croissance économique exceptionnelle fut constatée de par une inflation réduite, un déficit public pratiquement éliminé et un PIB en hausse. Pourtant, malgré toutes ces améliorations, le Chili connu une nouvelle crise économique spectaculaire entre 1981 et 198335 . En effet, profitant des privatisations, des personnes proches du pouvoir avaient pris le contrôle des principales banques du pays, utilisant les ressources de celles-ci afin de racheter d’autres entreprises à faible coût. Parallèlement à ceci, le gouvernement avait pratiqué une politique de change fixe par rapport au dollar américain. Des mesures drastiques furent alors prises afin de contrecarrer ces dérives ce qui mena le Chili à connaître une terrible récession. Conjointement à cette libéralisation, la junte militaire mit en place toute une série de réformes sociales, associées aux programmes de privatisations d’entreprises publiques et de décentralisation de l’administration en 1985. Ceci contribua à creuser le fossé des inégalités sociales au sein de la population. Son objectif était de réduire le rôle central du gouvernement en matière de sécurité sociale, de soins de santé, de travail36 et d’éducation. In fine, malgré quelques failles dans les réformes économiques de Pinochet, celles-ci ont incontestablement ouvert la voie aux gouvernements qui lui ont succédé, à instaurer un système économique viable, cette fois-ci démocratiquement. §4. Les réactions internationales et la fin de la dictature Dès 1975, une pression internationale puissante37 fut mise en place afin de changer la situation au Chili. Ainsi, le gouvernement britannique fit en sorte que la dette chilienne ne                                                                                                                 31 Voy. dans le cadre de ce §4 : E. TIRONI, op.cit., pp. 52-86 et A. DELAIGUE, Pinochet et l’économie chilienne, 16 décembre 2006, http://econoclaste.org.free.fr/econoclaste/?p=6556, consulté le 22 avril 2016. 32 Composé d’un groupe d’économistes chiliens des années 1970 formés aux idées de l’école de Chicago de M. FRIEDMAN qui jouèrent un rôle capital afin d’atteindre le “miracle économique chilien”. Il d’agit : “d’une conception libre-échangiste, individualiste et utilitariste, selon laquelle le domaine économique détermine sans contrepoids toutes les autres sphères sociales” : E. TIRONI, op.cit., p. 46. 33 Grâce à cet objectif de libéralisation de l’économie les exportations de biens non traditionnels, à savoir : les fruits, le vin, le bois et les produits piscicoles, augmentèrent considérablement jusqu’en 1989. 34 La stratégie entreprise fut notamment de : réduire considérablement les tarifs ainsi que les programmes sociaux et les déficits, instaurer un marché libre avec de faibles contrôles, diminuer les restrictions instaurées aux mouvements des capitaux. 35 Voy. plus de détails sur cette crise sans précédents: S. EDWARDS, Monetarism and liberalization. The Chilean Experiment, Cambridge : Ballinger, 1987, pp. 195-207. 36 En matière de travail la distribution des revenus régressa ce qui provoqua une augmentation considérable du chômage et une chute du niveau de vie. Ceci mena à une forte diminution du pouvoir d’achat des travailleurs. Les revenus furent ainsi principalement distribués dans les plus hautes classes sociales ce qui creusa le fossé entre les classes et accentua les inégalités sociales. 37 À titre d’exemple, la Banque Mondiale refusa d’accorder le prêt de 20 millions de dollars destinés à développer le secteur agricole au Chili.
  • 10.     9   puisse faire l’objet d’une renégociation avant que les droits civils et politiques soient réinstaurés dans le pays. En raison de diverses actions internationales, le Chili devint insolvable, incapable de rééchelonner sa dette ce qui permit à la classe ouvrière de se redresser petit à petit. Les grèves38 , les journaux et les pamphlets clandestins, l’inscription de slogans sur les murs, étaient devenus sources de démocratie par lesquelles le peuple pouvait enfin sortir de l’ombre et s’exprimer. Les partis de gauche reprirent suffisamment de confiance que pour résister à la dictature39 . Entouré d’une vague de démocratisation générale et subissant de fortes pressions internationales Pinochet tenta entre 1985 et 1986 de redorer son image et celle de son parti afin de les faire paraître plus humaines. Un an plus tard, les partis politiques jusqu’alors contraints à la clandestinité40 purent refaire surface. Sans compter qu’une autorisation fut accordée à la majorité des exilés politiques afin qu’ils puissent revenir au pays. En 1988 un plébiscite fut organisé afin de proposer la prolongation du mandat d’Augusto Pinochet comme dirigeant. Celui-ci se révéla négatif et marqua ainsi la fin du régime dictatorial du général Augusto Pinochet41 . Section 3. L’après : le retour à la démocratie avec Aylwin42 “La sociedad chilena está en deuda con las victimas de las violaciones de derechos humanos. Por eso es que yo me atrevo, en mi calidad de Presidente de la Republica, a asumir la representación de la nación entera para, en su nombre, pedir perdón a los familiares de las victimas”43 Entre 1990 et 1994 Patricio Aylwin supervisa la transition démocratique au Chili. En raison de leur cohérence, les réformes instaurées pendant la dictature furent poursuivies lors du retour à la démocratie. Deux objectifs clés devaient impérativement être remplis. Premièrement, réussir à maintenir et renforcer la croissance atteinte lors du régime militaire en regagnant un équilibre macroéconomique. Deuxièmement, mettre en œuvre des réformes efficaces en matière de redistribution du revenu (réforme fiscale, réforme en matière de travail et de politiques sociales). Il était également essentiel de conserver la confiance du secteur privé qui s’inquiétait du retour d’un interventionnisme étatique, tout en construisant simultanément une économie qui favoriserait l’égalité sociale. À l’inverse, la Constitution instaurée par le régime manque de cohérence et cause de nombreux problèmes au niveau institutionnel et ce encore                                                                                                                 38 Chili : Les manifestations contre Pinochet et les manœuvres de la Démocratie Chrétienne, octobre 1983, http://www.lutte-ouvriere-mensuel.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-1978- 1986/article/chili-les-manifestations-contre, consulté le 22 avril 2016. 39 M. ARRUDA, « L’endettement est-il une dette légitime ? », Revue du Mauss, 2003/1, n°21, pp. 55-65. 40 Voy. pour plus de détails sur la question : C. TORREJÓN-BARRADA, « La clandestinité rêvée, la clandestinité subie », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, 2013/2, n°38, pp. 109-122. 41 J.-P. SOULIÉ, « Le Chili dit NON à Pinochet », La Presse, le 6 octobre 1988. 42 T. REUTERS, « Patricio Aylwin, president who guided to democracy, dies aged 97 », The Guardian, 19 avril 2016 et E. BONNET, op.cit., pp. 96-119. 43 Discours tenu le 4 mars 1991 après avoir reçu le rapport de la Commission nationale de vérité et de réconciliation (plus connu sous le nom de Rapport Rettig). Cette phrase se traduit par : “La société chilienne est en dette avec les victimes en matière des droits de l’homme. C’est pour cela que j’ose en ma qualité de Président de la République, assumer de représenter la nation entière pour, en son nom, demander pardon aux familles des victimes”.
  • 11.     10   aujourd’hui, dès lors que les majorités nécessaires pour y apporter une modification n’ont encore jamais été atteintes. Un des autres thèmes centraux fut celui de la réparation des violations aux droits de l’homme commises au cours de la dictature. Cette notion de “réparation” comprenait : la connaissance de la vérité ; la réparation morale, afin que les injustement accusés regagnent leur honneur et dignité et matérielle ; ainsi que la sanction des responsables ayant enfreint les droits de l’homme. Avocat de profession, le président Aylwin a favorisé la stabilité44 des réformes politiques profondes ce qui lui a valu de nombreuses critiques dès lors qu’il ne prenait jamais de position forte en matière de droits de l’homme. Il créa toutefois une Commission nationale de vérité et de réconciliation afin d’enquêter et documenter les exécutions politiques et les disparitions forcées. Ceci tandis que Pinochet était encore à la tête du pouvoir pendant encore plusieurs années après avoir quitté son poste de chef d’État. La préoccupation majeure du président Aylwin était d’éviter à tout prix qu’un coup d’État ne se reproduise. Perçu par la plupart de ses électeurs comme un homme faible il tenta d’éviter un retour aux rébellions militaires en laissant notamment le gouvernement civil accorder une amnistie générale et appelant à la clôture des investigations. CHAPITRE 2. RECHERCHE DE VÉRITÉ ET DE RÉCONCILIATION45 Dans cette seconde partie il sera question d’entrer dans le vif du sujet et d’analyser le droit du peuple chilien à la vérité. La torture, les crimes, et les disparitions étaient devenues monnaie courante en période de dictature. L’État quant à lui, continuait à nier toute responsabilité de ces crimes, faisant comprendre à la société qu’il pouvait tuer en toute impunité. Ce régime a dès lors été capable d’instaurer sa terreur par le mensonge, en déformant volontairement la vérité et en camouflant des informations importantes46 . Établir la vérité devint par conséquent essentiel pour un bon nombre de familles vivant dans une ignorance et une tristesse intenables (Section 1. Les dénégations et le droit à la vérité). En mai 1990, au lendemain de l’élection du président démocrate-chrétien Patricio Aylwin et du retour à la Démocratie, fut mise en place la Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (dite Commission Rettig) ; à laquelle succédera le Comité national de réparations et de réconciliation 47 . Il convient d’en délimiter la survenance, les compétences et les apports (Section 2. La Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (Rettig) comme justice transitionnelle). In fine, la Commission a joué un rôle important de transition démocratique qu’il convient d’analyser dans une dernière section (Section 3. La justice comme condition ?).                                                                                                                 44 Voy. notamment l’assassinat de Jaime Guzman Errázuriz. 45 Voy. dans le cadre de ce CHAPITRE 2 : le Rapport de la Commission nationale de vérité et de réconciliation (Rapport Rettig), Secrétariat de communication et Culture du ministère secrétariat Général du gouvernement, février 1991, Santiago de Chile. En effet les développements qui vont suivre ont été grandement tirés des enseignements de celui-ci : http://www.derechoshumanos.net/lesahumanidad/informes/Informe-Rettig- tomo1.pdf. 46 A. ROSS, « Les politiques de ou la vérité sur les politiques ? Amérique latine et Afrique du Sud : leçons d’expériences», Politique africaine, 2003/4, n°92, pp. 19 et 20. 47 M. DAVIS, The Pinochet Case. Origins, Progress and Implications, London, Institute of Latin American Studies, 2003, p. 6.
  • 12.     11   Section 1. Les dénégations48 et le droit à la vérité L’institution de la Commission symbolise une parfaite tension entre le désir de connaître la vérité et la soif de justice49 par rapports aux terribles exactions commises lors du siège et ce, tout en conservant la faible stabilité d’un régime post-dictatorial50 . Pendant ces années de terreur les familles tentèrent de prendre contact avec les détenus, de les consoler, de les défendre légalement et de retrouver leur trace si ceux-ci n’avaient pas survécu. Et ce, alors : - qu’on leur niait les faits de la détention même, - qu’on leur taisait le lieu de la détention, - qu’on leur interdisait la plupart du temps les visites aux familles, - qu’elles étaient souvent victimes d’extorsions moyennant des promesses de libérations. Pour cela, le plus souvent les familles devaient déposer de l’argent à la banque sur un compte appartenant à l’État, - qu’on les faisait rester des heures debout dans des files afin d’obtenir une quelconque information sur leur proche. Ce, alors qu’ils étaient traités verbalement de manière grossière ou cruelle accompagnés parfois de violences physiques51 Pourtant, atteintes en plein cœur, ces familles n’ont cessée de se battre sans relâche individuellement. Par l’intermédiaire de connaissances sociales en tout genre pour faire avancer leur cas. Bloquées jusqu’alors dans leur processus de deuil, celles-ci montrèrent une admirable patience et dignité face aux dénégations que l’État était entrain de leur faire vivre. Ce dernier se devait de leur apporter des réponses afin d’entamer un processus de réconciliation nationale effective par le biais du droit. Ainsi, les familles au-delà du besoin qu’elles ressentent d’exprimer leur douleur, possèdent le droit de connaître la vérité. La Commission fut établie en totale et parfaite autonomie. Aucune autorité, ni même le gouvernement, ne pouvait influencer de quelque manière que ce soit les décisions qui y                                                                                                                 48 Ayreh Neier utilise la terminologie “deniability, deniable forms of repression”, c’est-à-dire la capacité à nier des formes de répression en niant les faits, afin de souligner la différence de nature de la violence attribuée à l’État. Cfr. Sa conférence « Human rights and accountability », Center for Human Rights, Berkeley : Université de Californie, 1994. 49 J.-L. CEA EGAÑA, « La réconciliation au Chili, une transition terminée ? », in La mémoire et le pardon. Les Commissions de la vérité et de la réconciliation en Amérique latine, Paris : L’Harmattan, 2009, pp. 64 et 65. 50 C. BELL, Peace agreements and human rights, Oxford : Oxford University Press, 2000, p. 270. 51 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 34 : “Il y a des militaires qui lâchement se cachent, qui ont rigolé et se sont moqués des morts, des disparus. Ils ont dit quand une femme allait chercher son mari qui avait été pris par des militaires ceux-ci lui répondaient en rigolant que son mari avait été relâché le lendemain mais qu’il était sûrement reparti avec une autre et qu’elle devait le chercher ailleurs car il n’était pas là. Il y avait une vraie cruauté physique mais aussi psychique. Pour aller chercher un détenu disparu il a fallut chercher un certificat de naissance car on niait aux familles l’existence même de l’individu”.
  • 13.     12   étaient prises. De facto, le droit à la vérité permit de satisfaire aux exigences élémentaires de justice et de dignité des victimes en permettant notamment à certaines d’entre elles d’honorer leurs morts et de percevoir une certaine réparation pour les dommages subis. Cette expérience canalisatrice devait permettre aux familles de manière collective et individuelle d’extérioriser la peine et les incertitudes qu’elles gardaient en elles, afin de pouvoir avancer vers un vivre ensemble constructif, paisible et collectif52 . Les éléments concrets qui sont ressortis du rapport de la Commission, ainsi que la reconnaissance publique de ceux-ci, ont permis in concreto de faire ressortir une douleur nationale trop longtemps enfuie et niée. De plus, cette vérité a permis à la société chilienne de regarder rétrospectivement dans le temps et d’analyser les erreurs commises afin de pouvoir se remettre en question et d’éviter que de tels évènements ne puissent se reproduire. Or pour cela, il faut faire preuve d’une attitude spirituelle différente, d’une réflexion profonde. Il n’est possible d’atteindre une pleine démocratie et un État de droit qu’en proscrivant la violence de la société, ou à tout le moins en la contenant. Ainsi, toute utilisation future par un individu d’une quelconque mesure de force la rendrait automatiquement illégitime. Section 2. La Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (Commission Rettig) comme justice transitionnelle Il est essentiel d’entamer ce second chapitre par l’analyse in concreto des circonstances ayant conduit à l’établissement de la Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation (§1. L’établissement). Il s’agira ensuite d’exposer les compétences et les limites qui lui furent attribuées (§2. Les compétences). Enfin, il conviendra d’analyser l’aboutissement de longs mois de travail d’investigation par l’analyse approfondie de son rapport. Rapport qui de facto changea à tout jamais la société chilienne (§3. Le rapport). §1. L’établissement Les organisations des victimes, dont l’Association des familles disparues, proposèrent au gouvernement la constitution d’une Commission de vérité et de justice. De facto, la Commission nationale de vérité et réconciliation fut crée par le président Aylwin “par conscience morale de l’État” au travers d’un décret suprême n°335 au lendemain du retour à la démocratie53 . L’essence même de celui-ci était de faire éclater la vérité et d’ainsi permettre la réconciliation aux travers du pardon. Pourtant, au vu de la situation politique de l’époque et des nombreuses pressions que le président Aylwin subissait il précisa dès le départ qu’il s’agirait de “faire justice dans la mesure du possible”54 . En effet, “le pouvoir de Pinochet était toujours là. Le président Aylwin n’a pas eu le choix. C’était son péché, mais au moins il a été                                                                                                                 52 Voy.en ce sens : A. GARCIA CASTRO, « Le tiers témoin. Pouvoir, disparitions, représentations », Diogène, 2001/1, n°193, pp. 94-98. 53 Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990. 54 J. MAGASICH, « Après les dictatures, faire la justice et la paix civile. La Commission de vérité et de réconciliation au Chili », La Revue nouvelle, Novembre 2013, n°11, p. 63.
  • 14.     13   honnête car dans la pratique ça allait se passer comme cela. Il ne pouvait pas aller au fond des choses”55 . In concreto cette Commission fut présentée comme le moindre de deux maux pour les deux parties dès lors que pour la droite et les militaires elle était préférable à la mise en œuvre de procès et, pour les organisations des droits de l’homme et les victimes, elle valait mieux que l’absence de toute investigation malgré un sentiment commun “de travail inachevé”56 . Appuyée par une équipe de soixante personnes57 , cette Commission fut composée de personnalités reconnues pour leur prestige et leur autorité morale dans le pays. Les membres de la Commission ont exercé leur fonction ad honorem, à l’exception du Secrétaire et des membres du secrétariat qui furent rémunérés dès lors qu’ils étaient fonctionnaires sous contrat. La voie judiciaire ne permettrait pas d’apprécier globalement les faits survenus dans un bref délai. Il fut néanmoins précisé clairement que cette Commission ne pourrait aucunement assumer des fonctions juridictionnelles propres aux tribunaux ni interférer dans des cas pendants devant ceux-ci. Il fut dès lors interdit explicitement à la Commission de se prononcer sur la responsabilité de certaines personnes ce qui interdisait par là même, toute comparution face à elle. Le rapport précisa néanmoins que le pouvoir judiciaire s’avéra inefficace lorsqu’il fut question de réagir face aux violations qui étaient en train de se commettre dès lors que les tribunaux ne menèrent aucune investigation, ni même condamnèrent pénalement les auteurs responsables. On peut dès lors affirmer que la nouvelle démocratie vit le jour sous l’angle de l’impunité58 . Ainsi, le 18 avril 1978 le gouvernement militaire promulgue un décret-loi59 qui “accorde l’amnistie aux auteurs, complices ou receleurs des infractions commises pendant la durée de l’État d’exception entre le 11 septembre 1973 et le 10 mars 1978. L’amnistie couvre également les personnes –civiles et militaires– qui ont été condamnées par les juridictions militaires depuis le 11 septembre 1973”60 . De facto, la Commission fut crée afin d’aboutir à une résultat purement moral. Légitime et impartiale elle fut chargée après des mois d’enquêtes et d’investigations d’établir un rapport, dénommé rapport Rettig, qui permettrait de mettre en lumière les violations graves aux droits de l’homme pratiquées au Chili entre le 11 septembre 1973 et le 11 mars 1990. Par “violation grave”, il faut entendre les situations des détenus disparus, exécutés ou torturés à mort pour lesquels la responsabilité de l’État s’est vue engagée du fait de ses agents ou de personnes à son service. Mais aussi les séquestrations et les atteintes à la vie de tout individu pratiquées par des particuliers sous des prétextes politiques.                                                                                                                 55 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 33. 56 A. ROSS, op.cit., p. 21. 57 Essentiellement des avocats, mais également des sociologues, des travailleurs sociaux et des psychologues. 58 Voy. plus de détails au sujet de l’interprétation du décret d’amnistie de 1978 : Z. CARVAJAL DEL MAR, « Les manquements du pouvoir militaire chilien pendant le régime militaire d’Augusto Pinochet », 2013/3, nos 111 et 112, p. 58. 59 Décret-loi du 10 mars 1978 relative à l’amnistie, n°2.191. 60 Z. CARVAJAL DEL MAR, op.cit., p. 58.
  • 15.     14   Tel que précisé supra, l’établissement d’un dossier individuel et personnel à chaque victime a permis à certaines familles de découvrir la vérité sur ce qui était arrivé à leur être cher. Ce qui a laissé la chance à un certain nombre de familles de commencer un deuil individuel, familial, et national. En revanche, les autres demeurent malheureusement encore aujourd’hui envahies par la douleur de ne jamais savoir concrètement ce qui est arrivé, ni connaître l’endroit exact où le corps de leur être cher a été placé. §2. Les compétences61 Diverses compétences furent attribuées à cette Commission au travers du décret suprême n°335. Ainsi, celle-ci fut mise en place dans le but de “contribuer à établir la vérité de manière globale sur les violations les plus graves des droits de l’homme commises durant les dernières années, que ce soit dans le pays ou à l’étranger, si ces dernières ont un lien avec l’État du Chili ou avec la vie politique nationale, afin de collaborer à la réconciliation de tous les Chiliens, et sans exclure les procédures judiciaires auxquelles de tels faits peuvent donner lieu. Pour cela on entendra par graves violations le cas des détenus disparus, exécutés et torturés à mort, dans lesquels la responsabilité morale de l’État apparaît engagée pour les actes de ses agents ou de personnes à son service, de même que les enlèvements et les atteintes à la vie commises par des particuliers sous des prétextes politiques” 62 . Pour cela la Commission : - établira un schéma le plus complet possible réunissant tous les faits graves, les antécédents et les circonstances ; - réunira les antécédents qui permettent d’individualiser les victimes et d’établir ce qui leur est arrivé et l’endroit où elles se trouvent ; - recommandera les mesures de réparation notamment ; - recommandera les mesures légales et administratives que lors d’un procès il faut adopter pour empêcher ou prévenir la commission de ce genre d’acte. Ce même décret en son article 2 précise qu’ : “en aucun cas la Commission ne pourra assumer des fonctions propres aux tribunaux de justice, ni interférer avec des procédures pendantes devant eux. Par conséquent, elle ne pourra pas se prononcer sur la responsabilité qui, conformément aux lois, pourrait peser sur des personnes individuelles pour les faits dont elle aurait connaissance. Si, dans l’exercice de ses fonctions, la Commission a connaissance d’antécédents qui revêtent un caractère délictuel, elle les mettra, sans autre formalité, à la disposition du tribunal compétent” 63 .                                                                                                                 61 Voy. à ce propos : P.-B. ROJAS, V.-C. ESPINOZA, J.-O. URQUIETA, et alii, Pinochet face à la justice espagnole, Paris : L’Harmattan, 1998, p. 77 et s. 62 Art. 1er du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990. 63 Art. 2 du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990.
  • 16.     15   La Commission devra recevoir dans le délais imparti les preuves et les faits apportés par les familles afin de réunir et évaluer l’ensemble de l’information qu’elle pourra recevoir d’initiative où à la suite de quelque demande que ce soit. Ainsi, un dossier contenant toutes les demandes individuelles pourra être élaboré et remis au président de la République qui le rendra publique et adoptera les décisions qui lui semblent pertinentes64 . Cette Commission connaît toutefois certaines limites dès lors qu’elle ne fait qu’instruire les cas au sujet de disparitions et de morts sans tenir compte des dizaines de milliers de personnes emprisonnées et torturées ayant survécu. De plus, il fut exclu de son champ d’application de traiter de la recommandation de sanctions65 ; de l’identification des personnes responsables des crimes commis ; ainsi que des victimes de l’exil et des perquisitions illégales souvent brutales66 . De facto, les auteurs des faits n’ont jamais été confrontés aux victimes67 . §3. Le rapport68 Caractérisée par son impartialité, l’objectif premier de cette Commission était de recouper l’ensemble des informations disponibles afin de découvrir la vérité. Pour cela, il fut nécessaire de procéder en plusieurs étapes. Tout d’abord, il était primordial afin d’ouvrir des dossiers au cas par cas de parcourir le pays du nord au sud afin de rencontrer les familles en deuil, ainsi que toute personne susceptible de fournir des informations. Ensuite, il fallut auditionner des centaines d’autres victimes encore en vie afin de récolter des témoignages concrets pouvant fournir d’importants détails. Enfin, il était également primordial de discuter avec : des autorités politiques, religieuses et diplomatiques, des organismes nationaux et internationaux, ainsi qu’avec les organisations humanitaires en place à cette époque. De nombreux documents furent rassemblés et analysés afin d’y trouver toute preuve susceptible d’établir des faits et d’apporter des réponses aux victimes placées jusqu’alors dans une attente et une incertitude difficile à vivre. Le 8 février 1991, après neuf mois de rude labeur69 , le président de la Commission Raul Rettig remit publiquement au président de la République un rapport de 2000 pages en six volumes accepté par l’unanimité des membres de la Commission. Ce rapport fut rendu public afin que l’ensemble de la société chilienne puisse en prendre connaissance et ainsi favoriser la réconciliation des peuples et la mémoire collective nationale. Le rapport divise la période analysée en trois étapes fondamentales.                                                                                                                 64 Art. 4 du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990. 65 R.-J. WILSON, « Prosecuting Pinochet: International Crimes in Spanish Domestic Law », 21 Hum. Rts. Q., 1999, p. 953. 66 J. MAGASICH, op.cit., p. 64. 67 M. DAVIS, op.cit., p. 18. 68 Voy à ce propos le discours radiotélévisé du Président de la République sur le Rapport de la Commission nationale de vérité et de réconciliation, http://www.alterinfos.org/archives/DIAL-1579.pdf, consulté le 27 avril 2016. 69 Art. 5 du Décret suprême du Ministère de la justice. Secrétariat de l’intérieur, n°335 du 25 avril 1990. Celui-ci précise que la Commission possédait un délai de six mois pour rendre son rapport, prolongeable de trois mois supplémentaires si nécessaire.
  • 17.     16   En premier lieu, celle qui s’étend du 11 septembre au 31 décembre 1973 période durant laquelle se produisirent des affrontements, des arrestations massives dans tout le pays, des exécutions de nombreux prisonniers politiques, ainsi que les premières disparitions. Il convient toutefois de distinguer deux types de “desaparecidos”. Lorsque l’on parle de disparus de manière générique l’on parle de personnes qui furent tuées et dont les corps furent principalement jetés dans des fleuves, dans la mer ou enterrés clandestinement afin qu’ils ne puissent être découverts et que ces actes demeurent impunis. Or, quand on parle de “disparus détenus” de manière plus précise l’on vise des personnes arrêtées et torturées par des agents de l’autorité ou des personnes à son service. La dernière information qu’on ait de ces personnes remonte à leur arrestation ou provient de personnes les ayant aperçues dans des centres de détention secrets. Dans les deux cas les faits font l’objet de dénégations ou de fausses versions. Ainsi, l’autorité essaye de se dédouaner de toute faute en prétendant ne jamais les avoir détenues, les avoir relâchées, en donnant de fausses versions, etc. Alors que dans les faits ces personnes furent tuées et placées dans un lieu secret afin que ces crimes restent impunis et inconnus pour les familles. L’objectif de porter “disparues” ces personnes était clairement de cacher les corps et non d’éliminer une catégorie précise de personnes. Deuxièmement, il y a la période de la DINA (Dirección de inteligencia nacional) jusqu’en août 1977, au cours de laquelle fut menée une action systémique d’extermination. Les victimes furent sélectionnées par les unités d’intelligence et menées dans des lieux secrets afin de les interroger le plus souvent en utilisant la torture. Un grand nombre de personnes perdirent la vie dans des circonstances telles qu’on n’a pas réussi à ce jour à retrouver bon nombre des corps. Enfin, en août 1977, la DINA fut dissoute et remplacée par la CNI (Central nacional de informaciones). À la différence de la première période, celle-ci fut caractérisée par des disparitions menées par une volonté d’extermination dirigée systématiquement par des motivations politiques à l’encontre d’une catégorie déterminée de personnes. Les disparitions devinrent moins fréquentes certes, mais la torture et les morts commises par celle-ci continuèrent. En 1980, l’on compta un certain nombre d’exécutions perpétrées par des agents de l’État ou sous l’égide de celui-ci. À cette période des groupes d’extrême gauche se réorganisèrent. Sous des prétextes politiques ils tuèrent des membres de : l’autorité publique, des forces de l’ordre ainsi que des civils de manière collatérale. Trois ans plus tard, s’organisèrent des protestations nationales durant lesquelles des agents de l’État ainsi que des civils non identifiés tuèrent des opposants politiques70 . Le bilan établi par le rapport sur l’ensemble de la période est extrêmement lourd. Ainsi, 2279 personnes furent établies “avec certitude”. Parmi celles-ci : 164 ont été considérées comme des victimes de violences politiques et 2115 comme des victimes de violations des droits de l’homme ayant perdu la vie. Ces 2115 victimes peuvent à leur tour être classées en sous-branches : a) Tuées par des agents de l’État ou par des personnes de leur service : en vertu du conseil de guerre : 59 ; par excès de répression dans les manifestations : 93 ; au cours                                                                                                                 70 A. GARCIA CASTRO, op.cit., pp. 87-94.
  • 18.     17   des prétendues tentatives d’évasion : 101 ; autres exécutions et morts sous la torture : 815. Ce qui donne un sous-total de 1068 personnes. b) Détenues par des agents de l’État et disparues : 957 personnes. c) Tuées dans des attentats commis par des particuliers sous des prétextes politiques : 90 personnes. Le rapport précise également que la Commission a eu connaissance de 641 autres cas, qu’elle rapporte de façon individuelle, dont il n’a pas été possible de se forger une conviction certaine. Pour cela, la poursuite des enquêtes s’avère essentielle. Il convient de préciser que ces chiffres furent revus à la hausse en 1996 par le rapport de la Corporation de réparation et de réconciliation. Celui-ci précise l’existence de 899 autres victimes ayant perdu la vie suite à la violation de leurs droits essentiels. Parmi elles 776 morts et 123 disparus71 . Ainsi, le total de victimes directes officiellement reconnues par l’État chilien s’éleva à 3197 personnes dont 1102 détenus disparus et 2095 personnes assassinées72 . Ce nombre sera qualifié de “vérité officielle” 73 . La Commission instaura également une série de recommandations afin de fixer des mesures permettant non seulement de réparer les dommages matériels et moraux subis par les familles des victimes mais aussi d’établir des dispositions légales et administratives afin d’empêcher et de prévenir de nouvelles violations aux droits humains74 . §4. Les réactions La majorité des membres de la Cour suprême protestèrent au moyen d’une lettre qu’ils envoyèrent à la presse. Celle-ci précisait que : “la Commission a dépassé ses prérogatives ; elle formule un jugement contre les tribunaux de justice, passionné, téméraire et tendancieux, résultat d’une enquête irrégulière et motivée, probablement, par des préjugés politiques” 75 . Le président Aylwin envoie alors au Parlement un projet de loi qui crée une corporation de droit public et qui assimile les disparitions à “des morts présumées”. L’Association des familles disparues (ci-après « A.F.D.D. ») rejette le projet dès lors que la dénomination de “mort présumée” leur retire le droit à la pension à vie et à une assurance santé pour les proches. De plus, cette corporation ne possédait pas la compétence d’enquêter sur le sort des disparus.                                                                                                                 71 Corporation nationale de réparation : rapport final, Santiago de Chile, imp. Salesianos, 1996, pp. 42 et 43. 72 E. CUYA, «Les Commissions de la vérité et de la réconciliation », in La mémoire et le pardon. Les Commissions de la vérité et de la réconciliation en Amérique latine, Paris : L’Harmattan, 2009, p. 61. 73 O. COMPAGNON et F. GAUDICHAUD, « Chili: un passé trop vite passé », Hermès, 2008, n°52, p. 84. 74 Gobierno de Patricio Aylwin (1990-1994), http://www.icarito.cl/2009/12/407-6200-9-gobierno-de-patricio- aylwin-199019947.shtml/, consulté le 23 avril 2016. 75 J. MAGASICH, op.cit., p. 65.
  • 19.     18   À l’issue de négociations entamées entre le gouvernement et l’A.F.D.D. le Parlement vota le 8 février 199276 la création au travers d’une loi, de la Corporation nationale de réparation et de réconciliation77 . Cette dernière accorda aux familles des disparus : « une pension, une procédure spéciale de déclaration de mort présumée, des avantages en matière d’accès à la santé, d’enseignement (bourses) et de logement ; l’annulation de certaines dettes et la dispense du service militaire obligatoire pour les fils de victimes »78 . Prévue au départ pour un an, elle resta en place jusqu’en 1996 lorsque le Sénat refusa de prolonger son mandat après avoir constaté l’existence de 899 nouvelles victimes79 . De facto, la Corporation nationale de réparation et de réconciliation fut remplacée par un Programme de droits humains dépendant du ministère de l’Intérieur chilien. Afin de pouvoir “terminer la transition” l’objectif principal du gouvernement reste depuis lors celui de trouver les restes des disparus non encore localisés80 . Section 3. La justice comme condition ? La Commission nationale chilienne pour la vérité et la réconciliation a permis au Chili de reconnaître officiellement son passé et ce, notamment au travers des excuses officielles du président Aylwin. Pourtant, certaines dérives ont indéniablement eu lieu ce qui fait que le sort d’un bon nombre de disparus demeure encore aujourd’hui un mystère (§1.La reconnaissance du passé malgré les dérives). Ce, sans tenir compter de l’arrestation du général Pinochet le 16 octobre 1998 à Londres qui semble avoir eu plus d’impact sur la poursuite en justice des membres des forces armées chiliennes que sur la “vérité” présentée par le rapport Rettig (§2. L’arrestation de Pinochet). §1. La reconnaissance du passé malgré les dérives81 Dès le retour à la démocratie s’ouvre l’espoir d’arriver à ce que la société chilienne vive en harmonie. Ce processus passe indéniablement par la reconnaissance publique du passé des exactions commises lors de la dictature. Elle s’est exprimée dans sa forme la plus pure et positive au travers de la demande de pardon officielle adressée aux victimes par le président Aylwin à la télévision82 , ainsi que par la reconnaissance de la culpabilité de l’État après la publication du rapport Rettig en mars 1991. De son côté, l’armée ne commencera à accepter                                                                                                                 76 Loi du 8 février 1992 relative à la réparation des victimes, n°19.122. 77 E. CUYA, op.cit., p. 29. 78 J. MAGASICH, op.cit., p. 65. 79 Voy. supra CHAPITRE II, §3. pp. 15-17. 80 J. MAGASICH, op.cit., p. 66. 81 Voy. dans le cadre de ce §1er : A. ROSS, op.cit., pp. 22 et A. CHAMORRO, J.-P. DONOSO et G. RAHIER, La confrontation de la mémoire publique et de la mémoire sociale dans le Chili post dictatorial, http://www.territoires-memoire.be/am58/90-la-confrontation-de-la-memoire-publique-et-de-la-memoire-sociale- dans-le-chili-post-dictatorial-i, consulté le 8 mai 2016. 82 Discours radiotélévisé du Président de la République sur le Rapport de la Commission nationale de vérité et de Réconciliation, op.cit. De plus, voy. O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 32 : “tout le monde trouvait très injuste que quelqu’un comme lui doive demander pardon au nom du pays. Cela nous révoltait encore plus d’autant que les militaires ne le faisaient pas ; qu’ils ne réagissaient pas par rapport à cela. C’est un pardon qui aurait du être fait par les forces armées, qui dans les faits ne l’ont jamais fait”.
  • 20.     19   la réalité des atrocités commises qu’en 2001, date à laquelle elle fournira des rapports néanmoins incomplets sur la localisation de disparus. Or de facto, de nombreuses familles sont sujettes à un sentiment d’impunité en ce qui concerne les responsables directs des crimes dès lors que “les administrations civiles subséquentes purent reléguer aux ‘oubliettes’ les violations des droits de l’homme, les militaires échapper à la punition et/ou aux poursuites et maintenir largement leur pouvoir (certes en l’exerçant différemment), et le sort de nombreux disparus demeure toujours un mystère” 83 . Ce qui rend incontestable la survenance de certaines dérives dans le processus. Au-delà de la Commission nationale de vérité et de réconciliation, de son rapport et des excuses officielles du président Aylwin, d’autres mesures furent prises afin de continuer le processus de “paix sociale” au travers de la reconnaissance du passé. Ainsi, la Commission nationale sur l’emprisonnement politique et la torture vit le jour en 2004. Cette dernière rendit un rapport public le 29 novembre 2004, à la demande du président Ricardo Lagos, dénommé rapport Valech du nom de l’évêque qui la présidé. Celui-ci détaille les violations aux droits de l’homme commisses sous le régime de Pinochet (1973-1990). “Un document de 1200 pages qui recueille sur un an plus de 35.000 témoignages de tortures et de détentions politiques venus de tout le Chili et de 40 pays. Des témoignages qualifiés de “bouleversants” et “difficiles à lire” par Lagos du fait de leur cruauté, mais aussi de leur caractère massif, la torture ayant aussi bien concerné les hommes, que les femmes et les adolescents”84 . Certes, son établissement instaura un mécanisme de réparation, d’indemnisation et de compensation symbolique aux familles des victimes mais par-dessus tout, elle permit de procéder à une étude historique officielle reconnue par l’État en ce qui concerne les violations des droits de l’homme commises lors de la dictature. De plus, furent ouverts au grand public des lieux de mémoires (Villa Grimaldi, Musée de la Mémoire et des Droits humains85 , espace de mémoire à l’Estadio Nacional, centres de détention) afin que tous puissent se rappeler les atrocités commises et ainsi façonner le devenir social de leurs pays86 . §2. L’arrestation de Pinochet87 Un décret d’amnistie fut promulgué en 1978 afin de permettre au général Pinochet et à ses acolytes d’échapper à toute poursuite pour les exactions commises en période de dictature88 . Ainsi, cet acte prohibe toute “investigation judiciaire” ou “sanction pénale” dans la quasi-                                                                                                                 83 A. ROSS, op.cit., p. 22. 84 Pour plus de details voy. en ce sens: C. MARTIN, Rapport accablant sur la torture au Chili, 30 novembre 2004, http://www.liberation.fr/planete/2004/11/30/rapport-accablant-sur-la-torture-au-chili_501163, consulté le 9 juin 2016. 85 Museo de la Memoria y de los Derechos humanos, Santiago de Chile, http://ww3.museodelamemoria.cl. 86 A. CHAMORRO, J.-P. DONOSO et G. RAHIER, op.cit. 87 Voy. pour plus de details : S. VINCENT, Le rôle des États européens dans la mise en place des poursuites à l’encontre d’Augusto Pinochet : quels effets les poursuites ont-elles eus sur la transition démocratique chilienne et sur le besoin du Chili de faire face à son passé ?, Travail de fin d’étude en Sciences politiques – Orientation générale, Louvain-la-Neuve : Université Catholique de Louvain, 2013, pp. 15-38. 88 P.-B. ROJAS, V.-C. ESPINOZA, J.-O. URQUIETA, et alii, op.cit., p. 20.
  • 21.     20   totalité des cas de crimes politiques89 . Par crimes politiques sont visés les cas de tortures, les assassinats et les disparitions forcées90 . Se fondant sur le State Immunity Act les avocats de Pinochet avancèrent son immunité comme premier argument. En 1996 et 1998, la Commission inter-américaine des droits de l’homme et le Comité des droits de l’homme des Nations Unies déclarèrent ce décret d’amnistie non conforme aux obligations internationales imposées au Chili91 . De facto, ce principe loin d’être absolu est contourné par un ensemble de mécanismes juridiques92 . Notamment, au travers de la Convention de Vienne laquelle précise que tout État peut sur décision discrétionnaire lever l’immunité dont bénéficie son actuel ou ancien chef d’État93 . Ou encore au travers du Statut de Rome qui précise qu’un chef d’État ou un ancien chef d’État peut faire l’objet de poursuites pénales devant certaines juridictions pénales internationales et ce, même s’il bénéficie d’une immunité devant les juridictions pénales d’un autre État94 . Il convient toutefois de préciser que la jurisprudence reste divisée sur cette question. In fine, l’arrestation du général Augusto Pinochet le 16 octobre 1998 à Londres, sur mandat d’arrêt Interpol d’un juge espagnol (Baltasar Garzón) semble avoir eu plus d’impact que la “vérité” apportée par le rapport Rettig95 . La Haute Cour britannique confirma la légalité de la demande d’extradition de l’Espagne. Pourtant Pinochet fut finalement relâché au motif d’un mauvais état de santé et déclaré inapte à être présenté devant un tribunal. Cette décision suscitera l’indignation d’une grande partie de la communauté internationale. À son retour au Chili en 2000, il dut “répondre” devant le juge chilien Jaime Guzmán de plusieurs douzaines d’accusations de violation des droits de l’homme96 . Pour la première fois au Chili il était question d’assouvir le besoin de justice et non de pardon97 . Pinochet décéda le dimanche 10 octobre 2006 à l’âge de 91 ans à l’hôpital militaire de Santiago ; une semaine après avoir été victime d’un infarctus du myocarde et d’un œdème pulmonaire. Paradoxalement l’annonce de sa mort provoqua autant de joie que de peine dès lors que la population demeure divisée quant à la dictature chilienne. Ce qui est certain c’est qu’au final il ne répondra jamais des crimes commis lors de son règne de terreur98 .                                                                                                                 89 S. LEFRANC, « La démocratie raisonnable et les corps des “disparus” chiliens », L’ordinaire latino- américain, 2003, n°193, p. 117. 90 Voy. notamment la définition : S.-R. RATNER et J.-S. ABRAMS, Accountability for human rights atrocities in international law : beyond the Nuremberg legacy, 3e ed., Oxford : Clarendon, 2009, p. 128. 91 C. KATZ, A. DONATE et J.-C. CAPURRO, « L’éventuel retour de Pinochet au Chili : en toute impunité », Paris : Hors-série de la Lettre bimensuelle de la FIDH, juillet 1999, n°280, p. 22. 92 Il convient en effet de préciser que la jurisprudence reste divisée sur le principe d’immunité. 93 Art. 32 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961 du 18 avril 1931, entrée en vigueur le 24 avril 1964. 94 Art. 27 du Statut de Rome sur la Cour pénale internationale du 17 juillet 1998, entrée en vigueur le 1er juillet 2002. 95 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 33 : “ J’étais content, j’ai fait la fête ce jour là, bien sûr. Et tout le monde. Mais si son arrestation n’a pas abouti dans les faits ce n’est pas à cause des Anglais ou des Espagnols ou des Européens qui exerçaient une pression derrière pour que justice soit faite par rapport à lui. Cela n’a pas abouti à cause du président sortant qui est venu après Aylwin. Je sais que Aylwin n’aurait jamais autorisé Pinochet à rentrer (…) Voir qu’on s’est fait avoir c’était desolador (affligeant). La justice internationale a changé à partir de ce moment là pour ne jamais avoir un ancien dictateur ou une personne ayant commis des crimes contre l’humanité libre d’aller partout dans le monde. Mais on en a payé le prix”. 96 A. ROSS, op.cit., pp. 22 et 23. 97 M. DAVIS, op.cit., p. 19. 98 Voy. pour plus de précisions : A. SHIELDS, Pinochet meurt avant d’avoir été jugé, http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/124606/pinochet-meurt-avant-d-avoir-ete-juge, consulté le 9 mai 2016.
  • 22.     21   CHAPITRE 3. Y-A-T-IL EU UNE RÉCONCILIATION ? “El futuro no basta con preverlo, hay que hacerlo posible”99 . Cette dernière partie permettra de démontrer que l’expérience traumatique du passé est encore ancrée dans les familles du présent (Section 1. Première phase : Ni pardon, Ni oubli). Aujourd’hui il est encore possible de soutenir qu’il s’opère une distanciation sur des questions qu’on pensait dépassées et closes. Ainsi, le trauma des violences politiques chez les parents s’intègre dans une dynamique relationnelle familiale qui entrave le processus d’individualisation et de formation de l’identité des enfants. Il serait dès lors primordial d’aller de l’avant en réussissant non sans efforts d’atteindre une réconciliation transgénérationelle (Section 2. Deuxième Phase : Vers une réconciliation transgénérationnelle ?) Section 1. Première phase : “Ni pardon, Ni oubli”100 Peut-on affirmer à ce jour que la Commission nationale de vérité et de réconciliation instituée dans un but de vérité, de réconciliation et de justice, ait atteint son but ? Aujourd’hui l’on peut soutenir que les effets encourageants et positifs atteints à l’époque se sont largement estompés, laissant ainsi place à une blessure profonde et douloureuse non encore cicatrisée pour un grand nombre de personnes. In concreto, les associations focalisées sur la poursuite des responsables des violations aux droits de l’homme ont commencé à prendre part aux procédures engagées contre les coupables en demandant de lever l’amnistie qui leur avait été concédée. Dans bon nombre de cas elles obtinrent gain de cause. De plus, de nombreuses personnes exilées de retour au pays, réclamèrent une réparation permettant de couvrir les épisodes de tortures endurés ainsi que pour les années au cours desquelles elles ont été obligées de vivre loin de leur patrie. Afin de satisfaire le nombre de demandes il fut nécessaire de créer une corporation101 et de nouvelles commissions chargées de réunir de nouvelles données et de compléter le rapport Rettig. Malheureusement, ces mesures engendrèrent de longs débats au sein du Congrès national et de l’opinion publique qui se soldèrent par le prononcé de jugements favorables aux militaires et aux policiers condamnés. Ainsi, l’argument utilisé pour justifier cette décision fut celui de dire que la destruction de la Démocratie en septembre 1973 avait été la conséquence du caractère révolutionnaire d’un processus qui s’était déroulé durant la période de l’U.P. Cette situation raviva les peines et montra que la société chilienne perdure divisée et marquée malgré les apports entrepris lors du rapport Rettig. La devise dominante devient alors celle de ne pas pardonner ni oublier : “Ni pardon, Ni oubli”. Ainsi, l’objectif de rendre la “justice dans la mesure du possible”102 , prônée en mars 1991, fut largement dépassé par la survenance des évènements. Sans compter qu’aujourd’hui une interprétation différente de l’Histoire est faite et enseignée dans les écoles ce qui ne fait                                                                                                                 99 Antoine de Saint-Exupéry : “Il ne s’agit pas de prévoir le futur, mais de le rendre posible”. 100 Voy. à ce propos dans le cadre de la Section 1 : J.-L. CEA EGAÑA, op.cit., pp. 65 et 66. 101 Voy. à ce propos supra, pp. 17 et 18. 102 Voy. en ce sens, supra, pp. 12 et 13.
  • 23.     22   que raviver les rancoeurs. Notamment, par la décision du ministère de l’Éduction de remplacer le mot “dictature militaire” par celui de “régime militaire” dans les manuels scolaires ce qui, dans les faits transforme la réalité103 . Section 2. Deuxième Phase : Vers une réconciliation transgénérationnelle ? L’expérience de violence politique vécue est difficilement discutée ouvertement au sein de la famille, il en résulte que ces enfants n’ont qu’une idée vague et abstraite de l’expérience traumatique qu’ont vécue leurs parents. Ainsi, la conscience citoyenne est indéniablement restée tournée vers le passé malgré que la justice ait été “rendue” (§1. L’expérience traumatique du passé encore ancrée dans les familles du présent). De facto, il est extrêmement important de pouvoir aller de l’avant de manière collective. La question demeure alors savoir si cela reste possible dans les faits (§2. L’importance d’aller de l’avant). “Certaines familles taisent les choses (…) ici à Bruxelles, une en particulier, où le père est artiste et il ressort constamment des choses en ce qui concerne la dictature chilienne. Quelque part je me dis oui ça vend mais tu as du talent donc arrête d’être habité et d’habiter dans une maison inspirée par les années 80. D’autres personnes par contre, exilées ont ouvert les yeux et se sont dit qu’elles auraient toujours dû habiter ici. Elles ont fait des études, se sont bien adaptées et ont appris à voir les choses d’une autre façon, à vivre leur vie. Sans bien évidemment, enlever la souffrance qu’elles ont vécue”104 . §1. L’expérience traumatique du passé encore ancrée dans les familles du présent105 “Un jour j’aimerais pouvoir pleurer, mais pleurer vraiment”106 Ignacio Martín-Baró crée le concept de “trauma psychosocial” dans lequel il englobe les concepts de trauma psychique et de stress post-traumatique. Selon lui, l’origine et les conséquences des expériences de violence politique s’inscrivent dans les rapports sociaux d’un individu à l’égard des autres. Diverses études menées dans le monde démontrent également que les situations traumatiques touchent non seulement les victimes directes mais aussi plusieurs générations de descendants, d’où le concept de “transmission transgénérationelle du trauma”. De facto au Chili, la construction narrative des petits-enfants des victimes emprisonnées pour des raisons politiques ou/et ayant subis des tortures lors de la dictature militaire, fait état d’un processus narratif construit en paliers. Ainsi, cette troisième génération construit son histoire au travers d’une logique de “transmission” et d’appropriation du trauma ; laquelle est nourrie d’histoires et de mémoires familiales recomposées. Ainsi, ces enfants se meuvent d’une                                                                                                                 103 Voy. pour plus de details sur cette question: C. MOYANO, « Chili. Éffacer la dictature des livres d’histoire, c’est grave », Courrier international, 9 janvier 2012. 104 O. SEREY MENDOZA, op.cit., pp. 35 et 36. 105 Il convient de lire afin d’approfondir cette matière les résultats de la recherche suivante sur lesquels se base ce §1 : X. FAÚDEZ, M. CORNEJO et J.-L. BRACKELAIRE, « Narration, silence. Transmission trangénérationnelle du trauma psychosocial chez des petits-enfants de victimes de la dictature militaire chilienne », Cahiers de psychologie clinique, 2014/2, n°43, pp. 173-204. 106 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 34.
  • 24.     23   position distante à une position de proximité quant à l’histoire qu’ils racontent. Pour cela ils passent du rôle de simple témoin à celui de narrateur dès lors qu’ils utilisent la première personne du singulier afin de s’impliquer davantage dans l’histoire qu’ils racontent. Pour cela ils interprètent leurs émotions et leurs pensées tout en mettant les faits qu’ils connaissent en relation. Souvent, ces enfants ont une idée “vague et abstraite” des évènements survenus dès lors que la plupart des familles construisent une dynamique relationnelle autour du secret. Les enfants se doivent de respecter le silence, en évitant de parler du sujet et de poser la moindre question. Pourtant, leurs choix professionnels et leurs projets de vie sont marqués par ce qu’ils appellent “l’histoire de leur vie”. Le trauma généré par les violences politiques s’intègre dans une dynamique relationnelle familiale qui entrave le processus d’individualisation et de formation de ces petits-enfants. Encore aujourd’hui plus de quarante ans après le coup d’État, le poids du passé a un impact direct important sur leurs attentes et les choix qu’ils opèrent dans leur vie. “Les petits-enfants deviennent des membres loyaux de leur famille, ils apprennent à écouter un récit fragmenté, énigmatique, rempli de silences et d’interruptions, mais qui de par sa charge émotionnelle, les pousse à s’identifier à l’histoire narrée sans poser de questions à son sujet, comme une manière de protéger leurs parents et leurs grands-parents”107 . Ce contexte de transmission transgénérationelle du trauma psychosocial n’aura une chance de s’éteindre qu’en créant de nouveaux espaces de reconnaissance des victimes et de réparation. §2. L’importance d’aller de l’avant108 L’élection de Michelle Bachelet en 2006 symbolise la fin de la transition et confirme le statut d’un Chili démocratique. Michelle Bachelet fut incarcérée et torturée avec sa mère dans un centre de Santiago. Quant à son père il fut torturé et assassiné109 . En 1975, lors de sa libération par le régime elle décida de se réfugier en Australie, puis en Allemagne où elle poursuivra ses études de médecine. De retour au Chili en 1979, elle mène une vie atypique au côté de ses trois enfants qu’elle élève seule. Lorsqu’elle devint présidente du pays, suite à une longue trajectoire de militantisme et de défense des victimes, elle refusa à la mort de Pinochet que celui-ci                                                                                                                 107 Ibidem, p. 187. 108 Voy. dans le cadre de ce §2 : N. POGNON, « Le Chili, une transition vers la démocratie aboutie ? », ILCEA, n°13, 2010, pp. 7-9. 109 O. SEREY MENDOZA, op.cit., pp. 34 et 35 : “À l’arrestation de Pinochet (…) Certes j’ai fait la fête mais une demi-heure après ma sœur est arrivée avec mon beau-frère. Et ce dernier il est militaire pro Pinochet. Mais à l’époque du coup d’État il était très jeune (un gamin) il n’y a donc pas participé. En revanche, son père était militaire aussi et il n’était pas propre. Il avait été impliqué dans un camp militaire emblématique au Chili, il a été déclaré d’ailleurs coupable il y a deux mois. Et c’est quelqu’un que je ne veux pas voir. Je suis venu en Belgique il y a 15 ans, j’y ai rencontré ma femme, et la première fois que je suis retourné chez moi j’étais d’accord qu’on organise des réunions familiales mais je refuse de le rencontrer, je refuse de rencontrer ce monsieur là. Je ne serais pas capable de lui serrer la main maintenant qu’on a appris tout ce qu’il a fait, comment il a tué le père de la présidente Bachelet. Lui c’est l’un des trois qui l’a torturé cruellement. Alors que je le connais même si je ne l’ai plus revu depuis que Pinochet a été en prison. Je ne suis pas capable de le revoir rien que d’imaginer ce que pourraient ressentir les parents des victimes”.
  • 25.     24   bénéficie de funérailles nationales. En revanche elle réaffirma la nécessité de “ne pas oublier”, afin que la société chilienne puisse recouvrer une mémoire collective dans le but de se réconcilier. Dès lors, les seuls honneurs accordés à l’ex-président furent un hommage de l’armée et une retransmission en direct à la télévision. Sa réélection avec 62% des voix en 2014 symbolise que la société chilienne approuve les avancées instaurées et à venir par son mandat mais aussi que la jeunesse chilienne aimerait continuer à s’investir à ses côtés dans la construction sociale du pays. Pour pouvoir aller de l’avant il est inévitable que les autorités politiques travaillent ensemble afin de mettre en œuvre des réformes de fond110 en ce qui concerne : la question sociale et ses multiples mouvements sociaux ; le scrutin binominal qui au Congrès empêche que soient représentées de manière proportionnelle les différentes forces politiques ; le poids considérable du pouvoir exécutif dans ses relations avec le Parlement ; le maintien de quorums législatifs excessifs qui empêchent de mener des réformes constitutionnelles alors que celles-ci sont héritées de l’époque dictatoriale de Pinochet111 ; ou encore d’accentuer la promotion des droits de l’homme entamée grâce à certaines condamnations rendues par la Cour suprême112 . De ce fait, les plus sceptiques prôneront qu’une transition définitive n’aura lieu que lorsque ces divers changements auront été mis en place. Certes, les défis sont encore nombreux pour les dirigeants chiliens. Toute société présente des désaccords, ce qui fait que le processus sociétal de réconciliation est encore aujourd’hui en gestation. Il est néanmoins indéniable que la population actuelle, au travers notamment des jeunes, montre une volonté ferme d’aller de l’avant et d’ainsi bâtir un futur commun. À ce jour, la société chilienne se sent actrice de sa propre histoire. CONCLUSION Lors de la dictature du régime de Pinochet de nombreuses personnes ont subi des traitements inhumains et dégradants. Alors que beaucoup en sont morts le plus terrible pour les familles fut de ne pas savoir concrètement ce qui était arrivé à leurs être chers, de ne pas savoir où leur corps se trouvait. Ainsi, une longue procédure a été entamée au moyen de la justice transitionnelle afin d’aboutir à une réconciliation nationale au travers du droit à connaître la vérité. Certes, la Commission nationale de vérité et de réconciliation ainsi que d’autres instances qui lui ont succédé ont permis d’apporter des réponses à bon nombre de familles. Pourtant, pour celles qui demeurent encore aujourd’hui dans le brouillard, perdure un sentiment de tristesse insoutenable qui, même lorsqu’il est enfoui se transmet de génération en génération. Il n’y a rien de pire que de torturer une personne ; de faire comme si elle n’avait jamais existé. Pour pouvoir “pardonner” il faut savoir à qui on pardonne, “il faut savoir ce                                                                                                                 110 Michelle Bachelet dans son programme “un Chili pour tous” fait référence à la nécessité de faire une réforme structurelle en matière fiscale et d’éducation ainsi que d’apporter divers changements au texte constitutionnel. 111 A. DELFAU, S. KAUFMANN SALINAS et F. EUVÉ, « Le Chili, un pays en transformation », Études, 2014/4, p. 22. 112 Ainsi, la Cour Suprême lève l’amnistie en s’appuyant sur une disposition de la Cour inter-américaine qui lui permet de condamner des carabiniers pour homicide de deux militants du MIR (mouvement de la gauche révolutionnaire) mais aussi l’ancien chef des services secrets, Hugo Salas, condamné à perpétuité pour le meurtre de douze militants communistes à Santiago en 1987. De plus, elle décide de ratifier le traité instituant la Cour pénale internationale et d’instaurer le 30 août, en tant que date commémorative à la mémoire des disparus sous la dictature. Voy. en ce sens : N. POGNON, op.cit., p. 8.
  • 26.     25   qu’on pardonne, quelles étaient les motivations, le pourquoi avoir nié tout cela”113 . Les Chiliens ont dû parcourir un long chemin dans leur histoire nationale et personnelle pour à tout le moins, assimiler que des horreurs avaient effectivement été commises dans leur pays par ses gouvernants et qu’il est important qu’un jour ils arrivent à aller de l’avant individuellement, mais également en tant que nation. Cette justice transitionnelle est promotrice d’un autre type de justice, une justice dite “restauratrice” opposée à un processus judiciaire formaliste et étatique dont l’objet officiel est de : “cicatriser des meurtrissures du tissu social par l’apaisement des tensions au sein du corps social, la réconciliation et le pardon dans les États en transition”114 . Pourtant, plus de quarante ans après le coup d’État, le vice-président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme affirmait, il y a de cela à peine deux mois que “l’État argentin a une dette envers les victimes de la répression massive opérée par la dictature — une dette qui, en dépit des progrès réalisés au cours des dernières années, n’est pas encore soldée. S’il est vrai que les poursuites judiciaires pour crimes contre l’humanité ont surmonté certains obstacles et atteint des résultats importants, il reste encore beaucoup à faire”.115 Peut-on dès lors affirmer qu’une réconciliation a été atteinte au travers de la justice transitionnelle au Chili ? Pas vraiment. L’expression de “justice transitionnelle” marque une volonté de réconcilier justice et paix. Pourtant dans les faits, ni l’une ni l’autre n’ont mené à une réconciliation effective au Chili. Dans le courant des “jours qui suivent les excuses publiques du président, il s’engage à faire justice “dans la mesure du possible”. C’est cela qui a le plus révolté les familles qui ont vécu les choses de manière plus directe”116 . Il est ainsi difficile de comprendre pour des personnes en pleine souffrance que l’on ne veuille pas lever le voile sur toute la vérité afin de rendre justice. D’autant plus quand la raison se résume à des questions politiques et des jeux de pouvoirs. Certes, la Commission nationale de vérité et de réconciliation a été perçue comme une première tentative d’en connaître plus, mais non comme une solution finale au problème. Les excuses nationales du président Aylwin furent appréciées mais insuffisantes pour les familles qui auraient voulu que les militaires assument leur part de responsabilité. Ou à tout le moins, qu’ils acceptent de collaborer à retrouver les corps et ce tandis qu’on leur proposait de garder l’anonymat. Il est difficile de faire le deuil d’une personne que l’on a aimée aussi longtemps que l’on se trouve dans une ignorance totale de ce qu’elle est devenue. D’autant plus que l’on n’a nulle part où pouvoir pleurer sa mort, où apporter des fleurs. Le fait de ne pas savoir est bien plus douloureux que de savoir. Certes, le peuple chilien a tiré des enseignements de son histoire pour que ce genre d’événements ne se reproduisent plus. La Commission nationale de vérité et de réconciliation aura donc bien contribué à la pacification, cependant sans pour autant que l’entièreté de la population chilienne ne puisse se retrouver en paix et réconciliée après les terribles violations des droits humains perpétrées tout au long de ces années de dictature militaire117 .                                                                                                                 113 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 34. 114 N. BENGHELLAB, Des mythes aux réalités de la justice transitionnelle, 12 février 2016, https://champpenal.revues.org/9235, consulté le 9 juin 2016. 115 J.-C. CAPURRO, 40 ans après le coup d’État : entretien avec Juan Carlos Capurro, vice-président de la FIDH, 24 mars 2016, https://www.fidh.org/fr/regions/ameriques/argentine/40-ans-apres-le-coup-d-etat-entretien- avec-juan-carlos-capurro-vice, consulté le 9 juin 2016. 116 O. SEREY MENDOZA, op.cit., p. 33. 117 A. DELFAU, S. KAUFMANN SALINAS, F. EUVÉ, op.cit., p. 25 et S. LEFRANC, « La professionnalisation d’un militantisme réformateur du droit : l’invention de la justice transitionnelle », Droit et société, 2009/3, n°73, pp. 564-568 et 587.
  • 27.     26   BIBLIOGRAPHIE 1. MONOGRAPHIES - BELL C., Peace agreements and human rights, Oxford : Oxford University Press, 2000, 409p. - DAVIS M., The Pinochet Case. Origins, Progress and Implications, London, Institute of Latin American Studies, 2003, 84p. - EDWARDS S., Monetarism and liberalization. The Chilean Experiment, Cambridge : Ballinger, 1987, 233p. - GAZMURI C., La persistencia de la memoria : reflexiones de un civil sobre la dictadura, Providencia : RIL Editores, 2000, 156p. - LARRAIN RIOS G., Chile, fértil provincia. Hacia un Estado liberador y un mercado revolucionario, Santiago : Arena abierta, 2005, 392p. - RATNER S.-R. et ABRAMS J.-S., Accountability for human rights atrocities in international law : beyond the Nuremberg legacy, 3e ed., Oxford : Clarendon, 2009, 480p. - ROJAS P.-B., ESPINOZA V.-C., URQUIETA J.-O., et alii, Pinochet face à la justice espagnole, Paris : L’Harmattan, 1998, 158p. - STALLINGS B., Class conflict and economic development in Chile, 1958-1973, Stanford : Stanford University Press, 1978, 295p. - TIRONI E., Pinochet : La dictature néo-libérale, Paris : L’Harmattan, 1987, 126p. - DE VYLDER S., Allende’s Chile : the political economy of the rise and fall of the Unidad Popular, Cambridge : Cambridge University press, 1976, 251p. 2. OUVRAGES COLLECTIFS - ALMEYDA C., GUARDIA A., FORTIN C., et alii, Chile 1970-73: Economic development and its international setting. Self-criticism of the unidad popular government’s policies, The Hague : Nijhoff, 1979, 389p. - CUYA E., CEA EGAÑA J.-L., MARTIN A., et alii, La mémoire et le pardon. Les Commissions de la vérité et de la réconciliation en Amérique latine, Paris : L’Harmattan, 2009, 270p.
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