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Déconstruire le masculin, problèmes
                    épistémologiques *
                                           Daniel WELZER-LANG




Résumé. Dans les rapports qu’entretiennent les hommes avec les mas-
culinités, l’analyse de la violence occupe une place centrale. Dans cet
article, l’auteur récapitule les avancées qui ont été faites dans ce do-
maine et souligne particulièrement le double standard asymétrique de
la violence. Les hommes violents et les femmes violentées ne parlent
pas toujours de la même chose lorsqu’ils définissent les violences.
Summary p. 71. Resumen p. 71.




C
        e texte traite des difficultés épistémologiques à déconstruire les
        rapports qu’entretiennent les hommes avec « les » masculinités.
        Je préfère mettre ce terme au pluriel, et je pense que nous pour-
rons facilement nous mettre d’accord qu’au même titre qu’il est au-
jourd’hui faux et obsolète de parler de « la » femme, de « la » féminité,
il est aussi réducteur de parler de l’homme ou de « la » masculinité.
Contrairement au discours androcentrique courant – et ambiant dans de
nombreuses universités –, il y a eu et il y a encore des formes diffé-
rentes d’expression et de vécu du masculin. Le masculin se présente
toujours – et je parle à la lumière des mes dix années passées dans la re-
cherche sur les hommes et le masculin et de mes vingt années de mili-
tance antisexiste – comme un genre hégémonique et prévalent – qui a
* Ce texte est en grande partie issu d’une communication au colloque « L’histoire sans
les femmes est-elle possible ? » qui s’est déroulé à Rouen les 27, 28 et 29 novembre
1997. Il a déjà été (en partie) publié sous le titre « Déconstruire le masculin : pro-
blèmes épistémologiques » in Sohn A.-M., Thélamon F., L’histoire sans les femmes
est-elle possible ?, Paris, Perrin, pp. 291-303.



                                                                                         55
Daniel Welzer-Lang


donc tendance à « oublier » les femmes et leurs luttes contre la domination
masculine –, mais aussi comme un genre totalitaire pour les hommes eux-
mêmes. Je vais y revenir, les hommes qui refusent tout ou partie des habits
de « la » virilité traditionnelle étant menacés d’être, symboliquement et vio-
lemment, exclus du groupe des hommes et du masculin.
        J’aimerais ici – rapidement – dresser quelques pistes de réflexion
pour pouvoir cohabiter ensemble dans une déconstruction du genre. Mais
avant, j’aimerais dire ma satisfaction de lire et d’entendre l’exposé de tra-
vaux effectués sur les hommes par des hommes eux-mêmes ou par des
équipes mixtes en hommes et en femmes. En reprenant les travaux de Ni-
cole-Claude Mathieu d’une part, et de Maurice Godelier d’autre part – et
sans discuter ici leurs divergences –, je pense qu’hommes et femmes, do-
minants et dominé-e-s n’ont pas les mêmes informations, le même idéel
sur le sens, les formes et les langages de la domination.
        Membre de deux groupes de recherche féministes – le GEDISST-CNRS
à Paris et l’équipe Simone à Toulouse –, fondateur et coordinateur du tout
nouveau Réseau européen d’hommes proféministes 1, dirigeant des re-
cherches avec des équipes mixtes en genre, je sais la richesse qu’il y a à écou-
ter les analyses et critiques effectuées par des personnes de l’autre genre ; je
sais aussi l’intérêt que représentent pour mes amies féministes les études qui
démasquent les habits – neufs ou non 2 – de la domination masculine. Encore
faut-il – et nous touchons là un des obstacles sans doute majeur qui empêche
des hommes de déconstruire le masculin – que des hommes chercheurs quit-
tent l’habitude masculine traditionnelle de ne pas parler d’eux, de ne pas vou-
loir « trahir » les secrets qu’ils partagent, bref que les hommes chercheurs ar-
rêtent de parler une nouvelle fois des femmes pour, enfin, s’intéresser à leur
genre. Genre masculin, qui, comme l’ont montré nombre de sociologues et
d’historiennes, n’est sans doute pas l’entièreté du monde, mais qui représente
quand même une des composantes des rapports sociaux de sexe. Et dans les
quelques écrits contemporains, souvent précurseurs de l’analyse critique des
genres du côté des hommes 3, on trouve de nombreux textes qui évoquent le
sentiment de « trahison » des pairs. Dans les nombreux colloques sur la pros-
titution auxquels je participe, et le dernier se déroulait à Bordeaux 4 il y a
quinze jours, je suis toujours autant émerveillé de voir dans les ateliers
1. Adresse Internet : http://www.menprofeminist.org.
2. Singly F. de, « Les habits neufs de la domination masculine », Esprit, novembre 1993, pp.
54-64.
3. Par exemple : Pouillot J.-F., 1986, « L’impact des groupes-hommes sur les relations so-
ciales de sexe : enquête sur la condition masculine », Cahier du GREMF, Québec, n° 17 ;
Reynaud E., 1981, La sainte Virilité, Paris, Syros.
4. 5e Université du CRI « La prostitution aujourd’hui », Bordeaux, 8, 9 et 10 novembre 1997.



56
Travailler, 1999, 3 : 55-71


« entre hommes » – donc sans femmes présentes – les hommes évoquer leurs
désirs polygames, leurs recours virtuels ou réels aux relations tarifées, alors
que les mêmes, en plénière et devant leur compagne, sont parmi les plus
acharnés à vouloir abolir la prostitution, à refuser le concept même de travail
sexuel, bref à maintenir l’isolement social des travailleurs et travailleuses du
sexe. Ce qui, on le sait (Welzer-Lang et al., 1994), offre une légitimité et un
espace social aux proxénètes et autres maffieux qui exploitent les corps des
femmes et des hommes prostitué-e-s.
      Alors, quels sont les problèmes épistémologiques posés par la dé-
construction du masculin ?
     Une fois admis la division hiérarchisée des genres, la domination
masculine et les rapports sociaux de sexe qui s’exercent entre hommes et
femmes, et après être décidé à « travailler » sur les hommes, plusieurs pro-
blèmes épistémologiques apparaissent.
        La première question, centrale mais souvent invisibilisée par le dis-
cours dominant qui érige l’Homme avec un grand H en modèle de l’unique,
concerne l’absence des femmes et des hommes – avec un petit h – de nos
historiographies. Je laisse les historien-ne-s, et elles le font très bien, dé-
construire le sens de l’occultation et de l’exclusion des femmes. Permettez-
moi quelques mots sur l’autre versant de cette cécité historique : l’absence
des hommes et du masculin comme genre dominant. En réifiant les bar-
rières entre espace public et espace privé, en ne nous parlant que des faits
d’armes des nobles chevaliers et autres guerriers masculins, en ne parlant
que des exploits scientifiques, techniques, militaires des hommes de pou-
voir, l’histoire nous refuse le droit à notre histoire du genre, empêche les
garçons d’avoir d’autres modèles identificatoires. J’apprécie énormément
les écrits d’Emma Goldman et ses si actuelles questions sur la jalousie,
l’indépendance, les nouveaux « contrats » hommes-femmes qui, je l’es-
père, verront le jour. Où sont les descriptions des modes de vie de ses di-
vers compagnons ? Où sont les analyses de l’insoumission masculine aux
modèles militaires ? les refus des garçons de la violence, de la guerre ?
Pourquoi ne parle-t-on toujours pas des homosexuel-le-s et des camps de
concentration ? Ils seront vieux les Papon homophobes lorsque l’on se dé-
cidera à ouvrir les dossiers et les placards.
       Dans les faits, du moins c’est l’analyse que j’en fais, ceux qui ont ré-
futé tout ou partie de l’identité masculine dite normale sont exclus de l’ana-
lyse historique des hommes, de l’Homme. Le premier obstacle à la décons-
truction du genre masculin concerne donc cette non-histoire du masculin.
      Ce n’est pas le seul.


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Daniel Welzer-Lang


La place et les définitions de la violence faite
aux femmes
       Je vais vous faire une confidence. Un des principaux obstacles que
j’ai eus pour aborder les questions qui lient violences et masculinité est de
pouvoir, puis de savoir écouter… les femmes ; pouvoir entendre que quasi
chaque femme a au moins une histoire, une anecdote ou un drame à décrire
sur cette question. Les dominants ont très peu d’idées sur les effets corpo-
rels, psychiques de la domination qu’ils exercent. Les hommes chercheurs
doivent s’obliger à une rupture épistémologique qui commence par accep-
ter de ne pas tout savoir, donc par valider des informations, des recherches
sur lesquelles ils n’ont pas prise, qu’ils ne peuvent pas contrôler et qui dé-
crivent – parfois dans des termes très violents, notamment quand les locu-
trices sont encore « en colère » –, les effets individuels et collectifs de la
domination masculine.
      Mais changer de « posture scientifique », accepter et accueillir avec
humilité de tels travaux et de telles paroles ne suffit pas non plus en soi.
       Un des acquis de mes travaux concerne la double définition des faits
sociaux, le « double standard asymétrique ». Ainsi, j’ai montré à l’écoute
de plusieurs centaines de témoignages détaillés (Welzer-Lang, 1988, 1991,
1992) que non seulement les hommes violents et les femmes violentées ne
parlent pas toujours de la même chose lorsqu’ils énoncent les violences,
mais en plus – ce qui m’a étonné –, dès qu’ils quittent le déni, attitude dé-
fensive première, les hommes violents peuvent définir plus de violences
que leurs compagnes. Autrement dit, nos catégories de définition de la vio-
lence sont aussi des prénotions qu’il faut déconstruire.
       Les hommes violents définissent la violence qu’ils exercent sur leur
compagne comme un continuum de violence physique, psychologique, ver-
bale, sexuelle, associé à une intention : intention de dire, d’exprimer un
sentiment, un désir ou une volonté. « C’était pour lui dire... lui montrer »
disent-ils dès qu’ils ont quitté le déni. Quant aux femmes violentées – du
moins celles qui n’ont pas été conscientisées par l’intervention féministe –,
elles définissent la violence comme un discontinuum essentiellement com-
posé de violence physique. Les violences physiques sont elles-mêmes défi-
nies, de manière restrictive, comme des coups portés à main nue ou poing
fermé – voire avec le pied –, associés à l’intention de les faire souffrir.
       J’ai recueilli par la suite de multiples exemples de scènes qualifiées
par l’homme de violences où la femme, à partir des regrets exprimés par
leur compagnon ou l’invocation d’excuses – la perte de contrôle, l’alcool,


58
Travailler, 1999, 3 : 55-71


le hasard, l’acte fortuit –, déqualifie les coups reçus pour les définir comme
« des trucs durs, des actes douloureux », mais pas des violences. Les vio-
lences domestiques sont ainsi définies de manière plus large par ceux qui
les contrôlent et les mettent en œuvre, que par celles qui les subissent. J’ai
appelé cela « le binôme de la violence domestique ».
       De la même manière, pour aborder un autre registre, avec Jean-Paul
Filiod (Welzer-Lang, Filiod, 1994), nous avons montré que la chaussette
qui traîne en permanence chez un couple, mais aussi l’absence d’espace
appropriable pour l’homme « ordinaire » dans la maison, sont les signes
étonnants mais tangibles des rapports sociaux de sexe actuels. Il nous a été
assez aisé de montrer qu’en ce qui concerne le propre et le rangé, les
hommes et les femmes suivent deux logiques, deux symboliques diffé-
rentes.
       Les femmes, par souci d’être reconnues comme de bonnes épouses
et de bonnes mères, par pression de l’entourage et des normes, nettoient
avant que ça ne soit – trop – sale. On assimile les femmes, leur intérieur
psychique, à la propreté – ou au rangement, ce qui revient ici au même – de
l’espace domestique. Quand c’est sale chez elles, c’est sale en elles, en
quelque sorte. Pour les hommes, en tous cas ceux qui effectuent le travail
domestique, ceux qu’on a habitués à ne pas trop déranger quand on appre-
nait à leurs sœurs à nettoyer, ceux-là nettoient quand ils voient que c’est
sale. Chacun-e ayant son seuil-plancher. Les femmes sont préventives et
les hommes sont curatifs. Du moins dans les constructions sociales habi-
tuelles liées à la domination. Il ne s’agit, bien évidemment, que de
constructions sociales. Et ce ne sont pas les étudiantes ou les journalistes,
qui me montrent parfois le désordre de leur intérieur pour signifier qu’elles
ne sont pas des femmes soumises, qui viennent contredire cette analyse.
       Et on pourrait multiplier les exemples de cette double construction
des représentations et pratiques sociales. Ainsi, dans l’étude que je viens de
finir sur l’échangisme, les boîtes à partouzes et la prévention sida, nous
montrons facilement comment notre érotisme est construit différemment et
les conséquences que cela produit sur la (re)négociation des formes éro-
tiques communes ; notamment, comment des femmes sont sommées de se
soumettre à l’érotique pornographique masculin 5.
       C’est un vrai problème épistémologique dans l’étude des rapports
entre genres. Les chercheur-e-s doivent accepter comme postulat que non

5. Welzer-Lang D., « La polygamie du désir : entre commerce du sexe et utopies », rapport
à l’Agence nationale de recherche sur le sida, équipe Simone, université Toulouse-Le Mi-
rail, 813 p.



                                                                                       59
Daniel Welzer-Lang


seulement nos informations sur les formes de la domination sont diffé-
rentes, mais de plus, ils/elles doivent en tirer les conséquences scienti-
fiques. Ne plus chercher à tout prix ce qui fait différence entre les sexes
mais décrire et comprendre comment la différence est construite sociale-
ment pour occulter les rapports sociaux de sexe.


Rapports sociaux de sexe, rapports sociaux entre
les sexes
       Une autre difficulté apparaît alors.
       La recherche féministe a conceptualisé et problématisé les rapports
sociaux de sexe. Malgré un flou actuel sur les relations et l’articulation
entre recherche féministe, recherche sur les femmes et recherche sur les
rapports sociaux de sexe, plusieurs auteures ont depuis un temps assez
long, en sociologie ou en anthropologie, appelé à mener des recherches sur
l’ensemble du champ, donc aussi sur les hommes 6. Et même si l’homme
reste souvent absent des sciences sociales, on a quand même une problé-
matisation – acquis de la recherche féministe – qui questionne les rapports
sociaux entre hommes et femmes, les rapports sociaux entre les sexes. Et
certaines de ces auteures ont d’ailleurs, dans une pensée très logique, com-
mencé elles-mêmes à travailler sur les hommes 7.
        Toutefois, la problématique des rapports entre les sexes est réduc-
trice. Je m’en explique.
       Si l’on veut comprendre – du côté des hommes, je laisse à mes
consœurs le soin de parler du côté des femmes – les évolutions des rapports
sociaux de sexe, il faut tout à la fois pouvoir aborder les transgressions so-
ciales du masculin – les phénomènes des transgenders, des travestis, des
drag-queens, etc. –, mais aussi ce qui facilite les résistances masculines au

6. Devreux A.-M., 1985, « De la condition féminine aux rapports sociaux de sexe », BIEF,
n° 16 ; Daune-Richard A.-M., Devreux A.-M., 1986, La reproduction des rapports sociaux
de sexe. À propos des rapports sociaux de sexe : parcours épistémologiques, rapport pour
l’ATP CNRS, t. 3, rééd. 1990 ; Mathieu N.-C., 1973, « Homme-culture et femme-nature »,
L’homme, XIII(3) ; Mathieu N.-C., 1985, « Quand céder n’est pas consentir. Des détermi-
nants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes et de quelques-unes de
leurs interprétations en ethnologie », in L’arraisonnement des femmes. Essais en anthropo-
logie des sexes, Paris, EHESS, pp. 169-245.
7. Devreux A.-M., 1992, « Être du bon côté », in Welzer-Lang D. (sous la dir. de), Des
hommes et du masculin, Aix-en-Provence, université de Provence-Lyon, université Lyon II,
CEFUP, Presses universitaires de Lyon (Bulletin d’informations et d’études féminines, n.s.),
pp. 147-164.



60
Travailler, 1999, 3 : 55-71


changement ou au contraire ce qui le favorise. Or, comprendre les réactions
masculines à la remise en cause des privilèges accordés aux hommes né-
cessite de déconstruire le masculin comme genre traversé aussi par les rap-
ports sociaux de sexe.
       La problématique des rapports sociaux entre les sexes réifie et
(re)naturalise le genre en créant deux groupes distincts, perçus comme ho-
mogènes socialement et antagoniques – ou complémentaires, ce qui revient
ici au même.
        Un exemple de recherche récente illustre mon propos. Nous avons
voulu étudier la place des abus dits sexuels en prison 8 et les rapports de
pouvoir entre hommes : entre hommes détenus et entre détenus et hommes
gardiens. On s’est vite rendu compte que les rapports hommes/hommes
sont structurés à l’image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. La
prison, comme espace particulier de la « Maison-des-hommes », c’est-à-
dire ce lieu multiple et pluriel où, à l’abri du regard des femmes, se
construisent, se génèrent et se régénèrent le masculin, ses attributs et ses
privilèges de genre – comme les stades de foot, les cafés et l’ensemble des
lieux et groupes monosexués où les femmes sont exclues de facto –, laisse
à voir aux chercheurs – et à subir aux détenus – des traitements différenciés
où chaque homme, en concurrence avec les autres, doit montrer sans cesse
et sur tout, qu’il est un « vrai » homme. Dans l’univers carcéral, les
« grands hommes », pour reprendre une expression de Maurice Godelier 9,
ceux qui ont du pouvoir et qui en montrent les signes – les réseaux de rela-
tions, l’argent, les femmes à disposition… – exploitent, y compris sexuel-
lement, les hommes qui sont rejetés symboliquement et physiquement du
groupe des dominants par leurs pairs. Dans ce contexte, l’abus se présente
comme un opérateur hiérarchique qui tout à la fois sous-tend et génère la
division homophobe entre hommes, et notamment entre « caïds » à la viri-
lité irréfutable et d’autres détenus stigmatisés comme « sous-hommes » :
les « pointeurs », les homosexuels ou tous ceux qui présentent des signes
de faiblesse ou qui sont perçus comme « efféminés » et considérés comme
abusables – les jeunes, les faibles, les drogués, les travestis, etc.
       Cela se passe souvent avec la complicité des gardiens et l’affirma-
tion d’un pacte de secret entre détenus : ceux honteux d’avoir été abusés et
ceux qui en tirent les privilèges ; eux, les « grands hommes » chargés im-
plicitement par l’administration pénitentiaire et ses agents de réguler les
rapports de force et les révoltes.

8. Ils sont sexuels pour le violeur, pas toujours pour la victime !
9. Godelier M., 1982, La production des grands hommes, Paris, Fayard.



                                                                                     61
Daniel Welzer-Lang


      Chez les hommes, le féminin devient le pôle repoussoir central, l’en-
nemi intérieur à combattre.
       À travers ces quelques rappels, on voit le rôle central que joue l’ho-
mophobie. Homophobie que l’on peut définir comme la discrimination en-
vers les personnes qui montrent, ou à qui l’on prête, certaines qualités – ou
défauts – attribuées à l’autre genre. L’homophobie est une forme de
contrôle social qui s’exerce chez tous les hommes, et ce dès les premiers
pas de l’éducation masculine. Pour être valorisé, vous devez être viril, vous
montrer supérieur, fort, compétitif… Sinon, vous serez traité comme les
faibles, les femmes et assimilé aux homosexuels. Dès lors, l’hétéro-
sexisme, la discrimination contre les hommes et les femmes homosexu-
el-le-s – ce que l’on peut qualifier d’homophobie restrictive – n’est que le
produit de l’homophobie que tout homme, gay ou pas, subit dès le plus
jeune âge. Homophobie et domination des femmes sont les deux faces de
la même médaille. Homophobie et viriarcat 10 construisent chez les femmes
et chez les hommes les rapports hiérarchisés de genre. Et pour les homo-
sexuels ? Le message distillé par l’homophobie est clair : pour vivre heu-
reux, vivez cachés, ou changez !
      Voilà, dans ce court texte, quelques questions qui me semblaient im-
portantes à poser.


Les études ou écrits sur les hommes et le masculin
en France 11
        La littérature sur les hommes et sur le masculin est hétérogène.
       En 1975 paraît La fabrication des mâles, de Nadine Lefaucheur et
Georges Falconnet 12. À partir d’une trentaine d’interviews et de l’étude de
quatre cents annonces publicitaires, les auteur-e-s essayent de commencer
à circonscrire « le contenu de l’idéologie masculine » (p. 20). Se déclarant
« partisans » – « la neutralité n’étant ni possible, ni souhaitable » –, leur
livre s’inscrit dans un projet antisexiste pour que les hommes « plus
conscients de ce qui les aliène [puissent] envisager de poser les bases de

10. Le viriarcat est le pouvoir des hommes (vir), qu’ils soient pères ou non, que les sociétés
soient patrilinéaires ou matrilinéaires. Le terme de patriarcat utilisé par les mouvements so-
ciaux est souvent incorrect d’un point de vue anthropologique. Voir à ce propos les écrits de
Nicole-Claude Mathieu (1995) déjà cités.
11. Ces lignes sont extraites de : « Les études ou écrits sur les hommes ou le masculin en
France », in Welzer-Lang D. (sous la dir. de), Des hommes et du masculin, op. cit., pp. 13-23.
12. Falconnet G., Lefaucheur N., 1975, La fabrication des mâles, Paris, Seuil.



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Travailler, 1999, 3 : 55-71


rapports sociaux – entre eux, avec les femmes, avec les enfants – sans se
sentir déchirés entre les exigences contradictoires ni se contenter d’at-
tendre le grand soir qui résoudrait tous les problèmes » (pp. 20-21).
       Falconnet et Lefaucheur vont ainsi parler de la vie des hommes de
cette époque. Abordant le pouvoir, la virilité, l’amour, la sexualité ou le
sport, leur livre reste encore aujourd’hui une référence incontournable.
Leur grand mérite est d’avoir travaillé non seulement sur les archétypes
masculins mais aussi d’avoir donné la parole à quelques-uns des hommes
qui s’interrogeaient sur le contenu du mode de vie masculin.
        En 1978, le n° 78 du Groupe familial, intitulé « L’homme au mascu-
lin », peut être mis en parallèle avec le n° 35 de la revue Recherches sur les
masculinités paru la même année.
        Dans la première, une somme de textes d’origines diverses s’ancre
dans la problématique des rôles où des hommes et des femmes, avec des
fortunes diverses, essayent de répondre aux critiques féministes. André
Perot, secrétaire général de Condition masculine, déclare que la « contra-
ception masculine […] est une duperie pour les hommes tant que la légis-
lation de la famille, notamment le droit de paternité, n’est pas réformée ».
Pour rétablir l’égalité, il explique qu’il « faut soumettre les pratiques anti-
conceptionnelles et l’avortement à l’accord du couple et non à celui de la
femme exclusivement » (pp. 38-39). En somme, Perot inaugure ici les
écrits sexistes qui se développeront par la suite dans les différents mouve-
ments de conditions paternelles voulant non pas analyser le masculin mais
dénoncer les remises en cause du masculin produites par les luttes fémi-
nistes.
      Dans ce même numéro, Waynberg, sexologue, explique l’usage
masculin de la pornographie par le besoin de l’homme de se rassurer, « de
compenser les échecs, les refus qu’il rencontre dans ses essais sur la do-
minance » (p. 41). D’autres auteur-e-s, telle la psychanalyste Michelle De
Wilde 13, s’interrogent sur les transformations en cours dans la paternité.
Dans cette revue – nous aurions pu en citer d’autres, publiées ou pas par
l’École de parents 14 –, la parole est donnée aux sociologues féministes,
aux différent-e-s spécialistes de sciences sociales – psychanalystes, psy-
chologues – ou à des hommes des mouvements réactionnaires qui veulent

13. De Wilde M., 1978, « La relation père-enfant », Le Groupe familial, 78 : 47-62.
14. Le Groupe familial n° 61, octobre 1973 ; Le Groupe familial n° 68, juillet 1975 ; Infor-
mations sociales n° 6, 1977 Masculin-Féminin pluriel. À partir d’articles centrés sur les
rôles masculins et féminins, Évelyne Sullerot, Nadine Lefaucheur et Annette Langevin étu-
dient les évolutions conjointes du féminin et du masculin.



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Daniel Welzer-Lang


éviter les remises en cause masculines, mais peu de textes proviennent de
ces quelques hommes qui, depuis 1970, à Paris comme en province, ont
commencé à créer des « groupes hommes ».
       Le n° 35 de la revue du CERFI, Recherche 15, est tout autre : dans le
style d’écriture – l’utilisation de « je » –, et dans le contenu des textes. Les
premières ruptures masculines sont en effet des remises en cause de l’ap-
proche qu’ont les hommes avec la connaissance. La science, la politique et
la connaissance sont masculines ; le « on » ou le « nous » apparaissent à
l’époque comme des reprises individuelles par les auteurs d’une parole
masculine collective qui, dans l’indifférenciation qu’elle produit, ne per-
met pas l’expression des différentes sensibilités en œuvre chez les
hommes. La revue est une somme de petits articles, où l’ensemble des au-
teur-e-s parlent « au niveau du je », de leur vécu individuel, du rapport à
l’autre. La paternité, la violence, la sexualité sont évoquées et elles le sont
avec le même ton, le même fond que les paroles masculines exprimées
dans les « groupes hommes ».
       De 1978 à 1984, vont être publiées en France trois revues qui sont
aujourd’hui encore les formes les plus flagrantes des réflexions et interro-
gations masculines sur le contenu des « rôles », des stéréotypes et des pra-
tiques masculines contemporaines.
       En 1978, les « groupes hommes », apparus en France et à l’étranger
après l’émergence du féminisme, commencent à se réunir. Les hommes qui
y participent proviennent pour beaucoup des organisations d’extrême
gauche qui alors sont florissantes. Leur projet est explicitement antisexiste.
Ils publient quatre numéros d’un bulletin ronéotypé, Pas rôle d’hommes. À
partir d’une rencontre nationale en mars 1978 dans la forêt de Senart qui
rassemble quelque cent vingt hommes et une vingtaine d’enfants se consti-
tuent deux groupes différents, aboutissant à deux revues distinctes.
       L’Association pour la recherche et le développement de la contra-
ception masculine (ARDECOM) expérimente des contraceptions masculines
et publie deux numéros de sa revue intitulée Contraception masculine-pa-
ternité 16. La revue Type-paroles d’hommes publie six numéros de janvier
1981 à avril 1984.
     Contraception masculine-paternité est centrée sur le vécu expéri-
mental et social de la contraception masculine. À l’instar du Collectif de
Boston pour les femmes, les auteurs décrivent les fonctionnements et les

15. Recherches, « Masculinité », n° 35, novembre 1978.
16. Contraception masculine-paternité, n° 1, février 1980 ; n° 2, novembre 1980.



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vécus corporels, hormonaux des hommes. Beaucoup d’articles traitent de
témoignages sur la paternité et le pouvoir. Là aussi, la règle est d’éviter des
analyses globales pour privilégier le « je ». Les articles ne sont signés que
du prénom de leurs auteurs.
        Types-paroles d’hommes, de manière plus exhaustive « contre la vi-
rilité obligatoire », va participer de numéro en numéro, à cette déconstruc-
tion du masculin, souhaitée par ailleurs par les sociologues féministes. Les
articles insistent sur les alternatives possibles aux archétypes masculins. Il
est possible, affirment les auteurs, de vivre « autrement » ses expériences
d’homme et le rapport aux femmes 17.
       Les auteurs, scientifiques ou non, utilisent cette revue comme un es-
pace de parole pour pouvoir échanger entre hommes ou avec des femmes.
Nous n’avons pas à proprement parler d’analyses globales du masculin pris
comme une catégorie sociale, mais des exemples personnels de déconstruc-
tion, d’interrogation des apprentissages socialement construits du masculin.
       C’est durant cette période que d’autres publications en France s’in-
téressent aux hommes.
       Guido de Ridder publie en 1982 une partie de sa thèse réalisée avec
Paul-Henry Chombart de Lauwe. Du côté des hommes 18 propose une ana-
lyse historique de la création des « groupes hommes » en France et les ré-
sultats d’une enquête qualitative réalisée dans le groupe d’hommes de
Rouen. Dans une problématique de changement, l’auteur décrit les chan-
gements de rôles masculins dans le mode de vie domestique et profession-
nel. Faisant une large place aux témoignages individuels, il s’interroge à la
fin de son livre sur « l’impact social des expériences pilotes » qu’il a décrit.
       « Tout laisse à penser, dit-il, que l’actuelle modification des rapports
hommes-femmes n’est que le balbutiement d’une mutation plus profonde
de l’avenir. »
      Emmanuel Reynaud 19 reprend, en les développant, les analyses
publiées en 1978 en collaboration avec Gisèle Fournier 20 traitant de « la


17. Type-paroles d’hommes, n° 1, janvier 1981 : « Paternité » ; n° 2/3, mai 1981 : « Plai-
sirs » ; n° 4, mai 1982 : « Masculin/pluriel » ; n° 5, 1983 : « À propos des femmes » ; n° 6,
avril 1984 : numéro mixte. L’ensemble de ces textes et les revues d’ARDECOM vont être mis
à disposition sur un CD édité par le Réseau européen d’hommes proféministes au printemps
1998.
18. De Ridder G., 1982, Du côté des hommes. À la recherche de nouveaux rapports avec les
femmes, Paris, L’Harmattan.
19. Reynaud E., 1981, La sainte Virilité, Paris, Syros.
20. Fournier E., Reynaud E., 1978, « La sainte virilité », Questions féministes, 3 : 31-61.



                                                                                          65
Daniel Welzer-Lang


prison » que représente la virilité pour les hommes. Il remet en cause sa na-
turalité en décrivant le mythe de l’orgasme phallique, questionne le corps
de l’homme, la centration sur le pénis, l’utilisation de la violence et ses dé-
sirs de tout contrôler dans les rapports hommes/femmes. Pour lui, suite aux
luttes féministes, « l’homme reproduit en lui toutes les valeurs patriarcales
jusqu’à incarner la puissance même qui l’opprime : il est dans la situation
ridicule d’être à la fois garant et victime du système » (p. 157).
       Ce livre provoque quelques polémiques. Faut-il comme certaines fé-
ministes participer à une analyse objective, non sensitive des catégories so-
ciales de sexe ? ou au contraire privilégier des ruptures personnelles avec
les positions de dominants ? expérimenter des alternatives de rapports so-
ciaux, avec toutes les ambiguïtés qui relèvent de cette problématique, les
errances, les hésitations ? ou privilégier une lutte politique antipatriarcale
radicale ?
       Ces débats seront au centre de la rencontre « Les hommes contre le
sexisme » organisée en octobre 1994 par Types et ARDECOM. Ce colloque
fut à plus d’un titre un tournant historique dans cette brève histoire de la
déconstruction théorique du masculin.
         Une rencontre s’effectua entre des femmes féministes et ces hommes
qui depuis plusieurs années se réunissaient de manière non mixte dans les
« groupes hommes ». Là où les sociologues féministes dressèrent un état
objectif des rapports sociaux de sexe 21, du sexage, de la division sexuelle
du travail dans l’espace domestique et dans le monde industriel ou sco-
laire 22, les participants masculins de Types ou d’ARDECOM ne surent que ré-
pondre par leurs interrogations personnelles et/ou collectives 23.
       Pour la première fois en France, masculinistes – comme ils s’appe-
laient à l’époque – et féministes se rencontrent et échangent. Les débats
sont centrés tant sur les diverses analyses théoriques du masculin et du fé-
minin pris comme des catégories sociales en interaction, que sur les formes
que prennent les remises en cause de la virilité et du patriarcat.

21. Plusieurs communications furent reproduites dans le numéro 462 des Temps modernes,
janvier 1985.
22. Huet M., « La gestion de l’emploi féminin et masculin obéit-elle à des logiques diffé-
rentes ? », Les Temps modernes, op. cit., pp. 1346-1360 ; Volkoff S., « Ouvrières : le degré
zéro de l’autonomie », Les Temps modernes, op. cit., pp. 1360-1366 ; Vallabregue C., « Pour
une éducation non sexiste », ibid., pp. 1367-1372.
23. Cette G., Rognant J.-Y., « Les groupes d’hommes réflexions », Les Temps modernes, op.
cit., pp. 1305-1321 ; Viovy J.-L., « Nouvel homme et vieux sexisme », Les Temps mo-
dernes, op. cit., pp. 1330-1345.



66
Travailler, 1999, 3 : 55-71


       Par la suite, la revue Types disparut, après quelques essais de « dé-
bats mixtes » avec des femmes, et ARDECOM arrêta ses expérimentations de
la « pilule pour hommes » en 1984 – seul le groupe de Lyon continua jus-
qu’en 1986.
       Dans cette période aussi, il faut noter un certain nombre de publica-
tions concernant les sexualités et/ou l’homosexualité. J’ai peu évoqué ici
l’influence de la remise en cause de l’assignation masculine – et féminine
– à l’hétérosexualité. Pourtant, depuis 1970, de manière relativement im-
portante et en liaison avec l’apparition des mouvements homosexuels – les
mouvements « gays » –, des hommes et des femmes mènent des luttes pour
obtenir le droit de vivre leurs différences sexuelles. La revendication d’ho-
mosexualité s’accompagne de nombreuses publications parmi lesquelles
les revues Sexpol et Masques. Autour de l’École des hautes études en
sciences sociales, des intellectuels comme Philippe Aries, Michel Fou-
cault, Jean Genet et Michaël Pollack – entre autres –, furent questionnés
sur l’exclusivité des « rôles » dits masculins dans la sexualité. Si certains
mouvements, comme le Front homosexuel d’action révolutionnaire
(FHAR), ont quelquefois revendiqué un « troisième sexe », d’autres, par des
études ethnologiques et historiques, montrent la non-naturalité des pra-
tiques érotiques et sociales actuelles. En décrivant d’autres « systèmes de
sexualité » – pour reprendre la terminologie de Foucault 24 –, de nombreux
textes déconstruisent une part des modèles masculins dans la sphère
sexuelle.
       Les questions que pose l’homosexualité sont aussi abordées dans le
n° 35 de la revue Communications coordonnée par André Bejin et Philippe
Aries.
       Dans le mouvement féministe, les différentes revendications concer-
nant le mode de vie des femmes ont trouvé une apparente unité embléma-
tique et institutionnelle : le mouvement des femmes. Du côté des hommes,
pour reprendre le titre de Guido De Ridder, les remises en cause des mo-
dèles masculins ont été multiples et jamais unifiées. À côté des analyses
abordant l’homosexualité où se remarquent de nombreux chercheurs, les
autres publications ont été dans leur quasi-majorité extérieures au champ
scientifique. Nous ne pouvons toutefois pas dire qu’elles sont inexistantes.
Elles ont moins pris l’aspect de constructions théoriques sociologiques et
anthropologiques sur les catégories sociales et sur les rapports sociaux.
Mais leurs contenus, comme a posteriori des textes féministes ont pu le


24. Foucault M., 1976, La volonté de savoir, Paris, Gallimard.



                                                                                         67
Daniel Welzer-Lang


faire dans la recherche scientifique, ont alimenté des mouvements sociaux
où des hommes ont essayé de trouver dans la pratique quotidienne des al-
ternatives aux formes contemporaines de patriarcat et de viriarcat.
      Les phénomènes « groupes hommes » et « mouvements homo-
sexuels » ont été transversaux à la plupart des pays industrialisés.
       Après 1984, d’autres ouvrages traitent de « l’identité masculine en
crise » 25, du bilan côté masculin des luttes féministes 26 ; ils sont écrits par
des femmes qui interrogent « le silence des hommes ». Une littérature as-
sez large aborde ce que la presse nomme « les nouveaux pères », le rapport
des hommes à la paternité. Différentes publications – parmi lesquelles La
contraception masculine de J.-F. Guerin 27 – font état des avancées, sur le
plan médical, des recherches biologiques concernant la volonté de certains
hommes de contrôler leur contraception. Des revues, telle Femmes et
hommes dans l’Église, analysent la prise en compte des catégories sociales
de sexe par l’institution religieuse.


Les dernières vagues : une seconde phase ?
       Enfin, et pour clore provisoirement ce rapide historique, depuis
quelques années, une nouvelle forme d’écrits masculins est apparue. Plus
ciblés, écrits par des chercheurs, ils déclinent un à un des éléments de la
problématique qui étaient autrefois globalisés par les groupes d’hommes.
       Ainsi Emmanuel Reynaud s’intéresse-t-il à l’armée et à l’utilisation
des armes et de la violence. Dans une remarquable analyse anthropolo-
gique, à travers la féminisation des armées françaises, il essaie de circons-
crire les effets sur les hommes de la dynamique égalitaire appliquée aux
rapports entre les sexes 28. Pour ma part, dans différentes publications, je
questionne la violence apprise aux hommes : celle du viol, par l’étude des
discours d’hommes violeurs et d’hommes violés – en général par des
hommes 29 ; ou celles des hommes dans l’espace domestique 30. D’autres
livres, notamment celui de Guy Corneau, abordent, dans une perspective


25. Maugue A., 1987, L’identité masculine en crise, Paris, Rivages.
26. Castelain-Meunier C., 1988, Les hommes aujourd’hui. Virilité et identité, Paris, Acro-
pole.
27. Guérin J.-F., 1984, La contraception masculine, Lyon, SIMEP.
28. Reynaud E., 1988, Les femmes, la violence et l’armée. Essai sur la féminisation des ar-
mées, Fondation pour la défense nationale, La Documentation française.
29. Welzer-Lang D., 1988, Le viol au masculin, Paris, L’Harmattan.
30. Welzer-Lang D., 1991, Les hommes violents, Paris, Lierre et Coudrier.



68
Travailler, 1999, 3 : 55-71


psychologique, le modèle du père absent 31 ; Michaël Pollack étudie les
transformations en cours chez les homosexuels depuis l’apparition du
sida 32. Quant à André Bejin, quoique ne traitant pas spécifiquement du
masculin, il reprend ses analyses des modèles en cours dans la sexualité,
ses inscriptions sociales et ses différents traitements ; notamment, on lui
doit dans cet ouvrage un article sur le machisme comme repoussoir 33.
      Dans le même temps, on assiste à la publication d’articles de syn-
thèse sur la domination masculine dans des revues académiques n’ayant
jamais abordé cette problématique 34. Nous pourrions caractériser ce mou-
vement de seconde phase dans la constitution du champ des rapports so-
ciaux de sexe en sociologie ou en ethnologie.
       Après la déconstruction empirique de la différence des sexes, où
chaque genre a privilégié l’étude de son groupe de sexe et les espaces de
domination ou d’aliénation, se transversalisent des études intergenre.
Ainsi, l’émergence du masculin dans les études en sciences sociales sur
l’espace domestique est concomitante à l’apparition de revues féministes
traitant du masculin et de son analyse ; revues, il faut le constater, quel-
quefois coordonnées par des hommes 35.
       Il faut y voir plus qu’un hasard, et bel et bien un signe de l’évolution
du champ et de ses chercheur-e-s dans une volonté de débattre et d’élabo-
rer collectivement, et ce de manière mixte, entre hommes et femmes.
       Sans nul doute, les publications plus ou moins spécifiques au mas-
culin, écrites par des hommes – et par des femmes – sont inférieures en
nombre à celles écrites par les féministes. Cela traduit la réalité quantita-
tive des personnes concernées. Les « groupes hommes » ont été durant
toute cette période largement inférieurs numériquement au nombre des

31. Corneau G., 1989, Pères manquants, fils manqués, Montréal, éd. de l’Homme. Je
n’aborde ici que les publications diffusées en France. Il faudrait sinon rajouter les écrits de
Marc Chabot, Chroniques masculines, Québec, Pantoute, 1981, et Des hommes et de l’inti-
mité, Montréal, Saint-Martin, 1987 ; ceux de Michel Dorais : L’homme désemparé, Mont-
réal, VLB, 1989 et Les lendemains de la révolution sexuelle, Montréal, Prétexte, 1986.
32. Pollack M., 1988, Les homosexuels et le sida. Sociologie d’une épidémie, Paris, Mé-
taillé.
33. Bejin A., 1990, Le nouveau tempérament sexuel, Paris, Kimé.
34. Actes de la recherche en sciences sociales, n° 83, juin 1990, « Masculin-féminin 1 » ;
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 84, septembre 1990, « Masculin-féminin 2 » ;
Bourdieu P., « La domination masculine », in Actes de la recherche en sciences sociales,
n° 84, septembre 1990, pp. 2-31.
35. À ce niveau-là, le livre Des hommes et du masculin, publié en 1992 par les Presses uni-
versitaires de Lyon, en lien avec le CEFUF d’Aix-en-Provence, fut en lui-même un événe-
ment. Le prochain livre Approches proféministes des hommes et des masculinités qui paraî-
tra au début 2000 aux Presses universitaires du Mirail.



                                                                                            69
Daniel Welzer-Lang


femmes concernées par la vague féministe. De plus, notamment hors du
champ de l’homosexualité, ils se sont centrés non sur l’analyse théorique,
mais sur quelques points particuliers de l’identité masculine, comme le
rapport au corps, à la sexualité, la paternité...
      En France, mais aussi au Québec ou en Amérique du Nord, l’émer-
gence de chercheurs, sociologues ou anthropologues ayant participé à cette
déconstruction pratique du contenu des modèles masculins est récente.
    La continuation de travaux qui nous apprennent comment vivent et
comment sont construits les hommes ne se pose qu’avec plus d’acuité.
       De toute évidence, l’histoire des hommes avec un petit h reste –
aussi – à faire.
                                                        Daniel Welzer-Lang
                                           Sociologue, maître de conférences
                                  Équipe Simone-Sagesse, Toulouse-Le Mirail
                                                        Membre du GEDISST


Bibliographie de l’auteur
Le viol au masculin, Paris, L’Harmattan, 1988.
Les hommes violents, Paris, Lierre et Coudrier, 1991 (rééd. en 1996 par les éditions
       Côté femmes, Paris).
Arrête, tu me fais mal…, Montréal-Paris, Le Jour, VLB, 1992.
Les hommes à la conquête de l’espace domestique, Montréal-Paris, Le Jour, VLB
       (avec J.-P. Filiod), 1993.
Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, Anne-Marie Métaillé (en coll.
       avec Lilian Mathieu et Odette Barbosa), 1994.
Sexualités et violences et prison, ces abus qu’on dit sexuels en milieu carcéral, Ob-
       servatoire international des prisons, Lyon, Aléas (avec Lilian Mathieu et
       Michaël Faure), 1996.
Violence et masculinité, Montpellier, publications « … (avec David Jackson),
       1997.

Ouvrages dirigés
Des hommes et du masculin (avec J.-P. Filiod eds), Aix-en-Provence, université de
       Provence - CREA, université Lumière-Lyon II, CEFUP, Presses universitaires
       de Lyon, 245 p. (Bulletin d’informations et d’études féminines, n.s.), 1992.
La peur de l’autre en soi, du sexisme à l’homophobie (ouvrage collectif coordonné
       avec Pierre-Jean Dutey et Michel Dorais), Montréal, VLB, 1994.
Les faits du logis : épistémologie et socio-analyse de la condition de l’opérateur
       (avec Laurette Wittner), Lyon, Aléas, 1996.



70
Travailler, 1999, 3 : 55-71


Summary. Within the relations that people keep up with maculini-
ties, the analysis of violence occupies a main place. In this article,
the author summarizes the progress that has been made in this do-
main and underlines particularly the double asymmetrical standard
of violence. Violent men and brutalized women do not always speak
about the same thing when they define violence.


Resumen. El análisis de la violencia ocupa un lugar central en las
relaciones que mantienen los hombres con los factores considerados
de masculinidad. En este artículo, el autor recapitula los avances
realizados en este terreno y subraya particularmente el doble están-
dar asimétrico de la violencia. Los hombres violentos y las mujeres
violentadas no siempre coinciden en su definición de las mismas
violencias.




                                                                       71
RÉSEAU EUROPÉEN D'HOMMES PROFÉMINISTES
Depuis plusieurs décennies, la domination masculine et le patriarcat ont été remis en cause par les femmes et le
mouvement féministe. À travers des groupes militants, des études universitaires, des réseaux de solidarité, des ac-
tions positives… des femmes féministes ont dénoncé l’inégalité économique, sociale et politique qu’elles subissent
en Europe et ailleurs, les violences qui leur sont faites et la réclusion dans la sphère domestique […]
Depuis une vingtaine d’années, des hommes de plus en plus nombreux se sont joints à la lutte pour l’égalité entre
femmes et hommes. À travers des groupes d’hommes, des centres pour hommes violents, des revues, des réseaux,
des actions contre la guerre et la virilisation des esprits, ils ont affirmé leur volonté de parvenir – en soutien aux
femmes et à leurs côtés – à une société non sexiste.
Mais aujourd’hui les hommes proféministes sont encore isolés les uns des autres dans de nombreux pays d’Eu-
rope, parcellisés dans des groupes multiples et sans lien entre eux. Cette situation empêche débats, échanges et
luttes communes entre hommes et avec les femmes.
C’est pourquoi nous proposons de réunir l’ensemble des hommes qui soutiennent sous une
forme ou une autre la lutte contre le patriarcat et la domination masculine dans un réseau
européen d’hommes proféministes.
Soutenus par la Communauté européenne, nous voulons déconstruire le genre masculin, affiner nos études cri-
tiques des modes de domination masculine, comprendre comment les sociétés machistes et homophobes nous font
hommes et dominateurs, affirmer notre volonté de vivre en paix sans violence, sans guerre entre hommes, sans
oppression entre hommes et femmes.
Nous affirmons ainsi qu’hommes ET femmes sont volontaires pour vivre une nouvelle société où le genre ne sera
plus le discriminant central entre les individus qui doivent être libres de choisir leurs modes de vie comme bon leur
semble.
Dans un premier temps, à partir de l’automne 1997, nous prenons l’initiative de créer une banque de ressources
sur Internet pour visibiliser les groupes existants, les revues, les études sur les hommes et le masculin, les réseaux
et les hommes déjà engagés dans des réflexions et actions antisexistes. Cette banque de données sera disponible
en CD-Rom dès le printemps 1998 et réactualisée. Nous souhaitons que ce site puisse favoriser :
– l’échange de réflexions et la circulation transversale des informations et des contacts qui aident concrètement la
transformation des rapports sociaux de sexe, notamment sur les thèmes suivants : violences sur les femmes, les
enfants, les hommes, sexualités, santé physique et mentale des hommes, travail, nouvelles valeurs des masculini-
tés, prévention du VIH, paternité, contraceptions masculines, etc. ;
– le soutien international aux actions positives pour l’égalité des chances entre femmes et hommes ;
– l’ouverture au niveau européen d’un débat entre hommes ainsi qu’entre femmes et hommes progressistes : ce
débat doit accompagner l’éclosion d’une nouvelle manière de vivre les rapports hommes-femmes en suscitant
l’émergence d’initiatives.
Peuvent s’associer au réseau l’ensemble des hommes et des femmes, les groupes et réseaux, les revues qui se sen-
tent partie prenante d’une société non patriarcale, une société qui rejette violences et homophobie et toute discri-
mination basée sur le genre.
Un bulletin bilingue fera régulièrement état de l’avancée du réseau.
 Daniel Welzer-Lang                         Roland Mayerl                                Mika Simmes
 Sociologue                             Architecte                               Nordic network of researchers on men and
 Équipe Simone                          City & Shelter (2)                       masculinities, Christina Institute for
 université de Toulouse-Le Mirail (1)   E-mail : rmayerl@compuserve.com          women’s studies (3)
 E-mail : dwl@cict.fr                                                            E-mail : msimmes@kruuna.helsinki.fi
     Contact du Réseau européen d’hommes proféministes : http://www.menprofeminist.org
 (1) Maison de la recherche, 5 allées Machado, 31058 Toulouse Cedex, France, tél. : + 33-5-61 50 43 94, fax : + 33-5-61 50 37 08
 (2) 40, rue d’Espagne, B. 1060 Bruxelles, Belgique, tél./fax : + 32 2 5347735
 (3) P.O. Box 4, SF 00014, Universty of Helsinki, Helsinki, Finlande, tél. : + 358 9191 23395, fax : + 358 9191 23315
 Premiers signataires : Équipe Simone Toulouse, Conceptualisation et communication de la recherche/femmes (France) ;
 City & Shelter, Bruxelles (Belgique) ; Nordic network of researchers on men and masculinities, Christina Institute for women’s
 studies, Helsinki (Finlande) ; Association RIME, Centre d’accueil pour hommes violents, Lyon (France) ; Association de re-
 cherche Les Traboules, Lyon/Toulouse (France) ; Revue STAR à Lyon (France) ; <<… Publications, Montpellier (France).




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Deconstruire Masculin Welzer Lang +++

  • 1. Déconstruire le masculin, problèmes épistémologiques * Daniel WELZER-LANG Résumé. Dans les rapports qu’entretiennent les hommes avec les mas- culinités, l’analyse de la violence occupe une place centrale. Dans cet article, l’auteur récapitule les avancées qui ont été faites dans ce do- maine et souligne particulièrement le double standard asymétrique de la violence. Les hommes violents et les femmes violentées ne parlent pas toujours de la même chose lorsqu’ils définissent les violences. Summary p. 71. Resumen p. 71. C e texte traite des difficultés épistémologiques à déconstruire les rapports qu’entretiennent les hommes avec « les » masculinités. Je préfère mettre ce terme au pluriel, et je pense que nous pour- rons facilement nous mettre d’accord qu’au même titre qu’il est au- jourd’hui faux et obsolète de parler de « la » femme, de « la » féminité, il est aussi réducteur de parler de l’homme ou de « la » masculinité. Contrairement au discours androcentrique courant – et ambiant dans de nombreuses universités –, il y a eu et il y a encore des formes diffé- rentes d’expression et de vécu du masculin. Le masculin se présente toujours – et je parle à la lumière des mes dix années passées dans la re- cherche sur les hommes et le masculin et de mes vingt années de mili- tance antisexiste – comme un genre hégémonique et prévalent – qui a * Ce texte est en grande partie issu d’une communication au colloque « L’histoire sans les femmes est-elle possible ? » qui s’est déroulé à Rouen les 27, 28 et 29 novembre 1997. Il a déjà été (en partie) publié sous le titre « Déconstruire le masculin : pro- blèmes épistémologiques » in Sohn A.-M., Thélamon F., L’histoire sans les femmes est-elle possible ?, Paris, Perrin, pp. 291-303. 55
  • 2. Daniel Welzer-Lang donc tendance à « oublier » les femmes et leurs luttes contre la domination masculine –, mais aussi comme un genre totalitaire pour les hommes eux- mêmes. Je vais y revenir, les hommes qui refusent tout ou partie des habits de « la » virilité traditionnelle étant menacés d’être, symboliquement et vio- lemment, exclus du groupe des hommes et du masculin. J’aimerais ici – rapidement – dresser quelques pistes de réflexion pour pouvoir cohabiter ensemble dans une déconstruction du genre. Mais avant, j’aimerais dire ma satisfaction de lire et d’entendre l’exposé de tra- vaux effectués sur les hommes par des hommes eux-mêmes ou par des équipes mixtes en hommes et en femmes. En reprenant les travaux de Ni- cole-Claude Mathieu d’une part, et de Maurice Godelier d’autre part – et sans discuter ici leurs divergences –, je pense qu’hommes et femmes, do- minants et dominé-e-s n’ont pas les mêmes informations, le même idéel sur le sens, les formes et les langages de la domination. Membre de deux groupes de recherche féministes – le GEDISST-CNRS à Paris et l’équipe Simone à Toulouse –, fondateur et coordinateur du tout nouveau Réseau européen d’hommes proféministes 1, dirigeant des re- cherches avec des équipes mixtes en genre, je sais la richesse qu’il y a à écou- ter les analyses et critiques effectuées par des personnes de l’autre genre ; je sais aussi l’intérêt que représentent pour mes amies féministes les études qui démasquent les habits – neufs ou non 2 – de la domination masculine. Encore faut-il – et nous touchons là un des obstacles sans doute majeur qui empêche des hommes de déconstruire le masculin – que des hommes chercheurs quit- tent l’habitude masculine traditionnelle de ne pas parler d’eux, de ne pas vou- loir « trahir » les secrets qu’ils partagent, bref que les hommes chercheurs ar- rêtent de parler une nouvelle fois des femmes pour, enfin, s’intéresser à leur genre. Genre masculin, qui, comme l’ont montré nombre de sociologues et d’historiennes, n’est sans doute pas l’entièreté du monde, mais qui représente quand même une des composantes des rapports sociaux de sexe. Et dans les quelques écrits contemporains, souvent précurseurs de l’analyse critique des genres du côté des hommes 3, on trouve de nombreux textes qui évoquent le sentiment de « trahison » des pairs. Dans les nombreux colloques sur la pros- titution auxquels je participe, et le dernier se déroulait à Bordeaux 4 il y a quinze jours, je suis toujours autant émerveillé de voir dans les ateliers 1. Adresse Internet : http://www.menprofeminist.org. 2. Singly F. de, « Les habits neufs de la domination masculine », Esprit, novembre 1993, pp. 54-64. 3. Par exemple : Pouillot J.-F., 1986, « L’impact des groupes-hommes sur les relations so- ciales de sexe : enquête sur la condition masculine », Cahier du GREMF, Québec, n° 17 ; Reynaud E., 1981, La sainte Virilité, Paris, Syros. 4. 5e Université du CRI « La prostitution aujourd’hui », Bordeaux, 8, 9 et 10 novembre 1997. 56
  • 3. Travailler, 1999, 3 : 55-71 « entre hommes » – donc sans femmes présentes – les hommes évoquer leurs désirs polygames, leurs recours virtuels ou réels aux relations tarifées, alors que les mêmes, en plénière et devant leur compagne, sont parmi les plus acharnés à vouloir abolir la prostitution, à refuser le concept même de travail sexuel, bref à maintenir l’isolement social des travailleurs et travailleuses du sexe. Ce qui, on le sait (Welzer-Lang et al., 1994), offre une légitimité et un espace social aux proxénètes et autres maffieux qui exploitent les corps des femmes et des hommes prostitué-e-s. Alors, quels sont les problèmes épistémologiques posés par la dé- construction du masculin ? Une fois admis la division hiérarchisée des genres, la domination masculine et les rapports sociaux de sexe qui s’exercent entre hommes et femmes, et après être décidé à « travailler » sur les hommes, plusieurs pro- blèmes épistémologiques apparaissent. La première question, centrale mais souvent invisibilisée par le dis- cours dominant qui érige l’Homme avec un grand H en modèle de l’unique, concerne l’absence des femmes et des hommes – avec un petit h – de nos historiographies. Je laisse les historien-ne-s, et elles le font très bien, dé- construire le sens de l’occultation et de l’exclusion des femmes. Permettez- moi quelques mots sur l’autre versant de cette cécité historique : l’absence des hommes et du masculin comme genre dominant. En réifiant les bar- rières entre espace public et espace privé, en ne nous parlant que des faits d’armes des nobles chevaliers et autres guerriers masculins, en ne parlant que des exploits scientifiques, techniques, militaires des hommes de pou- voir, l’histoire nous refuse le droit à notre histoire du genre, empêche les garçons d’avoir d’autres modèles identificatoires. J’apprécie énormément les écrits d’Emma Goldman et ses si actuelles questions sur la jalousie, l’indépendance, les nouveaux « contrats » hommes-femmes qui, je l’es- père, verront le jour. Où sont les descriptions des modes de vie de ses di- vers compagnons ? Où sont les analyses de l’insoumission masculine aux modèles militaires ? les refus des garçons de la violence, de la guerre ? Pourquoi ne parle-t-on toujours pas des homosexuel-le-s et des camps de concentration ? Ils seront vieux les Papon homophobes lorsque l’on se dé- cidera à ouvrir les dossiers et les placards. Dans les faits, du moins c’est l’analyse que j’en fais, ceux qui ont ré- futé tout ou partie de l’identité masculine dite normale sont exclus de l’ana- lyse historique des hommes, de l’Homme. Le premier obstacle à la décons- truction du genre masculin concerne donc cette non-histoire du masculin. Ce n’est pas le seul. 57
  • 4. Daniel Welzer-Lang La place et les définitions de la violence faite aux femmes Je vais vous faire une confidence. Un des principaux obstacles que j’ai eus pour aborder les questions qui lient violences et masculinité est de pouvoir, puis de savoir écouter… les femmes ; pouvoir entendre que quasi chaque femme a au moins une histoire, une anecdote ou un drame à décrire sur cette question. Les dominants ont très peu d’idées sur les effets corpo- rels, psychiques de la domination qu’ils exercent. Les hommes chercheurs doivent s’obliger à une rupture épistémologique qui commence par accep- ter de ne pas tout savoir, donc par valider des informations, des recherches sur lesquelles ils n’ont pas prise, qu’ils ne peuvent pas contrôler et qui dé- crivent – parfois dans des termes très violents, notamment quand les locu- trices sont encore « en colère » –, les effets individuels et collectifs de la domination masculine. Mais changer de « posture scientifique », accepter et accueillir avec humilité de tels travaux et de telles paroles ne suffit pas non plus en soi. Un des acquis de mes travaux concerne la double définition des faits sociaux, le « double standard asymétrique ». Ainsi, j’ai montré à l’écoute de plusieurs centaines de témoignages détaillés (Welzer-Lang, 1988, 1991, 1992) que non seulement les hommes violents et les femmes violentées ne parlent pas toujours de la même chose lorsqu’ils énoncent les violences, mais en plus – ce qui m’a étonné –, dès qu’ils quittent le déni, attitude dé- fensive première, les hommes violents peuvent définir plus de violences que leurs compagnes. Autrement dit, nos catégories de définition de la vio- lence sont aussi des prénotions qu’il faut déconstruire. Les hommes violents définissent la violence qu’ils exercent sur leur compagne comme un continuum de violence physique, psychologique, ver- bale, sexuelle, associé à une intention : intention de dire, d’exprimer un sentiment, un désir ou une volonté. « C’était pour lui dire... lui montrer » disent-ils dès qu’ils ont quitté le déni. Quant aux femmes violentées – du moins celles qui n’ont pas été conscientisées par l’intervention féministe –, elles définissent la violence comme un discontinuum essentiellement com- posé de violence physique. Les violences physiques sont elles-mêmes défi- nies, de manière restrictive, comme des coups portés à main nue ou poing fermé – voire avec le pied –, associés à l’intention de les faire souffrir. J’ai recueilli par la suite de multiples exemples de scènes qualifiées par l’homme de violences où la femme, à partir des regrets exprimés par leur compagnon ou l’invocation d’excuses – la perte de contrôle, l’alcool, 58
  • 5. Travailler, 1999, 3 : 55-71 le hasard, l’acte fortuit –, déqualifie les coups reçus pour les définir comme « des trucs durs, des actes douloureux », mais pas des violences. Les vio- lences domestiques sont ainsi définies de manière plus large par ceux qui les contrôlent et les mettent en œuvre, que par celles qui les subissent. J’ai appelé cela « le binôme de la violence domestique ». De la même manière, pour aborder un autre registre, avec Jean-Paul Filiod (Welzer-Lang, Filiod, 1994), nous avons montré que la chaussette qui traîne en permanence chez un couple, mais aussi l’absence d’espace appropriable pour l’homme « ordinaire » dans la maison, sont les signes étonnants mais tangibles des rapports sociaux de sexe actuels. Il nous a été assez aisé de montrer qu’en ce qui concerne le propre et le rangé, les hommes et les femmes suivent deux logiques, deux symboliques diffé- rentes. Les femmes, par souci d’être reconnues comme de bonnes épouses et de bonnes mères, par pression de l’entourage et des normes, nettoient avant que ça ne soit – trop – sale. On assimile les femmes, leur intérieur psychique, à la propreté – ou au rangement, ce qui revient ici au même – de l’espace domestique. Quand c’est sale chez elles, c’est sale en elles, en quelque sorte. Pour les hommes, en tous cas ceux qui effectuent le travail domestique, ceux qu’on a habitués à ne pas trop déranger quand on appre- nait à leurs sœurs à nettoyer, ceux-là nettoient quand ils voient que c’est sale. Chacun-e ayant son seuil-plancher. Les femmes sont préventives et les hommes sont curatifs. Du moins dans les constructions sociales habi- tuelles liées à la domination. Il ne s’agit, bien évidemment, que de constructions sociales. Et ce ne sont pas les étudiantes ou les journalistes, qui me montrent parfois le désordre de leur intérieur pour signifier qu’elles ne sont pas des femmes soumises, qui viennent contredire cette analyse. Et on pourrait multiplier les exemples de cette double construction des représentations et pratiques sociales. Ainsi, dans l’étude que je viens de finir sur l’échangisme, les boîtes à partouzes et la prévention sida, nous montrons facilement comment notre érotisme est construit différemment et les conséquences que cela produit sur la (re)négociation des formes éro- tiques communes ; notamment, comment des femmes sont sommées de se soumettre à l’érotique pornographique masculin 5. C’est un vrai problème épistémologique dans l’étude des rapports entre genres. Les chercheur-e-s doivent accepter comme postulat que non 5. Welzer-Lang D., « La polygamie du désir : entre commerce du sexe et utopies », rapport à l’Agence nationale de recherche sur le sida, équipe Simone, université Toulouse-Le Mi- rail, 813 p. 59
  • 6. Daniel Welzer-Lang seulement nos informations sur les formes de la domination sont diffé- rentes, mais de plus, ils/elles doivent en tirer les conséquences scienti- fiques. Ne plus chercher à tout prix ce qui fait différence entre les sexes mais décrire et comprendre comment la différence est construite sociale- ment pour occulter les rapports sociaux de sexe. Rapports sociaux de sexe, rapports sociaux entre les sexes Une autre difficulté apparaît alors. La recherche féministe a conceptualisé et problématisé les rapports sociaux de sexe. Malgré un flou actuel sur les relations et l’articulation entre recherche féministe, recherche sur les femmes et recherche sur les rapports sociaux de sexe, plusieurs auteures ont depuis un temps assez long, en sociologie ou en anthropologie, appelé à mener des recherches sur l’ensemble du champ, donc aussi sur les hommes 6. Et même si l’homme reste souvent absent des sciences sociales, on a quand même une problé- matisation – acquis de la recherche féministe – qui questionne les rapports sociaux entre hommes et femmes, les rapports sociaux entre les sexes. Et certaines de ces auteures ont d’ailleurs, dans une pensée très logique, com- mencé elles-mêmes à travailler sur les hommes 7. Toutefois, la problématique des rapports entre les sexes est réduc- trice. Je m’en explique. Si l’on veut comprendre – du côté des hommes, je laisse à mes consœurs le soin de parler du côté des femmes – les évolutions des rapports sociaux de sexe, il faut tout à la fois pouvoir aborder les transgressions so- ciales du masculin – les phénomènes des transgenders, des travestis, des drag-queens, etc. –, mais aussi ce qui facilite les résistances masculines au 6. Devreux A.-M., 1985, « De la condition féminine aux rapports sociaux de sexe », BIEF, n° 16 ; Daune-Richard A.-M., Devreux A.-M., 1986, La reproduction des rapports sociaux de sexe. À propos des rapports sociaux de sexe : parcours épistémologiques, rapport pour l’ATP CNRS, t. 3, rééd. 1990 ; Mathieu N.-C., 1973, « Homme-culture et femme-nature », L’homme, XIII(3) ; Mathieu N.-C., 1985, « Quand céder n’est pas consentir. Des détermi- nants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie », in L’arraisonnement des femmes. Essais en anthropo- logie des sexes, Paris, EHESS, pp. 169-245. 7. Devreux A.-M., 1992, « Être du bon côté », in Welzer-Lang D. (sous la dir. de), Des hommes et du masculin, Aix-en-Provence, université de Provence-Lyon, université Lyon II, CEFUP, Presses universitaires de Lyon (Bulletin d’informations et d’études féminines, n.s.), pp. 147-164. 60
  • 7. Travailler, 1999, 3 : 55-71 changement ou au contraire ce qui le favorise. Or, comprendre les réactions masculines à la remise en cause des privilèges accordés aux hommes né- cessite de déconstruire le masculin comme genre traversé aussi par les rap- ports sociaux de sexe. La problématique des rapports sociaux entre les sexes réifie et (re)naturalise le genre en créant deux groupes distincts, perçus comme ho- mogènes socialement et antagoniques – ou complémentaires, ce qui revient ici au même. Un exemple de recherche récente illustre mon propos. Nous avons voulu étudier la place des abus dits sexuels en prison 8 et les rapports de pouvoir entre hommes : entre hommes détenus et entre détenus et hommes gardiens. On s’est vite rendu compte que les rapports hommes/hommes sont structurés à l’image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. La prison, comme espace particulier de la « Maison-des-hommes », c’est-à- dire ce lieu multiple et pluriel où, à l’abri du regard des femmes, se construisent, se génèrent et se régénèrent le masculin, ses attributs et ses privilèges de genre – comme les stades de foot, les cafés et l’ensemble des lieux et groupes monosexués où les femmes sont exclues de facto –, laisse à voir aux chercheurs – et à subir aux détenus – des traitements différenciés où chaque homme, en concurrence avec les autres, doit montrer sans cesse et sur tout, qu’il est un « vrai » homme. Dans l’univers carcéral, les « grands hommes », pour reprendre une expression de Maurice Godelier 9, ceux qui ont du pouvoir et qui en montrent les signes – les réseaux de rela- tions, l’argent, les femmes à disposition… – exploitent, y compris sexuel- lement, les hommes qui sont rejetés symboliquement et physiquement du groupe des dominants par leurs pairs. Dans ce contexte, l’abus se présente comme un opérateur hiérarchique qui tout à la fois sous-tend et génère la division homophobe entre hommes, et notamment entre « caïds » à la viri- lité irréfutable et d’autres détenus stigmatisés comme « sous-hommes » : les « pointeurs », les homosexuels ou tous ceux qui présentent des signes de faiblesse ou qui sont perçus comme « efféminés » et considérés comme abusables – les jeunes, les faibles, les drogués, les travestis, etc. Cela se passe souvent avec la complicité des gardiens et l’affirma- tion d’un pacte de secret entre détenus : ceux honteux d’avoir été abusés et ceux qui en tirent les privilèges ; eux, les « grands hommes » chargés im- plicitement par l’administration pénitentiaire et ses agents de réguler les rapports de force et les révoltes. 8. Ils sont sexuels pour le violeur, pas toujours pour la victime ! 9. Godelier M., 1982, La production des grands hommes, Paris, Fayard. 61
  • 8. Daniel Welzer-Lang Chez les hommes, le féminin devient le pôle repoussoir central, l’en- nemi intérieur à combattre. À travers ces quelques rappels, on voit le rôle central que joue l’ho- mophobie. Homophobie que l’on peut définir comme la discrimination en- vers les personnes qui montrent, ou à qui l’on prête, certaines qualités – ou défauts – attribuées à l’autre genre. L’homophobie est une forme de contrôle social qui s’exerce chez tous les hommes, et ce dès les premiers pas de l’éducation masculine. Pour être valorisé, vous devez être viril, vous montrer supérieur, fort, compétitif… Sinon, vous serez traité comme les faibles, les femmes et assimilé aux homosexuels. Dès lors, l’hétéro- sexisme, la discrimination contre les hommes et les femmes homosexu- el-le-s – ce que l’on peut qualifier d’homophobie restrictive – n’est que le produit de l’homophobie que tout homme, gay ou pas, subit dès le plus jeune âge. Homophobie et domination des femmes sont les deux faces de la même médaille. Homophobie et viriarcat 10 construisent chez les femmes et chez les hommes les rapports hiérarchisés de genre. Et pour les homo- sexuels ? Le message distillé par l’homophobie est clair : pour vivre heu- reux, vivez cachés, ou changez ! Voilà, dans ce court texte, quelques questions qui me semblaient im- portantes à poser. Les études ou écrits sur les hommes et le masculin en France 11 La littérature sur les hommes et sur le masculin est hétérogène. En 1975 paraît La fabrication des mâles, de Nadine Lefaucheur et Georges Falconnet 12. À partir d’une trentaine d’interviews et de l’étude de quatre cents annonces publicitaires, les auteur-e-s essayent de commencer à circonscrire « le contenu de l’idéologie masculine » (p. 20). Se déclarant « partisans » – « la neutralité n’étant ni possible, ni souhaitable » –, leur livre s’inscrit dans un projet antisexiste pour que les hommes « plus conscients de ce qui les aliène [puissent] envisager de poser les bases de 10. Le viriarcat est le pouvoir des hommes (vir), qu’ils soient pères ou non, que les sociétés soient patrilinéaires ou matrilinéaires. Le terme de patriarcat utilisé par les mouvements so- ciaux est souvent incorrect d’un point de vue anthropologique. Voir à ce propos les écrits de Nicole-Claude Mathieu (1995) déjà cités. 11. Ces lignes sont extraites de : « Les études ou écrits sur les hommes ou le masculin en France », in Welzer-Lang D. (sous la dir. de), Des hommes et du masculin, op. cit., pp. 13-23. 12. Falconnet G., Lefaucheur N., 1975, La fabrication des mâles, Paris, Seuil. 62
  • 9. Travailler, 1999, 3 : 55-71 rapports sociaux – entre eux, avec les femmes, avec les enfants – sans se sentir déchirés entre les exigences contradictoires ni se contenter d’at- tendre le grand soir qui résoudrait tous les problèmes » (pp. 20-21). Falconnet et Lefaucheur vont ainsi parler de la vie des hommes de cette époque. Abordant le pouvoir, la virilité, l’amour, la sexualité ou le sport, leur livre reste encore aujourd’hui une référence incontournable. Leur grand mérite est d’avoir travaillé non seulement sur les archétypes masculins mais aussi d’avoir donné la parole à quelques-uns des hommes qui s’interrogeaient sur le contenu du mode de vie masculin. En 1978, le n° 78 du Groupe familial, intitulé « L’homme au mascu- lin », peut être mis en parallèle avec le n° 35 de la revue Recherches sur les masculinités paru la même année. Dans la première, une somme de textes d’origines diverses s’ancre dans la problématique des rôles où des hommes et des femmes, avec des fortunes diverses, essayent de répondre aux critiques féministes. André Perot, secrétaire général de Condition masculine, déclare que la « contra- ception masculine […] est une duperie pour les hommes tant que la légis- lation de la famille, notamment le droit de paternité, n’est pas réformée ». Pour rétablir l’égalité, il explique qu’il « faut soumettre les pratiques anti- conceptionnelles et l’avortement à l’accord du couple et non à celui de la femme exclusivement » (pp. 38-39). En somme, Perot inaugure ici les écrits sexistes qui se développeront par la suite dans les différents mouve- ments de conditions paternelles voulant non pas analyser le masculin mais dénoncer les remises en cause du masculin produites par les luttes fémi- nistes. Dans ce même numéro, Waynberg, sexologue, explique l’usage masculin de la pornographie par le besoin de l’homme de se rassurer, « de compenser les échecs, les refus qu’il rencontre dans ses essais sur la do- minance » (p. 41). D’autres auteur-e-s, telle la psychanalyste Michelle De Wilde 13, s’interrogent sur les transformations en cours dans la paternité. Dans cette revue – nous aurions pu en citer d’autres, publiées ou pas par l’École de parents 14 –, la parole est donnée aux sociologues féministes, aux différent-e-s spécialistes de sciences sociales – psychanalystes, psy- chologues – ou à des hommes des mouvements réactionnaires qui veulent 13. De Wilde M., 1978, « La relation père-enfant », Le Groupe familial, 78 : 47-62. 14. Le Groupe familial n° 61, octobre 1973 ; Le Groupe familial n° 68, juillet 1975 ; Infor- mations sociales n° 6, 1977 Masculin-Féminin pluriel. À partir d’articles centrés sur les rôles masculins et féminins, Évelyne Sullerot, Nadine Lefaucheur et Annette Langevin étu- dient les évolutions conjointes du féminin et du masculin. 63
  • 10. Daniel Welzer-Lang éviter les remises en cause masculines, mais peu de textes proviennent de ces quelques hommes qui, depuis 1970, à Paris comme en province, ont commencé à créer des « groupes hommes ». Le n° 35 de la revue du CERFI, Recherche 15, est tout autre : dans le style d’écriture – l’utilisation de « je » –, et dans le contenu des textes. Les premières ruptures masculines sont en effet des remises en cause de l’ap- proche qu’ont les hommes avec la connaissance. La science, la politique et la connaissance sont masculines ; le « on » ou le « nous » apparaissent à l’époque comme des reprises individuelles par les auteurs d’une parole masculine collective qui, dans l’indifférenciation qu’elle produit, ne per- met pas l’expression des différentes sensibilités en œuvre chez les hommes. La revue est une somme de petits articles, où l’ensemble des au- teur-e-s parlent « au niveau du je », de leur vécu individuel, du rapport à l’autre. La paternité, la violence, la sexualité sont évoquées et elles le sont avec le même ton, le même fond que les paroles masculines exprimées dans les « groupes hommes ». De 1978 à 1984, vont être publiées en France trois revues qui sont aujourd’hui encore les formes les plus flagrantes des réflexions et interro- gations masculines sur le contenu des « rôles », des stéréotypes et des pra- tiques masculines contemporaines. En 1978, les « groupes hommes », apparus en France et à l’étranger après l’émergence du féminisme, commencent à se réunir. Les hommes qui y participent proviennent pour beaucoup des organisations d’extrême gauche qui alors sont florissantes. Leur projet est explicitement antisexiste. Ils publient quatre numéros d’un bulletin ronéotypé, Pas rôle d’hommes. À partir d’une rencontre nationale en mars 1978 dans la forêt de Senart qui rassemble quelque cent vingt hommes et une vingtaine d’enfants se consti- tuent deux groupes différents, aboutissant à deux revues distinctes. L’Association pour la recherche et le développement de la contra- ception masculine (ARDECOM) expérimente des contraceptions masculines et publie deux numéros de sa revue intitulée Contraception masculine-pa- ternité 16. La revue Type-paroles d’hommes publie six numéros de janvier 1981 à avril 1984. Contraception masculine-paternité est centrée sur le vécu expéri- mental et social de la contraception masculine. À l’instar du Collectif de Boston pour les femmes, les auteurs décrivent les fonctionnements et les 15. Recherches, « Masculinité », n° 35, novembre 1978. 16. Contraception masculine-paternité, n° 1, février 1980 ; n° 2, novembre 1980. 64
  • 11. Travailler, 1999, 3 : 55-71 vécus corporels, hormonaux des hommes. Beaucoup d’articles traitent de témoignages sur la paternité et le pouvoir. Là aussi, la règle est d’éviter des analyses globales pour privilégier le « je ». Les articles ne sont signés que du prénom de leurs auteurs. Types-paroles d’hommes, de manière plus exhaustive « contre la vi- rilité obligatoire », va participer de numéro en numéro, à cette déconstruc- tion du masculin, souhaitée par ailleurs par les sociologues féministes. Les articles insistent sur les alternatives possibles aux archétypes masculins. Il est possible, affirment les auteurs, de vivre « autrement » ses expériences d’homme et le rapport aux femmes 17. Les auteurs, scientifiques ou non, utilisent cette revue comme un es- pace de parole pour pouvoir échanger entre hommes ou avec des femmes. Nous n’avons pas à proprement parler d’analyses globales du masculin pris comme une catégorie sociale, mais des exemples personnels de déconstruc- tion, d’interrogation des apprentissages socialement construits du masculin. C’est durant cette période que d’autres publications en France s’in- téressent aux hommes. Guido de Ridder publie en 1982 une partie de sa thèse réalisée avec Paul-Henry Chombart de Lauwe. Du côté des hommes 18 propose une ana- lyse historique de la création des « groupes hommes » en France et les ré- sultats d’une enquête qualitative réalisée dans le groupe d’hommes de Rouen. Dans une problématique de changement, l’auteur décrit les chan- gements de rôles masculins dans le mode de vie domestique et profession- nel. Faisant une large place aux témoignages individuels, il s’interroge à la fin de son livre sur « l’impact social des expériences pilotes » qu’il a décrit. « Tout laisse à penser, dit-il, que l’actuelle modification des rapports hommes-femmes n’est que le balbutiement d’une mutation plus profonde de l’avenir. » Emmanuel Reynaud 19 reprend, en les développant, les analyses publiées en 1978 en collaboration avec Gisèle Fournier 20 traitant de « la 17. Type-paroles d’hommes, n° 1, janvier 1981 : « Paternité » ; n° 2/3, mai 1981 : « Plai- sirs » ; n° 4, mai 1982 : « Masculin/pluriel » ; n° 5, 1983 : « À propos des femmes » ; n° 6, avril 1984 : numéro mixte. L’ensemble de ces textes et les revues d’ARDECOM vont être mis à disposition sur un CD édité par le Réseau européen d’hommes proféministes au printemps 1998. 18. De Ridder G., 1982, Du côté des hommes. À la recherche de nouveaux rapports avec les femmes, Paris, L’Harmattan. 19. Reynaud E., 1981, La sainte Virilité, Paris, Syros. 20. Fournier E., Reynaud E., 1978, « La sainte virilité », Questions féministes, 3 : 31-61. 65
  • 12. Daniel Welzer-Lang prison » que représente la virilité pour les hommes. Il remet en cause sa na- turalité en décrivant le mythe de l’orgasme phallique, questionne le corps de l’homme, la centration sur le pénis, l’utilisation de la violence et ses dé- sirs de tout contrôler dans les rapports hommes/femmes. Pour lui, suite aux luttes féministes, « l’homme reproduit en lui toutes les valeurs patriarcales jusqu’à incarner la puissance même qui l’opprime : il est dans la situation ridicule d’être à la fois garant et victime du système » (p. 157). Ce livre provoque quelques polémiques. Faut-il comme certaines fé- ministes participer à une analyse objective, non sensitive des catégories so- ciales de sexe ? ou au contraire privilégier des ruptures personnelles avec les positions de dominants ? expérimenter des alternatives de rapports so- ciaux, avec toutes les ambiguïtés qui relèvent de cette problématique, les errances, les hésitations ? ou privilégier une lutte politique antipatriarcale radicale ? Ces débats seront au centre de la rencontre « Les hommes contre le sexisme » organisée en octobre 1994 par Types et ARDECOM. Ce colloque fut à plus d’un titre un tournant historique dans cette brève histoire de la déconstruction théorique du masculin. Une rencontre s’effectua entre des femmes féministes et ces hommes qui depuis plusieurs années se réunissaient de manière non mixte dans les « groupes hommes ». Là où les sociologues féministes dressèrent un état objectif des rapports sociaux de sexe 21, du sexage, de la division sexuelle du travail dans l’espace domestique et dans le monde industriel ou sco- laire 22, les participants masculins de Types ou d’ARDECOM ne surent que ré- pondre par leurs interrogations personnelles et/ou collectives 23. Pour la première fois en France, masculinistes – comme ils s’appe- laient à l’époque – et féministes se rencontrent et échangent. Les débats sont centrés tant sur les diverses analyses théoriques du masculin et du fé- minin pris comme des catégories sociales en interaction, que sur les formes que prennent les remises en cause de la virilité et du patriarcat. 21. Plusieurs communications furent reproduites dans le numéro 462 des Temps modernes, janvier 1985. 22. Huet M., « La gestion de l’emploi féminin et masculin obéit-elle à des logiques diffé- rentes ? », Les Temps modernes, op. cit., pp. 1346-1360 ; Volkoff S., « Ouvrières : le degré zéro de l’autonomie », Les Temps modernes, op. cit., pp. 1360-1366 ; Vallabregue C., « Pour une éducation non sexiste », ibid., pp. 1367-1372. 23. Cette G., Rognant J.-Y., « Les groupes d’hommes réflexions », Les Temps modernes, op. cit., pp. 1305-1321 ; Viovy J.-L., « Nouvel homme et vieux sexisme », Les Temps mo- dernes, op. cit., pp. 1330-1345. 66
  • 13. Travailler, 1999, 3 : 55-71 Par la suite, la revue Types disparut, après quelques essais de « dé- bats mixtes » avec des femmes, et ARDECOM arrêta ses expérimentations de la « pilule pour hommes » en 1984 – seul le groupe de Lyon continua jus- qu’en 1986. Dans cette période aussi, il faut noter un certain nombre de publica- tions concernant les sexualités et/ou l’homosexualité. J’ai peu évoqué ici l’influence de la remise en cause de l’assignation masculine – et féminine – à l’hétérosexualité. Pourtant, depuis 1970, de manière relativement im- portante et en liaison avec l’apparition des mouvements homosexuels – les mouvements « gays » –, des hommes et des femmes mènent des luttes pour obtenir le droit de vivre leurs différences sexuelles. La revendication d’ho- mosexualité s’accompagne de nombreuses publications parmi lesquelles les revues Sexpol et Masques. Autour de l’École des hautes études en sciences sociales, des intellectuels comme Philippe Aries, Michel Fou- cault, Jean Genet et Michaël Pollack – entre autres –, furent questionnés sur l’exclusivité des « rôles » dits masculins dans la sexualité. Si certains mouvements, comme le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), ont quelquefois revendiqué un « troisième sexe », d’autres, par des études ethnologiques et historiques, montrent la non-naturalité des pra- tiques érotiques et sociales actuelles. En décrivant d’autres « systèmes de sexualité » – pour reprendre la terminologie de Foucault 24 –, de nombreux textes déconstruisent une part des modèles masculins dans la sphère sexuelle. Les questions que pose l’homosexualité sont aussi abordées dans le n° 35 de la revue Communications coordonnée par André Bejin et Philippe Aries. Dans le mouvement féministe, les différentes revendications concer- nant le mode de vie des femmes ont trouvé une apparente unité embléma- tique et institutionnelle : le mouvement des femmes. Du côté des hommes, pour reprendre le titre de Guido De Ridder, les remises en cause des mo- dèles masculins ont été multiples et jamais unifiées. À côté des analyses abordant l’homosexualité où se remarquent de nombreux chercheurs, les autres publications ont été dans leur quasi-majorité extérieures au champ scientifique. Nous ne pouvons toutefois pas dire qu’elles sont inexistantes. Elles ont moins pris l’aspect de constructions théoriques sociologiques et anthropologiques sur les catégories sociales et sur les rapports sociaux. Mais leurs contenus, comme a posteriori des textes féministes ont pu le 24. Foucault M., 1976, La volonté de savoir, Paris, Gallimard. 67
  • 14. Daniel Welzer-Lang faire dans la recherche scientifique, ont alimenté des mouvements sociaux où des hommes ont essayé de trouver dans la pratique quotidienne des al- ternatives aux formes contemporaines de patriarcat et de viriarcat. Les phénomènes « groupes hommes » et « mouvements homo- sexuels » ont été transversaux à la plupart des pays industrialisés. Après 1984, d’autres ouvrages traitent de « l’identité masculine en crise » 25, du bilan côté masculin des luttes féministes 26 ; ils sont écrits par des femmes qui interrogent « le silence des hommes ». Une littérature as- sez large aborde ce que la presse nomme « les nouveaux pères », le rapport des hommes à la paternité. Différentes publications – parmi lesquelles La contraception masculine de J.-F. Guerin 27 – font état des avancées, sur le plan médical, des recherches biologiques concernant la volonté de certains hommes de contrôler leur contraception. Des revues, telle Femmes et hommes dans l’Église, analysent la prise en compte des catégories sociales de sexe par l’institution religieuse. Les dernières vagues : une seconde phase ? Enfin, et pour clore provisoirement ce rapide historique, depuis quelques années, une nouvelle forme d’écrits masculins est apparue. Plus ciblés, écrits par des chercheurs, ils déclinent un à un des éléments de la problématique qui étaient autrefois globalisés par les groupes d’hommes. Ainsi Emmanuel Reynaud s’intéresse-t-il à l’armée et à l’utilisation des armes et de la violence. Dans une remarquable analyse anthropolo- gique, à travers la féminisation des armées françaises, il essaie de circons- crire les effets sur les hommes de la dynamique égalitaire appliquée aux rapports entre les sexes 28. Pour ma part, dans différentes publications, je questionne la violence apprise aux hommes : celle du viol, par l’étude des discours d’hommes violeurs et d’hommes violés – en général par des hommes 29 ; ou celles des hommes dans l’espace domestique 30. D’autres livres, notamment celui de Guy Corneau, abordent, dans une perspective 25. Maugue A., 1987, L’identité masculine en crise, Paris, Rivages. 26. Castelain-Meunier C., 1988, Les hommes aujourd’hui. Virilité et identité, Paris, Acro- pole. 27. Guérin J.-F., 1984, La contraception masculine, Lyon, SIMEP. 28. Reynaud E., 1988, Les femmes, la violence et l’armée. Essai sur la féminisation des ar- mées, Fondation pour la défense nationale, La Documentation française. 29. Welzer-Lang D., 1988, Le viol au masculin, Paris, L’Harmattan. 30. Welzer-Lang D., 1991, Les hommes violents, Paris, Lierre et Coudrier. 68
  • 15. Travailler, 1999, 3 : 55-71 psychologique, le modèle du père absent 31 ; Michaël Pollack étudie les transformations en cours chez les homosexuels depuis l’apparition du sida 32. Quant à André Bejin, quoique ne traitant pas spécifiquement du masculin, il reprend ses analyses des modèles en cours dans la sexualité, ses inscriptions sociales et ses différents traitements ; notamment, on lui doit dans cet ouvrage un article sur le machisme comme repoussoir 33. Dans le même temps, on assiste à la publication d’articles de syn- thèse sur la domination masculine dans des revues académiques n’ayant jamais abordé cette problématique 34. Nous pourrions caractériser ce mou- vement de seconde phase dans la constitution du champ des rapports so- ciaux de sexe en sociologie ou en ethnologie. Après la déconstruction empirique de la différence des sexes, où chaque genre a privilégié l’étude de son groupe de sexe et les espaces de domination ou d’aliénation, se transversalisent des études intergenre. Ainsi, l’émergence du masculin dans les études en sciences sociales sur l’espace domestique est concomitante à l’apparition de revues féministes traitant du masculin et de son analyse ; revues, il faut le constater, quel- quefois coordonnées par des hommes 35. Il faut y voir plus qu’un hasard, et bel et bien un signe de l’évolution du champ et de ses chercheur-e-s dans une volonté de débattre et d’élabo- rer collectivement, et ce de manière mixte, entre hommes et femmes. Sans nul doute, les publications plus ou moins spécifiques au mas- culin, écrites par des hommes – et par des femmes – sont inférieures en nombre à celles écrites par les féministes. Cela traduit la réalité quantita- tive des personnes concernées. Les « groupes hommes » ont été durant toute cette période largement inférieurs numériquement au nombre des 31. Corneau G., 1989, Pères manquants, fils manqués, Montréal, éd. de l’Homme. Je n’aborde ici que les publications diffusées en France. Il faudrait sinon rajouter les écrits de Marc Chabot, Chroniques masculines, Québec, Pantoute, 1981, et Des hommes et de l’inti- mité, Montréal, Saint-Martin, 1987 ; ceux de Michel Dorais : L’homme désemparé, Mont- réal, VLB, 1989 et Les lendemains de la révolution sexuelle, Montréal, Prétexte, 1986. 32. Pollack M., 1988, Les homosexuels et le sida. Sociologie d’une épidémie, Paris, Mé- taillé. 33. Bejin A., 1990, Le nouveau tempérament sexuel, Paris, Kimé. 34. Actes de la recherche en sciences sociales, n° 83, juin 1990, « Masculin-féminin 1 » ; Actes de la recherche en sciences sociales, n° 84, septembre 1990, « Masculin-féminin 2 » ; Bourdieu P., « La domination masculine », in Actes de la recherche en sciences sociales, n° 84, septembre 1990, pp. 2-31. 35. À ce niveau-là, le livre Des hommes et du masculin, publié en 1992 par les Presses uni- versitaires de Lyon, en lien avec le CEFUF d’Aix-en-Provence, fut en lui-même un événe- ment. Le prochain livre Approches proféministes des hommes et des masculinités qui paraî- tra au début 2000 aux Presses universitaires du Mirail. 69
  • 16. Daniel Welzer-Lang femmes concernées par la vague féministe. De plus, notamment hors du champ de l’homosexualité, ils se sont centrés non sur l’analyse théorique, mais sur quelques points particuliers de l’identité masculine, comme le rapport au corps, à la sexualité, la paternité... En France, mais aussi au Québec ou en Amérique du Nord, l’émer- gence de chercheurs, sociologues ou anthropologues ayant participé à cette déconstruction pratique du contenu des modèles masculins est récente. La continuation de travaux qui nous apprennent comment vivent et comment sont construits les hommes ne se pose qu’avec plus d’acuité. De toute évidence, l’histoire des hommes avec un petit h reste – aussi – à faire. Daniel Welzer-Lang Sociologue, maître de conférences Équipe Simone-Sagesse, Toulouse-Le Mirail Membre du GEDISST Bibliographie de l’auteur Le viol au masculin, Paris, L’Harmattan, 1988. Les hommes violents, Paris, Lierre et Coudrier, 1991 (rééd. en 1996 par les éditions Côté femmes, Paris). Arrête, tu me fais mal…, Montréal-Paris, Le Jour, VLB, 1992. Les hommes à la conquête de l’espace domestique, Montréal-Paris, Le Jour, VLB (avec J.-P. Filiod), 1993. Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, Anne-Marie Métaillé (en coll. avec Lilian Mathieu et Odette Barbosa), 1994. Sexualités et violences et prison, ces abus qu’on dit sexuels en milieu carcéral, Ob- servatoire international des prisons, Lyon, Aléas (avec Lilian Mathieu et Michaël Faure), 1996. Violence et masculinité, Montpellier, publications « … (avec David Jackson), 1997. Ouvrages dirigés Des hommes et du masculin (avec J.-P. Filiod eds), Aix-en-Provence, université de Provence - CREA, université Lumière-Lyon II, CEFUP, Presses universitaires de Lyon, 245 p. (Bulletin d’informations et d’études féminines, n.s.), 1992. La peur de l’autre en soi, du sexisme à l’homophobie (ouvrage collectif coordonné avec Pierre-Jean Dutey et Michel Dorais), Montréal, VLB, 1994. Les faits du logis : épistémologie et socio-analyse de la condition de l’opérateur (avec Laurette Wittner), Lyon, Aléas, 1996. 70
  • 17. Travailler, 1999, 3 : 55-71 Summary. Within the relations that people keep up with maculini- ties, the analysis of violence occupies a main place. In this article, the author summarizes the progress that has been made in this do- main and underlines particularly the double asymmetrical standard of violence. Violent men and brutalized women do not always speak about the same thing when they define violence. Resumen. El análisis de la violencia ocupa un lugar central en las relaciones que mantienen los hombres con los factores considerados de masculinidad. En este artículo, el autor recapitula los avances realizados en este terreno y subraya particularmente el doble están- dar asimétrico de la violencia. Los hombres violentos y las mujeres violentadas no siempre coinciden en su definición de las mismas violencias. 71
  • 18. RÉSEAU EUROPÉEN D'HOMMES PROFÉMINISTES Depuis plusieurs décennies, la domination masculine et le patriarcat ont été remis en cause par les femmes et le mouvement féministe. À travers des groupes militants, des études universitaires, des réseaux de solidarité, des ac- tions positives… des femmes féministes ont dénoncé l’inégalité économique, sociale et politique qu’elles subissent en Europe et ailleurs, les violences qui leur sont faites et la réclusion dans la sphère domestique […] Depuis une vingtaine d’années, des hommes de plus en plus nombreux se sont joints à la lutte pour l’égalité entre femmes et hommes. À travers des groupes d’hommes, des centres pour hommes violents, des revues, des réseaux, des actions contre la guerre et la virilisation des esprits, ils ont affirmé leur volonté de parvenir – en soutien aux femmes et à leurs côtés – à une société non sexiste. Mais aujourd’hui les hommes proféministes sont encore isolés les uns des autres dans de nombreux pays d’Eu- rope, parcellisés dans des groupes multiples et sans lien entre eux. Cette situation empêche débats, échanges et luttes communes entre hommes et avec les femmes. C’est pourquoi nous proposons de réunir l’ensemble des hommes qui soutiennent sous une forme ou une autre la lutte contre le patriarcat et la domination masculine dans un réseau européen d’hommes proféministes. Soutenus par la Communauté européenne, nous voulons déconstruire le genre masculin, affiner nos études cri- tiques des modes de domination masculine, comprendre comment les sociétés machistes et homophobes nous font hommes et dominateurs, affirmer notre volonté de vivre en paix sans violence, sans guerre entre hommes, sans oppression entre hommes et femmes. Nous affirmons ainsi qu’hommes ET femmes sont volontaires pour vivre une nouvelle société où le genre ne sera plus le discriminant central entre les individus qui doivent être libres de choisir leurs modes de vie comme bon leur semble. Dans un premier temps, à partir de l’automne 1997, nous prenons l’initiative de créer une banque de ressources sur Internet pour visibiliser les groupes existants, les revues, les études sur les hommes et le masculin, les réseaux et les hommes déjà engagés dans des réflexions et actions antisexistes. Cette banque de données sera disponible en CD-Rom dès le printemps 1998 et réactualisée. Nous souhaitons que ce site puisse favoriser : – l’échange de réflexions et la circulation transversale des informations et des contacts qui aident concrètement la transformation des rapports sociaux de sexe, notamment sur les thèmes suivants : violences sur les femmes, les enfants, les hommes, sexualités, santé physique et mentale des hommes, travail, nouvelles valeurs des masculini- tés, prévention du VIH, paternité, contraceptions masculines, etc. ; – le soutien international aux actions positives pour l’égalité des chances entre femmes et hommes ; – l’ouverture au niveau européen d’un débat entre hommes ainsi qu’entre femmes et hommes progressistes : ce débat doit accompagner l’éclosion d’une nouvelle manière de vivre les rapports hommes-femmes en suscitant l’émergence d’initiatives. Peuvent s’associer au réseau l’ensemble des hommes et des femmes, les groupes et réseaux, les revues qui se sen- tent partie prenante d’une société non patriarcale, une société qui rejette violences et homophobie et toute discri- mination basée sur le genre. Un bulletin bilingue fera régulièrement état de l’avancée du réseau. Daniel Welzer-Lang Roland Mayerl Mika Simmes Sociologue Architecte Nordic network of researchers on men and Équipe Simone City & Shelter (2) masculinities, Christina Institute for université de Toulouse-Le Mirail (1) E-mail : rmayerl@compuserve.com women’s studies (3) E-mail : dwl@cict.fr E-mail : msimmes@kruuna.helsinki.fi Contact du Réseau européen d’hommes proféministes : http://www.menprofeminist.org (1) Maison de la recherche, 5 allées Machado, 31058 Toulouse Cedex, France, tél. : + 33-5-61 50 43 94, fax : + 33-5-61 50 37 08 (2) 40, rue d’Espagne, B. 1060 Bruxelles, Belgique, tél./fax : + 32 2 5347735 (3) P.O. Box 4, SF 00014, Universty of Helsinki, Helsinki, Finlande, tél. : + 358 9191 23395, fax : + 358 9191 23315 Premiers signataires : Équipe Simone Toulouse, Conceptualisation et communication de la recherche/femmes (France) ; City & Shelter, Bruxelles (Belgique) ; Nordic network of researchers on men and masculinities, Christina Institute for women’s studies, Helsinki (Finlande) ; Association RIME, Centre d’accueil pour hommes violents, Lyon (France) ; Association de re- cherche Les Traboules, Lyon/Toulouse (France) ; Revue STAR à Lyon (France) ; <<… Publications, Montpellier (France). 72