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ARGENTEUIL - SAMEDI 18 OCTOBRE 2014 
LA BANLIEUE EST-ELLE TOUJOURS DANS LA 
RÉPUBLIQUE ? 
Quelques articles pour aller plus loin
Rapport sur l'intégration: vers une laïcité de "compromis" 
Par Marie Caroline Missir, publié le 13/12/2013 à 10:13 
Les cinq rapports remis à Jean­Marc 
Ayrault le 13 novembre dernier opposent laïcité 
néo­républicaine 
et laïcité "inclusive". Ils proposent de repenser nos politiques d'intégration, en 
commençant notamment par l'école. Que disent ces rapports? Le travail de ces groupes, 
constitués de représentants d'associations, de fonctionnaires, de syndicalistes et de 
chercheurs, recoupe un champ très large et traite des questions du vivre ensemble, de la 
protection sociale, de la connaissance et de la mémoire, des mobilités sociales et de l'habitat. Il 
est ainsi proposé de créer une "gouvernance de l'Etat" pour la lutte contre les discriminations 
(création d'une autorité indépendante de lutte contre les discriminations sociales et 
ethno­raciales, 
d'une instance de pilotage des politiques publiques en la matière, d'un institut 
nationale et d'un fond d'investissement). Le rapport propose également la création d'un délit de 
harcèlement racial ou encore d'une "Cour des comptes de l'égalité". 
Le rapport "faire société commune" s'attaque également à la question de la laïcité à l'école, et 
plus précisément à l'encadrement des sorties scolaires. Il prend l'exemple de la circulaire 
"Chatel" du 27 mars 2011, qui stipule que les parents accompagnateurs sont soumis au pincipe 
de laïcité. "Cette circulaire se fonde sur une approche de la laïcité (...) orthodoxe ou 
néo­républicaine 
attachée à rappeler de façon descendante et universelle ses principes", 
estiment les auteurs. Ils dénoncent les "effets discriminatoires" de ce texte, "fondé sur un critère 
d'appartenance religieuse". Cette circulaire, estime le rapport, conduirait à un renforcement des 
inégalités sociales. 
A rebours d'une laïcité "orthodoxe", les auteurs proposent donc de se rallier à "une conception 
inclusive et libérale de la laïcité, sensible à la fois aux contextes et aux conséquences de sa 
mise en pratique", propose le rapport. Et d'expliquer: "Faire société commune dans ces 
conditions ne présuppose pas que ce qui fait le commun soit prédéterminé, pré­établi 
par la 
société majoritaire et ses élites mais au contraire soit le fruit d'un processus à la fois ascendant 
et descendant, fait de coopérations, de compromis, d'apprentissages réciproques, de 
confrontations pour in fine constituer le commun comme nouvelle forme d'universalité au 
bénéfice de tous". 
Sur ces bases, le rapport propose ainsi de revoir l'ensemble des circulaires et textes de loi 
"qui comportent des mesures discriminatoires ou dont les effets induits sont des processus 
discriminatoires". Le rapport dénonce également vigoureusement "la production industrielle de 
l'échec scolaire en France", et "l'incapacité depuis 30 années à tarir le flux de sortants sans 
diplôme qui enchaînent ensuite entre 3 et 5 ans en moyenne de parcours d'insertion incertains, 
sans perspective de carrière, mais aussi par le nombre de jeunes sortant avec des diplôme 
obsolètes, dont une partie est si disqualifiée dans l'éducation nationale elle­même, 
qu'elle ne 
débouche sur aucune poursuite d'étude". Les auteurs préconisent encore de renforcer les 
méthodes pédagogiques de l'école pour les enfants de milieux populaires en difficulté, et de 
repenser totalement l'orientation. Enfin, pour promouvoir la connaissance de l'immigration, les 
groupes de travail proposent de repenser les programmes scolaires, afin d'intégrer, dès 
l'école primaire, "l'histoire des mouvements de population dans leur globalité", "ceux liés à 
l'esclavage et à la traite négrière, aux colonisation, à l'immigration économique...".
Institut des cultures d'islam : photos et concerts pour ouvrir le « 
dialogue » 
LE MONDE | 28.11.2013 à 12h59 ­Par 
Clarisse Fabre 
"Astrolabe", de Yazib Oulab, install é dans une cour ouvrant sur le hall de l'Institut des cultures de 
l'islam. C'est simple, il suffit de suivre les empreintes sur le trottoir. De l'ancien bâtiment de 
l'Institut des cultures d'islam (ICI), situé au 19, rue Léon, au nouvel ICI Goutte­d'Or, 
qui ouvre ses 
portes jeudi 28 novembre, au 56, rue Stephenson, il n'y a que quelques pas, matérialisés à la 
peinture blanche. « L'ICI est là », lit­on 
sur les traces au sol. 
C'est un avis à la population de ce quartier populaire du 18e arrondissement de Paris ainsi 
qu'aux amateurs d'art contemporain venus d'ailleurs. Le lieu culturel de la rue Léon continue de 
vivre, et un nouveau centre d'art leur tend les bras. Il ne ressemble à aucun autre sur le territoire 
français : à l'ICI Goutte­d'Or, 
les visiteurs sont invités à plonger dans les cultures de l'islam, 
sous toutes leurs formes (photos, concerts, performances, installations artistiques, brunchs 
littéraires…), dans un élégant bâtiment à la carcasse métallique qui cohabite « dans le strict 
respect de la laïcité » avec une salle de prière pour les musulmans, située au premier étage 
(moquette grise épaisse, mêmes lustres au plafond que dans la salle d'exposition). Bienvenue à 
tous les publics, « croyants de toutes confessions, athées ou agnostiques », lit­on 
dans le 
dossier de presse. « On est un OVNI qui suscite la curiosité. On se distingue de l'Institut du 
monde arabe, à Paris, sur un point en particulier : nous sommes un lieu de dialogue avec l'islam 
dans toutes les régions du monde, Afrique, Asie, Moyen­Orient, 
Europe… », explique la 
directrice générale, Elsa Jacquemin. 
La jeune femme fera équipe avec la directrice artistique franco­turque, 
Zeynep Morali, 36 ans. 
Née à Paris, elle vient de passer dix ans à Istanbul, montant des plates­formes 
de danse 
contemporaine, travaillant au centre d'art Depo. « Comment faire connaître l'islam d'une autre 
manière, faire passer des choses sans provocation ? », s'interroge­t­elle, 
entre deux détails 
techniques à régler. L'exposition temporaire, en accès libre, intitulée « Ici, là et au­delà 
», qui a 
lieu jusqu'au 30 mars 2014, témoigne de cette volonté d'ouverture. Les photos de l'Iranien 
Abbas, de l'agence Magnum, captent des scènes de la vie quotidienne de musulmans de tous 
horizons : jeunes femmes iraniennes fumant des cigarettes dans un café branché de Téhéran ; 
enfants du Mali portant leurs tablettes coraniques sous le bras, comme s'ils transportaient leur 
skate­board, 
etc. Le photographe, habitant du 18e arrondissement, expose à l'étage des photos 
prises à la Goutte­d'Or 
durant l'été 2013, comme un écho noir et blanc à l'exposition haute en 
couleur « The Goutte­d'Or 
! », confiée à Martin Parr en 2011. D'autres artistes sont invités, telle 
l'Italienne Patrizia Guerresi Maïmouna, convertie à l'islam, ou encore le Franco­Algérien 
Yazid 
Oulab, lequel suspend une question au mur : un « M'aimes­tu 
? », écrit à l'aide d'un fil barbelé.
«Les collectifs de citoyens sont une source de pouvoir» 
Libération ­GUILLAUME 
PAJOT 17 OCTOBRE 2014 
Ancien directeur de campagne de Barack Obama, William D. Burns a organisé en réseau 
politique les populations issues des quartiers déshérités de Chicago. Aux Etats­Unis, 
les 
collectifs de citoyens, organisés autour d’intérêts communs, jouent un rôle clé dans la 
construction des politiques publiques. Membre du Parti démocrate, William D. Burns, 41 ans, a 
dirigé la campagne de Barack Obama lorsqu’il était candidat au Congrès en 2000. Il est 
aujourd’hui membre du conseil municipal de Chicago. Depuis le début de sa carrière, son action 
a été guidée par l’idée d'«empowerment». Il revient sur cette notion méconnue en France et 
explique pourquoi les citoyens ont intérêt à s’organiser pour peser sur les prises de décision. 
Quelle est votre définition du mot «empowerment» ? 
L'«empowerment» vise à aider les citoyens à trouver la capacité de changer leurs conditions de 
vie, en général à travers la création de leur propre association. Elle leur permet de rassembler 
leurs forces pour faire des demandes concrètes aux élus, aux chefs d’entreprise… 
Ce concept était au coeur de la campagne présidentielle d’Obama en 2008 et sous­tend 
votre action à Chicago. Pourquoi est­ce 
si important ? 
Frederick Douglass, un célèbre abolitionniste noir du XIXe siècle, disait : «Le pouvoir ne concède 
rien sans demande». Si vous voulez que quelque chose change, il vous faut du pouvoir. Et les 
collectifs de citoyens sont justement une source de pouvoir. Même en tant que politicien, j’ai 
besoin de ces groupes pour valider les projets que je souhaite mettre en place. 
Quelle forme prend ce mouvement à Chicago ? 
Dans ma circonscription, un certain nombre d’associations venant de la base de la société ont 
développé un agenda politique : syndicats, groupes de quartier… La démocratie américaine 
repose sur l’interaction entre ces collectifs ­c’est 
ce que nous appelons le pluralisme. Aucun 
groupe ne peut obtenir tout ce qu’il veut. Il doit forcément négocier et tenter d’arriver à un accord 
satisfaisant. S’il n’en trouve pas, il rate l’opportunité d’une victoire. Et chaque victoire compte car 
les gens ont besoin de sentir qu’ils peuvent gagner quelque chose pour continuer à se mobiliser. 
En France, cette façon d’organiser et de défendre des intérêts particuliers est parfois 
critiquée, par crainte du communautarisme… 
La relation à l’Etat y est différente. Les Français attendent de l’Etat qu’il s’occupe des choses à 
leur place et il n’y a pas d’organisations intermédiaires entre les citoyens et lui. Aux Etats­Unis, 
nous pensons que l’Etat est contrôlé par des associations d’individus. Les intérêts des citoyens 
sont assurés par ces groupes communautaires, et je ne pense pas que s’organiser autour de 
critères identitaires ou géographiques soit nécessairement une mauvaise chose. Aux 
Etats­Unis, 
votre qualité de vie est très différente selon que vous êtes afro­américain 
ou blanc. 
Comment résoudre ce problème si on ne rassemble pas les individus concernés autour de cet 
enjeu ? Si le système n’est pas remis en cause, il ne changera jamais… Le communautarisme 
est parfois utilisé comme un épouvantail pour démobiliser les gens et les empêcher de lutter les 
discriminations.
La relation entre les Français et leurs représentants semble empreinte de défiance. Les 
Etats­Unis 
font­ils 
face au même désenchantement ? 
Absolument. Ce dédain est compréhensible. Il y a trente ans, Ronald Reagan déclarait : «Le 
gouvernement n’est pas la solution ; le gouvernement est le problème». Avant cela, le Watergate 
a laissé des traces. A Chicago, chaque année, au moins un élu du conseil municipal est envoyé 
en prison pour corruption ou extorsion ! La crise économique de 2008 n’a rien arrangé. Tant que 
la prospérité ne sera pas au rendez­vous, 
nous allons devoir vivre avec cette tendance profonde 
au cynisme et à la frustration, dangereuse pour le fonctionnement de la démocratie. Elle facilite 
le travail de démagogues aux solutions simplistes qui expliquent qu’en expulsant les immigrés, 
tous les problèmes seront réglés. 
Comment inverser la tendance ? 
Aux Etats­Unis, 
le gouvernement fédéral est dans l’impasse, donc rien ne se passe à ce niveau. 
Les innovations et les politiques progressistes sont plutôt le fait de l’Etat et de la ville. A Chicago, 
beaucoup de projets sont en cours. Notre dernier effort est la création d’un salaire minimum. 
J’espère que nous voterons cela en novembre ou en décembre. Ainsi, dans quatre ans, la ville 
aura un salaire minimum de 13 $ de l’heure. 410 000 personnes devraient connaître une hausse 
de salaire et un nombre significatif de travailleurs sortira de la pauvreté. C’est le genre 
d’initiatives qui redonne foi en l’action publique.
«Empowerment» et «community organizing» peuvent remobiliser 
les quartiers 
Libération ­par 
RÉDA DIDI, fondateur du Think Tank Graines de France ­8/ 
10/14 
Abstention, désinvestissement de la sphère associative, voilà des maux dont souffriraient 
particulièrement les quartiers. Face à cela, empowerment et community organizing 
apparaissent comme de nouveaux outils pour mobiliser et mettre en mouvement les sans­voix. 
Pour cela, il s’agit de re­mobiliser 
les gens et de re­mobiliser 
l’argent. Alors que de nombreuses 
enquêtes ont pointé le sentiment des habitants des quartiers de vivre en parallèle de la société 
«normale», il s’agit par ces outils de les aider à construire un agenda politique centré sur leurs 
conditions de vie : habitat, transport, éducation, lutte contre la drogue et contre toute forme de 
radicalité, dans un contexte où les plus pauvres et les populations non issues de migrations 
européennes ont souvent été regroupés. 
D’origine anglo­saxonne, 
ces outils peuvent faire craindre à une communautarisation de la 
société. Cependant, la communauté de quartier sur laquelle ces outils s’appuient, renvoie 
davantage à une communauté d’intérêts et de vie commune, à la communauté locale plus 
qu’aux seules communautés ethnique et religieuse. La mobilisation pour améliorer les conditions 
de vie au quotidien permet en même temps d’élargir sans cesse les communautés 
d’appartenance des individus. C’est par des actions collectives que les individus de ces 
quartiers peuvent sortir de l’entre­soi 
culturel dont on les accuse régulièrement. En outre, la 
mobilisation des habitants, à partir de leur quotidien, ne vise pas uniquement à les aider à 
résoudre leurs problèmes à l’échelle du quartier, voire au­delà 
: elle permet de leur faire croire à 
nouveau au politique comme source de changement. Concernant l’argent, les ONG se heurtent 
souvent à plusieurs difficultés: pour aller chercher des subventions publiques ou privées, il faut 
maîtriser une culture de l’écrit. Or les couches populaires se caractérisent par trois éléments : 
un statut socioprofessionnel modeste, des ressources économiques faibles et une fragilité du 
rapport à l’écrit. Ce dernier aspect, conjugué au caractère peu lisible du paysage des 
subventions publiques et privées, rend la recherche de financements ardue pour les petites 
structures non professionnelles. 
Dans un contexte de forte défiance envers les institutions et le personnel politique, 
empowerment et community organizing doivent être considérés comme des outils permettant 
de remobiliser «par le bas», les Français, notamment ceux appartenant aux couches les plus 
populaires, en repartant de leur quotidien et ce afin de promouvoir de nouvelles façons de 
concevoir les constructions de pouvoirs locaux. C’est ce que fait Graines de France, un cercle 
de réflexion créé en 2010 pour traiter des différentes problématiques liées aux quartiers 
populaires, au travers de formations à destination du public associatif des quartiers. 
Réda DIDI (Fondateur du think tank Graines de France)
Quand les héroïnes de banlieue tiennent le haut de l’affiche 
LE MONDE | 16.10.2014 à 17h25 ­Par 
Sandrine Marques 
Dominé par un regard masculin, le film « de banlieue » bouge sous le coup d’une déflagration 
nommée Bande de filles (sortie le 22 octobre), la troisième réalisation de Céline Sciamma. Dans 
ce récit d’émancipation féminine, nous suivons l’itinéraire complexe de Marieme, une lycéenne 
de 16 ans qui se lie d’amitié avec trois filles affranchies. A leur contact, elle se libère de ses 
entraves. Interprété par quatre actrices noires dans les rôles principaux, le film marque une 
rupture avec les conventions d’un genre où les identités masculines tiennent le haut de l’affiche. 
Là où leur sexe et la couleur de leur peau les ont longtemps condamnés à l’invisibilité, Céline 
Sciamma donne à ses héroïnes un corps, une parole et un imaginaire. 
L’a­t­elle 
fait en réaction aux codes édictés par un genre, né officiellement en 1995 avec La 
Haine, de Mathieu Kassovitz ? Elle argumente : « Mon film ne s’est pas construit “contre” mais 
“pour”. C’est une subtilité qui a son importance. L’idée était de ne regarder que mes héroïnes, de 
leur faire toute la place à un endroit où elles n’en ont aucune. Mon film est post­banlieues 
telles 
qu’on les a représentées depuis vingt ou trente ans. Je suis d’abord spectatrice des énergies de 
groupe dans l’espace public, de la façon dont les filles se l’approprient. A chaque fois que je les 
croise, il y a quelque chose qui est de l’ordre de la fascination, de l’empathie. Et évidemment, ça 
se double très vite d’une réflexion sur le fait que ce sont des invisibles. Comment va­t­on 
les 
déplier dans ce qui n’est pas une théorisation mais une incarnation de tous leurs contrastes ? 
C’était le projet de mon film. » 
PRISE DE CONSCIENCE D’UN ÉCHEC URBANISTIQUE ET SOCIÉTAL 
Totalement absente de l’univers viril filmé par Kassovitz, l’ostracisation dont les filles de banlieue 
font l’objet au cinéma renverrait­elle 
à celle qu’elles subissent dans leur milieu, où elles n’existent 
qu’à la marge ? L’hypothèse est à nuancer. Entre 1982 et 1994, des films à l’économie modeste, 
tournés par des réalisateurs débutants, souvent eux­mêmes 
issus de la banlieue, consacrent la 
jeunesse masculine des cités HLM. Ces « documents » sont toutefois traversés par des 
présences féminines : des mères ou des épouses, garantes d’un équilibre vacillant. On pense, à 
ce titre, au Thé au harem d’Archimède (1985), de Medhi Charef, situé dans la cité des 4000 à La 
Courneuve (Seine­Saint­Denis). 
Ce film, né comme les autres à la faveur de la prise de 
conscience d’un échec urbanistique et sociétal et d’un métissage croissant, reconduit une 
histoire difficile de la post­colonisation. 
Cette marginalisation s’estompe plus franchement au milieu des années 1990. Les femmes 
occupent une place importante dans Douce France de Malik Chibane, qui sort en 1995, au 
moment de l’avènement du « banlieue­film 
». Le genre va faire florès avec, entre autres 
productions emblématiques, Krim de Ahmed Bouchaala (1995), Etat des lieux de Jean­François 
Richet (1995), Petits Frères de Jacques Doillon (1999) ou encore Cour interdite de Djamel 
Ouahab (1999). Malik Chibane est le premier réalisateur à faire le portrait de femmes. Il leur 
trace une trajectoire romanesque et traite ouvertement de la question du voile et de 
l’émancipation. Une approche qu’on retrouve dans l’ensemble de sa trilogie urbaine, qui compte 
aussi Hexagone (1994) et Voisins, voisines (2005).
FILM FÉMINISTE DE VENGEANCE ET D’AMITIÉ 
Mais c’est vraiment dans les années 2000 que les lignes bougent de façon notoire. Les fictions 
sur la périphérie s’organisent dorénavant autour de destins féminins – dans Voyous, voyelles 
(2000), de Serge Meynard, et surtout dans L’Esquive (2004), d’Abdellatif Kechiche, qui va faire 
date. Les filles maîtrisent la langue, le jeu de la séduction (un marivaudage moderne) et, par là 
même, leur environnement. Les voici même dotées d’un corps. Comme dans Samia (2000), de 
Philippe Faucon, où des jeunes filles d’origine maghrébine, issues des quartiers nord de 
Marseille, se baignent en bikini en compagnie de garçons, ouvrant une brèche transgressive et 
sensuelle. Dans son essai intitulé Le Cinéma de banlieue : un genre instable (Mise au Point, 
mars 2012), la chercheuse en cinéma Carole Milleliri souligne que « la place nouvelle accordée 
aux femmes apparaît comme l’activation d’un élément sémantique jusqu’à présent secondaire 
dans l’identité d’un genre. (…) Les films de banlieue des années 2000 montreraient les cités, 
non plus seulement comme des espaces d’oppression (même si elles ne cessent pas de l’être), 
mais aussi comme le terreau d’une possible émancipation culturelle et sociale. » 
C’est ce qui est à l’oeuvre dans La Squale de Fabrice Genestal (2000), qui achève de 
reconfigurer le genre en le déplaçant sur le terrain d’une lutte contre un ordre patriarcal, 
dynamité par une Salomé noire des temps modernes. Film féministe de vengeance et d’amitié, il 
entretient avec Bande de filles un horizon d’attente similaire, en accordant aux jeunes femmes le 
droit d’être violentes, de disposer de leur corps et d’en jouir. En jouant tout à la fois avec les 
codes de la virilité et ceux d’une féminité affichée. 
Affublée des oripeaux masculins (veste et pantalon de jogging) qui visent à neutraliser une 
féminité à fleur de peau, l’héroïne de La Squale se transforme à mesure qu’elle accomplit sa 
vengeance. Chez Céline Sciamma, Merieme se métamorphose également. Lors d’un rite de 
passage, elle devient « Vic » et son apparence oscille dès lors entre la dissimulation de sa 
féminité sous des vêtements masculins et son exposition agressive. Céline Sciamma entend à 
son tour déminer les assignations, en réinvestissant précisément les archétypes : « Mon héroïne 
éprouve les identités qui sont à sa disposition dans la banlieue. Des identités qui sont 
archétypales. Elle les vit à chaque fois pleinement, comme des hypothèses d’elle­même, 
avec 
une féminité plus offensive ou une virilité accommodante et confortable, qui lui permet d’avoir de 
la tranquillité. » 
Cet effacement du corps féminin, dans l’espace de la périphérie, est rendu nécessaire par 
l’hostilité d’un milieu que contrôlent les hommes et la crainte de la « mauvaise réputation ». 
Cette dialectique agitait précisément l’édifiant documentaire Les Roses noires, réalisé par 
Hélène Milano en 2012. Celle­ci 
donnait la parole exclusivement à des filles des quartiers nord 
de Marseille et de la Seine­Saint­Denis. 
C’est à ces jeunes femmes, qui dissimulent leur 
féminité face à la pression religieuse, culturelle et familiale, que renvoient les « roses noires » du 
titre. 
CONSTAT SOCIOLOGIQUE 
Dans Corps de banlieues, une enquête ethnologique menée pour une association de prévention 
spécialisée du Val­d’Oise 
(Journal des anthropologues, 2008),les anthropologues Véronique 
Duchesne et Francine Fourmaux font un constat similaire. « Les filles doivent jouer entre 
séduction/transgression et discrétion/dissimulation. Plusieurs étaient préoccupées par la 
question de “montrer ses formes” ou non, de porter des vêtements près du corps ou non. La 
norme serait de ne pas laisser voir la morphologie, en particulier dans ses différenciations
sexuées, et en particulier aux garçons et aux hommes du quartier. Mais quelques­unes 
transgressent cet interdit en portant un pantalon moulant. (…) Là encore, il s’agit moins de se 
distinguer par le corps, de séduire, que de conformer son image de soi, montrer son 
appartenance au groupe. » 
Ces paroles convergentes autour de la difficulté d’être une femme en banlieue stigmatisent une 
situation d’enfermement, qui répond à un confinement spatial. Mais certaines osent franchir le 
pas et finissent par quitter leur milieu d’origine pour que leurs corps ne soient plus contrôlés, 
comme on peut le voir dans Les Roses noires. C’est aussi la trajectoire de Vic dans Bande de 
filles. La fiction de Céline Sciamma reconduit donc un constat sociologique. Mais au lieu de 
filmer caméra à l’épaule et sans éclairage, la réalisatrice pare son film d’une dimension onirique 
qui rompt avec un pacte naturaliste tenace : « On me reproche de styliser la banlieue. Ce qui 
veut dire qu’il n’y aurait qu’une seule façon de la filmer pour ne pas la trahir. Mais filmer la 
banlieue, caméra à l’épaule avec une lumière morose, c’est la styliser. C’est une stylisation 
naturaliste, mais c’en est une quand même. Moi, je compose mon cadre et pose ma caméra. 
C’est un trajet émotif, assez fantasmatique, qui convoque des outils du cinéma et passe par la 
transfiguration de mes actrices. » L’ambition était de montrer des personnages féminins pluriels, 
là où les expériences cinématographiques précédentes les cantonnaient souvent à un 
archétype. 
À VOIR 
« Bande de filles », film français de Céline Sciamma (1 h 52). En salles le 22 octobre.
Seul un Français sur six dit appartenir à une «communauté» liée à 
son origine 
SYLVAIN MOUILLARD 15/10/2014 
La Licra publie ce mercredi les résultats d'une étude OpinionWay sur les Français et le communautarisme. 
La France connaît­elle 
un repli communautariste, comme le serine le polémiste Zemmour ? Pas vraiment, à 
en croire les principaux intéressés, les Français. Selon un sondage OpinionWay pour la Licra (1) rendu 
public ce mercredi matin, seules 17% des personnes interrogées ont le sentiment d’appartenir à une 
communauté spécifique du fait de leur origine. Les convictions religieuses ne semblent pas non plus prendre 
une part prépondérante dans l’identification des sondés. 13% d’entre eux disent appartenir à une 
communauté spécifique du fait de ce critère. Pour les trois quarts, il s’agit de la religion catholique. 
«J’aimerais que ces Français puissent répondre aux oiseaux de mauvais augure comme Zemmour sur les 
plateaux télé», explique Alain Jakubowicz. Au total, et certains étant dans les deux catégories, 22% des 
Français disent appartenir à une communauté. Rassuré par ces chiffres, le président de la Licra se félicite 
également du plébiscite accordé aux valeurs de la République, «prétendument ringardes et passéistes». 
92% des sondés, qu’ils déclarent un attachement communautaire ou non, disent «tenir» au triptyque 
«liberté­égalité­fraternité 
». 91% estiment que la laïcité est un «bon principe» pour la société française. Si le 
«repli communautariste» apparaît donc comme largement fantasmé, cela n’empêche pas 72% des 
personnes interrogées d’estimer que la France accorde «plus d’importance aux difficultés subies par 
certaines minorités». Un sentiment de deux poids­deux 
mesures qui bénéficierait aux juifs et aux 
musulmans (cités par 13% des sondés à chaque fois), ainsi qu’aux «immigrés, étrangers et sans­papiers 
» 
(18% au total). «Les gens estiment majoritairement qu’ils n’appartiennent à aucune communauté, mais ils 
trouvent quand même qu’on s’intéresse plus aux autres qu’à eux, analyse Alain Jakubowicz. Il faut vider cet 
abcès.»
Etrange laïcité à l'allemande 
LE MONDE | 03.12.2012 à 14h42 ­Frédéric 
Lemaître 
Le vingt­cinquième 
congrès de la CDU ouvrira officiellement ses portes mardi 4 décembre à 
Hanovre, à 10 h 30. En fait, les choses sont un peu plus compliquées : dès 8 h 30, ceux qui le 
souhaitent peuvent participer à un office religieux oecuménique. 
Comme les années précédentes, Angela Merkel devrait y assister. Bien que la Loi fondamentale 
prévoit une séparation de l'Eglise et de l'Etat, les deux institutions sont rarement éloignées en 
Allemagne. Comme l'a rappelé la chancelière allemande le 6 novembre dans un discours 
prononcé devant le synode des églises protestantes d'Allemagne, le préambule de la 
Constitution (en français sur le site du Bundestag) commence d'ailleurs par "conscient de sa 
responsabilité devant Dieu et les hommes (...) le peuple allemand s'est donné la présente Loi 
fondamentale". Rien n'illustre mieux cette proximité que l'engagement religieux de nombreux 
responsables politiques. 
Dans l'ordre protocolaire, le premier personnage de l'Etat, le président de la République Joachim 
Gauck, est pasteur. Le deuxième personnage, Norbert Lammert (CDU), président du 
Bundestag, est un catholique pratiquant. La troisième, la chancelière, est fille de pasteur. Quant 
au quatrième, c'est le président du Bundesrat. Ce poste honorifique est pour un an occupé par 
le président du Bade­Wurtemberg, 
Winfried Kretschmann, pour l'instant seul élu Vert à présider 
un Etat­région. 
"Kretsch", comme le surnomment les Verts, est un catholique pratiquant. Le 8 
décembre, l'Académie catholique de Berlin l'invite d'ailleurs à plancher sur un thème allemand 
en diable : "liberté religieuse active : une séparation coopérative de l'Etat et de l'Eglise". 
"Séparation coopérative" : un oxymore qui fournit une précieuse clé pour comprendre la vie 
politique allemande. Car le who's who politico­religieux 
berlinois réserve bien des surprises pour 
un laïc français. Ainsi, à quel parti peut bien appartenir l'auteur d'un récent essai intitulé "la 
religion n'est pas une affaire privée", qui, dans la presse, explique que"l'absence de religion peut 
être dangereuse. Pensez seulement aux pires criminels dépourvus de religion du XXe siècle : 
Staline, Hitler, Mao, Pol Pot" ? Adhère­t­il 
à la démocratie chrétienne ? Au parti libéral ? Perdu : 
Fervent catholique, Wolfgang Thierse est membre du parti social­démocrate 
(SPD) et même 
l'un des vice­présidents 
du Bundestag. Comme Katrin Göring­Eckardt. 
Cette autre 
vice­présidente 
du Bundestag est une députée écologiste qui a fait des études de théologie et 
qui cumule ses mandats politiques avec la présidence du synode des églises protestantes. 
Quelques jours après avoir reçu Angela Merkel, Katrin Göring­Eckardt 
a été désignée candidate 
des Verts pour affronter la chancelière lors des prochaines élections générales, en 2013. 
Les protestants ­qui 
représentent, comme les catholiques, environ 30 % des Allemands ­sont 
bien placés dans les allées du pouvoir. Sous l'autorité directe d'Angela Merkel, le secrétaire 
général de la CDU, Hermann Gröhe, a, lui aussi, été membre du synode protestant. Le SPD 
n'est pas en reste. Franck­Walter 
Steinmeier, président du groupe social­démocrate 
au 
Bundestag, est un protestant convaincu. Le candidat du parti contre Angela Merkel, Peer 
Steinbrück, a dû expliquer lors de son premier grand talk­show 
télévisé qu'il avait rompu avec le 
protestantisme quand il était jeune, mais avait renoué avec l'Eglise voici quelques années. Et au 
gouvernement, Annette Schavan, ministre de la formation et de la recherche est une catholique 
convaincue, tandis que Thomas de Maizière, ministre de la défense, s'exprime presque aussi
souvent sur l'importance du protestantisme dans sa vie que sur l'engagement de la Bundeswehr 
en Afghanistan. 
Si le SPD a longtemps été considéré comme plutôt protestant et la CDU plutôt catholique, les 
frontières deviennent plus floues. La religion permet aussi à des opposants politiques de se 
retrouver. Angela Merkel organise­t­elle 
à la chancellerie un dîner pour les 70 ans d'un ancien 
dirigeant protestant ? Katrin Göring­Eckardt 
et Franck­Walter 
Steinmeier sont bien sûr invités. 
Quand Norbert Lammert se rend au Vatican au printemps 2011 pour discuter de la visite de 
Benoît XVI en Allemagne, il emmène sa vice­présidente 
écologiste. Alors que l'Allemagne se 
prépare à célébrer, en 2017, le 500e anniversaire de la Réforme luthérienne, le catholique 
Norbert Lammert et le leader de l'opposition, le protestant Franck­Walter 
Steinmeier ont initié en 
septembre un appel intitulé " un Dieu, une foi, une Eglise" qui prône le retour des protestants 
dans l'Eglise de Rome. Tout cela crée des liens, influe sur le climat mais aussi sur le débat 
politique. Lors de son discours devant les protestants, Angela Merkel a annoncé qu'un des 
objectifs explicites de la politique étrangère allemande était le combat contre les persécutions 
dont sont victimes les minorités religieuses, notamment les chrétiens. Par ailleurs les pouvoirs 
publics se reposent largement sur les associations caritatives liées aux églises pour effectuer 
de nombreuses tâches sociales. Deuxième employeur après l'Etat, les églises sont d'ailleurs 
régies par un droit du travail spécifique qui, par exemple, ne reconnaît pas le droit de grève. Si en 
Allemagne, l'Etat et la religion sont séparés, la laïcité n'y a manifestement pas la même 
signification qu'en France.
Un chef d'entreprise se met hors la loi pour relancer le débat sur 
la laïcité 
LE MONDE | 10.02.2014 à 11h33 | Par Denis Cosnard 
L'entreprise privée doit­elle 
devenir un lieu laïc, neutre, où le port de tout signe religieux 
ostensible est prohibé, comme dans les services publics ? Jean­Luc 
Petithuguenin, le PDG et 
fondateur du groupe Paprec, spécialisé dans la collecte et le recyclage des vieux papiers, des 
piles, etc., en est convaincu. Et ce patron, militant antiraciste revendiqué, a décidé de joindre le 
geste à la parole. 
FAVORISER LE « VIVRE­ENSEMBLE 
» 
Inquiet de la montée tant de l'intégrisme que du Front national, il vient de rédiger une « charte de 
la laïcité et de la diversité » pour que son entreprise reste, dit­il, 
un havre de paix, où les salariés 
travaillent ensemble quelles que soient leurs origines et leurs convictions. Pour relancer le 
débat, aussi, après l'affaire de la crèche Baby Loup, à Chanteloup­les­Vignes 
(Yvelines), où une 
salariée voilée a été licenciée en 2008. Validé par le personnel, le texte doit être présenté lors 
d'une conférence de presse, mardi 11 février. Il est désormais censé s'appliquer aux 4 000 
salariés du groupe fondé à La Courneuve (Seine­Saint­Denis). 
Plusieurs des huit points de cette charte relèvent de la déclaration de bonnes intentions. Il s'agit 
de favoriser « la cohésion d'entreprise, le respect de toutes les diversités et le vivre­ensemble 
», 
indique, ainsi, le premier paragraphe. 
« DEVOIR DE NEUTRALITÉ » 
Jean­Luc 
Petithuguenin entend à la fois formaliser ce qui se pratique déjà dans le groupe, où 
coexistent 52 nationalités, et poser des règles pour l'avenir. Un exemple ? « Nous n'avons pas 
de salle de prière,indique le PDG. Avec ce corps de doctrine, nous pourrons dire niet si des 
salariés en font la demande. ». Deux paragraphes vont nettement plus loin. L'un assigne un « 
devoir de neutralité » aux salariés : « Ils ne doivent pas manifester leurs convictions politiques 
ou religieuses dans l'exercice de leur travail. » 
L'autre édicte une seconde interdiction : « Le port de signes ou tenues par lesquels les 
collaborateurs manifestent ostensiblement une appartenance religieuse n'est pas autorisé. » 
Cela vise en particulier le foulard islamique. Avec ces deux principes, la direction de Paprec va 
au­delà 
de la loi. La législation française donne la priorité à la liberté de conviction, qui comprend 
celle de manifester sa religion. Dans ces conditions, « l'entreprise ne peut être érigée en lieu 
neutre », rappelle le gouvernement dans son guide La Gestion du fait religieux dans l'entreprise 
privée, publié mi­décembre 
2013. 
« ON PREND LE RISQUE D'ÊTRE ATTAQUÉS AU TRIBUNAL » 
« L'interdiction générale de toute conversation à caractère religieux ou du port de tout signe 
religieux ne peut être imposée aux salariés »,confirme l'Association française des manageurs 
de la diversité, en rappelant la jurisprudence du Conseil d'Etat : « Imposer un devoir de neutralité
serait une négation de la liberté religieuse. ». Seules sont autorisées des limitations précises, 
justifiées, par exemple, par l'hygiène ou la sécurité : un maçon ne peut pas refuser de mettre 
son casque au motif que ses convictions lui interdisent de couper ses cheveux. 
Ces règles, le patron de Paprec les connaît, et ses juristes les lui ont rappelées. C'est en 
connaissance de cause qu'il a choisi de s'inscrire hors la loi. « C'est vrai, en théorie, on peut 
venir au travail avec des signes distinctifs religieux, reconnaît M. Petithuguenin. Mais nous n'en 
voulons pas. On prend le risque d'être attaqués au tribunal. ». Un risque mûrement pesé. Le 
patron estime que sa charte s'appuie sur une forte légitimité. Elle a été validée par les délégués 
du personnel, et par référendum dans les usines où il n'y en a pas. « On a obtenu 100 % »,se 
félicite le PDG. 
« MONTÉE DU FANATISME » 
« En Yougoslavie, j'ai vu la montée du fanatisme, appuie Miroslav Rancic, l'un des délégués. 
Cela a commencé par de petites blagues entre collègues. Quand je vois comment cela monte 
aujourd'hui en France, cela fait peur. ». Surtout, M. Petithuguenin juge nécessaire de « faire 
bouger les lignes ».Il espère que d'autres patrons le suivront, et que les règles changeront. Le 
terrain peut être jugé favorable. Actuellement, la justice peine à fixer sa doctrine sur la laïcité 
dans les secteurs associatif ou privé, comme l'ont montré les multiples rebondissements de 
l'affaire de la crèche Baby Loup. En mai 2013, le député (UMP) Eric Ciotti a voulu clarifier la 
situation et a rédigé une proposition de loi visant à interdire tout port de signe religieux dans les 
entreprises. Elle n'a pas été adoptée, mais le sujet pourrait revenir à l'ordre du jour, d'autant que 
les demandes à caractère religieux sur le lieu de travail tendent à augmenter. 
Mais, en lançant le débat, le PDG de Paprec prend un autre risque. Celui de susciter des 
crispations, alors que, reconnaît­il, 
le sujet n'a, pour l'heure, provoqué aucun problème dans son 
groupe
Hélène, 17 ans, de la crise d'adolescence à l'islam intégriste 
LE MONDE | 03.10.2014 à 11h33 ­Par 
Soren Seelow 
La chambre d'Hélène a vue sur son ancienne école maternelle. Derrière le voile rose des 
rideaux de sa chambre, Hélène a vue sur les platanes de la cour de récréation de son ancienne 
école maternelle. Des enfants y jouent à la marelle. Le toboggan n'a pas bougé. Hélène a 17 
ans. Elle habite avec sa mère, enseignante près de Paris, dans un grand appartement de 
fonction au premier étage d'une école de briques rouges. Voilà des semaines qu'elle n'est pas 
sortie de chez elle. Cinq fois par jour, à heure fixe, elle file dans la salle de bains, enfile une 
ample combinaison et se prosterne sur son tapis à poils roses pour la prière. Hélène n'a plus 
d'amis garçons. Elle n'écoute plus de musique. La trousse de maquillage dont elle abusait il y a 
encore quelques mois a fini à la poubelle. Elle a décroché les photos d'elle et de ses amis qui 
formaient un grand coeur au­dessus 
de son lit. Elle s'est acheté deux jilbeb, de longues robes 
amples couvrant les cheveux et les formes du corps : un noir et un de couleur aubergine. 
Cloîtrée dans sa chambre d'enfant, Hélène attend sa majorité : à 18 ans, elle ira au Caire 
épouser son petit ami égyptien. Elle l'a écrit en lettres capitales en tête de ses vingt­six 
« grands 
objectifs » il y a un mois : « A mes 18 ans, mettre de l'argent de côté pour partir vite et pratiquer 
ma religion. » Les deux amoureux comptent s'installer dans un pays qui respecte la charia pour 
qu'Hélène réalise son rêve : porter le niqab et être « soumise à son mari », comme elle l'a 
expliqué à Claire, sa mère. 
PLUS DE PORC AU CLUB MED 
Sur la table du salon, Claire étale énergiquement des dossiers, des albums photos, un 
téléphone portable et allume son ordinateur. Echanges de SMS, courriers administratifs, profils 
Facebook… Toutes les étapes de la radicalisation de son enfant, les signes de son « lavage de 
cerveau », sont consignées. Hélène n'a jamais reçu d'éducation religieuse. Ses parents sont 
athées et elle a grandi dans les locaux d'une école publique. C'est au printemps 2012, à l'âge de 
15 ans, que la jeune fille s'est convertie à l'islam. Avec deux amies de collège, elle a prononcé 
cette phrase : « Il n'y a de dieu qu'Allah et Mohammed est son messager. » Elle a cessé de 
manger du porc et s'est mise à faire le ramadan, en cachette. Sa mère s'en est aperçue 
pendant les vacances d'été au Club Med de Djerba, en Tunisie. Elle ne s'en est pas émue outre 
mesure. Claire montre des photos de sa fille Hélène. Sa fille lui annonce alors qu'elle a décidé 
d'arrêter de fumer, de ne jamais boire d'alcool, ni de sortir avec des garçons. « Elle semblait 
chercher un cadre, une rigueur que nous ne lui avions peut­être 
pas offerte. Nous avons toujours 
été un peu laxistes, surtout son père, dont je me suis séparée quand elle avait 6 ans, raconte 
Claire, en quête perpétuelle de réponses. J'ai accepté sa conversion car elle ne semblait pas 
porter à conséquence. » 
Au début de cette année, la métamorphose de la jeune fille s'accélère. Hélène cesse de s'épiler 
les sourcils, troque ses jeans slim contre d'amples vêtements. Elle rompt avec ses copains – 
dont plusieurs musulmans – par refus de la mixité, abandonne le gospel. Un jour, devant sa 
mère stupéfaite, elle déchire une photo d'elle enfant. Dans un mail de plusieurs pages à sa 
famille, ponctué de sourates du Coran, elle annonce finalement sa volonté de porter le voile.
LES DÉCAPITATIONS ? « JE NE PEUX PAS JUGER » 
Claire commence à s'alarmer. Elle se renseigne sur l'islam, engage de longues discussions 
avec sa fille et lui montre des interviews d'Elisabeth Badinter, philosophe et féministe, ou de 
l'imam de Bordeaux sur le port du voile. Sa fille lui répond que ceux qui ne respectent pas à la 
lettre le Coran et la sunna, l'ensemble des règlements divins, ne sont pas de vrais musulmans. 
« Je ne le savais pas encore, mais ma fille était en train de devenir salafiste », résume Claire. Si 
les salafistes privilégient une lecture littérale des textes religieux, tous ne professent pas le 
djihad. Hélène n'a jamais manifesté le désir de partir pour la Syrie. Tout laisse à penser qu'elle 
s'identifie au mouvement quiétiste, axé sur la prédication. Mais cette petite fille qui n'a pas fini de 
grandir a intégré des notions mal apprises dans la plus grande confusion. Hélène ne croit pas ce 
que disent les médias. Elle regarde des vidéos de Nabil Al­Awadi, 
un prédicateur koweïtien 
soupçonné d'être un des grands argentiers de l'« Etat islamique » (EI). « Des films qui 
démontent la théorie de Darwin, parlent de fin du monde, de l'enfer et du paradis… », soupire sa 
mère. Terrorisée à l'idée que sa fille puisse partir pour la Syrie, Claire arrive parfois à la 
convaincre de regarder des reportages sur l'EI. Elle lui demande ce qu'elle pense des 
décapitations. Sa fille répond : « Je ne peux pas juger, je ne crois que ce que je vois. C'est 
peut­être 
un montage des Américains. – Et les prises d'otages ? – Ça dépend de la cause, ils 
sont parfois bien traités. » 
A la maison, Claire, la mère d'Hélène, a écrit noir sur blanc une série de règles de vie, comme 
"ne pas se cacher les cheveux". Claire panique, emmène Hélène aux urgences psychiatriques. 
Elle est énervée, sa fille calme. Le médecin lui explique qu'elle est fatiguée, qu'elle doit respecter 
la foi de son enfant : « Ils ne comprenaient pas que je ne parlais pas de religion, mais de 
manipulation mentale ! ». C'est le 20 mai que Claire a pris conscience que la conversion de sa 
fille n'avait rien de spontané. Hélène est amoureuse d'un jeune Egyptien, Adham, rencontré en 
3e au collège Janson­de­Sailly 
(Paris 16e). Le jeune homme lui envoie régulièrement des vidéos 
salafistes et s'occupe de son éducation religieuse. 
Claire saisit le smartphone posé sur la table du salon, qu'elle a confisqué à sa fille, et fait défiler 
les messages. « Quand j'ai découvert cette correspondance, il m'a fallu une nuit pour tout lire. 
Je n'y croyais pas, c'était horrible. Le lendemain matin, j'ai vomi. Puis je suis allée porter plainte 
pour abus de faiblesse et emprise mentale, et j'ai formulé une opposition à la sortie du territoire à 
la préfecture. » Les SMS que s'échangent Hélène et son petit ami égyptien sont empreints de 
rigorisme religieux. Adham, qu'Hélène appelle « Nounours », est rentré au Caire au printemps. Il 
téléguide sa promise, lui interdisant, entre des icônes en forme de coeur et des « MDR » (« mort 
de rire »), tout contact avec les hommes. Il lui défend d'aller au cinéma, un acte de « mécréance 
», et l'incite à rompre avec sa famille. La correspondance, intense et obsessionnelle, compte 
des dizaines de SMS par jour. 
« Pas de bises à personne, même si on te tue. Je te fais confiance (…). T'arrive à éviter les 
hommes quand y a des invités ? 
– Jvais essayer inch Allah 
– Toucher homme étranger pubère = fornication. C'est un des trucs qui pourra annuler le 
mariage (…). Bonne nuit mon coeur, ma vie, mon amour, ma princesse, ma femme, mon bébé.
– Tu vas annuler parce qu'on m'a forcée à serrer la main à un mec ? Je pourrais pas toujours 
éviter Nounours, je fais ce que je peux, inch Allah 
– Je rigole pas, tu fais pas ce que tu peux, tu le fais tout court (…). La religion passe avant tout. 
Je t'aurais prévenue, c'est sérieux. ALLAH TE VOIT ! » 
Adham promet à Hélène de l'emmener dans un Etat qui respecte la charia, comme Brunei, « 
pays 100 % musulman ». Il la rebaptise « Sarah » – « ça passe mieux » – et lui explique que sa 
mère est une « mécréante ». Hélène accuse Claire d'être « intolérante », rompt avec son 
demi­frère 
et se fait exclure du stage de coiffure dans un salon mixte, qui devait valider son CAP. 
Depuis quelques semaines, Claire a mis en place une tactique de « désendoctrinement », 
qu'elle appelle la « stratégie du rose » : « Faire appel à la raison est devenu impossible. J'essaye 
de la guérir par l'amour. » Elle convainc sa fille de jeter son tapis de prière usé, lui offre un 
chaton et l'emmène chez Ikea. Elle lui achète un tapis rose et un arbre à chat. Hélène ne jure 
plus que par le petit chat, au point d'en oublier l'heure des prières. Elle s'est remise à lire les 
livres qu'elle aimait enfant : les contes de Grimm et les Mille et Une Nuits. Mais le compte à 
rebours a commencé dans la tête de Claire : dans onze mois, sa fille aura 18 ans.
Joël Mergui : “ Notre signal d’alerte doit être pris au sérieux” 
LE MONDE | 18.09.2014 à 11h01 ­Propos 
recueillis par Cécile Chambraud 
Joël Mergui, président du Consistoire central, à Sarcelles (Val­d'Oise), 
le 21 juillet 
Président du Consistoire central, la structure chargée d'organiser la vie cultuelle de la 
communauté juive, Joël Mergui appelle à une réaction de la société française contre la montée 
de l'antisémitisme. 
Le nombre de juifs français qui partent en Israël augmente nettement cette année. 
Pourquoi ? 
L'inquiétude est profonde chez les juifs de France. La remontée de l'antisémitisme à partir des 
années 2000, que l'on espérait conjoncturelle, est devenue chronique. Le pic actuel des départs, 
le plus important depuis la création de l'Etat d'Israël, est la conséquence de l'augmentation des 
actes antisémites et, de manière quasi directe, des attentats de Toulouse et de Montauban en 
2012. Le temps que les familles prennent conscience que Toulouse n'a pas donné un coup de 
frein, mais un nouvel élan à l'antisémitisme, puis qu'elles organisent un départ, il faut quelques 
mois. 
En quoi les attentats de Toulouse et Montauban ont­ils 
donné de « l'élan » à 
l'antisémitisme ? 
On aurait pu penser qu'après un acte aussi dramatique, il y ait une réaction de honte, une prise 
de conscience. Au contraire, dans les jours qui ont suivi, on a vu sur le Net des gens s'identifier 
à l'assassin. Le mal a continué de progresser. Il n'y a pas eu de réveil des consciences. Depuis, 
un jeune Français [Mehdi Nemmouche] a commis une tuerie à Bruxelles, des djihadistes sont 
partis en Syrie, certains sont revenus. Ces attentats ont décomplexé une catégorie d'individus 
qui expriment leur haine des juifs de façon publique, comme on l'a vu dans les manifestations en 
juillet. 
Quelles peuvent être les conséquences de ces départs ? 
Mes prédécesseurs ont géré la croissance de la communauté juive. Aujourd'hui, nous risquons 
de devoir gérer sa décroissance. Elle a cru en la France. Elle s'interroge aujourd'hui sur son 
avenir. De l'attitude de la société française, de sa réactivité au moment présent dépendra l'avenir 
de la communauté. Le djihadisme, qui fait partie de cette nouvelle forme d'antisémitisme, c'est 
une haine des juifs et de l'Occident, une haine des valeurs de la République qui sont 
complètement parallèles aujourd'hui. J'appelle notre société à voir ce parallélisme avant qu'il ne 
soit trop tard. Il y a une nouvelle forme d'antisémitisme en France. Ce signal d'alerte que la 
communauté juive, par son histoire, est en mesure de lancer à la France et à l'Europe doit être 
pris très au sérieux. 
Qu'attendez­vous 
de l'Etat ? 
Les pouvoirs publics ont pris conscience de la gravité de la situation. Des mesures de protection 
de nos lieux de culte ont été prises. Mais on ne peut pas s'en contenter. J'ai envie que la France 
trouve d'autres solutions que de nous mettre sous protection policière permanente. Il faut des 
résultats. Pour cela, nous demandons un plan d'action contre le racisme et spécifiquement 
contre l'antisémitisme. Cette action doit impliquer plusieurs ministères. Peut­être 
faut­il 
un
ministère spécifique. Il faut une coordination entre police et justice et intervenir à l'école. Les 
attentats contre la communauté, il y a quelques décennies, étaient commandités de l'étranger. 
Merah et Nemmouche ont grandi dans l'école de la République. Il faut un travail de prévention et 
d'éducation au travail, sur Internet, dans les prisons… Les relais d'opinion se sont trop peu 
exprimés : enseignants, sportifs, artistes, parents, journalistes. L'antisémitisme n'est pas que le 
problème des juifs. Le malaise des juifs dans une société signifie nécessairement que cette 
société commence à aller mal. Elle doit se réveiller. 
Quels témoignages recevez­vous 
de l'inquiétude au quotidien des juifs de France ? 
Les chiffres publiés, importants, sont sous­évalués. 
Me sont rapportées quotidiennement de très 
nombreuses agressions, des menaces, des insultes dans la rue, la voiture qui accélère très vite 
à côté de vous… Vous n'allez pas porter plainte pour ça ! Dernièrement à Béziers , des jeunes 
m'ont dit qu'ils avaient été insultés dans la rue et m'ont demandé ce que je leur aurais conseillé 
de faire. Je n'ai pas su quoi répondre. Cela fait quinze ans que nous leur demandons de la 
retenue et de rester dignes, et ils en souffrent même si, hélas, ils se sont habitués ! Je ne veux 
pas que nos enfants s'habituent à être insultés dans la rue ! 
Les chiffres de l'alya sont un signal d'alarme. Une partie de la communauté a envie de 
m'entendre dire qu'il faut partir. On nous demande : s'il le faut, saurez­vous 
nous donner le 
signal du départ à temps ? Je ne me déroberai pas si je vois qu'effectivement une page se 
tourne pour nous en France, mais j'espère vraiment n'avoir pas un jour à en arriver là.
Des imams à l’école pour se former à l’« islam de France » 
LE MONDE | 23.04.2014 à 11h31 ­Par 
Stéphanie Le Bars 
A Lyon, un cursus original (ici le 7 avril 2014) aide les cadres musulmans à prévenir la 
radicalisation de certains fidèles. Ils le disent eux­mêmes 
: ils n'auraient jamais dû être imams. 
Venus du Maghreb et d'Afrique poursuivre leurs études de linguistique ou de management en 
France, Mohammed, Youssef et Toufik n'envisageaient pas de carrière religieuse. Mais les 
mosquées de France, en manque de cadres, ont happé ces trentenaires diplômés. Leur 
connaissance de l'islam et du Coran, appris par coeur dans leur pays d'origine, l'opportunité de 
s'installer dans la société française les ont amenés à prendre leur place dans la communauté 
musulmane. A Saint­Etienne 
pour les uns, dans la banlieue lyonnaise pour d'autres. 
Ce lundi matin d'avril, comme toutes les semaines depuis janvier, ils retrouvent une dizaine 
d'acteurs du monde musulman, hommes et femmes, dans un local sommaire loué par l'institut 
de formation de la grande mosquée, au coeur d'un quartier populaire de Lyon. Azzedine Gaci, 
recteur de la mosquée de Villeurbanne, professeur à l'Ecole de chimie et de physique de Lyon et 
figure incontournable de l'islam rhône­alpin, 
les met à niveau en droit musulman. L'après­midi, 
les étudiants rallieront l'Université catholique de Lyon pour un cours sur l'histoire des religions. 
Droits des associations et histoire de la laïcité complètent ce programme inédit concocté pour la 
deuxième année par l'université Lyon­III, 
l'Université catholique et la grande mosquée de Lyon. 
Une formation subventionnée par l'Etat dans l'espoir de construire « un islam de France » et de 
servir « l'intérêt général » ainsi que l'expliquait le ministre de l'intérieur, Manuel Valls, en octobre 
2013, lors de la remise des premiers diplômes. Pour coller à l'actualité, les formateurs ont prévu 
fin mai un séminaire consacré aux « dérives sectaires et à la déradicalisation ». Un premier pas 
pour contrer les difficultés, l'impuissance parfois, à doter les cadres musulmans d'outils 
capables de juguler l'extrémisme d'une partie de leurs fidèles. 
Car les jeunes imams, qui ont grandi dans un pays musulman, sont conscients de leurs limites. 
« Mes connaissances sur la laïcité étaient plus que floues et j'avais besoin de cette formation 
pour mieux comprendre la France et les Français car, souvent, les fidèles ne demandent pas 
seulement un avis religieux », explique Toufik, arrivé d'Algérie il y a six ans et désormais imam à 
la mosquée d'Oullins (Rhône). « Avant la formation, je ne comprenais pas pourquoi l'Etat 
interdisait certaines choses en matière de religion ; maintenant je peux l'expliquer », confirme 
Mohammed Bah, un jeune Guinéen, imam à Saint­Etienne, 
confronté comme ses pairs à des 
revendications et des incompréhensions de la part de ses fidèles. Mais c'est aussi 
théologiquement qu'ils doivent s'armer. « Même si elle demeure insuffisante pour répondre aux 
défis actuels, cette formation est nécessaire », plaide M. Gaci. Face au discours « du juste 
milieu » qu'il assure incarner, Toufik raconte « l'agressivité » de certains musulmans français. « 
Il faut parfois du courage face à des jeunes qui veulent imposer leur loi. On a l'impression que 
certains passent d'un extrême à l'autre et qu'une fois dans la religion, ils essayent d'en faire 
toujours plus. Du coup, quand on essaye de tenir des positions modérées, ils nous traitent de 
vendus. » « On se retrouve face à des gens qui ne sont pas formés, ni sur la religion, ni sur la loi 
française », confirme Hacène Kharchaoui, agent funéraire musulman à Lyon et engagé auprès 
de la mosquée. « En quête d’un leader, ils prennent des informations tous azimuts, à nous de 
les aider à faire le tri, de leur expliquer les textes ».
« Ici, on donne aux cadres musulmans des réponses théologiques pour qu'ils ne soient pas 
désarmés face à des jeunes plus identitaires que religieux ; ils peuvent avoir un rôle de 
prévention », explique Hacène Taïbi, chargé de l'enseignement à la mosquée de Lyon. « Il ne 
faut pas céder. » « Confrontés à des situations concrètes, les responsables musulmans de 
France ne doivent pas répondre n'importe quoi, développe M. Gaci. On leur rappelle que le droit 
musulman demande de tenir compte du contexte où l'on vit. Et qu'en conséquence, une fatwa 
(un avis religieux) ne peut être ni importée ni exportée. Face à un discours religieux, il faut 
répondre sur le terrain religieux. ». « Tout ce qui n'est pas interdit par un texte est permis. Il faut 
rappeler cela aux jeunes qui se disent à cheval sur le licite (halal) et l'illicite (haram) », 
martèle­t­il 
encore à ses étudiants. « Ainsi, aucun texte n'interdit de participer à une élection. 
Voter est donc permis », lance­t­il, 
dans une allusion aux courants les plus radicaux qui se sont 
récemment répandus sur Internet en assurant que participer à une élection dans un pays non 
musulman était « haram ». « Certains fidèles contestent même les visites que l'on organise 
pour les non­musulmans 
à la mosquée », explique Youssef Afif, collègue de M. Bah à 
Saint­Etienne. 
« On leur rappelle que le prophète recevait des chrétiens et des juifs. Les plus 
radicaux, on ne les revoit plus à la mosquée. » 
M. Bah confirme une évolution de la jeunesse ces « cinq dernières années ». « Il y a ceux qui se 
radicalisent d'un coup avec 1 % de connaissance religieuse et ceux qui “se réveillent” et 
viennent vers nous pour se former. » Pour éviter aux plus fragiles de se « faire choper » par un 
groupe radical, M. Afif évite désormais « les conversions en public lors de la grande prière du 
vendredi ». « Sinon, les nouveaux fidèles deviennent une cible pour ceux qu’on appelle les 
“recruteurs” ». « S'il est pris en charge par un groupe salafiste, un fidèle que j'ai converti peut 
basculer et, au bout d'un mois, me traiter en ennemi », confirme M. Gaci. Comme cela existe 
désormais dans quelques mosquées, les imams de Saint­Etienne 
souhaitent mettre en place 
une formation de plusieurs heures, étalée sur plusieurs semaines, pour les personnes qui 
souhaitent se convertir. Ailleurs, on s'interroge sur un meilleur contrôle de ce qui est enseigné 
dans les écoles coraniques et une meilleure formation des enseignants qui y interviennent. « 
Pour contrer la radicalisation des esprits, des discours et des comportements, il faudrait que les 
imams puissent s'entourer de psychologues, de juristes, d'enseignants pour orienter ces 
jeunes, estime encore M. Gaci, qui ne cache pas son inquiétude face aux évolutions actuelles. Il 
faudrait que l'on puisse assurer une présence permanente dans les mosquées. Mais les 
moyens manquent. » Pourtant, insiste, Toufik, le jeune imam d'Oullins, « il faut tenir, ne pas 
laisser sa place, car sinon, après, ce sera pire ».

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EGPS 18/10/14 - Lectures pour aller plus loin

  • 1. ARGENTEUIL - SAMEDI 18 OCTOBRE 2014 LA BANLIEUE EST-ELLE TOUJOURS DANS LA RÉPUBLIQUE ? Quelques articles pour aller plus loin
  • 2. Rapport sur l'intégration: vers une laïcité de "compromis" Par Marie Caroline Missir, publié le 13/12/2013 à 10:13 Les cinq rapports remis à Jean­Marc Ayrault le 13 novembre dernier opposent laïcité néo­républicaine et laïcité "inclusive". Ils proposent de repenser nos politiques d'intégration, en commençant notamment par l'école. Que disent ces rapports? Le travail de ces groupes, constitués de représentants d'associations, de fonctionnaires, de syndicalistes et de chercheurs, recoupe un champ très large et traite des questions du vivre ensemble, de la protection sociale, de la connaissance et de la mémoire, des mobilités sociales et de l'habitat. Il est ainsi proposé de créer une "gouvernance de l'Etat" pour la lutte contre les discriminations (création d'une autorité indépendante de lutte contre les discriminations sociales et ethno­raciales, d'une instance de pilotage des politiques publiques en la matière, d'un institut nationale et d'un fond d'investissement). Le rapport propose également la création d'un délit de harcèlement racial ou encore d'une "Cour des comptes de l'égalité". Le rapport "faire société commune" s'attaque également à la question de la laïcité à l'école, et plus précisément à l'encadrement des sorties scolaires. Il prend l'exemple de la circulaire "Chatel" du 27 mars 2011, qui stipule que les parents accompagnateurs sont soumis au pincipe de laïcité. "Cette circulaire se fonde sur une approche de la laïcité (...) orthodoxe ou néo­républicaine attachée à rappeler de façon descendante et universelle ses principes", estiment les auteurs. Ils dénoncent les "effets discriminatoires" de ce texte, "fondé sur un critère d'appartenance religieuse". Cette circulaire, estime le rapport, conduirait à un renforcement des inégalités sociales. A rebours d'une laïcité "orthodoxe", les auteurs proposent donc de se rallier à "une conception inclusive et libérale de la laïcité, sensible à la fois aux contextes et aux conséquences de sa mise en pratique", propose le rapport. Et d'expliquer: "Faire société commune dans ces conditions ne présuppose pas que ce qui fait le commun soit prédéterminé, pré­établi par la société majoritaire et ses élites mais au contraire soit le fruit d'un processus à la fois ascendant et descendant, fait de coopérations, de compromis, d'apprentissages réciproques, de confrontations pour in fine constituer le commun comme nouvelle forme d'universalité au bénéfice de tous". Sur ces bases, le rapport propose ainsi de revoir l'ensemble des circulaires et textes de loi "qui comportent des mesures discriminatoires ou dont les effets induits sont des processus discriminatoires". Le rapport dénonce également vigoureusement "la production industrielle de l'échec scolaire en France", et "l'incapacité depuis 30 années à tarir le flux de sortants sans diplôme qui enchaînent ensuite entre 3 et 5 ans en moyenne de parcours d'insertion incertains, sans perspective de carrière, mais aussi par le nombre de jeunes sortant avec des diplôme obsolètes, dont une partie est si disqualifiée dans l'éducation nationale elle­même, qu'elle ne débouche sur aucune poursuite d'étude". Les auteurs préconisent encore de renforcer les méthodes pédagogiques de l'école pour les enfants de milieux populaires en difficulté, et de repenser totalement l'orientation. Enfin, pour promouvoir la connaissance de l'immigration, les groupes de travail proposent de repenser les programmes scolaires, afin d'intégrer, dès l'école primaire, "l'histoire des mouvements de population dans leur globalité", "ceux liés à l'esclavage et à la traite négrière, aux colonisation, à l'immigration économique...".
  • 3. Institut des cultures d'islam : photos et concerts pour ouvrir le « dialogue » LE MONDE | 28.11.2013 à 12h59 ­Par Clarisse Fabre "Astrolabe", de Yazib Oulab, install é dans une cour ouvrant sur le hall de l'Institut des cultures de l'islam. C'est simple, il suffit de suivre les empreintes sur le trottoir. De l'ancien bâtiment de l'Institut des cultures d'islam (ICI), situé au 19, rue Léon, au nouvel ICI Goutte­d'Or, qui ouvre ses portes jeudi 28 novembre, au 56, rue Stephenson, il n'y a que quelques pas, matérialisés à la peinture blanche. « L'ICI est là », lit­on sur les traces au sol. C'est un avis à la population de ce quartier populaire du 18e arrondissement de Paris ainsi qu'aux amateurs d'art contemporain venus d'ailleurs. Le lieu culturel de la rue Léon continue de vivre, et un nouveau centre d'art leur tend les bras. Il ne ressemble à aucun autre sur le territoire français : à l'ICI Goutte­d'Or, les visiteurs sont invités à plonger dans les cultures de l'islam, sous toutes leurs formes (photos, concerts, performances, installations artistiques, brunchs littéraires…), dans un élégant bâtiment à la carcasse métallique qui cohabite « dans le strict respect de la laïcité » avec une salle de prière pour les musulmans, située au premier étage (moquette grise épaisse, mêmes lustres au plafond que dans la salle d'exposition). Bienvenue à tous les publics, « croyants de toutes confessions, athées ou agnostiques », lit­on dans le dossier de presse. « On est un OVNI qui suscite la curiosité. On se distingue de l'Institut du monde arabe, à Paris, sur un point en particulier : nous sommes un lieu de dialogue avec l'islam dans toutes les régions du monde, Afrique, Asie, Moyen­Orient, Europe… », explique la directrice générale, Elsa Jacquemin. La jeune femme fera équipe avec la directrice artistique franco­turque, Zeynep Morali, 36 ans. Née à Paris, elle vient de passer dix ans à Istanbul, montant des plates­formes de danse contemporaine, travaillant au centre d'art Depo. « Comment faire connaître l'islam d'une autre manière, faire passer des choses sans provocation ? », s'interroge­t­elle, entre deux détails techniques à régler. L'exposition temporaire, en accès libre, intitulée « Ici, là et au­delà », qui a lieu jusqu'au 30 mars 2014, témoigne de cette volonté d'ouverture. Les photos de l'Iranien Abbas, de l'agence Magnum, captent des scènes de la vie quotidienne de musulmans de tous horizons : jeunes femmes iraniennes fumant des cigarettes dans un café branché de Téhéran ; enfants du Mali portant leurs tablettes coraniques sous le bras, comme s'ils transportaient leur skate­board, etc. Le photographe, habitant du 18e arrondissement, expose à l'étage des photos prises à la Goutte­d'Or durant l'été 2013, comme un écho noir et blanc à l'exposition haute en couleur « The Goutte­d'Or ! », confiée à Martin Parr en 2011. D'autres artistes sont invités, telle l'Italienne Patrizia Guerresi Maïmouna, convertie à l'islam, ou encore le Franco­Algérien Yazid Oulab, lequel suspend une question au mur : un « M'aimes­tu ? », écrit à l'aide d'un fil barbelé.
  • 4. «Les collectifs de citoyens sont une source de pouvoir» Libération ­GUILLAUME PAJOT 17 OCTOBRE 2014 Ancien directeur de campagne de Barack Obama, William D. Burns a organisé en réseau politique les populations issues des quartiers déshérités de Chicago. Aux Etats­Unis, les collectifs de citoyens, organisés autour d’intérêts communs, jouent un rôle clé dans la construction des politiques publiques. Membre du Parti démocrate, William D. Burns, 41 ans, a dirigé la campagne de Barack Obama lorsqu’il était candidat au Congrès en 2000. Il est aujourd’hui membre du conseil municipal de Chicago. Depuis le début de sa carrière, son action a été guidée par l’idée d'«empowerment». Il revient sur cette notion méconnue en France et explique pourquoi les citoyens ont intérêt à s’organiser pour peser sur les prises de décision. Quelle est votre définition du mot «empowerment» ? L'«empowerment» vise à aider les citoyens à trouver la capacité de changer leurs conditions de vie, en général à travers la création de leur propre association. Elle leur permet de rassembler leurs forces pour faire des demandes concrètes aux élus, aux chefs d’entreprise… Ce concept était au coeur de la campagne présidentielle d’Obama en 2008 et sous­tend votre action à Chicago. Pourquoi est­ce si important ? Frederick Douglass, un célèbre abolitionniste noir du XIXe siècle, disait : «Le pouvoir ne concède rien sans demande». Si vous voulez que quelque chose change, il vous faut du pouvoir. Et les collectifs de citoyens sont justement une source de pouvoir. Même en tant que politicien, j’ai besoin de ces groupes pour valider les projets que je souhaite mettre en place. Quelle forme prend ce mouvement à Chicago ? Dans ma circonscription, un certain nombre d’associations venant de la base de la société ont développé un agenda politique : syndicats, groupes de quartier… La démocratie américaine repose sur l’interaction entre ces collectifs ­c’est ce que nous appelons le pluralisme. Aucun groupe ne peut obtenir tout ce qu’il veut. Il doit forcément négocier et tenter d’arriver à un accord satisfaisant. S’il n’en trouve pas, il rate l’opportunité d’une victoire. Et chaque victoire compte car les gens ont besoin de sentir qu’ils peuvent gagner quelque chose pour continuer à se mobiliser. En France, cette façon d’organiser et de défendre des intérêts particuliers est parfois critiquée, par crainte du communautarisme… La relation à l’Etat y est différente. Les Français attendent de l’Etat qu’il s’occupe des choses à leur place et il n’y a pas d’organisations intermédiaires entre les citoyens et lui. Aux Etats­Unis, nous pensons que l’Etat est contrôlé par des associations d’individus. Les intérêts des citoyens sont assurés par ces groupes communautaires, et je ne pense pas que s’organiser autour de critères identitaires ou géographiques soit nécessairement une mauvaise chose. Aux Etats­Unis, votre qualité de vie est très différente selon que vous êtes afro­américain ou blanc. Comment résoudre ce problème si on ne rassemble pas les individus concernés autour de cet enjeu ? Si le système n’est pas remis en cause, il ne changera jamais… Le communautarisme est parfois utilisé comme un épouvantail pour démobiliser les gens et les empêcher de lutter les discriminations.
  • 5. La relation entre les Français et leurs représentants semble empreinte de défiance. Les Etats­Unis font­ils face au même désenchantement ? Absolument. Ce dédain est compréhensible. Il y a trente ans, Ronald Reagan déclarait : «Le gouvernement n’est pas la solution ; le gouvernement est le problème». Avant cela, le Watergate a laissé des traces. A Chicago, chaque année, au moins un élu du conseil municipal est envoyé en prison pour corruption ou extorsion ! La crise économique de 2008 n’a rien arrangé. Tant que la prospérité ne sera pas au rendez­vous, nous allons devoir vivre avec cette tendance profonde au cynisme et à la frustration, dangereuse pour le fonctionnement de la démocratie. Elle facilite le travail de démagogues aux solutions simplistes qui expliquent qu’en expulsant les immigrés, tous les problèmes seront réglés. Comment inverser la tendance ? Aux Etats­Unis, le gouvernement fédéral est dans l’impasse, donc rien ne se passe à ce niveau. Les innovations et les politiques progressistes sont plutôt le fait de l’Etat et de la ville. A Chicago, beaucoup de projets sont en cours. Notre dernier effort est la création d’un salaire minimum. J’espère que nous voterons cela en novembre ou en décembre. Ainsi, dans quatre ans, la ville aura un salaire minimum de 13 $ de l’heure. 410 000 personnes devraient connaître une hausse de salaire et un nombre significatif de travailleurs sortira de la pauvreté. C’est le genre d’initiatives qui redonne foi en l’action publique.
  • 6. «Empowerment» et «community organizing» peuvent remobiliser les quartiers Libération ­par RÉDA DIDI, fondateur du Think Tank Graines de France ­8/ 10/14 Abstention, désinvestissement de la sphère associative, voilà des maux dont souffriraient particulièrement les quartiers. Face à cela, empowerment et community organizing apparaissent comme de nouveaux outils pour mobiliser et mettre en mouvement les sans­voix. Pour cela, il s’agit de re­mobiliser les gens et de re­mobiliser l’argent. Alors que de nombreuses enquêtes ont pointé le sentiment des habitants des quartiers de vivre en parallèle de la société «normale», il s’agit par ces outils de les aider à construire un agenda politique centré sur leurs conditions de vie : habitat, transport, éducation, lutte contre la drogue et contre toute forme de radicalité, dans un contexte où les plus pauvres et les populations non issues de migrations européennes ont souvent été regroupés. D’origine anglo­saxonne, ces outils peuvent faire craindre à une communautarisation de la société. Cependant, la communauté de quartier sur laquelle ces outils s’appuient, renvoie davantage à une communauté d’intérêts et de vie commune, à la communauté locale plus qu’aux seules communautés ethnique et religieuse. La mobilisation pour améliorer les conditions de vie au quotidien permet en même temps d’élargir sans cesse les communautés d’appartenance des individus. C’est par des actions collectives que les individus de ces quartiers peuvent sortir de l’entre­soi culturel dont on les accuse régulièrement. En outre, la mobilisation des habitants, à partir de leur quotidien, ne vise pas uniquement à les aider à résoudre leurs problèmes à l’échelle du quartier, voire au­delà : elle permet de leur faire croire à nouveau au politique comme source de changement. Concernant l’argent, les ONG se heurtent souvent à plusieurs difficultés: pour aller chercher des subventions publiques ou privées, il faut maîtriser une culture de l’écrit. Or les couches populaires se caractérisent par trois éléments : un statut socioprofessionnel modeste, des ressources économiques faibles et une fragilité du rapport à l’écrit. Ce dernier aspect, conjugué au caractère peu lisible du paysage des subventions publiques et privées, rend la recherche de financements ardue pour les petites structures non professionnelles. Dans un contexte de forte défiance envers les institutions et le personnel politique, empowerment et community organizing doivent être considérés comme des outils permettant de remobiliser «par le bas», les Français, notamment ceux appartenant aux couches les plus populaires, en repartant de leur quotidien et ce afin de promouvoir de nouvelles façons de concevoir les constructions de pouvoirs locaux. C’est ce que fait Graines de France, un cercle de réflexion créé en 2010 pour traiter des différentes problématiques liées aux quartiers populaires, au travers de formations à destination du public associatif des quartiers. Réda DIDI (Fondateur du think tank Graines de France)
  • 7. Quand les héroïnes de banlieue tiennent le haut de l’affiche LE MONDE | 16.10.2014 à 17h25 ­Par Sandrine Marques Dominé par un regard masculin, le film « de banlieue » bouge sous le coup d’une déflagration nommée Bande de filles (sortie le 22 octobre), la troisième réalisation de Céline Sciamma. Dans ce récit d’émancipation féminine, nous suivons l’itinéraire complexe de Marieme, une lycéenne de 16 ans qui se lie d’amitié avec trois filles affranchies. A leur contact, elle se libère de ses entraves. Interprété par quatre actrices noires dans les rôles principaux, le film marque une rupture avec les conventions d’un genre où les identités masculines tiennent le haut de l’affiche. Là où leur sexe et la couleur de leur peau les ont longtemps condamnés à l’invisibilité, Céline Sciamma donne à ses héroïnes un corps, une parole et un imaginaire. L’a­t­elle fait en réaction aux codes édictés par un genre, né officiellement en 1995 avec La Haine, de Mathieu Kassovitz ? Elle argumente : « Mon film ne s’est pas construit “contre” mais “pour”. C’est une subtilité qui a son importance. L’idée était de ne regarder que mes héroïnes, de leur faire toute la place à un endroit où elles n’en ont aucune. Mon film est post­banlieues telles qu’on les a représentées depuis vingt ou trente ans. Je suis d’abord spectatrice des énergies de groupe dans l’espace public, de la façon dont les filles se l’approprient. A chaque fois que je les croise, il y a quelque chose qui est de l’ordre de la fascination, de l’empathie. Et évidemment, ça se double très vite d’une réflexion sur le fait que ce sont des invisibles. Comment va­t­on les déplier dans ce qui n’est pas une théorisation mais une incarnation de tous leurs contrastes ? C’était le projet de mon film. » PRISE DE CONSCIENCE D’UN ÉCHEC URBANISTIQUE ET SOCIÉTAL Totalement absente de l’univers viril filmé par Kassovitz, l’ostracisation dont les filles de banlieue font l’objet au cinéma renverrait­elle à celle qu’elles subissent dans leur milieu, où elles n’existent qu’à la marge ? L’hypothèse est à nuancer. Entre 1982 et 1994, des films à l’économie modeste, tournés par des réalisateurs débutants, souvent eux­mêmes issus de la banlieue, consacrent la jeunesse masculine des cités HLM. Ces « documents » sont toutefois traversés par des présences féminines : des mères ou des épouses, garantes d’un équilibre vacillant. On pense, à ce titre, au Thé au harem d’Archimède (1985), de Medhi Charef, situé dans la cité des 4000 à La Courneuve (Seine­Saint­Denis). Ce film, né comme les autres à la faveur de la prise de conscience d’un échec urbanistique et sociétal et d’un métissage croissant, reconduit une histoire difficile de la post­colonisation. Cette marginalisation s’estompe plus franchement au milieu des années 1990. Les femmes occupent une place importante dans Douce France de Malik Chibane, qui sort en 1995, au moment de l’avènement du « banlieue­film ». Le genre va faire florès avec, entre autres productions emblématiques, Krim de Ahmed Bouchaala (1995), Etat des lieux de Jean­François Richet (1995), Petits Frères de Jacques Doillon (1999) ou encore Cour interdite de Djamel Ouahab (1999). Malik Chibane est le premier réalisateur à faire le portrait de femmes. Il leur trace une trajectoire romanesque et traite ouvertement de la question du voile et de l’émancipation. Une approche qu’on retrouve dans l’ensemble de sa trilogie urbaine, qui compte aussi Hexagone (1994) et Voisins, voisines (2005).
  • 8. FILM FÉMINISTE DE VENGEANCE ET D’AMITIÉ Mais c’est vraiment dans les années 2000 que les lignes bougent de façon notoire. Les fictions sur la périphérie s’organisent dorénavant autour de destins féminins – dans Voyous, voyelles (2000), de Serge Meynard, et surtout dans L’Esquive (2004), d’Abdellatif Kechiche, qui va faire date. Les filles maîtrisent la langue, le jeu de la séduction (un marivaudage moderne) et, par là même, leur environnement. Les voici même dotées d’un corps. Comme dans Samia (2000), de Philippe Faucon, où des jeunes filles d’origine maghrébine, issues des quartiers nord de Marseille, se baignent en bikini en compagnie de garçons, ouvrant une brèche transgressive et sensuelle. Dans son essai intitulé Le Cinéma de banlieue : un genre instable (Mise au Point, mars 2012), la chercheuse en cinéma Carole Milleliri souligne que « la place nouvelle accordée aux femmes apparaît comme l’activation d’un élément sémantique jusqu’à présent secondaire dans l’identité d’un genre. (…) Les films de banlieue des années 2000 montreraient les cités, non plus seulement comme des espaces d’oppression (même si elles ne cessent pas de l’être), mais aussi comme le terreau d’une possible émancipation culturelle et sociale. » C’est ce qui est à l’oeuvre dans La Squale de Fabrice Genestal (2000), qui achève de reconfigurer le genre en le déplaçant sur le terrain d’une lutte contre un ordre patriarcal, dynamité par une Salomé noire des temps modernes. Film féministe de vengeance et d’amitié, il entretient avec Bande de filles un horizon d’attente similaire, en accordant aux jeunes femmes le droit d’être violentes, de disposer de leur corps et d’en jouir. En jouant tout à la fois avec les codes de la virilité et ceux d’une féminité affichée. Affublée des oripeaux masculins (veste et pantalon de jogging) qui visent à neutraliser une féminité à fleur de peau, l’héroïne de La Squale se transforme à mesure qu’elle accomplit sa vengeance. Chez Céline Sciamma, Merieme se métamorphose également. Lors d’un rite de passage, elle devient « Vic » et son apparence oscille dès lors entre la dissimulation de sa féminité sous des vêtements masculins et son exposition agressive. Céline Sciamma entend à son tour déminer les assignations, en réinvestissant précisément les archétypes : « Mon héroïne éprouve les identités qui sont à sa disposition dans la banlieue. Des identités qui sont archétypales. Elle les vit à chaque fois pleinement, comme des hypothèses d’elle­même, avec une féminité plus offensive ou une virilité accommodante et confortable, qui lui permet d’avoir de la tranquillité. » Cet effacement du corps féminin, dans l’espace de la périphérie, est rendu nécessaire par l’hostilité d’un milieu que contrôlent les hommes et la crainte de la « mauvaise réputation ». Cette dialectique agitait précisément l’édifiant documentaire Les Roses noires, réalisé par Hélène Milano en 2012. Celle­ci donnait la parole exclusivement à des filles des quartiers nord de Marseille et de la Seine­Saint­Denis. C’est à ces jeunes femmes, qui dissimulent leur féminité face à la pression religieuse, culturelle et familiale, que renvoient les « roses noires » du titre. CONSTAT SOCIOLOGIQUE Dans Corps de banlieues, une enquête ethnologique menée pour une association de prévention spécialisée du Val­d’Oise (Journal des anthropologues, 2008),les anthropologues Véronique Duchesne et Francine Fourmaux font un constat similaire. « Les filles doivent jouer entre séduction/transgression et discrétion/dissimulation. Plusieurs étaient préoccupées par la question de “montrer ses formes” ou non, de porter des vêtements près du corps ou non. La norme serait de ne pas laisser voir la morphologie, en particulier dans ses différenciations
  • 9. sexuées, et en particulier aux garçons et aux hommes du quartier. Mais quelques­unes transgressent cet interdit en portant un pantalon moulant. (…) Là encore, il s’agit moins de se distinguer par le corps, de séduire, que de conformer son image de soi, montrer son appartenance au groupe. » Ces paroles convergentes autour de la difficulté d’être une femme en banlieue stigmatisent une situation d’enfermement, qui répond à un confinement spatial. Mais certaines osent franchir le pas et finissent par quitter leur milieu d’origine pour que leurs corps ne soient plus contrôlés, comme on peut le voir dans Les Roses noires. C’est aussi la trajectoire de Vic dans Bande de filles. La fiction de Céline Sciamma reconduit donc un constat sociologique. Mais au lieu de filmer caméra à l’épaule et sans éclairage, la réalisatrice pare son film d’une dimension onirique qui rompt avec un pacte naturaliste tenace : « On me reproche de styliser la banlieue. Ce qui veut dire qu’il n’y aurait qu’une seule façon de la filmer pour ne pas la trahir. Mais filmer la banlieue, caméra à l’épaule avec une lumière morose, c’est la styliser. C’est une stylisation naturaliste, mais c’en est une quand même. Moi, je compose mon cadre et pose ma caméra. C’est un trajet émotif, assez fantasmatique, qui convoque des outils du cinéma et passe par la transfiguration de mes actrices. » L’ambition était de montrer des personnages féminins pluriels, là où les expériences cinématographiques précédentes les cantonnaient souvent à un archétype. À VOIR « Bande de filles », film français de Céline Sciamma (1 h 52). En salles le 22 octobre.
  • 10. Seul un Français sur six dit appartenir à une «communauté» liée à son origine SYLVAIN MOUILLARD 15/10/2014 La Licra publie ce mercredi les résultats d'une étude OpinionWay sur les Français et le communautarisme. La France connaît­elle un repli communautariste, comme le serine le polémiste Zemmour ? Pas vraiment, à en croire les principaux intéressés, les Français. Selon un sondage OpinionWay pour la Licra (1) rendu public ce mercredi matin, seules 17% des personnes interrogées ont le sentiment d’appartenir à une communauté spécifique du fait de leur origine. Les convictions religieuses ne semblent pas non plus prendre une part prépondérante dans l’identification des sondés. 13% d’entre eux disent appartenir à une communauté spécifique du fait de ce critère. Pour les trois quarts, il s’agit de la religion catholique. «J’aimerais que ces Français puissent répondre aux oiseaux de mauvais augure comme Zemmour sur les plateaux télé», explique Alain Jakubowicz. Au total, et certains étant dans les deux catégories, 22% des Français disent appartenir à une communauté. Rassuré par ces chiffres, le président de la Licra se félicite également du plébiscite accordé aux valeurs de la République, «prétendument ringardes et passéistes». 92% des sondés, qu’ils déclarent un attachement communautaire ou non, disent «tenir» au triptyque «liberté­égalité­fraternité ». 91% estiment que la laïcité est un «bon principe» pour la société française. Si le «repli communautariste» apparaît donc comme largement fantasmé, cela n’empêche pas 72% des personnes interrogées d’estimer que la France accorde «plus d’importance aux difficultés subies par certaines minorités». Un sentiment de deux poids­deux mesures qui bénéficierait aux juifs et aux musulmans (cités par 13% des sondés à chaque fois), ainsi qu’aux «immigrés, étrangers et sans­papiers » (18% au total). «Les gens estiment majoritairement qu’ils n’appartiennent à aucune communauté, mais ils trouvent quand même qu’on s’intéresse plus aux autres qu’à eux, analyse Alain Jakubowicz. Il faut vider cet abcès.»
  • 11. Etrange laïcité à l'allemande LE MONDE | 03.12.2012 à 14h42 ­Frédéric Lemaître Le vingt­cinquième congrès de la CDU ouvrira officiellement ses portes mardi 4 décembre à Hanovre, à 10 h 30. En fait, les choses sont un peu plus compliquées : dès 8 h 30, ceux qui le souhaitent peuvent participer à un office religieux oecuménique. Comme les années précédentes, Angela Merkel devrait y assister. Bien que la Loi fondamentale prévoit une séparation de l'Eglise et de l'Etat, les deux institutions sont rarement éloignées en Allemagne. Comme l'a rappelé la chancelière allemande le 6 novembre dans un discours prononcé devant le synode des églises protestantes d'Allemagne, le préambule de la Constitution (en français sur le site du Bundestag) commence d'ailleurs par "conscient de sa responsabilité devant Dieu et les hommes (...) le peuple allemand s'est donné la présente Loi fondamentale". Rien n'illustre mieux cette proximité que l'engagement religieux de nombreux responsables politiques. Dans l'ordre protocolaire, le premier personnage de l'Etat, le président de la République Joachim Gauck, est pasteur. Le deuxième personnage, Norbert Lammert (CDU), président du Bundestag, est un catholique pratiquant. La troisième, la chancelière, est fille de pasteur. Quant au quatrième, c'est le président du Bundesrat. Ce poste honorifique est pour un an occupé par le président du Bade­Wurtemberg, Winfried Kretschmann, pour l'instant seul élu Vert à présider un Etat­région. "Kretsch", comme le surnomment les Verts, est un catholique pratiquant. Le 8 décembre, l'Académie catholique de Berlin l'invite d'ailleurs à plancher sur un thème allemand en diable : "liberté religieuse active : une séparation coopérative de l'Etat et de l'Eglise". "Séparation coopérative" : un oxymore qui fournit une précieuse clé pour comprendre la vie politique allemande. Car le who's who politico­religieux berlinois réserve bien des surprises pour un laïc français. Ainsi, à quel parti peut bien appartenir l'auteur d'un récent essai intitulé "la religion n'est pas une affaire privée", qui, dans la presse, explique que"l'absence de religion peut être dangereuse. Pensez seulement aux pires criminels dépourvus de religion du XXe siècle : Staline, Hitler, Mao, Pol Pot" ? Adhère­t­il à la démocratie chrétienne ? Au parti libéral ? Perdu : Fervent catholique, Wolfgang Thierse est membre du parti social­démocrate (SPD) et même l'un des vice­présidents du Bundestag. Comme Katrin Göring­Eckardt. Cette autre vice­présidente du Bundestag est une députée écologiste qui a fait des études de théologie et qui cumule ses mandats politiques avec la présidence du synode des églises protestantes. Quelques jours après avoir reçu Angela Merkel, Katrin Göring­Eckardt a été désignée candidate des Verts pour affronter la chancelière lors des prochaines élections générales, en 2013. Les protestants ­qui représentent, comme les catholiques, environ 30 % des Allemands ­sont bien placés dans les allées du pouvoir. Sous l'autorité directe d'Angela Merkel, le secrétaire général de la CDU, Hermann Gröhe, a, lui aussi, été membre du synode protestant. Le SPD n'est pas en reste. Franck­Walter Steinmeier, président du groupe social­démocrate au Bundestag, est un protestant convaincu. Le candidat du parti contre Angela Merkel, Peer Steinbrück, a dû expliquer lors de son premier grand talk­show télévisé qu'il avait rompu avec le protestantisme quand il était jeune, mais avait renoué avec l'Eglise voici quelques années. Et au gouvernement, Annette Schavan, ministre de la formation et de la recherche est une catholique convaincue, tandis que Thomas de Maizière, ministre de la défense, s'exprime presque aussi
  • 12. souvent sur l'importance du protestantisme dans sa vie que sur l'engagement de la Bundeswehr en Afghanistan. Si le SPD a longtemps été considéré comme plutôt protestant et la CDU plutôt catholique, les frontières deviennent plus floues. La religion permet aussi à des opposants politiques de se retrouver. Angela Merkel organise­t­elle à la chancellerie un dîner pour les 70 ans d'un ancien dirigeant protestant ? Katrin Göring­Eckardt et Franck­Walter Steinmeier sont bien sûr invités. Quand Norbert Lammert se rend au Vatican au printemps 2011 pour discuter de la visite de Benoît XVI en Allemagne, il emmène sa vice­présidente écologiste. Alors que l'Allemagne se prépare à célébrer, en 2017, le 500e anniversaire de la Réforme luthérienne, le catholique Norbert Lammert et le leader de l'opposition, le protestant Franck­Walter Steinmeier ont initié en septembre un appel intitulé " un Dieu, une foi, une Eglise" qui prône le retour des protestants dans l'Eglise de Rome. Tout cela crée des liens, influe sur le climat mais aussi sur le débat politique. Lors de son discours devant les protestants, Angela Merkel a annoncé qu'un des objectifs explicites de la politique étrangère allemande était le combat contre les persécutions dont sont victimes les minorités religieuses, notamment les chrétiens. Par ailleurs les pouvoirs publics se reposent largement sur les associations caritatives liées aux églises pour effectuer de nombreuses tâches sociales. Deuxième employeur après l'Etat, les églises sont d'ailleurs régies par un droit du travail spécifique qui, par exemple, ne reconnaît pas le droit de grève. Si en Allemagne, l'Etat et la religion sont séparés, la laïcité n'y a manifestement pas la même signification qu'en France.
  • 13. Un chef d'entreprise se met hors la loi pour relancer le débat sur la laïcité LE MONDE | 10.02.2014 à 11h33 | Par Denis Cosnard L'entreprise privée doit­elle devenir un lieu laïc, neutre, où le port de tout signe religieux ostensible est prohibé, comme dans les services publics ? Jean­Luc Petithuguenin, le PDG et fondateur du groupe Paprec, spécialisé dans la collecte et le recyclage des vieux papiers, des piles, etc., en est convaincu. Et ce patron, militant antiraciste revendiqué, a décidé de joindre le geste à la parole. FAVORISER LE « VIVRE­ENSEMBLE » Inquiet de la montée tant de l'intégrisme que du Front national, il vient de rédiger une « charte de la laïcité et de la diversité » pour que son entreprise reste, dit­il, un havre de paix, où les salariés travaillent ensemble quelles que soient leurs origines et leurs convictions. Pour relancer le débat, aussi, après l'affaire de la crèche Baby Loup, à Chanteloup­les­Vignes (Yvelines), où une salariée voilée a été licenciée en 2008. Validé par le personnel, le texte doit être présenté lors d'une conférence de presse, mardi 11 février. Il est désormais censé s'appliquer aux 4 000 salariés du groupe fondé à La Courneuve (Seine­Saint­Denis). Plusieurs des huit points de cette charte relèvent de la déclaration de bonnes intentions. Il s'agit de favoriser « la cohésion d'entreprise, le respect de toutes les diversités et le vivre­ensemble », indique, ainsi, le premier paragraphe. « DEVOIR DE NEUTRALITÉ » Jean­Luc Petithuguenin entend à la fois formaliser ce qui se pratique déjà dans le groupe, où coexistent 52 nationalités, et poser des règles pour l'avenir. Un exemple ? « Nous n'avons pas de salle de prière,indique le PDG. Avec ce corps de doctrine, nous pourrons dire niet si des salariés en font la demande. ». Deux paragraphes vont nettement plus loin. L'un assigne un « devoir de neutralité » aux salariés : « Ils ne doivent pas manifester leurs convictions politiques ou religieuses dans l'exercice de leur travail. » L'autre édicte une seconde interdiction : « Le port de signes ou tenues par lesquels les collaborateurs manifestent ostensiblement une appartenance religieuse n'est pas autorisé. » Cela vise en particulier le foulard islamique. Avec ces deux principes, la direction de Paprec va au­delà de la loi. La législation française donne la priorité à la liberté de conviction, qui comprend celle de manifester sa religion. Dans ces conditions, « l'entreprise ne peut être érigée en lieu neutre », rappelle le gouvernement dans son guide La Gestion du fait religieux dans l'entreprise privée, publié mi­décembre 2013. « ON PREND LE RISQUE D'ÊTRE ATTAQUÉS AU TRIBUNAL » « L'interdiction générale de toute conversation à caractère religieux ou du port de tout signe religieux ne peut être imposée aux salariés »,confirme l'Association française des manageurs de la diversité, en rappelant la jurisprudence du Conseil d'Etat : « Imposer un devoir de neutralité
  • 14. serait une négation de la liberté religieuse. ». Seules sont autorisées des limitations précises, justifiées, par exemple, par l'hygiène ou la sécurité : un maçon ne peut pas refuser de mettre son casque au motif que ses convictions lui interdisent de couper ses cheveux. Ces règles, le patron de Paprec les connaît, et ses juristes les lui ont rappelées. C'est en connaissance de cause qu'il a choisi de s'inscrire hors la loi. « C'est vrai, en théorie, on peut venir au travail avec des signes distinctifs religieux, reconnaît M. Petithuguenin. Mais nous n'en voulons pas. On prend le risque d'être attaqués au tribunal. ». Un risque mûrement pesé. Le patron estime que sa charte s'appuie sur une forte légitimité. Elle a été validée par les délégués du personnel, et par référendum dans les usines où il n'y en a pas. « On a obtenu 100 % »,se félicite le PDG. « MONTÉE DU FANATISME » « En Yougoslavie, j'ai vu la montée du fanatisme, appuie Miroslav Rancic, l'un des délégués. Cela a commencé par de petites blagues entre collègues. Quand je vois comment cela monte aujourd'hui en France, cela fait peur. ». Surtout, M. Petithuguenin juge nécessaire de « faire bouger les lignes ».Il espère que d'autres patrons le suivront, et que les règles changeront. Le terrain peut être jugé favorable. Actuellement, la justice peine à fixer sa doctrine sur la laïcité dans les secteurs associatif ou privé, comme l'ont montré les multiples rebondissements de l'affaire de la crèche Baby Loup. En mai 2013, le député (UMP) Eric Ciotti a voulu clarifier la situation et a rédigé une proposition de loi visant à interdire tout port de signe religieux dans les entreprises. Elle n'a pas été adoptée, mais le sujet pourrait revenir à l'ordre du jour, d'autant que les demandes à caractère religieux sur le lieu de travail tendent à augmenter. Mais, en lançant le débat, le PDG de Paprec prend un autre risque. Celui de susciter des crispations, alors que, reconnaît­il, le sujet n'a, pour l'heure, provoqué aucun problème dans son groupe
  • 15. Hélène, 17 ans, de la crise d'adolescence à l'islam intégriste LE MONDE | 03.10.2014 à 11h33 ­Par Soren Seelow La chambre d'Hélène a vue sur son ancienne école maternelle. Derrière le voile rose des rideaux de sa chambre, Hélène a vue sur les platanes de la cour de récréation de son ancienne école maternelle. Des enfants y jouent à la marelle. Le toboggan n'a pas bougé. Hélène a 17 ans. Elle habite avec sa mère, enseignante près de Paris, dans un grand appartement de fonction au premier étage d'une école de briques rouges. Voilà des semaines qu'elle n'est pas sortie de chez elle. Cinq fois par jour, à heure fixe, elle file dans la salle de bains, enfile une ample combinaison et se prosterne sur son tapis à poils roses pour la prière. Hélène n'a plus d'amis garçons. Elle n'écoute plus de musique. La trousse de maquillage dont elle abusait il y a encore quelques mois a fini à la poubelle. Elle a décroché les photos d'elle et de ses amis qui formaient un grand coeur au­dessus de son lit. Elle s'est acheté deux jilbeb, de longues robes amples couvrant les cheveux et les formes du corps : un noir et un de couleur aubergine. Cloîtrée dans sa chambre d'enfant, Hélène attend sa majorité : à 18 ans, elle ira au Caire épouser son petit ami égyptien. Elle l'a écrit en lettres capitales en tête de ses vingt­six « grands objectifs » il y a un mois : « A mes 18 ans, mettre de l'argent de côté pour partir vite et pratiquer ma religion. » Les deux amoureux comptent s'installer dans un pays qui respecte la charia pour qu'Hélène réalise son rêve : porter le niqab et être « soumise à son mari », comme elle l'a expliqué à Claire, sa mère. PLUS DE PORC AU CLUB MED Sur la table du salon, Claire étale énergiquement des dossiers, des albums photos, un téléphone portable et allume son ordinateur. Echanges de SMS, courriers administratifs, profils Facebook… Toutes les étapes de la radicalisation de son enfant, les signes de son « lavage de cerveau », sont consignées. Hélène n'a jamais reçu d'éducation religieuse. Ses parents sont athées et elle a grandi dans les locaux d'une école publique. C'est au printemps 2012, à l'âge de 15 ans, que la jeune fille s'est convertie à l'islam. Avec deux amies de collège, elle a prononcé cette phrase : « Il n'y a de dieu qu'Allah et Mohammed est son messager. » Elle a cessé de manger du porc et s'est mise à faire le ramadan, en cachette. Sa mère s'en est aperçue pendant les vacances d'été au Club Med de Djerba, en Tunisie. Elle ne s'en est pas émue outre mesure. Claire montre des photos de sa fille Hélène. Sa fille lui annonce alors qu'elle a décidé d'arrêter de fumer, de ne jamais boire d'alcool, ni de sortir avec des garçons. « Elle semblait chercher un cadre, une rigueur que nous ne lui avions peut­être pas offerte. Nous avons toujours été un peu laxistes, surtout son père, dont je me suis séparée quand elle avait 6 ans, raconte Claire, en quête perpétuelle de réponses. J'ai accepté sa conversion car elle ne semblait pas porter à conséquence. » Au début de cette année, la métamorphose de la jeune fille s'accélère. Hélène cesse de s'épiler les sourcils, troque ses jeans slim contre d'amples vêtements. Elle rompt avec ses copains – dont plusieurs musulmans – par refus de la mixité, abandonne le gospel. Un jour, devant sa mère stupéfaite, elle déchire une photo d'elle enfant. Dans un mail de plusieurs pages à sa famille, ponctué de sourates du Coran, elle annonce finalement sa volonté de porter le voile.
  • 16. LES DÉCAPITATIONS ? « JE NE PEUX PAS JUGER » Claire commence à s'alarmer. Elle se renseigne sur l'islam, engage de longues discussions avec sa fille et lui montre des interviews d'Elisabeth Badinter, philosophe et féministe, ou de l'imam de Bordeaux sur le port du voile. Sa fille lui répond que ceux qui ne respectent pas à la lettre le Coran et la sunna, l'ensemble des règlements divins, ne sont pas de vrais musulmans. « Je ne le savais pas encore, mais ma fille était en train de devenir salafiste », résume Claire. Si les salafistes privilégient une lecture littérale des textes religieux, tous ne professent pas le djihad. Hélène n'a jamais manifesté le désir de partir pour la Syrie. Tout laisse à penser qu'elle s'identifie au mouvement quiétiste, axé sur la prédication. Mais cette petite fille qui n'a pas fini de grandir a intégré des notions mal apprises dans la plus grande confusion. Hélène ne croit pas ce que disent les médias. Elle regarde des vidéos de Nabil Al­Awadi, un prédicateur koweïtien soupçonné d'être un des grands argentiers de l'« Etat islamique » (EI). « Des films qui démontent la théorie de Darwin, parlent de fin du monde, de l'enfer et du paradis… », soupire sa mère. Terrorisée à l'idée que sa fille puisse partir pour la Syrie, Claire arrive parfois à la convaincre de regarder des reportages sur l'EI. Elle lui demande ce qu'elle pense des décapitations. Sa fille répond : « Je ne peux pas juger, je ne crois que ce que je vois. C'est peut­être un montage des Américains. – Et les prises d'otages ? – Ça dépend de la cause, ils sont parfois bien traités. » A la maison, Claire, la mère d'Hélène, a écrit noir sur blanc une série de règles de vie, comme "ne pas se cacher les cheveux". Claire panique, emmène Hélène aux urgences psychiatriques. Elle est énervée, sa fille calme. Le médecin lui explique qu'elle est fatiguée, qu'elle doit respecter la foi de son enfant : « Ils ne comprenaient pas que je ne parlais pas de religion, mais de manipulation mentale ! ». C'est le 20 mai que Claire a pris conscience que la conversion de sa fille n'avait rien de spontané. Hélène est amoureuse d'un jeune Egyptien, Adham, rencontré en 3e au collège Janson­de­Sailly (Paris 16e). Le jeune homme lui envoie régulièrement des vidéos salafistes et s'occupe de son éducation religieuse. Claire saisit le smartphone posé sur la table du salon, qu'elle a confisqué à sa fille, et fait défiler les messages. « Quand j'ai découvert cette correspondance, il m'a fallu une nuit pour tout lire. Je n'y croyais pas, c'était horrible. Le lendemain matin, j'ai vomi. Puis je suis allée porter plainte pour abus de faiblesse et emprise mentale, et j'ai formulé une opposition à la sortie du territoire à la préfecture. » Les SMS que s'échangent Hélène et son petit ami égyptien sont empreints de rigorisme religieux. Adham, qu'Hélène appelle « Nounours », est rentré au Caire au printemps. Il téléguide sa promise, lui interdisant, entre des icônes en forme de coeur et des « MDR » (« mort de rire »), tout contact avec les hommes. Il lui défend d'aller au cinéma, un acte de « mécréance », et l'incite à rompre avec sa famille. La correspondance, intense et obsessionnelle, compte des dizaines de SMS par jour. « Pas de bises à personne, même si on te tue. Je te fais confiance (…). T'arrive à éviter les hommes quand y a des invités ? – Jvais essayer inch Allah – Toucher homme étranger pubère = fornication. C'est un des trucs qui pourra annuler le mariage (…). Bonne nuit mon coeur, ma vie, mon amour, ma princesse, ma femme, mon bébé.
  • 17. – Tu vas annuler parce qu'on m'a forcée à serrer la main à un mec ? Je pourrais pas toujours éviter Nounours, je fais ce que je peux, inch Allah – Je rigole pas, tu fais pas ce que tu peux, tu le fais tout court (…). La religion passe avant tout. Je t'aurais prévenue, c'est sérieux. ALLAH TE VOIT ! » Adham promet à Hélène de l'emmener dans un Etat qui respecte la charia, comme Brunei, « pays 100 % musulman ». Il la rebaptise « Sarah » – « ça passe mieux » – et lui explique que sa mère est une « mécréante ». Hélène accuse Claire d'être « intolérante », rompt avec son demi­frère et se fait exclure du stage de coiffure dans un salon mixte, qui devait valider son CAP. Depuis quelques semaines, Claire a mis en place une tactique de « désendoctrinement », qu'elle appelle la « stratégie du rose » : « Faire appel à la raison est devenu impossible. J'essaye de la guérir par l'amour. » Elle convainc sa fille de jeter son tapis de prière usé, lui offre un chaton et l'emmène chez Ikea. Elle lui achète un tapis rose et un arbre à chat. Hélène ne jure plus que par le petit chat, au point d'en oublier l'heure des prières. Elle s'est remise à lire les livres qu'elle aimait enfant : les contes de Grimm et les Mille et Une Nuits. Mais le compte à rebours a commencé dans la tête de Claire : dans onze mois, sa fille aura 18 ans.
  • 18. Joël Mergui : “ Notre signal d’alerte doit être pris au sérieux” LE MONDE | 18.09.2014 à 11h01 ­Propos recueillis par Cécile Chambraud Joël Mergui, président du Consistoire central, à Sarcelles (Val­d'Oise), le 21 juillet Président du Consistoire central, la structure chargée d'organiser la vie cultuelle de la communauté juive, Joël Mergui appelle à une réaction de la société française contre la montée de l'antisémitisme. Le nombre de juifs français qui partent en Israël augmente nettement cette année. Pourquoi ? L'inquiétude est profonde chez les juifs de France. La remontée de l'antisémitisme à partir des années 2000, que l'on espérait conjoncturelle, est devenue chronique. Le pic actuel des départs, le plus important depuis la création de l'Etat d'Israël, est la conséquence de l'augmentation des actes antisémites et, de manière quasi directe, des attentats de Toulouse et de Montauban en 2012. Le temps que les familles prennent conscience que Toulouse n'a pas donné un coup de frein, mais un nouvel élan à l'antisémitisme, puis qu'elles organisent un départ, il faut quelques mois. En quoi les attentats de Toulouse et Montauban ont­ils donné de « l'élan » à l'antisémitisme ? On aurait pu penser qu'après un acte aussi dramatique, il y ait une réaction de honte, une prise de conscience. Au contraire, dans les jours qui ont suivi, on a vu sur le Net des gens s'identifier à l'assassin. Le mal a continué de progresser. Il n'y a pas eu de réveil des consciences. Depuis, un jeune Français [Mehdi Nemmouche] a commis une tuerie à Bruxelles, des djihadistes sont partis en Syrie, certains sont revenus. Ces attentats ont décomplexé une catégorie d'individus qui expriment leur haine des juifs de façon publique, comme on l'a vu dans les manifestations en juillet. Quelles peuvent être les conséquences de ces départs ? Mes prédécesseurs ont géré la croissance de la communauté juive. Aujourd'hui, nous risquons de devoir gérer sa décroissance. Elle a cru en la France. Elle s'interroge aujourd'hui sur son avenir. De l'attitude de la société française, de sa réactivité au moment présent dépendra l'avenir de la communauté. Le djihadisme, qui fait partie de cette nouvelle forme d'antisémitisme, c'est une haine des juifs et de l'Occident, une haine des valeurs de la République qui sont complètement parallèles aujourd'hui. J'appelle notre société à voir ce parallélisme avant qu'il ne soit trop tard. Il y a une nouvelle forme d'antisémitisme en France. Ce signal d'alerte que la communauté juive, par son histoire, est en mesure de lancer à la France et à l'Europe doit être pris très au sérieux. Qu'attendez­vous de l'Etat ? Les pouvoirs publics ont pris conscience de la gravité de la situation. Des mesures de protection de nos lieux de culte ont été prises. Mais on ne peut pas s'en contenter. J'ai envie que la France trouve d'autres solutions que de nous mettre sous protection policière permanente. Il faut des résultats. Pour cela, nous demandons un plan d'action contre le racisme et spécifiquement contre l'antisémitisme. Cette action doit impliquer plusieurs ministères. Peut­être faut­il un
  • 19. ministère spécifique. Il faut une coordination entre police et justice et intervenir à l'école. Les attentats contre la communauté, il y a quelques décennies, étaient commandités de l'étranger. Merah et Nemmouche ont grandi dans l'école de la République. Il faut un travail de prévention et d'éducation au travail, sur Internet, dans les prisons… Les relais d'opinion se sont trop peu exprimés : enseignants, sportifs, artistes, parents, journalistes. L'antisémitisme n'est pas que le problème des juifs. Le malaise des juifs dans une société signifie nécessairement que cette société commence à aller mal. Elle doit se réveiller. Quels témoignages recevez­vous de l'inquiétude au quotidien des juifs de France ? Les chiffres publiés, importants, sont sous­évalués. Me sont rapportées quotidiennement de très nombreuses agressions, des menaces, des insultes dans la rue, la voiture qui accélère très vite à côté de vous… Vous n'allez pas porter plainte pour ça ! Dernièrement à Béziers , des jeunes m'ont dit qu'ils avaient été insultés dans la rue et m'ont demandé ce que je leur aurais conseillé de faire. Je n'ai pas su quoi répondre. Cela fait quinze ans que nous leur demandons de la retenue et de rester dignes, et ils en souffrent même si, hélas, ils se sont habitués ! Je ne veux pas que nos enfants s'habituent à être insultés dans la rue ! Les chiffres de l'alya sont un signal d'alarme. Une partie de la communauté a envie de m'entendre dire qu'il faut partir. On nous demande : s'il le faut, saurez­vous nous donner le signal du départ à temps ? Je ne me déroberai pas si je vois qu'effectivement une page se tourne pour nous en France, mais j'espère vraiment n'avoir pas un jour à en arriver là.
  • 20. Des imams à l’école pour se former à l’« islam de France » LE MONDE | 23.04.2014 à 11h31 ­Par Stéphanie Le Bars A Lyon, un cursus original (ici le 7 avril 2014) aide les cadres musulmans à prévenir la radicalisation de certains fidèles. Ils le disent eux­mêmes : ils n'auraient jamais dû être imams. Venus du Maghreb et d'Afrique poursuivre leurs études de linguistique ou de management en France, Mohammed, Youssef et Toufik n'envisageaient pas de carrière religieuse. Mais les mosquées de France, en manque de cadres, ont happé ces trentenaires diplômés. Leur connaissance de l'islam et du Coran, appris par coeur dans leur pays d'origine, l'opportunité de s'installer dans la société française les ont amenés à prendre leur place dans la communauté musulmane. A Saint­Etienne pour les uns, dans la banlieue lyonnaise pour d'autres. Ce lundi matin d'avril, comme toutes les semaines depuis janvier, ils retrouvent une dizaine d'acteurs du monde musulman, hommes et femmes, dans un local sommaire loué par l'institut de formation de la grande mosquée, au coeur d'un quartier populaire de Lyon. Azzedine Gaci, recteur de la mosquée de Villeurbanne, professeur à l'Ecole de chimie et de physique de Lyon et figure incontournable de l'islam rhône­alpin, les met à niveau en droit musulman. L'après­midi, les étudiants rallieront l'Université catholique de Lyon pour un cours sur l'histoire des religions. Droits des associations et histoire de la laïcité complètent ce programme inédit concocté pour la deuxième année par l'université Lyon­III, l'Université catholique et la grande mosquée de Lyon. Une formation subventionnée par l'Etat dans l'espoir de construire « un islam de France » et de servir « l'intérêt général » ainsi que l'expliquait le ministre de l'intérieur, Manuel Valls, en octobre 2013, lors de la remise des premiers diplômes. Pour coller à l'actualité, les formateurs ont prévu fin mai un séminaire consacré aux « dérives sectaires et à la déradicalisation ». Un premier pas pour contrer les difficultés, l'impuissance parfois, à doter les cadres musulmans d'outils capables de juguler l'extrémisme d'une partie de leurs fidèles. Car les jeunes imams, qui ont grandi dans un pays musulman, sont conscients de leurs limites. « Mes connaissances sur la laïcité étaient plus que floues et j'avais besoin de cette formation pour mieux comprendre la France et les Français car, souvent, les fidèles ne demandent pas seulement un avis religieux », explique Toufik, arrivé d'Algérie il y a six ans et désormais imam à la mosquée d'Oullins (Rhône). « Avant la formation, je ne comprenais pas pourquoi l'Etat interdisait certaines choses en matière de religion ; maintenant je peux l'expliquer », confirme Mohammed Bah, un jeune Guinéen, imam à Saint­Etienne, confronté comme ses pairs à des revendications et des incompréhensions de la part de ses fidèles. Mais c'est aussi théologiquement qu'ils doivent s'armer. « Même si elle demeure insuffisante pour répondre aux défis actuels, cette formation est nécessaire », plaide M. Gaci. Face au discours « du juste milieu » qu'il assure incarner, Toufik raconte « l'agressivité » de certains musulmans français. « Il faut parfois du courage face à des jeunes qui veulent imposer leur loi. On a l'impression que certains passent d'un extrême à l'autre et qu'une fois dans la religion, ils essayent d'en faire toujours plus. Du coup, quand on essaye de tenir des positions modérées, ils nous traitent de vendus. » « On se retrouve face à des gens qui ne sont pas formés, ni sur la religion, ni sur la loi française », confirme Hacène Kharchaoui, agent funéraire musulman à Lyon et engagé auprès de la mosquée. « En quête d’un leader, ils prennent des informations tous azimuts, à nous de les aider à faire le tri, de leur expliquer les textes ».
  • 21. « Ici, on donne aux cadres musulmans des réponses théologiques pour qu'ils ne soient pas désarmés face à des jeunes plus identitaires que religieux ; ils peuvent avoir un rôle de prévention », explique Hacène Taïbi, chargé de l'enseignement à la mosquée de Lyon. « Il ne faut pas céder. » « Confrontés à des situations concrètes, les responsables musulmans de France ne doivent pas répondre n'importe quoi, développe M. Gaci. On leur rappelle que le droit musulman demande de tenir compte du contexte où l'on vit. Et qu'en conséquence, une fatwa (un avis religieux) ne peut être ni importée ni exportée. Face à un discours religieux, il faut répondre sur le terrain religieux. ». « Tout ce qui n'est pas interdit par un texte est permis. Il faut rappeler cela aux jeunes qui se disent à cheval sur le licite (halal) et l'illicite (haram) », martèle­t­il encore à ses étudiants. « Ainsi, aucun texte n'interdit de participer à une élection. Voter est donc permis », lance­t­il, dans une allusion aux courants les plus radicaux qui se sont récemment répandus sur Internet en assurant que participer à une élection dans un pays non musulman était « haram ». « Certains fidèles contestent même les visites que l'on organise pour les non­musulmans à la mosquée », explique Youssef Afif, collègue de M. Bah à Saint­Etienne. « On leur rappelle que le prophète recevait des chrétiens et des juifs. Les plus radicaux, on ne les revoit plus à la mosquée. » M. Bah confirme une évolution de la jeunesse ces « cinq dernières années ». « Il y a ceux qui se radicalisent d'un coup avec 1 % de connaissance religieuse et ceux qui “se réveillent” et viennent vers nous pour se former. » Pour éviter aux plus fragiles de se « faire choper » par un groupe radical, M. Afif évite désormais « les conversions en public lors de la grande prière du vendredi ». « Sinon, les nouveaux fidèles deviennent une cible pour ceux qu’on appelle les “recruteurs” ». « S'il est pris en charge par un groupe salafiste, un fidèle que j'ai converti peut basculer et, au bout d'un mois, me traiter en ennemi », confirme M. Gaci. Comme cela existe désormais dans quelques mosquées, les imams de Saint­Etienne souhaitent mettre en place une formation de plusieurs heures, étalée sur plusieurs semaines, pour les personnes qui souhaitent se convertir. Ailleurs, on s'interroge sur un meilleur contrôle de ce qui est enseigné dans les écoles coraniques et une meilleure formation des enseignants qui y interviennent. « Pour contrer la radicalisation des esprits, des discours et des comportements, il faudrait que les imams puissent s'entourer de psychologues, de juristes, d'enseignants pour orienter ces jeunes, estime encore M. Gaci, qui ne cache pas son inquiétude face aux évolutions actuelles. Il faudrait que l'on puisse assurer une présence permanente dans les mosquées. Mais les moyens manquent. » Pourtant, insiste, Toufik, le jeune imam d'Oullins, « il faut tenir, ne pas laisser sa place, car sinon, après, ce sera pire ».