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EMEUTES DE DEIDO
     CRITIQUE
  PHILOSOPHIQUE


NOUS SOMMES TOUS DES
   AUTOCTHONES
         1
«Le Tribunal de Nuremberg ne s’est pas contenté de juger les nazis,
il a également mis hors la loi l’idéologie dont ils se réclamaient. Et, aussi
longtemps qu’il n’aura pas été dit explicitement en Afrique Centrale que les
minorités ont le droit d’être protégées et que tous les citoyens méritent un
accès égal au pourvoir et au savoir, les métastases du génocide se
répandront, et non seulement dans tout le continent Africain. Les
manipulations de l’ethnicité ne pourront être déjouées que si chacun
s’emploie à déconsidérer cette idéologie qui tue : la communauté
internationale, les autorités politiques, mais les autorités morales, les
Eglises, les organisations de défense de droits de l’homme, la société
civile.



      Si l’Afrique demeure le continent de l’impunité, de l’irresponsabilité, le
seul où l’on puisse tuer, mentir, corrompre, sans encourir de sanction, quel
avenir peut-on lui prédire ? En Europe, le tribunal international consacré
aux crimes dans l’ex-Yougoslavie a désigné comme coupables les Mladic
et autres Karadjic, mais il a aussi condamné le système de purification
ethnique qu’ils avaient tenté de mettre en place. Il faut qu’il soit procédé
aux mêmes condamnations en Afrique, car la vérité du Rwanda sera celle
du Burundi, du Zaïre et demain du Cameroun… » I.



L’essai qu’on va lire s’inscrit dans cette exigence que formule si
fortement Collette BREACKMAN.


(I) Collette Breackman, Terreur Africaine, Ed Fayard, Paris 1996.




                                                    2
NOUS SOMMES TOUS DES AUTOCTHONES.

UNE CRITIQUE PHILOSOPHIQUE DES EMEUTES DE DEIDO.

______________.



Penser philosophiquement les émeutes de Deido, c’est soumettre à la
question la séquence conceptuelle autochtone/minorité/allogène.

Les dernières émeutes de Deido constituent les manifestations récurrentes
des passions et pulsions ethniques qui secouent notre corps politique en
construction.

Nous sommes tous des autochtones, déclare mon maître à penser, le
savant Cheikh Anta Diop : « Selon toute vraisemblance, les Peuples
africains actuels ne sont nullement des envahisseurs venus d’un autre
continent ; ils sont tous autochtones »1 Cette thèse est vigoureusement,
rigoureusement et scientifiquement établie. D’où cette précision de Cheikh
Anta Diop : « Les dernières découvertes scientifiques qui font de l’Afrique
le berceau de l’humanité excluent de plus en plus la nécessité de peupler
le continent africain à partir des autres »2. Les conséquences
philosophiques, politiques, éthiques et idéologiques de ces thèses de
Cheikh Anta Diop sont immenses. D’où ma filiation, ma lignée à la pensée
de Cheikh Anta Diop. Elle est double et s’exprime à travers la rencontre
historico-politique d’Um Nyobé/Cheikh Anta Diop. De cette rencontre,
Cheikh Anta Diop écrit : « C’est en février 1952, alors que j’étais secrétaire
général des Etudiants du R.D.A. que nous avons posé le problème de
l’indépendance politique du continent noir et celui de la création d’un futur
Etat fédéral.



1
  Cheikh Anta Diop, Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique Noire, éd. Présence
Africaine, Paris 1974 p, 11
2
  Cheikh Anta Diop, op.ct, id

                                                       3
Cet article qui n’était alors que le résumé de Nations Nègres, en cours de
publication, traitait des aspects politiques, linguistiques, historiques, social,
etc.… de la question.

Il est certain qu’à l’époque, les députés malgaches et le leader
camerounais, Ruben Um Nyobé, mis à part, aucun homme politique
africain noir francophone n’osait encore parler d’indépendance, de la
culture, oui de culture et des Nations africaines »3. De là ce projet
philosophique, politique, éthique et idéologique posé comme impératif
catégorique et comme nécessité historique. Cheikh Anta Diop écrit : « Il
faut faire basculer définitivement l’Afrique noire sur la pente de son destin
fédéral »4

Le projet philosophico-politique et éthico-idéologique de Cheikh Anta Diop
est porté par des passions panafricanistes. Il est radicalement
antagonique aux passions et pulsions ethniques qui gouvernent la
séquence conceptuelle autochtone/minorité/allogène précédemment
évoquée.

Passions panafricanistes et passions/pulsions ethniques, tels sont les deux
courants de pensée qui structurent le champ politique et idéologique de
l’Afrique noire. Le Cameroun comme corps politique en construction,
constitue la pointe avancée où se déploient dangereusement ces deux
passions. De là mon parti pris théorique de recourir à la pensée de Cheikh
Anta Diop pour comprendre et rendre intelligible la lutte à mort qui
gouverne le rapport entre ces deux passions. Ici, ma filiation philosophique
et idéologique est une rétroaction sur Cheikh Anta Diop de la rencontre de
Marx/Engels à propos de la question de la violence dans l’histoire. Cheikh
Anta Diop en effet, écrit : « Les lois de la lutte des classes selon le
matérialisme historique ne s’appliquent qu’à une société rendue au
préalable ethniquement homogène par la violence. Celui-ci             ignore
pratiquement, dans ses analyses, la phase des luttes bestiales,
darwiniennes, qui précèdent ; c’est d’autant plus regrettable qu’il s’agit
d’une étape qu’ont connue la plupart des nations actuelles. C’est le cas le

3
    Cheikh Anta Diop, op.cit, p.6
4
    Cheikh Anta Diop, op.cit, p.31

                                        4
plus général, et non l’exception, comme le pensait Engels »5. Marx/Engels
ont évacué de leur pensée sur la violence dans l’histoire, la phase des
passions et pulsions ethniques, telles sont les limites de cette pensée
exprimée dans le matérialisme historique. D’où cette thèse de Cheikh Anta
Diop : «Tous les auteurs qui traitent de la violence sans oser descendre
jusqu’à ce niveau primaire où la violence bestiale s’exerce sur une base
collective, où tout un groupe humain s’organise non pour en assujettir un
autre, mais pour l’anéantir, tous ceux-là, sciemment ou non, font de la
métaphysique, en sublimant le thème, pour n’en retenir que les aspects
philosophiques »6. Et le savant ajoute : « Au cours de l’histoire, lorsque
deux groupes humains se disputent un espace vital, économique, la plus
petite différence ethnique peut prendre un relief particulier, servant
momentanément de prétexte pour un clivage social et politique : différence
d’apparence physique, de langue, de religion, de mœurs et de coutumes.

Au cours de l’histoire, les conquérants ont souvent abusé de ces argument
pour asseoir leur domination sur des bases ethniques : l’exploitation de
l’homme par l’homme prend alors une modalité ethnique, la classe sociale,
au sens économique, épouse pour un temps indéfini les contours du
groupe de l’ethnie de la race vaincue »7.

Texte capital où le savant philosophe/historien, Cheikh Anta Diop nous
apprend que les passions et pulsions ethniques conduisent historiquement
à l’anéantissement et à la destruction de l’Autre. Les passions et pulsions
ethniques sont historiquement génocidaires. Le génocide, comme
phénomène historique se nourrit des passions et pulsions ethniques qui
sont des pulsions de mort.

L’ethno séisme, c’est le nom de cette idéologie et de cette doctrine de la
mort qu’on inflige à Autrui. Elle est soutenue historiquement par la haine
vouée à Autrui.

Le Cameroun, en Afrique noire est devenu un des lieux historiques où se
déploient ces passions et pulsions de mort. Cette idéologie de la mort est
5
  Cheikh Anta Diop, Civilisation Ou Barbarie, éd. Présence Africaine, Paris 1981, p.159
6
  Cheikh Anta Diop, idem
7
  Cheikh Anta Diop, ibidem

                                                          5
portée     et     légitimée     par      la     séquence      conceptuelle
autochtone/minorité/allogène. D’où notre question : comment cette
séquence historique s’est-elle imposée dans le champ politique et
idéologique camerounais ? Quels en sont les enjeux philosophiques,
politiques et éthiques ? Quel problème la séquence conceptuelle
autochtone/minorité/allogène entend-t-elle résoudre historiquement ?

La séquence conceptuelle autochtone/minorité/allogène s’impose, dans le
champ politique camerounais pour résoudre, dit-on, le problème bamiléké.
Un discours politique, idéologique et dogmatique l’institue. Ce discours,
c’est celui du Colonel français, Jean Lamberton, alors en mission de
pacification, de purification, donc de la guerre en pays bamiléké. Le colonel
Jean Lamberton écrit, en effet, « Le Cameroun s’engage sur les chemins
de l’indépendance avec, dans sa chaussure, un caillou bien gênant. Ce
caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique : les Bamiléké »8. Pour la
première fois, dans l’histoire du Cameroun désigné comme Etat en
construction apparaît le concept de minorité par quoi on désigne la
communauté bamiléké que l’on s’empresse de penser à travers la
métaphore de caillou bien gênant, donc un mal radical qu’il faut éradiquer,
trancher. Le Bamiléké, dans le champ politique camerounais est un
phénomène, un Evénement d’exception. D’où cette thèse du Colonel Jean
Lamberton qui écrit : « En fait, les Bamiléké forment un Peuple. Il suffit
pour s’en convaincre de considérer leur nombre, leur histoire, leur structure
sociale et leur dynamisme. Qu’un groupe homogène de populations nègres
réunissent tant de facteurs de puissance et de cohésion n’est pas si banal
en Afrique Centrale ; au Cameroun, du moins, le phénomène bamiléké est
sans équivalent »9.Il restait à construire le couple conceptuel
autochtone/allogène. Une décision du Prince, au sens de Machiavel est
requise pour cela. Il ‘agit d’une décision du Président de la République du
Cameroun, Paul Biya qui est en même temps chef du parti. Dans un
document capital et dont on peut dire qu’il aura joué un rôle extraordinaire
dans le déploiement des passions et pulsions ethniques, il est écrit : « Sur
instruction du Président national, il a été constitué un comité restreint de

8                                                     e
    Jean Lamberton, Revue de Défense nationale Paris 16 année, mars 1960 ;pp.161-177
9
    Jean Lamberton, idem

                                                          6
réflexion de l’UNC sur les mutations et les actions à promouvoir pour faire
de celle-ci un Parti de Rassemblement de toutes les sensibilités
camerounaises »10. Suit la liste des membres qui composent ce comité
restreint de réflexion. Il s’agissait alors de MM. Joseph Charles DOUMBA,
Ministre chargé de Mission, comme Président du comité. POUMA Léonard
Claude, Conseiller Spécial, Secrétaire politique. SENGAT KUO, Ministre de
l’Information, Secrétaire politique. Jean Marcel MENGUEME, Ministre de
l’Administration Territoriale, Secrétaire Politique Adjoint. NGANGO
Georges, Ministre chargé de Mission. Joseph OWONA, Chancelier de
l’Université, Rapporteur du Comité. Dans ce comité de réflexion se
constitue le massif idéologico-politique autochtone/minorité/allogène. On y
lit : « Le dépassement des acquis du passé doit se manifester d’une
manière particulière par la mise au point progressive d’une authentique
théorie de l’intégration nationale et une élaboration d’une véritable praxis
de celle-ci permettant de garantir le respect de divers équilibres
socioculturels et les droits des minorités de façon à éviter une
palestinisation de celles-ci »11.On y lit aussi que le comité propose de
« proclamer le devoir démocratique de notre parti de sauvegarder dans la
vie du Parti et de l’Etat les droits des minorités, autochtones ou allogènes
par le respect des divers équilibres garants de la stabilité générale de notre
société »12. Dans ce dispositif politico-idéologique, la primauté de la
minorité ou de l’autochtone est de plus en plus affirmée sur l’allogène. En
effet, le comité ordonne de « favoriser l’utilisation des minoritaires dans les
grands départements ministériels afin d’asseoir une stratégie non écrite de
consolidation de l’unité nationale et d’authentique intégration nationale[…]
étudier et établir des règles écrites et des pratiques non écrites de
sauvegarde des droits des minorités dans les villes et les diverses
circonscriptions administratives de la République »13. Tout cet arsenal
politico-idéologique est destiné à faire face à la menace bamiléké que des
idéologues, depuis le discours dogmatique du Colonel français Jean
Lamberton ont inventée et entretenue historiquement et systématiquement.
10
  Collectif Changer le Cameroun, Le Cameroun Eclaté ? Anthologie des revendications ethniques, p.128
11
   Collectif Changer le Cameroun, Le Cameroun Eclaté ? Anthologie des Revendications ethniques, éd. C3, BP
Yaoundé, 1992,p.129.
12
   Collectif Changer le Cameroun…p.137
13
   Collectif Changer le Cameroun…p.130

                                                       7
La    constitutionnalisation   de    la   séquence      politico-idéologique
autochtone/minorité/allogène achève ce processus le 18 janvier 1996.De la
théorie on est passé à la pratique en se référant à la Loi fondamentale de
notre pays qui a constitutionalisé à ses risques et périls les passions et
pulsions ethniques. Le mouvement sawa ou plus précisément le bloc
idéologico-politique qu’anime Jean-Jacques Ekindi est le lieu historique
depuis lequel se déploient dangereusement ces passions et pulsions
ethniques. Quel est le destin historique d’un tel mouvement ? L’Etat du
Cameroun en tant que corps éthico-politique en construction n’est-il pas
voué à la destruction qu’autorise le déploiement des passions et pulsions
ethniques ?

De la séquence politico-idéologique autochtone/minorité/allogène,
rappelons que seul le couple autochtone/minorité s’est vu constitutionaliser
et entretient désormais une lutte à mort contre l’allogène devenu étranger
et bouc-émissaire.Le mouvement sawa se constitue de vouloir jouir du
statut constitutionnel autochtone/minorité. D’où cette déclaration : « Les
Sawa sont minoritaires, mais toutes les ethnies sont minoritaires au
Cameroun et l’avenir de la paix ne peut se construire qu’à partir de la
coopération et de la protection des minorités. Les Sawa veulent montrer la
voie »14.La minorité sawa, dit-on est menacée dans son espace vital : « Il
est donc évident que le désarroi, la revendication de la minorité et de
toutes les autres n’obéissent à aucun suivisme politique. Que la révolte
déchaînée n’a pas eu le temps de trouver ou de se donner un maître […]. Il
est temps pour les Sawa de serrer leurs rangs pour la préservation de leur
espace vital »15.

Espace vital, voilà l’expression brutale et achevée de cette idéologie
politique à la recherche d’un maître. Jean-Jacques Ekindi s’impose comme
maître de ce mouvement idéologico-politique sawa. « Il y a lieu de préciser
que notre mouvement n’est pas un parti politique en tant que tel. D’autres
minorités entendent coopérer avec la communauté sawa, dans la lutte
pour la protection des minorités et la sauvegarde de leur identité et de leur
patrimoine. Notre groupe KOD’A MBOA SAWA accueille favorablement
14
     KOD’A MBOA SAWA, Bulletin de liaison no 001 du 29 mars 1996
15
     Le Défi no 012 du 13 mars 1996

                                                       8
ces sollicitations destinées à renforcer le groupe de minorités. […] . Une
résolution du groupe sawa demande à Jean-Jacques Ekindi d’approcher
les autres leaders d’opinion sawa. Il s’agit notamment de Samuel EBOUA,
Marcel YONDO et NJOH LITUMBE, afin qu’ils s’unissent et créent un
cadre approprié pour mieux défendre les Sawa face aux dangers qui les
menacent »16.

Quel est le danger qui menace les Sawa dans ce qu’ils appellent leur
espace vital ? Ecoutons à neuf cette déclaration du 15 juin 1996, faite à
Douala par les Chefs traditionnels du Grand Sawa et d’où on peut lire :

« Considérant que tous les Sawa sont des descendants directs des
peuples qui ont crée les localités qui se situent dans les terres actuelles
des Régions du Littoral et du Sud-ouest, une partie des Régions du Sud,
du Centre et de l’Ouest, et ce avant les différentes invasions, la
colonisation européenne et la formation de l’Etat,

Considérant encore qu’une partie de ces terres est habitée aujourd’hui par
des ALLOGENES venant d’autres régions du pays, et ce, pour différentes
raisons dont la plus marquante est la politique d’intégration nationale
pratiquée depuis le lendemain de l’indépendance,

Considérant aussi que ces allogènes sont devenus dominants par leur
nombre sur certaines parties de notre terroir, et que cette situation
commence à rendre certains d’entre eux exigeants et insolents,

Considérant enfin que l’occupation d’une terre ne saurait conférer le Droit
au terroir,

Déclarons solennellement que le problème le plus préoccupant du Peuple
indigène sawa est la menace organisée contre notre survie collective par
la section étrangère GRAFI au sein même des communautés sawa »17.
Cette déclaration est une déclaration de guerre contre la communauté
bamiléké. Philosophe, politologue, sociologue, anthropologue, homme
politique et homme d’Etat doivent prendre cette déclaration comme un acte

16
     KOD’A MBOA SAWA? Bulletin de liaison no 001 du 29 mars 1996.
17
     Déclaration du 15 juin 1996, Galaxie no 191 du 17 juin 1996

                                                       9
de guerre et agir en conséquence. Il faut rappeler que cette déclaration est
l’œuvre historique des Ministres de la République, de hauts fonctionnaires
de l’Etat et de l’Administration camerounaise et de hauts cadres de l’armée
de la République. L’Histoire devra enregistrer leurs noms et retenir leur
responsabilité dans l’effondrement des mythes fondateurs de notre
conscience historique nationale. Il s’agit des Ministres MBELLA MBAPPE,
Ephraim INONI, DOUALLA MOUTOME, EBONG NGOLLE, NJAMI
WANDJI, de hauts fonctionnaireres et philosophe E.NJOH MOUELLE ,
Patience EBOUMBOU, MOUKOKO MBONJO, les Délégués du
Gouvernement Thomas EYOUM TOBBO de Douala et EWANE de
Nkongsamba, NJALLA KWAIN de Limbé, du Colonel de Gendarmerie
DOUALLA MASSANGO et de nombreuses personnalités politiques telles
que Jean-Jacques Ekindi, Samuel EBOUA et les Chefs Supérieurs
Sawa.Ces élites ont trahi ce texte sacré et contraignant qu’est notre
hymne National qui ordonne :

O Cameroun berceau de nos ancêtres,

[…]

Que tous tes enfants du Nord au Sud,

De l’Est à l’Ouest soient tout amour !

Te servir que ce soit leur seul but

Pour remplir leur devoir toujours.

[…]

Tu es la tombe où dorment nos pères,

Le jardin que nos aïeux ont cultivé,

Nous travaillons pour te rendre prospère,

[…]

De l’Afrique sois fidèle enfant !


                                         10
En écoutant ce chant de ralliement, qui de nous ne se sent pas possédés
par des passions patriotiques et panafricanistes ? Qui ne se sent pas en
contradiction radicale et absolue avec la déclaration des Chefs Sawa
précédemment évoquée ? Deux courants de pensée ici s’affrontent, le
panafricanisme d’inspiration diopienne et l’ethno séisme dont le
mouvement sawa est l’une des expressions affichées et achevées.

Mais il ya aussi cette autre déclaration de l’élite sawa par quoi on voudrait
clore cette critique philosophique des passions et pulsions ethniques. Elle
engage au plus haut point la responsabilité historique du Chef de l’Etat,
Paul Biya.

Le journal La Détente rend compte d’une réunion tenue le 10 mai 1996 à
Limbé, qualifiée de RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE, avec pour thème de
réflexion : UNE STRATEGIE COMPACTE, SOLIDAIRE ET AGRESSIVE.

LA DETENTE, note : « Au cours de cette réunion, la communauté sawa a
affirmé que l’avènement d’un désastre est souvent à l’origine du réveil d’un
peuple. L’extermination juive sous le régime hitlérien a accouché en 1948
de l’Etat d’Israël : ceci a définitivement mis un terme à la qualification de
peuple errant attribué à cette nation nomade. Dans le Pakistan formule
originelle, la persécution des autorités d’Islamabad à l’endroit du peuple
Bengali au Pakistan Oriental avait donné lieu à la naissance d’un Etat, le
Bangladesh en 1971. L’histoire foisonne de ces exemples où des entités
nationales sont obligées de se recomposer et de se ressouder lorsque
leurs droits à l’existence, leur survie même sont menacés. L’arrogance
inadmissible de l’électorat SDF et de leurs élus qui ont été les premiers à
marquer d’un cachet décidément ethnique leur victoire électorale dans la
plus grande métropole de tous les Camerounais qu’est la ville de Douala,
aura eu l’effet positif de rappeler au peuple sawa les règles de jeu
appliquées par certains nationalistes dans la construction du Cameroun : le
principe de l’espace vital.

Aussi ,de Campo à Idabato, du pays Babimbi à la plaine des Mbo, la
trompette de l’irrédentisme a été embouché à la suite de l’irrespect des
notions élémentaires de l’hospitalité que manifestent certains allogènes à

                                     11
l’endroit de ceux qui leur ont gratuitement offert un gîte il ya près d’un
siècle.

Il aura fallu l’insolence irresponsable des quelques expansionnistes
bamiléké pour que la cohabitation pacifique qui a toujours existé entre
Bamiléké et Sawa soit aujourd’hui l’objet d’une remise en question. Nous
l’avons dit, il y a de cela quatre mois, nous le confirmons aujourd’hui, le
décor du Rwanda est déjà planté au Cameroun : le système d’ignition de la
mèche a été actionné depuis janvier 1996 et les barils seront peut-être
atteints dans quelques jours. Lorsqu’un gigantesque holocauste aura
rectifié les statistiques démographiques de certaines provinces, l’on
comprendra certainement, avec l’aide des chiffres qu’une coexistence
interethnique sereine est beaucoup plus proche de la réalité démocratique
que la dictature de la majorité. En effet, le pétrole, les meilleures terres de
ce pays, l’énergie électrique et les trois débouchés maritimes : Limbe,
Douala, Kribi sont des arguments suffisants pour exiger l’éclatement du
Cameroun en Etats où se regrouperaient les peuples qui ont une même
origine, une culture commune et un destin commun. L’absence de
convergence d’intérêts et de culture au sein de différentes ethnies
camerounaises doit rendre chaque tribu entièrement responsable de son
destin »18.

Que reste-t-il des concepts d’Etat camerounais, de Nation camerounaise,
de Peuple camerounais, de territoire national camerounais et du destin
historique commun après la lecture de ce texte ? Rien pour le philosophe.
Ce texte idéologico-politique introduit une rupture, une’ brisure, une
cassure et une interruption radicale dans la chaîne des concepts
fondateurs et historiques et baisse, ruine leur influence formatrice de notre
conscience nationale. De là, notre question : que pense le Président de la
République, Paul Biya de cette déclaration inédite dans les annales de
notre mémoire historique ? Cette déclaration de l’élite sawa remet en
question, dans une radicalité extrême et brutale la mission, le devoir et le
droit que la Loi fondamentale ordonne au Chef de l’Etat, Paul Biya.

Que prescrit la Loi fondamentale ?
18
     La Détente, no 137 du 21 juin 1996.

                                           12
« Le Président de la République est le Chef de l’Etat […] Il veille au respect
de la Constitution […] il est le garant de l’indépendance nationale, de
l’intégrité du territoire, de la permanence et de la continuité de l’Etat »19.

Revenons aux émeutes de Deido pour dégager leur signification
philosophique, politique, idéologique et éthique.

Les émeutes de Deido, marquées par le feu et le sang consument-elles la
fin d’un cycle de violence préparé de longue date par une littérature de
haine ? Assistons-nous à la mort d’un mouvement idéologico-politique qui
est une remise en cause des mythes fondateurs de notre conscience
historique et éthique ? On doit pouvoir demander aux fondateurs de
l’idéologie du mouvement sawa qu’incarne l’homme politique Jean-Jacques
Ekindi de répondre à ces questions.

En vérité, les émeutes de Deido mettent en conflit deux communautés
historiques vouées à vivre ensemble un destin historique collectif. Ici, il
s’agit de la communauté sawa et de la communauté bamiléké. En effet, et
à juste titre, le journal Jeune Afrique note : « Deux morts, de nombreux
blessés, plus de soixante motos brûlées, des maisons incendiées, des
commerces saccagés. Le bilan est lourd au lendemain des affrontements
qui, entre le 31décembre et 3 janvier, ont opposé deux groupes d’habitants
doualas du quartier Deido, à Douala, à des conducteurs des motos-taxis,
bamilékés, de l’Ouest »20.Pour justifier son observation, J.A. soumet à
notre lecture deux interventions des ressortissants de deux communautés
en conflit. M Mouangue Kobila, professeur agrégé de droit et membre de
l’ethnie douala écrit : « Les événements de Deido ne seraient pas allés, au-
delà d’une réaction éruptive de ses habitants si certains n’avaient oublié le
respect normalement dû à une communauté qui s’est sentie attaquée chez
elle »21. La thèse du professeur Mouangue Kobila s’inscrit bien dans la
ligne politico-idéologique du mouvement sawa dont il entend être un des
théoriciens en tant que homme de la science du droit. Il faut défendre
l’espace vital sawa contre l’envahisseur, devenu sous la plume du

1919
     La Constitution du 18 janvier 1996.
20
   J.A. no 2661 du 8 au jeudi 14 janvier 2012, p.14
21
   J.A. id

                                                      13
professeur agrégé Mouangue Kobila, un prédateur. De fait, le professeur
écrit, comme pour affirmer la profondeur de sa pensée : « Les événements
de Deido ne seraient pas allés au-delà de l’assassinat d’un jeune homme
et de l’indignation éruptive des habitants de Deido, si certains habitants de
la ville de Douala n’étaient pas animés par une volonté hégémonique qui
leur fait oublier, le respect normalement dû à une communauté qui se sent
outragée et attaquée dans son terroir par des comportements de
prédateurs ».22. Les éléments lexicaux utilisés dans ce texte nous sont
connus qui relèvent d’un corpus idéologico-politique historiquement
déterminé et des figures de pensée bien précises. Ainsi en est-il de la
puissance de Bamiléké formulée par le Colonel français Jean Lamberton,
formule reprise par le philosophe Hubert Mono Ndjana sous le concept de
volonté hégémonique de Bamiléké, retrempé et retravaillé par le
mouvement idéologique sawa au cours de ces dix dernières années et
aujourd’hui repris par le professeur agrégé de droit, Mouangue Kobila qui y
ajoute le concept de prédateur par quoi il désigne la communauté
bamiléké. Le professeur Mouangue Kobila, par le recours aux figures de
norme/outrage qui transparaît dans son texte, tente de donner un statut
juridico-scientifique au corpus politique et idéologique que j’évoquai à
propos du problème bamiléké.

Que dire pour conclure ? Le couple conceptuel autochtone/espace vital,
nous le revendiquons sur le plan ontologique, philosophique, théologique,
éthique, idéologique et politique. Nous sommes des panafricanistes et
notre doctrine, c’est le panafricanisme historique qui est une volonté
intransigeante de libération.

Pour nous donc, le couple conceptuel autochtone/espace vital est
programmatique.

A propos du concept d’autochtone, notre maître à penser, Cheikh Anta
Diop nous rappelle qui nous sommes. Il écrit : «selon toute vraisemblance,
les peuples africains actuels ne sont nullement des envahisseurs venus
d’un autre continent ; ils sont tous autochtones »23. Chacun de nous est

22
     Le Journal, Le Jour no 1103 du jeudi 12 janvier 2012
23
     Cheikh Anta Diop, op.cit, p.11

                                                            14
donc fondé à revendiquer sa qualité ontologique, philosophique,
théologique, éthique, politique d’autochtone dans cet espace vital qu’est
pour nous, le continent noir. D’où cette précision du Savant Cheikh Anta
Diop : « Les dernières découvertes scientifiques qui font de l’Afrique le
berceau de l’humanité excluent de plus en plus la nécessité de peupler le
continent africain à partir des autres »24.

Sur cet espace vital, le Continent noir, il faut bâtir un nouveau corps
politique, un nouveau corps de vérité et cela est posé par Cheikh Anta Diop
comme un impératif catégorique, voire une nécessité historique. Cheikh
Anta Diop écrit : « Il faut faire basculer définitivement l’Afrique Noire sur la
pente de son destin fédéral »25.Kwamé Nkrumah, le philosophe, l’homme
d’Etat, théoricien du panafricanisme et théoricien de la guerre de libération
du Continent noir, précise davantage la pensée de Cheikh Anta Diop
quand il écrit à son tour : « L’Afrique est le centre de la Révolution du
Monde Noir ; tant qu’elle ne sera pas unie sous un gouvernement socialiste
unifié, les Hommes Noirs du monde entier n’auront pas de foyer national.
C’est autour de la lutte des peuples africains pour la libération et l’unité du
Continent qu’une authentique culture négro-africaine prendra sa forme.
L’Afrique est un Continent, un Peuple, une Nation »26. Et pour être encore
plus précis, Nkrumah ajoute : « Tous les peuples à descendance africaine,
qu’ils vivent au nord ou au sud de l’Amérique, aux Antilles, ou dans
quelques autres parties du monde, sont des Africains et appartiennent à la
Nation africaine »27. S’inscrivant sur la même lignée philosophique,
politique, idéologique et éthique, le théoricien et activiste du mouvement de
libération du peuple noir des Etats-Unis, Malcolm X, écrit pour sa part :
« De même que le Juif américain est en harmonie politique, économique et
culturelle avec le judaïsme du monde entier, de même il est temps que les
Afro-américains deviennent partie intégrante des panafricanistes du monde
entier ; même si nous devons rester physiquement en Amérique, en luttant
pour les avantages que nous garantit la Constitution, il nous fait revenir en


24
   Cheikh Anta Diop, op.cit, p.11
25
   Cheikh Anta Diop, op.cit, p.31
26
   Kwame Nkrumah, La lute des classes en Afrique, Présence Africaine, Paris 1972, p. 107
27
   Kwame Nkrumah, op.cit, p. 107

                                                       15
Afrique philosophiquement et culturellement et créer une unité efficace
dans le cadre du panafricanisme »28.

                                            PANAFRICANISME

                                                         OU

                                               ETHNOSEISME

Telle est l’alternative, théorique et pratique. Telle est la ligne de
démarcation philosophique, politique, théologique, éthique et idéologique.

On doit pouvoir, ici et maintenant, choisir son camp comme on le fait en
temps de guerre.

                                                                 Yaoundé le 17 janvier 2012



                                                                 Sindjoun Pokam

                                                                 Philosophe

                                                                 sindjounpokam@yahoo.fr




28
     Malcolm X, Le Pouvoir Noir, éd. L’Harmattan, Paris, p.100

                                                          16

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Emeutes de Deido : critique philosophique

  • 1. SINDJOUN POKAM EMEUTES DE DEIDO CRITIQUE PHILOSOPHIQUE NOUS SOMMES TOUS DES AUTOCTHONES 1
  • 2. «Le Tribunal de Nuremberg ne s’est pas contenté de juger les nazis, il a également mis hors la loi l’idéologie dont ils se réclamaient. Et, aussi longtemps qu’il n’aura pas été dit explicitement en Afrique Centrale que les minorités ont le droit d’être protégées et que tous les citoyens méritent un accès égal au pourvoir et au savoir, les métastases du génocide se répandront, et non seulement dans tout le continent Africain. Les manipulations de l’ethnicité ne pourront être déjouées que si chacun s’emploie à déconsidérer cette idéologie qui tue : la communauté internationale, les autorités politiques, mais les autorités morales, les Eglises, les organisations de défense de droits de l’homme, la société civile. Si l’Afrique demeure le continent de l’impunité, de l’irresponsabilité, le seul où l’on puisse tuer, mentir, corrompre, sans encourir de sanction, quel avenir peut-on lui prédire ? En Europe, le tribunal international consacré aux crimes dans l’ex-Yougoslavie a désigné comme coupables les Mladic et autres Karadjic, mais il a aussi condamné le système de purification ethnique qu’ils avaient tenté de mettre en place. Il faut qu’il soit procédé aux mêmes condamnations en Afrique, car la vérité du Rwanda sera celle du Burundi, du Zaïre et demain du Cameroun… » I. L’essai qu’on va lire s’inscrit dans cette exigence que formule si fortement Collette BREACKMAN. (I) Collette Breackman, Terreur Africaine, Ed Fayard, Paris 1996. 2
  • 3. NOUS SOMMES TOUS DES AUTOCTHONES. UNE CRITIQUE PHILOSOPHIQUE DES EMEUTES DE DEIDO. ______________. Penser philosophiquement les émeutes de Deido, c’est soumettre à la question la séquence conceptuelle autochtone/minorité/allogène. Les dernières émeutes de Deido constituent les manifestations récurrentes des passions et pulsions ethniques qui secouent notre corps politique en construction. Nous sommes tous des autochtones, déclare mon maître à penser, le savant Cheikh Anta Diop : « Selon toute vraisemblance, les Peuples africains actuels ne sont nullement des envahisseurs venus d’un autre continent ; ils sont tous autochtones »1 Cette thèse est vigoureusement, rigoureusement et scientifiquement établie. D’où cette précision de Cheikh Anta Diop : « Les dernières découvertes scientifiques qui font de l’Afrique le berceau de l’humanité excluent de plus en plus la nécessité de peupler le continent africain à partir des autres »2. Les conséquences philosophiques, politiques, éthiques et idéologiques de ces thèses de Cheikh Anta Diop sont immenses. D’où ma filiation, ma lignée à la pensée de Cheikh Anta Diop. Elle est double et s’exprime à travers la rencontre historico-politique d’Um Nyobé/Cheikh Anta Diop. De cette rencontre, Cheikh Anta Diop écrit : « C’est en février 1952, alors que j’étais secrétaire général des Etudiants du R.D.A. que nous avons posé le problème de l’indépendance politique du continent noir et celui de la création d’un futur Etat fédéral. 1 Cheikh Anta Diop, Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique Noire, éd. Présence Africaine, Paris 1974 p, 11 2 Cheikh Anta Diop, op.ct, id 3
  • 4. Cet article qui n’était alors que le résumé de Nations Nègres, en cours de publication, traitait des aspects politiques, linguistiques, historiques, social, etc.… de la question. Il est certain qu’à l’époque, les députés malgaches et le leader camerounais, Ruben Um Nyobé, mis à part, aucun homme politique africain noir francophone n’osait encore parler d’indépendance, de la culture, oui de culture et des Nations africaines »3. De là ce projet philosophique, politique, éthique et idéologique posé comme impératif catégorique et comme nécessité historique. Cheikh Anta Diop écrit : « Il faut faire basculer définitivement l’Afrique noire sur la pente de son destin fédéral »4 Le projet philosophico-politique et éthico-idéologique de Cheikh Anta Diop est porté par des passions panafricanistes. Il est radicalement antagonique aux passions et pulsions ethniques qui gouvernent la séquence conceptuelle autochtone/minorité/allogène précédemment évoquée. Passions panafricanistes et passions/pulsions ethniques, tels sont les deux courants de pensée qui structurent le champ politique et idéologique de l’Afrique noire. Le Cameroun comme corps politique en construction, constitue la pointe avancée où se déploient dangereusement ces deux passions. De là mon parti pris théorique de recourir à la pensée de Cheikh Anta Diop pour comprendre et rendre intelligible la lutte à mort qui gouverne le rapport entre ces deux passions. Ici, ma filiation philosophique et idéologique est une rétroaction sur Cheikh Anta Diop de la rencontre de Marx/Engels à propos de la question de la violence dans l’histoire. Cheikh Anta Diop en effet, écrit : « Les lois de la lutte des classes selon le matérialisme historique ne s’appliquent qu’à une société rendue au préalable ethniquement homogène par la violence. Celui-ci ignore pratiquement, dans ses analyses, la phase des luttes bestiales, darwiniennes, qui précèdent ; c’est d’autant plus regrettable qu’il s’agit d’une étape qu’ont connue la plupart des nations actuelles. C’est le cas le 3 Cheikh Anta Diop, op.cit, p.6 4 Cheikh Anta Diop, op.cit, p.31 4
  • 5. plus général, et non l’exception, comme le pensait Engels »5. Marx/Engels ont évacué de leur pensée sur la violence dans l’histoire, la phase des passions et pulsions ethniques, telles sont les limites de cette pensée exprimée dans le matérialisme historique. D’où cette thèse de Cheikh Anta Diop : «Tous les auteurs qui traitent de la violence sans oser descendre jusqu’à ce niveau primaire où la violence bestiale s’exerce sur une base collective, où tout un groupe humain s’organise non pour en assujettir un autre, mais pour l’anéantir, tous ceux-là, sciemment ou non, font de la métaphysique, en sublimant le thème, pour n’en retenir que les aspects philosophiques »6. Et le savant ajoute : « Au cours de l’histoire, lorsque deux groupes humains se disputent un espace vital, économique, la plus petite différence ethnique peut prendre un relief particulier, servant momentanément de prétexte pour un clivage social et politique : différence d’apparence physique, de langue, de religion, de mœurs et de coutumes. Au cours de l’histoire, les conquérants ont souvent abusé de ces argument pour asseoir leur domination sur des bases ethniques : l’exploitation de l’homme par l’homme prend alors une modalité ethnique, la classe sociale, au sens économique, épouse pour un temps indéfini les contours du groupe de l’ethnie de la race vaincue »7. Texte capital où le savant philosophe/historien, Cheikh Anta Diop nous apprend que les passions et pulsions ethniques conduisent historiquement à l’anéantissement et à la destruction de l’Autre. Les passions et pulsions ethniques sont historiquement génocidaires. Le génocide, comme phénomène historique se nourrit des passions et pulsions ethniques qui sont des pulsions de mort. L’ethno séisme, c’est le nom de cette idéologie et de cette doctrine de la mort qu’on inflige à Autrui. Elle est soutenue historiquement par la haine vouée à Autrui. Le Cameroun, en Afrique noire est devenu un des lieux historiques où se déploient ces passions et pulsions de mort. Cette idéologie de la mort est 5 Cheikh Anta Diop, Civilisation Ou Barbarie, éd. Présence Africaine, Paris 1981, p.159 6 Cheikh Anta Diop, idem 7 Cheikh Anta Diop, ibidem 5
  • 6. portée et légitimée par la séquence conceptuelle autochtone/minorité/allogène. D’où notre question : comment cette séquence historique s’est-elle imposée dans le champ politique et idéologique camerounais ? Quels en sont les enjeux philosophiques, politiques et éthiques ? Quel problème la séquence conceptuelle autochtone/minorité/allogène entend-t-elle résoudre historiquement ? La séquence conceptuelle autochtone/minorité/allogène s’impose, dans le champ politique camerounais pour résoudre, dit-on, le problème bamiléké. Un discours politique, idéologique et dogmatique l’institue. Ce discours, c’est celui du Colonel français, Jean Lamberton, alors en mission de pacification, de purification, donc de la guerre en pays bamiléké. Le colonel Jean Lamberton écrit, en effet, « Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec, dans sa chaussure, un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique : les Bamiléké »8. Pour la première fois, dans l’histoire du Cameroun désigné comme Etat en construction apparaît le concept de minorité par quoi on désigne la communauté bamiléké que l’on s’empresse de penser à travers la métaphore de caillou bien gênant, donc un mal radical qu’il faut éradiquer, trancher. Le Bamiléké, dans le champ politique camerounais est un phénomène, un Evénement d’exception. D’où cette thèse du Colonel Jean Lamberton qui écrit : « En fait, les Bamiléké forment un Peuple. Il suffit pour s’en convaincre de considérer leur nombre, leur histoire, leur structure sociale et leur dynamisme. Qu’un groupe homogène de populations nègres réunissent tant de facteurs de puissance et de cohésion n’est pas si banal en Afrique Centrale ; au Cameroun, du moins, le phénomène bamiléké est sans équivalent »9.Il restait à construire le couple conceptuel autochtone/allogène. Une décision du Prince, au sens de Machiavel est requise pour cela. Il ‘agit d’une décision du Président de la République du Cameroun, Paul Biya qui est en même temps chef du parti. Dans un document capital et dont on peut dire qu’il aura joué un rôle extraordinaire dans le déploiement des passions et pulsions ethniques, il est écrit : « Sur instruction du Président national, il a été constitué un comité restreint de 8 e Jean Lamberton, Revue de Défense nationale Paris 16 année, mars 1960 ;pp.161-177 9 Jean Lamberton, idem 6
  • 7. réflexion de l’UNC sur les mutations et les actions à promouvoir pour faire de celle-ci un Parti de Rassemblement de toutes les sensibilités camerounaises »10. Suit la liste des membres qui composent ce comité restreint de réflexion. Il s’agissait alors de MM. Joseph Charles DOUMBA, Ministre chargé de Mission, comme Président du comité. POUMA Léonard Claude, Conseiller Spécial, Secrétaire politique. SENGAT KUO, Ministre de l’Information, Secrétaire politique. Jean Marcel MENGUEME, Ministre de l’Administration Territoriale, Secrétaire Politique Adjoint. NGANGO Georges, Ministre chargé de Mission. Joseph OWONA, Chancelier de l’Université, Rapporteur du Comité. Dans ce comité de réflexion se constitue le massif idéologico-politique autochtone/minorité/allogène. On y lit : « Le dépassement des acquis du passé doit se manifester d’une manière particulière par la mise au point progressive d’une authentique théorie de l’intégration nationale et une élaboration d’une véritable praxis de celle-ci permettant de garantir le respect de divers équilibres socioculturels et les droits des minorités de façon à éviter une palestinisation de celles-ci »11.On y lit aussi que le comité propose de « proclamer le devoir démocratique de notre parti de sauvegarder dans la vie du Parti et de l’Etat les droits des minorités, autochtones ou allogènes par le respect des divers équilibres garants de la stabilité générale de notre société »12. Dans ce dispositif politico-idéologique, la primauté de la minorité ou de l’autochtone est de plus en plus affirmée sur l’allogène. En effet, le comité ordonne de « favoriser l’utilisation des minoritaires dans les grands départements ministériels afin d’asseoir une stratégie non écrite de consolidation de l’unité nationale et d’authentique intégration nationale[…] étudier et établir des règles écrites et des pratiques non écrites de sauvegarde des droits des minorités dans les villes et les diverses circonscriptions administratives de la République »13. Tout cet arsenal politico-idéologique est destiné à faire face à la menace bamiléké que des idéologues, depuis le discours dogmatique du Colonel français Jean Lamberton ont inventée et entretenue historiquement et systématiquement. 10 Collectif Changer le Cameroun, Le Cameroun Eclaté ? Anthologie des revendications ethniques, p.128 11 Collectif Changer le Cameroun, Le Cameroun Eclaté ? Anthologie des Revendications ethniques, éd. C3, BP Yaoundé, 1992,p.129. 12 Collectif Changer le Cameroun…p.137 13 Collectif Changer le Cameroun…p.130 7
  • 8. La constitutionnalisation de la séquence politico-idéologique autochtone/minorité/allogène achève ce processus le 18 janvier 1996.De la théorie on est passé à la pratique en se référant à la Loi fondamentale de notre pays qui a constitutionalisé à ses risques et périls les passions et pulsions ethniques. Le mouvement sawa ou plus précisément le bloc idéologico-politique qu’anime Jean-Jacques Ekindi est le lieu historique depuis lequel se déploient dangereusement ces passions et pulsions ethniques. Quel est le destin historique d’un tel mouvement ? L’Etat du Cameroun en tant que corps éthico-politique en construction n’est-il pas voué à la destruction qu’autorise le déploiement des passions et pulsions ethniques ? De la séquence politico-idéologique autochtone/minorité/allogène, rappelons que seul le couple autochtone/minorité s’est vu constitutionaliser et entretient désormais une lutte à mort contre l’allogène devenu étranger et bouc-émissaire.Le mouvement sawa se constitue de vouloir jouir du statut constitutionnel autochtone/minorité. D’où cette déclaration : « Les Sawa sont minoritaires, mais toutes les ethnies sont minoritaires au Cameroun et l’avenir de la paix ne peut se construire qu’à partir de la coopération et de la protection des minorités. Les Sawa veulent montrer la voie »14.La minorité sawa, dit-on est menacée dans son espace vital : « Il est donc évident que le désarroi, la revendication de la minorité et de toutes les autres n’obéissent à aucun suivisme politique. Que la révolte déchaînée n’a pas eu le temps de trouver ou de se donner un maître […]. Il est temps pour les Sawa de serrer leurs rangs pour la préservation de leur espace vital »15. Espace vital, voilà l’expression brutale et achevée de cette idéologie politique à la recherche d’un maître. Jean-Jacques Ekindi s’impose comme maître de ce mouvement idéologico-politique sawa. « Il y a lieu de préciser que notre mouvement n’est pas un parti politique en tant que tel. D’autres minorités entendent coopérer avec la communauté sawa, dans la lutte pour la protection des minorités et la sauvegarde de leur identité et de leur patrimoine. Notre groupe KOD’A MBOA SAWA accueille favorablement 14 KOD’A MBOA SAWA, Bulletin de liaison no 001 du 29 mars 1996 15 Le Défi no 012 du 13 mars 1996 8
  • 9. ces sollicitations destinées à renforcer le groupe de minorités. […] . Une résolution du groupe sawa demande à Jean-Jacques Ekindi d’approcher les autres leaders d’opinion sawa. Il s’agit notamment de Samuel EBOUA, Marcel YONDO et NJOH LITUMBE, afin qu’ils s’unissent et créent un cadre approprié pour mieux défendre les Sawa face aux dangers qui les menacent »16. Quel est le danger qui menace les Sawa dans ce qu’ils appellent leur espace vital ? Ecoutons à neuf cette déclaration du 15 juin 1996, faite à Douala par les Chefs traditionnels du Grand Sawa et d’où on peut lire : « Considérant que tous les Sawa sont des descendants directs des peuples qui ont crée les localités qui se situent dans les terres actuelles des Régions du Littoral et du Sud-ouest, une partie des Régions du Sud, du Centre et de l’Ouest, et ce avant les différentes invasions, la colonisation européenne et la formation de l’Etat, Considérant encore qu’une partie de ces terres est habitée aujourd’hui par des ALLOGENES venant d’autres régions du pays, et ce, pour différentes raisons dont la plus marquante est la politique d’intégration nationale pratiquée depuis le lendemain de l’indépendance, Considérant aussi que ces allogènes sont devenus dominants par leur nombre sur certaines parties de notre terroir, et que cette situation commence à rendre certains d’entre eux exigeants et insolents, Considérant enfin que l’occupation d’une terre ne saurait conférer le Droit au terroir, Déclarons solennellement que le problème le plus préoccupant du Peuple indigène sawa est la menace organisée contre notre survie collective par la section étrangère GRAFI au sein même des communautés sawa »17. Cette déclaration est une déclaration de guerre contre la communauté bamiléké. Philosophe, politologue, sociologue, anthropologue, homme politique et homme d’Etat doivent prendre cette déclaration comme un acte 16 KOD’A MBOA SAWA? Bulletin de liaison no 001 du 29 mars 1996. 17 Déclaration du 15 juin 1996, Galaxie no 191 du 17 juin 1996 9
  • 10. de guerre et agir en conséquence. Il faut rappeler que cette déclaration est l’œuvre historique des Ministres de la République, de hauts fonctionnaires de l’Etat et de l’Administration camerounaise et de hauts cadres de l’armée de la République. L’Histoire devra enregistrer leurs noms et retenir leur responsabilité dans l’effondrement des mythes fondateurs de notre conscience historique nationale. Il s’agit des Ministres MBELLA MBAPPE, Ephraim INONI, DOUALLA MOUTOME, EBONG NGOLLE, NJAMI WANDJI, de hauts fonctionnaireres et philosophe E.NJOH MOUELLE , Patience EBOUMBOU, MOUKOKO MBONJO, les Délégués du Gouvernement Thomas EYOUM TOBBO de Douala et EWANE de Nkongsamba, NJALLA KWAIN de Limbé, du Colonel de Gendarmerie DOUALLA MASSANGO et de nombreuses personnalités politiques telles que Jean-Jacques Ekindi, Samuel EBOUA et les Chefs Supérieurs Sawa.Ces élites ont trahi ce texte sacré et contraignant qu’est notre hymne National qui ordonne : O Cameroun berceau de nos ancêtres, […] Que tous tes enfants du Nord au Sud, De l’Est à l’Ouest soient tout amour ! Te servir que ce soit leur seul but Pour remplir leur devoir toujours. […] Tu es la tombe où dorment nos pères, Le jardin que nos aïeux ont cultivé, Nous travaillons pour te rendre prospère, […] De l’Afrique sois fidèle enfant ! 10
  • 11. En écoutant ce chant de ralliement, qui de nous ne se sent pas possédés par des passions patriotiques et panafricanistes ? Qui ne se sent pas en contradiction radicale et absolue avec la déclaration des Chefs Sawa précédemment évoquée ? Deux courants de pensée ici s’affrontent, le panafricanisme d’inspiration diopienne et l’ethno séisme dont le mouvement sawa est l’une des expressions affichées et achevées. Mais il ya aussi cette autre déclaration de l’élite sawa par quoi on voudrait clore cette critique philosophique des passions et pulsions ethniques. Elle engage au plus haut point la responsabilité historique du Chef de l’Etat, Paul Biya. Le journal La Détente rend compte d’une réunion tenue le 10 mai 1996 à Limbé, qualifiée de RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE, avec pour thème de réflexion : UNE STRATEGIE COMPACTE, SOLIDAIRE ET AGRESSIVE. LA DETENTE, note : « Au cours de cette réunion, la communauté sawa a affirmé que l’avènement d’un désastre est souvent à l’origine du réveil d’un peuple. L’extermination juive sous le régime hitlérien a accouché en 1948 de l’Etat d’Israël : ceci a définitivement mis un terme à la qualification de peuple errant attribué à cette nation nomade. Dans le Pakistan formule originelle, la persécution des autorités d’Islamabad à l’endroit du peuple Bengali au Pakistan Oriental avait donné lieu à la naissance d’un Etat, le Bangladesh en 1971. L’histoire foisonne de ces exemples où des entités nationales sont obligées de se recomposer et de se ressouder lorsque leurs droits à l’existence, leur survie même sont menacés. L’arrogance inadmissible de l’électorat SDF et de leurs élus qui ont été les premiers à marquer d’un cachet décidément ethnique leur victoire électorale dans la plus grande métropole de tous les Camerounais qu’est la ville de Douala, aura eu l’effet positif de rappeler au peuple sawa les règles de jeu appliquées par certains nationalistes dans la construction du Cameroun : le principe de l’espace vital. Aussi ,de Campo à Idabato, du pays Babimbi à la plaine des Mbo, la trompette de l’irrédentisme a été embouché à la suite de l’irrespect des notions élémentaires de l’hospitalité que manifestent certains allogènes à 11
  • 12. l’endroit de ceux qui leur ont gratuitement offert un gîte il ya près d’un siècle. Il aura fallu l’insolence irresponsable des quelques expansionnistes bamiléké pour que la cohabitation pacifique qui a toujours existé entre Bamiléké et Sawa soit aujourd’hui l’objet d’une remise en question. Nous l’avons dit, il y a de cela quatre mois, nous le confirmons aujourd’hui, le décor du Rwanda est déjà planté au Cameroun : le système d’ignition de la mèche a été actionné depuis janvier 1996 et les barils seront peut-être atteints dans quelques jours. Lorsqu’un gigantesque holocauste aura rectifié les statistiques démographiques de certaines provinces, l’on comprendra certainement, avec l’aide des chiffres qu’une coexistence interethnique sereine est beaucoup plus proche de la réalité démocratique que la dictature de la majorité. En effet, le pétrole, les meilleures terres de ce pays, l’énergie électrique et les trois débouchés maritimes : Limbe, Douala, Kribi sont des arguments suffisants pour exiger l’éclatement du Cameroun en Etats où se regrouperaient les peuples qui ont une même origine, une culture commune et un destin commun. L’absence de convergence d’intérêts et de culture au sein de différentes ethnies camerounaises doit rendre chaque tribu entièrement responsable de son destin »18. Que reste-t-il des concepts d’Etat camerounais, de Nation camerounaise, de Peuple camerounais, de territoire national camerounais et du destin historique commun après la lecture de ce texte ? Rien pour le philosophe. Ce texte idéologico-politique introduit une rupture, une’ brisure, une cassure et une interruption radicale dans la chaîne des concepts fondateurs et historiques et baisse, ruine leur influence formatrice de notre conscience nationale. De là, notre question : que pense le Président de la République, Paul Biya de cette déclaration inédite dans les annales de notre mémoire historique ? Cette déclaration de l’élite sawa remet en question, dans une radicalité extrême et brutale la mission, le devoir et le droit que la Loi fondamentale ordonne au Chef de l’Etat, Paul Biya. Que prescrit la Loi fondamentale ? 18 La Détente, no 137 du 21 juin 1996. 12
  • 13. « Le Président de la République est le Chef de l’Etat […] Il veille au respect de la Constitution […] il est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire, de la permanence et de la continuité de l’Etat »19. Revenons aux émeutes de Deido pour dégager leur signification philosophique, politique, idéologique et éthique. Les émeutes de Deido, marquées par le feu et le sang consument-elles la fin d’un cycle de violence préparé de longue date par une littérature de haine ? Assistons-nous à la mort d’un mouvement idéologico-politique qui est une remise en cause des mythes fondateurs de notre conscience historique et éthique ? On doit pouvoir demander aux fondateurs de l’idéologie du mouvement sawa qu’incarne l’homme politique Jean-Jacques Ekindi de répondre à ces questions. En vérité, les émeutes de Deido mettent en conflit deux communautés historiques vouées à vivre ensemble un destin historique collectif. Ici, il s’agit de la communauté sawa et de la communauté bamiléké. En effet, et à juste titre, le journal Jeune Afrique note : « Deux morts, de nombreux blessés, plus de soixante motos brûlées, des maisons incendiées, des commerces saccagés. Le bilan est lourd au lendemain des affrontements qui, entre le 31décembre et 3 janvier, ont opposé deux groupes d’habitants doualas du quartier Deido, à Douala, à des conducteurs des motos-taxis, bamilékés, de l’Ouest »20.Pour justifier son observation, J.A. soumet à notre lecture deux interventions des ressortissants de deux communautés en conflit. M Mouangue Kobila, professeur agrégé de droit et membre de l’ethnie douala écrit : « Les événements de Deido ne seraient pas allés, au- delà d’une réaction éruptive de ses habitants si certains n’avaient oublié le respect normalement dû à une communauté qui s’est sentie attaquée chez elle »21. La thèse du professeur Mouangue Kobila s’inscrit bien dans la ligne politico-idéologique du mouvement sawa dont il entend être un des théoriciens en tant que homme de la science du droit. Il faut défendre l’espace vital sawa contre l’envahisseur, devenu sous la plume du 1919 La Constitution du 18 janvier 1996. 20 J.A. no 2661 du 8 au jeudi 14 janvier 2012, p.14 21 J.A. id 13
  • 14. professeur agrégé Mouangue Kobila, un prédateur. De fait, le professeur écrit, comme pour affirmer la profondeur de sa pensée : « Les événements de Deido ne seraient pas allés au-delà de l’assassinat d’un jeune homme et de l’indignation éruptive des habitants de Deido, si certains habitants de la ville de Douala n’étaient pas animés par une volonté hégémonique qui leur fait oublier, le respect normalement dû à une communauté qui se sent outragée et attaquée dans son terroir par des comportements de prédateurs ».22. Les éléments lexicaux utilisés dans ce texte nous sont connus qui relèvent d’un corpus idéologico-politique historiquement déterminé et des figures de pensée bien précises. Ainsi en est-il de la puissance de Bamiléké formulée par le Colonel français Jean Lamberton, formule reprise par le philosophe Hubert Mono Ndjana sous le concept de volonté hégémonique de Bamiléké, retrempé et retravaillé par le mouvement idéologique sawa au cours de ces dix dernières années et aujourd’hui repris par le professeur agrégé de droit, Mouangue Kobila qui y ajoute le concept de prédateur par quoi il désigne la communauté bamiléké. Le professeur Mouangue Kobila, par le recours aux figures de norme/outrage qui transparaît dans son texte, tente de donner un statut juridico-scientifique au corpus politique et idéologique que j’évoquai à propos du problème bamiléké. Que dire pour conclure ? Le couple conceptuel autochtone/espace vital, nous le revendiquons sur le plan ontologique, philosophique, théologique, éthique, idéologique et politique. Nous sommes des panafricanistes et notre doctrine, c’est le panafricanisme historique qui est une volonté intransigeante de libération. Pour nous donc, le couple conceptuel autochtone/espace vital est programmatique. A propos du concept d’autochtone, notre maître à penser, Cheikh Anta Diop nous rappelle qui nous sommes. Il écrit : «selon toute vraisemblance, les peuples africains actuels ne sont nullement des envahisseurs venus d’un autre continent ; ils sont tous autochtones »23. Chacun de nous est 22 Le Journal, Le Jour no 1103 du jeudi 12 janvier 2012 23 Cheikh Anta Diop, op.cit, p.11 14
  • 15. donc fondé à revendiquer sa qualité ontologique, philosophique, théologique, éthique, politique d’autochtone dans cet espace vital qu’est pour nous, le continent noir. D’où cette précision du Savant Cheikh Anta Diop : « Les dernières découvertes scientifiques qui font de l’Afrique le berceau de l’humanité excluent de plus en plus la nécessité de peupler le continent africain à partir des autres »24. Sur cet espace vital, le Continent noir, il faut bâtir un nouveau corps politique, un nouveau corps de vérité et cela est posé par Cheikh Anta Diop comme un impératif catégorique, voire une nécessité historique. Cheikh Anta Diop écrit : « Il faut faire basculer définitivement l’Afrique Noire sur la pente de son destin fédéral »25.Kwamé Nkrumah, le philosophe, l’homme d’Etat, théoricien du panafricanisme et théoricien de la guerre de libération du Continent noir, précise davantage la pensée de Cheikh Anta Diop quand il écrit à son tour : « L’Afrique est le centre de la Révolution du Monde Noir ; tant qu’elle ne sera pas unie sous un gouvernement socialiste unifié, les Hommes Noirs du monde entier n’auront pas de foyer national. C’est autour de la lutte des peuples africains pour la libération et l’unité du Continent qu’une authentique culture négro-africaine prendra sa forme. L’Afrique est un Continent, un Peuple, une Nation »26. Et pour être encore plus précis, Nkrumah ajoute : « Tous les peuples à descendance africaine, qu’ils vivent au nord ou au sud de l’Amérique, aux Antilles, ou dans quelques autres parties du monde, sont des Africains et appartiennent à la Nation africaine »27. S’inscrivant sur la même lignée philosophique, politique, idéologique et éthique, le théoricien et activiste du mouvement de libération du peuple noir des Etats-Unis, Malcolm X, écrit pour sa part : « De même que le Juif américain est en harmonie politique, économique et culturelle avec le judaïsme du monde entier, de même il est temps que les Afro-américains deviennent partie intégrante des panafricanistes du monde entier ; même si nous devons rester physiquement en Amérique, en luttant pour les avantages que nous garantit la Constitution, il nous fait revenir en 24 Cheikh Anta Diop, op.cit, p.11 25 Cheikh Anta Diop, op.cit, p.31 26 Kwame Nkrumah, La lute des classes en Afrique, Présence Africaine, Paris 1972, p. 107 27 Kwame Nkrumah, op.cit, p. 107 15
  • 16. Afrique philosophiquement et culturellement et créer une unité efficace dans le cadre du panafricanisme »28. PANAFRICANISME OU ETHNOSEISME Telle est l’alternative, théorique et pratique. Telle est la ligne de démarcation philosophique, politique, théologique, éthique et idéologique. On doit pouvoir, ici et maintenant, choisir son camp comme on le fait en temps de guerre. Yaoundé le 17 janvier 2012 Sindjoun Pokam Philosophe sindjounpokam@yahoo.fr 28 Malcolm X, Le Pouvoir Noir, éd. L’Harmattan, Paris, p.100 16