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Institut des Hautes Etudes de Défense nationale
Les grands enjeux de défense et de sécurité
5 décembre 2012
Le Centre de crise du Ministère des Affaires étrangères


Organiquement, le Centre de crise est né il y a un peu plus de quatre ans.

Fonctionnellement, la gestion des crises, humanitaires ou sécuritaires, est nettement plus
ancienne. On peut en voir les prodromes dans la création en 1985 d’une cellule d’urgence et
de veille humanitaire, qui a ensuite donné naissance à la délégation à l’action humanitaire
(DAH) et à la Direction des français de l’étranger, Sous Direction de la protection des
personnes. Un savoir faire s’est ainsi développé, au fil du temps.

Cependant, trois facteurs ont conduit à changer d’approche en privilégiant, plutôt qu’une
logique de « task force » à répétition, une logique de professionnalisation, qui supposait de
se doter d’une nouvelle institution permanente.

   ● D’abord, les crises se sont multipliées, depuis une dizaine d’années et ont atteint
     une fréquence plus élevée que par le passé. Il y a donc eu une nette évolution
     quantitative.
   ● Ensuite, les crises ont pris des formes nouvelles, d’un tremblement de terre à un
     tsunami, d’un crash aérien à Fukushima, d’une prise d’otage à des attentats de grande
     ampleur, de la Côte d’Ivoire aux printemps arabes. Bref, qualitativement, les crises
     sont devenues polymorphes.
   ● Enfin, les crises sont devenues un quadruple enjeu :

           ● humain, d’abord, la légitimité des Etats étant de plus en plus jaugée à l’aune
             de leur capacité à protéger leurs ressortissants ;
           ● politique ensuite, la crédibilité internationale des Etats reposant aussi, à
             présent, sur leur aptitude à répondre vite et bien aux défis des crises ;
           ● médiatique, les crises devenant un vecteur d’image puissant pour les
             dirigeants et les institutions.
           ● diplomatique enfin, la « diplomatie de crise » contribuant à la hiérarchie
             des diplomaties nationales et devenant une branche en soi des métiers
             diplomatiques.

D’où la décision de créer, en 2008, un Centre de crise, composé d’une soixantaine d’agents.
Ce Centre a été placé sous l’autorité directe du Ministre.

Il y a au moins deux raisons à cela.

D’une part, parce que les situations de crise exigent des décisions claires et rapides. Nous
avons ainsi une ligne hiérarchique courte avec le Directeur du Cabinet et le Ministre.

D’autre part, parce que la matière première des crises est éminemment politique, et prend
très vite des proportions, en termes de seuils, de moyens à mettre en œuvre, de responsabilités
à assumer, de communication à assurer, qui relèvent bien du niveau ministériel au moins.

Pour vous décrire l’organisation du Centre de crise, je prendrai volontiers l’image d’un
thermomètre, avec une partie froide, tiède, chaude et bouillante. Les fonctions du Centre
vont donc suivre cette courbe de température. Il s’agit seulement d’éviter que le thermomètre
n’explose…

I- La partie froide et tiède du Centre de crise correspond, grosso modo, au Centre de
situation que je dirige.

Ce Centre de situation regroupe 26 agents.

Il assure quatre grandes fonctions, sachant qu’il faut distinguer les missions en tout temps
et les phases de crise ouverte.

A- Les missions en tout temps.

1-Veiller et alerter : 16 veilleurs de jour et de nuit assurent une veille H24. Cette veille vaut
même pour tout le Ministère de 20h00 à 8h00. Cette fonction est très importante. C’est une
sorte de gare de triage, qui filtre les évènements et informations en provenance du monde
entier. Le quart veille comprend 3 ou 4 agents le jour, 2 agents la nuit.

Quatre types d’informations convergent au quart-veille :

   ● des informations télévisées, sur un mur d’images pourvu d’une vingtaine d’écrans TV
     recevant toutes les grandes chaînes généralistes.
   ● pour chaque poste de travail, des dépêches d’agence, qui arrivent sur un écran dédié
   ● tous les télégrammes des postes diplomatiques et consulaires, notamment les
     IMMEDIAT
   ● enfin, le quart-veille consulte régulièrement certains sites spécialisés, notamment des
     sites concernant la veille relative aux catastrophes naturelles ou aux accidents aériens
     (NB « Catnat », « Severe weather », « Crash info », « USGS »…).

2-Informer : le Centre de situation produit les Fiches Conseils aux voyageurs, qui concernent
189 pays et 21 thèmes. Ces fiches sont actualisées en temps réel, tous les jours, toute l’année.
La procédure d’élaboration de ces FCV a été certifiée IS0 9001 en juillet 2011. Le succès
public est spectaculaire, avec 6 millions de consultations des FCV en année pleine, ce qui en
fait le deuxième site le plus visité de l’Administration française.
3-Protéger : Le Centre de situation, en liaison étroite avec le Groupement des situations
d’urgence, valide les 220 plans de sécurité des Ambassades et des Consulats, qui forment le
socle de sécurité de nos personnels et de nos communautés à l’étranger. Il veille également,
en liaison avec le CPCO du Ministère de la défense, la DGSE, et les services politiques du
Quai d’Orsay, avec les postes, à ce que les pays « à vigilance renforcée », une vingtaine
environ, soient bien pourvus d’un plan d’évacuation et/ou de fermeture des postes.
Enfin, je mentionnerai pour mémoire le nouveau né de notre arsenal de protection de
nos compatriotes voyageurs, qui sont 13 millions par an, l’application Ariane, portail
d’enregistrement numérique permettant de s’enregistrer gratuitement et librement avant un
déplacement de courte/moyenne durée. Ce portail a été lancé en juillet dernier. Il permet
d’avertir en temps réel, par sms, les français enregistrés se trouvant sur place en cas de crise,
pour les informer de l’évènement et leur donner la conduite à tenir. Après 16 mois depuis son
démarrage officiel, Ariane a décollé : le nombre de personnes enregistrées a été multiplié par
20 depuis la phase expérimentale (plus de 50 000 inscrits).

4-Coopérer : le Centre de situation coordonne l’aide humanitaire d’urgence, qui vise par
construction à répondre aux situations de détresse aigue de certaines populations. A noter
qu’il existe un fort couplage entre politique humanitaire d’urgence et politique sécuritaire,
dans les deux sens. Les crises sécuritaires engendrent souvent des besoins humanitaires. A
l’inverse, l’aide humanitaire d’urgence peut contribuer à détendre la situation de certains pays
en crise et réduire les risques de violences. Cela étant, au sahel ou dans la Corne de l’Afrique,
on constate comme une aporie, puisque notre politique sécuritaire consiste à dire aux ONG
de ne pas se rendre sur place, alors que les besoins humanitaires y sont exceptionnellement
élevés et que la spirale pauvreté/détresse/violences y est évidente. La conciliation entre
ces deux versants d’une même politique n’est pas aisée. Nous faisons pour l’essentiel du
monitoring, c'est-à-dire de l’assistance pilotée, sans engagement direct…

B- Les phases de crise ouverte.

Ce sont des phases extrêmement lourdes pour le Centre de situation, puisqu’il doit
continuer d’assumer les missions pérennes précitées avec une montée en puissance temporaire
liée à la gestion de crise.

Le Centre de situation doit contribuer à armer la cellule de crise qui sera constituée au
sein du Centre de crise, avec un segment « situation », chargé d’irriguer les décideurs, à
commencer par le Ministre, en « points de situation » sur le déroulement de la crise, le bilan
humain et matériel et les opérations en cours.
Il doit également assurer le secrétariat des Réunions interministérielles de crise.
Il doit enfin modifier en temps réel les conseils au public, liés à la crise et fournir à la cellule
de réponse téléphonique des éléments de langage, tout au long de la crise.

II-La partie chaude et bouillante du Centre de crise correspond à la Sous Direction des
opérations d’urgence et des affaires individuelles.

Cette Sous Direction traite des crises écloses, une fois l’évènement survenu et noue des
contacts quotidiens avec un certain nombre d’opérateurs et de prestataires de services, dont
elle devra assembler les compétences le moment venu.

Elle traite donc de deux sortes de crises, très différentes par leurs conséquences.
a) des crises individuelles

Il y en a trois sortes. D’une part, les prises d’otage, qui correspondent à des mobiles
politiques (NB ce qui distingue une prise d’otage d’un enlèvement crapuleux). Les
enlèvements crapuleux tendent hélas à se multiplier et font également l’objet d’un traitement
spécifique. Nous avons actuellement 7 otages à l’étranger. D’autre part, les disparitions
inquiétantes, qui correspondent à des cas de figure très précis. 80% d’entre elles se résolvent
bien (ex : perte de portable ayant conduit une personne à ne pas donner de nouvelles pendant
quelques jours). Les 10% restant sont de vraies disparitions inquiétantes, qui bien souvent,
débouchent sur le 3ème cas de crises individuelles : les décès à l’étranger par accident ou
homicide.

En 2011, 13 dossiers d’otages ont été traités, impliquant 23 compatriotes, 661 dossiers
de ressortissants français décédés à l’étranger. Depuis le début de l’année 2012, 150
signalements de disparitions inquiétantes ont été adressés au CDC, dont 25 dossiers de
disparitions inquiétantes donnant lieu à une procédure judiciaire.

b) des crises collectives

Elle se rangent en trois grandes catégories, par leur étiologie :

   ● les crises d’origine naturelle : tremblement de terre (Haïti) ; tsunamis (celui
     de décembre 2004/janvier 2005) ; éruptions volcaniques; cyclones ; inondations
     (Thailande) etc…
   ● les crises d’origine humaine : terrorisme, guerres civiles, conflits-interétatiques….
   ● les crises mixtes, ou hybrides : par nature (ex les pandémies, où se mêlent causalité
     naturelle et facteurs humains, dans les voies de transmission et de propagation) ; ou
     encore, par les séquences successives (cf crise au Japon, où se sont enchaînées trois
     crises en réalité : un tremblement de terre ; un raz-de marée ; un accident industriel
     dans une centrale nucléaire).

c) Ces crises collectives entraînent en tout état de cause une situation où une menace devient
à la fois globale et de haute intensité, par son ampleur, et pèse sur notre communauté et
nos intérêts à grande échelle, par sa portée. Cela justifie l’activation d’une cellule de crise,
armée par le Centre de crise, qui va en former l’ossature, mais complétée par des renforts
émanant d’autres Directions et services du Ministère, et à laquelle vont aussi prendre part
des représentants d’autres Ministères (Défense, Intérieur, Santé, Ecologie…) concernés par la
crise.

Une cellule de crise repose en fait sur trois grandes fonctions.

   ● une fonction « situation » : il faut alimenter la Cellule constamment, à commencer par
     le Ministre, en « points de situation » lui permettant, sous une forme claire, concise
     et opérationnelle, de suivre le déroulement de la crise, d’être pleinement informé des
     intérêts en cause et de disposer d’une gamme d’options (en gros : quoi ? combien ?
     comment ?). Nous avons établi, pour un certain nombre de pays, des tableaux de
     bord complets synthétisant toutes les informations nécessaires au pilotage de la
     crise, y compris la cartographie de la présence française dans le pays concerné. Il faut
     également se coordonner avec le poste, avec les autorités du pays où survient la crise,
     avec les partenaires significatifs et le pôle européen…Tout ceci suppose un travail de
synthèse à la fois lourd et complexe.
   ● une fonction « décision » : les réunions interministérielles présidées par le Ministre
     d’Etat ou son Directeur de Cabinet, dont la fréquence va varier selon les besoins, vont
     donner lieu à des décisions opérationnelles permettant de répondre effectivement
     à la crise. Un relevé de décision sera mis au point après chaque réunion et diffusé
     dans l’appareil d’Etat. A noter qu’un représentant du Président de la République et
     un représentant du Premier Ministre siège à ces réunions, afin d’assurer la cohérence
     d’ensemble de la réponse.
   ● une fonction « communication » : il est très important en effet d’expliquer au grand
     public ce qui se passe, comment évolue la situation et ce qu’on fait pour y faire face.

Une cellule de réponse téléphonique est fréquemment activée aux côtés de la cellule de
crise, afin de soulager le poste et de faire face à des pics de plusieurs milliers d’appels par jour
(cas du tremblement de terre en Haïti ou de Fukushima).

En parallèle, une cellule de crise est créée « en miroir » dans l’Ambassade ou le Consulat
concerné par la crise. Cette cellule est prévue dans l’organigramme de crise du poste. Elle
essuie en quelque sorte le « premier feu » et organise la réponse initiale à la crise. Il arrive
même qu’une cellule de crise soit activée dans un Consulat et une Ambassade en même temps
(cf attentats de Bombay en novembre 2008).

Mais très rapidement, des moyens humains et matériels sont projetés par la Sous Direction
des opérations d’urgence du CDC, afin de muscler notre dispositif et soulager les collègues
du poste, souvent épuisés après le premier choc. Cette équipe de renfort va être modulée et
constituée selon les besoins nés de la crise : médecins, pompiers, psychologues, membres de
la sécurité civile etc…

Au total, en 2011, 5069 ressortissants ont bénéficié des moyens de l’Etat français afin de
quitter un pays en crise, dont 3 322 Français et 1 747 ressortissants étrangers.

Conclusions :

Je voudrais partager avec vous 4 réflexions.

   ●   D’abord, il est remarquable de constater qu’en moins de 4 ans, le Centre de crise s’est
       indiscutablement imposé comme un fer de lance de notre diplomatie, au sein du
       Ministère des affaires étrangères et européennes (Administration centrale et réseau)
       comme au sein de l’appareil d’Etat, dans les enceintes interministérielles. Le Centre
       de crise est systématiquement cité par les plus hautes autorités de l’Etat lorsqu’elles
       évoquent ou saluent notre action à l’étranger. Le Ministre l’avait mentionné à trois
       reprises dans ses vœux aux agents, le 11 janvier 2012. Pourquoi ? Sans doute en
       raison de sa forte réactivité. Sans doute aussi en raison de la visibilité médiatique des
       grands dossiers portés par le Centre (crises collectives, crises humanitaires, affaires
       d’otages…). Sans doute enfin parce qu’à la différence de la diplomatie traditionnelle,
       plus discrète, ou secrète, souvent inscrite dans le temps long, nous sommes ici en prise
       avec des missions situées dans le temps court, immédiat, en fort contact avec le grand
       public, qu’il s’agisse des Conseils aux voyageurs, de l’aide humanitaire d’urgence ou
       réponses aux situations à risques (évacuations etc…).
●   Ensuite, le Centre de crise confirme la vocation interministérielle du Ministère
       des affaires étrangères et européennes. Comme diplomate, j’ai acquis la conviction
       qu’on ne fait rien seul. C’est vrai d’un individu comme d’une organisation. Et le
       sens profond du métier de diplomate, ô combien perceptible au Centre de crise, c’est
       d’apprendre à orchestrer les savoir faire, les compétences, les expertises d’autres
       institutions, pour former un « faisceau » de projection. De ce point de vue, le Centre
       de crise est doublement tributaire d’apports externes. D’une part, il ne peut rien
       faire de significatif sans d’autres collaborations au sein du Quai d’Orsay : le réseau
       diplomatique et consulaire lui apporte une contribution majeure, dans tout l’arc de ses
       missions ; les Directions politiques aussi, géographiques ou fonctionnelles ; le service
       de la sécurité diplomatique ; la Direction générale de la mondialisation…D’autre part,
       le Centre alimente ses réflexions et productions auprès des Ministères « sources »
       ou « opérateurs premiers » dans la collecte du renseignement ou la planification
       opérationnelle. Le CPCO du Ministère de la défense, la DGSE, la DCRI du Ministère
       de l’intérieur, sont des partenaires clés à cet égard. Le Centre de crise ne peut
       fonctionner en autarcie. Il ne rayonne qu’en relation avec ses partenaires naturels.

   ●   Par ailleurs, comme toute institution jeune, nouvelle, le Centre doit parvenir
       à « tenir la distance » et aborder, après l’excitation du démarrage, la phase de
       lancement, une phase que j’appellerais de stabilisation et de consolidation. Cela
       suppose d’être bien conscients du chemin parcouru, de celui qui reste à parcourir,
       de penser avant tout aux responsabilités qu’imposent les missions, et de pouvoir
       régénérer régulièrement les effectifs, en maintenant une exigence de qualité et une
       pluralité d’expériences et d’expertises.

   ●   Enfin, le Centre de crise devra sans doute, de façon croissante, tenir compte de trois
       dimensions assez fondamentales pour l’avenir : la dimension pédagogique, avec
       le besoin de formation des personnels aux crises, à la gestion de crise, aux exigences
       de sécurité… ; la dimension interministérielle, compte-tenu du rôle notamment
       du SGDSN, du MININT, du COGIC etc… mais aussi du Ministère de la santé, de
       l’écologie, de l’économie et des finances dans la plupart des crises consulaires ; la
       dimension européenne, en raison des exigences de l’article 23 du Traité sur l’Union
       européenne et de la proposition de directive sur la protection consulaire. L’échelon
       européen va devenir assez considérable, dans les années à venir, du fait du degré
       élevé d’exposition des citoyens de l’UE aux risques multiples d’un monde instable et
       peu prévisible, et de la réduction drastique des moyens des Etats membres, qui nous
       obligeront à mettre en commun des ressources rares voire, à repenser radicalement nos
       modes opératoires.

Je vous remercie./.

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IHEDN: les grand enjeux de défense et de sécurité

  • 1. Institut des Hautes Etudes de Défense nationale Les grands enjeux de défense et de sécurité 5 décembre 2012 Le Centre de crise du Ministère des Affaires étrangères Organiquement, le Centre de crise est né il y a un peu plus de quatre ans. Fonctionnellement, la gestion des crises, humanitaires ou sécuritaires, est nettement plus ancienne. On peut en voir les prodromes dans la création en 1985 d’une cellule d’urgence et de veille humanitaire, qui a ensuite donné naissance à la délégation à l’action humanitaire (DAH) et à la Direction des français de l’étranger, Sous Direction de la protection des personnes. Un savoir faire s’est ainsi développé, au fil du temps. Cependant, trois facteurs ont conduit à changer d’approche en privilégiant, plutôt qu’une logique de « task force » à répétition, une logique de professionnalisation, qui supposait de se doter d’une nouvelle institution permanente. ● D’abord, les crises se sont multipliées, depuis une dizaine d’années et ont atteint une fréquence plus élevée que par le passé. Il y a donc eu une nette évolution quantitative. ● Ensuite, les crises ont pris des formes nouvelles, d’un tremblement de terre à un tsunami, d’un crash aérien à Fukushima, d’une prise d’otage à des attentats de grande ampleur, de la Côte d’Ivoire aux printemps arabes. Bref, qualitativement, les crises sont devenues polymorphes. ● Enfin, les crises sont devenues un quadruple enjeu : ● humain, d’abord, la légitimité des Etats étant de plus en plus jaugée à l’aune de leur capacité à protéger leurs ressortissants ; ● politique ensuite, la crédibilité internationale des Etats reposant aussi, à présent, sur leur aptitude à répondre vite et bien aux défis des crises ; ● médiatique, les crises devenant un vecteur d’image puissant pour les dirigeants et les institutions. ● diplomatique enfin, la « diplomatie de crise » contribuant à la hiérarchie des diplomaties nationales et devenant une branche en soi des métiers diplomatiques. D’où la décision de créer, en 2008, un Centre de crise, composé d’une soixantaine d’agents.
  • 2. Ce Centre a été placé sous l’autorité directe du Ministre. Il y a au moins deux raisons à cela. D’une part, parce que les situations de crise exigent des décisions claires et rapides. Nous avons ainsi une ligne hiérarchique courte avec le Directeur du Cabinet et le Ministre. D’autre part, parce que la matière première des crises est éminemment politique, et prend très vite des proportions, en termes de seuils, de moyens à mettre en œuvre, de responsabilités à assumer, de communication à assurer, qui relèvent bien du niveau ministériel au moins. Pour vous décrire l’organisation du Centre de crise, je prendrai volontiers l’image d’un thermomètre, avec une partie froide, tiède, chaude et bouillante. Les fonctions du Centre vont donc suivre cette courbe de température. Il s’agit seulement d’éviter que le thermomètre n’explose… I- La partie froide et tiède du Centre de crise correspond, grosso modo, au Centre de situation que je dirige. Ce Centre de situation regroupe 26 agents. Il assure quatre grandes fonctions, sachant qu’il faut distinguer les missions en tout temps et les phases de crise ouverte. A- Les missions en tout temps. 1-Veiller et alerter : 16 veilleurs de jour et de nuit assurent une veille H24. Cette veille vaut même pour tout le Ministère de 20h00 à 8h00. Cette fonction est très importante. C’est une sorte de gare de triage, qui filtre les évènements et informations en provenance du monde entier. Le quart veille comprend 3 ou 4 agents le jour, 2 agents la nuit. Quatre types d’informations convergent au quart-veille : ● des informations télévisées, sur un mur d’images pourvu d’une vingtaine d’écrans TV recevant toutes les grandes chaînes généralistes. ● pour chaque poste de travail, des dépêches d’agence, qui arrivent sur un écran dédié ● tous les télégrammes des postes diplomatiques et consulaires, notamment les IMMEDIAT ● enfin, le quart-veille consulte régulièrement certains sites spécialisés, notamment des sites concernant la veille relative aux catastrophes naturelles ou aux accidents aériens (NB « Catnat », « Severe weather », « Crash info », « USGS »…). 2-Informer : le Centre de situation produit les Fiches Conseils aux voyageurs, qui concernent 189 pays et 21 thèmes. Ces fiches sont actualisées en temps réel, tous les jours, toute l’année. La procédure d’élaboration de ces FCV a été certifiée IS0 9001 en juillet 2011. Le succès public est spectaculaire, avec 6 millions de consultations des FCV en année pleine, ce qui en fait le deuxième site le plus visité de l’Administration française.
  • 3. 3-Protéger : Le Centre de situation, en liaison étroite avec le Groupement des situations d’urgence, valide les 220 plans de sécurité des Ambassades et des Consulats, qui forment le socle de sécurité de nos personnels et de nos communautés à l’étranger. Il veille également, en liaison avec le CPCO du Ministère de la défense, la DGSE, et les services politiques du Quai d’Orsay, avec les postes, à ce que les pays « à vigilance renforcée », une vingtaine environ, soient bien pourvus d’un plan d’évacuation et/ou de fermeture des postes. Enfin, je mentionnerai pour mémoire le nouveau né de notre arsenal de protection de nos compatriotes voyageurs, qui sont 13 millions par an, l’application Ariane, portail d’enregistrement numérique permettant de s’enregistrer gratuitement et librement avant un déplacement de courte/moyenne durée. Ce portail a été lancé en juillet dernier. Il permet d’avertir en temps réel, par sms, les français enregistrés se trouvant sur place en cas de crise, pour les informer de l’évènement et leur donner la conduite à tenir. Après 16 mois depuis son démarrage officiel, Ariane a décollé : le nombre de personnes enregistrées a été multiplié par 20 depuis la phase expérimentale (plus de 50 000 inscrits). 4-Coopérer : le Centre de situation coordonne l’aide humanitaire d’urgence, qui vise par construction à répondre aux situations de détresse aigue de certaines populations. A noter qu’il existe un fort couplage entre politique humanitaire d’urgence et politique sécuritaire, dans les deux sens. Les crises sécuritaires engendrent souvent des besoins humanitaires. A l’inverse, l’aide humanitaire d’urgence peut contribuer à détendre la situation de certains pays en crise et réduire les risques de violences. Cela étant, au sahel ou dans la Corne de l’Afrique, on constate comme une aporie, puisque notre politique sécuritaire consiste à dire aux ONG de ne pas se rendre sur place, alors que les besoins humanitaires y sont exceptionnellement élevés et que la spirale pauvreté/détresse/violences y est évidente. La conciliation entre ces deux versants d’une même politique n’est pas aisée. Nous faisons pour l’essentiel du monitoring, c'est-à-dire de l’assistance pilotée, sans engagement direct… B- Les phases de crise ouverte. Ce sont des phases extrêmement lourdes pour le Centre de situation, puisqu’il doit continuer d’assumer les missions pérennes précitées avec une montée en puissance temporaire liée à la gestion de crise. Le Centre de situation doit contribuer à armer la cellule de crise qui sera constituée au sein du Centre de crise, avec un segment « situation », chargé d’irriguer les décideurs, à commencer par le Ministre, en « points de situation » sur le déroulement de la crise, le bilan humain et matériel et les opérations en cours. Il doit également assurer le secrétariat des Réunions interministérielles de crise. Il doit enfin modifier en temps réel les conseils au public, liés à la crise et fournir à la cellule de réponse téléphonique des éléments de langage, tout au long de la crise. II-La partie chaude et bouillante du Centre de crise correspond à la Sous Direction des opérations d’urgence et des affaires individuelles. Cette Sous Direction traite des crises écloses, une fois l’évènement survenu et noue des contacts quotidiens avec un certain nombre d’opérateurs et de prestataires de services, dont elle devra assembler les compétences le moment venu. Elle traite donc de deux sortes de crises, très différentes par leurs conséquences.
  • 4. a) des crises individuelles Il y en a trois sortes. D’une part, les prises d’otage, qui correspondent à des mobiles politiques (NB ce qui distingue une prise d’otage d’un enlèvement crapuleux). Les enlèvements crapuleux tendent hélas à se multiplier et font également l’objet d’un traitement spécifique. Nous avons actuellement 7 otages à l’étranger. D’autre part, les disparitions inquiétantes, qui correspondent à des cas de figure très précis. 80% d’entre elles se résolvent bien (ex : perte de portable ayant conduit une personne à ne pas donner de nouvelles pendant quelques jours). Les 10% restant sont de vraies disparitions inquiétantes, qui bien souvent, débouchent sur le 3ème cas de crises individuelles : les décès à l’étranger par accident ou homicide. En 2011, 13 dossiers d’otages ont été traités, impliquant 23 compatriotes, 661 dossiers de ressortissants français décédés à l’étranger. Depuis le début de l’année 2012, 150 signalements de disparitions inquiétantes ont été adressés au CDC, dont 25 dossiers de disparitions inquiétantes donnant lieu à une procédure judiciaire. b) des crises collectives Elle se rangent en trois grandes catégories, par leur étiologie : ● les crises d’origine naturelle : tremblement de terre (Haïti) ; tsunamis (celui de décembre 2004/janvier 2005) ; éruptions volcaniques; cyclones ; inondations (Thailande) etc… ● les crises d’origine humaine : terrorisme, guerres civiles, conflits-interétatiques…. ● les crises mixtes, ou hybrides : par nature (ex les pandémies, où se mêlent causalité naturelle et facteurs humains, dans les voies de transmission et de propagation) ; ou encore, par les séquences successives (cf crise au Japon, où se sont enchaînées trois crises en réalité : un tremblement de terre ; un raz-de marée ; un accident industriel dans une centrale nucléaire). c) Ces crises collectives entraînent en tout état de cause une situation où une menace devient à la fois globale et de haute intensité, par son ampleur, et pèse sur notre communauté et nos intérêts à grande échelle, par sa portée. Cela justifie l’activation d’une cellule de crise, armée par le Centre de crise, qui va en former l’ossature, mais complétée par des renforts émanant d’autres Directions et services du Ministère, et à laquelle vont aussi prendre part des représentants d’autres Ministères (Défense, Intérieur, Santé, Ecologie…) concernés par la crise. Une cellule de crise repose en fait sur trois grandes fonctions. ● une fonction « situation » : il faut alimenter la Cellule constamment, à commencer par le Ministre, en « points de situation » lui permettant, sous une forme claire, concise et opérationnelle, de suivre le déroulement de la crise, d’être pleinement informé des intérêts en cause et de disposer d’une gamme d’options (en gros : quoi ? combien ? comment ?). Nous avons établi, pour un certain nombre de pays, des tableaux de bord complets synthétisant toutes les informations nécessaires au pilotage de la crise, y compris la cartographie de la présence française dans le pays concerné. Il faut également se coordonner avec le poste, avec les autorités du pays où survient la crise, avec les partenaires significatifs et le pôle européen…Tout ceci suppose un travail de
  • 5. synthèse à la fois lourd et complexe. ● une fonction « décision » : les réunions interministérielles présidées par le Ministre d’Etat ou son Directeur de Cabinet, dont la fréquence va varier selon les besoins, vont donner lieu à des décisions opérationnelles permettant de répondre effectivement à la crise. Un relevé de décision sera mis au point après chaque réunion et diffusé dans l’appareil d’Etat. A noter qu’un représentant du Président de la République et un représentant du Premier Ministre siège à ces réunions, afin d’assurer la cohérence d’ensemble de la réponse. ● une fonction « communication » : il est très important en effet d’expliquer au grand public ce qui se passe, comment évolue la situation et ce qu’on fait pour y faire face. Une cellule de réponse téléphonique est fréquemment activée aux côtés de la cellule de crise, afin de soulager le poste et de faire face à des pics de plusieurs milliers d’appels par jour (cas du tremblement de terre en Haïti ou de Fukushima). En parallèle, une cellule de crise est créée « en miroir » dans l’Ambassade ou le Consulat concerné par la crise. Cette cellule est prévue dans l’organigramme de crise du poste. Elle essuie en quelque sorte le « premier feu » et organise la réponse initiale à la crise. Il arrive même qu’une cellule de crise soit activée dans un Consulat et une Ambassade en même temps (cf attentats de Bombay en novembre 2008). Mais très rapidement, des moyens humains et matériels sont projetés par la Sous Direction des opérations d’urgence du CDC, afin de muscler notre dispositif et soulager les collègues du poste, souvent épuisés après le premier choc. Cette équipe de renfort va être modulée et constituée selon les besoins nés de la crise : médecins, pompiers, psychologues, membres de la sécurité civile etc… Au total, en 2011, 5069 ressortissants ont bénéficié des moyens de l’Etat français afin de quitter un pays en crise, dont 3 322 Français et 1 747 ressortissants étrangers. Conclusions : Je voudrais partager avec vous 4 réflexions. ● D’abord, il est remarquable de constater qu’en moins de 4 ans, le Centre de crise s’est indiscutablement imposé comme un fer de lance de notre diplomatie, au sein du Ministère des affaires étrangères et européennes (Administration centrale et réseau) comme au sein de l’appareil d’Etat, dans les enceintes interministérielles. Le Centre de crise est systématiquement cité par les plus hautes autorités de l’Etat lorsqu’elles évoquent ou saluent notre action à l’étranger. Le Ministre l’avait mentionné à trois reprises dans ses vœux aux agents, le 11 janvier 2012. Pourquoi ? Sans doute en raison de sa forte réactivité. Sans doute aussi en raison de la visibilité médiatique des grands dossiers portés par le Centre (crises collectives, crises humanitaires, affaires d’otages…). Sans doute enfin parce qu’à la différence de la diplomatie traditionnelle, plus discrète, ou secrète, souvent inscrite dans le temps long, nous sommes ici en prise avec des missions situées dans le temps court, immédiat, en fort contact avec le grand public, qu’il s’agisse des Conseils aux voyageurs, de l’aide humanitaire d’urgence ou réponses aux situations à risques (évacuations etc…).
  • 6. Ensuite, le Centre de crise confirme la vocation interministérielle du Ministère des affaires étrangères et européennes. Comme diplomate, j’ai acquis la conviction qu’on ne fait rien seul. C’est vrai d’un individu comme d’une organisation. Et le sens profond du métier de diplomate, ô combien perceptible au Centre de crise, c’est d’apprendre à orchestrer les savoir faire, les compétences, les expertises d’autres institutions, pour former un « faisceau » de projection. De ce point de vue, le Centre de crise est doublement tributaire d’apports externes. D’une part, il ne peut rien faire de significatif sans d’autres collaborations au sein du Quai d’Orsay : le réseau diplomatique et consulaire lui apporte une contribution majeure, dans tout l’arc de ses missions ; les Directions politiques aussi, géographiques ou fonctionnelles ; le service de la sécurité diplomatique ; la Direction générale de la mondialisation…D’autre part, le Centre alimente ses réflexions et productions auprès des Ministères « sources » ou « opérateurs premiers » dans la collecte du renseignement ou la planification opérationnelle. Le CPCO du Ministère de la défense, la DGSE, la DCRI du Ministère de l’intérieur, sont des partenaires clés à cet égard. Le Centre de crise ne peut fonctionner en autarcie. Il ne rayonne qu’en relation avec ses partenaires naturels. ● Par ailleurs, comme toute institution jeune, nouvelle, le Centre doit parvenir à « tenir la distance » et aborder, après l’excitation du démarrage, la phase de lancement, une phase que j’appellerais de stabilisation et de consolidation. Cela suppose d’être bien conscients du chemin parcouru, de celui qui reste à parcourir, de penser avant tout aux responsabilités qu’imposent les missions, et de pouvoir régénérer régulièrement les effectifs, en maintenant une exigence de qualité et une pluralité d’expériences et d’expertises. ● Enfin, le Centre de crise devra sans doute, de façon croissante, tenir compte de trois dimensions assez fondamentales pour l’avenir : la dimension pédagogique, avec le besoin de formation des personnels aux crises, à la gestion de crise, aux exigences de sécurité… ; la dimension interministérielle, compte-tenu du rôle notamment du SGDSN, du MININT, du COGIC etc… mais aussi du Ministère de la santé, de l’écologie, de l’économie et des finances dans la plupart des crises consulaires ; la dimension européenne, en raison des exigences de l’article 23 du Traité sur l’Union européenne et de la proposition de directive sur la protection consulaire. L’échelon européen va devenir assez considérable, dans les années à venir, du fait du degré élevé d’exposition des citoyens de l’UE aux risques multiples d’un monde instable et peu prévisible, et de la réduction drastique des moyens des Etats membres, qui nous obligeront à mettre en commun des ressources rares voire, à repenser radicalement nos modes opératoires. Je vous remercie./.