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Tournage
Le smartphone va-t-il révolutionner le cinéma ?
jeudi 6 février 2020
Par Gérard Kremer
« La Vertu des impondérables » est l’un des derniers films de Claude Lelouch. Son
originalité est d’avoir été filmé avec des smartphones ; il nous explique pourquoi...
Mediakwest : Pourquoi avoir choisi le smartphone comme outil de création ?
Claude Lelouch : C’est parce que je suis observateur, et tout ce qui touche à l’image
m’intéresse. Il est vrai que je me suis servi de ce smartphone pour faire des
repérages à titre personnel. C’est en regardant la profondeur de champ et la qualité
de l’image que j’ai pensé que ce petit outil, qui a été conçu pour les amateurs, était
peut-être l’outil qui manque aux professionnels.
Pour moi, qui suis cameraman, cadreur de mes films, cette légèreté, cette qualité
d’image est absolument incroyable ! On ne peut même pas le comparer au 16 ou au
35 mm. C’est autre chose de différent ! Son optique à focale courte est celle qui se
rapproche le plus près de l’œil humain, ce qui offre une très grande profondeur de
champ, comparable à votre vision et à la mienne. J’ai fait des essais pour voir en
cinémascope sur un grand écran ce que cela donnerait, c’est révolutionnaire, c’est
absolument impressionnant !
Aussi, j’ai décidé de faire un film avec ça, avec toute la facilité que cela représente.
C’est une machine absolument incroyable. J’en ai rêvé toute ma vie et je ne pensais
pas qu’un jour elle existerait. J’ai alors décidé de faire un vrai film avec, pour
montrer
à tous les mômes du monde que s’ils ont envie de faire un film, c’est possible !
J’ai cette petite machine sur moi tout le temps et je peux filmer à tout moment, c’est
un iPhone X. Quand j’ai découvert les possibilités de ce smartphone j’ai constaté que
c’était un objet fantastique ! Certes, cela ne remplacera pas les caméras existantes
mais c’est une caméra en plus, utile pour les plans-séquences, pour les plans en
voiture, pour les plans dans des décors difficiles d’accès. Je pense que cela va être
une grande révolution dans le cinéma.
C’est vraiment un engin qui va permettre à tous les mômes qui veulent dire quelque
chose avec le cinéma, de pouvoir le faire. Aujourd’hui les plus grands reporters du
monde c’est eux ! Ils sont là où il faut, quand il y a un tsunami, une tempête ou un
attentat. Aujourd’hui ce sont ces images là que l’on voit. Il est important d’apprendre
à filmer à tout le monde puisque maintenant les reporters sont dans la rue, et il faut
qu’ils sachent filmer !
M. : C’est pour passer le flambeau que vous avez créé les Ateliers du cinéma
de Beaune ?
C. L. : Oui, les Ateliers du cinéma ne sont pas une école mais son contraire. Ce sont
des ateliers où l’on fait des films. Les mômes ont la possibilité de voir comment on
fait, en les regardant et en y participant. Moi, j’ai appris comme ça ! Je viens du
cinéma d’amateur, ce que j’ai appris c’est en regardant les autres faire, en regardant
des grands professionnels du monde travailler. Hélas, ils ne sont pas tous des
transmetteurs, pour décrire leur savoir. Quand on les regarde travailler, que ce soit
des réalisateurs, des comédiens, on voit exactement de quoi est fait ce métier.
M. : Ce sont les bases de l’enseignement pratiqué à Beaune ?
C. L. : Oui, j’interviens régulièrement à Beaune. Quand je fais des films, j’invite les
apprentis à participer au tournage, à l’écriture et au montage. C’est un lieu où ils
peuvent travailler, faire des films. À Beaune, on va accueillir bientôt la troisième
promotion et sachez que les apprentis des deux premières promotions ont tous
trouvé du travail. C’est réjouissant ! C’est en faisant des films qu’on apprend, mais
aussi en allant voir ceux des autres, grâce à notre ciné-club quotidien.
M. : Cette approche est spécifique à vos Ateliers du cinéma ?
C. L. : Je crois beaucoup au cinéma d’amateur, c’est la plus belle école du monde !
Les grandes écoles de cinéma nous apprennent à filmer à la manière de… alors que
le cinéma d’amateur nous apprend à filmer à votre manière. Cela change beaucoup
de choses. Moi je n’aurais pas mon style propre si j’avais été dans une école de
cinéma qui m’aurait appris à filmer à la manière de grands maîtres comme Fellini ou
Orson Welles. Le cinéma d’amateur vous force à inventer votre propre style !
Voilà, je crois au cinéma d’amateur. Je ne suis rien d’autre qu’un cinéaste amateur
qui a eu la chance d’intéresser le public. Le cinéma d’amateur peut dépasser un
professionnel car il peut aller plus loin, car il n’a peur de rien. Il n’a pas peur des
clichés. Je revendique le fait d’être un cinéaste amateur. Pour moi c’est très
important car dans « amateur » il y a le mot « amour ». Tous mes films je les ai
réalisés parce que j’en avais envie. Je n’ai pas réalisé de films de commande en
dehors de scopitones et de quelques pubs.
M. : Avec un smartphone l’équipe technique est réduite ?
C. L. : En effet, parfois, je suis l’équipe technique à moi tout seul. Il m’arrive de
filmer
seul dans la rue ! Mais c’est bien de s’adjoindre un ou deux assistants caméra qui
peuvent piloter le diaphragme et le point avec un second iPhone qui reçoit votre
image et peut l’améliorer et la contrôler (exposition et mise au point).
On est en passe de retrouver les possibilités du cinéma professionnel. Le directeur
photo sera toujours utile pour rajouter une lumière, améliorer le visage de quelqu’un.
En extérieur on n’a plus besoin de rien, mais parfois en intérieur quand la lumière est
basse. Le directeur photo et les techniciens seront toujours utiles.
On a fait le film en treize jours ! Après tournage, les prises vues sont transférées sur
un ordinateur et traitées comme les images d’une caméra normale aux Ateliers où
l’on fabrique nous-mêmes le DCP. C’est tellement impressionnant que je pense que
maintenant je vais faire tous mes films avec ça.
Je ne suis pas tout seul ! Steven Soderbergh aussi a pris beaucoup de plaisir à filmer
avec un smartphone. L’image était remarquable, bien que ce soit un modèle plus
ancien. Cela va changer beaucoup de choses !
M. : Qu’en est-il du son ?
C. L. : Pour le son, on a toujours les micros cravate et la perche. S’il n’y a pas de
bruit entre vous et moi, le son de l’iPhone reste convenable pour un son témoin. Dès
qu’on est dans un milieu ambiant où il y a beaucoup de bruit, il est nécessaire
d’utiliser les micros d’aujourd’hui, beaucoup plus performants. Mon ingénieur du son
travaille de la même manière que sur un film traditionnel. C’est l’image qui est
absolument impressionnante !
M. : Avec l’iPhone, vous pouvez faire du gros plan et du plan large ?
C. L. : Oui c’est le cinéma que je pratique ! Je n’aime pas les plans moyens. Avec la
courte focale tout est net, c’est le rêve. La profondeur de champ, c’était le rêve
d’Orson Welles, il tournait tous ses films avec des courtes focales. C’est la focale
idéale, c’est la vision humaine. Vous me regardez en courte focale. C’est votre
cerveau qui fait des gros plans sur moi, sinon vous voyez le bureau, le téléphone, la
lampe. J’utilise aussi des optiques additionnelles. Aujourd’hui et avec les nouvelles
machines qui arrivent cela va être encore plus révolutionnaire. On a déjà
commercialisé un zoom qui est l’équivalent d’un 25-250 mm.
M. : Vous pensez diffuser votre film La Vertu des impondérables en grande
salle ?
C. L. : Oui sur un grand écran, l’année prochaine. Cette année au Festival
d’Angoulême il a reçu un très gros succès, c’était magique ! Le cinéma est un art de
technologie et la technologie fait des progrès hallucinants. Là, je vous parle de cette
machine, mais dans les cinq ans qui vont venir peut-être qu’on n’utilisera plus du tout
les caméras existantes, tellement la définition est parfaite. On peut tout faire !
Pourquoi les professionnels ne l’utiliseraient-ils pas ? C’est dommage que ce soit un
vieux « con » comme moi qui fasse cela
M. : Votre smartphone est toujours avec vous ?
C. L. : Oui, j’ai une caméra dans la poche qui m’accompagne partout, je peux
dégainer à tout moment comme dans les westerns, c’est mon colt. C’est un objet qui
va changer le monde et je pense que les grands cinéastes vont très vite s’apercevoir
de la force de cette caméra qui est une caméra supplémentaire qui ne remplace pas
ces merveilleux objectifs, qui ont une super définition.
Le smartphone filme en 4K. Si vous projetez une image 70 mm on ne peut pas dire
que c’est moins bien ou mieux, c’est autre chose, une autre façon de voir le monde !
Dans mon film La Vertu des impondérables il y a un plan séquence de cinq minutes
que je n’aurais pas pu faire avec une caméra normale. J’espère que tous les mômes
vont se jeter dessus !
Je crois au cinéma comme certains croient en Dieu. Je pense qu’un jour un film sera
tellement beau, tellement réussi qu’en deux heures il changera beaucoup de choses.
C’est un moyen de communication formidable ! Pour l’instant, le cinéma tourne un
peu en rond, je pense que le smartphone va lui ouvrir de nouvelles portes !
M. : Dans vos films, vous arrivez toujours à réunir des artistes prestigieux ?
Quel est votre secret ?
C. L. : Je pense que c’est parce que cela les amuse de tourner avec moi. Je les
libère au lieu de les contraindre. D’un seul coup, ils se sentent plus libres ! C’est le
cinéma de la liberté et pas celui de la contrainte, donc quand ils viennent chez moi
c’est la récréation. J’aurais adoré tourner avec Gabin, De Funès, mais la vie est ainsi
et Gabin est mort trop tôt. J’ai tourné avec Michèle Morgan. Je me suis bien amusé
et je pense que je suis un cinéaste gâté. Il n’y a pas beaucoup de cinéastes qui ont
tourné 50 films. Je n’aurais jamais imaginé pouvoir tourner, écrire et produire tous
ces films.
J’ai accompagné le cinéma pendant 60 ans où j’ai vu les mille et une façons de
fabriquer et produire des films. Il n’y a pas de règle ! Le cinéma, on peut le faire à
tout âge, la preuve. Dès notre naissance, on fait du cinéma. En sortant du ventre de
notre mère, on filme avec nos yeux. Le cinéma est un art naturel à l’inverse de tous
les autres arts qu’il faut apprendre. Le cinéma on ne l’apprend pas, il s’apprend tout
seul.
M. : Que pensez-vous de la 3D ?
C. L. : C’est bien pour le cinéma américain, les blockbusters. Il y a de nombreux
films
qui font trembler les fauteuils, avec des effets. Pour un film d’auteur, ce n’est pas
important. C’est bien pour les films spectacles qui ressemblent à des tours de
manèges. C’est bien pour les films de Disney, mais pour les vrais films d’auteur je
pense que c’est une dispersion. Les films d’auteur ont besoin que l’on se concentre
sur le fond et la forme.
M : Comment voyez-vous l’avenir du cinéma ? Passera-t-il par le smartphone ?
C. L : Je pense que le cinéma peut changer le monde et le smartphone est
aujourd’hui la machine la plus perfectionnée pour permettre au monde de faire des
progrès au niveau de la tolérance, de la prise de conscience. Les mômes ne se
rendent pas compte qu’on vit une époque de rêve, c’est la plus belle époque depuis
la nuit des temps, mais ils ne le savent pas, et de nous faire croire que c’est un
cauchemar alors qu’en ce moment on fait des caprices d’enfants gâtés.
J’ai connu une période où les gens pleuraient, maintenant ils pleurnichent ; avant ils
riaient, maintenant ils ricanent. On est des enfants gâtés ! Moi je ne peux pas me
plaindre. Quand j’aime quelque chose, j’ai envie que la Terre entière l’aime. Ce sont
les mômes qui devraient faire cela ! Mais eux, ils rêvent de grosses caméras, de
fauteuils avec leur nom dans le dos, de projecteurs. J’ai connu ça, j’ai eu droit à ça !
Aujourd’hui c’est une grande révolution ! J’en suis convaincu, parce que le
smartphone va l’améliorer considérablement, car le cinéma coûte de plus en plus
cher ! Il va falloir réduire les coûts de production qui sont de plus en plus élevés.
C’est un appareil formidable pour le metteur en scène, le caméraman ; pour certains,
cela n’apportera pas grand-chose, mais pour tous les metteurs en scène qui tiennent
leur caméra, cela va être une grande révolution !
M. : Quels sont vos projets ?
C. L. : Mon projet est de sortir ce film l’année prochaine, La Vertu des
impondérables, et ensuite de faire un film qui sera peut-être mon dernier film parce
que maintenant je me rapproche d’un âge où à chaque film, je me dis que c’est peut-
être mon dernier. Tous les films que je fais maintenant, je les fais comme si c’était
chaque fois le dernier ; et je vais faire un film qui va essayer de mettre au propre 60
ans de brouillon. Je vais mettre au propre les deux ou trois certitudes auxquelles je
crois aujourd’hui.
Voilà, il y a deux ou trois choses, après avoir vécu tout ce que j’ai vécu, qui me
semblent essentielles. D’abord que les choses ne se passent jamais comme on les
avait imaginées, ça j’en suis sûr ! qu’à chaque fois que l’on dit oui ou non on change
notre vie, qu’il n’y a pas de oui ou de non innocents, et que définitivement l’amour
c’est mieux que la vie, même quand cela fait très mal. C’est autour de ces trois
thèmes que je vais faire mon prochain film.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #34, p.18/19. Abonnez-vous
à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors-Série « Guide du tournage ») pour
accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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  • 2. Aussi, j’ai décidé de faire un film avec ça, avec toute la facilité que cela représente. C’est une machine absolument incroyable. J’en ai rêvé toute ma vie et je ne pensais pas qu’un jour elle existerait. J’ai alors décidé de faire un vrai film avec, pour montrer à tous les mômes du monde que s’ils ont envie de faire un film, c’est possible ! J’ai cette petite machine sur moi tout le temps et je peux filmer à tout moment, c’est un iPhone X. Quand j’ai découvert les possibilités de ce smartphone j’ai constaté que c’était un objet fantastique ! Certes, cela ne remplacera pas les caméras existantes mais c’est une caméra en plus, utile pour les plans-séquences, pour les plans en voiture, pour les plans dans des décors difficiles d’accès. Je pense que cela va être une grande révolution dans le cinéma. C’est vraiment un engin qui va permettre à tous les mômes qui veulent dire quelque chose avec le cinéma, de pouvoir le faire. Aujourd’hui les plus grands reporters du monde c’est eux ! Ils sont là où il faut, quand il y a un tsunami, une tempête ou un attentat. Aujourd’hui ce sont ces images là que l’on voit. Il est important d’apprendre à filmer à tout le monde puisque maintenant les reporters sont dans la rue, et il faut qu’ils sachent filmer ! M. : C’est pour passer le flambeau que vous avez créé les Ateliers du cinéma de Beaune ? C. L. : Oui, les Ateliers du cinéma ne sont pas une école mais son contraire. Ce sont des ateliers où l’on fait des films. Les mômes ont la possibilité de voir comment on fait, en les regardant et en y participant. Moi, j’ai appris comme ça ! Je viens du cinéma d’amateur, ce que j’ai appris c’est en regardant les autres faire, en regardant des grands professionnels du monde travailler. Hélas, ils ne sont pas tous des transmetteurs, pour décrire leur savoir. Quand on les regarde travailler, que ce soit des réalisateurs, des comédiens, on voit exactement de quoi est fait ce métier. M. : Ce sont les bases de l’enseignement pratiqué à Beaune ? C. L. : Oui, j’interviens régulièrement à Beaune. Quand je fais des films, j’invite les apprentis à participer au tournage, à l’écriture et au montage. C’est un lieu où ils peuvent travailler, faire des films. À Beaune, on va accueillir bientôt la troisième promotion et sachez que les apprentis des deux premières promotions ont tous trouvé du travail. C’est réjouissant ! C’est en faisant des films qu’on apprend, mais aussi en allant voir ceux des autres, grâce à notre ciné-club quotidien. M. : Cette approche est spécifique à vos Ateliers du cinéma ? C. L. : Je crois beaucoup au cinéma d’amateur, c’est la plus belle école du monde ! Les grandes écoles de cinéma nous apprennent à filmer à la manière de… alors que le cinéma d’amateur nous apprend à filmer à votre manière. Cela change beaucoup de choses. Moi je n’aurais pas mon style propre si j’avais été dans une école de cinéma qui m’aurait appris à filmer à la manière de grands maîtres comme Fellini ou Orson Welles. Le cinéma d’amateur vous force à inventer votre propre style ! Voilà, je crois au cinéma d’amateur. Je ne suis rien d’autre qu’un cinéaste amateur qui a eu la chance d’intéresser le public. Le cinéma d’amateur peut dépasser un professionnel car il peut aller plus loin, car il n’a peur de rien. Il n’a pas peur des clichés. Je revendique le fait d’être un cinéaste amateur. Pour moi c’est très
  • 3. important car dans « amateur » il y a le mot « amour ». Tous mes films je les ai réalisés parce que j’en avais envie. Je n’ai pas réalisé de films de commande en dehors de scopitones et de quelques pubs. M. : Avec un smartphone l’équipe technique est réduite ? C. L. : En effet, parfois, je suis l’équipe technique à moi tout seul. Il m’arrive de filmer seul dans la rue ! Mais c’est bien de s’adjoindre un ou deux assistants caméra qui peuvent piloter le diaphragme et le point avec un second iPhone qui reçoit votre image et peut l’améliorer et la contrôler (exposition et mise au point). On est en passe de retrouver les possibilités du cinéma professionnel. Le directeur photo sera toujours utile pour rajouter une lumière, améliorer le visage de quelqu’un. En extérieur on n’a plus besoin de rien, mais parfois en intérieur quand la lumière est basse. Le directeur photo et les techniciens seront toujours utiles. On a fait le film en treize jours ! Après tournage, les prises vues sont transférées sur un ordinateur et traitées comme les images d’une caméra normale aux Ateliers où l’on fabrique nous-mêmes le DCP. C’est tellement impressionnant que je pense que maintenant je vais faire tous mes films avec ça. Je ne suis pas tout seul ! Steven Soderbergh aussi a pris beaucoup de plaisir à filmer avec un smartphone. L’image était remarquable, bien que ce soit un modèle plus ancien. Cela va changer beaucoup de choses ! M. : Qu’en est-il du son ? C. L. : Pour le son, on a toujours les micros cravate et la perche. S’il n’y a pas de bruit entre vous et moi, le son de l’iPhone reste convenable pour un son témoin. Dès qu’on est dans un milieu ambiant où il y a beaucoup de bruit, il est nécessaire d’utiliser les micros d’aujourd’hui, beaucoup plus performants. Mon ingénieur du son travaille de la même manière que sur un film traditionnel. C’est l’image qui est absolument impressionnante ! M. : Avec l’iPhone, vous pouvez faire du gros plan et du plan large ? C. L. : Oui c’est le cinéma que je pratique ! Je n’aime pas les plans moyens. Avec la courte focale tout est net, c’est le rêve. La profondeur de champ, c’était le rêve d’Orson Welles, il tournait tous ses films avec des courtes focales. C’est la focale idéale, c’est la vision humaine. Vous me regardez en courte focale. C’est votre cerveau qui fait des gros plans sur moi, sinon vous voyez le bureau, le téléphone, la lampe. J’utilise aussi des optiques additionnelles. Aujourd’hui et avec les nouvelles machines qui arrivent cela va être encore plus révolutionnaire. On a déjà commercialisé un zoom qui est l’équivalent d’un 25-250 mm. M. : Vous pensez diffuser votre film La Vertu des impondérables en grande salle ? C. L. : Oui sur un grand écran, l’année prochaine. Cette année au Festival d’Angoulême il a reçu un très gros succès, c’était magique ! Le cinéma est un art de technologie et la technologie fait des progrès hallucinants. Là, je vous parle de cette machine, mais dans les cinq ans qui vont venir peut-être qu’on n’utilisera plus du tout les caméras existantes, tellement la définition est parfaite. On peut tout faire ! Pourquoi les professionnels ne l’utiliseraient-ils pas ? C’est dommage que ce soit un
  • 4. vieux « con » comme moi qui fasse cela M. : Votre smartphone est toujours avec vous ? C. L. : Oui, j’ai une caméra dans la poche qui m’accompagne partout, je peux dégainer à tout moment comme dans les westerns, c’est mon colt. C’est un objet qui va changer le monde et je pense que les grands cinéastes vont très vite s’apercevoir de la force de cette caméra qui est une caméra supplémentaire qui ne remplace pas ces merveilleux objectifs, qui ont une super définition. Le smartphone filme en 4K. Si vous projetez une image 70 mm on ne peut pas dire que c’est moins bien ou mieux, c’est autre chose, une autre façon de voir le monde ! Dans mon film La Vertu des impondérables il y a un plan séquence de cinq minutes que je n’aurais pas pu faire avec une caméra normale. J’espère que tous les mômes vont se jeter dessus ! Je crois au cinéma comme certains croient en Dieu. Je pense qu’un jour un film sera tellement beau, tellement réussi qu’en deux heures il changera beaucoup de choses. C’est un moyen de communication formidable ! Pour l’instant, le cinéma tourne un peu en rond, je pense que le smartphone va lui ouvrir de nouvelles portes ! M. : Dans vos films, vous arrivez toujours à réunir des artistes prestigieux ? Quel est votre secret ? C. L. : Je pense que c’est parce que cela les amuse de tourner avec moi. Je les libère au lieu de les contraindre. D’un seul coup, ils se sentent plus libres ! C’est le cinéma de la liberté et pas celui de la contrainte, donc quand ils viennent chez moi c’est la récréation. J’aurais adoré tourner avec Gabin, De Funès, mais la vie est ainsi et Gabin est mort trop tôt. J’ai tourné avec Michèle Morgan. Je me suis bien amusé et je pense que je suis un cinéaste gâté. Il n’y a pas beaucoup de cinéastes qui ont tourné 50 films. Je n’aurais jamais imaginé pouvoir tourner, écrire et produire tous ces films. J’ai accompagné le cinéma pendant 60 ans où j’ai vu les mille et une façons de fabriquer et produire des films. Il n’y a pas de règle ! Le cinéma, on peut le faire à tout âge, la preuve. Dès notre naissance, on fait du cinéma. En sortant du ventre de notre mère, on filme avec nos yeux. Le cinéma est un art naturel à l’inverse de tous les autres arts qu’il faut apprendre. Le cinéma on ne l’apprend pas, il s’apprend tout seul. M. : Que pensez-vous de la 3D ? C. L. : C’est bien pour le cinéma américain, les blockbusters. Il y a de nombreux films qui font trembler les fauteuils, avec des effets. Pour un film d’auteur, ce n’est pas important. C’est bien pour les films spectacles qui ressemblent à des tours de manèges. C’est bien pour les films de Disney, mais pour les vrais films d’auteur je pense que c’est une dispersion. Les films d’auteur ont besoin que l’on se concentre sur le fond et la forme. M : Comment voyez-vous l’avenir du cinéma ? Passera-t-il par le smartphone ? C. L : Je pense que le cinéma peut changer le monde et le smartphone est aujourd’hui la machine la plus perfectionnée pour permettre au monde de faire des progrès au niveau de la tolérance, de la prise de conscience. Les mômes ne se
  • 5. rendent pas compte qu’on vit une époque de rêve, c’est la plus belle époque depuis la nuit des temps, mais ils ne le savent pas, et de nous faire croire que c’est un cauchemar alors qu’en ce moment on fait des caprices d’enfants gâtés. J’ai connu une période où les gens pleuraient, maintenant ils pleurnichent ; avant ils riaient, maintenant ils ricanent. On est des enfants gâtés ! Moi je ne peux pas me plaindre. Quand j’aime quelque chose, j’ai envie que la Terre entière l’aime. Ce sont les mômes qui devraient faire cela ! Mais eux, ils rêvent de grosses caméras, de fauteuils avec leur nom dans le dos, de projecteurs. J’ai connu ça, j’ai eu droit à ça ! Aujourd’hui c’est une grande révolution ! J’en suis convaincu, parce que le smartphone va l’améliorer considérablement, car le cinéma coûte de plus en plus cher ! Il va falloir réduire les coûts de production qui sont de plus en plus élevés. C’est un appareil formidable pour le metteur en scène, le caméraman ; pour certains, cela n’apportera pas grand-chose, mais pour tous les metteurs en scène qui tiennent leur caméra, cela va être une grande révolution ! M. : Quels sont vos projets ? C. L. : Mon projet est de sortir ce film l’année prochaine, La Vertu des impondérables, et ensuite de faire un film qui sera peut-être mon dernier film parce que maintenant je me rapproche d’un âge où à chaque film, je me dis que c’est peut- être mon dernier. Tous les films que je fais maintenant, je les fais comme si c’était chaque fois le dernier ; et je vais faire un film qui va essayer de mettre au propre 60 ans de brouillon. Je vais mettre au propre les deux ou trois certitudes auxquelles je crois aujourd’hui. Voilà, il y a deux ou trois choses, après avoir vécu tout ce que j’ai vécu, qui me semblent essentielles. D’abord que les choses ne se passent jamais comme on les avait imaginées, ça j’en suis sûr ! qu’à chaque fois que l’on dit oui ou non on change notre vie, qu’il n’y a pas de oui ou de non innocents, et que définitivement l’amour c’est mieux que la vie, même quand cela fait très mal. C’est autour de ces trois thèmes que je vais faire mon prochain film. Article paru pour la première fois dans Mediakwest #34, p.18/19. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors-Série « Guide du tournage ») pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.