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68 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE
Alors que les latitudes sont encore imprécises et les longitudes
fantaisistes, la cartographie des nouveaux mondes reste
aléatoire jusqu’au XVIIIe siècle. D’autant que, pour établir
leur monopole sur les nouveaux territoires, les États freinent
la diffusion des connaissances…
PHOTOJOSSE-LEEMAGE/BAYERISCHESTAATSBIBLIOTHEK,MUNICH
PHOTO12
Des représentations
à la carte
partir des Grandes Découvertes, la produc-
tion de cartes fait un bond en avant. Celles-ci
se remplissent de nouveaux territoires qui
mettront plusieurs siècles pour trouver leur
place exacte. Car le travail des cartographes
est soumis à de nombreux aléas. Faire le
point en mer et déterminer les latitudes
et longitudes reste difficile. Par ailleurs,
le bagage des Anciens ne fait pas
toujours bon ménage avec les nouveaux savoirs.
Les cartes obéissent aussi à des considérations
politiques, le monopole sur les terres lointaines
représentant un enjeu considérable…
« Les représentations sont fonction des instruments
d’observation et des outils conceptuels à la disposi-
tion des cartographes », note Catherine Hofmann,
conservateur en chef au département des Cartes
et plans de la Bibliothèque nationale de France.
Concomitante des voyages des Portugais et
des Espagnols, la redécouverte de l’héritage de
Ptolémée, au XVe siècle, offre aux spécialistes
des outils précieux, dont des répertoires de coor-
données géographiques. « Pourtant, il n’y a pas
réellement de rupture entre les cartes marines de la
Renaissance et les portulans du XIIIe siècle, fondés sur
l’expérience des navigateurs », constate Catherine
Hofmann. Certes, les Européens s’approprient
vite le calcul de la latitude ; ainsi, celle attribuée
à l’Inde par les Anciens, conservée sur la carte
de Fra Mauro (vers 1450), est corrigée dès que les
Portugais font des mesures sur place. Toutefois,
les cartes restent des objets hybrides, à la croisée
des savoirs, et les modèles traditionnels antiques
ou médiévaux prennent parfois le dessus sur les
nouvelles connaissances. En 1519, l’Atlas Miller
adopte ainsi un tracé de l’Asie du Sud-Est inexact,
inspiré de l’œuvre de Ptolémée et non conforme
aux relevés des navigateurs.
DES LONGITUDES ALÉATOIRES
La navigation reste aussi longtemps empirique. La
position d’un navire est donnée par le « point de
fantaisie », un point mobile calculé selon sa route
et la distance parcourue, estimées depuis la dernière
position connue. « Cette méthode de navigation “à
l’estime” donne d’assez bons résultats en Méditerranée,
mais les erreurs croissent avec l’éloignement des côtes.
Les explorations atlantiques rendent nécessaire le calcul
des latitudes », explique la conservatrice. D’abord
approximatifs, les instruments de navigation astro-
nomique s’améliorent et se dotent de graduations et
de visées plus précises: après le quadrant et l’astro-
labe nautique à la fin du XVe siècle, apparaîtront
l’arbalestrille et l’arbalète au XVIe siècle et le sextant
au XVIIIe siècle. Les cartographes s’emparent aussi
de la question de la déclinaison magnétique (l’écart
entre le Nord magnétique donné par la boussole et
le Nord géographique), à l’origine notamment de
L’Atlas Miller
de 1519 intègre
les conquêtes
des Portugais,
mais continue de
montrer un tracé
hasardeux du
Sud-Est asiatique,
fondé sur les
travaux de
Ptolémée (IIe s.).
La carte du Portugais
Pedro Reinel (1506)
introduit, outre une
échelle de latitudes
verticale, une échelle
oblique proche
de Terre-Neuve,
indiquant la déviation
de la boussole dans
cette zone.
Échelle
verticale
Échelle
oblique
La cartographie
du XVIe siècle reste
empreinte de
mythes. Blemmies,
Cynocéphales,
grues mangeuses
d’hommes...
peuplent l’Asie dans
la cosmographie de
Le Testu.
LES INDES À L’ANCIENNE
DÉCLINAISON MAGNÉTIQUE
DOSSIER//LA CONQUÊTE DES MERSDOSSIER//LA CONQUÊTE DES MERS
70 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE 71
BIBLIOTHÈQUENATIONALEDEFRANCE/NATIONALMARITIMEMUSEUM,GREENWICH-LEEMAGE
SSPL/LEEMAGE/THEBRITISHLIBRARYBOARD-LEEMAGE
cartes se nourrit aussi des récits des voyageurs, à
commencer par ceux de Marco Polo.
« Certaines cartes représentent le monde connu
à des fins d’édification, de glorification de l’œuvre
divine ou d’apologie d’un souverain, quand d’autres
représentent le territoire que l’on veut protéger ou
le chemin que l’on veut rééditer. Il y a donc cartes
et cartes, et toutes n’ont pas la même valeur pra-
tique », note François-Bernard Huyghe, directeur
de recherche à l’Institut des relations internatio-
nales et stratégiques (IRIS). Leur contenu varie
avec le contexte de production et la fonction
assignée. Les cartes de navigation sont ainsi bien
plus dépouillées que celles destinées aux puissants.
Miroirs des ambitions et outils de contrôle sym-
bolique du territoire, ces documents témoignent
de la constitution des empires coloniaux par une
Europe qui se perçoit comme le centre du monde.
Ainsi, des enjeux majeurs sont attachés au tracé
des frontières entre les zones d’influences du Por-
tugal et de l’Espagne, suite au traité de Torde-
sillas. À la faveur des incertitudes relatives aux
longitudes, ces pays se livrent à une lutte acharnée
pour le contrôle des riches Moluques. En 1524,
les Espagnols les situent de leur côté, à 26°, voire
32° est de la ligne de partage. Pourtant dans leur
bon droit, mais trahis par certains de leurs car-
tographes, les Portugais se voient contraints de
racheter l’archipel à leur concurrent. Un peu plus
tard, Domingo Texeira lave l’affront en le dessi-
nant par deux fois à sa juste position, à la gauche
et à la droite de son planisphère.
DES SECRETS MAL GARDÉS
Le dessin des cartes est devenu une affaire d’État.
Chacun cherche à protéger son monopole par le
secret. Des administrations officielles portugaise
et espagnole sont chargées de conserver sous clé et
de mettre à jour les cartes officielles, ou « patrons
royaux ». « Au Portugal, Jean II interdit à ses pilotes de
dire qu’ils ont navigué le long des côtes de Guinée », ra-
conte François-Bernard Huyghe. Côté espagnol, on
suit la même politique. Luis Váez de Torres découvre
le détroit entre la Nouvelle-Guinée et l’Australie
au début du XVIIe siècle. Son voyage est mentionné
sur la carte française de Guérard dès 1634, mais les
détails n’en seront divulgués qu’en 1762. La Com-
pagnie néerlandaise des Indes orientales dissimule
quant à elle ses cartes de navigation, notamment
entre Batavia (Djakarta) et les Moluques.
« Un secret cartographique ne peut être éternel: les
marins parlent, les nouvelles circulent », souligne
François-Bernard Huyghe. Les transfuges – comme
le Portugais Magellan, passé à l’Espagne –, l’espion-
nage et le vol sont monnaie courante. Ainsi le pla-
nisphère de Cantino, le premier à placer correcte-
ment l’équateur, les tropiques et le cercle arctique,
passe-t-il clandestinement du Portugal à l’Italie en
1502. Quelques décennies plus tard, Francis Drake
utilise des cartes volées aux Espagnols… Avec l’essor
des cartes imprimées vers la fin du XVIe siècle, le
règne du secret se fissure. Au XVIIIe siècle, elles sont
diffusées massivement. Désormais, elles ont une
vocation scientifique, mais aussi stratégique et
administrative, répondant aux besoins d’États de
plus en plus centralisés.
distorsions de la Méditerranée sur les portulans
traditionnels. En 1506, une carte de Pedro Reinel
introduit une échelle oblique de latitudes (en
plus de l’échelle classique verticale), qui traduit
la reconnaissance de la déviation de la boussole de
navigation dans la zone de Terre-Neuve.
La détermination des longitudes est plus problé-
matique. Celles données par Ptolémée sont suré-
valuées. Au XVIe siècle, les Portugais les réduisent
empiriquement en Méditerranée ; le Vénitien
Gastaldi, lui, étire le profil des terres pour faire
coïncider leurs formes aux mesures des Anciens.
En théorie, les longitudes peuvent être déduites
du décalage horaire des éclipses en différents
lieux d’observation. « En pratique, elles restent
estimées à partir de la vitesse du navire, du temps
de parcours et des aléas de la navigation. Plus les
voyages sont longs, plus elles sont erronées », indique
Catherine Hofmann. Elles resteront aléatoires
jusqu’à l’introduction de l’horloge de marine au
XVIIIe siècle, qui permet enfin de fixer les tracés
des terres découvertes. « Les erreurs d’emplacement
ont amené à redécouvrir plusieurs fois les mêmes îles,
en particulier dans le Pacifique », remarque la spé-
cialiste. Ainsi Mendaña, qui a découvert les îles
Salomon en 1568, n’est pas parvenu à les rallier
lors d’un voyage suivant. Elles sont retrouvées par
un Anglais en 1767. Cook rebaptise quant à lui
plusieurs autres confettis dont les îles Sandwich,
approchées par les Espagnols au XVIe siècle, mais
placées trop à l’est sur les cartes et perdues.
Les évolutions de la cartographie témoignent aussi
d’une vision du monde qui se modifie au fil du
temps. Les Européens repensent son partage en
continents et en océans, jusqu’à abandonner, au
XVIIIe siècle, la pensée d’une terre australe (voir
p. 79). « L’imaginaire des cartes s’inscrit dans une tra-
dition : plus les terres sont distantes et mal connues, et
plus on tend à les assimiler aux territoires mystérieux
décrits dans les sources antérieures », ajoute Cathe-
rine Hofmann. L’iconographie des cartes portu-
gaises ou normandes fait la part belle aux mythes :
en 1556, la cosmographie de Le Testu place dans
la lointaine Asie des peuples monstrueux décrits
par les Anciens… L’Europe médiévale a aussi
créé des îles mythiques – celle de Saint-Brandan
ou celle du Brésil –, dont des avatars subsistent
longtemps sur les cartes. Île paradisiaque dans un
roman du XVIe siècle, la Californie est bientôt re-
connue comme une péninsule. Pourtant, le mythe
perdure jusqu’au XVIIIe siècle. L’imaginaire des
LES ERREURS D’EMPLACEMENT
ONT CONDUIT À DÉCOUVRIR
PLUSIEURS FOIS LES MÊMES ÎLES
Au XVIe siècle, le
quadrant sert à
relever la hauteur
des astres au-dessus
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déterminer la
latitude. La position
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sans être aveuglé, pour
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La cartographie des nouveaux mondes

  • 1. 68 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE Alors que les latitudes sont encore imprécises et les longitudes fantaisistes, la cartographie des nouveaux mondes reste aléatoire jusqu’au XVIIIe siècle. D’autant que, pour établir leur monopole sur les nouveaux territoires, les États freinent la diffusion des connaissances… PHOTOJOSSE-LEEMAGE/BAYERISCHESTAATSBIBLIOTHEK,MUNICH PHOTO12 Des représentations à la carte partir des Grandes Découvertes, la produc- tion de cartes fait un bond en avant. Celles-ci se remplissent de nouveaux territoires qui mettront plusieurs siècles pour trouver leur place exacte. Car le travail des cartographes est soumis à de nombreux aléas. Faire le point en mer et déterminer les latitudes et longitudes reste difficile. Par ailleurs, le bagage des Anciens ne fait pas toujours bon ménage avec les nouveaux savoirs. Les cartes obéissent aussi à des considérations politiques, le monopole sur les terres lointaines représentant un enjeu considérable… « Les représentations sont fonction des instruments d’observation et des outils conceptuels à la disposi- tion des cartographes », note Catherine Hofmann, conservateur en chef au département des Cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France. Concomitante des voyages des Portugais et des Espagnols, la redécouverte de l’héritage de Ptolémée, au XVe siècle, offre aux spécialistes des outils précieux, dont des répertoires de coor- données géographiques. « Pourtant, il n’y a pas réellement de rupture entre les cartes marines de la Renaissance et les portulans du XIIIe siècle, fondés sur l’expérience des navigateurs », constate Catherine Hofmann. Certes, les Européens s’approprient vite le calcul de la latitude ; ainsi, celle attribuée à l’Inde par les Anciens, conservée sur la carte de Fra Mauro (vers 1450), est corrigée dès que les Portugais font des mesures sur place. Toutefois, les cartes restent des objets hybrides, à la croisée des savoirs, et les modèles traditionnels antiques ou médiévaux prennent parfois le dessus sur les nouvelles connaissances. En 1519, l’Atlas Miller adopte ainsi un tracé de l’Asie du Sud-Est inexact, inspiré de l’œuvre de Ptolémée et non conforme aux relevés des navigateurs. DES LONGITUDES ALÉATOIRES La navigation reste aussi longtemps empirique. La position d’un navire est donnée par le « point de fantaisie », un point mobile calculé selon sa route et la distance parcourue, estimées depuis la dernière position connue. « Cette méthode de navigation “à l’estime” donne d’assez bons résultats en Méditerranée, mais les erreurs croissent avec l’éloignement des côtes. Les explorations atlantiques rendent nécessaire le calcul des latitudes », explique la conservatrice. D’abord approximatifs, les instruments de navigation astro- nomique s’améliorent et se dotent de graduations et de visées plus précises: après le quadrant et l’astro- labe nautique à la fin du XVe siècle, apparaîtront l’arbalestrille et l’arbalète au XVIe siècle et le sextant au XVIIIe siècle. Les cartographes s’emparent aussi de la question de la déclinaison magnétique (l’écart entre le Nord magnétique donné par la boussole et le Nord géographique), à l’origine notamment de L’Atlas Miller de 1519 intègre les conquêtes des Portugais, mais continue de montrer un tracé hasardeux du Sud-Est asiatique, fondé sur les travaux de Ptolémée (IIe s.). La carte du Portugais Pedro Reinel (1506) introduit, outre une échelle de latitudes verticale, une échelle oblique proche de Terre-Neuve, indiquant la déviation de la boussole dans cette zone. Échelle verticale Échelle oblique La cartographie du XVIe siècle reste empreinte de mythes. Blemmies, Cynocéphales, grues mangeuses d’hommes... peuplent l’Asie dans la cosmographie de Le Testu. LES INDES À L’ANCIENNE DÉCLINAISON MAGNÉTIQUE DOSSIER//LA CONQUÊTE DES MERSDOSSIER//LA CONQUÊTE DES MERS
  • 2. 70 LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE LES CAHIERS DE SCIENCE & VIE 71 BIBLIOTHÈQUENATIONALEDEFRANCE/NATIONALMARITIMEMUSEUM,GREENWICH-LEEMAGE SSPL/LEEMAGE/THEBRITISHLIBRARYBOARD-LEEMAGE cartes se nourrit aussi des récits des voyageurs, à commencer par ceux de Marco Polo. « Certaines cartes représentent le monde connu à des fins d’édification, de glorification de l’œuvre divine ou d’apologie d’un souverain, quand d’autres représentent le territoire que l’on veut protéger ou le chemin que l’on veut rééditer. Il y a donc cartes et cartes, et toutes n’ont pas la même valeur pra- tique », note François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Institut des relations internatio- nales et stratégiques (IRIS). Leur contenu varie avec le contexte de production et la fonction assignée. Les cartes de navigation sont ainsi bien plus dépouillées que celles destinées aux puissants. Miroirs des ambitions et outils de contrôle sym- bolique du territoire, ces documents témoignent de la constitution des empires coloniaux par une Europe qui se perçoit comme le centre du monde. Ainsi, des enjeux majeurs sont attachés au tracé des frontières entre les zones d’influences du Por- tugal et de l’Espagne, suite au traité de Torde- sillas. À la faveur des incertitudes relatives aux longitudes, ces pays se livrent à une lutte acharnée pour le contrôle des riches Moluques. En 1524, les Espagnols les situent de leur côté, à 26°, voire 32° est de la ligne de partage. Pourtant dans leur bon droit, mais trahis par certains de leurs car- tographes, les Portugais se voient contraints de racheter l’archipel à leur concurrent. Un peu plus tard, Domingo Texeira lave l’affront en le dessi- nant par deux fois à sa juste position, à la gauche et à la droite de son planisphère. DES SECRETS MAL GARDÉS Le dessin des cartes est devenu une affaire d’État. Chacun cherche à protéger son monopole par le secret. Des administrations officielles portugaise et espagnole sont chargées de conserver sous clé et de mettre à jour les cartes officielles, ou « patrons royaux ». « Au Portugal, Jean II interdit à ses pilotes de dire qu’ils ont navigué le long des côtes de Guinée », ra- conte François-Bernard Huyghe. Côté espagnol, on suit la même politique. Luis Váez de Torres découvre le détroit entre la Nouvelle-Guinée et l’Australie au début du XVIIe siècle. Son voyage est mentionné sur la carte française de Guérard dès 1634, mais les détails n’en seront divulgués qu’en 1762. La Com- pagnie néerlandaise des Indes orientales dissimule quant à elle ses cartes de navigation, notamment entre Batavia (Djakarta) et les Moluques. « Un secret cartographique ne peut être éternel: les marins parlent, les nouvelles circulent », souligne François-Bernard Huyghe. Les transfuges – comme le Portugais Magellan, passé à l’Espagne –, l’espion- nage et le vol sont monnaie courante. Ainsi le pla- nisphère de Cantino, le premier à placer correcte- ment l’équateur, les tropiques et le cercle arctique, passe-t-il clandestinement du Portugal à l’Italie en 1502. Quelques décennies plus tard, Francis Drake utilise des cartes volées aux Espagnols… Avec l’essor des cartes imprimées vers la fin du XVIe siècle, le règne du secret se fissure. Au XVIIIe siècle, elles sont diffusées massivement. Désormais, elles ont une vocation scientifique, mais aussi stratégique et administrative, répondant aux besoins d’États de plus en plus centralisés. distorsions de la Méditerranée sur les portulans traditionnels. En 1506, une carte de Pedro Reinel introduit une échelle oblique de latitudes (en plus de l’échelle classique verticale), qui traduit la reconnaissance de la déviation de la boussole de navigation dans la zone de Terre-Neuve. La détermination des longitudes est plus problé- matique. Celles données par Ptolémée sont suré- valuées. Au XVIe siècle, les Portugais les réduisent empiriquement en Méditerranée ; le Vénitien Gastaldi, lui, étire le profil des terres pour faire coïncider leurs formes aux mesures des Anciens. En théorie, les longitudes peuvent être déduites du décalage horaire des éclipses en différents lieux d’observation. « En pratique, elles restent estimées à partir de la vitesse du navire, du temps de parcours et des aléas de la navigation. Plus les voyages sont longs, plus elles sont erronées », indique Catherine Hofmann. Elles resteront aléatoires jusqu’à l’introduction de l’horloge de marine au XVIIIe siècle, qui permet enfin de fixer les tracés des terres découvertes. « Les erreurs d’emplacement ont amené à redécouvrir plusieurs fois les mêmes îles, en particulier dans le Pacifique », remarque la spé- cialiste. Ainsi Mendaña, qui a découvert les îles Salomon en 1568, n’est pas parvenu à les rallier lors d’un voyage suivant. Elles sont retrouvées par un Anglais en 1767. Cook rebaptise quant à lui plusieurs autres confettis dont les îles Sandwich, approchées par les Espagnols au XVIe siècle, mais placées trop à l’est sur les cartes et perdues. Les évolutions de la cartographie témoignent aussi d’une vision du monde qui se modifie au fil du temps. Les Européens repensent son partage en continents et en océans, jusqu’à abandonner, au XVIIIe siècle, la pensée d’une terre australe (voir p. 79). « L’imaginaire des cartes s’inscrit dans une tra- dition : plus les terres sont distantes et mal connues, et plus on tend à les assimiler aux territoires mystérieux décrits dans les sources antérieures », ajoute Cathe- rine Hofmann. L’iconographie des cartes portu- gaises ou normandes fait la part belle aux mythes : en 1556, la cosmographie de Le Testu place dans la lointaine Asie des peuples monstrueux décrits par les Anciens… L’Europe médiévale a aussi créé des îles mythiques – celle de Saint-Brandan ou celle du Brésil –, dont des avatars subsistent longtemps sur les cartes. Île paradisiaque dans un roman du XVIe siècle, la Californie est bientôt re- connue comme une péninsule. Pourtant, le mythe perdure jusqu’au XVIIIe siècle. L’imaginaire des LES ERREURS D’EMPLACEMENT ONT CONDUIT À DÉCOUVRIR PLUSIEURS FOIS LES MÊMES ÎLES Au XVIe siècle, le quadrant sert à relever la hauteur des astres au-dessus de l’horizon pour déterminer la latitude. La position du fil à plomb sur l’arc gradué indique l’angle formé entre l’astre visé (surtout l’étoile Polaire), l’observateur et le zénith. Le quartier de Davis est utilisé dos au soleil. On détermine ainsi la hauteur de l’astre, sans être aveuglé, pour connaître la latitude. La mappemonde de l’Italien Fra Mauro (1459) est une synthèse de connaissances géographiques ptoléméennes et de données récentes. Elle est orientée au sud. Le globe terrestre de Coronelli, réalisé au XVIIe siècle, comporte encore de grossières erreurs, à l’image de sa représentation de l’Australie (ci-dessus), aux contours des plus fantaisistes. MÉLANGES LE MONDE AU XVIIe SIÈCLE DOSSIER//LA CONQUÊTE DES MERSDOSSIER//LA CONQUÊTE DES MERS