SlideShare une entreprise Scribd logo
La démocratie est-elle
le meilleur régime ?
Actualités d’une question ancienne
Gabriel Gay-Para
Lyon, 7 mai 2021
Plan (1)
1. La démocratie et ses paradoxes
a) Le paradoxe du désenchantement
• La démocratie et la crise sanitaire (A. Kahn, B. Stiegler)
• Le peuple contre la démocratie (Y. Mounk, J. Cagé)
• Le courant « réaliste » en théorie politique (J. Schumpeter, B. Caplan, J. Brennan,
etc.)
b) Le paradoxe de l’origine
• Les origines antidémocratiques du « gouvernement représentatif » (B. Manin)
• L’évolution du sens du mot « démocratie » (F. Dupuis-Déri)
c) Le paradoxe de la démocratie représentative
• Le gouvernement représentatif comme régime mixte (B. Manin)
• La tension entre la tradition libérale et la tradition démocratique (C. Mouffe)
• [Les propositions de réforme pour répondre à la crise]
Plan (2)
2. Le débat entre démocratie et épistocratie
a) Retour à la question initiale
• Approche procédurale et approche instrumentale
• Les trois critères pour évaluer et classer les régimes
b) Des philosophes-rois à l’épistocratie
• Bref retour sur la critique platonicienne de la démocratie
• Le succès de Platon (J. Madison, G. Le Bon, J. Schumpeter, etc.) : 2 objections
• Quelques thèses défendues par J. Brennan dans Against Democracy (2016)
• Discussion : 3 objections contre Brennan (J. Dewey, H. Landemore, Ch. Girard)
c) L’argument épistémique: un argument décisif en faveur de la démocratie ?
• La sagesse de la multitude selon Aristote
• La reprise contemporaine de l’argument aristotélicien : H. Landemore
– Délibération et règle de la majorité
– La diversité collective. Le théorème du jury de Condorcet. Le miracle de l’agrégation.
– Les limites de l’approche épistémique
1. La démocratie et ses paradoxes (1)
a) Premier paradoxe : notre époque est caractérisée par une
sorte de désenchantement démocratique. Alors que la
démocratie a triomphé, et s’est imposée, à l’échelle mondiale,
comme le seul régime légitime, des voix qui la remettent en
question se font désormais de plus en plus entendre.
1) Des voix médiatiques. Exemple : Axel Kahn.
« Face à une pandémie, c'est un inconvénient d'être dans une démocratie
et c’est encore plus un inconvénient d’être dans une démocratie
contestataire. [...] La démocratie [...] peut être un avantage pour
énormément de choses mais, d'un point de vue sanitaire, par rapport au
virus, ce n’est pas un avantage. » (France Culture, le 6 octobre 2020)
Cf. Barbara Stiegler, De la démocratie en Pandémie, 2021, p. 12-14.
1. La démocratie et ses paradoxes (2)
2) Des voix populaires. Cf. Yascha Mounk, Le peuple contre
la démocratie, 2019.
En s’appuyant sur les données de la World Values Survey, Mounk établit
que, dans le monde, quel que soit le pays considéré, les citoyens sont de
moins en moins attachés à la démocratie et de plus en plus enclins à
soutenir des régimes autoritaires.
Cet état de l’opinion conduirait certains hommes politiques dits
« populistes » (ex : Donald Trump) à violer ouvertement, par stratégie
électoraliste, les principes démocratiques de base.
Question : le peuple serait-il désormais très largement
antidémocrate, comme le craint Mounk ?
Voir, sur ce point, les objections de Julia Cagé : Libres et égaux
en voix, 2020, p. 55-62.
Source : Y. Mounk, 2019, p. 158.
Source : Y. Mounk, 2019, p. 165.
1. La démocratie et ses paradoxes (3)
3) Des voix universitaires, en particulier, aux États-Unis.
Quelques exemples : Bryan Caplan (2007) ; Jason
Brennan (2016) ; Christopher Achen et Larry Bartels
(2016).
Tous ces auteurs s’inscrivent dans le même courant « réaliste » –
courant qui a pour « père fondateur » Joseph Schumpeter. Trois
caractéristiques communes :
① Ancrage empirique, méfiance à l’égard de la spéculation philosophique
;
② Approche réaliste de la démocratie : la démocratie comprise dans son
sens étymologique comme « pouvoir du peuple » n’est ni possible ni...
souhaitable ;
③ Défense d’une conception élitiste de la démocratie, voire rupture avec
l’idéal démocratique et défense de l’épistocratie.
La démocratie est-elle le meilleur régime ? Actualités d'une question ancienne.
Le citoyen typique, dès qu’il se mêle de politique, régresse à un niveau inférieur de
performance mentale. [...] Il redevient un primitif. Sa pensée devient associative et
affective. [...] Même s’il ne se trouvait pas de partis politiques pour l’influencer, le
citoyen typique tendrait, en matière d’affaires publiques, à céder à des préjugés et
impulsions [...] irrationnels.
Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie [1942], Payot, 1990, p. 346.
La démocratie, selon le point de vue adopté par nous, ne signifie pas et ne peut pas
signifier que le peuple gouverne effectivement dans aucun des sens évidents que
prennent les termes « peuple » et « gouverner ». Démocratie signifie seulement que le
peuple est à même d’accepter ou d’écarter les hommes appelés à le gouverner. (Ibid.,
p. 375.)
Les électeurs [...] doivent respecter la division du travail entre eux-mêmes et les
politiciens qu’ils élisent. Ils ne doivent pas leur retirer trop facilement leur confiance
dans l’intervalle des élections et ils doivent comprendre que, une fois qu’ils ont élu un
individu, l’action politique devient son affaire et non pas la leur. (Ibid., p. 389.)
Schumpeter : le « père fondateur » du courant « réaliste »
« Vous avez eu le choix, c’est moi que vous avez
élue, donc maintenant je gouverne et vous la
fermez. »
« You had your chance, you elected me, now I govern, and you
shut up. »
Cité par Adam Prezworski, À quoi bon voter ?, Genève, éditions Markus Haller,
2019, p. 98.
Margaret Thatcher a-t-elle
lu Schumpeter ?
1. La démocratie et ses paradoxes (4)
b) Deuxième paradoxe : notre régime politique actuel (qu’on
désigne couramment par différents syntagmes : « démocratie
moderne », « démocratie représentative » ou encore
« démocratie libérale ») a des origines antidémocratiques.
Cf. Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif
(1995).
Les « pères fondateurs » de notre régime, comme James Madison
(1751-1836) aux États-Unis ou Sieyès (1748-1836) en France, non
seulement distinguaient nettement le gouvernement représentatif et
la démocratie, mais, en outre, étaient de farouches opposants à cette
dernière.
Sieyès
« La France n’est point, ne peut pas être une
démocratie. (...) Le peuple, je le répète, dans un pays
qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait
l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par
ses représentants. »
Sieyès, Discours du 7 septembre 1789 « sur l’organisation du pouvoir législatif
et la sanction royale », cité par Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire
politique d’un mot, Montréal, Lux, 2013, p. 141.
1. La démocratie et ses paradoxes (5)
2 questions : 1) qu’est-ce qui justifie ce rejet de la démocratie ? ; 2)
pourquoi appelons-nous « démocratie » un régime qui n’avait pas pour
vocation première d’être démocratique ?
1) Chez les « pères fondateurs », on peut distinguer grosso modo
quatre arguments contre la démocratie.
① L’argument démographique : du fait de la grande taille des États modernes, et de
leur forte population, il est impossible de réunir matériellement tous les citoyens
sur une place publique, afin qu’ils délibèrent. La représentation politique apparaît
d’abord comme une nécessité pratique.
② L’argument politique : Si le peuple s’autogouvernait, il pourrait se nuire à lui-
même ; ignorant et irrationnel, soumis à ses passions, il pourrait échouer à
identifier le « bien commun », c’est-à-dire son propre bien. Pour son propre bien,
il est préférable... qu’une élite gouverne ! La représentation politique n’est pas
seulement nécessaire : elle est aussi souhaitable. C’est un argument de Madison.
1. La démocratie et ses paradoxes (6)
③ L’argument économique : pour que la société soit prospère, il est préférable que
le peuple travaille au lieu de s’occuper de politique. Grâce à la division du travail, la
société sera à la fois mieux gérée (politiquement) et plus riche (économiquement).
C’est un argument de Sieyès.
④ L’argument culturel : à l’époque moderne, avec le développement du capitalisme,
le statut de la politique a changé. Elle n’est plus, comme chez les Grecs, l’activité
noble par excellence, l’activité qui nous « humanise » : elle apparaît plutôt comme
un fardeau dont il faut se débarrasser ; elle n’est plus une fin en soi ; elle n’est
qu’un moyen.
Cf. la lettre de John Adams à Abigail Adams du 12 mai 1780 :
« Je dois étudier la politique et la guerre pour que mes fils soient libres d’étudier les
mathématiques et la philosophie, la géographie, l’histoire naturelle et l’architecture
navale, la navigation, le commerce et l’agriculture, afin que leurs enfants aient le droit
d’étudier la peinture, la poésie, la musique, l’architecture, la sculpture, la tapisserie et
la poterie ».
1. La démocratie et ses paradoxes (7)
2) Pourquoi le mot « démocratie » s’est-il imposé ?
• Un premier élément d’explication est apporté par Bernard Manin
lui-même : c’est le suffrage universel associé au principe de la
souveraineté du peuple, qui nous autorise à parler aujourd’hui, en
toute rigueur, de « démocratie ».
• Une autre explication a été apportée plus récemment par le
politiste québécois Francis Dupuis-Déri, dans son livre intitulé :
Démocratie. Histoire politique d’un mot (2013) : selon lui, « le
renversement de sens a été effectué consciemment par les élites aux
États-Unis vers 1830 et en France en 1848, parce que les références
positives à la démocratie permettaient d’accroître leur pouvoir de
séduction en période électorale » (p. 13).
« Il a suffi d’à peine deux ou
trois générations pour que le
mot "démocratie" qui signifiait
depuis deux mille ans le
gouvernement du peuple par
le peuple, en vienne à
désigner un régime politique
où une poignée de politiciens
élus prennent les décisions au
nom du peuple. » (p. 357)
1. La démocratie et ses paradoxes (8)
c) Troisième paradoxe : notre régime politique actuel, dont le
nom d’origine est « gouvernement représentatif » et qui a été
renommé sur le tard « démocratie représentative », n’est pas
pleinement démocratique.
• En fait, c’est un régime mixte ou hybride, qui a plusieurs facettes. Selon
Bernard Manin, c’est un régime à la fois démocratique et aristocratique.
Démocratique, car le peuple est souverain, et élit au suffrage universel ses
représentants. Aristocratique, car, dans les faits, c’est l’élite élue qui
gouverne.
Si on met en général l’accent sur la dimension démocratique, la dimension
aristocratique n’est pas à négliger. Et à rebours des appellations courantes,
on pourrait appeler notre régime, pour reprendre une formule de Manin :
« aristocratie démocratique ».
1. La démocratie et ses paradoxes (9)
• Ajoutons que l’ambiguïté du régime vient probablement de l’ambiguïté de
la procédure sur laquelle il repose, à savoir : l’élection. Les démocraties
représentatives sont des démocraties électives. Or, de l’Antiquité jusqu’à
la fin du XVIIIe siècle, l’élection a été considérée comme une procédure,
non pas démocratique, mais aristocratique, ce qui n’est pas sans soulever
certaines questions.
1) Comment l’élection, procédure considérée comme aristocratique, a-t-
elle pu devenir la procédure démocratique par excellence, celle à
partir de laquelle on définit désormais la démocratie ?
2) L’élection est-elle une procédure par nature aristocratique, comme
semblent le suggérer Aristote, Montesquieu et Rousseau ? N’est-elle
pas aussi démocratique, dès lors qu’elle est associée au suffrage
universel, comme le pense Manin ? A-t-elle seulement une nature ou
une essence ? En tant que procédure, est-elle neutre ?
Les élections comme procédure aristocratique
• Aristote : « Il est considéré comme démocratique que les magistratures
soient attribués par le sort » (Les politiques, IV, 9, 1294b, GF-
Flammarion, 1993, p. 307).
• Montesquieu : « Le suffrage par le sort est dans la nature de la
démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie » (De
l’esprit des lois, GF-Flammarion, 1979, tome 1, livre II, chapitre II, p.
134).
• François Guizot (1787-1874) : « Le but de l’élection est évidemment
d’envoyer au centre de l’État les hommes les plus capables et les plus
accrédités du pays ; c’est une manière de découvrir et de constituer la
véritable, la légitime aristocratie, celle qu’acceptent librement les
peuples sur qui doit s’exercer le pouvoir » (« Élections » dans Discours
académiques, Paris, Didier, 1864, p. 395).
1. La démocratie et ses paradoxes (10)
• Régime mixte (à la fois démocratique et aristocratique), reposant sur une
procédure ambiguë (l’élection), la démocratie représentative a aussi pour
spécificité d’articuler, comme l’affirme Chantal Mouffe, deux traditions
différentes : la tradition démocratique, à proprement parler, qui met
l’accent sur la souveraineté du peuple, et l’égalité ; et la tradition libérale,
qui privilégie la liberté à l’égalité, et insiste sur les droits individuels.
Or, ces deux traditions, loin de converger, ont été constamment en conflit.
Leur réunion est non seulement contingente, mais fragile : l’équilibre peut
être facilement rompu, l’une des traditions prenant l’ascendant sur l’autre.
Selon Mouffe, il est important de reconnaître le paradoxe constitutif des
démocraties représentatives, et de l’assumer, au lieu de l’occulter.
Cf. Chantal Mouffe, Le paradoxe démocratique, 2005, rééd. 2018.
Source : Y. Mounk, 2019, p. 55.
1. La démocratie et ses paradoxes (11)
Conclusion provisoire : que la démocratie ait triomphé complètement
dans les discours, et au moins partiellement dans les institutions, cela
semble difficile à nier. Mais il est aussi difficile de nier que notre
rapport à la démocratie est ambivalent, fait à la fois d’attraction et de
répulsion, d’élans enthousiastes et de doutes persistants.
Les propositions faites pour sortir de la « crise » témoignent de cette
ambivalence.
Deux questions qui restent en suspens :
1) Avons-nous raison de valoriser la démocratie comme nous le
faisons, et si oui, quels arguments pouvons-nous avancer ?
2) Si la démocratie représentative n’est pas satisfaisante, quelles
alternatives faut-il privilégier ?
« Crise » des démocraties représentatives
- mécontentement chronique des citoyens vis-à-vis de l’État ; - défiance à l’égard de la classe politique ; - non-
représentativité des élus ; - abstention importante, même lors des scrutins à forts enjeux ; - affaiblissement, voire
effondrement des partis traditionnels ; - montée en puissance des partis dits « populistes » ou « extrêmes »
Propositions de réforme en réponse à la « crise »
Les « démocrates »
Dewey : « le remède aux
maladies de la démocratie
est davantage de
démocratie » (2005, p. 241).
Les démocrates « modérés »
- La démocratie participative comme complément à la démocratie
représentative (Blondiaux, 2008) ;
- Des mesures concrètes, non pas pour changer, mais améliorer le système
existant :
- Faciliter l’inscription des citoyens sur les listes électorales
(Braconnier et Dormagen, 2007) ;
- Changer le mode de financement des campagnes électorales
(Cagé, 2018) ;
- Changer le mode de scrutin (scrutin uninominal / scrutin
proportionnel) ;
- Changer la technique de vote (Laslier, 2019)
Les démocrates « radicaux »
- Réformer les institutions (Rousseau, 2015) : tirage au sort et mini-publics
(Sintomer, 2011; Van Reybrouck, 2014; Landemore, 2020), référendum
d’initiative citoyenne (Chouard) ;
- Une solution non-institutionnelle : la désobéissance civile (Laugier et
Ogien, 2010)
Les « non-démocrates »
- défense de l’épistocratie (Caplan, 2007; Brennan, 2016) ; - mesures concrètes proposées : suffrage censitaire,
plural vote (Mill, 2009), enfranchisement lottery (López-Guerra, 2014)
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (1)
a) Retour à la question initiale : « La démocratie est-elle le
meilleur régime ? »
• La question nous invite à classer les régimes politiques ou les
formes de gouvernement. Or, pour tout classement, il faut un
critère de classement. Le classement dépendra, à l’évidence, du
critère retenu. Ici, quel(s) critère(s) choisir ? Plusieurs critères sont
possibles.
• Dans la philosophie politique contemporaine, on distingue
généralement deux types d’approche : soit on met l’accent sur la
procédure ; soit on met l’accent sur les résultats de la procédure.
Approche procédurale ≠ approche instrumentale
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (2)
Approche procédurale : on considère la procédure pour elle
même, sans tenir compte du résultat de la procédure. Ce qui
importe, avant tout, c’est comment on décide, et non ce qu’on
décide.
– D’un point de vue procédural, la monarchie est un régime injuste : une
seule personne décide et impose sa décision aux autres. La démocratie,
en revanche, est un régime juste, puisque les citoyens sont égaux et
décident ensemble.
– Problème : la procédure peut être juste, mais conduire à une décision
injuste. Cf. J. Schumpeter : « Transportons-nous dans un pays imaginaire
qui, respectant les formes démocratiques, persécute les chrétiens, brûle
les sorcières et égorge les juifs. Nous ne saurions certainement approuver
ces pratiques pour le motif qu’elles ont été décidées conformément aux
règles de la procédure démocratique » ( Capitalisme, ... p. 319).
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (3)
Approche instrumentale : on considère, non pas la procédure,
mais le résultat de la procédure. Ce qui importe, c’est la décision
elle-même et ses effets sur la société.
– Le régime politique n’a pas de valeur en lui-même : il n’est qu’un
moyen pour atteindre certaines fins. Si un régime ne permet pas
d’atteindre les fins qu’on vise, il ne faut pas hésiter à le changer.
– Les fins peuvent varier. Ex : la sécurité, la santé, la croissance
économique, etc.
Si on vise la sécurité, la monarchie absolue est sans doute préférable à
la démocratie (Hobbes). Si on vise la croissance économique, en
revanche, une aristocratie semble préférable (Bryan Caplan) : l’élite
est, apparemment, plus apte à prendre de « bonnes » décisions que le
peuple.
Pouvoir exercé par Un seul Quelques-uns La masse
Pour tous Royauté Aristocratie
Gouvernement
constitutionnel
(politeia)
Pour soi-même Tyrannie Oligarchie Démocratie
La classification des régimes selon Aristote
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (4)
On peut finalement distinguer trois critères principaux pour évaluer et
classer les régimes ou les formes de gouvernement :
1. Un critère procédural qui porte sur la manière de décider : celle-ci
peut être plus ou moins juste ou équitable.
2. Un critère instrumental et substantiel qui porte sur le contenu
même de la décision prise.
3. Un pur critère instrumental qui porte sur la prise de décision et
ses effets dans la réalité.
Trois critères donc : 1) Comment décide-t-on ? 2) Qu’est-ce qu’on
décide ? 3) Est-ce que la décision est bien appliquée et suivie d’effets ?
Question : en prenant en compte ces trois critères, la démocratie est-
elle vraiment supérieure à la monarchie et à l’aristocratie ?
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (5)
b) Des philosophes-rois à l’épistocratie
• Bref retour à la critique platonicienne de la démocratie : nous
retrouvons nos trois critères.
1) Platon critique la démocratie du point de vue de la qualité des décisions
prises (critère n°2) : la démocratie, c’est le règne des incompétents.
2) Il la critique aussi en remettant en cause la procédure utilisée (critère
n°1) : dans la cité démocratique, on privilégie l’égalité arithmétique et
non l’égalité géométrique ; or, c’est à la fois injuste et dangereux. Ex : la
procédure du tirage au sort.
3) Platon critique à la fois le régime et les mœurs démocratiques. L’égalité
extrême (égalité arithmétique) conjuguée à la liberté extrême (licence)
conduit à l’anarchie : personne n’obéit (critère n°3).
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (6)
• Des trois critiques de Platon, c’est sans doute la première qui a eu le plus
de succès : l’idée selon laquelle le peuple est incapable de prendre de
« bonnes » décisions et donc incompétent politiquement traverse
l’histoire. On la retrouve, par exemple, chez James Madison, chez Gustave
Le Bon, chez Joseph Schumpeter, et plus proche de nous, chez Jason
Brennan.
Le raisonnement est toujours le même, à quelques nuances près :
1. Le peuple est ignorant et irrationnel. Il est comparé tantôt à un « gros
animal » (Platon, République, VI, 493c), tantôt à un « enfant » ou un
« sauvage » (Gustave Le Bon).
2. Si on le laisse décider, il prendra des décisions contraires au bien commun,
donc à son propre bien ; aveuglé par ses passions, il se nuira à lui-même. Le
gouvernement par le peuple n’est pas un gouvernement pour le peuple.
3. Au nom du bien commun, il faut donc laisser l’élite gouverner.
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (7)
• Objection 1 : tout le raisonnement repose sur la première prémisse.
Or, n’est-elle pas un simple préjugé ? Est-elle vraie ?
Contre-objection : la science politique prétend, depuis longtemps,
l’avoir établie en s’appuyant sur des travaux « empiriques » qui
portent, non pas sur le peuple pris en général, mais la compétence
individuelle des électeurs « ordinaires ».
− M. I. Finley : « La "découverte" la mieux connue peut-être, et certainement la
plus célébrée, dans les recherches modernes concernant l’opinion publique, c’est
l’indifférence et l’ignorance de la majorité des électeurs dans les démocraties
occidentales. » (Démocratie antique et démocratie moderne [1972], Petite
Bibliothèque Payot, 2003, p.47.)
− Larry Bartels : « the political ignorance of the American voter is one of the best-
documented features of contemporary politics » (cité par Jason Brennan, op.cit., p.
25).
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (8)
• Objection 2 : même si on admet que certains citoyens ont de
meilleures connaissances que les autres, cela n’implique pas
néanmoins qu’ils aient le droit de les commander. Le savoir ne suffit
pas à justifier ou légitimer le pouvoir. C’est ce que David Estlund
appelle le sophisme expert/chef.
Contre-objection de Jason Brennan : au principe autoritaire (qui
déduit de l’expertise le droit de commander), il substitue un
principe anti-autoritaire :
« Quand des citoyens sont déraisonnables moralement, ignorants ou
incompétents politiquement, on est autorisé à ne pas les laisser exercer un
pouvoir politique sur les autres. On est autorisé soit à leur interdire d’exercer
le pouvoir, soit à réduire le pouvoir qu’ils ont, afin de protéger les gens
innocents de leur incompétence » (Against Democracy, trad. libre, p. 17).
« Democracy is nothing
more than a hammer.
If we can find a better
hammer, we should
use it. » (p. 11)
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (9)
• Quelques thèses défendues par Jason Brennan :
1) On se plaint de l’abstention et de l’apathie politique des citoyens. En fait,
c’est une bonne nouvelle : il faudrait que les citoyens participent encore
moins.
2) Le suffrage universel pose un problème moral. Celui qui vote mal fait du
mal non seulement à lui-même mais aussi aux autres, en contribuant,
par exemple, à l’élection d’un mauvais dirigeant. Les citoyens
compétents payent le prix de l’ignorance et de la bêtise des autres. C’est
injuste.
3) Le droit de vote ne devrait donc pas être accordé de manière
automatique, sans condition. Le droit de vote (comme le permis de
conduire, ou le permis de chasse) devrait n’être accordé qu’aux citoyens
un minimum instruits et compétents.
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (10)
4) La démocratie n’est pas en elle-même, et nécessairement, un bon régime
ou un régime juste. Brennan a une approche instrumentale (et non
procédurale) : s’il y a de meilleurs régimes que la démocratie, il faut les
essayer. Ce qui compte, avant tout, ce n’est pas la procédure utilisée,
mais les résultats. Il ne faut pas « sacraliser » la démocratie.
5) Brennan défend, à l’instar de Platon, l’épistocratie : il faut donner le
pouvoir, non pas au peuple, mais à ceux qui sont compétents
politiquement. Brennan ne défend pas un type particulier d’épistocratie.
Mais il propose de « tester » certaines mesures. Par exemple :
- Réintroduire une sorte de suffrage censitaire : peuvent voter seulement ceux qui ont
réussi, au préalable, un test.
- Utiliser le vote plural : plus les individus sont diplômés, qualifiés, plus leur voix compte.
- « Enfranchissement lottery » : on attribue par tirage au sort le droit de vote à certains
citoyens ; ces derniers suivront, ensuite, une formation, pour pouvoir délibérer et voter
de manière éclairée.
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (11)
• Discussion des thèses de Brennan
La présupposition majeure de Brennan, la proposition sur laquelle
repose toute son argumentation (et qui fait l’objet du chapitre 2 du
livre), c’est que les électeurs ordinaires sont incompétents
politiquement. Selon lui, l’incompétence de l’électeur ordinaire est un
fait établi objectivement par les sciences politiques, et donc c’est un
fait incontestable.
Objection 1 : peut-on mesurer la compétence politique ?
On peut discuter de la validité des enquêtes, mais aussi de l’interprétation
des résultats. 1) À l’instar de Protagoras, on peut défendre une conception
non-technique de la compétence politique. 2) Admettons que les électeurs
soient ignorants. H. Landemore rétorque à B. Caplan qu’il faut encore
distinguer « information » et « compétence ».
Hélène Landemore : L’information n’est pas la compétence
L’information n’est pas la compétence : le lien causal entre la possession
d’un certain type d’information mesurables par enquête et la capacité à
faire des choix politiques n’est pas facile à établir (quelqu’ « intuitif »
que l’argument soit supposé parfois). De fait, la plupart des études
existantes échouent à démontrer l’existence d’un lien causal entre
l’incapacité à répondre à certains types de tests politiques et
l’incompétence politique supposée, c’est-à-dire l’incapacité à faire les
bons choix ou à entretenir les « bonnes » préférences en matières de
mesures politiques. Ceci est dû en partie au fait que les questionnaires
politiques portant sur des questions factuelles sont eux-mêmes
empreints d’élitisme : ils mesurent un type de connaissance pertinent
pour les analystes et les journalistes politiques, mais pas nécessairement
celui qui conduit à des choix politiques intelligents.
Hélène Landemore, « La raison démocratique : les mécanismes de
l’intelligence collective en politique », trad. S. Chavel , Raison publique, n°
12, avril 2010, p. 42-43. (Voir aussi Democratic Reason, 2013, p. 198 sq.)
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (12)
Objection 2 : les auteurs « réalistes » comme Brennan n’ont-il pas
tendance à « essentialiser » les citoyens ?
- L’ignorance ou l’apathie des citoyens n’est pas toujours de leur fait, et
découle, assez souvent, de l’ordre économique et social – ce que J.
Brennan omet de prendre en compte.
- J. Brennan a beau jeu de dénoncer l’apathie et l’incompétence des
citoyens ordinaires : il contribue, en fait, par la politique même qu’il
préconise – une politique menée par des experts, qui contribue, en
général, à accroître les inégalités –, à rendre ces mêmes citoyens
apathiques et incompétents.
- Les citoyens ne sont pas par essence « ignorants » ou « apathiques ».
Mais ils le sont devenus, du fait : 1) des institutions qui, telles qu’elles
existent, laissent peu de place aux initiatives citoyennes ; 2) de l’échec des
politiques publiques en matière d’éducation.
Dewey : Les conditions sociales de possibilité de l’intelligence
« Les accusations dirigées contre l’intelligence des individus portent en
réalité contre un ordre social qui ne permet pas à l’individu moyen d’avoir
accès au riche gisement de trésors de savoirs, d’idées et de desseins
accumulés par l’humanité. Le type d’organisation sociale qui permettrait à
l’être humain de prendre seulement part à l’intelligence sociale
potentiellement disponible n’existe pas à l’heure actuelle. [...] Derrière
l’appropriation par le petit nombre des ressources matérielles de la
société, il y a l’appropriation par les mêmes et à leur propre profit des
ressources culturelles et spirituelles qui sont, non pas le produit des
individus qui les ont accaparées, mais le fruit d’un travail de coopération de
l’humanité dans son ensemble. Il est vain de parler de l’échec de la
démocratie tant qu’on n’a pas identifié la source de son échec et qu’on n’a
pas pris les mesures propres à faire éclore le type d’organisation sociale
qui favorisera une expansion socialisée de l’intelligence. »
John Dewey, Liberalism and Social Action [1935] , trad. fr. : Après le
libéralisme ? Ses impasses, son avenir, Climats, 2014, p. 125-126.
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (13)
Objection 3 : supposons que les citoyens ordinaires soient
incompétents. Donner le pouvoir à une élite reste problématique. Trois
problèmes, en particulier, se posent. Cf. par exemple, Charles Girard,
Délibérer entre égaux, 2019, chapitre VI, p. 222-226.
- Objection 3a : Comment reconnaître cette élite ? Comment distinguer
ceux qui ont le droit d’en faire partie et les autres ? Quels sont les critères
« pertinents » ?
- Objection 3b : L’élite est-elle infaillible ? Les auteurs comme B. Caplan et J.
Brennan semblent présupposer que l’élite, étant éclairée, a toujours
raison, et que le peuple, de son côté, a toujours tort.
- Objection 3c : L’élite est-elle incorruptible ? Une fois au pouvoir, fera-t-elle
un bon usage de celui-ci ? J. Brennan n’a aucun doute à ce sujet. On peut
ne pas partager son optimisme.
« Tout gouvernement par les
experts dans lequel les masses n’ont
pas la possibilité d’informer les
experts sur leurs besoins ne peut
être autre chose qu’une oligarchie
administrée en vue des intérêts de
quelques-uns. [...] Le monde a plus
souffert des chefs et des autorités
que des masses. » (p. 311)
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (14)
c) L’argument épistémique : un argument décisif en faveur de la
démocratie ?
• D’un point de vue épistémique, c’est-à-dire du point de vue de la
qualité des décisions prises, la démocratie pourrait surpasser,
paradoxalement, l’épistocratie. Cf. Hélène Landemore, Democratic
Reason, 2013.
La démocratie serait le meilleur régime, non seulement parce que
la procédure qu’elle met en œuvre est juste et équitable (approche
procédurale), mais aussi parce qu’elle permet de prendre les
« meilleures » décisions (approche instrumentale).
L’argument épistémique est ancien : on le retrouve, pour la
première fois, chez Aristote (Les Politiques, III, 11).
Y a-t-il une sagesse de la « multitude » ?
L’argument aristotélicien se retrouve – et c’est très significatif – chez les rares
auteurs, dans l’histoire de la philosophie, qui ont été favorables à la démocratie.
Comme l’argument platonicien, il traverse l’histoire : une autre ligne se dessine
qui part d’Aristote en passant par Machiavel et Spinoza, jusqu’à John Dewey, et
plus proche de nous, Hélène Landemore.
Machiavel : « Quant à la prudence et à la stabilité, je dis qu’un peuple est plus
prudent, plus stable et plus avisé qu’un prince. [...] Quant à juger les choses, il
est très rare que le peuple, quand il entend deux orateurs d’égale vertu qui
prennent des voies divergentes, n’embrasse pas l’opinion la meilleure. »
(Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 58).
Spinoza : « Dans un régime démocratique, tout particulièrement, les décisions
absurdes ne sont pas fort à redouter : il est presque impossible que la majorité
des hommes, au sein d’un groupe un considérable, se mettent d’accord sur une
absurdité. » (Traité théologico-politique, XVI).
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (15)
• Bref retour sur Aristote. Nous retrouvons nos trois critères :
1) Du point de vue de la qualité des décisions prises (critère n°2), la
« masse » (plêthos), dans la mesure où son jugement résulte de
l’agrégation d’une pluralité de jugements différents, peut être supérieure
aux philosophes-rois.
2) Dans la mesure où elle repose sur la parole (logos), il n’y a pas de
meilleure procédure que la délibération collective (critère n°1) . Ainsi,
c’est le gouvernement de la « masse » qui est sans doute le plus propice
à l’accomplissement de notre nature de zôon politikon.
3) Comme tous les citoyens sont inclus dans le processus délibératif, ils ont
davantage tendance à obéir aux décisions prises (critère n°3). Exclure des
citoyens de la délibération collective, c’est prendre le risque d’en faire
des ennemis de la cité. Le gouvernement de la « masse » est donc
relativement stable.
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (16)
Deux remarques supplémentaires :
- Nous pouvons suivre Francis Wolf pour voir en Aristote un défenseur de la
démocratie. Certes, le mot « démocratie » est chez lui, comme chez
Platon, péjoratif. Le terme dêmos est, comme chacun sait, ambigu et peut
désigner, non pas l’ensemble des citoyens, mais les classes sociales les
plus défavorisées, autrement dit, « les pauvres ». La « bonne »
démocratie, celle qui n’a pas de nom, et qui est nommée, faute de mieux,
par Aristote : politeia, n’est pas tant le gouvernement du peuple (dêmos)
que de la masse (plêthos) ou de la pluralité.
- Notons aussi que toute masse n’est pas vertueuse. Aristote distingue non
seulement masse (plêthos) et peuple (dêmos), mais aussi masse et foule
(okhlos). Si le gouvernement de la « masse » est probablement le meilleur
régime, encore faut-il que la « masse » ne devienne pas « foule » :
certaines foules, reconnaît Aristote, ressemblent à des « bêtes sauvages ».
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (17)
• D’où vient la supériorité épistémique de la démocratie ? Elle vient
des procédures qu’elle met en œuvre. L’approche dite
« épistémique », défendue par Hélène Landemore, loin d’opposer
arguments procéduraux et arguments instrumentaux, les combine.
Deux procédures, en particulier, jouent un rôle important :
1) La délibération entre égaux ;
2) L’application de la règle majoritaire, pour mettre un terme à la
délibération, et donc décider.
Les deux procédures, bien sûr, sont complémentaires. La délibération,
sans la règle majoritaire, est vaine, puisque l’unanimité est difficile, voire
impossible à atteindre. Inversement, la règle majoritaire, sans délibération
préalable, est plus facilement contestable.
Délibération et règle de la majorité
« La règle de la majorité en tant que telle est aussi absurde que
ses critiques l’accusent d’être. Mais elle n’est jamais purement
une règle de la majorité [...]. Les moyens par lesquels une
majorité en arrive à être une majorité est le point le plus
important : des débats préalables, la modification des points de
vue pour satisfaire les opinions des minorités, le fait que ces
dernières sont relativement satisfaites du fait même qu’elles ont
disposé d’une chance et qu’il est possible qu’elles forment une
majorité la prochaine fois. »
John Dewey, Le public et ses problèmes [1927], trad. J. Zask,
« Folio Essais », 2005, p. 310.
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (18)
• Prenant le contre-pied de la tradition « réaliste », qui, à l’instar de Gustave
Le Bon, considère les foules comme irrationnelles et dangereuses,
Landemore fait l’hypothèse que les groupes peuvent être intelligents. Il y
aurait une intelligence collective, irréductible à l’intelligence des individus,
et donc propre au groupe. Celle-ci dépend de plusieurs facteurs :
1) La compétence individuelle compte, certes ; en deçà d’un certain degré
de compétence individuelle, on ne voit pas comment le jugement du
groupe, résultant de l’agrégation de jugements non informés ou
irrationnels, pourrait être « bon ».
2) Mais ce qui compte, avant tout, d’après Landemore, c’est la diversité
cognitive au sein du groupe. C’est une notion qu’elle emprunte à Scott E.
Page et Lu Hong, et qui joue un grand rôle dans sa théorie.
3) Or, celle-ci croît normalement avec la taille du groupe. Donc le nombre
aussi a son importance.
« It is epistemically better
to have a larger group of
average but cognitively
diverse people than a
smaller group of very smart
people but homogeneously
thinking individuals. »
(p.90)
Sydney Lumet, Twelve Angry Men (1957)
Hélène Landemore : « L’idée générale ainsi illustrée dans ce film est que ce qui
compte le plus pour la résolution de problèmes, par exemple, ceux auxquels ce
jury devait faire face, est, plus que le degré d’intelligence respectif de chacun des
membres du groupe, la variété des manières de penser qui existent en son sein. »
(« Pourquoi le grand nombre est plus intelligent que le petit nombre, et pourquoi
il faut en tenir compte », trad. A. Bandini, Philosophiques, 40/2, Automne 2013, p.
287-288)
La diversité cognitive
« Lorsqu’il s’agit de faire des
prédictions (sur le poids d’un bœuf,
sur le meilleur candidat aux fonctions
présidentielles, etc.), la différence
cognitive entre les électeurs est tout
aussi importante que la compétence
individuelle. [...]
Plus on agrège de jugements dans le
jugement collectif, plus on introduit
de diversité cognitive, de corrélations
négatives, et plus le groupe est
intelligent. »
H. Landemore, « La raison démocratique : Les
mécanismes de l’intelligence collective en
politique », art. cit. , p. 35-37.
Le théorème du jury de Condorcet
« [S]i la probabilité de la voix de chaque votant est plus grande que ½, c’est-
à-dire s’il est plus probable qu’il jugera conformément à la vérité, plus le
nombre des votants augmentera, plus la probabilité de la vérité de la
décision sera grande : la limite de cette probabilité sera la certitude. »
Condorcet, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions
rendues à la pluralité des voix, Discours préliminaire [1785] dans Sur les
élections, Fayard, 1986, p. 29.
Pi : probabilité qu’a un individu de trouver la bonne réponse.
Pm: probabilité qu’a la majorité de trouver la bonne réponse.
Supposons qu’ il y ait n électeurs. Le théorème du jury de Condorcet affirme :
si n tend vers l’infini, alors Pm tend vers 1.
3 conditions à respecter cependant:
1) Pi > 0,5 ; 2) Indépendance des électeurs ; 3) Vote sincère.
Source : H. Landemore, 2013, p. 167.
Le miracle de l’agrégation
L’exemple classique : Francis Galton
(1822-1911)
« Nul doute que Galton pensait que
l’estimation moyenne du groupe serait
très loin du compte. Après tout,
mélangez quelques individus très
intelligents avec des gens médiocres et
beaucoup d’idiots, et vous pouvez vous
attendre à une réponse idiote. Mais
Galton se trompait. La foule avait évalué
le poids en viande du bœuf équarri à
1197 livres. Après équarrissage, le bœuf
pesait 1198 livres. En d’autres termes, le
jugement de la foule était proche de la
perfection. » (p. 19)
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (19)
• Les limites de la théorie épistémique
1) La théorie épistémique de la démocratie présuppose l’existence de
normes, indépendantes de la procédure, à l’aune desquelles on peut
juger de la qualité des décisions prises. Or, comment déterminer ces
normes ? Comment distinguer les « bonnes » et les « mauvaises »
décisions ? Exemple : peut-on dire que l’élection de D. Trump ou encore
le Brexit en 2016 sont de « mauvaises » décisions collectives ?
2) Que les groupes puissent être intelligents n’implique pas, bien sûr, qu’ils
le soient toujours. Aristote lui-même le reconnaissait. H. Landemore, de
même, reconnaît que les groupes peuvent se tromper. Dès lors, quelle
place faut-il accorder, dans la défense de la démocratie, à l’argument
épistémique ? Selon H. Landemore, l’argument n’est pas premier et il ne
se suffit pas à lui-même. Il vient surtout en renfort des arguments plus
classiques, qui sont procéduraux.
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (20)
3) H. Landemore n’ignore pas les défaillances possibles de la délibération, ni
les errements possibles de la majorité.
- D’une part, la délibération pourrait avoir des effets pervers : les individus
pourraient s’entêter dans leur opinion initiale, et ne donner du crédit qu’aux
arguments qui vont dans leur sens. Pire : ils pourraient « se polariser », et
défendre, à la fin de la délibération, une opinion, non plus modérée, mais
extrême. Cf. « la loi de la polarisation de groupe » de C. Sunstein (« Y a-t-il
un risque à délibérer ? Comment les groupes se radicalisent » [2000] dans C.
Girard, A. Le Goff, La démocratie délibérative, anthologie de textes
fondamentaux, Hermann, 2010).
- D’autre part, même si elle est précédée d’une délibération collective,
l’agrégation des opinions individuelles, loin d’aboutir à la « bonne »
réponse, pourrait avoir l’effet inverse : conduire le groupe entier vers
« l’erreur », les opinions fausses prenant le dessus sur les opinions vraies.
Cf. B. Caplan, 2007.
2. Le débat entre démocratie et épistocratie (21)
4) Il faut conclure que la « sagesse collective » ne peut pas se passer d’une
certaine « sagesse individuelle ». Le nombre et la diversité collective du
groupe sans doute ne suffisent pas. Encore faut-il que les individus
acceptent d’échanger avec les autres, et de se remettre en question. Si le
groupe, pris dans son ensemble, peut surpasser les individus les plus
intelligents, encore faut-il que « l’intelligence » individuelle moyenne du
groupe ne soit pas trop basse.
5) La « sagesse collective » dépend très probablement d’un ensemble de
facteurs extérieurs aux individus, relatifs à la fois aux institutions, aux
mœurs, et plus généralement à la société. Les inégalités économiques et
sociales, par exemple, seraient sans doute à prendre en compte. De
même, il n’est pas sûr que les élections, telles qu’elles sont organisées et
pratiquées, permettent de tirer le plus profit de « la sagesse collective »
dont un peuple est capable !
Bibliographie (1)
• Christopher Achen, Larry Bartels, Democracy for Realist : Why Elections Do Not Produce
Responsive Governement, Princeton, Princeton University Press, 2016.
• Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative,
Paris, Seuil, 2008.
• Cécile Braconnier, et Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention, Paris, Gallimard,
« Folio », 2007.
• Jason Brennan, Against Democracy, Princeton, Princeton University Press, 2016.
• Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Paris, Fayard, 2018 ; Libres et égaux en voix, Paris, Fayard,
2020.
• Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter : Why Democracies Choose Bad Policies,
Princeton, Princeton University Press, 2007.
• John Dewey, Le public et ses problèmes [1927], trad. J. Zask, Paris, Gallimard, « Folio Essais »,
2005.
• Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot, Montréal, Lux, 2013.
• David Estlund, L’autorité de la démocratie. Une perspective philosophique, trad. Y. Meinard,
Paris, Hermann, 2011.
Bibliographie (2)
• Moses I. Finley , Démocratie antique et démocratie moderne [1972], trad. M. Alexandre,
Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2003.
• Charles Girard, Alice Le Goff, La démocratie délibérative, anthologie de textes fondamentaux,
Hermann, 2010.
• Charles Girard, Délibérer entre égaux. Enquête sur l’idéal démocratique, Paris, Vrin, 2019.
• Hélène Landemore, Democratic Reason. Politics, Collective Intelligence, and the Rule of the
Many, Princeton, Princeton University Press, 2013 ; Open Democracy. Reinventing Popular
Rule for the Twenty-First Century, Princeton, Princeton University Press, 2020.
• Jean-François Laslier, Voter autrement. Le recours à l’évaluation, Paris, Éditions Rue d’Ulm /
Presses de l’École Normale Supérieure, 2019.
• Claudio Lopez-Guerra, Democracy and Disenfranchisement. The Morality of Electoral
Exclusions, Oxford, Oxford University Press, 2014.
• Domenico Losurdo, Démocratie ou bonapartisme. Triomphe et décadence du suffrage
universel [1993], trad. J.-M. Goux, Paris, Le Temps des Cerises, 2007.
• Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif [1995], Paris, Flammarion
« Champs », 2019.
Bibliographie (3)
• John Stuart Mill, Considérations sur le gouvernement représentatif [1861], éd. P. Savidan,
Paris, Gallimard, « Bibliothèque de Philosophie », 2009.
• Yascha Mounk, Le peuple contre la démocratie [2018], trad. J.-M. Souzeau, Paris, Éditions de
l’Observatoire /Le Livre de Poche, 2019.
• Albert Ogien, Sandra Laugier, Pourquoi désobéir en démocratie ? [2010], Paris, La
Découverte, 2011.
• Adam Prezworski, À quoi bon voter ? [Why Bother with Elections ?, 2018], trad. S. Hirèche,
Genève, Markus Haller, 2019.
• Dominique Rousseau, Radicaliser la démocratie. Propositions pour une refondation [2015],
Paris, Seuil, 2017.
• Yves Sintomer, Petite histoire de l’expérimentation démocratique. Tirage au sort et politique
d’Athènes à nos jours, Paris, La Découverte, 2011.
• Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Paris, Gallimard,
2019 ; De la démocratie en Pandémie, Paris, Gallimard, « Tracts », 2021.
• James Surowiecki, La sagesse des foules [2004], trad. E. Riot, Paris, JC Lattès, 2008.
• David Van Reybrouck, Contre les élections, Paris, Actes Sud, « Babel essai », 2014.

Contenu connexe

Tendances

Exploration de la fonction renale
Exploration de la fonction renaleExploration de la fonction renale
Exploration de la fonction renale
MBOUSSOU Yoan
 
16-Cirrhose et complication 2021.pdf
16-Cirrhose et complication 2021.pdf16-Cirrhose et complication 2021.pdf
16-Cirrhose et complication 2021.pdf
SihemMekhaneg
 
Appareil génital-par-mr-haroun
Appareil génital-par-mr-harounAppareil génital-par-mr-haroun
Appareil génital-par-mr-haroun
Mohamed Sadek BACHENE
 
STEATOSE COMMENT EVALUER LA FIBROSE EN 2019 ?
STEATOSE COMMENT EVALUER LA FIBROSE EN 2019 ?STEATOSE COMMENT EVALUER LA FIBROSE EN 2019 ?
STEATOSE COMMENT EVALUER LA FIBROSE EN 2019 ?
Claude EUGENE
 
Cours sur l'art
Cours sur l'artCours sur l'art
Cours sur l'art
Olivier Konradovich
 
Glande Thyroïde & Glandes parathyroïdes - Anatomie
Glande Thyroïde & Glandes parathyroïdes - AnatomieGlande Thyroïde & Glandes parathyroïdes - Anatomie
Glande Thyroïde & Glandes parathyroïdes - Anatomie
nouairi mohamed
 
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
Joëlle Leconte
 
Muzika
MuzikaMuzika
FOIE ALCOOLIQUE : CONDUITE A TENIR (Après les recommandations américaines pub...
FOIE ALCOOLIQUE : CONDUITE A TENIR (Après les recommandations américaines pub...FOIE ALCOOLIQUE : CONDUITE A TENIR (Après les recommandations américaines pub...
FOIE ALCOOLIQUE : CONDUITE A TENIR (Après les recommandations américaines pub...
Claude EUGENE
 
7 descartes
7 descartes7 descartes
7 descartes
JULIO GALDON
 

Tendances (11)

Exploration de la fonction renale
Exploration de la fonction renaleExploration de la fonction renale
Exploration de la fonction renale
 
16-Cirrhose et complication 2021.pdf
16-Cirrhose et complication 2021.pdf16-Cirrhose et complication 2021.pdf
16-Cirrhose et complication 2021.pdf
 
Appareil génital-par-mr-haroun
Appareil génital-par-mr-harounAppareil génital-par-mr-haroun
Appareil génital-par-mr-haroun
 
STEATOSE COMMENT EVALUER LA FIBROSE EN 2019 ?
STEATOSE COMMENT EVALUER LA FIBROSE EN 2019 ?STEATOSE COMMENT EVALUER LA FIBROSE EN 2019 ?
STEATOSE COMMENT EVALUER LA FIBROSE EN 2019 ?
 
Anatomie thorax
Anatomie thoraxAnatomie thorax
Anatomie thorax
 
Cours sur l'art
Cours sur l'artCours sur l'art
Cours sur l'art
 
Glande Thyroïde & Glandes parathyroïdes - Anatomie
Glande Thyroïde & Glandes parathyroïdes - AnatomieGlande Thyroïde & Glandes parathyroïdes - Anatomie
Glande Thyroïde & Glandes parathyroïdes - Anatomie
 
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
Transitionnons donc - Science Po - Novembre 2021
 
Muzika
MuzikaMuzika
Muzika
 
FOIE ALCOOLIQUE : CONDUITE A TENIR (Après les recommandations américaines pub...
FOIE ALCOOLIQUE : CONDUITE A TENIR (Après les recommandations américaines pub...FOIE ALCOOLIQUE : CONDUITE A TENIR (Après les recommandations américaines pub...
FOIE ALCOOLIQUE : CONDUITE A TENIR (Après les recommandations américaines pub...
 
7 descartes
7 descartes7 descartes
7 descartes
 

Similaire à La démocratie est-elle le meilleur régime ? Actualités d'une question ancienne.

La démocratie est-elle le meilleur régime ?
La démocratie est-elle le meilleur régime ?La démocratie est-elle le meilleur régime ?
La démocratie est-elle le meilleur régime ?
Gabriel Gay-Para
 
point de vue marxiste sur les élections
point de vue marxiste sur les électionspoint de vue marxiste sur les élections
point de vue marxiste sur les élections
Braise
 
Lettre Exprimeo : Tea Party : possible en France ?
Lettre Exprimeo : Tea Party :  possible en France ?Lettre Exprimeo : Tea Party :  possible en France ?
Lettre Exprimeo : Tea Party : possible en France ?
Newday
 
Propos sur des sujets qui m'ont titillé.pdf
Propos sur des sujets qui m'ont titillé.pdfPropos sur des sujets qui m'ont titillé.pdf
Propos sur des sujets qui m'ont titillé.pdf
Michel Bruley
 
Paradigme Structiro - Fonctionnaliste - Le paradigme linguisitique, Introduct...
Paradigme Structiro - Fonctionnaliste - Le paradigme linguisitique, Introduct...Paradigme Structiro - Fonctionnaliste - Le paradigme linguisitique, Introduct...
Paradigme Structiro - Fonctionnaliste - Le paradigme linguisitique, Introduct...
Amar LAKEL, PhD
 
Pour une posture d'agonisme sociétal !
Pour une posture d'agonisme sociétal !Pour une posture d'agonisme sociétal !
Pour une posture d'agonisme sociétal !
Eric LEGER
 
Partis politiques et groupes de pression
Partis politiques et groupes de pressionPartis politiques et groupes de pression
Partis politiques et groupes de pression
Mohamed-Salah GHARIANI
 
Partis politiques et groupes de pression (UNI)
Partis politiques et groupes de pression (UNI)Partis politiques et groupes de pression (UNI)
Partis politiques et groupes de pression (UNI)
Asma Bouraoui Khouja
 
Communication et espace publics
Communication et espace publicsCommunication et espace publics
Communication et espace publics
Cindy Pooch
 
R. Aron lietard et maisonneuve
R. Aron  lietard et maisonneuveR. Aron  lietard et maisonneuve
R. Aron lietard et maisonneuve
Theillier Damien
 
Plenel
PlenelPlenel
Plenel
Paul Quilès
 
Diapo avons nous déjà été en démocratie ?
Diapo avons nous déjà été en démocratie ?Diapo avons nous déjà été en démocratie ?
Diapo avons nous déjà été en démocratie ?
bonus commun
 
B. Constant par Alexia loth louise maunier
B. Constant par Alexia loth louise maunierB. Constant par Alexia loth louise maunier
B. Constant par Alexia loth louise maunier
Theillier Damien
 
Chapitre 3 partis politiques et sco 2017 simplifié
Chapitre 3 partis politiques et sco 2017 simplifiéChapitre 3 partis politiques et sco 2017 simplifié
Chapitre 3 partis politiques et sco 2017 simplifié
Lycée Français de Budapest
 
De la dictatur ala democrasi
De la dictatur ala democrasiDe la dictatur ala democrasi
De la dictatur ala democrasi
ardiani-r
 
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018
Lycée Français de Budapest
 
Démocratie contre totalitarisme ?
Démocratie contre totalitarisme ?Démocratie contre totalitarisme ?
Démocratie contre totalitarisme ?
Persoonlijke studie teksten
 
Réalisme Et Néo Réalisme
Réalisme Et Néo RéalismeRéalisme Et Néo Réalisme
Réalisme Et Néo Réalisme
guestdd593f
 

Similaire à La démocratie est-elle le meilleur régime ? Actualités d'une question ancienne. (20)

La démocratie est-elle le meilleur régime ?
La démocratie est-elle le meilleur régime ?La démocratie est-elle le meilleur régime ?
La démocratie est-elle le meilleur régime ?
 
point de vue marxiste sur les élections
point de vue marxiste sur les électionspoint de vue marxiste sur les élections
point de vue marxiste sur les élections
 
Lettre Exprimeo : Tea Party : possible en France ?
Lettre Exprimeo : Tea Party :  possible en France ?Lettre Exprimeo : Tea Party :  possible en France ?
Lettre Exprimeo : Tea Party : possible en France ?
 
Propos sur des sujets qui m'ont titillé.pdf
Propos sur des sujets qui m'ont titillé.pdfPropos sur des sujets qui m'ont titillé.pdf
Propos sur des sujets qui m'ont titillé.pdf
 
Paradigme Structiro - Fonctionnaliste - Le paradigme linguisitique, Introduct...
Paradigme Structiro - Fonctionnaliste - Le paradigme linguisitique, Introduct...Paradigme Structiro - Fonctionnaliste - Le paradigme linguisitique, Introduct...
Paradigme Structiro - Fonctionnaliste - Le paradigme linguisitique, Introduct...
 
Democratie 01-05-12
Democratie 01-05-12Democratie 01-05-12
Democratie 01-05-12
 
2008 independance media
2008 independance media2008 independance media
2008 independance media
 
Pour une posture d'agonisme sociétal !
Pour une posture d'agonisme sociétal !Pour une posture d'agonisme sociétal !
Pour une posture d'agonisme sociétal !
 
Partis politiques et groupes de pression
Partis politiques et groupes de pressionPartis politiques et groupes de pression
Partis politiques et groupes de pression
 
Partis politiques et groupes de pression (UNI)
Partis politiques et groupes de pression (UNI)Partis politiques et groupes de pression (UNI)
Partis politiques et groupes de pression (UNI)
 
Communication et espace publics
Communication et espace publicsCommunication et espace publics
Communication et espace publics
 
R. Aron lietard et maisonneuve
R. Aron  lietard et maisonneuveR. Aron  lietard et maisonneuve
R. Aron lietard et maisonneuve
 
Plenel
PlenelPlenel
Plenel
 
Diapo avons nous déjà été en démocratie ?
Diapo avons nous déjà été en démocratie ?Diapo avons nous déjà été en démocratie ?
Diapo avons nous déjà été en démocratie ?
 
B. Constant par Alexia loth louise maunier
B. Constant par Alexia loth louise maunierB. Constant par Alexia loth louise maunier
B. Constant par Alexia loth louise maunier
 
Chapitre 3 partis politiques et sco 2017 simplifié
Chapitre 3 partis politiques et sco 2017 simplifiéChapitre 3 partis politiques et sco 2017 simplifié
Chapitre 3 partis politiques et sco 2017 simplifié
 
De la dictatur ala democrasi
De la dictatur ala democrasiDe la dictatur ala democrasi
De la dictatur ala democrasi
 
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018
 
Démocratie contre totalitarisme ?
Démocratie contre totalitarisme ?Démocratie contre totalitarisme ?
Démocratie contre totalitarisme ?
 
Réalisme Et Néo Réalisme
Réalisme Et Néo RéalismeRéalisme Et Néo Réalisme
Réalisme Et Néo Réalisme
 

Plus de Gabriel Gay-Para

Faut-il avoir peur de la technique ? (G. Gay-Para)
Faut-il avoir peur de la technique ? (G. Gay-Para)Faut-il avoir peur de la technique ? (G. Gay-Para)
Faut-il avoir peur de la technique ? (G. Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication ? (V2)
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication ? (V2)Le langage n'est-il qu'un instrument de communication ? (V2)
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication ? (V2)
Gabriel Gay-Para
 
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G. Gay-Para...
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G. Gay-Para...Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G. Gay-Para...
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G. Gay-Para...
Gabriel Gay-Para
 
L'inconscient existe-t-il ? (G.Gay-Para)
L'inconscient existe-t-il ? (G.Gay-Para)L'inconscient existe-t-il ? (G.Gay-Para)
L'inconscient existe-t-il ? (G.Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 
La conscience d'être libre est-elle illusoire ? (G. Gay-Para)
La conscience d'être libre est-elle illusoire ? (G. Gay-Para)La conscience d'être libre est-elle illusoire ? (G. Gay-Para)
La conscience d'être libre est-elle illusoire ? (G. Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 
La dissertation
La dissertationLa dissertation
La dissertation
Gabriel Gay-Para
 
Sartre, L'existentialisme est un humanisme (G. Gay-Para)
Sartre, L'existentialisme est un humanisme (G. Gay-Para)Sartre, L'existentialisme est un humanisme (G. Gay-Para)
Sartre, L'existentialisme est un humanisme (G. Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 
Sénèque. L'esclavage dans l'Antiquité gréco-latine.
Sénèque. L'esclavage dans l'Antiquité gréco-latine.Sénèque. L'esclavage dans l'Antiquité gréco-latine.
Sénèque. L'esclavage dans l'Antiquité gréco-latine.
Gabriel Gay-Para
 
Tite Live. La fondation de Rome.
Tite Live. La fondation de Rome.Tite Live. La fondation de Rome.
Tite Live. La fondation de Rome.
Gabriel Gay-Para
 
Grammaire latine. Révisions I
Grammaire latine. Révisions IGrammaire latine. Révisions I
Grammaire latine. Révisions I
Gabriel Gay-Para
 
L'allégorie de la caverne
L'allégorie de la caverneL'allégorie de la caverne
L'allégorie de la caverne
Gabriel Gay-Para
 
Le bonheur consiste-t-il à ne plus rien désirer ?
Le bonheur consiste-t-il à ne plus rien désirer ?Le bonheur consiste-t-il à ne plus rien désirer ?
Le bonheur consiste-t-il à ne plus rien désirer ?
Gabriel Gay-Para
 
Méthode de l'explication de texte
Méthode de l'explication de texteMéthode de l'explication de texte
Méthode de l'explication de texte
Gabriel Gay-Para
 
A quelles conditions un acte est-il moral? (V2) (G. Gay-Para
A quelles conditions un acte est-il moral? (V2) (G. Gay-ParaA quelles conditions un acte est-il moral? (V2) (G. Gay-Para
A quelles conditions un acte est-il moral? (V2) (G. Gay-Para
Gabriel Gay-Para
 
Que nous enseigne l'expérience ? (G.Gay-Para)
Que nous enseigne l'expérience ? (G.Gay-Para)Que nous enseigne l'expérience ? (G.Gay-Para)
Que nous enseigne l'expérience ? (G.Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 
Hume, La règle du goût (G. Gay-Para)
Hume, La règle du goût (G. Gay-Para)Hume, La règle du goût (G. Gay-Para)
Hume, La règle du goût (G. Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 
Faut-il chercher à tout démontrer? (G.Gay-Para)
Faut-il chercher à tout démontrer? (G.Gay-Para)Faut-il chercher à tout démontrer? (G.Gay-Para)
Faut-il chercher à tout démontrer? (G.Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication? (G.Gay-Para)
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication? (G.Gay-Para)Le langage n'est-il qu'un instrument de communication? (G.Gay-Para)
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication? (G.Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 
La recherche de la vérité peut-elle se passer du doute ? (G.Gay-Para)
La recherche de la vérité peut-elle se passer du doute ? (G.Gay-Para)La recherche de la vérité peut-elle se passer du doute ? (G.Gay-Para)
La recherche de la vérité peut-elle se passer du doute ? (G.Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G.Gay-Para)
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G.Gay-Para)Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G.Gay-Para)
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G.Gay-Para)
Gabriel Gay-Para
 

Plus de Gabriel Gay-Para (20)

Faut-il avoir peur de la technique ? (G. Gay-Para)
Faut-il avoir peur de la technique ? (G. Gay-Para)Faut-il avoir peur de la technique ? (G. Gay-Para)
Faut-il avoir peur de la technique ? (G. Gay-Para)
 
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication ? (V2)
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication ? (V2)Le langage n'est-il qu'un instrument de communication ? (V2)
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication ? (V2)
 
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G. Gay-Para...
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G. Gay-Para...Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G. Gay-Para...
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G. Gay-Para...
 
L'inconscient existe-t-il ? (G.Gay-Para)
L'inconscient existe-t-il ? (G.Gay-Para)L'inconscient existe-t-il ? (G.Gay-Para)
L'inconscient existe-t-il ? (G.Gay-Para)
 
La conscience d'être libre est-elle illusoire ? (G. Gay-Para)
La conscience d'être libre est-elle illusoire ? (G. Gay-Para)La conscience d'être libre est-elle illusoire ? (G. Gay-Para)
La conscience d'être libre est-elle illusoire ? (G. Gay-Para)
 
La dissertation
La dissertationLa dissertation
La dissertation
 
Sartre, L'existentialisme est un humanisme (G. Gay-Para)
Sartre, L'existentialisme est un humanisme (G. Gay-Para)Sartre, L'existentialisme est un humanisme (G. Gay-Para)
Sartre, L'existentialisme est un humanisme (G. Gay-Para)
 
Sénèque. L'esclavage dans l'Antiquité gréco-latine.
Sénèque. L'esclavage dans l'Antiquité gréco-latine.Sénèque. L'esclavage dans l'Antiquité gréco-latine.
Sénèque. L'esclavage dans l'Antiquité gréco-latine.
 
Tite Live. La fondation de Rome.
Tite Live. La fondation de Rome.Tite Live. La fondation de Rome.
Tite Live. La fondation de Rome.
 
Grammaire latine. Révisions I
Grammaire latine. Révisions IGrammaire latine. Révisions I
Grammaire latine. Révisions I
 
L'allégorie de la caverne
L'allégorie de la caverneL'allégorie de la caverne
L'allégorie de la caverne
 
Le bonheur consiste-t-il à ne plus rien désirer ?
Le bonheur consiste-t-il à ne plus rien désirer ?Le bonheur consiste-t-il à ne plus rien désirer ?
Le bonheur consiste-t-il à ne plus rien désirer ?
 
Méthode de l'explication de texte
Méthode de l'explication de texteMéthode de l'explication de texte
Méthode de l'explication de texte
 
A quelles conditions un acte est-il moral? (V2) (G. Gay-Para
A quelles conditions un acte est-il moral? (V2) (G. Gay-ParaA quelles conditions un acte est-il moral? (V2) (G. Gay-Para
A quelles conditions un acte est-il moral? (V2) (G. Gay-Para
 
Que nous enseigne l'expérience ? (G.Gay-Para)
Que nous enseigne l'expérience ? (G.Gay-Para)Que nous enseigne l'expérience ? (G.Gay-Para)
Que nous enseigne l'expérience ? (G.Gay-Para)
 
Hume, La règle du goût (G. Gay-Para)
Hume, La règle du goût (G. Gay-Para)Hume, La règle du goût (G. Gay-Para)
Hume, La règle du goût (G. Gay-Para)
 
Faut-il chercher à tout démontrer? (G.Gay-Para)
Faut-il chercher à tout démontrer? (G.Gay-Para)Faut-il chercher à tout démontrer? (G.Gay-Para)
Faut-il chercher à tout démontrer? (G.Gay-Para)
 
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication? (G.Gay-Para)
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication? (G.Gay-Para)Le langage n'est-il qu'un instrument de communication? (G.Gay-Para)
Le langage n'est-il qu'un instrument de communication? (G.Gay-Para)
 
La recherche de la vérité peut-elle se passer du doute ? (G.Gay-Para)
La recherche de la vérité peut-elle se passer du doute ? (G.Gay-Para)La recherche de la vérité peut-elle se passer du doute ? (G.Gay-Para)
La recherche de la vérité peut-elle se passer du doute ? (G.Gay-Para)
 
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G.Gay-Para)
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G.Gay-Para)Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G.Gay-Para)
Qu'est-ce qui distingue une oeuvre d'art d'un objet quelconque ? (G.Gay-Para)
 

Dernier

Manuel-5.-Elevage-de-poisson-chat-africain-Clarias-gariepinus-en-bacs-hors-so...
Manuel-5.-Elevage-de-poisson-chat-africain-Clarias-gariepinus-en-bacs-hors-so...Manuel-5.-Elevage-de-poisson-chat-africain-Clarias-gariepinus-en-bacs-hors-so...
Manuel-5.-Elevage-de-poisson-chat-africain-Clarias-gariepinus-en-bacs-hors-so...
dokposeverin
 
Burkina Faso libraries newsletter for June 2024
Burkina Faso libraries newsletter for June 2024Burkina Faso libraries newsletter for June 2024
Burkina Faso libraries newsletter for June 2024
Friends of African Village Libraries
 
A2-Critiques-gastronomiques activités critiques
A2-Critiques-gastronomiques activités critiquesA2-Critiques-gastronomiques activités critiques
A2-Critiques-gastronomiques activités critiques
lebaobabbleu
 
Présentation3.pptxaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa
Présentation3.pptxaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaPrésentation3.pptxaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa
Présentation3.pptxaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa
siemaillard
 
MARTYRS DE HOLLANDE - La révolte hollandaise et les guerres de religion..pptx
MARTYRS DE HOLLANDE - La révolte hollandaise et les guerres de religion..pptxMARTYRS DE HOLLANDE - La révolte hollandaise et les guerres de religion..pptx
MARTYRS DE HOLLANDE - La révolte hollandaise et les guerres de religion..pptx
Martin M Flynn
 
[218_phot_d'Autriche-Hongrie_et_des_[...]Vaffier_Hubert_btv1b8594559c.pdf
[218_phot_d'Autriche-Hongrie_et_des_[...]Vaffier_Hubert_btv1b8594559c.pdf[218_phot_d'Autriche-Hongrie_et_des_[...]Vaffier_Hubert_btv1b8594559c.pdf
[218_phot_d'Autriche-Hongrie_et_des_[...]Vaffier_Hubert_btv1b8594559c.pdf
mcevapi3
 
MS-203 Microsoft 365 Messaging Study Guide to prepare the certification
MS-203 Microsoft 365 Messaging Study Guide to prepare the certificationMS-203 Microsoft 365 Messaging Study Guide to prepare the certification
MS-203 Microsoft 365 Messaging Study Guide to prepare the certification
OlivierLumeau1
 
Microbiologie: le monde microbien et les techniques de mise en évidence.
Microbiologie: le monde microbien et les techniques de mise en évidence.Microbiologie: le monde microbien et les techniques de mise en évidence.
Microbiologie: le monde microbien et les techniques de mise en évidence.
MahouwetinJacquesGBO
 
A2-Faire-une-appreciation positive et/ou négative (A2)
A2-Faire-une-appreciation positive et/ou négative (A2)A2-Faire-une-appreciation positive et/ou négative (A2)
A2-Faire-une-appreciation positive et/ou négative (A2)
lebaobabbleu
 
Zineb Mekouar.pptx Écrivaine marocaine
Zineb Mekouar.pptx   Écrivaine  marocaineZineb Mekouar.pptx   Écrivaine  marocaine
Zineb Mekouar.pptx Écrivaine marocaine
Txaruka
 
1eT Revolutions Empire Revolution Empire
1eT Revolutions Empire Revolution Empire1eT Revolutions Empire Revolution Empire
1eT Revolutions Empire Revolution Empire
NadineHG
 
Formation M2i - Attitude constructive : développer l'art de l'optimisme
Formation M2i - Attitude constructive : développer l'art de l'optimismeFormation M2i - Attitude constructive : développer l'art de l'optimisme
Formation M2i - Attitude constructive : développer l'art de l'optimisme
M2i Formation
 
Cours Gestion d’actifs BNP -- CAMGESTION
Cours Gestion d’actifs BNP -- CAMGESTIONCours Gestion d’actifs BNP -- CAMGESTION
Cours Gestion d’actifs BNP -- CAMGESTION
Sékou Oumar SYLLA
 
apprendre-a-programmer-avec-python-3.pdf
apprendre-a-programmer-avec-python-3.pdfapprendre-a-programmer-avec-python-3.pdf
apprendre-a-programmer-avec-python-3.pdf
kamouzou878
 

Dernier (14)

Manuel-5.-Elevage-de-poisson-chat-africain-Clarias-gariepinus-en-bacs-hors-so...
Manuel-5.-Elevage-de-poisson-chat-africain-Clarias-gariepinus-en-bacs-hors-so...Manuel-5.-Elevage-de-poisson-chat-africain-Clarias-gariepinus-en-bacs-hors-so...
Manuel-5.-Elevage-de-poisson-chat-africain-Clarias-gariepinus-en-bacs-hors-so...
 
Burkina Faso libraries newsletter for June 2024
Burkina Faso libraries newsletter for June 2024Burkina Faso libraries newsletter for June 2024
Burkina Faso libraries newsletter for June 2024
 
A2-Critiques-gastronomiques activités critiques
A2-Critiques-gastronomiques activités critiquesA2-Critiques-gastronomiques activités critiques
A2-Critiques-gastronomiques activités critiques
 
Présentation3.pptxaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa
Présentation3.pptxaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaPrésentation3.pptxaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa
Présentation3.pptxaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa
 
MARTYRS DE HOLLANDE - La révolte hollandaise et les guerres de religion..pptx
MARTYRS DE HOLLANDE - La révolte hollandaise et les guerres de religion..pptxMARTYRS DE HOLLANDE - La révolte hollandaise et les guerres de religion..pptx
MARTYRS DE HOLLANDE - La révolte hollandaise et les guerres de religion..pptx
 
[218_phot_d'Autriche-Hongrie_et_des_[...]Vaffier_Hubert_btv1b8594559c.pdf
[218_phot_d'Autriche-Hongrie_et_des_[...]Vaffier_Hubert_btv1b8594559c.pdf[218_phot_d'Autriche-Hongrie_et_des_[...]Vaffier_Hubert_btv1b8594559c.pdf
[218_phot_d'Autriche-Hongrie_et_des_[...]Vaffier_Hubert_btv1b8594559c.pdf
 
MS-203 Microsoft 365 Messaging Study Guide to prepare the certification
MS-203 Microsoft 365 Messaging Study Guide to prepare the certificationMS-203 Microsoft 365 Messaging Study Guide to prepare the certification
MS-203 Microsoft 365 Messaging Study Guide to prepare the certification
 
Microbiologie: le monde microbien et les techniques de mise en évidence.
Microbiologie: le monde microbien et les techniques de mise en évidence.Microbiologie: le monde microbien et les techniques de mise en évidence.
Microbiologie: le monde microbien et les techniques de mise en évidence.
 
A2-Faire-une-appreciation positive et/ou négative (A2)
A2-Faire-une-appreciation positive et/ou négative (A2)A2-Faire-une-appreciation positive et/ou négative (A2)
A2-Faire-une-appreciation positive et/ou négative (A2)
 
Zineb Mekouar.pptx Écrivaine marocaine
Zineb Mekouar.pptx   Écrivaine  marocaineZineb Mekouar.pptx   Écrivaine  marocaine
Zineb Mekouar.pptx Écrivaine marocaine
 
1eT Revolutions Empire Revolution Empire
1eT Revolutions Empire Revolution Empire1eT Revolutions Empire Revolution Empire
1eT Revolutions Empire Revolution Empire
 
Formation M2i - Attitude constructive : développer l'art de l'optimisme
Formation M2i - Attitude constructive : développer l'art de l'optimismeFormation M2i - Attitude constructive : développer l'art de l'optimisme
Formation M2i - Attitude constructive : développer l'art de l'optimisme
 
Cours Gestion d’actifs BNP -- CAMGESTION
Cours Gestion d’actifs BNP -- CAMGESTIONCours Gestion d’actifs BNP -- CAMGESTION
Cours Gestion d’actifs BNP -- CAMGESTION
 
apprendre-a-programmer-avec-python-3.pdf
apprendre-a-programmer-avec-python-3.pdfapprendre-a-programmer-avec-python-3.pdf
apprendre-a-programmer-avec-python-3.pdf
 

La démocratie est-elle le meilleur régime ? Actualités d'une question ancienne.

  • 1. La démocratie est-elle le meilleur régime ? Actualités d’une question ancienne Gabriel Gay-Para Lyon, 7 mai 2021
  • 2. Plan (1) 1. La démocratie et ses paradoxes a) Le paradoxe du désenchantement • La démocratie et la crise sanitaire (A. Kahn, B. Stiegler) • Le peuple contre la démocratie (Y. Mounk, J. Cagé) • Le courant « réaliste » en théorie politique (J. Schumpeter, B. Caplan, J. Brennan, etc.) b) Le paradoxe de l’origine • Les origines antidémocratiques du « gouvernement représentatif » (B. Manin) • L’évolution du sens du mot « démocratie » (F. Dupuis-Déri) c) Le paradoxe de la démocratie représentative • Le gouvernement représentatif comme régime mixte (B. Manin) • La tension entre la tradition libérale et la tradition démocratique (C. Mouffe) • [Les propositions de réforme pour répondre à la crise]
  • 3. Plan (2) 2. Le débat entre démocratie et épistocratie a) Retour à la question initiale • Approche procédurale et approche instrumentale • Les trois critères pour évaluer et classer les régimes b) Des philosophes-rois à l’épistocratie • Bref retour sur la critique platonicienne de la démocratie • Le succès de Platon (J. Madison, G. Le Bon, J. Schumpeter, etc.) : 2 objections • Quelques thèses défendues par J. Brennan dans Against Democracy (2016) • Discussion : 3 objections contre Brennan (J. Dewey, H. Landemore, Ch. Girard) c) L’argument épistémique: un argument décisif en faveur de la démocratie ? • La sagesse de la multitude selon Aristote • La reprise contemporaine de l’argument aristotélicien : H. Landemore – Délibération et règle de la majorité – La diversité collective. Le théorème du jury de Condorcet. Le miracle de l’agrégation. – Les limites de l’approche épistémique
  • 4. 1. La démocratie et ses paradoxes (1) a) Premier paradoxe : notre époque est caractérisée par une sorte de désenchantement démocratique. Alors que la démocratie a triomphé, et s’est imposée, à l’échelle mondiale, comme le seul régime légitime, des voix qui la remettent en question se font désormais de plus en plus entendre. 1) Des voix médiatiques. Exemple : Axel Kahn. « Face à une pandémie, c'est un inconvénient d'être dans une démocratie et c’est encore plus un inconvénient d’être dans une démocratie contestataire. [...] La démocratie [...] peut être un avantage pour énormément de choses mais, d'un point de vue sanitaire, par rapport au virus, ce n’est pas un avantage. » (France Culture, le 6 octobre 2020) Cf. Barbara Stiegler, De la démocratie en Pandémie, 2021, p. 12-14.
  • 5. 1. La démocratie et ses paradoxes (2) 2) Des voix populaires. Cf. Yascha Mounk, Le peuple contre la démocratie, 2019. En s’appuyant sur les données de la World Values Survey, Mounk établit que, dans le monde, quel que soit le pays considéré, les citoyens sont de moins en moins attachés à la démocratie et de plus en plus enclins à soutenir des régimes autoritaires. Cet état de l’opinion conduirait certains hommes politiques dits « populistes » (ex : Donald Trump) à violer ouvertement, par stratégie électoraliste, les principes démocratiques de base. Question : le peuple serait-il désormais très largement antidémocrate, comme le craint Mounk ? Voir, sur ce point, les objections de Julia Cagé : Libres et égaux en voix, 2020, p. 55-62.
  • 6. Source : Y. Mounk, 2019, p. 158.
  • 7. Source : Y. Mounk, 2019, p. 165.
  • 8. 1. La démocratie et ses paradoxes (3) 3) Des voix universitaires, en particulier, aux États-Unis. Quelques exemples : Bryan Caplan (2007) ; Jason Brennan (2016) ; Christopher Achen et Larry Bartels (2016). Tous ces auteurs s’inscrivent dans le même courant « réaliste » – courant qui a pour « père fondateur » Joseph Schumpeter. Trois caractéristiques communes : ① Ancrage empirique, méfiance à l’égard de la spéculation philosophique ; ② Approche réaliste de la démocratie : la démocratie comprise dans son sens étymologique comme « pouvoir du peuple » n’est ni possible ni... souhaitable ; ③ Défense d’une conception élitiste de la démocratie, voire rupture avec l’idéal démocratique et défense de l’épistocratie.
  • 10. Le citoyen typique, dès qu’il se mêle de politique, régresse à un niveau inférieur de performance mentale. [...] Il redevient un primitif. Sa pensée devient associative et affective. [...] Même s’il ne se trouvait pas de partis politiques pour l’influencer, le citoyen typique tendrait, en matière d’affaires publiques, à céder à des préjugés et impulsions [...] irrationnels. Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie [1942], Payot, 1990, p. 346. La démocratie, selon le point de vue adopté par nous, ne signifie pas et ne peut pas signifier que le peuple gouverne effectivement dans aucun des sens évidents que prennent les termes « peuple » et « gouverner ». Démocratie signifie seulement que le peuple est à même d’accepter ou d’écarter les hommes appelés à le gouverner. (Ibid., p. 375.) Les électeurs [...] doivent respecter la division du travail entre eux-mêmes et les politiciens qu’ils élisent. Ils ne doivent pas leur retirer trop facilement leur confiance dans l’intervalle des élections et ils doivent comprendre que, une fois qu’ils ont élu un individu, l’action politique devient son affaire et non pas la leur. (Ibid., p. 389.) Schumpeter : le « père fondateur » du courant « réaliste »
  • 11. « Vous avez eu le choix, c’est moi que vous avez élue, donc maintenant je gouverne et vous la fermez. » « You had your chance, you elected me, now I govern, and you shut up. » Cité par Adam Prezworski, À quoi bon voter ?, Genève, éditions Markus Haller, 2019, p. 98. Margaret Thatcher a-t-elle lu Schumpeter ?
  • 12. 1. La démocratie et ses paradoxes (4) b) Deuxième paradoxe : notre régime politique actuel (qu’on désigne couramment par différents syntagmes : « démocratie moderne », « démocratie représentative » ou encore « démocratie libérale ») a des origines antidémocratiques. Cf. Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif (1995). Les « pères fondateurs » de notre régime, comme James Madison (1751-1836) aux États-Unis ou Sieyès (1748-1836) en France, non seulement distinguaient nettement le gouvernement représentatif et la démocratie, mais, en outre, étaient de farouches opposants à cette dernière.
  • 13. Sieyès « La France n’est point, ne peut pas être une démocratie. (...) Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » Sieyès, Discours du 7 septembre 1789 « sur l’organisation du pouvoir législatif et la sanction royale », cité par Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot, Montréal, Lux, 2013, p. 141.
  • 14. 1. La démocratie et ses paradoxes (5) 2 questions : 1) qu’est-ce qui justifie ce rejet de la démocratie ? ; 2) pourquoi appelons-nous « démocratie » un régime qui n’avait pas pour vocation première d’être démocratique ? 1) Chez les « pères fondateurs », on peut distinguer grosso modo quatre arguments contre la démocratie. ① L’argument démographique : du fait de la grande taille des États modernes, et de leur forte population, il est impossible de réunir matériellement tous les citoyens sur une place publique, afin qu’ils délibèrent. La représentation politique apparaît d’abord comme une nécessité pratique. ② L’argument politique : Si le peuple s’autogouvernait, il pourrait se nuire à lui- même ; ignorant et irrationnel, soumis à ses passions, il pourrait échouer à identifier le « bien commun », c’est-à-dire son propre bien. Pour son propre bien, il est préférable... qu’une élite gouverne ! La représentation politique n’est pas seulement nécessaire : elle est aussi souhaitable. C’est un argument de Madison.
  • 15. 1. La démocratie et ses paradoxes (6) ③ L’argument économique : pour que la société soit prospère, il est préférable que le peuple travaille au lieu de s’occuper de politique. Grâce à la division du travail, la société sera à la fois mieux gérée (politiquement) et plus riche (économiquement). C’est un argument de Sieyès. ④ L’argument culturel : à l’époque moderne, avec le développement du capitalisme, le statut de la politique a changé. Elle n’est plus, comme chez les Grecs, l’activité noble par excellence, l’activité qui nous « humanise » : elle apparaît plutôt comme un fardeau dont il faut se débarrasser ; elle n’est plus une fin en soi ; elle n’est qu’un moyen. Cf. la lettre de John Adams à Abigail Adams du 12 mai 1780 : « Je dois étudier la politique et la guerre pour que mes fils soient libres d’étudier les mathématiques et la philosophie, la géographie, l’histoire naturelle et l’architecture navale, la navigation, le commerce et l’agriculture, afin que leurs enfants aient le droit d’étudier la peinture, la poésie, la musique, l’architecture, la sculpture, la tapisserie et la poterie ».
  • 16. 1. La démocratie et ses paradoxes (7) 2) Pourquoi le mot « démocratie » s’est-il imposé ? • Un premier élément d’explication est apporté par Bernard Manin lui-même : c’est le suffrage universel associé au principe de la souveraineté du peuple, qui nous autorise à parler aujourd’hui, en toute rigueur, de « démocratie ». • Une autre explication a été apportée plus récemment par le politiste québécois Francis Dupuis-Déri, dans son livre intitulé : Démocratie. Histoire politique d’un mot (2013) : selon lui, « le renversement de sens a été effectué consciemment par les élites aux États-Unis vers 1830 et en France en 1848, parce que les références positives à la démocratie permettaient d’accroître leur pouvoir de séduction en période électorale » (p. 13).
  • 17. « Il a suffi d’à peine deux ou trois générations pour que le mot "démocratie" qui signifiait depuis deux mille ans le gouvernement du peuple par le peuple, en vienne à désigner un régime politique où une poignée de politiciens élus prennent les décisions au nom du peuple. » (p. 357)
  • 18. 1. La démocratie et ses paradoxes (8) c) Troisième paradoxe : notre régime politique actuel, dont le nom d’origine est « gouvernement représentatif » et qui a été renommé sur le tard « démocratie représentative », n’est pas pleinement démocratique. • En fait, c’est un régime mixte ou hybride, qui a plusieurs facettes. Selon Bernard Manin, c’est un régime à la fois démocratique et aristocratique. Démocratique, car le peuple est souverain, et élit au suffrage universel ses représentants. Aristocratique, car, dans les faits, c’est l’élite élue qui gouverne. Si on met en général l’accent sur la dimension démocratique, la dimension aristocratique n’est pas à négliger. Et à rebours des appellations courantes, on pourrait appeler notre régime, pour reprendre une formule de Manin : « aristocratie démocratique ».
  • 19. 1. La démocratie et ses paradoxes (9) • Ajoutons que l’ambiguïté du régime vient probablement de l’ambiguïté de la procédure sur laquelle il repose, à savoir : l’élection. Les démocraties représentatives sont des démocraties électives. Or, de l’Antiquité jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’élection a été considérée comme une procédure, non pas démocratique, mais aristocratique, ce qui n’est pas sans soulever certaines questions. 1) Comment l’élection, procédure considérée comme aristocratique, a-t- elle pu devenir la procédure démocratique par excellence, celle à partir de laquelle on définit désormais la démocratie ? 2) L’élection est-elle une procédure par nature aristocratique, comme semblent le suggérer Aristote, Montesquieu et Rousseau ? N’est-elle pas aussi démocratique, dès lors qu’elle est associée au suffrage universel, comme le pense Manin ? A-t-elle seulement une nature ou une essence ? En tant que procédure, est-elle neutre ?
  • 20. Les élections comme procédure aristocratique • Aristote : « Il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribués par le sort » (Les politiques, IV, 9, 1294b, GF- Flammarion, 1993, p. 307). • Montesquieu : « Le suffrage par le sort est dans la nature de la démocratie ; le suffrage par choix est de celle de l’aristocratie » (De l’esprit des lois, GF-Flammarion, 1979, tome 1, livre II, chapitre II, p. 134). • François Guizot (1787-1874) : « Le but de l’élection est évidemment d’envoyer au centre de l’État les hommes les plus capables et les plus accrédités du pays ; c’est une manière de découvrir et de constituer la véritable, la légitime aristocratie, celle qu’acceptent librement les peuples sur qui doit s’exercer le pouvoir » (« Élections » dans Discours académiques, Paris, Didier, 1864, p. 395).
  • 21. 1. La démocratie et ses paradoxes (10) • Régime mixte (à la fois démocratique et aristocratique), reposant sur une procédure ambiguë (l’élection), la démocratie représentative a aussi pour spécificité d’articuler, comme l’affirme Chantal Mouffe, deux traditions différentes : la tradition démocratique, à proprement parler, qui met l’accent sur la souveraineté du peuple, et l’égalité ; et la tradition libérale, qui privilégie la liberté à l’égalité, et insiste sur les droits individuels. Or, ces deux traditions, loin de converger, ont été constamment en conflit. Leur réunion est non seulement contingente, mais fragile : l’équilibre peut être facilement rompu, l’une des traditions prenant l’ascendant sur l’autre. Selon Mouffe, il est important de reconnaître le paradoxe constitutif des démocraties représentatives, et de l’assumer, au lieu de l’occulter. Cf. Chantal Mouffe, Le paradoxe démocratique, 2005, rééd. 2018.
  • 22. Source : Y. Mounk, 2019, p. 55.
  • 23. 1. La démocratie et ses paradoxes (11) Conclusion provisoire : que la démocratie ait triomphé complètement dans les discours, et au moins partiellement dans les institutions, cela semble difficile à nier. Mais il est aussi difficile de nier que notre rapport à la démocratie est ambivalent, fait à la fois d’attraction et de répulsion, d’élans enthousiastes et de doutes persistants. Les propositions faites pour sortir de la « crise » témoignent de cette ambivalence. Deux questions qui restent en suspens : 1) Avons-nous raison de valoriser la démocratie comme nous le faisons, et si oui, quels arguments pouvons-nous avancer ? 2) Si la démocratie représentative n’est pas satisfaisante, quelles alternatives faut-il privilégier ?
  • 24. « Crise » des démocraties représentatives - mécontentement chronique des citoyens vis-à-vis de l’État ; - défiance à l’égard de la classe politique ; - non- représentativité des élus ; - abstention importante, même lors des scrutins à forts enjeux ; - affaiblissement, voire effondrement des partis traditionnels ; - montée en puissance des partis dits « populistes » ou « extrêmes » Propositions de réforme en réponse à la « crise » Les « démocrates » Dewey : « le remède aux maladies de la démocratie est davantage de démocratie » (2005, p. 241). Les démocrates « modérés » - La démocratie participative comme complément à la démocratie représentative (Blondiaux, 2008) ; - Des mesures concrètes, non pas pour changer, mais améliorer le système existant : - Faciliter l’inscription des citoyens sur les listes électorales (Braconnier et Dormagen, 2007) ; - Changer le mode de financement des campagnes électorales (Cagé, 2018) ; - Changer le mode de scrutin (scrutin uninominal / scrutin proportionnel) ; - Changer la technique de vote (Laslier, 2019) Les démocrates « radicaux » - Réformer les institutions (Rousseau, 2015) : tirage au sort et mini-publics (Sintomer, 2011; Van Reybrouck, 2014; Landemore, 2020), référendum d’initiative citoyenne (Chouard) ; - Une solution non-institutionnelle : la désobéissance civile (Laugier et Ogien, 2010) Les « non-démocrates » - défense de l’épistocratie (Caplan, 2007; Brennan, 2016) ; - mesures concrètes proposées : suffrage censitaire, plural vote (Mill, 2009), enfranchisement lottery (López-Guerra, 2014)
  • 25. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (1) a) Retour à la question initiale : « La démocratie est-elle le meilleur régime ? » • La question nous invite à classer les régimes politiques ou les formes de gouvernement. Or, pour tout classement, il faut un critère de classement. Le classement dépendra, à l’évidence, du critère retenu. Ici, quel(s) critère(s) choisir ? Plusieurs critères sont possibles. • Dans la philosophie politique contemporaine, on distingue généralement deux types d’approche : soit on met l’accent sur la procédure ; soit on met l’accent sur les résultats de la procédure. Approche procédurale ≠ approche instrumentale
  • 26. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (2) Approche procédurale : on considère la procédure pour elle même, sans tenir compte du résultat de la procédure. Ce qui importe, avant tout, c’est comment on décide, et non ce qu’on décide. – D’un point de vue procédural, la monarchie est un régime injuste : une seule personne décide et impose sa décision aux autres. La démocratie, en revanche, est un régime juste, puisque les citoyens sont égaux et décident ensemble. – Problème : la procédure peut être juste, mais conduire à une décision injuste. Cf. J. Schumpeter : « Transportons-nous dans un pays imaginaire qui, respectant les formes démocratiques, persécute les chrétiens, brûle les sorcières et égorge les juifs. Nous ne saurions certainement approuver ces pratiques pour le motif qu’elles ont été décidées conformément aux règles de la procédure démocratique » ( Capitalisme, ... p. 319).
  • 27. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (3) Approche instrumentale : on considère, non pas la procédure, mais le résultat de la procédure. Ce qui importe, c’est la décision elle-même et ses effets sur la société. – Le régime politique n’a pas de valeur en lui-même : il n’est qu’un moyen pour atteindre certaines fins. Si un régime ne permet pas d’atteindre les fins qu’on vise, il ne faut pas hésiter à le changer. – Les fins peuvent varier. Ex : la sécurité, la santé, la croissance économique, etc. Si on vise la sécurité, la monarchie absolue est sans doute préférable à la démocratie (Hobbes). Si on vise la croissance économique, en revanche, une aristocratie semble préférable (Bryan Caplan) : l’élite est, apparemment, plus apte à prendre de « bonnes » décisions que le peuple.
  • 28. Pouvoir exercé par Un seul Quelques-uns La masse Pour tous Royauté Aristocratie Gouvernement constitutionnel (politeia) Pour soi-même Tyrannie Oligarchie Démocratie La classification des régimes selon Aristote
  • 29. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (4) On peut finalement distinguer trois critères principaux pour évaluer et classer les régimes ou les formes de gouvernement : 1. Un critère procédural qui porte sur la manière de décider : celle-ci peut être plus ou moins juste ou équitable. 2. Un critère instrumental et substantiel qui porte sur le contenu même de la décision prise. 3. Un pur critère instrumental qui porte sur la prise de décision et ses effets dans la réalité. Trois critères donc : 1) Comment décide-t-on ? 2) Qu’est-ce qu’on décide ? 3) Est-ce que la décision est bien appliquée et suivie d’effets ? Question : en prenant en compte ces trois critères, la démocratie est- elle vraiment supérieure à la monarchie et à l’aristocratie ?
  • 30. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (5) b) Des philosophes-rois à l’épistocratie • Bref retour à la critique platonicienne de la démocratie : nous retrouvons nos trois critères. 1) Platon critique la démocratie du point de vue de la qualité des décisions prises (critère n°2) : la démocratie, c’est le règne des incompétents. 2) Il la critique aussi en remettant en cause la procédure utilisée (critère n°1) : dans la cité démocratique, on privilégie l’égalité arithmétique et non l’égalité géométrique ; or, c’est à la fois injuste et dangereux. Ex : la procédure du tirage au sort. 3) Platon critique à la fois le régime et les mœurs démocratiques. L’égalité extrême (égalité arithmétique) conjuguée à la liberté extrême (licence) conduit à l’anarchie : personne n’obéit (critère n°3).
  • 31. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (6) • Des trois critiques de Platon, c’est sans doute la première qui a eu le plus de succès : l’idée selon laquelle le peuple est incapable de prendre de « bonnes » décisions et donc incompétent politiquement traverse l’histoire. On la retrouve, par exemple, chez James Madison, chez Gustave Le Bon, chez Joseph Schumpeter, et plus proche de nous, chez Jason Brennan. Le raisonnement est toujours le même, à quelques nuances près : 1. Le peuple est ignorant et irrationnel. Il est comparé tantôt à un « gros animal » (Platon, République, VI, 493c), tantôt à un « enfant » ou un « sauvage » (Gustave Le Bon). 2. Si on le laisse décider, il prendra des décisions contraires au bien commun, donc à son propre bien ; aveuglé par ses passions, il se nuira à lui-même. Le gouvernement par le peuple n’est pas un gouvernement pour le peuple. 3. Au nom du bien commun, il faut donc laisser l’élite gouverner.
  • 32. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (7) • Objection 1 : tout le raisonnement repose sur la première prémisse. Or, n’est-elle pas un simple préjugé ? Est-elle vraie ? Contre-objection : la science politique prétend, depuis longtemps, l’avoir établie en s’appuyant sur des travaux « empiriques » qui portent, non pas sur le peuple pris en général, mais la compétence individuelle des électeurs « ordinaires ». − M. I. Finley : « La "découverte" la mieux connue peut-être, et certainement la plus célébrée, dans les recherches modernes concernant l’opinion publique, c’est l’indifférence et l’ignorance de la majorité des électeurs dans les démocraties occidentales. » (Démocratie antique et démocratie moderne [1972], Petite Bibliothèque Payot, 2003, p.47.) − Larry Bartels : « the political ignorance of the American voter is one of the best- documented features of contemporary politics » (cité par Jason Brennan, op.cit., p. 25).
  • 33. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (8) • Objection 2 : même si on admet que certains citoyens ont de meilleures connaissances que les autres, cela n’implique pas néanmoins qu’ils aient le droit de les commander. Le savoir ne suffit pas à justifier ou légitimer le pouvoir. C’est ce que David Estlund appelle le sophisme expert/chef. Contre-objection de Jason Brennan : au principe autoritaire (qui déduit de l’expertise le droit de commander), il substitue un principe anti-autoritaire : « Quand des citoyens sont déraisonnables moralement, ignorants ou incompétents politiquement, on est autorisé à ne pas les laisser exercer un pouvoir politique sur les autres. On est autorisé soit à leur interdire d’exercer le pouvoir, soit à réduire le pouvoir qu’ils ont, afin de protéger les gens innocents de leur incompétence » (Against Democracy, trad. libre, p. 17).
  • 34. « Democracy is nothing more than a hammer. If we can find a better hammer, we should use it. » (p. 11)
  • 35. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (9) • Quelques thèses défendues par Jason Brennan : 1) On se plaint de l’abstention et de l’apathie politique des citoyens. En fait, c’est une bonne nouvelle : il faudrait que les citoyens participent encore moins. 2) Le suffrage universel pose un problème moral. Celui qui vote mal fait du mal non seulement à lui-même mais aussi aux autres, en contribuant, par exemple, à l’élection d’un mauvais dirigeant. Les citoyens compétents payent le prix de l’ignorance et de la bêtise des autres. C’est injuste. 3) Le droit de vote ne devrait donc pas être accordé de manière automatique, sans condition. Le droit de vote (comme le permis de conduire, ou le permis de chasse) devrait n’être accordé qu’aux citoyens un minimum instruits et compétents.
  • 36. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (10) 4) La démocratie n’est pas en elle-même, et nécessairement, un bon régime ou un régime juste. Brennan a une approche instrumentale (et non procédurale) : s’il y a de meilleurs régimes que la démocratie, il faut les essayer. Ce qui compte, avant tout, ce n’est pas la procédure utilisée, mais les résultats. Il ne faut pas « sacraliser » la démocratie. 5) Brennan défend, à l’instar de Platon, l’épistocratie : il faut donner le pouvoir, non pas au peuple, mais à ceux qui sont compétents politiquement. Brennan ne défend pas un type particulier d’épistocratie. Mais il propose de « tester » certaines mesures. Par exemple : - Réintroduire une sorte de suffrage censitaire : peuvent voter seulement ceux qui ont réussi, au préalable, un test. - Utiliser le vote plural : plus les individus sont diplômés, qualifiés, plus leur voix compte. - « Enfranchissement lottery » : on attribue par tirage au sort le droit de vote à certains citoyens ; ces derniers suivront, ensuite, une formation, pour pouvoir délibérer et voter de manière éclairée.
  • 37. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (11) • Discussion des thèses de Brennan La présupposition majeure de Brennan, la proposition sur laquelle repose toute son argumentation (et qui fait l’objet du chapitre 2 du livre), c’est que les électeurs ordinaires sont incompétents politiquement. Selon lui, l’incompétence de l’électeur ordinaire est un fait établi objectivement par les sciences politiques, et donc c’est un fait incontestable. Objection 1 : peut-on mesurer la compétence politique ? On peut discuter de la validité des enquêtes, mais aussi de l’interprétation des résultats. 1) À l’instar de Protagoras, on peut défendre une conception non-technique de la compétence politique. 2) Admettons que les électeurs soient ignorants. H. Landemore rétorque à B. Caplan qu’il faut encore distinguer « information » et « compétence ».
  • 38. Hélène Landemore : L’information n’est pas la compétence L’information n’est pas la compétence : le lien causal entre la possession d’un certain type d’information mesurables par enquête et la capacité à faire des choix politiques n’est pas facile à établir (quelqu’ « intuitif » que l’argument soit supposé parfois). De fait, la plupart des études existantes échouent à démontrer l’existence d’un lien causal entre l’incapacité à répondre à certains types de tests politiques et l’incompétence politique supposée, c’est-à-dire l’incapacité à faire les bons choix ou à entretenir les « bonnes » préférences en matières de mesures politiques. Ceci est dû en partie au fait que les questionnaires politiques portant sur des questions factuelles sont eux-mêmes empreints d’élitisme : ils mesurent un type de connaissance pertinent pour les analystes et les journalistes politiques, mais pas nécessairement celui qui conduit à des choix politiques intelligents. Hélène Landemore, « La raison démocratique : les mécanismes de l’intelligence collective en politique », trad. S. Chavel , Raison publique, n° 12, avril 2010, p. 42-43. (Voir aussi Democratic Reason, 2013, p. 198 sq.)
  • 39. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (12) Objection 2 : les auteurs « réalistes » comme Brennan n’ont-il pas tendance à « essentialiser » les citoyens ? - L’ignorance ou l’apathie des citoyens n’est pas toujours de leur fait, et découle, assez souvent, de l’ordre économique et social – ce que J. Brennan omet de prendre en compte. - J. Brennan a beau jeu de dénoncer l’apathie et l’incompétence des citoyens ordinaires : il contribue, en fait, par la politique même qu’il préconise – une politique menée par des experts, qui contribue, en général, à accroître les inégalités –, à rendre ces mêmes citoyens apathiques et incompétents. - Les citoyens ne sont pas par essence « ignorants » ou « apathiques ». Mais ils le sont devenus, du fait : 1) des institutions qui, telles qu’elles existent, laissent peu de place aux initiatives citoyennes ; 2) de l’échec des politiques publiques en matière d’éducation.
  • 40. Dewey : Les conditions sociales de possibilité de l’intelligence « Les accusations dirigées contre l’intelligence des individus portent en réalité contre un ordre social qui ne permet pas à l’individu moyen d’avoir accès au riche gisement de trésors de savoirs, d’idées et de desseins accumulés par l’humanité. Le type d’organisation sociale qui permettrait à l’être humain de prendre seulement part à l’intelligence sociale potentiellement disponible n’existe pas à l’heure actuelle. [...] Derrière l’appropriation par le petit nombre des ressources matérielles de la société, il y a l’appropriation par les mêmes et à leur propre profit des ressources culturelles et spirituelles qui sont, non pas le produit des individus qui les ont accaparées, mais le fruit d’un travail de coopération de l’humanité dans son ensemble. Il est vain de parler de l’échec de la démocratie tant qu’on n’a pas identifié la source de son échec et qu’on n’a pas pris les mesures propres à faire éclore le type d’organisation sociale qui favorisera une expansion socialisée de l’intelligence. » John Dewey, Liberalism and Social Action [1935] , trad. fr. : Après le libéralisme ? Ses impasses, son avenir, Climats, 2014, p. 125-126.
  • 41. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (13) Objection 3 : supposons que les citoyens ordinaires soient incompétents. Donner le pouvoir à une élite reste problématique. Trois problèmes, en particulier, se posent. Cf. par exemple, Charles Girard, Délibérer entre égaux, 2019, chapitre VI, p. 222-226. - Objection 3a : Comment reconnaître cette élite ? Comment distinguer ceux qui ont le droit d’en faire partie et les autres ? Quels sont les critères « pertinents » ? - Objection 3b : L’élite est-elle infaillible ? Les auteurs comme B. Caplan et J. Brennan semblent présupposer que l’élite, étant éclairée, a toujours raison, et que le peuple, de son côté, a toujours tort. - Objection 3c : L’élite est-elle incorruptible ? Une fois au pouvoir, fera-t-elle un bon usage de celui-ci ? J. Brennan n’a aucun doute à ce sujet. On peut ne pas partager son optimisme.
  • 42. « Tout gouvernement par les experts dans lequel les masses n’ont pas la possibilité d’informer les experts sur leurs besoins ne peut être autre chose qu’une oligarchie administrée en vue des intérêts de quelques-uns. [...] Le monde a plus souffert des chefs et des autorités que des masses. » (p. 311)
  • 43. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (14) c) L’argument épistémique : un argument décisif en faveur de la démocratie ? • D’un point de vue épistémique, c’est-à-dire du point de vue de la qualité des décisions prises, la démocratie pourrait surpasser, paradoxalement, l’épistocratie. Cf. Hélène Landemore, Democratic Reason, 2013. La démocratie serait le meilleur régime, non seulement parce que la procédure qu’elle met en œuvre est juste et équitable (approche procédurale), mais aussi parce qu’elle permet de prendre les « meilleures » décisions (approche instrumentale). L’argument épistémique est ancien : on le retrouve, pour la première fois, chez Aristote (Les Politiques, III, 11).
  • 44. Y a-t-il une sagesse de la « multitude » ? L’argument aristotélicien se retrouve – et c’est très significatif – chez les rares auteurs, dans l’histoire de la philosophie, qui ont été favorables à la démocratie. Comme l’argument platonicien, il traverse l’histoire : une autre ligne se dessine qui part d’Aristote en passant par Machiavel et Spinoza, jusqu’à John Dewey, et plus proche de nous, Hélène Landemore. Machiavel : « Quant à la prudence et à la stabilité, je dis qu’un peuple est plus prudent, plus stable et plus avisé qu’un prince. [...] Quant à juger les choses, il est très rare que le peuple, quand il entend deux orateurs d’égale vertu qui prennent des voies divergentes, n’embrasse pas l’opinion la meilleure. » (Discours sur la première décade de Tite-Live, I, 58). Spinoza : « Dans un régime démocratique, tout particulièrement, les décisions absurdes ne sont pas fort à redouter : il est presque impossible que la majorité des hommes, au sein d’un groupe un considérable, se mettent d’accord sur une absurdité. » (Traité théologico-politique, XVI).
  • 45. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (15) • Bref retour sur Aristote. Nous retrouvons nos trois critères : 1) Du point de vue de la qualité des décisions prises (critère n°2), la « masse » (plêthos), dans la mesure où son jugement résulte de l’agrégation d’une pluralité de jugements différents, peut être supérieure aux philosophes-rois. 2) Dans la mesure où elle repose sur la parole (logos), il n’y a pas de meilleure procédure que la délibération collective (critère n°1) . Ainsi, c’est le gouvernement de la « masse » qui est sans doute le plus propice à l’accomplissement de notre nature de zôon politikon. 3) Comme tous les citoyens sont inclus dans le processus délibératif, ils ont davantage tendance à obéir aux décisions prises (critère n°3). Exclure des citoyens de la délibération collective, c’est prendre le risque d’en faire des ennemis de la cité. Le gouvernement de la « masse » est donc relativement stable.
  • 46. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (16) Deux remarques supplémentaires : - Nous pouvons suivre Francis Wolf pour voir en Aristote un défenseur de la démocratie. Certes, le mot « démocratie » est chez lui, comme chez Platon, péjoratif. Le terme dêmos est, comme chacun sait, ambigu et peut désigner, non pas l’ensemble des citoyens, mais les classes sociales les plus défavorisées, autrement dit, « les pauvres ». La « bonne » démocratie, celle qui n’a pas de nom, et qui est nommée, faute de mieux, par Aristote : politeia, n’est pas tant le gouvernement du peuple (dêmos) que de la masse (plêthos) ou de la pluralité. - Notons aussi que toute masse n’est pas vertueuse. Aristote distingue non seulement masse (plêthos) et peuple (dêmos), mais aussi masse et foule (okhlos). Si le gouvernement de la « masse » est probablement le meilleur régime, encore faut-il que la « masse » ne devienne pas « foule » : certaines foules, reconnaît Aristote, ressemblent à des « bêtes sauvages ».
  • 47. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (17) • D’où vient la supériorité épistémique de la démocratie ? Elle vient des procédures qu’elle met en œuvre. L’approche dite « épistémique », défendue par Hélène Landemore, loin d’opposer arguments procéduraux et arguments instrumentaux, les combine. Deux procédures, en particulier, jouent un rôle important : 1) La délibération entre égaux ; 2) L’application de la règle majoritaire, pour mettre un terme à la délibération, et donc décider. Les deux procédures, bien sûr, sont complémentaires. La délibération, sans la règle majoritaire, est vaine, puisque l’unanimité est difficile, voire impossible à atteindre. Inversement, la règle majoritaire, sans délibération préalable, est plus facilement contestable.
  • 48. Délibération et règle de la majorité « La règle de la majorité en tant que telle est aussi absurde que ses critiques l’accusent d’être. Mais elle n’est jamais purement une règle de la majorité [...]. Les moyens par lesquels une majorité en arrive à être une majorité est le point le plus important : des débats préalables, la modification des points de vue pour satisfaire les opinions des minorités, le fait que ces dernières sont relativement satisfaites du fait même qu’elles ont disposé d’une chance et qu’il est possible qu’elles forment une majorité la prochaine fois. » John Dewey, Le public et ses problèmes [1927], trad. J. Zask, « Folio Essais », 2005, p. 310.
  • 49. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (18) • Prenant le contre-pied de la tradition « réaliste », qui, à l’instar de Gustave Le Bon, considère les foules comme irrationnelles et dangereuses, Landemore fait l’hypothèse que les groupes peuvent être intelligents. Il y aurait une intelligence collective, irréductible à l’intelligence des individus, et donc propre au groupe. Celle-ci dépend de plusieurs facteurs : 1) La compétence individuelle compte, certes ; en deçà d’un certain degré de compétence individuelle, on ne voit pas comment le jugement du groupe, résultant de l’agrégation de jugements non informés ou irrationnels, pourrait être « bon ». 2) Mais ce qui compte, avant tout, d’après Landemore, c’est la diversité cognitive au sein du groupe. C’est une notion qu’elle emprunte à Scott E. Page et Lu Hong, et qui joue un grand rôle dans sa théorie. 3) Or, celle-ci croît normalement avec la taille du groupe. Donc le nombre aussi a son importance.
  • 50. « It is epistemically better to have a larger group of average but cognitively diverse people than a smaller group of very smart people but homogeneously thinking individuals. » (p.90)
  • 51. Sydney Lumet, Twelve Angry Men (1957) Hélène Landemore : « L’idée générale ainsi illustrée dans ce film est que ce qui compte le plus pour la résolution de problèmes, par exemple, ceux auxquels ce jury devait faire face, est, plus que le degré d’intelligence respectif de chacun des membres du groupe, la variété des manières de penser qui existent en son sein. » (« Pourquoi le grand nombre est plus intelligent que le petit nombre, et pourquoi il faut en tenir compte », trad. A. Bandini, Philosophiques, 40/2, Automne 2013, p. 287-288)
  • 52. La diversité cognitive « Lorsqu’il s’agit de faire des prédictions (sur le poids d’un bœuf, sur le meilleur candidat aux fonctions présidentielles, etc.), la différence cognitive entre les électeurs est tout aussi importante que la compétence individuelle. [...] Plus on agrège de jugements dans le jugement collectif, plus on introduit de diversité cognitive, de corrélations négatives, et plus le groupe est intelligent. » H. Landemore, « La raison démocratique : Les mécanismes de l’intelligence collective en politique », art. cit. , p. 35-37.
  • 53. Le théorème du jury de Condorcet « [S]i la probabilité de la voix de chaque votant est plus grande que ½, c’est- à-dire s’il est plus probable qu’il jugera conformément à la vérité, plus le nombre des votants augmentera, plus la probabilité de la vérité de la décision sera grande : la limite de cette probabilité sera la certitude. » Condorcet, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voix, Discours préliminaire [1785] dans Sur les élections, Fayard, 1986, p. 29. Pi : probabilité qu’a un individu de trouver la bonne réponse. Pm: probabilité qu’a la majorité de trouver la bonne réponse. Supposons qu’ il y ait n électeurs. Le théorème du jury de Condorcet affirme : si n tend vers l’infini, alors Pm tend vers 1. 3 conditions à respecter cependant: 1) Pi > 0,5 ; 2) Indépendance des électeurs ; 3) Vote sincère.
  • 54. Source : H. Landemore, 2013, p. 167.
  • 55. Le miracle de l’agrégation L’exemple classique : Francis Galton (1822-1911) « Nul doute que Galton pensait que l’estimation moyenne du groupe serait très loin du compte. Après tout, mélangez quelques individus très intelligents avec des gens médiocres et beaucoup d’idiots, et vous pouvez vous attendre à une réponse idiote. Mais Galton se trompait. La foule avait évalué le poids en viande du bœuf équarri à 1197 livres. Après équarrissage, le bœuf pesait 1198 livres. En d’autres termes, le jugement de la foule était proche de la perfection. » (p. 19)
  • 56. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (19) • Les limites de la théorie épistémique 1) La théorie épistémique de la démocratie présuppose l’existence de normes, indépendantes de la procédure, à l’aune desquelles on peut juger de la qualité des décisions prises. Or, comment déterminer ces normes ? Comment distinguer les « bonnes » et les « mauvaises » décisions ? Exemple : peut-on dire que l’élection de D. Trump ou encore le Brexit en 2016 sont de « mauvaises » décisions collectives ? 2) Que les groupes puissent être intelligents n’implique pas, bien sûr, qu’ils le soient toujours. Aristote lui-même le reconnaissait. H. Landemore, de même, reconnaît que les groupes peuvent se tromper. Dès lors, quelle place faut-il accorder, dans la défense de la démocratie, à l’argument épistémique ? Selon H. Landemore, l’argument n’est pas premier et il ne se suffit pas à lui-même. Il vient surtout en renfort des arguments plus classiques, qui sont procéduraux.
  • 57. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (20) 3) H. Landemore n’ignore pas les défaillances possibles de la délibération, ni les errements possibles de la majorité. - D’une part, la délibération pourrait avoir des effets pervers : les individus pourraient s’entêter dans leur opinion initiale, et ne donner du crédit qu’aux arguments qui vont dans leur sens. Pire : ils pourraient « se polariser », et défendre, à la fin de la délibération, une opinion, non plus modérée, mais extrême. Cf. « la loi de la polarisation de groupe » de C. Sunstein (« Y a-t-il un risque à délibérer ? Comment les groupes se radicalisent » [2000] dans C. Girard, A. Le Goff, La démocratie délibérative, anthologie de textes fondamentaux, Hermann, 2010). - D’autre part, même si elle est précédée d’une délibération collective, l’agrégation des opinions individuelles, loin d’aboutir à la « bonne » réponse, pourrait avoir l’effet inverse : conduire le groupe entier vers « l’erreur », les opinions fausses prenant le dessus sur les opinions vraies. Cf. B. Caplan, 2007.
  • 58. 2. Le débat entre démocratie et épistocratie (21) 4) Il faut conclure que la « sagesse collective » ne peut pas se passer d’une certaine « sagesse individuelle ». Le nombre et la diversité collective du groupe sans doute ne suffisent pas. Encore faut-il que les individus acceptent d’échanger avec les autres, et de se remettre en question. Si le groupe, pris dans son ensemble, peut surpasser les individus les plus intelligents, encore faut-il que « l’intelligence » individuelle moyenne du groupe ne soit pas trop basse. 5) La « sagesse collective » dépend très probablement d’un ensemble de facteurs extérieurs aux individus, relatifs à la fois aux institutions, aux mœurs, et plus généralement à la société. Les inégalités économiques et sociales, par exemple, seraient sans doute à prendre en compte. De même, il n’est pas sûr que les élections, telles qu’elles sont organisées et pratiquées, permettent de tirer le plus profit de « la sagesse collective » dont un peuple est capable !
  • 59. Bibliographie (1) • Christopher Achen, Larry Bartels, Democracy for Realist : Why Elections Do Not Produce Responsive Governement, Princeton, Princeton University Press, 2016. • Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, Paris, Seuil, 2008. • Cécile Braconnier, et Jean-Yves Dormagen, La démocratie de l’abstention, Paris, Gallimard, « Folio », 2007. • Jason Brennan, Against Democracy, Princeton, Princeton University Press, 2016. • Julia Cagé, Le prix de la démocratie, Paris, Fayard, 2018 ; Libres et égaux en voix, Paris, Fayard, 2020. • Bryan Caplan, The Myth of the Rational Voter : Why Democracies Choose Bad Policies, Princeton, Princeton University Press, 2007. • John Dewey, Le public et ses problèmes [1927], trad. J. Zask, Paris, Gallimard, « Folio Essais », 2005. • Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot, Montréal, Lux, 2013. • David Estlund, L’autorité de la démocratie. Une perspective philosophique, trad. Y. Meinard, Paris, Hermann, 2011.
  • 60. Bibliographie (2) • Moses I. Finley , Démocratie antique et démocratie moderne [1972], trad. M. Alexandre, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2003. • Charles Girard, Alice Le Goff, La démocratie délibérative, anthologie de textes fondamentaux, Hermann, 2010. • Charles Girard, Délibérer entre égaux. Enquête sur l’idéal démocratique, Paris, Vrin, 2019. • Hélène Landemore, Democratic Reason. Politics, Collective Intelligence, and the Rule of the Many, Princeton, Princeton University Press, 2013 ; Open Democracy. Reinventing Popular Rule for the Twenty-First Century, Princeton, Princeton University Press, 2020. • Jean-François Laslier, Voter autrement. Le recours à l’évaluation, Paris, Éditions Rue d’Ulm / Presses de l’École Normale Supérieure, 2019. • Claudio Lopez-Guerra, Democracy and Disenfranchisement. The Morality of Electoral Exclusions, Oxford, Oxford University Press, 2014. • Domenico Losurdo, Démocratie ou bonapartisme. Triomphe et décadence du suffrage universel [1993], trad. J.-M. Goux, Paris, Le Temps des Cerises, 2007. • Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif [1995], Paris, Flammarion « Champs », 2019.
  • 61. Bibliographie (3) • John Stuart Mill, Considérations sur le gouvernement représentatif [1861], éd. P. Savidan, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de Philosophie », 2009. • Yascha Mounk, Le peuple contre la démocratie [2018], trad. J.-M. Souzeau, Paris, Éditions de l’Observatoire /Le Livre de Poche, 2019. • Albert Ogien, Sandra Laugier, Pourquoi désobéir en démocratie ? [2010], Paris, La Découverte, 2011. • Adam Prezworski, À quoi bon voter ? [Why Bother with Elections ?, 2018], trad. S. Hirèche, Genève, Markus Haller, 2019. • Dominique Rousseau, Radicaliser la démocratie. Propositions pour une refondation [2015], Paris, Seuil, 2017. • Yves Sintomer, Petite histoire de l’expérimentation démocratique. Tirage au sort et politique d’Athènes à nos jours, Paris, La Découverte, 2011. • Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Paris, Gallimard, 2019 ; De la démocratie en Pandémie, Paris, Gallimard, « Tracts », 2021. • James Surowiecki, La sagesse des foules [2004], trad. E. Riot, Paris, JC Lattès, 2008. • David Van Reybrouck, Contre les élections, Paris, Actes Sud, « Babel essai », 2014.