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LE MAGISTERE DE L’ESSENTIEL


   Avant qu’il ne soit trop tard…




                                    1
La France, c’est d’abord la langue française.
                                   F Braudel




                                           2
A l’apogée de son influence sur les affaires du monde, le
royaume de France disputait à la Papauté et à l’Empire son autonomie
politique. Il puisait dans les sciences, les arts et surtout dans les lettres, une
autorité intellectuelle et une légitimité morale pour asseoir sa puissance
politique. Dès la fin de Moyen-Age, le français est ainsi devenu la langue du
pouvoir et a marqué l’histoire de la Nation. Inspiré des philosophes des
Lumières, Condorcet avait compris que l’on ne pourrait définir une
citoyenneté ni garantir la démocratie sans la langue de la République.
         La langue et le pouvoir ont donc été très tôt liés. Et aujourd’hui
encore, il persiste en France une révérence spéciale à l’égard des hommes
d’écriture. Le rapport entre la culture et le pouvoir demeure. Le point de
rencontre entre hommes politiques et intellectuels est essentiellement la
langue. Le politique ne trouve sa légitimité que par l’intermédiaire d’un
droit spécial, qu’il accorde à l’homme d’écriture et, par lui, à l’écriture. De
Gaulle affirmait par exemple : « On ne met pas Voltaire en prison », pour
justifier sa clémence vis-à-vis des critiques violentes que Sartre lui opposait.
L’écrivain représente pour le politique une chose sacrée, à laquelle ce
dernier n’ose pas s’attaquer. Et par l’écriture, on entend avant tout la qualité
de la langue. « On ne peut demander qu’une chose aux écrivains : qu’ils
aient du talent », déclarait de Gaulle, ou encore, au moment du
cinquantième anniversaire de l’Alliance française : « Tout homme qui écrit
et qui écrit bien, sert la France ». De Gaulle reconnaissait de la sorte une
supériorité des écrivains dans le domaine du langage. Il n’était ainsi que
l’héritier d’une tradition française qui accorde une révérence spéciale à
l’écriture en France.
         Le pape Paul VI parlait à propos de la langue française, du
« magistère de l’essentiel », confirmant à celle-ci la perpétuation de son
autorité politique. On sait le prestige qu’eût la civilisation grecque par
l’importance de sa langue. Et quand aujourd’hui, des écrivains d’origine
étrangère, tel Cioran, affirme encore « l’immatérielle suprématie de la
langue française », ou Boutros Boutros-Ghali qui rappelle qu’elle demeure
« la langue du non-alignement », on sait le prestige que doit défendre la
France ; un prestige dont les grands écrivains, de du Bellay, Défense et
illustration de la langue française, en 1549 jusqu’à Rivarol, Discours sur
l’universalité de la langue française, en 1784, ont su faire l’hymne tout en
assurant sa prééminence intellectuelle et son aura politique, en particulier
depuis la Révolution où le français est devenu symboliquement, la langue de
la liberté.
         Quand la disparition du lien particulier qui unissait en France la
politique et le monde des lettres est un signe évident de dégénérescence de
la politique française…




                                                                                3
Comment se met en place l’hégémonie de l’anglo-américain par
le renoncement des élites nationales


        La fin du XXème siècle a vu s’imposer une civilisation universelle
fondée sur le culte de la modernité. La civilisation nouvelle, dénuée de
civisme, de valeurs ou de morale, est devenue matérielle et individualiste.
Elle procède par l’uniformisation de la société, qui, à travers un processus
de standardisation, confond uniformité avec médiocrité. Dans la jungle
contemporaine, les Etats-Unis d’Amérique sont le modèle type que l’on se
doit de suivre, à défaut d’être suspecté de réaction face à l’évolution logique
du monde et de la sacro-sainte modernité.
        La civilisation universelle s’impose. Les moyens de communication
et les transports réduisent l’espace et le temps dans un monde en pleine
évolution (ébullition ?). A l’instant, une information peut être transmise
d’un point à l’autre du globe. Les relations humaines dépendent de
l’économie, et la diplomatie du marché…
        La mondialisation s’impose comme modèle, et ce via les écrans de
cinéma et de télévision qui véhiculent l’image d’une société de
consommation, et à travers elle, le mythe américain, le rêve américain, la
réussite américaine, « the american way of live »… et la nécessité de s’y
soumettre.
        La France croule ainsi sous une avalanche de clichés, et ce depuis le
plan Marshall, et subit l’invasion d’un modèle politique délétère contre
lequel seul le général de Gaulle avait osé résister.
        La stratégie d’influence internationale des Etats-Unis passe par la
maîtrise et la manipulation des images qui commandent désormais les
esprits et influencent servilement les consciences. Le modèle américain
suscite benoîtement l’enchantement, et la perte progressive de ses propres
valeurs et références. On standardise à présent les goûts et les désirs selon
un type de société, et au moyen d’une langue devenue forcément
valorisante : les chanteurs et autres acteurs s’exprimant en anglais sont
devenus la norme, la référence, et font autorité, même auprès d’un public ne
comprenant pas les paroles…

        Et malgré tout cela, on apprend, sous la plume de Serge Halimi, dans
un article du mois de mai 2000 du Monde diplomatique, que militer contre
l’anglo-américain revient pour nombre d’essayistes ou éditorialistes
français, à pratiquer une politique anti-américaine relevant d’une
« déformation mentale ». Pascal Bruckner avance par exemple que « l’anti-
américanisme, tout comme l’antisémitisme, est d’autant plus difficile à
réfuter qu’il relève de la passion, donc de l’irrationnel » et même « de




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bouffées comparables aux bouffées délirantes que l’on observe chez un
malade mental ». La défense de la langue française contre sa principale
concurrente internationale révèle même une insolente ambition dès lors
qu’un académicien, Jean-François Revel, prononce sa lourde sentence : « si
vous enlevez l’anti-américanisme à droite comme à gauche, il ne reste rien
de la pensée politique française ». S’il fut une époque où toute critique
contre le régime soviétique devenait de l’anticommunisme primaire, toute
réserve contre l’hégémonie de la puissance américaine reçoit maintenant
l’anathème d’anti-américanisme primaire, qui tient pour le sociologue
Michel Wieviorka, de la « maladie sénile » ou pour Alain Richard, Ministre
de la défense, d’un « sentiment pathologique ». L’historien François Furet
n’avait-il pas, lui, diagnostiqué un « fantasme jaloux de pauvre par rapport
au riche » ?

        Les élites françaises ont adhéré à cette idée d’un universalisme rangé
derrière la bannière américaine contribuant à cet "absolutisme de droit
économique". Pascal Lamy, commissaire européen, et, à priori, garant au
niveau des institutions du plurilinguisme officiel de l’Union, a prononcé son
discours de Seattle en anlo-américain, le français étant pourtant une langue
officielle de l’OMC, détail diplomatique qui ne serait certes qu’une triste
anecdote, néanmoins symboliquement lourde de conséquences, s’il ne
s’obstinait à poursuivre sa sujétion, allant même jusqu’à avouer un jour son
admiration pour les Etats-Unis d’Amérique, « son pays préféré ». La
trahison des élites, ces clercs de la construction européenne et de la
mondialisation, devenus les chantres de la libre concurrence et, en son nom,
de l’universalisme linguistique, réduit le principe d’un Etat démocratique
souverain, en droit de s’exprimer librement dans sa langue nationale. La
mission de nos hauts fonctionnaires ou dirigeants de grandes entreprises eût
été de préserver notre patrimoine culturel, et non de l’abandonner à des
mains avides. Les impératifs du commerce mondial obligeraient Serge
Tchuruk, PDG d’Alcatel, à exiger que l’on utilise l’anglais dans tout son
groupe, de même pour Louis Schweitzer, PDG de Renault, pourtant
ancienne "vitrine " sociale de la France, et de quasiment tous les grands
groupes industriels français…

       Cependant, ce qui se dissimule sous des prétextes économiques se
répand aussi dans la diplomatie française. Bernard Kouchner, alors
représentant spécial du secrétariat général de l’ONU au Kosovo, ne s’est
exprimé qu’en anglais lors de sa mission, même avec ses interlocuteurs
francophones, ne faisant entorse à la règle que pour abuser les médias
nationaux. Plus incroyable encore, Claude Allègre, alors Ministre de
l’Education nationale, a affirmé sans crainte du déshonneur que « les
Français doivent cesser de considérer l’anglais comme une langue
étrangère ». Ce dernier est d’ailleurs revenu sur un décret de 1968 qui




                                                                            5
rendait obligatoire l’usage du français dans la rédaction de thèses et
mémoires, allant jusqu’à encourager les universités à enseigner en anglais.
Et comme pour lui donner raison, une étude britannique - « L’Europe en
2010, une vision optimiste de l’avenir » - a prédit que l’anglais sera la seule
langue de travail dans l’Union élargie, après la capitulation de la France.
Alain Minc ne prophétisait-il pas il y a déjà 13 ans, dans La Grande
Illusion, que l’anglais serait « la langue naturelle » de l’Europe ? L’anglais
qui n’est, précisons-le, la langue maternelle et nationale d’aucuns des Etats
de l’Europe continentale…

        Le Traité de Rome de 1957 et divers textes dérivés consacrent la
place du français dans les institutions communautaires, or les instances
européenes bafouent au quotidien un droit qu’elles avaient pourtant mis un
point d’honneur à élaborer : l’article 117 du Traité de Maastrich affirmant
que « tous les documents doivent être traduits dans les langues de
travail… » ne s’applique déjà plus dans les faits. Ainsi, lors de la réunion du
8 et du 9 janvier dernier de la commission de la coopération et du
développement, six sujets étaient à l’ordre du jour, pour lesquels ont été
distribués aux députés membres pas moins de 17 documents dits de
« travail », dont 16 étaient en anglais sans traduction française, le seul qui
fut en français émanant du gouvernement du Mali… En somme, il faut
modifier notre code électoral et déclarer que ne pourront être candidats en
France, lors des prochaines élections européennes, que les personnes
capables de lire et de s’exprimer couramment en anglais, faute de quoi ils ne
pourront remplir leur mandat tant soit peu convenablement… Si un député
proteste de son banc, on lui répond que le Ministre de l’Economie et des
Finances lui-même organise des conférences de presse en anglais à Bercy.
S’il proteste auprès du Ministre des Finances ? On lui répond qu’assistent
aux conférences de presse des correspondants de journaux ou de médias
européens qui ne parlent pas tous français. S’il objecte qu’il faut alors
prévoir des dispositifs de traductions simultanées, on rétorque que les coûts
seraient énormes et que « de toute façon en Europe on parle anglais ». Au
Parlement européen, 9O % des documents de travail diffusés dans les
commissions sont déjà dépourvus de traduction française. Un député
français du PPE, ayant déclaré être très gêné par cet état de fait pour pouvoir
participer au débat, avoue cependant qu’il serait plus gêné encore de
protester car « on croirait alors (qu’il) ne parle pas anglais (sic) ».

       A la mention « in english only » qui figure sur le site internet de la
Banque centrale européenne, Pierre Moscovici, Ministre délégué chargé des
Affaires européennes a répondu que « la BCE n’étant pas soumise aux
mêmes règles que les institutions communautaires originelles, elle n’a
aucune obligation linguistique. Elle peut donc déclarer que la langue
anglaise est son unique langue de travail ». La BCE ne se considère pas liée




                                                                             6
par les décisions linguistiques du Conseil européen de 1958. Dans le même
domaine et contredisant une décision du Conseil d’Etat qui réaffirmait, le 20
décembre 2000, que l’usage obligatoire de la langue française s’appliquait
aux documents boursiers tels qu’une offre d’émission, le conseil des
Ministres du 20 avril adoptait un projet de loi, présenté par Laurent Fabius,
autorisant la COB à apposer son visa sur des notices ou des offres en
anglais.
        Parce que les Allemands ne voulaient pas de l’« ecu » qui sonnait
mal en leur idiome, ils ont imposé l’« euro ». Or quel représentant
francophone s’est ému de la façon bien peu démocratique dont on a imposé
le « cent »1, prononcé à l’anglaise, comme monnaie subdivisionnaire de
l’euro ? Toute ressemblance avec une monnaie existante serait bien entendu
fortuite…

        Que peut-on entreprendre maintenant qui ne rentre pas dans une
" logique incontournable " d’uniformisation linguistique, et donc culturelle ?
L’Etat agit-il suffisamment pour défendre l’intérêt fondamental de son
peuple : le droit de s’exprimer dans sa langue ?
        On aurait pu légitiment espérer qu’au sommet de la hierarchie
parlementaire européenne, une française tentât d’agir en faveur d’une
politique de plurilinguisme qui aurait permis à sa propre langue de maintenir
son rôle diplomatique. Mais, en deux ans de mandat, Nicole Fontaine n’aura
absolument rien entrepris pour contrer le déclin de la langue française au
sein des institutions européennes, n’y songeant même pas lors de la
Présidence française de l’Union durant le deuxième semestre de l’année
2000. Il faut dire qu’elle ne fut guère inspirée par le Président de la
République ou le Premier Ministre, qui avaient pourtant vaguement parlé
d’une « priorité » pour la France…

        "L’incivisme linguistique" est aussi et surtout le fait de nos grands
barons d’entreprise tels Jean-Marie Messier (Vivendi), Jean-Cyril Spinetta
(Air France), Michel Bon (France Télécom), Michel Pébereau (BNP
Paribas), Thierry Desmarest (Total Fina Elf), etc., ou des hauts représentants
français des institutions européennes tels Pascal Lamy, commissaire
européen, Christian Noyer, vice-président de la BCE (qui s’exprime en
anglais même lorsqu’un dispositif de traduction simultanée dans les onze
langues de l’Union est prévu) etc. Ils sont pour la plupart Enarques,
Polytechniciens, ont fait leurs armes à l’Inspection des Finances… et
méprisent la langue française ou du moins demeurent peu soucieux de son
avenir. Pourquoi s’empressent-ils à se soumettre à la puissance de la langue
des maîtres ? « La réponse leur appartient, mais ils n’ont jamais pris la
peine de nous l’exposer, ni de la soumettre au débat public. Les raisons

1
    NB : par « cent », ne pas confondre le centième (0.01) et le centuple (100) !




                                                                                    7
d’efficacité qu’ils invoquent parfois d’un ton agacé et arrogant ne sont pas
démontrées et ne tolèrent même pas de questions. L’affirmation de leur
choix délibéré vaut à leurs yeux justification »2. Nul doute que leurs vrais
maîtres sont les fonds de pension américains…

       Pour dénoncer cette dérive linguistique3, quatre associations se sont
regroupées4 pour fonder l’Académie de la Carpette anglaise et décerner, par
dérision, le prix qui distingue chaque année un membre des élites françaises
pour « son acharnement à promouvoir la domination de l’anglo-
américain ». Le premier lauréat, en 1999, fut Louis Schweitzer. Son
successeur pour l’année 2000, le prosélyte Ministre de la Défense Alain
Richard, fut couronné, lui, pour avoir fait de l’anglais la « langue
opérationnelle » de l’armée française5, dans la perspective du
« rapprochement » de l’Eurocorps et de l’OTAN ; décision fort surprenante
alors qu’aucun des Etats participants à l’Eurocorps n’est anglophone et que
la France fournit les contingents souvent les plus importants dans les
interventions militaires conjointes sous l’égide de l’ONU ou de l’OTAN…
Mais par "anglais ", il faut bien sûr comprendre " américain "6.

        On conviendra avec Marie-Josée de Saint-Robert que le face-à-face
entre l’anglais et le français « rappelle moins celui qui, au XV et XVI siècle,
opposa le français à l’italien, que celui qui, entre le premier et le V siècle de
notre ère, vit le latin remplacer en Gaule la langue gauloise »7. En d’autres
termes, nous n’avons pas affaire à une dépossession linguistique, mais à une
domination politique multiforme dont la langue est un des nœuds
névralgiques.
        Comme nous l’avons déjà vu, admettre que derrière l’hégémonie de
l’anglo-américain se cache l’influence des Etats Unis relève d’un
blasphème, et oser défendre le droit de s’exprimer dans sa propre langue

2
  Association le Droit de Comprendre, Les Français et leur langue en 2001, Editions des
écrivains, Paris, 2001
3
  Jusque dans ses divertissements, l’Europe ne respecte déjà plus la pluralité : lors du
concours Eurovision de la chanson, l’emploi de sa langue nationale était traditionnellement
obligatoire pour chaque pays candidat. Mais l’anglais est à présent autorisé, et la plupart
des participants n’ont pas hésité à en faire usage lors de la dernière cérémonie. Il s’en est
fallu de très peu pour que notre sympathique interprète ne chante elle aussi en anglais, se
contentant d’achever sa " brillante " prestation par un émouvant couplet dans l’idiome
d’"Outre-Manche ".
4
  Avenir de la langue française, Défense de la langue française, ASSELAF (Association
pour la sauvegarde et l’expansion de la langue française) et le Droit de Comprendre
5
   Toute plaquette de présentation de l’Armée française, même destinée à un public
francophone, est aujourd’hui rédigée en anglais…
6
   Pour asseoir définitivement sa soumission, le personnel de l’armée française utilise
maintenant des véhicules… américains (Ford) ! Quand l’armée était encore patriote…
7
  de Saint Robert Marie-Josée, La politique de la langue française, Que sais-je, PUF, Paris,
2000




                                                                                           8
d’un élan réactionnaire des plus passéistes, "il faut savoir être de son
temps"… « D’où vient cette étrange volonté de mimétisme linguistique,
cette fascination pour la puissance, qui va même au-devant des desiderata
américains ? Peut être pouvons nous y voir la manifestation de la volonté
frustrée d’être ce que l’on ne pourra jamais être, sauf à changer de
passeport : un citoyen américain, qui, seul, peut légitimement saluer la
bannière étoilée(…). Jusqu’à la chute du mur de Berlin, cette aspiration
s’est concrétisée dans l’atlantisme. Depuis lors, c’est le culte partagé de la
mondialisation qui a pris le relais ». Cette analyse de Bernard Cassen dans
le Monde diplomatique situe parfaitement le contexte politique ayant
succédé à la Guerre Froide, qui favorise aujourd’hui l’essor linguistique de
la langue du bloc "vainqueur ". Les Américains sont les plus performants en
économie, ils dominent la science, contrôle la technique, sont les plus forts
aux Jeux Olympiques… Nous, humbles français, honteux de ne point être
américains, refusons la moindre expression de patriotisme (en dehors des
événements sportifs), par crainte de paraître "ringards", et nous nous
soumettons à la loi naturelle du plus fort en acceptant servilement notre
"infériorité"…

        C’est faire preuve d’un réel mépris pour le français que de préférer à
ses mots ceux d’une autre langue quand ils ne sont pas nécessaires.
L’Education nationale reflète parfaitement la dérive de la société française.
Les enseignants doivent s’adapter à toujours plus de réformes, chaque
nouveau ministre ajoutant sa touche personnelle par un projet "ambitieux",
mais le résultat reste très mitigé : on affirme que de plus en plus d’enfants
apprennent à lire mais on constate une dégradation très importante du
niveau scolaire à l’entrée en sixième. Dès lors, on ne parle plus du français
que pour exiger la réforme de l’orthographe (comme si celle-ci incarnait à
elle seule la difficulté de la langue, honte suprême) afin de rendre accessible
la langue à des individus qui, de toute façon, n’en font guère usage par écrit
et ne lisent pas8. Mais peut-être les exclus du système scolaire
s’intéresseront-ils un peu plus aux deux langues étrangères que l’on va
bientôt leur imposer dès l’entrée au collège ?9

       L’hégémonie de l’anglo-américain se justifie à présent pour des
raisons pratiques, grâce à une grammaire simple, un vocabulaire concis et
mieux adapté aux technologies etc. De partout dans le monde, on élabore

8
  Selon les évaluations du ministère de l’Education nationale en l’an 2000, 13 % des élèves
de sixième maîtrisent mal ou très mal les compétences de base en français, et 15,3 % des
élèves ont juste le niveau.
9
   Lorsque l’on enferme un groupe d’individus plusieurs semaines de suite dans un
appartement pour les observer, 24h sur 24, en rats de laboratoire, on découvre, atterré, l’état
de décrépitude avancée de la langue et, lorsque ces dignes représentants de toute une
génération attardée se mettent à chanter, en quelle langue croyez-vous qu’ils le fissent ?




                                                                                             9
ainsi, par un fallacieux mélange d’efficacité et de simplicité, un "pidgin"
universel, un anglais appauvri, basique, fait de phrase sans construction,
sans conjugaison, et composé de mots dont le sens est bien souvent vague
ou confus, et qui ferait pâlir d’effroi l’immense Shakespeare. En France, le
franglais s’immisce dans le langage courant et depuis l’on ne déjeune plus
au restaurant, au mange au fast-food ; on délaisse l’estaminet pour le
pub durant le week-end ; on ne soutient plus une équipe sportive, on la
supporte ; et, au faîte du cynisme, le milieu de l’entreprise dresse au
quotidien un univers froid et impitoyable, celui des biznessman avec
attaché-case, où s’illustrent pêle-mêle manager, brainstorming, briefing,
marketing, mailing, … dans une mise à mort de la langue de Molière. Cette
démonstration peut certes paraître un peu facile, mais n’était-elle pas tout
simplement la preuve d’une inquiétante dégénérescence du français ? S’agit-
il d’un simple phénomène de mode ou les prémisses, dans un monde
moderne où la qualité littéraire est un frein à la rapidité de l’information, à
un moyen d’expression voulu facile, sorte d’Espéranto démarqué, nouveau
langage sans règles ni saveur devenu sabir difforme parsemé de sigles et
d’abréviations qui, s’il évolue encore, nous ramènera au temps de la
préhistoire et des premiers borborygmes d’australopithèques ?

        Il faut refuser l’usage généralisé d’un code simpliste qui ne serait en
réalité qu’une contrainte à la liberté d’expression, parce qu’il limiterait la
capacité d’expression. Pour être riche et profonde, une pensée doit être
formulée dans une langue riche et rigoureuse. La langue française « ne se
contente pas de transmettre le minimum opérationnel, elle organise une
pensée », disait François Mitterrand.

        Dire que jusqu’à la Guerre de Cent Ans, l’Angleterre s’exprimait en
français. Et c’est parce qu’il dut renoncer à la couronne française, que le roi
Henri VI interdit l’usage de notre idiome pour imposer au peuple et à la
Cour l’anglo-saxon… un "détail" historique sans lequel le monde entier
parlerait aujourd’hui français !
        A un moment de l’histoire, le français a certes dominé le monde, et
l’anglais, la langue concurrente aujourd’hui, en est encore très fortement
imprégné sémantiquement. Il n’empêche, la politique de l’autruche de ceux
qui considèrent normale l’évolution et acceptent le déclin de la France, voire
s’en réjouissent, dénigre toute volonté de sauvegarde de la langue française,
cédant benoîtement au fatalisme.
        Saviez-vous que Louis Ferdinand Destouches, dit Céline, alors en
exil au Danemark, avait interdit à son épouse de prononcer un seul mot en
danois, car « son amour du français ne supportait aucun compromis »10.
        Quand le talent, le génie, refusent, eux, de se soumettre…

10
     Robert Véronique et Destouches Lucette, Céline secret, Editions Grasset, 2001




                                                                                     10
11
Comment se met en place une « politique de la langue française ».


         La « politique de la langue française » regroupe l’ensemble des
mesures prises par l’Etat pour affermir le rôle du français dans le monde
mais aussi en France, tâche essentiellement assignée au Haut-Comité de la
langue française, à l’origine de la loi Bas-Lauriol de 1975 qui préserve
l’utilisation du français. Il est également à l’origine de toutes les autres lois
promulguées depuis et dont l’objectif est la défense de la langue. Comme
structure gouvernementale, il dispose de trop peu de moyens pour se faire
entendre auprès des ministères, qui doivent financer la création d’une
banque de terminologie et contribuer à l’enrichissement du champ lexical
avec des commissions de terminologies, prouvant que notre langue est en
mesure d’exprimer la modernité. Le rôle dévolu au Haut-Comité face à
l’Académie française n’est malheureusement pas toujours très clair.
L’Académie, créée en 1635, n’est pas très bien considérée aujourd’hui, alors
que son rôle paraît pourtant essentiel : à cette institution est confiée la garde
de la langue, elle en est le tabernacle. Les membres de l’Académie sont
qualifiés d’«immortels », comme s’ils avaient acquis la dimension du sacré.
Une seule instance est d’ordinaire apte à conférer l’immortalité à ses
membres : l’Eglise. Il y a en France une métaphysique de la langue… Le
français ne demeure-t-il pas la langue diplomatique du Vatican ?

        C’est de toute manière l’ensemble de la politique de la langue qui
manque de cohérence, comme le rappelle Marie-Josée de Saint-Robert,
entre une dynamique inspirée par l’attachement au rôle international du
français, le statut de la langue en France et finalement, depuis une dizaine
d’années, une volonté politique orchestrée par l’attention des linguistes au
corpus du français. Les modernes défenseurs de la langue française
s’ingénient à lutter contre le « franglais » ou les fautes de grammaire sans
voir que l’usage de l’anglais s’est déjà imposé dans des pans entiers de
l’activité nationale.

        La loi Toubon du 04 août 1994 fait de la langue française « un
élément fondamental de la personnalité et du patrimoine de la France. Elle
est la langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services
publics ». La loi dispose que pour la présentation et le mode d’emploi des
produits, l’usage de la langue française est obligatoire, de même dans les
messages publicitaires ou les programmes audiovisuels, et précise que les
colloques et congrès doivent comporter un dispositif de traduction. La
portée de cette loi demeure restreinte par la pression des médias et aussi du
Conseil Constitutionnel au nom de la liberté d’expression… Elle ne




                                                                              12
s’applique de toute façon jamais lorsque les intérêts économiques sont trop
importants. « Les barbares obéissent à des hommes, les citoyens d’Athènes
obéissent à des lois », affirmait Thucydide dans l’Histoire de la guerre du
Péloponnèse…

        La Cour de Justice des Communautés européennes de Luxembourg a
déclaré toute législation linguistique contraire au principe de libre
circulation des marchandises, privilégie les directives à finalité économique
par rapport aux objectifs nationaux à finalité culturelle et donne des textes
fondamentaux de l’Union une interprétation qui va dans le sens du
fédéralisme et d’une subordination des législations nationales à celle de
l’Union. Dans une décision rendue par exemple en septembre 2000, la Cour
s’oppose « à ce qu’une réglementation nationale impose l’utilisation d’une
langue déterminée pour l’étiquetage des denrées alimentaires sans retenir
la possibilité qu’une autre langue facilement comprise par les acheteurs soit
utilisée… ». Jusqu’à présent, les tribunaux nationaux n’ont encore retenu
que le français comme « langue facilement comprise » par les acheteurs
français… Producteurs et distributeurs tentent ainsi d’opposer maintenant la
réglementation européenne pour contourner le droit français.
        L’Association le Droit de Comprendre peut aisément avancer que
« les institutions européennes, fidèles à leur tactique depuis 1950, ne
s’attaquent jamais de front aux principes qui fondent les Etats membres ou
certains d’entre eux, mais utilisent la méthode du contournement, en
mettant en place des éléments divers sous couvert de dispositions techniques
ou ponctuelles qui, une fois réunies, conduisent à l’instauration de mesures
qui auraient été rejetées ou pour le moins discutées, si cette construction
nouvelle avait été proposée ouvertement et loyalement aux citoyens.
L’histoire de l’Europe bruxelloise est jalonnée de ces pratiques contraires à
la démocratie ».

        La circulaire du 12 avril 1994 du Premier Ministre indique que les
Administrations ont à respecter scrupuleusement les règles relatives à
l’emploi de la langue française, que toutes les infractions doivent être
relevées, qu’aucune langue étrangère n’a à être privilégiée et pour finir, que
les notations des agents publics doivent tenir compte du respect qu’ils
apportent à la langue française. Le moins que l’on puisse dire est que l’on
est bien loin de tout cela dans les faits. Les responsables de la situation
actuelle procèdent soit d’un choix délibéré, soit d’une totale
méconnaissance de leurs obligations, dans tous les cas sont imprégnés de
l’esprit de renoncement de nos dirigeants politiques et administratifs face à
la pression de l’anglo-américain, que dénonce avec célérité le rapport de
l’Association le Droit de Comprendre sur « les Français et leur langue en




                                                                           13
2001 »11 : « Aux secteurs de l’Administration déjà touchés depuis longtemps
(transports, postes, actions économiques de l’Etat, et relation avec
l’Administration européenne), s’ajoutent depuis peu l’enseignement
supérieur et un nombre croissant d’entreprises publiques ou dont l’Etat est
le principal actionnaire. »

        Les vrais responsables sont donc les hommes politiques qui se
succèdent au pouvoir depuis plus de vingt ans et qui nouent des liens
privilégiés avec les milieux d’affaire. La politique de la langue française
semble bien plus théorique que pratique, symbolique plus que concrète, et
n’encourage guère à l’optimisme. Il n’y a eu, sur ce sujet, aucun grand débat
politique depuis le vote de la loi Toubon en 1994.
        Quand la politique devient l’otage de l’économie et manque
cruellement d’ambition…




11
  Association le Droit de Comprendre, Les Français et leur langue en 2001, Editions des
écrivains, Paris, 2001 ; cf infra




                                                                                      14
Comment progresse l’anglicisation de la société française et des
institutions internationales


        L’avenir de la langue française ne semblerait guère émouvoir nos
compatriotes, son déclin dans le monde face à l’expansion de l’anglo-
américain ne serait pas un sujet essentiel... Pourtant l’attachement du peuple
français à sa langue paraît ne pas se démentir au vu des chiffres de vente du
livre, du nombre de maisons d’éditions ou du succès, par exemple, de la
dictée de Pivot. La raison de l’absence de réaction populaire est le fait des
médias et des pouvoirs publics qui entretiennent les Français dans
l’ignorance en refusant de rendre officielles les statistiques du recul de la
langue face à l’anglais, et surtout en négligeant les conséquences
désastreuses de cette tendance.
        La mort lente de la langue française, pour sûr, ne laisse pas
indifférents les Français.

         Le combat ne se situe pas seulement au niveau du corpus de la
langue, de sa pureté académique, au risque de ne concerner qu’une certaine
élite lettrée, mais bien au niveau de sa pratique, en général et au quotidien,
au sein de la société.
         Les associations et personnes qui adhéraient à la cause de la langue
française ont rassemblé leurs forces pour fonder l’Association le Droit de
Comprendre, en octobre 1994, à l’initiative des deux principales structures
de défense et de promotion de la langue : Avenir de la Langue Française et
Défense de la Langue Française. Elles ont apporté, par leur action, une
contribution efficace, notamment avec un rapport paru en 1999 sur la
situation linguistique en France, suivi d’une seconde étude parut en 2001.
Leur impact fut important et sensibilise progressivement les médias. Le
débat public est enfin ouvert.

       « Qui, dans le pays ou au gouvernement, prend réellement au
tragique une déclaration de l’Académie française sur l’orthographe ou le
masculin neutre ? », s’interroge, dans l’Emprise, Régis Debray.
       Petit à petit, les grands titres de la presse écrite, nationale et
régionale, s’intéressent à la langue française et lui consacrent des articles de
fond. Citons en exemple Libération, Valeurs Actuelles, Le Monde
Diplomatique, Les Echos, et surtout Le Figaro, la Croix, la Voix du Nord et
Marianne. En fait, seul un grand quotidien s’obstine avec acharnement à
nier le problème, voire encourage le déclin du français : le journal Le
Monde. Cette attitude a bien entendu un caractère idéologique, cette feuille




                                                                             15
se contentant plutôt de faire écho aux articles enthousiastes de la presse
anglo-saxonne sur l’américanisation exemplaire de la France.

        Les médias audiovisuels se sont peu à peu intéressés à la question,
notamment France 2 avec le regretté « Bouillon de culture ». Les chaînes
commerciales, elles, ne lui accordent qu’une maigre attention, voire, comme
sur TF1, lui jette l’opprobre, à l’instar de Patrick Le Lay qui, ayant fait le
choix des langues régionales contre « le centralisme linguistique » de
« l’Etat Jacobin » crée TV Breizh.

        Dans l’ensemble, l’information ne circulant pas suffisamment, les
Français ne sont en aucun cas conscients de ce qui se trame contre leur
langue dans les institutions de l’Union européenne, un silence médiatique et
politique lourd de conséquences, qui maintient paisiblement l’ignorance de
l’opinion publique et favorise tranquillement le recul de la langue française.

                                       *

        Le rapport sur Les Français et leur langue en 2001, source
d’information excellente à tous égards, présente un tableau exhaustif de la
situation linguistique de la France. On y apprend par exemple que les
inscriptions sur la voie publique, la signalisation, l’information du public
dans les transports, subissent une progressive contamination anglo-saxonne,
quand la loi Toubon précise que, lorsque le message véhiculé nécessite des
traductions, celles-ci doivent être au moins de deux. Or très rares sont les
situations où la loi est respectée. Celle-ci ne précise en revanche rien pour le
nom des enseignes, et l’on voit fleurir à foison des marques anglophones,
marques commerciales, aguicheuses et voyantes, et ce même pour des
produits français. Un exemple parmi tant d’autres, les « Relais H » du
groupe Hachette (Lagardère) sont devenus des « Relay ».

       Le rapport relève que la publicité est le domaine où la dérive est la
plus inquiétante. La situation s’aggrave « que ce soit dans la rédaction du
message publicitaire ou dans celle du slogan », et ce aussi bien sur les
affiches dans la rue, le métro ou sur les autobus, que dans la presse écrite
ou, bien entendu, sur les écrans de télévision (et ce malgré le contrôle du
CSA). Un article paru dans le Journal du Dimanche du 26 novembre 2000
rapporte qu’après : More and more people need Alstom; There’s no better
way to fly, de Lufthansa; Chek into emotions, de Sofitel; Oasis is good;
Architects of an Internet world, d’Alcatel; Your world beyond the frontiers
d’AXA ; etc., « le CSA a épinglé une dizaine d’annonceurs comme Miko,
Thomson, Yahoo, Siemens, Oasis, Lee Cooper, en leur demandant de revoir
leur copie, car elles étaient tout simplement illégales. […] des slogans
étrangers peuvent être utilisés mais doivent impérativement être traduits




                                                                             16
dans les mêmes proportions, tailles et typographie identiques, sens
équivalent. "Or, ce n’est pratiquement plus jamais le cas", proteste-t-on au
CSA. » Si nombre d’entreprises étrangères provoquent la prolifération de
messages en anglais, cela paraît moins surprenant que l’étonnante
inspiration des entreprises françaises telles Accor, Alcatel, Framatom, Axa,
BNP Paribas, Total Fina Elf, Aventis, Vivendi ou France Télécom,
spécialisées dans l’anglicisation de leurs messages. Osons croire à une
provocation de la part des publicitaires, face à l’impuissance du BVP
(Bureau de vérification de la publicité).
        Ainsi que le rappelle l’Association le Droit de Comprendre, « la
diffusion mondiale des marques pousse à la mondialisation des slogans.
Tout ce qui peut participer à la standardisation et à l’uniformisation est un
moyen de réduire les coûts en amortissant sur un plus grand marché les
investissements publicitaires, ce qui favorise d’ailleurs les sociétés
mondiales par rapport aux sociétés locales. » Et c’est bien pour cela que la
loi Toubon a été votée. Or seules les associations de défense de la langue
française sont vigilantes et déposent des plaintes pour infraction à la loi.
Mais le Parquet, peu sensible à la question, les classe sans suite en usant de
son pouvoir discrétionnaire…

        Les plus grandes injustices liées à l’anglicisation s’observent dans le
monde du travail, où l’évolution qui concernait dans un premier temps les
dirigeants et cadres supérieurs des grandes entreprises françaises, s’étend à
présent à tout le tissu socio-économique, accentuant encore la fracture
sociale (qu’avait pourtant si prestement dénoncée en 1995 le futur Président
Chirac) en la doublant d’une fracture linguistique et culturelle.
        La manière dont s’impose l’anglais dans les entreprises est peu
voyante et sournoise, son but est de rendre nécessaire la connaissance de
cette langue pour accéder aux emplois qualifiés, en mettant une pression qui
inculque l’idée d’une bonne intégration socioprofessionnelle par la
connaissance de l’anglais, devenue une source de promotion. Il s’agit ni plus
ni moins de mettre en place une nouvelle discrimination, qui, elle, n’a guère
émue Madame le Ministre de l’Emploi et de la Solidarité…
        Dans la situation nouvelle d’exclusion abusive que provoque la non
pratique de cette langue12, il est à noter l’action des syndicats, en particulier
la CGT et la CFTC, qui tentent de faire respecter la loi et de protéger les
salariés des grandes entreprises.

       La presse anglo-saxonne se félicite de l’américanisation avancée de
la France, tel The Financial Post qui publie, en février 2000, un entretien

        12
            Le rapport révèle des situations à peine pensable, comme à la BNP Paribas (et
ce n’est qu’un exemple) qui exige la rédaction des notes internes ou la production de CV en
anglais.




                                                                                        17
avec Thierry Desmarest (président de Total Fina Elf) dans lequel ce dernier
se vante de dépenser des millions de dollars chaque année pour améliorer la
pratique de l’anglo-américain de son personnel. Et ce journal de se désoler
que les Québécois n’en fissent point de même…
        Cette politique industrielle de la pratique linguistique est vivement
soutenue par les eurocrates de la Commission qui louent l’extension « de
nouveaux marchés européens de travail ouverts et accessibles à tous »,
donnant l’impression d’être les valets d’une construction politique
européenne basée sur un simple projet économique réalisé au profit des
grandes firmes multinationales, maintenant que ces dernières contrôlent
l’organisation du système de production mondial à leur profit et ne sont plus
liées ni aux Etats Nations ni à l’intérêt général.

        « Un environnement médiatique et culturel dominant, par le
vocabulaire comme par les images, instille sans relâche dans l’esprit de
tous les Français l’association inéluctable de la modernité et du succès
dans la vie à la langue d’outre-Atlantique : hors de l’anglo-américain, point
de salut. », affirme l’Association le Droit de Comprendre, qui ajoute que
« L’anglophonisation de la France se fera d’autant plus rapidement et
efficacement qu’on n’en parlera pas et que l’on réunira sans le dire les
conditions objectives de son accomplissement inéluctable. C’est presque
fait : dans moins de dix ans, peuvent espérer ces excellents Français que
sont MM. Tchuruk, Schweitzer, de Lassus et autres grands patrons, la
France et l’Europe n’auront plus qu’une seule langue de travail officielle :
l’anglo-américain. Le français sera peut-être encore autorisé à la cantine et
pour le travail des personnels non qualifiés. Certaines grandes entreprises
pourront alors enfin parrainer des œuvres de soutien pour la survie du
français comme langue de culture « riche et vivante ». Elles le feront
probablement devant quelques caméras de télévision avec quelques
poignées d’euros, comme aujourd’hui elles parrainent les entreprises
d’insertion des chômeurs de longue durée qu’elles ont mis 20 ans à casser,
à rejeter et à pousser vers la marginalité sociale. »

       Renault admet que l’adoption de l’anglais comme langue commune
avec Nissan n’a pas favorisé le rapprochement des deux groupes et, en
conséquence, offre à présent des bourses à des Japonais pour venir en
France étudier le français.
       Quand il y a encore de l’espoir…

                                     *

        Le monde de la recherche, largement soutenu par son ministère de
tutelle, encourage au tout anglais, langue devenue l’unique référence
scientifique sérieuse et outil de travail de base. Le français est jugé




                                                                          18
passéiste, son usage témoigne d’un manque d’ambition, pour ne pas dire
qu’il relève de l’amateurisme. Les jeunes chercheurs le maîtrisent de toute
façon si mal qu’il leur est bien plus aisé d’écrire dans un jargon pseudo
scientifique qui leur garanti un accès plus important auprès de leurs pairs. Il
est en effet bien plus simple de s’exprimer avec des codes primaires que
dans un style châtiée.
        En tentant d’imposer l’anglais à la place de la langue nationale, le
ministre de la Recherche outrepasse ses fonctions et ne se soucie guère, lui
non plus, de l’intérêt supérieur de la Nation. Il en est de même pour les
chercheurs et administrateurs qui agissent au mépris total de la loi. Mais
l’Administration se fiche bien de la loi, ou plus exactement ne la considère
pas comme s’imposant à elle. Serait-ce abuser que de rappeler aux
chercheurs qu’ils doivent leur formation gratuite à un investissement de
l’Etat ? Bénéficiant de ressources publiques, ils ne publient même pas leurs
résultats en français, ne daignant pas offrir leurs connaissances à la
communauté nationale. Un vulgaire francophone n’est probablement pas
apte à saisir la substantifique moelle du raisonnement scientifique… On
admet aujourd’hui que l’industrie puisse suppléer l’Etat dans le financement
des laboratoires, au dépens bien souvent de toute éthique, dès lors, pourquoi
les chercheurs seraient-ils comptables de ressources allouées dans le cadre
de leur mission de service public ? Que l’on se rassure, le fait de ne jamais
publier en français n’est pas sanctionné. De même la loi ne s’applique pas
aux organisateurs de congrès et colloques qui ignorent totalement
l’existence même d’une autre langue que l’anglo-américain.

        Le snobisme universitaire pousse au tout anglais et progressivement
se généralise la règle immuable de la mondialisation. Déjà les hôpitaux de
l’Assistance publique n’acceptent plus que les rapports rédigés en anglo-
américain. Ecrire en cette langue permet en effet d’appartenir à l’élite
mondiale, du moins offre cette illusion qui autorise à imiter les vrais
puissants de ce monde : les Américains. Qu’importe que disparaisse la vie
intellectuelle en français, qu’importe de renier aujourd’hui sa culture, ses
ancêtres et sa patrie, depuis que triomphe la Modernité et le Mondialisme ?

        Le 23 janvier 2001, le très médiatique Jack Lang affirme que s’il
était dictateur, il interdirait l’anglais en primaire (sic). Mais le 27 mars, il se
ressaisit en se déclarant favorable à l’utilisation de langues étrangères pour
l’enseignement de l’histoire, de la géographie, des maths, etc., dans le
secondaire et aussi dans l’enseignement professionnel. Autant dire qu’il
cautionne l’usage obligatoire de l’anglais à l’école de la Nation,
certainement par soucis d’"ouverture au monde" (ou d’asservissement ?).
        La priorité du système scolaire français devrait être la maîtrise de la
langue française, véritable facteur de cohésion sociale. On sait cependant la
situation réelle de l’alphabétisation. De toute manière, que penser




                                                                                19
aujourd’hui d’une institution dont les représentants, en panne d’imagination
(ou par soumission au modèle américain), imposent Halloween à nos
pauvres enfants, une fête bien inutile et par trop mercantile pour être
honnête. Mais c’est peut-être cela que l’on nomme de nos jours,
l’Instruction civique ?

        L’enseignement supérieur est devenu, lui, sous l’injonction des
Etats-Unis, un marché très juteux entraînant une gestion commerciale des
connaissances. La langue est bien entendu l’instrument de conquête d’un
empire soucieux d’imposer partout son modèle. HEC a par exemple obtenu
en décembre 2000 le label américain de l’AACSB (American Assembly of
Collegiate Schools of business), un organisme qui s’impose
progressivement en Europe afin de devenir la norme mondiale de
l’enseignement supérieur. Bernard Raoult, président de l’Agence
gouvernementale EduFrance, créée en 1998 pour promouvoir
l’enseignement supérieur français à l’étranger, propose sans rire de « créer
au plus vite des cursus tout ou partie en langue anglaise dans toutes les
formations », ajoutant en prime l’idée d’adopter le calendrier universitaire
américain. EduFrance sert en réalité à promouvoir un enseignement
supérieur en France mais qui ne serait pas français. En reproduisant sur
notre système des valeurs qui ne sont pas les nôtres, en marchandisant le
savoir, on s’oppose par définition à la tradition de l’enseignement égalitaire
et gratuit en France. C’est un bouleversement en profondeur de la
conception française de l’université que l’on veut provoquer.

        Malgré tout cela, c’est encore l’utilisation de l’internet qui représente
aujourd’hui le plus gros risque pour la langue française.
        L’internet est une invention américaine qui, d’abord au service de
l’armée, accède au grand public en 1985, grâce au courrier électronique et se
propage progressivement dans le reste du monde. Le principe d’internet est
de rendre accessible des informations, quelque soit le lieu d’origine et de
destination des personnes qui y accèdent. Dès lors, les sites à contenu
informatif, s’ils veulent toucher le plus grand nombre, utilisent une langue
comprise du plus large public, ce qui conduit inévitablement à
l’omniprésence effarante de l’anglais sur internet (si les institutions
internationales, telle l’ONU, ne se présentent sur leur site qu’en version
anglaise, c’est plus de 75 % du contenu internet qui est en anglo-
américain !).
        Lors d’échange de messages entre deux interlocuteurs français,
l’anglais contamine la communication : on s’envoie des « mail » ou « e-
mail », on utilise des mailing list etc., avec des en-têtes étrangement
formatés : « to », « from », « subject », « reply-to », « forward to » (sans
compter le risque que l’on prend à ne pouvoir communiquer qu’en anglais
sur les forums de débat, les « chat »).




                                                                              20
Ainsi, le maniement de l’anglo-américain est inhérent à l’utilisation
d’internet, au dépend du français. Mais indépendamment de cette
domination linguistique, l’autre danger qui pèse est celui de
l’appauvrissement de la langue française. Le courrier électronique utilise un
code informatique américain qui ne transcrit pas correctement les signes
diacritiques du français : accents, cédilles et trémas sont supprimés. Par
ailleurs, les courriels (pardon, les mails, restons « branchés »), sont
considérés le plus souvent comme "utilitaires" et en tant que tels, doivent
aller à l’essentiel. Il est donc inutile de mettre les formes et peu importe les
erreurs grammaticales ou le néant lexical, du moment que l’interlocuteur
vous comprends… Nous utilisons de toute manière des machines dont les
systèmes et les programmes sont conçus pour ne comprendre que l’anglais.
        Avec le développement d’internet, c’est tout l’univers informatique
qui progresse aux dépens du livre. Or ce support est fondamental dans
l’approche de la culture française et dans l’épanouissement d’une vie
intellectuelle qui passe par le support papier. Les générations futures,
formées à l’informatique, perdront la maîtrise de la langue et ne pourront
plus savourer son immense richesse. Le programme d’action du
gouvernement français, « Préparer l’entrée de la France dans la société de
l’information », est en cela très inquiétant. L’Etat souhaite former les futurs
citoyens aux nouveaux outils de communication et développe pour cela une
nouvelle pédagogie. On en fera jamais de trop pour imposer l’anglais…

                                       *

         La Délégation générale à la langue française qui dépend du ministère
de la Culture et de la Communication, informe régulièrement le
gouvernement, l’Assemblée et le Sénat sur la question de la langue
française. Le dernier rapport sur « la place de la langue française dans les
institutions internationales » offre une parfaite connaissance du problème à
tout le personnel politique français.
         Nous aimerions à présent communiquer au grand public les
informations dont disposent les élus de la Nation : « (…) le risque de
monolinguisme qu’entraîne le recul de l’usage de notre langue dans les
organisations internationales (est) constaté depuis plusieurs années. De
plus en plus, le statut de langue officielle et de langue de travail dont
dispose le français dans la quasi totalité de ces organisations ne suffit pas à
enrayer son déclin comme langue de travail et de communication
courante… Par ailleurs, l’incidence de plus en plus marquée des décisions
et des textes communautaires ainsi que de la jurisprudence de la Cour de
justice des communautés européennes sur la politique linguistique nationale
appelle une grande vigilance. En effet, cette incidence s’exerce dans des
domaines cruciaux pour la protection du consommateur et pour l’avenir de
notre langue en France et en Europe, comme le commerce électronique, le




                                                                             21
droit des assurances ou le brevet européen. (…) le recul du français comme
langue de conception et de travail, (est) particulièrement sensible depuis les
adhésions des pays du Nord en 1995, et amplifié par la succession en 1998
et 1999 de présidences assurées par des pays non francophones (…). Ainsi,
en 1999, plus de la moitié des documents de la Commission ont fait l’objet
d’une rédaction initiale en anglais alors que le français était la langue
source la plus utilisée en 1990. En outre, les délais de traduction en
français ont tendance à s’allonger(…) La préparation de l’élargissement
aux pays d’Europe centrale et orientale s’effectue essentiellement en
anglais, la Commission comme la majorité des pays candidats recourant de
manière préférentielle à cette langue. Dans ses relations avec les pays tiers
et parfois même avec les pays d’Afrique francophones et du bassin
méditerranéen, la Commission privilégie de plus en plus l’anglais au
détriment du français… dans leurs relations de travail avec les
administrations ou les entreprises françaises, les institutions
communautaires recourent, dans certains cas, exclusivement à l’anglais.
Cette situation est particulièrement préjudiciable en ce qui concerne les
appels d’offres liées aux programmes de la Commission, ou l’emploi quasi
exclusif de l’anglais défavorise les petites entreprises francophones(…) Le
français même s’il bénéficie dans la quasi totalité des organisations
onusiennes, du statut de langue officielle et de travail, a de plus en plus de
difficultés à s’imposer comme langue de travail courante à l’assemblée
générale, le nombre de délégations s’exprimant en anglais est passé de 74
en 1992 à 95 en 1999, celles s’exprimant en français passant dans le même
temps de 31 à 26(…) Le français recule également dans le domaine
juridique, où il tend à devenir une langue de traduction dans les documents
comme dans les discussions, ce qui contribue à renforcer la place du droit
d’origine anglo-saxonne… »
        Si la situation linguistique paraît très inquiétante, on ne note guère de
réaction de la part des représentant de la Nation française…

       Brevet européen…

        L’Académie française avait pourtant rappelé que le français étant la
langue de la République, « la France ne peut accepter que des textes en
langues étrangères aient force de droit sur son territoire ». Elle avait
ensuite solennellement demandé aux pouvoirs publics de ne pas signer le
protocole, refusant d’admettre pour la langue française la perte de son statut
international. Le gouvernement est pourtant resté sourd, choisissant sans
crainte d’opprobre la politique de collaboration avec l’Amérique
triomphante…
        Le Conseil Constitutionnel a précisé en décembre 1999 que la liberté
et l’égalité devant la loi nécessitent l’accès au droit et une intelligibilité qui
passent par la compréhension de la langue dans laquelle le droit est exprimé,




                                                                               22
offrant à la langue française un nouveau fondement constitutionnel dont le
gouvernement n’a absolument pas tenu compte dans le cadre du protocole
de Londres.




                                                                       23
Comment les langues régionales mettent en péril l’unité
nationale


        La chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 et l’effondrement du
bloc communiste en août 1991 ont mis un terme à la Guerre Froide. La
situation nouvelle eut comme première conséquence le développement de
mouvements identitaires dans les ex-pays de l’Est, et le réveil de réalités
ethniques que le communisme avait endormi. Libérés de leur joug, les états
nouvellement constitués adhérèrent au Conseil de l’Europe, qui fut, dès son
origine en 1949, le lieu d’expérimentation de l’Union et qui est composé
aujourd’hui de 40 pays. L’augmentation du nombre de ses membres eut
comme corollaire l’augmentation du nombre de langues parlées, tandis que
les rapports entre les peuples restaient délicats à gérer. Cette situation,
complexe et tendue, entraîna la rédaction en 1992 de la Charte européenne
des langues régionales ou minoritaires, cadre juridique offrant une
reconnaissance officielle aux nouvelles entités politiques, avec comme
objectif de garantir alors la paix et la démocratie. Face à une crise
économique et à la pression politique, l’Europe avait encouragé les nations
de l’Est à se soulever contre leur régime et à revendiquer leur autonomie au
nom de la spécificité culturelle et linguistique. La Charte accompagna ainsi
l’effondrement du communisme. Le réveil des nations à l’Est est cependant
maintenant le prétexte au réveil des revendications irrédentistes à l’Ouest,
avec le soutien des instances européennes…

        La Commission européenne, en effet, mène en étroite collaboration
avec le Bureau européen pour les langues moins répandues (BELMR), une
politique dont le but est d’assurer la promotion des langues menacées de
disparition. Le Bureau est un groupe de pression siégeant à Bruxelles, dont
l’activité principale est la recherche de fonds pour les organisations locales
des défenseurs des langues régionales, qu’il représente officiellement. Les
subventions qu’il touche proviennent de la Commission qui rassemble ainsi
les initiatives locales dans une coordination européenne ; le Conseil de
l’Europe apportant, lui, un soutien plus juridique. Entrée en vigueur le
premier mars 1998, vingt états ont signé à ce jour la Charte, dont la France,
mais seuls huit d’entre eux l’ont ratifié.13 Le texte mentionne les « langues
régionales ou minoritaires », et comme en France, parler de minorité est
assez mal vu, on préfère la désignation de langue régionale, qui regroupe un
ensemble hétéroclite de parlers vernaculaires, dont la diversité devient une
vertu de l’Europe, par opposition aux Etats monolingues. Le dessein de la

13
     Norvège, Finlande, Hongrie, Pays-Bas, Allemagne, Liechtenstein, Suisse, et Croatie.




                                                                                           24
politique du Bureau est d’appeler les différentes communautés linguistiques
à rompre avec les Etats, puis de former une coalition pour la défense des
langues régionales, en édifiant une norme européenne en opposition à la
norme nationale. Les cercles militants régionaux devant obtenir le label
d’européanité pour jouir du soutien financier de la Commission ont, en
retour, à lui porter hommage lige. Les défenseurs des langues régionales
n’ayant pas d’adversaire officiellement reconnu par les instances
européennes, le discours linguistique européen se construit d’une seule voix
qui participe à la définition d’un projet identitaire pour l’Europe, sur la base
des régions14.

        Que l’on sache, la République française est un modèle politique qui
ne reconnaît pas la diversité ethnique ou religieuse. Si l’usage de langues
régionales dans la vie publique est impossible selon l’article 2 de la
Constitution qui fait du français la langue unique de la République, la loi
Deixonne de 1951 leur reconnaît tout de même une place. Si, depuis
l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 153915 et surtout depuis 1794, la
législation impose l’emploi exclusif de la langue française dans tous les
actes publics et privés, c’est dans le but de l’unification de la Nation et, à la
suite, par soucis d’égalité dans le respect de l’idéal d’universalité né de la
Révolution. Les autonomistes, dans leur logique de périphéries opposées au
centralisme étatique, développent un discours idéologique fondé sur un
enracinement dans un sol, sur lequel vit une ethnie définie par l’usage d’une
langue qui fonde une communauté "de souche". "Racine", "Ethnie",
"Identité", "Traditions", sont les substantifs qui alimentent la rhétorique bien
connue des promoteurs de l’Europe aux cent drapeaux, tel Bruno Mégret. Le
réveil des minorités que l’on salue comme un progrès, n’est en réalité qu’un
retour de la féodalité. Comment peut-on vouloir à la fois unifier l’Europe et
lutter pour l’autonomie des régions ? Le seul objectif clair de la politique
européenne est bien la disparition des entités nationales. Le BELMR, qui a
propagé l’idée d’une Europe multiculturelle, est à l’origine de la politique
de soutien aux langues régionales, menée conjointement par la Commission
et le Conseil de l’Europe. Mais dans les faits, l’intégration européenne tend
en réalité à une uniformisation qui favorise l’anglais, « la langue de
communication internationale ». Comme au début du marché unique en
1986 la diversité linguistique de l’Europe faisait obstacle à la liberté de
circulation des personnes et était dénoncée comme un frein à l’intégration,
l’évolution du discours durant les années 1990 suscite à présent
l’amusement, les langues régionales étant devenues « le patrimoine culturel

14
   Voir l’article de Christophe SCHEIDHAUER, in L’Opinion européenne, Presses de
Sciences Po/ Fondation Robert Schuman, Paris, 2001
15
   L’Ordonnance de Villers-Cotterêts avait un but social, celui de permettre au peuple la
compréhension de la langue dans laquelle se rendait la justice.




                                                                                      25
de l’Europe »… On admire le paradoxe de la politique européenne : faire
"l’unité dans la diversité" !

                                       *

        Le BELMR dénombre quarante langues régionales. Il recense pour
la France le breton, le catalan, le corse, l’allemand (et non l’alsacien), le
basque et l’occitan. Mais qu’en est-il des langues issues de l’émigration
telles l’arabe dialectal, l’arménien occidental, le berbère, le romani, le
yiddish ou encore le turc ?
        Le recensement des langues de France révèle en réalité 75 langues
parlées sur le territoire français. Le Bureau a en effet "oublié" aussi la
Nouvelle-Calédonie, la Polynésie, la Guyane française…
        Plus que la langue unique, le français est surtout la langue commune
de l’ensemble du peuple français.

        Selon les principes de la Charte, la France devrait reconnaître
l’existence de 75 minorités sur l’ensemble de son territoire et obliger
l’Administration, l’Education, la Justice etc. à des traductions systématique
en autant de langues, nœud gordien, dont il est de surcroît aisé d’imaginer le
coût exorbitant. Le recrutement de fonctionnaire ne pourra assurément plus
garantir l’égalité de tous si la connaissance d’une langue régionale est
rendue nécessaire à l’embauche et ainsi, un individu non bilingue (et non
autochtone) sera systématiquement écarté des principales institutions
régionales. Nous sommes effectivement à des lieux de la tradition
républicaine française… L’apprentissage d’une langue unique officielle, le
français, favorise pourtant l’intégration d’une population d’origine émigrée
dans un état reconnu, dans sa tradition, terre d’asile. En reconnaissant
aujourd’hui la diversité linguistique, la France prendrait le risque de rétablir
l’inégalité, d’étendre la ségrégation des communautés et d’aggraver encore
le phénomène de ghettoïsation. Comment des partis politiques tels le PS, les
Verts, l’UDF, DL et le RPR peuvent soutenir un processus ethniciste et
antirépublicain ? Ils devraient pourtant être informés du statut d’autonomie
de la Polynésie française (qui connaît un certain nombre de langues
locales…) qui fait de la langue française, depuis 1996, la langue unique
officielle, afin de permettre aux usagers des services publics l’utilisation
d’un parler commun dans leurs relations avec les administrations,
garantissant ainsi l’égalité pour tous…
        A trop s’ingénier à bien souvent ressusciter des idiomes régionaux,
la défense du français dans les institutions européennes sera de plus en plus
délicate dès lors qu’en signant la Charte, la France ne pourra même plus
imposer la pratique de sa langue dans ses propres institutions…




                                                                             26
Le problème linguistique est biaisé par un débat malhonnête engagé
par des militants peu soucieux des réalités françaises contemporaines, dans
un Etat qui ne reconnaît ni la différence ethnique entre ses citoyens ni
l’existence de minorités. En ratifiant la Charte, le cas d’une région
frontalière comme l’Alsace deviendrait particulièrement sensible car
l’allemand y serait reconnu langue officielle, ce qui raviverait le vieux débat
qui avait opposé à la fin du XIX siècle, Mommsen à Fustel de Coulanges :
le premier affirmait que l’Alsace était allemande parce qu’on y parlait un
dialecte allemand ; le second avançait que l’Alsace était française parce que
les alsaciens étaient citoyens français… Il faut ici saluer la prise de position
extrêmement courageuse du vice-président de la région Alsace (encouragée
par sa récente élection à la présidence de la Communauté Urbaine de
Strasbourg), qui, dans un essai paru en 1999, dénonce les inquiétantes
dérives pangermanistes dans sa région et se prononce clairement contre la
Charte16.
        Pour le BELMR, il est nécessaire d’élaborer une approche
"européenne" de défense des cultures régionales qui passe essentiellement
par l’éducation, selon des modèles pédagogiques étendus sur toute la
scolarité, avec un enseignement bilingue paritaire, voire un enseignement
suivant la méthode de l’immersion totale, projetant donc le français en
situation de simple langue vivante étrangère. Il importe avant tout dans cette
logique de rompre totalement avec les systèmes nationaux d’enseignement.
Les écoles Diwan pour le breton, Seaska pour le basque, Abcm pour
l’alsacien, Calendretas pour l’occitan, Bressola pour le catalan, peuvent
ainsi enseigner une langue et aussi, en toute liberté pédagogique, expliquer
en cours d’histoire leur "colonisation" par la France …
        L’enseignement des langues régionales est aujourd’hui fondé sur le
volontariat des élèves et des professeurs, or, en 2001, seul 152 557 élèves
sur 12 millions ont suivi les cours de Langue et Culture régionale. Le
Ministre de l’Education Nationale, Jack Lang, souhaite maintenant accroître
ce chiffre et, le 03 mai, a proposé au Conseil supérieur de l’éducation, des
projets de circulaires visant à encourager la création d’établissements
pratiquant "l’immersion". Jack Lang prévoit de plus la création d’un Conseil
académique des langues régionales. Malheureusement, le Conseil a émis, à
sa demande, un avis défavorable. Mais que l’on se rassure, son avis n’est
que consultatif… Lang, souhaite voir aboutir les mesures qui « constituent
une mise en œuvre de fait des engagements de la Charte européenne sur les
langues minoritaires, que la France n’a pas pu ratifier malgré la volonté
gouvernementale ». Il s’agit ni plus ni moins d’un détournement de
procédure qui pourrait être le prélude à une révision constitutionnelle visant
à supprimer l’article 2 de la Constitution, afin de permettre l’enseignement

16
  GROSSMANN Robert, Main basse sur ma langue, Contre les dérives linguistiques et
politiques en Alsace, Editions La Nuée Bleue, Strasbourg, Octobre 1999




                                                                                    27
dans une langue autre que le français, en prenant le risque d’offrir à
l’anglais la possibilité de devenir la langue d’enseignement.

         Le consensus culturel autour des langues régionales, dernier rejeton
de la pensée unique, est le fruit d’une véritable dictature du puissant "lobby"
linguistique, pour lequel l’apprentissage obligatoire d’une langue régionale
est le symbole d’une reconquête identitaire, l’épanouissement personnel
étant à rechercher, selon les bien-pensants, dans les langues régionales et
dans le repli sur les microcommunautés. Mais est-ce seulement le souhait de
la majorité des Bretons, Corses, Basques ou Alsaciens ? Toutes les études
réalisées à ce jour prouvent plutôt le contraire, ce que conforte également le
score quasi confidentiel des listes régionalistes aux différents scrutins
électoraux locaux. Le peuple français n’est peut-être pas aussi sensible que
d’aucuns l’affirment au réveil identitaire. Dans un pays ou l’unité
linguistique et l’unité nationale vont de pair, la montée des
communautarismes ne peut que mettre en péril l’identité nationale. Le
verdict du Conseil constitutionnel est d’ailleurs sans appel : la Charte
européenne des langues régionales minoritaires est inconstitutionnelle. Si
l’article 2 n’impose pas l’usage généralisé du français dans tous les actes
publics et privés, le législateur peut néanmoins imposer le français dans
certains actes, en particulier dans les administrations et les services publics.
De sûr, personne ne peut être contraint à utiliser une autre langue que le
français...

        S’il importe d’apporter notre soutien aux cultures régionales et de
contribuer à la sauvegarde de notre patrimoine culturel national, il importe
aussi de ne pas se tromper d’objectif : le but visé n’est pas l’affaiblissement
politique de la République mais au contraire le renforcement de son unité,
au nom du pacte républicain qui implique d’être solidaire du combat
linguistique dès lors que les militants des langues régionales, en sus de leur
action, saisissent l’urgence d’une mobilisation en faveur du français. Le
Conseil précise bien que des dispositions, permettant l’usage d’autres
langues que le français, sont inconstitutionnelles lorsqu’elles instituent de
façon obligatoire une sorte de droit à pratiquer une autre langue. Ainsi la
signature de la Charte pourrait entraîner des conséquences très graves pour
la France et n’être qu’une boîte de Pandore inutilement ouverte aux
revendications des indépendantistes. Contrairement à l’avis favorable de
Bernard Poignant, député socialiste au Parlement européen, auteur d’un
rapport au Premier Ministre favorable à la Charte, il semble bien qu’il serait
imprudent de ratifier un texte remettant en cause la Constitution, quand
l’urgence du combat linguistique dicte plutôt de réagir contre l’influence de
l’anglo-américain dans les institutions européennes, internationales et même
nos propres institutions. L’Etat doit avoir pour la langue française une réelle
ambition et mener une grande politique, afin de lui assurer un avenir face à




                                                                             28
l’hégémonie de l’anglo-américain. Ce n’est que lorsque le climat politique
sera apaisé et la confiance retrouvée, que le débat sur les langues régionales
retrouvera la sérénité.

        Si le débat sur l’avenir de la langue française semble volontairement
étouffé, en revanche celui de l’avenir des langues régionales semble s’être
accru depuis1999, bénéficiant d’une vive attention des médias, parce qu’il
met en exergue les revendications identitaires portés par un puissant groupe
de pression et des mouvements terroristes, entendus, eux, des pouvoirs
publics. Le terrorisme corse a obtenu les accords de Matignon, preuve que
l’on ne peut se faire entendre en France que par la violence17…

         Contrairement à la défense de la langue française, la dynamique qui
s’est instaurée à propos des langues régionales est devenue "politiquement
correcte". Elle soulève des questions fondamentales liées à la mondialisation
et à la crise d’identité que cette dernière provoque, et au risque
d’uniformisation que l’on a déjà dénoncé. Elle est également directement
liée à la perte de repères que génère la construction européenne autour d’une
citoyenneté européenne qui n’existe pas et ne signifie rien, et qui pourrait
bien provoquer le repli sur soi que l’on observe à travers la montée des
"nationalismes ethniques" et de la violence des crispations identitaires,
source de la haine de l’autre.

        L’Observatoire des pratiques linguistiques en France est consacré
exclusivement aux langues régionales et minoritaires et ne s’intéresse pas au
recul du français face à l’anglo-américain. Afin de favoriser une alliance
contre ce dernier, il est certes nécessaire de réconcilier la France avec les
langues régionales, mais lorsque Jean-Guy Talamoni déclare que les Corses
doivent privilégier l’anglais au français, ils ne sont pas nombreux ceux qui
s’en offusquent…
        Quand le débat sur les langues régionales, et toutes les questions
qu’il soulève ne font que commencer…




17
     Les militants pour la défense de la langue française prennent note…




                                                                           29
Comment apparaît une résistance à l’échelle mondiale :« Egaux,
Différents, Unis : la Francophonie »18


        La Francophonie regroupe tous les pays qui ont le français en
partage, dans l’optique de tisser entre eux des liens qui permettront la mise
en place d’une politique privilégiée par la culture.
        Cette idée d’une "communauté francophone", lancée notamment vers
1965 par les présidents Habib Bourguiba, Norodom Sihanouk et surtout
Léopold Senghor, aboutit en mars 1970, lors de la conférence de Niamey, au
Traité instituant l’Agence de Coopération culturelle et technique des pays
francophones, qui deviendra par la suite l’Organisation Internationale de la
Francophonie (OIF).
        On entend par Francophonie, la communauté d’idées et de
sentiments nés de l’usage commun du français, ainsi que les institutions,
organismes et associations destinés à protéger et à développer cet usage
dans le monde. Le mot s’impose en 1984, selon la volonté du Président
François Mitterrand qui crée alors le Haut Conseil de la langue française et
prend l’initiative d’organiser, en 1986, la réunion du premier Sommet de la
Francophonie à Paris. Pour Senghor, le chantre de la négritude, « la
Francophonie, c’est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre :
cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les
races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire ».
        Une conscience francophone est apparue, féconde et créative, qui
rassemble aujourd’hui, à travers le monde, tous les hommes unis par un
même idéal, un même humanisme, des hommes qui partagent une même
langue.

        La Francophonie ne sert pas une puissance, elle est une ouverture au
monde, un rassemblement de religions diverses, d’opinions philosophiques
différentes, unies derrière une langue commune exprimant des cultures et
des imaginaires différents. Il se développe une multipolarité active, l’idée de
la Francophonie du Québec, de Romancie, de la communauté française de
Belgique, de la Francophonie africaine, de la créolité et de l’Arabo-
francophonie. Il ne s’agit pas de rassembler tous ces pays derrière l’étendard
tricolore, mais de réunir divers partenaires afin de partager et de développer
un patrimoine culturel et linguistique19. Comme le disait René Depestre,
poète haïtien, la langue française est devenue « un lieu d’identité multiple ».

18
  devise inscrite sur un timbre dédié à la Francophonie.
19
  Le Québec crée aujourd’hui bien plus de mots que la France, comme traversier pour
ferry-boat.




                                                                                      30
L’unité francophone n’est pas une fiction, elle unit culturellement
des peuples avec des liens bien plus solides que ne le fait une union
économique, fût-elle continentale.
        Face à la mondialisation, il incombe aux pays francophones de se
rapprocher des autres grandes aires culturelles, l’Hispanophonie, la
Lusophonie, l’Arabophonie, afin de s’aider mutuellement contre
l’hégémonie de l’anglo-américain. « Lorsque décline une langue à vocation
universelle, c’est la liberté qui recule sur l’ensemble de la planète, la liberté
de penser différemment, c’est à dire la liberté de vivre autrement »,
affirmait François Mitterrand.
        En 1993, alors que toute la presse mondiale se gaussait des positions
françaises sur l’exception culturelle face au rouleau compresseur américain,
le cinquième Sommet de la Francophonie à Maurice, a bouleversé la donne
internationale (47 pays francophones rejoignent la position de la France, en
la présence amicale de Boutros Boutros-Ghali, le Secrétaire général de la
Francophonie, alors Secrétaire général de l’ONU…)
        « Le     rayonnement        linguistique   confère     une     influence
internationale », avance Stélio Farandjis20, qui affirme également que les
fondateurs de la Francophonie ont su qu’elle « était la part supérieure de la
France et celle qui la dépassait parce qu’elle était la partie la plus noble
que plusieurs nations partageaient entre elles et qui les obligeait à donner
le meilleur d’elles-mêmes », pour se mobiliser autour de la particularité
intellectuelle du génie français…

        Par son discours de 1967 resté célèbre, « vive le Québec libre », de
Gaulle fonde véritablement la francophonie. La langue est aussi l’objet de
cet acte puisqu’il crée une nouvelle communauté fondée sur l’idendité de la
langue. Aucune solidarité d’ordre ethnique ou racial n’est invoquée. De
Gaulle démontre pour la première fois que la politique étrangère et la
diplomatie peuvent s’appuyer sur le pouvoir de la langue. La francophonie
irrigue à partir de ce moment, du moins en partie, la politique française en
Europe et vis-à-vis du Sud. Elle pourrait certainement jouer un rôle plus
important et le peu de cas que la France fait du rôle diplomatique de sa
langue est un signe majeur de l’oubli des principes cardinaux de sa
politique. Elle pourrait commencer par inscrire dans sa Constitution une
disposition relative à un engagement de sa part en faveur de la Communauté
francophone.

        La Francophonie privilégie la coopération entre ses membres,
l’« entente francophone » dont parlait François Mitterrand, et s’oppose aux
conceptions impériale ou tribale de l’organisation du monde. Elle réunit

20
  Stélio Farandjis (Secrétaire général du Haut Conseil de la Francophonie), Philosophie de
la Francophonie, Les cahiers de la Francophonie, Editions L’Harmattan, 1999




                                                                                       31
dans un même projet la langue, la culture, l’économie et la politique, et
plaide pour un soutien aux pays en voie de développement ainsi que pour
une régulation sociale à l’échelle internationale.

        A l’aube du XXIème siècle, la France doit opposer au libéralisme
cannibale une solidarité active entre les continents, s’assurer que tous les
pays ont quelque chose à échanger au cœur du système du libre-échange…
et relever le défi de l’hégémonie anglo-américaine.
        Quand « il convient, affirmait le Président François Mitterrand, de ne
pas renoncer à ce que nous sommes »…




                                                                           32
En guise de conclusion


        La France a perdu sa souveraineté monétaire en abandonnant le droit
régalien de frapper sa monnaie, elle a perdu son indépendance diplomatique
et sa puissance militaire en acceptant de se ranger dans l’OTAN et
l’Eurocorps. Devra-t-elle aussi, avec la complicité de ses dirigeants,
accepter, sans réagir, de perdre le dernier attribut de sa souveraineté, l’usage
de sa langue nationale ? Ce qu’il faut d’urgence dénoncer, c’est ce que le
général de Gaulle appelait l’école du renoncement national : « aux esprits,
aux partis, aux journaux qui lui appartiennent, l’idée même que la France
puisse jouer un rôle qui soit le sien apparaît comme impossible, dérisoire,
voire scandaleuse. »

        Ce que l’on nous promet comme avenir n’est rien d’autre que la
perspective de la domination de notre civilisation par la seule valeur
marchande, sans en mesurer toutes les conséquences. Pour Stélio Farandjis,
« L’Histoire offre des choix, et aujourd’hui les choix sont encore plus
contrastés qu’avant. Ou nous allons vers une civilisation uniformisée,
standardisée, en bref, le désert de la langue unique (de plus en plus réduite
et flottante), de la pensée unique, de la culture unique industrialisée, en
somme la civilisation du tout Coca Cola ; ou bien nous allons vers une
jungle généralisée ou se télescoperaient tous les intégrismes, toutes les
communautés ghettoïsées, tous les enfermements identitaires, en un mot, la
civilisation du tout Ayattolah. », laissant à la francophonie le soin de
« repousser les deux mâchoires de cet étau infernal ».

        L’idée s’est imposée chez les nouvelles "élites" économiques,
culturelles, et politiques françaises, que l’anglo-américain est LA langue de
l’élite mondiale, qu’elle est le bagage minimum pour réussir socialement (et
matériellement), dans un monde merveilleux (à la Walt-Disney) où l’anglais
est devenu LA langue de communication, LA référence. Quand anglais rime
avec modernité…

       Le temps est à la prise de conscience de l’ampleur du recul de la
langue française, de « la mal-bouffe » à la « mal-langue », selon
l’expression de Thierry Priestley, les maux sont les mêmes…

        A l’origine de la loi Toubon, la presse allemande (et anglo-saxonne)
fut très virulente et ne manqua pas de railler alors "l’exception française".
Pourtant, aujourd’hui, l’Allemagne élabore sa propre loi, plus contraignante
encore, afin de promouvoir la langue de Goethe et le plurilinguisme. Après




                                                                             33
l’Italie et l’Espagne refusant le protocole de Londres sur la réforme
linguistique du brevet européen, c’est maintenant au tour de la Pologne, du
Brésil et de la Russie de mettre en place une politique de défense
linguistique. On constate la mise en place progressive, à l’échelle mondiale,
d’une résistance à l’hégémonie anglo-américaine, et la naissance d’une lutte
fondamentale pour la diversité culturelle, en opposition à l’impérialisme
américain.

        L’Alliance française à travers le monde doit s’autofinancer, or, s’il
est touchant de voir des capitaux étrangers soutenir ainsi la langue française,
il demeure scandaleux que la France n’agisse pas plus en faveur de sa
propre langue.
        Il apparaît que le combat linguistique, pour être efficace, doit se
mener au niveau d’une nation, puis dans un rassemblement de nations. En
aucun cas au sein d’une organisation qui pour détruire les nations, s’invente
un modèle supra-national où s’impose inéluctablement le monolinguisme…
A quelle diplomatie indépendante pourrait rêver l’Europe si elle adopte la
langue de l’hyperpuissance mondiale ?
        Le rapport sur Les Français et leur langue en 2001 conclut sur
l’Europe que « les dérives des institutions européennes, de la Commission et
des autres, vers une préférence généralisée pour l’usage de l’anglais
constituent non seulement une violation des traités européens, qui
reconnaissent le principe du multilinguisme et de l’égalité des langues, mais
un élément important quoique insidieux d’un alignement général de l’Union
européenne sur la plus grande puissance non européenne actuelle, puisque
la langue est le véhicule et le signe du développement intellectuel,
universitaire, scientifique et finalement politique. », et pose pour finir LA
question : « la Commission est-elle seulement capable d’être autre chose
que le relais des puissants groupes de pression économique européens et
américains qui l'assaillent chaque jour ? »
        Le récent Traité de Nice nous a offert de constater un sursaut
d’orgueil des différentes nations qui composent l’Union, un signe
encourageant pour ceux qui croient encore possible la création d’une autre
Europe, d’une Europe des nations, dans laquelle le combat linguistique sera
possible.

        En attendant, l’Etat français n’a pas su convaincre les élites de
l’importance du combat pour la langue française, mais, avec une volonté
nouvelle, la situation peut rapidement évoluer. Les citoyens, enfin
conscients du danger, manifesteront de plus en plus fort l’attachement à leur
langue.
        Quand les politiques daigneront faire respecter le droit de parler
français…




                                                                            34

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  • 1. LE MAGISTERE DE L’ESSENTIEL Avant qu’il ne soit trop tard… 1
  • 2. La France, c’est d’abord la langue française. F Braudel 2
  • 3. A l’apogée de son influence sur les affaires du monde, le royaume de France disputait à la Papauté et à l’Empire son autonomie politique. Il puisait dans les sciences, les arts et surtout dans les lettres, une autorité intellectuelle et une légitimité morale pour asseoir sa puissance politique. Dès la fin de Moyen-Age, le français est ainsi devenu la langue du pouvoir et a marqué l’histoire de la Nation. Inspiré des philosophes des Lumières, Condorcet avait compris que l’on ne pourrait définir une citoyenneté ni garantir la démocratie sans la langue de la République. La langue et le pouvoir ont donc été très tôt liés. Et aujourd’hui encore, il persiste en France une révérence spéciale à l’égard des hommes d’écriture. Le rapport entre la culture et le pouvoir demeure. Le point de rencontre entre hommes politiques et intellectuels est essentiellement la langue. Le politique ne trouve sa légitimité que par l’intermédiaire d’un droit spécial, qu’il accorde à l’homme d’écriture et, par lui, à l’écriture. De Gaulle affirmait par exemple : « On ne met pas Voltaire en prison », pour justifier sa clémence vis-à-vis des critiques violentes que Sartre lui opposait. L’écrivain représente pour le politique une chose sacrée, à laquelle ce dernier n’ose pas s’attaquer. Et par l’écriture, on entend avant tout la qualité de la langue. « On ne peut demander qu’une chose aux écrivains : qu’ils aient du talent », déclarait de Gaulle, ou encore, au moment du cinquantième anniversaire de l’Alliance française : « Tout homme qui écrit et qui écrit bien, sert la France ». De Gaulle reconnaissait de la sorte une supériorité des écrivains dans le domaine du langage. Il n’était ainsi que l’héritier d’une tradition française qui accorde une révérence spéciale à l’écriture en France. Le pape Paul VI parlait à propos de la langue française, du « magistère de l’essentiel », confirmant à celle-ci la perpétuation de son autorité politique. On sait le prestige qu’eût la civilisation grecque par l’importance de sa langue. Et quand aujourd’hui, des écrivains d’origine étrangère, tel Cioran, affirme encore « l’immatérielle suprématie de la langue française », ou Boutros Boutros-Ghali qui rappelle qu’elle demeure « la langue du non-alignement », on sait le prestige que doit défendre la France ; un prestige dont les grands écrivains, de du Bellay, Défense et illustration de la langue française, en 1549 jusqu’à Rivarol, Discours sur l’universalité de la langue française, en 1784, ont su faire l’hymne tout en assurant sa prééminence intellectuelle et son aura politique, en particulier depuis la Révolution où le français est devenu symboliquement, la langue de la liberté. Quand la disparition du lien particulier qui unissait en France la politique et le monde des lettres est un signe évident de dégénérescence de la politique française… 3
  • 4. Comment se met en place l’hégémonie de l’anglo-américain par le renoncement des élites nationales La fin du XXème siècle a vu s’imposer une civilisation universelle fondée sur le culte de la modernité. La civilisation nouvelle, dénuée de civisme, de valeurs ou de morale, est devenue matérielle et individualiste. Elle procède par l’uniformisation de la société, qui, à travers un processus de standardisation, confond uniformité avec médiocrité. Dans la jungle contemporaine, les Etats-Unis d’Amérique sont le modèle type que l’on se doit de suivre, à défaut d’être suspecté de réaction face à l’évolution logique du monde et de la sacro-sainte modernité. La civilisation universelle s’impose. Les moyens de communication et les transports réduisent l’espace et le temps dans un monde en pleine évolution (ébullition ?). A l’instant, une information peut être transmise d’un point à l’autre du globe. Les relations humaines dépendent de l’économie, et la diplomatie du marché… La mondialisation s’impose comme modèle, et ce via les écrans de cinéma et de télévision qui véhiculent l’image d’une société de consommation, et à travers elle, le mythe américain, le rêve américain, la réussite américaine, « the american way of live »… et la nécessité de s’y soumettre. La France croule ainsi sous une avalanche de clichés, et ce depuis le plan Marshall, et subit l’invasion d’un modèle politique délétère contre lequel seul le général de Gaulle avait osé résister. La stratégie d’influence internationale des Etats-Unis passe par la maîtrise et la manipulation des images qui commandent désormais les esprits et influencent servilement les consciences. Le modèle américain suscite benoîtement l’enchantement, et la perte progressive de ses propres valeurs et références. On standardise à présent les goûts et les désirs selon un type de société, et au moyen d’une langue devenue forcément valorisante : les chanteurs et autres acteurs s’exprimant en anglais sont devenus la norme, la référence, et font autorité, même auprès d’un public ne comprenant pas les paroles… Et malgré tout cela, on apprend, sous la plume de Serge Halimi, dans un article du mois de mai 2000 du Monde diplomatique, que militer contre l’anglo-américain revient pour nombre d’essayistes ou éditorialistes français, à pratiquer une politique anti-américaine relevant d’une « déformation mentale ». Pascal Bruckner avance par exemple que « l’anti- américanisme, tout comme l’antisémitisme, est d’autant plus difficile à réfuter qu’il relève de la passion, donc de l’irrationnel » et même « de 4
  • 5. bouffées comparables aux bouffées délirantes que l’on observe chez un malade mental ». La défense de la langue française contre sa principale concurrente internationale révèle même une insolente ambition dès lors qu’un académicien, Jean-François Revel, prononce sa lourde sentence : « si vous enlevez l’anti-américanisme à droite comme à gauche, il ne reste rien de la pensée politique française ». S’il fut une époque où toute critique contre le régime soviétique devenait de l’anticommunisme primaire, toute réserve contre l’hégémonie de la puissance américaine reçoit maintenant l’anathème d’anti-américanisme primaire, qui tient pour le sociologue Michel Wieviorka, de la « maladie sénile » ou pour Alain Richard, Ministre de la défense, d’un « sentiment pathologique ». L’historien François Furet n’avait-il pas, lui, diagnostiqué un « fantasme jaloux de pauvre par rapport au riche » ? Les élites françaises ont adhéré à cette idée d’un universalisme rangé derrière la bannière américaine contribuant à cet "absolutisme de droit économique". Pascal Lamy, commissaire européen, et, à priori, garant au niveau des institutions du plurilinguisme officiel de l’Union, a prononcé son discours de Seattle en anlo-américain, le français étant pourtant une langue officielle de l’OMC, détail diplomatique qui ne serait certes qu’une triste anecdote, néanmoins symboliquement lourde de conséquences, s’il ne s’obstinait à poursuivre sa sujétion, allant même jusqu’à avouer un jour son admiration pour les Etats-Unis d’Amérique, « son pays préféré ». La trahison des élites, ces clercs de la construction européenne et de la mondialisation, devenus les chantres de la libre concurrence et, en son nom, de l’universalisme linguistique, réduit le principe d’un Etat démocratique souverain, en droit de s’exprimer librement dans sa langue nationale. La mission de nos hauts fonctionnaires ou dirigeants de grandes entreprises eût été de préserver notre patrimoine culturel, et non de l’abandonner à des mains avides. Les impératifs du commerce mondial obligeraient Serge Tchuruk, PDG d’Alcatel, à exiger que l’on utilise l’anglais dans tout son groupe, de même pour Louis Schweitzer, PDG de Renault, pourtant ancienne "vitrine " sociale de la France, et de quasiment tous les grands groupes industriels français… Cependant, ce qui se dissimule sous des prétextes économiques se répand aussi dans la diplomatie française. Bernard Kouchner, alors représentant spécial du secrétariat général de l’ONU au Kosovo, ne s’est exprimé qu’en anglais lors de sa mission, même avec ses interlocuteurs francophones, ne faisant entorse à la règle que pour abuser les médias nationaux. Plus incroyable encore, Claude Allègre, alors Ministre de l’Education nationale, a affirmé sans crainte du déshonneur que « les Français doivent cesser de considérer l’anglais comme une langue étrangère ». Ce dernier est d’ailleurs revenu sur un décret de 1968 qui 5
  • 6. rendait obligatoire l’usage du français dans la rédaction de thèses et mémoires, allant jusqu’à encourager les universités à enseigner en anglais. Et comme pour lui donner raison, une étude britannique - « L’Europe en 2010, une vision optimiste de l’avenir » - a prédit que l’anglais sera la seule langue de travail dans l’Union élargie, après la capitulation de la France. Alain Minc ne prophétisait-il pas il y a déjà 13 ans, dans La Grande Illusion, que l’anglais serait « la langue naturelle » de l’Europe ? L’anglais qui n’est, précisons-le, la langue maternelle et nationale d’aucuns des Etats de l’Europe continentale… Le Traité de Rome de 1957 et divers textes dérivés consacrent la place du français dans les institutions communautaires, or les instances européenes bafouent au quotidien un droit qu’elles avaient pourtant mis un point d’honneur à élaborer : l’article 117 du Traité de Maastrich affirmant que « tous les documents doivent être traduits dans les langues de travail… » ne s’applique déjà plus dans les faits. Ainsi, lors de la réunion du 8 et du 9 janvier dernier de la commission de la coopération et du développement, six sujets étaient à l’ordre du jour, pour lesquels ont été distribués aux députés membres pas moins de 17 documents dits de « travail », dont 16 étaient en anglais sans traduction française, le seul qui fut en français émanant du gouvernement du Mali… En somme, il faut modifier notre code électoral et déclarer que ne pourront être candidats en France, lors des prochaines élections européennes, que les personnes capables de lire et de s’exprimer couramment en anglais, faute de quoi ils ne pourront remplir leur mandat tant soit peu convenablement… Si un député proteste de son banc, on lui répond que le Ministre de l’Economie et des Finances lui-même organise des conférences de presse en anglais à Bercy. S’il proteste auprès du Ministre des Finances ? On lui répond qu’assistent aux conférences de presse des correspondants de journaux ou de médias européens qui ne parlent pas tous français. S’il objecte qu’il faut alors prévoir des dispositifs de traductions simultanées, on rétorque que les coûts seraient énormes et que « de toute façon en Europe on parle anglais ». Au Parlement européen, 9O % des documents de travail diffusés dans les commissions sont déjà dépourvus de traduction française. Un député français du PPE, ayant déclaré être très gêné par cet état de fait pour pouvoir participer au débat, avoue cependant qu’il serait plus gêné encore de protester car « on croirait alors (qu’il) ne parle pas anglais (sic) ». A la mention « in english only » qui figure sur le site internet de la Banque centrale européenne, Pierre Moscovici, Ministre délégué chargé des Affaires européennes a répondu que « la BCE n’étant pas soumise aux mêmes règles que les institutions communautaires originelles, elle n’a aucune obligation linguistique. Elle peut donc déclarer que la langue anglaise est son unique langue de travail ». La BCE ne se considère pas liée 6
  • 7. par les décisions linguistiques du Conseil européen de 1958. Dans le même domaine et contredisant une décision du Conseil d’Etat qui réaffirmait, le 20 décembre 2000, que l’usage obligatoire de la langue française s’appliquait aux documents boursiers tels qu’une offre d’émission, le conseil des Ministres du 20 avril adoptait un projet de loi, présenté par Laurent Fabius, autorisant la COB à apposer son visa sur des notices ou des offres en anglais. Parce que les Allemands ne voulaient pas de l’« ecu » qui sonnait mal en leur idiome, ils ont imposé l’« euro ». Or quel représentant francophone s’est ému de la façon bien peu démocratique dont on a imposé le « cent »1, prononcé à l’anglaise, comme monnaie subdivisionnaire de l’euro ? Toute ressemblance avec une monnaie existante serait bien entendu fortuite… Que peut-on entreprendre maintenant qui ne rentre pas dans une " logique incontournable " d’uniformisation linguistique, et donc culturelle ? L’Etat agit-il suffisamment pour défendre l’intérêt fondamental de son peuple : le droit de s’exprimer dans sa langue ? On aurait pu légitiment espérer qu’au sommet de la hierarchie parlementaire européenne, une française tentât d’agir en faveur d’une politique de plurilinguisme qui aurait permis à sa propre langue de maintenir son rôle diplomatique. Mais, en deux ans de mandat, Nicole Fontaine n’aura absolument rien entrepris pour contrer le déclin de la langue française au sein des institutions européennes, n’y songeant même pas lors de la Présidence française de l’Union durant le deuxième semestre de l’année 2000. Il faut dire qu’elle ne fut guère inspirée par le Président de la République ou le Premier Ministre, qui avaient pourtant vaguement parlé d’une « priorité » pour la France… "L’incivisme linguistique" est aussi et surtout le fait de nos grands barons d’entreprise tels Jean-Marie Messier (Vivendi), Jean-Cyril Spinetta (Air France), Michel Bon (France Télécom), Michel Pébereau (BNP Paribas), Thierry Desmarest (Total Fina Elf), etc., ou des hauts représentants français des institutions européennes tels Pascal Lamy, commissaire européen, Christian Noyer, vice-président de la BCE (qui s’exprime en anglais même lorsqu’un dispositif de traduction simultanée dans les onze langues de l’Union est prévu) etc. Ils sont pour la plupart Enarques, Polytechniciens, ont fait leurs armes à l’Inspection des Finances… et méprisent la langue française ou du moins demeurent peu soucieux de son avenir. Pourquoi s’empressent-ils à se soumettre à la puissance de la langue des maîtres ? « La réponse leur appartient, mais ils n’ont jamais pris la peine de nous l’exposer, ni de la soumettre au débat public. Les raisons 1 NB : par « cent », ne pas confondre le centième (0.01) et le centuple (100) ! 7
  • 8. d’efficacité qu’ils invoquent parfois d’un ton agacé et arrogant ne sont pas démontrées et ne tolèrent même pas de questions. L’affirmation de leur choix délibéré vaut à leurs yeux justification »2. Nul doute que leurs vrais maîtres sont les fonds de pension américains… Pour dénoncer cette dérive linguistique3, quatre associations se sont regroupées4 pour fonder l’Académie de la Carpette anglaise et décerner, par dérision, le prix qui distingue chaque année un membre des élites françaises pour « son acharnement à promouvoir la domination de l’anglo- américain ». Le premier lauréat, en 1999, fut Louis Schweitzer. Son successeur pour l’année 2000, le prosélyte Ministre de la Défense Alain Richard, fut couronné, lui, pour avoir fait de l’anglais la « langue opérationnelle » de l’armée française5, dans la perspective du « rapprochement » de l’Eurocorps et de l’OTAN ; décision fort surprenante alors qu’aucun des Etats participants à l’Eurocorps n’est anglophone et que la France fournit les contingents souvent les plus importants dans les interventions militaires conjointes sous l’égide de l’ONU ou de l’OTAN… Mais par "anglais ", il faut bien sûr comprendre " américain "6. On conviendra avec Marie-Josée de Saint-Robert que le face-à-face entre l’anglais et le français « rappelle moins celui qui, au XV et XVI siècle, opposa le français à l’italien, que celui qui, entre le premier et le V siècle de notre ère, vit le latin remplacer en Gaule la langue gauloise »7. En d’autres termes, nous n’avons pas affaire à une dépossession linguistique, mais à une domination politique multiforme dont la langue est un des nœuds névralgiques. Comme nous l’avons déjà vu, admettre que derrière l’hégémonie de l’anglo-américain se cache l’influence des Etats Unis relève d’un blasphème, et oser défendre le droit de s’exprimer dans sa propre langue 2 Association le Droit de Comprendre, Les Français et leur langue en 2001, Editions des écrivains, Paris, 2001 3 Jusque dans ses divertissements, l’Europe ne respecte déjà plus la pluralité : lors du concours Eurovision de la chanson, l’emploi de sa langue nationale était traditionnellement obligatoire pour chaque pays candidat. Mais l’anglais est à présent autorisé, et la plupart des participants n’ont pas hésité à en faire usage lors de la dernière cérémonie. Il s’en est fallu de très peu pour que notre sympathique interprète ne chante elle aussi en anglais, se contentant d’achever sa " brillante " prestation par un émouvant couplet dans l’idiome d’"Outre-Manche ". 4 Avenir de la langue française, Défense de la langue française, ASSELAF (Association pour la sauvegarde et l’expansion de la langue française) et le Droit de Comprendre 5 Toute plaquette de présentation de l’Armée française, même destinée à un public francophone, est aujourd’hui rédigée en anglais… 6 Pour asseoir définitivement sa soumission, le personnel de l’armée française utilise maintenant des véhicules… américains (Ford) ! Quand l’armée était encore patriote… 7 de Saint Robert Marie-Josée, La politique de la langue française, Que sais-je, PUF, Paris, 2000 8
  • 9. d’un élan réactionnaire des plus passéistes, "il faut savoir être de son temps"… « D’où vient cette étrange volonté de mimétisme linguistique, cette fascination pour la puissance, qui va même au-devant des desiderata américains ? Peut être pouvons nous y voir la manifestation de la volonté frustrée d’être ce que l’on ne pourra jamais être, sauf à changer de passeport : un citoyen américain, qui, seul, peut légitimement saluer la bannière étoilée(…). Jusqu’à la chute du mur de Berlin, cette aspiration s’est concrétisée dans l’atlantisme. Depuis lors, c’est le culte partagé de la mondialisation qui a pris le relais ». Cette analyse de Bernard Cassen dans le Monde diplomatique situe parfaitement le contexte politique ayant succédé à la Guerre Froide, qui favorise aujourd’hui l’essor linguistique de la langue du bloc "vainqueur ". Les Américains sont les plus performants en économie, ils dominent la science, contrôle la technique, sont les plus forts aux Jeux Olympiques… Nous, humbles français, honteux de ne point être américains, refusons la moindre expression de patriotisme (en dehors des événements sportifs), par crainte de paraître "ringards", et nous nous soumettons à la loi naturelle du plus fort en acceptant servilement notre "infériorité"… C’est faire preuve d’un réel mépris pour le français que de préférer à ses mots ceux d’une autre langue quand ils ne sont pas nécessaires. L’Education nationale reflète parfaitement la dérive de la société française. Les enseignants doivent s’adapter à toujours plus de réformes, chaque nouveau ministre ajoutant sa touche personnelle par un projet "ambitieux", mais le résultat reste très mitigé : on affirme que de plus en plus d’enfants apprennent à lire mais on constate une dégradation très importante du niveau scolaire à l’entrée en sixième. Dès lors, on ne parle plus du français que pour exiger la réforme de l’orthographe (comme si celle-ci incarnait à elle seule la difficulté de la langue, honte suprême) afin de rendre accessible la langue à des individus qui, de toute façon, n’en font guère usage par écrit et ne lisent pas8. Mais peut-être les exclus du système scolaire s’intéresseront-ils un peu plus aux deux langues étrangères que l’on va bientôt leur imposer dès l’entrée au collège ?9 L’hégémonie de l’anglo-américain se justifie à présent pour des raisons pratiques, grâce à une grammaire simple, un vocabulaire concis et mieux adapté aux technologies etc. De partout dans le monde, on élabore 8 Selon les évaluations du ministère de l’Education nationale en l’an 2000, 13 % des élèves de sixième maîtrisent mal ou très mal les compétences de base en français, et 15,3 % des élèves ont juste le niveau. 9 Lorsque l’on enferme un groupe d’individus plusieurs semaines de suite dans un appartement pour les observer, 24h sur 24, en rats de laboratoire, on découvre, atterré, l’état de décrépitude avancée de la langue et, lorsque ces dignes représentants de toute une génération attardée se mettent à chanter, en quelle langue croyez-vous qu’ils le fissent ? 9
  • 10. ainsi, par un fallacieux mélange d’efficacité et de simplicité, un "pidgin" universel, un anglais appauvri, basique, fait de phrase sans construction, sans conjugaison, et composé de mots dont le sens est bien souvent vague ou confus, et qui ferait pâlir d’effroi l’immense Shakespeare. En France, le franglais s’immisce dans le langage courant et depuis l’on ne déjeune plus au restaurant, au mange au fast-food ; on délaisse l’estaminet pour le pub durant le week-end ; on ne soutient plus une équipe sportive, on la supporte ; et, au faîte du cynisme, le milieu de l’entreprise dresse au quotidien un univers froid et impitoyable, celui des biznessman avec attaché-case, où s’illustrent pêle-mêle manager, brainstorming, briefing, marketing, mailing, … dans une mise à mort de la langue de Molière. Cette démonstration peut certes paraître un peu facile, mais n’était-elle pas tout simplement la preuve d’une inquiétante dégénérescence du français ? S’agit- il d’un simple phénomène de mode ou les prémisses, dans un monde moderne où la qualité littéraire est un frein à la rapidité de l’information, à un moyen d’expression voulu facile, sorte d’Espéranto démarqué, nouveau langage sans règles ni saveur devenu sabir difforme parsemé de sigles et d’abréviations qui, s’il évolue encore, nous ramènera au temps de la préhistoire et des premiers borborygmes d’australopithèques ? Il faut refuser l’usage généralisé d’un code simpliste qui ne serait en réalité qu’une contrainte à la liberté d’expression, parce qu’il limiterait la capacité d’expression. Pour être riche et profonde, une pensée doit être formulée dans une langue riche et rigoureuse. La langue française « ne se contente pas de transmettre le minimum opérationnel, elle organise une pensée », disait François Mitterrand. Dire que jusqu’à la Guerre de Cent Ans, l’Angleterre s’exprimait en français. Et c’est parce qu’il dut renoncer à la couronne française, que le roi Henri VI interdit l’usage de notre idiome pour imposer au peuple et à la Cour l’anglo-saxon… un "détail" historique sans lequel le monde entier parlerait aujourd’hui français ! A un moment de l’histoire, le français a certes dominé le monde, et l’anglais, la langue concurrente aujourd’hui, en est encore très fortement imprégné sémantiquement. Il n’empêche, la politique de l’autruche de ceux qui considèrent normale l’évolution et acceptent le déclin de la France, voire s’en réjouissent, dénigre toute volonté de sauvegarde de la langue française, cédant benoîtement au fatalisme. Saviez-vous que Louis Ferdinand Destouches, dit Céline, alors en exil au Danemark, avait interdit à son épouse de prononcer un seul mot en danois, car « son amour du français ne supportait aucun compromis »10. Quand le talent, le génie, refusent, eux, de se soumettre… 10 Robert Véronique et Destouches Lucette, Céline secret, Editions Grasset, 2001 10
  • 11. 11
  • 12. Comment se met en place une « politique de la langue française ». La « politique de la langue française » regroupe l’ensemble des mesures prises par l’Etat pour affermir le rôle du français dans le monde mais aussi en France, tâche essentiellement assignée au Haut-Comité de la langue française, à l’origine de la loi Bas-Lauriol de 1975 qui préserve l’utilisation du français. Il est également à l’origine de toutes les autres lois promulguées depuis et dont l’objectif est la défense de la langue. Comme structure gouvernementale, il dispose de trop peu de moyens pour se faire entendre auprès des ministères, qui doivent financer la création d’une banque de terminologie et contribuer à l’enrichissement du champ lexical avec des commissions de terminologies, prouvant que notre langue est en mesure d’exprimer la modernité. Le rôle dévolu au Haut-Comité face à l’Académie française n’est malheureusement pas toujours très clair. L’Académie, créée en 1635, n’est pas très bien considérée aujourd’hui, alors que son rôle paraît pourtant essentiel : à cette institution est confiée la garde de la langue, elle en est le tabernacle. Les membres de l’Académie sont qualifiés d’«immortels », comme s’ils avaient acquis la dimension du sacré. Une seule instance est d’ordinaire apte à conférer l’immortalité à ses membres : l’Eglise. Il y a en France une métaphysique de la langue… Le français ne demeure-t-il pas la langue diplomatique du Vatican ? C’est de toute manière l’ensemble de la politique de la langue qui manque de cohérence, comme le rappelle Marie-Josée de Saint-Robert, entre une dynamique inspirée par l’attachement au rôle international du français, le statut de la langue en France et finalement, depuis une dizaine d’années, une volonté politique orchestrée par l’attention des linguistes au corpus du français. Les modernes défenseurs de la langue française s’ingénient à lutter contre le « franglais » ou les fautes de grammaire sans voir que l’usage de l’anglais s’est déjà imposé dans des pans entiers de l’activité nationale. La loi Toubon du 04 août 1994 fait de la langue française « un élément fondamental de la personnalité et du patrimoine de la France. Elle est la langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics ». La loi dispose que pour la présentation et le mode d’emploi des produits, l’usage de la langue française est obligatoire, de même dans les messages publicitaires ou les programmes audiovisuels, et précise que les colloques et congrès doivent comporter un dispositif de traduction. La portée de cette loi demeure restreinte par la pression des médias et aussi du Conseil Constitutionnel au nom de la liberté d’expression… Elle ne 12
  • 13. s’applique de toute façon jamais lorsque les intérêts économiques sont trop importants. « Les barbares obéissent à des hommes, les citoyens d’Athènes obéissent à des lois », affirmait Thucydide dans l’Histoire de la guerre du Péloponnèse… La Cour de Justice des Communautés européennes de Luxembourg a déclaré toute législation linguistique contraire au principe de libre circulation des marchandises, privilégie les directives à finalité économique par rapport aux objectifs nationaux à finalité culturelle et donne des textes fondamentaux de l’Union une interprétation qui va dans le sens du fédéralisme et d’une subordination des législations nationales à celle de l’Union. Dans une décision rendue par exemple en septembre 2000, la Cour s’oppose « à ce qu’une réglementation nationale impose l’utilisation d’une langue déterminée pour l’étiquetage des denrées alimentaires sans retenir la possibilité qu’une autre langue facilement comprise par les acheteurs soit utilisée… ». Jusqu’à présent, les tribunaux nationaux n’ont encore retenu que le français comme « langue facilement comprise » par les acheteurs français… Producteurs et distributeurs tentent ainsi d’opposer maintenant la réglementation européenne pour contourner le droit français. L’Association le Droit de Comprendre peut aisément avancer que « les institutions européennes, fidèles à leur tactique depuis 1950, ne s’attaquent jamais de front aux principes qui fondent les Etats membres ou certains d’entre eux, mais utilisent la méthode du contournement, en mettant en place des éléments divers sous couvert de dispositions techniques ou ponctuelles qui, une fois réunies, conduisent à l’instauration de mesures qui auraient été rejetées ou pour le moins discutées, si cette construction nouvelle avait été proposée ouvertement et loyalement aux citoyens. L’histoire de l’Europe bruxelloise est jalonnée de ces pratiques contraires à la démocratie ». La circulaire du 12 avril 1994 du Premier Ministre indique que les Administrations ont à respecter scrupuleusement les règles relatives à l’emploi de la langue française, que toutes les infractions doivent être relevées, qu’aucune langue étrangère n’a à être privilégiée et pour finir, que les notations des agents publics doivent tenir compte du respect qu’ils apportent à la langue française. Le moins que l’on puisse dire est que l’on est bien loin de tout cela dans les faits. Les responsables de la situation actuelle procèdent soit d’un choix délibéré, soit d’une totale méconnaissance de leurs obligations, dans tous les cas sont imprégnés de l’esprit de renoncement de nos dirigeants politiques et administratifs face à la pression de l’anglo-américain, que dénonce avec célérité le rapport de l’Association le Droit de Comprendre sur « les Français et leur langue en 13
  • 14. 2001 »11 : « Aux secteurs de l’Administration déjà touchés depuis longtemps (transports, postes, actions économiques de l’Etat, et relation avec l’Administration européenne), s’ajoutent depuis peu l’enseignement supérieur et un nombre croissant d’entreprises publiques ou dont l’Etat est le principal actionnaire. » Les vrais responsables sont donc les hommes politiques qui se succèdent au pouvoir depuis plus de vingt ans et qui nouent des liens privilégiés avec les milieux d’affaire. La politique de la langue française semble bien plus théorique que pratique, symbolique plus que concrète, et n’encourage guère à l’optimisme. Il n’y a eu, sur ce sujet, aucun grand débat politique depuis le vote de la loi Toubon en 1994. Quand la politique devient l’otage de l’économie et manque cruellement d’ambition… 11 Association le Droit de Comprendre, Les Français et leur langue en 2001, Editions des écrivains, Paris, 2001 ; cf infra 14
  • 15. Comment progresse l’anglicisation de la société française et des institutions internationales L’avenir de la langue française ne semblerait guère émouvoir nos compatriotes, son déclin dans le monde face à l’expansion de l’anglo- américain ne serait pas un sujet essentiel... Pourtant l’attachement du peuple français à sa langue paraît ne pas se démentir au vu des chiffres de vente du livre, du nombre de maisons d’éditions ou du succès, par exemple, de la dictée de Pivot. La raison de l’absence de réaction populaire est le fait des médias et des pouvoirs publics qui entretiennent les Français dans l’ignorance en refusant de rendre officielles les statistiques du recul de la langue face à l’anglais, et surtout en négligeant les conséquences désastreuses de cette tendance. La mort lente de la langue française, pour sûr, ne laisse pas indifférents les Français. Le combat ne se situe pas seulement au niveau du corpus de la langue, de sa pureté académique, au risque de ne concerner qu’une certaine élite lettrée, mais bien au niveau de sa pratique, en général et au quotidien, au sein de la société. Les associations et personnes qui adhéraient à la cause de la langue française ont rassemblé leurs forces pour fonder l’Association le Droit de Comprendre, en octobre 1994, à l’initiative des deux principales structures de défense et de promotion de la langue : Avenir de la Langue Française et Défense de la Langue Française. Elles ont apporté, par leur action, une contribution efficace, notamment avec un rapport paru en 1999 sur la situation linguistique en France, suivi d’une seconde étude parut en 2001. Leur impact fut important et sensibilise progressivement les médias. Le débat public est enfin ouvert. « Qui, dans le pays ou au gouvernement, prend réellement au tragique une déclaration de l’Académie française sur l’orthographe ou le masculin neutre ? », s’interroge, dans l’Emprise, Régis Debray. Petit à petit, les grands titres de la presse écrite, nationale et régionale, s’intéressent à la langue française et lui consacrent des articles de fond. Citons en exemple Libération, Valeurs Actuelles, Le Monde Diplomatique, Les Echos, et surtout Le Figaro, la Croix, la Voix du Nord et Marianne. En fait, seul un grand quotidien s’obstine avec acharnement à nier le problème, voire encourage le déclin du français : le journal Le Monde. Cette attitude a bien entendu un caractère idéologique, cette feuille 15
  • 16. se contentant plutôt de faire écho aux articles enthousiastes de la presse anglo-saxonne sur l’américanisation exemplaire de la France. Les médias audiovisuels se sont peu à peu intéressés à la question, notamment France 2 avec le regretté « Bouillon de culture ». Les chaînes commerciales, elles, ne lui accordent qu’une maigre attention, voire, comme sur TF1, lui jette l’opprobre, à l’instar de Patrick Le Lay qui, ayant fait le choix des langues régionales contre « le centralisme linguistique » de « l’Etat Jacobin » crée TV Breizh. Dans l’ensemble, l’information ne circulant pas suffisamment, les Français ne sont en aucun cas conscients de ce qui se trame contre leur langue dans les institutions de l’Union européenne, un silence médiatique et politique lourd de conséquences, qui maintient paisiblement l’ignorance de l’opinion publique et favorise tranquillement le recul de la langue française. * Le rapport sur Les Français et leur langue en 2001, source d’information excellente à tous égards, présente un tableau exhaustif de la situation linguistique de la France. On y apprend par exemple que les inscriptions sur la voie publique, la signalisation, l’information du public dans les transports, subissent une progressive contamination anglo-saxonne, quand la loi Toubon précise que, lorsque le message véhiculé nécessite des traductions, celles-ci doivent être au moins de deux. Or très rares sont les situations où la loi est respectée. Celle-ci ne précise en revanche rien pour le nom des enseignes, et l’on voit fleurir à foison des marques anglophones, marques commerciales, aguicheuses et voyantes, et ce même pour des produits français. Un exemple parmi tant d’autres, les « Relais H » du groupe Hachette (Lagardère) sont devenus des « Relay ». Le rapport relève que la publicité est le domaine où la dérive est la plus inquiétante. La situation s’aggrave « que ce soit dans la rédaction du message publicitaire ou dans celle du slogan », et ce aussi bien sur les affiches dans la rue, le métro ou sur les autobus, que dans la presse écrite ou, bien entendu, sur les écrans de télévision (et ce malgré le contrôle du CSA). Un article paru dans le Journal du Dimanche du 26 novembre 2000 rapporte qu’après : More and more people need Alstom; There’s no better way to fly, de Lufthansa; Chek into emotions, de Sofitel; Oasis is good; Architects of an Internet world, d’Alcatel; Your world beyond the frontiers d’AXA ; etc., « le CSA a épinglé une dizaine d’annonceurs comme Miko, Thomson, Yahoo, Siemens, Oasis, Lee Cooper, en leur demandant de revoir leur copie, car elles étaient tout simplement illégales. […] des slogans étrangers peuvent être utilisés mais doivent impérativement être traduits 16
  • 17. dans les mêmes proportions, tailles et typographie identiques, sens équivalent. "Or, ce n’est pratiquement plus jamais le cas", proteste-t-on au CSA. » Si nombre d’entreprises étrangères provoquent la prolifération de messages en anglais, cela paraît moins surprenant que l’étonnante inspiration des entreprises françaises telles Accor, Alcatel, Framatom, Axa, BNP Paribas, Total Fina Elf, Aventis, Vivendi ou France Télécom, spécialisées dans l’anglicisation de leurs messages. Osons croire à une provocation de la part des publicitaires, face à l’impuissance du BVP (Bureau de vérification de la publicité). Ainsi que le rappelle l’Association le Droit de Comprendre, « la diffusion mondiale des marques pousse à la mondialisation des slogans. Tout ce qui peut participer à la standardisation et à l’uniformisation est un moyen de réduire les coûts en amortissant sur un plus grand marché les investissements publicitaires, ce qui favorise d’ailleurs les sociétés mondiales par rapport aux sociétés locales. » Et c’est bien pour cela que la loi Toubon a été votée. Or seules les associations de défense de la langue française sont vigilantes et déposent des plaintes pour infraction à la loi. Mais le Parquet, peu sensible à la question, les classe sans suite en usant de son pouvoir discrétionnaire… Les plus grandes injustices liées à l’anglicisation s’observent dans le monde du travail, où l’évolution qui concernait dans un premier temps les dirigeants et cadres supérieurs des grandes entreprises françaises, s’étend à présent à tout le tissu socio-économique, accentuant encore la fracture sociale (qu’avait pourtant si prestement dénoncée en 1995 le futur Président Chirac) en la doublant d’une fracture linguistique et culturelle. La manière dont s’impose l’anglais dans les entreprises est peu voyante et sournoise, son but est de rendre nécessaire la connaissance de cette langue pour accéder aux emplois qualifiés, en mettant une pression qui inculque l’idée d’une bonne intégration socioprofessionnelle par la connaissance de l’anglais, devenue une source de promotion. Il s’agit ni plus ni moins de mettre en place une nouvelle discrimination, qui, elle, n’a guère émue Madame le Ministre de l’Emploi et de la Solidarité… Dans la situation nouvelle d’exclusion abusive que provoque la non pratique de cette langue12, il est à noter l’action des syndicats, en particulier la CGT et la CFTC, qui tentent de faire respecter la loi et de protéger les salariés des grandes entreprises. La presse anglo-saxonne se félicite de l’américanisation avancée de la France, tel The Financial Post qui publie, en février 2000, un entretien 12 Le rapport révèle des situations à peine pensable, comme à la BNP Paribas (et ce n’est qu’un exemple) qui exige la rédaction des notes internes ou la production de CV en anglais. 17
  • 18. avec Thierry Desmarest (président de Total Fina Elf) dans lequel ce dernier se vante de dépenser des millions de dollars chaque année pour améliorer la pratique de l’anglo-américain de son personnel. Et ce journal de se désoler que les Québécois n’en fissent point de même… Cette politique industrielle de la pratique linguistique est vivement soutenue par les eurocrates de la Commission qui louent l’extension « de nouveaux marchés européens de travail ouverts et accessibles à tous », donnant l’impression d’être les valets d’une construction politique européenne basée sur un simple projet économique réalisé au profit des grandes firmes multinationales, maintenant que ces dernières contrôlent l’organisation du système de production mondial à leur profit et ne sont plus liées ni aux Etats Nations ni à l’intérêt général. « Un environnement médiatique et culturel dominant, par le vocabulaire comme par les images, instille sans relâche dans l’esprit de tous les Français l’association inéluctable de la modernité et du succès dans la vie à la langue d’outre-Atlantique : hors de l’anglo-américain, point de salut. », affirme l’Association le Droit de Comprendre, qui ajoute que « L’anglophonisation de la France se fera d’autant plus rapidement et efficacement qu’on n’en parlera pas et que l’on réunira sans le dire les conditions objectives de son accomplissement inéluctable. C’est presque fait : dans moins de dix ans, peuvent espérer ces excellents Français que sont MM. Tchuruk, Schweitzer, de Lassus et autres grands patrons, la France et l’Europe n’auront plus qu’une seule langue de travail officielle : l’anglo-américain. Le français sera peut-être encore autorisé à la cantine et pour le travail des personnels non qualifiés. Certaines grandes entreprises pourront alors enfin parrainer des œuvres de soutien pour la survie du français comme langue de culture « riche et vivante ». Elles le feront probablement devant quelques caméras de télévision avec quelques poignées d’euros, comme aujourd’hui elles parrainent les entreprises d’insertion des chômeurs de longue durée qu’elles ont mis 20 ans à casser, à rejeter et à pousser vers la marginalité sociale. » Renault admet que l’adoption de l’anglais comme langue commune avec Nissan n’a pas favorisé le rapprochement des deux groupes et, en conséquence, offre à présent des bourses à des Japonais pour venir en France étudier le français. Quand il y a encore de l’espoir… * Le monde de la recherche, largement soutenu par son ministère de tutelle, encourage au tout anglais, langue devenue l’unique référence scientifique sérieuse et outil de travail de base. Le français est jugé 18
  • 19. passéiste, son usage témoigne d’un manque d’ambition, pour ne pas dire qu’il relève de l’amateurisme. Les jeunes chercheurs le maîtrisent de toute façon si mal qu’il leur est bien plus aisé d’écrire dans un jargon pseudo scientifique qui leur garanti un accès plus important auprès de leurs pairs. Il est en effet bien plus simple de s’exprimer avec des codes primaires que dans un style châtiée. En tentant d’imposer l’anglais à la place de la langue nationale, le ministre de la Recherche outrepasse ses fonctions et ne se soucie guère, lui non plus, de l’intérêt supérieur de la Nation. Il en est de même pour les chercheurs et administrateurs qui agissent au mépris total de la loi. Mais l’Administration se fiche bien de la loi, ou plus exactement ne la considère pas comme s’imposant à elle. Serait-ce abuser que de rappeler aux chercheurs qu’ils doivent leur formation gratuite à un investissement de l’Etat ? Bénéficiant de ressources publiques, ils ne publient même pas leurs résultats en français, ne daignant pas offrir leurs connaissances à la communauté nationale. Un vulgaire francophone n’est probablement pas apte à saisir la substantifique moelle du raisonnement scientifique… On admet aujourd’hui que l’industrie puisse suppléer l’Etat dans le financement des laboratoires, au dépens bien souvent de toute éthique, dès lors, pourquoi les chercheurs seraient-ils comptables de ressources allouées dans le cadre de leur mission de service public ? Que l’on se rassure, le fait de ne jamais publier en français n’est pas sanctionné. De même la loi ne s’applique pas aux organisateurs de congrès et colloques qui ignorent totalement l’existence même d’une autre langue que l’anglo-américain. Le snobisme universitaire pousse au tout anglais et progressivement se généralise la règle immuable de la mondialisation. Déjà les hôpitaux de l’Assistance publique n’acceptent plus que les rapports rédigés en anglo- américain. Ecrire en cette langue permet en effet d’appartenir à l’élite mondiale, du moins offre cette illusion qui autorise à imiter les vrais puissants de ce monde : les Américains. Qu’importe que disparaisse la vie intellectuelle en français, qu’importe de renier aujourd’hui sa culture, ses ancêtres et sa patrie, depuis que triomphe la Modernité et le Mondialisme ? Le 23 janvier 2001, le très médiatique Jack Lang affirme que s’il était dictateur, il interdirait l’anglais en primaire (sic). Mais le 27 mars, il se ressaisit en se déclarant favorable à l’utilisation de langues étrangères pour l’enseignement de l’histoire, de la géographie, des maths, etc., dans le secondaire et aussi dans l’enseignement professionnel. Autant dire qu’il cautionne l’usage obligatoire de l’anglais à l’école de la Nation, certainement par soucis d’"ouverture au monde" (ou d’asservissement ?). La priorité du système scolaire français devrait être la maîtrise de la langue française, véritable facteur de cohésion sociale. On sait cependant la situation réelle de l’alphabétisation. De toute manière, que penser 19
  • 20. aujourd’hui d’une institution dont les représentants, en panne d’imagination (ou par soumission au modèle américain), imposent Halloween à nos pauvres enfants, une fête bien inutile et par trop mercantile pour être honnête. Mais c’est peut-être cela que l’on nomme de nos jours, l’Instruction civique ? L’enseignement supérieur est devenu, lui, sous l’injonction des Etats-Unis, un marché très juteux entraînant une gestion commerciale des connaissances. La langue est bien entendu l’instrument de conquête d’un empire soucieux d’imposer partout son modèle. HEC a par exemple obtenu en décembre 2000 le label américain de l’AACSB (American Assembly of Collegiate Schools of business), un organisme qui s’impose progressivement en Europe afin de devenir la norme mondiale de l’enseignement supérieur. Bernard Raoult, président de l’Agence gouvernementale EduFrance, créée en 1998 pour promouvoir l’enseignement supérieur français à l’étranger, propose sans rire de « créer au plus vite des cursus tout ou partie en langue anglaise dans toutes les formations », ajoutant en prime l’idée d’adopter le calendrier universitaire américain. EduFrance sert en réalité à promouvoir un enseignement supérieur en France mais qui ne serait pas français. En reproduisant sur notre système des valeurs qui ne sont pas les nôtres, en marchandisant le savoir, on s’oppose par définition à la tradition de l’enseignement égalitaire et gratuit en France. C’est un bouleversement en profondeur de la conception française de l’université que l’on veut provoquer. Malgré tout cela, c’est encore l’utilisation de l’internet qui représente aujourd’hui le plus gros risque pour la langue française. L’internet est une invention américaine qui, d’abord au service de l’armée, accède au grand public en 1985, grâce au courrier électronique et se propage progressivement dans le reste du monde. Le principe d’internet est de rendre accessible des informations, quelque soit le lieu d’origine et de destination des personnes qui y accèdent. Dès lors, les sites à contenu informatif, s’ils veulent toucher le plus grand nombre, utilisent une langue comprise du plus large public, ce qui conduit inévitablement à l’omniprésence effarante de l’anglais sur internet (si les institutions internationales, telle l’ONU, ne se présentent sur leur site qu’en version anglaise, c’est plus de 75 % du contenu internet qui est en anglo- américain !). Lors d’échange de messages entre deux interlocuteurs français, l’anglais contamine la communication : on s’envoie des « mail » ou « e- mail », on utilise des mailing list etc., avec des en-têtes étrangement formatés : « to », « from », « subject », « reply-to », « forward to » (sans compter le risque que l’on prend à ne pouvoir communiquer qu’en anglais sur les forums de débat, les « chat »). 20
  • 21. Ainsi, le maniement de l’anglo-américain est inhérent à l’utilisation d’internet, au dépend du français. Mais indépendamment de cette domination linguistique, l’autre danger qui pèse est celui de l’appauvrissement de la langue française. Le courrier électronique utilise un code informatique américain qui ne transcrit pas correctement les signes diacritiques du français : accents, cédilles et trémas sont supprimés. Par ailleurs, les courriels (pardon, les mails, restons « branchés »), sont considérés le plus souvent comme "utilitaires" et en tant que tels, doivent aller à l’essentiel. Il est donc inutile de mettre les formes et peu importe les erreurs grammaticales ou le néant lexical, du moment que l’interlocuteur vous comprends… Nous utilisons de toute manière des machines dont les systèmes et les programmes sont conçus pour ne comprendre que l’anglais. Avec le développement d’internet, c’est tout l’univers informatique qui progresse aux dépens du livre. Or ce support est fondamental dans l’approche de la culture française et dans l’épanouissement d’une vie intellectuelle qui passe par le support papier. Les générations futures, formées à l’informatique, perdront la maîtrise de la langue et ne pourront plus savourer son immense richesse. Le programme d’action du gouvernement français, « Préparer l’entrée de la France dans la société de l’information », est en cela très inquiétant. L’Etat souhaite former les futurs citoyens aux nouveaux outils de communication et développe pour cela une nouvelle pédagogie. On en fera jamais de trop pour imposer l’anglais… * La Délégation générale à la langue française qui dépend du ministère de la Culture et de la Communication, informe régulièrement le gouvernement, l’Assemblée et le Sénat sur la question de la langue française. Le dernier rapport sur « la place de la langue française dans les institutions internationales » offre une parfaite connaissance du problème à tout le personnel politique français. Nous aimerions à présent communiquer au grand public les informations dont disposent les élus de la Nation : « (…) le risque de monolinguisme qu’entraîne le recul de l’usage de notre langue dans les organisations internationales (est) constaté depuis plusieurs années. De plus en plus, le statut de langue officielle et de langue de travail dont dispose le français dans la quasi totalité de ces organisations ne suffit pas à enrayer son déclin comme langue de travail et de communication courante… Par ailleurs, l’incidence de plus en plus marquée des décisions et des textes communautaires ainsi que de la jurisprudence de la Cour de justice des communautés européennes sur la politique linguistique nationale appelle une grande vigilance. En effet, cette incidence s’exerce dans des domaines cruciaux pour la protection du consommateur et pour l’avenir de notre langue en France et en Europe, comme le commerce électronique, le 21
  • 22. droit des assurances ou le brevet européen. (…) le recul du français comme langue de conception et de travail, (est) particulièrement sensible depuis les adhésions des pays du Nord en 1995, et amplifié par la succession en 1998 et 1999 de présidences assurées par des pays non francophones (…). Ainsi, en 1999, plus de la moitié des documents de la Commission ont fait l’objet d’une rédaction initiale en anglais alors que le français était la langue source la plus utilisée en 1990. En outre, les délais de traduction en français ont tendance à s’allonger(…) La préparation de l’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale s’effectue essentiellement en anglais, la Commission comme la majorité des pays candidats recourant de manière préférentielle à cette langue. Dans ses relations avec les pays tiers et parfois même avec les pays d’Afrique francophones et du bassin méditerranéen, la Commission privilégie de plus en plus l’anglais au détriment du français… dans leurs relations de travail avec les administrations ou les entreprises françaises, les institutions communautaires recourent, dans certains cas, exclusivement à l’anglais. Cette situation est particulièrement préjudiciable en ce qui concerne les appels d’offres liées aux programmes de la Commission, ou l’emploi quasi exclusif de l’anglais défavorise les petites entreprises francophones(…) Le français même s’il bénéficie dans la quasi totalité des organisations onusiennes, du statut de langue officielle et de travail, a de plus en plus de difficultés à s’imposer comme langue de travail courante à l’assemblée générale, le nombre de délégations s’exprimant en anglais est passé de 74 en 1992 à 95 en 1999, celles s’exprimant en français passant dans le même temps de 31 à 26(…) Le français recule également dans le domaine juridique, où il tend à devenir une langue de traduction dans les documents comme dans les discussions, ce qui contribue à renforcer la place du droit d’origine anglo-saxonne… » Si la situation linguistique paraît très inquiétante, on ne note guère de réaction de la part des représentant de la Nation française… Brevet européen… L’Académie française avait pourtant rappelé que le français étant la langue de la République, « la France ne peut accepter que des textes en langues étrangères aient force de droit sur son territoire ». Elle avait ensuite solennellement demandé aux pouvoirs publics de ne pas signer le protocole, refusant d’admettre pour la langue française la perte de son statut international. Le gouvernement est pourtant resté sourd, choisissant sans crainte d’opprobre la politique de collaboration avec l’Amérique triomphante… Le Conseil Constitutionnel a précisé en décembre 1999 que la liberté et l’égalité devant la loi nécessitent l’accès au droit et une intelligibilité qui passent par la compréhension de la langue dans laquelle le droit est exprimé, 22
  • 23. offrant à la langue française un nouveau fondement constitutionnel dont le gouvernement n’a absolument pas tenu compte dans le cadre du protocole de Londres. 23
  • 24. Comment les langues régionales mettent en péril l’unité nationale La chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 et l’effondrement du bloc communiste en août 1991 ont mis un terme à la Guerre Froide. La situation nouvelle eut comme première conséquence le développement de mouvements identitaires dans les ex-pays de l’Est, et le réveil de réalités ethniques que le communisme avait endormi. Libérés de leur joug, les états nouvellement constitués adhérèrent au Conseil de l’Europe, qui fut, dès son origine en 1949, le lieu d’expérimentation de l’Union et qui est composé aujourd’hui de 40 pays. L’augmentation du nombre de ses membres eut comme corollaire l’augmentation du nombre de langues parlées, tandis que les rapports entre les peuples restaient délicats à gérer. Cette situation, complexe et tendue, entraîna la rédaction en 1992 de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, cadre juridique offrant une reconnaissance officielle aux nouvelles entités politiques, avec comme objectif de garantir alors la paix et la démocratie. Face à une crise économique et à la pression politique, l’Europe avait encouragé les nations de l’Est à se soulever contre leur régime et à revendiquer leur autonomie au nom de la spécificité culturelle et linguistique. La Charte accompagna ainsi l’effondrement du communisme. Le réveil des nations à l’Est est cependant maintenant le prétexte au réveil des revendications irrédentistes à l’Ouest, avec le soutien des instances européennes… La Commission européenne, en effet, mène en étroite collaboration avec le Bureau européen pour les langues moins répandues (BELMR), une politique dont le but est d’assurer la promotion des langues menacées de disparition. Le Bureau est un groupe de pression siégeant à Bruxelles, dont l’activité principale est la recherche de fonds pour les organisations locales des défenseurs des langues régionales, qu’il représente officiellement. Les subventions qu’il touche proviennent de la Commission qui rassemble ainsi les initiatives locales dans une coordination européenne ; le Conseil de l’Europe apportant, lui, un soutien plus juridique. Entrée en vigueur le premier mars 1998, vingt états ont signé à ce jour la Charte, dont la France, mais seuls huit d’entre eux l’ont ratifié.13 Le texte mentionne les « langues régionales ou minoritaires », et comme en France, parler de minorité est assez mal vu, on préfère la désignation de langue régionale, qui regroupe un ensemble hétéroclite de parlers vernaculaires, dont la diversité devient une vertu de l’Europe, par opposition aux Etats monolingues. Le dessein de la 13 Norvège, Finlande, Hongrie, Pays-Bas, Allemagne, Liechtenstein, Suisse, et Croatie. 24
  • 25. politique du Bureau est d’appeler les différentes communautés linguistiques à rompre avec les Etats, puis de former une coalition pour la défense des langues régionales, en édifiant une norme européenne en opposition à la norme nationale. Les cercles militants régionaux devant obtenir le label d’européanité pour jouir du soutien financier de la Commission ont, en retour, à lui porter hommage lige. Les défenseurs des langues régionales n’ayant pas d’adversaire officiellement reconnu par les instances européennes, le discours linguistique européen se construit d’une seule voix qui participe à la définition d’un projet identitaire pour l’Europe, sur la base des régions14. Que l’on sache, la République française est un modèle politique qui ne reconnaît pas la diversité ethnique ou religieuse. Si l’usage de langues régionales dans la vie publique est impossible selon l’article 2 de la Constitution qui fait du français la langue unique de la République, la loi Deixonne de 1951 leur reconnaît tout de même une place. Si, depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 153915 et surtout depuis 1794, la législation impose l’emploi exclusif de la langue française dans tous les actes publics et privés, c’est dans le but de l’unification de la Nation et, à la suite, par soucis d’égalité dans le respect de l’idéal d’universalité né de la Révolution. Les autonomistes, dans leur logique de périphéries opposées au centralisme étatique, développent un discours idéologique fondé sur un enracinement dans un sol, sur lequel vit une ethnie définie par l’usage d’une langue qui fonde une communauté "de souche". "Racine", "Ethnie", "Identité", "Traditions", sont les substantifs qui alimentent la rhétorique bien connue des promoteurs de l’Europe aux cent drapeaux, tel Bruno Mégret. Le réveil des minorités que l’on salue comme un progrès, n’est en réalité qu’un retour de la féodalité. Comment peut-on vouloir à la fois unifier l’Europe et lutter pour l’autonomie des régions ? Le seul objectif clair de la politique européenne est bien la disparition des entités nationales. Le BELMR, qui a propagé l’idée d’une Europe multiculturelle, est à l’origine de la politique de soutien aux langues régionales, menée conjointement par la Commission et le Conseil de l’Europe. Mais dans les faits, l’intégration européenne tend en réalité à une uniformisation qui favorise l’anglais, « la langue de communication internationale ». Comme au début du marché unique en 1986 la diversité linguistique de l’Europe faisait obstacle à la liberté de circulation des personnes et était dénoncée comme un frein à l’intégration, l’évolution du discours durant les années 1990 suscite à présent l’amusement, les langues régionales étant devenues « le patrimoine culturel 14 Voir l’article de Christophe SCHEIDHAUER, in L’Opinion européenne, Presses de Sciences Po/ Fondation Robert Schuman, Paris, 2001 15 L’Ordonnance de Villers-Cotterêts avait un but social, celui de permettre au peuple la compréhension de la langue dans laquelle se rendait la justice. 25
  • 26. de l’Europe »… On admire le paradoxe de la politique européenne : faire "l’unité dans la diversité" ! * Le BELMR dénombre quarante langues régionales. Il recense pour la France le breton, le catalan, le corse, l’allemand (et non l’alsacien), le basque et l’occitan. Mais qu’en est-il des langues issues de l’émigration telles l’arabe dialectal, l’arménien occidental, le berbère, le romani, le yiddish ou encore le turc ? Le recensement des langues de France révèle en réalité 75 langues parlées sur le territoire français. Le Bureau a en effet "oublié" aussi la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie, la Guyane française… Plus que la langue unique, le français est surtout la langue commune de l’ensemble du peuple français. Selon les principes de la Charte, la France devrait reconnaître l’existence de 75 minorités sur l’ensemble de son territoire et obliger l’Administration, l’Education, la Justice etc. à des traductions systématique en autant de langues, nœud gordien, dont il est de surcroît aisé d’imaginer le coût exorbitant. Le recrutement de fonctionnaire ne pourra assurément plus garantir l’égalité de tous si la connaissance d’une langue régionale est rendue nécessaire à l’embauche et ainsi, un individu non bilingue (et non autochtone) sera systématiquement écarté des principales institutions régionales. Nous sommes effectivement à des lieux de la tradition républicaine française… L’apprentissage d’une langue unique officielle, le français, favorise pourtant l’intégration d’une population d’origine émigrée dans un état reconnu, dans sa tradition, terre d’asile. En reconnaissant aujourd’hui la diversité linguistique, la France prendrait le risque de rétablir l’inégalité, d’étendre la ségrégation des communautés et d’aggraver encore le phénomène de ghettoïsation. Comment des partis politiques tels le PS, les Verts, l’UDF, DL et le RPR peuvent soutenir un processus ethniciste et antirépublicain ? Ils devraient pourtant être informés du statut d’autonomie de la Polynésie française (qui connaît un certain nombre de langues locales…) qui fait de la langue française, depuis 1996, la langue unique officielle, afin de permettre aux usagers des services publics l’utilisation d’un parler commun dans leurs relations avec les administrations, garantissant ainsi l’égalité pour tous… A trop s’ingénier à bien souvent ressusciter des idiomes régionaux, la défense du français dans les institutions européennes sera de plus en plus délicate dès lors qu’en signant la Charte, la France ne pourra même plus imposer la pratique de sa langue dans ses propres institutions… 26
  • 27. Le problème linguistique est biaisé par un débat malhonnête engagé par des militants peu soucieux des réalités françaises contemporaines, dans un Etat qui ne reconnaît ni la différence ethnique entre ses citoyens ni l’existence de minorités. En ratifiant la Charte, le cas d’une région frontalière comme l’Alsace deviendrait particulièrement sensible car l’allemand y serait reconnu langue officielle, ce qui raviverait le vieux débat qui avait opposé à la fin du XIX siècle, Mommsen à Fustel de Coulanges : le premier affirmait que l’Alsace était allemande parce qu’on y parlait un dialecte allemand ; le second avançait que l’Alsace était française parce que les alsaciens étaient citoyens français… Il faut ici saluer la prise de position extrêmement courageuse du vice-président de la région Alsace (encouragée par sa récente élection à la présidence de la Communauté Urbaine de Strasbourg), qui, dans un essai paru en 1999, dénonce les inquiétantes dérives pangermanistes dans sa région et se prononce clairement contre la Charte16. Pour le BELMR, il est nécessaire d’élaborer une approche "européenne" de défense des cultures régionales qui passe essentiellement par l’éducation, selon des modèles pédagogiques étendus sur toute la scolarité, avec un enseignement bilingue paritaire, voire un enseignement suivant la méthode de l’immersion totale, projetant donc le français en situation de simple langue vivante étrangère. Il importe avant tout dans cette logique de rompre totalement avec les systèmes nationaux d’enseignement. Les écoles Diwan pour le breton, Seaska pour le basque, Abcm pour l’alsacien, Calendretas pour l’occitan, Bressola pour le catalan, peuvent ainsi enseigner une langue et aussi, en toute liberté pédagogique, expliquer en cours d’histoire leur "colonisation" par la France … L’enseignement des langues régionales est aujourd’hui fondé sur le volontariat des élèves et des professeurs, or, en 2001, seul 152 557 élèves sur 12 millions ont suivi les cours de Langue et Culture régionale. Le Ministre de l’Education Nationale, Jack Lang, souhaite maintenant accroître ce chiffre et, le 03 mai, a proposé au Conseil supérieur de l’éducation, des projets de circulaires visant à encourager la création d’établissements pratiquant "l’immersion". Jack Lang prévoit de plus la création d’un Conseil académique des langues régionales. Malheureusement, le Conseil a émis, à sa demande, un avis défavorable. Mais que l’on se rassure, son avis n’est que consultatif… Lang, souhaite voir aboutir les mesures qui « constituent une mise en œuvre de fait des engagements de la Charte européenne sur les langues minoritaires, que la France n’a pas pu ratifier malgré la volonté gouvernementale ». Il s’agit ni plus ni moins d’un détournement de procédure qui pourrait être le prélude à une révision constitutionnelle visant à supprimer l’article 2 de la Constitution, afin de permettre l’enseignement 16 GROSSMANN Robert, Main basse sur ma langue, Contre les dérives linguistiques et politiques en Alsace, Editions La Nuée Bleue, Strasbourg, Octobre 1999 27
  • 28. dans une langue autre que le français, en prenant le risque d’offrir à l’anglais la possibilité de devenir la langue d’enseignement. Le consensus culturel autour des langues régionales, dernier rejeton de la pensée unique, est le fruit d’une véritable dictature du puissant "lobby" linguistique, pour lequel l’apprentissage obligatoire d’une langue régionale est le symbole d’une reconquête identitaire, l’épanouissement personnel étant à rechercher, selon les bien-pensants, dans les langues régionales et dans le repli sur les microcommunautés. Mais est-ce seulement le souhait de la majorité des Bretons, Corses, Basques ou Alsaciens ? Toutes les études réalisées à ce jour prouvent plutôt le contraire, ce que conforte également le score quasi confidentiel des listes régionalistes aux différents scrutins électoraux locaux. Le peuple français n’est peut-être pas aussi sensible que d’aucuns l’affirment au réveil identitaire. Dans un pays ou l’unité linguistique et l’unité nationale vont de pair, la montée des communautarismes ne peut que mettre en péril l’identité nationale. Le verdict du Conseil constitutionnel est d’ailleurs sans appel : la Charte européenne des langues régionales minoritaires est inconstitutionnelle. Si l’article 2 n’impose pas l’usage généralisé du français dans tous les actes publics et privés, le législateur peut néanmoins imposer le français dans certains actes, en particulier dans les administrations et les services publics. De sûr, personne ne peut être contraint à utiliser une autre langue que le français... S’il importe d’apporter notre soutien aux cultures régionales et de contribuer à la sauvegarde de notre patrimoine culturel national, il importe aussi de ne pas se tromper d’objectif : le but visé n’est pas l’affaiblissement politique de la République mais au contraire le renforcement de son unité, au nom du pacte républicain qui implique d’être solidaire du combat linguistique dès lors que les militants des langues régionales, en sus de leur action, saisissent l’urgence d’une mobilisation en faveur du français. Le Conseil précise bien que des dispositions, permettant l’usage d’autres langues que le français, sont inconstitutionnelles lorsqu’elles instituent de façon obligatoire une sorte de droit à pratiquer une autre langue. Ainsi la signature de la Charte pourrait entraîner des conséquences très graves pour la France et n’être qu’une boîte de Pandore inutilement ouverte aux revendications des indépendantistes. Contrairement à l’avis favorable de Bernard Poignant, député socialiste au Parlement européen, auteur d’un rapport au Premier Ministre favorable à la Charte, il semble bien qu’il serait imprudent de ratifier un texte remettant en cause la Constitution, quand l’urgence du combat linguistique dicte plutôt de réagir contre l’influence de l’anglo-américain dans les institutions européennes, internationales et même nos propres institutions. L’Etat doit avoir pour la langue française une réelle ambition et mener une grande politique, afin de lui assurer un avenir face à 28
  • 29. l’hégémonie de l’anglo-américain. Ce n’est que lorsque le climat politique sera apaisé et la confiance retrouvée, que le débat sur les langues régionales retrouvera la sérénité. Si le débat sur l’avenir de la langue française semble volontairement étouffé, en revanche celui de l’avenir des langues régionales semble s’être accru depuis1999, bénéficiant d’une vive attention des médias, parce qu’il met en exergue les revendications identitaires portés par un puissant groupe de pression et des mouvements terroristes, entendus, eux, des pouvoirs publics. Le terrorisme corse a obtenu les accords de Matignon, preuve que l’on ne peut se faire entendre en France que par la violence17… Contrairement à la défense de la langue française, la dynamique qui s’est instaurée à propos des langues régionales est devenue "politiquement correcte". Elle soulève des questions fondamentales liées à la mondialisation et à la crise d’identité que cette dernière provoque, et au risque d’uniformisation que l’on a déjà dénoncé. Elle est également directement liée à la perte de repères que génère la construction européenne autour d’une citoyenneté européenne qui n’existe pas et ne signifie rien, et qui pourrait bien provoquer le repli sur soi que l’on observe à travers la montée des "nationalismes ethniques" et de la violence des crispations identitaires, source de la haine de l’autre. L’Observatoire des pratiques linguistiques en France est consacré exclusivement aux langues régionales et minoritaires et ne s’intéresse pas au recul du français face à l’anglo-américain. Afin de favoriser une alliance contre ce dernier, il est certes nécessaire de réconcilier la France avec les langues régionales, mais lorsque Jean-Guy Talamoni déclare que les Corses doivent privilégier l’anglais au français, ils ne sont pas nombreux ceux qui s’en offusquent… Quand le débat sur les langues régionales, et toutes les questions qu’il soulève ne font que commencer… 17 Les militants pour la défense de la langue française prennent note… 29
  • 30. Comment apparaît une résistance à l’échelle mondiale :« Egaux, Différents, Unis : la Francophonie »18 La Francophonie regroupe tous les pays qui ont le français en partage, dans l’optique de tisser entre eux des liens qui permettront la mise en place d’une politique privilégiée par la culture. Cette idée d’une "communauté francophone", lancée notamment vers 1965 par les présidents Habib Bourguiba, Norodom Sihanouk et surtout Léopold Senghor, aboutit en mars 1970, lors de la conférence de Niamey, au Traité instituant l’Agence de Coopération culturelle et technique des pays francophones, qui deviendra par la suite l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). On entend par Francophonie, la communauté d’idées et de sentiments nés de l’usage commun du français, ainsi que les institutions, organismes et associations destinés à protéger et à développer cet usage dans le monde. Le mot s’impose en 1984, selon la volonté du Président François Mitterrand qui crée alors le Haut Conseil de la langue française et prend l’initiative d’organiser, en 1986, la réunion du premier Sommet de la Francophonie à Paris. Pour Senghor, le chantre de la négritude, « la Francophonie, c’est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre : cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire ». Une conscience francophone est apparue, féconde et créative, qui rassemble aujourd’hui, à travers le monde, tous les hommes unis par un même idéal, un même humanisme, des hommes qui partagent une même langue. La Francophonie ne sert pas une puissance, elle est une ouverture au monde, un rassemblement de religions diverses, d’opinions philosophiques différentes, unies derrière une langue commune exprimant des cultures et des imaginaires différents. Il se développe une multipolarité active, l’idée de la Francophonie du Québec, de Romancie, de la communauté française de Belgique, de la Francophonie africaine, de la créolité et de l’Arabo- francophonie. Il ne s’agit pas de rassembler tous ces pays derrière l’étendard tricolore, mais de réunir divers partenaires afin de partager et de développer un patrimoine culturel et linguistique19. Comme le disait René Depestre, poète haïtien, la langue française est devenue « un lieu d’identité multiple ». 18 devise inscrite sur un timbre dédié à la Francophonie. 19 Le Québec crée aujourd’hui bien plus de mots que la France, comme traversier pour ferry-boat. 30
  • 31. L’unité francophone n’est pas une fiction, elle unit culturellement des peuples avec des liens bien plus solides que ne le fait une union économique, fût-elle continentale. Face à la mondialisation, il incombe aux pays francophones de se rapprocher des autres grandes aires culturelles, l’Hispanophonie, la Lusophonie, l’Arabophonie, afin de s’aider mutuellement contre l’hégémonie de l’anglo-américain. « Lorsque décline une langue à vocation universelle, c’est la liberté qui recule sur l’ensemble de la planète, la liberté de penser différemment, c’est à dire la liberté de vivre autrement », affirmait François Mitterrand. En 1993, alors que toute la presse mondiale se gaussait des positions françaises sur l’exception culturelle face au rouleau compresseur américain, le cinquième Sommet de la Francophonie à Maurice, a bouleversé la donne internationale (47 pays francophones rejoignent la position de la France, en la présence amicale de Boutros Boutros-Ghali, le Secrétaire général de la Francophonie, alors Secrétaire général de l’ONU…) « Le rayonnement linguistique confère une influence internationale », avance Stélio Farandjis20, qui affirme également que les fondateurs de la Francophonie ont su qu’elle « était la part supérieure de la France et celle qui la dépassait parce qu’elle était la partie la plus noble que plusieurs nations partageaient entre elles et qui les obligeait à donner le meilleur d’elles-mêmes », pour se mobiliser autour de la particularité intellectuelle du génie français… Par son discours de 1967 resté célèbre, « vive le Québec libre », de Gaulle fonde véritablement la francophonie. La langue est aussi l’objet de cet acte puisqu’il crée une nouvelle communauté fondée sur l’idendité de la langue. Aucune solidarité d’ordre ethnique ou racial n’est invoquée. De Gaulle démontre pour la première fois que la politique étrangère et la diplomatie peuvent s’appuyer sur le pouvoir de la langue. La francophonie irrigue à partir de ce moment, du moins en partie, la politique française en Europe et vis-à-vis du Sud. Elle pourrait certainement jouer un rôle plus important et le peu de cas que la France fait du rôle diplomatique de sa langue est un signe majeur de l’oubli des principes cardinaux de sa politique. Elle pourrait commencer par inscrire dans sa Constitution une disposition relative à un engagement de sa part en faveur de la Communauté francophone. La Francophonie privilégie la coopération entre ses membres, l’« entente francophone » dont parlait François Mitterrand, et s’oppose aux conceptions impériale ou tribale de l’organisation du monde. Elle réunit 20 Stélio Farandjis (Secrétaire général du Haut Conseil de la Francophonie), Philosophie de la Francophonie, Les cahiers de la Francophonie, Editions L’Harmattan, 1999 31
  • 32. dans un même projet la langue, la culture, l’économie et la politique, et plaide pour un soutien aux pays en voie de développement ainsi que pour une régulation sociale à l’échelle internationale. A l’aube du XXIème siècle, la France doit opposer au libéralisme cannibale une solidarité active entre les continents, s’assurer que tous les pays ont quelque chose à échanger au cœur du système du libre-échange… et relever le défi de l’hégémonie anglo-américaine. Quand « il convient, affirmait le Président François Mitterrand, de ne pas renoncer à ce que nous sommes »… 32
  • 33. En guise de conclusion La France a perdu sa souveraineté monétaire en abandonnant le droit régalien de frapper sa monnaie, elle a perdu son indépendance diplomatique et sa puissance militaire en acceptant de se ranger dans l’OTAN et l’Eurocorps. Devra-t-elle aussi, avec la complicité de ses dirigeants, accepter, sans réagir, de perdre le dernier attribut de sa souveraineté, l’usage de sa langue nationale ? Ce qu’il faut d’urgence dénoncer, c’est ce que le général de Gaulle appelait l’école du renoncement national : « aux esprits, aux partis, aux journaux qui lui appartiennent, l’idée même que la France puisse jouer un rôle qui soit le sien apparaît comme impossible, dérisoire, voire scandaleuse. » Ce que l’on nous promet comme avenir n’est rien d’autre que la perspective de la domination de notre civilisation par la seule valeur marchande, sans en mesurer toutes les conséquences. Pour Stélio Farandjis, « L’Histoire offre des choix, et aujourd’hui les choix sont encore plus contrastés qu’avant. Ou nous allons vers une civilisation uniformisée, standardisée, en bref, le désert de la langue unique (de plus en plus réduite et flottante), de la pensée unique, de la culture unique industrialisée, en somme la civilisation du tout Coca Cola ; ou bien nous allons vers une jungle généralisée ou se télescoperaient tous les intégrismes, toutes les communautés ghettoïsées, tous les enfermements identitaires, en un mot, la civilisation du tout Ayattolah. », laissant à la francophonie le soin de « repousser les deux mâchoires de cet étau infernal ». L’idée s’est imposée chez les nouvelles "élites" économiques, culturelles, et politiques françaises, que l’anglo-américain est LA langue de l’élite mondiale, qu’elle est le bagage minimum pour réussir socialement (et matériellement), dans un monde merveilleux (à la Walt-Disney) où l’anglais est devenu LA langue de communication, LA référence. Quand anglais rime avec modernité… Le temps est à la prise de conscience de l’ampleur du recul de la langue française, de « la mal-bouffe » à la « mal-langue », selon l’expression de Thierry Priestley, les maux sont les mêmes… A l’origine de la loi Toubon, la presse allemande (et anglo-saxonne) fut très virulente et ne manqua pas de railler alors "l’exception française". Pourtant, aujourd’hui, l’Allemagne élabore sa propre loi, plus contraignante encore, afin de promouvoir la langue de Goethe et le plurilinguisme. Après 33
  • 34. l’Italie et l’Espagne refusant le protocole de Londres sur la réforme linguistique du brevet européen, c’est maintenant au tour de la Pologne, du Brésil et de la Russie de mettre en place une politique de défense linguistique. On constate la mise en place progressive, à l’échelle mondiale, d’une résistance à l’hégémonie anglo-américaine, et la naissance d’une lutte fondamentale pour la diversité culturelle, en opposition à l’impérialisme américain. L’Alliance française à travers le monde doit s’autofinancer, or, s’il est touchant de voir des capitaux étrangers soutenir ainsi la langue française, il demeure scandaleux que la France n’agisse pas plus en faveur de sa propre langue. Il apparaît que le combat linguistique, pour être efficace, doit se mener au niveau d’une nation, puis dans un rassemblement de nations. En aucun cas au sein d’une organisation qui pour détruire les nations, s’invente un modèle supra-national où s’impose inéluctablement le monolinguisme… A quelle diplomatie indépendante pourrait rêver l’Europe si elle adopte la langue de l’hyperpuissance mondiale ? Le rapport sur Les Français et leur langue en 2001 conclut sur l’Europe que « les dérives des institutions européennes, de la Commission et des autres, vers une préférence généralisée pour l’usage de l’anglais constituent non seulement une violation des traités européens, qui reconnaissent le principe du multilinguisme et de l’égalité des langues, mais un élément important quoique insidieux d’un alignement général de l’Union européenne sur la plus grande puissance non européenne actuelle, puisque la langue est le véhicule et le signe du développement intellectuel, universitaire, scientifique et finalement politique. », et pose pour finir LA question : « la Commission est-elle seulement capable d’être autre chose que le relais des puissants groupes de pression économique européens et américains qui l'assaillent chaque jour ? » Le récent Traité de Nice nous a offert de constater un sursaut d’orgueil des différentes nations qui composent l’Union, un signe encourageant pour ceux qui croient encore possible la création d’une autre Europe, d’une Europe des nations, dans laquelle le combat linguistique sera possible. En attendant, l’Etat français n’a pas su convaincre les élites de l’importance du combat pour la langue française, mais, avec une volonté nouvelle, la situation peut rapidement évoluer. Les citoyens, enfin conscients du danger, manifesteront de plus en plus fort l’attachement à leur langue. Quand les politiques daigneront faire respecter le droit de parler français… 34