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Projet Personnel en Humanités
Génie Mécanique et Procédés de Plasturgie, 5e année
Le rapport au « créole » des Antillais
installés en France métropolitaine
PPH
Élève Ingénieur
M. Gilles GERVELAS
Année scolaire 2015 - 2016
Tuteur INSA
M. Enrique Sánchez Albarracín
2
REMERCIEMENTS
Avant de rentrer dans le vif du sujet, je tiens à remercier tout particulièrement les
personnes que je vais citer ici, sans qui la réalisation ainsi que l’analyse même de ce sujet
de PPH n’auraient guère été possibles :
- M. Enrique SANCHÉZ ALBARRACÍN, Maître de conférences en Langues et cultures
ibériques et latino-américaines à l’Université Lumière Lyon II et Intervenant au sein de la
filière Amerinsa à l’INSA de Lyon, pour ses conseils avisés et son soutien qui m’ont
assurément guidé dans mon analyse. Je ne manquerai pas non plus de le remercier pour la
motivation profonde dont il a fait part à l’égard du domaine d’étude que j’ai choisi
- Ma famille, et plus particulièrement ma grand-mère, pour ses remarques pertinentes et
les détails fournis sur la situation socio-économique des Antilles au milieu du siècle passé
- Toutes les personnes, connaissances et anonymes, qui ont su m’accorder de leur temps
afin de répondre au questionnaire qui a constitué le cœur de mon analyse et pour les
commentaires personnels qu’ils ont pu me transmettre afin d’alimenter ce travail
Avant-propos
Le sujet qui sera traité ici pourrait être considéré comme « sensible » au vu du
contexte politique et social dans lequel nous nous trouvons actuellement.
En effet je devrai inexorablement faire référence, directement ou indirectement, aux
notions de races, de racisme, de discrimination et d’identité Noire, qui ont été et qui sont
encore gravées dans les mémoires de la communauté antillaise vivant dans l’Hexagone.
Néanmoins, il s’agira surtout pour moi de décrire une situation que nous vivons au
quotidien avec un point de vue, non pas objectif, mais bien personnel, ce qui d’ailleurs est
le fondement même de la rédaction d’un Projet Personnel en Humanités.
Aussi, pourrai-je me permettre d’utiliser le « nous » inclusif de la première personne du
pluriel pour, non pas m’autoproclamer comme porte-parole de la cause antillaise, mais
véritablement pour insister sur le fait que je me sens parfaitement intégré et concerné par
les maux qui pèsent sur nous, ces « Français d’Outre-mer ».
3
SOMMAIRE
Remerciements et Avant-propos.................................................................................…............2
Introduction……………………………………………………………………………………………..................4
I- Contexte historique de l’étude................................................................................................5
1) Les traites négrières coloniales..................................................................................5
2) L’époque post-coloniale.................................................................................................7
II- Le mouvement de la Créolité................................................................................................10
1) Ses origines......................................................................................................................10
2) Le Créole : personne originaire de la Caraïbe......................................................10
3) Le créole : langue et noyau de la créolité...............................................................11
III- Vivre sa créolité loin de son pays d’origine...................................................................12
1) Notre regard sur nous-mêmes...................................................................................12
2) Une adaptation difficile mais pas impossible à ce nouvel
environnement................................................................................................................13
3) Une créolité limitée malgré et à cause de nous...................................................17
IV- Comment je la vis, ma créolité............................................................................................19
Conclusion........................................................................................................................................22
Références bibliographiques....................................................................................................23
Annexe...............................................................................................................................................24
4
Introduction
« Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. » Ce sont
les premiers mots auxquels nous sommes confrontés en lisant cet Éloge de la Créolité [1],
véritable manifeste de l’identité créole, rédigé par trois auteurs illustres de la littérature
antillaise que sont J. Bernabé, P. Chamoiseau et R. Confiant.
En effet, non, l’Amérique n’est pas mise de côté par ces auteurs à l’inverse des
autres continents. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est bien la découverte de ce
« Nouveau monde » à la fin du XVe siècle qui sera le véritable point de départ de ce
brassage de cultures d’horizons différents, un brassage qui donnera naissance plus tard
à ce qu’on appelle aujourd’hui : la Créolité. Il s’en suivra alors ce qui pourrait
s’apparenter à une sorte de mondialisation : non pas celle qui se passe actuellement sous
nos yeux, mais une autre de mondialisation. Celle d’hommes et de femmes, blancs et
noirs, celle de marchandises et, surtout, celle de cultures et de religions originaires des
quatre coins de la planète.
Oui, l’étude que je souhaite mener ici est donc complexe. Mais c’est bien cette
complexité, faisant partie intégrante du Guadeloupéen que je suis, qui me pousse à en
parler à travers ce projet personnel humaniste. Ce sera en outre l’occasion pour moi de
dire peut-être tout haut, ce que beaucoup – moi y compris – ont pensé, pensent et
continueront à penser tout bas. Néanmoins, je le répète, je prends le risque de
m’exprimer dans un registre « universel » car le sujet étudié ici va bien au-delà d’un
cadre scolaire : c’est l’humanité toute entière, de manière directe ou indirecte, qui est
concernée par cette réflexion.
Ainsi, c’est parce que le fait même d’évoquer cette identité créole n’a pas de sens si
elle est mise hors de son contexte historique, que je ferai d’abord un rappel sur ce
dernier. Puis, je présenterai globalement ce qu’est et ce que l’on entend réellement par la
notion de créolité. Enfin, et c’est bien là d’ailleurs le centre de cette étude, j’analyserai les
réactions et les ressentis que nous, Antillais venus nous installer en « France », vivons
dans notre quotidien en nous trouvant loin, très loin même, de notre pays d’origine.
5
I- Contexte historique de l’étude
L’objectif de cette partie n’est pas, aucunement d’ailleurs, de décrire les traites
négrières et l’esclavage qui se sont déroulés au cours de l’histoire de manière
exhaustive, mais uniquement de planter ce qui, je pense, sera le véritable « socle » de
notre créolité.
1) Les traites négrières coloniales
Pendant près de quatre siècles, du XVIe au XIXe siècle exactement, ils ont été
arrachés de leurs terres d’Afrique, par bateaux, à coups de fouets, à coups de pieds, à
coups de tout objet suffisamment rigide pour laisser une « trace » sur leur peau, afin
d’être exilés par la suite dans toute la Caraïbe et sur l’ensemble du continent américain.
Je fais référence ici à la traite négrière qui engendre actuellement des controverses, celle
qui jusqu’à présent reste ancrée dans les esprits de part son caractère unique : il s’agit
de la traite négrière coloniale européenne.
Néanmoins, et je crois qu’il est nécessaire de le rappeler, la traite négrière ainsi
que l’esclavage, qui ont consisté à vendre et exploiter des Africains, sont des faits
historiques qui remontent bien avant l’arrivée des Européens sur le continent Noir.
Deux autres traites ont en effet fait de la population africaine leur principale source de
captifs [2] :
- La traite orientale : dans la continuité des pratiques esclavagistes de l’Antiquité,
celle-ci s’est écoulée sur une très longue période, dont il est pratiquement
impossible de définir les dates exactes. Cette traite a notamment engendré le
déplacement de 7 à 12 millions d’esclaves d’Afrique du sud vers le monde arabo-
musulman du Proche-Orient et du Maghreb entre le VIIe et le XIXe siècle, soit
pendant près de treize siècles.
- La traite intra-africaine : encore plus difficile à fixer dans le temps en raison de
l’absence de sources et de documents écrits sur ses origines, cette traite a surtout
consisté en la mise en esclavage de prisonniers de guerre, qui se compteraient
également par millions mais sur une période beaucoup plus étalée encore, à
l’intérieur même du continent africain.
Ainsi, il apparaît clairement que ces trois traites se sont chevauchées au cours de
l’histoire, bien qu’elles ne soient pas apparues au même moment et aient eu des durées
très différentes.
La traite coloniale européenne
Oui, c’est bien elle que nous, Antillais restés dans la Caraïbe comme partis en
Métropole, avons gravée dans nos mémoires. Pourquoi ? Parce que contrairement aux
deux autres, la traite coloniale fut exclusivement racialisée : seuls les Noirs d’Afrique
6
furent concernés par ce commerce d’esclaves [2]. Le monde était alors coupé en deux :
d’un côté la race blanche, représentée par les colons Européens, et de l’autre, la race
noire, dessinée par ces esclaves Africains exportés dans les Amériques et aux Antilles
[10], et dont les descendants forment d’ailleurs aujourd’hui une composante importante
de ces populations, voire majeure dans le cas des îles de la Caraïbe.
Figure 1- Les routes du commerce négrier (XVIe – XIXe siècle) [7]
Autre spécificité de cette traite, sa durée fut beaucoup plus courte que les traites
orientale et intra-africaine. Pourtant, elle sera assurément la plus brutale et la plus
intense dans la mesure où malgré ce laps de temps court, entre 12 et 13 millions
d’individus ont été prélevés du continent africain, toutes destinations confondues. Mais
la réalité est pire encore puisque 90% des esclaves exportés vers les colonies
européennes des Amériques et de l’océan indien l’ont été entre 1740 et 1850, soit en à
peine plus d’un siècle [2]. La France, derrière le Portugal, le Royaume-Uni et l’Espagne, a
été la 4e puissance négrière européenne en déportant près de 1.2 million d’esclaves sur
ses navires. Enfin, il est important de noter que la traite coloniale a constitué un système
très organisé de la part de l’Europe notamment sur les plan administratif, commercial et
sanitaire, en témoigne ainsi les nombreux documents très précis qui ont permis aux
historiens de dresser des chiffres et des analyses rigoureuses sur cette période.
7
Le statut d’esclave
Selon l’Édit de mars 1685, plus connu sous le nom de Code noir, rédigé sous le
compte de Louis XIV afin de réglementer les relations entre maîtres et esclaves dans les
colonies françaises d’outre-mer, les esclaves sont explicitement désignés comme des
« êtres meubles ». Des meubles ou marchandises, qui peuvent être vendus et enlevés de
leurs terres d’origine pour aller travailler dans les plantations.
Ce système d’esclavage, comme dit précédemment, contrairement au monde musulman
où l’esclavage pouvait concerner n’importe quel peuple d’Afrique, n’avait qu’une seule
couleur, si bien qu’on parlait d’ « esclavage noir ». D’ailleurs, une des conséquences
aura été de considérer le mot « nègre » comme synonyme d’« esclave noir » [2] [3].
Je crois qu’il est fondamental ici de préciser l’importance pour nous de cette
couleur : noire. Cette couleur qui « habite » la plupart des Antillais. Cette couleur qui a
été si préjudiciable à nos ancêtres – les vrais, pas les Gaulois – durant des siècles et qui a
abouti à l’affirmation selon laquelle les Noirs constituent une « race inférieure »,
favorisée d’ailleurs par des théories scientifiques comme celle de l’inégalité des races
[2]. De nos jours évidemment, ce racisme biologique n’existe plus. En revanche, elle,
cette couleur de peau s’est maintenue et se maintiendra encore longtemps. Nous avons
donc, génétiquement parlant, en nous cette petite partie qui était considérée ni plus ni
moins qu’un objet ; cette petite partie qui aura subi volontairement de la part des Blancs
une déshumanisation sans nom. Donc oui, en tant qu’Antillais que nous sommes, en tant
que Noirs que nous avons été et continueront à être, elle est encore bien présente dans
nos mémoires cette époque de l’esclavage.
D’autre part, ce ne serait pas une erreur que de dire que le racisme existe et
existera très certainement dans le futur. Le monde politique dans lequel nous nous
trouvons actuellement le prouve même. Mais il y a une chose indéniable que rien ni
personne ne pourra contredire, c’est que l’Histoire, elle, ne s’effacera jamais. La mémoire
coloniale issue de la traite négrière est bien présente. L’esclavage noir a beau être un
« avoir été », il n’empêche que les traces qu’il aura laissées sont maintenant indélébiles
car absolument impénétrables pour la plupart.
2) L’époque post-coloniale
La traite coloniale vers les Amériques et la Caraïbe via l’Atlantique a été interdite
officiellement en 1815 par l’ensemble des puissances coloniales européennes à la suite
du Congrès de Vienne. Mais son interdiction n’aura aucune incidence dans un premier
temps puisque la traite de contrebande s’est poursuivie jusqu’à l’abolition de l’esclavage,
dite « émancipation des esclaves » : en 1835 pour la Grande-Bretagne, 1848 pour la
France, 1863 pour les États-Unis et 1888 pour le Brésil [2].
L’engagisme
Au lendemain de l’abolition de l’esclavage – évènement facile à comprendre – la
majorité des esclaves quittent les plantations de canne à sucre. Les anciens maîtres des
plantations se voient donc dépourvus de main d’œuvre. La France va alors chercher de
8
nouveaux travailleurs dans le sud de l’Inde, de la Chine mais également dans certains
pays d’Afrique – encore – pour intégrer ses colonies des Antilles et de la Réunion : c’est
l’« engagisme », qui aura lieu pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Les engagés
signaient un contrat de travail qui précisait la durée et les conditions de l’engagement
auquel ils devaient se tenir, avec la possibilité de pouvoir retourner dans leurs pays
respectifs au terme du contrat. Mais la réalité fut tout autre. En effet, cet engagisme, de
par le « tri » effectué en amont et les conditions de travail des immigrés, s’est plus
apparenté à une « nouvelle traite » qu’à une simple entente entre travailleurs engagés et
chefs de plantations [2]. Nombreux ont été ceux qui sont finalement restés sur leurs
terres, d’où les présences indienne et chinoise aujourd’hui au sein des anciennes
colonies françaises [3].
Figure 2 – Arrivée des premiers Indiens « engagés » en Guadeloupe en décembre 1854 à bord du
voilier l’Aurélie [8]
La loi de départementalisation
Le 19 Mars 1946, les colonies de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane
française et de la Réunion sont érigées au statut de Départements français. Elles
bénéficieront alors, sur les plans administratif et juridique, des mêmes droits et aides
que les autres départements de la Métropole. Une petite victoire donc, dans un premier
temps, puisque à cette époque les colonies sont touchées de plein fouet par une crise
sucrière du système de plantation illustrée par la montée croissante du chômage et de la
pauvreté [3][4]. De plus, la France va mettre en place dans ces départements d’outre-
mer une politique d’« assimilation » culturelle très forte du fait de leur nouveau statut
de citoyens français, et ce au détriment des singularités évidentes qui existent au sein
des anciennes colonies. En revanche, les améliorations sociales ne se font guère
ressentir et les populations se sentent alors négligées et méprisées par la France [3].
9
Le BUMIDOM
Plus de 10 ans après l’adoption de la loi de départementalisation des quatre
colonies post-esclavagistes, l’effondrement de l’économie de plantation est toujours
parfaitement visible. À cette misère apparente, s’ajoute une croissance démographique
exponentielle dans ces territoires, avec une moyenne de 9 enfants par femme, qui sera
une des plus élevées dans le monde [6]. Dans un contexte international marqué par la
révolution cubaine récente, l’apparition des premières régions indépendantes des
Antilles et l’imminence de l’indépendance de l’Algérie, les tensions sociales s’accélèrent
dans les DOM – émeutes de décembre 1959 en Martinique – et la volonté d’autonomie de
la part de ces régions s’intensifie [4]. C’est alors que la France va mettre en place une
forte politique d’émigration de ces Français ultra-marins vers l’Hexagone, en créant le
Bureau pour le développement des Migrations des Départements d’Outre-Mer en 1963.
La création du Bumidom survient, d’une part, pour rassurer les populations et
abaisser les tensions montantes en leur attribuant un « aller simple » vers la France : ce
Nouveau monde encore méconnu de chez nous qui promet a priori une amélioration
significative des conditions de vie de l’époque. Mais, d’autre part, cette nouvelle main
d’œuvre d’émigrés, français désormais, vient répondre à cette demande importante de
personnel peu qualifié, dans le secteur public particulièrement (Poste, RATP,
hôpitaux...), en raison de la forte croissance économique et social que connait la France
durant les Trente Glorieuses [4]. C’est donc plus de 160 000 personnes qui se sont
déplacées vers la Métropole afin de connaître une vie meilleure. Hélas, comme l’histoire
nous l’a souvent montré, la réalité une fois arrivées dans cet Eldorado européen ne fut
pas celle espérée. Inégalités professionnelles, racisme, discriminations et surtout le
manque de retours bénéfiques concrets pour ceux qui étaient restés « au pays » entraîne
la fermeture du Bumidom en 1981 par le gouvernement français.
Pour moi, l’époque du Bumidom, a marqué un tournant décisif dans l’histoire de
notre communauté antillaise dans son ensemble et dans le rapport que nous avons vis-à-
vis de notre culture créole. Or, comme je le montrerai par la suite, cet évènement est
encore beaucoup trop méconnu par nous, comme si ceux qui l’avaient vécu voulaient
l’« effacer » de leur mémoire.
La loi Taubira
Un siècle et demi après l’émancipation des Noirs, la loi du 21 mai 2001, dite « Loi
Taubira », du nom de la député guyanaise Christiane Taubira qui l’a proposée, reconnaît
la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. Par cette loi, la France
atteste que son histoire a bien été entachée par une période sombre comme celle-ci et
surtout reconnaît la nécessité d’un travail de mémoire et d’une plus grande prise de
conscience au sein de la population française.
10
II- Le mouvement de la Créolité
1) Ses origines
La notion de Créolité est officiellement apparue pour la première fois dans
l’ouvrage rédigé par Bernabé, Chamoiseau et Confiant en 1989 ; donc il y a à peine une
vingtaine d’années. Selon ce manifeste, la créolité est un véritable maelström de cultures
caribéennes, européennes, africaines et asiatiques réunies au sein d’un même espace :
dans notre cas, les Antilles, qui a abouti à la naissance d’une culture syncrétique
originale dite créole. Pour autant, s’il a fallu attendre presque la fin du XXe siècle pour
affirmer pleinement notre créolité, il n’empêche que l’identité créole, elle, s’est
construite grâce aux échanges permanents qui ont eu lieu entre diverses civilisations au
cours de notre histoire.
Le mot « créole » serait issu de l’espagnol criollo, qui viendrait lui-même du latin
criare, signifiant « éduquer, élever ». En fait, après la découverte de l’Amérique, ce terme
a désigné toutes les races qui ont été transportées sur ce continent [1]. Pourtant, chose
qui pourrait sembler étonnante, les premiers à s’être proclamés comme des « Créoles »
ont été les Békés ou Blancs créoles. Ce sont eux, les colons ayant importé leurs cultures
et valeurs européennes dans les plantations qui, au lendemain de l’abolition de
l’esclavage, ont affirmé qu’ils étaient les seuls véritables habitants légitimes des colonies
[5]. C’est pourquoi d’ailleurs depuis le début du XIXe, dans certains dictionnaires
français, le « Créole » désigne le Blanc venu s’installer dans la Caraïbe. Or, comme exposé
plus haut, il est clair que cette affirmation n’est pas juste.
Elle n’est pas juste car : comment expliquer la création de la langue créole –
inventée par les esclaves pour pouvoir communiquer entre eux ainsi qu’avec les
Européens – de la musique créole ou des contes créoles qui existent aujourd’hui ?
Comment expliquer que la tenue traditionnelle antillaise soit maintenant constituée du
tissu Madras, originaire de la ville du même nom en Inde, ou que l’un des plats types de
nos îles soit le Colombo ? Comment expliquer que nous, en tant que descendants
d’esclavages, soyons Blancs, Noirs, Mulâtres ou Métis ? C’est assurément cette période
historique de près de quatre siècles et ce brassage culturel entre Africains, Européens et
Indiens qui a permis d’être ce que nous sommes aujourd’hui : Créoles.
2) Le créole : individu originaire de la Caraïbe
Dans le cadre de ce PPH, je suis contraint de me restreindre à une population bien
définie, la mienne en tant que Guadeloupéen, mais il est vrai que la créolité va bien au-
delà du simple bassin caribéen. En effet, partout où il y eu colonisation, partout où il y a
eu partage de cultures, la créolité existe. Aussi, peut-on affirmer qu’il y a une créolité
antillaise, une créolité brésilienne, une créolité guyanaise, une créolité africaine, une
créolité asiatique et une créolité polynésienne [1].
11
Donc oui, le Créole peut être considéré – en partie du moins – comme un individu
originaire de la Caraïbe et plus particulièrement des Antilles, lieu symbolique de la traite
et de l’esclavage.
3) Le créole : langue et noyau de la créolité
Le colonisé parle toujours au moins deux langues : pour nous, il s’agit du créole et
du français. Le créole : notre langue première et véritable symbole de notre identité
créole. Je crois que l’écrivain V. Placoly n’aurait pas pu être plus dans le vrai quand il
affirme que [la langue créole] : « C’est elle qui nous appartient le plus ! ». Oui, c’est elle
qui nous caractérise le plus car elle est née dans des plantations où des Noirs, qui étaient
exploités par des Blancs, ont dû s’inspirer de langues coloniales : le français et l’anglais,
pour créer leur propre système de communication. C’est elle qui fait désormais partie
intégrante de notre culture antillaise avec sa musique, son imaginaire, ses traditions et
son mode de vie.
Pourtant, durant longtemps, le « parler créole » a été délaissé de la part des
Antillais. En suivant cette politique d’assimilation imposée par la France, nous avons
favorisé l’apprentissage de la langue et de la culture française au détriment de la nôtre –
celle qui est apparue sur nos propres terres – et ce en particulier sur les bancs de l’école.
Or, comme l’a souligné l’écrivain M. Leiris en 1963, très proche d’Aimé Césaire : « Avant
d’enseigner l’histoire de France, c’est l’histoire des Antilles qu’il y aurait lieu d’enseigner
[...] ». Même dans la littérature antillaise, le créole sera longtemps mis à l’écart pour
favoriser la francisation du peuple. Il existe même désormais ce qu’on appelle le
« français-banane » - fransé bannann en créole – qui désigne ou se moque de ceux qui ne
savent pas parler la langue de Molière de manière correcte. Mais aujourd’hui grâce au
mouvement de la créolité, aucun Antillais ne peut prétendre faire abstraction de sa
langue natale. Celle de ses racines. Celle qui fait résonner les cris de peine et de joie des
anciennes plantations. Celle qui est nous, tout simplement.
Figure 3 – Image issue des réseaux sociaux aujourd’hui, témoignant de notre attachement au
créole – Comprendre ici que c’est notre langue « naturelle » et qui, tôt au tard, refait surface.
12
III- Vivre sa créolité loin de son pays d’origine
Pour illustrer le cœur de ce rapport, j’ai créé un questionnaire (voir annexe)
destiné aux Antillais qui se trouvent actuellement dans l’Hexagone. J’ai ainsi pu recueillir
plus de 170 réponses de la part de personnes, connues personnellement ou non, qui
m’ont alors permis de dresser le bilan suivant.
Plus de 80% des participants sont des étudiants, information importante à prendre en
compte pour l’interprétation des différentes analyses que j’ai pu tirer ici.
1) Notre regard sur nous-mêmes
Avant d’étudier le rapport que nous, Antillais présents en France, entretenons avec
notre créolité, il est fondamental que nous ayons d’abord conscience du fait que nous
soyons des Créoles. Et j’ai été ravi de savoir que c’était effectivement le cas.
La plupart d’entre nous (80.1% exactement) avons déjà entendu parler de cette
notion – pourtant « jeune » – de la Créolité. Oui, nous sommes donc des Créoles. Oui,
nous partageons une histoire coloniale forte qui nous a permis d’être ce que nous
sommes aujourd’hui et d’avoir une identité qui nous est propre. Aussi, nous nous
accordons pratiquement tous à dire, qu’être Créole « c’est posséder une culture qui
est née d’un métissage ethnique, culturel et religieux » à la suite de près de quatre
siècles de cohabitation entre races et classes d’origines diverses.
Cette notion de races justement, qui est encore gravée dans les mémoires de la
majorité d’entre nous et qui, inéluctablement, s’associe à une couleur spécifique.
Il y en a bien une en particulier, le noir, qui reste ancrée dans nos esprits, d’abord à
cause de notre histoire mais surtout car c’est elle qui se noie dans la chair de la majorité
d’entre nous. Cette couleur obscure, comme je le soulignais plus haut, qui a tant porté
préjudice aux esclaves africains exilés dans les plantations des Antilles. Il n’est donc pas
étonnant de constater que près de la moitié d’entre nous pense immédiatement aux
termes « Africain » et « Antillais » quand ils entendent le mot Noir. Les « Autre[s] », pour
la plupart, n’associent pas forcément le noir a une ethnie mais véritablement à la couleur
noire elle-même et par extension à toutes les personnes qui ont la peau noire. Ce constat
est assurément une conséquence directe de cette traite coloniale racialisée qui s’est
déroulée à partir du XVIe siècle et qui peut justifier le fait qu’aujourd’hui, chez les
Figure 4 – Première question de ce questionnaire destinée aux Antillais de la métropole
13
Antillais comme chez les Métropolitains, le Noir fait référence à l’Afrique et à ces
personnes à la peau foncée qui ont été déshumanisés durant des siècles.
2) Une adaptation difficile mais pas impossible à ce nouvel environnement
« En Métropole je me considère comme un immigré » !
Selon toi, qu’est-ce qui limite le plus ta créolité ?
Bien que poussée un peu à l’extrême, la remarque qui m’a été faite ci-dessus
reflète pourtant parfaitement ce que plus de 90% d’entre nous ressentons : en France,
notre créolité est limitée. Et ce qui nous limite le plus, ce sont les Français eux-mêmes.
Au-delà des changements d’environnement, de culture et de mode de vie qui,
évidemment engendrent une période d’adaptation et de remise en question, c’est
l’absence de connaissances flagrantes sur l’histoire des Antilles, de ces départements
français d’Outre-mer qui crée en nous ce malaise.
Oui, effectivement, et comme la plupart d’entre nous, immense aura été mon
étonnement quand j’ai pu constater à quel point les Blancs n’avaient pas conscience de
notre histoire : une histoire qui n’est pourtant pas uniquement celle des descendants
d’esclaves, mais celle de la nation toute entière. Je ne m’étalerai pas sur les remarques
bien souvent ineptes, relatives à la géographie des DOM – au vu du nombre de Noirs en
Guadeloupe, peut-être aurait-il été plus « logique » que nous appartenions au continent
africain – , à notre mode de vie ou encore notre langue, qui sont certainement dues à une
Toutefois, il est désormais loin ce temps où le nègre
n’était considéré que comme un simple esclave noir. En
effet, je n’ai aucun doute à affirmer que l’Antillais est
maintenant quelqu’un de fier. Fier de ses origines. Fier du
combat qu’ont mené ses ancêtres pour atteindre leur liberté.
Fier de savoir qu’il a pu passer du statut de « meuble » à la
personne dotée d’une culture immensément riche qu’il est
devenu.
Oui, nous sommes des gens (trop) Fiers, et c’est peut-être
pour cette raison d’ailleurs que nous avons encore du mal à
nous reconnaître à travers la culture de ce pays, la France,
qui est pourtant le nôtre sur le papier.
Figure 5 – Logo du collectif « Noir
& Fier » créé en 2004 en France
Figure 6 – Le sentiment d’une créolité « limitée » en arrivant en France
14
lacune du système scolaire reçue ici et donc indépendante de leur volonté. En revanche,
je ne peux passer sous silence le fait qu’au XXIe siècle, les Antilles soient encore
considérées/cataloguées par une simple couleur. Une méconnaissance à peine croyable à
l’heure où l’accès à l’information est possible n’importe où et n’importe quand, a fortiori
dans la sixième puissance économique mondiale. Mais encore faut-il en ressentir le
besoin, de mieux connaître les évènements qui ont permis à la France d’asseoir sa
présence sur tous les continents du globe. Une méconnaissance qui amène – à juste titre
– certains d’entre nous à littéralement « douter de notre appartenance » à ce pays,
tant la relation qui nous lie semble être « univoque ».
Revenons sur le rapport que nous, Français des Antilles comme Français de
l’Hexagone, avons à la couleur noire. Pour nous tous, celle-ci renvoie d’abord à l’Afrique
et aux personnes de couleur en général. C’est donc normal de constater que la plupart
des Antillais interrogés seraient très peu ou moyennement vexés si un Français – je ne
fais pas de distinction ici entre la Métropole et ses anciennes colonies – les confondait
avec une personne issue du continent Noir. En revanche, si Afrique implique Noir, la
réciproque n’est absolument pas vraie. Et c’est bien ce que dénonce une importante
partie d’entre nous. En effet, nous voyons que la majorité des Français se basent sur le
faciès, et uniquement sur lui, pour dissocier un Antillais d’un Africain. Donc bien
évidemment la déduction de notre origine est souvent erronée de leur part.
Mais je crois que le problème va encore plus loin que le simple fait de se focaliser sur la
couleur de l’individu. Pour moi, il y a un « océan » aussi large que l’Atlantique entre ne
pas faire la différence et le fait de ne pas même savoir que cette différence existe. R.
Confiant nous rappelle que « 90% des Martiniquais sont des métis, à des degrés divers »
[5], chiffre très certainement similaire en Guadeloupe. Donc il n’est pas normal à l’heure
actuelle que notre créolité soit limitée par des regards stéréotypés et incultes dans notre
propre « pays ».
Figure 7 – La confusion faite entre nous et les Africains – du moins intense (1) au plus intense (5)
15
Le créole
Un autre aspect qu’il est nécessaire d’étudier est le lien que nous possédons avec
notre langue maternelle : le créole. Un cinquième d’entre nous n’arrive pas à exprimer
pleinement sa créolité du fait qu’il (elle) parle moins créole une fois arrivé(e) en France.
Nous sommes beaucoup plus nombreux encore (74%) à avouer que notre éloignement
au créole crée chez nous un certain manque plus ou moins important.
Le fait de ne pas parler créole et/ou ne pas entendre parler créole autour de toi aussi souvent qu'au
"pays" crée-t-il chez toi un manque ?
En effet, le créole à lui seul illustre très clairement cette synthèse originale qui a
découlé de ces siècles de lutte et de revendications de la part des esclaves noirs
africains. Et nous pouvons être fiers du résultat qui en a découlé.
En ce qui me concerne, je suis plus que Fier de dire aujourd’hui que le créole est
une langue belle et riche. Le créole est une langue dynamique. Le créole est une langue
qui à chaque mot génère une musicalité nouvelle. Quand je parle créole, je me sens
Guadeloupéen. Quand je parle créole, je suis conscient du fait que je n’aurais jamais
connu cette langue s’il n’y avait pas eu tant de sang déversé sur mes terres. Quand je
parle créole, je me sens en plein accord avec moi-même, avec mon « Moi profond », qui
me permet d’affirmer ma place au sein de cette société. Et je crois que nous sommes
nombreux à ressentir cela. Oui, kréyol an nou bèl menm ! (Notre créole est vraiment une
belle langue !).
D’autre part, le créole est sans aucun doute une langue vivante qui est – moins
aujourd’hui qu’à l’époque de nos grands-parents – ancrée dans l’oralité antillaise. Cette
oralité qui a d’ailleurs su garder ses influences africaines à l’instar des langues qui sont
nées également dans les anciennes colonies des Amériques. Ainsi, Tío Conejo de
l’Equateur et de la Colombie, Compè Lapin d’Haïti, de la Martinique et de la Guadeloupe
et Br’er Rabbit des États-Unis sont des descendants de Louk, le lièvre sénégalais et de ses
autres cousins issus de contes africains [2]. Donc nous constatons bien que les Antilles
sont loin d’être l’unique région où la mémoire de la traite et de l’esclavage est encore
vive. Bien au contraire. Et le fait que nous Antillais installés dans l’hexagone ayons pu
nous éloigner un peu de nos îles a peut-être été une chance et une opportunité de mieux
prendre conscience de ce partage de mémoire avec des cultures différentes de la nôtre.
Figure 8 – La relation que nous portons à la langue créole
16
« Pleinement intégré au reste du monde »
C’est en effet une des remarques que j’ai pu recevoir à travers ce questionnaire :
remarque qui n’était assurément pas isolée.
Cet éloignement que nous avons avec notre pays d’origine aura été pour certains – moi
le premier – l’occasion d’être d’autant plus « fier et conscient de [nos] origines ». Il est
clair que résider dans un nouvel espace tel que la France métropolitaine est un véritable
tremplin vers la découverte de nouvelles cultures et d’une meilleure connaissance de
soi. C’est en confrontant différentes réflexions, mentalités ou encore modes de vie, à nos
propres habitudes qu’on arrive au final à être « grandi » et « en parfait accord avec notre
culture ».
Après plusieurs années en Métropole, tu te sens :
Pour autant, s’il est vrai que s’éloigner de chez soi permet de s’ouvrir l’esprit, il
n’empêche que la majorité d’entre nous sommes d’accord sur ce sentiment
d’appartenance et de non-appartenance à la France. Il est indéniable que côtoyer
d’autres Français comme nous, qui ont, pour la plupart, très peu de connaissances sur
l’histoire des Antilles nous amène à nous poser certaines questions sur notre identité
réelle. Césaire avait parfaitement raison quand il affirmait que « tôt ou tard, [nous]
verrons apparaître le problème de l’identité » [3]. Débat qui prend son sens aujourd’hui
plus que jamais d’ailleurs, mais c’est un débat qu’il faudrait revoir à sa source dans le cas
de la société antillaise.
La France a (trop) longtemps prôné la civilisation unique en mettant en place, dès
la proclamation de la départementalisation de ses anciennes colonies d’Outre-mer, une
forte politique d’assimilation. Or comment un peuple qui a tant souffert pendant des
siècles, qui a vu ses ancêtres destitués de leur statut d’être vivant, qui a toujours vécu à
plus de 7000 km de sa Métropole, pourrait-il s’assimiler pleinement à la culture
française ? Ce n’est malheureusement pas possible. Il y a et il y aura toujours ce
« décalage » entre nous qu’il est enfin nécessaire de reconnaître. Il y a et il y aura
toujours non pas une civilisation mais des civilisations qui ont chacune leur propre
histoire et leur propre culture. Et je crois que tant que notre entourage politique n’aura
pas pris conscience de cela, nous continuerons à être ces « Français à part » d’Outre-mer.
Figure 8 – Les ressentis que nous avons après plusieurs années en Métropole
17
3) Une Créolité limitée malgré et à cause de nous
Nous sommes venus en France pour une raison X ou Y et nous avons dû alors nous
adapter à ce nouvel espace qui s’offrait à nous. Or, comme nous l’avons vu, un constat
déplorable a été fait, à savoir que l’histoire des Antilles, celle de l’esclavage et de la traite,
pourtant reconnus par l’État en tant que crime contre l’humanité toute entière, est
encore plus que méconnue par les « Français de France ». Il s’agit d’un débat bien trop
complexe cependant pour je puisse me permettre de l’aborder de manière profonde
comme il se devrait de l’être. Mais une chose est certaine ici, c’est que le fait qu’à ce jour,
une période aussi indigne de notre histoire soit tant méconnue à l’échelle nationale ne
peut être qu’un frein à la pleine expression de notre Créolité.
20% des personnes ayant répondu à ce questionnaire, n’avaient pas entendu parler
de cette notion auparavant. Ce résultat ne doit pas pour autant être interprété – a priori
– de façon négative compte tenu de l’apparition plus ou moins récente, qui remonte à
moins de trente ans, du mouvement de la Créolité. En revanche, je ne peux passer sous
silence le fait que plus de 85% de ces mêmes personnes n’ayant pas eu vent de la
Créolité ne connaissent pas non plus le BUMIDOM.
Mais la réalité est encore plus alarmante puisque nous sommes plus de 60%, à ne
pas savoir que l’émigration de centaines de milliers de gens originaires des Outre-mer
vers la France a eu lieu entre 1963 et 1981. Cette période qui explique aujourd’hui la
présence de nombres d’entre nous en Île-de-France notamment, et plus
particulièrement dans les secteurs publics cités précédemment. De plus, la période
Bumidom a eu des effets non négligeables sur la population antillaise, puisque
aujourd’hui encore, certains membres des familles de ceux qui sont partis à la
« conquête » de la France se demandent ce qu’ils sont devenus. C’est à la suite de cette
arrivée massive des Français des DOM dans l’Hexagone qu’ont été mis en place d’ailleurs
les fameux « congés bonifiés » dont – j’en suis sûr – nous avons certainement tous eu
échos [6].
Pour moi, l’effet Bumidom occupe une place importante dans le rapport que nous
pouvons avoir actuellement avec notre Créolité. Donc le fait que nous soyons aussi
nombreux à ignorer cette partie de notre histoire prouve qu’il y a également un
« manque d’intérêt » des Antillais installés en Métropole pour leur histoire.
Figure 9 – Notre connaissance de la période Bumidom qui a marqué notre histoire
18
Oui, les Antillais qui ont, à l’époque, pu bénéficier de cet aller simple vers la
Métropole ont véritablement été les premiers concernés par la politique d’assimilation
profonde que nous continuons à connaître encore aujourd’hui. Ils ont dû s’adapter à
cette nouvelle culture et faire face au racisme et aux diverses discriminations pour
pouvoir trouver une stabilité professionnelle. Là où je veux en venir, c’est qu’il est donc
compréhensible que certains (donc je ne généralise absolument pas ici) se soient
accaparés pleinement cette mentalité et ce mode de vie à la française, au point de ne plus
remettre leurs pieds aux Antilles. Au point de délaisser leur langue première : le créole.
Au point de vouloir que leurs enfants soient comme eux tout simplement : intégrés à la
culture française.
Mais de l’autre côté de l’Atlantique, la mentalité est tout autre. Un exemple qui illustre
bien je trouve les clichés que nous avons sur nous-mêmes est le film 30° Couleur, réalisé
par le Martiniquais Lucien Jean-Baptiste en 2012 [7]. Dans ce film, le réalisateur incarne
lui-même le personnage principal : un Antillais parti en France pour faire ses études, qui
a brillamment réussi sa vie et qui du jour au lendemain se voit « forcé » de retourner sur
son île en apprenant qu’il ne reste à sa mère que quelques jours à vivre. Une fois arrivé
en Martinique, celui-ci ne se reconnait plus du tout dans cette culture et ce mode de vie
antillais, qu’il avait déjà complètement mis de côté dans sa nouvelle vie en France.
Le cliché qui est mis en évidence ici est celui du « Noir qui est devenu blanc à
l’intérieur », plus couramment appelé Bounty.
"Bounty, négropolitains, Antillais de France..." sont autant de termes, péjoratifs je dirais, que l'on entend
souvent dans notre communauté. Qu'est-ce qui fait la différence entre eux et toi ?
Nous sommes plus de 50% à considérer qu’il est nécessaire d’avoir vécu au moins
temporairement aux Antilles pour être Créoles, ce qui serait une marque de différence
entre les négropolitains, ces Antillais pleinement intégrés au mode de vie français, et
ceux qui se sentiraient plutôt « pris entre deux chaises ». Or, si l’on se réfère encore à la
l’époque du Bumidom – vecteur inévitable de clichés –, les Antillais qui sont partis
trouver du travail en Métropole avaient quand même passé une bonne partie de leur vie
chez eux. Donc cette soi-disant différence entre nous ne serait aucunement justifiée.
D’ailleurs, je crois qu’il n’y a rien de négatif à vouloir s’inspirer de l’autre afin de mieux
s’adapter. Comment nos ancêtres auraient-ils pu donner naissance à notre langue créole
s’ils n’avaient pas tenté d’ « imiter » celle de leurs maîtres ?
Figure 10 – La mise en lumière des différences entre « Bounty » et « vrai » Antillais
19
Par contre, inspiration ne veut pas dire assimilation totale et aveugle à l’autre. Et c’est
bien ce que nous sommes également nombreux à déplorer de la part de certains Antillais
qui vivent désormais en France, en considérant que le fait de « garder intact » notre
culture antillaise est essentielle.
Enfin, et ce sera le dernier point que j’aborderai ici, s’il est vrai que parler créole
n’est pas suffisant pour pouvoir se proclamer Créole, néanmoins la base même de notre
Créolité est et restera notre langue maternelle. En ce sens où, oui, les Antillais qui
oublient le créole ou n’ont jamais appris à le parler ne peuvent être pleinement
considérés comme Créoles. Comme le souligne en effet R. Confiant : « N'importe qui peut
devenir créole. » car la Créolité est perpétuellement remise à jour. Mais le fait de savoir
que l’on baigne ou que l’on a baigné dans un brassage culturel intense ne suffit pas pour
affirmer que l’on s’intègre à la communauté Créole. Les Antillais qui choisissent de ne
pas transmettre la langue qui est née sur leurs propres terres, font par conséquent le
choix d’omettre et de noyer, volontairement, une partie fondatrice du navire de leur vie.
IV- Comment je la vis, ma Créolité
Il est évident que revenir sur mon histoire douloureuse et prendre le risque
d’analyser un tel sujet aura été pour moi une expérience très difficile. Mais je crois que
j’en avais besoin. Et je crois surtout que c’est l’ensemble des Antillais eux-mêmes qui en
ont besoin afin de s’accepter et s’intégrer pleinement à la société actuelle.
Comme certains de mes compatriotes, je me sens parfaitement « intégré au
monde » et je n’ai aucun mal à affirmer mon identité créole aux gens qui m’entourent. Il
ne s’agit pas en effet de rentrer dans une espèce de communautarisme, qui serait à
l’opposé même de la Créolité, mais bien de prendre conscience que nous partageons une
histoire unique avec de nombreuses civilisations et que, à travers le fait de se
reconnaître en tant que Créoles, nous pourrons enfin nous appuyer sur le même
support.
Ce PPH aura réveillé en moi des émotions intenses, que j’ai voulu extérioriser au travers
de ces deux « poèmes » que j’ai moi-même rédigés.
20
Impardonnable
Je suis né Noir
Noir, je suis né
Eux aussi sont-ils nés avec cette obscurité qui les habite
Pire, ils sont nés pour accéder à une lumière qui n’est jamais apparue
Elle n’apparaîtra pas cette Lumière
Et tu sais pourquoi ?
Parce que Noirs, nous sommes nés
Et Noirs, nous resterons
Il ne s’agit pas seulement d’une couleur, hélas
Il s’agit d’une histoire, la notre d’histoire
La connais-tu ? Non
Mais tu la connais cette teinte obscure qui nous habite
Si obscure qu’elle sera toujours la première à apparaître face à tes yeux, clairs
L’obscurité a toujours effrayé l’Homme
Et ainsi, continuerons-nous à être pour toi : effrayants
Je suis né Noir
Je suis né pour aller plus loin que toi
Et tu sais pourquoi ?
Regarde à travers cette obscurité qui m’habite et tu trouveras la réponse
Néanmoins, merci
Merci ? Oui, merci
Car grâce à toi je suis ce que je suis
Car grâce à toi j’ai appris à faire la différence entre l’essentiel et la futilité
Oui, car grâce à toi je suis moi
Et toi, tu es resté « toi »
Je suis né Noir
Il n’y a pas eu d’oubli
Comment oublier ce que je ne peux pas atteindre moi-même ?
Il n’y a pas eu de pardon
Non, l’impardonnable n’a pas de porte de sortie, hélas ?
Il y a eu un métissage en revanche
Ah le Métis ! Toi et moi nous aimons ce mot
Il y a et il y aura encore
Des regards
Des a priori
Des questions sans réponses
Je suis né Noir
Et merci de m’avoir permis d’être ce que je suis
Créole.
Gilles G.
21
Silence
La vérité, es-tu réellement prêt à l’entendre ?
La vérité te dis-je, elle est dure à assimiler et elle le sera toujours, hélas
Assimiler ? C’est pourtant ce que tu as tenté de me faire connaître
L’assimilation
Je ne me sens pas comme toi
Je suis moi et toi tu es ce que tu es
Je vis pourtant avec toi
Je vis grâce à toi, peut-être ?
Mais ça s’arrête là
Il y a des fossés qui ne peuvent être comblés
Pourquoi les combler d’ailleurs ?
Le passé reste au passé, point
Mais je suis quelqu’un qui s’adapte
Tellement bien même, que tu ne me vois pas comme je suis vraiment
Tant mieux au final
Je m’adapte et je n’ai pas de difficultés à le faire
J’accorde une importance sans égale à mon histoire
Parce qu’elle est authentique, notre histoire
Mais elle se retrouve davantage en moi
Elle se voit même, « noire »
La vérité est peut-être trop dure à libérer
Mais elle existe
Dans ce silence.
Gilles G.
22
Conclusion
Pour marquer la fin de ces cinq années de formation d’ingénieur à l’INSA de Lyon,
j’ai voulu étudier un sujet de PPH qui me tenait particulièrement à cœur et qui d’ailleurs
m’a fait me remettre très souvent en question depuis mon arrivée à Lyon : « Le rapport
au créole des Antillais installés en France métropolitaine ». De plus, la réalisation de ce
questionnaire et le fait de recevoir plus de 170 réponses en à peine deux jours m’ont
prouvé à quel point cette question de l’« identité noire » occupe une place importante
chez les Antillais venus en Métropole. J’ai été fier de pouvoir lire de nombreux messages
de soutien vis-à-vis de ce questionnaire et de constater que certains n’ont pas hésité à
me faire partager leurs émotions et leur façon de vivre leur Créolité au quotidien après
qu’ils se soient installés en France.
Aussi, la façon la plus authentique pour moi de conclure ce rapport de PPH serait
de reprendre un des commentaires que j’ai pu recevoir pour ce questionnaire et qui
illustre parfaitement le rapport que nous Antillais venus dans l’Hexagone avons face à
notre Créolité :
« En tant que "blanc créole" je suis plus ou moins confronté à d'autres situations. Le plus étonnant,
c'est d'entendre constamment, après la fameuse annonce de mon origine Guadeloupéenne, "mais ...
comment cela se fait-il que tu ne sois pas plus foncé ?''. De là découle toute une explication
concernant la présence de multiples ethnies aux Antilles. Mais malgré tout, je sens que je dois
"justifier" mon appartenance à la culture créole. Et ce parfois même auprès de Guadeloupéens. Je
suis fier de ma culture, fier de la partager et heureux d'être également ouvert d'esprit afin d'en
apprendre des autres qui s'offrent à moi. Partir en France ou ailleurs, voyager, se révéler, m'a
permis de mieux me connaître. Je crois qu'être créole, ce n'est pas prouver une quelconque
appartenance, c'est revendiqué une richesse, un patrimoine, souvent oubliés par la jeunesse
antillaise ... ou sont donc passés nos chers biguines, mazurkas et quadrilles ? Nos contes et légendes
? Nos expressions et proverbes ? Peut être se perdent-ils dans une influence américaine, jamaïcaine,
que sais-je. Je souhaite également voir naitre une Guadeloupe plus unie et plus tournée vers le
monde. Pour conclure, je dirais simplement que j'ai de la chance de porter une part de la
Guadeloupe dans mon coeur. Et que, même quand je quitte mon île, c'est souvent pour mieux y
revenir et mieux la comprendre. Fout' sa bon ! [Qu’est-ce que ça fait du bien !]»
S’il y a un point à mettre en avant ici, c’est que la Créolité et l’histoire qui a donné
vie à cette synthèse originale et harmonieuse dite créole doit encore gagner l’esprit des
Européens et des Antillais également. C’est cette prise de conscience qui nous permettra
de sortir de ces regards stéréotypés, de ces remarques parfois dénouées de sens et peut-
être qui fera que notre identité créole soit véritablement reconnue en tant qu’identité à
part entière et non assimilable, aucunement.
23
Références bibliographiques
Documents papiers :
[1] J. Bernabé – P. Chamoiseau – R. Confiant, « Éloge de la Créolité », édition bilingue
français/anglais, Gallimard, 1989 et 1993 pour la présente édition
[2] M. Dorigny – MJ. Zins, « Les Traites négrières coloniales », ensemble des textes
présentés lors du colloque international à Dakar-Gorée organisé par l’ADEN en 2007,
Cercle d’Art, 2009
[3] A. Césaire – F. Vergès, « Nègre je suis, nègre je resterai », Entretiens avec F. Vergès,
Albin Michel, 2005
[4] M. Giraud, « La Guadeloupe et la Martinique dans l’histoire française des migrations
en régions de 1848 à nos jours », dossier, Histoire des immigrations : panorama régional,
volume 2, 2009
[5] R. Confiant, « La créolité contre l'enfermement identitaire », Multitudes 2005/3 (no
22), p. 179-185.
[6] J. Bastide, « Bumidom, des Français venus d’outremer », documentaire diffusé sur
France 2, 2010
Sites internet
[7] Traite négrière, esclavage, abolitions. Mesures et histoire, exposition de mai 2008 :
http://ahec.uji.es/uploads/media_items/traite-n%C3%A9gri%C3%A8re-esclavage-
abolition.original.pdf
[8] Indiens de Guadeloupe et FIER !, article d’un blog d’une particulière :
http://namaste-india.over-blog.fr/article-33724008.html
[9] Interview de l’auteur J-S. Shaï sur la présence indienne aux Antilles
http://culturebox.francetvinfo.fr/livres/essais-documents/les-indiens-des-antilles-oublies-
de-lhistoire-141009
[10] Interview de R. Confiant, La Créolité aujourd’hui
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/confiant_vete-congolo.html
[11] Indes occidentales, dossier spécial : Indiens de la Caraïbe
http://indereunion.net/actu/antilles/carte.htm
Autres
- Questionnaire personnel
- Film : 30° Couleur, L. Jean-Baptise, P. Larue – 2012
24
Annexe
25

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Le rapport au "créole" des Antillais installés en France métropolitaine

  • 1. Projet Personnel en Humanités Génie Mécanique et Procédés de Plasturgie, 5e année Le rapport au « créole » des Antillais installés en France métropolitaine PPH Élève Ingénieur M. Gilles GERVELAS Année scolaire 2015 - 2016 Tuteur INSA M. Enrique Sánchez Albarracín
  • 2. 2 REMERCIEMENTS Avant de rentrer dans le vif du sujet, je tiens à remercier tout particulièrement les personnes que je vais citer ici, sans qui la réalisation ainsi que l’analyse même de ce sujet de PPH n’auraient guère été possibles : - M. Enrique SANCHÉZ ALBARRACÍN, Maître de conférences en Langues et cultures ibériques et latino-américaines à l’Université Lumière Lyon II et Intervenant au sein de la filière Amerinsa à l’INSA de Lyon, pour ses conseils avisés et son soutien qui m’ont assurément guidé dans mon analyse. Je ne manquerai pas non plus de le remercier pour la motivation profonde dont il a fait part à l’égard du domaine d’étude que j’ai choisi - Ma famille, et plus particulièrement ma grand-mère, pour ses remarques pertinentes et les détails fournis sur la situation socio-économique des Antilles au milieu du siècle passé - Toutes les personnes, connaissances et anonymes, qui ont su m’accorder de leur temps afin de répondre au questionnaire qui a constitué le cœur de mon analyse et pour les commentaires personnels qu’ils ont pu me transmettre afin d’alimenter ce travail Avant-propos Le sujet qui sera traité ici pourrait être considéré comme « sensible » au vu du contexte politique et social dans lequel nous nous trouvons actuellement. En effet je devrai inexorablement faire référence, directement ou indirectement, aux notions de races, de racisme, de discrimination et d’identité Noire, qui ont été et qui sont encore gravées dans les mémoires de la communauté antillaise vivant dans l’Hexagone. Néanmoins, il s’agira surtout pour moi de décrire une situation que nous vivons au quotidien avec un point de vue, non pas objectif, mais bien personnel, ce qui d’ailleurs est le fondement même de la rédaction d’un Projet Personnel en Humanités. Aussi, pourrai-je me permettre d’utiliser le « nous » inclusif de la première personne du pluriel pour, non pas m’autoproclamer comme porte-parole de la cause antillaise, mais véritablement pour insister sur le fait que je me sens parfaitement intégré et concerné par les maux qui pèsent sur nous, ces « Français d’Outre-mer ».
  • 3. 3 SOMMAIRE Remerciements et Avant-propos.................................................................................…............2 Introduction……………………………………………………………………………………………..................4 I- Contexte historique de l’étude................................................................................................5 1) Les traites négrières coloniales..................................................................................5 2) L’époque post-coloniale.................................................................................................7 II- Le mouvement de la Créolité................................................................................................10 1) Ses origines......................................................................................................................10 2) Le Créole : personne originaire de la Caraïbe......................................................10 3) Le créole : langue et noyau de la créolité...............................................................11 III- Vivre sa créolité loin de son pays d’origine...................................................................12 1) Notre regard sur nous-mêmes...................................................................................12 2) Une adaptation difficile mais pas impossible à ce nouvel environnement................................................................................................................13 3) Une créolité limitée malgré et à cause de nous...................................................17 IV- Comment je la vis, ma créolité............................................................................................19 Conclusion........................................................................................................................................22 Références bibliographiques....................................................................................................23 Annexe...............................................................................................................................................24
  • 4. 4 Introduction « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. » Ce sont les premiers mots auxquels nous sommes confrontés en lisant cet Éloge de la Créolité [1], véritable manifeste de l’identité créole, rédigé par trois auteurs illustres de la littérature antillaise que sont J. Bernabé, P. Chamoiseau et R. Confiant. En effet, non, l’Amérique n’est pas mise de côté par ces auteurs à l’inverse des autres continents. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est bien la découverte de ce « Nouveau monde » à la fin du XVe siècle qui sera le véritable point de départ de ce brassage de cultures d’horizons différents, un brassage qui donnera naissance plus tard à ce qu’on appelle aujourd’hui : la Créolité. Il s’en suivra alors ce qui pourrait s’apparenter à une sorte de mondialisation : non pas celle qui se passe actuellement sous nos yeux, mais une autre de mondialisation. Celle d’hommes et de femmes, blancs et noirs, celle de marchandises et, surtout, celle de cultures et de religions originaires des quatre coins de la planète. Oui, l’étude que je souhaite mener ici est donc complexe. Mais c’est bien cette complexité, faisant partie intégrante du Guadeloupéen que je suis, qui me pousse à en parler à travers ce projet personnel humaniste. Ce sera en outre l’occasion pour moi de dire peut-être tout haut, ce que beaucoup – moi y compris – ont pensé, pensent et continueront à penser tout bas. Néanmoins, je le répète, je prends le risque de m’exprimer dans un registre « universel » car le sujet étudié ici va bien au-delà d’un cadre scolaire : c’est l’humanité toute entière, de manière directe ou indirecte, qui est concernée par cette réflexion. Ainsi, c’est parce que le fait même d’évoquer cette identité créole n’a pas de sens si elle est mise hors de son contexte historique, que je ferai d’abord un rappel sur ce dernier. Puis, je présenterai globalement ce qu’est et ce que l’on entend réellement par la notion de créolité. Enfin, et c’est bien là d’ailleurs le centre de cette étude, j’analyserai les réactions et les ressentis que nous, Antillais venus nous installer en « France », vivons dans notre quotidien en nous trouvant loin, très loin même, de notre pays d’origine.
  • 5. 5 I- Contexte historique de l’étude L’objectif de cette partie n’est pas, aucunement d’ailleurs, de décrire les traites négrières et l’esclavage qui se sont déroulés au cours de l’histoire de manière exhaustive, mais uniquement de planter ce qui, je pense, sera le véritable « socle » de notre créolité. 1) Les traites négrières coloniales Pendant près de quatre siècles, du XVIe au XIXe siècle exactement, ils ont été arrachés de leurs terres d’Afrique, par bateaux, à coups de fouets, à coups de pieds, à coups de tout objet suffisamment rigide pour laisser une « trace » sur leur peau, afin d’être exilés par la suite dans toute la Caraïbe et sur l’ensemble du continent américain. Je fais référence ici à la traite négrière qui engendre actuellement des controverses, celle qui jusqu’à présent reste ancrée dans les esprits de part son caractère unique : il s’agit de la traite négrière coloniale européenne. Néanmoins, et je crois qu’il est nécessaire de le rappeler, la traite négrière ainsi que l’esclavage, qui ont consisté à vendre et exploiter des Africains, sont des faits historiques qui remontent bien avant l’arrivée des Européens sur le continent Noir. Deux autres traites ont en effet fait de la population africaine leur principale source de captifs [2] : - La traite orientale : dans la continuité des pratiques esclavagistes de l’Antiquité, celle-ci s’est écoulée sur une très longue période, dont il est pratiquement impossible de définir les dates exactes. Cette traite a notamment engendré le déplacement de 7 à 12 millions d’esclaves d’Afrique du sud vers le monde arabo- musulman du Proche-Orient et du Maghreb entre le VIIe et le XIXe siècle, soit pendant près de treize siècles. - La traite intra-africaine : encore plus difficile à fixer dans le temps en raison de l’absence de sources et de documents écrits sur ses origines, cette traite a surtout consisté en la mise en esclavage de prisonniers de guerre, qui se compteraient également par millions mais sur une période beaucoup plus étalée encore, à l’intérieur même du continent africain. Ainsi, il apparaît clairement que ces trois traites se sont chevauchées au cours de l’histoire, bien qu’elles ne soient pas apparues au même moment et aient eu des durées très différentes. La traite coloniale européenne Oui, c’est bien elle que nous, Antillais restés dans la Caraïbe comme partis en Métropole, avons gravée dans nos mémoires. Pourquoi ? Parce que contrairement aux deux autres, la traite coloniale fut exclusivement racialisée : seuls les Noirs d’Afrique
  • 6. 6 furent concernés par ce commerce d’esclaves [2]. Le monde était alors coupé en deux : d’un côté la race blanche, représentée par les colons Européens, et de l’autre, la race noire, dessinée par ces esclaves Africains exportés dans les Amériques et aux Antilles [10], et dont les descendants forment d’ailleurs aujourd’hui une composante importante de ces populations, voire majeure dans le cas des îles de la Caraïbe. Figure 1- Les routes du commerce négrier (XVIe – XIXe siècle) [7] Autre spécificité de cette traite, sa durée fut beaucoup plus courte que les traites orientale et intra-africaine. Pourtant, elle sera assurément la plus brutale et la plus intense dans la mesure où malgré ce laps de temps court, entre 12 et 13 millions d’individus ont été prélevés du continent africain, toutes destinations confondues. Mais la réalité est pire encore puisque 90% des esclaves exportés vers les colonies européennes des Amériques et de l’océan indien l’ont été entre 1740 et 1850, soit en à peine plus d’un siècle [2]. La France, derrière le Portugal, le Royaume-Uni et l’Espagne, a été la 4e puissance négrière européenne en déportant près de 1.2 million d’esclaves sur ses navires. Enfin, il est important de noter que la traite coloniale a constitué un système très organisé de la part de l’Europe notamment sur les plan administratif, commercial et sanitaire, en témoigne ainsi les nombreux documents très précis qui ont permis aux historiens de dresser des chiffres et des analyses rigoureuses sur cette période.
  • 7. 7 Le statut d’esclave Selon l’Édit de mars 1685, plus connu sous le nom de Code noir, rédigé sous le compte de Louis XIV afin de réglementer les relations entre maîtres et esclaves dans les colonies françaises d’outre-mer, les esclaves sont explicitement désignés comme des « êtres meubles ». Des meubles ou marchandises, qui peuvent être vendus et enlevés de leurs terres d’origine pour aller travailler dans les plantations. Ce système d’esclavage, comme dit précédemment, contrairement au monde musulman où l’esclavage pouvait concerner n’importe quel peuple d’Afrique, n’avait qu’une seule couleur, si bien qu’on parlait d’ « esclavage noir ». D’ailleurs, une des conséquences aura été de considérer le mot « nègre » comme synonyme d’« esclave noir » [2] [3]. Je crois qu’il est fondamental ici de préciser l’importance pour nous de cette couleur : noire. Cette couleur qui « habite » la plupart des Antillais. Cette couleur qui a été si préjudiciable à nos ancêtres – les vrais, pas les Gaulois – durant des siècles et qui a abouti à l’affirmation selon laquelle les Noirs constituent une « race inférieure », favorisée d’ailleurs par des théories scientifiques comme celle de l’inégalité des races [2]. De nos jours évidemment, ce racisme biologique n’existe plus. En revanche, elle, cette couleur de peau s’est maintenue et se maintiendra encore longtemps. Nous avons donc, génétiquement parlant, en nous cette petite partie qui était considérée ni plus ni moins qu’un objet ; cette petite partie qui aura subi volontairement de la part des Blancs une déshumanisation sans nom. Donc oui, en tant qu’Antillais que nous sommes, en tant que Noirs que nous avons été et continueront à être, elle est encore bien présente dans nos mémoires cette époque de l’esclavage. D’autre part, ce ne serait pas une erreur que de dire que le racisme existe et existera très certainement dans le futur. Le monde politique dans lequel nous nous trouvons actuellement le prouve même. Mais il y a une chose indéniable que rien ni personne ne pourra contredire, c’est que l’Histoire, elle, ne s’effacera jamais. La mémoire coloniale issue de la traite négrière est bien présente. L’esclavage noir a beau être un « avoir été », il n’empêche que les traces qu’il aura laissées sont maintenant indélébiles car absolument impénétrables pour la plupart. 2) L’époque post-coloniale La traite coloniale vers les Amériques et la Caraïbe via l’Atlantique a été interdite officiellement en 1815 par l’ensemble des puissances coloniales européennes à la suite du Congrès de Vienne. Mais son interdiction n’aura aucune incidence dans un premier temps puisque la traite de contrebande s’est poursuivie jusqu’à l’abolition de l’esclavage, dite « émancipation des esclaves » : en 1835 pour la Grande-Bretagne, 1848 pour la France, 1863 pour les États-Unis et 1888 pour le Brésil [2]. L’engagisme Au lendemain de l’abolition de l’esclavage – évènement facile à comprendre – la majorité des esclaves quittent les plantations de canne à sucre. Les anciens maîtres des plantations se voient donc dépourvus de main d’œuvre. La France va alors chercher de
  • 8. 8 nouveaux travailleurs dans le sud de l’Inde, de la Chine mais également dans certains pays d’Afrique – encore – pour intégrer ses colonies des Antilles et de la Réunion : c’est l’« engagisme », qui aura lieu pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Les engagés signaient un contrat de travail qui précisait la durée et les conditions de l’engagement auquel ils devaient se tenir, avec la possibilité de pouvoir retourner dans leurs pays respectifs au terme du contrat. Mais la réalité fut tout autre. En effet, cet engagisme, de par le « tri » effectué en amont et les conditions de travail des immigrés, s’est plus apparenté à une « nouvelle traite » qu’à une simple entente entre travailleurs engagés et chefs de plantations [2]. Nombreux ont été ceux qui sont finalement restés sur leurs terres, d’où les présences indienne et chinoise aujourd’hui au sein des anciennes colonies françaises [3]. Figure 2 – Arrivée des premiers Indiens « engagés » en Guadeloupe en décembre 1854 à bord du voilier l’Aurélie [8] La loi de départementalisation Le 19 Mars 1946, les colonies de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane française et de la Réunion sont érigées au statut de Départements français. Elles bénéficieront alors, sur les plans administratif et juridique, des mêmes droits et aides que les autres départements de la Métropole. Une petite victoire donc, dans un premier temps, puisque à cette époque les colonies sont touchées de plein fouet par une crise sucrière du système de plantation illustrée par la montée croissante du chômage et de la pauvreté [3][4]. De plus, la France va mettre en place dans ces départements d’outre- mer une politique d’« assimilation » culturelle très forte du fait de leur nouveau statut de citoyens français, et ce au détriment des singularités évidentes qui existent au sein des anciennes colonies. En revanche, les améliorations sociales ne se font guère ressentir et les populations se sentent alors négligées et méprisées par la France [3].
  • 9. 9 Le BUMIDOM Plus de 10 ans après l’adoption de la loi de départementalisation des quatre colonies post-esclavagistes, l’effondrement de l’économie de plantation est toujours parfaitement visible. À cette misère apparente, s’ajoute une croissance démographique exponentielle dans ces territoires, avec une moyenne de 9 enfants par femme, qui sera une des plus élevées dans le monde [6]. Dans un contexte international marqué par la révolution cubaine récente, l’apparition des premières régions indépendantes des Antilles et l’imminence de l’indépendance de l’Algérie, les tensions sociales s’accélèrent dans les DOM – émeutes de décembre 1959 en Martinique – et la volonté d’autonomie de la part de ces régions s’intensifie [4]. C’est alors que la France va mettre en place une forte politique d’émigration de ces Français ultra-marins vers l’Hexagone, en créant le Bureau pour le développement des Migrations des Départements d’Outre-Mer en 1963. La création du Bumidom survient, d’une part, pour rassurer les populations et abaisser les tensions montantes en leur attribuant un « aller simple » vers la France : ce Nouveau monde encore méconnu de chez nous qui promet a priori une amélioration significative des conditions de vie de l’époque. Mais, d’autre part, cette nouvelle main d’œuvre d’émigrés, français désormais, vient répondre à cette demande importante de personnel peu qualifié, dans le secteur public particulièrement (Poste, RATP, hôpitaux...), en raison de la forte croissance économique et social que connait la France durant les Trente Glorieuses [4]. C’est donc plus de 160 000 personnes qui se sont déplacées vers la Métropole afin de connaître une vie meilleure. Hélas, comme l’histoire nous l’a souvent montré, la réalité une fois arrivées dans cet Eldorado européen ne fut pas celle espérée. Inégalités professionnelles, racisme, discriminations et surtout le manque de retours bénéfiques concrets pour ceux qui étaient restés « au pays » entraîne la fermeture du Bumidom en 1981 par le gouvernement français. Pour moi, l’époque du Bumidom, a marqué un tournant décisif dans l’histoire de notre communauté antillaise dans son ensemble et dans le rapport que nous avons vis-à- vis de notre culture créole. Or, comme je le montrerai par la suite, cet évènement est encore beaucoup trop méconnu par nous, comme si ceux qui l’avaient vécu voulaient l’« effacer » de leur mémoire. La loi Taubira Un siècle et demi après l’émancipation des Noirs, la loi du 21 mai 2001, dite « Loi Taubira », du nom de la député guyanaise Christiane Taubira qui l’a proposée, reconnaît la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. Par cette loi, la France atteste que son histoire a bien été entachée par une période sombre comme celle-ci et surtout reconnaît la nécessité d’un travail de mémoire et d’une plus grande prise de conscience au sein de la population française.
  • 10. 10 II- Le mouvement de la Créolité 1) Ses origines La notion de Créolité est officiellement apparue pour la première fois dans l’ouvrage rédigé par Bernabé, Chamoiseau et Confiant en 1989 ; donc il y a à peine une vingtaine d’années. Selon ce manifeste, la créolité est un véritable maelström de cultures caribéennes, européennes, africaines et asiatiques réunies au sein d’un même espace : dans notre cas, les Antilles, qui a abouti à la naissance d’une culture syncrétique originale dite créole. Pour autant, s’il a fallu attendre presque la fin du XXe siècle pour affirmer pleinement notre créolité, il n’empêche que l’identité créole, elle, s’est construite grâce aux échanges permanents qui ont eu lieu entre diverses civilisations au cours de notre histoire. Le mot « créole » serait issu de l’espagnol criollo, qui viendrait lui-même du latin criare, signifiant « éduquer, élever ». En fait, après la découverte de l’Amérique, ce terme a désigné toutes les races qui ont été transportées sur ce continent [1]. Pourtant, chose qui pourrait sembler étonnante, les premiers à s’être proclamés comme des « Créoles » ont été les Békés ou Blancs créoles. Ce sont eux, les colons ayant importé leurs cultures et valeurs européennes dans les plantations qui, au lendemain de l’abolition de l’esclavage, ont affirmé qu’ils étaient les seuls véritables habitants légitimes des colonies [5]. C’est pourquoi d’ailleurs depuis le début du XIXe, dans certains dictionnaires français, le « Créole » désigne le Blanc venu s’installer dans la Caraïbe. Or, comme exposé plus haut, il est clair que cette affirmation n’est pas juste. Elle n’est pas juste car : comment expliquer la création de la langue créole – inventée par les esclaves pour pouvoir communiquer entre eux ainsi qu’avec les Européens – de la musique créole ou des contes créoles qui existent aujourd’hui ? Comment expliquer que la tenue traditionnelle antillaise soit maintenant constituée du tissu Madras, originaire de la ville du même nom en Inde, ou que l’un des plats types de nos îles soit le Colombo ? Comment expliquer que nous, en tant que descendants d’esclavages, soyons Blancs, Noirs, Mulâtres ou Métis ? C’est assurément cette période historique de près de quatre siècles et ce brassage culturel entre Africains, Européens et Indiens qui a permis d’être ce que nous sommes aujourd’hui : Créoles. 2) Le créole : individu originaire de la Caraïbe Dans le cadre de ce PPH, je suis contraint de me restreindre à une population bien définie, la mienne en tant que Guadeloupéen, mais il est vrai que la créolité va bien au- delà du simple bassin caribéen. En effet, partout où il y eu colonisation, partout où il y a eu partage de cultures, la créolité existe. Aussi, peut-on affirmer qu’il y a une créolité antillaise, une créolité brésilienne, une créolité guyanaise, une créolité africaine, une créolité asiatique et une créolité polynésienne [1].
  • 11. 11 Donc oui, le Créole peut être considéré – en partie du moins – comme un individu originaire de la Caraïbe et plus particulièrement des Antilles, lieu symbolique de la traite et de l’esclavage. 3) Le créole : langue et noyau de la créolité Le colonisé parle toujours au moins deux langues : pour nous, il s’agit du créole et du français. Le créole : notre langue première et véritable symbole de notre identité créole. Je crois que l’écrivain V. Placoly n’aurait pas pu être plus dans le vrai quand il affirme que [la langue créole] : « C’est elle qui nous appartient le plus ! ». Oui, c’est elle qui nous caractérise le plus car elle est née dans des plantations où des Noirs, qui étaient exploités par des Blancs, ont dû s’inspirer de langues coloniales : le français et l’anglais, pour créer leur propre système de communication. C’est elle qui fait désormais partie intégrante de notre culture antillaise avec sa musique, son imaginaire, ses traditions et son mode de vie. Pourtant, durant longtemps, le « parler créole » a été délaissé de la part des Antillais. En suivant cette politique d’assimilation imposée par la France, nous avons favorisé l’apprentissage de la langue et de la culture française au détriment de la nôtre – celle qui est apparue sur nos propres terres – et ce en particulier sur les bancs de l’école. Or, comme l’a souligné l’écrivain M. Leiris en 1963, très proche d’Aimé Césaire : « Avant d’enseigner l’histoire de France, c’est l’histoire des Antilles qu’il y aurait lieu d’enseigner [...] ». Même dans la littérature antillaise, le créole sera longtemps mis à l’écart pour favoriser la francisation du peuple. Il existe même désormais ce qu’on appelle le « français-banane » - fransé bannann en créole – qui désigne ou se moque de ceux qui ne savent pas parler la langue de Molière de manière correcte. Mais aujourd’hui grâce au mouvement de la créolité, aucun Antillais ne peut prétendre faire abstraction de sa langue natale. Celle de ses racines. Celle qui fait résonner les cris de peine et de joie des anciennes plantations. Celle qui est nous, tout simplement. Figure 3 – Image issue des réseaux sociaux aujourd’hui, témoignant de notre attachement au créole – Comprendre ici que c’est notre langue « naturelle » et qui, tôt au tard, refait surface.
  • 12. 12 III- Vivre sa créolité loin de son pays d’origine Pour illustrer le cœur de ce rapport, j’ai créé un questionnaire (voir annexe) destiné aux Antillais qui se trouvent actuellement dans l’Hexagone. J’ai ainsi pu recueillir plus de 170 réponses de la part de personnes, connues personnellement ou non, qui m’ont alors permis de dresser le bilan suivant. Plus de 80% des participants sont des étudiants, information importante à prendre en compte pour l’interprétation des différentes analyses que j’ai pu tirer ici. 1) Notre regard sur nous-mêmes Avant d’étudier le rapport que nous, Antillais présents en France, entretenons avec notre créolité, il est fondamental que nous ayons d’abord conscience du fait que nous soyons des Créoles. Et j’ai été ravi de savoir que c’était effectivement le cas. La plupart d’entre nous (80.1% exactement) avons déjà entendu parler de cette notion – pourtant « jeune » – de la Créolité. Oui, nous sommes donc des Créoles. Oui, nous partageons une histoire coloniale forte qui nous a permis d’être ce que nous sommes aujourd’hui et d’avoir une identité qui nous est propre. Aussi, nous nous accordons pratiquement tous à dire, qu’être Créole « c’est posséder une culture qui est née d’un métissage ethnique, culturel et religieux » à la suite de près de quatre siècles de cohabitation entre races et classes d’origines diverses. Cette notion de races justement, qui est encore gravée dans les mémoires de la majorité d’entre nous et qui, inéluctablement, s’associe à une couleur spécifique. Il y en a bien une en particulier, le noir, qui reste ancrée dans nos esprits, d’abord à cause de notre histoire mais surtout car c’est elle qui se noie dans la chair de la majorité d’entre nous. Cette couleur obscure, comme je le soulignais plus haut, qui a tant porté préjudice aux esclaves africains exilés dans les plantations des Antilles. Il n’est donc pas étonnant de constater que près de la moitié d’entre nous pense immédiatement aux termes « Africain » et « Antillais » quand ils entendent le mot Noir. Les « Autre[s] », pour la plupart, n’associent pas forcément le noir a une ethnie mais véritablement à la couleur noire elle-même et par extension à toutes les personnes qui ont la peau noire. Ce constat est assurément une conséquence directe de cette traite coloniale racialisée qui s’est déroulée à partir du XVIe siècle et qui peut justifier le fait qu’aujourd’hui, chez les Figure 4 – Première question de ce questionnaire destinée aux Antillais de la métropole
  • 13. 13 Antillais comme chez les Métropolitains, le Noir fait référence à l’Afrique et à ces personnes à la peau foncée qui ont été déshumanisés durant des siècles. 2) Une adaptation difficile mais pas impossible à ce nouvel environnement « En Métropole je me considère comme un immigré » ! Selon toi, qu’est-ce qui limite le plus ta créolité ? Bien que poussée un peu à l’extrême, la remarque qui m’a été faite ci-dessus reflète pourtant parfaitement ce que plus de 90% d’entre nous ressentons : en France, notre créolité est limitée. Et ce qui nous limite le plus, ce sont les Français eux-mêmes. Au-delà des changements d’environnement, de culture et de mode de vie qui, évidemment engendrent une période d’adaptation et de remise en question, c’est l’absence de connaissances flagrantes sur l’histoire des Antilles, de ces départements français d’Outre-mer qui crée en nous ce malaise. Oui, effectivement, et comme la plupart d’entre nous, immense aura été mon étonnement quand j’ai pu constater à quel point les Blancs n’avaient pas conscience de notre histoire : une histoire qui n’est pourtant pas uniquement celle des descendants d’esclaves, mais celle de la nation toute entière. Je ne m’étalerai pas sur les remarques bien souvent ineptes, relatives à la géographie des DOM – au vu du nombre de Noirs en Guadeloupe, peut-être aurait-il été plus « logique » que nous appartenions au continent africain – , à notre mode de vie ou encore notre langue, qui sont certainement dues à une Toutefois, il est désormais loin ce temps où le nègre n’était considéré que comme un simple esclave noir. En effet, je n’ai aucun doute à affirmer que l’Antillais est maintenant quelqu’un de fier. Fier de ses origines. Fier du combat qu’ont mené ses ancêtres pour atteindre leur liberté. Fier de savoir qu’il a pu passer du statut de « meuble » à la personne dotée d’une culture immensément riche qu’il est devenu. Oui, nous sommes des gens (trop) Fiers, et c’est peut-être pour cette raison d’ailleurs que nous avons encore du mal à nous reconnaître à travers la culture de ce pays, la France, qui est pourtant le nôtre sur le papier. Figure 5 – Logo du collectif « Noir & Fier » créé en 2004 en France Figure 6 – Le sentiment d’une créolité « limitée » en arrivant en France
  • 14. 14 lacune du système scolaire reçue ici et donc indépendante de leur volonté. En revanche, je ne peux passer sous silence le fait qu’au XXIe siècle, les Antilles soient encore considérées/cataloguées par une simple couleur. Une méconnaissance à peine croyable à l’heure où l’accès à l’information est possible n’importe où et n’importe quand, a fortiori dans la sixième puissance économique mondiale. Mais encore faut-il en ressentir le besoin, de mieux connaître les évènements qui ont permis à la France d’asseoir sa présence sur tous les continents du globe. Une méconnaissance qui amène – à juste titre – certains d’entre nous à littéralement « douter de notre appartenance » à ce pays, tant la relation qui nous lie semble être « univoque ». Revenons sur le rapport que nous, Français des Antilles comme Français de l’Hexagone, avons à la couleur noire. Pour nous tous, celle-ci renvoie d’abord à l’Afrique et aux personnes de couleur en général. C’est donc normal de constater que la plupart des Antillais interrogés seraient très peu ou moyennement vexés si un Français – je ne fais pas de distinction ici entre la Métropole et ses anciennes colonies – les confondait avec une personne issue du continent Noir. En revanche, si Afrique implique Noir, la réciproque n’est absolument pas vraie. Et c’est bien ce que dénonce une importante partie d’entre nous. En effet, nous voyons que la majorité des Français se basent sur le faciès, et uniquement sur lui, pour dissocier un Antillais d’un Africain. Donc bien évidemment la déduction de notre origine est souvent erronée de leur part. Mais je crois que le problème va encore plus loin que le simple fait de se focaliser sur la couleur de l’individu. Pour moi, il y a un « océan » aussi large que l’Atlantique entre ne pas faire la différence et le fait de ne pas même savoir que cette différence existe. R. Confiant nous rappelle que « 90% des Martiniquais sont des métis, à des degrés divers » [5], chiffre très certainement similaire en Guadeloupe. Donc il n’est pas normal à l’heure actuelle que notre créolité soit limitée par des regards stéréotypés et incultes dans notre propre « pays ». Figure 7 – La confusion faite entre nous et les Africains – du moins intense (1) au plus intense (5)
  • 15. 15 Le créole Un autre aspect qu’il est nécessaire d’étudier est le lien que nous possédons avec notre langue maternelle : le créole. Un cinquième d’entre nous n’arrive pas à exprimer pleinement sa créolité du fait qu’il (elle) parle moins créole une fois arrivé(e) en France. Nous sommes beaucoup plus nombreux encore (74%) à avouer que notre éloignement au créole crée chez nous un certain manque plus ou moins important. Le fait de ne pas parler créole et/ou ne pas entendre parler créole autour de toi aussi souvent qu'au "pays" crée-t-il chez toi un manque ? En effet, le créole à lui seul illustre très clairement cette synthèse originale qui a découlé de ces siècles de lutte et de revendications de la part des esclaves noirs africains. Et nous pouvons être fiers du résultat qui en a découlé. En ce qui me concerne, je suis plus que Fier de dire aujourd’hui que le créole est une langue belle et riche. Le créole est une langue dynamique. Le créole est une langue qui à chaque mot génère une musicalité nouvelle. Quand je parle créole, je me sens Guadeloupéen. Quand je parle créole, je suis conscient du fait que je n’aurais jamais connu cette langue s’il n’y avait pas eu tant de sang déversé sur mes terres. Quand je parle créole, je me sens en plein accord avec moi-même, avec mon « Moi profond », qui me permet d’affirmer ma place au sein de cette société. Et je crois que nous sommes nombreux à ressentir cela. Oui, kréyol an nou bèl menm ! (Notre créole est vraiment une belle langue !). D’autre part, le créole est sans aucun doute une langue vivante qui est – moins aujourd’hui qu’à l’époque de nos grands-parents – ancrée dans l’oralité antillaise. Cette oralité qui a d’ailleurs su garder ses influences africaines à l’instar des langues qui sont nées également dans les anciennes colonies des Amériques. Ainsi, Tío Conejo de l’Equateur et de la Colombie, Compè Lapin d’Haïti, de la Martinique et de la Guadeloupe et Br’er Rabbit des États-Unis sont des descendants de Louk, le lièvre sénégalais et de ses autres cousins issus de contes africains [2]. Donc nous constatons bien que les Antilles sont loin d’être l’unique région où la mémoire de la traite et de l’esclavage est encore vive. Bien au contraire. Et le fait que nous Antillais installés dans l’hexagone ayons pu nous éloigner un peu de nos îles a peut-être été une chance et une opportunité de mieux prendre conscience de ce partage de mémoire avec des cultures différentes de la nôtre. Figure 8 – La relation que nous portons à la langue créole
  • 16. 16 « Pleinement intégré au reste du monde » C’est en effet une des remarques que j’ai pu recevoir à travers ce questionnaire : remarque qui n’était assurément pas isolée. Cet éloignement que nous avons avec notre pays d’origine aura été pour certains – moi le premier – l’occasion d’être d’autant plus « fier et conscient de [nos] origines ». Il est clair que résider dans un nouvel espace tel que la France métropolitaine est un véritable tremplin vers la découverte de nouvelles cultures et d’une meilleure connaissance de soi. C’est en confrontant différentes réflexions, mentalités ou encore modes de vie, à nos propres habitudes qu’on arrive au final à être « grandi » et « en parfait accord avec notre culture ». Après plusieurs années en Métropole, tu te sens : Pour autant, s’il est vrai que s’éloigner de chez soi permet de s’ouvrir l’esprit, il n’empêche que la majorité d’entre nous sommes d’accord sur ce sentiment d’appartenance et de non-appartenance à la France. Il est indéniable que côtoyer d’autres Français comme nous, qui ont, pour la plupart, très peu de connaissances sur l’histoire des Antilles nous amène à nous poser certaines questions sur notre identité réelle. Césaire avait parfaitement raison quand il affirmait que « tôt ou tard, [nous] verrons apparaître le problème de l’identité » [3]. Débat qui prend son sens aujourd’hui plus que jamais d’ailleurs, mais c’est un débat qu’il faudrait revoir à sa source dans le cas de la société antillaise. La France a (trop) longtemps prôné la civilisation unique en mettant en place, dès la proclamation de la départementalisation de ses anciennes colonies d’Outre-mer, une forte politique d’assimilation. Or comment un peuple qui a tant souffert pendant des siècles, qui a vu ses ancêtres destitués de leur statut d’être vivant, qui a toujours vécu à plus de 7000 km de sa Métropole, pourrait-il s’assimiler pleinement à la culture française ? Ce n’est malheureusement pas possible. Il y a et il y aura toujours ce « décalage » entre nous qu’il est enfin nécessaire de reconnaître. Il y a et il y aura toujours non pas une civilisation mais des civilisations qui ont chacune leur propre histoire et leur propre culture. Et je crois que tant que notre entourage politique n’aura pas pris conscience de cela, nous continuerons à être ces « Français à part » d’Outre-mer. Figure 8 – Les ressentis que nous avons après plusieurs années en Métropole
  • 17. 17 3) Une Créolité limitée malgré et à cause de nous Nous sommes venus en France pour une raison X ou Y et nous avons dû alors nous adapter à ce nouvel espace qui s’offrait à nous. Or, comme nous l’avons vu, un constat déplorable a été fait, à savoir que l’histoire des Antilles, celle de l’esclavage et de la traite, pourtant reconnus par l’État en tant que crime contre l’humanité toute entière, est encore plus que méconnue par les « Français de France ». Il s’agit d’un débat bien trop complexe cependant pour je puisse me permettre de l’aborder de manière profonde comme il se devrait de l’être. Mais une chose est certaine ici, c’est que le fait qu’à ce jour, une période aussi indigne de notre histoire soit tant méconnue à l’échelle nationale ne peut être qu’un frein à la pleine expression de notre Créolité. 20% des personnes ayant répondu à ce questionnaire, n’avaient pas entendu parler de cette notion auparavant. Ce résultat ne doit pas pour autant être interprété – a priori – de façon négative compte tenu de l’apparition plus ou moins récente, qui remonte à moins de trente ans, du mouvement de la Créolité. En revanche, je ne peux passer sous silence le fait que plus de 85% de ces mêmes personnes n’ayant pas eu vent de la Créolité ne connaissent pas non plus le BUMIDOM. Mais la réalité est encore plus alarmante puisque nous sommes plus de 60%, à ne pas savoir que l’émigration de centaines de milliers de gens originaires des Outre-mer vers la France a eu lieu entre 1963 et 1981. Cette période qui explique aujourd’hui la présence de nombres d’entre nous en Île-de-France notamment, et plus particulièrement dans les secteurs publics cités précédemment. De plus, la période Bumidom a eu des effets non négligeables sur la population antillaise, puisque aujourd’hui encore, certains membres des familles de ceux qui sont partis à la « conquête » de la France se demandent ce qu’ils sont devenus. C’est à la suite de cette arrivée massive des Français des DOM dans l’Hexagone qu’ont été mis en place d’ailleurs les fameux « congés bonifiés » dont – j’en suis sûr – nous avons certainement tous eu échos [6]. Pour moi, l’effet Bumidom occupe une place importante dans le rapport que nous pouvons avoir actuellement avec notre Créolité. Donc le fait que nous soyons aussi nombreux à ignorer cette partie de notre histoire prouve qu’il y a également un « manque d’intérêt » des Antillais installés en Métropole pour leur histoire. Figure 9 – Notre connaissance de la période Bumidom qui a marqué notre histoire
  • 18. 18 Oui, les Antillais qui ont, à l’époque, pu bénéficier de cet aller simple vers la Métropole ont véritablement été les premiers concernés par la politique d’assimilation profonde que nous continuons à connaître encore aujourd’hui. Ils ont dû s’adapter à cette nouvelle culture et faire face au racisme et aux diverses discriminations pour pouvoir trouver une stabilité professionnelle. Là où je veux en venir, c’est qu’il est donc compréhensible que certains (donc je ne généralise absolument pas ici) se soient accaparés pleinement cette mentalité et ce mode de vie à la française, au point de ne plus remettre leurs pieds aux Antilles. Au point de délaisser leur langue première : le créole. Au point de vouloir que leurs enfants soient comme eux tout simplement : intégrés à la culture française. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, la mentalité est tout autre. Un exemple qui illustre bien je trouve les clichés que nous avons sur nous-mêmes est le film 30° Couleur, réalisé par le Martiniquais Lucien Jean-Baptiste en 2012 [7]. Dans ce film, le réalisateur incarne lui-même le personnage principal : un Antillais parti en France pour faire ses études, qui a brillamment réussi sa vie et qui du jour au lendemain se voit « forcé » de retourner sur son île en apprenant qu’il ne reste à sa mère que quelques jours à vivre. Une fois arrivé en Martinique, celui-ci ne se reconnait plus du tout dans cette culture et ce mode de vie antillais, qu’il avait déjà complètement mis de côté dans sa nouvelle vie en France. Le cliché qui est mis en évidence ici est celui du « Noir qui est devenu blanc à l’intérieur », plus couramment appelé Bounty. "Bounty, négropolitains, Antillais de France..." sont autant de termes, péjoratifs je dirais, que l'on entend souvent dans notre communauté. Qu'est-ce qui fait la différence entre eux et toi ? Nous sommes plus de 50% à considérer qu’il est nécessaire d’avoir vécu au moins temporairement aux Antilles pour être Créoles, ce qui serait une marque de différence entre les négropolitains, ces Antillais pleinement intégrés au mode de vie français, et ceux qui se sentiraient plutôt « pris entre deux chaises ». Or, si l’on se réfère encore à la l’époque du Bumidom – vecteur inévitable de clichés –, les Antillais qui sont partis trouver du travail en Métropole avaient quand même passé une bonne partie de leur vie chez eux. Donc cette soi-disant différence entre nous ne serait aucunement justifiée. D’ailleurs, je crois qu’il n’y a rien de négatif à vouloir s’inspirer de l’autre afin de mieux s’adapter. Comment nos ancêtres auraient-ils pu donner naissance à notre langue créole s’ils n’avaient pas tenté d’ « imiter » celle de leurs maîtres ? Figure 10 – La mise en lumière des différences entre « Bounty » et « vrai » Antillais
  • 19. 19 Par contre, inspiration ne veut pas dire assimilation totale et aveugle à l’autre. Et c’est bien ce que nous sommes également nombreux à déplorer de la part de certains Antillais qui vivent désormais en France, en considérant que le fait de « garder intact » notre culture antillaise est essentielle. Enfin, et ce sera le dernier point que j’aborderai ici, s’il est vrai que parler créole n’est pas suffisant pour pouvoir se proclamer Créole, néanmoins la base même de notre Créolité est et restera notre langue maternelle. En ce sens où, oui, les Antillais qui oublient le créole ou n’ont jamais appris à le parler ne peuvent être pleinement considérés comme Créoles. Comme le souligne en effet R. Confiant : « N'importe qui peut devenir créole. » car la Créolité est perpétuellement remise à jour. Mais le fait de savoir que l’on baigne ou que l’on a baigné dans un brassage culturel intense ne suffit pas pour affirmer que l’on s’intègre à la communauté Créole. Les Antillais qui choisissent de ne pas transmettre la langue qui est née sur leurs propres terres, font par conséquent le choix d’omettre et de noyer, volontairement, une partie fondatrice du navire de leur vie. IV- Comment je la vis, ma Créolité Il est évident que revenir sur mon histoire douloureuse et prendre le risque d’analyser un tel sujet aura été pour moi une expérience très difficile. Mais je crois que j’en avais besoin. Et je crois surtout que c’est l’ensemble des Antillais eux-mêmes qui en ont besoin afin de s’accepter et s’intégrer pleinement à la société actuelle. Comme certains de mes compatriotes, je me sens parfaitement « intégré au monde » et je n’ai aucun mal à affirmer mon identité créole aux gens qui m’entourent. Il ne s’agit pas en effet de rentrer dans une espèce de communautarisme, qui serait à l’opposé même de la Créolité, mais bien de prendre conscience que nous partageons une histoire unique avec de nombreuses civilisations et que, à travers le fait de se reconnaître en tant que Créoles, nous pourrons enfin nous appuyer sur le même support. Ce PPH aura réveillé en moi des émotions intenses, que j’ai voulu extérioriser au travers de ces deux « poèmes » que j’ai moi-même rédigés.
  • 20. 20 Impardonnable Je suis né Noir Noir, je suis né Eux aussi sont-ils nés avec cette obscurité qui les habite Pire, ils sont nés pour accéder à une lumière qui n’est jamais apparue Elle n’apparaîtra pas cette Lumière Et tu sais pourquoi ? Parce que Noirs, nous sommes nés Et Noirs, nous resterons Il ne s’agit pas seulement d’une couleur, hélas Il s’agit d’une histoire, la notre d’histoire La connais-tu ? Non Mais tu la connais cette teinte obscure qui nous habite Si obscure qu’elle sera toujours la première à apparaître face à tes yeux, clairs L’obscurité a toujours effrayé l’Homme Et ainsi, continuerons-nous à être pour toi : effrayants Je suis né Noir Je suis né pour aller plus loin que toi Et tu sais pourquoi ? Regarde à travers cette obscurité qui m’habite et tu trouveras la réponse Néanmoins, merci Merci ? Oui, merci Car grâce à toi je suis ce que je suis Car grâce à toi j’ai appris à faire la différence entre l’essentiel et la futilité Oui, car grâce à toi je suis moi Et toi, tu es resté « toi » Je suis né Noir Il n’y a pas eu d’oubli Comment oublier ce que je ne peux pas atteindre moi-même ? Il n’y a pas eu de pardon Non, l’impardonnable n’a pas de porte de sortie, hélas ? Il y a eu un métissage en revanche Ah le Métis ! Toi et moi nous aimons ce mot Il y a et il y aura encore Des regards Des a priori Des questions sans réponses Je suis né Noir Et merci de m’avoir permis d’être ce que je suis Créole. Gilles G.
  • 21. 21 Silence La vérité, es-tu réellement prêt à l’entendre ? La vérité te dis-je, elle est dure à assimiler et elle le sera toujours, hélas Assimiler ? C’est pourtant ce que tu as tenté de me faire connaître L’assimilation Je ne me sens pas comme toi Je suis moi et toi tu es ce que tu es Je vis pourtant avec toi Je vis grâce à toi, peut-être ? Mais ça s’arrête là Il y a des fossés qui ne peuvent être comblés Pourquoi les combler d’ailleurs ? Le passé reste au passé, point Mais je suis quelqu’un qui s’adapte Tellement bien même, que tu ne me vois pas comme je suis vraiment Tant mieux au final Je m’adapte et je n’ai pas de difficultés à le faire J’accorde une importance sans égale à mon histoire Parce qu’elle est authentique, notre histoire Mais elle se retrouve davantage en moi Elle se voit même, « noire » La vérité est peut-être trop dure à libérer Mais elle existe Dans ce silence. Gilles G.
  • 22. 22 Conclusion Pour marquer la fin de ces cinq années de formation d’ingénieur à l’INSA de Lyon, j’ai voulu étudier un sujet de PPH qui me tenait particulièrement à cœur et qui d’ailleurs m’a fait me remettre très souvent en question depuis mon arrivée à Lyon : « Le rapport au créole des Antillais installés en France métropolitaine ». De plus, la réalisation de ce questionnaire et le fait de recevoir plus de 170 réponses en à peine deux jours m’ont prouvé à quel point cette question de l’« identité noire » occupe une place importante chez les Antillais venus en Métropole. J’ai été fier de pouvoir lire de nombreux messages de soutien vis-à-vis de ce questionnaire et de constater que certains n’ont pas hésité à me faire partager leurs émotions et leur façon de vivre leur Créolité au quotidien après qu’ils se soient installés en France. Aussi, la façon la plus authentique pour moi de conclure ce rapport de PPH serait de reprendre un des commentaires que j’ai pu recevoir pour ce questionnaire et qui illustre parfaitement le rapport que nous Antillais venus dans l’Hexagone avons face à notre Créolité : « En tant que "blanc créole" je suis plus ou moins confronté à d'autres situations. Le plus étonnant, c'est d'entendre constamment, après la fameuse annonce de mon origine Guadeloupéenne, "mais ... comment cela se fait-il que tu ne sois pas plus foncé ?''. De là découle toute une explication concernant la présence de multiples ethnies aux Antilles. Mais malgré tout, je sens que je dois "justifier" mon appartenance à la culture créole. Et ce parfois même auprès de Guadeloupéens. Je suis fier de ma culture, fier de la partager et heureux d'être également ouvert d'esprit afin d'en apprendre des autres qui s'offrent à moi. Partir en France ou ailleurs, voyager, se révéler, m'a permis de mieux me connaître. Je crois qu'être créole, ce n'est pas prouver une quelconque appartenance, c'est revendiqué une richesse, un patrimoine, souvent oubliés par la jeunesse antillaise ... ou sont donc passés nos chers biguines, mazurkas et quadrilles ? Nos contes et légendes ? Nos expressions et proverbes ? Peut être se perdent-ils dans une influence américaine, jamaïcaine, que sais-je. Je souhaite également voir naitre une Guadeloupe plus unie et plus tournée vers le monde. Pour conclure, je dirais simplement que j'ai de la chance de porter une part de la Guadeloupe dans mon coeur. Et que, même quand je quitte mon île, c'est souvent pour mieux y revenir et mieux la comprendre. Fout' sa bon ! [Qu’est-ce que ça fait du bien !]» S’il y a un point à mettre en avant ici, c’est que la Créolité et l’histoire qui a donné vie à cette synthèse originale et harmonieuse dite créole doit encore gagner l’esprit des Européens et des Antillais également. C’est cette prise de conscience qui nous permettra de sortir de ces regards stéréotypés, de ces remarques parfois dénouées de sens et peut- être qui fera que notre identité créole soit véritablement reconnue en tant qu’identité à part entière et non assimilable, aucunement.
  • 23. 23 Références bibliographiques Documents papiers : [1] J. Bernabé – P. Chamoiseau – R. Confiant, « Éloge de la Créolité », édition bilingue français/anglais, Gallimard, 1989 et 1993 pour la présente édition [2] M. Dorigny – MJ. Zins, « Les Traites négrières coloniales », ensemble des textes présentés lors du colloque international à Dakar-Gorée organisé par l’ADEN en 2007, Cercle d’Art, 2009 [3] A. Césaire – F. Vergès, « Nègre je suis, nègre je resterai », Entretiens avec F. Vergès, Albin Michel, 2005 [4] M. Giraud, « La Guadeloupe et la Martinique dans l’histoire française des migrations en régions de 1848 à nos jours », dossier, Histoire des immigrations : panorama régional, volume 2, 2009 [5] R. Confiant, « La créolité contre l'enfermement identitaire », Multitudes 2005/3 (no 22), p. 179-185. [6] J. Bastide, « Bumidom, des Français venus d’outremer », documentaire diffusé sur France 2, 2010 Sites internet [7] Traite négrière, esclavage, abolitions. Mesures et histoire, exposition de mai 2008 : http://ahec.uji.es/uploads/media_items/traite-n%C3%A9gri%C3%A8re-esclavage- abolition.original.pdf [8] Indiens de Guadeloupe et FIER !, article d’un blog d’une particulière : http://namaste-india.over-blog.fr/article-33724008.html [9] Interview de l’auteur J-S. Shaï sur la présence indienne aux Antilles http://culturebox.francetvinfo.fr/livres/essais-documents/les-indiens-des-antilles-oublies- de-lhistoire-141009 [10] Interview de R. Confiant, La Créolité aujourd’hui http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/confiant_vete-congolo.html [11] Indes occidentales, dossier spécial : Indiens de la Caraïbe http://indereunion.net/actu/antilles/carte.htm Autres - Questionnaire personnel - Film : 30° Couleur, L. Jean-Baptise, P. Larue – 2012
  • 25. 25