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TRAVAIL - EMPLOI




                        Les marchés du travail dans la crise
                        Marion Cochard*, Gérard Cornilleau* et Eric Heyer*

                        Depuis 2007, l’économie mondiale subit une crise d’une ampleur inédite depuis la grande
                        crise des années 1930. Un an après le retour à une croissance positive dans la plupart des
                        pays, les pays développés n’ont pas encore retrouvé le niveau d’activité d’avant crise.
                        Conséquence de cet effondrement de l’activité, l’emploi marchand s’est retourné au
                        cours du premier semestre 2008, dans des proportions diverses selon les pays. Au total,
                        avec 15 millions de chômeurs supplémentaires en l’espace de deux ans, le rythme de
                        hausse du chômage dans les pays de l’OCDE a été deux fois plus élevé au cours de cet
                        épisode récessif que celui observé au cours des plus « petites » crises précédentes.

                        Cette étude analyse les conséquences de la crise sur le marché du travail dans sept
                        pays (France, Allemagne, Italie, Espagne, Royaume-Uni, États-Unis, Japon). La forte
                        progression du chômage masque cependant une relative résistance face à un choc de
                        production d’une telle ampleur ; la dégradation du marché du travail aurait pu être bien
                        plus violente dans la plupart des pays. Cette résistance tient d’abord à l’impact encore
                        faible et inachevé de la crise sur l’emploi marchand, souvent lié à un recours accru à la
                        flexibilité interne au sein des entreprises. Elle s’explique aussi, dans certains pays, par
                        les comportements d’activité qui amortissent traditionnellement les chocs d’emploi, du
                        fait du découragement qu’ils créent chez une partie de la population active.

                        S’il convient de garder à l’esprit que les chiffres disponibles sont encore provisoires, il
                        ressort donc de cette étude que la crise est loin d’être terminée, et que dans cinq des pays
                        étudiés, l’ajustement de l’emploi à venir peut encore être très important. La perspective
                        de la persistance de ce haut niveau de chômage fait donc craindre la montée du chômage
                        de longue durée, et la dégradation de la situation des jeunes, principales victimes d’une
                        situation économique qui laissera des traces durables sur leur trajectoire profession-
                        nelle.




                        * OFCE, Centre de recherche en économie de Sciences Po




ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010                                                                         181
L    ’économie mondiale connaît depuis 2007
           une crise économique et financière d’une
      ampleur inédite depuis la grande crise des
                                                                        relative résistance face à un choc de production
                                                                        d’une telle ampleur. Cette résistance du marché
                                                                        du travail dans la plupart des pays tient d’abord
      années 1930. Les pays de l’OCDE ont enregis-                      à l’impact encore faible et inachevé de la crise
      tré un recul de 4,8 % de leur activité économique                 sur l’emploi marchand, souvent lié à un recours
      entre le premier trimestre 2008 et le deuxième                    accru à la flexibilité interne au sein des entre-
      trimestre 2009, entraînant la destruction de plus                 prises. Elle s’explique aussi, dans certains pays,
      de 12 millions d’emplois dans la zone sur la                      par des comportements d’activité (décourage-
      même période.                                                     ment induit d’une partie de la population active)
                                                                        qui amortissent les chocs d’emploi.
      Cette étude s’intéresse à l’évolution du marché
      du travail dans sept pays (France, Allemagne,                     Il convient toutefois de garder à l’esprit que la
      Italie, Espagne, Royaume-Uni, États-Unis,                         crise est loin d’être terminée, et que les chiffres
      Japon) (1), qui ont connu des baisses de PIB                      disponibles sont encore provisoires. Ce n’est
      d’ampleur inégale au cours de la crise. Entre le                  qu’à la fin du cycle que l’on saura si les mar-
      premier trimestre 2008 et le pic de la crise, les                 chés du travail ont réagi très différemment qu’à
      chutes d’activité vont de 3,9 % pour la France                    l’accoutumée. 1
      à 8,7 % pour le Japon et un an après le retour
      à une croissance positive dans la plupart des
      pays étudiés, aucun d’entre eux n’a encore
      retrouvé le niveau d’activité d’avant crise (cf.                  La plupart des pays développés
      tableau 1 et annexe 1 pour les sources utilisées).                ont connu un sous-ajustement de
      Conséquence de cet effondrement de l’activité,
      l’emploi marchand s’est retourné dans tous les                    l’emploi dans la crise
      pays dans le courant du premier semestre 2008.
      L’ampleur des destructions d’emplois varie
      cependant fortement selon les pays : si l’Allema-
      gne ou le Japon sont parvenus à limiter la dégra-
                                                                        L     ’ampleur des turbulences observées sur
                                                                              les marchés du travail de ces pays signi-
                                                                        fie-t-elle que les entreprises ont d’ores et déjà
      dation du marché du travail malgré une activité                   ajusté leurs effectifs au ralentissement de la
      particulièrement touchée, aux États-Unis, et plus                 demande, ou doit-on encore craindre des des-
      encore en Espagne les destructions d’emplois                      tructions d’emplois au cours des mois à venir ?
      marchands ont été d’une extrême violence (res-                    Afin de faire le point sur l’état d’avancement de
      pectivement 6,8 % et 14,9 % de l’emploi mar-                      l’ajustement de l’emploi et mieux comprendre
      chand). De même, la nature des emplois détruits                   les différences que l’on observe pour les pays
      diffère selon les pays : la crise a touché l’indus-               considérés, nous avons procédé à l’estimation
      trie dans tous les pays développés, mais certains                 d’équations d’emploi dans les sept pays (cf.
      ont cumulé une crise immobilière – États-Unis,                    encadré 1).
      Espagne, Japon - et la chute de l’emploi dans
      le bâtiment. Au total, avec 15 millions de chô-                   Pour six pays sur les sept étudiés, le signe des
      meurs supplémentaires en l’espace de deux ans,                    coefficients estimés est conforme à l’intuition : à
      le rythme de hausse du chômage dans les pays                      long terme, une augmentation du coût du travail
      de l’OCDE a été deux fois plus élevé au cours                     ou de la durée se traduit par une baisse de l’em-
      de cet épisode récessif que celui observé au
      cours des plus « petites » crises précédentes. Ce                 1. Pour une analyse détaillée de la situation française, voir Minni
      fort impact sur le chômage masque pourtant une                    et Marchand (2010).



      Tableau 1
      Emploi marchand et croissance
                                                                                                                              Royaume-
                                               France     Allemagne     Italie      Espagne      États-Unis       Japon
                                                                                                                                 Uni
       Perte cumulée de PIB entre le
       T1-2008 et le creux d’activité, en %      3,9         6,6         6,8           4,9           4,0           8,7           6,5
       (date du creux d’activité)             (T1 2009)   (T1 2009)   (T2 2009)     (T4 2009)     (T2 2009)     (T1 2009)     (T3 2009)
       Evolution du PIB T1-2008/T2-2010,
       en %                                     2,1          2,5         5,6           4,6           1,1           4,3            4,7
       Emploi marchand en %                    - 2,5        - 1,2      - 3,8          - 14,9         - 6,8         - 2,8         - 5,7
       Emploi marchand en milliers             - 441        - 336      - 693         - 2 279       - 7 848       - 1 770       - 1 110
        dont industrie                         - 278        - 332      - 734          - 634        - 3 890        - 516         - 330
        dont bâtiment                           - 42          -8         1            - 889        - 1 830        - 538         - 193
      Sources : sources nationales, OCDE.




182                                                                                   ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
ploi (à l’exception de l’Espagne). L’élasticité-                      al., 1996 ; Cueva et Heyer, 1997 ; Gautié, 1998),
                        coût du travail à l’emploi est comprise entre                         mais inférieures, en valeur absolue, à l’évalua-
                        - 0,22 dans le cas du Royaume-Uni et - 0,38                           tion de à - 0,7 faite par Dormont (1997). Quant
                        pour les États-Unis. Dans le cas français, cette                      à l’élasticité de la durée du travail à l’emploi,
                        sensibilité de la demande de travail à son coût                       elle varie de - 0,19 au Royaume-Uni à - 1,39 en
                        est de - 0,25, proche de celles évaluées dans                         Allemagne. Une élasticité supérieure à l’unité en
                        d’autres travaux économétriques (Chouvel et                           valeur absolue peut apparaître trop élevée et liée


                          Encadré 1

                                                                                LE MODÈLE

                          La demande d’emploi des différents pays est issue                   Les estimations sont menées sur données trimestriel-
                          d’une fonction de production CES, et modélisée par                  les sur la période 1985-2008 à l’exception de l’Alle-
                          des Modèles à Correction d’Erreur (MCE), s’écrit de la              magne dont l’équation d’emploi a été estimée sur la
                          manière suivante :                                                  période 1991-2008. Elles portent sur le secteur mar-
                                                                                              chand dans tous les pays, à l’exception du Japon pour
                                                                                              lequel l’étude concerne l’ensemble de l’économie,
                                                                                              cette décomposition sectorielle n’existant pas.

                                                                                              Les sources des données utilisées sont précisées en
                                                                                              annexe. En particulier, la durée du travail est calculée
                                                                                              comme le ratio de l’emploi en heures sur l’emploi par
                                                                                     (1)      tête, et concerne par conséquent l’ensemble des sala-
                                                                                              riés (à temps complet et à temps partiel).

                                                                                              Les résultats de l’estimation de l’équation (1) sont
                          avec L        représentant l’emploi salarié du secteur              résumés dans le tableau infra.
                                        marchand
                                     Q représentant la valeur ajoutée du secteur              Avant de détailler les comportements qui en décou-
                                        marchand                                              lent, notons que ces équations ont des propriétés sta-
                                     HL représentant la durée du travail du secteur           tistiques satisfaisantes. Les tests LM conduisent au
                                        marchand                                              rejet de l’hypothèse d’auto-corrélation des résidus des
                                     W représentant le salaire par tête dans le sec-          équations. Ceux-ci sont homoscédastiques au regard
                                        teur marchand                                         du test ARCH. La forme fonctionnelle des équations
                                     P représentant l’indice des prix à la consom-            est validée par le test Reset. Enfin, selon le test de
                                        mation                                                Bera Jarque, les résidus suivent une loi normale.

                          Résultats de l’estimation de l’équation (1) dans les différents pays

                                                                                                                  Royaume-
                                                               France     Allemagne         Italie    Espagne                 États-Unis    Japon
                                                                                                                     Uni
                                                                            Dynamique de court terme
                           dlog(Lt-1) α1                          0,63        0,63            0,18       0,88         0,32         0,78         -
                                                                 (4,9)       (9,4)           (2,0)     (28,3)        (3,6)      (19,5)         0,13
                           dlog(Qt) β0                            0,09        0,10            0,18        -           0,18         0,17       (4,4)
                                                                 (5,3)       (4,0)           (3,7)        -          (3,0)        (6,8)      - 0,23
                           dlog(Hlt-1) δ0                       - 0,11         -            - 0,16        -            -           0,22     (- 6,0)
                                                                 (2,8)                     (- 2,4)                     -          (2,7)         -
                           dlog(Wt /Pt) ϕ0                                  - 0,09             -                                    -
                                                                   -       (- 2,4)
                                                                             Équation de long terme
                           γ                                     - 0,09     - 0,06          - 0,11      - 0,10      - 0,14       - 0,06      - 0,09
                                                                (- 3,2)    (- 3,0)         (- 3,5)     (- 4,6)     (- 4,0)      (- 3,0)     (- 3,5)
                           σ                                     - 0,25     - 0,23          - 0,32                  - 0,22       - 0,38      - 0,28
                                                                (- 2,1)    (- 2,0)         (- 5,6)        -        (- 2,7)      (- 4,1)     (- 2,3)
                           μ                                     - 0,52     - 1,39          - 0,69                  - 0,19       - 0,34      - 0,45
                                                                (- 5,1)    (- 9,1)         (- 3,8)        -        (- 1,9)      (- 2,1)     (- 9,5)
                           1 rupture de trend
                               ere
                                                               1998t1      2005t2          1999t3      1986t1      1988t1       1996t1      1992t1
                           2e rupture de trend                    -           -               -        1995t1         -         2003t3         -
                           3e rupture de trend                    -           -               -        2005t4         -            -           -
                           Trend avant 1e rupture (en %)         1,8         3,5             2,2         3,1         1,3          1,2         3,5
                           Trend après 1e rupture (en %)         1,1         1,5             0,0         2,1         2,0          1,9         1,5
                           Trend après 2e rupture (en %)          -           -               -          0,0          -           1,4          -
                           Trend après 3e rupture (en %)          -           -               -          0,8          -                        -

                                                                                                                                                      →



ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010                                                                                                              183
à une période d’estimation plus courte que celle                      chacun des pays étudiés doit donc être évaluée à
      retenue pour les autres pays. Dans ces derniers,                      l’aune des deux critères que sont la productivité
      l’élasticité est inférieure à l’unité : une augmen-                   tendancielle du travail et la réactivité de l’emploi
      tation de la durée du travail provoque une baisse                     à un choc de demande.
      de l’emploi et de la productivité horaire.
                                                                            Une classification des pays en quatre catégo-
      Ces estimations nous renseignent également                            ries est établie selon le degré de réactivité du
      sur les propriétés dynamiques des évolutions                          marché du travail – mesuré par le délai moyen
      d’emploi et sur l’évolution de la productivité                        d’ajustement (DMA, cf. encadré 2) de l’em-
      tendancielle. Afin de déterminer les dates de                         ploi à la valeur ajoutée (VA) – et la tendance
      ruptures des tendances de la productivité du                          de la productivité (cf. graphique I). Selon leurs
      travail, nous nous sommes inspirés des travaux                        caractéristiques structurelles, il est normal que
      de Le Bihan (2004). Les résultats obtenus sont,                       les pays étudiés présentent des stades d’ajuste-
      dans la grande majorité des cas, cohérents avec                       ment de l’emploi différents. On étudie ensuite
      ceux proposés par Bousquet et Fouquin (2008)                          la situation du marché du travail en comparant
      et ceux de l’OFCE (2009a).                                            les impacts « observé » et « théorique » de la
                                                                            crise économique sur l’emploi dans les sept
      Les équations estimées font intervenir le résidu                      pays étudiés (cf. graphique II). La plupart des
      de la relation de long terme, c’est-à-dire l’écart                    pays ont connu un ajustement de l’emploi plus
      de la productivité du travail à sa tendance de long                   faible qu’attendu, compte tenu de leurs caracté-
      terme, appelé cycle de productivité. Le cycle de                      ristiques structurelles propres.
      productivité est le résultat du délai d’ajustement
      de l’emploi à l’activité. Il reflète les délais de                    Les quatre catégories déterminées sont les
      licenciement, mais aussi le comportement des                          suivantes :
      entreprises qui anticipent mal l’ampleur du ralen-
      tissement de l’activité et préfèrent souvent atten-                   - Catégorie 1 : pays à forte productivité et mar-
      dre la confirmation du retournement avant de                          ché du travail réactif (DMA faibles) 2
      procéder à des réductions d’effectifs. L’évolution                    Dans cette catégorie figurent les pays anglo-
      de ce cycle s’explique en grande partie par les                       saxons et la France. Ainsi, contrairement à une
      caractéristiques structurelles du marché du tra-                      idée reçue, le marché du travail français est très
      vail : leur réactivité et le dynamisme de leur pro-                   réactif. Le DMA de l’emploi suite à un choc de
      ductivité tendancielle. Une faible réactivité du                      demande y est, d’après nos estimations, légère-
      marché du travail conduira en effet à un creuse-                      ment inférieur à celui du Royaume-Uni (3,1 tri-
      ment du cycle plus important en raison du retard                      mestres contre 3,5 pour le Royaume-Uni) (2).
      de l’ajustement de l’emploi et une faible tendance
      de productivité se traduit généralement par un
                                                                            2. Un DMA faible, de 3 trimestres, n’est pas un résultat nouveau
      cycle de productivité moins marqué en période                         et est comparable à ceux obtenus dans des travaux antérieurs
      de récession. Ainsi, l’évolution de l’emploi dans                     (Cueva, 1995 ; Heyer,1997 ; OFCE, 2009).



       Encadré 1 (suite)

                                                                                                  Royaume-
                                             France     Allemagne         Italie     Espagne                    États-Unis      Japon
                                                                                                     Uni
                                                                 Diagnostics tests
        R2                                   0,94          0,71           0,30         0,85          0,70         0,89          0,51
        SSR                                  0,00001       0,0003         0,005        0,001         0,001        0,0002        0,0008
        SSE                                  0,001         0,002          0,002        0,003         0,003        0,002         0,003
        LM(1)                                1,892         1,091          0,037        2,017         1,989        0,112         2,496
                                            [0,18]        [0,30]         [0,85]       [0,15]        [0,17]       [0,74]        [0,12]
        LM(4)                                1,404         0,629          0,930        0,877         0,734        1,002         1,121
                                            [0,24]        [0,64]         [0,45]       [0,48]        [0,57]       [0,41]        [0,36]
        ARCH(4)                              0,131         0,534          1,789        1,834         1,007        1,044         0,168
                                            [0,97]        [0,71]         [0,14]       [0,13]        [0,41]       [0,39]        [0,95]
        RESET                                0,409         0,074          0,002        1,874         0,02         2,377         1,472
                                            [0,52]        [0,78]         [0,96]       [0,17]        [0,89]       [0,12]        [0,22]
        Bera Jarque                          0,947         0,215          0,125        0,289         1,388        0,422         1,494
                                            [0,62]        [0,90]         [0,94]       [0,87]        [0,50]       [0,81]        [0,47]
        DMA / à la demande                     3             5              6            1            3             1             9

       Lecture : entre parenthèses les T de Student des coefficients estimés. Entre crochets, la p value des tests sur les résidus du MCE. 
       Le DMA est arrondi en trimestre.
       Sources : OCDE, calculs des auteurs.




184                                                                                       ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
Cette rapidité d’ajustement peut paraître sur-                Pour cette catégorie de pays, l’impact théori-
                        prenante pour un pays dont le marché du travail               que (4) d’une crise économique sur l’emploi
                        est souvent décrit comme extrêmement pro-                     est important en raison d’une productivité forte
                        tégé (3), mais elle correspond à la flexibilisa-              et la forte réactivité de leur marché du travail
                        tion observée depuis les années 1980. D’abord,                induit une répercussion rapide de ce choc sur
                        la structure sectorielle de l’emploi a fortement              l’emploi. Cela s’est traduit par un rythme de
                        évolué depuis la fin des années 1970, avec la                 destruction d’emplois dans le secteur marchand
                        montée en puissance des secteurs des services                 très important, notamment aux États-Unis et au
                        marchands et le déclin de l’industrie. Ainsi, la              Royaume-Uni au cours de cette crise (- 1,8 %
                        part des services dans l’emploi total est passée              en moyenne trimestrielle au cours des deux
                        de 35 % en 1978 à près de 50 % en 2008. La                    premières années de la crise aux États-Unis,
                        conséquence a été une précarisation croissante                - 1,6 % au Royaume-Uni). 3 4
                        du travail, puisque l’emploi est beaucoup plus
                        stable dans l’industrie que dans les services,
                                                                                      - Catégorie 2 : pays à forte productivité et mar-
                        avec des taux de rotation respectifs de 11,6 %
                                                                                      ché du travail peu réactif.
                        et 32,8 %. Ensuite, à l’inverse des économies
                        anglo-saxonnes qui ont largement développé                    Le Japon et Allemagne font partie de cette caté-
                        le travail à temps partiel, la précarisation de               gorie. Dans ces deux pays, le délai d’ajustement
                        l’emploi s’est faite, à l’instar des pays d’Eu-               est plus élevé que dans les pays du groupe 1
                        rope continentale, via la progression de l’em-                (DMA supérieur à cinq trimestres et atteignant
                        ploi temporaire, qui représentait 14,2 % de                   neuf trimestres dans le cas du Japon, contre trois
                        l’emploi total en 2008, contre 10,6 % en 1990.                dans le premier groupe), et s’explique par une
                        En particulier, les années 2000 ont marqué la                 forte flexibilité interne (c’est-à-dire une flexibi-
                        forte montée de la part de l’intérim et des CDD
                        courts dans l’emploi total. Au final, la France               3. Par exemple, l’indice de protection de l’emploi calculé par
                        possède aujourd’hui un marché du travail très                 l’OCDE, qui s’élève à 2,9 pour la France, contre 1,1 pour le
                                                                                      Royaume-Uni suggère une grande rigidité du marché du travail
                        dual : la part des salariés ayant plus d’un an                français, alors que les DMA des deux pays sont extrêmement
                        d’ancienneté est plus élevée dans l’emploi                    proches. L’une des explications tient au fait que cet indicateur
                                                                                      est fondé sur des critères législatifs, qui ne correspondent pas
                        total que dans la plupart des pays développés                 nécessairement aux pratiques en vigueur sur les marchés du tra-
                        (11,7 %), mais celle des salariés de très faible              vail des différents pays.
                                                                                      4. L’impact « théorique » de la crise sur l’emploi dépend à la
                        ancienneté (moins d’un mois) est également la                 fois du taux de croissance de l’activité mais aussi de celui de la
                        plus élevée des pays considérés.                              productivité tendancielle du travail.




                          Encadré 2

                                                                 DÉLAI MOYEN D’AJUSTEMENT

                          Dans le cadre du modèle décrit dans l’encadré 1, on
                          veut évaluer les délais moyens d’ajustement (DMA)
                          de l’emploi à l’activité, qui synthétisent les propriétés
                          dynamiques des équations d’emploi. Suivant la ter-
                          minologie adoptée dans l’encadré 1, l’équation d’em-        Cela signifie qu’un choc de 1 sur la valeur ajoutée Q
                          ploi s’écrit :                                              à la date t aura l’effet ϕ0 sur l’emploi L à la date t, ϕ0 +
                                                                                      ϕ1 à la date t+1, et l’ajustement total sera achevé à la
                                                                                      date t+r, où il atteindra         .

                                                                                      Le DMA est une moyenne des dates auxquel-
                                                                                      les ont lieu l’ajustement, pondérée par la part
                                                                                      de l’ajustement total qui peut lui être imputée :



                          soit                       , ou               avec :




                                                                                      d’où on déduit :                               .




ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010                                                                                                           185
Graphique I
      Caractéristiques structurelles des marchés du travail




      Lecture : la réactivité du marché du travail est évaluée à l’aide du délai moyen d’ajustement (DMA) estimé à l’aide du modèle à correc-
      tion d’erreurs (MCE) de la demande du facteur travail. Un DMA élevé, mesuré ici en trimestres, reflète une faible réactivité du marché
      du travail. La productivité du travail tendancielle est elle aussi évaluée lors de l’estimation de ce même MCE. Par exemple, d’après nos
      estimations, l’Espagne dispose d’un marché du travail très réactif - puisque son DMA est proche de 1 trimestre contre 10 pour le Japon
      – et d’une productivité du travail tendancielle faible (0,8 % l’an contre 2 % au Royaume-Uni).
      Sources : OCDE, calculs OFCE.


      Graphique II
      Impact théorique et évaluation observée de la crise sur l’emploi marchand dans les différents pays




      Lecture : l’impact « théorique » de la crise sur l’emploi dépend à la fois du taux de croissance de l’activité mais aussi de celui de la
      productivité tendancielle du travail. À cet égard, le Royaume-Uni conjuguant non seulement un fort ralentissement de sa production
      depuis le début de la crise mais aussi un taux de croissance tendancielle de sa productivité du travail élevé, devrait subir un fort recul
      de son emploi. Dans le cas français, la chute d’activité enregistrée entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010 aurait dû conduire,
      à croissance de productivité tendancielle du travail inchangée, à un recul de 5,8 % de l’emploi au cours de cette période. Or le recul
      enregistré est de 2,5 %.
      Sources : OCDE, calculs des auteurs.




186                                                                                           ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
lité au sein de l’entreprise, en matière de temps     coûts de production, dont les coûts salariaux
                        de travail et de rémunération variable). Dans         constituent un élément essentiel. Au cours de
                        ces pays, le cycle de productivité se dégrade         cette période de déséquilibres macroéconomi-
                        traditionnellement bien au-delà de ce que l’on        ques, le processus d’ajustement des entreprises
                        observe dans les autres pays. En outre, l’écart       dépend à la fois du degré de flexibilité du mar-
                        entre l’impact théorique et observé de la crise       ché du travail mais aussi de celui des salaires.
                        sur l’emploi est très important (cf. graphique II),   Ainsi, l’existence de coûts frictionnels, sources
                        ce qui signifie que l’ajustement du marché du         de rigidités sur le marché du travail, conduit
                        travail lors de cette crise a été encore plus lent    à une augmentation du coût en restreignant la
                        qu’à l’accoutumée.                                    vitesse d’ajustement au choc.

                        - Catégorie 3 : pays à productivité faible et mar-    Plusieurs stratégies s’offrent alors aux entrepri-
                        ché du travail peu réactif                            ses en période de crise, pour limiter la baisse
                        Si l’Italie possède un DMA du même ordre de           de leurs marges : elles peuvent soit limiter la
                        grandeur que l’Allemagne ou le Japon, elle se         hausse des coûts salariaux en ajustant leurs
                        distingue de ces pays par une évolution tendan-       effectifs – par tête ou en heures – soit baisser ou
                        cielle de la productivité beaucoup plus faible,       geler les salaires distribués, ou encore utiliser
                        qui se traduit donc par des cycles moins mar-         les deux simultanément.
                        qués que dans ces deux pays. Au total, l’ajus-
                        tement de l’emploi est proche de celui des pays       Le retard d’ajustement de l’emploi à l’origine
                        de la première catégorie malgré des caractéris-       du cycle de productivité s’explique traditionnel-
                        tiques foncièrement différentes des marchés du        lement par un recours à la flexibilité interne des
                        travail.                                              entreprises : modifications du temps de travail
                                                                              et des coûts salariaux. Dans un premier temps,
                        - Catégorie 4 : pays à productivité faible et mar-    les entreprises essaient en effet généralement
                        ché du travail réactif                                d’attendre la confirmation du ralentissement
                        De tous les pays considérés, l’Espagne est le         conjoncturel avant de procéder à des suppres-
                        seul à avoir à la fois un marché du travail très      sions d’emplois. Elles préfèrent jouer sur le
                        flexible (avec un DMA d’un trimestre) et une          temps de travail - directement dans certains
                        productivité tendancielle faible. Il est par consé-   pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni,
                        quent normal que l’évolution du cycle diffère         et via la baisse des heures supplémentaires ou le
                        fortement des autres pays. L’Espagne se carac-        recours au chômage partiel dans les autres – et
                        térise par un comportement particulièrement           sur des baisses de salaires lorsqu’elles en ont la
                        atypique lors de cette crise, avec un ajustement      possibilité – c’est notamment le cas au Japon, et
                        exceptionnellement fort et rapide de l’emploi         dans une moindre mesure au Royaume-Uni.
                        (cf. graphique II).
                                                                              Nous avons mesuré l’impact des deux éléments
                        Au deuxième trimestre 2010, dernier trimestre         de cette flexibilité interne sur l’emploi dans les
                        connu, l’ajustement de l’emploi par rapport à         différents pays (cf. graphique III). Il ressort très
                        l’activité semble achevé seulement dans deux          clairement de cette analyse que les pays de la
                        pays (Espagne, États-Unis). Pour les autres,          catégorie 2 (Allemagne et Japon), et dans une
                        c’est loin d’être le cas. C’est tout particulière-    moindre mesure l’Italie, qui ont réussi à préser-
                        ment vrai pour l’Allemagne et le Japon, qui ont       ver l’emploi au cours de la crise, le doivent à un
                        préféré recourir à la flexibilité interne au sein     recours massif à ce type de flexibilité : alors que
                        des entreprises, plutôt qu’à des destructions         l’Allemagne a réduit de manière très significa-
                        massives d’emplois.                                   tive la durée du travail, lui permettant de limiter
                                                                              l’ajustement sur l’emploi, la stratégie adoptée
                                                                              par le Japon réside dans un fort ajustement des
                        Un recours accru                                      salaires. L’Italie a, quant à elle, conjugué ces
                                                                              deux types de stratégies.
                        à la flexibilité interne

                        C    omment expliquer ce sous-ajustement de
                             l’emploi commun à la plupart des pays
                        développés ? La crise économique a modifié
                                                                              Une forte disparité dans la réduction du
                                                                              temps de travail…

                        très brutalement l’environnement économique           Le volume d’heures travaillées par employé a
                        des entreprises et les conditions de leur déve-       chuté dans presque tous les pays, dans des pro-
                        loppement, conduisant à de fortes hausses des         portions diverses. Plus précisément, si l’ajus-


ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010                                                                                      187
tement du temps de travail a joué de manière                             Les trois pays ont étendu leurs dispositifs de
      assez traditionnelle – et ponctuelle - aux États-                        chômage partiel (OFCE, 2009a ; Trésor Eco,
      Unis ou Royaume-Uni, la réduction du temps                               2010), et fait appel à des mécanismes plus habi-
      de travail a été en revanche tout à fait excep-                          tuels (compte épargne-temps, heures supplé-
      tionnelle en Italie et surtout en Allemagne, en                          mentaires, négociations de réduction du temps
      grande partie en raison de l’extension des dis-                          de travail). Ils présentaient encore mi-2010 un
      positifs de chômage partiel.                                             temps de travail par salarié nettement inférieur
                                                                               à son niveau antérieur à la crise.
      Aux États-Unis, le temps de travail a comme
      à l’accoutumée servi d’amortisseur à la crise                            Les variations de temps de travail sont habituel-
      dans la première phase du retournement                                   les au Japon, où l’importance des heures supplé-
      conjoncturel, de manière transitoire. Le nom-                            mentaires dans la structure de l’emploi permet
      bre d’heures travaillées par salarié a chuté de                          un très fort ajustement interne, ce qui explique
      4,6 % entre le premier trimestre 2008 et le pre-                         la faible réactivité de l’emploi à la conjoncture
      mier trimestre 2009. La productivité par heure                           et l’actuel niveau du cycle de productivité. Le
      a donc beaucoup moins baissé que la producti-                            nombre d’heures supplémentaires a ainsi chuté
      vité par tête, et le cycle de productivité horaire                       de 50 % entre le premier trimestre 2008 et le pre-
      a retrouvé l’équilibre dès le deuxième trimes-                           mier trimestre 2009, avant de rattraper la moitié
      tre 2009. Le temps de travail par personne                               de sa chute dans le courant de l’année 2009. Le
      s’est ensuite accru pour retrouver fin 2009 son                          recours aux heures supplémentaires demeure
      niveau d’avant crise. L’ajustement du temps de                           cependant extrêmement faible, et la durée du
      travail aux États-Unis a donc été transitoire, en                        travail reste à un niveau historiquement bas.
      ligne avec le comportement habituel des entre-                           Par ailleurs, le gouvernement japonais a mis en
      prises américaines en période de retournement                            place des subventions au maintien de l’emploi,
      conjoncturel.                                                            sorte de chômage partiel, qui ont pu peser égale-
                                                                               ment sur le temps de travail au sein des entrepri-
      Au Japon, en Italie et en Allemagne, en revan-                           ses, et ont permis de garder dans l’emploi près
      che, la chute du temps de travail ordinaire a été                        de deux millions de salariés au Japon.
      exceptionnelle, à la fois par son ampleur et par
      sa durée. Contrairement aux États-Unis, ces                              L’ampleur de l’ajustement du temps de travail
      trois pays ont fait le choix d’une baisse durable                        a été également particulièrement importante en
      du temps de travail afin de préserver l’emploi.                          Italie. Le temps de travail y a chuté de près de

      Graphique III
      Une comparaison des différentes stratégies d’ajustement face à la crise




      Lecture : ce graphique montre l’évolution du temps de travail et des coûts salariaux unitaires (CSU) entre le 1er trimestre de 2008 et le 2e 
      trimestre de 2010, relativement à la moyenne des pays de l’échantillon. L’évolution du temps de travail en France a dépassé de 0,9 point
      la moyenne des pays, et celle des CSU de 0,5 point sur la période.
      Source : OCDE, calculs OFCE.




188                                                                                           ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
4 % (5 % dans l’industrie), essentiellement suite                  permis de garder dans l’emploi 1,2 million de
                        au développement du chômage partiel.                               salariés en Allemagne, en 2009. C’est donc un
                                                                                           pari sur l’avenir de la part du gouvernement et
                        Enfin, en matière d’ajustement du marché du                        des entreprises allemands, qui ont plébiscité le
                        travail, l’Allemagne fait figure d’exception dans                  recours à ce dispositif malgré le coût subi, afin de
                        cette crise. Le marché du travail allemand est tra-                conserver intacts leurs capacités de production
                        ditionnellement l’un des marchés les moins réac-                   et le niveau de qualification de leur main-d’œu-
                        tifs des pays développés, du fait de la forte flexibi-             vre dans la perspective d’une reprise rapide.
                        lité du temps de travail. L’Allemagne dispose en
                        effet d’un ensemble de mécanismes permettant la                    L’Espagne fait figure d’exception en matière
                        modulation du temps de travail : comptes épar-                     de temps de travail : la flexibilité du marché du
                        gne-temps – dont les soldes peuvent être négatifs                  travail a conduit à un ajustement direct de la
                        - chômage partiel, et surtout des conventions de                   conjoncture sur le volume d’emploi. Concernant
                        branches négociées au sein des entreprises, per-                   l’économie française, les statistiques sur la
                        mettant la sauvegarde de l’emploi en contrepartie                  durée du travail ne sont pas facilement exploita-
                        de réduction du temps de travail et de sacrifices                  bles et ont pu être perturbées par l’impact de la
                        salariaux. Dans le secteur de la métallurgie, par                  loi TEPA sur le recours des chefs d’entreprises
                        exemple, l’accord collectif sur la sécurité de l’em-               aux heures supplémentaires (cf. graphique IV).
                        ploi permet aux entreprises de réduire la durée de                 L’ajustement des volumes horaires a semble-t-il
                        travail hebdomadaire de 35 à 29 heures avec une                    été plus faible en France que dans la plupart des
                        baisse des salaires équivalente (15 %), en contre-                 autres pays, et le développement du chômage
                        partie de la stabilité de l’emploi.                                partiel n’y a pas atteint la même ampleur qu’en
                                                                                           Allemagne ou au Japon.
                        Pour autant, l’ajustement quasi inexistant de
                        l’emploi lors de cette crise est tout à fait excep-
                        tionnel : malgré un effondrement du PIB de près                    … et dans la réduction des salaires
                        de 6 %, l’emploi est demeuré stable depuis le
                        début de la crise et le taux de chômage n’a pas                    Autre outil de flexibilité interne permettant
                        bougé. La raison tient essentiellement à l’as-                     d’amortir l’impact du choc de production, la
                        souplissement et l’allongement du dispositif de                    modération salariale a également permis dans
                        chômage partiel (Kurzarbeit), qui a concerné                       certains pays de limiter la progression des
                        jusqu’à 1,5 million de salariés au deuxième                        coûts salariaux induite par l’effondrement de la
                        trimestre 2009. Le chômage partiel aurait ainsi                    productivité.


                        Graphique IV
                        Recours aux heures supplémentaires et au chômage partiel en France




                        Lecture : ce graphique indique l’évolution trimestrielle du nombre d’heures supplémentaires et du nombre de personnes en chômage
                        partiel.
                        Sources : Insee, Acoss.




ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010                                                                                                            189
Les pays qui ont procédé à des baisses de salaires   aussi le pays qui a le plus, et de loin, réduit la
      par tête sont également ceux qui ont procédé à       rémunération salariale horaire (cf. graphique V).
      de fortes baisses du temps de travail. Le main-
      tien du niveau d’emploi a eu pour contrepartie la    L’Italie présente le même profil, de manière
      baisse du temps de travail et de la rémunération     atténuée. L’évolution des salaires horaires y est
      des personnes en emploi. Au Japon, la rémunéra-      restée positive, mais a nettement décéléré par
      tion salariale par employé a baissé de 3,3 % entre   rapport à la période pré-crise. La compression
      début 2008 et le 2e trimestre 2010. Dans une         des salaires par tête n’est donc pas uniquement
      moindre mesure, en Italie et en Allemagne, les       due à la baisse du temps de travail. Cependant,
      hausses de salaires on été très mesurées par rap-    à l’inverse du Japon, la faiblesse salariale n’a
      port aux autres pays développés (2,7 % et 4,3 %      pas entièrement compensé l’effet de la chute de
      contre plus de 5 % pour les autres pays). Pour       la productivité sur les coûts salariaux unitaires,
      autant, la baisse de la rémunération salariale par   qui se sont légèrement dégradés.
      employé n’est pas tellement surprenante si on la
      considère comme la contrepartie de la baisse du      Aux États-Unis et en Espagne, les salaires
      temps de travail sur la période. Par exemple, la     horaires ont été maîtrisés sans pour autant peser
      suppression des heures supplémentaires entraîne      fortement sur le revenu des salariés (environ
      directement la perte de salaire correspondante, et   2,5 % en rythme annuel, contre près de 4 %
      la plupart des dispositifs de réduction du temps     en 2007) et les deux pays ont vu leur produc-
      de travail (chômage partiel, négociations de         tivité bondir au cours de la période (cf. graphi-
      branches…) s’accompagnent généralement de            que V). L’Espagne est un cas extrême, puisque
      baisses de rémunérations.                            comme le temps de travail, la rémunération
                                                           horaire a fortement augmenté au cours de la
      L’étude de la rémunération horaire paraît donc       crise. Cette particularité espagnole s’explique
      plus appropriée à l’analyse des coûts salariaux      par la nature des emplois détruits, essentielle-
      supportés par les entreprises. Cette analyse         ment des emplois à temps partiel et faiblement
      montre que si l’ensemble des pays étudiés ont        rémunérés dans le secteur du bâtiment. La pro-
      modéré la progression des salaires au cours de       fonde mutation de la structure de l’emploi en
      la crise, seul le Japon – et l’Italie, de manière    Espagne a donc paradoxalement conduit à une
      très atténuée – ont eu recours à des baisses de      hausse de la productivité moyenne, des salaires
      salaires horaires pour atténuer l’ajustement de      horaires et du temps de travail pour les person-
      l’emploi. La décomposition de l’évolution des        nes en emploi. En définitive, seule l’Espagne a
      coûts salariaux unitaires (CSU) entre la compo-      connu un sur-ajustement massif de l’emploi à
      sante salariale et la productivité horaire mon-      l’activité, et concentré l’adaptation du marché
      tre que dans les autres pays, les salaires horai-    du travail sur les seuls effectifs. Ces deux pays
      res ont progressé à des rythmes sensiblement         ont donc réussi à maîtriser l’évolution des coûts
      identiques ; c’est l’évolution de la productivité    salariaux unitaires, au détriment de l’emploi.
      qui permet d’expliquer le plus ou moins grand
      décrochage des coûts salariaux unitaires.            En France et au Royaume-Uni également, les
                                                           entreprises ont eu un recours beaucoup plus
      Au Japon, les baisses de salaires sont allées au-    modéré à la flexibilité interne et la croissance
      delà de la seule réduction du temps de travail, et   des salaires, bien que ralentie, est restée posi-
      la rémunération salariale horaire a chuté de 3,3 %   tive. Une enquête de la Banque de France sur la
      entre début 2008 et la mi-2010. Les entreprises      façon dont les entreprises ont ajusté leur masse
      japonaises ont contenu leurs coûts salariaux non     salariale en réponse à la crise économique,
      pas par un fort ajustement de l’emploi mais par      indique que celle-ci n’a pas entraîné de baisse
      une forte baisse, à la fois du temps de travail et   des salaires de base mais qu’une large majorité
      des rémunérations horaires. Celle-ci a été obte-     d’entreprises (81 %) les ont maintenus inchan-
      nue par une baisse de la part variable, notamment    gés, tout en ne prévoyant aucune augmentation
      des bonus, qui est revalorisée deux fois par an,     à court terme. Par ailleurs, près d’un tiers des
      ainsi que par une baisse du temps de travail qui     entreprises ont ajusté à la baisse leur rémunéra-
      a engendré une réduction du salaire mensuel.         tion par l’intermédiaire des parts variables (heu-
      Malgré la stabilité de l’emploi, le Japon est le     res supplémentaires, primes individuelles et/ou
      pays qui a le mieux réussi à contenir la dérive      collectives), ce qui s’est globalement traduit
      de ses coûts salariaux, puisque cette baisse des     par une modération salariale sur la période de
      salaires a permis de compenser la chute de la pro-   crise. Pour autant, si l’ajustement du marché du
      ductivité japonaise. Si le Japon présente la plus    travail dans ces deux pays est passé essentiel-
      faible productivité horaire sur la période, c’est    lement par les destructions d’emplois, celles-ci


190                                                                   ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
ont été moins brutales qu’en Espagne ou aux                             au détriment de l’emploi. L’évolution du temps
                        États-Unis. La productivité a chuté en France,                          de travail y a été faible, et les salaires horaires
                        et de manière encore plus brutale au Royaume-                           maîtrisés. La France et le Royaume-Uni ont éga-
                        Uni, entraînant une dérive plus importante des                          lement ajusté leur marché du travail directement
                        coûts salariaux unitaires.                                              par le volume d’emploi, mais dans une moin-
                                                                                                dre mesure. L’évolution de la masse salariale y
                        Enfin, en Allemagne, le salaire par tête a mar-                         est donc plus dynamique, et les taux de marge
                        qué le pas, mais la rémunération horaire a évo-                         ont connu des baisses sensibles. Seul le Japon
                        lué sensiblement comme dans les autres pays.                            est parvenu à contenir l’évolution de sa masse
                        En somme, c’est un véritable partage du travail                         salariale, et ce malgré le maintien de l’emploi,
                        qui s’est mis en place, via les dispositifs décrits                     via des baisses de rémunération. L’Allemagne a
                        précédemment et les entreprises allemandes ont                          quant à elle fait le choix du partage du travail,
                        ajusté leur masse salariale via la baisse du temps                      mais dans des proportions insuffisantes pour évi-
                        de travail, accompagnée de baisses proportion-                          ter une forte dérive de la masse salariale et l’ef-
                        nelles des revenus des salariés.                                        fondrement des marges des entreprises, qui ont
                                                                                                repris une évolution positive depuis 2009. Enfin,
                        L’examen de l’évolution de la masse salariale                           l’Italie, à mi-chemin entre ces deux stratégie,
                        dans les différents pays depuis le début de la crise                    a réparti le surcoût lié à la crise entre baisse de
                        (cf. graphique VI) confirme la manière dont ils ont                     l’emploi, du temps de travail, des salaires et des
                        ajusté leur marché du travail. L’évolution des taux                     marges des entreprises.
                        de marges dans les pays de la zone euro illustre
                        l’impact des différentes stratégies sur le bilan des
                        entreprises (cf. graphique VII). Conformément                           Impact de la loi de défiscalisation des
                        aux hausses de CSU enregistrées, tous les pays                          heures supplémentaires sur l’emploi en
                        sauf l’Espagne et les États-Unis, ont subi des                          France
                        baisses de taux de marge au cours de la crise. Les
                        États-Unis et l’Espagne, présentent tous deux un                        Face à un choc imprévu, les entreprises com-
                        fort ajustement du marché du travail via l’em-                          mencent généralement par réduire le temps de
                        ploi directement. Cette stratégie a conduit à une                       travail, puis se séparent de leurs emplois précai-
                        progression des taux de marge des entreprises,                          res et en particulier de leurs intérimaires, avant


                        Graphique V
                        Décomposition de la croissance des coûts salariaux unitaires (en % entre le 1er trimestre 2008 et
                        le 2e trimestre 2010)




                        Lecture : ce graphique permet de comprendre l’évolution des CSU à la lumière de celle de la productivité horaire et de la rémunération
                        salariale horaire. En France par exemple, la hausse de la rémunération salariale conjuguée à une baisse de la productivité a conduit à une
                        hausse des CSU entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010.
                        Source : OCDE.




ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010                                                                                                                     191
finalement de procéder à des licenciements                               Plus précisément, la baisse de la durée du travail
      économiques.                                                             a été de même ampleur au cours des deux épi-
                                                                               sodes de crise mais avec un ralentissement de
      Cependant, au cours de cette crise, le rôle                              l’activité trois fois plus important au cours de la
      d’amortisseur joué par la durée du travail en                            période récente (cf. graphique VIII).
      France a été à la fois moins puissant que dans
      les autres pays développés mais aussi moins                              Cette différence de comportement, malgré un
      important que durant les récessions précéden-                            fort recours au chômage partiel, peut être liée à
      tes, notamment celle du début des années 1990.                           la mise en place de la mesure de défiscalisation

      Graphique VI
      Décomposition de l’évolution de la masse salariale entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010




      Lecture : en Allemagne, la masse salariale a augmenté de 5,3 % entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010. L’évolution des salaires
      horaires a contribué à hauteur de 6,3 points et la hausse de l’emploi de 0,8 point. À l’inverse, la contribution du temps de travail est de
      - 1,8 point.
      Source : OCDE.


      Graphique VII
      Taux de marge dans le secteur marchand




      Sources : OCDE, comptes trimestriels nationaux.




192                                                                                           ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
des heures supplémentaires et son exonération          de 11 points, ce qui est insuffisant pour mener une
                        de cotisations sociales en vigueur en France           analyse robuste. En revanche, nous disposons de
                        depuis le 1er octobre 2007.                            données sur le recours aux heures supplémentai-
                                                                               res pour 35 secteurs. Disposant du même degré
                        Cette mesure s’applique à l’ensemble des sala-         de détails pour l’emploi intérimaire et l’emploi
                        riés des secteurs public et privé en France. Elle      salarié dans le secteur marchand, nous avons pu
                        concerne aussi bien les heures complémentaires         procéder à l’estimation en panel dynamique de
                        effectuées par les salariés à temps partiel que les    l’élasticité des heures supplémentaires à l’emploi.
                        heures supplémentaires effectuées par les sala-
                        riés à temps complet, y compris ceux placés sous       Le modèle économétrique estimé repose sur
                        un régime de forfait. Concrètement, la rémuné-         l’hypothèse d’une relation linéaire entre l’em-
                        ration des heures supplémentaires effectuées au-       ploi - mesuré soit par l’emploi intérimaire, soit
                        delà des 35 heures hebdomadaires est maintenant        par l’emploi salarié dans le secteur marchand -
                        majorée de 25 % quelle que soit la taille de l’en-     noté L, ses valeurs retardées sur une période (6),
                        treprise, n’est soumise ni à l’impôt sur le revenu     le volume d’heures supplémentaires (Hs) et une
                        ni aux cotisations sociales salariées et bénéficie     variable X pouvant contenir d’autres informa-
                        d’une réduction de cotisations employeurs. Elle        tions additionnelles, comme la production du
                        vise donc à redonner du pouvoir d’achat aux            secteur par exemple : 5 6 7
                        salariés français en abaissant le coût du travail et
                        en augmentant leur durée du travail (5).               log(Li,t) = β1 log(Li,t-1) + β2 log(Hsi,t) + β3 log(Xi,t)
                                                                               + ui + vt + ei,t
                        Dans un contexte de grave crise économique, la
                        question est donc de savoir si cette incitation à      où u est l’effet spécifique individuel, v l’effet
                        travailler plus n’a pas nui à l’emploi, et notam-      spécifique temporel et e le terme d’erreur.
                        ment à l’emploi intérimaire. Afin de répondre à
                                                                               La méthode dite des moments généralisés
                        cette question, l’économétrie des séries temporel-
                                                                               (GMM) d’Arellano et Bond (1991) (7) a été uti-
                        les n’est d’aucune utilité dans la mesure où nous
                        ne disposons que de très peu de recul historique.
                        En effet l’Agence Centrale des Organismes de           5. Pour plus de détails sur la mesure, le lecteur pourra se référer
                                                                               à Heyer, 2007.
                        Sécurité Sociale (Acoss) recense avec beaucoup         6. Nous avons testés également un retard de deux trimestres
                        de précision l’ensemble des heures supplémentai-       mais celui-ci ne sort pas de façon significative.
                                                                               7. L’estimateur GMM est en différences premières et consiste à
                        res effectuées dans l’économie, mais seulement         obtenir des estimateurs convergents. La transformation en dif-
                        depuis la mise en place du dispositif, à savoir le     férences premières élimine l’effet individuel fixe. Cette méthode 
                                                                               utilise comme instruments les niveaux des variables retardées
                        4e trimestre 2007. À ce jour, le dernier point connu   de la variable endogène, mais aussi, éventuellement, des autres
                        étant le 2e trimestre 2010, nous ne disposons que      variables explicatives.



                        Graphique VIII
                        Évolutions comparées de la durée du travail et de la valeur ajoutée au cours des deux dernières
                        récessions en France




                        Sources : Insee, calculs des auteurs.




ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010                                                                                                     193
lisée pour estimer ces modèles dynamiques sur                                trimestre est significative et la valeur du coeffi-
      des données de panel.                                                        cient confirme la nécessité d’inclure cet effet.

      Les deux premières régressions (2.1 et 2.2)                                  L’étude des résultats indique par ailleurs un
      portent sur 35 secteurs composant l’ensem-                                   impact significatif et négatif du volume d’heu-
      ble de l’économie française. Dans ces modè-                                  res supplémentaires sur l’emploi, que ce der-
      les, outre la variable expliquée retardée d’un                               nier soit mesuré par l’emploi intérimaire ou
      trimestre, le volume d’heures supplémen-                                     par l’emploi salarié dans le secteur marchand.
      taires est la seule variable explicative. Dans                               Ainsi, l’élasticité estimée des heures supplé-
      les régressions suivantes (2.3 et 2.4), nous                                 mentaires à l’emploi intérimaire est proche de
      avons enrichi le modèle d’un terme reflé-                                    l’unité (- 0,9 pour l’équation 2.1, - 1,1 pour
      tant la production du secteur (cf. tableau 2).                               l’équation 2.3). Il y aurait donc bien concur-
      Malheureusement, nous ne disposons pas,                                      rence entre les heures supplémentaires et l’in-
      sur la période récente, d’information infra-                                 térim : une augmentation de 1 % du volume
      annuelle détaillée en 35 secteurs. L’Insee four-                             d’horaire supplémentaire détruirait 1 % des
      nit cependant, sur la période récente et en infra-                           emplois intérimaires. Cette élasticité est, sans
      annuelle, l’Indice de Production Industrielle                                surprise, plus faible dans les équations 2.2 et
      (IPI). Malheureusement, cette information se                                 2.4 où la variable emploi est mesurée par les
      limite aux secteurs industriels, correspondant                               salariés du secteur marchand. Dans ce cas,
      à 10 secteurs de notre échantillon.                                          l’élasticité est toujours significative, négative
                                                                                   et sa valeur est estimée à - 0,04.
      Pour toutes ces spécifications, le test de sur-
      identification de Hansen ne permet pas de                                    Une hausse de 1 % des heures supplémentaires
      rejeter l’hypothèse de validité des variables                                détruirait (d’après les équations 2.1 et 2.2) près
      retardées en niveau et en différence comme                                   de 6 500 salariés du secteur marchand dont les
      instruments. Dans toutes les spécifications                                  trois quarts seraient des emplois intérimaires
      retenues, la variable expliquée retardée d’un                                (cf. tableau 3).

      Tableau 2
      Estimation de l’élasticité des heures supplémentaires par rapport à l’emploi
                                                  Équation 2.1        Équation 2.2         Équation 2.3       Équation 2.4
                                                     Emploi          Emploi salarié           Emploi          Emploi salarié
                          Variable expliquée       intérimaire        marchand              intérimaire        marchand

       Variable expliquée (-1)                         0,66                0,76                0,54                0,88
                                                      (7,80)             (17,15)              (2,80)             (27,47)                  β1

       Volume d’heures sup.                           - 0,30             - 0,009              - 0,49             - 0,004                  β2
                                                     (- 4,19)            (- 2,19)            (- 2,37)            (- 3,49)

       Indice de Production                                                                    1,33               0,008                   β3
                                                                                              (2,29)              (9,99)

       Élasticité des heures                          - 0,9               - 0,04               - 1,1              - 0,04                 εHs/E
       supplémentaires (β2/(1-β1))

       Nombre d’observations                           315                 280                  90                  80

       Test d’Hansen de suridentification           P = 0,168           p = 0,205           p = 0,296           p = 0,207

      Lecture : dans le cas de l’équation 2.1. l’élasticité estimée des heures supplémentaires à l’emploi intérimaire est proche de l’unité (- 0,9).
      Il y aurait donc bien concurrence entre les heures supplémentaires et l’intérim : une augmentation de 1 % du volume d’horaire supplé-
      mentaire détruirait 0,9 % des emplois intérimaires.
      Entre parenthèses figurent les t de student. Les indicatrices temporelles trimestrielles ne sont pas reportées.
      Estimations GMM en différences premières en deux étapes.
      Sources : Insee, Acoss, Dares, calculs auteurs.


      Tableau 3
      Impact d’une hausse de 1 % des heures supplémentaires sur l’emploi
                 Équation 2.1                       Équation 2.2                        Équation 2.3                        Équation 2.4
              Emploi intérimaire               Emploi salarié marchand                Emploi intérimaire             Emploi salarié marchand
                    - 4 974                            - 6 437                             - 5 875                             - 5 970

      Lecture : ce tableau n’a pas pour vocation de mesurer l’impact de la loi TEPA sur l’emploi intérimaire mais doit uniquement se lire comme
      la concurrence entre les heures supplémentaires et l’emploi à court terme.
      Sources : calculs auteurs.




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Les résultats des équations 2.3 et 2.4 sur l’in-                           La deuxième est liée à l’effet de la réduction du
                        dustrie sont cohérents entre eux et donnent                                temps de travail sur l’emploi : l’Allemagne et
                        des ordres de grandeurs proches de ceux obte-                              dans un degré moindre l’Italie et le Japon ont
                        nus dans les équations 2.1 et 2.2. Ce résultat,                            largement amorti l’effet de la crise sur l’emploi
                        généralisé à l’ensemble de l’économie, indique                             en procédant à une forte réduction du temps de
                        qu’une hausse de 1 % des heures supplémentai-                              travail. Dans le cas de l’Allemagne, nous éva-
                        res détruirait près de 6 000 emplois marchands                             luons cet effet à 2,7 % d’emplois sauvegardés
                        dont 5 875 emplois intérimaires. Ce résultat est                           dans le secteur marchand. Ce chiffre est de
                        proche de l’évaluation macroéconomique effec-                              1,6 % en Italie, de 1 % au Japon et inférieur à
                        tué par Heyer (2010).                                                      0,5 % au Royaume-Uni (8)8et en France.

                                                                                                   La troisième est due à l’effet de la réduction du
                                                                                                   coût du travail : cet effet est fort au Japon (2 %
                        L’ajustement de l’emploi                                                   d’emplois sauvegardés) et dans un degré moin-
                        est-il terminé ?                                                           dre au Royaume-Uni (1 % d’emplois sauvegar-
                                                                                                   dés). Il est marginal dans les autres pays.

                        L      ’ajustement de l’emploi dans la crise se
                               répartit en 4 composantes (cf. tableau 4).
                                                                                                   Enfin, la dernière composante est résiduelle :
                                                                                                   elle peut être liée, entre autres, à un comporte-
                                                                                                   ment de compression des marges des entrepri-
                        La première rend compte de la position du                                  ses. Cette composante est très faible dans le cas
                        marché du travail dans le cycle de productivité                            du Japon, voire de l’Italie. Pour les autres pays,
                        avant le début de la crise. Il est en effet légi-                          elle représente entre 2 % et 3 % de l’emploi
                        time de considérer que l’ajustement de l’emploi                            dans le secteur marchand.
                        sera terminé lorsque le cycle de productivité
                        sera refermé, c’est-à-dire lorsque le niveau de                            Mais cette partie résiduelle ne doit en aucun cas
                        la productivité du travail observée rejoindra                              être interprétée comme l’ajustement de l’emploi
                        son niveau tendanciel. Il est nécessaire alors de                          à venir. Ainsi, une partie de ce résidu peut être
                        tenir compte du niveau de départ, c’est-à-dire                             absorbée définitivement par les entreprises : cette
                        de celui qui prévalait au début d’année 2008.                              crise économique peut en effet avoir un impact
                        Les pays de la catégorie 2 (Allemagne et Japon)                            sur le taux de croissance tendancielle future de la
                        se caractérisent par la meilleure position dans le                         productivité du travail ou sur son niveau, ce qui
                        cycle de productivité avant le début de la crise
                        (supérieure à 1 %). Cette composante est plus
                                                                                                   8. Dans le cas du Royaume-Uni, cela s’explique par une élas-
                        faible pour les pays de la catégorie 1 (Royaume-                           ticité de l’emploi à la durée du travail plus faible que dans les
                        Uni et France) et infime pour l’Italie.                                    autres pays.




                        Tableau 4
                        Ajustement du marché du travail dans les différents pays entre le 1er trimestre 2008 et le
                        2e trimestre 2010
                                                                                                                                                                  En %
                                                                  Royaume-Uni            Allemagne              Japon                 Italie             France
                          (1)- Ajustement théorique                    10,4                  8,4                  7,8                  7,3                  5,8
                          (2)- Ajustement effectué                      5,7                  1,2                  2,8                  3,8                  2,5
                          Position dans le cycle avant
                          la crise (a)                                  0,5                  1,1                  1,3                  0,1                  0,8
                          Ajustement par la durée
                          du travail (b)                                0,3                  2,7                  1                    1,6                  0,3
                          Ajustement par le coût du travail
                          (c )                                          0,2                  0,3                  2,4                  0                    0,1
                          Résidu (d = (1)-(2)-(a)-(b)-(c ))             3,7                  3,1                  0,3                  1,8                  2,1
                          Ajustement potentiel à venir
                          (e = (b)+(c )+(d))                            4,2                  6,1                  3,7                  3,4                  2,5

                        Lecture : dans le cas français, la chute d’activité enregistrée entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010 aurait dû conduire, à crois-
                        sance de productivité tendancielle du travail inchangé, à un recul de 5,8 % de l’emploi au cours de cette période. Or le recul enregistré
                        est de 2,5 %. Il est à noter qu’avant la crise, le cycle de productivité était légèrement positif (0,8 %). Ainsi, pour revenir à son niveau de
                        productivité tendanciel, toutes choses égales par ailleurs, cela nécessiterait une baisse de 2,5 % (5,8-2,5-0,8) de l’emploi en France.
                        Enfin, la réduction du temps de travail et du coût du travail ont permis d’économiser respectivement 0,3 % et 0,1 % d’emplois au cours
                        de cette période.
                        Sources : OCDE, calculs des auteurs.




ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010                                                                                                                           195
réduirait de facto cette composante. Par ailleurs,                     des structures démographiques ou de l’évolu-
      rien n’indique que l’effort consenti sur le temps                      tion structurelle de l’activité des mains-d’œuvre
      de travail ou sur le coût du travail reste au niveau                   féminines, jeunes et seniors. En outre, en consé-
      observé actuellement. Il est par exemple forte-                        quence de la montée du chômage on observe
      ment envisageable que le dispositif de chômage                         traditionnellement une réaction conjonctu-
      partiel s’estompe rapidement en Allemagne avec                         relle des taux d’activité. Deux mécanismes de
      la reprise de l’activité : ce dispositif, par nature                   sens inverse peuvent intervenir : d’une part le
      transitoire, perd en importance depuis le troi-                        « découragement » d’une partie de la main-
      sième trimestre 2009 et devrait poursuivre sa                          d’œuvre peut entraîner une baisse conjoncturelle
      trajectoire décroissante au cours des trimestres à                     des taux d’activité ; d’autre part, la nécessité de
      venir. La durée du travail se rétablira progressi-                     maintenir les revenus au sein des ménages peut
      vement, provoquant un accroissement de l’ajus-                         « encourager » des inactifs à se porter sur le
      tement sur l’emploi en Allemagne. De grandes                           marché du travail. Dans les deux cas, ce sont
      incertitudes subsistent donc quant à l’évolution                       le plus souvent les femmes, les jeunes ou les
      à venir de l’emploi. La plus probable toutefois                        seniors qui sont concernés.
      serait celle d’une croissance d’une économie
      pauvre en emplois dans les années à venir.                             Dans tous les pays étudiés, sauf l’Allemagne,
                                                                             le choc de chômage est très important : en deux
                                                                             ans, du deuxième trimestre de 2008 au deuxième
                                                                             trimestre 2010, le chômage a augmenté de 23 %
      Le chômage dans la crise                                               en Italie et de 95 % en Espagne (cf. tableau 5).
                                                                             La hausse du chômage est évidemment plus

      L    ’évolution des taux de chômage au cours
           de la crise a été très variable selon les pays,
      avec une hausse de plus de dix points pour l’Es-
                                                                             forte dans les pays qui on connu la crise d’em-
                                                                             ploi la plus grave. Ainsi en Espagne la baisse de
                                                                             près de 10 % de l’emploi s’est accompagnée du
      pagne, alors que dans le même temps l’Allema-                          quasi doublement du chômage.
      gne voyait son taux de chômage diminuer légè-
      rement (cf. graphique IX).                                             Mais les évolutions très différentes du chô-
                                                                             mage selon les pays ne peuvent pas s’expliquer
      L’impact de la crise sur le chômage diffère                            uniquement par les différences d’évolution de
      selon l’ampleur des chocs d’emploi et la situa-                        l’emploi. Les évolutions démographiques sont
      tion démographique préexistante. À court terme                         un des facteurs qui permettent de comprendre
      les chocs d’emploi conduisent à une variation                          ces différences. On calcule, pour les sept pays
      du chômage d’autant plus forte que la popula-                          étudiés, le taux de variation de l’emploi qui,
      tion active croît rapidement, que ce soit du fait                      entre le deuxième trimestre 2008 et le deuxième


      Graphique IX
      Évolution du taux de chômage




      Lecture : ce graphique illustre la hausse du chômage enregistrée dans tous les pays de l’échantillon, à l’exception de l’Allemagne.
      Sources : LFS, OCDE.




196                                                                                        ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
trimestre 2010, aurait stabilisé le niveau du                                du deuxième trimestre de 2008. Cet indicateur
                        chômage à taux d’activité constant (cf. gra-                                 mesure donc la variation de l’emploi qui aurait
                        phique X). Cet indicateur permet de mesurer                                  été nécessaire, à taux d’activité constant, pour
                        approximativement le niveau de la pression                                   stabiliser le niveau du chômage (9). La conjonc-
                                                                                                                                        9


                        exercée par les facteurs démographiques sur
                        les marchés du travail. Il est calculé en appli-
                        quant le taux d’activité du deuxième trimestre                               9. Il fournit une information approximative de l’impact de la
                        de 2008 à la variation de la population en âge                               démographie sur le marché du travail à court terme. En effet
                                                                                                     l’évolution du taux d’activité de la population peut être influen-
                        de travailler (15-64 ans pour tous les pays sauf                             cée par la structure de la population par âge détaillé (idéalement
                        pour les États-Unis, où il s’agit des plus de                                le calcul devrait être réalisé en tenant compte de la taille relative
                                                                                                     de chaque génération en âge de travailler). Mais ceci n’est pas
                        15 ans) entre les deuxièmes trimestres de 2008                               possible en comparaison internationale pour des raisons de dis-
                        et 2010 et en rapportant le résultat à l’emploi                              ponibilité des données.



                        Tableau 5
                        Les marchés du travail dans la crise (variations entre les deuxièmes trimestres 2008 et 2010)
                                                                                                                                                                    En %
                                                            France       Allemagne          Italie           Espagne            RU             USA           Japon (1)
                          Total          Emploi                 - 0,6         0,4           - 2,4              - 9,5           - 1,9           - 4,6           - 2,5
                                         Pop. active              1,5       - 0,4           - 0,7                1,4             0,8             0,0           - 1,2
                                         Chômage                30,0        - 9,4           22,8               95,1            48,8            82,4            28,9
                          Femmes         Emploi                  0,0           1,2          - 1,0              - 4,9           - 0,8           - 3,3           - 1,3
                                         Pop. active             1,8         - 0,3          - 0,2                5,0             1,3             0,4            -0,5
                                         Chômage                23,9       - 13,9             8,3              75,8            44,1            70,7            19,4
                          Hommes         Emploi                 - 1,2       - 0,3           - 3,4             - 12,9           - 2,7           - 5,7           - 3,3
                                         Pop. active              1,3       - 0,5           - 1,1               - 1,3            0,3           - 0,3           - 1,8
                                         Chômage                36,3        - 2,6           38,9              114,6            52,0            91,9            36,4
                          1. Japon : avril 2010 – avril 2008.

                        Lecture : en France, entre les deuxièmes trimestres de 2008 et 2010, l’emploi a diminué de 0,6 %, la population active a augmenté de
                        1,5 % et le chômage de 30 %.
                        Sources : pays européens : Eurostat, enquêtes Emploi ; États-Unis : Bureau of Labor Statistics ; Japon : Statistiques du Japon.


                        Graphique X
                        Variations de l’emploi stabilisant le chômage




                        Lecture : le taux de croissance de l’emploi qui aurait stabilisé le chômage est calculé en rapportant à l’emploi de 2010T2 la variation de
                        population active calculée en appliquant le taux d’activité de 2010T2 à la variation de la population en âge de travailler (15-64 ans). Ainsi
                        en France du fait de la croissance démographique, à taux d’activité constant il aurait fallut que l’emploi augmente de 0,8 % pour que le
                        chômage reste constant.
                        Sources : pays européens : Eurostat, enquêtes Emploi ; États-Unis : Bureau of Labor Statistics ; Japon : Statistiques du Japon.




ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010                                                                                                                               197
ture démographique est un facteur important          tions harmonisées facilement accessibles. On
      à court terme, dans une situation de crise sans      se contentera donc ici d’un indicateur fruste, le
      lien initial avec le marché du travail, même si à    taux de variation de la population active impu-
      long terme les ajustements des salaires et de la     table à celle des taux d’activité. Le niveau de
      productivité peuvent ramener le chômage à son        cet indicateur (cf. graphique XI) n’est pas faci-
      niveau d’équilibre, indépendamment de la situa-      lement interprétable, mais les différences entre
      tion démographique. En courte période le choc        pays constituent un indice de l’influence plus ou
      macroéconomique se répercute directement             moins forte de la flexion des taux d’activité.
      sur l’emploi avec des conséquences différentes
      selon que la situation démographique conduit         Dans quatre pays (France, Allemagne,
      à une hausse ou à une baisse de la population        Royaume-Uni, Espagne), la réponse des taux
      en âge de travailler. L’Allemagne et le Japon        d’activité au choc d’emploi semble avoir été
      sont dans ce domaine très à l’écart des autres.      nulle ou faible. La variation des taux d’activité
      Dans ces deux pays la situation démographique,       est restée positive et elle a donc contribué à la
      caractérisée par un vieillissement important, per-   hausse du chômage sur la période. Même si en
      met une stabilisation du chômage même en cas         Espagne, la hausse est très faible, ce qui indique
      de totale stabilité ou de baisse de l’emploi. En     que la flexion des taux d’activité a certainement
      Allemagne, en l’absence de variation des taux        joué dans le sens d’une atténuation des effets
      d’activité, il suffisait que la baisse de l’emploi   chômage de la crise. Dans les trois autres pays,
      soit au maximum de 0,8 % pour que le chômage         Italie, États-Unis et Japon, l’effet correcteur
      n’augmente pas. Au Japon une baisse de moins         des taux d’activité est net et de grande ampleur.
      de 1,6 % aurait suffit. En revanche, dans tous les   Sans le recul de l’activité de la main-d’œuvre
      autres pays, la progression du nombre d’actifs,      le chômage italien aurait ainsi augmenté au
      liée à la situation démographique, nécessitait       moins deux fois plus que ce qui a été observé.
      une augmentation de l’emploi pour stabiliser le      Aux États-Unis, le chômage aurait fait plus que
      chômage. Aux États-Unis la hausse devait être        doubler et au Japon il aurait augmenté de près
      au moins de 1,8 %, en France de 0,8.                 de 60 % au lieu des 29,8 % observés.

      La transmission de la crise de l’emploi au chô-      Du fait du caractère composite de la population
      mage dépend, outre des conditions démogra-           active et des réactions a priori différentes des
      phiques, de la réaction des taux d’activité. Pour    hommes, des femmes, des jeunes et des seniors
      la mesurer précisément il faudrait comparer les      confrontés à un choc d’emploi de grande
      évolutions observées de l’activité avec celles       ampleur, il convenait de retracer les évolutions
      résultant des tendances antérieures. Dans tous       détaillées de la population active pour mieux
      les pays les taux d’activité augmentent sponta-      comprendre les facteurs qui ont pu contribuer
      nément sous l’effet de la montée des taux d’ac-      aux évolutions agrégées.
      tivité féminins. Pour une part, ce mouvement
      résulte de la succession des générations qui         On a étudié, pour les seuls pays européens, les
      conduit au remplacement des femmes âgées,            contributions de la démographie et des compor-
      dont le taux d’activité était faible, par des fem-   tements d’activité à la variation de la population
      mes plus jeunes dont le taux d’activité est plus     active par âge et par sexe (cf. tableaux 6A à 6C).
      fort. Il s’agit donc d’un mouvement relativement     Partout, la crise a surtout concerné les hommes
      constant. S’y superposent la baisse régulière de     ce qui s’explique, comme on l’a vu, par ses
      l’activité des plus jeunes du fait de l’extension    caractéristiques structurelles. Mais elle a aussi
      de la scolarité et des formations supérieures        durement frappé les jeunes en laissant à l’écart,
      et la hausse récente de l’activité des seniors       pour le moment, les seniors. La baisse des taux
      induite par les réformes des retraites. Enfin,       d’emplois des jeunes s’est très souvent accom-
      on observe à peu près partout une tendance à         pagnée d’une baisse de la population active qui
      la baisse légère des taux d’activité des hommes      a évité pour une part, une hausse forte du chô-
      adultes liée à une meilleure prise en charge du      mage. La situation est toutefois différente entre
      handicap. L’ensemble de ces facteurs structurels     l’Allemagne où la démographie explique la forte
      conduit à une évolution graduelle de l’activité      baisse des 15-24 ans et la baisse moins forte en
      de la population. En cas de choc c’est donc la       valeur relative mais plus importante en nombre
      déviation par rapport à la trajectoire qui mesure    des 25-54 ans, et celle de la France où la contri-
      l’effet des évolutions de l’emploi et du chômage     bution de la démographie est beaucoup plus fai-
      sur les comportements d’activité. La mesure de       ble. En Allemagne, l’impact sur le chômage de
      cette déviation est toutefois difficile à réaliser   la hausse de l’activité des seniors combinée à
      en comparaison internationale faute de projec-       la baisse de l’emploi a été compensé en grande


198                                                                   ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
Les marchés du travail dans la crise economie et statistique 438–440
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Les marchés du travail dans la crise economie et statistique 438–440

  • 1. TRAVAIL - EMPLOI Les marchés du travail dans la crise Marion Cochard*, Gérard Cornilleau* et Eric Heyer* Depuis 2007, l’économie mondiale subit une crise d’une ampleur inédite depuis la grande crise des années 1930. Un an après le retour à une croissance positive dans la plupart des pays, les pays développés n’ont pas encore retrouvé le niveau d’activité d’avant crise. Conséquence de cet effondrement de l’activité, l’emploi marchand s’est retourné au cours du premier semestre 2008, dans des proportions diverses selon les pays. Au total, avec 15 millions de chômeurs supplémentaires en l’espace de deux ans, le rythme de hausse du chômage dans les pays de l’OCDE a été deux fois plus élevé au cours de cet épisode récessif que celui observé au cours des plus « petites » crises précédentes. Cette étude analyse les conséquences de la crise sur le marché du travail dans sept pays (France, Allemagne, Italie, Espagne, Royaume-Uni, États-Unis, Japon). La forte progression du chômage masque cependant une relative résistance face à un choc de production d’une telle ampleur ; la dégradation du marché du travail aurait pu être bien plus violente dans la plupart des pays. Cette résistance tient d’abord à l’impact encore faible et inachevé de la crise sur l’emploi marchand, souvent lié à un recours accru à la flexibilité interne au sein des entreprises. Elle s’explique aussi, dans certains pays, par les comportements d’activité qui amortissent traditionnellement les chocs d’emploi, du fait du découragement qu’ils créent chez une partie de la population active. S’il convient de garder à l’esprit que les chiffres disponibles sont encore provisoires, il ressort donc de cette étude que la crise est loin d’être terminée, et que dans cinq des pays étudiés, l’ajustement de l’emploi à venir peut encore être très important. La perspective de la persistance de ce haut niveau de chômage fait donc craindre la montée du chômage de longue durée, et la dégradation de la situation des jeunes, principales victimes d’une situation économique qui laissera des traces durables sur leur trajectoire profession- nelle. * OFCE, Centre de recherche en économie de Sciences Po ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010 181
  • 2. L ’économie mondiale connaît depuis 2007 une crise économique et financière d’une ampleur inédite depuis la grande crise des relative résistance face à un choc de production d’une telle ampleur. Cette résistance du marché du travail dans la plupart des pays tient d’abord années 1930. Les pays de l’OCDE ont enregis- à l’impact encore faible et inachevé de la crise tré un recul de 4,8 % de leur activité économique sur l’emploi marchand, souvent lié à un recours entre le premier trimestre 2008 et le deuxième accru à la flexibilité interne au sein des entre- trimestre 2009, entraînant la destruction de plus prises. Elle s’explique aussi, dans certains pays, de 12 millions d’emplois dans la zone sur la par des comportements d’activité (décourage- même période. ment induit d’une partie de la population active) qui amortissent les chocs d’emploi. Cette étude s’intéresse à l’évolution du marché du travail dans sept pays (France, Allemagne, Il convient toutefois de garder à l’esprit que la Italie, Espagne, Royaume-Uni, États-Unis, crise est loin d’être terminée, et que les chiffres Japon) (1), qui ont connu des baisses de PIB disponibles sont encore provisoires. Ce n’est d’ampleur inégale au cours de la crise. Entre le qu’à la fin du cycle que l’on saura si les mar- premier trimestre 2008 et le pic de la crise, les chés du travail ont réagi très différemment qu’à chutes d’activité vont de 3,9 % pour la France l’accoutumée. 1 à 8,7 % pour le Japon et un an après le retour à une croissance positive dans la plupart des pays étudiés, aucun d’entre eux n’a encore retrouvé le niveau d’activité d’avant crise (cf. La plupart des pays développés tableau 1 et annexe 1 pour les sources utilisées). ont connu un sous-ajustement de Conséquence de cet effondrement de l’activité, l’emploi marchand s’est retourné dans tous les l’emploi dans la crise pays dans le courant du premier semestre 2008. L’ampleur des destructions d’emplois varie cependant fortement selon les pays : si l’Allema- gne ou le Japon sont parvenus à limiter la dégra- L ’ampleur des turbulences observées sur les marchés du travail de ces pays signi- fie-t-elle que les entreprises ont d’ores et déjà dation du marché du travail malgré une activité ajusté leurs effectifs au ralentissement de la particulièrement touchée, aux États-Unis, et plus demande, ou doit-on encore craindre des des- encore en Espagne les destructions d’emplois tructions d’emplois au cours des mois à venir ? marchands ont été d’une extrême violence (res- Afin de faire le point sur l’état d’avancement de pectivement 6,8 % et 14,9 % de l’emploi mar- l’ajustement de l’emploi et mieux comprendre chand). De même, la nature des emplois détruits les différences que l’on observe pour les pays diffère selon les pays : la crise a touché l’indus- considérés, nous avons procédé à l’estimation trie dans tous les pays développés, mais certains d’équations d’emploi dans les sept pays (cf. ont cumulé une crise immobilière – États-Unis, encadré 1). Espagne, Japon - et la chute de l’emploi dans le bâtiment. Au total, avec 15 millions de chô- Pour six pays sur les sept étudiés, le signe des meurs supplémentaires en l’espace de deux ans, coefficients estimés est conforme à l’intuition : à le rythme de hausse du chômage dans les pays long terme, une augmentation du coût du travail de l’OCDE a été deux fois plus élevé au cours ou de la durée se traduit par une baisse de l’em- de cet épisode récessif que celui observé au cours des plus « petites » crises précédentes. Ce 1. Pour une analyse détaillée de la situation française, voir Minni fort impact sur le chômage masque pourtant une et Marchand (2010). Tableau 1 Emploi marchand et croissance Royaume- France Allemagne Italie Espagne États-Unis Japon Uni Perte cumulée de PIB entre le T1-2008 et le creux d’activité, en % 3,9 6,6 6,8 4,9 4,0 8,7 6,5 (date du creux d’activité) (T1 2009) (T1 2009) (T2 2009) (T4 2009) (T2 2009) (T1 2009) (T3 2009) Evolution du PIB T1-2008/T2-2010, en % 2,1 2,5 5,6 4,6 1,1 4,3 4,7 Emploi marchand en % - 2,5 - 1,2 - 3,8 - 14,9 - 6,8 - 2,8 - 5,7 Emploi marchand en milliers - 441 - 336 - 693 - 2 279 - 7 848 - 1 770 - 1 110 dont industrie - 278 - 332 - 734 - 634 - 3 890 - 516 - 330 dont bâtiment - 42 -8 1 - 889 - 1 830 - 538 - 193 Sources : sources nationales, OCDE. 182 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
  • 3. ploi (à l’exception de l’Espagne). L’élasticité- al., 1996 ; Cueva et Heyer, 1997 ; Gautié, 1998), coût du travail à l’emploi est comprise entre mais inférieures, en valeur absolue, à l’évalua- - 0,22 dans le cas du Royaume-Uni et - 0,38 tion de à - 0,7 faite par Dormont (1997). Quant pour les États-Unis. Dans le cas français, cette à l’élasticité de la durée du travail à l’emploi, sensibilité de la demande de travail à son coût elle varie de - 0,19 au Royaume-Uni à - 1,39 en est de - 0,25, proche de celles évaluées dans Allemagne. Une élasticité supérieure à l’unité en d’autres travaux économétriques (Chouvel et valeur absolue peut apparaître trop élevée et liée Encadré 1 LE MODÈLE La demande d’emploi des différents pays est issue Les estimations sont menées sur données trimestriel- d’une fonction de production CES, et modélisée par les sur la période 1985-2008 à l’exception de l’Alle- des Modèles à Correction d’Erreur (MCE), s’écrit de la magne dont l’équation d’emploi a été estimée sur la manière suivante : période 1991-2008. Elles portent sur le secteur mar- chand dans tous les pays, à l’exception du Japon pour lequel l’étude concerne l’ensemble de l’économie, cette décomposition sectorielle n’existant pas. Les sources des données utilisées sont précisées en annexe. En particulier, la durée du travail est calculée comme le ratio de l’emploi en heures sur l’emploi par (1) tête, et concerne par conséquent l’ensemble des sala- riés (à temps complet et à temps partiel). Les résultats de l’estimation de l’équation (1) sont avec L représentant l’emploi salarié du secteur résumés dans le tableau infra. marchand Q représentant la valeur ajoutée du secteur Avant de détailler les comportements qui en décou- marchand lent, notons que ces équations ont des propriétés sta- HL représentant la durée du travail du secteur tistiques satisfaisantes. Les tests LM conduisent au marchand rejet de l’hypothèse d’auto-corrélation des résidus des W représentant le salaire par tête dans le sec- équations. Ceux-ci sont homoscédastiques au regard teur marchand du test ARCH. La forme fonctionnelle des équations P représentant l’indice des prix à la consom- est validée par le test Reset. Enfin, selon le test de mation Bera Jarque, les résidus suivent une loi normale. Résultats de l’estimation de l’équation (1) dans les différents pays Royaume- France Allemagne Italie Espagne États-Unis Japon Uni Dynamique de court terme dlog(Lt-1) α1 0,63 0,63 0,18 0,88 0,32 0,78 - (4,9) (9,4) (2,0) (28,3) (3,6) (19,5) 0,13 dlog(Qt) β0 0,09 0,10 0,18 - 0,18 0,17 (4,4) (5,3) (4,0) (3,7) - (3,0) (6,8) - 0,23 dlog(Hlt-1) δ0 - 0,11 - - 0,16 - - 0,22 (- 6,0) (2,8) (- 2,4) - (2,7) - dlog(Wt /Pt) ϕ0 - 0,09 - - - (- 2,4) Équation de long terme γ - 0,09 - 0,06 - 0,11 - 0,10 - 0,14 - 0,06 - 0,09 (- 3,2) (- 3,0) (- 3,5) (- 4,6) (- 4,0) (- 3,0) (- 3,5) σ - 0,25 - 0,23 - 0,32 - 0,22 - 0,38 - 0,28 (- 2,1) (- 2,0) (- 5,6) - (- 2,7) (- 4,1) (- 2,3) μ - 0,52 - 1,39 - 0,69 - 0,19 - 0,34 - 0,45 (- 5,1) (- 9,1) (- 3,8) - (- 1,9) (- 2,1) (- 9,5) 1 rupture de trend ere 1998t1 2005t2 1999t3 1986t1 1988t1 1996t1 1992t1 2e rupture de trend - - - 1995t1 - 2003t3 - 3e rupture de trend - - - 2005t4 - - - Trend avant 1e rupture (en %) 1,8 3,5 2,2 3,1 1,3 1,2 3,5 Trend après 1e rupture (en %) 1,1 1,5 0,0 2,1 2,0 1,9 1,5 Trend après 2e rupture (en %) - - - 0,0 - 1,4 - Trend après 3e rupture (en %) - - - 0,8 - - → ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010 183
  • 4. à une période d’estimation plus courte que celle chacun des pays étudiés doit donc être évaluée à retenue pour les autres pays. Dans ces derniers, l’aune des deux critères que sont la productivité l’élasticité est inférieure à l’unité : une augmen- tendancielle du travail et la réactivité de l’emploi tation de la durée du travail provoque une baisse à un choc de demande. de l’emploi et de la productivité horaire. Une classification des pays en quatre catégo- Ces estimations nous renseignent également ries est établie selon le degré de réactivité du sur les propriétés dynamiques des évolutions marché du travail – mesuré par le délai moyen d’emploi et sur l’évolution de la productivité d’ajustement (DMA, cf. encadré 2) de l’em- tendancielle. Afin de déterminer les dates de ploi à la valeur ajoutée (VA) – et la tendance ruptures des tendances de la productivité du de la productivité (cf. graphique I). Selon leurs travail, nous nous sommes inspirés des travaux caractéristiques structurelles, il est normal que de Le Bihan (2004). Les résultats obtenus sont, les pays étudiés présentent des stades d’ajuste- dans la grande majorité des cas, cohérents avec ment de l’emploi différents. On étudie ensuite ceux proposés par Bousquet et Fouquin (2008) la situation du marché du travail en comparant et ceux de l’OFCE (2009a). les impacts « observé » et « théorique » de la crise économique sur l’emploi dans les sept Les équations estimées font intervenir le résidu pays étudiés (cf. graphique II). La plupart des de la relation de long terme, c’est-à-dire l’écart pays ont connu un ajustement de l’emploi plus de la productivité du travail à sa tendance de long faible qu’attendu, compte tenu de leurs caracté- terme, appelé cycle de productivité. Le cycle de ristiques structurelles propres. productivité est le résultat du délai d’ajustement de l’emploi à l’activité. Il reflète les délais de Les quatre catégories déterminées sont les licenciement, mais aussi le comportement des suivantes : entreprises qui anticipent mal l’ampleur du ralen- tissement de l’activité et préfèrent souvent atten- - Catégorie 1 : pays à forte productivité et mar- dre la confirmation du retournement avant de ché du travail réactif (DMA faibles) 2 procéder à des réductions d’effectifs. L’évolution Dans cette catégorie figurent les pays anglo- de ce cycle s’explique en grande partie par les saxons et la France. Ainsi, contrairement à une caractéristiques structurelles du marché du tra- idée reçue, le marché du travail français est très vail : leur réactivité et le dynamisme de leur pro- réactif. Le DMA de l’emploi suite à un choc de ductivité tendancielle. Une faible réactivité du demande y est, d’après nos estimations, légère- marché du travail conduira en effet à un creuse- ment inférieur à celui du Royaume-Uni (3,1 tri- ment du cycle plus important en raison du retard mestres contre 3,5 pour le Royaume-Uni) (2). de l’ajustement de l’emploi et une faible tendance de productivité se traduit généralement par un 2. Un DMA faible, de 3 trimestres, n’est pas un résultat nouveau cycle de productivité moins marqué en période et est comparable à ceux obtenus dans des travaux antérieurs de récession. Ainsi, l’évolution de l’emploi dans (Cueva, 1995 ; Heyer,1997 ; OFCE, 2009). Encadré 1 (suite) Royaume- France Allemagne Italie Espagne États-Unis Japon Uni Diagnostics tests R2 0,94 0,71 0,30 0,85 0,70 0,89 0,51 SSR 0,00001 0,0003 0,005 0,001 0,001 0,0002 0,0008 SSE 0,001 0,002 0,002 0,003 0,003 0,002 0,003 LM(1) 1,892 1,091 0,037 2,017 1,989 0,112 2,496 [0,18] [0,30] [0,85] [0,15] [0,17] [0,74] [0,12] LM(4) 1,404 0,629 0,930 0,877 0,734 1,002 1,121 [0,24] [0,64] [0,45] [0,48] [0,57] [0,41] [0,36] ARCH(4) 0,131 0,534 1,789 1,834 1,007 1,044 0,168 [0,97] [0,71] [0,14] [0,13] [0,41] [0,39] [0,95] RESET 0,409 0,074 0,002 1,874 0,02 2,377 1,472 [0,52] [0,78] [0,96] [0,17] [0,89] [0,12] [0,22] Bera Jarque 0,947 0,215 0,125 0,289 1,388 0,422 1,494 [0,62] [0,90] [0,94] [0,87] [0,50] [0,81] [0,47] DMA / à la demande 3 5 6 1 3 1 9 Lecture : entre parenthèses les T de Student des coefficients estimés. Entre crochets, la p value des tests sur les résidus du MCE.  Le DMA est arrondi en trimestre. Sources : OCDE, calculs des auteurs. 184 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
  • 5. Cette rapidité d’ajustement peut paraître sur- Pour cette catégorie de pays, l’impact théori- prenante pour un pays dont le marché du travail que (4) d’une crise économique sur l’emploi est souvent décrit comme extrêmement pro- est important en raison d’une productivité forte tégé (3), mais elle correspond à la flexibilisa- et la forte réactivité de leur marché du travail tion observée depuis les années 1980. D’abord, induit une répercussion rapide de ce choc sur la structure sectorielle de l’emploi a fortement l’emploi. Cela s’est traduit par un rythme de évolué depuis la fin des années 1970, avec la destruction d’emplois dans le secteur marchand montée en puissance des secteurs des services très important, notamment aux États-Unis et au marchands et le déclin de l’industrie. Ainsi, la Royaume-Uni au cours de cette crise (- 1,8 % part des services dans l’emploi total est passée en moyenne trimestrielle au cours des deux de 35 % en 1978 à près de 50 % en 2008. La premières années de la crise aux États-Unis, conséquence a été une précarisation croissante - 1,6 % au Royaume-Uni). 3 4 du travail, puisque l’emploi est beaucoup plus stable dans l’industrie que dans les services, - Catégorie 2 : pays à forte productivité et mar- avec des taux de rotation respectifs de 11,6 % ché du travail peu réactif. et 32,8 %. Ensuite, à l’inverse des économies anglo-saxonnes qui ont largement développé Le Japon et Allemagne font partie de cette caté- le travail à temps partiel, la précarisation de gorie. Dans ces deux pays, le délai d’ajustement l’emploi s’est faite, à l’instar des pays d’Eu- est plus élevé que dans les pays du groupe 1 rope continentale, via la progression de l’em- (DMA supérieur à cinq trimestres et atteignant ploi temporaire, qui représentait 14,2 % de neuf trimestres dans le cas du Japon, contre trois l’emploi total en 2008, contre 10,6 % en 1990. dans le premier groupe), et s’explique par une En particulier, les années 2000 ont marqué la forte flexibilité interne (c’est-à-dire une flexibi- forte montée de la part de l’intérim et des CDD courts dans l’emploi total. Au final, la France 3. Par exemple, l’indice de protection de l’emploi calculé par possède aujourd’hui un marché du travail très l’OCDE, qui s’élève à 2,9 pour la France, contre 1,1 pour le Royaume-Uni suggère une grande rigidité du marché du travail dual : la part des salariés ayant plus d’un an français, alors que les DMA des deux pays sont extrêmement d’ancienneté est plus élevée dans l’emploi proches. L’une des explications tient au fait que cet indicateur est fondé sur des critères législatifs, qui ne correspondent pas total que dans la plupart des pays développés nécessairement aux pratiques en vigueur sur les marchés du tra- (11,7 %), mais celle des salariés de très faible vail des différents pays. 4. L’impact « théorique » de la crise sur l’emploi dépend à la ancienneté (moins d’un mois) est également la fois du taux de croissance de l’activité mais aussi de celui de la plus élevée des pays considérés. productivité tendancielle du travail. Encadré 2 DÉLAI MOYEN D’AJUSTEMENT Dans le cadre du modèle décrit dans l’encadré 1, on veut évaluer les délais moyens d’ajustement (DMA) de l’emploi à l’activité, qui synthétisent les propriétés dynamiques des équations d’emploi. Suivant la ter- minologie adoptée dans l’encadré 1, l’équation d’em- Cela signifie qu’un choc de 1 sur la valeur ajoutée Q ploi s’écrit : à la date t aura l’effet ϕ0 sur l’emploi L à la date t, ϕ0 + ϕ1 à la date t+1, et l’ajustement total sera achevé à la date t+r, où il atteindra . Le DMA est une moyenne des dates auxquel- les ont lieu l’ajustement, pondérée par la part de l’ajustement total qui peut lui être imputée : soit , ou avec : d’où on déduit : . ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010 185
  • 6. Graphique I Caractéristiques structurelles des marchés du travail Lecture : la réactivité du marché du travail est évaluée à l’aide du délai moyen d’ajustement (DMA) estimé à l’aide du modèle à correc- tion d’erreurs (MCE) de la demande du facteur travail. Un DMA élevé, mesuré ici en trimestres, reflète une faible réactivité du marché du travail. La productivité du travail tendancielle est elle aussi évaluée lors de l’estimation de ce même MCE. Par exemple, d’après nos estimations, l’Espagne dispose d’un marché du travail très réactif - puisque son DMA est proche de 1 trimestre contre 10 pour le Japon – et d’une productivité du travail tendancielle faible (0,8 % l’an contre 2 % au Royaume-Uni). Sources : OCDE, calculs OFCE. Graphique II Impact théorique et évaluation observée de la crise sur l’emploi marchand dans les différents pays Lecture : l’impact « théorique » de la crise sur l’emploi dépend à la fois du taux de croissance de l’activité mais aussi de celui de la productivité tendancielle du travail. À cet égard, le Royaume-Uni conjuguant non seulement un fort ralentissement de sa production depuis le début de la crise mais aussi un taux de croissance tendancielle de sa productivité du travail élevé, devrait subir un fort recul de son emploi. Dans le cas français, la chute d’activité enregistrée entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010 aurait dû conduire, à croissance de productivité tendancielle du travail inchangée, à un recul de 5,8 % de l’emploi au cours de cette période. Or le recul enregistré est de 2,5 %. Sources : OCDE, calculs des auteurs. 186 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
  • 7. lité au sein de l’entreprise, en matière de temps coûts de production, dont les coûts salariaux de travail et de rémunération variable). Dans constituent un élément essentiel. Au cours de ces pays, le cycle de productivité se dégrade cette période de déséquilibres macroéconomi- traditionnellement bien au-delà de ce que l’on ques, le processus d’ajustement des entreprises observe dans les autres pays. En outre, l’écart dépend à la fois du degré de flexibilité du mar- entre l’impact théorique et observé de la crise ché du travail mais aussi de celui des salaires. sur l’emploi est très important (cf. graphique II), Ainsi, l’existence de coûts frictionnels, sources ce qui signifie que l’ajustement du marché du de rigidités sur le marché du travail, conduit travail lors de cette crise a été encore plus lent à une augmentation du coût en restreignant la qu’à l’accoutumée. vitesse d’ajustement au choc. - Catégorie 3 : pays à productivité faible et mar- Plusieurs stratégies s’offrent alors aux entrepri- ché du travail peu réactif ses en période de crise, pour limiter la baisse Si l’Italie possède un DMA du même ordre de de leurs marges : elles peuvent soit limiter la grandeur que l’Allemagne ou le Japon, elle se hausse des coûts salariaux en ajustant leurs distingue de ces pays par une évolution tendan- effectifs – par tête ou en heures – soit baisser ou cielle de la productivité beaucoup plus faible, geler les salaires distribués, ou encore utiliser qui se traduit donc par des cycles moins mar- les deux simultanément. qués que dans ces deux pays. Au total, l’ajus- tement de l’emploi est proche de celui des pays Le retard d’ajustement de l’emploi à l’origine de la première catégorie malgré des caractéris- du cycle de productivité s’explique traditionnel- tiques foncièrement différentes des marchés du lement par un recours à la flexibilité interne des travail. entreprises : modifications du temps de travail et des coûts salariaux. Dans un premier temps, - Catégorie 4 : pays à productivité faible et mar- les entreprises essaient en effet généralement ché du travail réactif d’attendre la confirmation du ralentissement De tous les pays considérés, l’Espagne est le conjoncturel avant de procéder à des suppres- seul à avoir à la fois un marché du travail très sions d’emplois. Elles préfèrent jouer sur le flexible (avec un DMA d’un trimestre) et une temps de travail - directement dans certains productivité tendancielle faible. Il est par consé- pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni, quent normal que l’évolution du cycle diffère et via la baisse des heures supplémentaires ou le fortement des autres pays. L’Espagne se carac- recours au chômage partiel dans les autres – et térise par un comportement particulièrement sur des baisses de salaires lorsqu’elles en ont la atypique lors de cette crise, avec un ajustement possibilité – c’est notamment le cas au Japon, et exceptionnellement fort et rapide de l’emploi dans une moindre mesure au Royaume-Uni. (cf. graphique II). Nous avons mesuré l’impact des deux éléments Au deuxième trimestre 2010, dernier trimestre de cette flexibilité interne sur l’emploi dans les connu, l’ajustement de l’emploi par rapport à différents pays (cf. graphique III). Il ressort très l’activité semble achevé seulement dans deux clairement de cette analyse que les pays de la pays (Espagne, États-Unis). Pour les autres, catégorie 2 (Allemagne et Japon), et dans une c’est loin d’être le cas. C’est tout particulière- moindre mesure l’Italie, qui ont réussi à préser- ment vrai pour l’Allemagne et le Japon, qui ont ver l’emploi au cours de la crise, le doivent à un préféré recourir à la flexibilité interne au sein recours massif à ce type de flexibilité : alors que des entreprises, plutôt qu’à des destructions l’Allemagne a réduit de manière très significa- massives d’emplois. tive la durée du travail, lui permettant de limiter l’ajustement sur l’emploi, la stratégie adoptée par le Japon réside dans un fort ajustement des Un recours accru salaires. L’Italie a, quant à elle, conjugué ces deux types de stratégies. à la flexibilité interne C omment expliquer ce sous-ajustement de l’emploi commun à la plupart des pays développés ? La crise économique a modifié Une forte disparité dans la réduction du temps de travail… très brutalement l’environnement économique Le volume d’heures travaillées par employé a des entreprises et les conditions de leur déve- chuté dans presque tous les pays, dans des pro- loppement, conduisant à de fortes hausses des portions diverses. Plus précisément, si l’ajus- ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010 187
  • 8. tement du temps de travail a joué de manière Les trois pays ont étendu leurs dispositifs de assez traditionnelle – et ponctuelle - aux États- chômage partiel (OFCE, 2009a ; Trésor Eco, Unis ou Royaume-Uni, la réduction du temps 2010), et fait appel à des mécanismes plus habi- de travail a été en revanche tout à fait excep- tuels (compte épargne-temps, heures supplé- tionnelle en Italie et surtout en Allemagne, en mentaires, négociations de réduction du temps grande partie en raison de l’extension des dis- de travail). Ils présentaient encore mi-2010 un positifs de chômage partiel. temps de travail par salarié nettement inférieur à son niveau antérieur à la crise. Aux États-Unis, le temps de travail a comme à l’accoutumée servi d’amortisseur à la crise Les variations de temps de travail sont habituel- dans la première phase du retournement les au Japon, où l’importance des heures supplé- conjoncturel, de manière transitoire. Le nom- mentaires dans la structure de l’emploi permet bre d’heures travaillées par salarié a chuté de un très fort ajustement interne, ce qui explique 4,6 % entre le premier trimestre 2008 et le pre- la faible réactivité de l’emploi à la conjoncture mier trimestre 2009. La productivité par heure et l’actuel niveau du cycle de productivité. Le a donc beaucoup moins baissé que la producti- nombre d’heures supplémentaires a ainsi chuté vité par tête, et le cycle de productivité horaire de 50 % entre le premier trimestre 2008 et le pre- a retrouvé l’équilibre dès le deuxième trimes- mier trimestre 2009, avant de rattraper la moitié tre 2009. Le temps de travail par personne de sa chute dans le courant de l’année 2009. Le s’est ensuite accru pour retrouver fin 2009 son recours aux heures supplémentaires demeure niveau d’avant crise. L’ajustement du temps de cependant extrêmement faible, et la durée du travail aux États-Unis a donc été transitoire, en travail reste à un niveau historiquement bas. ligne avec le comportement habituel des entre- Par ailleurs, le gouvernement japonais a mis en prises américaines en période de retournement place des subventions au maintien de l’emploi, conjoncturel. sorte de chômage partiel, qui ont pu peser égale- ment sur le temps de travail au sein des entrepri- Au Japon, en Italie et en Allemagne, en revan- ses, et ont permis de garder dans l’emploi près che, la chute du temps de travail ordinaire a été de deux millions de salariés au Japon. exceptionnelle, à la fois par son ampleur et par sa durée. Contrairement aux États-Unis, ces L’ampleur de l’ajustement du temps de travail trois pays ont fait le choix d’une baisse durable a été également particulièrement importante en du temps de travail afin de préserver l’emploi. Italie. Le temps de travail y a chuté de près de Graphique III Une comparaison des différentes stratégies d’ajustement face à la crise Lecture : ce graphique montre l’évolution du temps de travail et des coûts salariaux unitaires (CSU) entre le 1er trimestre de 2008 et le 2e  trimestre de 2010, relativement à la moyenne des pays de l’échantillon. L’évolution du temps de travail en France a dépassé de 0,9 point la moyenne des pays, et celle des CSU de 0,5 point sur la période. Source : OCDE, calculs OFCE. 188 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
  • 9. 4 % (5 % dans l’industrie), essentiellement suite permis de garder dans l’emploi 1,2 million de au développement du chômage partiel. salariés en Allemagne, en 2009. C’est donc un pari sur l’avenir de la part du gouvernement et Enfin, en matière d’ajustement du marché du des entreprises allemands, qui ont plébiscité le travail, l’Allemagne fait figure d’exception dans recours à ce dispositif malgré le coût subi, afin de cette crise. Le marché du travail allemand est tra- conserver intacts leurs capacités de production ditionnellement l’un des marchés les moins réac- et le niveau de qualification de leur main-d’œu- tifs des pays développés, du fait de la forte flexibi- vre dans la perspective d’une reprise rapide. lité du temps de travail. L’Allemagne dispose en effet d’un ensemble de mécanismes permettant la L’Espagne fait figure d’exception en matière modulation du temps de travail : comptes épar- de temps de travail : la flexibilité du marché du gne-temps – dont les soldes peuvent être négatifs travail a conduit à un ajustement direct de la - chômage partiel, et surtout des conventions de conjoncture sur le volume d’emploi. Concernant branches négociées au sein des entreprises, per- l’économie française, les statistiques sur la mettant la sauvegarde de l’emploi en contrepartie durée du travail ne sont pas facilement exploita- de réduction du temps de travail et de sacrifices bles et ont pu être perturbées par l’impact de la salariaux. Dans le secteur de la métallurgie, par loi TEPA sur le recours des chefs d’entreprises exemple, l’accord collectif sur la sécurité de l’em- aux heures supplémentaires (cf. graphique IV). ploi permet aux entreprises de réduire la durée de L’ajustement des volumes horaires a semble-t-il travail hebdomadaire de 35 à 29 heures avec une été plus faible en France que dans la plupart des baisse des salaires équivalente (15 %), en contre- autres pays, et le développement du chômage partie de la stabilité de l’emploi. partiel n’y a pas atteint la même ampleur qu’en Allemagne ou au Japon. Pour autant, l’ajustement quasi inexistant de l’emploi lors de cette crise est tout à fait excep- tionnel : malgré un effondrement du PIB de près … et dans la réduction des salaires de 6 %, l’emploi est demeuré stable depuis le début de la crise et le taux de chômage n’a pas Autre outil de flexibilité interne permettant bougé. La raison tient essentiellement à l’as- d’amortir l’impact du choc de production, la souplissement et l’allongement du dispositif de modération salariale a également permis dans chômage partiel (Kurzarbeit), qui a concerné certains pays de limiter la progression des jusqu’à 1,5 million de salariés au deuxième coûts salariaux induite par l’effondrement de la trimestre 2009. Le chômage partiel aurait ainsi productivité. Graphique IV Recours aux heures supplémentaires et au chômage partiel en France Lecture : ce graphique indique l’évolution trimestrielle du nombre d’heures supplémentaires et du nombre de personnes en chômage partiel. Sources : Insee, Acoss. ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010 189
  • 10. Les pays qui ont procédé à des baisses de salaires aussi le pays qui a le plus, et de loin, réduit la par tête sont également ceux qui ont procédé à rémunération salariale horaire (cf. graphique V). de fortes baisses du temps de travail. Le main- tien du niveau d’emploi a eu pour contrepartie la L’Italie présente le même profil, de manière baisse du temps de travail et de la rémunération atténuée. L’évolution des salaires horaires y est des personnes en emploi. Au Japon, la rémunéra- restée positive, mais a nettement décéléré par tion salariale par employé a baissé de 3,3 % entre rapport à la période pré-crise. La compression début 2008 et le 2e trimestre 2010. Dans une des salaires par tête n’est donc pas uniquement moindre mesure, en Italie et en Allemagne, les due à la baisse du temps de travail. Cependant, hausses de salaires on été très mesurées par rap- à l’inverse du Japon, la faiblesse salariale n’a port aux autres pays développés (2,7 % et 4,3 % pas entièrement compensé l’effet de la chute de contre plus de 5 % pour les autres pays). Pour la productivité sur les coûts salariaux unitaires, autant, la baisse de la rémunération salariale par qui se sont légèrement dégradés. employé n’est pas tellement surprenante si on la considère comme la contrepartie de la baisse du Aux États-Unis et en Espagne, les salaires temps de travail sur la période. Par exemple, la horaires ont été maîtrisés sans pour autant peser suppression des heures supplémentaires entraîne fortement sur le revenu des salariés (environ directement la perte de salaire correspondante, et 2,5 % en rythme annuel, contre près de 4 % la plupart des dispositifs de réduction du temps en 2007) et les deux pays ont vu leur produc- de travail (chômage partiel, négociations de tivité bondir au cours de la période (cf. graphi- branches…) s’accompagnent généralement de que V). L’Espagne est un cas extrême, puisque baisses de rémunérations. comme le temps de travail, la rémunération horaire a fortement augmenté au cours de la L’étude de la rémunération horaire paraît donc crise. Cette particularité espagnole s’explique plus appropriée à l’analyse des coûts salariaux par la nature des emplois détruits, essentielle- supportés par les entreprises. Cette analyse ment des emplois à temps partiel et faiblement montre que si l’ensemble des pays étudiés ont rémunérés dans le secteur du bâtiment. La pro- modéré la progression des salaires au cours de fonde mutation de la structure de l’emploi en la crise, seul le Japon – et l’Italie, de manière Espagne a donc paradoxalement conduit à une très atténuée – ont eu recours à des baisses de hausse de la productivité moyenne, des salaires salaires horaires pour atténuer l’ajustement de horaires et du temps de travail pour les person- l’emploi. La décomposition de l’évolution des nes en emploi. En définitive, seule l’Espagne a coûts salariaux unitaires (CSU) entre la compo- connu un sur-ajustement massif de l’emploi à sante salariale et la productivité horaire mon- l’activité, et concentré l’adaptation du marché tre que dans les autres pays, les salaires horai- du travail sur les seuls effectifs. Ces deux pays res ont progressé à des rythmes sensiblement ont donc réussi à maîtriser l’évolution des coûts identiques ; c’est l’évolution de la productivité salariaux unitaires, au détriment de l’emploi. qui permet d’expliquer le plus ou moins grand décrochage des coûts salariaux unitaires. En France et au Royaume-Uni également, les entreprises ont eu un recours beaucoup plus Au Japon, les baisses de salaires sont allées au- modéré à la flexibilité interne et la croissance delà de la seule réduction du temps de travail, et des salaires, bien que ralentie, est restée posi- la rémunération salariale horaire a chuté de 3,3 % tive. Une enquête de la Banque de France sur la entre début 2008 et la mi-2010. Les entreprises façon dont les entreprises ont ajusté leur masse japonaises ont contenu leurs coûts salariaux non salariale en réponse à la crise économique, pas par un fort ajustement de l’emploi mais par indique que celle-ci n’a pas entraîné de baisse une forte baisse, à la fois du temps de travail et des salaires de base mais qu’une large majorité des rémunérations horaires. Celle-ci a été obte- d’entreprises (81 %) les ont maintenus inchan- nue par une baisse de la part variable, notamment gés, tout en ne prévoyant aucune augmentation des bonus, qui est revalorisée deux fois par an, à court terme. Par ailleurs, près d’un tiers des ainsi que par une baisse du temps de travail qui entreprises ont ajusté à la baisse leur rémunéra- a engendré une réduction du salaire mensuel. tion par l’intermédiaire des parts variables (heu- Malgré la stabilité de l’emploi, le Japon est le res supplémentaires, primes individuelles et/ou pays qui a le mieux réussi à contenir la dérive collectives), ce qui s’est globalement traduit de ses coûts salariaux, puisque cette baisse des par une modération salariale sur la période de salaires a permis de compenser la chute de la pro- crise. Pour autant, si l’ajustement du marché du ductivité japonaise. Si le Japon présente la plus travail dans ces deux pays est passé essentiel- faible productivité horaire sur la période, c’est lement par les destructions d’emplois, celles-ci 190 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
  • 11. ont été moins brutales qu’en Espagne ou aux au détriment de l’emploi. L’évolution du temps États-Unis. La productivité a chuté en France, de travail y a été faible, et les salaires horaires et de manière encore plus brutale au Royaume- maîtrisés. La France et le Royaume-Uni ont éga- Uni, entraînant une dérive plus importante des lement ajusté leur marché du travail directement coûts salariaux unitaires. par le volume d’emploi, mais dans une moin- dre mesure. L’évolution de la masse salariale y Enfin, en Allemagne, le salaire par tête a mar- est donc plus dynamique, et les taux de marge qué le pas, mais la rémunération horaire a évo- ont connu des baisses sensibles. Seul le Japon lué sensiblement comme dans les autres pays. est parvenu à contenir l’évolution de sa masse En somme, c’est un véritable partage du travail salariale, et ce malgré le maintien de l’emploi, qui s’est mis en place, via les dispositifs décrits via des baisses de rémunération. L’Allemagne a précédemment et les entreprises allemandes ont quant à elle fait le choix du partage du travail, ajusté leur masse salariale via la baisse du temps mais dans des proportions insuffisantes pour évi- de travail, accompagnée de baisses proportion- ter une forte dérive de la masse salariale et l’ef- nelles des revenus des salariés. fondrement des marges des entreprises, qui ont repris une évolution positive depuis 2009. Enfin, L’examen de l’évolution de la masse salariale l’Italie, à mi-chemin entre ces deux stratégie, dans les différents pays depuis le début de la crise a réparti le surcoût lié à la crise entre baisse de (cf. graphique VI) confirme la manière dont ils ont l’emploi, du temps de travail, des salaires et des ajusté leur marché du travail. L’évolution des taux marges des entreprises. de marges dans les pays de la zone euro illustre l’impact des différentes stratégies sur le bilan des entreprises (cf. graphique VII). Conformément Impact de la loi de défiscalisation des aux hausses de CSU enregistrées, tous les pays heures supplémentaires sur l’emploi en sauf l’Espagne et les États-Unis, ont subi des France baisses de taux de marge au cours de la crise. Les États-Unis et l’Espagne, présentent tous deux un Face à un choc imprévu, les entreprises com- fort ajustement du marché du travail via l’em- mencent généralement par réduire le temps de ploi directement. Cette stratégie a conduit à une travail, puis se séparent de leurs emplois précai- progression des taux de marge des entreprises, res et en particulier de leurs intérimaires, avant Graphique V Décomposition de la croissance des coûts salariaux unitaires (en % entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010) Lecture : ce graphique permet de comprendre l’évolution des CSU à la lumière de celle de la productivité horaire et de la rémunération salariale horaire. En France par exemple, la hausse de la rémunération salariale conjuguée à une baisse de la productivité a conduit à une hausse des CSU entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010. Source : OCDE. ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010 191
  • 12. finalement de procéder à des licenciements Plus précisément, la baisse de la durée du travail économiques. a été de même ampleur au cours des deux épi- sodes de crise mais avec un ralentissement de Cependant, au cours de cette crise, le rôle l’activité trois fois plus important au cours de la d’amortisseur joué par la durée du travail en période récente (cf. graphique VIII). France a été à la fois moins puissant que dans les autres pays développés mais aussi moins Cette différence de comportement, malgré un important que durant les récessions précéden- fort recours au chômage partiel, peut être liée à tes, notamment celle du début des années 1990. la mise en place de la mesure de défiscalisation Graphique VI Décomposition de l’évolution de la masse salariale entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010 Lecture : en Allemagne, la masse salariale a augmenté de 5,3 % entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010. L’évolution des salaires horaires a contribué à hauteur de 6,3 points et la hausse de l’emploi de 0,8 point. À l’inverse, la contribution du temps de travail est de - 1,8 point. Source : OCDE. Graphique VII Taux de marge dans le secteur marchand Sources : OCDE, comptes trimestriels nationaux. 192 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
  • 13. des heures supplémentaires et son exonération de 11 points, ce qui est insuffisant pour mener une de cotisations sociales en vigueur en France analyse robuste. En revanche, nous disposons de depuis le 1er octobre 2007. données sur le recours aux heures supplémentai- res pour 35 secteurs. Disposant du même degré Cette mesure s’applique à l’ensemble des sala- de détails pour l’emploi intérimaire et l’emploi riés des secteurs public et privé en France. Elle salarié dans le secteur marchand, nous avons pu concerne aussi bien les heures complémentaires procéder à l’estimation en panel dynamique de effectuées par les salariés à temps partiel que les l’élasticité des heures supplémentaires à l’emploi. heures supplémentaires effectuées par les sala- riés à temps complet, y compris ceux placés sous Le modèle économétrique estimé repose sur un régime de forfait. Concrètement, la rémuné- l’hypothèse d’une relation linéaire entre l’em- ration des heures supplémentaires effectuées au- ploi - mesuré soit par l’emploi intérimaire, soit delà des 35 heures hebdomadaires est maintenant par l’emploi salarié dans le secteur marchand - majorée de 25 % quelle que soit la taille de l’en- noté L, ses valeurs retardées sur une période (6), treprise, n’est soumise ni à l’impôt sur le revenu le volume d’heures supplémentaires (Hs) et une ni aux cotisations sociales salariées et bénéficie variable X pouvant contenir d’autres informa- d’une réduction de cotisations employeurs. Elle tions additionnelles, comme la production du vise donc à redonner du pouvoir d’achat aux secteur par exemple : 5 6 7 salariés français en abaissant le coût du travail et en augmentant leur durée du travail (5). log(Li,t) = β1 log(Li,t-1) + β2 log(Hsi,t) + β3 log(Xi,t) + ui + vt + ei,t Dans un contexte de grave crise économique, la question est donc de savoir si cette incitation à où u est l’effet spécifique individuel, v l’effet travailler plus n’a pas nui à l’emploi, et notam- spécifique temporel et e le terme d’erreur. ment à l’emploi intérimaire. Afin de répondre à La méthode dite des moments généralisés cette question, l’économétrie des séries temporel- (GMM) d’Arellano et Bond (1991) (7) a été uti- les n’est d’aucune utilité dans la mesure où nous ne disposons que de très peu de recul historique. En effet l’Agence Centrale des Organismes de 5. Pour plus de détails sur la mesure, le lecteur pourra se référer à Heyer, 2007. Sécurité Sociale (Acoss) recense avec beaucoup 6. Nous avons testés également un retard de deux trimestres de précision l’ensemble des heures supplémentai- mais celui-ci ne sort pas de façon significative. 7. L’estimateur GMM est en différences premières et consiste à res effectuées dans l’économie, mais seulement obtenir des estimateurs convergents. La transformation en dif- depuis la mise en place du dispositif, à savoir le férences premières élimine l’effet individuel fixe. Cette méthode  utilise comme instruments les niveaux des variables retardées 4e trimestre 2007. À ce jour, le dernier point connu de la variable endogène, mais aussi, éventuellement, des autres étant le 2e trimestre 2010, nous ne disposons que variables explicatives. Graphique VIII Évolutions comparées de la durée du travail et de la valeur ajoutée au cours des deux dernières récessions en France Sources : Insee, calculs des auteurs. ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010 193
  • 14. lisée pour estimer ces modèles dynamiques sur trimestre est significative et la valeur du coeffi- des données de panel. cient confirme la nécessité d’inclure cet effet. Les deux premières régressions (2.1 et 2.2) L’étude des résultats indique par ailleurs un portent sur 35 secteurs composant l’ensem- impact significatif et négatif du volume d’heu- ble de l’économie française. Dans ces modè- res supplémentaires sur l’emploi, que ce der- les, outre la variable expliquée retardée d’un nier soit mesuré par l’emploi intérimaire ou trimestre, le volume d’heures supplémen- par l’emploi salarié dans le secteur marchand. taires est la seule variable explicative. Dans Ainsi, l’élasticité estimée des heures supplé- les régressions suivantes (2.3 et 2.4), nous mentaires à l’emploi intérimaire est proche de avons enrichi le modèle d’un terme reflé- l’unité (- 0,9 pour l’équation 2.1, - 1,1 pour tant la production du secteur (cf. tableau 2). l’équation 2.3). Il y aurait donc bien concur- Malheureusement, nous ne disposons pas, rence entre les heures supplémentaires et l’in- sur la période récente, d’information infra- térim : une augmentation de 1 % du volume annuelle détaillée en 35 secteurs. L’Insee four- d’horaire supplémentaire détruirait 1 % des nit cependant, sur la période récente et en infra- emplois intérimaires. Cette élasticité est, sans annuelle, l’Indice de Production Industrielle surprise, plus faible dans les équations 2.2 et (IPI). Malheureusement, cette information se 2.4 où la variable emploi est mesurée par les limite aux secteurs industriels, correspondant salariés du secteur marchand. Dans ce cas, à 10 secteurs de notre échantillon. l’élasticité est toujours significative, négative et sa valeur est estimée à - 0,04. Pour toutes ces spécifications, le test de sur- identification de Hansen ne permet pas de Une hausse de 1 % des heures supplémentaires rejeter l’hypothèse de validité des variables détruirait (d’après les équations 2.1 et 2.2) près retardées en niveau et en différence comme de 6 500 salariés du secteur marchand dont les instruments. Dans toutes les spécifications trois quarts seraient des emplois intérimaires retenues, la variable expliquée retardée d’un (cf. tableau 3). Tableau 2 Estimation de l’élasticité des heures supplémentaires par rapport à l’emploi Équation 2.1 Équation 2.2 Équation 2.3 Équation 2.4 Emploi Emploi salarié Emploi Emploi salarié Variable expliquée intérimaire marchand intérimaire marchand Variable expliquée (-1) 0,66 0,76 0,54 0,88 (7,80) (17,15) (2,80) (27,47) β1 Volume d’heures sup. - 0,30 - 0,009 - 0,49 - 0,004 β2 (- 4,19) (- 2,19) (- 2,37) (- 3,49) Indice de Production 1,33 0,008 β3 (2,29) (9,99) Élasticité des heures - 0,9 - 0,04 - 1,1 - 0,04 εHs/E supplémentaires (β2/(1-β1)) Nombre d’observations 315 280 90 80 Test d’Hansen de suridentification P = 0,168 p = 0,205 p = 0,296 p = 0,207 Lecture : dans le cas de l’équation 2.1. l’élasticité estimée des heures supplémentaires à l’emploi intérimaire est proche de l’unité (- 0,9). Il y aurait donc bien concurrence entre les heures supplémentaires et l’intérim : une augmentation de 1 % du volume d’horaire supplé- mentaire détruirait 0,9 % des emplois intérimaires. Entre parenthèses figurent les t de student. Les indicatrices temporelles trimestrielles ne sont pas reportées. Estimations GMM en différences premières en deux étapes. Sources : Insee, Acoss, Dares, calculs auteurs. Tableau 3 Impact d’une hausse de 1 % des heures supplémentaires sur l’emploi Équation 2.1 Équation 2.2 Équation 2.3 Équation 2.4 Emploi intérimaire Emploi salarié marchand Emploi intérimaire Emploi salarié marchand - 4 974 - 6 437 - 5 875 - 5 970 Lecture : ce tableau n’a pas pour vocation de mesurer l’impact de la loi TEPA sur l’emploi intérimaire mais doit uniquement se lire comme la concurrence entre les heures supplémentaires et l’emploi à court terme. Sources : calculs auteurs. 194 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
  • 15. Les résultats des équations 2.3 et 2.4 sur l’in- La deuxième est liée à l’effet de la réduction du dustrie sont cohérents entre eux et donnent temps de travail sur l’emploi : l’Allemagne et des ordres de grandeurs proches de ceux obte- dans un degré moindre l’Italie et le Japon ont nus dans les équations 2.1 et 2.2. Ce résultat, largement amorti l’effet de la crise sur l’emploi généralisé à l’ensemble de l’économie, indique en procédant à une forte réduction du temps de qu’une hausse de 1 % des heures supplémentai- travail. Dans le cas de l’Allemagne, nous éva- res détruirait près de 6 000 emplois marchands luons cet effet à 2,7 % d’emplois sauvegardés dont 5 875 emplois intérimaires. Ce résultat est dans le secteur marchand. Ce chiffre est de proche de l’évaluation macroéconomique effec- 1,6 % en Italie, de 1 % au Japon et inférieur à tué par Heyer (2010). 0,5 % au Royaume-Uni (8)8et en France. La troisième est due à l’effet de la réduction du coût du travail : cet effet est fort au Japon (2 % L’ajustement de l’emploi d’emplois sauvegardés) et dans un degré moin- est-il terminé ? dre au Royaume-Uni (1 % d’emplois sauvegar- dés). Il est marginal dans les autres pays. L ’ajustement de l’emploi dans la crise se répartit en 4 composantes (cf. tableau 4). Enfin, la dernière composante est résiduelle : elle peut être liée, entre autres, à un comporte- ment de compression des marges des entrepri- La première rend compte de la position du ses. Cette composante est très faible dans le cas marché du travail dans le cycle de productivité du Japon, voire de l’Italie. Pour les autres pays, avant le début de la crise. Il est en effet légi- elle représente entre 2 % et 3 % de l’emploi time de considérer que l’ajustement de l’emploi dans le secteur marchand. sera terminé lorsque le cycle de productivité sera refermé, c’est-à-dire lorsque le niveau de Mais cette partie résiduelle ne doit en aucun cas la productivité du travail observée rejoindra être interprétée comme l’ajustement de l’emploi son niveau tendanciel. Il est nécessaire alors de à venir. Ainsi, une partie de ce résidu peut être tenir compte du niveau de départ, c’est-à-dire absorbée définitivement par les entreprises : cette de celui qui prévalait au début d’année 2008. crise économique peut en effet avoir un impact Les pays de la catégorie 2 (Allemagne et Japon) sur le taux de croissance tendancielle future de la se caractérisent par la meilleure position dans le productivité du travail ou sur son niveau, ce qui cycle de productivité avant le début de la crise (supérieure à 1 %). Cette composante est plus 8. Dans le cas du Royaume-Uni, cela s’explique par une élas- faible pour les pays de la catégorie 1 (Royaume- ticité de l’emploi à la durée du travail plus faible que dans les Uni et France) et infime pour l’Italie. autres pays. Tableau 4 Ajustement du marché du travail dans les différents pays entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010 En % Royaume-Uni Allemagne Japon Italie France (1)- Ajustement théorique 10,4 8,4 7,8 7,3 5,8 (2)- Ajustement effectué 5,7 1,2 2,8 3,8 2,5 Position dans le cycle avant la crise (a) 0,5 1,1 1,3 0,1 0,8 Ajustement par la durée du travail (b) 0,3 2,7 1 1,6 0,3 Ajustement par le coût du travail (c ) 0,2 0,3 2,4 0 0,1 Résidu (d = (1)-(2)-(a)-(b)-(c )) 3,7 3,1 0,3 1,8 2,1 Ajustement potentiel à venir (e = (b)+(c )+(d)) 4,2 6,1 3,7 3,4 2,5 Lecture : dans le cas français, la chute d’activité enregistrée entre le 1er trimestre 2008 et le 2e trimestre 2010 aurait dû conduire, à crois- sance de productivité tendancielle du travail inchangé, à un recul de 5,8 % de l’emploi au cours de cette période. Or le recul enregistré est de 2,5 %. Il est à noter qu’avant la crise, le cycle de productivité était légèrement positif (0,8 %). Ainsi, pour revenir à son niveau de productivité tendanciel, toutes choses égales par ailleurs, cela nécessiterait une baisse de 2,5 % (5,8-2,5-0,8) de l’emploi en France. Enfin, la réduction du temps de travail et du coût du travail ont permis d’économiser respectivement 0,3 % et 0,1 % d’emplois au cours de cette période. Sources : OCDE, calculs des auteurs. ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010 195
  • 16. réduirait de facto cette composante. Par ailleurs, des structures démographiques ou de l’évolu- rien n’indique que l’effort consenti sur le temps tion structurelle de l’activité des mains-d’œuvre de travail ou sur le coût du travail reste au niveau féminines, jeunes et seniors. En outre, en consé- observé actuellement. Il est par exemple forte- quence de la montée du chômage on observe ment envisageable que le dispositif de chômage traditionnellement une réaction conjonctu- partiel s’estompe rapidement en Allemagne avec relle des taux d’activité. Deux mécanismes de la reprise de l’activité : ce dispositif, par nature sens inverse peuvent intervenir : d’une part le transitoire, perd en importance depuis le troi- « découragement » d’une partie de la main- sième trimestre 2009 et devrait poursuivre sa d’œuvre peut entraîner une baisse conjoncturelle trajectoire décroissante au cours des trimestres à des taux d’activité ; d’autre part, la nécessité de venir. La durée du travail se rétablira progressi- maintenir les revenus au sein des ménages peut vement, provoquant un accroissement de l’ajus- « encourager » des inactifs à se porter sur le tement sur l’emploi en Allemagne. De grandes marché du travail. Dans les deux cas, ce sont incertitudes subsistent donc quant à l’évolution le plus souvent les femmes, les jeunes ou les à venir de l’emploi. La plus probable toutefois seniors qui sont concernés. serait celle d’une croissance d’une économie pauvre en emplois dans les années à venir. Dans tous les pays étudiés, sauf l’Allemagne, le choc de chômage est très important : en deux ans, du deuxième trimestre de 2008 au deuxième trimestre 2010, le chômage a augmenté de 23 % Le chômage dans la crise en Italie et de 95 % en Espagne (cf. tableau 5). La hausse du chômage est évidemment plus L ’évolution des taux de chômage au cours de la crise a été très variable selon les pays, avec une hausse de plus de dix points pour l’Es- forte dans les pays qui on connu la crise d’em- ploi la plus grave. Ainsi en Espagne la baisse de près de 10 % de l’emploi s’est accompagnée du pagne, alors que dans le même temps l’Allema- quasi doublement du chômage. gne voyait son taux de chômage diminuer légè- rement (cf. graphique IX). Mais les évolutions très différentes du chô- mage selon les pays ne peuvent pas s’expliquer L’impact de la crise sur le chômage diffère uniquement par les différences d’évolution de selon l’ampleur des chocs d’emploi et la situa- l’emploi. Les évolutions démographiques sont tion démographique préexistante. À court terme un des facteurs qui permettent de comprendre les chocs d’emploi conduisent à une variation ces différences. On calcule, pour les sept pays du chômage d’autant plus forte que la popula- étudiés, le taux de variation de l’emploi qui, tion active croît rapidement, que ce soit du fait entre le deuxième trimestre 2008 et le deuxième Graphique IX Évolution du taux de chômage Lecture : ce graphique illustre la hausse du chômage enregistrée dans tous les pays de l’échantillon, à l’exception de l’Allemagne. Sources : LFS, OCDE. 196 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010
  • 17. trimestre 2010, aurait stabilisé le niveau du du deuxième trimestre de 2008. Cet indicateur chômage à taux d’activité constant (cf. gra- mesure donc la variation de l’emploi qui aurait phique X). Cet indicateur permet de mesurer été nécessaire, à taux d’activité constant, pour approximativement le niveau de la pression stabiliser le niveau du chômage (9). La conjonc- 9 exercée par les facteurs démographiques sur les marchés du travail. Il est calculé en appli- quant le taux d’activité du deuxième trimestre 9. Il fournit une information approximative de l’impact de la de 2008 à la variation de la population en âge démographie sur le marché du travail à court terme. En effet l’évolution du taux d’activité de la population peut être influen- de travailler (15-64 ans pour tous les pays sauf cée par la structure de la population par âge détaillé (idéalement pour les États-Unis, où il s’agit des plus de le calcul devrait être réalisé en tenant compte de la taille relative de chaque génération en âge de travailler). Mais ceci n’est pas 15 ans) entre les deuxièmes trimestres de 2008 possible en comparaison internationale pour des raisons de dis- et 2010 et en rapportant le résultat à l’emploi ponibilité des données. Tableau 5 Les marchés du travail dans la crise (variations entre les deuxièmes trimestres 2008 et 2010) En % France Allemagne Italie Espagne RU USA Japon (1) Total Emploi - 0,6 0,4 - 2,4 - 9,5 - 1,9 - 4,6 - 2,5 Pop. active 1,5 - 0,4 - 0,7 1,4 0,8 0,0 - 1,2 Chômage 30,0 - 9,4 22,8 95,1 48,8 82,4 28,9 Femmes Emploi 0,0 1,2 - 1,0 - 4,9 - 0,8 - 3,3 - 1,3 Pop. active 1,8 - 0,3 - 0,2 5,0 1,3 0,4 -0,5 Chômage 23,9 - 13,9 8,3 75,8 44,1 70,7 19,4 Hommes Emploi - 1,2 - 0,3 - 3,4 - 12,9 - 2,7 - 5,7 - 3,3 Pop. active 1,3 - 0,5 - 1,1 - 1,3 0,3 - 0,3 - 1,8 Chômage 36,3 - 2,6 38,9 114,6 52,0 91,9 36,4 1. Japon : avril 2010 – avril 2008. Lecture : en France, entre les deuxièmes trimestres de 2008 et 2010, l’emploi a diminué de 0,6 %, la population active a augmenté de 1,5 % et le chômage de 30 %. Sources : pays européens : Eurostat, enquêtes Emploi ; États-Unis : Bureau of Labor Statistics ; Japon : Statistiques du Japon. Graphique X Variations de l’emploi stabilisant le chômage Lecture : le taux de croissance de l’emploi qui aurait stabilisé le chômage est calculé en rapportant à l’emploi de 2010T2 la variation de population active calculée en appliquant le taux d’activité de 2010T2 à la variation de la population en âge de travailler (15-64 ans). Ainsi en France du fait de la croissance démographique, à taux d’activité constant il aurait fallut que l’emploi augmente de 0,8 % pour que le chômage reste constant. Sources : pays européens : Eurostat, enquêtes Emploi ; États-Unis : Bureau of Labor Statistics ; Japon : Statistiques du Japon. ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010 197
  • 18. ture démographique est un facteur important tions harmonisées facilement accessibles. On à court terme, dans une situation de crise sans se contentera donc ici d’un indicateur fruste, le lien initial avec le marché du travail, même si à taux de variation de la population active impu- long terme les ajustements des salaires et de la table à celle des taux d’activité. Le niveau de productivité peuvent ramener le chômage à son cet indicateur (cf. graphique XI) n’est pas faci- niveau d’équilibre, indépendamment de la situa- lement interprétable, mais les différences entre tion démographique. En courte période le choc pays constituent un indice de l’influence plus ou macroéconomique se répercute directement moins forte de la flexion des taux d’activité. sur l’emploi avec des conséquences différentes selon que la situation démographique conduit Dans quatre pays (France, Allemagne, à une hausse ou à une baisse de la population Royaume-Uni, Espagne), la réponse des taux en âge de travailler. L’Allemagne et le Japon d’activité au choc d’emploi semble avoir été sont dans ce domaine très à l’écart des autres. nulle ou faible. La variation des taux d’activité Dans ces deux pays la situation démographique, est restée positive et elle a donc contribué à la caractérisée par un vieillissement important, per- hausse du chômage sur la période. Même si en met une stabilisation du chômage même en cas Espagne, la hausse est très faible, ce qui indique de totale stabilité ou de baisse de l’emploi. En que la flexion des taux d’activité a certainement Allemagne, en l’absence de variation des taux joué dans le sens d’une atténuation des effets d’activité, il suffisait que la baisse de l’emploi chômage de la crise. Dans les trois autres pays, soit au maximum de 0,8 % pour que le chômage Italie, États-Unis et Japon, l’effet correcteur n’augmente pas. Au Japon une baisse de moins des taux d’activité est net et de grande ampleur. de 1,6 % aurait suffit. En revanche, dans tous les Sans le recul de l’activité de la main-d’œuvre autres pays, la progression du nombre d’actifs, le chômage italien aurait ainsi augmenté au liée à la situation démographique, nécessitait moins deux fois plus que ce qui a été observé. une augmentation de l’emploi pour stabiliser le Aux États-Unis, le chômage aurait fait plus que chômage. Aux États-Unis la hausse devait être doubler et au Japon il aurait augmenté de près au moins de 1,8 %, en France de 0,8. de 60 % au lieu des 29,8 % observés. La transmission de la crise de l’emploi au chô- Du fait du caractère composite de la population mage dépend, outre des conditions démogra- active et des réactions a priori différentes des phiques, de la réaction des taux d’activité. Pour hommes, des femmes, des jeunes et des seniors la mesurer précisément il faudrait comparer les confrontés à un choc d’emploi de grande évolutions observées de l’activité avec celles ampleur, il convenait de retracer les évolutions résultant des tendances antérieures. Dans tous détaillées de la population active pour mieux les pays les taux d’activité augmentent sponta- comprendre les facteurs qui ont pu contribuer nément sous l’effet de la montée des taux d’ac- aux évolutions agrégées. tivité féminins. Pour une part, ce mouvement résulte de la succession des générations qui On a étudié, pour les seuls pays européens, les conduit au remplacement des femmes âgées, contributions de la démographie et des compor- dont le taux d’activité était faible, par des fem- tements d’activité à la variation de la population mes plus jeunes dont le taux d’activité est plus active par âge et par sexe (cf. tableaux 6A à 6C). fort. Il s’agit donc d’un mouvement relativement Partout, la crise a surtout concerné les hommes constant. S’y superposent la baisse régulière de ce qui s’explique, comme on l’a vu, par ses l’activité des plus jeunes du fait de l’extension caractéristiques structurelles. Mais elle a aussi de la scolarité et des formations supérieures durement frappé les jeunes en laissant à l’écart, et la hausse récente de l’activité des seniors pour le moment, les seniors. La baisse des taux induite par les réformes des retraites. Enfin, d’emplois des jeunes s’est très souvent accom- on observe à peu près partout une tendance à pagnée d’une baisse de la population active qui la baisse légère des taux d’activité des hommes a évité pour une part, une hausse forte du chô- adultes liée à une meilleure prise en charge du mage. La situation est toutefois différente entre handicap. L’ensemble de ces facteurs structurels l’Allemagne où la démographie explique la forte conduit à une évolution graduelle de l’activité baisse des 15-24 ans et la baisse moins forte en de la population. En cas de choc c’est donc la valeur relative mais plus importante en nombre déviation par rapport à la trajectoire qui mesure des 25-54 ans, et celle de la France où la contri- l’effet des évolutions de l’emploi et du chômage bution de la démographie est beaucoup plus fai- sur les comportements d’activité. La mesure de ble. En Allemagne, l’impact sur le chômage de cette déviation est toutefois difficile à réaliser la hausse de l’activité des seniors combinée à en comparaison internationale faute de projec- la baisse de l’emploi a été compensé en grande 198 ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 438–440, 2010