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BARREAU Michaël SAE Institute Paris
45 Rue Victor Hugo
93534 La Plaine Saint-Denis CEDEX
Mémoire
Internet • média • musique
Comment considérer le contenu artistique et particulièrement la
musique sur le média Internet ?
Date de rendu : Octobre 2014
Bachelor of Arts – 2013-2014
SOUS LA DIRECTION DE : Philippe LABROUE
BARREAU Michaël SAE Institute Paris
45 Rue Victor Hugo
93534 La Plaine Saint-Denis CEDEX
Mémoire
Internet • média • musique
Comment considérer le contenu artistique et particulièrement la
musique sur le média Internet ?
Date de rendu : Octobre 2014
Bachelor of Arts – 2013-2014
SOUS LA DIRECTION DE : Philippe LABROUE
« La généalogie de l'internet est haute, vaste, complexe. Ce n'est qu'un petit pas pour seulement
essayer de le penser.1
»
1 Clarisse HERRENSCHMIDT, L'internet dans la longue durée, in Éric GUICHARD, sous la direction de, Regards
croisés sur l'internet, Presses de l'enssib, Villeurbanne, 2011, 138 pages, p. 46.
Je tiens à exprimer ma profonde gratitude envers mes professeurs pour leurs enseignement,
conseils et critiques, ma famille et amis pour leur soutien quotidien. Ce qui m'a permis de traverser
les épreuves pour atteindre mes objectifs. Les personnes concernées seront remerciées
personnellement mais je ne peux malheureusement pas toutes les citer et je m'en excuse par
avance :
Philippe Labroue
Jean-Philippe Boisson
Marion Delhaye
Henri Le Boursicaud
Klaus Blasquiz
Pierre Jacquot
Gisèle Clark
Jean-Christophe Roux
Lenice Barbosa
Aline Bonder
Joëlle Tamssom
Grégory Roussel
Richard Martens
Zoheir Mokeddem
Sipan Awanis
mon père Girard, mes frères.
ERRATA
SOMMAIRE
Avant-propos
Introduction
Première partie : Internet
La genèse.................................................................................................................
La culture de la liberté.............................................................................................
L'architecture...........................................................................................................
Le réseau Internet....................................................................................................
Le Web....................................................................................................................
Le temps et l'espace................................................................................................
Deuxième partie : Enjeux et perspectives
Internet – média de masse.......................................................................................
Les internautes face aux médias.............................................................................
Vendre la musique..................................................................................................
Phèdre de Platon, l'illusion du savoir, la technique................................................
L'interaction média-masse......................................................................................
Troisième partie : Art et numérique
Le contenu numérique...........................................................................................
Narcisse, l'écran et l'art..........................................................................................
L'activité artistique................................................................................................
La fascination........................................................................................................
Conclusion
Bibliographie
6
AVANT-PROPOS
Soyons clairs, l'objectif de ce mémoire est de déterminer en quoi l'Internet comme nouveau
média se différencie des autres médias face aux individus. En quoi l'usage d'Internet comme média
est-il singulier ? Y a-t-il des comportements qui en émergent ? Les activités artistiques liées à
l'Internet témoignent-elles d'un essor de l'art pour la masse ?
7
INTRODUCTION
Au regard des médias, l'Internet présente de nombreuses singularités. Il n'a pas été conçu
pour devenir un média : son projet d'élaboration, d'origine militaire et universitaire, doit permettre
la transmission de données d'un point à un autre par un réseau. Ces universitaires spécialistes en
informatique ont insufflé leurs idéaux de liberté d'échange de savoir dans la structure de l'Internet.
Celui-ci, constitué d'un réseau déjà hétérogène, s'est développé et enrichi d'autres réseaux
informatiques pour devenir un réseau de réseaux. Grâce à la mise en place de son application la plus
populaire, le Web, il est devenu pour les internautes un lieu de réception et d'émission, de
communication, d'expression, où chacun est interconnecté en temps réel.
De par ses qualités techniques, Internet est devenu un média. Les autres médias dits de
masse interagissent ainsi avec l'Internet dans la diffusion de programmes. En effet, celui-ci intègre
la gestion de l'audiovisuel, et permet d'être exploité pour diffuser du contenu de masse. Le plus de
l'Internet, est son rapport aux internautes qui peuvent désormais, en manipulant les outils
informatiques (logiciels) et en utilisant les sites du Web, diffuser du contenu de n'importe quelle
provenance. De la création artistique à la récupération de production de diffuseur, en passant par
l'échange de contenu, l'Internet, une fois la source numérisée, peut véhiculer toute donnée. La
musique est l'une des premières à avoir expérimenté les tracas de sa numérisation, permettant le
8
libre échange de fichiers audionumériques via peer-to-peer. Pourtant, la vente de musique trouve un
nouvel élan, légal cette fois, venant de Steeve Jobs, fondateur d'Apple, entreprise rompue au
commerce de produits innovants liés à l'informatique.
Les enjeux sont vastes. Commerciaux, sociétaux, idéologiques. Les anciens médias, radio,
télévision, cinéma, se doivent de coexister avec un média plus performant et qui de par
l'individualisation de ses récepteurs, crée une concurrence. Ces internautes se retrouvent face à un
média dont ils sont maintenant les acteurs, ce qui leur donne un grand pouvoir non sans effets
indésirables. Le rapport média-masse est totalement bouleversé : de l'opposition binaire entre
individus, l'on passe au dénombrement de la masse. Le libre échange des données numériques est le
libre échange des connaissances : les informaticiens qui, agissant pour libérer l'homme des
contraintes du monde réel (État, institutions, lois), façonnent les outils d'un nouveau monde virtuel
où la démocratisation du savoir pour chaque homme n'est pas négociable mais inévitable.
Ce lieu qui diffuse du contenu, nous traverse de ses qualités et de ses défauts. Il est sans
espace défini, et son temps se réduit à la vitesse d'affichage des données, quasi-instantané. Ces
contenus qui nous divertissent nous placent physiquement face à l'écran, émotionnellement face à
nous même et aux autres dans nos actions sur le Web. La communication entre individus sur
Internet et la mise en ligne de contenu, ne saurait être uniquement qualifiée par la communication
artistique. Cette qualification requiert un jugement de valeurs propre à la distinction de ce qui peut
être reconnu comme oeuvre artistique ou non. Néanmoins le besoin de communication relationnelle
propre à l'art, trouve un résonateur dans l'Internet, de proche aux autres en réseau, contrairement
aux anciens médias, qui inondent la masse de manière centralisée. De plus, l'écran où nous
plongeons dans l'Internet nous fascine. Notre attention n'est en rien complète : elle est plus enivrée
par l'expérience technique que par la connaissance, l'appréciation, l'échange en réseau.
9
10
Première partie : Internet
« La technique ne se conçoit pas sans une histoire de ses procédés ; il en va de même
pour les techniques d'information et de communication.2
»
Internet, mot d'origine anglaise, est la contraction des mots interconnection, qui veut dire
interconnexion et net qui veut dire filet, réseau. C'est donc une interconnexion de réseaux. Si cela
nous semble évident, maintenant, l'hétérogénéité des différents réseaux ne se prêtait pas à ce qu'une
architecture et des protocoles les réunissent. Ce sont les origines de l'Internet qui permettent la
compréhension de son incroyable potentiel.
La genèse
2 Jean-Paul FOURMENTRAUX, coordonné par, Art et science, CNRS Éditions, Paris 2012, 216 pages, p. 180.
11
La paternité d'Internet est multiple. Résultat de travaux de plusieurs équipes de recherche
universitaire, dans plusieurs domaines de l'informatique. C'est la Guerre froide et le lancement du
satellite russe Spoutnik, qui d'une certaine manière, cristallisent sa genèse :
« C'est en 1958 que l'Advance Research Projects Agency – Agence des projets de
recherche de pointe – avait été créée au sein du département américain de la Défense : au lendemain
du lancement du premier Spoutnik (1957), sa mission consistait à mobiliser les ressources de la
recherche, en particulier universitaire, pour assurer aux États-Unis la supériorité sur l'Union
soviétique en matière de technologie militaire.3
»
L'évènement Spoutnik, marquant ainsi la population mondiale, est déclencheur d'inquiétude,
et même de suspicion vis-à-vis de l'U.R.S.S. (Union des Républiques Socialistes Soviétiques) quant
à sa maîtrise de la technologie responsable de la conquête de l'espace. Jacques Vallée, jeune
informaticien français, au moment de la mise sur orbite du satellite soviétique nous relate
l'évènement au sein de sa famille :
« Comme beaucoup de mes contemporains, c'est le lancement du premier satellite
artificiel qui m'orienta vers une vie de chercheurs. J'étais un étudiant français de dix-huit ans quand
le Spoutnik a été mis sur orbite. Mon père refusa d'y croire pendant plusieurs jours. C'était un
homme d'une profonde éducation qui possédait une bonne connaissance des mathématiques. Ancien
officier de la Première Guerre mondiale, il comprenait les effets balistiques. Pourtant il n'arrêtait
pas de critiquer l'ineptie des journalistes qui, selon lui, se laissaient prendre à la plus ridicule
campagne de propagande communiste jamais réalisée. Même quand les Américains confirmèrent
que ces rustres soviétiques avaient vraiment réussi à satelliser cette petite merveille, son opinion
3 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 19.
12
restait immuable.4
»
Il y a une prise en compte au niveau militaire (ce qui put rester discret) de la nécessité de
mise en place de moyens afin de pallier ce retard, étant donné que l'opinion public a vécu cet
évènement mondial comme une menace de la puissance soviétique. Internet fait donc partie des
nombreux projets résultant de cette constatation :
« Malgré la largeur de vue et la compétence dont ces savants ont fait preuve dans
leur travail, jamais ils n'auraient pu disposer de ressources nécessaires pour construire un réseau
d'ordinateurs et concevoir l'ensemble des technologies appropriées si la guerre froide n'avait été un
contexte où l'opinion publique et l'État étaient résolus à investir massivement dans la science et la
technologie de pointe, en particulier lorsque le défi du programme spatial soviétique devint une
menace pour la sécurité des États-Unis.5
»
En effet, partant de la technique de l'acheminement de données informatiques par paquets, la
« commutation par paquets », mise au point indépendamment par Paul Baran aux États-Unis
d'Amérique et Donald Davies en Grande-Bretagne6
, une équipe de chercheurs est alors financée par
l'A.R.P.A. « l'agence des projets de recherches avancés du ministère de la Défense7
» états-uniens :
« La réalisation concrète d'ARPANET fut confiée à BBN (Bolt, Beranek and
Newmann) : cette firme bostonienne de génie acoustique reconvertie dans l'informatique appliquée
avait été fondée par des professeurs du MIT et de Harvard.8
»
4 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p. 31.
5 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 32.
6 Ibidem, p. 19.
7 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p. 111.
8 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 20.
13
Ces savants et professeurs issus du milieu universitaire répondaient à une demande formulée
par le Pentagone, suite à la proposition de Paul Baran de la société Rand Corporation :
« Baran avait conçu l'idée d'un réseau de communication flexible et décentralisé, la
Rand Corporation proposant au département de la Défense de construire un système de
communications militaires capable de survivre à une attaque nucléaire.9
»
Le Pentagone désire trouver une solution de transmission sécurisée de données qui ne soit
pas interceptable. Le packet switching découpe une donnée informatique en plusieurs paquets, que
l'on peut donc transmettre ensuite, avant de les ré-assembler pour lecture.
Jacques Vallée, ayant fait partie dans sa jeunesse de l'équipe Standford Research,
responsable au début des années 1970 d'innovations comme la souris ou l'hypertexte, nous éclaire
de ses anecdotes sur la genèse d'Internet : « l'idée était de permettre à des chercheurs dans des
universités éloignées les unes des autres de coopérer sur les mêmes sujets et de partager des
ressources qui étaient très chères10
».
Le projet s'est concrétisé par l'interconnexion d'ordinateurs des universités de l'Utah, de
l'UCLA (University of Californie, Los Angeles), du MIT (Massachusetts Institute of Technology) et
de Santa Barbara :
« En 1969, quatre ordinateurs, hébergés dans ces quatre dernières universités, ont été
interconnectés par le premier réseau exclusivement conçu pour les données informatiques :
ARPANET (Advanced Research Projects Agency Network). Rapidement d'autres ordinateurs ont
rejoints le réseau, et le premier protocole de communication entre hôtes, Network Control Protocol
9 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 19.
10 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p. 118.
14
(NCP), a vu le jour en 1970. ARPANET est considéré comme l'ancêtre d'Internet11
».
Par la suite, sous l'influence des étudiants qui participaient au projet, l'Internet fut utilisé
comme un vecteur de conversations triviales, totalement à l'opposé d'une quelconque anxiété ou
angoisse par rapport à la Guerre froide, relative aux services militaires :
« Conformément à la tradition de la recherche universitaire, les créateurs
d'ARPANET ont fait participer aux fonctions centrales de conception du réseau certains étudiants
de troisième cycle, dans un climat de confiance et de parfaite sécurité. À tel point qu'ils se servaient
d'ARPANET pour mener des conversations personnelles à bâtons rompus, voire pour s'entre-
signaler, paraît-il, les bonnes occasions de trouver de la marijuana.12
»
Déjà, le caractère social petit à petit s'affirme dans l'Internet. La communication en réseau
devient moins formelle, moins stratégique, comme les militaires le veulent. L'homme s'approprie se
nouvel outil pour communiquer.
La culture de la liberté
Manuel Castells insiste sur le rôle de la pensée de libre communication des étudiants et de
ses conséquences sur le monde externe, c'est-à-dire le monde non-universitaire :
« La culture étudiante s'est emparée de la mise en réseau des ordinateurs comme d'un
11 Stéphane LOHIER, Aurélie QUIDELHEUR, Le réseau Internet, Des services aux infrastructures, Dunod, Paris,
2010, 378 pages, p. 7.
12 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 31.
15
instrument de communication libre […] comme d'un outil de libération qui, avec l'ordinateur
personnel, donnerait aux individus le pouvoir de l'information pour les affranchir à la fois des États
et des grandes entreprises.13
»
Cet esprit de liberté, de libre échange d'informations quelles qu'elles soient, est l'essence
même de ce pourquoi Internet doit fonctionner de manière téléologique. Ce mot « libre »
engendrera de nouveaux concepts sociétaux, car Internet recrée un monde par le Web (son
application majeure utilisée par le grand public), libre des contraintes du monde réel en matière de
droit, en apparence, car les États régulent tant bien que mal « l'univers » Internet avec plus ou moins
de retard selon les cas.
Du logiciel libre en passant par Napster, le souci d'être libre de droits envers quiconque ou
n'importe qu'elle entité est la norme. À ne pas confondre avec gratuité. Richard Stallman,
informaticien de génie à l'origine du dit logiciel, nous prévient : « quand nous parlons de logiciel
libre, nous nous référons à la liberté, pas à la gratuité14
».
C'est ce schéma, considéré comme du piratage par les maisons de disques (à juste titre), qui
s'immisce dans les œuvres artistiques présentes sur le Web. Les acteurs du Web estiment seulement
« libérer » les œuvres : « le nombre de gens qui trouvent Napster utile me semble montrer au
contraire que le droit de redistribuer des copies non seulement de voisin à voisin mais aussi auprès
du grand public, est essentiel et ne peut donc être retiré15
». Venant de la bouche d'un des
« gourous » de l'informatique, il n'y a pas d'illusion à se faire : le processus d'échange sur Internet
est inévitable. En cela, Internet ne peut être mis en cause sans ignorer totalement les précédents ;
ces comportements d'échanges sont loin d'être nouveaux :
13 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 38.
14 Richard M. STALLMAN, Sam WILLIAMS, Christophe MASUTTI, Richard Stallman et la révolution du logiciel
libre, Une biographie autorisée, Eyrolles, 2013, 340 pages, p.176.
15 Ibidem, p. 86.
16
« L'internet n'a pas fait naître ces pratiques, puisque tout simplement, elles ne sont
pas nouvelles. Ce qui est nouveau avec l'internet, c'est l'envergure de ces pratiques sans équivalent
dans l'histoire : « ainsi le peer-to-peer prend-il appui sur une longue tradition d'archivage, de
collection, d'échanges, et de... copiage, légalement autorisé ou pas, de musiques enregistrées16
».
Pourtant en 2000, la société Napster, qui permettait d'échanger entre internautes des fichiers
présents sur son disque dur grâce au peer-to-peer (pair à pair) via un serveur central, a été
condamnée après seulement deux ans d'activités à fermer suite au procès intenté par la société
A&M Records, ce qui a criminalisé ensuite de fait toute personne utilisant des logiciels de type
peer-to-peer : « P2P users who continued to share music became, juridicaly, copyright criminals17
».
Pourtant cette société proposait ses services à des millions de gens qui pouvaient échanger des
fichiers à leur gré, notamment de musique.
D'ailleurs, Michel Béra et Éric Melouchan mettent en cause les informaticiens en ce qui
concerne l'égalité et la liberté mise en avant au sujet du but de leurs actions, notamment leur volonté
de libérer le savoir, la culture, et donc la mise à disposition de ce savoir et de cette culture aux
« autres », les non-informaticiens. Ils s'estiment chargés d'une mission pour l'humanité au nom des
idéaux les plus nobles, ce qui justifie leur action et le changement de la société qu'il veulent donc
obtenir grâce à leur connaissance en informatique.
Les deux auteurs nous indiquent sans détour que :
« Cette nouvelle forme de liberté d'expression, sous l'étiquette de la démocratie
culturelle des réseaux, est, on l'a dit, l'avatar de la revendication libertaire des pionniers. Ils restent
16 Frank REBILLARD, Le web 2.0 en perspective, Une analyse socio-économique de l'internet, L'Harmattan, Paris V,
2007, 162 pages, p. 23.
17 Patrick BURKART, Music and Cyberliberties, Wesleyan University Press, Middletown, Connecticut, 2010, 186
pages, p. 85.
17
toujours détenteurs d'un savoir-faire informatique très au-delà de ce que sait faire avec un clavier
l'utilisateur moyen. Leur capacité créatrice était démultipliée par l'intérêt nombriliste que l'Internet
se portait, en tant qu'instrument informatique perfectible mais accueillant de manière privilégiée des
informaticiens. Ceux-ci ne revendiquent plus la détention de la culture universelle : ils la laissent
aux autres.18
»
Malgré tout, « les réseaux alternatifs nés de la culture de la liberté19
», dont les acteurs
d'ARPANET ne faisaient pas partie, influencèrent les entreprises dans leur fonctionnement, dans le
sens positif. Ils purent appliquer leurs méthodes à la société de consommation :
« Les « militants de base » d'Internet, en créant leurs réseaux autonomes et leur
systèmes de téléconférence, ont exercé une influence décisive sur le développement des services
marchands dans les années 1980 : les entreprises ont imité les modes de communication qu'ils
avaient inventés. […] Des compagnies comme Compuserve, America On Line et Prodigy ont offert
des services « en ligne », qui à l'origine n'étaient pas « en réseau », mais qui ont préparé le terrain
aux futurs « fournisseurs de contenu » d'Internet.20
»
L'architecture
Structurellement, Internet sert à relier des machines différentes entre elles : « l'architecture
18 Michel BÉRA, Éric MELOUCHAN, La machine Internet, Odile Jacob, Paris V, 1999, 320 pages, p. 119.
19 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 38.
20 Ibidem, p. 38.
18
d'Internet est nativement dédiée à l'interconnexion de réseaux hétérogènes21
». Internet, c'est du
matériel, c'est-à-dire, des machines et des câbles reliés entre eux : ordinateurs, routeurs, modem,
câbles... Éric Guichard nous fait remarquer dans son chapitre Géographie de l'Internet issu du livre
Lieux de savoir : « Ces protocoles [TCP/IP22
, NdA] s'appuient, bien entendu sur des réseaux
physiques que nous ne pourrons pas négliger : câbles, relais hertziens, satellites, etc. Internet n'a
rien de virtuel. En tant que réseau de réseaux, il est ancré dans la matérialité.23
» D'autres réseaux
informatiques se sont connectés au réseau ARPANET par la suite. La mise en commun de ces
réseaux autonomes déjà structurés et géographiquement isolés, étend l'influence de l'Internet.
De transport de données informatiques, son champ d'action s'est ouvert vers le transport de
données autres et de plus en plus lourdes :
« Le réseau Internet, initialement réservé aux données informatiques, se révèle à la
fin des années 1990 concurrent du réseau téléphonique, grâce à des protocoles permettant de
transporter des échantillons de voix dans des paquets IP, et sert aujourd'hui de réseau de transport
pour la télévision et la radio24
».
De plus, Internet est constitué de sous-ensembles que nous utilisons quotidiennement. Ce
sont les applications tels que la messagerie instantanée ou chat, la messagerie électronique ou mail,
le World Wide Web (le www.) ou communément le Web, les navigateurs ou browsers, les sites, etc.
La mise à disposition de tous ces outils à permis aux utilisateurs de l'Internet, que ce soit des
individus, des collectifs ou des sociétés, de développer d'autres possibilités inattendues, à la grande
21 Stéphane LOHIER, Aurélie QUIDELHEUR, Le réseau Internet, Des services aux infrastructures, Dunod, Paris,
2010, 378 pages.
22 TCP/IP : Transport Control Protocol / Internet Protocol in Christian JACOB, sous la direction de, Lieux de savoir,
Espaces et communautés, Albin Michel, Paris XIV, 2007, 1284 pages, p. 989
23 Christian JACOB, sous la direction de, Lieux de savoir, Espaces et communautés, Albin Michel, Paris XIV, 2007,
1284 pages, p. 991.
24 Stéphane LOHIER, Aurélie QUIDELHEUR, Le réseau Internet, Des services aux infrastructures, Dunod, Paris,
2010, 378 pages, p. 8.
19
surprise des spécialistes du sujet :
« Au début des années 1990 le Conseil national de Recherche du Canada lança une
grande étude sur l'impact futur d'Internet. Elle prédit une extension du courrier électronique et des
tableaux d'affichage et de messages publics (« bulletin boards »). C'était juste avant l'explosion de la
Toile, les logiciels de navigation (« browsing »), les interfaces graphiques, les moteurs de recherche
et le commerce en ligne, autant de choses que les experts n'avaient pas prévu. Le gros rapport
officiel était bon à mettre à la poubelle25
».
L'impact d'un projet n'est visible que plus tard, parfois en suppléant son but premier. Jacques
Vallée dans son livre Au cœur d'Internet, nous donne l'exemple de Jules César :
« L'empereur romain avait fait construire des routes pour permettre à ses légions de
se déplacer rapidement à travers l'Europe pour aller écraser les barbares. Des siècles après sa mort,
les barbares, avaient conquis Rome mais les routes étaient couramment utilisées par des marchands,
des pèlerins, des érudits. Une infrastructure dont le but initial était purement militaire s'est avérée le
fondement idéal d'un système commercial beaucoup plus vaste26
».
On retrouve cette allusion à la route, qui n'est pas si anodine que cela, appuyée par Karine
Douplitzky dans la revue semestrielle Les Cahiers de la médiologie. Elle nous relie la route à
l'Internet en nous rappelant son principe de transport de l'information :
« Physiquement, la notion de Route a un sens. Le réseau est fait de câblages, de
lignes téléphoniques qui transportent les informations du centre de départ au centre disponible le
25 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p. 18.
26 Ibidem, p. 117.
20
plus proche, ainsi de suite jusqu'au point final de destination. Ce parcours des données peut être
extrêmement complexe sans rationalité apparente (ou plutôt selon la logique du chemin le plus court
en temps et non en distance)27
».
Ainsi Jacques Vallée nous remet dans le contexte actuel de l'Internet. Un projet à la base
financé par une agence de la Défense états-unienne, optimisé pour la sécurisation du transport de
données informatiques, qui est devenu un vaste lieu d'échange, de créativité, de commerce et
d'expression :
« De même le Pentagone, quand il a créé le premier grand réseau international
d'ordinateurs en adoptant massivement l'architecture de la commutation par paquet pour assurer la
survie de ses systèmes de commandement, ne pouvait pas savoir qu'il mettait en place
l'infrastructure nerveuse des industries du XXIe siècle28
».
C'est bien la dimension de l'influence d'Internet qu'il faut prendre en compte. Il touche tout
les secteurs de notre société car il numérise en flux de données par paquets toute nos informations ;
pour transiter sur l'Internet, tout peut être réduit à de l'information – des données, data – peu
importe sa forme, puisque le fond est désormais numérique. Du texte, de la musique, de l'image, des
nombres, de l'argent, tout est transporté sous la seule forme d'octets binaires :
« Mais l'internet est beaucoup plus que la somme transformée par numérisation de
l'imprimé, de la radio, du cinéma, des disques et de la télévision, des arts visuels, puisqu'à tout ce
flot d'informations écrites en 0 et en 1 par les machines s'ajoute la monnaie, dans l'indifférenciation
27 Les Cahiers de médiologie 2, Qu'est-ce qu'une route ?, Gallimard, Paris VI, n°2 - deuxième semestre 1996, 320
pages, p. 194.
28 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p 117.
21
des paquets.29
»
Frank Rebillard, Maître de conférence à l'Université Lyon 2, ses recherches portant sur la
socio-économie des médias et de l'internet, nous énonce le dispositif Internet considérant qu'il faut
« avoir conscience de son caractère exceptionnellement protéiforme30
» :
« L'originalité fondamentale de l'internet réside dans son universalité, c'est-à-dire
dans son aptitude à simultanément :
– accueillir des modalités de communication extrêmement diverses (diffusion de masse,
échanges interpersonnels, communication groupale) ;
– être mobilisé dans la quasi-totalité des secteurs d'activité (culture et information donc,
mais aussi finances, voyages, éducation...) ;
– voir sa pratique s'exercer tant dans l'espace domestique que sur le lieu de travail ou dans
les lieux publics (cybercafés, bibliothèques, espaces publics multimédias...)31
».
De plus, l'architecture d'Internet a permis la mise en place d'un réseau inter-machines qui a
développé l'exploitation des ressources et des informations en partage :
« Depuis le milieu des années 1980, les micros-ordinateurs ne peuvent plus se
concevoir isolés : ils fonctionnent en réseaux, avec une mobilité croissante, grâce aux ordinateurs
portables. Cette extraordinaire souplesse d'emploi, et la possibilité d'ajouter mémoire et puissance
de traitement en partageant la capacité de calcul d'un réseau électronique, a, pendant les années
1990, définitivement fait basculer l'ère de l'ordinateur du stockage et du traitement centralisés dans
29 Clarisse HERRENSCHMIDT, L'internet dans la longue durée, in Éric GUICHARD, sous la direction de, Regards
croisés sur l'internet, Presses de l'enssib, Villeurbanne, 2011, 138 pages, p. 46.
30 Frank REBILLARD, Le web 2.0 en perspective, Une analyse socio-économique de l'internet, L'Harmattan, Paris V,
2007, 162 pages, p. 102.
31 Ibidem, p. 102.
22
le partage interactif en réseaux32
».
Cette avancée n'est pas seulement technique, elle influence aussi le comportement des
utilisateurs qui voient le coût de leur matériel baisser, ce qui rend plus accessible l'information :
« Non seulement tout le système technologique a changé, mais aussi ses interactions sociales et
organisationnelles. Ainsi le coût moyen du traitement de l'information est passé de 75 dollars par
millions d'opérations en 1960 à moins d'un centième de cent en 1990.33
»
Le réseau Internet
Comment appréhender ce réseau qu'est Internet ? En effet, est-il un réseau de réseaux, ou
est-ce un réseau parmi les autres réseaux existants ? Il utilise largement le réseau téléphonique, son
infrastructure, pour exister physiquement et il a évolué vers d'autres moyens techniques de
transmission : « Fils téléphoniques en cuivre, câbles coaxiaux, faisceaux hertziens, fibres optiques,
ondes émises ou reçues par des satellites, bientôt sans doute […] câbles d'alimentation électrique :
les transmissions d'Internet utilisent des canaux très variés34
». Cela est très hétérogène. Ce qui
demande de se référer aux autres réseaux traditionnels (réseaux routiers, eaux, etc...) afin d'apporter
une réponse. Notons que selon la définition du dictionnaire un réseau doit faire partie d'une même
compagnie, d'un même acteur. Là, Internet ne correspond pas entièrement à cette définition. Gabriel
Dupuy, Professeur à l'Université Paris I et à l'École Nationale des Ponts et Chaussées, nous avance
que :
32 Manuel CASTELLS, La société en réseaux, L'ère de l'information, Fayard, 2001, 672 pages, p. 71.
33 Ibidem, p. 71.
34 Gabriel DUPUY, Internet, Géographie d'un réseau, Ellipses, Paris XV, 2002, 160 pages, p. 59.
23
« Contrairement à la plupart des réseaux traditionnels […] Internet ne dépend pas
« de la même Compagnie ». On a vu qu'au contraire un grand nombre d'opérateurs et d'auxiliaires
contribuaient au fonctionnement de ce réseau, sans hiérarchie ni unité de commandement évidentes.
Même si le rôle de certains pays, les États-Unis en premier, paraît éminent, même si l'histoire et les
regroupements financiers font apparaître aujourd'hui de gros blocs d'opérateurs, Internet est encore
caractérisé par une multiplicité d'acteurs relativement peu coordonnées35
».
Néanmoins, il a son « infostructure » propre, son système de réflexion, c'est-à-dire ses
« protocoles de traitement et d'acheminement des flux d'information36
». L'utilisation de tout ces
réseaux et du protocole internet permettent la transmission de données. C'est pourquoi, Gabriel
Dupuy se questionne et répond : « Internet ne peut être considéré comme un « vrai » réseau ? Non,
Internet est bien à considérer comme un réseau parmi d'autres, plus anciens ou plus familiers, donc
mieux connus37
». De même il conclut qu' « Internet est un réseau singulier38
» qui : « À l'instar
d'autres réseaux, […] semble pouvoir se généraliser et tendre vers cette universalité que les
spécialistes reconnaissent au réseau électrique ou au réseau téléphonique dans les pays les plus
avancés39
».
Ce réseau parmi les réseaux a étendu son espace au monde et acquiert chaque jour de
nouveaux internautes issus de tout les milieux sociaux. L'universalité de l'Internet est son atout
majeur :
« Internet appartient désormais à la communauté mondiale tant il apporte de transformations
35 Gabriel DUPUY, Internet, Géographie d'un réseau, Ellipses, Paris XV, 2002, 160 pages, p. 60.
36 Ibidem, p. 61.
37 Ibid. p. 60.
38 Ibid. p. 136.
39 Ibid. p. 137.
24
et de services aux entreprises et aux administrations, comme aux consommateurs et aux citoyens,
dans la sphère marchande comme dans la création artistique, culturelle, scientifique.40
»
Son caractère universel se manifeste également par le fait qu'il est un outil de
communication mondial. Ce réseau permet, en plus d'échanger de l'information, de communiquer :
« Internet est parti des États-Unis en 1969 pour rapidement, en quelques années seulement,
s'imposer comme vecteur universel de communication à l'échelle de la planète.41
»
Il faut reconnaître qu'Internet est accessible par tous sans connaissance de son
fonctionnement, les outils d'utilisation du net nous facilitant les démarches, faisant le travail interne
pour accéder à la ou les réponses :
« Il faut se rendre à cette évidence que l'usage en aveugle d'un outil quelconque
n'interdit pas qu'il soit efficace, et n'implique pas que son usager soit comme on dit « aliéné » à la
sphère d'appartenance de cet outil. Ainsi, comme bien d'autres instruments de production ou de
travail, l'internet nous est disponible et, incontinent, nous en disposons.42
»
Le monde d'Internet peut donc être séparé en deux catégories : son infrastructure qui
englobe sa partie physique et sa gestion, et son interface, son accès, sa partie visible de tous, le
Web. L'informatique régit le fonctionnement de l'Internet. Cependant, les internautes n'ont nul
besoin de connaissances en informatique pour naviguer sur le Web : les applications faites par les
informaticiens sont autant d'outils destinés à la manipulation de l'Internet pour les non-
informaticiens. Jean-Pierre Corniou, directeur général adjoint de SIA conseil, dans son livre Le web,
40 Jean-Pierre CORNIOU, Le web, 15 ans déjà... et après ?, Dunod, Paris, 2009, 210 pages, p. 179.
41 Ibidem, p. 179.
42 Éric GUICHARD, sous la direction de, Regards croisés sur l'internet, Presses de l'enssib, Villeurbanne, 2011, 138
pages, p. 48.
25
15 ans déjà... et après ?, écrit sur la facilité d'utilisation d'Internet :
« L'immense qualité d'Internet est d'avoir su rendre la technique informatique d'une
élégante simplicité en la dissimulant (quasi totalement) à l'utilisateur. S'il n'est pas nécessaire de
connaître les lois de la thermodynamique pour utiliser un véhicule automobile doté d'un moteur à
explosion, il n'est pas non plus utile de comprendre le langage binaire pour rechercher une recette
de cuisine sur Internet. Comme toute innovation majeure, Internet ne nécessite pas de longues
explications, une formation et un épais manuel pour pouvoir être utilisé. Internet c'est un outil
simple, exploitant des techniques informatiques à la portée de tous pour remplir les mille fonctions
utiles de la vie professionnelle ou domestique.43
»
Le Web
La fluidité de navigation de l'Internet fut établi par la création du Web, la Toile, par Tim
Bernes-Lee en Suisse, au sein du CERN (Centre d'Études et de Recherches Nucléaires)44
. Ses
recherches ne portaient pas sur l'Internet, mais l'utilisation de celui-ci le frustrant, il inventa un
nouveau langage, le HTML (HyperText Markup Language) contenu dans le HTTP (HyperText
Transfert Protocol) qui est son protocole de transfert de fichier, ainsi que l'URL (Universal
Resource Locator) qui est l'adressage des machines sur le réseau : « en 1990, est déployé au sein du
CERN la première version de cet ensemble d'outils qui connaît un succès instantané45
».
Par la suite, Mark Andreessen au sein du NCSA (National Center for Supercomputing
43 Jean-Pierre CORNIOU, Le web, 15 ans déjà... et après ?, Dunod, Paris, 2009, 210 pages, p. 9.
44 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p 198.
45 Jean-Pierre CORNIOU, Le web, 15 ans déjà... et après ?, Dunod, Paris, 2009, 210 pages, p. 18.
26
Applications) de l'université de l'Illinois intègre au navigateur la possibilité de gérer le son, l'image,
le multimédia en somme : « il s'agit du premier navigateur multimédia, Mosaic, capable de
fonctionner sur toutes les plateformes d'ordinateurs46
». D'autres navigateurs verront le jour comme
le Netscape Navigator de la firme Netscape (fondée par Andreessen justement), puis l'Internet
Explorer de Microsoft.
Ainsi, l'amalgame est souvent fait entre le Web et l'Internet. Ce dernier contient le Web qui
regroupe les outils propres à l'utilisation du réseau Internet : « techniquement parlant, il faut appeler
Internet l'infrastructure, et le web les services associés à cette infrastructure et permettant de
naviguer entre sites47
».
Cependant , toute cette avancée technologique n'est pas encore le fait du grand public mais
d'universitaires, de chercheurs, d'internautes de la première heure. En effet, les moyens financiers
des universitaires, financés aussi par les militaires, ne pouvaient à ses débuts réserver l'utilisation
d'Internet qu'à une élite :
« Il a fallut attendre la fin des années 1980, la percée de l'ordinateur personnel et le
lancement des modems de télécommunication, pour qu'Internet, outil des militaires et des
communautés scientifiques, devienne la propriété du public. Au début des années 1990, peu de gens
avaient entendu parler d'Internet. C'est seulement en décembre 1995 que Bill Gates se réveilla et
annonça que Microsoft changeait son fusil d'épaule pour se concentrer sur le trafic internet. Depuis,
la croissance d'Internet n'a jamais cessé.48
»
46 Jean-Pierre CORNIOU, Le web, 15 ans déjà... et après ?, Dunod, Paris, 2009, 210 pages, p. 18.
47 Ibidem, p. 17.
48 Alexander BARD, Jan SÖDERQVIST, Les Netocrates, Une nouvelle élite pour l'après-capitalisme, Léo Scheer,
2008, 272 pages, p. 24.
27
Le temps et l'espace
Nouvelle technique, nouveaux comportements. L'élan créé par l'Internet est responsable de
nombreux changements dans notre société. Il est intéressant de considérer notre nouveau rapport à
l'espace-temps. Jean-Louis Weissberg nous livre son avis :
« Le dynamisme d'Internet ne se mesure pas seulement à l'aune de ses applications
concrètes, mais à celle de la ferveur utopique qui le soutient. Et l'utopie ne doit pas être comprise
comme une illusion, mais comme une force qui accompagne et permet le déploiement de
l'expérience Internet. Cette force s'exprime dans un mot d'ordre : annihiler la distance, transformer
le lointain en proche.49
»
Ce ne sont pas simplement tous les émetteurs traditionnels qui sont disponibles en un même
lieu de réception, ce sont tous les points d'émissions et réceptions qui sont maintenant proches
interactivement. Chaque point du réseau est désormais là, ici et maintenant, simultanément et
disponible. La frustration de la distance est abolie. Vive la joie de l'instantanéité :
« Il est certain que les dispositifs médiatiques affectent les coordonnées spatiales et
temporelles de la communication : ils donnent à partir de là l'impression d'abolir les distances et de
contracter le temps. Le télégraphe électrique a réduit les délais et permis de franchir les distances
comme aucun objet technique ne l'avait fait auparavant : ce qui a eu des effets structurants sur la
topologie de l'information, permettant à la presse et à l'industrie l'échange immédiat de nouvelles, le
49 Jean-Pierre BALPE, sous la direction de, Rencontres-médias 1 (1996-1997), Aspects des nouvelles technologies de
l'information, Actes de l'Observatoire des lectures hypermédias, co-organisé par l'université Paris 8 et la
Bibliothèque publique d'information, Bibliothèque publique d'information – Centre Georges Pompidou, 1997, 188
pages, p19.
28
pilotage à distance d'organisations complexes et à la bourse une première « mondialisation » de ses
effets.50
»
S'il y a une réduction du temps – on a tout, tout de suite – il y a aussi une expansion de
champs d'action. Tous connectés, c'est la communication qui gagne du terrain :
« En régime de médias informatisés, l'interconnection des réseaux […] ne fait à
certains égards qu'étendre cette modification de l'espace de communication. Il n'est pas faux de dire
qu'elle rend « planétaire », au sens topologique du terme, la communication des documents.51
»
Ce rapport au lieu, à l'espace, est relatif à l'autre. C'est lui qui est loin, ailleurs, dans un autre
temps que le nôtre. Cette communication par l'Internet réduit considérablement ces contraintes
physiques et temporelles et rapproche les individus entre eux, en un lieu virtuel, hors-temps, hors-
espace :
« Le réseau, c'est le mouvement qui convoie l'ailleurs, ici. (C'est la condition
humaine, d'être ailleurs qu'en soi-même, dédoublé par le langage, la culture, l'argent, la technique.)
Ailleurs désigne le non-localisé, non pas ce qui est toujours éloigné mais ce qui peut être toujours
relié au proche et où le proche puise sa pertinence.52
»
50 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion,
Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 127.
51 Ibidem, p. 127-128.
52 Jean-Pierre BALPE, sous la direction de, Rencontres-médias 1 (1996-1997), Aspects des nouvelles technologies de
l'information, Actes de l'Observatoire des lectures hypermédias, co-organisé par l'université Paris 8 et la
Bibliothèque publique d'information, Bibliothèque publique d'information – Centre Georges Pompidou, 1997, 188
pages, p. 32.
29
30
Deuxième partie : Enjeux et perspectives
Rappelons que l'Internet se substitue aux anciens médias dit de masse. Ceux-ci diffusent un
programme et inondent la masse de leur message. Il n'y a pas de retour, pas d'échange, si ce n'est
que « les gens que l'on oblige à regarder les mêmes programmes se retrouvent connectés dans un
même groupe53
». L'objet des ces médias (entre autres) – sans rentrer dans un développement qu'il
serait hautement intéressant d'aborder (ce n'est pas notre sujet d'étude) – est de maîtriser le peuple :
« ces médias aériens sont les meilleurs instruments de propagande que le monde ait jamais
connus54
». L'Histoire ne compte plus les exemples où l'État se doit d'avoir un contrôle sur les
médias ; nombreux sont les pays où seuls les médias contrôlés sont autorisées (ex : par la volonté
gouvernementale, la Chine n'accepte pas tous les sites présents sur le Web). Ceci n'est pas un
obstacle. Le vrai but est de maintenir une cohésion :
« Le XXe siècle fut l'âge d'or des médias de masse. Par la radio, puis la télévision, la
technologie permit de diffuser en un seul instant un même message à toute une nation ; puis au
monde entier par le satellite. […] Il importait peu que la télévision soit commerciale, comme en
53 Alexander BARD, Jan SÖDERQVIST, Les Netocrates, Une nouvelle élite pour l'après-capitalisme, Léo Scheer,
2008, 272 pages, p. 146.
54 Ibidem, p. 146.
31
Amérique, ou contrôlée par l'État, comme en Europe. […] Nous devons tous nous unir, nous les
téléspectateurs, nous comporter en bons citoyens et en bons consommateurs pour que les rouages de
l'appareil de production tournent bien. »
Le public est frustré. C'est pourtant une opération voulue par les médias de masse :
« l'industrie culturelle ne cesse de frustrer ses consommateurs de cela même qu'elle leur a promis.
Ce chèque sur le plaisir que sont l'action et la présentation d'un spectacle est prorogé indéfiniment
55
». Ce public est devenu de plus en plus méfiant à l'égard des médias de masse qui diffusent
l'information et la culture : « le public n'a plus confiance dans ses médias, il doute de la
responsabilité et de la déontologie de ses journalistes. […] Années après années, à quelques
exceptions près, la confiance semble s'éroder56
».
Ainsi, les utilisateurs de l'Internet – cherchant un bien-être légitime – estiment bénéficier
d'une liberté face à l'État, la société de consommation, l'accession au savoir, la pratique artistique.
Nous étudierons dans une autre partie la véracité de cette idée, relative à notre sujet concernant
l'oeuvre artistique.
Internet – média de masse
Internet. Un média de plus. Plus performant. Plus rapide. Interactif. Un média qui libère. Un
contenu disponible instantanément. Est-ce la fin des autres médias supplantés par ce monstre
55 Théodor W. ADORNO, Max HORKHEIMER, Kulturindustrie, Allia, Paris IV, 2012, 116 pages, p. 47.
56 Aurélie AUBERT, La société civile et ses médias, Quand le public prend la parole, Le Bord de L'eau, 2009, 292
pages, p. 25.
32
Internet qui peut contenir tous les autres ? L'apparition d'un nouveau média remplace l'ancien ou au
mieux, le force à une remise en question afin de s'affirmer comme tel. Régis Debray nous informe
sur la confrontation des médias :
« En tant qu'enjeu de puissance sociale et source des plus hautes gratifications
individuelles (symboliques et monétaires), le médium le plus performant dynamise et recadre ceux
qui le sont moins. La performance peut s'estimer selon un minimax : le médium qui véhicule le
maximum d'informations à un maximum de destinataires pour un coût minimum et avec un
encombrement minimum (volume, surface ou durée). Ainsi l'écriture alphabétique déclasse (et
déplace) la syllabique […], l'imprimé le manuscrit, l'audiovisuel l'imprimé, et le média numérique
l'analogique. Sans oublier que la sphère du médium dominant concentre pour chaque période un
maximum de furia politique.57
»
Pourtant, il nous faut nuancer ces propos. Et même les préciser dans le cas d'Internet. Certes,
un médium nouveau apparaît, mais n'oublions pas qu'il est aussi tributaire des médias qui le
précèdent :
« Toute explication des médias informatisés en termes de basculement d'un régime
médiatique à un autre est par définition fausse et fâcheusement dépendante (en positif ou en négatif)
du discours promotionnel dont elle émane. « L'Internet » ne serait rien sans les médias de masse, et
d'abord sans la presse écrite, qui a littéralement pilonné l'annonce de son excellence, […] jusqu'à en
imposer, non sans mal, l'évidence.58
»
Ainsi, Yves Jeanneret insiste sur la relation entre les médias, anciens et nouveaux :
57 Régis DEBRAY, Introduction à la médiologie, Presses Universitaires de France, Paris VI, 2000, 230 pages, p. 46.
58 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion,
Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 79.
33
« Ce que nous vivons n'est pas un basculement médiatique (le passage d'une
« médiasphère » à une autre, par exemple) mais un perpétuel échange entre les médias, qui se citent,
s'exploitent, se détournent, se qualifie l'un l'autre : un régime intermédiatique.59
»
De plus, il précise l'action massive des médias qui ont participé à la médiatisation de
l'Internet pas seulement dans un but non-mercantile et l'origine de cette action :
« L'entre-réseau […] n'est devenu l'internet […] que par qu'il a été montré et raconté
par les médias qui le précèdent : parce que des articles fracassants lui ont été consacrés, que des
publicités de magazine et des affiches le vantent, que des livres en ont fait une technologie de
l'intelligence ou un territoire virtuel. Parmi les très nombreuses raisons de ce fait, il y a la réalité des
pouvoirs, des circuits et des stratégies d'un secteur industriel, celui des industries de l'information et
de la culture.60
»
Pourtant, certains poussent plus loin les rapports entre industrie de la culture61
et réseaux
numériques, y voyant aussi une tentative de contrôle des réseaux par ces médias de masse qui ne
peuvent se permettre de rater l'aubaine d'exploiter ce média à leurs fins. L'Internet est un émetteur-
récepteur individuel, regroupant des messages de masses.
Ludovic Duhem, au cours de son chapitre sur l'art et les réseaux sociaux numériques, nous
en explique les enjeux :
59 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion,
Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 79.
60 Ibidem, p. 79.
61 « Les traducteurs français ont pris l'habitude de rendre Kulturindustrie par industrie culturelle, mais il est plus
correct de traduire, comme le fait seule la revue Musique en jeu, par industrie de la culture. Industrie culturelle
neutralise en effet la contradiction originelle des connotations antagonistes de culture et d'industrie, et se prête ainsi
à la récupération du concept par les technocrates contemporains de la culture de service public. Or ce que critiquent
Adorno et Horkheimer sous le concept d'industrie de la culture, c'est bien l'ensemble de la culture administrée,
système unique soumis à la rationalité finalisée. »
André, LANGE, Stratégies de la musique, L'industrie internationale de la musique enregistrée et l'édition
phonographique dans la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, Bruxelles, 432 pages, p. 20.
34
« Les réseaux sociaux numériques [...] sont les canaux adéquats, car les contenus qu'ils
distribuent sont désormais de même nature que leur support et que leur moyen de contrôle : ils sont
le flux temporellement computationnels de partage de la sensibilité. D'où l'importance pour cette
hyperindustrie culturelle de contrôler en continu les contenus échangés, de personnaliser les
injonctions publicitaires, d'entretenir la dépendance sociale par accumulation de liens et plutôt que
de biens, et de commander en amont la création artistique.62
»
Pascal Nègre, président d'Universal Music France, imagine l'Internet sous un autre angle,
dans sa relation avec les autres médias :
« Je pense qu'Internet est une chambre d'écho monstrueuse des médias. Un média
parle de quelqu'un, ça traverse la chambre d'écho : si l'écho rebondit sur Internet, un deuxième
média en parle. Re-écho sur Internet. Et ça fait boule de neige : plus la chambre d'écho résonne, sur
Internet, plus les médias la répercutent.63
»
Ainsi, l'Internet se développe non seulement par ses communautés et l'appropriation des
différents programmes ou modèles de programmes des autres médias, mais aussi par ces anciens
médias eux-même (ici, le terme ancien, n'a aucune connotation péjorative) qui le plébiscitent. Les
enjeux sont aussi une des raisons de ses inter-médiations :
« Il faut remarquer ici l'importance de la dimension économico-politique de ces
échanges intermédiatiques, car les objets ici décrits sont imaginés, construits, promus, rentabilisés,
contrôlés par certains acteurs et les changements qui les affectent sont liés à des redistributions
62 Estrella ROJAS, sous la direction de, Réseaux socionumériques et médiations humaines, Le social est-il soluble
dans le web ?, Lavoisier, Paris, 2013, 294 pages, p. 91.
63 Olivier BOMSEL, Protocoles éditoriaux, Qu'est-ce que publier ?, Armand Colin, Paris VI, 2013, 274 pages, p. 127.
35
massives des régimes et acteurs dominants dans le marché des biens culturels. Les innovations
médiatiques qui ont été ici décrites du point de vue de leurs effets cognitifs possibles ne sont pas
engendrées par un pur désir de diffuser les savoirs, mais configurées et poussées par des stratégies
de conquête de marchés nouveaux, ceux des « services » de la culture et de l'information.64
»
Le contenu culturel présent sur le web ne provient pas uniquement de la création des artistes
qui utilisent le web afin de montrer leurs œuvres ; l'industrie de la culture contribue aussi à
alimenter le contenu du web, de manière détournée, par les utilisateurs du web qui réutilisent leur
matière comme bon leur semble :
« Si certaines de ces vidéos sont des créations inédites, elles coexistent avec des
contenus dont l'exploitation revient normalement aux différents intervenants des filières
industrielles du cinéma et de la télévision. […] Il est donc avéré que les communautés médiatées de
l'internet s'appuient sur la mise en circulation de biens produits au départ dans les industries de la
culture et de l'information.65
»
L'exemple des sites YouTube ou Dailymotion, entre autres, nous prouvent à tout moment, en
faisant une recherche de contenu propre à la télévision ou au cinéma, que ce dernier est présent de
manière officielle (si cela a été voulu par le propriétaire du contenu ou des ayant-droits) mais aussi
et surtout, une multitude de fois et de manière complète ou incomplète, extrait, retravaillé ou
réutilisé, même dans un autre contenu.
Grâce aux outils logiciels disponibles, l'édition et le montage vidéo et sonore sont totalement
accessibles avec un ordinateur. Ce qui facilite l'exploitation des contenus et leur détournement.
64 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion,
Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 138.
65 Frank REBILLARD, Le web 2.0 en perspective, Une analyse socio-économique de l'internet, L'Harmattan, Paris V,
2007, 162 pages, p. 31-32 .
36
Voilà que ce qui demandait aux industries de la culture des moyens exclusifs et importants est à la
portée de tout individu à moindre coût : « en régime de « médias de masse », [...] pour diffuser
largement il [est] indispensable de détenir des moyens éditoriaux spécifiques, liés à une logistique
extrêmement coûteuse66
».
Serait-ce la fin de la télévision, de la radio, qui demeurent des média dit de « broadcast » ?
Ils diffusent d'un point central vers la masse au hasard des téléspectateurs et des auditeurs selon que
leur écran de télévision ou poste radiophonique soient allumés. Internet voit en effet de nombreux
sites de webradio se former sous plusieurs formes. Des chaînes radio propriétaires ou des chaînes
radio d'individu ou groupe d'individus. Au lieu d'utiliser son poste, on lance le site ou l'application
afin d'écouter le programme (Last FM, Deezer, Spotify...).
Dans La télévision67
, Dominique Wolton répond aux questions de Guy Lochard au sujet de
la fin annoncée de la télévision face aux différents supports numériques qui diffusent les
programmes audiovisuels. Il affirme que « cette thèse est étroitement techniciste car elle confond la
convergence technique avec la question de la nature de la télévision68
». En effet, « la convergence
technique consiste à réunir sur un même écran les services de l'informatique, des
télécommunications et de l'audiovisuel69
». Il faut considérer que la télévision, de par sa nature,
diffuse des programmes propres à sa médiation. Il insiste donc sur le fait que la nature de la
télévision n'est pas la convergence :
« Le contenu spécifique de la télévision n'est pas là. C'est avant tout une industrie
culturelle de l'offre et non de la demande comme l'ordinateur ou le téléphone, avec lesquels on
cherche ce que l'on veut.[...] Il ne s'agit donc pas seulement de technique mais d'une conception du
66 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion,
Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 132-133.
67 Guy LOCHARD, coordonné par, La télévision, Une machine à communiquer, CNRS éditions, Paris, 2009, 180
pages, p. 145-157.
68 Ibidem, p. 146.
69 Ibid.
37
rapport au public via une industrie de l'offre et cette conception des publics au travers des médias
généralistes nécessite une écriture et une création particulière.70
»
Cela se comprend, les diffuseurs envoient les programmes ; cependant ils ne sont pas
responsables des vecteurs de réception utilisés. De plus, il faut noter que l'écran de télévision a
acquis de nouvelles fonctions, notamment de pouvoir diffuser la radio, ainsi que d'être un moniteur
d'écran d'ordinateur. Il devient alors un écran multi-média qui est assujetti à sa source de diffusion,
son média. Rappelons la pensée de Régis Debray qui peut être interprétée pour l'émetteur comme
pour le récepteur : « le manipulateur de médias est le premier manipulé par eux71
». Pourtant il faut
distinguer l'émetteur de programme et le moyen de réception. Ainsi, ce n'est toujours pas une
convergence que de regarder un programme de télévision sur un écran multimédia, la télévision
émettant des programmes inhérents à sa nature, tout en s'adaptant techniquement au support de
diffusion (écran de télévision, tablette, téléphone, etc...).
Il est important de considérer aussi le caractère singulier de l'Internet, au regard des autres
médias parce qu' « Internet est un espace public d'expression, et non pas seulement de réception72
».
L'interaction est directe. Elle n'est pas unilatérale, ni simplement bilatérale, elle est multi-latérale.
Notons bien que cette transmission est ancrée dans les caractéristiques du moyen technique
de réception quelque soit l'émetteur. Une chaine de radio par exemple, ne diffuse pas d'images par
le poste de radio, pourtant, elle diffuse des podcasts vidéos du même programme via son site
Internet. L'écriture radiophonique n'est pourtant pas modifiée par le nouveau média Internet, elle est
simplement optimisée en captation pour la diffusion audio-visuelle que lui offre le Web :
70 Guy LOCHARD, coordonné par, La télévision, Une machine à communiquer, CNRS éditions, Paris, 2009, 180
pages, p. 146-147.
71 Régis DEBRAY, Cours de médiologie générale, Gallimard, Paris, 1991, 406 pages, p. 317.
72 Jean-Pierre BALPE, sous la direction de, Rencontres-médias 1 (1996-1997), Aspects des nouvelles technologies de
l'information, Actes de l'Observatoire des lectures hypermédias, co-organisé par l'université Paris 8 et la
Bibliothèque publique d'information, Bibliothèque publique d'information – Centre Georges Pompidou, 1997, 188
pages, p23.
38
« La circulation des idées et des œuvres n'est jamais une simple circulation, elle est
structurée par les propriétés opératoires des appareils, et donc selon des formes de communication
et de textualisation autorisées ou proscrites.73
»
Les internautes face aux médias
La qualité des internautes est relative au média Internet qui fait d'eux des acteurs du contenu
présent sur le web :
« Sur les réseaux numériques, le spectateur est actif sur le plan moteur : il doit
apprendre à mettre en œuvre des fonctions et il ne se trouve plus exactement dans une position de
consommateur – tandis qu'en outre, il est clair que l'économie d'Internet repose sur l'activité des
internautes en totalité : ceux-ci constituent dans leur ensemble, comme processus d'individuation
psychosociale, le système de production du réseau.74
»
Pourtant, Éric Macé exprime un autre avis concernant les utilisateurs de médias. Il n'y a pas
d'appréciation ou non du média en lui-même, mais plutôt une utilisation de celui-ci avec un certain
recul :
« Autrement dit, les individus n'expriment ni une demande, ni leurs goûts dans leurs
usages des médias, mais des formes de production du sens qui peuvent tour à tour et dans des
73 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion,
Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 129.
74 Brigitte JUANALS, Jean-Max NOYER, sous la direction de, Technologie de l'information et intelligences
collectives, Lavoisier, Paris VIII, 2010, 288 pages, p. 88
39
proportions variables être relativement conformes avec l'intentionnalité ou l'idéologie implicite de
ces textes, tout comme ils peuvent être l'expression d'une distance, d'un doute, d'une critique, d'un
détournement, voire d'une subversion dont le texte n'est pas l'origine mais l'objet.75
»
L'individu qui se sert des médias, est tributaire du média utilisé, et n'est pas forcément en
accord ou en désaccord avec ce média. Il y participe. Il s'en sert selon le cadre médiatique de celui-
ci. L'expérience exprimée ou éprouvée via le média est relative au média.
L'Internet cadre la société selon sa médiation, et la société s'approprie l'Internet en retour:
« [Il y a] une somme de médiations par lesquelles chaque société […] se configure
elles-mêmes à travers ses objets culturels juridiques, techniques, artistiques, ou médiatiques, et leur
formes d'appropriation. C'est pourquoi parler de médiation médiatique n'est pas tautologique. Certes
les médias ne sont qu'une forme (une ressource) parmi d'autres de construction de la réalité sociale,
mais, comme toute médiation, la médiation médiatique a ses spécificités.76
»
Ainsi, la culture est médiatée au sein de la société : « la culture se donne donc à voir par la
mise en œuvre effective de la médiation qu'elle constitue77
».
Éric Macé ajoute que l'art, entre autres, est une médiation culturelle, et que les médias sont
une forme de médiation. L'Internet s'inscrit bien dans le changement sociétal :
« Les médias sont une forme spécifique de médiation. […] En effet […] la réalité du
monde est socialement construite par une somme de médiations culturelles et institutionnelles plus
75 Éric MACÉ, Les Imaginaires médiatiques, Une sociologie postcritique des médias, Amsterdam, Paris X, 2006, 174
pages, p. 42.
76 Ibidem, p. 15.
77 Bernard LAMIZET, La médiation culturelle, L'Harmattan, Paris V, 1999, 452 pages, p. 16.
40
ou moins autonomes (le langage, le droit, la science, l'art, etc.).78
»
Le média structure la socialité qu'il crée : « Le média est un objet à la fois entièrement
technique (car il est matériel et fabriqué par l'homme) et complètement social (car il conditionne
l'échange social). Sa technicité consiste en sa socialité79
». Cette socialité est le reflet de la structure
en réseaux de l'Internet. Toute entreprise s'appuyant sur cette structure en réseau, exploitera au
mieux l'Internet, car c'est sa constitution, ce pourquoi il est fait : l'échange de données en réseau. De
plus, l'information recherchée n'échappe pas au fait qu'un lien social s'est créé : « la création de
nouveaux rapports entre individus est probablement le premier effet de la fréquentation du réseau,
bien avant l'acquisition du moindre savoir80
». C'est l'expérience du réseau, avant même de tirer des
informations, qui est vécue.
Face à la nouveauté technologique engendrée par Internet, plusieurs avis divergent,
convergent, et sont analysés. Les commentaires portent sur les Nouvelles Technologies de
l'Information et de la Communication (NTIC). L'opposition individu/masse est décrite par Guy
Lochard :
« Il y a […] deux philosophies de la communication qui s'opposent. Celle qui
favorise les individus et l'individualisme dans les nouvelles technologies de l'information et de la
communication (NTIC), celle qui privilégie le collectif dans les médias de masse. Les deux ne sont
pas contradictoires, mais complémentaires.81
»
78 Éric MACÉ, Les Imaginaires médiatiques, Une sociologie postcritique des médias, Amsterdam, Paris X, 2006, 174
pages, p. 134.
79 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion,
Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 93.
80 Michel BÉRA, Éric MELOUCHAN, La machine Internet, Odile Jacob, Paris V, 1999, 320 pages, p. 152
81 Guy LOCHARD, coordonné par, La télévision, Une machine à communiquer, CNRS éditions, Paris, 2009, 180
pages, p. 149.
41
Propos précisés et nuancés ensuite :
« Les nouveaux services séduisent car ils favorisent l'individualisme et donc le
sentiment de liberté individuelle, donc l'émancipation. Les médias de masse renvoient au collectif et
à la société, donc à ce qui est moins « libre ». Mais on oublie qu'il n'y a d'individualisme possible
que s'il y a préalablement une émancipation collective, par l'école, les médias de masse.82
»
Libérer l'individu, c'est le leitmotiv de ceux qui ont contribué à l'expansion de l'Internet par
ces outils sur le Web, et plus généralement les informaticiens.
Alexander Bard et Jan Söderqvist, quant à eux, prônent l'analyse critique au détriment de
tout point vue sur la soit-disant bienfaisance ou malfaisance d'Internet :
« Les sceptiques comme les enthousiastes font fausse route. Ni le scepticisme radical
ni la foi aveugle ne sont des stratégies fructueuses pour s'orienter dans ce processus de
transformation accélérée que nous sommes en train de vivre. Fondamentalement, ces deux points de
vue ne sont que la traduction d'une absence d'esprit critique et d'une inaptitude à voir les choses
telles quelles sont. Ce ne sont pas des analyses, encore moins des anticipations, ce ne sont que des
préjugés. Une technologie de la communication et de l'information nouvelle et révolutionnaire
changera indubitablement les préalables de toute chose : société, économie, culture. Mais elle ne
résoudra pas tous nos problèmes. Il serait candide de croire qu'elle en aurait ne serait-ce que la
capacité.83
»
82 Guy LOCHARD, coordonné par, La télévision, Une machine à communiquer, CNRS éditions, Paris, 2009, 180
pages, p. 150.
83 Alexander BARD, Jan SÖDERQVIST, Les Netocrates, Une nouvelle élite pour l'après-capitalisme, Léo Scheer,
2008, 272 pages, p. 25-26.
42
Au-delà de tout cela, une remise en cause de l'Internet en tant que média même est exprimée
par Jean-François Fogel et Bruno Patino, requalifiant la nature de celui-ci :
« Il n'est définitivement plus possible de considérer Internet comme un média ; il se
trouve même à l'exact antipode de ce qui caractérisait les médias, la diffusion d'un contenu à partir
d'une source unique. […] Sur Internet, tout récepteur est un diffuseur potentiel et le devient
aisément grâce aux réseaux sociaux où les actions massives de partages, de recommandations
l'emportent – et de loin – sur les échanges traditionnels de messages entre deux personnes. […] Et
l'objet de la connexion c'est d'abord de se connecter à d'autres internautes et non les publications de
quelques médias, entreprises ou institutions.84
»
Pour ces deux auteurs, acteurs de manière professionnelle du numérique au sein
d'entreprises, l'Internet n'est pas un média, il n'est pas plus, il est tout autre, car il agit sur tous les
aspects de la vie de l'individu (personnel, professionnel, patrimonial, etc...) et pas seulement sur sa
sociabilité :
« Quant Internet n'échoue pas à simuler le réel, mais qu'il propose au contraire d'y
agir avec des réseaux sociaux, des applications et les interfaces des sites, sa nature ne peut être mise
en doute : c'est une extension du réel. Aucunement un monde virtuel, mais plutôt une fiction au sens
où le définit le dictionnaire : une histoire feinte85
»
Nous ne pouvons ignorer ces avis qui définissent l'Internet comme autre que média, d'une
part parce qu'il est clair qu'il ne peut se résumer à sa seule médiation, bien qu'elle soit présente, et
d'autre part car cela permet de mieux cerner sa véritable nature, et d'apprécier ces phénomènes
84 Jean-François FOGEL, Bruno PATINO, La condition numérique, Grasset, 2013, 216 pages, p. 16.
85 Ibidem, p. 27.
43
exogènes qui alimentent ses caractéristiques. Cela dit, nous nous concentrerons sur la particularité
de l'Internet à porter une médiation.
N'oublions pas que selon McLuhan, peu importe le message, le médium, c'est le message ;
quoique Abraham Moles estime que le fond et la forme sont toujours présents86
.
Vendre la musique
Quoi de plus génial que de décider de mettre en place une plateforme de vente culturelle à
l'unique fin de vendre les supports qui permettront de les recevoir. C'est ce que Steeve Jobs, le
fondateur d'Apple, a fait en créant l'iTunes Music Store, en se substituant aux grandes maisons de
disque, les majors, et aux grands distributeurs. Il déclare lors d'une conférence, en se montrant très
avenant envers les maisons de disques (il ne leur jette pas la pierre de ne pas avoir su gérer le MP3,
et l'Internet) :
« La chose la plus importante que font les maisons de disques, ce n'est pas de
distribuer la musique, mais c'est de choisir parmi 500 personnes laquelle sera la prochaine Sheryl
Crow. C'est ça qu'ils font et certains le font remarquablement bien. S'ils ne parviennent pas à faire
ce choix correctement, le reste n'a pas d'importance. Et ceux qui le font bien se retrouvent
finalement à la tête des maisons de disques.87
»
D'ailleurs, Steve Knopper, journaliste, nous raconte comment Doug Morris, chief executive
86 Abraham A. MOLES, Théorie structurale de la communication et société, Masson, Paris, 1986, 296 pages, p. 177.
87 Daniel ICHBIAH, Les 4 vies de Steve Jobs, Leduc.s, Paris VI, 2011, 324 pages, p. 249.
44
officer (CEO) d'Universal Music Group, relate au cours d'une interview pour le magazine Wired,
l'ignorance totale des maisons de disques pour la technologie et notamment la distribution via
Internet vers la fin des années 1990 : « There's no one in the record company that's a technologist.
[…] That's a misconception writers make all the time. […] I wouldn't be able to recognize a good
technology person – anyone with a good bullshit story would have gotten past me88
».
Au vu de leurs erreurs, l'avenir numérique n'est pas leur point fort. Les acteurs de l'industrie
du disque ne sont toujours pas réceptif à des scenarii plus que probables. La capacité de stockage
s'accroissant, il est sûr que l'on pourra avoir sur un disque dur l'équivalent de toute la production
discographique disponible. Steve Knopper, nous parle de Sandy Pearlman, spécialiste et producteur,
et de son « paradise of infinite storage » :
« As computer data storage continues to grow in capacity and shrink in size, he
believes, every music fan will simply carry a tiny chip filled with every song ever recorded. Once
that happens, the record business as we know it is over. But he believes it will be possible for artists
and labels to levy some kind of tax on the devices and generate a new business model.
Unsurprisingly, today's label employees consider Pearlman a bit of a wacko. “I've brought this up,”
he says in an interview, “ and it's always very disturbing to people who work in music.”89
»
En résumé, le message est clair : chacun son métier. Steeve Jobs a su mettre en avant ses
qualités et rappeler aux autres leurs domaines de prédilections :
« D'un autre côté, les maisons de disques n'entendent rien à la technologie. Elles
croient qu'il suffit d'engager quelques techniciens pour faire le boulot. Mais chacun son rôle. Si
88 Steve KNOPPER, Appetite for Self-Destruction, The Spectacular Crash of the Record Industry in the Digital Age,
Free Press, New York, NY 10020, 2009, 304 pages, p. 113.
89 Ibidem, p. 250.
45
Apple se lançait dans la musique, on aurait des gars médiocre pour choisir les artistes, et
inversement, les maisons de disques écoperaient de mauvais techniciens. Je suis l'une des rares
personnes à savoir que la technologie requiert intuition et créativité et que produire quelque chose
d'artistique nécessite une réelle discipline.90
»
Il proposa de la musique à une qualité d'écoute compatible (en fait, une compression lossy,
avec perte de données) au besoin de stockage de son fameux iPod, puis d'autres ''iDevice''. Il nous
présente son lecteur de musique : « aujourd'hui, nous introduisons l'iPod. C'est un lecteur MP3 qui
offre une qualité digne du CD. La chose la plus importante est qu'il contient un millier de
chansons91
».
Le principe n'est pas nouveau, il fallait juste penser à l'adapter (ici en mieux) à l'Internet. Il
est encore utilisé ; à chaque Coupe du monde de football, chaque célébration des Jeux Olympiques
ou tout autre événement international récurrent, c'est-à-dire tout les deux ou quatre ans, on nous
incite à changer d'écran de télévision afin de vivre une toute nouvelle expérience télévisuelle :
« Le vocabulaire télévisuel (et dans une moindre mesure, celui des médias écrits), est
devenu révélateur de ces temps nouveaux : […] les enfants ne sont considérés que comme
prescripteurs d'achats, les retransmissions sportives ne sont qu'énormes enjeux financiers (et les
sportifs, au même titre que les pelouses des stades, se sont transformés en patchworks
publicitaires).92
»
La musique est la première à avoir été absorbée dans le Tube spacio-temporel, et ne sera pas
la dernière :
90 Walter ISAACSON, Steve Jobs, Jean-Claude Lattès, 2011, 674 pages, p. 455.
91 Daniel ICHBIAH, Les 4 vies de Steve Jobs, Leduc.s, Paris VI, 2011, 324 pages, p. 244.
92 Aurélie AUBERT, La société civile et ses médias, Quand le public prend la parole, Le Bord de L'eau, 2009, 292
pages, p. 11.
46
« La filière phonographique, bouleversée par le peer-to-peer et la numérisation des
contenus, a servi de cheval de Troie, dans le secteur des industries culturelles, aux acteurs du
logiciel, du Web ou de la fabrication de matériel. Alors que la musique n'a jamais été autant écouté
et consommé, ces firmes l'utilisent principalement pour vendre d'autres produits et services ou pour
asseoir leur stratégie de marque.93
»
Phèdre de Platon, l'illusion du savoir, la technique
En ce qui concerne l'information transmise via le média Internet, de nombreux
commentaires ont été faits. Celui du Phèdre de Platon est un des plus repris de par sa qualité, mais
pas que pour cela : « le mérite essentiel de ce dialogue philosophique est son extrême densité, qui
apparaît à la lecture du texte lui-même [et] c'est un exemple particulièrement riche et emblématique
de la façon dont on peut se représenter les rapports entre les inventions elles-mêmes.94
»
Phèdre, qui est dans sa plus grande part une critique de la rhétorique, est aussi le nom de l'un
des deux personnages principaux de l'oeuvre (il y en a deux autres encore, Lysias et Tisias, qui sont
cités tout au long de l'oeuvre, mais ne sont pas présents lors de la discussion) ; ainsi Socrate est son
corrélaire (nous n'utiliserons pas les mots protagonistes ni antagonistes car les deux personnages ne
s'opposent pas, mais font progresser la pensée de Platon – loin de nous la volonté de résumer le récit
93 Jacob T. MATTHEWS, Lucien PERTICOZ, L'industrie musicale à l'aube du XXIe siècle, Approches critiques,
L'Harmattan, Paris V, 2012, 210 pages, 4ème de couverture.
94 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion,
Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 24.
47
de l'oeuvre). C'est pourquoi nous avons estimé judicieux de vous livrer l'extrait dans son intégralité.
Ici, Socrate mets en scène deux divinités égyptiennes, et s'adresse ainsi à Phèdre :
« Eh bien ! J'ai entendu dire que, du côté de Naucratis en Égypte, il y a une des
vieilles divinités de là-bas, celle-là même dont l'emblème sacré est un oiseau qu'ils appellent, tu le
sais, l'ibis ; le nom de cette divinité est Theuth. C'est donc lui qui, le premier, découvrit le nombre et
le calcul et la géométrie et l'astronomie, et encore le trictrac et les dés, et enfin et surtout l'écriture.
Or, en ce temps-là, régnait sur l'Égypte entière Thamous, qui résidait dans cette grande cité du haut
pays, que les Grecs appellent Thèbes d'Égypte, comme ils appellent le dieu (Thamous) Ammon.
Theuth, étant venu le trouver lui fit une démonstration de ces arts et lui dit qu'il fallait les
communiquer aux autres Égyptiens. Mais Thamous lui demanda quelle pouvait être l'utilité de
chacun de ces arts ; et, alors, que Theuth donnait des explications, Thamous, selon qu'il les jugeait
bien ou mal fondées, prononçait tantôt le blâme tantôt l'éloge. Nombreuses, raconte-t-on, furent
assurément les observations, que, sur chaque art, Thamous fit à Theuth dans les deux sens, et dont
une relation détaillée ferait un long discours. Mais, quand on en fut à l'écriture : « Voici, ô roi, dit
Theuth, le savoir qui fournira aux Égyptiens plus de savoir, plus de science et plus de mémoire ; de
la science et de la mémoire le remède a été trouvé. » Mais Thamous répliqua : « Ô, Theuth, le plus
grand maître ès arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre, celui qui peut juger quel est le
lot de dommage et d'utilité pour ceux qui doivent s'en servir. Et voilà maintenant toi, qui est le père
de l'écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu'elle
possède. En effet, cet art produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront appris, parce qu'ils
cesseront d'exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l'écrit, c'est du dehors,
grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-même, qu'ils feront acte de
remémoration ; ce n'est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration, que tu as trouvé le
remède. Quant à la science, c'en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors
48
donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses, sans avoir reçu
d'enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que dans la plupart des cas, ils
n'auront aucune science ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu'ils seront
devenus des semblants de savants, au lieu d'être des savants.95
»
Là est bien le problème de ceux qui ne voient en la technique que le moyen de « libérer » la
connaissance, le savoir ; toute l'utopie des informaticiens qui ne jurent que par la liberté. Il n'est pas
mauvais d'oeuvrer pour un meilleur accès au savoir et de le mettre à la disposition de tous. Non.
Néanmoins, l'idéologie de liberté qui prime sur tout grâce à la technique en se soustrayant des lois
« réelles » pour les ignorer sur le Web « virtuel », n'est pas constructive, car elle crée le chaos (lieu
où il n'y a aucune règles). Rien n'y est régi, à part les protocoles de flux de paquets nécessaire au
fonctionnement du réseau.
Ainsi, Yves Jeanneret nous indique grâce au Phèdre les différents amalgames à ne pas faire,
notamment concernant la différenciation des sujets, ce qui est malheureusement la cause de bien des
illusions et utopies :
« Nous devons rappeler ce que le Phèdre avait déjà indiqué : qu'il ne faut pas
confondre les propriétés des objets techniques, l'effort de construction intellectuelle (individuelle et
collective) des connaissances, les conditions de reconnaissance des savoirs par une société et les
types de pouvoirs et d'investissement dont ces savoirs peuvent faire l'objet sur les plans culturel,
économique, politique.96
»
95 PLATON, DERRIDA, Jacques, Phèdre suivi de La pharmacie de Platon, Flammarion, Paris, 1997, 412 pages,
p177-178.
96 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion,
Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 119.
49
L'interaction média-masse
Le retour analytique brut de la masse au média, par diverses actions, n'est plus le même. Les
médias dits de masse utilisent les jeux, les votes, les courriers des auditeurs ou téléspectateurs, pour
interagir avec le public, et aussi pour faire remonter des informations : du simple vote pour ou
contre par téléphone, on peut déterminer le nombre de personne qui sont présents devant l'émission,
d'où ils appellent, s'ils utilisent un poste fixe ou portable, etc... Même dans le cas où la question
serait de juger si le contenu de l'émission est appréciée ou non, les votes pour et contre, mis
ensemble, mettent en évidence le nombre total d'individus qui font partis des « fans ». Que vous
aimiez ou non le contenu de l'émission, l'important est que vous soyez fidèles à l'émission. Nous
pouvons dire, au final, qu'il y a toujours une opposition ; il faut choisir son camps : pour ou contre
le candidat à un jeu, pour ou contre l'avis d'un chroniqueur, pour ou contre un candidat à une
élection, la liste n'en finit pas.
Ici, sur l'Internet, sur le Web plus précisément, la masse est appréciée par son nombre direct,
et n'est pas mise en groupe face à un sujet ; bien qu'il soit possible de dire j'aime ou je n'aime pas
sur certains sites (cela caractérise ici l'appréciation du contenu), c'est bien au final le nombre
« d'abonnés » qui compte. Guillaume Heuget dans la revue Audimat nous affirme que :
« Rien ne compterait plus, à la surface des sites, que la topographie des fanbases.
C'est le décompte précis des « fans » ou des « followers » qui passe alors au premier plan derrière le
paradigme médiatique minorité/majorité, celui-là même qui nous suggérait de parler en termes
d'underground, puis d'avant-garde.97
»
97 Audimat, Les Siestes Électroniques, 2013, 152 pages, p. 48.
50
51
Troisième partie : Art et numérique
Il est clair que l'Internet transmet un flux de données diverses et variées en octets binaires :
« L'internet constitue une sorte de méta-support, accueillant des contenus produits
pour lui-même mais véhiculant aussi des contenus produits à l'origine pour l'imprimé et
l'audiovisuel. Ainsi, en théorie l'internet peut « charrier » la quasi-totalité des contenus existants,
dès lors que ces derniers sont numérisés98
».
La numérisation du monde, rendu possible techniquement, changent donc nos rapports avec
les œuvres artistiques et aussi avec l'activité artistique.
Le contenu numérique
98 Frank REBILLARD, Le web 2.0 en perspective, Une analyse socio-économique de l'internet, L'Harmattan, Paris V,
2007, p. 111.
52
Il est néanmoins intéressant d'appréhender l'intérêt porté au contenu par l'individu. Théodor
Adorno, dans Kulturindustrie99
ne voit dans les médias de masse que manipulation pour mieux
abuser et contrôler les individus afin qu'ils soient dociles et serviables, victime de la société de
consommation. Maintenant, l'Internet aurait-il les mêmes fonctions que ces médias traditionnels ?
Beaucoup y trouvent les mêmes buts d'occupation des individus hors lieu de travail. Philippe
Engelhard nous donne son avis sur le sujet :
« Le grand avantage de l'Internet étant alors de meubler notre vacuité à coût faible et,
le plus souvent d'abolir, ne serait-ce que quelques heures, l'angoisse du non-travail ou, lorsque par
chance ce travail existe, sa précarité lancinante, ses contraintes, et souvent son insipidité.100
»
Et même de distraction, pour nous abrutir, nous hébéter :
« Le vrai risque est bien plutôt que l'Internet contribue à nous DISTRAIRE de la
vraie vie, des vrais problèmes, des vraies personnes, et des vraies enjeux. Comment ? en nous
submergeant du BRUIT de l'incessante et insipide communication.101
»
Jean Baudrillard est très explicite aussi sur le contenu « rêvé » d'Internet : « [Il] ne fait que
simuler un espace mentale de liberté et de découverte ». Il précise qu'en fait, nous sommes dans
« l'extase de la communication », que c'est le « vertige confortable » de l'interaction « qui agit
comme une drogue »102
. Il définit l'attirance pour tout cette technologie qui n'est nullement un désir
de connaissance, de sociabilité ou autre, mais juste de la satisfaction :
99 Théodor W. ADORNO, Max HORKHEIMER, Kulturindustrie, Allia, Paris IV, 2012, 116 pages.
100Philippe ENGELHARD, L'Internet change-t-il nos société ? L'Internet et ses problèmes, Tome 1, L'Harmattan,
Paris V, 2012, 228 pages, p. 38.
101Ibidem, p. 57-58.
102Jean BAUDRILLARD, Le Pacte de lucidité ou l'intelligence du Mal, Éditions Galilée, Paris V, 2004, 192 pages, p.
69.
53
« Ainsi, l'attraction de toutes ces machines virtuelles vient sans doute moins de la
soif d'information et de connaissance que de la possibilité de se dissoudre dans une convivialité
fantôme. Forme planante qui tient lieu du bonheur, mais la virtualité ne se rapproche du bonheur
que parce qu'elle lui retire subrepticement toute référence. Elle vous donne tout mais, subtilement
elle vous dérobe tout en même temps.103
»
Le monde réel s'oppose au monde numérique,virtuel. Les lieux de connaissances, de
rencontres, d'échanges, distincts de par la distance physique nous séparaient, nous cadraient dans
notre environnement. En cela, chaque lieu nous transmet son environnement, de par sa fonction ou
son état, en nous isolant des autres lieux. Un désert nous isole de part son étendue, une ville nous
isole de la campagne, une maison devient un refuge, une piscine un lieu d'eau, une pièce nous isole
des autres pièces, un musée nous fait partager ses œuvres, une école nous inculque du savoir, etc.
Si le réseau téléphonique – qui est une des bases de l'Internet – a permis le rapprochement de
la voix et de données (télématique), le télégraphe, la transmission de message, l'Internet nous
rapproche la spatialité du monde : une dimension importante vient de disparaître de l'espace-temps.
Pourtant ce lieu reste à définir ; nous sommes habitués à nous repérer dans l'espace, cela fait partie
de notre physiologie. Ainsi Éric Guichard nous fait remarquer : « Nous sommes « déroutés ». Nos
références spatiales sont bien mises à mal : il n'y a plus de surface ni de volume, rien d'autre qu'un
maillage complexe qu'on ne sait pas décrire104
».
Le don de Dieu, l'ubiquité, est le fait d'être présent en plusieurs lieux en même temps. C'est
l'illusion de celle-ci que l'Internet nous donne en concentrant tous les lieux en un seul, son lieu
numérique. Le vertige, la griserie, s'exprime par la somme de lieu présent en un seul, et part
l'immédiateté de réponses données par l'Internet. Cependant, les réponses apparaissent pages par
103Jean BAUDRILLARD, Le Pacte de lucidité ou l'intelligence du Mal, Éditions Galilée, Paris V, 2004, 192 pages, p.
69.
104 Christian JACOB, sous la direction de, Lieux de savoir, Espaces et communautés, Albin Michel,Paris XIV, 2007,
1284 pages, p. 1003.
54
pages, et ne sont pas délivrées toutes ensembles – dans un même lieu donc – en même temps, à un
instant t, où il serait impossible d'absorber (encore moins de digérer) toutes ses informations. Cela
immisce en l'individu un sentiment d'exaltation propre au fait de se sentir d'égal à égal avec Dieu.
Nous sommes floués par l'écran où s'affichent l'expression analogique du numérique.
Narcisse, l'écran et l'art
L'addiction de l'utilisation d'Internet ne comblera pas le manque éprouvé par l'internaute, ni
ne le conduira au bonheur : « cependant, ce lieu n'est pas un lieu de bonheur. Le désir assouvi ne
conduit pas au bonheur105
».
Attention de ne pas tomber dans le piège de la contemplation de soi. Narcisse eut le malheur
d'être condamné par Némésis la divinité de la vengeance, à la demande des Nymphes exaspérées de
l'indifférence du jeune homme, insensible, qui repoussait toute sollicitation pour ne s'occuper que de
sa personne. Celui-ci, poussé par Némésis, se désaltéra auprès d 'une source d'eau limpide. Il y
découvrit un beau jeune homme, ignorant que c'était son propre reflet : il essaya en vain de
l'étreindre et de l'embrasser, sans se rendre compte qu'il se désirait lui-même. Il succomba de
désespoir de ne pouvoir assouvir sa passion106
.
L'internet serait-il l'outil d'une condamnation ? Michel Béra et Éric Melouchan en sont
persuadés :
105Olga MOLL, Structures de la jouissance musicale : une interprétation psychanalytique, Atelier national de
reproduction des thèses, Villeneuve d'Ascq, 463 pages, p. 196.
106Catherine SALLES, La mythologie grecque et romaine, Tallandier Éditions, 2003, 562 pages, p. 509-510.
55
« L'internet rend possible la société de l'opinion fondée sur l'autocontemplation. […]
C'est là une révolution. […] L'internet condamne le médiocre à jouir sans fin de sa représentation.
[…] Bref, le quelconque sans talent trouvera à travers la planète sa propre image. Il rêvait hier de
passer à la télévision, l'Internet fait du rêve réalité, réalité virtuelle, mais réalité.107
»
Dans cette « réalité virtuelle », on nous fournit du contenu en quantité infinie, oui, mais faut-
il encore pouvoir le trier et en apprécier la qualité. La masse est livrée à elle-même face au Web, le
surf de site en site n'exclue pas la noyade dans l'océan d'informations. Nous dirons même
l'indigestion : comment éviter de se gaver de choses de mauvais goût, comment ne pas prendre des
vessies pour des lanternes.
Si l'Internet contient « la réalité », le monde réel, il le contient avec toutes ses qualités et
tous ses défauts. Des conflits propres à des milieux, se retrouvent exposés à tous sur l'écran. L'art en
est un bon exemple. De ses enjeux, l'Internet remet en cause l'oeuvre artistique, bien qu'il n'est pas à
l'origine de ce débat, il le catalyse, et l'amplifie pour chaque internaute.
Le problème est que l'art se suffit à lui-même. Et nous savons grâce à Narcisse, que cela est
mortifère. Jean Baudrillard se penche sur le sujet :
« L'art est tout simplement ce dont il est question dans le monde de l'art, dans cette
communauté artistique qui louche éperdument sur elle-même. L'acte « créateur » lui-même se
redouble pour n'être plus qu'un signe de sa propre opération – le véritable sujet du peintre n'est plus
ce qu'il peint, mais le fait même qu'il peint. Il peint, le fait qu'il peint, Par là, au moins, l'idée de
l'art est sauve.108
»
107Michel BÉRA, Éric MELOUCHAN, La machine Internet, Odile Jacob, Paris V, 1999, 320 pages, p. 118.
108Jean BAUDRILLARD, Le Pacte de lucidité ou l'intelligence du Mal, Éditions Galilée, Paris V, 2004, 192 pages, p.
90.
56
Pour finir, ensuite en fustigeant ceux qui se complaise de cette vision de l'art : « cela n'est
qu'un des versants du complot109
».
De même Philippe Engelhard, nous décrit l'art, et ses penchants d'auto-suffisance néfaste à
sa condition. L'art ne doit se tourner vers un nombrilisme infécond, mais vers l'extérieur pour mieux
le transfigurer :
« L'Internet produit dans le domaine de l'art des antinomies comparables. D'un côté,
il met à la disposition de chacun les plus grandes œuvres de l'art, de la science et bientôt de la
littérature. De l'autre, cette profusion même de ne fait qu'amplifier la compartimentation des
œuvres, qui de toutes façons ne sont à la portée que de ceux qui les connaissent déjà, tout en
accentuant le sentiment de leur relativité, pour ne pas dire leur insignifiance – sentiment qui, à
l'évidence, compromet l'idée même de grande œuvre. Or la disparition de l'idée de grande œuvre
sonne le glas de toute vision nouvelle du monde puisque la fonction de l'art est de produire des
visions de cette nature. L'art, somme toute, risque de ne plus devenir qu'une activité productrice
d'événements – et rien de plus […] à se complaire dans l'immédiateté plutôt que de façonner
l'avenir.110
»
Aussi, face à l'écran, nous sommes confrontés à un reflet numérique de nous-même, de par
l'utilisation que nous faisons du Web – sites web, réseaux sociaux, blog, et cætera – cela nous
donne le vertige comme debout au bord du gouffre confrontés à l'abime ou l'ivresse des profondeurs
face au calme des fonds sous-marins. Une partie de nous est séduite, attirée, inexorablement.
109Jean BAUDRILLARD, Le Pacte de lucidité ou l'intelligence du Mal, Éditions Galilée, Paris V, 2004, 192 pages, p.
90.
110Philippe ENGELHARD, L'Internet change-t-il nos société ?L'Internet, la science, l'art,l'économie et la politique,
Tome 3, L'Harmattan, Paris V, 2012, 316 pages, p. 253.
57
Niklas Luhmann affirme concernant le public :
« Ici, les gens qui n'ont pas de goût ne constituent pas les couches inférieures de la
société, mais l'ensemble des membres de la société. En effet, dans une société moderne qui n'est
plus différenciée par strates mais de manière fonctionnelle, les individus sont largement dépourvus
de critères de sélection et d'orientation.111
»
Malheureusement, seules des personnes initiées pourront se sortir de la vague en évitant
l'ivresse des fonds sous-marins, et en sortant la tête froide de l'eau, sans illusions de ce à quoi ils
sont confrontés sur le Web.
Il faut avoir du goût, du bon goût et faire usage de discernement.
Pierre Bourdieu, nous en fait part :
« Un objet comme le goût, un des enjeux les plus vitaux des luttes dont le champ de
la classe dominante et le champ de production culturelle sont le lieu. Pas seulement parce que le
jugement de goût est la manifestation suprême du discernement qui, réconciliant l'entendement et la
sensibilité, le pédant qui comprend sans ressentir et le mondain qui jouit sans comprendre, définit
l'homme accompli.112
»
Le goût est l'apanage des gens, quelque soit leur activité, qui dominent, et de ceux qui
produisent de la matière culturelle. On peut donc aussi y inclure, ceux qui y sont familiers, des
initiés, des spécialistes.
Que se soit sur le Web, ou sur les autres médias, le contenu artistique ne peut être considérer
uniquement que par le fait de sa diffusion, qui le légitimerait comme œuvre, mais doit subir
111Niklas LUHMANN, La réalité des médias de masse, Diaphanes, Bienne-Paris,Paris 2012, 200 pages, p.175.
112Pierre BOURDIEU, La distinction, Critique social du jugement, les Éditions de Minuit, 2010, 678 pages, p. 9.
58
l'appréciation des « gens de goûts ».
L'activité artistique
Plus précisément, l'activité artistique mise en ligne sur le Web n'est pas reconnu comme
professionnelle pour toutes ces publications. Il faut que certains sortent du lot, de la masse. Le fait
n'est pas nouveau : sortir de la masse, se distinguer, n'est pas le seul fait de l'artiste, mais aussi de
ces pairs. Quand on parle de découverte de talent, il y a deux entités distinctes : une personne ou un
groupe de personnes talentueux, et des spécialistes. La première entité publie son œuvre, la
deuxième estime que la première présente un certain talent comparé qualitativement aux autres
œuvres déjà reconnues qui officient comme référentiel.
Pascal Nègre dialogue sur l'édition, l'Internet, les artistes avec Olivier Bomsel, Professeur
d'Économie à MINES ParisTech et Directeur de la Chaire ParisTech d'Économie des médias et des
marques :
« De la même manière qu'un blog n'est pas un journal, ce n'est pas par ce qu'on écrit
ou qu'on chante une chanson dans son garage que, subitement, on devient chanteur professionnel.
Qu'est ce qui fait que, soudain, la création devient « professionnelle » ? Quelle différence entre Van
Gogh et le peintre du dimanche ? Initialement, ils ne font que peindre des toiles. […] Le sujet est
quasi-philosophique... c'est qu'ils commencent à être reconnus par leurs pairs. Des professionnels
font valoir qu'ils ont du talent.113
»
113Olivier BOMSEL, Protocoles éditoriaux, Qu'est-ce que publier ?, Armand Colin, Paris VI, 2013, 274 pages, p. 113.
59
Là, où l'artiste devait produire une démo de sa musique, ou passer une audition concernant
son aptitude à donner une représentation, face à des professionnels, il peut désormais présenter soit
une démo, soit une performance, soit une auto-production directement au public. Fini les différents
acteurs de la profession qui régulaient l'ascension des talents.
Des artistes déjà reconnus et établis dans l'industrie de la culture se servent aussi d'Internet
pour diffuser à leur public les plus fanatiques et les leaders d'opinion leurs dernières réalisations
sans passer par les médias traditionnels (en premier lieu) ce qui crée un engouement pour
l'internaute valorisé par la primauté de l'évènement qui lui est disponible à tout moment.
Certains acteurs de l'industrie de la culture ont bien compris que ces internautes n'attendent
qu'une seule chose : du contenu. Il leur faut donc passer par l'Internet :
« Les acteurs des industries culturelles, constatant qu'ils sont moins à même que ceux
des industries de la communication de retirer des revenus de l'insertion des contenus dans
l'économie du Web et du Web mobile, peuvent chercher à se positionner comme fournisseur de
contenus pour les grands acteurs de la communication.114
»
À eux, les acteurs, de leur fournir via ce nouveau média le même contenu artistique que l'on
avait l'habitude de formater aux autres médias : de nouveaux artistes signés en maison de disques
sont présentés comme des artistes sortis de la masse uniquement via Internet (le Web). C'est en fait
une stratégie promotionnelle afin de fédérer des fans sur le média Internet.
Tout comme l'on fédérait les fans grâce à la radio, puis la télévision (MTV au début des
années 80 en est un bon exemple), c'est au tour de l'Internet. Tout en utilisant ensuite ces anciens
médias, qui sont des médias de masse, le but est toujours de noyer la masse par tous les médias
114Philippe BOUQUILLION, Bernard MIÈGE, Pierre MŒGLIN, L'industrialisation des biens symboliques, les
industries créatives en regard des industries culturelles, Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 2013, 252
pages, p. 217.
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Mémoire Bachelor - Internet • média • musique
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Mémoire Bachelor - Internet • média • musique

  • 1. BARREAU Michaël SAE Institute Paris 45 Rue Victor Hugo 93534 La Plaine Saint-Denis CEDEX Mémoire Internet • média • musique Comment considérer le contenu artistique et particulièrement la musique sur le média Internet ? Date de rendu : Octobre 2014 Bachelor of Arts – 2013-2014 SOUS LA DIRECTION DE : Philippe LABROUE
  • 2.
  • 3. BARREAU Michaël SAE Institute Paris 45 Rue Victor Hugo 93534 La Plaine Saint-Denis CEDEX Mémoire Internet • média • musique Comment considérer le contenu artistique et particulièrement la musique sur le média Internet ? Date de rendu : Octobre 2014 Bachelor of Arts – 2013-2014 SOUS LA DIRECTION DE : Philippe LABROUE
  • 4.
  • 5. « La généalogie de l'internet est haute, vaste, complexe. Ce n'est qu'un petit pas pour seulement essayer de le penser.1 » 1 Clarisse HERRENSCHMIDT, L'internet dans la longue durée, in Éric GUICHARD, sous la direction de, Regards croisés sur l'internet, Presses de l'enssib, Villeurbanne, 2011, 138 pages, p. 46.
  • 6. Je tiens à exprimer ma profonde gratitude envers mes professeurs pour leurs enseignement, conseils et critiques, ma famille et amis pour leur soutien quotidien. Ce qui m'a permis de traverser les épreuves pour atteindre mes objectifs. Les personnes concernées seront remerciées personnellement mais je ne peux malheureusement pas toutes les citer et je m'en excuse par avance : Philippe Labroue Jean-Philippe Boisson Marion Delhaye Henri Le Boursicaud Klaus Blasquiz Pierre Jacquot Gisèle Clark Jean-Christophe Roux Lenice Barbosa Aline Bonder Joëlle Tamssom Grégory Roussel Richard Martens Zoheir Mokeddem Sipan Awanis mon père Girard, mes frères.
  • 8. SOMMAIRE Avant-propos Introduction Première partie : Internet La genèse................................................................................................................. La culture de la liberté............................................................................................. L'architecture........................................................................................................... Le réseau Internet.................................................................................................... Le Web.................................................................................................................... Le temps et l'espace................................................................................................ Deuxième partie : Enjeux et perspectives Internet – média de masse....................................................................................... Les internautes face aux médias............................................................................. Vendre la musique.................................................................................................. Phèdre de Platon, l'illusion du savoir, la technique................................................ L'interaction média-masse...................................................................................... Troisième partie : Art et numérique Le contenu numérique........................................................................................... Narcisse, l'écran et l'art.......................................................................................... L'activité artistique................................................................................................ La fascination........................................................................................................ Conclusion Bibliographie 6
  • 9. AVANT-PROPOS Soyons clairs, l'objectif de ce mémoire est de déterminer en quoi l'Internet comme nouveau média se différencie des autres médias face aux individus. En quoi l'usage d'Internet comme média est-il singulier ? Y a-t-il des comportements qui en émergent ? Les activités artistiques liées à l'Internet témoignent-elles d'un essor de l'art pour la masse ? 7
  • 10. INTRODUCTION Au regard des médias, l'Internet présente de nombreuses singularités. Il n'a pas été conçu pour devenir un média : son projet d'élaboration, d'origine militaire et universitaire, doit permettre la transmission de données d'un point à un autre par un réseau. Ces universitaires spécialistes en informatique ont insufflé leurs idéaux de liberté d'échange de savoir dans la structure de l'Internet. Celui-ci, constitué d'un réseau déjà hétérogène, s'est développé et enrichi d'autres réseaux informatiques pour devenir un réseau de réseaux. Grâce à la mise en place de son application la plus populaire, le Web, il est devenu pour les internautes un lieu de réception et d'émission, de communication, d'expression, où chacun est interconnecté en temps réel. De par ses qualités techniques, Internet est devenu un média. Les autres médias dits de masse interagissent ainsi avec l'Internet dans la diffusion de programmes. En effet, celui-ci intègre la gestion de l'audiovisuel, et permet d'être exploité pour diffuser du contenu de masse. Le plus de l'Internet, est son rapport aux internautes qui peuvent désormais, en manipulant les outils informatiques (logiciels) et en utilisant les sites du Web, diffuser du contenu de n'importe quelle provenance. De la création artistique à la récupération de production de diffuseur, en passant par l'échange de contenu, l'Internet, une fois la source numérisée, peut véhiculer toute donnée. La musique est l'une des premières à avoir expérimenté les tracas de sa numérisation, permettant le 8
  • 11. libre échange de fichiers audionumériques via peer-to-peer. Pourtant, la vente de musique trouve un nouvel élan, légal cette fois, venant de Steeve Jobs, fondateur d'Apple, entreprise rompue au commerce de produits innovants liés à l'informatique. Les enjeux sont vastes. Commerciaux, sociétaux, idéologiques. Les anciens médias, radio, télévision, cinéma, se doivent de coexister avec un média plus performant et qui de par l'individualisation de ses récepteurs, crée une concurrence. Ces internautes se retrouvent face à un média dont ils sont maintenant les acteurs, ce qui leur donne un grand pouvoir non sans effets indésirables. Le rapport média-masse est totalement bouleversé : de l'opposition binaire entre individus, l'on passe au dénombrement de la masse. Le libre échange des données numériques est le libre échange des connaissances : les informaticiens qui, agissant pour libérer l'homme des contraintes du monde réel (État, institutions, lois), façonnent les outils d'un nouveau monde virtuel où la démocratisation du savoir pour chaque homme n'est pas négociable mais inévitable. Ce lieu qui diffuse du contenu, nous traverse de ses qualités et de ses défauts. Il est sans espace défini, et son temps se réduit à la vitesse d'affichage des données, quasi-instantané. Ces contenus qui nous divertissent nous placent physiquement face à l'écran, émotionnellement face à nous même et aux autres dans nos actions sur le Web. La communication entre individus sur Internet et la mise en ligne de contenu, ne saurait être uniquement qualifiée par la communication artistique. Cette qualification requiert un jugement de valeurs propre à la distinction de ce qui peut être reconnu comme oeuvre artistique ou non. Néanmoins le besoin de communication relationnelle propre à l'art, trouve un résonateur dans l'Internet, de proche aux autres en réseau, contrairement aux anciens médias, qui inondent la masse de manière centralisée. De plus, l'écran où nous plongeons dans l'Internet nous fascine. Notre attention n'est en rien complète : elle est plus enivrée par l'expérience technique que par la connaissance, l'appréciation, l'échange en réseau. 9
  • 12. 10
  • 13. Première partie : Internet « La technique ne se conçoit pas sans une histoire de ses procédés ; il en va de même pour les techniques d'information et de communication.2 » Internet, mot d'origine anglaise, est la contraction des mots interconnection, qui veut dire interconnexion et net qui veut dire filet, réseau. C'est donc une interconnexion de réseaux. Si cela nous semble évident, maintenant, l'hétérogénéité des différents réseaux ne se prêtait pas à ce qu'une architecture et des protocoles les réunissent. Ce sont les origines de l'Internet qui permettent la compréhension de son incroyable potentiel. La genèse 2 Jean-Paul FOURMENTRAUX, coordonné par, Art et science, CNRS Éditions, Paris 2012, 216 pages, p. 180. 11
  • 14. La paternité d'Internet est multiple. Résultat de travaux de plusieurs équipes de recherche universitaire, dans plusieurs domaines de l'informatique. C'est la Guerre froide et le lancement du satellite russe Spoutnik, qui d'une certaine manière, cristallisent sa genèse : « C'est en 1958 que l'Advance Research Projects Agency – Agence des projets de recherche de pointe – avait été créée au sein du département américain de la Défense : au lendemain du lancement du premier Spoutnik (1957), sa mission consistait à mobiliser les ressources de la recherche, en particulier universitaire, pour assurer aux États-Unis la supériorité sur l'Union soviétique en matière de technologie militaire.3 » L'évènement Spoutnik, marquant ainsi la population mondiale, est déclencheur d'inquiétude, et même de suspicion vis-à-vis de l'U.R.S.S. (Union des Républiques Socialistes Soviétiques) quant à sa maîtrise de la technologie responsable de la conquête de l'espace. Jacques Vallée, jeune informaticien français, au moment de la mise sur orbite du satellite soviétique nous relate l'évènement au sein de sa famille : « Comme beaucoup de mes contemporains, c'est le lancement du premier satellite artificiel qui m'orienta vers une vie de chercheurs. J'étais un étudiant français de dix-huit ans quand le Spoutnik a été mis sur orbite. Mon père refusa d'y croire pendant plusieurs jours. C'était un homme d'une profonde éducation qui possédait une bonne connaissance des mathématiques. Ancien officier de la Première Guerre mondiale, il comprenait les effets balistiques. Pourtant il n'arrêtait pas de critiquer l'ineptie des journalistes qui, selon lui, se laissaient prendre à la plus ridicule campagne de propagande communiste jamais réalisée. Même quand les Américains confirmèrent que ces rustres soviétiques avaient vraiment réussi à satelliser cette petite merveille, son opinion 3 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 19. 12
  • 15. restait immuable.4 » Il y a une prise en compte au niveau militaire (ce qui put rester discret) de la nécessité de mise en place de moyens afin de pallier ce retard, étant donné que l'opinion public a vécu cet évènement mondial comme une menace de la puissance soviétique. Internet fait donc partie des nombreux projets résultant de cette constatation : « Malgré la largeur de vue et la compétence dont ces savants ont fait preuve dans leur travail, jamais ils n'auraient pu disposer de ressources nécessaires pour construire un réseau d'ordinateurs et concevoir l'ensemble des technologies appropriées si la guerre froide n'avait été un contexte où l'opinion publique et l'État étaient résolus à investir massivement dans la science et la technologie de pointe, en particulier lorsque le défi du programme spatial soviétique devint une menace pour la sécurité des États-Unis.5 » En effet, partant de la technique de l'acheminement de données informatiques par paquets, la « commutation par paquets », mise au point indépendamment par Paul Baran aux États-Unis d'Amérique et Donald Davies en Grande-Bretagne6 , une équipe de chercheurs est alors financée par l'A.R.P.A. « l'agence des projets de recherches avancés du ministère de la Défense7 » états-uniens : « La réalisation concrète d'ARPANET fut confiée à BBN (Bolt, Beranek and Newmann) : cette firme bostonienne de génie acoustique reconvertie dans l'informatique appliquée avait été fondée par des professeurs du MIT et de Harvard.8 » 4 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p. 31. 5 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 32. 6 Ibidem, p. 19. 7 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p. 111. 8 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 20. 13
  • 16. Ces savants et professeurs issus du milieu universitaire répondaient à une demande formulée par le Pentagone, suite à la proposition de Paul Baran de la société Rand Corporation : « Baran avait conçu l'idée d'un réseau de communication flexible et décentralisé, la Rand Corporation proposant au département de la Défense de construire un système de communications militaires capable de survivre à une attaque nucléaire.9 » Le Pentagone désire trouver une solution de transmission sécurisée de données qui ne soit pas interceptable. Le packet switching découpe une donnée informatique en plusieurs paquets, que l'on peut donc transmettre ensuite, avant de les ré-assembler pour lecture. Jacques Vallée, ayant fait partie dans sa jeunesse de l'équipe Standford Research, responsable au début des années 1970 d'innovations comme la souris ou l'hypertexte, nous éclaire de ses anecdotes sur la genèse d'Internet : « l'idée était de permettre à des chercheurs dans des universités éloignées les unes des autres de coopérer sur les mêmes sujets et de partager des ressources qui étaient très chères10 ». Le projet s'est concrétisé par l'interconnexion d'ordinateurs des universités de l'Utah, de l'UCLA (University of Californie, Los Angeles), du MIT (Massachusetts Institute of Technology) et de Santa Barbara : « En 1969, quatre ordinateurs, hébergés dans ces quatre dernières universités, ont été interconnectés par le premier réseau exclusivement conçu pour les données informatiques : ARPANET (Advanced Research Projects Agency Network). Rapidement d'autres ordinateurs ont rejoints le réseau, et le premier protocole de communication entre hôtes, Network Control Protocol 9 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 19. 10 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p. 118. 14
  • 17. (NCP), a vu le jour en 1970. ARPANET est considéré comme l'ancêtre d'Internet11 ». Par la suite, sous l'influence des étudiants qui participaient au projet, l'Internet fut utilisé comme un vecteur de conversations triviales, totalement à l'opposé d'une quelconque anxiété ou angoisse par rapport à la Guerre froide, relative aux services militaires : « Conformément à la tradition de la recherche universitaire, les créateurs d'ARPANET ont fait participer aux fonctions centrales de conception du réseau certains étudiants de troisième cycle, dans un climat de confiance et de parfaite sécurité. À tel point qu'ils se servaient d'ARPANET pour mener des conversations personnelles à bâtons rompus, voire pour s'entre- signaler, paraît-il, les bonnes occasions de trouver de la marijuana.12 » Déjà, le caractère social petit à petit s'affirme dans l'Internet. La communication en réseau devient moins formelle, moins stratégique, comme les militaires le veulent. L'homme s'approprie se nouvel outil pour communiquer. La culture de la liberté Manuel Castells insiste sur le rôle de la pensée de libre communication des étudiants et de ses conséquences sur le monde externe, c'est-à-dire le monde non-universitaire : « La culture étudiante s'est emparée de la mise en réseau des ordinateurs comme d'un 11 Stéphane LOHIER, Aurélie QUIDELHEUR, Le réseau Internet, Des services aux infrastructures, Dunod, Paris, 2010, 378 pages, p. 7. 12 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 31. 15
  • 18. instrument de communication libre […] comme d'un outil de libération qui, avec l'ordinateur personnel, donnerait aux individus le pouvoir de l'information pour les affranchir à la fois des États et des grandes entreprises.13 » Cet esprit de liberté, de libre échange d'informations quelles qu'elles soient, est l'essence même de ce pourquoi Internet doit fonctionner de manière téléologique. Ce mot « libre » engendrera de nouveaux concepts sociétaux, car Internet recrée un monde par le Web (son application majeure utilisée par le grand public), libre des contraintes du monde réel en matière de droit, en apparence, car les États régulent tant bien que mal « l'univers » Internet avec plus ou moins de retard selon les cas. Du logiciel libre en passant par Napster, le souci d'être libre de droits envers quiconque ou n'importe qu'elle entité est la norme. À ne pas confondre avec gratuité. Richard Stallman, informaticien de génie à l'origine du dit logiciel, nous prévient : « quand nous parlons de logiciel libre, nous nous référons à la liberté, pas à la gratuité14 ». C'est ce schéma, considéré comme du piratage par les maisons de disques (à juste titre), qui s'immisce dans les œuvres artistiques présentes sur le Web. Les acteurs du Web estiment seulement « libérer » les œuvres : « le nombre de gens qui trouvent Napster utile me semble montrer au contraire que le droit de redistribuer des copies non seulement de voisin à voisin mais aussi auprès du grand public, est essentiel et ne peut donc être retiré15 ». Venant de la bouche d'un des « gourous » de l'informatique, il n'y a pas d'illusion à se faire : le processus d'échange sur Internet est inévitable. En cela, Internet ne peut être mis en cause sans ignorer totalement les précédents ; ces comportements d'échanges sont loin d'être nouveaux : 13 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 38. 14 Richard M. STALLMAN, Sam WILLIAMS, Christophe MASUTTI, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre, Une biographie autorisée, Eyrolles, 2013, 340 pages, p.176. 15 Ibidem, p. 86. 16
  • 19. « L'internet n'a pas fait naître ces pratiques, puisque tout simplement, elles ne sont pas nouvelles. Ce qui est nouveau avec l'internet, c'est l'envergure de ces pratiques sans équivalent dans l'histoire : « ainsi le peer-to-peer prend-il appui sur une longue tradition d'archivage, de collection, d'échanges, et de... copiage, légalement autorisé ou pas, de musiques enregistrées16 ». Pourtant en 2000, la société Napster, qui permettait d'échanger entre internautes des fichiers présents sur son disque dur grâce au peer-to-peer (pair à pair) via un serveur central, a été condamnée après seulement deux ans d'activités à fermer suite au procès intenté par la société A&M Records, ce qui a criminalisé ensuite de fait toute personne utilisant des logiciels de type peer-to-peer : « P2P users who continued to share music became, juridicaly, copyright criminals17 ». Pourtant cette société proposait ses services à des millions de gens qui pouvaient échanger des fichiers à leur gré, notamment de musique. D'ailleurs, Michel Béra et Éric Melouchan mettent en cause les informaticiens en ce qui concerne l'égalité et la liberté mise en avant au sujet du but de leurs actions, notamment leur volonté de libérer le savoir, la culture, et donc la mise à disposition de ce savoir et de cette culture aux « autres », les non-informaticiens. Ils s'estiment chargés d'une mission pour l'humanité au nom des idéaux les plus nobles, ce qui justifie leur action et le changement de la société qu'il veulent donc obtenir grâce à leur connaissance en informatique. Les deux auteurs nous indiquent sans détour que : « Cette nouvelle forme de liberté d'expression, sous l'étiquette de la démocratie culturelle des réseaux, est, on l'a dit, l'avatar de la revendication libertaire des pionniers. Ils restent 16 Frank REBILLARD, Le web 2.0 en perspective, Une analyse socio-économique de l'internet, L'Harmattan, Paris V, 2007, 162 pages, p. 23. 17 Patrick BURKART, Music and Cyberliberties, Wesleyan University Press, Middletown, Connecticut, 2010, 186 pages, p. 85. 17
  • 20. toujours détenteurs d'un savoir-faire informatique très au-delà de ce que sait faire avec un clavier l'utilisateur moyen. Leur capacité créatrice était démultipliée par l'intérêt nombriliste que l'Internet se portait, en tant qu'instrument informatique perfectible mais accueillant de manière privilégiée des informaticiens. Ceux-ci ne revendiquent plus la détention de la culture universelle : ils la laissent aux autres.18 » Malgré tout, « les réseaux alternatifs nés de la culture de la liberté19 », dont les acteurs d'ARPANET ne faisaient pas partie, influencèrent les entreprises dans leur fonctionnement, dans le sens positif. Ils purent appliquer leurs méthodes à la société de consommation : « Les « militants de base » d'Internet, en créant leurs réseaux autonomes et leur systèmes de téléconférence, ont exercé une influence décisive sur le développement des services marchands dans les années 1980 : les entreprises ont imité les modes de communication qu'ils avaient inventés. […] Des compagnies comme Compuserve, America On Line et Prodigy ont offert des services « en ligne », qui à l'origine n'étaient pas « en réseau », mais qui ont préparé le terrain aux futurs « fournisseurs de contenu » d'Internet.20 » L'architecture Structurellement, Internet sert à relier des machines différentes entre elles : « l'architecture 18 Michel BÉRA, Éric MELOUCHAN, La machine Internet, Odile Jacob, Paris V, 1999, 320 pages, p. 119. 19 Manuel CATELLS, La galaxie Internet, Fayard, Paris VI, 2002, 310 pages, p. 38. 20 Ibidem, p. 38. 18
  • 21. d'Internet est nativement dédiée à l'interconnexion de réseaux hétérogènes21 ». Internet, c'est du matériel, c'est-à-dire, des machines et des câbles reliés entre eux : ordinateurs, routeurs, modem, câbles... Éric Guichard nous fait remarquer dans son chapitre Géographie de l'Internet issu du livre Lieux de savoir : « Ces protocoles [TCP/IP22 , NdA] s'appuient, bien entendu sur des réseaux physiques que nous ne pourrons pas négliger : câbles, relais hertziens, satellites, etc. Internet n'a rien de virtuel. En tant que réseau de réseaux, il est ancré dans la matérialité.23 » D'autres réseaux informatiques se sont connectés au réseau ARPANET par la suite. La mise en commun de ces réseaux autonomes déjà structurés et géographiquement isolés, étend l'influence de l'Internet. De transport de données informatiques, son champ d'action s'est ouvert vers le transport de données autres et de plus en plus lourdes : « Le réseau Internet, initialement réservé aux données informatiques, se révèle à la fin des années 1990 concurrent du réseau téléphonique, grâce à des protocoles permettant de transporter des échantillons de voix dans des paquets IP, et sert aujourd'hui de réseau de transport pour la télévision et la radio24 ». De plus, Internet est constitué de sous-ensembles que nous utilisons quotidiennement. Ce sont les applications tels que la messagerie instantanée ou chat, la messagerie électronique ou mail, le World Wide Web (le www.) ou communément le Web, les navigateurs ou browsers, les sites, etc. La mise à disposition de tous ces outils à permis aux utilisateurs de l'Internet, que ce soit des individus, des collectifs ou des sociétés, de développer d'autres possibilités inattendues, à la grande 21 Stéphane LOHIER, Aurélie QUIDELHEUR, Le réseau Internet, Des services aux infrastructures, Dunod, Paris, 2010, 378 pages. 22 TCP/IP : Transport Control Protocol / Internet Protocol in Christian JACOB, sous la direction de, Lieux de savoir, Espaces et communautés, Albin Michel, Paris XIV, 2007, 1284 pages, p. 989 23 Christian JACOB, sous la direction de, Lieux de savoir, Espaces et communautés, Albin Michel, Paris XIV, 2007, 1284 pages, p. 991. 24 Stéphane LOHIER, Aurélie QUIDELHEUR, Le réseau Internet, Des services aux infrastructures, Dunod, Paris, 2010, 378 pages, p. 8. 19
  • 22. surprise des spécialistes du sujet : « Au début des années 1990 le Conseil national de Recherche du Canada lança une grande étude sur l'impact futur d'Internet. Elle prédit une extension du courrier électronique et des tableaux d'affichage et de messages publics (« bulletin boards »). C'était juste avant l'explosion de la Toile, les logiciels de navigation (« browsing »), les interfaces graphiques, les moteurs de recherche et le commerce en ligne, autant de choses que les experts n'avaient pas prévu. Le gros rapport officiel était bon à mettre à la poubelle25 ». L'impact d'un projet n'est visible que plus tard, parfois en suppléant son but premier. Jacques Vallée dans son livre Au cœur d'Internet, nous donne l'exemple de Jules César : « L'empereur romain avait fait construire des routes pour permettre à ses légions de se déplacer rapidement à travers l'Europe pour aller écraser les barbares. Des siècles après sa mort, les barbares, avaient conquis Rome mais les routes étaient couramment utilisées par des marchands, des pèlerins, des érudits. Une infrastructure dont le but initial était purement militaire s'est avérée le fondement idéal d'un système commercial beaucoup plus vaste26 ». On retrouve cette allusion à la route, qui n'est pas si anodine que cela, appuyée par Karine Douplitzky dans la revue semestrielle Les Cahiers de la médiologie. Elle nous relie la route à l'Internet en nous rappelant son principe de transport de l'information : « Physiquement, la notion de Route a un sens. Le réseau est fait de câblages, de lignes téléphoniques qui transportent les informations du centre de départ au centre disponible le 25 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p. 18. 26 Ibidem, p. 117. 20
  • 23. plus proche, ainsi de suite jusqu'au point final de destination. Ce parcours des données peut être extrêmement complexe sans rationalité apparente (ou plutôt selon la logique du chemin le plus court en temps et non en distance)27 ». Ainsi Jacques Vallée nous remet dans le contexte actuel de l'Internet. Un projet à la base financé par une agence de la Défense états-unienne, optimisé pour la sécurisation du transport de données informatiques, qui est devenu un vaste lieu d'échange, de créativité, de commerce et d'expression : « De même le Pentagone, quand il a créé le premier grand réseau international d'ordinateurs en adoptant massivement l'architecture de la commutation par paquet pour assurer la survie de ses systèmes de commandement, ne pouvait pas savoir qu'il mettait en place l'infrastructure nerveuse des industries du XXIe siècle28 ». C'est bien la dimension de l'influence d'Internet qu'il faut prendre en compte. Il touche tout les secteurs de notre société car il numérise en flux de données par paquets toute nos informations ; pour transiter sur l'Internet, tout peut être réduit à de l'information – des données, data – peu importe sa forme, puisque le fond est désormais numérique. Du texte, de la musique, de l'image, des nombres, de l'argent, tout est transporté sous la seule forme d'octets binaires : « Mais l'internet est beaucoup plus que la somme transformée par numérisation de l'imprimé, de la radio, du cinéma, des disques et de la télévision, des arts visuels, puisqu'à tout ce flot d'informations écrites en 0 et en 1 par les machines s'ajoute la monnaie, dans l'indifférenciation 27 Les Cahiers de médiologie 2, Qu'est-ce qu'une route ?, Gallimard, Paris VI, n°2 - deuxième semestre 1996, 320 pages, p. 194. 28 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p 117. 21
  • 24. des paquets.29 » Frank Rebillard, Maître de conférence à l'Université Lyon 2, ses recherches portant sur la socio-économie des médias et de l'internet, nous énonce le dispositif Internet considérant qu'il faut « avoir conscience de son caractère exceptionnellement protéiforme30 » : « L'originalité fondamentale de l'internet réside dans son universalité, c'est-à-dire dans son aptitude à simultanément : – accueillir des modalités de communication extrêmement diverses (diffusion de masse, échanges interpersonnels, communication groupale) ; – être mobilisé dans la quasi-totalité des secteurs d'activité (culture et information donc, mais aussi finances, voyages, éducation...) ; – voir sa pratique s'exercer tant dans l'espace domestique que sur le lieu de travail ou dans les lieux publics (cybercafés, bibliothèques, espaces publics multimédias...)31 ». De plus, l'architecture d'Internet a permis la mise en place d'un réseau inter-machines qui a développé l'exploitation des ressources et des informations en partage : « Depuis le milieu des années 1980, les micros-ordinateurs ne peuvent plus se concevoir isolés : ils fonctionnent en réseaux, avec une mobilité croissante, grâce aux ordinateurs portables. Cette extraordinaire souplesse d'emploi, et la possibilité d'ajouter mémoire et puissance de traitement en partageant la capacité de calcul d'un réseau électronique, a, pendant les années 1990, définitivement fait basculer l'ère de l'ordinateur du stockage et du traitement centralisés dans 29 Clarisse HERRENSCHMIDT, L'internet dans la longue durée, in Éric GUICHARD, sous la direction de, Regards croisés sur l'internet, Presses de l'enssib, Villeurbanne, 2011, 138 pages, p. 46. 30 Frank REBILLARD, Le web 2.0 en perspective, Une analyse socio-économique de l'internet, L'Harmattan, Paris V, 2007, 162 pages, p. 102. 31 Ibidem, p. 102. 22
  • 25. le partage interactif en réseaux32 ». Cette avancée n'est pas seulement technique, elle influence aussi le comportement des utilisateurs qui voient le coût de leur matériel baisser, ce qui rend plus accessible l'information : « Non seulement tout le système technologique a changé, mais aussi ses interactions sociales et organisationnelles. Ainsi le coût moyen du traitement de l'information est passé de 75 dollars par millions d'opérations en 1960 à moins d'un centième de cent en 1990.33 » Le réseau Internet Comment appréhender ce réseau qu'est Internet ? En effet, est-il un réseau de réseaux, ou est-ce un réseau parmi les autres réseaux existants ? Il utilise largement le réseau téléphonique, son infrastructure, pour exister physiquement et il a évolué vers d'autres moyens techniques de transmission : « Fils téléphoniques en cuivre, câbles coaxiaux, faisceaux hertziens, fibres optiques, ondes émises ou reçues par des satellites, bientôt sans doute […] câbles d'alimentation électrique : les transmissions d'Internet utilisent des canaux très variés34 ». Cela est très hétérogène. Ce qui demande de se référer aux autres réseaux traditionnels (réseaux routiers, eaux, etc...) afin d'apporter une réponse. Notons que selon la définition du dictionnaire un réseau doit faire partie d'une même compagnie, d'un même acteur. Là, Internet ne correspond pas entièrement à cette définition. Gabriel Dupuy, Professeur à l'Université Paris I et à l'École Nationale des Ponts et Chaussées, nous avance que : 32 Manuel CASTELLS, La société en réseaux, L'ère de l'information, Fayard, 2001, 672 pages, p. 71. 33 Ibidem, p. 71. 34 Gabriel DUPUY, Internet, Géographie d'un réseau, Ellipses, Paris XV, 2002, 160 pages, p. 59. 23
  • 26. « Contrairement à la plupart des réseaux traditionnels […] Internet ne dépend pas « de la même Compagnie ». On a vu qu'au contraire un grand nombre d'opérateurs et d'auxiliaires contribuaient au fonctionnement de ce réseau, sans hiérarchie ni unité de commandement évidentes. Même si le rôle de certains pays, les États-Unis en premier, paraît éminent, même si l'histoire et les regroupements financiers font apparaître aujourd'hui de gros blocs d'opérateurs, Internet est encore caractérisé par une multiplicité d'acteurs relativement peu coordonnées35 ». Néanmoins, il a son « infostructure » propre, son système de réflexion, c'est-à-dire ses « protocoles de traitement et d'acheminement des flux d'information36 ». L'utilisation de tout ces réseaux et du protocole internet permettent la transmission de données. C'est pourquoi, Gabriel Dupuy se questionne et répond : « Internet ne peut être considéré comme un « vrai » réseau ? Non, Internet est bien à considérer comme un réseau parmi d'autres, plus anciens ou plus familiers, donc mieux connus37 ». De même il conclut qu' « Internet est un réseau singulier38 » qui : « À l'instar d'autres réseaux, […] semble pouvoir se généraliser et tendre vers cette universalité que les spécialistes reconnaissent au réseau électrique ou au réseau téléphonique dans les pays les plus avancés39 ». Ce réseau parmi les réseaux a étendu son espace au monde et acquiert chaque jour de nouveaux internautes issus de tout les milieux sociaux. L'universalité de l'Internet est son atout majeur : « Internet appartient désormais à la communauté mondiale tant il apporte de transformations 35 Gabriel DUPUY, Internet, Géographie d'un réseau, Ellipses, Paris XV, 2002, 160 pages, p. 60. 36 Ibidem, p. 61. 37 Ibid. p. 60. 38 Ibid. p. 136. 39 Ibid. p. 137. 24
  • 27. et de services aux entreprises et aux administrations, comme aux consommateurs et aux citoyens, dans la sphère marchande comme dans la création artistique, culturelle, scientifique.40 » Son caractère universel se manifeste également par le fait qu'il est un outil de communication mondial. Ce réseau permet, en plus d'échanger de l'information, de communiquer : « Internet est parti des États-Unis en 1969 pour rapidement, en quelques années seulement, s'imposer comme vecteur universel de communication à l'échelle de la planète.41 » Il faut reconnaître qu'Internet est accessible par tous sans connaissance de son fonctionnement, les outils d'utilisation du net nous facilitant les démarches, faisant le travail interne pour accéder à la ou les réponses : « Il faut se rendre à cette évidence que l'usage en aveugle d'un outil quelconque n'interdit pas qu'il soit efficace, et n'implique pas que son usager soit comme on dit « aliéné » à la sphère d'appartenance de cet outil. Ainsi, comme bien d'autres instruments de production ou de travail, l'internet nous est disponible et, incontinent, nous en disposons.42 » Le monde d'Internet peut donc être séparé en deux catégories : son infrastructure qui englobe sa partie physique et sa gestion, et son interface, son accès, sa partie visible de tous, le Web. L'informatique régit le fonctionnement de l'Internet. Cependant, les internautes n'ont nul besoin de connaissances en informatique pour naviguer sur le Web : les applications faites par les informaticiens sont autant d'outils destinés à la manipulation de l'Internet pour les non- informaticiens. Jean-Pierre Corniou, directeur général adjoint de SIA conseil, dans son livre Le web, 40 Jean-Pierre CORNIOU, Le web, 15 ans déjà... et après ?, Dunod, Paris, 2009, 210 pages, p. 179. 41 Ibidem, p. 179. 42 Éric GUICHARD, sous la direction de, Regards croisés sur l'internet, Presses de l'enssib, Villeurbanne, 2011, 138 pages, p. 48. 25
  • 28. 15 ans déjà... et après ?, écrit sur la facilité d'utilisation d'Internet : « L'immense qualité d'Internet est d'avoir su rendre la technique informatique d'une élégante simplicité en la dissimulant (quasi totalement) à l'utilisateur. S'il n'est pas nécessaire de connaître les lois de la thermodynamique pour utiliser un véhicule automobile doté d'un moteur à explosion, il n'est pas non plus utile de comprendre le langage binaire pour rechercher une recette de cuisine sur Internet. Comme toute innovation majeure, Internet ne nécessite pas de longues explications, une formation et un épais manuel pour pouvoir être utilisé. Internet c'est un outil simple, exploitant des techniques informatiques à la portée de tous pour remplir les mille fonctions utiles de la vie professionnelle ou domestique.43 » Le Web La fluidité de navigation de l'Internet fut établi par la création du Web, la Toile, par Tim Bernes-Lee en Suisse, au sein du CERN (Centre d'Études et de Recherches Nucléaires)44 . Ses recherches ne portaient pas sur l'Internet, mais l'utilisation de celui-ci le frustrant, il inventa un nouveau langage, le HTML (HyperText Markup Language) contenu dans le HTTP (HyperText Transfert Protocol) qui est son protocole de transfert de fichier, ainsi que l'URL (Universal Resource Locator) qui est l'adressage des machines sur le réseau : « en 1990, est déployé au sein du CERN la première version de cet ensemble d'outils qui connaît un succès instantané45 ». Par la suite, Mark Andreessen au sein du NCSA (National Center for Supercomputing 43 Jean-Pierre CORNIOU, Le web, 15 ans déjà... et après ?, Dunod, Paris, 2009, 210 pages, p. 9. 44 Jacques VALLÉE, Au cœur d'Internet, Balland, Paris VI, 2004, 370 pages, p 198. 45 Jean-Pierre CORNIOU, Le web, 15 ans déjà... et après ?, Dunod, Paris, 2009, 210 pages, p. 18. 26
  • 29. Applications) de l'université de l'Illinois intègre au navigateur la possibilité de gérer le son, l'image, le multimédia en somme : « il s'agit du premier navigateur multimédia, Mosaic, capable de fonctionner sur toutes les plateformes d'ordinateurs46 ». D'autres navigateurs verront le jour comme le Netscape Navigator de la firme Netscape (fondée par Andreessen justement), puis l'Internet Explorer de Microsoft. Ainsi, l'amalgame est souvent fait entre le Web et l'Internet. Ce dernier contient le Web qui regroupe les outils propres à l'utilisation du réseau Internet : « techniquement parlant, il faut appeler Internet l'infrastructure, et le web les services associés à cette infrastructure et permettant de naviguer entre sites47 ». Cependant , toute cette avancée technologique n'est pas encore le fait du grand public mais d'universitaires, de chercheurs, d'internautes de la première heure. En effet, les moyens financiers des universitaires, financés aussi par les militaires, ne pouvaient à ses débuts réserver l'utilisation d'Internet qu'à une élite : « Il a fallut attendre la fin des années 1980, la percée de l'ordinateur personnel et le lancement des modems de télécommunication, pour qu'Internet, outil des militaires et des communautés scientifiques, devienne la propriété du public. Au début des années 1990, peu de gens avaient entendu parler d'Internet. C'est seulement en décembre 1995 que Bill Gates se réveilla et annonça que Microsoft changeait son fusil d'épaule pour se concentrer sur le trafic internet. Depuis, la croissance d'Internet n'a jamais cessé.48 » 46 Jean-Pierre CORNIOU, Le web, 15 ans déjà... et après ?, Dunod, Paris, 2009, 210 pages, p. 18. 47 Ibidem, p. 17. 48 Alexander BARD, Jan SÖDERQVIST, Les Netocrates, Une nouvelle élite pour l'après-capitalisme, Léo Scheer, 2008, 272 pages, p. 24. 27
  • 30. Le temps et l'espace Nouvelle technique, nouveaux comportements. L'élan créé par l'Internet est responsable de nombreux changements dans notre société. Il est intéressant de considérer notre nouveau rapport à l'espace-temps. Jean-Louis Weissberg nous livre son avis : « Le dynamisme d'Internet ne se mesure pas seulement à l'aune de ses applications concrètes, mais à celle de la ferveur utopique qui le soutient. Et l'utopie ne doit pas être comprise comme une illusion, mais comme une force qui accompagne et permet le déploiement de l'expérience Internet. Cette force s'exprime dans un mot d'ordre : annihiler la distance, transformer le lointain en proche.49 » Ce ne sont pas simplement tous les émetteurs traditionnels qui sont disponibles en un même lieu de réception, ce sont tous les points d'émissions et réceptions qui sont maintenant proches interactivement. Chaque point du réseau est désormais là, ici et maintenant, simultanément et disponible. La frustration de la distance est abolie. Vive la joie de l'instantanéité : « Il est certain que les dispositifs médiatiques affectent les coordonnées spatiales et temporelles de la communication : ils donnent à partir de là l'impression d'abolir les distances et de contracter le temps. Le télégraphe électrique a réduit les délais et permis de franchir les distances comme aucun objet technique ne l'avait fait auparavant : ce qui a eu des effets structurants sur la topologie de l'information, permettant à la presse et à l'industrie l'échange immédiat de nouvelles, le 49 Jean-Pierre BALPE, sous la direction de, Rencontres-médias 1 (1996-1997), Aspects des nouvelles technologies de l'information, Actes de l'Observatoire des lectures hypermédias, co-organisé par l'université Paris 8 et la Bibliothèque publique d'information, Bibliothèque publique d'information – Centre Georges Pompidou, 1997, 188 pages, p19. 28
  • 31. pilotage à distance d'organisations complexes et à la bourse une première « mondialisation » de ses effets.50 » S'il y a une réduction du temps – on a tout, tout de suite – il y a aussi une expansion de champs d'action. Tous connectés, c'est la communication qui gagne du terrain : « En régime de médias informatisés, l'interconnection des réseaux […] ne fait à certains égards qu'étendre cette modification de l'espace de communication. Il n'est pas faux de dire qu'elle rend « planétaire », au sens topologique du terme, la communication des documents.51 » Ce rapport au lieu, à l'espace, est relatif à l'autre. C'est lui qui est loin, ailleurs, dans un autre temps que le nôtre. Cette communication par l'Internet réduit considérablement ces contraintes physiques et temporelles et rapproche les individus entre eux, en un lieu virtuel, hors-temps, hors- espace : « Le réseau, c'est le mouvement qui convoie l'ailleurs, ici. (C'est la condition humaine, d'être ailleurs qu'en soi-même, dédoublé par le langage, la culture, l'argent, la technique.) Ailleurs désigne le non-localisé, non pas ce qui est toujours éloigné mais ce qui peut être toujours relié au proche et où le proche puise sa pertinence.52 » 50 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 127. 51 Ibidem, p. 127-128. 52 Jean-Pierre BALPE, sous la direction de, Rencontres-médias 1 (1996-1997), Aspects des nouvelles technologies de l'information, Actes de l'Observatoire des lectures hypermédias, co-organisé par l'université Paris 8 et la Bibliothèque publique d'information, Bibliothèque publique d'information – Centre Georges Pompidou, 1997, 188 pages, p. 32. 29
  • 32. 30
  • 33. Deuxième partie : Enjeux et perspectives Rappelons que l'Internet se substitue aux anciens médias dit de masse. Ceux-ci diffusent un programme et inondent la masse de leur message. Il n'y a pas de retour, pas d'échange, si ce n'est que « les gens que l'on oblige à regarder les mêmes programmes se retrouvent connectés dans un même groupe53 ». L'objet des ces médias (entre autres) – sans rentrer dans un développement qu'il serait hautement intéressant d'aborder (ce n'est pas notre sujet d'étude) – est de maîtriser le peuple : « ces médias aériens sont les meilleurs instruments de propagande que le monde ait jamais connus54 ». L'Histoire ne compte plus les exemples où l'État se doit d'avoir un contrôle sur les médias ; nombreux sont les pays où seuls les médias contrôlés sont autorisées (ex : par la volonté gouvernementale, la Chine n'accepte pas tous les sites présents sur le Web). Ceci n'est pas un obstacle. Le vrai but est de maintenir une cohésion : « Le XXe siècle fut l'âge d'or des médias de masse. Par la radio, puis la télévision, la technologie permit de diffuser en un seul instant un même message à toute une nation ; puis au monde entier par le satellite. […] Il importait peu que la télévision soit commerciale, comme en 53 Alexander BARD, Jan SÖDERQVIST, Les Netocrates, Une nouvelle élite pour l'après-capitalisme, Léo Scheer, 2008, 272 pages, p. 146. 54 Ibidem, p. 146. 31
  • 34. Amérique, ou contrôlée par l'État, comme en Europe. […] Nous devons tous nous unir, nous les téléspectateurs, nous comporter en bons citoyens et en bons consommateurs pour que les rouages de l'appareil de production tournent bien. » Le public est frustré. C'est pourtant une opération voulue par les médias de masse : « l'industrie culturelle ne cesse de frustrer ses consommateurs de cela même qu'elle leur a promis. Ce chèque sur le plaisir que sont l'action et la présentation d'un spectacle est prorogé indéfiniment 55 ». Ce public est devenu de plus en plus méfiant à l'égard des médias de masse qui diffusent l'information et la culture : « le public n'a plus confiance dans ses médias, il doute de la responsabilité et de la déontologie de ses journalistes. […] Années après années, à quelques exceptions près, la confiance semble s'éroder56 ». Ainsi, les utilisateurs de l'Internet – cherchant un bien-être légitime – estiment bénéficier d'une liberté face à l'État, la société de consommation, l'accession au savoir, la pratique artistique. Nous étudierons dans une autre partie la véracité de cette idée, relative à notre sujet concernant l'oeuvre artistique. Internet – média de masse Internet. Un média de plus. Plus performant. Plus rapide. Interactif. Un média qui libère. Un contenu disponible instantanément. Est-ce la fin des autres médias supplantés par ce monstre 55 Théodor W. ADORNO, Max HORKHEIMER, Kulturindustrie, Allia, Paris IV, 2012, 116 pages, p. 47. 56 Aurélie AUBERT, La société civile et ses médias, Quand le public prend la parole, Le Bord de L'eau, 2009, 292 pages, p. 25. 32
  • 35. Internet qui peut contenir tous les autres ? L'apparition d'un nouveau média remplace l'ancien ou au mieux, le force à une remise en question afin de s'affirmer comme tel. Régis Debray nous informe sur la confrontation des médias : « En tant qu'enjeu de puissance sociale et source des plus hautes gratifications individuelles (symboliques et monétaires), le médium le plus performant dynamise et recadre ceux qui le sont moins. La performance peut s'estimer selon un minimax : le médium qui véhicule le maximum d'informations à un maximum de destinataires pour un coût minimum et avec un encombrement minimum (volume, surface ou durée). Ainsi l'écriture alphabétique déclasse (et déplace) la syllabique […], l'imprimé le manuscrit, l'audiovisuel l'imprimé, et le média numérique l'analogique. Sans oublier que la sphère du médium dominant concentre pour chaque période un maximum de furia politique.57 » Pourtant, il nous faut nuancer ces propos. Et même les préciser dans le cas d'Internet. Certes, un médium nouveau apparaît, mais n'oublions pas qu'il est aussi tributaire des médias qui le précèdent : « Toute explication des médias informatisés en termes de basculement d'un régime médiatique à un autre est par définition fausse et fâcheusement dépendante (en positif ou en négatif) du discours promotionnel dont elle émane. « L'Internet » ne serait rien sans les médias de masse, et d'abord sans la presse écrite, qui a littéralement pilonné l'annonce de son excellence, […] jusqu'à en imposer, non sans mal, l'évidence.58 » Ainsi, Yves Jeanneret insiste sur la relation entre les médias, anciens et nouveaux : 57 Régis DEBRAY, Introduction à la médiologie, Presses Universitaires de France, Paris VI, 2000, 230 pages, p. 46. 58 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 79. 33
  • 36. « Ce que nous vivons n'est pas un basculement médiatique (le passage d'une « médiasphère » à une autre, par exemple) mais un perpétuel échange entre les médias, qui se citent, s'exploitent, se détournent, se qualifie l'un l'autre : un régime intermédiatique.59 » De plus, il précise l'action massive des médias qui ont participé à la médiatisation de l'Internet pas seulement dans un but non-mercantile et l'origine de cette action : « L'entre-réseau […] n'est devenu l'internet […] que par qu'il a été montré et raconté par les médias qui le précèdent : parce que des articles fracassants lui ont été consacrés, que des publicités de magazine et des affiches le vantent, que des livres en ont fait une technologie de l'intelligence ou un territoire virtuel. Parmi les très nombreuses raisons de ce fait, il y a la réalité des pouvoirs, des circuits et des stratégies d'un secteur industriel, celui des industries de l'information et de la culture.60 » Pourtant, certains poussent plus loin les rapports entre industrie de la culture61 et réseaux numériques, y voyant aussi une tentative de contrôle des réseaux par ces médias de masse qui ne peuvent se permettre de rater l'aubaine d'exploiter ce média à leurs fins. L'Internet est un émetteur- récepteur individuel, regroupant des messages de masses. Ludovic Duhem, au cours de son chapitre sur l'art et les réseaux sociaux numériques, nous en explique les enjeux : 59 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 79. 60 Ibidem, p. 79. 61 « Les traducteurs français ont pris l'habitude de rendre Kulturindustrie par industrie culturelle, mais il est plus correct de traduire, comme le fait seule la revue Musique en jeu, par industrie de la culture. Industrie culturelle neutralise en effet la contradiction originelle des connotations antagonistes de culture et d'industrie, et se prête ainsi à la récupération du concept par les technocrates contemporains de la culture de service public. Or ce que critiquent Adorno et Horkheimer sous le concept d'industrie de la culture, c'est bien l'ensemble de la culture administrée, système unique soumis à la rationalité finalisée. » André, LANGE, Stratégies de la musique, L'industrie internationale de la musique enregistrée et l'édition phonographique dans la Communauté française de Belgique, Pierre Mardaga, Bruxelles, 432 pages, p. 20. 34
  • 37. « Les réseaux sociaux numériques [...] sont les canaux adéquats, car les contenus qu'ils distribuent sont désormais de même nature que leur support et que leur moyen de contrôle : ils sont le flux temporellement computationnels de partage de la sensibilité. D'où l'importance pour cette hyperindustrie culturelle de contrôler en continu les contenus échangés, de personnaliser les injonctions publicitaires, d'entretenir la dépendance sociale par accumulation de liens et plutôt que de biens, et de commander en amont la création artistique.62 » Pascal Nègre, président d'Universal Music France, imagine l'Internet sous un autre angle, dans sa relation avec les autres médias : « Je pense qu'Internet est une chambre d'écho monstrueuse des médias. Un média parle de quelqu'un, ça traverse la chambre d'écho : si l'écho rebondit sur Internet, un deuxième média en parle. Re-écho sur Internet. Et ça fait boule de neige : plus la chambre d'écho résonne, sur Internet, plus les médias la répercutent.63 » Ainsi, l'Internet se développe non seulement par ses communautés et l'appropriation des différents programmes ou modèles de programmes des autres médias, mais aussi par ces anciens médias eux-même (ici, le terme ancien, n'a aucune connotation péjorative) qui le plébiscitent. Les enjeux sont aussi une des raisons de ses inter-médiations : « Il faut remarquer ici l'importance de la dimension économico-politique de ces échanges intermédiatiques, car les objets ici décrits sont imaginés, construits, promus, rentabilisés, contrôlés par certains acteurs et les changements qui les affectent sont liés à des redistributions 62 Estrella ROJAS, sous la direction de, Réseaux socionumériques et médiations humaines, Le social est-il soluble dans le web ?, Lavoisier, Paris, 2013, 294 pages, p. 91. 63 Olivier BOMSEL, Protocoles éditoriaux, Qu'est-ce que publier ?, Armand Colin, Paris VI, 2013, 274 pages, p. 127. 35
  • 38. massives des régimes et acteurs dominants dans le marché des biens culturels. Les innovations médiatiques qui ont été ici décrites du point de vue de leurs effets cognitifs possibles ne sont pas engendrées par un pur désir de diffuser les savoirs, mais configurées et poussées par des stratégies de conquête de marchés nouveaux, ceux des « services » de la culture et de l'information.64 » Le contenu culturel présent sur le web ne provient pas uniquement de la création des artistes qui utilisent le web afin de montrer leurs œuvres ; l'industrie de la culture contribue aussi à alimenter le contenu du web, de manière détournée, par les utilisateurs du web qui réutilisent leur matière comme bon leur semble : « Si certaines de ces vidéos sont des créations inédites, elles coexistent avec des contenus dont l'exploitation revient normalement aux différents intervenants des filières industrielles du cinéma et de la télévision. […] Il est donc avéré que les communautés médiatées de l'internet s'appuient sur la mise en circulation de biens produits au départ dans les industries de la culture et de l'information.65 » L'exemple des sites YouTube ou Dailymotion, entre autres, nous prouvent à tout moment, en faisant une recherche de contenu propre à la télévision ou au cinéma, que ce dernier est présent de manière officielle (si cela a été voulu par le propriétaire du contenu ou des ayant-droits) mais aussi et surtout, une multitude de fois et de manière complète ou incomplète, extrait, retravaillé ou réutilisé, même dans un autre contenu. Grâce aux outils logiciels disponibles, l'édition et le montage vidéo et sonore sont totalement accessibles avec un ordinateur. Ce qui facilite l'exploitation des contenus et leur détournement. 64 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 138. 65 Frank REBILLARD, Le web 2.0 en perspective, Une analyse socio-économique de l'internet, L'Harmattan, Paris V, 2007, 162 pages, p. 31-32 . 36
  • 39. Voilà que ce qui demandait aux industries de la culture des moyens exclusifs et importants est à la portée de tout individu à moindre coût : « en régime de « médias de masse », [...] pour diffuser largement il [est] indispensable de détenir des moyens éditoriaux spécifiques, liés à une logistique extrêmement coûteuse66 ». Serait-ce la fin de la télévision, de la radio, qui demeurent des média dit de « broadcast » ? Ils diffusent d'un point central vers la masse au hasard des téléspectateurs et des auditeurs selon que leur écran de télévision ou poste radiophonique soient allumés. Internet voit en effet de nombreux sites de webradio se former sous plusieurs formes. Des chaînes radio propriétaires ou des chaînes radio d'individu ou groupe d'individus. Au lieu d'utiliser son poste, on lance le site ou l'application afin d'écouter le programme (Last FM, Deezer, Spotify...). Dans La télévision67 , Dominique Wolton répond aux questions de Guy Lochard au sujet de la fin annoncée de la télévision face aux différents supports numériques qui diffusent les programmes audiovisuels. Il affirme que « cette thèse est étroitement techniciste car elle confond la convergence technique avec la question de la nature de la télévision68 ». En effet, « la convergence technique consiste à réunir sur un même écran les services de l'informatique, des télécommunications et de l'audiovisuel69 ». Il faut considérer que la télévision, de par sa nature, diffuse des programmes propres à sa médiation. Il insiste donc sur le fait que la nature de la télévision n'est pas la convergence : « Le contenu spécifique de la télévision n'est pas là. C'est avant tout une industrie culturelle de l'offre et non de la demande comme l'ordinateur ou le téléphone, avec lesquels on cherche ce que l'on veut.[...] Il ne s'agit donc pas seulement de technique mais d'une conception du 66 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 132-133. 67 Guy LOCHARD, coordonné par, La télévision, Une machine à communiquer, CNRS éditions, Paris, 2009, 180 pages, p. 145-157. 68 Ibidem, p. 146. 69 Ibid. 37
  • 40. rapport au public via une industrie de l'offre et cette conception des publics au travers des médias généralistes nécessite une écriture et une création particulière.70 » Cela se comprend, les diffuseurs envoient les programmes ; cependant ils ne sont pas responsables des vecteurs de réception utilisés. De plus, il faut noter que l'écran de télévision a acquis de nouvelles fonctions, notamment de pouvoir diffuser la radio, ainsi que d'être un moniteur d'écran d'ordinateur. Il devient alors un écran multi-média qui est assujetti à sa source de diffusion, son média. Rappelons la pensée de Régis Debray qui peut être interprétée pour l'émetteur comme pour le récepteur : « le manipulateur de médias est le premier manipulé par eux71 ». Pourtant il faut distinguer l'émetteur de programme et le moyen de réception. Ainsi, ce n'est toujours pas une convergence que de regarder un programme de télévision sur un écran multimédia, la télévision émettant des programmes inhérents à sa nature, tout en s'adaptant techniquement au support de diffusion (écran de télévision, tablette, téléphone, etc...). Il est important de considérer aussi le caractère singulier de l'Internet, au regard des autres médias parce qu' « Internet est un espace public d'expression, et non pas seulement de réception72 ». L'interaction est directe. Elle n'est pas unilatérale, ni simplement bilatérale, elle est multi-latérale. Notons bien que cette transmission est ancrée dans les caractéristiques du moyen technique de réception quelque soit l'émetteur. Une chaine de radio par exemple, ne diffuse pas d'images par le poste de radio, pourtant, elle diffuse des podcasts vidéos du même programme via son site Internet. L'écriture radiophonique n'est pourtant pas modifiée par le nouveau média Internet, elle est simplement optimisée en captation pour la diffusion audio-visuelle que lui offre le Web : 70 Guy LOCHARD, coordonné par, La télévision, Une machine à communiquer, CNRS éditions, Paris, 2009, 180 pages, p. 146-147. 71 Régis DEBRAY, Cours de médiologie générale, Gallimard, Paris, 1991, 406 pages, p. 317. 72 Jean-Pierre BALPE, sous la direction de, Rencontres-médias 1 (1996-1997), Aspects des nouvelles technologies de l'information, Actes de l'Observatoire des lectures hypermédias, co-organisé par l'université Paris 8 et la Bibliothèque publique d'information, Bibliothèque publique d'information – Centre Georges Pompidou, 1997, 188 pages, p23. 38
  • 41. « La circulation des idées et des œuvres n'est jamais une simple circulation, elle est structurée par les propriétés opératoires des appareils, et donc selon des formes de communication et de textualisation autorisées ou proscrites.73 » Les internautes face aux médias La qualité des internautes est relative au média Internet qui fait d'eux des acteurs du contenu présent sur le web : « Sur les réseaux numériques, le spectateur est actif sur le plan moteur : il doit apprendre à mettre en œuvre des fonctions et il ne se trouve plus exactement dans une position de consommateur – tandis qu'en outre, il est clair que l'économie d'Internet repose sur l'activité des internautes en totalité : ceux-ci constituent dans leur ensemble, comme processus d'individuation psychosociale, le système de production du réseau.74 » Pourtant, Éric Macé exprime un autre avis concernant les utilisateurs de médias. Il n'y a pas d'appréciation ou non du média en lui-même, mais plutôt une utilisation de celui-ci avec un certain recul : « Autrement dit, les individus n'expriment ni une demande, ni leurs goûts dans leurs usages des médias, mais des formes de production du sens qui peuvent tour à tour et dans des 73 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 129. 74 Brigitte JUANALS, Jean-Max NOYER, sous la direction de, Technologie de l'information et intelligences collectives, Lavoisier, Paris VIII, 2010, 288 pages, p. 88 39
  • 42. proportions variables être relativement conformes avec l'intentionnalité ou l'idéologie implicite de ces textes, tout comme ils peuvent être l'expression d'une distance, d'un doute, d'une critique, d'un détournement, voire d'une subversion dont le texte n'est pas l'origine mais l'objet.75 » L'individu qui se sert des médias, est tributaire du média utilisé, et n'est pas forcément en accord ou en désaccord avec ce média. Il y participe. Il s'en sert selon le cadre médiatique de celui- ci. L'expérience exprimée ou éprouvée via le média est relative au média. L'Internet cadre la société selon sa médiation, et la société s'approprie l'Internet en retour: « [Il y a] une somme de médiations par lesquelles chaque société […] se configure elles-mêmes à travers ses objets culturels juridiques, techniques, artistiques, ou médiatiques, et leur formes d'appropriation. C'est pourquoi parler de médiation médiatique n'est pas tautologique. Certes les médias ne sont qu'une forme (une ressource) parmi d'autres de construction de la réalité sociale, mais, comme toute médiation, la médiation médiatique a ses spécificités.76 » Ainsi, la culture est médiatée au sein de la société : « la culture se donne donc à voir par la mise en œuvre effective de la médiation qu'elle constitue77 ». Éric Macé ajoute que l'art, entre autres, est une médiation culturelle, et que les médias sont une forme de médiation. L'Internet s'inscrit bien dans le changement sociétal : « Les médias sont une forme spécifique de médiation. […] En effet […] la réalité du monde est socialement construite par une somme de médiations culturelles et institutionnelles plus 75 Éric MACÉ, Les Imaginaires médiatiques, Une sociologie postcritique des médias, Amsterdam, Paris X, 2006, 174 pages, p. 42. 76 Ibidem, p. 15. 77 Bernard LAMIZET, La médiation culturelle, L'Harmattan, Paris V, 1999, 452 pages, p. 16. 40
  • 43. ou moins autonomes (le langage, le droit, la science, l'art, etc.).78 » Le média structure la socialité qu'il crée : « Le média est un objet à la fois entièrement technique (car il est matériel et fabriqué par l'homme) et complètement social (car il conditionne l'échange social). Sa technicité consiste en sa socialité79 ». Cette socialité est le reflet de la structure en réseaux de l'Internet. Toute entreprise s'appuyant sur cette structure en réseau, exploitera au mieux l'Internet, car c'est sa constitution, ce pourquoi il est fait : l'échange de données en réseau. De plus, l'information recherchée n'échappe pas au fait qu'un lien social s'est créé : « la création de nouveaux rapports entre individus est probablement le premier effet de la fréquentation du réseau, bien avant l'acquisition du moindre savoir80 ». C'est l'expérience du réseau, avant même de tirer des informations, qui est vécue. Face à la nouveauté technologique engendrée par Internet, plusieurs avis divergent, convergent, et sont analysés. Les commentaires portent sur les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC). L'opposition individu/masse est décrite par Guy Lochard : « Il y a […] deux philosophies de la communication qui s'opposent. Celle qui favorise les individus et l'individualisme dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC), celle qui privilégie le collectif dans les médias de masse. Les deux ne sont pas contradictoires, mais complémentaires.81 » 78 Éric MACÉ, Les Imaginaires médiatiques, Une sociologie postcritique des médias, Amsterdam, Paris X, 2006, 174 pages, p. 134. 79 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 93. 80 Michel BÉRA, Éric MELOUCHAN, La machine Internet, Odile Jacob, Paris V, 1999, 320 pages, p. 152 81 Guy LOCHARD, coordonné par, La télévision, Une machine à communiquer, CNRS éditions, Paris, 2009, 180 pages, p. 149. 41
  • 44. Propos précisés et nuancés ensuite : « Les nouveaux services séduisent car ils favorisent l'individualisme et donc le sentiment de liberté individuelle, donc l'émancipation. Les médias de masse renvoient au collectif et à la société, donc à ce qui est moins « libre ». Mais on oublie qu'il n'y a d'individualisme possible que s'il y a préalablement une émancipation collective, par l'école, les médias de masse.82 » Libérer l'individu, c'est le leitmotiv de ceux qui ont contribué à l'expansion de l'Internet par ces outils sur le Web, et plus généralement les informaticiens. Alexander Bard et Jan Söderqvist, quant à eux, prônent l'analyse critique au détriment de tout point vue sur la soit-disant bienfaisance ou malfaisance d'Internet : « Les sceptiques comme les enthousiastes font fausse route. Ni le scepticisme radical ni la foi aveugle ne sont des stratégies fructueuses pour s'orienter dans ce processus de transformation accélérée que nous sommes en train de vivre. Fondamentalement, ces deux points de vue ne sont que la traduction d'une absence d'esprit critique et d'une inaptitude à voir les choses telles quelles sont. Ce ne sont pas des analyses, encore moins des anticipations, ce ne sont que des préjugés. Une technologie de la communication et de l'information nouvelle et révolutionnaire changera indubitablement les préalables de toute chose : société, économie, culture. Mais elle ne résoudra pas tous nos problèmes. Il serait candide de croire qu'elle en aurait ne serait-ce que la capacité.83 » 82 Guy LOCHARD, coordonné par, La télévision, Une machine à communiquer, CNRS éditions, Paris, 2009, 180 pages, p. 150. 83 Alexander BARD, Jan SÖDERQVIST, Les Netocrates, Une nouvelle élite pour l'après-capitalisme, Léo Scheer, 2008, 272 pages, p. 25-26. 42
  • 45. Au-delà de tout cela, une remise en cause de l'Internet en tant que média même est exprimée par Jean-François Fogel et Bruno Patino, requalifiant la nature de celui-ci : « Il n'est définitivement plus possible de considérer Internet comme un média ; il se trouve même à l'exact antipode de ce qui caractérisait les médias, la diffusion d'un contenu à partir d'une source unique. […] Sur Internet, tout récepteur est un diffuseur potentiel et le devient aisément grâce aux réseaux sociaux où les actions massives de partages, de recommandations l'emportent – et de loin – sur les échanges traditionnels de messages entre deux personnes. […] Et l'objet de la connexion c'est d'abord de se connecter à d'autres internautes et non les publications de quelques médias, entreprises ou institutions.84 » Pour ces deux auteurs, acteurs de manière professionnelle du numérique au sein d'entreprises, l'Internet n'est pas un média, il n'est pas plus, il est tout autre, car il agit sur tous les aspects de la vie de l'individu (personnel, professionnel, patrimonial, etc...) et pas seulement sur sa sociabilité : « Quant Internet n'échoue pas à simuler le réel, mais qu'il propose au contraire d'y agir avec des réseaux sociaux, des applications et les interfaces des sites, sa nature ne peut être mise en doute : c'est une extension du réel. Aucunement un monde virtuel, mais plutôt une fiction au sens où le définit le dictionnaire : une histoire feinte85 » Nous ne pouvons ignorer ces avis qui définissent l'Internet comme autre que média, d'une part parce qu'il est clair qu'il ne peut se résumer à sa seule médiation, bien qu'elle soit présente, et d'autre part car cela permet de mieux cerner sa véritable nature, et d'apprécier ces phénomènes 84 Jean-François FOGEL, Bruno PATINO, La condition numérique, Grasset, 2013, 216 pages, p. 16. 85 Ibidem, p. 27. 43
  • 46. exogènes qui alimentent ses caractéristiques. Cela dit, nous nous concentrerons sur la particularité de l'Internet à porter une médiation. N'oublions pas que selon McLuhan, peu importe le message, le médium, c'est le message ; quoique Abraham Moles estime que le fond et la forme sont toujours présents86 . Vendre la musique Quoi de plus génial que de décider de mettre en place une plateforme de vente culturelle à l'unique fin de vendre les supports qui permettront de les recevoir. C'est ce que Steeve Jobs, le fondateur d'Apple, a fait en créant l'iTunes Music Store, en se substituant aux grandes maisons de disque, les majors, et aux grands distributeurs. Il déclare lors d'une conférence, en se montrant très avenant envers les maisons de disques (il ne leur jette pas la pierre de ne pas avoir su gérer le MP3, et l'Internet) : « La chose la plus importante que font les maisons de disques, ce n'est pas de distribuer la musique, mais c'est de choisir parmi 500 personnes laquelle sera la prochaine Sheryl Crow. C'est ça qu'ils font et certains le font remarquablement bien. S'ils ne parviennent pas à faire ce choix correctement, le reste n'a pas d'importance. Et ceux qui le font bien se retrouvent finalement à la tête des maisons de disques.87 » D'ailleurs, Steve Knopper, journaliste, nous raconte comment Doug Morris, chief executive 86 Abraham A. MOLES, Théorie structurale de la communication et société, Masson, Paris, 1986, 296 pages, p. 177. 87 Daniel ICHBIAH, Les 4 vies de Steve Jobs, Leduc.s, Paris VI, 2011, 324 pages, p. 249. 44
  • 47. officer (CEO) d'Universal Music Group, relate au cours d'une interview pour le magazine Wired, l'ignorance totale des maisons de disques pour la technologie et notamment la distribution via Internet vers la fin des années 1990 : « There's no one in the record company that's a technologist. […] That's a misconception writers make all the time. […] I wouldn't be able to recognize a good technology person – anyone with a good bullshit story would have gotten past me88 ». Au vu de leurs erreurs, l'avenir numérique n'est pas leur point fort. Les acteurs de l'industrie du disque ne sont toujours pas réceptif à des scenarii plus que probables. La capacité de stockage s'accroissant, il est sûr que l'on pourra avoir sur un disque dur l'équivalent de toute la production discographique disponible. Steve Knopper, nous parle de Sandy Pearlman, spécialiste et producteur, et de son « paradise of infinite storage » : « As computer data storage continues to grow in capacity and shrink in size, he believes, every music fan will simply carry a tiny chip filled with every song ever recorded. Once that happens, the record business as we know it is over. But he believes it will be possible for artists and labels to levy some kind of tax on the devices and generate a new business model. Unsurprisingly, today's label employees consider Pearlman a bit of a wacko. “I've brought this up,” he says in an interview, “ and it's always very disturbing to people who work in music.”89 » En résumé, le message est clair : chacun son métier. Steeve Jobs a su mettre en avant ses qualités et rappeler aux autres leurs domaines de prédilections : « D'un autre côté, les maisons de disques n'entendent rien à la technologie. Elles croient qu'il suffit d'engager quelques techniciens pour faire le boulot. Mais chacun son rôle. Si 88 Steve KNOPPER, Appetite for Self-Destruction, The Spectacular Crash of the Record Industry in the Digital Age, Free Press, New York, NY 10020, 2009, 304 pages, p. 113. 89 Ibidem, p. 250. 45
  • 48. Apple se lançait dans la musique, on aurait des gars médiocre pour choisir les artistes, et inversement, les maisons de disques écoperaient de mauvais techniciens. Je suis l'une des rares personnes à savoir que la technologie requiert intuition et créativité et que produire quelque chose d'artistique nécessite une réelle discipline.90 » Il proposa de la musique à une qualité d'écoute compatible (en fait, une compression lossy, avec perte de données) au besoin de stockage de son fameux iPod, puis d'autres ''iDevice''. Il nous présente son lecteur de musique : « aujourd'hui, nous introduisons l'iPod. C'est un lecteur MP3 qui offre une qualité digne du CD. La chose la plus importante est qu'il contient un millier de chansons91 ». Le principe n'est pas nouveau, il fallait juste penser à l'adapter (ici en mieux) à l'Internet. Il est encore utilisé ; à chaque Coupe du monde de football, chaque célébration des Jeux Olympiques ou tout autre événement international récurrent, c'est-à-dire tout les deux ou quatre ans, on nous incite à changer d'écran de télévision afin de vivre une toute nouvelle expérience télévisuelle : « Le vocabulaire télévisuel (et dans une moindre mesure, celui des médias écrits), est devenu révélateur de ces temps nouveaux : […] les enfants ne sont considérés que comme prescripteurs d'achats, les retransmissions sportives ne sont qu'énormes enjeux financiers (et les sportifs, au même titre que les pelouses des stades, se sont transformés en patchworks publicitaires).92 » La musique est la première à avoir été absorbée dans le Tube spacio-temporel, et ne sera pas la dernière : 90 Walter ISAACSON, Steve Jobs, Jean-Claude Lattès, 2011, 674 pages, p. 455. 91 Daniel ICHBIAH, Les 4 vies de Steve Jobs, Leduc.s, Paris VI, 2011, 324 pages, p. 244. 92 Aurélie AUBERT, La société civile et ses médias, Quand le public prend la parole, Le Bord de L'eau, 2009, 292 pages, p. 11. 46
  • 49. « La filière phonographique, bouleversée par le peer-to-peer et la numérisation des contenus, a servi de cheval de Troie, dans le secteur des industries culturelles, aux acteurs du logiciel, du Web ou de la fabrication de matériel. Alors que la musique n'a jamais été autant écouté et consommé, ces firmes l'utilisent principalement pour vendre d'autres produits et services ou pour asseoir leur stratégie de marque.93 » Phèdre de Platon, l'illusion du savoir, la technique En ce qui concerne l'information transmise via le média Internet, de nombreux commentaires ont été faits. Celui du Phèdre de Platon est un des plus repris de par sa qualité, mais pas que pour cela : « le mérite essentiel de ce dialogue philosophique est son extrême densité, qui apparaît à la lecture du texte lui-même [et] c'est un exemple particulièrement riche et emblématique de la façon dont on peut se représenter les rapports entre les inventions elles-mêmes.94 » Phèdre, qui est dans sa plus grande part une critique de la rhétorique, est aussi le nom de l'un des deux personnages principaux de l'oeuvre (il y en a deux autres encore, Lysias et Tisias, qui sont cités tout au long de l'oeuvre, mais ne sont pas présents lors de la discussion) ; ainsi Socrate est son corrélaire (nous n'utiliserons pas les mots protagonistes ni antagonistes car les deux personnages ne s'opposent pas, mais font progresser la pensée de Platon – loin de nous la volonté de résumer le récit 93 Jacob T. MATTHEWS, Lucien PERTICOZ, L'industrie musicale à l'aube du XXIe siècle, Approches critiques, L'Harmattan, Paris V, 2012, 210 pages, 4ème de couverture. 94 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 24. 47
  • 50. de l'oeuvre). C'est pourquoi nous avons estimé judicieux de vous livrer l'extrait dans son intégralité. Ici, Socrate mets en scène deux divinités égyptiennes, et s'adresse ainsi à Phèdre : « Eh bien ! J'ai entendu dire que, du côté de Naucratis en Égypte, il y a une des vieilles divinités de là-bas, celle-là même dont l'emblème sacré est un oiseau qu'ils appellent, tu le sais, l'ibis ; le nom de cette divinité est Theuth. C'est donc lui qui, le premier, découvrit le nombre et le calcul et la géométrie et l'astronomie, et encore le trictrac et les dés, et enfin et surtout l'écriture. Or, en ce temps-là, régnait sur l'Égypte entière Thamous, qui résidait dans cette grande cité du haut pays, que les Grecs appellent Thèbes d'Égypte, comme ils appellent le dieu (Thamous) Ammon. Theuth, étant venu le trouver lui fit une démonstration de ces arts et lui dit qu'il fallait les communiquer aux autres Égyptiens. Mais Thamous lui demanda quelle pouvait être l'utilité de chacun de ces arts ; et, alors, que Theuth donnait des explications, Thamous, selon qu'il les jugeait bien ou mal fondées, prononçait tantôt le blâme tantôt l'éloge. Nombreuses, raconte-t-on, furent assurément les observations, que, sur chaque art, Thamous fit à Theuth dans les deux sens, et dont une relation détaillée ferait un long discours. Mais, quand on en fut à l'écriture : « Voici, ô roi, dit Theuth, le savoir qui fournira aux Égyptiens plus de savoir, plus de science et plus de mémoire ; de la science et de la mémoire le remède a été trouvé. » Mais Thamous répliqua : « Ô, Theuth, le plus grand maître ès arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre, celui qui peut juger quel est le lot de dommage et d'utilité pour ceux qui doivent s'en servir. Et voilà maintenant toi, qui est le père de l'écriture, tu lui attribues, par complaisance, un pouvoir qui est le contraire de celui qu'elle possède. En effet, cet art produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront appris, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire : mettant, en effet, leur confiance dans l'écrit, c'est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, et non du dedans, grâce à eux-même, qu'ils feront acte de remémoration ; ce n'est donc pas de la mémoire, mais de la remémoration, que tu as trouvé le remède. Quant à la science, c'en est la semblance que tu procures à tes disciples, non la réalité. Lors 48
  • 51. donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses, sans avoir reçu d'enseignement, ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que dans la plupart des cas, ils n'auront aucune science ; de plus, ils seront insupportables dans leur commerce, parce qu'ils seront devenus des semblants de savants, au lieu d'être des savants.95 » Là est bien le problème de ceux qui ne voient en la technique que le moyen de « libérer » la connaissance, le savoir ; toute l'utopie des informaticiens qui ne jurent que par la liberté. Il n'est pas mauvais d'oeuvrer pour un meilleur accès au savoir et de le mettre à la disposition de tous. Non. Néanmoins, l'idéologie de liberté qui prime sur tout grâce à la technique en se soustrayant des lois « réelles » pour les ignorer sur le Web « virtuel », n'est pas constructive, car elle crée le chaos (lieu où il n'y a aucune règles). Rien n'y est régi, à part les protocoles de flux de paquets nécessaire au fonctionnement du réseau. Ainsi, Yves Jeanneret nous indique grâce au Phèdre les différents amalgames à ne pas faire, notamment concernant la différenciation des sujets, ce qui est malheureusement la cause de bien des illusions et utopies : « Nous devons rappeler ce que le Phèdre avait déjà indiqué : qu'il ne faut pas confondre les propriétés des objets techniques, l'effort de construction intellectuelle (individuelle et collective) des connaissances, les conditions de reconnaissance des savoirs par une société et les types de pouvoirs et d'investissement dont ces savoirs peuvent faire l'objet sur les plans culturel, économique, politique.96 » 95 PLATON, DERRIDA, Jacques, Phèdre suivi de La pharmacie de Platon, Flammarion, Paris, 1997, 412 pages, p177-178. 96 Yves JEANNERET, Y-a-t-il (vraiment) des technologies de l'information ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve D'Ascq, 2007, 202 pages, p. 119. 49
  • 52. L'interaction média-masse Le retour analytique brut de la masse au média, par diverses actions, n'est plus le même. Les médias dits de masse utilisent les jeux, les votes, les courriers des auditeurs ou téléspectateurs, pour interagir avec le public, et aussi pour faire remonter des informations : du simple vote pour ou contre par téléphone, on peut déterminer le nombre de personne qui sont présents devant l'émission, d'où ils appellent, s'ils utilisent un poste fixe ou portable, etc... Même dans le cas où la question serait de juger si le contenu de l'émission est appréciée ou non, les votes pour et contre, mis ensemble, mettent en évidence le nombre total d'individus qui font partis des « fans ». Que vous aimiez ou non le contenu de l'émission, l'important est que vous soyez fidèles à l'émission. Nous pouvons dire, au final, qu'il y a toujours une opposition ; il faut choisir son camps : pour ou contre le candidat à un jeu, pour ou contre l'avis d'un chroniqueur, pour ou contre un candidat à une élection, la liste n'en finit pas. Ici, sur l'Internet, sur le Web plus précisément, la masse est appréciée par son nombre direct, et n'est pas mise en groupe face à un sujet ; bien qu'il soit possible de dire j'aime ou je n'aime pas sur certains sites (cela caractérise ici l'appréciation du contenu), c'est bien au final le nombre « d'abonnés » qui compte. Guillaume Heuget dans la revue Audimat nous affirme que : « Rien ne compterait plus, à la surface des sites, que la topographie des fanbases. C'est le décompte précis des « fans » ou des « followers » qui passe alors au premier plan derrière le paradigme médiatique minorité/majorité, celui-là même qui nous suggérait de parler en termes d'underground, puis d'avant-garde.97 » 97 Audimat, Les Siestes Électroniques, 2013, 152 pages, p. 48. 50
  • 53. 51
  • 54. Troisième partie : Art et numérique Il est clair que l'Internet transmet un flux de données diverses et variées en octets binaires : « L'internet constitue une sorte de méta-support, accueillant des contenus produits pour lui-même mais véhiculant aussi des contenus produits à l'origine pour l'imprimé et l'audiovisuel. Ainsi, en théorie l'internet peut « charrier » la quasi-totalité des contenus existants, dès lors que ces derniers sont numérisés98 ». La numérisation du monde, rendu possible techniquement, changent donc nos rapports avec les œuvres artistiques et aussi avec l'activité artistique. Le contenu numérique 98 Frank REBILLARD, Le web 2.0 en perspective, Une analyse socio-économique de l'internet, L'Harmattan, Paris V, 2007, p. 111. 52
  • 55. Il est néanmoins intéressant d'appréhender l'intérêt porté au contenu par l'individu. Théodor Adorno, dans Kulturindustrie99 ne voit dans les médias de masse que manipulation pour mieux abuser et contrôler les individus afin qu'ils soient dociles et serviables, victime de la société de consommation. Maintenant, l'Internet aurait-il les mêmes fonctions que ces médias traditionnels ? Beaucoup y trouvent les mêmes buts d'occupation des individus hors lieu de travail. Philippe Engelhard nous donne son avis sur le sujet : « Le grand avantage de l'Internet étant alors de meubler notre vacuité à coût faible et, le plus souvent d'abolir, ne serait-ce que quelques heures, l'angoisse du non-travail ou, lorsque par chance ce travail existe, sa précarité lancinante, ses contraintes, et souvent son insipidité.100 » Et même de distraction, pour nous abrutir, nous hébéter : « Le vrai risque est bien plutôt que l'Internet contribue à nous DISTRAIRE de la vraie vie, des vrais problèmes, des vraies personnes, et des vraies enjeux. Comment ? en nous submergeant du BRUIT de l'incessante et insipide communication.101 » Jean Baudrillard est très explicite aussi sur le contenu « rêvé » d'Internet : « [Il] ne fait que simuler un espace mentale de liberté et de découverte ». Il précise qu'en fait, nous sommes dans « l'extase de la communication », que c'est le « vertige confortable » de l'interaction « qui agit comme une drogue »102 . Il définit l'attirance pour tout cette technologie qui n'est nullement un désir de connaissance, de sociabilité ou autre, mais juste de la satisfaction : 99 Théodor W. ADORNO, Max HORKHEIMER, Kulturindustrie, Allia, Paris IV, 2012, 116 pages. 100Philippe ENGELHARD, L'Internet change-t-il nos société ? L'Internet et ses problèmes, Tome 1, L'Harmattan, Paris V, 2012, 228 pages, p. 38. 101Ibidem, p. 57-58. 102Jean BAUDRILLARD, Le Pacte de lucidité ou l'intelligence du Mal, Éditions Galilée, Paris V, 2004, 192 pages, p. 69. 53
  • 56. « Ainsi, l'attraction de toutes ces machines virtuelles vient sans doute moins de la soif d'information et de connaissance que de la possibilité de se dissoudre dans une convivialité fantôme. Forme planante qui tient lieu du bonheur, mais la virtualité ne se rapproche du bonheur que parce qu'elle lui retire subrepticement toute référence. Elle vous donne tout mais, subtilement elle vous dérobe tout en même temps.103 » Le monde réel s'oppose au monde numérique,virtuel. Les lieux de connaissances, de rencontres, d'échanges, distincts de par la distance physique nous séparaient, nous cadraient dans notre environnement. En cela, chaque lieu nous transmet son environnement, de par sa fonction ou son état, en nous isolant des autres lieux. Un désert nous isole de part son étendue, une ville nous isole de la campagne, une maison devient un refuge, une piscine un lieu d'eau, une pièce nous isole des autres pièces, un musée nous fait partager ses œuvres, une école nous inculque du savoir, etc. Si le réseau téléphonique – qui est une des bases de l'Internet – a permis le rapprochement de la voix et de données (télématique), le télégraphe, la transmission de message, l'Internet nous rapproche la spatialité du monde : une dimension importante vient de disparaître de l'espace-temps. Pourtant ce lieu reste à définir ; nous sommes habitués à nous repérer dans l'espace, cela fait partie de notre physiologie. Ainsi Éric Guichard nous fait remarquer : « Nous sommes « déroutés ». Nos références spatiales sont bien mises à mal : il n'y a plus de surface ni de volume, rien d'autre qu'un maillage complexe qu'on ne sait pas décrire104 ». Le don de Dieu, l'ubiquité, est le fait d'être présent en plusieurs lieux en même temps. C'est l'illusion de celle-ci que l'Internet nous donne en concentrant tous les lieux en un seul, son lieu numérique. Le vertige, la griserie, s'exprime par la somme de lieu présent en un seul, et part l'immédiateté de réponses données par l'Internet. Cependant, les réponses apparaissent pages par 103Jean BAUDRILLARD, Le Pacte de lucidité ou l'intelligence du Mal, Éditions Galilée, Paris V, 2004, 192 pages, p. 69. 104 Christian JACOB, sous la direction de, Lieux de savoir, Espaces et communautés, Albin Michel,Paris XIV, 2007, 1284 pages, p. 1003. 54
  • 57. pages, et ne sont pas délivrées toutes ensembles – dans un même lieu donc – en même temps, à un instant t, où il serait impossible d'absorber (encore moins de digérer) toutes ses informations. Cela immisce en l'individu un sentiment d'exaltation propre au fait de se sentir d'égal à égal avec Dieu. Nous sommes floués par l'écran où s'affichent l'expression analogique du numérique. Narcisse, l'écran et l'art L'addiction de l'utilisation d'Internet ne comblera pas le manque éprouvé par l'internaute, ni ne le conduira au bonheur : « cependant, ce lieu n'est pas un lieu de bonheur. Le désir assouvi ne conduit pas au bonheur105 ». Attention de ne pas tomber dans le piège de la contemplation de soi. Narcisse eut le malheur d'être condamné par Némésis la divinité de la vengeance, à la demande des Nymphes exaspérées de l'indifférence du jeune homme, insensible, qui repoussait toute sollicitation pour ne s'occuper que de sa personne. Celui-ci, poussé par Némésis, se désaltéra auprès d 'une source d'eau limpide. Il y découvrit un beau jeune homme, ignorant que c'était son propre reflet : il essaya en vain de l'étreindre et de l'embrasser, sans se rendre compte qu'il se désirait lui-même. Il succomba de désespoir de ne pouvoir assouvir sa passion106 . L'internet serait-il l'outil d'une condamnation ? Michel Béra et Éric Melouchan en sont persuadés : 105Olga MOLL, Structures de la jouissance musicale : une interprétation psychanalytique, Atelier national de reproduction des thèses, Villeneuve d'Ascq, 463 pages, p. 196. 106Catherine SALLES, La mythologie grecque et romaine, Tallandier Éditions, 2003, 562 pages, p. 509-510. 55
  • 58. « L'internet rend possible la société de l'opinion fondée sur l'autocontemplation. […] C'est là une révolution. […] L'internet condamne le médiocre à jouir sans fin de sa représentation. […] Bref, le quelconque sans talent trouvera à travers la planète sa propre image. Il rêvait hier de passer à la télévision, l'Internet fait du rêve réalité, réalité virtuelle, mais réalité.107 » Dans cette « réalité virtuelle », on nous fournit du contenu en quantité infinie, oui, mais faut- il encore pouvoir le trier et en apprécier la qualité. La masse est livrée à elle-même face au Web, le surf de site en site n'exclue pas la noyade dans l'océan d'informations. Nous dirons même l'indigestion : comment éviter de se gaver de choses de mauvais goût, comment ne pas prendre des vessies pour des lanternes. Si l'Internet contient « la réalité », le monde réel, il le contient avec toutes ses qualités et tous ses défauts. Des conflits propres à des milieux, se retrouvent exposés à tous sur l'écran. L'art en est un bon exemple. De ses enjeux, l'Internet remet en cause l'oeuvre artistique, bien qu'il n'est pas à l'origine de ce débat, il le catalyse, et l'amplifie pour chaque internaute. Le problème est que l'art se suffit à lui-même. Et nous savons grâce à Narcisse, que cela est mortifère. Jean Baudrillard se penche sur le sujet : « L'art est tout simplement ce dont il est question dans le monde de l'art, dans cette communauté artistique qui louche éperdument sur elle-même. L'acte « créateur » lui-même se redouble pour n'être plus qu'un signe de sa propre opération – le véritable sujet du peintre n'est plus ce qu'il peint, mais le fait même qu'il peint. Il peint, le fait qu'il peint, Par là, au moins, l'idée de l'art est sauve.108 » 107Michel BÉRA, Éric MELOUCHAN, La machine Internet, Odile Jacob, Paris V, 1999, 320 pages, p. 118. 108Jean BAUDRILLARD, Le Pacte de lucidité ou l'intelligence du Mal, Éditions Galilée, Paris V, 2004, 192 pages, p. 90. 56
  • 59. Pour finir, ensuite en fustigeant ceux qui se complaise de cette vision de l'art : « cela n'est qu'un des versants du complot109 ». De même Philippe Engelhard, nous décrit l'art, et ses penchants d'auto-suffisance néfaste à sa condition. L'art ne doit se tourner vers un nombrilisme infécond, mais vers l'extérieur pour mieux le transfigurer : « L'Internet produit dans le domaine de l'art des antinomies comparables. D'un côté, il met à la disposition de chacun les plus grandes œuvres de l'art, de la science et bientôt de la littérature. De l'autre, cette profusion même de ne fait qu'amplifier la compartimentation des œuvres, qui de toutes façons ne sont à la portée que de ceux qui les connaissent déjà, tout en accentuant le sentiment de leur relativité, pour ne pas dire leur insignifiance – sentiment qui, à l'évidence, compromet l'idée même de grande œuvre. Or la disparition de l'idée de grande œuvre sonne le glas de toute vision nouvelle du monde puisque la fonction de l'art est de produire des visions de cette nature. L'art, somme toute, risque de ne plus devenir qu'une activité productrice d'événements – et rien de plus […] à se complaire dans l'immédiateté plutôt que de façonner l'avenir.110 » Aussi, face à l'écran, nous sommes confrontés à un reflet numérique de nous-même, de par l'utilisation que nous faisons du Web – sites web, réseaux sociaux, blog, et cætera – cela nous donne le vertige comme debout au bord du gouffre confrontés à l'abime ou l'ivresse des profondeurs face au calme des fonds sous-marins. Une partie de nous est séduite, attirée, inexorablement. 109Jean BAUDRILLARD, Le Pacte de lucidité ou l'intelligence du Mal, Éditions Galilée, Paris V, 2004, 192 pages, p. 90. 110Philippe ENGELHARD, L'Internet change-t-il nos société ?L'Internet, la science, l'art,l'économie et la politique, Tome 3, L'Harmattan, Paris V, 2012, 316 pages, p. 253. 57
  • 60. Niklas Luhmann affirme concernant le public : « Ici, les gens qui n'ont pas de goût ne constituent pas les couches inférieures de la société, mais l'ensemble des membres de la société. En effet, dans une société moderne qui n'est plus différenciée par strates mais de manière fonctionnelle, les individus sont largement dépourvus de critères de sélection et d'orientation.111 » Malheureusement, seules des personnes initiées pourront se sortir de la vague en évitant l'ivresse des fonds sous-marins, et en sortant la tête froide de l'eau, sans illusions de ce à quoi ils sont confrontés sur le Web. Il faut avoir du goût, du bon goût et faire usage de discernement. Pierre Bourdieu, nous en fait part : « Un objet comme le goût, un des enjeux les plus vitaux des luttes dont le champ de la classe dominante et le champ de production culturelle sont le lieu. Pas seulement parce que le jugement de goût est la manifestation suprême du discernement qui, réconciliant l'entendement et la sensibilité, le pédant qui comprend sans ressentir et le mondain qui jouit sans comprendre, définit l'homme accompli.112 » Le goût est l'apanage des gens, quelque soit leur activité, qui dominent, et de ceux qui produisent de la matière culturelle. On peut donc aussi y inclure, ceux qui y sont familiers, des initiés, des spécialistes. Que se soit sur le Web, ou sur les autres médias, le contenu artistique ne peut être considérer uniquement que par le fait de sa diffusion, qui le légitimerait comme œuvre, mais doit subir 111Niklas LUHMANN, La réalité des médias de masse, Diaphanes, Bienne-Paris,Paris 2012, 200 pages, p.175. 112Pierre BOURDIEU, La distinction, Critique social du jugement, les Éditions de Minuit, 2010, 678 pages, p. 9. 58
  • 61. l'appréciation des « gens de goûts ». L'activité artistique Plus précisément, l'activité artistique mise en ligne sur le Web n'est pas reconnu comme professionnelle pour toutes ces publications. Il faut que certains sortent du lot, de la masse. Le fait n'est pas nouveau : sortir de la masse, se distinguer, n'est pas le seul fait de l'artiste, mais aussi de ces pairs. Quand on parle de découverte de talent, il y a deux entités distinctes : une personne ou un groupe de personnes talentueux, et des spécialistes. La première entité publie son œuvre, la deuxième estime que la première présente un certain talent comparé qualitativement aux autres œuvres déjà reconnues qui officient comme référentiel. Pascal Nègre dialogue sur l'édition, l'Internet, les artistes avec Olivier Bomsel, Professeur d'Économie à MINES ParisTech et Directeur de la Chaire ParisTech d'Économie des médias et des marques : « De la même manière qu'un blog n'est pas un journal, ce n'est pas par ce qu'on écrit ou qu'on chante une chanson dans son garage que, subitement, on devient chanteur professionnel. Qu'est ce qui fait que, soudain, la création devient « professionnelle » ? Quelle différence entre Van Gogh et le peintre du dimanche ? Initialement, ils ne font que peindre des toiles. […] Le sujet est quasi-philosophique... c'est qu'ils commencent à être reconnus par leurs pairs. Des professionnels font valoir qu'ils ont du talent.113 » 113Olivier BOMSEL, Protocoles éditoriaux, Qu'est-ce que publier ?, Armand Colin, Paris VI, 2013, 274 pages, p. 113. 59
  • 62. Là, où l'artiste devait produire une démo de sa musique, ou passer une audition concernant son aptitude à donner une représentation, face à des professionnels, il peut désormais présenter soit une démo, soit une performance, soit une auto-production directement au public. Fini les différents acteurs de la profession qui régulaient l'ascension des talents. Des artistes déjà reconnus et établis dans l'industrie de la culture se servent aussi d'Internet pour diffuser à leur public les plus fanatiques et les leaders d'opinion leurs dernières réalisations sans passer par les médias traditionnels (en premier lieu) ce qui crée un engouement pour l'internaute valorisé par la primauté de l'évènement qui lui est disponible à tout moment. Certains acteurs de l'industrie de la culture ont bien compris que ces internautes n'attendent qu'une seule chose : du contenu. Il leur faut donc passer par l'Internet : « Les acteurs des industries culturelles, constatant qu'ils sont moins à même que ceux des industries de la communication de retirer des revenus de l'insertion des contenus dans l'économie du Web et du Web mobile, peuvent chercher à se positionner comme fournisseur de contenus pour les grands acteurs de la communication.114 » À eux, les acteurs, de leur fournir via ce nouveau média le même contenu artistique que l'on avait l'habitude de formater aux autres médias : de nouveaux artistes signés en maison de disques sont présentés comme des artistes sortis de la masse uniquement via Internet (le Web). C'est en fait une stratégie promotionnelle afin de fédérer des fans sur le média Internet. Tout comme l'on fédérait les fans grâce à la radio, puis la télévision (MTV au début des années 80 en est un bon exemple), c'est au tour de l'Internet. Tout en utilisant ensuite ces anciens médias, qui sont des médias de masse, le but est toujours de noyer la masse par tous les médias 114Philippe BOUQUILLION, Bernard MIÈGE, Pierre MŒGLIN, L'industrialisation des biens symboliques, les industries créatives en regard des industries culturelles, Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 2013, 252 pages, p. 217. 60