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                     des Communications Sociales
                          Haute Ecole Galilée




   Panorama de l'évolution de la presse à l'heure
                     d'Internet:
du fil info au pure-player en passant par les réseaux
                       sociaux



Travail présenté dans le cadre du mémoire de fin d’études pour l’obtention du
titre de Master en Communication appliquée, section Presse et Information


Par Aurore Peignois
Master 2 – Presse et Information
aurore.peignois@gmail.com


Promotrice : Régine Florent

                        IHECS – Bruxelles – Juillet 2010
                           Avertissement au lecteur


                                                                          1
On peut aisément dire que deux des principales caractéristiques de l'information en ligne sont
la rapidité de diffusion de l'information et la rapidité avec laquelle ces informations
pourrissent. S'il fallait faire un parallèle avec ce mémoire, je dirais qu'il est empreint de la
même problématique.


A travers ces quelques pages, il sera donné une photographie non exhaustive du monde de la
presse en ligne. Et encore, une partie de la presse en ligne. Exclusivement celle qui depuis
deux à cinq ans présente un impact majeur dans le monde des médias, à la lueur de sa
popularité ou de son originalité.


Internet étant sans frontières, des références seront faites tant aux médias français
qu'américains ou belges. L'objectif est de donner un panorama des tendances fortes
actuellement.


Lors de la lecture de ce travail, une très grosse partie des informations qu'il contient aura déjà
été vue et revue et sera potentiellement dépassée. De nouveaux enjeux, de nouveaux outils, de
nouvelles techniques et de nouvelles polémiques seront nés que ce soit en l'espace de quinze
jours, deux mois ou un an. L'objectif est surtout d'asseoir une partie des éléments qui
détermineront les tournants majeurs de l'évolution de la presse à l'heure d'Internet.


Bien que ce mémoire soit rédigé sur un document papier, sa configuration sera également
semblable à un article web. Deux versions seront d'ailleurs disponibles, d'une part, une
traditionnelle, d'autre part, une version « hyperlinkée » permettant de suivre l'origine des
citations ou des informations lorsque celles-ci sont hébergées sur un site internet.


Les interviews réalisées pour ce mémoire seront disponibles dans leur intégralité sur un blog à
l'adresse suivante: http://aurore.owni.fr


Enfin, ce travail est à considérer comme une matrice de laquelle de nombreuses discussions
peuvent naître. Certaines questions seront simplement effleurées quand d'autres seront
analysées en profondeur, sans qu'il y ait de règle spécifique à cela. L'objectif final de ce
travail est surtout d'être un instantané de la presse en ligne en ce début juillet 2010.




                                                                                               2
INTRODUCTION


De tout temps, les supports médiatiques d'informations journalistiques ont subi de nombreuses
mutations.


J'ai décidé de prendre l'évolution du support et précisément l'invention de l'imprimerie par
Gutenberg au XVe siècle, comme point de départ à la révolution des supports journalistiques.
Celle-ci a connu plusieurs vagues majeures qui eurent un impact tant sur le développement
que sur le traitement de l'information.


A travers les siècles et précisément ces cent dernières années, nous avons connu, après la
naissance de la presse imprimée, l'arrivée de la radio puis celle de la télévision. Le siècle
dernier, nous avons également pu apprécier l'émergence d'Internet en tant que média
d'informations journalistiques.


L'un à la suite de l'autre, ces quatre médias ont connu deux changements. D'une part, une
évolution physique, technique et sémantique en plusieurs phases (dont nous retiendrons
essentiellement et volontairement uniquement certaines parties), d'autre part, une méfiance
sans précédent du monde des médias, qui, à chaque arrivée d'un nouveau modèle, craint de
voir son confort révolu pour de bon. A l'image de ces journalistes de la presse écrite qui
croyaient voir venir la fin de leur existence lors de l'arrivée de la radio puis de la télévision,
nous verrons que l'émergence d'Internet n'échappe pas à la règle. Pourtant, l'histoire nous
montre que le développement des radios publiques puis privées, n'a pas compromis la survie
des modèles précédents. L'arrivée de la radio de service public puis des radios libres devenues
privées est d'ailleurs un autre exemple marquant. Tous ces médias sont toujours présents
actuellement, moins nombreux certes mais plus diversifiés. Cependant, faire un lien unique de
cause à effet entre la diminution de titres de presse ou de stations de radio et l'émergence des
nouveaux médias, est simplement inconcevable.


Ces « nouveaux » médias ont clairement forcé les « traditionnels » à revoir leur offre et leur
business plan mais, on ne peut désormais plus dire que l'information sur Internet est la cause



                                                                                               3
majeure de la crise de la presse. La crise de la presse ne date pas de la création du web ou de
la télévision.


C'est ce qui explique en partie qu'Internet, comme quatrième média révolutionnaire connaît
encore en 2010, un rejet de la part de la profession dû à différentes craintes et ignorances.


Croire que les journalistes auraient tiré les leçons du passé s’évitant cette méfiance lors de
l’arrivée de la presse sur Internet serait « naïf ». La majorité d'entre eux tirent encore à boulet
rouge sur cette forme de journalisme, l'accablant de tous les maux.


Pourtant, ce qu'on ne peut nier, c'est qu'Internet apporte un énorme souffle de renouveau sur la
profession. Que ce soit en matière de supports, de formes de journalisme ou tout simplement
de médias. Nous verrons que certains estiment même qu'Internet permet aux journalistes de
renouer avec les origines de leur métier à savoir, l'investigation en profondeur, la vérification
des sources tout en s'intéressant enfin aux lecteurs. Internet un mal nécessaire mais salvateur?
Il semblerait bien.


A travers ce travail, le lecteur sera invité à découvrir les phases marquantes de l'évolution de
l'information, du journaliste et du journalisme à l'heure d'Internet. Les craintes que ce type de
journalisme fait naître auprès des acteurs directs et les conséquences qui y sont relatives. Il
sera également passé en revue, ce que « la Toile », à travers, entre autres, les réseaux sociaux,
a apporté au métier et à l'information. On verra aussi les problèmes qu'elle pose et comment
les médias tentent d'y répondre. J'évoquerai également quelques nouveaux modèles et
spécifiquement les « pure-players », ces médias sociaux récents, pour enfin conclure sur
l'importance des business modèles pour les médias et les perspectives d'avenir.


Ce travail est donc surtout un instantané de ce qui s'est fait et se fait, jusqu'à la mi 2010,
puisqu'une des caractéristiques majeures de la presse en ligne est son éternel et infini
mouvement.


C'est en somme, un regard sur cette évolution que nous vivons au jour et le jour et dont nous
n'observons que le commencement.




                                                                                                4
PRE-REQUIS

Web 2.0
Lorsque l'on parle d'Internet en 2010, on évoque souvent le « web 2.0 ». Cette expression née
en 2004 de la bouche de Tim O'Reilly – le fondateur d'une maison d'édition spécialisée dans
l'informatique – revêt plusieurs définitions.


D'une part, il s'agit d'interfaces ayant la particularité d'être claires et simples permettant ainsi
aux internautes de s'aventurer sans trop de difficultés au cœur des rouages de la Toile.


D'autre part, il s'agit de la transformation idéologique qu'Internet a subie. Celle-ci a placé les
utilisateurs au centre du réseau. Ils sont désormais des acteurs de première ligne pouvant
influencer et modifier le contenu qu'ils peuvent également créer eux-mêmes. Tout ceci n'était
pas possible avec ce qu'on a appelé à posteriori, le « web 1.0 » ou web statique. L'internaute
« lambda » est désormais un acteur majeur au sein du réseau. Il n'est plus uniquement passif.


Comme le signale également Jean-Pierre Govekar, consultant Internet, « ce web est
notamment caractérisé par l'apparition de nouveaux services multi-supports (ordinateur, pda,
téléphone) favorisant l'interaction entre les internautes (blogs, wikis, réseaux sociaux,
partage de photos et de vidéos, réactions) et les informations (rss [Really Simply
Syndication, des agrégateurs de liens, ndlr.], journaux citoyens, tags) grâce aux technologies
Ajax (un langage informatique permettant de changer du contenu dynamique sans recharger
la page), xml et surtout à une meilleure maîtrise des technologies de web dynamique ».
(ZDNET, 18.10.2006)


Réseaux sociaux
A l'instar du concept de réseau social en sociologie, « le terme fait référence à des
applications Internet dont la fonction principale, de manière très simplifiée, est de relier les
individus entre eux ». (REGUER, COUTON-WYPOREK, LEGRIS-DESPORTES, 2009)


L'émergence du premier réseau social remonte à 1997 aux Etats-Unis. Il s'agit de
''www.sixdegrees.com''. Le site permettait aux utilisateurs de créer leur profil, lister leurs amis
et de surfer à travers les listes personnelles de leurs connaissances. Si ces trois possibilités



                                                                                                 5
existaient bien avant la création de Six Degrees, le réseau est le premier à combiner les trois
sur la même plate-forme.


De 1997 à 2001, d'autres réseaux sociaux voient le jour aux Etats-Unis: AsianAvenue,
BlackPlanet et MiGente. L'objectif est toujours de connecter ses amis.
En 2001, le premier réseau social à vocation professionnelle voit le jour: Ryze.com. Il sera
suivi dans la foulée par Linkedin, Tribe.net, et Friendster. (BOYD, ELLISON, 2007)


En Europe, l'émergence de réseaux sociaux se fait plus difficilement.
A une exception: Netlog. Le réseau social né en Belgique en 2004 semble être une réelle
alternative à l'européenne face à Facebook. (CAVAZZA, 2009)


2004 est justement une année très prolifique en matière de création de réseaux sociaux. C'est
en effet cette année-là que Facebook voit le jour. Créé par Mark Zuckerberg et destiné à
l'origine à ses camarades de classe d'Harvard, le réseau social compte aujourd'hui plus de 400
millions de membres à travers le monde, dont 3,5 millions en Belgique. (La Libre,
12.06.2010)


Enfin, un des derniers nés et des plus prometteurs, Twitter est arrivé en 2006. Sorti d'un
croquis de Jack Dorsey – un des pères fondateurs – le réseau vise à partager ses pensées et
ses activités via 140 caractères, soit la taille d'un sms.
L'oiseau gazouilleur (le symbole de Twitter) a très vite rejoint le top 10 des réseaux sociaux
les plus influents. (SOCIAL MEDIA WATCH, 21.07.2009)


A l'analyse des informations de cette année 2010, on peut aisément dire que le réseau devient
progressivement une des sources majeures d'information des journalistes présents sur la Toile
en 2010, qui y sont d'ailleurs surreprésentés. (VOISIN, 2010)
Parmi les exemples récents: les révoltes en Iran ou le tremblement de terre en Haïti.


Pure-player
On appelle « pure-player » une entreprise, un service et désormais par extension un média
ayant démarré et exerçant son activité uniquement sur Internet. Parmi les plus connus, on




                                                                                            6
retrouve Slate.fr, Rue89.fr ou Backchich.info en France, HuffingtonPost.com et Slate.com aux
Etats-Unis et Apache.be en Belgique.




Nouveaux médias
Le terme ''nouveaux médias'' est généralement employé pour définir les récents outils qui par
l'arrivée d'Internet et du numérique redéfinissent l'accès, la production et la diffusion
d'informations en opérant également des changements sur l'évolution du métier de journaliste.
Ces outils ont pour vocation de connecter les personnes entre elles, puis de les connecter avec
l'information. Cela vise tant les réseaux sociaux que les pure-players, les sites Internet ou les
supports tels que les smartphones (HTC, Iphone, Blackberry...), les tablettes (Ipad) en passant
par les portes de frigo.




Rich Media
Le « Rich Media » concerne l'information enrichie via différents médias tels que l'image, le
son, la vidéo, le texte, la visualisation de données ou l'interactivité. Il concerne également
l'agencement et la répartition donnés par le journaliste, des informations qu’il mettra à la
disposition de l’internaute. L'intérêt du Rich Media concerne la subsidiarité: permettre à
chaque média de s'exprimer de la manière la plus profitable par rapport à ses caractéristiques
propres. « Le rich média permettrait ainsi de donner « à voir », « à comprendre » et « à
entendre » plus facilement, mais aussi d’expliquer des phénomènes complexes ».
(ROZIERES, 2010, 9)




                                                                                              7
1. Aux origines de la presse en ligne

                                             « Pour nous, le ''print'' ce n'est pas du tout une finalité.
                                                 Un journaliste web aujourd'hui va être plus content
                                                 du nombre de re-tweet1 que de l'impression papier.
                                           C'est aussi ce qui ''clashe'' avec l'ancienne génération ».
                                                                     Antoine Daccord, journaliste au Figaro.fr




        1.1 Définition du concept « presse en ligne »

On entendra par « presse en ligne » dans ce travail, l'information qui peut être consultée sur
une plate-forme Internet d'un média reconnu comme tel par la ''Commission paritaire des
publications et agences de presse'' (CPPAP) française2.


En ce sens, l’éditeur de presse en ligne doit publier un contenu en ligne qui se devra d'être
« original, essentiellement écrit, édité à titre professionnel, composé d’informations
d’actualité, régulièrement renouvelé et daté, faisant l’objet d’un traitement journalistique, en
matière de recherche, de vérification et de mise en forme des informations, ne constituant ni
un outil de promotion ni l’accessoire d’une activité industrielle ou commerciale et, produit
par au moins un journaliste professionnel, s’il s’agit d’information politique et générale ».
La mesure vise à la fois les sites Internet de la presse traditionnelle et les «pure-players». En
revanche, les sites qui ne regrouperont que des dépêches, mais aussi les blogs et les sites
Internet personnels ne pourront pas prétendre au statut d’éditeur de presse en ligne.
(Juriscom.net, 03.12.2009 et Pme.service-public.fr, 30.10.2009)


Le terme « presse en ligne » trouve également son équivalence dans les termes suivants:
« presse internet », « presse web », « presse 2.0 » que vous pourrez retrouver de nombreuses
fois à travers ce travail.


1 Un re-tweet est un (re)-partage d'une information sur le réseau social Twitter, auquel la source est
  mentionnée et qui confère une certaine réputation à son auteur si celle-ci est fortement partagée.
2 Une telle commission n'existe pas en Belgique. Cependant un projet de décret serait en préparation en
  Communauté Française, qui ne confirme pas l'information de l'information de l'Office Wallonie Bruxelles.


                                                                                                             8
Le terme « presse écrite » ne sera pas utilisé puisque trop généraliste et englobant à la fois la
presse en ligne et la presse imprimée, ce qui pourrait donc porter à confusion.


       1.2. Naissance de la presse en ligne


Dès le milieu des années 90, de nombreux sites web diffusent des dépêches d'actualité. Ils ne
sont généralement pas reliés au monde du journalisme. Parmi ceux-ci, se trouvent AOL.com,
France-Telecom.fr ou encore Yahoo.com.


Un peu plus tard, la majorité des rédactions de quotidiens nationaux se dotent également d'un
site Internet qui sera étroitement lié à l'édition imprimée. Parmi ceux-ci, Dhnet.be en juin
2000 ou Lalibre.be en janvier 2001. Cette arrivée sur la toile du groupe IPM (La Libre/La
DH) répondait surtout à un effet de mode, puisqu'à cette époque, Le Soir avait déjà lancé son
site Internet. « On mettait en ligne principalement les articles du journal papier et très peu de
dépêches. Contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, il y avait également très peu
d'actualisation de l'information. Le lancement de ce site d'information répondait surtout au
fait qu'il fallait être sur le net, un point c'est tout ». (DEPRE, 2010)


Les années suivantes, des sites indépendants, des blogs et des pure-players émergent. Aux
Etats-Unis, il s'agit d'HuffingtonPost.com, Slate.com ou Salon.com. En France, ce sont
Rue89.fr, Mediapart.org ou encore Bakchich.info. (DAGIRAL, PARASIE, 2010, p.15). En
Belgique, après une tentative avortée d'un pendant ''.be'' de Rue89 orchestré par des anciens
journalistes du Soir, Apache.be est véritablement le seul pure-player belge, mais il n'est
disponible qu'en néerlandais.


       1.3. Caractéristiques et évolutions

               1.3.1. Valeur de l'information vs. information de valeur


Lors d'une étude menée en 2006, F. Rebillard a constaté que la publication d'informations
exclusives pour la presse en ligne est marginale par rapport à la reproduction d'informations
initialement produites pour les médias traditionnels. (REBILLARD, 2006, 54)


                                                                                              9
Une constatation que ne partage pas le journaliste et spécialiste Cédric Motte: « quand on
regarde l'information publiée sur les pure-players, c'est clairement une information exclusive
et réservée à Internet ». (MOTTE, 2010)


Au delà des pure-players en effet, peu de sites dits de médias traditionnels produisent des
contenus exclusifs pour la « Toile », même si ces derniers mois, l'heure est au changement.
Au Figaro, des contenus approfondis sont offerts, mais aux abonnés uniquement. Cependant,
le succès n'est pas totalement au rendez-vous. Le quotidien régional Sudpresse s'y met
progressivement lors d'évènements particuliers tels que des festivals. A la Dernière Heure,
depuis février 2010, des vidéos dédiées exclusivement au site sont réalisées par Mathieu
Militis. Parmi les évènements couverts, le Tour de France. (DUMONT, 2010)
Au Soir, l'information produite par la rédaction papier est disponible sur la Toile mais de
façon payante. Philippe Laloux, rédacteur en chef du Soir.be: « il n’y a aucune volonté de
donner le journal gratuitement. Ce qui fait vivre Le Soir, ce sont les 80.000 journaux vendus
chaque jour, pour un chiffre d’affaires de 50 millions d’euros par an. Le Soir papier est
payant, le site est gratuit. Il n’y a pas de stratégie à la Murdoch pour revenir au payant,
comme c'est le cas pour le New York Times, puisqu’on n’a jamais donné nos contenus
gratuitement ». (LALOUX, 2010)
Et la direction du journal de ne pas vouloir faire l'impasse sur 50 millions d'euros, là où
Lesoir.be n'en rapporte que 2.


« Il faut considérer que tous les contenus sont payants. Il faut les valoriser et les présenter sur
une forme particulière. Pour l’Ipad, par exemple, il est hors de question de faire payer des
contenus formatés 300€ comme pour l’abonnement papier, mais gratuitement ce ne serait pas
possible car ce service a une vraie valeur, contrairement à l’information. Qui va payer pour
acheter l’éditorial de Béatrice Delvaux ? Personne ! Par contre, payer quelques euros par
mois pour accéder à des contenus exclusifs, plus de services, un chat et des informations
triées, archivées, hiérarchisées: oui. L’information n’a pas de valeur mais le service bien ».
(LALOUX, 2010)


Afin malgré tout de continuer à produire de l'information, mais surtout celle qui rapporte, Le
Soir s'est également lancé dans différentes stratégies économiques. Outre les produits vendus
en partenariat avec le quotidien (DVD, recueils, encyclopédies...), le groupe Rossel vend


                                                                                                10
désormais des ... thés. Si à l'origine, une partie des rentrées financières de la presse écrite
étaient les petites annonces, ils doivent désormais préserver leur santé financière en vivant
avec leur temps, sans pour autant perdre leur objectif de vue: « apporter au lecteur, une
information et un service de qualité, quelque soit le support de lecture ». (LALOUX, 2010)


               1.3.2. L'information en perpétuel changement


Une autre caractéristique de l'information en ligne est son caractère « mouvant ». Le support
permet un nombre infini de mises à jour. En ce sens, il est également possible de corriger,
améliorer et enrichir l'information publiée. Il est désormais courant de trouver un article
Internet dans lequel une partie des informations est « hyperlinkée » (des liens qui pointent
vers d'autres sites Internet à l'intérieur même d'un texte), à cela peuvent être ajoutés, une
photo, une vidéo, un chat (un « cover it live » généralement) et dans de plus rares cas, un
agrégateur de tweets (messages Twitter de 140 caractères) sur le sujet.


Ecrire un article pour la presse imprimée ou pour la presse Internet n'a pas les mêmes
caractéristiques. Le média Internet étant voué spécifiquement à la rapidité. Les articles web
auront tendance à être beaucoup plus courts et directs et veilleront à ce que toute l'information
soit donnée le plus vite possible au lecteur (tout doit généralement être dit dans le titre et le
chapeau).


Aujourd'hui encore, l'écriture d'un article est également conditionnée par les moteurs de
recherches. Il est recommandé dans les rédactions que les titres soient accrocheurs pour le
lecteur mais surtout pour Google. L'enjeu est le référencement de l'article par le célèbre
moteur de recherches afin d'engranger un plus grand nombre de visites. La publicité
rémunérant actuellement les médias sur Internet au nombre de clics ou de pages vues, il est
désormais indispensable d'utiliser également des mots-clés dits ''bankables''. Ces mots-clés, à
forte tendance de clics, donc fortement rémunérateur pour Google et les journaux, sont
répertoriés, entre autres, par Google Insight (ou Google Tendances des recherches en français)
(voir chapitre 2.4.3).


Pour Mélissa Bounoua, journaliste et « community manager » chez 20minutes.fr, cette
évolution a changé le journalisme dans le sens où ce n'est plus le même média, ni la même



                                                                                              11
manière de travailler. L'information est désormais également déclinée en photo, vidéo et en
son.
« Ça change surtout la manière de traiter l'info puisque les gens veulent avoir les faits en
premier lieu. Ça a renforcé la séparation entre les faits et le ''breaking news'' ».(BOUNOUA,
2010) Chez 20minutes.fr, les journalistes et community-manager ont d'ailleurs à peine « 3
minutes » pour mettre l'information en ligne. (BOUNOUA, 2010)


« Et parce qu'il y a ce flot d'informations en permanence, il y a aussi un retour en force de
l'analyse et du décryptage de l'information. On le voit avec toutes les créations de magazines
qui sont ''plus sur le fond'' et le grand reportage comme ''21'' ou le nouveau ''Usbek et Rica''.
Ce sont de très grands papiers où on prend le temps de refaire du ''vrai journalisme''. Les
journalistes font leurs recherches en profondeur à leur aise. Ils peuvent aller sur le terrain,
alors que sur le web on n'y va quasi jamais. Ça renforce vraiment la différence entre le
''breaking news'', qui va de plus en plus vite et l'analyse qui est de plus en plus longue »,
explique Mélissa Bounoua. (BOUNOUA, 2010)


               1.3.3. Analyse des changements de rapport à l'information


Selon une étude de 2008 du Centre de Recherche Pew reprise par le Time, « il y a plus
d'Américains qui consultent les infos en ligne gratuitement qu'il n'y en a qui paient des
journaux ou des magazines ». (TIME, 22.03.2009, 22)


Ces dernières années, le rapport à l’information a connu plusieurs évolutions. Pour être
concret, on peut dire qu'il a totalement changé. « Pendant des siècles, le journaliste donnait
de l’information de manière verticale, c'est-à-dire en distribuant le savoir, le même contenu à
des gens, du haut d’un piédestal. Les gens lisaient ce qu’on leur donnait sans possibilité de
retour », (LALOUX, 2010). « Avec le web, ce sont les internautes qui vont décider de ce qui
est pour eux l'actualité aujourd'hui, et plus les journalistes ». (MOTTE, 2010) Et Nicolas
Willems, journaliste à la RTBF radio de constater que l'implication des internautes dans le
processus de création de l'information a totalement changé: « j'ai des internautes qui
m'envoient des mails pour me tuyauter sur un événement ou pour me dire que j'avais l'air
endormi ce matin. C'est tout nouveau, désormais l'internaute joue clairement un rôle et les
journalistes doivent en tenir compte ». (WILLEMS, 2010)



                                                                                              12
Du côté de la production d'information sur la Toile, les apparences sont trompeuses. Des
études ont mis en lumière le fait que la création de contenu est plutôt marginalisée et
s'exprime via la « loi des 1% »: « sur 100 personnes en ligne, 1 seule créera du contenu
inédit, 10 interagiront avec ce contenu et l'enrichiront (en commentant, améliorant,
recommandant, votant...) et 89 personnes iront simplement le consulter ». (SLIDESHARE,
2006,10)


               1.3.4. Une hiérarchie à réinventer


Quelle hiérarchie pour l'information sur Internet?
Cette question, les journalistes de la presse en ligne se la posent tous les jours. Fluctuante, elle
est souvent décidée par la ligne éditoriale du média, l'importance supposée pour un fait
d'actualité en fonction du contexte actuel, de l'intérêt supposé qu'aura l'internaute ou enfin,
simplement au « feeling ». Comme me l'expliquait Vincent Genot, lors d'un stage au Vif.be,
certaines informations sont volontairement mises en avant uniquement parce qu'elles seront
des pièges à clics via les moteurs de recherche. A titre d'exemple, un article avec dans le titre
le mot ''Facebook'' attirera de nombreux lecteurs. A la fois parce qu'il tient, certes, d'un
phénomène de mode, mais aussi parce que le moteur de recherche liera le réseau social à
l'édition Internet du journal pour peu que son nom soit défini également dans la recherche de
ce mot clé ou qu'il soit recherché via Google News (Google Actualité en français).


Chez Rue89, l'organisation de la hiérarchie de l'information est loin de répondre
prioritairement à la tyrannie des moteurs de recherche: « on essaie de trouver un équilibre
entre 3 éléments. Le premier, notre sentiment sur l'actualité du jour (certains évènements sont
incontournables, on essaie d'y apporter notre regard). Le deuxième, ce qu'on apporte
d'original en sujets: des angles, des papiers ou des scoops. Le troisième, ce que le participatif
et les partenariats apportent en contenu pour notre site. Ces partenariats avec d'autres sites
nous permettent de proposer des contenus originaux sur des domaines qu'on ne couvre pas ».
(HASKI, 2010)




                                                                                                 13
Pierre Haski qui est co-fondateur et directeur de publication à Rue89, ajoute d'ailleurs que ce
que les journalistes décident le matin en réunion de rédaction est loin de correspondre au
visuel qu'a finalement le site en soirée.


Johan Hufnagel, rédacteur en chef de Slate.fr, estime qu'il y a tout de même une hiérarchie
dans l'information qui est tributaire du moment. « Lorsque deux événements majeurs arrivent
presque simultanément, lequel va ou reste en une? » C'est ce genre de question qui a amené
l'équipe du pure-player à innover sur le traitement en direct de l'information. « Il fallait
trouver comment ranimer et nourrir une information chaude du jour pour la tirer sur toute la
journée ». Pour parvenir à maintenir vivante cette actualité, les journalistes se sont mis à
proposer de nouveaux contenus sur le sujet via des décryptages, des interviews ou des
sélections de liens. Johan Hufnagel note une différence de processus sur Slate.fr, puisqu'il
s'agit d'un site d'analyses et par conséquence, il n'y a pas vraiment de papiers ''chauds''. « Ce
sont les meilleurs papiers que l'on met en une. Ensuite la hiérarchie se fait dans la page en
fonction de la maquette du site ». (HUFNAGEL, 2010)


Mais Johan Hufnagel explique également que la hiérarchie existe de moins en moins puisque
les internautes arrivent bien souvent par les moteurs de recherche sur des articles bien précis:
« désormais, c'est également le ''comment et pourquoi'' je suis arrivé sur Slate qui fait la
hiérarchie. Elle est en fonction de la recommandation par Facebook notamment, ou de la
recherche via Google ». (HUFNAGEL, 2010)


Une hiérarchie de l'information à géométrie variable semble être la réalité sur les sites Internet
d'actu. Ce média récent force la majorité des rédactions à avancer à tâtons et expérimenter de
nouvelles pratiques, l’œil vissé sur ce que fait le voisin, qu'il soit en France ou aux Etats-Unis.


               1.3.5. De nouvelles formes de consommation


La consommation de l'information a également évolué depuis environ 5 ans. Aujourd'hui, les
internautes lisent ce qu’ils recherchent sur le support qui leur convient. Ce qui amène Philippe
Laloux à constater que l’information elle-même a changé: « les news qui sont centrées sur un
site portail, c’est fini. Désormais, l’information est sociale, partagée, fragmentée et
segmentée même dans sa construction narrative, on peut réellement parler du web



                                                                                                14
sémantique ou tagué ». A cela, Philippe Laloux, ajoute qu'il faut repenser les contenus et leur
apparence par rapport aux nouveaux supports de lecture. « Exporter le pdf d'un journal sur
l'iPhone ne sert à rien puisque ça rend les articles illisibles » (LALOUX, 2010). Un avis
partagé par Pierre Haski, dont les citoyens de la Rue, ont réclamé une application iPhone
permettant de lire le site sans changement d'orientation du contenu, une fois couché dans un
lit.


Selon Pierre Haski, il y a également un autre élément qui montre les nouvelles formes de
consommation de l'information. Il prend l'origine des visiteurs de Rue89 pour étayer sa thèse:
« on a 3 sources de trafic majeures: la première, c'est la recommandation, soit tous les liens
entrant en provenance des emails, des blogs, de Facebook... L'ensemble de ces liens
produisent 37% du trafic. La deuxième, ce sont les gens qui tapent directement Rue89 dans
leur navigateur, et la troisième seulement c'est Google, avec environ 20-25%. » (HASKI,
2010)
Pour le directeur de publication, c'est intéressant puisque ça lui permet de comprendre les
tendances et « d'adapter » le modèle aux besoins des utilisateurs.


Cette révolution de consommation, les médias ne l'avaient pas vraiment imaginée. L'arrivée
des smartphones et spécifiquement de l'iPhone a d'ailleurs engendré un énorme
bouleversement dans le monde de l'information. « Je pense qu'on est au début d'une histoire
qu'on maîtrise mal. Les changements d'habitudes de lecture sont impressionnants. Quand
vous allez dans un métro aujourd'hui, vous ne voyez plus personne avec un journal en main.
C'est terrifiant! Il y a un autre rapport à l'actualité, aux sources des médias. Le simple fait
que les gens n'ont plus de rapport exclusif à un titre pose également des questions pour le
paiement. Personne ne paiera pour 10 sites. Demander de payer, c'est demander
l'exclusivité ». (HASKI, 2010)


Si la plupart des journalistes entre trente et septante ans ont grandi avec des parents qui étaient
fidèles à un seul titre, la génération de demain ne connaitra plus cela. L'exclusivité héritée
d'une habitude familiale disparaît avec la nouvelle génération de lecteurs.


« J'ai l'impression que le lecteur de demain, le plus jeune des lecteurs d'aujourd'hui, ne lira
plus le papier, ou de manière exceptionnelle. Sur quoi lira-t-il Le Monde, Le Nouvel Obs? Sur
le web, sur l'Ipad, sur de la feuille électronique... En tout cas il y aura une relation au flux, à


                                                                                                15
sa propre ''timeline'', à son expérience en ligne qui sera absolument phénoménale dans son
choix. » (HUFNAGEL, 2010)


               1.3.6. Peut-on réellement parler de révolution?


« Pour moi c'est une révolution à la hauteur de ce qu'a été l'invention de l'imprimerie ».
(RAPHAEL, 2010). Ces mots sont ceux de Benoît Raphaël, ex-rédacteur en chef du Post. Si
la phrase est choc, c'est peut-être parce que les évolutions le sont également. Une position que
ne partage pas tout à fait Nicolas Voisin, qui estime que l'on se situe plus dans une mue de
l'information, à l'image de l'arrivée de la radio ou de la télévision. « Internet bouscule le
paysage médiatique, mais est-ce qu'on parle de révolution? A quel niveau est vraiment cette
révolution. Je trouve que les termes sont très abusifs. La diffusion de la culture, l'information,
ce que j'appelle ''la médiation culturelle'' est un paysage qui s'est toujours transformé, qui a
toujours été animé par plein d'acteurs différents: des acteurs institutionnels, des acteurs
associatifs, des acteurs de type ''médias traditionnels'', des acteurs dits d'innovation. Tous ces
différents maillons font un paysage et un écosystème cohérent. C'est une table de mixage et on
est en train de jouer avec les curseurs. Le papier n'aura sans doute plus le même usage
demain, mais il ne disparaîtra pas pour autant». (VOISIN, 2010)


En attendant, ce semblant de révolution fait peur. Selon Antoine Daccord, le dénigrement du
métier de journaliste web serait sûrement dû à de la jalousie et de la crainte. A l'image de
l'émergence des radios libres. « Le journaliste a eu pendant longtemps une possession et une
maîtrise de l'info. Aujourd'hui, c'est complètement fini avec Internet. En France vous avez
30.000 journalistes, 70 millions d'habitants, c'est normal que l'info première soit vue par
quelqu'un d'autre que le journaliste. La différence est qu'avant, les gens ne pouvaient pas
communiquer plus rapidement que par le journaliste. Aujourd'hui, on ''tweete'', on
''facebooke'' et l'information est publiée ». (DACCORD, 2010)


Si le fait que l'info puisse provenir d'ailleurs tétanise les journalistes, il leur permet de relever
un défi encore plus intéressant qu'avant: « maintenant le métier de journaliste va être de
rattraper l'info au vol, de la vérifier, de la calibrer, de la hiérarchiser et de la
contextualiser ». (DACCORD, 2010)




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2. Un nouveau métier: le journaliste web


              « Ça fait un an qu'on me demande ce que je fais de ma vie, j'en peux plus quoi! »
                                    Mélissa Bounoua, community-manager et journaliste chez 20minutes.fr




       2.1. Définition et attributs

« Journaliste web », « journaliste Internet », « journaliste 2.0 », sont trois des nombreux
termes qui souvent, définissent le métier de journaliste sur la Toile. Parmi les particularités de
cette profession, on notera le manque de définition et de considération puisqu'il s'agit d'un tout
nouveau métier, qui même s'il a vu le jour fin des années 90, est toujours considéré comme
une nouvelle profession. En ce sens, le statut social, les barèmes salariaux et les attributs
spécifiques n'ont pas encore été donnés.


Dans les rédactions aujourd'hui, il est souvent demandé aux journalistes postulant d'être
capables de manier différents outils: que ce soit une caméra vidéo, un banc de montage, un
logiciel de retouche ou un éditeur de sites Internet. Pour autant, peut-on parler de ''journalistes
couteau suisse'' en tant que spécificité liée à Internet? « Je pense que ce n'est qu'une
transposition de ce qui se passait pour le ''print''. Vous aviez déjà des soutiens de rédaction
qui savaient, entre autres, régler la colorimétrie dans une impression ou rogner une image...
Aujourd'hui, c'est adapté à Internet. Ce sont des nouvelles tâches, mais ce n'est qu'une
transposition de ce qui se passait déjà sur le ''print'' ». (DACCORD, 2010)


Il n'y aurait finalement pas de changements majeurs dans la définition du journaliste. Seuls
certains réglages de précision seraient nécessaires et relatifs à l'évolution des supports sur
lesquels désormais les informations sont publiées.


« Ce qui va changer vraiment c'est le fait d'être hyperconnecté et de suivre tout ce qui se dit
sur soi. Ça demande une nouvelle façon d'être et de travailler et c'est quelque chose qui va
être assez inné dans les générations qui arrivent. Si avant on se levait avec la radio,




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aujourd'hui on arrive à une génération qui se lève avec les réseaux sociaux ». (DACCORD,
2010)


        2.2. Les journalistes à l'heure des réseaux sociaux

Pour Sree Sreenivasan, professeur de journalisme à l'Université de Columbia à New York,
« les réseaux sociaux sont le plus grand impact que le monde des médias ait connu depuis
l'émergence de l'Internet dit populaire entre 1995 et 1997. Les réseaux sociaux ce n'est plus
des conversations dans une seule direction, mais bien dans deux, dix ou mille directions. Leur
pouvoir est de connecter les gens et les rendre de plus en plus impliqués que ce soit en
écrivant, en parlant, en travaillant, en partageant ou étant engagé d'une manière jamais vue
auparavant ». (SREENIVASAN, 2010)


Pour Philippe Laloux, il s'agit surtout d'accéder à de nouvelles sources d'information
permettant, par la suite, d'alimenter ces réseaux avec des nouvelles fraîches: « on sait que sur
Internet, plus de 90% des informations sont des informations recyclées. Or l’objectif premier
pour un journaliste, est de ramener de l’information qui n’a pas encore été traitée. Il pourra
donc alimenter son enquête en s'appuyant sur la communauté grâce à ces nouveaux outils. Ce
n’est pas totalement une source d’information, c’est plutôt une source de sources ».
(LALOUX, 2010). Un constat que partagent tous les journalistes interviewés pour ce
mémoire.
« Ce qui est intéressant en tant que journalistes, c'est d'utiliser ces réseaux là non pas pour le
contenu qui est offert (Twitter: une info, Flickr: une photo, Youtube: une vidéo), mais pour la
possible mise en relation avec des gens qui sont témoins de l'évènement ». (MOTTE, 2010)


« Vous avez des réseaux comme Viadeo ou Linkedin qui sont de formidables outils pour
contacter des gens dans des entreprises, par exemple, à des postes auxquels on n'avait pas
accès avant en tant que journaliste, parce qu'on était directement dévié vers la
communication ». (MOTTE, 2010)


Selon Sree Sreenivasan, il y a quatre choses que les réseaux sociaux permettent: « trouver des
nouvelles histoires, trouver de nouvelles sources ou de nouvelles idées; être connecté plus en




                                                                                               18
profondeur avec une audience plus diverse, attirer l'attention sur le travail du journaliste et
enfin, construire et exercer son cerveau en ligne ». (SREENIVASAN, 2010)


Pour le professeur de Columbia, les journalistes travaillent désormais main dans la main avec
leur public au lieu d'uniquement leur dire ce qu'il se passe. « Aujourd'hui, tout le monde est un
''partageur d'information''. La différence pour le journaliste c'est qu'il a la formation et le
background pour produire une information plus poussée, plus consistante et plus précise. Le
mixte des deux est cependant bon et important ». (SREENIVASAN, 2010)


Parmi les nouveaux rôles qu'endossent également les internautes, il y a celui de ''fact-
checker''. Le terme ''vérificateur de faits'' désigne les internautes et les médias d'information
qui recoupent tant l'information publiée par les journaux que les déclarations des grands de ce
monde, en les croisant avec des documents audio, vidéo, écrits... publiés par le passé. Cette
tyrannie de la cohérence (ou fact-checking) a valu, entre autres, à Nicolas Sarkozy quelques
polémiques. Une des dernières en date concerne la présence du Président français à Berlin lors
de la chute du mur. Celui-ci affirmait avoir participé au soulèvement et à la démolition du mur
le 9 novembre au matin, or des journalistes et des historiens ont croisé leurs informations pour
affirmer que c'était impossible. (SLATE, 10.11.2009)


Au blogueur Loïc Lemeur, le journaliste américain Jeff Jarvis expliquait qu'il aimait l'idée
d'être surveillé par ses lecteurs qui le corrigeaient s'il se trompait. Pour lui c'était le
journalisme de demain. (MARTIN, 2010, 26). Ce que certains journalistes apprécient
également, c'est la possibilité d'avoir un feedback immédiat sur les articles. Ce compte rendu
des lecteurs permet au journaliste de découvrir le niveau de pertinence de son information, de
ses sources et ce que cela déclenche chez les lecteurs. C'est l'opportunité également de
corriger, le cas échéant. « Je pense surtout que ça a remis les pieds sur terre aux journalistes.
Ce feedback immédiat permet de voir pour qui et pourquoi on écrit. On arrête d'imaginer
avoir le savoir unique tout seul dans son coin, en se disant que parce qu'il y a 200.000
journaux imprimés on a été lu 200.000 fois ». (DACCORD, 2010)


De son côté, Nicolas Voisin estime que « les réseaux sociaux ont amené aux journalistes une
raison de plus de remettre en cause leurs certitudes ». Expliquant que le journalisme est une
des professions qui a le plus de mal à intégrer de nouveaux usages, il estime que Twitter a
revivifié la manière dont les journalistes travaillent. « Ça impose aux journalistes de


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considérer que leur travail n'est pas terminé lorsqu'ils ont fini un article, considérer que
l'investigation, le travail d'enquête, le recoupement de l'info, ça peut se faire derrière un
écran, et que ce n'est pas forcément uniquement derrière un téléphone. Ça multiplie aussi les
sources ou le croisement des sources d'information ». (VOISIN, 2010)


Un autre avantage pour les journalistes et leur rédaction à être sur les réseaux sociaux,
s'exprime en termes de visibilité générée par la viralité3 du réseau. L'information est partagée
et vue à l'infini par les utilisateurs de ces plateformes, qu'ils y trouvent un intérêt ou pas.


Au Soir.be où l’année passée, l'arrivée des internautes depuis Facebook connaissait une
croissance de 250%, Philippe Laloux ressent parfaitement l'intérêt des réseaux sociaux. « On
est à deux doigts d’avoir la majeure partie des internautes qui viennent par Facebook, qui est
déjà au dessus de Google.be. Twitter est encore très épidermique. Aujourd'hui, toute la
difficulté est de faire comprendre à un journaliste que faire du web, ce n’est pas travailler
deux fois, mais travailler autrement ». (LALOUX, 2010)



        2.3. Les forçats de l'info

En mai 2009, un article de Xavier Ternisien du Monde.fr crée la polémique en France. ''Les
forçats de l'info'' dresse un portrait assassin et peu reluisant de ces nouveaux journalistes: les
journalistes web, souvent définis comme « journalistes low-cost » ou « Pakistanais du web »,
en référence à leurs conditions de travail. Une situation qui est vraisemblablement en train de
changer.


A la suite de cette polémique, Mélissa Bounoua, journaliste-animatrice de communauté chez
Arte.tv à l'époque, organise à Paris, une rencontre entre rédacteurs en chef de médias
imprimés et en ligne. Autour de la table se retrouvent, entre autres, Benoît Raphaël
(LePost.fr), Pierre Haski (Rue89), Christophe Gueugnau (LeNouvelObs.com), Joël Ronez
(Arte.tv), Alexis Delcambre (LeMonde.fr), Johan Hufnagel (Slate.fr), Eric Mettout
(L’Express.fr) et Philippe Mathon (LePoint.fr).




3 On parle de viralité en matière de réseaux sociaux pour définir la capacité qu'ils offrent aux informations de
  se répandre facilement et rapidement à travers les différents individus qui y sont présents.


                                                                                                               20
Si le débat initialement prévu entre les ''forçats'' et les ''négriers'' a finalement tourné à la table
ronde, il a néanmoins permis de faire avancer les mentalités en ouvrant le dialogue sur les
conditions de travail des journalistes en général.


Les semaines qui ont suivi ont permis à tous les participants et leurs médias affiliés de prendre
du recul par rapport à la situation. Un recul empreint d'histoire qu'a également pris Antoine
Daccord, ex journaliste régional et actuel community-manager pour le Figaro.fr. « Les
premières rédactions Internet en 2002-2003 chez Libé comptaient une quinzaine de
journalistes web. L'information sur Internet a périclité et ces personnes-là ont été renvoyées
dans les rédactions ''papier''. Tous ces médias n'allaient pas en 2007, recréer des rédactions
composées de 40 journalistes avec des salaires énormes. Ils ont donc attendu de voir
comment cela allait reprendre. Pareil pour les journalistes qui, aujourd'hui gagnent plus de
8000€, ça n'est pas arrivé le jour où Gutenberg a sorti l'imprimerie. Ça a pris du temps et
c'est le même recul qu'il faut avoir sur les forçats: ça va se tasser. Il ne faut pas oublier qu'on
est sur un nouveau média et un nouveau métier». (DACCORD, 2010)


Pour Mélissa Bounoua qui travaille dans la presse en ligne depuis plus d'un an, les raisons de
cette déconsidération et de ces salaires bas sont nombreuses. Il y a, selon elle, le fait que les
journalistes web aiment profondément ce qu'ils font et que les rédacteurs en chef en profitent
pour justifier ces différences de traitements. « Je travaille de 8h-8h30 à 19h sans réelle pause
déjeuner. Mais j'adore ça. Même s'ils nous disent qu'on est tous une grande famille et qu'il n'y
a pas de différences, on travaille quand même beaucoup plus que la génération d'avant alors
qu'on est considéré comme des moins que rien en étant également moins payé qu'eux ».
(BOUNOUA, 2010)


Une différence et une déconsidération qui s'expriment aussi dans les fiches salariales:
Dernièrement, lorsque la grille des salaires ''papier'' a été publiée par le principal syndicat
des journalistes, j'ai remarqué qu'un stagiaire gagne la première année 1750 euros brut, ce
qui est en gros le salaire net d'un journaliste web débutant chez 20minutes.fr. Concrètement,
pour la SNJ, le salaire d'un stagiaire est le salaire d'un journaliste web ». (BOUNOUA,
2010)


Pour sensibiliser les journalistes web à leurs conditions de travail et tenter de faire bouger les
choses auprès des rédactions, Mélissa Bounoua ainsi que d'autres journalistes web se sont


                                                                                                    21
regroupés au sein de ''DJIIN'': l’association pour le développement du journalisme, de
l’information et de l’innovation numérique. L'objectif: sensibiliser, informer, débattre au sujet
de ce nouveau journalisme.


Pour expliquer des salaires aussi bas, plusieurs raisons sont avancées . D'une part, c'est un
nouveau métier et les grilles salariales n'ont pas encore été mises en place. D'autre part, les
rédacteurs estiment que le « web ça ne rapporte pas beaucoup, même si leurs journalistes
travaillent 50h par semaine, ils ne peuvent donc pas être autant payés qu'au papier ».
(BOUNOUA, 2010).


« Aujourd'hui, à titre d'exemple, un journaliste 'ancien' du Monde ou Libé a 14 semaines de
congés payés, 16 mois de salaire et touche plus de 4.000€ net. Parmi ceux-là, certains ne
produisent qu'un article par semaine. C'est un écosystème issu d'une histoire, qui a
énormément de contraintes – centralisation des imprimeries, impressions, etc... On ne peut
pas le dénoncer en jetant tout aux orties car ces médias sont absolument essentiels dans notre
environnement. Mais leur économie n'est pas la même que celle d'un média qui se lancera sur
une page blanche aujourd'hui ». (VOISIN, 2010)
Une économie qui déteindrait donc sur les conditions de ces ''journalistes 2.0''.


Le bilan que Mélissa Bounoua fait de cette réunion est finalement plutôt positif. Elle estime
qu'elle a permis à tous les jeunes journalistes, tant ''web'' que stagiaires de se connaître.
''L'ancienne'' génération aura ainsi pu prendre conscience des conditions difficiles vécues par
ces novices qui se retrouvent sur le web parce qu'ils sont ''frais''.


De cette réunion est née une vraie reconnaissance. « Les rédactions web commencent à être
intégrées et pensées comme de vraies rédactions et plus des gens bizarres regroupés dans un
coin. Ça a permis à une génération et à un média, certes à l'échelle de Paris, de se demander
s'il ne faudrait pas revaloriser ce métier. » (BOUNOUA, 2010)




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2.4. Nouvelles tâches, nouveaux métiers, nouveaux outils

               2.4.1. Community-editor vs community-manager: de la
                      communication au service après-vente


« Ce n'est pas le métier de journaliste qui change. C'est l'activité de conception, d'élaboration
de distribution de l'information qui nécessite un nouveau médiateur: le community-editor ».
(VOISIN, 2010)


Distinct du community-manager dont la tâche consiste à fédérer une communauté autour d'un
site internet ou un média et à communiquer à son sujet sur des plateformes extérieures telles
que les réseaux sociaux, le community-editor est surtout chargé de produire du contenu. « Ce
n'est pas simplement être journaliste puisque cette personne est amenée à éditer une
production qui n'est pas toujours la sienne. C'est une activité clé dans une rédaction ».
(VOISIN, 2010)


Au delà de la rédaction d'articles, les community-editors sont aussi amenés à dénicher dans
leurs réseaux les personnes les plus à même de s'exprimer et d'écrire sur certains sujets
particuliers. Journalistes, blogueurs ou simples internautes, c'est la qualité et la fiabilité qui
comptent.


« Ce boulot est étrange quand on a été formé à écrire des papiers. J'ai fini par m'avouer que
c'était tout de même à la limite du journalisme et du marketing. C'est de l'éditorial mais l'idée
quand on t'embauche est « d'aller chercher les gens ailleurs pour les ramener vers
20Minutes.fr ». Tu passes tes journées à faire de la veille, chercher des blogueurs, les mettre
en avant... Ce n'est pas ce à quoi tu t'attends en sortant d'école de journalisme, et forcément,
faut s'adapter ». (BOUNOUA, 2010)


A l'heure où les médias n'engagent plus le moindre journaliste traditionnel, l'ouverture de
postes pour des ''journalistes-community-manager'' fleurit auprès de tous les organes de
presse: « la semaine où je suis arrivée chez 20minutes (mai 2009, ndlr.), il y a eu deux offres
d'emploi dans des rédactions: c'était à l'AFP et chez Libération. Alors que ces deux médias
sont au plus mal, et n'embauchent plus personne, comme par hasard, ils engageaient tous les


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deux un ''community manager''. Ce sont quasiment les seuls jobs qui se créent». (BOUNOUA,
2010)


Pour Antoine Daccord, son job ne s'inscrit que dans un flux de changements.
« On m'a nommé community-manager il y a 16 mois, je pense que d'ici 6 mois ça ne voudra
plus rien dire. Les réseaux sociaux pareils. C'est juste le web qui est en train d'évoluer. Ce
sont de nouvelles choses qui sont là, mais c'est presque déjà du passé ». (DACCORD, 2010).


                 2.4.2. Multitâche, la caractéristique indispensable?


Journaliste, animateur de communauté, communicateur et chargé du service après vente, le
journaliste en 2010 est définitivement multitâches. Est-ce pour autant profitable au média et à
l'information?


Une étude menée à l'université de psychologie de Stanford par le professeur Clifford Nas a
démontré que les personnes utilisant plusieurs nouveaux médias en même temps sont
susceptibles d'une part, de développer des problèmes cognitifs mais surtout, d'autre part d'être
moins productifs. « Les multitâches deviennent des champions de la non pertinence et tout les
distrait », affirme ce coauteur de l’étude parue en août 2009 dans la 24e édition des
Proceedings of the National Academy of Sciences. (Théorie des tendances, 28.01.2010).


Chez Owni.fr, les journalistes sont amenés, au delà de leur travail d'écriture, à identifier des
auteurs et à éditer des articles dont ils ne sont pas auteurs. Ils doivent également réaliser un
travail d'édition et de sublimation de contenus en faisant un travail sur l'image, le titre, la mise
en forme, et sur la distribution de cette information. Il leur est également demandé de partager
ces articles sur les réseaux sociaux.


« C'est une pratique intéressante, mais chacun a ses spécialités. Dire d'une personne qu'elle a
un physique de radio et une voix de presse écrite est peut-être horrible, mais c'est parfois
justifié. Maintenant, ce qui me fait un peu peur, c'est l'argument économique qu'il y a
derrière, d'autant qu'on restreint les effectifs actuellement dans les médias. C'est surtout une
manière de faire travailler plus les gens et de restreindre l'emploi, parfois au détriment d'une




                                                                                                 24
qualité de contenu », explique Nicolas Willems, journaliste radio à la RTBF. (WILLEMS,
2010)


Si en France, on reconnaît que cette panoplie de savoir-faire était à l'origine des métiers
extrêmement séparés (HUFNAGEL, 2010), il est clair qu'aux Etats-Unis, ce genre de pratique
est plutôt mal accueilli. « L'idée d'un journaliste ici à CBS qui irait tourner sans caméraman
et monterait lui même ses reportages est juste inimaginable. Vous auriez les syndicats sur le
dos! » (TEWA, 2010)


Maintenant, selon Nicolas Willems, il est également possible de trouver un bon côté aux
multitâches pour peu qu'il concerne l'enrichissement de l'information et qu'il ne soit pas
dissocié du côté cross-média ou trans-média de l'information: « il s'agit de décliner un même
sujet sur plusieurs médias en tenant compte des forces et des faiblesses de chacun. Dans le
cas de la BBC, ce sont plusieurs journalistes spécialisés dans chaque média qui s'y collent.
Mais avant de commencer à travailler, les angles en fonction de chaque média sont définis.
L'inverse de ce qui se passe en Belgique où tout le monde veut faire tout et où c'est parfois
très malheureux ce qu'on obtient ». (WILLEMS, 2010)


               2.4.3. Google Insight, sniffeur de tendances


Dans certaines rédactions, les journalistes s'appuient sur des outils de recherche tels que
Google Insight afin d'analyser les résultats des recherches faites par les internautes. L'objectif
est de faire le plus possible coïncider la présentation de l'actualité avec l'intérêt des internautes
et donc des potentiels lecteurs. « Cet outil montre à quel point sur certains sujets, la façon
qu'ont les médias classiques de les traiter, ne correspond pas forcément à l'attente qu'en ont
les internautes et donc les potentiels lecteurs, auditeurs ou spectateurs. A titre d'exemple, lors
du grand débat sur les retraites en France, il y a eu un pic de recherches sur le mot
« retraite » mais les mots associés recherchés ne correspondaient pas directement à la
législation qui s'y rapportait. Il s'agissait plutôt d'une recherche axée sur les ''maisons de
retraite'' ou ''préparer sa retraite''. Utiliser ce genre d'outils peut donner des angles
supplémentaires à l'actualité quotidienne et coller plus avec les questions et les intérêts des
gens ». (MOTTE, 2010)




                                                                                                  25
L'impact de l'utilisation de Google Insight peut également être économique. Consultant
indépendant, Cédric Motte explique avec un exemple concret l'impact de l'outil de statistiques
sur un numéro spécial. « Un supplément sur Twilight a été produit dans le courant du mois de
mars par l'Express. Ce ne fut pas un réel succès, mais lorsqu'on a consulté Insight, les
recherches sur le sujet à ce moment là étaient très faibles, contrairement aux mois de janvier
et février. On ne peut pas évidemment assurer à 100% qu'il y aurait eu plus de ventes s'il était
sorti plus tôt, mais c'est tout de même intéressant d'y réfléchir pour une prochaine fois ».
(MOTTE, 2010)




                                                                                             26
3. Tous journalistes?


                                                                 « Y a deux types de journalistes:
                   ceux qui comprennent les réseaux sociaux et qui savent comment ça marche
                                                           et ceux qui sont en dehors du coup ».
                                                           Johan Hufnagel, rédacteur en chef de Slate.fr




Pour Nicolas Voisin, il n'y a pas de « tous journalistes » mais bien des « tous médias ». « Si
journaliste est un métier qui est très mal défini, c'est en tout cas une activité dont on peut au
moins admettre qu'elle se rattache à des textes référant ses exigences de pratique quotidienne
qu'on acquiert au fil du temps. Ce n'est pas la même chose qu'être 'média'. On est 'média' en
tant qu'individu lorsqu'on partage un lien sur Facebook, quand on diffuse de l'information.
Tout comme le fait une institution à travers une plateforme d'expression. Le fait sur le web
que tout le monde soit à la fois lecteur mais aussi auteur potentiel est une rupture culturelle
majeure ». (VOISIN, 2010)


Le temps serait-il sombre pour la caste des journalistes? S'ils ne sont pas encore en voie de
disparition, les journalistes serrent les rangs et se protègent comme ils peuvent de cette
''invasion'' citoyenne. Parmi les tactiques de défense, le repli sur soi, l'auto-conviction et une
campagne de dénigrement envers « l'ennemi ». Certains résistent, d'autres ''font avec'' en se
protégeant malgré tout et les derniers y voient une mine d'or.


En attendant, un vent de changement souffle sur la profession.
« La différence par rapport à avant, c’est qu’il faut être bon et plus vite. Un bon journaliste,
c’est quelqu’un qui recoupe son information plus vite, mais il ne faut pas être pris en excès de
vitesse. Si c’est le cas, il faut le corriger très vite aussi, revenir en arrière, et assumer. »
(LALOUX, 2010)




                                                                                                    27
3.1. Le journalisme citoyen date d'hier

Le débat sur le journalisme citoyen est né il y a plusieurs dizaines d'années, du moins dans
nos contrées. Il a cependant pris un tournant redoutable avec l'émergence des blogs, lorsque la
pratique s'est répandue dans le grand public.
Auparavant réservé au journalisme de proximité et spécifiquement aux journaux locaux, le
journalisme dit ''citoyen'' s'est épanoui grâce au développement et à l'expansion de la
blogosphère. Tout un chacun a désormais, à portée de main, les outils nécessaires et souvent
gratuits pour mettre en place sa propre plate-forme d'information, sans que celle-ci ne soit
obligatoirement reliée à un média d'information.


Si le support médiatique sur lequel le journaliste citoyen s'exprime a considérablement changé
au cours de ces dix dernières années, il semble abusé de dire que cette forme de journalisme
ait vu le jour sur une page blanche.
« On fait du journalisme amateur ou citoyen, soit semi-professionnel, depuis 40 à 50 ans.
Quatre-vingts pour cent des contenus des journaux locaux en France sont écrits par des
amateurs. Le journalisme citoyen existe depuis longtemps sauf que ces amateurs-là sont
payés ». (RAPHAEL, 2010)


Ce point est soulevé par Benoît Raphaël, ex-journaliste au Dauphiné Libéré et ex-rédacteur en
chef du Post, aujourd'hui reconverti dans la consultance. En Belgique, les journaux locaux des
groupes Sudpresse et Vers l'Avenir s'appuient également sur le travail de correspondants
locaux non journalistes pour fournir en contenu leurs éditions. Cependant, leur proportion est
bien inférieure à 80%.


Comme l'explique Benoît Raphaël, en France leur fonctionnement est assez simple:
« un chef d'agence ou un adjoint pilote une vingtaine de correspondants locaux amateurs
payés au point. Un papier vaut 5 à 30 points, une photo 10 points et un point vaut un euro.
Cette personne anime les correspondants en leur proposant des sujets et des angles,
réceptionne les papiers... Une fois le travail effectué, les correspondants mettent directement
leur contenu dans une base de données partagée avec la rédaction. C'est ensuite revu, édité,
corrigé et mis en scène par le journaliste. Cette collaboration entre amateur et professionnel
n'est donc pas nouvelle ». (RAPHAEL, 2010)



                                                                                            28
Fort de son expérience régionale, Benoît Raphaël a mis en place ces principes lorsqu'il a créé
Le Post. (voir chapitre 4.3.1.)


        3.2. Concurrence citoyenne et collaborations

Au delà de la concurrence citoyenne, Mélissa Bounoua pointe également Internet comme
dérégulateur de l'économie du journalisme: « On est désormais dans l'idée ''qu'on ne paie pas
les journalistes car c'est un plaisir de faire un article. Cette idée et les blogueurs ont un peu
faussé le fait que le journaliste a tout de même une compétence et qu'il doit être payé pour ce
qu'il fait. On remarque également cela avec Internet qui a brouillé les pistes en rendant
possible la publication du contenu d'un jeune journaliste gratuitement ». Pour la journaliste
de 20minutes.fr, le meilleur exemple est « Rue89 ». « La rédaction a très bien compris qu'un
jeune journaliste est prêt à tout pour être publié et même à travailler pour rien ».
(BOUNOUA, 2010)


Si le journaliste citoyen a l'information et le matériel, « l'analyse n'appartient qu'aux
journalistes. Celui qui a l'info de l'avion dans l'Hudson, oui il a la photo, mais pas le recul ni
l'analyse. C'était la même chose avec la situation en Iran l'année dernière ». (BOUNOUA,
2010)


Au Figaro.fr, la rédaction laisse de plus en plus aux internautes la possibilité de publier leurs
contenus et leurs idées dans différents formats. Les abonnés du quotidien ont même le droit de
poster des articles qui peuvent par la suite être sélectionnés et mis en avant par la rédaction.
« Il n'y a pas de rémunération car le but n'est pas que l'on se paie des « alerteurs d'info », on
est quand même ''Le Figaro'' donc les informations nous les avons. Mais ce qu'on ne va pas
forcément avoir, c'est le témoignage, l'expérience ou l'expertise qui peut venir avec l'info. Ce
sont des choses qui émergent très rapidement grâce à Internet et qui enrichissent l'actualité».
(DACCORD, 2010)


Un positionnement idéologique différent du Post ou de Rue89, par exemple, qui n'ayant plus
de fil de dépêches attendent de leurs internautes qu'ils donnent l'alerte à propos de certains
faits d'actualité.



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Du côté de Rue89, on tempère l'analyse : « On ne croit pas au journalisme citoyen parce
qu'on pense que ça reste un métier. Et que dans ce qu'on propose, il y a un rôle central pour
le journaliste. On est plus dans la coproduction d'information aujourd'hui, que dans l'info à 3
voix comme nous le voulions au début. Tout le monde ne se réveille pas le matin en disant ''je
vais être journaliste''. D'autant qu'il y a des servitudes comme recouper l'information, passer
3h au téléphone pour avoir un chiffre ou les deux parties dans un conflit. Ce n'est pas ce que
tout le monde fera naturellement ». (HASKI, 2010)


Le journalisme citoyen ne serait donc pas un danger pour la presse. Le fossé entre l'opinion à
ce sujet des médias traditionnels et celle des pure-players se creuse néanmoins toujours en
2010.


               3.2.1. Participations croisées: L'exemple d'information financée par
                      les lecteurs: Spot.us


En novembre 2009, le New York Times publie un article plutôt étrange. S'il se présente
comme un article des plus conventionnels, la mention qui accompagnait la signature est
particulière: « cet article a été financé par les lecteurs de Spot.us ». (New York Times, 2009, 9
novembre)


La journaliste indépendante qui se cache derrière cet article n'a pas été payée par le New York
Times mais par des centaines d'internautes du site collaboratif américain Spot.us, qui lui ont
envoyé les ressources financières nécessaires. Spot.Us déclare vouloir permettre au public
« de lancer des enquêtes avec des donations déductibles fiscalement, sur des sujets importants
et peut-être négligés (sous-entendu par les rédactions classiques) ». Le reportage de Lindsey
Hoshaw sur les raisons d'un amas de déchets flottant dans l'océan pacifique a d'ailleurs récolté
plus de 6.000 dollars de dons.


Spot.us fonctionne un peu sur le modèle des sites musicaux où les internautes peuvent
plébisciter et financer en ligne leurs artistes favoris, tels Akamusic ou MyMajorCompany.




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Comme l'explique la journaliste et « community manager » française, Capucine Cousin, « le
site propose aux internautes de choisir le sujet d'article qui les intéresse le plus, parmi les
pitchs (les propositions de sujets, ndlr.) présentés sur le site et postés par des journalistes
freelance. Il y a plusieurs tarifs selon le type de reportage prévu (investigation, reportage sur
une entreprise...). L'internaute qui finance un reportage peut en connaître la progression via
le blog du journaliste. C'est donc une sorte de place du marché où l'internaute peut choisir de
financer des sujets de reportages qui l'intéressent ou qui lui semblent peu traités par les
médias » (COUSIN, 2009)


Selon Nicolas Voisin, ce type de projet peut être « une solution sur de très grands territoires
de langues, tels que l'anglais ou le chinois, mais pas dans l'enfermement linguistique et
territorial qu'est la francophonie ». (VOISIN, 2010)


Si l'éventualité d'un public cible trop peu important est aux yeux de Nicolas Voisin, une raison
pour ne pas exporter ce modèle dans nos contrées, Glifpix compte faire le pari inverse dès la
fin de l'année. Le projet qui est toujours en développement espère financer des enquêtes
journalistiques de longue haleine via des micro-dons. Les productions, libres de droits,
seraient alors diffusées sur Glifpix, mais pourraient être utilisées par d'autres médias par la
suite, en suivant le principe des licences Creative Commons. (ROZIERES, 2010, 38)


A travers ces nouvelles formes de soutien financier dans une perspective néanmoins de
journalisme indépendant, c'est la crise de la presse que l'on découvre en toile de fond. Pour la
combattre, les idées et les initiatives se multiplient. Pour autant, la formule miracle n'a pas
encore été trouvée.


Au Detroit Free Press, on tente actuellement d'éliminer, ou en tout cas de réduire
drastiquement, les éditions imprimées afin de se concentrer essentiellement sur des sites
Internet gratuits. Si la démarche est l'inverse du courant de pensée actuel mené par Murdoch
qui souhaite rendre payant tous les contenus de ses journaux, l'autonomie de la ligne éditoriale
ne serait pas pour autant mieux sauvegardée, puisque ces approches rendent toujours le
journal redevable à ses annonceurs. (Time, 22.03.2009, 22)


Peut-on dès lors espérer qu'un modèle où les rédactions sont payées par les utilisateurs pour
les services et le journalisme qu'elles fournissent, puisse fonctionner? Rien n'est certain.


                                                                                               31
Cette tarification de contenu est une vieille idée mais pas seulement parce qu'elle fut d'usage
pendant quatre siècles. Le Time rappelle d'ailleurs que c'est aussi quelque chose que l'on
faisait déjà à l'aube de l'ère « en ligne ».


A titre d'exemple, lorsque les magazines Wired et Time décident en 1994 de placer leurs
magazines sur la Toile, ils développent en même temps divers outils, tels que des ''banners'',
afin d'amener des revenus. C'est à cet instant que Louis Rossetto, rédacteur de Wired, constate
qu'un changement majeur est en cours: l'idée d'être payé pour le contenu disparaît
progressivement. (Time, 22.03.2009, 22)


                3.2.2. A l'écoute des utilisateurs


Pour Antoine Daccord, il est profitable et intéressant pour les médias de désormais prêter une
oreille attentive à ce que les internautes disent sur l'actualité. Lorsqu'en 2007, Le Figaro fut un
des premiers médias français à ouvrir les commentaires à tous ses articles, les critiques furent
sévères mais le succès au rendez-vous.


« Dans la presse, on a longtemps ignoré que les gens voulaient savoir ce que d'autres
pensaient pour se forger une opinion. C'est pourtant le même fonctionnement lorsque vous
choisissez un film au cinéma et que vous demandez l'avis de votre entourage.
Le premier réflexe dans les commentaires c'est de penser qu'il n'y a que des choses horribles.
Ici, on laisse les internautes dire ce qu'ils veulent tant qu'ils respectent la loi française.
Dès lors, notre travail de journaliste web animateur de communauté va être de faire ressortir
ce qu'il y a de plus intéressant par rapport à notre actualité. Un de nos journalistes peut
rédiger un article à partir des commentaires, tel un micro trottoir où il fera ressortir les
grandes tendances: ''Au Figaro, vous avez été nombreux à réagir, voilà ce que vous
pensez'' ». (DACCORD, 2010)


Antoine Daccord constate d'ailleurs que ce format fonctionne plutôt bien et est apprécié des
internautes qui ne souhaitent pas spécialement lire 500 commentaires. Du côté de la rédaction,
c'est une opportunité de recoller l'actualité dans la réalité sans perdre de vue que les personnes




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qui se sont exprimées sont une catégorie bien particulière puisqu'il y a nettement moins de
commentateurs que de lecteurs.


Cependant, l'irruption du lecteur dans le travail des journalistes crée un inconfort au sein de la
profession. « C'est très perturbant, mais ça peut devenir une force. Une bonne partie de la
défiance des journalistes aujourd'hui est due à leurs erreurs ces 20 dernières années mais
aussi à une série de fantasmes comme quoi ils seraient à la solde de leurs actionnaires, de
pressions occultes, de lobbies... ça existe mais dans 90% des cas, les journalistes font
honnêtement leur travail. Le fait de démythifier ou démystifier une partie de ces fantasmes et
d'engager ce dialogue avec les internautes contribue à baisser ce niveau de défiance ».
(HASKI, 2010)


Pierre Haski citant Patrick Eveno, historien des médias, estime également « qu'au final,
l'indépendance d'un titre n'est pas décrétée ni par ses actionnaires, ni par ses journalistes,
elle est décrétée et légitimée par ses lecteurs ». (HASKI, 2010)


       3.3. Blogueurs et simples citoyens au service de l'info

Si la participation sur le web concerne toujours une minorité d'internautes (voir Loi des 1%,
chapitre 1.3.3.), c'est également le cas pour la presse en ligne. Analysant le profil des
contributeurs, le chercheur Olivier Trédan déclare que la majorité des contributeurs
d'AgoraVox.fr, pour l'exemple, s'appuient sur une légitimité tirée de leur activité
professionnelle ou universitaire et parce qu'ils possèdent également un capital culturel assez
élevé. (TREDAN, 2007, 116)


Le public cible du Post.fr était totalement l'opposé de ce tableau. Benoit Raphael, ex-rédacteur
en chef du pure-player, explique qu'il a justement voulu simplifier son site d'information pour
permettre à tout un chacun de s'exprimer sans subir un éventuel poids social lié à une classe
ou à des connaissances en marge de certains. « Nous avons volontairement dégradé une partie
de l'information, pour que les gens se rendent compte que tout le monde peut y avoir accès et
être producteur d'info sans avoir pour autant fait des très hautes études. A titre d'exemple, on
écrivait sur les photos. » (RAPHAEL, 2010)




                                                                                               33
Si le fait que certains médias s'appuient sur les internautes pour leur amener des scoops et
produire une partie des contenus a déjà créé des tensions, les journalistes issus de médias
traditionnels s'inquiètent beaucoup plus des contenus gratuits ou payants fournis par les
blogueurs. « Les journalistes les voient comme des concurrents, mais dans l'état d'esprit des
blogueurs, l'idée ce n'est d'absolument pas de faire du journalisme. Ce sont juste des gens qui
sont passionnés par un sujet et qui se disent qu'ils ont des choses à raconter dessus. Le fait
d'être journaliste ou pas, ils n'en ont rien à faire ». (MOTTE, 2010)


Johan Hufnagel est plutôt d'avis que les journalistes ont beaucoup appris de leur rencontre
avec les blogueurs: « ils nous ont beaucoup poussés sur la manière d'écrire. Ce sont des gens
qui ont compris l'importance du lien, de la relation unique qu'il y a entre un lecteur et la
personne qui écrit ». (HUFNAGEL, 2010)


Pour Éric Scherer, directeur de la stratégie à l'AFP et blogueur, le professionnel ne sera jamais
remplacé parce qu'il joue un rôle important dans l'émergence de l'information: « le journaliste
est un guide, il aide à trouver le signal dans le bruit ». (RSLN, 29.06.2010)


Philippe Laloux rappelle néanmoins qu'il y aura toujours une différence capitale entre
blogueurs et journalistes: « Il y a des gens qui croient à la vérité, des gens qui ne seront
jamais contents du résultat et qui se diront que ce n’est pas la vérité. Ils iront plus loin. Le
blogueur ne se lève pas dans cet état d'esprit ». (LALOUX, 2010)




                                                                                              34
4. Nouveaux outils: voyage au pays des réseaux sociaux


       « Lorsque l'avion est dans l'Hudson, il est trop tard pour apprendre à utiliser Twitter »
                                                     Sree Sreenivasan, professeur des nouveaux médias
                                                                à l'Université de Columbia, New York




       4.1. L'information à l'heure de Facebook et Twitter

Pour Nicolas Voisin, le changement est majeur. Mais ce n'est pas pour autant une révolution.
« Les réseaux sociaux ont amené à l'information, la plus grosse mue qu'on ait connu ces
dernières années qui consiste à passer de l'économie de la rareté – qui était l'information
dans les journaux – à une économie de l'abondance quasi non organisée à ce qui est
maintenant l'ère de la recommandation, ce que j'appelle l'ère du 'passe à ton voisin' ».
(VOISIN, 2010)


L'information qui marche en général sur les réseaux sociaux et spécifiquement sur Facebook,
c'est l'insolite. Mélissa Bounoua l'a découvert à l'usage. « Sur Twitter, ce sont plutôt des news
high-tech qui fonctionnent. Quant aux articles au sujet de Twitter postés sur Twitter, c'est le
carton plein ». Mais parmi les news qui cartonnent réellement, on retrouve les nécrologies:
« Les morts ça marche super bien! Ça tourne énormément parce qu'il y a une sorte d'émotion.
Quand Filip Nikolic des 2be3 est mort, ce fut une des meilleurs statistiques de l'année. Sur le
site 20minutes.fr, plus d'un million de pages on été vues sur la journée, alors que c'est plutôt
4 millions de pages par mois, en général ». (BOUNOUA, 2010)


Pour Cédric Motte, le problème n'est pas de s'informer sur ces réseaux-là, mais bien d'avoir
les bons amis qui relaieront les bonnes informations. « Il faut bien voir que Twitter et
Facebook ne sont que des lieux de relais. La lecture de l'information se fait sur le site des
médias, sur des blogs ou autre. Elle ne se fait pas au sein de ces réseaux, mais il faut des




                                                                                                  35
personnes pour la faire émerger ». (MOTTE, 2010). Le réseau social est un média de
diffusion d'information d'autant plus efficace qu'il y a de participants.


Pourtant les mentalités changent. L'étude "Digital Journalism Study" réalisée par le Oriella PR
Network auprès de 770 journalistes de 15 pays révèle que pour la première fois, les
journalistes ont cessé de voir le numérique comme un frein mais l'envisagent beaucoup plus
comme un atout. On apprend également que 35% des publications auditionnées ont déjà
proposé des fils info issus de Twitter dans leurs offres en ligne. (Oriella PR Network, 2010)


               4.1.1. Facebook: « go where the people are »


Formule propulsée par l'équipe de campagne de Barack Obama lors de l'élection de novembre
2008, « go where the people are » est tout aussi valable pour les journalistes qui recherchent
de nouvelles sources d'information.


Pour Nicolas Willems, la théorie a déjà été confirmée par la pratique. « Je pense que pour la
recherche de contacts, Facebook est très utile. La viralité du réseau permet à l'information de
se répercuter auprès d'énormément de personnes ». (WILLEMS, 2010)
Sur le réseau social qui affiche plus de 400 millions de membres à travers le monde, ce sont
plus de 1,5 million de contenus ou d'éléments de contenu (liens Internet, titres, billets,
morceaux d'articles, photos ou encore vidéos) qui sont partagés chaque jour entre les
membres. (MARTIN, 2010, p. 11). De quoi voir le réseau comme une véritable plaque
tournante de l'information. Mélissa Bounoua explique que la convivialité de ce média social
favorise le fait que les gens s'informent à partir des réseaux sociaux: « Ce sont des endroits
personnalisés où les gens discutent. Ils sont dans un espace sympa d'où ils ne bougeront pas
puisqu'ils peuvent également y recevoir l'info ». (BOUNOUA, 2010)


               4.1.2. Twitter: l'agence de presse nouveau genre


Le site gazouilleur, qui permet de poster des messages de 140 caractères maximum, a plus
vite séduit – en termes professionnels – les journalistes que ne l'avait fait Facebook
auparavant. Plusieurs raisons à cela: d'une part les évènements marquants tels que les
explosions à Mumbai ou le tremblement de terre en Haïti, d'autre part la ressemblance forte



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avec un fil de dépêches des agences de presse. Pour autant, peut-on réellement parler d'une
agence de presse?


La réponse est complexe. Premièrement, Twitter ne se définit pas ainsi. Son objectif n'est pas
de prendre le pas sur les agences de presse mais bien de permettre à ses utilisateurs de
partager leurs sentiments ou ce qu'ils sont en train de faire à un moment précis.
Deuxièmement, l'information sur Twitter n'est absolument pas vérifiée ni hiérarchisée. Elle
est tributaire de chaque utilisateur qui y inscrit ce qu'il souhaite, peu importe qu'il s'agisse d'un
fait ou d'une rumeur. Troisièmement, le réseau étant utilisé par n'importe qui, il est très facile
d'y trouver n'importe quoi et l'utilisateur se retrouve très rapidement noyé sous un flux
ininterrompu de nouvelles en tout genre.


Un constat qui laisserait croire qu'il est préférable de fuir le réseau social plutôt que de s'y
inscrire. Mais la preuve du contraire est apportée par les journalistes eux-mêmes. Du moins,
ceux qui ont accepté de franchir le pas et qui depuis l'utilise abondamment. Lorsqu'on le
maîtrise bien, on peut même y découvrir des scoops. Si ces derniers sont plutôt en rapport
avec les nouvelles technologies, le réseau permet également à tout journaliste de trouver de
nouvelles sources d'information et de nouveaux contacts. « Cependant, Twitter n'est
absolument pas une agence de presse pour l'internaute moyen. C'est juste un lieu d'échanges.
Twitter ne devient une agence de presse qu'à partir du moment où il y a du « breaking news ».
(MOTTE, 2010)


Et du côté des agences de presse, on rit jaune. Plusieurs réactions sont données: à titre
d'exemple, l'agence de presse belge ''Belga'' déserte totalement le site de micro-blogging mais
a lancé de son côté son propre réseau social de récupération d'information: Ihavenews. Chez
AP, par contre, on publie du contenu sur Twitter.


A ce sujet, Cédric Motte estime que « Twitter est un potentiel danger pour les agences de
presse, plus que pour les journaux. Il influence clairement la chronologie et ça devient
problématique pour les agences de presse. Si les journaux et les journalistes se mettent sur
Twitter, ils vont avoir un outil qui leur permet potentiellement d'avoir du breaking news et
l'accès à des témoins d'évènement, là où avant c'était l'AFP qui s'occupait de tout ».
(MOTTE, 2010). Une réalité dont les rédactions sont tout à fait conscientes autant que leur
échec avoué sur la bataille du « live », puisqu'elles ne font pas jeu égal avec la foule des


                                                                                                  37
anonymes. « Aucune rédaction ne peut rivaliser avec les millions d’appareils photo
numériques dans la nature, qui sont autant de témoins possibles d’un événement »
diagnostique Éric Scherer. (RSLN, 29.06.2010)


Nicolas Willems est plus pragmatique à ce sujet: « Twitter est vraiment là où les autres outils
n'ont pas accès soit pour des raisons politiques comme c'était le cas en Iran, soit pour des
raisons techniques comme c'était le cas en Haïti ». (WILLEMS, 2010)


Enfin, à travers l'étude ''Digital Journalism Survey'', on apprend que Twitter est devenu un
canal "attractif" pour diffuser ses informations : 41% des rédacteurs interrogés disposent d'un
compte, contre 35% en 2009. Les pays les plus "twittophiles" sont le Royaume-Uni, les Etats-
Unis et le Brésil.


                      4.1.2.1. Un réseau centré sur lui-même à la hiérarchie
                               particulière


Une autre particularité du réseau concerne l'agenda particulier de l'information: « quand je
regarde un journal et quand je regarde ce qu'il y a sur Twitter, je n'ai absolument pas la
même information ». (MOTTE, 2010). « L'information qui fait la une sur Twitter n'est pas
forcément celle qui fait la une dans les journaux. De même, il y a plus de ''soft news'' que de
''hard news'' ». (WILLEMS, 2010)


Pendant sept mois, le Pew Research Center's Project for Excellence in Journalism a recensé
les informations qui étaient les plus discutées sur Twitter, pour en dégager les grandes
tendances et évaluer les différences avec les médias dits traditionnels. Parmi les conclusions
de l'enquête, il ressort que les informations mises en avant dans les médias sociaux diffèrent
considérablement de celles qu'on retrouve dans la presse grand public. (Journalism.org,
23.05.10)


Sur Twitter, la technologie constitue un axe majeur puisque près d'un sujet sur deux (43%)
parmi les plus partagés, concerne ce secteur. Une prédominance lourde des sujets sur Twitter
lui-même est d'ailleurs soulignée d'autant que la politique joue un rôle beaucoup plus faible.
Les breaking news qui ont éclipsé tout le reste de l'information sur le réseau en 2009, ont



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majoritairement porté sur les manifestations qui ont suivi l'élection iranienne. (Journalism.org,
23.05.10)


Il est également apparu que les principaux sujets discutés sur ce réseau social étaient
totalement différents des sujets mis en avant dans la presse traditionnelle. L'année de cette
étude, le seul fait d'actualité qui ait d'abord créé la polémique sur Twitter avant de devenir un
vrai sujet dans la presse traditionnelle fut l'affaire du Climate-gate. Pour le reste, les
informations discutées sont avant tout produites par des médias professionnels.
(Journalism.org, 23.05.10)


                      4.1.2.2. Les faits marquants en Belgique


Buizingen
Le 15 février 2010, deux trains de passagers entrent en collision à Buizingen, en périphérie
bruxelloise. Le bilan est de 18 morts. Cédric Meldt, simple navetteur, envoie les premières
photos de l'accident via Twitter. Elles ont été reprises par tous les médias du monde.
« Cette personne a été journaliste malgré elle puisque sa seule motivation était d’envoyer une
photo pour rassurer sa famille. Il n’était pas du tout dans une démarche journalistique. Les
médias ont bien réagi ce qui prouve, contrairement à ce que l’on dit, qu’ils se servent des
réseaux sociaux ».(LALOUX, 2010)


La candidature de Jean-Claude Defossé chez Ecolo
Le 16 février 2009, le journaliste Charles Bricman annonce sur Twitter et sur son blog que le
journaliste de la RTBF, Jean-Claude Defossé, se présentera aux prochaines élections pour le
compte d'Ecolo. L'annonce officielle est prévue pour le 31 mars. Les principaux médias
mettront plusieurs jours avant d'oser publier l'information, bien que le journaliste soit connu et
reconnu. Mais le fait d'avoir découvert le scoop via Twitter, rend les médias traditionnels
réticents.


Accident de personne à la gare de Dinant
Etant informée dans les minutes qui ont suivi l'accident qui s'est produit en gare de Dinant (un
accompagnateur de train est tombé sur les voies. Il a eu les jambes sectionnées), j'ai posté
l'information sur Twitter. Recontactée par Etorre Rizza, journaliste au Soir, le site Internet du



                                                                                               39
quotidien fut le premier à publier l'information moins de 15 minutes après mon tweet, suivit 9'
minutes plus tard par la RTBF, 11' par RTL et 25' par Belga. (PEIGNOIS, RIZZA,
23.05.2009)


Aujourd'hui, par la présence en nombre de journalistes sur Twitter et la connaissance et
reconnaissance du réseau, une information peut être vérifiée et reprise par des journalistes en
moins de dix minutes.


                        4.1.2.3. Les limites


Les limites ou dangers relatifs à l'utilisation du réseau social sont nombreux. Mais il serait
exagéré de dire qu'il s'agit uniquement des caractéristiques propres au service.


Parmi celles-ci, Philippe Laloux remarque qu'il est particulièrement difficile de définir
l'importance de certaines informations mises en ligne. « On ne discerne pas l’info qui a du
poids de celle qui n’en a pas. Tout a le même poids sur Twitter: Britney Spears autant
qu’Yves Leterme. Finalement, ce n’est que la caisse de résonance (la réaction du réseau à
cette information, ndlr.) qui donne une importance à l'information. C'est un indice mais ce
n’est certainement pas un critère ». (LALOUX, 2010)


Nicolas Voisin estime quant à lui que la limite principale serait de « croire que l'utilisation de
ces réseaux est une fin en soit ». Qu'il s'agirait de la réponse au problème qui se posait, en
termes de monétarisation des médias. « Ce n'est pas en les investissant pleinement qu'on va
dépasser ce qui a été problématique jusque-là. L'économie de l'information est plus
compliquée que simplement être capable d'amasser des gens sur des autoroutes comme
Facebook et Twitter et pas simplement sur des petites routes que sont les sites web ».
(VOISIN, 2010)


                        4.1.3.4. Une expérience pour tenter de comprendre:
                                                             ''Huit-Clos du Net''
« Comment être informé et informer à son tour, lorsqu'on est coupé des sources
traditionnelles d'information ? », c'est la question à laquelle les Radios Francophones
Publiques ont voulu que cinq journalistes répondent via l'expérience « Huis clos sur le Net ».



                                                                                               40
Isolés dans un gîte rural au cœur du Périgord et coupés de tous médias traditionnels, Benjamin
Muller (France Info), Nour-Eddine Zidane (France Inter), Janic Tremblay (Première Chaîne
de Radio-Canada), Anne-Paule Martin (RSR - La 1ère) et Nicolas Willems (La Première-
RTBF) n'avaient qu'un seul accès à l'information, les réseaux sociaux que sont Twitter et
Facebook.


N'ayant pas l'autorisation de visiter les sites traditionnels, de consulter la télévision, la radio,
la presse écrite, ni les dépêches d'agence, ces cinq journalistes partageaient ensuite leurs
sentiments sur les caractéristiques de l'information issue des réseaux sociaux.


Parmi les champs de recherches, l'expérience journalistique devait répondre à plusieurs
interrogations: « la lecture du monde, dans ces conditions, est-elle pertinente ? Est-on informé
de la même manière qu’avec les médias classiques ? Comment se construit alors l'information
? ». (Les Radios Francophones Publiques, 2010)


Au fur et à mesure du déroulement de l'expérience entre le 1er et le 5 février 2010, les cinq
journalistes francophones faisaient part de leurs découvertes et sentiments sur un blog
commun: http://huisclossurlenet.radiofrance.fr/ et auprès de leurs médias respectifs.


Parmi les règles à respecter, ces « prisonniers du Périgord » ne pouvaient consulter un site que
s’il s’agissait de suivre un lien proposé sur Twitter ou Facebook et si celui-ci n’était pas un
site/vidéo/blog d'information d'un média traditionnel.


Si cette expérience a passionné tant les journalistes « traditionnels » que ceux des nouveaux
médias, elle a surtout soulevé un nombre infini de critiques.


Parmi ces protestations, le fait que les journalistes envoyés dans le Périgord ne pouvaient
consulter aucun lien partagé par la communauté. Les observateurs ont estimé que le réseau
avait été amputé d'une part de sa réalité. Pour le journaliste québécois Rémy Charest,
« l'exercice risquait d'en montrer plus sur les journalistes présents que sur les réseaux eux-
mêmes, puisque la qualité de l'information recueillie est fonction de la qualité des contacts ».
(Technaute, 06.02.2010)



                                                                                                 41
« Est-ce pour autant différent de la réalité? », c'est la question que pose Nicolas Willems.
« Un journaliste quelque soit le type de média pour lequel il travaille s'appuie toujours sur
son réseau de contacts. Tu rencontres des gens, tu prends des témoignages et c'est en les
croisant que tu commences à voir la valeur de tes émetteurs d'information ». (WILLEMS,
2010)


Parmi les remarques des internautes, le fait d'utiliser exclusivement ces deux réseaux a fait
débat. Du côté de Nicolas Willems, les raisons étaient claires: « on savait qu'il s'agissait de
conditions exceptionnelles puisque personne ne se contente de travailler uniquement avec
Twitter ou Facebook, mais le but était d'isoler pour mieux comprendre, d'autant qu'il
s'agissait d'une expérience journalistique et non sociologique. Le fait d'avoir isolé a restreint
le champ mais nous a apporté l'avantage de comprendre beaucoup plus vite le
fonctionnement de ces deux réseaux sociaux ». (WILLEMS, 2010)


Durant la semaine de l'expérience, un simple fait d'actualité s'est transformé en formidable
enseignement pour le monde du journalisme. « Un gros boom entendu à Lille », c'est un des
tweets qui a semé la confusion tant au sein du réseau social que dans les esprits des 5
participants. Mardi 2 février en soirée, une déflagration est entendue à plusieurs endroits de la
région lilloise. Sur Twitter et Facebook, les internautes s'interrogent et émettent les plus folles
explications: l'armée belge envahit la France, une centrale nucléaire a explosé, une fuite de
gaz a détruit un bâtiment... Il faut dire que le contexte catastrophique ambiant se prête bien à
la situation: quelques jours plus tôt, un immeuble explosait à Liège tuant plusieurs de ses
occupants. Dans le Périgord, c'est la confusion: « il y a eu plusieurs étapes: la première était
le constat: il y a eu une explosion à Lille. La deuxième, c'étaient des suppositions: qu'est-ce
qui s'est passé? La troisième étape ce fut lorsque des journalistes étudiants de l'ESJ (l'Ecole
Supérieure de Journalisme) sont sortis de chez eux avec leurs téléphones 3G, ont pris des
photos et des informations de la région et les ont ensuite envoyées sur le réseau en disant
qu'ils ne voyaient rien. En deux-trois heures, des dizaines de milliers de messages ont été
envoyés à ce sujet sur les réseaux et c'est là qu'on a commencé à se poser des questions.
Finalement vers 1h du matin, un journaliste de la Voix du Nord a découvert qu'il s'agissait
d'un avion qui avait franchi le mur du son ». (WILLEMS, 2010)


Cette histoire est un cas d'école pour Nicolas Willems: « la leçon a été que, malgré tout, c'est
grâce au travail de journalistes sur le terrain qu'on a connu la raison de l'incident. C'est la


                                                                                                42
preuve qu'on garde tout de même une certaine confiance dans le journaliste et son boulot.
C'est aussi une très belle métaphore de comment fonctionnent les réseaux sociaux avec leurs
avantages et leurs inconvénients, spécifiquement par rapport à la rapidité. Cet empressement
oblige à vérifier, contrôler ce que l'on poste et qui sont ceux qui postent. Il y a un effet ''caisse
de résonance'', car parfois les réseaux sociaux font un peu penser soit au téléphone arabe,
soit à la place du village car même si l'information n'est pas juste, vu que tout le monde la
répète, elle prend de la valeur ». (WILLEMS, 2010)


Ce qui a également marqué les participants, c'est la levée de boucliers de la part de la Toile
face à l'expérience. « Tout au long de la semaine, on a eu l'impression d'être ''le cul entre
deux chaises''. D'une part, chez certains de nos collègues journalistes – qui ont encore l'idée
que les réseaux sociaux n'ont aucun intérêt et qui ne voient pas très bien ce qu'on va faire là
dessus – cette expérience leur a permis de revoir leur jugement; d'autre part, chez la minorité
d'internautes actifs, il y a eu vraiment un rejet de notre présence parce qu'ils se sont peut-être
sentis attaqués et qu'ils ont mal perçu le projet. Nous, on était juste là pour faire un état des
lieux, un bilan, sans avis préconçu. Ils se sont sentis menacés en croyant qu'on était là
seulement pour les décrédibiliser et leur ravir un certain pouvoir ou une certaine
reconnaissance qu'ils avaient sur le réseau ». (WILLEMS, 2010)


Aujourd'hui, presque six mois après l'expérience, Nicolas Willems constate que l'aventure lui
a donné de nouveaux outils dans son travail quotidien. Son rapport à l'auditeur a également
totalement changé. Mais pour lui c'est surtout « le point de départ d'une nouvelle aventure.
Les remarques et les critiques qui ont été faites tout au long de l'expérience feront évoluer les
choses ». (WILLEMS, 2010). Si ce n'est dans la mentalité des internautes, ce le sera dans
celles des journalistes et des rédactions, assurément.


       4.2. Journaliste 2.0: formation et auto-formation

Dans un post sur son blog en réaction au débat sur les ''forçats du net'' (voir plus haut), le
journaliste de L'Express.fr, Eric Mettout remarquait que : « l'agilité numérique, ça ne
s'apprend pas à l'école comme le journalisme, mais qu'il va falloir l'y enseigner quand même.
Pour être un bon journaliste demain, (...) la maîtrise d'Internet est déjà indispensable ».
(Nouvelle Formule, 24.06.2009)



                                                                                                  43
Panorama de l'évolution de la presse à l'heure d'Internet: du fil info au pure-player en passant par les réseaux sociaux
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Panorama de l'évolution de la presse à l'heure d'Internet: du fil info au pure-player en passant par les réseaux sociaux

  • 1. Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales Haute Ecole Galilée Panorama de l'évolution de la presse à l'heure d'Internet: du fil info au pure-player en passant par les réseaux sociaux Travail présenté dans le cadre du mémoire de fin d’études pour l’obtention du titre de Master en Communication appliquée, section Presse et Information Par Aurore Peignois Master 2 – Presse et Information aurore.peignois@gmail.com Promotrice : Régine Florent IHECS – Bruxelles – Juillet 2010 Avertissement au lecteur 1
  • 2. On peut aisément dire que deux des principales caractéristiques de l'information en ligne sont la rapidité de diffusion de l'information et la rapidité avec laquelle ces informations pourrissent. S'il fallait faire un parallèle avec ce mémoire, je dirais qu'il est empreint de la même problématique. A travers ces quelques pages, il sera donné une photographie non exhaustive du monde de la presse en ligne. Et encore, une partie de la presse en ligne. Exclusivement celle qui depuis deux à cinq ans présente un impact majeur dans le monde des médias, à la lueur de sa popularité ou de son originalité. Internet étant sans frontières, des références seront faites tant aux médias français qu'américains ou belges. L'objectif est de donner un panorama des tendances fortes actuellement. Lors de la lecture de ce travail, une très grosse partie des informations qu'il contient aura déjà été vue et revue et sera potentiellement dépassée. De nouveaux enjeux, de nouveaux outils, de nouvelles techniques et de nouvelles polémiques seront nés que ce soit en l'espace de quinze jours, deux mois ou un an. L'objectif est surtout d'asseoir une partie des éléments qui détermineront les tournants majeurs de l'évolution de la presse à l'heure d'Internet. Bien que ce mémoire soit rédigé sur un document papier, sa configuration sera également semblable à un article web. Deux versions seront d'ailleurs disponibles, d'une part, une traditionnelle, d'autre part, une version « hyperlinkée » permettant de suivre l'origine des citations ou des informations lorsque celles-ci sont hébergées sur un site internet. Les interviews réalisées pour ce mémoire seront disponibles dans leur intégralité sur un blog à l'adresse suivante: http://aurore.owni.fr Enfin, ce travail est à considérer comme une matrice de laquelle de nombreuses discussions peuvent naître. Certaines questions seront simplement effleurées quand d'autres seront analysées en profondeur, sans qu'il y ait de règle spécifique à cela. L'objectif final de ce travail est surtout d'être un instantané de la presse en ligne en ce début juillet 2010. 2
  • 3. INTRODUCTION De tout temps, les supports médiatiques d'informations journalistiques ont subi de nombreuses mutations. J'ai décidé de prendre l'évolution du support et précisément l'invention de l'imprimerie par Gutenberg au XVe siècle, comme point de départ à la révolution des supports journalistiques. Celle-ci a connu plusieurs vagues majeures qui eurent un impact tant sur le développement que sur le traitement de l'information. A travers les siècles et précisément ces cent dernières années, nous avons connu, après la naissance de la presse imprimée, l'arrivée de la radio puis celle de la télévision. Le siècle dernier, nous avons également pu apprécier l'émergence d'Internet en tant que média d'informations journalistiques. L'un à la suite de l'autre, ces quatre médias ont connu deux changements. D'une part, une évolution physique, technique et sémantique en plusieurs phases (dont nous retiendrons essentiellement et volontairement uniquement certaines parties), d'autre part, une méfiance sans précédent du monde des médias, qui, à chaque arrivée d'un nouveau modèle, craint de voir son confort révolu pour de bon. A l'image de ces journalistes de la presse écrite qui croyaient voir venir la fin de leur existence lors de l'arrivée de la radio puis de la télévision, nous verrons que l'émergence d'Internet n'échappe pas à la règle. Pourtant, l'histoire nous montre que le développement des radios publiques puis privées, n'a pas compromis la survie des modèles précédents. L'arrivée de la radio de service public puis des radios libres devenues privées est d'ailleurs un autre exemple marquant. Tous ces médias sont toujours présents actuellement, moins nombreux certes mais plus diversifiés. Cependant, faire un lien unique de cause à effet entre la diminution de titres de presse ou de stations de radio et l'émergence des nouveaux médias, est simplement inconcevable. Ces « nouveaux » médias ont clairement forcé les « traditionnels » à revoir leur offre et leur business plan mais, on ne peut désormais plus dire que l'information sur Internet est la cause 3
  • 4. majeure de la crise de la presse. La crise de la presse ne date pas de la création du web ou de la télévision. C'est ce qui explique en partie qu'Internet, comme quatrième média révolutionnaire connaît encore en 2010, un rejet de la part de la profession dû à différentes craintes et ignorances. Croire que les journalistes auraient tiré les leçons du passé s’évitant cette méfiance lors de l’arrivée de la presse sur Internet serait « naïf ». La majorité d'entre eux tirent encore à boulet rouge sur cette forme de journalisme, l'accablant de tous les maux. Pourtant, ce qu'on ne peut nier, c'est qu'Internet apporte un énorme souffle de renouveau sur la profession. Que ce soit en matière de supports, de formes de journalisme ou tout simplement de médias. Nous verrons que certains estiment même qu'Internet permet aux journalistes de renouer avec les origines de leur métier à savoir, l'investigation en profondeur, la vérification des sources tout en s'intéressant enfin aux lecteurs. Internet un mal nécessaire mais salvateur? Il semblerait bien. A travers ce travail, le lecteur sera invité à découvrir les phases marquantes de l'évolution de l'information, du journaliste et du journalisme à l'heure d'Internet. Les craintes que ce type de journalisme fait naître auprès des acteurs directs et les conséquences qui y sont relatives. Il sera également passé en revue, ce que « la Toile », à travers, entre autres, les réseaux sociaux, a apporté au métier et à l'information. On verra aussi les problèmes qu'elle pose et comment les médias tentent d'y répondre. J'évoquerai également quelques nouveaux modèles et spécifiquement les « pure-players », ces médias sociaux récents, pour enfin conclure sur l'importance des business modèles pour les médias et les perspectives d'avenir. Ce travail est donc surtout un instantané de ce qui s'est fait et se fait, jusqu'à la mi 2010, puisqu'une des caractéristiques majeures de la presse en ligne est son éternel et infini mouvement. C'est en somme, un regard sur cette évolution que nous vivons au jour et le jour et dont nous n'observons que le commencement. 4
  • 5. PRE-REQUIS Web 2.0 Lorsque l'on parle d'Internet en 2010, on évoque souvent le « web 2.0 ». Cette expression née en 2004 de la bouche de Tim O'Reilly – le fondateur d'une maison d'édition spécialisée dans l'informatique – revêt plusieurs définitions. D'une part, il s'agit d'interfaces ayant la particularité d'être claires et simples permettant ainsi aux internautes de s'aventurer sans trop de difficultés au cœur des rouages de la Toile. D'autre part, il s'agit de la transformation idéologique qu'Internet a subie. Celle-ci a placé les utilisateurs au centre du réseau. Ils sont désormais des acteurs de première ligne pouvant influencer et modifier le contenu qu'ils peuvent également créer eux-mêmes. Tout ceci n'était pas possible avec ce qu'on a appelé à posteriori, le « web 1.0 » ou web statique. L'internaute « lambda » est désormais un acteur majeur au sein du réseau. Il n'est plus uniquement passif. Comme le signale également Jean-Pierre Govekar, consultant Internet, « ce web est notamment caractérisé par l'apparition de nouveaux services multi-supports (ordinateur, pda, téléphone) favorisant l'interaction entre les internautes (blogs, wikis, réseaux sociaux, partage de photos et de vidéos, réactions) et les informations (rss [Really Simply Syndication, des agrégateurs de liens, ndlr.], journaux citoyens, tags) grâce aux technologies Ajax (un langage informatique permettant de changer du contenu dynamique sans recharger la page), xml et surtout à une meilleure maîtrise des technologies de web dynamique ». (ZDNET, 18.10.2006) Réseaux sociaux A l'instar du concept de réseau social en sociologie, « le terme fait référence à des applications Internet dont la fonction principale, de manière très simplifiée, est de relier les individus entre eux ». (REGUER, COUTON-WYPOREK, LEGRIS-DESPORTES, 2009) L'émergence du premier réseau social remonte à 1997 aux Etats-Unis. Il s'agit de ''www.sixdegrees.com''. Le site permettait aux utilisateurs de créer leur profil, lister leurs amis et de surfer à travers les listes personnelles de leurs connaissances. Si ces trois possibilités 5
  • 6. existaient bien avant la création de Six Degrees, le réseau est le premier à combiner les trois sur la même plate-forme. De 1997 à 2001, d'autres réseaux sociaux voient le jour aux Etats-Unis: AsianAvenue, BlackPlanet et MiGente. L'objectif est toujours de connecter ses amis. En 2001, le premier réseau social à vocation professionnelle voit le jour: Ryze.com. Il sera suivi dans la foulée par Linkedin, Tribe.net, et Friendster. (BOYD, ELLISON, 2007) En Europe, l'émergence de réseaux sociaux se fait plus difficilement. A une exception: Netlog. Le réseau social né en Belgique en 2004 semble être une réelle alternative à l'européenne face à Facebook. (CAVAZZA, 2009) 2004 est justement une année très prolifique en matière de création de réseaux sociaux. C'est en effet cette année-là que Facebook voit le jour. Créé par Mark Zuckerberg et destiné à l'origine à ses camarades de classe d'Harvard, le réseau social compte aujourd'hui plus de 400 millions de membres à travers le monde, dont 3,5 millions en Belgique. (La Libre, 12.06.2010) Enfin, un des derniers nés et des plus prometteurs, Twitter est arrivé en 2006. Sorti d'un croquis de Jack Dorsey – un des pères fondateurs – le réseau vise à partager ses pensées et ses activités via 140 caractères, soit la taille d'un sms. L'oiseau gazouilleur (le symbole de Twitter) a très vite rejoint le top 10 des réseaux sociaux les plus influents. (SOCIAL MEDIA WATCH, 21.07.2009) A l'analyse des informations de cette année 2010, on peut aisément dire que le réseau devient progressivement une des sources majeures d'information des journalistes présents sur la Toile en 2010, qui y sont d'ailleurs surreprésentés. (VOISIN, 2010) Parmi les exemples récents: les révoltes en Iran ou le tremblement de terre en Haïti. Pure-player On appelle « pure-player » une entreprise, un service et désormais par extension un média ayant démarré et exerçant son activité uniquement sur Internet. Parmi les plus connus, on 6
  • 7. retrouve Slate.fr, Rue89.fr ou Backchich.info en France, HuffingtonPost.com et Slate.com aux Etats-Unis et Apache.be en Belgique. Nouveaux médias Le terme ''nouveaux médias'' est généralement employé pour définir les récents outils qui par l'arrivée d'Internet et du numérique redéfinissent l'accès, la production et la diffusion d'informations en opérant également des changements sur l'évolution du métier de journaliste. Ces outils ont pour vocation de connecter les personnes entre elles, puis de les connecter avec l'information. Cela vise tant les réseaux sociaux que les pure-players, les sites Internet ou les supports tels que les smartphones (HTC, Iphone, Blackberry...), les tablettes (Ipad) en passant par les portes de frigo. Rich Media Le « Rich Media » concerne l'information enrichie via différents médias tels que l'image, le son, la vidéo, le texte, la visualisation de données ou l'interactivité. Il concerne également l'agencement et la répartition donnés par le journaliste, des informations qu’il mettra à la disposition de l’internaute. L'intérêt du Rich Media concerne la subsidiarité: permettre à chaque média de s'exprimer de la manière la plus profitable par rapport à ses caractéristiques propres. « Le rich média permettrait ainsi de donner « à voir », « à comprendre » et « à entendre » plus facilement, mais aussi d’expliquer des phénomènes complexes ». (ROZIERES, 2010, 9) 7
  • 8. 1. Aux origines de la presse en ligne « Pour nous, le ''print'' ce n'est pas du tout une finalité. Un journaliste web aujourd'hui va être plus content du nombre de re-tweet1 que de l'impression papier. C'est aussi ce qui ''clashe'' avec l'ancienne génération ». Antoine Daccord, journaliste au Figaro.fr 1.1 Définition du concept « presse en ligne » On entendra par « presse en ligne » dans ce travail, l'information qui peut être consultée sur une plate-forme Internet d'un média reconnu comme tel par la ''Commission paritaire des publications et agences de presse'' (CPPAP) française2. En ce sens, l’éditeur de presse en ligne doit publier un contenu en ligne qui se devra d'être « original, essentiellement écrit, édité à titre professionnel, composé d’informations d’actualité, régulièrement renouvelé et daté, faisant l’objet d’un traitement journalistique, en matière de recherche, de vérification et de mise en forme des informations, ne constituant ni un outil de promotion ni l’accessoire d’une activité industrielle ou commerciale et, produit par au moins un journaliste professionnel, s’il s’agit d’information politique et générale ». La mesure vise à la fois les sites Internet de la presse traditionnelle et les «pure-players». En revanche, les sites qui ne regrouperont que des dépêches, mais aussi les blogs et les sites Internet personnels ne pourront pas prétendre au statut d’éditeur de presse en ligne. (Juriscom.net, 03.12.2009 et Pme.service-public.fr, 30.10.2009) Le terme « presse en ligne » trouve également son équivalence dans les termes suivants: « presse internet », « presse web », « presse 2.0 » que vous pourrez retrouver de nombreuses fois à travers ce travail. 1 Un re-tweet est un (re)-partage d'une information sur le réseau social Twitter, auquel la source est mentionnée et qui confère une certaine réputation à son auteur si celle-ci est fortement partagée. 2 Une telle commission n'existe pas en Belgique. Cependant un projet de décret serait en préparation en Communauté Française, qui ne confirme pas l'information de l'information de l'Office Wallonie Bruxelles. 8
  • 9. Le terme « presse écrite » ne sera pas utilisé puisque trop généraliste et englobant à la fois la presse en ligne et la presse imprimée, ce qui pourrait donc porter à confusion. 1.2. Naissance de la presse en ligne Dès le milieu des années 90, de nombreux sites web diffusent des dépêches d'actualité. Ils ne sont généralement pas reliés au monde du journalisme. Parmi ceux-ci, se trouvent AOL.com, France-Telecom.fr ou encore Yahoo.com. Un peu plus tard, la majorité des rédactions de quotidiens nationaux se dotent également d'un site Internet qui sera étroitement lié à l'édition imprimée. Parmi ceux-ci, Dhnet.be en juin 2000 ou Lalibre.be en janvier 2001. Cette arrivée sur la toile du groupe IPM (La Libre/La DH) répondait surtout à un effet de mode, puisqu'à cette époque, Le Soir avait déjà lancé son site Internet. « On mettait en ligne principalement les articles du journal papier et très peu de dépêches. Contrairement à ce qui se passe aujourd'hui, il y avait également très peu d'actualisation de l'information. Le lancement de ce site d'information répondait surtout au fait qu'il fallait être sur le net, un point c'est tout ». (DEPRE, 2010) Les années suivantes, des sites indépendants, des blogs et des pure-players émergent. Aux Etats-Unis, il s'agit d'HuffingtonPost.com, Slate.com ou Salon.com. En France, ce sont Rue89.fr, Mediapart.org ou encore Bakchich.info. (DAGIRAL, PARASIE, 2010, p.15). En Belgique, après une tentative avortée d'un pendant ''.be'' de Rue89 orchestré par des anciens journalistes du Soir, Apache.be est véritablement le seul pure-player belge, mais il n'est disponible qu'en néerlandais. 1.3. Caractéristiques et évolutions 1.3.1. Valeur de l'information vs. information de valeur Lors d'une étude menée en 2006, F. Rebillard a constaté que la publication d'informations exclusives pour la presse en ligne est marginale par rapport à la reproduction d'informations initialement produites pour les médias traditionnels. (REBILLARD, 2006, 54) 9
  • 10. Une constatation que ne partage pas le journaliste et spécialiste Cédric Motte: « quand on regarde l'information publiée sur les pure-players, c'est clairement une information exclusive et réservée à Internet ». (MOTTE, 2010) Au delà des pure-players en effet, peu de sites dits de médias traditionnels produisent des contenus exclusifs pour la « Toile », même si ces derniers mois, l'heure est au changement. Au Figaro, des contenus approfondis sont offerts, mais aux abonnés uniquement. Cependant, le succès n'est pas totalement au rendez-vous. Le quotidien régional Sudpresse s'y met progressivement lors d'évènements particuliers tels que des festivals. A la Dernière Heure, depuis février 2010, des vidéos dédiées exclusivement au site sont réalisées par Mathieu Militis. Parmi les évènements couverts, le Tour de France. (DUMONT, 2010) Au Soir, l'information produite par la rédaction papier est disponible sur la Toile mais de façon payante. Philippe Laloux, rédacteur en chef du Soir.be: « il n’y a aucune volonté de donner le journal gratuitement. Ce qui fait vivre Le Soir, ce sont les 80.000 journaux vendus chaque jour, pour un chiffre d’affaires de 50 millions d’euros par an. Le Soir papier est payant, le site est gratuit. Il n’y a pas de stratégie à la Murdoch pour revenir au payant, comme c'est le cas pour le New York Times, puisqu’on n’a jamais donné nos contenus gratuitement ». (LALOUX, 2010) Et la direction du journal de ne pas vouloir faire l'impasse sur 50 millions d'euros, là où Lesoir.be n'en rapporte que 2. « Il faut considérer que tous les contenus sont payants. Il faut les valoriser et les présenter sur une forme particulière. Pour l’Ipad, par exemple, il est hors de question de faire payer des contenus formatés 300€ comme pour l’abonnement papier, mais gratuitement ce ne serait pas possible car ce service a une vraie valeur, contrairement à l’information. Qui va payer pour acheter l’éditorial de Béatrice Delvaux ? Personne ! Par contre, payer quelques euros par mois pour accéder à des contenus exclusifs, plus de services, un chat et des informations triées, archivées, hiérarchisées: oui. L’information n’a pas de valeur mais le service bien ». (LALOUX, 2010) Afin malgré tout de continuer à produire de l'information, mais surtout celle qui rapporte, Le Soir s'est également lancé dans différentes stratégies économiques. Outre les produits vendus en partenariat avec le quotidien (DVD, recueils, encyclopédies...), le groupe Rossel vend 10
  • 11. désormais des ... thés. Si à l'origine, une partie des rentrées financières de la presse écrite étaient les petites annonces, ils doivent désormais préserver leur santé financière en vivant avec leur temps, sans pour autant perdre leur objectif de vue: « apporter au lecteur, une information et un service de qualité, quelque soit le support de lecture ». (LALOUX, 2010) 1.3.2. L'information en perpétuel changement Une autre caractéristique de l'information en ligne est son caractère « mouvant ». Le support permet un nombre infini de mises à jour. En ce sens, il est également possible de corriger, améliorer et enrichir l'information publiée. Il est désormais courant de trouver un article Internet dans lequel une partie des informations est « hyperlinkée » (des liens qui pointent vers d'autres sites Internet à l'intérieur même d'un texte), à cela peuvent être ajoutés, une photo, une vidéo, un chat (un « cover it live » généralement) et dans de plus rares cas, un agrégateur de tweets (messages Twitter de 140 caractères) sur le sujet. Ecrire un article pour la presse imprimée ou pour la presse Internet n'a pas les mêmes caractéristiques. Le média Internet étant voué spécifiquement à la rapidité. Les articles web auront tendance à être beaucoup plus courts et directs et veilleront à ce que toute l'information soit donnée le plus vite possible au lecteur (tout doit généralement être dit dans le titre et le chapeau). Aujourd'hui encore, l'écriture d'un article est également conditionnée par les moteurs de recherches. Il est recommandé dans les rédactions que les titres soient accrocheurs pour le lecteur mais surtout pour Google. L'enjeu est le référencement de l'article par le célèbre moteur de recherches afin d'engranger un plus grand nombre de visites. La publicité rémunérant actuellement les médias sur Internet au nombre de clics ou de pages vues, il est désormais indispensable d'utiliser également des mots-clés dits ''bankables''. Ces mots-clés, à forte tendance de clics, donc fortement rémunérateur pour Google et les journaux, sont répertoriés, entre autres, par Google Insight (ou Google Tendances des recherches en français) (voir chapitre 2.4.3). Pour Mélissa Bounoua, journaliste et « community manager » chez 20minutes.fr, cette évolution a changé le journalisme dans le sens où ce n'est plus le même média, ni la même 11
  • 12. manière de travailler. L'information est désormais également déclinée en photo, vidéo et en son. « Ça change surtout la manière de traiter l'info puisque les gens veulent avoir les faits en premier lieu. Ça a renforcé la séparation entre les faits et le ''breaking news'' ».(BOUNOUA, 2010) Chez 20minutes.fr, les journalistes et community-manager ont d'ailleurs à peine « 3 minutes » pour mettre l'information en ligne. (BOUNOUA, 2010) « Et parce qu'il y a ce flot d'informations en permanence, il y a aussi un retour en force de l'analyse et du décryptage de l'information. On le voit avec toutes les créations de magazines qui sont ''plus sur le fond'' et le grand reportage comme ''21'' ou le nouveau ''Usbek et Rica''. Ce sont de très grands papiers où on prend le temps de refaire du ''vrai journalisme''. Les journalistes font leurs recherches en profondeur à leur aise. Ils peuvent aller sur le terrain, alors que sur le web on n'y va quasi jamais. Ça renforce vraiment la différence entre le ''breaking news'', qui va de plus en plus vite et l'analyse qui est de plus en plus longue », explique Mélissa Bounoua. (BOUNOUA, 2010) 1.3.3. Analyse des changements de rapport à l'information Selon une étude de 2008 du Centre de Recherche Pew reprise par le Time, « il y a plus d'Américains qui consultent les infos en ligne gratuitement qu'il n'y en a qui paient des journaux ou des magazines ». (TIME, 22.03.2009, 22) Ces dernières années, le rapport à l’information a connu plusieurs évolutions. Pour être concret, on peut dire qu'il a totalement changé. « Pendant des siècles, le journaliste donnait de l’information de manière verticale, c'est-à-dire en distribuant le savoir, le même contenu à des gens, du haut d’un piédestal. Les gens lisaient ce qu’on leur donnait sans possibilité de retour », (LALOUX, 2010). « Avec le web, ce sont les internautes qui vont décider de ce qui est pour eux l'actualité aujourd'hui, et plus les journalistes ». (MOTTE, 2010) Et Nicolas Willems, journaliste à la RTBF radio de constater que l'implication des internautes dans le processus de création de l'information a totalement changé: « j'ai des internautes qui m'envoient des mails pour me tuyauter sur un événement ou pour me dire que j'avais l'air endormi ce matin. C'est tout nouveau, désormais l'internaute joue clairement un rôle et les journalistes doivent en tenir compte ». (WILLEMS, 2010) 12
  • 13. Du côté de la production d'information sur la Toile, les apparences sont trompeuses. Des études ont mis en lumière le fait que la création de contenu est plutôt marginalisée et s'exprime via la « loi des 1% »: « sur 100 personnes en ligne, 1 seule créera du contenu inédit, 10 interagiront avec ce contenu et l'enrichiront (en commentant, améliorant, recommandant, votant...) et 89 personnes iront simplement le consulter ». (SLIDESHARE, 2006,10) 1.3.4. Une hiérarchie à réinventer Quelle hiérarchie pour l'information sur Internet? Cette question, les journalistes de la presse en ligne se la posent tous les jours. Fluctuante, elle est souvent décidée par la ligne éditoriale du média, l'importance supposée pour un fait d'actualité en fonction du contexte actuel, de l'intérêt supposé qu'aura l'internaute ou enfin, simplement au « feeling ». Comme me l'expliquait Vincent Genot, lors d'un stage au Vif.be, certaines informations sont volontairement mises en avant uniquement parce qu'elles seront des pièges à clics via les moteurs de recherche. A titre d'exemple, un article avec dans le titre le mot ''Facebook'' attirera de nombreux lecteurs. A la fois parce qu'il tient, certes, d'un phénomène de mode, mais aussi parce que le moteur de recherche liera le réseau social à l'édition Internet du journal pour peu que son nom soit défini également dans la recherche de ce mot clé ou qu'il soit recherché via Google News (Google Actualité en français). Chez Rue89, l'organisation de la hiérarchie de l'information est loin de répondre prioritairement à la tyrannie des moteurs de recherche: « on essaie de trouver un équilibre entre 3 éléments. Le premier, notre sentiment sur l'actualité du jour (certains évènements sont incontournables, on essaie d'y apporter notre regard). Le deuxième, ce qu'on apporte d'original en sujets: des angles, des papiers ou des scoops. Le troisième, ce que le participatif et les partenariats apportent en contenu pour notre site. Ces partenariats avec d'autres sites nous permettent de proposer des contenus originaux sur des domaines qu'on ne couvre pas ». (HASKI, 2010) 13
  • 14. Pierre Haski qui est co-fondateur et directeur de publication à Rue89, ajoute d'ailleurs que ce que les journalistes décident le matin en réunion de rédaction est loin de correspondre au visuel qu'a finalement le site en soirée. Johan Hufnagel, rédacteur en chef de Slate.fr, estime qu'il y a tout de même une hiérarchie dans l'information qui est tributaire du moment. « Lorsque deux événements majeurs arrivent presque simultanément, lequel va ou reste en une? » C'est ce genre de question qui a amené l'équipe du pure-player à innover sur le traitement en direct de l'information. « Il fallait trouver comment ranimer et nourrir une information chaude du jour pour la tirer sur toute la journée ». Pour parvenir à maintenir vivante cette actualité, les journalistes se sont mis à proposer de nouveaux contenus sur le sujet via des décryptages, des interviews ou des sélections de liens. Johan Hufnagel note une différence de processus sur Slate.fr, puisqu'il s'agit d'un site d'analyses et par conséquence, il n'y a pas vraiment de papiers ''chauds''. « Ce sont les meilleurs papiers que l'on met en une. Ensuite la hiérarchie se fait dans la page en fonction de la maquette du site ». (HUFNAGEL, 2010) Mais Johan Hufnagel explique également que la hiérarchie existe de moins en moins puisque les internautes arrivent bien souvent par les moteurs de recherche sur des articles bien précis: « désormais, c'est également le ''comment et pourquoi'' je suis arrivé sur Slate qui fait la hiérarchie. Elle est en fonction de la recommandation par Facebook notamment, ou de la recherche via Google ». (HUFNAGEL, 2010) Une hiérarchie de l'information à géométrie variable semble être la réalité sur les sites Internet d'actu. Ce média récent force la majorité des rédactions à avancer à tâtons et expérimenter de nouvelles pratiques, l’œil vissé sur ce que fait le voisin, qu'il soit en France ou aux Etats-Unis. 1.3.5. De nouvelles formes de consommation La consommation de l'information a également évolué depuis environ 5 ans. Aujourd'hui, les internautes lisent ce qu’ils recherchent sur le support qui leur convient. Ce qui amène Philippe Laloux à constater que l’information elle-même a changé: « les news qui sont centrées sur un site portail, c’est fini. Désormais, l’information est sociale, partagée, fragmentée et segmentée même dans sa construction narrative, on peut réellement parler du web 14
  • 15. sémantique ou tagué ». A cela, Philippe Laloux, ajoute qu'il faut repenser les contenus et leur apparence par rapport aux nouveaux supports de lecture. « Exporter le pdf d'un journal sur l'iPhone ne sert à rien puisque ça rend les articles illisibles » (LALOUX, 2010). Un avis partagé par Pierre Haski, dont les citoyens de la Rue, ont réclamé une application iPhone permettant de lire le site sans changement d'orientation du contenu, une fois couché dans un lit. Selon Pierre Haski, il y a également un autre élément qui montre les nouvelles formes de consommation de l'information. Il prend l'origine des visiteurs de Rue89 pour étayer sa thèse: « on a 3 sources de trafic majeures: la première, c'est la recommandation, soit tous les liens entrant en provenance des emails, des blogs, de Facebook... L'ensemble de ces liens produisent 37% du trafic. La deuxième, ce sont les gens qui tapent directement Rue89 dans leur navigateur, et la troisième seulement c'est Google, avec environ 20-25%. » (HASKI, 2010) Pour le directeur de publication, c'est intéressant puisque ça lui permet de comprendre les tendances et « d'adapter » le modèle aux besoins des utilisateurs. Cette révolution de consommation, les médias ne l'avaient pas vraiment imaginée. L'arrivée des smartphones et spécifiquement de l'iPhone a d'ailleurs engendré un énorme bouleversement dans le monde de l'information. « Je pense qu'on est au début d'une histoire qu'on maîtrise mal. Les changements d'habitudes de lecture sont impressionnants. Quand vous allez dans un métro aujourd'hui, vous ne voyez plus personne avec un journal en main. C'est terrifiant! Il y a un autre rapport à l'actualité, aux sources des médias. Le simple fait que les gens n'ont plus de rapport exclusif à un titre pose également des questions pour le paiement. Personne ne paiera pour 10 sites. Demander de payer, c'est demander l'exclusivité ». (HASKI, 2010) Si la plupart des journalistes entre trente et septante ans ont grandi avec des parents qui étaient fidèles à un seul titre, la génération de demain ne connaitra plus cela. L'exclusivité héritée d'une habitude familiale disparaît avec la nouvelle génération de lecteurs. « J'ai l'impression que le lecteur de demain, le plus jeune des lecteurs d'aujourd'hui, ne lira plus le papier, ou de manière exceptionnelle. Sur quoi lira-t-il Le Monde, Le Nouvel Obs? Sur le web, sur l'Ipad, sur de la feuille électronique... En tout cas il y aura une relation au flux, à 15
  • 16. sa propre ''timeline'', à son expérience en ligne qui sera absolument phénoménale dans son choix. » (HUFNAGEL, 2010) 1.3.6. Peut-on réellement parler de révolution? « Pour moi c'est une révolution à la hauteur de ce qu'a été l'invention de l'imprimerie ». (RAPHAEL, 2010). Ces mots sont ceux de Benoît Raphaël, ex-rédacteur en chef du Post. Si la phrase est choc, c'est peut-être parce que les évolutions le sont également. Une position que ne partage pas tout à fait Nicolas Voisin, qui estime que l'on se situe plus dans une mue de l'information, à l'image de l'arrivée de la radio ou de la télévision. « Internet bouscule le paysage médiatique, mais est-ce qu'on parle de révolution? A quel niveau est vraiment cette révolution. Je trouve que les termes sont très abusifs. La diffusion de la culture, l'information, ce que j'appelle ''la médiation culturelle'' est un paysage qui s'est toujours transformé, qui a toujours été animé par plein d'acteurs différents: des acteurs institutionnels, des acteurs associatifs, des acteurs de type ''médias traditionnels'', des acteurs dits d'innovation. Tous ces différents maillons font un paysage et un écosystème cohérent. C'est une table de mixage et on est en train de jouer avec les curseurs. Le papier n'aura sans doute plus le même usage demain, mais il ne disparaîtra pas pour autant». (VOISIN, 2010) En attendant, ce semblant de révolution fait peur. Selon Antoine Daccord, le dénigrement du métier de journaliste web serait sûrement dû à de la jalousie et de la crainte. A l'image de l'émergence des radios libres. « Le journaliste a eu pendant longtemps une possession et une maîtrise de l'info. Aujourd'hui, c'est complètement fini avec Internet. En France vous avez 30.000 journalistes, 70 millions d'habitants, c'est normal que l'info première soit vue par quelqu'un d'autre que le journaliste. La différence est qu'avant, les gens ne pouvaient pas communiquer plus rapidement que par le journaliste. Aujourd'hui, on ''tweete'', on ''facebooke'' et l'information est publiée ». (DACCORD, 2010) Si le fait que l'info puisse provenir d'ailleurs tétanise les journalistes, il leur permet de relever un défi encore plus intéressant qu'avant: « maintenant le métier de journaliste va être de rattraper l'info au vol, de la vérifier, de la calibrer, de la hiérarchiser et de la contextualiser ». (DACCORD, 2010) 16
  • 17. 2. Un nouveau métier: le journaliste web « Ça fait un an qu'on me demande ce que je fais de ma vie, j'en peux plus quoi! » Mélissa Bounoua, community-manager et journaliste chez 20minutes.fr 2.1. Définition et attributs « Journaliste web », « journaliste Internet », « journaliste 2.0 », sont trois des nombreux termes qui souvent, définissent le métier de journaliste sur la Toile. Parmi les particularités de cette profession, on notera le manque de définition et de considération puisqu'il s'agit d'un tout nouveau métier, qui même s'il a vu le jour fin des années 90, est toujours considéré comme une nouvelle profession. En ce sens, le statut social, les barèmes salariaux et les attributs spécifiques n'ont pas encore été donnés. Dans les rédactions aujourd'hui, il est souvent demandé aux journalistes postulant d'être capables de manier différents outils: que ce soit une caméra vidéo, un banc de montage, un logiciel de retouche ou un éditeur de sites Internet. Pour autant, peut-on parler de ''journalistes couteau suisse'' en tant que spécificité liée à Internet? « Je pense que ce n'est qu'une transposition de ce qui se passait pour le ''print''. Vous aviez déjà des soutiens de rédaction qui savaient, entre autres, régler la colorimétrie dans une impression ou rogner une image... Aujourd'hui, c'est adapté à Internet. Ce sont des nouvelles tâches, mais ce n'est qu'une transposition de ce qui se passait déjà sur le ''print'' ». (DACCORD, 2010) Il n'y aurait finalement pas de changements majeurs dans la définition du journaliste. Seuls certains réglages de précision seraient nécessaires et relatifs à l'évolution des supports sur lesquels désormais les informations sont publiées. « Ce qui va changer vraiment c'est le fait d'être hyperconnecté et de suivre tout ce qui se dit sur soi. Ça demande une nouvelle façon d'être et de travailler et c'est quelque chose qui va être assez inné dans les générations qui arrivent. Si avant on se levait avec la radio, 17
  • 18. aujourd'hui on arrive à une génération qui se lève avec les réseaux sociaux ». (DACCORD, 2010) 2.2. Les journalistes à l'heure des réseaux sociaux Pour Sree Sreenivasan, professeur de journalisme à l'Université de Columbia à New York, « les réseaux sociaux sont le plus grand impact que le monde des médias ait connu depuis l'émergence de l'Internet dit populaire entre 1995 et 1997. Les réseaux sociaux ce n'est plus des conversations dans une seule direction, mais bien dans deux, dix ou mille directions. Leur pouvoir est de connecter les gens et les rendre de plus en plus impliqués que ce soit en écrivant, en parlant, en travaillant, en partageant ou étant engagé d'une manière jamais vue auparavant ». (SREENIVASAN, 2010) Pour Philippe Laloux, il s'agit surtout d'accéder à de nouvelles sources d'information permettant, par la suite, d'alimenter ces réseaux avec des nouvelles fraîches: « on sait que sur Internet, plus de 90% des informations sont des informations recyclées. Or l’objectif premier pour un journaliste, est de ramener de l’information qui n’a pas encore été traitée. Il pourra donc alimenter son enquête en s'appuyant sur la communauté grâce à ces nouveaux outils. Ce n’est pas totalement une source d’information, c’est plutôt une source de sources ». (LALOUX, 2010). Un constat que partagent tous les journalistes interviewés pour ce mémoire. « Ce qui est intéressant en tant que journalistes, c'est d'utiliser ces réseaux là non pas pour le contenu qui est offert (Twitter: une info, Flickr: une photo, Youtube: une vidéo), mais pour la possible mise en relation avec des gens qui sont témoins de l'évènement ». (MOTTE, 2010) « Vous avez des réseaux comme Viadeo ou Linkedin qui sont de formidables outils pour contacter des gens dans des entreprises, par exemple, à des postes auxquels on n'avait pas accès avant en tant que journaliste, parce qu'on était directement dévié vers la communication ». (MOTTE, 2010) Selon Sree Sreenivasan, il y a quatre choses que les réseaux sociaux permettent: « trouver des nouvelles histoires, trouver de nouvelles sources ou de nouvelles idées; être connecté plus en 18
  • 19. profondeur avec une audience plus diverse, attirer l'attention sur le travail du journaliste et enfin, construire et exercer son cerveau en ligne ». (SREENIVASAN, 2010) Pour le professeur de Columbia, les journalistes travaillent désormais main dans la main avec leur public au lieu d'uniquement leur dire ce qu'il se passe. « Aujourd'hui, tout le monde est un ''partageur d'information''. La différence pour le journaliste c'est qu'il a la formation et le background pour produire une information plus poussée, plus consistante et plus précise. Le mixte des deux est cependant bon et important ». (SREENIVASAN, 2010) Parmi les nouveaux rôles qu'endossent également les internautes, il y a celui de ''fact- checker''. Le terme ''vérificateur de faits'' désigne les internautes et les médias d'information qui recoupent tant l'information publiée par les journaux que les déclarations des grands de ce monde, en les croisant avec des documents audio, vidéo, écrits... publiés par le passé. Cette tyrannie de la cohérence (ou fact-checking) a valu, entre autres, à Nicolas Sarkozy quelques polémiques. Une des dernières en date concerne la présence du Président français à Berlin lors de la chute du mur. Celui-ci affirmait avoir participé au soulèvement et à la démolition du mur le 9 novembre au matin, or des journalistes et des historiens ont croisé leurs informations pour affirmer que c'était impossible. (SLATE, 10.11.2009) Au blogueur Loïc Lemeur, le journaliste américain Jeff Jarvis expliquait qu'il aimait l'idée d'être surveillé par ses lecteurs qui le corrigeaient s'il se trompait. Pour lui c'était le journalisme de demain. (MARTIN, 2010, 26). Ce que certains journalistes apprécient également, c'est la possibilité d'avoir un feedback immédiat sur les articles. Ce compte rendu des lecteurs permet au journaliste de découvrir le niveau de pertinence de son information, de ses sources et ce que cela déclenche chez les lecteurs. C'est l'opportunité également de corriger, le cas échéant. « Je pense surtout que ça a remis les pieds sur terre aux journalistes. Ce feedback immédiat permet de voir pour qui et pourquoi on écrit. On arrête d'imaginer avoir le savoir unique tout seul dans son coin, en se disant que parce qu'il y a 200.000 journaux imprimés on a été lu 200.000 fois ». (DACCORD, 2010) De son côté, Nicolas Voisin estime que « les réseaux sociaux ont amené aux journalistes une raison de plus de remettre en cause leurs certitudes ». Expliquant que le journalisme est une des professions qui a le plus de mal à intégrer de nouveaux usages, il estime que Twitter a revivifié la manière dont les journalistes travaillent. « Ça impose aux journalistes de 19
  • 20. considérer que leur travail n'est pas terminé lorsqu'ils ont fini un article, considérer que l'investigation, le travail d'enquête, le recoupement de l'info, ça peut se faire derrière un écran, et que ce n'est pas forcément uniquement derrière un téléphone. Ça multiplie aussi les sources ou le croisement des sources d'information ». (VOISIN, 2010) Un autre avantage pour les journalistes et leur rédaction à être sur les réseaux sociaux, s'exprime en termes de visibilité générée par la viralité3 du réseau. L'information est partagée et vue à l'infini par les utilisateurs de ces plateformes, qu'ils y trouvent un intérêt ou pas. Au Soir.be où l’année passée, l'arrivée des internautes depuis Facebook connaissait une croissance de 250%, Philippe Laloux ressent parfaitement l'intérêt des réseaux sociaux. « On est à deux doigts d’avoir la majeure partie des internautes qui viennent par Facebook, qui est déjà au dessus de Google.be. Twitter est encore très épidermique. Aujourd'hui, toute la difficulté est de faire comprendre à un journaliste que faire du web, ce n’est pas travailler deux fois, mais travailler autrement ». (LALOUX, 2010) 2.3. Les forçats de l'info En mai 2009, un article de Xavier Ternisien du Monde.fr crée la polémique en France. ''Les forçats de l'info'' dresse un portrait assassin et peu reluisant de ces nouveaux journalistes: les journalistes web, souvent définis comme « journalistes low-cost » ou « Pakistanais du web », en référence à leurs conditions de travail. Une situation qui est vraisemblablement en train de changer. A la suite de cette polémique, Mélissa Bounoua, journaliste-animatrice de communauté chez Arte.tv à l'époque, organise à Paris, une rencontre entre rédacteurs en chef de médias imprimés et en ligne. Autour de la table se retrouvent, entre autres, Benoît Raphaël (LePost.fr), Pierre Haski (Rue89), Christophe Gueugnau (LeNouvelObs.com), Joël Ronez (Arte.tv), Alexis Delcambre (LeMonde.fr), Johan Hufnagel (Slate.fr), Eric Mettout (L’Express.fr) et Philippe Mathon (LePoint.fr). 3 On parle de viralité en matière de réseaux sociaux pour définir la capacité qu'ils offrent aux informations de se répandre facilement et rapidement à travers les différents individus qui y sont présents. 20
  • 21. Si le débat initialement prévu entre les ''forçats'' et les ''négriers'' a finalement tourné à la table ronde, il a néanmoins permis de faire avancer les mentalités en ouvrant le dialogue sur les conditions de travail des journalistes en général. Les semaines qui ont suivi ont permis à tous les participants et leurs médias affiliés de prendre du recul par rapport à la situation. Un recul empreint d'histoire qu'a également pris Antoine Daccord, ex journaliste régional et actuel community-manager pour le Figaro.fr. « Les premières rédactions Internet en 2002-2003 chez Libé comptaient une quinzaine de journalistes web. L'information sur Internet a périclité et ces personnes-là ont été renvoyées dans les rédactions ''papier''. Tous ces médias n'allaient pas en 2007, recréer des rédactions composées de 40 journalistes avec des salaires énormes. Ils ont donc attendu de voir comment cela allait reprendre. Pareil pour les journalistes qui, aujourd'hui gagnent plus de 8000€, ça n'est pas arrivé le jour où Gutenberg a sorti l'imprimerie. Ça a pris du temps et c'est le même recul qu'il faut avoir sur les forçats: ça va se tasser. Il ne faut pas oublier qu'on est sur un nouveau média et un nouveau métier». (DACCORD, 2010) Pour Mélissa Bounoua qui travaille dans la presse en ligne depuis plus d'un an, les raisons de cette déconsidération et de ces salaires bas sont nombreuses. Il y a, selon elle, le fait que les journalistes web aiment profondément ce qu'ils font et que les rédacteurs en chef en profitent pour justifier ces différences de traitements. « Je travaille de 8h-8h30 à 19h sans réelle pause déjeuner. Mais j'adore ça. Même s'ils nous disent qu'on est tous une grande famille et qu'il n'y a pas de différences, on travaille quand même beaucoup plus que la génération d'avant alors qu'on est considéré comme des moins que rien en étant également moins payé qu'eux ». (BOUNOUA, 2010) Une différence et une déconsidération qui s'expriment aussi dans les fiches salariales: Dernièrement, lorsque la grille des salaires ''papier'' a été publiée par le principal syndicat des journalistes, j'ai remarqué qu'un stagiaire gagne la première année 1750 euros brut, ce qui est en gros le salaire net d'un journaliste web débutant chez 20minutes.fr. Concrètement, pour la SNJ, le salaire d'un stagiaire est le salaire d'un journaliste web ». (BOUNOUA, 2010) Pour sensibiliser les journalistes web à leurs conditions de travail et tenter de faire bouger les choses auprès des rédactions, Mélissa Bounoua ainsi que d'autres journalistes web se sont 21
  • 22. regroupés au sein de ''DJIIN'': l’association pour le développement du journalisme, de l’information et de l’innovation numérique. L'objectif: sensibiliser, informer, débattre au sujet de ce nouveau journalisme. Pour expliquer des salaires aussi bas, plusieurs raisons sont avancées . D'une part, c'est un nouveau métier et les grilles salariales n'ont pas encore été mises en place. D'autre part, les rédacteurs estiment que le « web ça ne rapporte pas beaucoup, même si leurs journalistes travaillent 50h par semaine, ils ne peuvent donc pas être autant payés qu'au papier ». (BOUNOUA, 2010). « Aujourd'hui, à titre d'exemple, un journaliste 'ancien' du Monde ou Libé a 14 semaines de congés payés, 16 mois de salaire et touche plus de 4.000€ net. Parmi ceux-là, certains ne produisent qu'un article par semaine. C'est un écosystème issu d'une histoire, qui a énormément de contraintes – centralisation des imprimeries, impressions, etc... On ne peut pas le dénoncer en jetant tout aux orties car ces médias sont absolument essentiels dans notre environnement. Mais leur économie n'est pas la même que celle d'un média qui se lancera sur une page blanche aujourd'hui ». (VOISIN, 2010) Une économie qui déteindrait donc sur les conditions de ces ''journalistes 2.0''. Le bilan que Mélissa Bounoua fait de cette réunion est finalement plutôt positif. Elle estime qu'elle a permis à tous les jeunes journalistes, tant ''web'' que stagiaires de se connaître. ''L'ancienne'' génération aura ainsi pu prendre conscience des conditions difficiles vécues par ces novices qui se retrouvent sur le web parce qu'ils sont ''frais''. De cette réunion est née une vraie reconnaissance. « Les rédactions web commencent à être intégrées et pensées comme de vraies rédactions et plus des gens bizarres regroupés dans un coin. Ça a permis à une génération et à un média, certes à l'échelle de Paris, de se demander s'il ne faudrait pas revaloriser ce métier. » (BOUNOUA, 2010) 22
  • 23. 2.4. Nouvelles tâches, nouveaux métiers, nouveaux outils 2.4.1. Community-editor vs community-manager: de la communication au service après-vente « Ce n'est pas le métier de journaliste qui change. C'est l'activité de conception, d'élaboration de distribution de l'information qui nécessite un nouveau médiateur: le community-editor ». (VOISIN, 2010) Distinct du community-manager dont la tâche consiste à fédérer une communauté autour d'un site internet ou un média et à communiquer à son sujet sur des plateformes extérieures telles que les réseaux sociaux, le community-editor est surtout chargé de produire du contenu. « Ce n'est pas simplement être journaliste puisque cette personne est amenée à éditer une production qui n'est pas toujours la sienne. C'est une activité clé dans une rédaction ». (VOISIN, 2010) Au delà de la rédaction d'articles, les community-editors sont aussi amenés à dénicher dans leurs réseaux les personnes les plus à même de s'exprimer et d'écrire sur certains sujets particuliers. Journalistes, blogueurs ou simples internautes, c'est la qualité et la fiabilité qui comptent. « Ce boulot est étrange quand on a été formé à écrire des papiers. J'ai fini par m'avouer que c'était tout de même à la limite du journalisme et du marketing. C'est de l'éditorial mais l'idée quand on t'embauche est « d'aller chercher les gens ailleurs pour les ramener vers 20Minutes.fr ». Tu passes tes journées à faire de la veille, chercher des blogueurs, les mettre en avant... Ce n'est pas ce à quoi tu t'attends en sortant d'école de journalisme, et forcément, faut s'adapter ». (BOUNOUA, 2010) A l'heure où les médias n'engagent plus le moindre journaliste traditionnel, l'ouverture de postes pour des ''journalistes-community-manager'' fleurit auprès de tous les organes de presse: « la semaine où je suis arrivée chez 20minutes (mai 2009, ndlr.), il y a eu deux offres d'emploi dans des rédactions: c'était à l'AFP et chez Libération. Alors que ces deux médias sont au plus mal, et n'embauchent plus personne, comme par hasard, ils engageaient tous les 23
  • 24. deux un ''community manager''. Ce sont quasiment les seuls jobs qui se créent». (BOUNOUA, 2010) Pour Antoine Daccord, son job ne s'inscrit que dans un flux de changements. « On m'a nommé community-manager il y a 16 mois, je pense que d'ici 6 mois ça ne voudra plus rien dire. Les réseaux sociaux pareils. C'est juste le web qui est en train d'évoluer. Ce sont de nouvelles choses qui sont là, mais c'est presque déjà du passé ». (DACCORD, 2010). 2.4.2. Multitâche, la caractéristique indispensable? Journaliste, animateur de communauté, communicateur et chargé du service après vente, le journaliste en 2010 est définitivement multitâches. Est-ce pour autant profitable au média et à l'information? Une étude menée à l'université de psychologie de Stanford par le professeur Clifford Nas a démontré que les personnes utilisant plusieurs nouveaux médias en même temps sont susceptibles d'une part, de développer des problèmes cognitifs mais surtout, d'autre part d'être moins productifs. « Les multitâches deviennent des champions de la non pertinence et tout les distrait », affirme ce coauteur de l’étude parue en août 2009 dans la 24e édition des Proceedings of the National Academy of Sciences. (Théorie des tendances, 28.01.2010). Chez Owni.fr, les journalistes sont amenés, au delà de leur travail d'écriture, à identifier des auteurs et à éditer des articles dont ils ne sont pas auteurs. Ils doivent également réaliser un travail d'édition et de sublimation de contenus en faisant un travail sur l'image, le titre, la mise en forme, et sur la distribution de cette information. Il leur est également demandé de partager ces articles sur les réseaux sociaux. « C'est une pratique intéressante, mais chacun a ses spécialités. Dire d'une personne qu'elle a un physique de radio et une voix de presse écrite est peut-être horrible, mais c'est parfois justifié. Maintenant, ce qui me fait un peu peur, c'est l'argument économique qu'il y a derrière, d'autant qu'on restreint les effectifs actuellement dans les médias. C'est surtout une manière de faire travailler plus les gens et de restreindre l'emploi, parfois au détriment d'une 24
  • 25. qualité de contenu », explique Nicolas Willems, journaliste radio à la RTBF. (WILLEMS, 2010) Si en France, on reconnaît que cette panoplie de savoir-faire était à l'origine des métiers extrêmement séparés (HUFNAGEL, 2010), il est clair qu'aux Etats-Unis, ce genre de pratique est plutôt mal accueilli. « L'idée d'un journaliste ici à CBS qui irait tourner sans caméraman et monterait lui même ses reportages est juste inimaginable. Vous auriez les syndicats sur le dos! » (TEWA, 2010) Maintenant, selon Nicolas Willems, il est également possible de trouver un bon côté aux multitâches pour peu qu'il concerne l'enrichissement de l'information et qu'il ne soit pas dissocié du côté cross-média ou trans-média de l'information: « il s'agit de décliner un même sujet sur plusieurs médias en tenant compte des forces et des faiblesses de chacun. Dans le cas de la BBC, ce sont plusieurs journalistes spécialisés dans chaque média qui s'y collent. Mais avant de commencer à travailler, les angles en fonction de chaque média sont définis. L'inverse de ce qui se passe en Belgique où tout le monde veut faire tout et où c'est parfois très malheureux ce qu'on obtient ». (WILLEMS, 2010) 2.4.3. Google Insight, sniffeur de tendances Dans certaines rédactions, les journalistes s'appuient sur des outils de recherche tels que Google Insight afin d'analyser les résultats des recherches faites par les internautes. L'objectif est de faire le plus possible coïncider la présentation de l'actualité avec l'intérêt des internautes et donc des potentiels lecteurs. « Cet outil montre à quel point sur certains sujets, la façon qu'ont les médias classiques de les traiter, ne correspond pas forcément à l'attente qu'en ont les internautes et donc les potentiels lecteurs, auditeurs ou spectateurs. A titre d'exemple, lors du grand débat sur les retraites en France, il y a eu un pic de recherches sur le mot « retraite » mais les mots associés recherchés ne correspondaient pas directement à la législation qui s'y rapportait. Il s'agissait plutôt d'une recherche axée sur les ''maisons de retraite'' ou ''préparer sa retraite''. Utiliser ce genre d'outils peut donner des angles supplémentaires à l'actualité quotidienne et coller plus avec les questions et les intérêts des gens ». (MOTTE, 2010) 25
  • 26. L'impact de l'utilisation de Google Insight peut également être économique. Consultant indépendant, Cédric Motte explique avec un exemple concret l'impact de l'outil de statistiques sur un numéro spécial. « Un supplément sur Twilight a été produit dans le courant du mois de mars par l'Express. Ce ne fut pas un réel succès, mais lorsqu'on a consulté Insight, les recherches sur le sujet à ce moment là étaient très faibles, contrairement aux mois de janvier et février. On ne peut pas évidemment assurer à 100% qu'il y aurait eu plus de ventes s'il était sorti plus tôt, mais c'est tout de même intéressant d'y réfléchir pour une prochaine fois ». (MOTTE, 2010) 26
  • 27. 3. Tous journalistes? « Y a deux types de journalistes: ceux qui comprennent les réseaux sociaux et qui savent comment ça marche et ceux qui sont en dehors du coup ». Johan Hufnagel, rédacteur en chef de Slate.fr Pour Nicolas Voisin, il n'y a pas de « tous journalistes » mais bien des « tous médias ». « Si journaliste est un métier qui est très mal défini, c'est en tout cas une activité dont on peut au moins admettre qu'elle se rattache à des textes référant ses exigences de pratique quotidienne qu'on acquiert au fil du temps. Ce n'est pas la même chose qu'être 'média'. On est 'média' en tant qu'individu lorsqu'on partage un lien sur Facebook, quand on diffuse de l'information. Tout comme le fait une institution à travers une plateforme d'expression. Le fait sur le web que tout le monde soit à la fois lecteur mais aussi auteur potentiel est une rupture culturelle majeure ». (VOISIN, 2010) Le temps serait-il sombre pour la caste des journalistes? S'ils ne sont pas encore en voie de disparition, les journalistes serrent les rangs et se protègent comme ils peuvent de cette ''invasion'' citoyenne. Parmi les tactiques de défense, le repli sur soi, l'auto-conviction et une campagne de dénigrement envers « l'ennemi ». Certains résistent, d'autres ''font avec'' en se protégeant malgré tout et les derniers y voient une mine d'or. En attendant, un vent de changement souffle sur la profession. « La différence par rapport à avant, c’est qu’il faut être bon et plus vite. Un bon journaliste, c’est quelqu’un qui recoupe son information plus vite, mais il ne faut pas être pris en excès de vitesse. Si c’est le cas, il faut le corriger très vite aussi, revenir en arrière, et assumer. » (LALOUX, 2010) 27
  • 28. 3.1. Le journalisme citoyen date d'hier Le débat sur le journalisme citoyen est né il y a plusieurs dizaines d'années, du moins dans nos contrées. Il a cependant pris un tournant redoutable avec l'émergence des blogs, lorsque la pratique s'est répandue dans le grand public. Auparavant réservé au journalisme de proximité et spécifiquement aux journaux locaux, le journalisme dit ''citoyen'' s'est épanoui grâce au développement et à l'expansion de la blogosphère. Tout un chacun a désormais, à portée de main, les outils nécessaires et souvent gratuits pour mettre en place sa propre plate-forme d'information, sans que celle-ci ne soit obligatoirement reliée à un média d'information. Si le support médiatique sur lequel le journaliste citoyen s'exprime a considérablement changé au cours de ces dix dernières années, il semble abusé de dire que cette forme de journalisme ait vu le jour sur une page blanche. « On fait du journalisme amateur ou citoyen, soit semi-professionnel, depuis 40 à 50 ans. Quatre-vingts pour cent des contenus des journaux locaux en France sont écrits par des amateurs. Le journalisme citoyen existe depuis longtemps sauf que ces amateurs-là sont payés ». (RAPHAEL, 2010) Ce point est soulevé par Benoît Raphaël, ex-journaliste au Dauphiné Libéré et ex-rédacteur en chef du Post, aujourd'hui reconverti dans la consultance. En Belgique, les journaux locaux des groupes Sudpresse et Vers l'Avenir s'appuient également sur le travail de correspondants locaux non journalistes pour fournir en contenu leurs éditions. Cependant, leur proportion est bien inférieure à 80%. Comme l'explique Benoît Raphaël, en France leur fonctionnement est assez simple: « un chef d'agence ou un adjoint pilote une vingtaine de correspondants locaux amateurs payés au point. Un papier vaut 5 à 30 points, une photo 10 points et un point vaut un euro. Cette personne anime les correspondants en leur proposant des sujets et des angles, réceptionne les papiers... Une fois le travail effectué, les correspondants mettent directement leur contenu dans une base de données partagée avec la rédaction. C'est ensuite revu, édité, corrigé et mis en scène par le journaliste. Cette collaboration entre amateur et professionnel n'est donc pas nouvelle ». (RAPHAEL, 2010) 28
  • 29. Fort de son expérience régionale, Benoît Raphaël a mis en place ces principes lorsqu'il a créé Le Post. (voir chapitre 4.3.1.) 3.2. Concurrence citoyenne et collaborations Au delà de la concurrence citoyenne, Mélissa Bounoua pointe également Internet comme dérégulateur de l'économie du journalisme: « On est désormais dans l'idée ''qu'on ne paie pas les journalistes car c'est un plaisir de faire un article. Cette idée et les blogueurs ont un peu faussé le fait que le journaliste a tout de même une compétence et qu'il doit être payé pour ce qu'il fait. On remarque également cela avec Internet qui a brouillé les pistes en rendant possible la publication du contenu d'un jeune journaliste gratuitement ». Pour la journaliste de 20minutes.fr, le meilleur exemple est « Rue89 ». « La rédaction a très bien compris qu'un jeune journaliste est prêt à tout pour être publié et même à travailler pour rien ». (BOUNOUA, 2010) Si le journaliste citoyen a l'information et le matériel, « l'analyse n'appartient qu'aux journalistes. Celui qui a l'info de l'avion dans l'Hudson, oui il a la photo, mais pas le recul ni l'analyse. C'était la même chose avec la situation en Iran l'année dernière ». (BOUNOUA, 2010) Au Figaro.fr, la rédaction laisse de plus en plus aux internautes la possibilité de publier leurs contenus et leurs idées dans différents formats. Les abonnés du quotidien ont même le droit de poster des articles qui peuvent par la suite être sélectionnés et mis en avant par la rédaction. « Il n'y a pas de rémunération car le but n'est pas que l'on se paie des « alerteurs d'info », on est quand même ''Le Figaro'' donc les informations nous les avons. Mais ce qu'on ne va pas forcément avoir, c'est le témoignage, l'expérience ou l'expertise qui peut venir avec l'info. Ce sont des choses qui émergent très rapidement grâce à Internet et qui enrichissent l'actualité». (DACCORD, 2010) Un positionnement idéologique différent du Post ou de Rue89, par exemple, qui n'ayant plus de fil de dépêches attendent de leurs internautes qu'ils donnent l'alerte à propos de certains faits d'actualité. 29
  • 30. Du côté de Rue89, on tempère l'analyse : « On ne croit pas au journalisme citoyen parce qu'on pense que ça reste un métier. Et que dans ce qu'on propose, il y a un rôle central pour le journaliste. On est plus dans la coproduction d'information aujourd'hui, que dans l'info à 3 voix comme nous le voulions au début. Tout le monde ne se réveille pas le matin en disant ''je vais être journaliste''. D'autant qu'il y a des servitudes comme recouper l'information, passer 3h au téléphone pour avoir un chiffre ou les deux parties dans un conflit. Ce n'est pas ce que tout le monde fera naturellement ». (HASKI, 2010) Le journalisme citoyen ne serait donc pas un danger pour la presse. Le fossé entre l'opinion à ce sujet des médias traditionnels et celle des pure-players se creuse néanmoins toujours en 2010. 3.2.1. Participations croisées: L'exemple d'information financée par les lecteurs: Spot.us En novembre 2009, le New York Times publie un article plutôt étrange. S'il se présente comme un article des plus conventionnels, la mention qui accompagnait la signature est particulière: « cet article a été financé par les lecteurs de Spot.us ». (New York Times, 2009, 9 novembre) La journaliste indépendante qui se cache derrière cet article n'a pas été payée par le New York Times mais par des centaines d'internautes du site collaboratif américain Spot.us, qui lui ont envoyé les ressources financières nécessaires. Spot.Us déclare vouloir permettre au public « de lancer des enquêtes avec des donations déductibles fiscalement, sur des sujets importants et peut-être négligés (sous-entendu par les rédactions classiques) ». Le reportage de Lindsey Hoshaw sur les raisons d'un amas de déchets flottant dans l'océan pacifique a d'ailleurs récolté plus de 6.000 dollars de dons. Spot.us fonctionne un peu sur le modèle des sites musicaux où les internautes peuvent plébisciter et financer en ligne leurs artistes favoris, tels Akamusic ou MyMajorCompany. 30
  • 31. Comme l'explique la journaliste et « community manager » française, Capucine Cousin, « le site propose aux internautes de choisir le sujet d'article qui les intéresse le plus, parmi les pitchs (les propositions de sujets, ndlr.) présentés sur le site et postés par des journalistes freelance. Il y a plusieurs tarifs selon le type de reportage prévu (investigation, reportage sur une entreprise...). L'internaute qui finance un reportage peut en connaître la progression via le blog du journaliste. C'est donc une sorte de place du marché où l'internaute peut choisir de financer des sujets de reportages qui l'intéressent ou qui lui semblent peu traités par les médias » (COUSIN, 2009) Selon Nicolas Voisin, ce type de projet peut être « une solution sur de très grands territoires de langues, tels que l'anglais ou le chinois, mais pas dans l'enfermement linguistique et territorial qu'est la francophonie ». (VOISIN, 2010) Si l'éventualité d'un public cible trop peu important est aux yeux de Nicolas Voisin, une raison pour ne pas exporter ce modèle dans nos contrées, Glifpix compte faire le pari inverse dès la fin de l'année. Le projet qui est toujours en développement espère financer des enquêtes journalistiques de longue haleine via des micro-dons. Les productions, libres de droits, seraient alors diffusées sur Glifpix, mais pourraient être utilisées par d'autres médias par la suite, en suivant le principe des licences Creative Commons. (ROZIERES, 2010, 38) A travers ces nouvelles formes de soutien financier dans une perspective néanmoins de journalisme indépendant, c'est la crise de la presse que l'on découvre en toile de fond. Pour la combattre, les idées et les initiatives se multiplient. Pour autant, la formule miracle n'a pas encore été trouvée. Au Detroit Free Press, on tente actuellement d'éliminer, ou en tout cas de réduire drastiquement, les éditions imprimées afin de se concentrer essentiellement sur des sites Internet gratuits. Si la démarche est l'inverse du courant de pensée actuel mené par Murdoch qui souhaite rendre payant tous les contenus de ses journaux, l'autonomie de la ligne éditoriale ne serait pas pour autant mieux sauvegardée, puisque ces approches rendent toujours le journal redevable à ses annonceurs. (Time, 22.03.2009, 22) Peut-on dès lors espérer qu'un modèle où les rédactions sont payées par les utilisateurs pour les services et le journalisme qu'elles fournissent, puisse fonctionner? Rien n'est certain. 31
  • 32. Cette tarification de contenu est une vieille idée mais pas seulement parce qu'elle fut d'usage pendant quatre siècles. Le Time rappelle d'ailleurs que c'est aussi quelque chose que l'on faisait déjà à l'aube de l'ère « en ligne ». A titre d'exemple, lorsque les magazines Wired et Time décident en 1994 de placer leurs magazines sur la Toile, ils développent en même temps divers outils, tels que des ''banners'', afin d'amener des revenus. C'est à cet instant que Louis Rossetto, rédacteur de Wired, constate qu'un changement majeur est en cours: l'idée d'être payé pour le contenu disparaît progressivement. (Time, 22.03.2009, 22) 3.2.2. A l'écoute des utilisateurs Pour Antoine Daccord, il est profitable et intéressant pour les médias de désormais prêter une oreille attentive à ce que les internautes disent sur l'actualité. Lorsqu'en 2007, Le Figaro fut un des premiers médias français à ouvrir les commentaires à tous ses articles, les critiques furent sévères mais le succès au rendez-vous. « Dans la presse, on a longtemps ignoré que les gens voulaient savoir ce que d'autres pensaient pour se forger une opinion. C'est pourtant le même fonctionnement lorsque vous choisissez un film au cinéma et que vous demandez l'avis de votre entourage. Le premier réflexe dans les commentaires c'est de penser qu'il n'y a que des choses horribles. Ici, on laisse les internautes dire ce qu'ils veulent tant qu'ils respectent la loi française. Dès lors, notre travail de journaliste web animateur de communauté va être de faire ressortir ce qu'il y a de plus intéressant par rapport à notre actualité. Un de nos journalistes peut rédiger un article à partir des commentaires, tel un micro trottoir où il fera ressortir les grandes tendances: ''Au Figaro, vous avez été nombreux à réagir, voilà ce que vous pensez'' ». (DACCORD, 2010) Antoine Daccord constate d'ailleurs que ce format fonctionne plutôt bien et est apprécié des internautes qui ne souhaitent pas spécialement lire 500 commentaires. Du côté de la rédaction, c'est une opportunité de recoller l'actualité dans la réalité sans perdre de vue que les personnes 32
  • 33. qui se sont exprimées sont une catégorie bien particulière puisqu'il y a nettement moins de commentateurs que de lecteurs. Cependant, l'irruption du lecteur dans le travail des journalistes crée un inconfort au sein de la profession. « C'est très perturbant, mais ça peut devenir une force. Une bonne partie de la défiance des journalistes aujourd'hui est due à leurs erreurs ces 20 dernières années mais aussi à une série de fantasmes comme quoi ils seraient à la solde de leurs actionnaires, de pressions occultes, de lobbies... ça existe mais dans 90% des cas, les journalistes font honnêtement leur travail. Le fait de démythifier ou démystifier une partie de ces fantasmes et d'engager ce dialogue avec les internautes contribue à baisser ce niveau de défiance ». (HASKI, 2010) Pierre Haski citant Patrick Eveno, historien des médias, estime également « qu'au final, l'indépendance d'un titre n'est pas décrétée ni par ses actionnaires, ni par ses journalistes, elle est décrétée et légitimée par ses lecteurs ». (HASKI, 2010) 3.3. Blogueurs et simples citoyens au service de l'info Si la participation sur le web concerne toujours une minorité d'internautes (voir Loi des 1%, chapitre 1.3.3.), c'est également le cas pour la presse en ligne. Analysant le profil des contributeurs, le chercheur Olivier Trédan déclare que la majorité des contributeurs d'AgoraVox.fr, pour l'exemple, s'appuient sur une légitimité tirée de leur activité professionnelle ou universitaire et parce qu'ils possèdent également un capital culturel assez élevé. (TREDAN, 2007, 116) Le public cible du Post.fr était totalement l'opposé de ce tableau. Benoit Raphael, ex-rédacteur en chef du pure-player, explique qu'il a justement voulu simplifier son site d'information pour permettre à tout un chacun de s'exprimer sans subir un éventuel poids social lié à une classe ou à des connaissances en marge de certains. « Nous avons volontairement dégradé une partie de l'information, pour que les gens se rendent compte que tout le monde peut y avoir accès et être producteur d'info sans avoir pour autant fait des très hautes études. A titre d'exemple, on écrivait sur les photos. » (RAPHAEL, 2010) 33
  • 34. Si le fait que certains médias s'appuient sur les internautes pour leur amener des scoops et produire une partie des contenus a déjà créé des tensions, les journalistes issus de médias traditionnels s'inquiètent beaucoup plus des contenus gratuits ou payants fournis par les blogueurs. « Les journalistes les voient comme des concurrents, mais dans l'état d'esprit des blogueurs, l'idée ce n'est d'absolument pas de faire du journalisme. Ce sont juste des gens qui sont passionnés par un sujet et qui se disent qu'ils ont des choses à raconter dessus. Le fait d'être journaliste ou pas, ils n'en ont rien à faire ». (MOTTE, 2010) Johan Hufnagel est plutôt d'avis que les journalistes ont beaucoup appris de leur rencontre avec les blogueurs: « ils nous ont beaucoup poussés sur la manière d'écrire. Ce sont des gens qui ont compris l'importance du lien, de la relation unique qu'il y a entre un lecteur et la personne qui écrit ». (HUFNAGEL, 2010) Pour Éric Scherer, directeur de la stratégie à l'AFP et blogueur, le professionnel ne sera jamais remplacé parce qu'il joue un rôle important dans l'émergence de l'information: « le journaliste est un guide, il aide à trouver le signal dans le bruit ». (RSLN, 29.06.2010) Philippe Laloux rappelle néanmoins qu'il y aura toujours une différence capitale entre blogueurs et journalistes: « Il y a des gens qui croient à la vérité, des gens qui ne seront jamais contents du résultat et qui se diront que ce n’est pas la vérité. Ils iront plus loin. Le blogueur ne se lève pas dans cet état d'esprit ». (LALOUX, 2010) 34
  • 35. 4. Nouveaux outils: voyage au pays des réseaux sociaux « Lorsque l'avion est dans l'Hudson, il est trop tard pour apprendre à utiliser Twitter » Sree Sreenivasan, professeur des nouveaux médias à l'Université de Columbia, New York 4.1. L'information à l'heure de Facebook et Twitter Pour Nicolas Voisin, le changement est majeur. Mais ce n'est pas pour autant une révolution. « Les réseaux sociaux ont amené à l'information, la plus grosse mue qu'on ait connu ces dernières années qui consiste à passer de l'économie de la rareté – qui était l'information dans les journaux – à une économie de l'abondance quasi non organisée à ce qui est maintenant l'ère de la recommandation, ce que j'appelle l'ère du 'passe à ton voisin' ». (VOISIN, 2010) L'information qui marche en général sur les réseaux sociaux et spécifiquement sur Facebook, c'est l'insolite. Mélissa Bounoua l'a découvert à l'usage. « Sur Twitter, ce sont plutôt des news high-tech qui fonctionnent. Quant aux articles au sujet de Twitter postés sur Twitter, c'est le carton plein ». Mais parmi les news qui cartonnent réellement, on retrouve les nécrologies: « Les morts ça marche super bien! Ça tourne énormément parce qu'il y a une sorte d'émotion. Quand Filip Nikolic des 2be3 est mort, ce fut une des meilleurs statistiques de l'année. Sur le site 20minutes.fr, plus d'un million de pages on été vues sur la journée, alors que c'est plutôt 4 millions de pages par mois, en général ». (BOUNOUA, 2010) Pour Cédric Motte, le problème n'est pas de s'informer sur ces réseaux-là, mais bien d'avoir les bons amis qui relaieront les bonnes informations. « Il faut bien voir que Twitter et Facebook ne sont que des lieux de relais. La lecture de l'information se fait sur le site des médias, sur des blogs ou autre. Elle ne se fait pas au sein de ces réseaux, mais il faut des 35
  • 36. personnes pour la faire émerger ». (MOTTE, 2010). Le réseau social est un média de diffusion d'information d'autant plus efficace qu'il y a de participants. Pourtant les mentalités changent. L'étude "Digital Journalism Study" réalisée par le Oriella PR Network auprès de 770 journalistes de 15 pays révèle que pour la première fois, les journalistes ont cessé de voir le numérique comme un frein mais l'envisagent beaucoup plus comme un atout. On apprend également que 35% des publications auditionnées ont déjà proposé des fils info issus de Twitter dans leurs offres en ligne. (Oriella PR Network, 2010) 4.1.1. Facebook: « go where the people are » Formule propulsée par l'équipe de campagne de Barack Obama lors de l'élection de novembre 2008, « go where the people are » est tout aussi valable pour les journalistes qui recherchent de nouvelles sources d'information. Pour Nicolas Willems, la théorie a déjà été confirmée par la pratique. « Je pense que pour la recherche de contacts, Facebook est très utile. La viralité du réseau permet à l'information de se répercuter auprès d'énormément de personnes ». (WILLEMS, 2010) Sur le réseau social qui affiche plus de 400 millions de membres à travers le monde, ce sont plus de 1,5 million de contenus ou d'éléments de contenu (liens Internet, titres, billets, morceaux d'articles, photos ou encore vidéos) qui sont partagés chaque jour entre les membres. (MARTIN, 2010, p. 11). De quoi voir le réseau comme une véritable plaque tournante de l'information. Mélissa Bounoua explique que la convivialité de ce média social favorise le fait que les gens s'informent à partir des réseaux sociaux: « Ce sont des endroits personnalisés où les gens discutent. Ils sont dans un espace sympa d'où ils ne bougeront pas puisqu'ils peuvent également y recevoir l'info ». (BOUNOUA, 2010) 4.1.2. Twitter: l'agence de presse nouveau genre Le site gazouilleur, qui permet de poster des messages de 140 caractères maximum, a plus vite séduit – en termes professionnels – les journalistes que ne l'avait fait Facebook auparavant. Plusieurs raisons à cela: d'une part les évènements marquants tels que les explosions à Mumbai ou le tremblement de terre en Haïti, d'autre part la ressemblance forte 36
  • 37. avec un fil de dépêches des agences de presse. Pour autant, peut-on réellement parler d'une agence de presse? La réponse est complexe. Premièrement, Twitter ne se définit pas ainsi. Son objectif n'est pas de prendre le pas sur les agences de presse mais bien de permettre à ses utilisateurs de partager leurs sentiments ou ce qu'ils sont en train de faire à un moment précis. Deuxièmement, l'information sur Twitter n'est absolument pas vérifiée ni hiérarchisée. Elle est tributaire de chaque utilisateur qui y inscrit ce qu'il souhaite, peu importe qu'il s'agisse d'un fait ou d'une rumeur. Troisièmement, le réseau étant utilisé par n'importe qui, il est très facile d'y trouver n'importe quoi et l'utilisateur se retrouve très rapidement noyé sous un flux ininterrompu de nouvelles en tout genre. Un constat qui laisserait croire qu'il est préférable de fuir le réseau social plutôt que de s'y inscrire. Mais la preuve du contraire est apportée par les journalistes eux-mêmes. Du moins, ceux qui ont accepté de franchir le pas et qui depuis l'utilise abondamment. Lorsqu'on le maîtrise bien, on peut même y découvrir des scoops. Si ces derniers sont plutôt en rapport avec les nouvelles technologies, le réseau permet également à tout journaliste de trouver de nouvelles sources d'information et de nouveaux contacts. « Cependant, Twitter n'est absolument pas une agence de presse pour l'internaute moyen. C'est juste un lieu d'échanges. Twitter ne devient une agence de presse qu'à partir du moment où il y a du « breaking news ». (MOTTE, 2010) Et du côté des agences de presse, on rit jaune. Plusieurs réactions sont données: à titre d'exemple, l'agence de presse belge ''Belga'' déserte totalement le site de micro-blogging mais a lancé de son côté son propre réseau social de récupération d'information: Ihavenews. Chez AP, par contre, on publie du contenu sur Twitter. A ce sujet, Cédric Motte estime que « Twitter est un potentiel danger pour les agences de presse, plus que pour les journaux. Il influence clairement la chronologie et ça devient problématique pour les agences de presse. Si les journaux et les journalistes se mettent sur Twitter, ils vont avoir un outil qui leur permet potentiellement d'avoir du breaking news et l'accès à des témoins d'évènement, là où avant c'était l'AFP qui s'occupait de tout ». (MOTTE, 2010). Une réalité dont les rédactions sont tout à fait conscientes autant que leur échec avoué sur la bataille du « live », puisqu'elles ne font pas jeu égal avec la foule des 37
  • 38. anonymes. « Aucune rédaction ne peut rivaliser avec les millions d’appareils photo numériques dans la nature, qui sont autant de témoins possibles d’un événement » diagnostique Éric Scherer. (RSLN, 29.06.2010) Nicolas Willems est plus pragmatique à ce sujet: « Twitter est vraiment là où les autres outils n'ont pas accès soit pour des raisons politiques comme c'était le cas en Iran, soit pour des raisons techniques comme c'était le cas en Haïti ». (WILLEMS, 2010) Enfin, à travers l'étude ''Digital Journalism Survey'', on apprend que Twitter est devenu un canal "attractif" pour diffuser ses informations : 41% des rédacteurs interrogés disposent d'un compte, contre 35% en 2009. Les pays les plus "twittophiles" sont le Royaume-Uni, les Etats- Unis et le Brésil. 4.1.2.1. Un réseau centré sur lui-même à la hiérarchie particulière Une autre particularité du réseau concerne l'agenda particulier de l'information: « quand je regarde un journal et quand je regarde ce qu'il y a sur Twitter, je n'ai absolument pas la même information ». (MOTTE, 2010). « L'information qui fait la une sur Twitter n'est pas forcément celle qui fait la une dans les journaux. De même, il y a plus de ''soft news'' que de ''hard news'' ». (WILLEMS, 2010) Pendant sept mois, le Pew Research Center's Project for Excellence in Journalism a recensé les informations qui étaient les plus discutées sur Twitter, pour en dégager les grandes tendances et évaluer les différences avec les médias dits traditionnels. Parmi les conclusions de l'enquête, il ressort que les informations mises en avant dans les médias sociaux diffèrent considérablement de celles qu'on retrouve dans la presse grand public. (Journalism.org, 23.05.10) Sur Twitter, la technologie constitue un axe majeur puisque près d'un sujet sur deux (43%) parmi les plus partagés, concerne ce secteur. Une prédominance lourde des sujets sur Twitter lui-même est d'ailleurs soulignée d'autant que la politique joue un rôle beaucoup plus faible. Les breaking news qui ont éclipsé tout le reste de l'information sur le réseau en 2009, ont 38
  • 39. majoritairement porté sur les manifestations qui ont suivi l'élection iranienne. (Journalism.org, 23.05.10) Il est également apparu que les principaux sujets discutés sur ce réseau social étaient totalement différents des sujets mis en avant dans la presse traditionnelle. L'année de cette étude, le seul fait d'actualité qui ait d'abord créé la polémique sur Twitter avant de devenir un vrai sujet dans la presse traditionnelle fut l'affaire du Climate-gate. Pour le reste, les informations discutées sont avant tout produites par des médias professionnels. (Journalism.org, 23.05.10) 4.1.2.2. Les faits marquants en Belgique Buizingen Le 15 février 2010, deux trains de passagers entrent en collision à Buizingen, en périphérie bruxelloise. Le bilan est de 18 morts. Cédric Meldt, simple navetteur, envoie les premières photos de l'accident via Twitter. Elles ont été reprises par tous les médias du monde. « Cette personne a été journaliste malgré elle puisque sa seule motivation était d’envoyer une photo pour rassurer sa famille. Il n’était pas du tout dans une démarche journalistique. Les médias ont bien réagi ce qui prouve, contrairement à ce que l’on dit, qu’ils se servent des réseaux sociaux ».(LALOUX, 2010) La candidature de Jean-Claude Defossé chez Ecolo Le 16 février 2009, le journaliste Charles Bricman annonce sur Twitter et sur son blog que le journaliste de la RTBF, Jean-Claude Defossé, se présentera aux prochaines élections pour le compte d'Ecolo. L'annonce officielle est prévue pour le 31 mars. Les principaux médias mettront plusieurs jours avant d'oser publier l'information, bien que le journaliste soit connu et reconnu. Mais le fait d'avoir découvert le scoop via Twitter, rend les médias traditionnels réticents. Accident de personne à la gare de Dinant Etant informée dans les minutes qui ont suivi l'accident qui s'est produit en gare de Dinant (un accompagnateur de train est tombé sur les voies. Il a eu les jambes sectionnées), j'ai posté l'information sur Twitter. Recontactée par Etorre Rizza, journaliste au Soir, le site Internet du 39
  • 40. quotidien fut le premier à publier l'information moins de 15 minutes après mon tweet, suivit 9' minutes plus tard par la RTBF, 11' par RTL et 25' par Belga. (PEIGNOIS, RIZZA, 23.05.2009) Aujourd'hui, par la présence en nombre de journalistes sur Twitter et la connaissance et reconnaissance du réseau, une information peut être vérifiée et reprise par des journalistes en moins de dix minutes. 4.1.2.3. Les limites Les limites ou dangers relatifs à l'utilisation du réseau social sont nombreux. Mais il serait exagéré de dire qu'il s'agit uniquement des caractéristiques propres au service. Parmi celles-ci, Philippe Laloux remarque qu'il est particulièrement difficile de définir l'importance de certaines informations mises en ligne. « On ne discerne pas l’info qui a du poids de celle qui n’en a pas. Tout a le même poids sur Twitter: Britney Spears autant qu’Yves Leterme. Finalement, ce n’est que la caisse de résonance (la réaction du réseau à cette information, ndlr.) qui donne une importance à l'information. C'est un indice mais ce n’est certainement pas un critère ». (LALOUX, 2010) Nicolas Voisin estime quant à lui que la limite principale serait de « croire que l'utilisation de ces réseaux est une fin en soit ». Qu'il s'agirait de la réponse au problème qui se posait, en termes de monétarisation des médias. « Ce n'est pas en les investissant pleinement qu'on va dépasser ce qui a été problématique jusque-là. L'économie de l'information est plus compliquée que simplement être capable d'amasser des gens sur des autoroutes comme Facebook et Twitter et pas simplement sur des petites routes que sont les sites web ». (VOISIN, 2010) 4.1.3.4. Une expérience pour tenter de comprendre: ''Huit-Clos du Net'' « Comment être informé et informer à son tour, lorsqu'on est coupé des sources traditionnelles d'information ? », c'est la question à laquelle les Radios Francophones Publiques ont voulu que cinq journalistes répondent via l'expérience « Huis clos sur le Net ». 40
  • 41. Isolés dans un gîte rural au cœur du Périgord et coupés de tous médias traditionnels, Benjamin Muller (France Info), Nour-Eddine Zidane (France Inter), Janic Tremblay (Première Chaîne de Radio-Canada), Anne-Paule Martin (RSR - La 1ère) et Nicolas Willems (La Première- RTBF) n'avaient qu'un seul accès à l'information, les réseaux sociaux que sont Twitter et Facebook. N'ayant pas l'autorisation de visiter les sites traditionnels, de consulter la télévision, la radio, la presse écrite, ni les dépêches d'agence, ces cinq journalistes partageaient ensuite leurs sentiments sur les caractéristiques de l'information issue des réseaux sociaux. Parmi les champs de recherches, l'expérience journalistique devait répondre à plusieurs interrogations: « la lecture du monde, dans ces conditions, est-elle pertinente ? Est-on informé de la même manière qu’avec les médias classiques ? Comment se construit alors l'information ? ». (Les Radios Francophones Publiques, 2010) Au fur et à mesure du déroulement de l'expérience entre le 1er et le 5 février 2010, les cinq journalistes francophones faisaient part de leurs découvertes et sentiments sur un blog commun: http://huisclossurlenet.radiofrance.fr/ et auprès de leurs médias respectifs. Parmi les règles à respecter, ces « prisonniers du Périgord » ne pouvaient consulter un site que s’il s’agissait de suivre un lien proposé sur Twitter ou Facebook et si celui-ci n’était pas un site/vidéo/blog d'information d'un média traditionnel. Si cette expérience a passionné tant les journalistes « traditionnels » que ceux des nouveaux médias, elle a surtout soulevé un nombre infini de critiques. Parmi ces protestations, le fait que les journalistes envoyés dans le Périgord ne pouvaient consulter aucun lien partagé par la communauté. Les observateurs ont estimé que le réseau avait été amputé d'une part de sa réalité. Pour le journaliste québécois Rémy Charest, « l'exercice risquait d'en montrer plus sur les journalistes présents que sur les réseaux eux- mêmes, puisque la qualité de l'information recueillie est fonction de la qualité des contacts ». (Technaute, 06.02.2010) 41
  • 42. « Est-ce pour autant différent de la réalité? », c'est la question que pose Nicolas Willems. « Un journaliste quelque soit le type de média pour lequel il travaille s'appuie toujours sur son réseau de contacts. Tu rencontres des gens, tu prends des témoignages et c'est en les croisant que tu commences à voir la valeur de tes émetteurs d'information ». (WILLEMS, 2010) Parmi les remarques des internautes, le fait d'utiliser exclusivement ces deux réseaux a fait débat. Du côté de Nicolas Willems, les raisons étaient claires: « on savait qu'il s'agissait de conditions exceptionnelles puisque personne ne se contente de travailler uniquement avec Twitter ou Facebook, mais le but était d'isoler pour mieux comprendre, d'autant qu'il s'agissait d'une expérience journalistique et non sociologique. Le fait d'avoir isolé a restreint le champ mais nous a apporté l'avantage de comprendre beaucoup plus vite le fonctionnement de ces deux réseaux sociaux ». (WILLEMS, 2010) Durant la semaine de l'expérience, un simple fait d'actualité s'est transformé en formidable enseignement pour le monde du journalisme. « Un gros boom entendu à Lille », c'est un des tweets qui a semé la confusion tant au sein du réseau social que dans les esprits des 5 participants. Mardi 2 février en soirée, une déflagration est entendue à plusieurs endroits de la région lilloise. Sur Twitter et Facebook, les internautes s'interrogent et émettent les plus folles explications: l'armée belge envahit la France, une centrale nucléaire a explosé, une fuite de gaz a détruit un bâtiment... Il faut dire que le contexte catastrophique ambiant se prête bien à la situation: quelques jours plus tôt, un immeuble explosait à Liège tuant plusieurs de ses occupants. Dans le Périgord, c'est la confusion: « il y a eu plusieurs étapes: la première était le constat: il y a eu une explosion à Lille. La deuxième, c'étaient des suppositions: qu'est-ce qui s'est passé? La troisième étape ce fut lorsque des journalistes étudiants de l'ESJ (l'Ecole Supérieure de Journalisme) sont sortis de chez eux avec leurs téléphones 3G, ont pris des photos et des informations de la région et les ont ensuite envoyées sur le réseau en disant qu'ils ne voyaient rien. En deux-trois heures, des dizaines de milliers de messages ont été envoyés à ce sujet sur les réseaux et c'est là qu'on a commencé à se poser des questions. Finalement vers 1h du matin, un journaliste de la Voix du Nord a découvert qu'il s'agissait d'un avion qui avait franchi le mur du son ». (WILLEMS, 2010) Cette histoire est un cas d'école pour Nicolas Willems: « la leçon a été que, malgré tout, c'est grâce au travail de journalistes sur le terrain qu'on a connu la raison de l'incident. C'est la 42
  • 43. preuve qu'on garde tout de même une certaine confiance dans le journaliste et son boulot. C'est aussi une très belle métaphore de comment fonctionnent les réseaux sociaux avec leurs avantages et leurs inconvénients, spécifiquement par rapport à la rapidité. Cet empressement oblige à vérifier, contrôler ce que l'on poste et qui sont ceux qui postent. Il y a un effet ''caisse de résonance'', car parfois les réseaux sociaux font un peu penser soit au téléphone arabe, soit à la place du village car même si l'information n'est pas juste, vu que tout le monde la répète, elle prend de la valeur ». (WILLEMS, 2010) Ce qui a également marqué les participants, c'est la levée de boucliers de la part de la Toile face à l'expérience. « Tout au long de la semaine, on a eu l'impression d'être ''le cul entre deux chaises''. D'une part, chez certains de nos collègues journalistes – qui ont encore l'idée que les réseaux sociaux n'ont aucun intérêt et qui ne voient pas très bien ce qu'on va faire là dessus – cette expérience leur a permis de revoir leur jugement; d'autre part, chez la minorité d'internautes actifs, il y a eu vraiment un rejet de notre présence parce qu'ils se sont peut-être sentis attaqués et qu'ils ont mal perçu le projet. Nous, on était juste là pour faire un état des lieux, un bilan, sans avis préconçu. Ils se sont sentis menacés en croyant qu'on était là seulement pour les décrédibiliser et leur ravir un certain pouvoir ou une certaine reconnaissance qu'ils avaient sur le réseau ». (WILLEMS, 2010) Aujourd'hui, presque six mois après l'expérience, Nicolas Willems constate que l'aventure lui a donné de nouveaux outils dans son travail quotidien. Son rapport à l'auditeur a également totalement changé. Mais pour lui c'est surtout « le point de départ d'une nouvelle aventure. Les remarques et les critiques qui ont été faites tout au long de l'expérience feront évoluer les choses ». (WILLEMS, 2010). Si ce n'est dans la mentalité des internautes, ce le sera dans celles des journalistes et des rédactions, assurément. 4.2. Journaliste 2.0: formation et auto-formation Dans un post sur son blog en réaction au débat sur les ''forçats du net'' (voir plus haut), le journaliste de L'Express.fr, Eric Mettout remarquait que : « l'agilité numérique, ça ne s'apprend pas à l'école comme le journalisme, mais qu'il va falloir l'y enseigner quand même. Pour être un bon journaliste demain, (...) la maîtrise d'Internet est déjà indispensable ». (Nouvelle Formule, 24.06.2009) 43