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Postmodernité et postradiomorphoses :
contexte, enjeux et limites
Sebastien Poulain
« Postmodernité et postradiomorphoses : contexte, enjeux et limites », in Sebastien Poulain
(sous la direction de), « La radio du futur : du téléchromophotophonotétroscope aux
postradiomorphoses », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°132, avril-juin 2017,
https://radiodufutur.wordpress.com/2017/10/24/sebastien-poulain-postmodernite-et-
postradiomorphoses-contexte-enjeux-et-limites/ et http://cohira.fr/cahier-n-132-avril-juin-
2017/
Postmodernité et postradiomorphoses :
contexte, enjeux et limites1
Sebastien Poulain
Avant-propos : généalogie de la postmodernité et des postradiomorphoses
Les repères temporels forment une « structure stable de l’entendement historique » dont
les astrophysiciens, les archéologues, les historiens se servent « à titre de premier cadre
narratif » selon Stéphane Haber2. Quelles que soient les découvertes d’Einstein et la manière
dont l’univers a été créé et continue de se transformer, nous conceptualisons le temps qui passe
en le périodisant. Pour concevoir de telles périodes historiques, nous caractérisons la façon dont
se comportent, majoritairement et tendanciellement, les groupes sociaux d’un point de vue
économique, politique, social…, puis observons les changements de comportements pour en
délimiter des périodes distinctes.
Il faut dire que l’homme, en tant qu’être psychologique, biologique et sociologique, n’a
guère évolué durant ces derniers millénaires. Il entre donc dans l’histoire en grande partie en
raison de l’appartenance à un groupe social et d’une dialectique : l’individu change le groupe
et réciproquement. Et nul ne dispose du monopole de l’historicisation. Les archéologues et
anthropologues s’accordent depuis déjà quelque temps pour dire que les tribus aborigènes
d’Australie, les « paysans africains »3 contemporains… – longtemps traités par les Occidentaux
comme des sous-hommes sans âme, des esclaves, des choses… - font intrinsèquement partie de
l’histoire car partagent bien avec le reste de l’humanité ce que Maurice Halbwachs appelle une
« mémoire collective » - faite de
1 Cet article est issu d’une communication « Postradio et postmodernité : contexte, enjeux et limites » lors du
quatrième colloque international GRER, « Vers la Post Radio – Enjeux des mutations des objets et formes
radiophoniques » qui a eu lieu à Paris entre les 26 et 28 novembre 2009
(http://fr.slideshare.net/SebastienPoulain/postradio-and-postmodernity-context-issues-and-limits). Une partie a
déjà été publié dans des articles ou conférences : « Les postradiomorphoses : enjeux et limites de l’appropriation
des nouvelles technologies radiophoniques en période de transition médiatique », RadioMorphoses, n°2,
2017, http://www.radiomorphoses.fr/ ; « Postradiomorphoses : petit bilan des mutations radiophoniques à l’ère du
numérique », Radiography,15 octobre 2013, http://radiography.hypotheses.org/906 ; Communication avec Bruno
Burtre (INA), Xavier Filliol (AdsRadios, Geste, Radio 2.0), Stéphane Vincent (FRAN) et Joaquim Miguez
(FRAD’AUV Administrateurs de la CNRA), table-ronde « Les nouveaux moyens de diffusion », 23ème congrès
CNRA (Confédération Nationale des Radios Associatives) « Préparer l’avenir », 19-20 mai 2017, Palais du
Luxembourg & E-Artsup (Ionis Group), Paris, https://fr.slideshare.net/SebastienPoulain/les-nouveaux-moyens-
de-diffusion-de-la-radio
2 HABER Stéphane, « Modernité, postmodernité et surmodernité », in Les dictionnaire des sciences humaines,
PUF, Paris, 2006, p786
3 Voici un extrait du discours du Président Nicolas Sarkozy à la jeunesse africaine, prononcé à l’Université Cheikh
Anta Diop à Dakar au Sénégal le 26 juillet 2007, qui est jugé raciste : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme
africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons,
dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps
rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence
toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature
commande tout,l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais il reste immobile
au milieu d’un ordre immuable ou tout est écrit d’avance. Jamais il ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient
à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique est là. »
- savoirs (traditions, techniques, arts, coutumes, cultures),
- souvenirs (ancêtres, héros, fondateurs, batailles, faits glorieux),
- idées (valeurs, normes, mythes, religions),
- actes (constructions, organisations, objets, occupations du sol).
Mais les termes de « société primitive » ou « art primitif » sont là pour attester de notre
difficulté à sortir de la conceptualisation européanocentriste qui a si longtemps prévalu. Cet
occidentalocentrisme nous a conduit à penser que l’histoire n’existe que parce qu’elle est
rationalisée, racontée, écrite, archivée, et que les peuples n’existent que parce qu’ils ont joué
un rôle important dans la propre histoire des Occidentaux et que ces derniers y font donc
référence.
Dans cette historicisation et dans la continuité du mythe prométhéen, le degré de
technicité s’est imposé très vite comme un critère d’intelligence. Ainsi, des sociétés ont pu être
décrites comme « primitives » parce que leurs systèmes religieux, politiques et économiques
apparaissaient simplistes (alors que nous sommes encore loin, aujourd’hui, d’avoir compris
l’ensemble de leurs subtilités) et, surtout, parce que la sophistication de leurs technologies
semblait en retard. Et ces observations normativistes et évolutionnistes ont été essentialisées a
posteriori par les premiers observateurs de ces cultures (explorateurs, militaires,
administrateurs, entrepreneurs, évangélisateurs mais aussi anthropologues, philosophes) ce qui
a permis de justifier des politiques colonisatrices.
Certes, les objets technologiques – vus à la fois comme outils, dispositifs et signes – ont
des atouts :
- Ils existent matériellement.
- Ils prennent une place toujours plus importante dans l’espace, dans le temps, et dans notre vie.
- Ils laissent des traces visibles.
- Ils évoluent parce que nous les faisons évolueren fonction de nos besoins grâce aux recherches
scientifiques.
- Ils ont donc une histoire propre, l’histoire de l’innovation.
- Ils donnent l’impression d’un progrès continue, illimité et universel, alors que les « progrès »
politiques et moraux sont plus difficiles à déceler et si faciles à renverser.4
La tentation est donc forte de penser que les hommes s’améliorent parallèlement aux
technologies, voire grâce à elles.
C’est ainsi que les discours déterministe, évolutionniste et technophile se nourrissent.
C’est ainsi que nous avons cartographié l’histoire de l’humanité (qui aurait été précédée d’une
« préhistoire ») :
- l’âge de pierre, de bronze, de fer... ;
- l’ère agraire, l’ère industrielle, l’ère tertiaire ;
- l’antiquité, le moyen-âge, la modernité, la post-modernité ;
- l’âge de l’oral, de l’écrit, de l’oral-écrit avec internet,
- générations 68, X, Y, Z,
- 1ère révolution industrielle, 2ème, 3ème, 4ème,
- industrie 1.0, 2.0, 3.0, 4.05...
44 Le poids des objets technologiques surles temporalités humaines peut être observé à l’occasion de phénomènes
collectifs d’hystérie et de joie lors de la mise sur le marché de certaines nouvelles technologies, à l’image des
smartphones I-Phone de la marque Apple : EDGE (2007), 3G (2008), 3GS (2009), 4 (2010), 4s (2011), 5 (2012),
5c (2013), 5s (2013), 6 (2014), 6s (2015), 7 et 7 Plus (2016). Il s’agit de véritables rituels qui donnent du sens au
temps individuel et collectif surune cadence annuelle (celle de nos plus vieux calendriers) et grâce à une quelques
innovations rarement disruptives par rapports auxversions antérieures.
5 « 1.0 » désigne les origines d’internet avec les sites, « 2.0 » la période où l’internaute peut lui aussipartager des
informations (blogs et réseaux sociaux), « 3.0 » l’ère des objets dits « intelligents » (smartphone, montres
Aujourd’hui il y a floraison de termes pour signifier que certains groupes humains ont
cessé certaines pratiques sociales, économiques, culturelles… parce que celles-ci n’étaient plus
nécessaires. Ainsi, nous aurions progressé, du moins changé, dans notre manière d’être, de
penser, de communiquer et d’agir par une sorte de « bon anthropologique » :
post-colonial, post-traditionnel, post-séculaire, post-socialiste, post-matérialiste, post-
positiviste, post-métaphysique…
Ces besoins de trouver des repères et du sens, de voir que nous avançons et que nos
actions sont utiles, s’accentuent dans la société contemporaine où la fameuse « mort de Dieu »
(Nietzsche) a laissé l’Occident « désenchanté »6 (dépolitisation et désinstitutionnalisation du
religieux). Ce désenchantement a fait place à un vide symbolique, spirituel, religieux,
philosophique qui se traduit par une diminution du nombre de croyants et la modification de la
manière de croire (relâchement des observances, développement des religions « à la carte »,
prolifération des croyances bricolées, diversification des trajectoires de l’identification
religieuse…). Les technologies et ses récits, ses mythes, ses imaginaires sont donc utilisés pour
combler cette vacance. Ainsi, le critère technologique est depuis longtemps un critère décisif
quant à la périodisation historique, même si d’autres critères ont joué des rôles importants :
- naturalistes (botanique de Linné, zoologie de Buffon, biologie de Lamarck, sélection de
Darwin…),
- politiques (royauté, empire, dictature, république, démocratie, colonialisme, guerres…),
- socio-économiques (famines, crises économiques et financières, socialisme, capitalisme, néo-
libéralisme …).
Introduction : les postradiomorphoses comme avatars de la postmodernité
Le développement exponentiel et multilocalisé des technologies de l’information et de
la communication7 (TIC) depuis la deuxième moitié du XXème siècle donne le vertige.
L’inventivité des scientifiques et des ingénieurs peut donner l’impression que tout est bientôt
techniquement possible ou le deviendra. Les technologies seraient susceptibles de nous aider
dans tous les domaines à perfectionner notre existence à travers nos conditions de vie. Grâce à
elles, nous pourrions, un jour, aller au-delà de toutes les difficultés et résoudre tous les
problèmes :
- la télédémocratie en politique,
- les télédéclarations pour l’administration,
- la télésurveillance pour les contraventions, délinquances et crimes,
- le télétravail pour le chômage,
- la domotique pour l’habitat,
connectées,santé connectée…),« Industrie 4.0 » les usines intelligentes capables de se gérer quasiment toute seule
grâce à leur digitalisation.
6 GAUCHET Marcel, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, Paris,
1985 ; WEBER Max, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, Paris, 1985 [1904 et 1905]
7 BRETON Philippe et PROULX Serge, L’Explosion de la communication à l’aube du XXIe siècle,La Découverte,
Paris, 2002
- les vidéoconférences et MOOC8, SPOC9, COOC10, SOOC11 pour la formation et les études12,
- les réseaux sociaux pour l’amitié et l’amour,
- la télémédecine et les biotechnologies pour réparer, remplacer, améliorer la santé et les
performances,
- blockchain pour l’assurance, la banque, la monnaie,
- l’ubérisation pour la vente, le transport, l’hôtellerie, la restauration, le journalisme
(crowdsourcing), la banque (crowdfunding)…
L’arrivée de la société cybernéticienne semble toujours plus imminente pour les
missionnaires prophètes de la société de l’information :
Wiener, McLuhan, Turing, Toffler, Jobs, Negroponte, Leary, Lévy, Quéau, Gates, Gore,
Cailliau, Virilio, Ellul, de Rosnay, Nora, Minc, Castells, Voge, Théry…
Entendues comme les radios usant des nouvelles technologies de l’information et de la
communication (NTIC) en période de « transition médiatique » (mutation générale des médias
en termes de production, distribution et réception), les « postradiomorphoses »13) semblent
disposer de quelques avantages et enrichir la radiophonie. En effet, le journaliste et critique
Pascal Mouneyres14 explique que cette radio « de rattrapage », « augmentée », « customisée »
offre de nouveaux « possibles » radiophoniques : les « artistes sonores qui la délocalisent hors
des champs traditionnels et la réinitialisent sous d’autres formes : performances, festivals,
radios éphémères et autres hackings passant, ou non, par le web »…
Mais certains thuriféraires de la « société de communication », qu’Erik Neveu15 qualifie
de « montreurs de communication » (journalistes, industriels, lobbys, publicitaires,
technophiles, voire universitaires), vont plus loin. Pour eux, les postradiomorphoses
permettraient plus de liberté, d’informations, de proximité, de flexibilité, de choix,
d’interactivité, de mobilité, de dynamisme, donc de communication. Les
8 Massive online open course
9 Corporate online open course
10 Small private online course
11 Small online open course
12 LALLEMAN Fanny et POULAIN Sebastien, « 2014, l’année des Mooc’s ? », Doctrix, 20/01/2014.
http://blog.educpros.fr/doctrix/2014/01/20/2014-lannee-des-moocs/
13 POULAIN Sebastien, « Postradiomorphoses : petit bilan des mutations radiophoniques à l’ère du numérique »,
Radiography,15 octobre 2013, http://radiography.hypotheses.org/906 ; Le concept de postradio a été emprunté au
responsable d’www.arteradio.com/ Sylvain Gire et aux animateurs belges de www.silenceradio.org/ par le
professeurJean-Jacques Cheval (CHEVAL Jean-Jacques,« De la radio à la "postradio" », in « La Radio, paroles
données, paroles à prendre », CHEVAL Jean-Jacques (sous la direction de), MédiaMorphoses, no23, Armand
Colin/INA, 2008, p28). Auparavant, Félix Guattari avait utilisé le concept de « post-média » à propos de la
« jonction entre la télévision, la télématique et l’informatique » qui lui faisait espérer « une réappropriation
individuelle collective et un usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art
et de culture » (« Vers une ère post-média », Terminal, n° 51, octobre-novembre 1990 ; pour une prolongation de
de sa réflexion, lire les résultats de la recherche conjointe entre le magazine londonien Mute et le Post-Media Lab
(Université Leuphana de Lunebourg) : APPRICH Clemens, SLATER Josephine Berry, ILES Anthony et
SCHULTZ Oliver Lerone (sous la direction de), Provocative.Alloys : A Post-Media. Anthology,Mute, 2013). En
2005, Franco Berardi, Bernard Prince et Emmanuel Videcoq reprennent le terme de « post-média » (BERARDI
Franco, « Les radios libres et l’émergence d’une sensibilité post-médiatique », Multitudes,no 21, 2005 ; PRINCE
Bernard et VIDECOQ Emmanuel, « Radio Tomate et Minitel Alter. Félix Guattari et les agencements post-
média », Multitudes, n° 21, été 2005).
14 MOUNEYRES Pascal, « Le haut-débit des ondes », Les Inrockuptibles, n°738, 20 janvier 2010, p101,
http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/article/france-culture-devant-rtl-la-radio-a-lere-du-tout-
numerique/
15 NEVEU Erik, Une société de communication ?, Montchrestien, Paris, 2006 [1994], p104 (à la suite des
« montreurs de microbes » de Bruno Latour : Les Microbes. Guerre et paix, Métaillié, Paris, 1984)
« postradiomorphoses » seraient des avancées parmi bien d’autres vers une « transhumanité »16,
voire une posthumanité cyborg et immortelle (homo novus). Dans cette utopie en marche, la
« transition médiatique » vers l’unification de l’ensemble des médias serait considérée comme
l’une des étapes de la convergence des technologies, techniques, sciences à l’image des NBIC
(nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives).
Ces avatars de la cyberculture17, trouveraient donc toute leur place dans ce qui est appelé
« postmodernité ». La « postmodernité » peut ou a pu prendre d’autres dénominations en
fonction de différences définitionnelles subtiles :
« hypermodernité », « surmodernité », « ultra-modernité », modernité « autre », « seconde »,
« avancée », « réflexive », « tardive »…
C’est un concept ambigu, polymorphe, imprécis et soutenu par des théories parfois
contradictoires, voire opposées. Il « désigne à la fois une période historique, qui succède à la
modernité, et une position théorique défendue par certains intellectuels au sein de cette
période »18 très différents les uns des autres19 :
Lyotard, Beck, Giddens, Touraine, Maffesoli, Baudrillard, Fukuyama, Huntington,Bell, Butler,
Sloterdijk, Kuhn, Foucault, Deleuze, Guattari, Derrida, Barthes, Augé, Lipovetsky, Morin, Latour...
Les concepts, idées et théories postmodernistes ont été utilisés, souvent très
différemment, dans plusieurs disciplines :
philosophie, anthropologie, sociologie, géographie, architecture, musique, linguistique,
urbanisme, esthétique...
Le terme « postmoderne » a d’ailleurs été employé dès les années 1870 par le peintre
anglais John Watkins Chapman pour décrire l’impressionnisme français, puis développé par J.
M. Thompson en 1914 pour décrire les nouvelles attitudes et croyances critiques vis-à-vis de la
religion ; puis par Rudolf Pannwitz en 1917 à propos du nihilisme et de la décadence de la
société contemporaine…
La « postmodernité » est décrite comme une période caractérisée par un changement
important, voire radical dans la manière de penser et d’agir de la société par rapport à la période
« moderne ». Le concept de modernité est utilisé comme le paradigme dominant pour penser la
16 Voir FERONE Geneviève et VINCENT Jean-Didier, Bienvenue en Transhumanie. Sur l’homme de demain,
Grasset, Paris, 2011
17 SUSSAN Rémi, Les utopies posthumaines : Contre-culture, cyberculture, culture du chaos, Omniscience,
Montreuil, 2005
18 DARNELL Regna, « Postmodernisme et sciences humaines », in Les dictionnaire des sciences humaines, PUF,
Paris, 2006, p890
19 Soulignons ce qu’il peut y avoir de simplificateur, artificiel, voire mystificateur de rassembler dans une telle
énumération tant de penseurs hétérogènes (du point de vue de leurs disciplines, méthodologies, orientations,
ancrages théoriques...) même si on a pu observer des convergences autour de certains concepts comme celui de
« différence » (les « différences » pour Foucault et Deleuze, la « différance » pour Derrida, le « différend » pour
Lyotard) et des origines géographiques communes : principalement la France (d’où l’intitulé américain « French
theory » conjonction de nombreux facteurs selon François Cusset - French Theory°: Foucault,Derrida, Deleuze,
& Cie et lesmutationsde la vie intellectuelle aux États-Unis,La Découverte, Paris, 2003 – comme la préexistence
de courants intellectuels et politiques dans les universités américaines, des problèmes de publication, de traduction,
d’interprétation, de contextualisation…) et les Etats-Unis. Selon Thomas Seguin, le postmodernisme n'est pas une
constellation théorique. Il déploie des valeurs propres au sein d’une utopie assumée (Postmodernisme. Une utopie
moderne, L’Harmattan, Paris, 2012). Mais, ces penseurs ne se revendiquent pas toujours, loin de là, de l’étiquette
postmoderniste, à l’image de Foucault qui a, par exemple, qualifié l’idée d’une période de postmodernité
d’« énigmatique et inquiétante » («°Qu’est-ce que les lumières°?°», Dits et écrits. 1976-1988, Gallimard, Paris,
2001, p1387).
société telle qu’elle évolue depuis le XVIIIème siècle. Ce courant de pensée, inspiré de la
philosophie des Lumières (Voltaire, Rousseau, Kant, Hegel, Comte…), prétend que la raison et
la science engendrent le progrès continu de l’humanité. L’humanité avance sans cesse vers un
nouvel « âge d’or ». Le monde est toujours plus rationalisé et organisé, structuré et hiérarchisé
par des institutions puissantes comme la famille, la science, l’État, l’Église... Il suffirait de se
conformer à cette logique grâce à la raison pour atteindre le bonheur.
Les postmodernistes - qui critiquent la modernité - prétendent qu’une rupture s’est
produite au début des années 1960, que les individus ont cessé de croire que la raison et la
science pouvaient nous procurer un avenir meilleur du fait de l’observation de divers
événements politiques, militaires, technologiques :
la colonisation, les deux guerres mondiales, le nazisme, le stalinisme, Hiroshima et Nagasaki, la
shoah, la guerre froide, les génocides, les dictatures, le terrorisme…
D’un point de vue philosophique, métaphysique, idéologique, ils affirment
- la relativité des valeurs et des opinions,
- la liberté absolue d’expression et d’action,
- déclarent leur scepticisme vis-à-vis :
- du concept de sujet,
- d’une vérité objective,
- d’un jugement universel, éthique, normatif,
- de tous les idéauxhumanistes (politiques, moraux, religieux…).
Il s’agit de critiquer et « déconstruire » (Derrida) ces concepts en s’inspirant, critiquant
et « dépassant » de grands philosophes, linguistes, phénoménologues, psychanalystes,
anthropologues :
- Marx et Nietzsche,
- Wittgenstein et Lévi-Strauss,
- Husserl et Heidegger,
- Freud et Lacan.
Grâce à ces penseurs, les postmodernistes élaborent une description de la société et des
individus postmodernes :
- Les individus postmodernes auraient des identités individuelles toujours plus bricolées
(flexibles, fluctuantes, éphémères, fragmentées, compartimentées…).
- Ils vivraient dans des sociétés toujours plus différenciées (multiples, complexes, ambiguës,
métissées…) et toujours plus démocratiques (individualistes, horizontales, libérales, multiculturelles…).
- Leur militantisme, lorsqu’ils se politisent, serait lié aux « nouveauxmouvements sociaux »20 :
écologisme, féminisme, antiracisme, humanitarisme…
- Leurs croyances religieuses, lorsqu’ils en ont, seraient proches de celles des « nouveaux
mouvements religieux »21 : spiritualisme, syncrétisme, œcuménisme, évangélisme, charismatisme...
- Ils accorderaient une grande importance à la santé et au corps (l’apparence, les émotions, les
sentiments,la sexualité…) et feraient appel pourcela à toute une série de « conseillers en réparation et en
style de vie » (coachs et trainers, psys et sexologues, managers et thérapeutes, conseillers en image et en
communication…).
- Ils changeraient régulièrement de partenaire, de travail, de parti politique, de religion, de lieu
d’habitation et de vacances en fonction de leurs envies, de leurs opportunités et des événements, pour
enfin « être soi-même ».
20 INGLEHART Ronald, The Silent Revolution,Princeton University Press, Princeton, 1977°; MELUCCI Alberto,
« The new social movements°: A theoretical approach », Social Science Information, vol. 19, n° 2, 1980
21 BARKER Eileen Vartan (dir.), New Religious Movements°: A Perspective for Understanding Society, Edwin
Mellen Press, New York, 1982
- Ils voudraient toujours plus d’autonomie, de liberté, d’indépendance.
- Ils contractualiseraient leurs droits et obligations sociales en fonction d’un calcul
coûts/avantages hédoniste permanent et vivraient dans un culte du présent perpétuel alors que les
modernes valorisaient l’avenir (le changement, l’évolution, le progrès…) et les prémodernes le passé (la
tradition, la coutume, les ancêtres, le patrimoine…).
Le postmodernisme serait une idéologie qui décrirait une période de l’histoire qui serait
au-delà de l’histoire, c’est-à-dire au-delà des « grands récits »22 logocentriques,
phallocentriques, ethnocentriques et totalisants comme ceux des religions monothéistes, du
marxisme et du structuralisme. Ces surhommes dionysiaques seraient même au-delà des
diverses idéologies (politiques, utopiques, religieuses, morales…) et des multiples formes de
dominations (sexuées, raciales, sociales, économiques...) grâce à un affranchissement
progressif de tous les processus, conditionnements, héritages, et à une affirmation libératoire
de soi face aux institutions, pouvoirs publics, familles…
Cette postmodernité trouverait en quelque sorte son accomplissement depuis un demi-
siècle dans l’explosion des TIC qui offrent plus de possibilités existentielles à leurs usagers
« posthumains » pour remodeler leurs identités, reconfigurer leurs sociabilités et développer
leurs pratiques culturelles et artistiques. C’est du moins ce que laisse présager l’offre marketing,
publicitaire et médiatique qui incite à l’usage (achat et abonnement) du satellite, du câble, de
l’ADSL, de la fibre optique, du mobile, d’internet... Cette nouvelle forme de radio parviendrait,
avec les autres types de médias, à générer une fusion généralisée de toutes les TIC dans un
média global universel à guichet unique. Cette radio perdrait son unicité pour se transformer en
une sorte de radio télévisuelle interactive passant par des applications mobiles, Internet ou les
ondes hertziennes numérisées.
Du fait de cette « transition médiatique », les médias traditionnels seraient en sursis
selon Jean-Louis Missika l’ouvrage La fin de la télévision en 200623, et Elihu Katz et Paddy
Scannell dans le volume 625 de la revue The Annals of the American Academy of Political and
Social Science intitulé « The End of Television ? Its Impact on the World (So Far) » en 200924.
D’où l’idée de Julia Cagé en 2015 de chercher un nouveau modèle économique pour Sauver les
médias25. Dès lors, que pouvons-nous penser de l’avenir de la radio, ce média qui semble avoir
un rôle socio-économique et politique moins important que la télévision ou internet mais qui
continue de bénéficier de très nombreux auditeurs26 et d’un fort attachement27 ? Jusqu’à quel
point un média peut-il changer sans perdre son identité à l’heure de l’« intermédialité »28 ? Soit
les postradiomorphoses resteront en fin de compte de la radio car les postradiomorphoses sont
en grande partie marketing avec des améliorations techniques à la marge, soit les
postradiomorphoses ne sont plus de la radio car la radio des origines a été trop « dénaturée »
pour pouvoir être encore considérée comme de la radio.
Il n’y a pas de définition ontologique de la radio, donc il est difficile de « dénaturer »
un média qui est comme les autres médias à la fois artificiel (car construit techniquement à
partir d’inventions diverses), mobile (car intrinsèquement évolutif et donc perpétuellement en
22 POULAIN Sebastien, « Le réenchantement du récit radiophonique comme réenchantement du monde », in
Frédéric Antoine (sous la direction de), « Radio et narration : de l’enchantement au réenchantement », Recherches
en Communication, n°37, 2013
23 MISSIKA Jean-Louis, La fin de la télévision, Seuil, Paris, 2006
24 KATZ Elihu et SCANNELL Paddy (sous la direction de), « The End of Television ? Its Impact on the World
(So Far) », The ANNALS of The American Academy of Political and Social Science, Vol. 625, 2009
25 CAGE Julia, Sauver les médias, Le Seuil, Paris, 2015
26 En France, il y a 43,3 millions d’auditeurs quotidiens en moyenne fin 2013, record historique de 43,6 millions
fin 2014, 42,3 début 2015, 43,2 début 2016, 43,3 début 2017 selon les 126 000 Radio Médiamétrie.
27 GLEVAREC Hervé, « Ma radio » Attachement et Engagement, Éditions INA, Paris, 2017
28 EQUOY-HUTIN Séverine, « Intermédialité et vulgarisation des savoirs historiques à l’ère de la post-
radiophonie : le cas de « Au cœur de l’histoire » (Europe 1) », Amnis, n°14, 2015, https://amnis.revues.org/2663
« transition médiatique ») et lié aux représentations et pratiques sociales de ses usagers (celles
des dirigeants, producteurs, animateurs, journalistes, techniciens, auditeurs). Néanmoins, la
radiophonie a été définie historiquement comme de la diffusion de différents types de sons via
les ondes hertziennes entre un studio de radio de production et d’émission de sons et des postes
de radio de réception et d’écoute. C’est à cette définition originelle de la radio – qui est encore
largement partagée - que les postradiomorphoses lancent un défi.
Il est difficile de répondre aujourd’hui et définitivement à l’ensemble des questions
posées par les postradiomorphoses et la postmodernité. Mais nous pourrons émettre des
hypothèses en nous appuyant premièrement sur un exemple historique et local (celui de la radio
associative parisienne Radio Ici et Maintenant, qui incarne depuis l’origine l’esprit des
postradiomorphoses et de la postmodernité, mais qui n’a pas connu le succès espéré) ;
deuxièmement en analysant un exemple contemporain et national (et même international) de
postradiomorphose (celui des errements de la Radio Numérique Terrestre) ; troisièmement en
nous appuyant sur des recherches portant sur l’appropriation des technologies, des médias et de
la postmodernité grâce aux sciences humaines et sociales : sociologie, en histoire et en sciences
de l’information et de la communication... Avant de se lancer dans des hypothèses sur les
mutations posthumaines et radiophoniques à l’heure des « révolutions numériques » (objet de
la quatrième partie de ce texte), il est particulièrement pertinent d’examiner avec attention le
passé et le présent.
I Les freins aux postradiomorphoses postmodernes d’Ici et Maintenant
Depuis sa création en juin 1980, elle a toujours été à la pointe des valeurs et pratiques
postmodernes ainsi que de l’innovation technologique. Dès le début de son aventure
radiophonique dans la « bataille des radios libres »29, elle a cherché à se situer du côté des
postradiomorphoses. Radio Ici et Maintenant (RIM) a été pionnière dans la création de
programmes interactifs :
- Elle a créé le programme appelé « Radio ping-pong » qui utilisait un système de
répondeur téléphonique pour mettre en présence deux personnes en désaccord sur un thème
choisi, tandis que les autres auditeurs et animateurs « comptaient les points » en fonction des
arguments avancés.
- De son côté, le programme « Radio Solo » avait pour principe de donner, sur simple
demande, l’antenne à un auditeur entre 5 minutes à 4 heureset de le laisser libre dans la conduite
de l’antenne.
Le principe était que les émissions devaient être en direct, spontanées, artistiques,
ouvertes, créatives, expérimentales30.
29 LEFEBVRE Thierry, La bataille des radios libres, 1977-1981, INA/Nouveau Monde, Paris, 2008
30 Exemples : lecture pendant 3 jours et 3 nuits du bottin de Paris jusqu’à la lettre b, décrochage de combinés dans
des cabines téléphoniques pour écouter la rue, création d’échos ou de boucles musicales grâce à une rayure de
pièce de monnaie sur un vinyle (3 platines), multiplexage de studios, jukebox électromagnétique branché à un
ordinateurApple 2 avec une carte d’émulation automatique connecté à un serveurminitel, tentative de transmission
d’images par le branchement de la radio surle minitel, quadriphonie avec 2 émetteurs stéréo et 2 bandes synchro
écoutés par 4 hauts parleurs, diffusion en intégralité d’albums pour obliger les maisons de disques à en envoyer,
diffusion de Ludwig de Ferré pendant 3 jours pour dénoncer le matraquage commercial, musique répétitive
pendant 26 h, 80 Dylan en 2 nuits avec traduction de textes, 9 symphonies de Beethoven à la suite, émission en se
lavant les dents ou sous LSD (et autres substances),zapping TV et radios internationales, parties d’échec, lectures
in extenso (L’Amant, Milarépa, Serpent à plume), bande son de films (Jésus de Nazareth, Tusk, Hiroshima mon
amour, Mash, Allons z’enfants, Le chagrin et la pitié), petites annonces matrimoniales…
RIM a été parmi les premiers médias à utiliser les technologies informatiques,
télématiques, internet et le numérique31 :
- Dès 1982, elle possède deux ordinateurs32 pour la gestion de la station. Ils facilitent la
programmation, et permettent de classer par clés thématiques les 3000 disques vinyle. L’émission
informatique (« HOT-LINE informatique ») collabore avec TF1 et diffuse des logiciels à l’antenne de
différentes marques d’ordinateurs (Sinclair ZX80, Thomson MO5, Oric, Sanyo, Sharp 1350...) à la place
des programmes radiophoniques habituels et d’une manière plutôt innovante par rapport à l’usage des
disquettes à l’époque.
- Le logiciel Eliza issu des laboratoires du MIT répond aux auditeurs en s’adaptant à leurs propos.
- La station s’est rapidement mise en réseau via le minitel puis internet. Son 1er site internet date
de 1996, et l’ouvrage de Ram Dass Remember Be Here Now (déjà surdisque 3 " ½ et Minitel) y est mis
en ligne en version bilingue (le cofondateur de la radio Didier de Plaige l’ayant traduit en 1976).
- Le 1er portail professionnelwww.nseo.com est financé par l’animateur Fabien Ouaki (héritier
de Tati) pour 70 000 F en 1997.
- Dans les années 2000, plusieurs webcaméras ont été installées dans le studio pour diffuser les
images sur le site internet de la radio http://icietmaintenant.fr/33 grâce à des logiciels comme VLC,
Sopcast, Dedibox ou Flashplayer. Ainsi, est créée « TIME ! » (« Télévision Ici et Maintenant
Expérimentale ! ») qui avait été envisagée et expérimentée sans succès en 1982 puis en 1984 (grâce à
environ 100 000 F versés par Nouvelles Frontières). « TIME ! » est donc sur Iphone et Ipad grâce à
l’application gratuite Ustream34 ou sur un poste de télévision (mais sans l’image) grâce au fournisseur
d’accès à Internet Free. http://www.rimcast.fr/ permet de télécharger des émissions tandis que
http://rimlive.com/ permet de regarder des émissions filmées de RIM en streaming.
- RIM dispose ausside blogs thématiques : veille ufologique (http://ovnis-usa.com/), l’ouvrage
de Didier de Plaige Protocole oracle publié en 2012 (http://protocole-oracle.com/), le projet de création
de radios pour les Communautés Shipibos au Pérou (http://radio-shipibo.com).
- RIM est l’une des rares radios à disposerd’un forum actif traitant aussibien d’informatique, de
politique, de santé que d’ufologie : http://icietmaintenant.fr/SMF/.
- RIM est enfin présente très tôt sur les réseauxsociauxnumériques Twitter35 et Facebook36.
Depuis l’origine, il s’agit pour les animateurs de cette radio de construire le plus vaste
espace publique multimédiatique possible dans le but de faire la promotion de la liberté
d’expression et des valeurs et pratiques New Age grâce à l’utilisation de toutes les technologies
à disposition.
Concernant ces valeurs et pratiques, les programmes de cette radio se focalisent dans le
domaine de :
la santé, le bien-être, le développement personnel, l’environnement, l’alimentation, le social, la
spiritualité, le « paranormal »...
31 POULAIN Sebastien, « Radio Ici et Maintenant, pionnière en expérimentations ? », Cahiers d’histoire de la
radiodiffusion, n°121, juil.-sept. 2014
32 En 1984, elle possède des ordinateurs (1 T07, 1 Sanyo "PHC 25", 1 Commodore 64 (200 Ko), 2 Oric 1, 1 New
Brain, 2 Sinclair "ZX 81", 1 Olivetti "M 20" (2x320 kg), 1 Olivetti "M 20" couleurs (2x320 kg), 1 Apple "lle"
(2x143 Ko), 1 Texas "TI 99.4" (200 Ko), 1 Osborne (2x200 Ko), 1 Kaypro 10 (400 Ko + 10 Mo)), des logiciels
(Who’s Whomatic/Logistica Building, Olisort, Worldstar,Perfect Writer – Speller – Filer, dBase ll, Divers R.I.M...
(gestion - animation)), des terminaux (2 Whisper Writer 3M, 1 Cado System 20/24 (4 postes),1 Perkin-Elmer C
1200, 4 Modems (300 Bauds), 1 terminal-Modem "R.I.M."), des imprimantes (1 Star DP 515, 1 Mannesmann-
Tally, 1 Sinclair, 1 Epson MX 80, 1 Philips 80, 1 Olivetti PR 1450), 1 NCR "Décision V", 1 Prosit 5000
(synthétiseur de parole).
33 RIM dispose aussi de http://icietmaintenant.com/, http://icietmaintenant.info/ et www.icietmaintenant.org/
tandis que la plateforme http://radioicietmaintenant.radio.fr/ ne fait que diffuser la radio.
34 http://www.ustream.tv/channel/t-i-m-e-%21 ou http://icietmaintenant.com/TimeUstream.htm
35 https://twitter.com/RIM952 a 1 117 abonnés pour225 tweets le 30 mars 2015 ; 1 127 abonnés pour13 tweets le
12 avril 2016, 1 009 abonnés le 24 avril 2017, le dernier datant du 24 juin 2015.
36 https://www.facebook.com/RadioIciMaintenant a 2 360 « likes » le 30 mars 2015 ; le compte n’existe plus en
2016, sans doute à cause du départ de plusieurs animateurs en 2015 et des réactions des auditeurs.
La manière de traiter ces sujets est elle-même postmoderne. Les souffrances physiques
et psychologiques ne doivent plus être traitées par des médecins ou des psychanalystes, mais
par des voyants, guérisseurs, professeurs de yoga et autres astrologues37 en utilisant :
la lumière, la vitamine C, l’ozone, les ondes magnétiques, l’hypnose ericksonnienne ou encore
des régimes alimentaires parfois radicaux comme le végétarisme, le végétalisme, voire le jeûne.
Dans la « nébuleuse mystique-ésotérique »38 à laquelle cette radio appartient, il ne s’agit
plus d’aller prier à l’église, à la mosquée, au temple… mais :
- de faire des séances médiumniques pour transcommuniquer,
- de suivre l’enseignement de maîtres spirituels hindouistes et tibétains pourtrouver du sens à sa
vie39,
- de partir à l’autre bout du monde pour vivre des expériences chamaniques 40.
Le médical et le religieux ne sont d’ailleurs plus vraiment différentiables comme
l’indique l’une des émissions phares de la radio : « Santé et spiritualité ». RIM, du moins
certaines de ses émissions, promet un Nouvel Age41 de bien-être, notamment grâce à l’aide des
extraterrestres, ces nouveaux dieux qui seraient plus développés spirituellement,
intellectuellement et technologiquement42. Et peut-on être davantage dans la postmodernité que
dans la recherche de l’« ici et maintenant » ?
Nous voyons enfin des aspects postmodernes dans la manière dont RIM traite l’actualité
politique, sociale et économique. L’étude des libres antennes (appelées « Antenne libre ») de
cette radio fait transparaître une idéologie :
- apolitique et libertaire,
- pacifiste et écologique,
- contestataire et contreculturelle,
- antinéolibérale et antisécuritaire,
37 POULAIN Sebastien, « Retour vers le futur ou l’ascendance radiophonique de Madame Soleil », Radiography,
21 juin 2014, http://radiography.hypotheses.org/1312
38 CHAMPION Françoise, « La nébuleuse mystique-ésotérique. Orientations psychoreligieuses des courants
mystiques et ésotériques contemporains », in Françoise Champion et Danièle Hervieu-Léger (sous la direction de),
De l’émotion en religion. Renouveaux et traditions, Le Centurion, Paris, 1990
39 Formé au Centre européen de yoga fondé en 1970 à Paris par Jean-Bernard Rishi (lui-même formé par Pattabhi
Jois, fondateur de l’école de Mysore),Didier de Plaige devient professeurde yoga entre 1970 et 1972 à Dumfries
et au monastère Kagyupa Samye Ling - 1er centre tibétain en Occident - dans les Lowlands d’Écosse où il vit avec
sa compagne et sa sœur (devenue, par la suite, professeure de Shiatsu à 7 kmdu château de Plaige) et où il a invité
Ram Dass (rencontré à une conférence à Londres) et reçu le Lama tibétain Kalou Rinpoché (1905-1989), pionnier
dans la diffusion du bouddhisme en occident via la fondation de nombreux centres. Le disque 33 tours Namasté !,
sorti chez Philips en 1976 et écrit par Plaige, s’inspire d’un voyage à Sonada en 1974 (résidence de Kalou
Rinpoché) où Guy Skornik (co-fondateur), Léna Cabanes (petite amie de Plaige), Jean-Michel Reusser (critique
musical et co-fondateurde la société de production Taktic Music en 1983) et un autre ami ont interrogé les tibétains
surla logique des nombres questionnée parl’alchimiste Jacques Breyer. Entre 1974 et 1978 et sous l’impulsion de
Kalou Rinpoché, Plaige réunit 200 000 F pour acheter le château de Plaige (avec l’idée de créer un centre
multiconfessionnel) et participe ainsi à la construction du centre bouddhiste le plus important d’Europe : Dashang
Kagyu Ling ou Temple des mille Bouddhas ou Palden Shangpa La Boulaye (Bourgogne).
40 Didier de Plaige est aujourd’huiporteur du projet Radio-Shipibo (parrainé par Jan Kounen) qui vise à doter de
radios solidaires et contestataires (face aux mesures d’expropriation qui favorisent les exploitants forestiers et
pétroliers) les communautés shamaniques péruviennes Shipibo-Conibo qui utilisent l’Ayahuasca (un breuvage à
base de lianes aux effets purgatifs et hallucinogènes) pour la transe et la thérapie.
41 FERREUX Marie-Jeanne, Le New-Age, Ritualités et mythologies contemporaines, L’Harmattan, Paris, 2000 ;
42 RENARD Jean-Bruno, Les Extraterrestres. Une nouvelle croyance religieuse ?, Cerf, Paris, 1988 ; voir aussi
POULAIN Sebastien, « La fabrique des extraterrestres », « Rumeurs en politique », Mots. Les langages du
politique, n°92, mars 2010, http://mots.revues.org/index19401.html
- anti-institutionnelle et anti-hiérarchique,
- hyper-subjective et hyper-relativiste43.
Ainsi, toutes les opinions semblent se valoir et ont le droit d’être exprimées. L’important
est d’être sincère, convaincu et convainquant. Avec la « parole forum » des nombreuses
émissions interactives44 de cette radio, un « anonyme » peut critiquer, contredire et donc
déstabiliser n’importe quel expert. Du fait de l’idéologie « suspicieuse »45 partagée par
beaucoup d’animateurs, invités, auditeurs, l’argument d’autorité est inefficace. L’anonyme ne
représente que lui-même, donc il n’aurait aucun intérêt à mentir et à relater autre chose que ses
pensées et expériences réelles. Alors que les experts et professionnels, qui inondent eux aussi
les antennes de radio et les autres médias, travaillent au sein d’institutions dont ils perçoivent
des rémunérations en contrepartie de leurs expertises et d’un lien hiérarchique. Il pourrait donc
toujours y avoir conflit d’intérêt entre leurs propres points de vue et les points de vue des
entreprises ou institutions qu’ils représentent. De même, l’entraide entre auditeurs serait
toujours plus sincère qu’une aide politique qui présente toujours une connotation électoraliste
et manipulatrice. Selon les animateurs, les invités et les auditeurs de RIM, la plupart des médias
généralistes, ne peuvent pas, selon eux, être sincères et transparents puisque leurs présentateurs,
chroniqueurs, journalistes, animateurs… travaillent soit pour les annonceurs, soit pour les
pouvoirs publics, soit pour des grands groupes privés. Ainsi, toute forme d’autorité et d’ordre
est remise en cause.
RIM embrasse donc une grande partie des pratiques et idées postmodernes. Elle utilise,
au maximum les technologies postradiophoniques. Mais cela n’est pas suffisant pour obtenir
une consécration en termes d’audience. Si RIM est bien la plus ancienne des radios privées
parisiennes (en dehors des radios dites « périphériques ») puisqu’elle débute ses émissions le
21 juin 1980 (soit un an avant NRJ), elle n’a pas obtenu le succès escompté46. La volonté de
ses fondateurs et animateurs postmodernes (journalistes, écrivains, comédiens, musiciens,
artistes technophiles, soixante-huitards47, néo-bouddhistes, newagers…) de révolutionner la
43 POULAIN Sebastien, « Guérir de la société grâce à la radio : usages des libres antennes de Radio Ici et
Maintenant », Actes des travaux du groupe de travail « Sociologie de la communication » (GT13), Congrès
Association Internationales des Sociologues de Langue Française (AISLF), Lycée Galatasaray, Istanbul, du 7 au
11 juillet 2008, http://web.univ-
pau.fr/RECHERCHE/SET/AISLFCR33/DOCS_SOCIO/istambul/Actes_AISLF_GT13_Istambul_2008.pdf
44 BECQUERET Nicolas, Eléments pour une typologie des émissions radiophoniques interactives. Genres,
indicateurspragmadiscursifset réception,Université Paris III – Sorbonne Nouvelle, 2005 ; CARDON Dominique,
« Comment se faire entendre ? Les prises de parole des auditeurs de RTL », Politix, n°31, 1995 ; CARDON
Dominique et HEURTIN Jean-Philippe, « La critique en régime d’impuissance – Une lecture des indignations des
auditeurs de France Inter », in Espaces publics mosaïques – Acteurs, arènes et rhétoriques des débats publics
contemporains, Bastien François et Erik Neveu (dir.), PUR, Rennes, 1999 ; MORILLAS Laura, Radio : les
auditeurs en représentation, Bord de l’eau/INA, Paris, 2009 ; FRIBOURG Jean-Baptiste, « Salut Daniel… » La
communauté des auditeurs de Là-bas si j’y suis sur France Inter, IEP Lyon, 2006 ; GLEVAREC Hervé, Libre
antenne.La réception de la radio par les adolescents,INA/Armand Colin, Paris, 2005 ; DELEU Christophe, Les
anonymes à la radio. Usages, fonctions et portée de la parole, De Boeck, Paris, 2006 ; SCHMIDT Blandine,
Radiographie de l’interactivité radiophonique, mémoire de master, Université Bordeaux III - Michel de
Montaigne, 2008
45 BAKIR Vian et BARLOW David M (dir.), Communication in the Age of Suspicion. Trust and the Media,
Palgrave Macmillan, New York, 2007
46 Il en est de même pour de nombreuses autres radios libres/associatives. Mais ce type de radio a une vocation
locale d’animation du territoire et non de faire de l’audience.
47 Voir les réflexions de Jean-Jacques Cheval et Thierry Lefebvre à propos de l’influence de Mai 68 sur la radio
en générale et les « radios libres » en particulier : CHEVAL Jean-Jacques,«°Mai 68, un entre deux dans l’histoire
des médias et de la radio en France°», Site Internet du GRER [http://www.grer.fr/], janvier 2009 ; DALLE
Matthieu, « Libérer la parole du quotidien°: Les radios libres, dix ans après Mai 68 », Contemporary French
civilization,vol. 30, no1, 2006 ; GATTOLIN André et LEFEBVRE Thierry (dir.), « Les empreintes de mai 68 »,
Médiamorphoses, n°hors-série, avril 2008
manière de parler, de penser et d’agir radiophoniquement des citoyens grâce à un média
autonome, alternatif et contreculturel s’est confrontée à une réalité socio-économique
complexe. Il n’est pas aisé de remplir une grille des programmes innovante, et de rémunérer
des animateurs tout en refusant par principe certains financements comme la publicité
commerciale habituelle (RIM a bien mis en place diverses formes de partenariats, sponsoring…
mais issus d’acteurs économiques idéologiquement proches.). Les ambitions radiophoniques,
artistiques, culturelles, technologiques ont donc été revues à la baisse. Elle est écoutée par
environ 5 000 personnes par jour48. La majorité est issue des classes populaires : employés,
ouvriers, chefs de petites entreprises avec une instruction plutôt technique. Ils n’ont pas les
moyens économiques, culturels, sociaux de vivre la postmodernité tant promue et promise par
les animateurs et invités (voyants, astrologues, néo-thérapeutes…) de RIM et sont donc en
quelque sorte contraints ou tentés de se réfugier dans l’utopie New Age de « l’ère du verseau »
et de ses avatars pour réenchanter49 leur vie, se socialiser et se soigner50.
Le cas de cette radio, qui est restée confidentielle, ne peut être généralisé à toutes les
radios compte-tenu de sa spécificité. Néanmoins, elle nous incite à la prudence vis-à-vis des
promesses des postradiomorphoses et de la postmodernité. Il ne suffit pas d’innover
techniquement pour rencontrer une grande audience. Il ne suffit d’ailleurs pas non plus
d’innover à propos des contenus diffusés et les radios qui dominaient la scène radiophonique
avant l’arrivée des « radios libres » continuent de le faire quarante après à quelques exceptions
près. Un deuxième cas interroge les promesses des postradiomorphoses. Il concerne bien plus
de radios et est porteur de nombreux enjeux économiques mais reste peu connu du grand public
(par rapport à la Télévision Numérique Terrestre) : celui de la Radio Numérique Terrestre.
II Les aléas des postradiomorphoses numériques terrestres
En ce qui concerne la Radio Numérique Terrestre (RNT), bon nombre d’acteurs de la
radiophonie (à l’image des holdings du «°Bureau de la Radio°» : RTL, NextradioTV, Lagardère
et NRJ) restent prudents, voire sceptiques quant à sa progression car :
- Il y a un risque d’éparpillement des audiences et du manque de profitabilité pour certaines
radios ou réseaux commerciaux.
- Le ministère de la Communication a annoncé le 6 septembre 2012 que le gouvernement ne
préempterait pas de fréquences de RNT pour Radio France et Radio France Internationale.
- Les radios sont obligées de passerparun nouveau prestataire technique appelé « multiplexeur »,
qui coordonne la diffusion de neuf programmes surune même fréquence ce qui met fin à l’autodiffusion
et limite l’indépendance des radios.
- Comme pour la radio analogique et contrairement à la radio IP, il est nécessaire de répondre à
des appels à candidatures dans un calendrier et une étendue géographique prédéfinis, avant de pouvoir
commencer à émettre.
48 Ces informations sur l’audience ont été fournies par Médiamétrie. Globalement, les radios libres/associatives
avaient/ont rarement beaucoup d’audience. En effet, l’audience ne faisait/fait pas partie de leurs objectifs
puisqu’elles avaient/ont une vocation locale, d’offre, de pluralisme et d’animation plutôt qu’un objectif de réussite
économique (POULAIN Sebastien,« What can be known about French community radio audience°? », European
Communication Research and Education Association (ECREA), Barcelone, du 25 au 28 novembre 2008,
http://fr.slideshare.net/SebastienPoulain/what-can-be-known-about-french-community-radio-audience).
49 POULAIN Sebastien, « Le réenchantement du récit radiophonique comme réenchantement du monde », in
Frédéric Antoine (sous la direction de), « Radio et narration : de l’enchantement au réenchantement », Recherches
en Communication, n°37, 2013
50 POULAIN Sebastien, « Guérir de la société grâce à la radio : usages des libres antennes de Radio Ici et
Maintenant », GT13, AISLF, Istanbul, 7-11/07/2008, http://web.univ-
pau.fr/RECHERCHE/SET/AISLFCR33/DOCS_SOCIO/istambul/Actes_AISLF_GT13_Istambul_2008.pdf, p80
- La RNT engendre un risque d’absence de signal (décrochage) dans les zones à réception
difficile.
- Les expériences étrangères (Belgique, Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Allemagne,
Suisse, Suède…) n’obtiennent pas forcément les résultats escomptés51.
- Cette technologie engendre des coûts économiques pour les stations (Il y a multiplication des
interfaces et des canaux de diffusion ce qui engendre des coûts fixes importants liés à l’installation et à la
maintenance des émetteurs.), fabricants, diffuseurs et auditeurs (en moyenne dix récepteurs par foyer à
renouveler).
- Et ces coûts vont durer compte-tenu de la double diffusion FM/RNT (simulcast) en attendant
que chacun renouvelle ses récepteurs. Il a fallu sept ans pour la TNT alors qu’il y avait moins de deux
écrans par foyer et que ce mode de diffusion permet de multiplier le nombre de chaines par rapport à la
télévision analogique (A la radio, il y a déjà de la diversité depuis l’arrivée des « radios libres ».).
- Le bouquet payant (de cinq à dix euros par mois) de 63 radios et programmes musicaux (dont
plus de 50 programmes inédits, exclusifs et sans publicité) de SAS Onde numérique avait obtenu du CSA
la décision d’autorisation n°2013-6 du 15 janvier 2013 (face à la l’association « La radio numérique en
bande L ») sur la bande L avec la norme européenne ETSI SDR qui permet une diffusion hybride
hertzienne et satellitaire, mais ce projet a été abandonné en juillet 2016.
Ces inconvénients continuent de freiner le développement de la RNT malgré :
- des rapports officiels (Hamelin en faveur, mais les rapports Tessier et Kessler étaient en
défaveur…),
- l’appui d’un Premier ministre (Jean-Marc Ayrault),
- une loi du 5 mars 2007 qui prévoit son déploiement (mais sans date fixée),
- le soutiens du CSA,
- l’appui d’acteurs privés : organismes, stations, syndicats, lobbys (SIRTI, Les Indés, CNRA,
DR France, Pure, VDL…). Ceux-ci ont lancés des appels multi-acteurs (à l’image de «°La Radio
Numérique pourTous°» lancé parle SNRL en mai 2010) et créé un organisme de coordination doté d’une
charte (« l’Alliance pourla RNT » constituée en octobre 2014 entre le SIRTI, le SNRL et le WorldDMB).
Au final, le lancement effectif a eu lieu le 20 juin 2014 à Paris, Marseille et Nice en
bande III (entre 174 à 223 MHz qui sont les anciennes fréquences de Canal + et TMC) en
parallèle à la diffusion en FM en attendant les autres grandes agglomérations : Strasbourg,
Lyon, Nantes, Toulouse, Lille, Bordeaux, Rennes… Le CSA a publié le 10 décembre 2015 son
calendrier d’appels à candidatures qui prévoit une extension progressive de la couverture de la
RNT d’ici 2023 (Un premier calendrier avait déjà été annoncé le 10 mai 2012 pour des appels
entre juin 2012 et avril 2013.).
La RNT dispose aussi d’avantages techniques :
- Les industriels ont installé le numérique sur certains récepteurs radiophoniques dès septembre
2010.
- La RNT augmente le nombre de stations de radio :10252 stations RNT autorisées en décembre
2014 à Paris (6 multiplex), Marseille (4 multiplex) et Nice (4 multiplex).
- La RNT permet l’anonymat de l’auditeur à la différence de la radio IP ou mobile où le profilage
et la géolocalisation sont possibles.
- Le son des radios RNT est de la même qualité que celui d’un CD. Dans la diffusion, il y a un
meilleur rapport signal/bruit et pas d’interférences entre stations.
- En plus du son,l’auditeur reçoit des données associées :titre et auteur du morceau de musique,
photos, images, jeux…
- Il a aussi la possibilité de réécouter une émission (podcast)…
51 GRIERSON John, « UK Community Radio - caught in the stampede ? With the UK 'dash for digital', is DAB a
potential advantage or a potential burden ? », Les radios libres, 12 février 2017,
https://lesradioslibres.wordpress.com/2017/02/12/la-radio-communautaire-au-royaume-unie-est-elle-prise-dans-
la-ruee-vers-lor-par-john-grierson/
52 L’assemblée plénière du CSA du 15 janvier 2013 avait décidé de délivrer 106 autorisations.
En plus des atouts techniques, la RNT bénéficie de la gratuité pour l’auditeur puisqu’il
suffit d’un poste de radio et d’électricité pour l’écouter (Il faut en plus un abonnement internet
pour la radio IP.). La RNT dispose aussi de plus de liberté éditoriale par rapport à la possible
hégémonie des « télécoms ». Enfin, la RNT est plus viable économiquement à ce jour par
rapport aux radios diffusées uniquement sur internet où un modèle économique est surtout
envisageable pour des grands groupes et pour les radios payantes «°de niche°» (par exemple
ciblées CSP+).
Face à la RNT, il y a un succès non négligeable de la radio via IP ou mobile (podcast
ou streaming)53 qui freine aussi son lancement. Mais celles-ci comportent aussi des limites :
- Politiquement, il n’y a pas d’anonymat.
- Economiquement, il faut un abonnement télécom côté auditeurs et payer la bande passante en
fonction du nombre d’audionautes côté éditeurs. Il n’est pas certain que les auditeurs/audionautes
acceptent de s’abonner à des podcasts audios (natifs ou non) comme ils ont pu le faire avec Médiapart
pour l’information ou Netflix pour le divertissement.
- Techniquement, il faut parfois avoir des connaissances et compétences informatiques (un
ordinateur étant bien plus complexe que les postes de radio traditionnels). Il faut aussiêtre connecté avec
un bon débit ce qui n’est pas évident dans certaines zones géographiques et en voiture (Le « drive time »
de 17h00-18h15 rassemble 8,7 millions d’auditeurs, ce qui fait de la voiture le premier lieu d’écoute de
la radio.). Enfin, les fournisseurs d’accès à internet (FAI) sont obligés de mettre en place des services
après-vente puisque les consommateurs ont régulièrement des problèmes.
Ainsi, les postradiomorphoses laissent entrevoir certaines limites qui peuvent interroger
sur leur degré d’appropriation réelle et leur capacité d’engendrement de changements sociaux
et techniques comme le montre la recherche sur l’appropriation sociale des technologies.
III Les recherches sur l’appropriation sociale des postradiomorphoses et de la
postmodernité
Dans le domaine de l’appropriation sociale des technologies en général, les débats sont
parfois stéréotypés entre ceux qui sur-valorisent et ceux qui sur-dévalorisent le poids et les
« effets » des technologies, des médias et de la communication, du symbolique et de
l’imaginaire sur les pratiques sociales réelles. Il est vrai qu’au-delà du marketing et de la
communication politique, il n’est pas facile de vérifier empiriquement les applications de ces
programmes généraux ambitieux et les effets concrets dans les usages quotidiens des citoyens
en termes d’audience traditionnelle - nombre d’auditeurs, durée d’écoute, taux de satisfaction -
mais aussi d’audience numérique - nombre de « likes », de « retweets », de « conversions »54.
Dans la mesure où les analyses et prévisions en matière d’innovation, d’audience, de
marketing sont loin d’être des sciences exactes et reproductibles, les études empiriques et
53 En France, 6,1 millions de personnes écoutent chaque jour la radio sur les supports multimédia pour la période
septembre-octobre 2016 (2h09 en moyenne), soit 11,4% des Français de 13 ans et plus (23% des 13-19 ans) : 3
millions via le téléphone mobile (dont 73% des auditeur écoute la radio via une appli mobile ou un site Intern et et
27% via un tuner FM intégré au téléphone), 1,4 million l’ordinateur (2h43 en moyenne), 1,2 million via la
télévision, 549 000 via une tablette et 280 000 via le baladeur (1h47 en moyenne) (126 000 Radio-Global Radio
Médiamétrie). Pour expliquer ce succès,il faut dire que NRJ en France annonce par exemple mettre à disposition
154 webradios pour faire face aux algorithmes de recommandation des plateformes comme Deezer, Spotify ou
Pandora qui personnalisent l’écoute.Il y a aussile succès des podcasts. En novembre 2016, le nombre de podcasts
de Radio France téléchargés a atteint pour la première fois 45,6 millions (contre 10 millions en 2010), dont 26,5
millions pour France Inter (25,5 millions de vidéos vues) et 15,3 millions pour France Culture (48 millions de
visites en 2016 pour franceculture.fr) selon un communiqué de presse de Radio France du 19 janvier 2017
(http://www.radiofrance.fr/sites/default/files/cp_files/cp_rf_mediametrie_novembre-decembre_2016.pdf).
54 POULAIN Sebastien, « La 55 000 ou l’avènement de la radiométrie moderne », in Thierry Lefebvre (sous la
direction de), « L’année radiophonique 1986 », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°129, juillet-septembre
2016, https://www.slideshare.net/SebastienPoulain/la-55-000-ou-lavnement-de-la-radiomtrie-moderne
critiques, compréhensives et pragmatiques, quantitatives et qualitatives, microsociologiques
(pratiques et représentations) et macrosociologiques (matrices culturelles et contextes socio-
éco-politiques) sont plus que jamais nécessaires (avant, pendant et après la mise sur le marché).
Et ces études ont tout intérêt à être à la fois synchroniques et diachroniques, internationales et
interdisciplinaires et se situer sur le temps long de l’observation, de l’analyse, de la théorie et
pas seulement le temps court de l’opérationnel (industriel, commercial, politique,
journalistique).
En effet, Daniel Gaxie nous met en garde contre les excès d’enthousiasme à propos des
effets des technologies et des médias :
Contrairement à une idée fort répandue,la radio, la télévision ou les journaux ne peuvent […] à
eux seuls, éduquer les citoyens. Lorsqu’ils exercent un effet dans ce domaine, ils n’éduquent que ceux
qui sont déjà éduqués.55
Le « technique » et le « social » sont indissociables l’un de l’autre, comme le souligne
Jack Goody à propos des modes de communication d’une société où l’apparition de l’écriture
génère une « raison graphique » (1979 [1977]). C’est pourquoi les postradiomorphoses sont
dépendantes des évolutions économiques, sociales et politiques profondes auxquelles elles sont
soumises. Elles risquent d’entraîner des phénomènes similaires à ceux des technologies
précédentes. L’avènement de nouvelles possibilités techniques dans le monde de la radiophonie
n’a d’intérêt et de sens que si elles font l’objet d’une appropriation par les contemporains.
Or, il n’y a pas de continuum linéaire, c’est-à-dire de déterminisme technologique entre
la conception, l’expérimentation, l’adoption et la banalisation de l’innovation, comme
l’attestent des études
- en marketing (focus groups, évaluations expertes, tests d’utilisateurs),
- en statistiques (taux d’équipement, durée et fréquence d’utilisation de produits similaires,
construction de typologies d’utilisateurs par classes d’âge, CSP et styles de vie)
- en sociologie qualitative (de l’innovation, des usages, de la réception, du public).
Celles-ci nous apprennent que cette appropriation fait l’objet d’ajustements et
d’hybridations, de « bricolages » et de « braconnages »56 sur un temps long et est toujours
complexe, différenciée, imprévisible et « ouvert[e] »57 en fonction de plusieurs facteurs :
- les spécificités sémiologiques du média,
- les caractéristiques sociodémographiques (sexe, âge, génération, niveau d’étude, profession,
statut matrimonial…),
- l’appréhension de l’objet radiophonique et de sa difficulté d’utilisation,
- la place et le rôle de l’utilisateur dans sa famille,
- la compétence technique estimée par celui-ci ou par ses proches qui engendrent une
« dynamique de reconnaissance »58 …
Cette appropriation dépend aussi de l’intérêt que ces nouvelles technologies peuvent
susciter auprès du public. Dès lors, la stratégie des promoteurs des postradiomorphoses et de la
postmordernité consiste à construire la demande par une offre attrayante testée auparavant par
des précurseurs, prescripteurs et leaders d’opinion. Cette offre doit s’harmoniser avec les
55 GAXIE Daniel, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Seuil, Paris, 1993 [1978], p70
56 CERTEAU Michel de, L’invention du quotidien. Tome 1 : Arts de faire, Gallimard, Paris, 1990 [1980]
57 BOULLIER Dominique et CHARLIER Catherine, « A chacun son internet,Enquête surdes usagers ordinaires »,
Réseaux, n°86, 1997, p179
58 LE DOUARIN Laurence, « Hommes femmes et micro-ordinateur : une idéologie des compétences », Réseaux,
n°123, 2004, p170
évolutions globales de la société contemporaine, notamment avec l’inégale démocratisation des
loisirs et des pratiques culturelles, et les nouvelles formes prises par l’individualisme.
Les recherches sur le sujet montrent que l’appropriation des technologies est susceptible
de varier dans le temps et l’espace en fonction de la manière dont elles sont présentées par les
médias, la publicité, les institutions, les associations qui contribuent à « construire un nouveau
modèle culturel »59.
En ce qui concerne la construction d’un nouveau modèle culturel postmoderne
justement, on peut se demander :
- Si les posthumains décrits par les postmodernistes sont encore des êtres humains tant ils
semblent idéalisés (deshistoricisés, désocialisés, dépolitisés…), donc en quelque sorte déshumanisés ?
- Si la postmodernité ne touche pas faiblement la société dans son ensemble (par diffusion lente
et confuse,invisible et imprévisible, graduelle et sporadique)et plus fortement une minorité de personnes
« avant-gardistes » : très diplômées, issues des catégories socioprofessionnelles supérieures,
économiquement aisées, relativement jeunes (générations postérieures à Mai 68), habitant de grandes
villes occidentales ou occidentalisées ?
- Si ces personnes minoritaires (membres des élites des entreprises et des administrations,
avocats, architectes, commerciaux, banquiers, ingénieurs, informaticiens, médecins…) ne sont pas
survalorisées,surévaluées et surexposées parles personnes quiles décrivent et qui ont justement des liens
affinitaires (culturels, idéologiques, sociaux, économiques) avec leurs milieux comme dans l’éducation
(enseignants, chercheurs, étudiants…), la communication (publicitaires, médiaplanneurs, chargés de
communication et du marketing…), les médias (journalistes, bloggeurs, webmasters, présentateurs et
animateurs de radio et de télévision…), la culture (artistes, comédiens, intellectuels, agents,producteurs,
réalisateurs, stylistes, créateurs de modes, chanteurs, musiciens…) ?
- Si ces personnes,issues de la division du travail social, n’ont pas déjà été en partie décrites à
propos de l’individu « moderne » par les fondateurs de la sociologie Emile Durkheim et Max Weber ?
- Si les personnes ne sont pas touchées de façon superficielle ou du moins différentielle par ces
évolutions, tendances, modes ?
Certaines des analyses sur la postmodernité et leurs implications pratiques et
idéologiques font débat, depuis longtemps, parmi les intellectuels (marxistes, religieux
traditionnalistes, conservateurs modernistes ou antimodernistes, voire au sein des
postmodernistes eux-mêmes) sur différents aspects :
- leur immoralisme (amoralistes, relativistes, antihumanistes),
- leur opposition à la politique (pessimistes, réactionnaires, antimodernes, apolitisme),
- leur critique de la science (sophistiques, antirationalistes, obscurantistes, charlatanistes)...
Le caractère « pluridisciplinariste » du postmodernisme (philosophie, sociologie,
littérature, psychanalyse, voire physique, informatique…) peut poser des problèmes graves à
des disciplines universitaires qui tentent de se distinguer et de se professionnaliser en imitant
les sciences dites « naturelles », « dures »60 ou « exactes » via des protocoles, méthodologies,
épistémologies… L’« affaire Sokal », relatée par Alan Sokal et Jean Bricmont dans Impostures
intellectuelles (1997), a rendu publiques certaines critiques. En effet, le physicien Alan Sokal
est parvenu à publier en 1996 un article (« Transgressing the Boundaries°: Towards a
Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity ») dans la revue postmoderniste de
l’Université Duke Social Text (sans comité de lecture à l’époque). Il y interprétait de façon
59 SPIGEL Lynn, « La télévision dans le cercle de la famille », Actes de la recherche en sciences sociales, n°113,
juin 1996, p155
60 Ces sciences qualifiées de « dures » naturelles (chimie, physique, biologie...) ou formelles (mathématiques,
informatique théorique, physique théorique...) ne sont pourtant pas dénuées de subjectivité, controverses,conflits
mais aussi d’enjeux politiques et économiques. On le voit notamment dans les travaux de Bruno Latour en
sociologie des sciences,mais ce dernier a relativisé récemment son point de vue en affirmant que le réchauffement
climatique était bien une certitude scientifique par exemple.
volontairement absurde la physique et les mathématiques à travers les théories postmodernistes.
Son but était de démontrer le manque de scientificité dans leur vision de l’objectivité, du
déterminisme et de la construction sociale de la vérité scientifique. Sokal et Bricmont ont
reproché aux théoriciens postmodernistes d’utiliser des théories scientifiques sans les maîtriser
et des notions scientifiques sans en connaître le sens, d’intimider le lecteur non scientifique
avec une érudition conceptuelle et culturelle superficielle et non pertinente…
Empiriquement et comme le montrent les travaux de Pierre Bourdieu, la vie quotidienne
de nos contemporains continue d’être fortement structurée par :
- les grandes institutions de la société (l’État, l’Église, la famille, l’entreprise, la science),
- les inégalités sociales,
- les rapports de domination.
La possibilité d’avoir accès à toujours plus de loisirs, pratiques culturelles, médias et
technologies gouvernent bien moins nos vies que
- l’âge,
- le sexe,
- la couleur de peau,
- les enfants,
- les conditions d’habitation,
- les origines socio-économiques et géographiques,
- le travail (les diplômes, le métier exercé et les conditions de travail ; la taille et la forme
juridique de l’entreprise ou de l’administration ; le fait d’être étudiant, actif ou retraité ; le fait d’être
chômeur ou non, salarié ou fonctionnaire),
- les idées et pratiques politiques61 et religieuses62...
A partir de ces recherches, il est possible de réfléchir à l’avenir de la radio et à ses
postradiomorphoses.
IV Les hypothèses sur l’industrialisation des postradiomorphoses en période de
postmodernité
Dans la « transition médiatique », de nombreux changements dans l’offre, la distribution
et la réception peuvent être observés en ce qui concerne la radiophonie. Grâce à ces
observations, nous pouvons faire des hypothèses prudentes sur l’industrialisation des
postradiomorphoses, la science ne pouvant aller au-delà des hypothèses concernant l’avenir des
affaires humaines en général et la « radio du futur » en particulier.
Aujourd’hui, il est possible de créer des webradios chez soi et de diffuser le son (mais
aussi les textes et les images) dans son quartier et le monde entier via les ondes hertziennes
numériques, le satellite, la fibre optique ou l’ADSL. La radio devient toujours plus « visible »
puisque certaines émissions sont filmées (« radiovision » ou « radio visuelle ») et que les visages
des animateurs sont rendus visibles et connus via des campagnes d’affichage, les sites internet,
blogs et réseaux sociaux. De leur côté, les auditeurs peuvent écouter en différé et de façon
61 Les résultats des élections (non inscription surles listes électorales, votes blancs et nuls, abstentionnisme,votes
aux extrêmes de l’échiquier politique, référendums transformés en plébiscites, brexit, vote anti-constitution
européenne…) et d’autres actions politiques plus (manifestations dans la rue, pétitions…) ou moins (absence lors
d’actions de démocratie participative, boycott…) formelles ne montrent-ils pas des résistances aux volontés
réformistes, mondialistes et libérales des élites culturelles, politiques, économiques postmodernes ?
62 Les pratiques et idées religieuses montrent qu’il peut y avoir coexistence de la tradition, de la modernité et de la
postmodernité au sein d’un même pays même si ce n’est pas dans les mêmes proportions (du très minoritaire au
très majoritaire) : fondamentalisme, conservatisme, traditionalisme, religion à la carte, athéisme, agnosticisme,
absence de pratique...
illimitée via des téléviseurs, tablettes, téléphones, ordinateurs, et obtenir des métadonnées grâce
à ces supports numériques. Ils peuvent aussi commenter, critiquer, rediffuser via des réseaux
sociaux numériques, des portails internet d’information, des forums, des blogs d’émission ou
d’animateur où les liens avec les radios deviennent parfois ténus.
La radio doit encore trouver sa place au sein des TIC en gérant l’arrivée :
- des technologies avec leurs nouvelles possibilités : flux et stock, linéaire et délinéaire,
multiplexage et interopérabilité, pause et retour en arrière, enregistrement et programmation, qualité du
son numérique - « son 3D » en multicanal ou binaural - et métadonnées - DLS63, BIFS64, EPG65… -
textuelles et visuelles, passives et interactives,
- des nouveaux concurrents (webradios et hertziennes en ligne, sites de téléchargement et de
streaming), des nouveauxdistributeurs (opérateur téléphonique, FAI, RNT, satellite),
- des nouvelles normes (la France choisit DAB+ en 2013 après avoir commencé à lancer T-DMB
– qui permet de diffuser plus de données associées,mais qui est plus couteuse et permet moins de radios
- en 2008),
- des nouveaux terminaux (récepteur numérique, PC, tablette, mobile66, TV, montres et autres
objets connectés).
Ces changements impliquent :
- Des investissements lourds ralentissant la mise en œuvre, comme cela a été le cas pourla TMP,
la TNT, la fibre optique ou la 4G (bientôt la 5G).
- Les stations de radio doivent se lancerdans des adaptations économiques (palliant la diminution
des audiences et recettes publicitaires avec des modèles concentrés,hybrides, intégrés, synergiques,des
convergences broadcast/broadband et des économies d’échelle).
- Les stations adoptent des approches marketing diversifiées (certaines radios devenant des
marques multisupports ciblant des publics segmentés et communautarisés avec des contenus formatés et
thématisés mais aussi pluriels et innovants).
- Les autorités doivent quant à elles procéder à des harmonisations juridiques (coordination des
politiques publiques de régulation à l’échelle internationale sans trop brider le fonctionnement du
marché).
- Les autorités doivent aussi prévoir des aides publiques (incitations fiscales, subventions,
« primes à la casse » pour les récepteurs, campagnes d’information gouvernementales…).
Les concepteurs et les vendeurs de technologies postradiophoniques (ou autres
technologies médiatiques), qui engendrent une nouvelle demande en créant cette nouvelle offre,
ont tout intérêt à comprendre le fonctionnement et l’évolution de cette société et la manière
dont elle est vécue, pensée ou représentée. Dans leur intérêt, il faudrait que ces « montreurs de
postradiomorphoses » aient eux-mêmes besoin de ces technologies dans leur vie professionnelle
ou privée, comme cela a été le cas pour les concepteurs d’Internet. C’est, en effet, ce qui permet
de s’ajuster au mieux au pragmatisme des consommateurs, d’intégrer les technologies à leurs
réseaux sociaux, limiter les aléas de la socialisation de la technique et contrecarrer les disparités
financières, culturelles, géographiques ou temporelles dans l’accès à l’objet technique.
Les industriels, les stations de radio, les publicitaires et autres thuriféraires des bienfaits
des postradiomorphoses et de la postmodernité risquent de continuer à utiliser le marketing et
l’imaginaire technologique comme ressource symbolique, argumentative, imaginale et
réflexive pour fabriquer du rêve et de la demande radiophonique. D’autres l’ont fait pour
d’autres nouvelles technologies et ont connu des réussites (internet, mobile) mais aussi des
63 DLS pour Dynamic Label Segment
64 BIFS pour Binary Format for Scenes
65 EPG pour Electronic Programme Guide
66 Signalons que certaines marques comme Apple ne mettent pas de tuner radio sur leurs mobiles. De même, il y
a incompatibilité avec la RNT des terminaux connectés (smartphones et tablettes).
échecs ou réussites partielles (le « Plan Câble » et le métro automatique Aramis en France ; le
minitel et le Concorde à l’étranger).
De même, il existe plusieurs exemples d’hommes politiques (et a fortiori de
publicitaires) qui ont utilisé, avec plus ou moins de réussite, les théories des idéologues
postmodernes comme des ressources conceptuelles et symboliques pour nourrir l’imaginaire
des citoyens et créer l’espoir d’un avenir alternatif :
- Anthony Giddens qui travaille avec Tony Blair sur la « troisième voie » au début des années
2000,
- Edgar Morin qui inspire (malgré lui) la « politique de civilisation » du Président Nicolas
Sarkozy lors de ses vœux du 31 décembre 2007,
- Joan Tronto qui inspire la société du bien-être et du care que promeut la première secrétaire du
Parti socialiste Martine Aubry en 2010…
En effet, les analyses postmodernistes, loin d’être aberrantes et absurdes, peuvent être
séduisantes, stimulantes et enrichissantes du fait de :
- la profusion de leurs concepts et théories,
- la créativité et l’originalité de leurs auteurs prolifiques et curieux,
- leur prospectivisme et leur faculté à saisir les nouvelles idées (tendances,modes,idéologies…),
- leur intérêt pour des sujets minoritaires peu explorés, voire rejetés par les autres chercheurs du
fait de leur manque de légitimité scientifique…
Conclusion : Les postradiomorphoses mais avec la radio !
Au final, il est difficile de nier l’impact important des nouvelles technologies sur le
monde contemporain et sur la radio en particulier grâce :
- aux dialogues mondiaux instantanés numérisés,
- aux nouveaux services mêlant on line et off line,
- aux nouvelles façons de chercher, échanger, conserver, utiliser les données-informations,
- aux nouvelles formes d’accès à la culture, à l’art, à l’actualité…
Mais contrairement à ce que disent les très enthousiastes technophiles et
postmodernistes, cet impact reste limité et insuffisant pour :
- changer l’organisation de la société,
- provoquer des coups d’Etat ou des révolutions,
- éviter des attentats et empêcher le terrorisme,
- démêler les conflits politiques et militaires,
- lutter contre les injustices (ségrégation, racisme, misère…),
- supprimer les problèmes de communication (incompréhensions, erreurs, traductions,
interprétations…),
- résoudre les problèmes sociaux-économiques, environnementaux, sanitaires et d’éducation
(inégalités de savoir, manque d’esprit critique, nombre d’élèves ou d’étudiants par enseignant…),
- faire dialoguer pacifiquement les différentes communautés politiques, culturelles et religieuses,
- modifier les hiérarchies sociales,
- donner du sens à sa vie,
- réduire les souffrances psychologiques et les malaises sociaux…
Avec les postradiomorphoses, on peut se demander :
- Si nous avons affaire à des innovations médiatiques et techniques « secondaires » par rapport
à l’invention de l’art, de l’écriture, de l’imprimerie, de la radio, de la télévision ou d’internet.
- Si elles créeront de nouvelles formes de liens, groupes ou espaces sociaux.
- Si elles permettront à ses auditeurs une plus grande identification à la radio, à ses animateurs
et aux autres auditeurs.
- Si elles ouvriront de nouveauxespaces publics de débats démocratiques pour des citoyens plus
autonomes et plus actifs.
- Si elles pourront fonder de nouvelles communautés d’interprétation et d’action capables de
transformer le réel.
- Si elles seront des sources d’innovations sociales, politiques, sonores, narratives 67,
informationnelles68, artistiques.
- Quel est le degré d’obligation des médias envers la société dans ce domaine.
Les postradiomorphoses interrogent les frontières de la radiophonie tout autant au
niveau de la production (Qu’est-ce que faire de la radio ?69) que de la réception (Qu’est-ce
qu’écouter de la radio ?). Mais la réalité et la radicalité des impacts des changements
technologiques en cours sont à évaluer, critiquer, contextualiser, relativiser, comparer. Les
posthumains resteront, certainement et sans doute heureusement, des êtres humains faits de
chair et de sang et construits par le contexte politique, social et historique dans lequel ils naissent
et évoluent. L’innovation humaine, sociale et technologique fonctionne davantage par
accumulation que par remplacement, et davantage par évolution incrémentale que par
disruption révolutionnaire. De la même façon que la presse n’a pas été remplacée par la radio,
la radio par la télévision et la télévision par internet, nous pouvons parier que les
postradiomorphoses resteront en grande partie de la radio telle que nous l’avons connu depuis
un siècle et la connaissons aujourd’hui70.
En effet, la radio dispose de qualités fondamentales et ses diverses dimensions qui la
distingue des autres médias :
- ses spécificités auditives (son, musique, parole),
- ses contenus riches (information, culture, divertissement, débats, reportages),
- ses qualités chaleureuses et pratiques (souplesse, direct, interactivité, instantanéité, mobilité,
simplicité, diversité, crédibilité71, proximité, accessibilité, immédiateté, gratuité, anonymat…),
- ses services pluriels (complémentarité entre les radios publiques, commerciales et les 600
associatives).
Ainsi, elle bénéficie de capacités polymorphiques et polyfonctionnelles de résistance et
de résilience, ou encore d’une grande force de symbolisation et d’imagination, d’identification
et de socialisation qui lui permettent d’effectuer sa « transition médiatique » et de coexister
avec les autres technologies médiatiques.
Contrairement à certaines espérances et incantations, seules quelques nouvelles
possibilités techniques sont massivement utilisées grâce à leur simplicité :
- écoute en direct ou en différé surde nouveauxsupports en ce qui concerne les modes d’écoute
d’une part ;
- commentaires et partages via certains réseaux sociaux en ce qui concerne les modes
d’interaction d’autre part.
67 LOPEZ Debora Cristina, « La radio en narratives immersives : le contenu journalistique et l’audience », in
Sebastien Poulain (sous la direction de), « La radio du futur », Cahiers d’Histoire de la Radiodiffusion, n°132,
avril-mai-juin 2017
68 POULAIN Sebastien, « La webradiophonie journalistique : les grandes radios ont du retard mais elles se
soignent ! », Radiography, 25 septembre 2013, http://radiography.hypotheses.org/793
69 Donnons l’exemple d’Arté radio qui est issue de la télévision Arté, qui se présente comme une radio mais qui
prend la forme de capsules sonores. Les plus récents Boxsons, Binge Audio en reprennent le principe.
70 Rappelons les 2h49 d’écoute de la radio par jour en moyenne et 43 355 millions d’auditeurs (audience cumulée)
soit 80,2% d’audience cumulée (Médiamétrie, 126 000 RADIO, Janvier - Mars 2017).
71 POULAIN Sebastien, « Pourquoi a-t-on autant confiance en la radio ? », INAGlobal.fr, 28 février 2017,
http://www.inaglobal.fr/radio/article/pourquoi-fait-autant-confiance-la-radio-9572
Les phénomènes de communication et de socialisation ne peuvent être réduits à des
phénomènes de médiatisation et ces derniers à des phénomène de numérisation et de
technologisation. C’est ainsi que les postradiomorphoses suivront leur chemin, sans doute
sinueux, au sein de la société moderne et postmoderne entre utopie technologique et réalité
sociale« humain[e], tr[ès] humain[e] » pour détourner le titre d’un ouvrage célèbre de Nietzsche
(Humain trop humain, 1878).

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Postmodernité et postradiomorphoses : contexte, enjeux et limites

  • 1. Postmodernité et postradiomorphoses : contexte, enjeux et limites Sebastien Poulain « Postmodernité et postradiomorphoses : contexte, enjeux et limites », in Sebastien Poulain (sous la direction de), « La radio du futur : du téléchromophotophonotétroscope aux postradiomorphoses », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°132, avril-juin 2017, https://radiodufutur.wordpress.com/2017/10/24/sebastien-poulain-postmodernite-et- postradiomorphoses-contexte-enjeux-et-limites/ et http://cohira.fr/cahier-n-132-avril-juin- 2017/
  • 2. Postmodernité et postradiomorphoses : contexte, enjeux et limites1 Sebastien Poulain Avant-propos : généalogie de la postmodernité et des postradiomorphoses Les repères temporels forment une « structure stable de l’entendement historique » dont les astrophysiciens, les archéologues, les historiens se servent « à titre de premier cadre narratif » selon Stéphane Haber2. Quelles que soient les découvertes d’Einstein et la manière dont l’univers a été créé et continue de se transformer, nous conceptualisons le temps qui passe en le périodisant. Pour concevoir de telles périodes historiques, nous caractérisons la façon dont se comportent, majoritairement et tendanciellement, les groupes sociaux d’un point de vue économique, politique, social…, puis observons les changements de comportements pour en délimiter des périodes distinctes. Il faut dire que l’homme, en tant qu’être psychologique, biologique et sociologique, n’a guère évolué durant ces derniers millénaires. Il entre donc dans l’histoire en grande partie en raison de l’appartenance à un groupe social et d’une dialectique : l’individu change le groupe et réciproquement. Et nul ne dispose du monopole de l’historicisation. Les archéologues et anthropologues s’accordent depuis déjà quelque temps pour dire que les tribus aborigènes d’Australie, les « paysans africains »3 contemporains… – longtemps traités par les Occidentaux comme des sous-hommes sans âme, des esclaves, des choses… - font intrinsèquement partie de l’histoire car partagent bien avec le reste de l’humanité ce que Maurice Halbwachs appelle une « mémoire collective » - faite de 1 Cet article est issu d’une communication « Postradio et postmodernité : contexte, enjeux et limites » lors du quatrième colloque international GRER, « Vers la Post Radio – Enjeux des mutations des objets et formes radiophoniques » qui a eu lieu à Paris entre les 26 et 28 novembre 2009 (http://fr.slideshare.net/SebastienPoulain/postradio-and-postmodernity-context-issues-and-limits). Une partie a déjà été publié dans des articles ou conférences : « Les postradiomorphoses : enjeux et limites de l’appropriation des nouvelles technologies radiophoniques en période de transition médiatique », RadioMorphoses, n°2, 2017, http://www.radiomorphoses.fr/ ; « Postradiomorphoses : petit bilan des mutations radiophoniques à l’ère du numérique », Radiography,15 octobre 2013, http://radiography.hypotheses.org/906 ; Communication avec Bruno Burtre (INA), Xavier Filliol (AdsRadios, Geste, Radio 2.0), Stéphane Vincent (FRAN) et Joaquim Miguez (FRAD’AUV Administrateurs de la CNRA), table-ronde « Les nouveaux moyens de diffusion », 23ème congrès CNRA (Confédération Nationale des Radios Associatives) « Préparer l’avenir », 19-20 mai 2017, Palais du Luxembourg & E-Artsup (Ionis Group), Paris, https://fr.slideshare.net/SebastienPoulain/les-nouveaux-moyens- de-diffusion-de-la-radio 2 HABER Stéphane, « Modernité, postmodernité et surmodernité », in Les dictionnaire des sciences humaines, PUF, Paris, 2006, p786 3 Voici un extrait du discours du Président Nicolas Sarkozy à la jeunesse africaine, prononcé à l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar au Sénégal le 26 juillet 2007, qui est jugé raciste : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout,l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais il reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout est écrit d’avance. Jamais il ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique est là. »
  • 3. - savoirs (traditions, techniques, arts, coutumes, cultures), - souvenirs (ancêtres, héros, fondateurs, batailles, faits glorieux), - idées (valeurs, normes, mythes, religions), - actes (constructions, organisations, objets, occupations du sol). Mais les termes de « société primitive » ou « art primitif » sont là pour attester de notre difficulté à sortir de la conceptualisation européanocentriste qui a si longtemps prévalu. Cet occidentalocentrisme nous a conduit à penser que l’histoire n’existe que parce qu’elle est rationalisée, racontée, écrite, archivée, et que les peuples n’existent que parce qu’ils ont joué un rôle important dans la propre histoire des Occidentaux et que ces derniers y font donc référence. Dans cette historicisation et dans la continuité du mythe prométhéen, le degré de technicité s’est imposé très vite comme un critère d’intelligence. Ainsi, des sociétés ont pu être décrites comme « primitives » parce que leurs systèmes religieux, politiques et économiques apparaissaient simplistes (alors que nous sommes encore loin, aujourd’hui, d’avoir compris l’ensemble de leurs subtilités) et, surtout, parce que la sophistication de leurs technologies semblait en retard. Et ces observations normativistes et évolutionnistes ont été essentialisées a posteriori par les premiers observateurs de ces cultures (explorateurs, militaires, administrateurs, entrepreneurs, évangélisateurs mais aussi anthropologues, philosophes) ce qui a permis de justifier des politiques colonisatrices. Certes, les objets technologiques – vus à la fois comme outils, dispositifs et signes – ont des atouts : - Ils existent matériellement. - Ils prennent une place toujours plus importante dans l’espace, dans le temps, et dans notre vie. - Ils laissent des traces visibles. - Ils évoluent parce que nous les faisons évolueren fonction de nos besoins grâce aux recherches scientifiques. - Ils ont donc une histoire propre, l’histoire de l’innovation. - Ils donnent l’impression d’un progrès continue, illimité et universel, alors que les « progrès » politiques et moraux sont plus difficiles à déceler et si faciles à renverser.4 La tentation est donc forte de penser que les hommes s’améliorent parallèlement aux technologies, voire grâce à elles. C’est ainsi que les discours déterministe, évolutionniste et technophile se nourrissent. C’est ainsi que nous avons cartographié l’histoire de l’humanité (qui aurait été précédée d’une « préhistoire ») : - l’âge de pierre, de bronze, de fer... ; - l’ère agraire, l’ère industrielle, l’ère tertiaire ; - l’antiquité, le moyen-âge, la modernité, la post-modernité ; - l’âge de l’oral, de l’écrit, de l’oral-écrit avec internet, - générations 68, X, Y, Z, - 1ère révolution industrielle, 2ème, 3ème, 4ème, - industrie 1.0, 2.0, 3.0, 4.05... 44 Le poids des objets technologiques surles temporalités humaines peut être observé à l’occasion de phénomènes collectifs d’hystérie et de joie lors de la mise sur le marché de certaines nouvelles technologies, à l’image des smartphones I-Phone de la marque Apple : EDGE (2007), 3G (2008), 3GS (2009), 4 (2010), 4s (2011), 5 (2012), 5c (2013), 5s (2013), 6 (2014), 6s (2015), 7 et 7 Plus (2016). Il s’agit de véritables rituels qui donnent du sens au temps individuel et collectif surune cadence annuelle (celle de nos plus vieux calendriers) et grâce à une quelques innovations rarement disruptives par rapports auxversions antérieures. 5 « 1.0 » désigne les origines d’internet avec les sites, « 2.0 » la période où l’internaute peut lui aussipartager des informations (blogs et réseaux sociaux), « 3.0 » l’ère des objets dits « intelligents » (smartphone, montres
  • 4. Aujourd’hui il y a floraison de termes pour signifier que certains groupes humains ont cessé certaines pratiques sociales, économiques, culturelles… parce que celles-ci n’étaient plus nécessaires. Ainsi, nous aurions progressé, du moins changé, dans notre manière d’être, de penser, de communiquer et d’agir par une sorte de « bon anthropologique » : post-colonial, post-traditionnel, post-séculaire, post-socialiste, post-matérialiste, post- positiviste, post-métaphysique… Ces besoins de trouver des repères et du sens, de voir que nous avançons et que nos actions sont utiles, s’accentuent dans la société contemporaine où la fameuse « mort de Dieu » (Nietzsche) a laissé l’Occident « désenchanté »6 (dépolitisation et désinstitutionnalisation du religieux). Ce désenchantement a fait place à un vide symbolique, spirituel, religieux, philosophique qui se traduit par une diminution du nombre de croyants et la modification de la manière de croire (relâchement des observances, développement des religions « à la carte », prolifération des croyances bricolées, diversification des trajectoires de l’identification religieuse…). Les technologies et ses récits, ses mythes, ses imaginaires sont donc utilisés pour combler cette vacance. Ainsi, le critère technologique est depuis longtemps un critère décisif quant à la périodisation historique, même si d’autres critères ont joué des rôles importants : - naturalistes (botanique de Linné, zoologie de Buffon, biologie de Lamarck, sélection de Darwin…), - politiques (royauté, empire, dictature, république, démocratie, colonialisme, guerres…), - socio-économiques (famines, crises économiques et financières, socialisme, capitalisme, néo- libéralisme …). Introduction : les postradiomorphoses comme avatars de la postmodernité Le développement exponentiel et multilocalisé des technologies de l’information et de la communication7 (TIC) depuis la deuxième moitié du XXème siècle donne le vertige. L’inventivité des scientifiques et des ingénieurs peut donner l’impression que tout est bientôt techniquement possible ou le deviendra. Les technologies seraient susceptibles de nous aider dans tous les domaines à perfectionner notre existence à travers nos conditions de vie. Grâce à elles, nous pourrions, un jour, aller au-delà de toutes les difficultés et résoudre tous les problèmes : - la télédémocratie en politique, - les télédéclarations pour l’administration, - la télésurveillance pour les contraventions, délinquances et crimes, - le télétravail pour le chômage, - la domotique pour l’habitat, connectées,santé connectée…),« Industrie 4.0 » les usines intelligentes capables de se gérer quasiment toute seule grâce à leur digitalisation. 6 GAUCHET Marcel, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, Paris, 1985 ; WEBER Max, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, Paris, 1985 [1904 et 1905] 7 BRETON Philippe et PROULX Serge, L’Explosion de la communication à l’aube du XXIe siècle,La Découverte, Paris, 2002
  • 5. - les vidéoconférences et MOOC8, SPOC9, COOC10, SOOC11 pour la formation et les études12, - les réseaux sociaux pour l’amitié et l’amour, - la télémédecine et les biotechnologies pour réparer, remplacer, améliorer la santé et les performances, - blockchain pour l’assurance, la banque, la monnaie, - l’ubérisation pour la vente, le transport, l’hôtellerie, la restauration, le journalisme (crowdsourcing), la banque (crowdfunding)… L’arrivée de la société cybernéticienne semble toujours plus imminente pour les missionnaires prophètes de la société de l’information : Wiener, McLuhan, Turing, Toffler, Jobs, Negroponte, Leary, Lévy, Quéau, Gates, Gore, Cailliau, Virilio, Ellul, de Rosnay, Nora, Minc, Castells, Voge, Théry… Entendues comme les radios usant des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) en période de « transition médiatique » (mutation générale des médias en termes de production, distribution et réception), les « postradiomorphoses »13) semblent disposer de quelques avantages et enrichir la radiophonie. En effet, le journaliste et critique Pascal Mouneyres14 explique que cette radio « de rattrapage », « augmentée », « customisée » offre de nouveaux « possibles » radiophoniques : les « artistes sonores qui la délocalisent hors des champs traditionnels et la réinitialisent sous d’autres formes : performances, festivals, radios éphémères et autres hackings passant, ou non, par le web »… Mais certains thuriféraires de la « société de communication », qu’Erik Neveu15 qualifie de « montreurs de communication » (journalistes, industriels, lobbys, publicitaires, technophiles, voire universitaires), vont plus loin. Pour eux, les postradiomorphoses permettraient plus de liberté, d’informations, de proximité, de flexibilité, de choix, d’interactivité, de mobilité, de dynamisme, donc de communication. Les 8 Massive online open course 9 Corporate online open course 10 Small private online course 11 Small online open course 12 LALLEMAN Fanny et POULAIN Sebastien, « 2014, l’année des Mooc’s ? », Doctrix, 20/01/2014. http://blog.educpros.fr/doctrix/2014/01/20/2014-lannee-des-moocs/ 13 POULAIN Sebastien, « Postradiomorphoses : petit bilan des mutations radiophoniques à l’ère du numérique », Radiography,15 octobre 2013, http://radiography.hypotheses.org/906 ; Le concept de postradio a été emprunté au responsable d’www.arteradio.com/ Sylvain Gire et aux animateurs belges de www.silenceradio.org/ par le professeurJean-Jacques Cheval (CHEVAL Jean-Jacques,« De la radio à la "postradio" », in « La Radio, paroles données, paroles à prendre », CHEVAL Jean-Jacques (sous la direction de), MédiaMorphoses, no23, Armand Colin/INA, 2008, p28). Auparavant, Félix Guattari avait utilisé le concept de « post-média » à propos de la « jonction entre la télévision, la télématique et l’informatique » qui lui faisait espérer « une réappropriation individuelle collective et un usage interactif des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture » (« Vers une ère post-média », Terminal, n° 51, octobre-novembre 1990 ; pour une prolongation de de sa réflexion, lire les résultats de la recherche conjointe entre le magazine londonien Mute et le Post-Media Lab (Université Leuphana de Lunebourg) : APPRICH Clemens, SLATER Josephine Berry, ILES Anthony et SCHULTZ Oliver Lerone (sous la direction de), Provocative.Alloys : A Post-Media. Anthology,Mute, 2013). En 2005, Franco Berardi, Bernard Prince et Emmanuel Videcoq reprennent le terme de « post-média » (BERARDI Franco, « Les radios libres et l’émergence d’une sensibilité post-médiatique », Multitudes,no 21, 2005 ; PRINCE Bernard et VIDECOQ Emmanuel, « Radio Tomate et Minitel Alter. Félix Guattari et les agencements post- média », Multitudes, n° 21, été 2005). 14 MOUNEYRES Pascal, « Le haut-débit des ondes », Les Inrockuptibles, n°738, 20 janvier 2010, p101, http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/article/france-culture-devant-rtl-la-radio-a-lere-du-tout- numerique/ 15 NEVEU Erik, Une société de communication ?, Montchrestien, Paris, 2006 [1994], p104 (à la suite des « montreurs de microbes » de Bruno Latour : Les Microbes. Guerre et paix, Métaillié, Paris, 1984)
  • 6. « postradiomorphoses » seraient des avancées parmi bien d’autres vers une « transhumanité »16, voire une posthumanité cyborg et immortelle (homo novus). Dans cette utopie en marche, la « transition médiatique » vers l’unification de l’ensemble des médias serait considérée comme l’une des étapes de la convergence des technologies, techniques, sciences à l’image des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives). Ces avatars de la cyberculture17, trouveraient donc toute leur place dans ce qui est appelé « postmodernité ». La « postmodernité » peut ou a pu prendre d’autres dénominations en fonction de différences définitionnelles subtiles : « hypermodernité », « surmodernité », « ultra-modernité », modernité « autre », « seconde », « avancée », « réflexive », « tardive »… C’est un concept ambigu, polymorphe, imprécis et soutenu par des théories parfois contradictoires, voire opposées. Il « désigne à la fois une période historique, qui succède à la modernité, et une position théorique défendue par certains intellectuels au sein de cette période »18 très différents les uns des autres19 : Lyotard, Beck, Giddens, Touraine, Maffesoli, Baudrillard, Fukuyama, Huntington,Bell, Butler, Sloterdijk, Kuhn, Foucault, Deleuze, Guattari, Derrida, Barthes, Augé, Lipovetsky, Morin, Latour... Les concepts, idées et théories postmodernistes ont été utilisés, souvent très différemment, dans plusieurs disciplines : philosophie, anthropologie, sociologie, géographie, architecture, musique, linguistique, urbanisme, esthétique... Le terme « postmoderne » a d’ailleurs été employé dès les années 1870 par le peintre anglais John Watkins Chapman pour décrire l’impressionnisme français, puis développé par J. M. Thompson en 1914 pour décrire les nouvelles attitudes et croyances critiques vis-à-vis de la religion ; puis par Rudolf Pannwitz en 1917 à propos du nihilisme et de la décadence de la société contemporaine… La « postmodernité » est décrite comme une période caractérisée par un changement important, voire radical dans la manière de penser et d’agir de la société par rapport à la période « moderne ». Le concept de modernité est utilisé comme le paradigme dominant pour penser la 16 Voir FERONE Geneviève et VINCENT Jean-Didier, Bienvenue en Transhumanie. Sur l’homme de demain, Grasset, Paris, 2011 17 SUSSAN Rémi, Les utopies posthumaines : Contre-culture, cyberculture, culture du chaos, Omniscience, Montreuil, 2005 18 DARNELL Regna, « Postmodernisme et sciences humaines », in Les dictionnaire des sciences humaines, PUF, Paris, 2006, p890 19 Soulignons ce qu’il peut y avoir de simplificateur, artificiel, voire mystificateur de rassembler dans une telle énumération tant de penseurs hétérogènes (du point de vue de leurs disciplines, méthodologies, orientations, ancrages théoriques...) même si on a pu observer des convergences autour de certains concepts comme celui de « différence » (les « différences » pour Foucault et Deleuze, la « différance » pour Derrida, le « différend » pour Lyotard) et des origines géographiques communes : principalement la France (d’où l’intitulé américain « French theory » conjonction de nombreux facteurs selon François Cusset - French Theory°: Foucault,Derrida, Deleuze, & Cie et lesmutationsde la vie intellectuelle aux États-Unis,La Découverte, Paris, 2003 – comme la préexistence de courants intellectuels et politiques dans les universités américaines, des problèmes de publication, de traduction, d’interprétation, de contextualisation…) et les Etats-Unis. Selon Thomas Seguin, le postmodernisme n'est pas une constellation théorique. Il déploie des valeurs propres au sein d’une utopie assumée (Postmodernisme. Une utopie moderne, L’Harmattan, Paris, 2012). Mais, ces penseurs ne se revendiquent pas toujours, loin de là, de l’étiquette postmoderniste, à l’image de Foucault qui a, par exemple, qualifié l’idée d’une période de postmodernité d’« énigmatique et inquiétante » («°Qu’est-ce que les lumières°?°», Dits et écrits. 1976-1988, Gallimard, Paris, 2001, p1387).
  • 7. société telle qu’elle évolue depuis le XVIIIème siècle. Ce courant de pensée, inspiré de la philosophie des Lumières (Voltaire, Rousseau, Kant, Hegel, Comte…), prétend que la raison et la science engendrent le progrès continu de l’humanité. L’humanité avance sans cesse vers un nouvel « âge d’or ». Le monde est toujours plus rationalisé et organisé, structuré et hiérarchisé par des institutions puissantes comme la famille, la science, l’État, l’Église... Il suffirait de se conformer à cette logique grâce à la raison pour atteindre le bonheur. Les postmodernistes - qui critiquent la modernité - prétendent qu’une rupture s’est produite au début des années 1960, que les individus ont cessé de croire que la raison et la science pouvaient nous procurer un avenir meilleur du fait de l’observation de divers événements politiques, militaires, technologiques : la colonisation, les deux guerres mondiales, le nazisme, le stalinisme, Hiroshima et Nagasaki, la shoah, la guerre froide, les génocides, les dictatures, le terrorisme… D’un point de vue philosophique, métaphysique, idéologique, ils affirment - la relativité des valeurs et des opinions, - la liberté absolue d’expression et d’action, - déclarent leur scepticisme vis-à-vis : - du concept de sujet, - d’une vérité objective, - d’un jugement universel, éthique, normatif, - de tous les idéauxhumanistes (politiques, moraux, religieux…). Il s’agit de critiquer et « déconstruire » (Derrida) ces concepts en s’inspirant, critiquant et « dépassant » de grands philosophes, linguistes, phénoménologues, psychanalystes, anthropologues : - Marx et Nietzsche, - Wittgenstein et Lévi-Strauss, - Husserl et Heidegger, - Freud et Lacan. Grâce à ces penseurs, les postmodernistes élaborent une description de la société et des individus postmodernes : - Les individus postmodernes auraient des identités individuelles toujours plus bricolées (flexibles, fluctuantes, éphémères, fragmentées, compartimentées…). - Ils vivraient dans des sociétés toujours plus différenciées (multiples, complexes, ambiguës, métissées…) et toujours plus démocratiques (individualistes, horizontales, libérales, multiculturelles…). - Leur militantisme, lorsqu’ils se politisent, serait lié aux « nouveauxmouvements sociaux »20 : écologisme, féminisme, antiracisme, humanitarisme… - Leurs croyances religieuses, lorsqu’ils en ont, seraient proches de celles des « nouveaux mouvements religieux »21 : spiritualisme, syncrétisme, œcuménisme, évangélisme, charismatisme... - Ils accorderaient une grande importance à la santé et au corps (l’apparence, les émotions, les sentiments,la sexualité…) et feraient appel pourcela à toute une série de « conseillers en réparation et en style de vie » (coachs et trainers, psys et sexologues, managers et thérapeutes, conseillers en image et en communication…). - Ils changeraient régulièrement de partenaire, de travail, de parti politique, de religion, de lieu d’habitation et de vacances en fonction de leurs envies, de leurs opportunités et des événements, pour enfin « être soi-même ». 20 INGLEHART Ronald, The Silent Revolution,Princeton University Press, Princeton, 1977°; MELUCCI Alberto, « The new social movements°: A theoretical approach », Social Science Information, vol. 19, n° 2, 1980 21 BARKER Eileen Vartan (dir.), New Religious Movements°: A Perspective for Understanding Society, Edwin Mellen Press, New York, 1982
  • 8. - Ils voudraient toujours plus d’autonomie, de liberté, d’indépendance. - Ils contractualiseraient leurs droits et obligations sociales en fonction d’un calcul coûts/avantages hédoniste permanent et vivraient dans un culte du présent perpétuel alors que les modernes valorisaient l’avenir (le changement, l’évolution, le progrès…) et les prémodernes le passé (la tradition, la coutume, les ancêtres, le patrimoine…). Le postmodernisme serait une idéologie qui décrirait une période de l’histoire qui serait au-delà de l’histoire, c’est-à-dire au-delà des « grands récits »22 logocentriques, phallocentriques, ethnocentriques et totalisants comme ceux des religions monothéistes, du marxisme et du structuralisme. Ces surhommes dionysiaques seraient même au-delà des diverses idéologies (politiques, utopiques, religieuses, morales…) et des multiples formes de dominations (sexuées, raciales, sociales, économiques...) grâce à un affranchissement progressif de tous les processus, conditionnements, héritages, et à une affirmation libératoire de soi face aux institutions, pouvoirs publics, familles… Cette postmodernité trouverait en quelque sorte son accomplissement depuis un demi- siècle dans l’explosion des TIC qui offrent plus de possibilités existentielles à leurs usagers « posthumains » pour remodeler leurs identités, reconfigurer leurs sociabilités et développer leurs pratiques culturelles et artistiques. C’est du moins ce que laisse présager l’offre marketing, publicitaire et médiatique qui incite à l’usage (achat et abonnement) du satellite, du câble, de l’ADSL, de la fibre optique, du mobile, d’internet... Cette nouvelle forme de radio parviendrait, avec les autres types de médias, à générer une fusion généralisée de toutes les TIC dans un média global universel à guichet unique. Cette radio perdrait son unicité pour se transformer en une sorte de radio télévisuelle interactive passant par des applications mobiles, Internet ou les ondes hertziennes numérisées. Du fait de cette « transition médiatique », les médias traditionnels seraient en sursis selon Jean-Louis Missika l’ouvrage La fin de la télévision en 200623, et Elihu Katz et Paddy Scannell dans le volume 625 de la revue The Annals of the American Academy of Political and Social Science intitulé « The End of Television ? Its Impact on the World (So Far) » en 200924. D’où l’idée de Julia Cagé en 2015 de chercher un nouveau modèle économique pour Sauver les médias25. Dès lors, que pouvons-nous penser de l’avenir de la radio, ce média qui semble avoir un rôle socio-économique et politique moins important que la télévision ou internet mais qui continue de bénéficier de très nombreux auditeurs26 et d’un fort attachement27 ? Jusqu’à quel point un média peut-il changer sans perdre son identité à l’heure de l’« intermédialité »28 ? Soit les postradiomorphoses resteront en fin de compte de la radio car les postradiomorphoses sont en grande partie marketing avec des améliorations techniques à la marge, soit les postradiomorphoses ne sont plus de la radio car la radio des origines a été trop « dénaturée » pour pouvoir être encore considérée comme de la radio. Il n’y a pas de définition ontologique de la radio, donc il est difficile de « dénaturer » un média qui est comme les autres médias à la fois artificiel (car construit techniquement à partir d’inventions diverses), mobile (car intrinsèquement évolutif et donc perpétuellement en 22 POULAIN Sebastien, « Le réenchantement du récit radiophonique comme réenchantement du monde », in Frédéric Antoine (sous la direction de), « Radio et narration : de l’enchantement au réenchantement », Recherches en Communication, n°37, 2013 23 MISSIKA Jean-Louis, La fin de la télévision, Seuil, Paris, 2006 24 KATZ Elihu et SCANNELL Paddy (sous la direction de), « The End of Television ? Its Impact on the World (So Far) », The ANNALS of The American Academy of Political and Social Science, Vol. 625, 2009 25 CAGE Julia, Sauver les médias, Le Seuil, Paris, 2015 26 En France, il y a 43,3 millions d’auditeurs quotidiens en moyenne fin 2013, record historique de 43,6 millions fin 2014, 42,3 début 2015, 43,2 début 2016, 43,3 début 2017 selon les 126 000 Radio Médiamétrie. 27 GLEVAREC Hervé, « Ma radio » Attachement et Engagement, Éditions INA, Paris, 2017 28 EQUOY-HUTIN Séverine, « Intermédialité et vulgarisation des savoirs historiques à l’ère de la post- radiophonie : le cas de « Au cœur de l’histoire » (Europe 1) », Amnis, n°14, 2015, https://amnis.revues.org/2663
  • 9. « transition médiatique ») et lié aux représentations et pratiques sociales de ses usagers (celles des dirigeants, producteurs, animateurs, journalistes, techniciens, auditeurs). Néanmoins, la radiophonie a été définie historiquement comme de la diffusion de différents types de sons via les ondes hertziennes entre un studio de radio de production et d’émission de sons et des postes de radio de réception et d’écoute. C’est à cette définition originelle de la radio – qui est encore largement partagée - que les postradiomorphoses lancent un défi. Il est difficile de répondre aujourd’hui et définitivement à l’ensemble des questions posées par les postradiomorphoses et la postmodernité. Mais nous pourrons émettre des hypothèses en nous appuyant premièrement sur un exemple historique et local (celui de la radio associative parisienne Radio Ici et Maintenant, qui incarne depuis l’origine l’esprit des postradiomorphoses et de la postmodernité, mais qui n’a pas connu le succès espéré) ; deuxièmement en analysant un exemple contemporain et national (et même international) de postradiomorphose (celui des errements de la Radio Numérique Terrestre) ; troisièmement en nous appuyant sur des recherches portant sur l’appropriation des technologies, des médias et de la postmodernité grâce aux sciences humaines et sociales : sociologie, en histoire et en sciences de l’information et de la communication... Avant de se lancer dans des hypothèses sur les mutations posthumaines et radiophoniques à l’heure des « révolutions numériques » (objet de la quatrième partie de ce texte), il est particulièrement pertinent d’examiner avec attention le passé et le présent. I Les freins aux postradiomorphoses postmodernes d’Ici et Maintenant Depuis sa création en juin 1980, elle a toujours été à la pointe des valeurs et pratiques postmodernes ainsi que de l’innovation technologique. Dès le début de son aventure radiophonique dans la « bataille des radios libres »29, elle a cherché à se situer du côté des postradiomorphoses. Radio Ici et Maintenant (RIM) a été pionnière dans la création de programmes interactifs : - Elle a créé le programme appelé « Radio ping-pong » qui utilisait un système de répondeur téléphonique pour mettre en présence deux personnes en désaccord sur un thème choisi, tandis que les autres auditeurs et animateurs « comptaient les points » en fonction des arguments avancés. - De son côté, le programme « Radio Solo » avait pour principe de donner, sur simple demande, l’antenne à un auditeur entre 5 minutes à 4 heureset de le laisser libre dans la conduite de l’antenne. Le principe était que les émissions devaient être en direct, spontanées, artistiques, ouvertes, créatives, expérimentales30. 29 LEFEBVRE Thierry, La bataille des radios libres, 1977-1981, INA/Nouveau Monde, Paris, 2008 30 Exemples : lecture pendant 3 jours et 3 nuits du bottin de Paris jusqu’à la lettre b, décrochage de combinés dans des cabines téléphoniques pour écouter la rue, création d’échos ou de boucles musicales grâce à une rayure de pièce de monnaie sur un vinyle (3 platines), multiplexage de studios, jukebox électromagnétique branché à un ordinateurApple 2 avec une carte d’émulation automatique connecté à un serveurminitel, tentative de transmission d’images par le branchement de la radio surle minitel, quadriphonie avec 2 émetteurs stéréo et 2 bandes synchro écoutés par 4 hauts parleurs, diffusion en intégralité d’albums pour obliger les maisons de disques à en envoyer, diffusion de Ludwig de Ferré pendant 3 jours pour dénoncer le matraquage commercial, musique répétitive pendant 26 h, 80 Dylan en 2 nuits avec traduction de textes, 9 symphonies de Beethoven à la suite, émission en se lavant les dents ou sous LSD (et autres substances),zapping TV et radios internationales, parties d’échec, lectures in extenso (L’Amant, Milarépa, Serpent à plume), bande son de films (Jésus de Nazareth, Tusk, Hiroshima mon amour, Mash, Allons z’enfants, Le chagrin et la pitié), petites annonces matrimoniales…
  • 10. RIM a été parmi les premiers médias à utiliser les technologies informatiques, télématiques, internet et le numérique31 : - Dès 1982, elle possède deux ordinateurs32 pour la gestion de la station. Ils facilitent la programmation, et permettent de classer par clés thématiques les 3000 disques vinyle. L’émission informatique (« HOT-LINE informatique ») collabore avec TF1 et diffuse des logiciels à l’antenne de différentes marques d’ordinateurs (Sinclair ZX80, Thomson MO5, Oric, Sanyo, Sharp 1350...) à la place des programmes radiophoniques habituels et d’une manière plutôt innovante par rapport à l’usage des disquettes à l’époque. - Le logiciel Eliza issu des laboratoires du MIT répond aux auditeurs en s’adaptant à leurs propos. - La station s’est rapidement mise en réseau via le minitel puis internet. Son 1er site internet date de 1996, et l’ouvrage de Ram Dass Remember Be Here Now (déjà surdisque 3 " ½ et Minitel) y est mis en ligne en version bilingue (le cofondateur de la radio Didier de Plaige l’ayant traduit en 1976). - Le 1er portail professionnelwww.nseo.com est financé par l’animateur Fabien Ouaki (héritier de Tati) pour 70 000 F en 1997. - Dans les années 2000, plusieurs webcaméras ont été installées dans le studio pour diffuser les images sur le site internet de la radio http://icietmaintenant.fr/33 grâce à des logiciels comme VLC, Sopcast, Dedibox ou Flashplayer. Ainsi, est créée « TIME ! » (« Télévision Ici et Maintenant Expérimentale ! ») qui avait été envisagée et expérimentée sans succès en 1982 puis en 1984 (grâce à environ 100 000 F versés par Nouvelles Frontières). « TIME ! » est donc sur Iphone et Ipad grâce à l’application gratuite Ustream34 ou sur un poste de télévision (mais sans l’image) grâce au fournisseur d’accès à Internet Free. http://www.rimcast.fr/ permet de télécharger des émissions tandis que http://rimlive.com/ permet de regarder des émissions filmées de RIM en streaming. - RIM dispose ausside blogs thématiques : veille ufologique (http://ovnis-usa.com/), l’ouvrage de Didier de Plaige Protocole oracle publié en 2012 (http://protocole-oracle.com/), le projet de création de radios pour les Communautés Shipibos au Pérou (http://radio-shipibo.com). - RIM est l’une des rares radios à disposerd’un forum actif traitant aussibien d’informatique, de politique, de santé que d’ufologie : http://icietmaintenant.fr/SMF/. - RIM est enfin présente très tôt sur les réseauxsociauxnumériques Twitter35 et Facebook36. Depuis l’origine, il s’agit pour les animateurs de cette radio de construire le plus vaste espace publique multimédiatique possible dans le but de faire la promotion de la liberté d’expression et des valeurs et pratiques New Age grâce à l’utilisation de toutes les technologies à disposition. Concernant ces valeurs et pratiques, les programmes de cette radio se focalisent dans le domaine de : la santé, le bien-être, le développement personnel, l’environnement, l’alimentation, le social, la spiritualité, le « paranormal »... 31 POULAIN Sebastien, « Radio Ici et Maintenant, pionnière en expérimentations ? », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°121, juil.-sept. 2014 32 En 1984, elle possède des ordinateurs (1 T07, 1 Sanyo "PHC 25", 1 Commodore 64 (200 Ko), 2 Oric 1, 1 New Brain, 2 Sinclair "ZX 81", 1 Olivetti "M 20" (2x320 kg), 1 Olivetti "M 20" couleurs (2x320 kg), 1 Apple "lle" (2x143 Ko), 1 Texas "TI 99.4" (200 Ko), 1 Osborne (2x200 Ko), 1 Kaypro 10 (400 Ko + 10 Mo)), des logiciels (Who’s Whomatic/Logistica Building, Olisort, Worldstar,Perfect Writer – Speller – Filer, dBase ll, Divers R.I.M... (gestion - animation)), des terminaux (2 Whisper Writer 3M, 1 Cado System 20/24 (4 postes),1 Perkin-Elmer C 1200, 4 Modems (300 Bauds), 1 terminal-Modem "R.I.M."), des imprimantes (1 Star DP 515, 1 Mannesmann- Tally, 1 Sinclair, 1 Epson MX 80, 1 Philips 80, 1 Olivetti PR 1450), 1 NCR "Décision V", 1 Prosit 5000 (synthétiseur de parole). 33 RIM dispose aussi de http://icietmaintenant.com/, http://icietmaintenant.info/ et www.icietmaintenant.org/ tandis que la plateforme http://radioicietmaintenant.radio.fr/ ne fait que diffuser la radio. 34 http://www.ustream.tv/channel/t-i-m-e-%21 ou http://icietmaintenant.com/TimeUstream.htm 35 https://twitter.com/RIM952 a 1 117 abonnés pour225 tweets le 30 mars 2015 ; 1 127 abonnés pour13 tweets le 12 avril 2016, 1 009 abonnés le 24 avril 2017, le dernier datant du 24 juin 2015. 36 https://www.facebook.com/RadioIciMaintenant a 2 360 « likes » le 30 mars 2015 ; le compte n’existe plus en 2016, sans doute à cause du départ de plusieurs animateurs en 2015 et des réactions des auditeurs.
  • 11. La manière de traiter ces sujets est elle-même postmoderne. Les souffrances physiques et psychologiques ne doivent plus être traitées par des médecins ou des psychanalystes, mais par des voyants, guérisseurs, professeurs de yoga et autres astrologues37 en utilisant : la lumière, la vitamine C, l’ozone, les ondes magnétiques, l’hypnose ericksonnienne ou encore des régimes alimentaires parfois radicaux comme le végétarisme, le végétalisme, voire le jeûne. Dans la « nébuleuse mystique-ésotérique »38 à laquelle cette radio appartient, il ne s’agit plus d’aller prier à l’église, à la mosquée, au temple… mais : - de faire des séances médiumniques pour transcommuniquer, - de suivre l’enseignement de maîtres spirituels hindouistes et tibétains pourtrouver du sens à sa vie39, - de partir à l’autre bout du monde pour vivre des expériences chamaniques 40. Le médical et le religieux ne sont d’ailleurs plus vraiment différentiables comme l’indique l’une des émissions phares de la radio : « Santé et spiritualité ». RIM, du moins certaines de ses émissions, promet un Nouvel Age41 de bien-être, notamment grâce à l’aide des extraterrestres, ces nouveaux dieux qui seraient plus développés spirituellement, intellectuellement et technologiquement42. Et peut-on être davantage dans la postmodernité que dans la recherche de l’« ici et maintenant » ? Nous voyons enfin des aspects postmodernes dans la manière dont RIM traite l’actualité politique, sociale et économique. L’étude des libres antennes (appelées « Antenne libre ») de cette radio fait transparaître une idéologie : - apolitique et libertaire, - pacifiste et écologique, - contestataire et contreculturelle, - antinéolibérale et antisécuritaire, 37 POULAIN Sebastien, « Retour vers le futur ou l’ascendance radiophonique de Madame Soleil », Radiography, 21 juin 2014, http://radiography.hypotheses.org/1312 38 CHAMPION Françoise, « La nébuleuse mystique-ésotérique. Orientations psychoreligieuses des courants mystiques et ésotériques contemporains », in Françoise Champion et Danièle Hervieu-Léger (sous la direction de), De l’émotion en religion. Renouveaux et traditions, Le Centurion, Paris, 1990 39 Formé au Centre européen de yoga fondé en 1970 à Paris par Jean-Bernard Rishi (lui-même formé par Pattabhi Jois, fondateur de l’école de Mysore),Didier de Plaige devient professeurde yoga entre 1970 et 1972 à Dumfries et au monastère Kagyupa Samye Ling - 1er centre tibétain en Occident - dans les Lowlands d’Écosse où il vit avec sa compagne et sa sœur (devenue, par la suite, professeure de Shiatsu à 7 kmdu château de Plaige) et où il a invité Ram Dass (rencontré à une conférence à Londres) et reçu le Lama tibétain Kalou Rinpoché (1905-1989), pionnier dans la diffusion du bouddhisme en occident via la fondation de nombreux centres. Le disque 33 tours Namasté !, sorti chez Philips en 1976 et écrit par Plaige, s’inspire d’un voyage à Sonada en 1974 (résidence de Kalou Rinpoché) où Guy Skornik (co-fondateur), Léna Cabanes (petite amie de Plaige), Jean-Michel Reusser (critique musical et co-fondateurde la société de production Taktic Music en 1983) et un autre ami ont interrogé les tibétains surla logique des nombres questionnée parl’alchimiste Jacques Breyer. Entre 1974 et 1978 et sous l’impulsion de Kalou Rinpoché, Plaige réunit 200 000 F pour acheter le château de Plaige (avec l’idée de créer un centre multiconfessionnel) et participe ainsi à la construction du centre bouddhiste le plus important d’Europe : Dashang Kagyu Ling ou Temple des mille Bouddhas ou Palden Shangpa La Boulaye (Bourgogne). 40 Didier de Plaige est aujourd’huiporteur du projet Radio-Shipibo (parrainé par Jan Kounen) qui vise à doter de radios solidaires et contestataires (face aux mesures d’expropriation qui favorisent les exploitants forestiers et pétroliers) les communautés shamaniques péruviennes Shipibo-Conibo qui utilisent l’Ayahuasca (un breuvage à base de lianes aux effets purgatifs et hallucinogènes) pour la transe et la thérapie. 41 FERREUX Marie-Jeanne, Le New-Age, Ritualités et mythologies contemporaines, L’Harmattan, Paris, 2000 ; 42 RENARD Jean-Bruno, Les Extraterrestres. Une nouvelle croyance religieuse ?, Cerf, Paris, 1988 ; voir aussi POULAIN Sebastien, « La fabrique des extraterrestres », « Rumeurs en politique », Mots. Les langages du politique, n°92, mars 2010, http://mots.revues.org/index19401.html
  • 12. - anti-institutionnelle et anti-hiérarchique, - hyper-subjective et hyper-relativiste43. Ainsi, toutes les opinions semblent se valoir et ont le droit d’être exprimées. L’important est d’être sincère, convaincu et convainquant. Avec la « parole forum » des nombreuses émissions interactives44 de cette radio, un « anonyme » peut critiquer, contredire et donc déstabiliser n’importe quel expert. Du fait de l’idéologie « suspicieuse »45 partagée par beaucoup d’animateurs, invités, auditeurs, l’argument d’autorité est inefficace. L’anonyme ne représente que lui-même, donc il n’aurait aucun intérêt à mentir et à relater autre chose que ses pensées et expériences réelles. Alors que les experts et professionnels, qui inondent eux aussi les antennes de radio et les autres médias, travaillent au sein d’institutions dont ils perçoivent des rémunérations en contrepartie de leurs expertises et d’un lien hiérarchique. Il pourrait donc toujours y avoir conflit d’intérêt entre leurs propres points de vue et les points de vue des entreprises ou institutions qu’ils représentent. De même, l’entraide entre auditeurs serait toujours plus sincère qu’une aide politique qui présente toujours une connotation électoraliste et manipulatrice. Selon les animateurs, les invités et les auditeurs de RIM, la plupart des médias généralistes, ne peuvent pas, selon eux, être sincères et transparents puisque leurs présentateurs, chroniqueurs, journalistes, animateurs… travaillent soit pour les annonceurs, soit pour les pouvoirs publics, soit pour des grands groupes privés. Ainsi, toute forme d’autorité et d’ordre est remise en cause. RIM embrasse donc une grande partie des pratiques et idées postmodernes. Elle utilise, au maximum les technologies postradiophoniques. Mais cela n’est pas suffisant pour obtenir une consécration en termes d’audience. Si RIM est bien la plus ancienne des radios privées parisiennes (en dehors des radios dites « périphériques ») puisqu’elle débute ses émissions le 21 juin 1980 (soit un an avant NRJ), elle n’a pas obtenu le succès escompté46. La volonté de ses fondateurs et animateurs postmodernes (journalistes, écrivains, comédiens, musiciens, artistes technophiles, soixante-huitards47, néo-bouddhistes, newagers…) de révolutionner la 43 POULAIN Sebastien, « Guérir de la société grâce à la radio : usages des libres antennes de Radio Ici et Maintenant », Actes des travaux du groupe de travail « Sociologie de la communication » (GT13), Congrès Association Internationales des Sociologues de Langue Française (AISLF), Lycée Galatasaray, Istanbul, du 7 au 11 juillet 2008, http://web.univ- pau.fr/RECHERCHE/SET/AISLFCR33/DOCS_SOCIO/istambul/Actes_AISLF_GT13_Istambul_2008.pdf 44 BECQUERET Nicolas, Eléments pour une typologie des émissions radiophoniques interactives. Genres, indicateurspragmadiscursifset réception,Université Paris III – Sorbonne Nouvelle, 2005 ; CARDON Dominique, « Comment se faire entendre ? Les prises de parole des auditeurs de RTL », Politix, n°31, 1995 ; CARDON Dominique et HEURTIN Jean-Philippe, « La critique en régime d’impuissance – Une lecture des indignations des auditeurs de France Inter », in Espaces publics mosaïques – Acteurs, arènes et rhétoriques des débats publics contemporains, Bastien François et Erik Neveu (dir.), PUR, Rennes, 1999 ; MORILLAS Laura, Radio : les auditeurs en représentation, Bord de l’eau/INA, Paris, 2009 ; FRIBOURG Jean-Baptiste, « Salut Daniel… » La communauté des auditeurs de Là-bas si j’y suis sur France Inter, IEP Lyon, 2006 ; GLEVAREC Hervé, Libre antenne.La réception de la radio par les adolescents,INA/Armand Colin, Paris, 2005 ; DELEU Christophe, Les anonymes à la radio. Usages, fonctions et portée de la parole, De Boeck, Paris, 2006 ; SCHMIDT Blandine, Radiographie de l’interactivité radiophonique, mémoire de master, Université Bordeaux III - Michel de Montaigne, 2008 45 BAKIR Vian et BARLOW David M (dir.), Communication in the Age of Suspicion. Trust and the Media, Palgrave Macmillan, New York, 2007 46 Il en est de même pour de nombreuses autres radios libres/associatives. Mais ce type de radio a une vocation locale d’animation du territoire et non de faire de l’audience. 47 Voir les réflexions de Jean-Jacques Cheval et Thierry Lefebvre à propos de l’influence de Mai 68 sur la radio en générale et les « radios libres » en particulier : CHEVAL Jean-Jacques,«°Mai 68, un entre deux dans l’histoire des médias et de la radio en France°», Site Internet du GRER [http://www.grer.fr/], janvier 2009 ; DALLE Matthieu, « Libérer la parole du quotidien°: Les radios libres, dix ans après Mai 68 », Contemporary French civilization,vol. 30, no1, 2006 ; GATTOLIN André et LEFEBVRE Thierry (dir.), « Les empreintes de mai 68 », Médiamorphoses, n°hors-série, avril 2008
  • 13. manière de parler, de penser et d’agir radiophoniquement des citoyens grâce à un média autonome, alternatif et contreculturel s’est confrontée à une réalité socio-économique complexe. Il n’est pas aisé de remplir une grille des programmes innovante, et de rémunérer des animateurs tout en refusant par principe certains financements comme la publicité commerciale habituelle (RIM a bien mis en place diverses formes de partenariats, sponsoring… mais issus d’acteurs économiques idéologiquement proches.). Les ambitions radiophoniques, artistiques, culturelles, technologiques ont donc été revues à la baisse. Elle est écoutée par environ 5 000 personnes par jour48. La majorité est issue des classes populaires : employés, ouvriers, chefs de petites entreprises avec une instruction plutôt technique. Ils n’ont pas les moyens économiques, culturels, sociaux de vivre la postmodernité tant promue et promise par les animateurs et invités (voyants, astrologues, néo-thérapeutes…) de RIM et sont donc en quelque sorte contraints ou tentés de se réfugier dans l’utopie New Age de « l’ère du verseau » et de ses avatars pour réenchanter49 leur vie, se socialiser et se soigner50. Le cas de cette radio, qui est restée confidentielle, ne peut être généralisé à toutes les radios compte-tenu de sa spécificité. Néanmoins, elle nous incite à la prudence vis-à-vis des promesses des postradiomorphoses et de la postmodernité. Il ne suffit pas d’innover techniquement pour rencontrer une grande audience. Il ne suffit d’ailleurs pas non plus d’innover à propos des contenus diffusés et les radios qui dominaient la scène radiophonique avant l’arrivée des « radios libres » continuent de le faire quarante après à quelques exceptions près. Un deuxième cas interroge les promesses des postradiomorphoses. Il concerne bien plus de radios et est porteur de nombreux enjeux économiques mais reste peu connu du grand public (par rapport à la Télévision Numérique Terrestre) : celui de la Radio Numérique Terrestre. II Les aléas des postradiomorphoses numériques terrestres En ce qui concerne la Radio Numérique Terrestre (RNT), bon nombre d’acteurs de la radiophonie (à l’image des holdings du «°Bureau de la Radio°» : RTL, NextradioTV, Lagardère et NRJ) restent prudents, voire sceptiques quant à sa progression car : - Il y a un risque d’éparpillement des audiences et du manque de profitabilité pour certaines radios ou réseaux commerciaux. - Le ministère de la Communication a annoncé le 6 septembre 2012 que le gouvernement ne préempterait pas de fréquences de RNT pour Radio France et Radio France Internationale. - Les radios sont obligées de passerparun nouveau prestataire technique appelé « multiplexeur », qui coordonne la diffusion de neuf programmes surune même fréquence ce qui met fin à l’autodiffusion et limite l’indépendance des radios. - Comme pour la radio analogique et contrairement à la radio IP, il est nécessaire de répondre à des appels à candidatures dans un calendrier et une étendue géographique prédéfinis, avant de pouvoir commencer à émettre. 48 Ces informations sur l’audience ont été fournies par Médiamétrie. Globalement, les radios libres/associatives avaient/ont rarement beaucoup d’audience. En effet, l’audience ne faisait/fait pas partie de leurs objectifs puisqu’elles avaient/ont une vocation locale, d’offre, de pluralisme et d’animation plutôt qu’un objectif de réussite économique (POULAIN Sebastien,« What can be known about French community radio audience°? », European Communication Research and Education Association (ECREA), Barcelone, du 25 au 28 novembre 2008, http://fr.slideshare.net/SebastienPoulain/what-can-be-known-about-french-community-radio-audience). 49 POULAIN Sebastien, « Le réenchantement du récit radiophonique comme réenchantement du monde », in Frédéric Antoine (sous la direction de), « Radio et narration : de l’enchantement au réenchantement », Recherches en Communication, n°37, 2013 50 POULAIN Sebastien, « Guérir de la société grâce à la radio : usages des libres antennes de Radio Ici et Maintenant », GT13, AISLF, Istanbul, 7-11/07/2008, http://web.univ- pau.fr/RECHERCHE/SET/AISLFCR33/DOCS_SOCIO/istambul/Actes_AISLF_GT13_Istambul_2008.pdf, p80
  • 14. - La RNT engendre un risque d’absence de signal (décrochage) dans les zones à réception difficile. - Les expériences étrangères (Belgique, Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Allemagne, Suisse, Suède…) n’obtiennent pas forcément les résultats escomptés51. - Cette technologie engendre des coûts économiques pour les stations (Il y a multiplication des interfaces et des canaux de diffusion ce qui engendre des coûts fixes importants liés à l’installation et à la maintenance des émetteurs.), fabricants, diffuseurs et auditeurs (en moyenne dix récepteurs par foyer à renouveler). - Et ces coûts vont durer compte-tenu de la double diffusion FM/RNT (simulcast) en attendant que chacun renouvelle ses récepteurs. Il a fallu sept ans pour la TNT alors qu’il y avait moins de deux écrans par foyer et que ce mode de diffusion permet de multiplier le nombre de chaines par rapport à la télévision analogique (A la radio, il y a déjà de la diversité depuis l’arrivée des « radios libres ».). - Le bouquet payant (de cinq à dix euros par mois) de 63 radios et programmes musicaux (dont plus de 50 programmes inédits, exclusifs et sans publicité) de SAS Onde numérique avait obtenu du CSA la décision d’autorisation n°2013-6 du 15 janvier 2013 (face à la l’association « La radio numérique en bande L ») sur la bande L avec la norme européenne ETSI SDR qui permet une diffusion hybride hertzienne et satellitaire, mais ce projet a été abandonné en juillet 2016. Ces inconvénients continuent de freiner le développement de la RNT malgré : - des rapports officiels (Hamelin en faveur, mais les rapports Tessier et Kessler étaient en défaveur…), - l’appui d’un Premier ministre (Jean-Marc Ayrault), - une loi du 5 mars 2007 qui prévoit son déploiement (mais sans date fixée), - le soutiens du CSA, - l’appui d’acteurs privés : organismes, stations, syndicats, lobbys (SIRTI, Les Indés, CNRA, DR France, Pure, VDL…). Ceux-ci ont lancés des appels multi-acteurs (à l’image de «°La Radio Numérique pourTous°» lancé parle SNRL en mai 2010) et créé un organisme de coordination doté d’une charte (« l’Alliance pourla RNT » constituée en octobre 2014 entre le SIRTI, le SNRL et le WorldDMB). Au final, le lancement effectif a eu lieu le 20 juin 2014 à Paris, Marseille et Nice en bande III (entre 174 à 223 MHz qui sont les anciennes fréquences de Canal + et TMC) en parallèle à la diffusion en FM en attendant les autres grandes agglomérations : Strasbourg, Lyon, Nantes, Toulouse, Lille, Bordeaux, Rennes… Le CSA a publié le 10 décembre 2015 son calendrier d’appels à candidatures qui prévoit une extension progressive de la couverture de la RNT d’ici 2023 (Un premier calendrier avait déjà été annoncé le 10 mai 2012 pour des appels entre juin 2012 et avril 2013.). La RNT dispose aussi d’avantages techniques : - Les industriels ont installé le numérique sur certains récepteurs radiophoniques dès septembre 2010. - La RNT augmente le nombre de stations de radio :10252 stations RNT autorisées en décembre 2014 à Paris (6 multiplex), Marseille (4 multiplex) et Nice (4 multiplex). - La RNT permet l’anonymat de l’auditeur à la différence de la radio IP ou mobile où le profilage et la géolocalisation sont possibles. - Le son des radios RNT est de la même qualité que celui d’un CD. Dans la diffusion, il y a un meilleur rapport signal/bruit et pas d’interférences entre stations. - En plus du son,l’auditeur reçoit des données associées :titre et auteur du morceau de musique, photos, images, jeux… - Il a aussi la possibilité de réécouter une émission (podcast)… 51 GRIERSON John, « UK Community Radio - caught in the stampede ? With the UK 'dash for digital', is DAB a potential advantage or a potential burden ? », Les radios libres, 12 février 2017, https://lesradioslibres.wordpress.com/2017/02/12/la-radio-communautaire-au-royaume-unie-est-elle-prise-dans- la-ruee-vers-lor-par-john-grierson/ 52 L’assemblée plénière du CSA du 15 janvier 2013 avait décidé de délivrer 106 autorisations.
  • 15. En plus des atouts techniques, la RNT bénéficie de la gratuité pour l’auditeur puisqu’il suffit d’un poste de radio et d’électricité pour l’écouter (Il faut en plus un abonnement internet pour la radio IP.). La RNT dispose aussi de plus de liberté éditoriale par rapport à la possible hégémonie des « télécoms ». Enfin, la RNT est plus viable économiquement à ce jour par rapport aux radios diffusées uniquement sur internet où un modèle économique est surtout envisageable pour des grands groupes et pour les radios payantes «°de niche°» (par exemple ciblées CSP+). Face à la RNT, il y a un succès non négligeable de la radio via IP ou mobile (podcast ou streaming)53 qui freine aussi son lancement. Mais celles-ci comportent aussi des limites : - Politiquement, il n’y a pas d’anonymat. - Economiquement, il faut un abonnement télécom côté auditeurs et payer la bande passante en fonction du nombre d’audionautes côté éditeurs. Il n’est pas certain que les auditeurs/audionautes acceptent de s’abonner à des podcasts audios (natifs ou non) comme ils ont pu le faire avec Médiapart pour l’information ou Netflix pour le divertissement. - Techniquement, il faut parfois avoir des connaissances et compétences informatiques (un ordinateur étant bien plus complexe que les postes de radio traditionnels). Il faut aussiêtre connecté avec un bon débit ce qui n’est pas évident dans certaines zones géographiques et en voiture (Le « drive time » de 17h00-18h15 rassemble 8,7 millions d’auditeurs, ce qui fait de la voiture le premier lieu d’écoute de la radio.). Enfin, les fournisseurs d’accès à internet (FAI) sont obligés de mettre en place des services après-vente puisque les consommateurs ont régulièrement des problèmes. Ainsi, les postradiomorphoses laissent entrevoir certaines limites qui peuvent interroger sur leur degré d’appropriation réelle et leur capacité d’engendrement de changements sociaux et techniques comme le montre la recherche sur l’appropriation sociale des technologies. III Les recherches sur l’appropriation sociale des postradiomorphoses et de la postmodernité Dans le domaine de l’appropriation sociale des technologies en général, les débats sont parfois stéréotypés entre ceux qui sur-valorisent et ceux qui sur-dévalorisent le poids et les « effets » des technologies, des médias et de la communication, du symbolique et de l’imaginaire sur les pratiques sociales réelles. Il est vrai qu’au-delà du marketing et de la communication politique, il n’est pas facile de vérifier empiriquement les applications de ces programmes généraux ambitieux et les effets concrets dans les usages quotidiens des citoyens en termes d’audience traditionnelle - nombre d’auditeurs, durée d’écoute, taux de satisfaction - mais aussi d’audience numérique - nombre de « likes », de « retweets », de « conversions »54. Dans la mesure où les analyses et prévisions en matière d’innovation, d’audience, de marketing sont loin d’être des sciences exactes et reproductibles, les études empiriques et 53 En France, 6,1 millions de personnes écoutent chaque jour la radio sur les supports multimédia pour la période septembre-octobre 2016 (2h09 en moyenne), soit 11,4% des Français de 13 ans et plus (23% des 13-19 ans) : 3 millions via le téléphone mobile (dont 73% des auditeur écoute la radio via une appli mobile ou un site Intern et et 27% via un tuner FM intégré au téléphone), 1,4 million l’ordinateur (2h43 en moyenne), 1,2 million via la télévision, 549 000 via une tablette et 280 000 via le baladeur (1h47 en moyenne) (126 000 Radio-Global Radio Médiamétrie). Pour expliquer ce succès,il faut dire que NRJ en France annonce par exemple mettre à disposition 154 webradios pour faire face aux algorithmes de recommandation des plateformes comme Deezer, Spotify ou Pandora qui personnalisent l’écoute.Il y a aussile succès des podcasts. En novembre 2016, le nombre de podcasts de Radio France téléchargés a atteint pour la première fois 45,6 millions (contre 10 millions en 2010), dont 26,5 millions pour France Inter (25,5 millions de vidéos vues) et 15,3 millions pour France Culture (48 millions de visites en 2016 pour franceculture.fr) selon un communiqué de presse de Radio France du 19 janvier 2017 (http://www.radiofrance.fr/sites/default/files/cp_files/cp_rf_mediametrie_novembre-decembre_2016.pdf). 54 POULAIN Sebastien, « La 55 000 ou l’avènement de la radiométrie moderne », in Thierry Lefebvre (sous la direction de), « L’année radiophonique 1986 », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°129, juillet-septembre 2016, https://www.slideshare.net/SebastienPoulain/la-55-000-ou-lavnement-de-la-radiomtrie-moderne
  • 16. critiques, compréhensives et pragmatiques, quantitatives et qualitatives, microsociologiques (pratiques et représentations) et macrosociologiques (matrices culturelles et contextes socio- éco-politiques) sont plus que jamais nécessaires (avant, pendant et après la mise sur le marché). Et ces études ont tout intérêt à être à la fois synchroniques et diachroniques, internationales et interdisciplinaires et se situer sur le temps long de l’observation, de l’analyse, de la théorie et pas seulement le temps court de l’opérationnel (industriel, commercial, politique, journalistique). En effet, Daniel Gaxie nous met en garde contre les excès d’enthousiasme à propos des effets des technologies et des médias : Contrairement à une idée fort répandue,la radio, la télévision ou les journaux ne peuvent […] à eux seuls, éduquer les citoyens. Lorsqu’ils exercent un effet dans ce domaine, ils n’éduquent que ceux qui sont déjà éduqués.55 Le « technique » et le « social » sont indissociables l’un de l’autre, comme le souligne Jack Goody à propos des modes de communication d’une société où l’apparition de l’écriture génère une « raison graphique » (1979 [1977]). C’est pourquoi les postradiomorphoses sont dépendantes des évolutions économiques, sociales et politiques profondes auxquelles elles sont soumises. Elles risquent d’entraîner des phénomènes similaires à ceux des technologies précédentes. L’avènement de nouvelles possibilités techniques dans le monde de la radiophonie n’a d’intérêt et de sens que si elles font l’objet d’une appropriation par les contemporains. Or, il n’y a pas de continuum linéaire, c’est-à-dire de déterminisme technologique entre la conception, l’expérimentation, l’adoption et la banalisation de l’innovation, comme l’attestent des études - en marketing (focus groups, évaluations expertes, tests d’utilisateurs), - en statistiques (taux d’équipement, durée et fréquence d’utilisation de produits similaires, construction de typologies d’utilisateurs par classes d’âge, CSP et styles de vie) - en sociologie qualitative (de l’innovation, des usages, de la réception, du public). Celles-ci nous apprennent que cette appropriation fait l’objet d’ajustements et d’hybridations, de « bricolages » et de « braconnages »56 sur un temps long et est toujours complexe, différenciée, imprévisible et « ouvert[e] »57 en fonction de plusieurs facteurs : - les spécificités sémiologiques du média, - les caractéristiques sociodémographiques (sexe, âge, génération, niveau d’étude, profession, statut matrimonial…), - l’appréhension de l’objet radiophonique et de sa difficulté d’utilisation, - la place et le rôle de l’utilisateur dans sa famille, - la compétence technique estimée par celui-ci ou par ses proches qui engendrent une « dynamique de reconnaissance »58 … Cette appropriation dépend aussi de l’intérêt que ces nouvelles technologies peuvent susciter auprès du public. Dès lors, la stratégie des promoteurs des postradiomorphoses et de la postmordernité consiste à construire la demande par une offre attrayante testée auparavant par des précurseurs, prescripteurs et leaders d’opinion. Cette offre doit s’harmoniser avec les 55 GAXIE Daniel, Le Cens caché. Inégalités culturelles et ségrégation politique, Seuil, Paris, 1993 [1978], p70 56 CERTEAU Michel de, L’invention du quotidien. Tome 1 : Arts de faire, Gallimard, Paris, 1990 [1980] 57 BOULLIER Dominique et CHARLIER Catherine, « A chacun son internet,Enquête surdes usagers ordinaires », Réseaux, n°86, 1997, p179 58 LE DOUARIN Laurence, « Hommes femmes et micro-ordinateur : une idéologie des compétences », Réseaux, n°123, 2004, p170
  • 17. évolutions globales de la société contemporaine, notamment avec l’inégale démocratisation des loisirs et des pratiques culturelles, et les nouvelles formes prises par l’individualisme. Les recherches sur le sujet montrent que l’appropriation des technologies est susceptible de varier dans le temps et l’espace en fonction de la manière dont elles sont présentées par les médias, la publicité, les institutions, les associations qui contribuent à « construire un nouveau modèle culturel »59. En ce qui concerne la construction d’un nouveau modèle culturel postmoderne justement, on peut se demander : - Si les posthumains décrits par les postmodernistes sont encore des êtres humains tant ils semblent idéalisés (deshistoricisés, désocialisés, dépolitisés…), donc en quelque sorte déshumanisés ? - Si la postmodernité ne touche pas faiblement la société dans son ensemble (par diffusion lente et confuse,invisible et imprévisible, graduelle et sporadique)et plus fortement une minorité de personnes « avant-gardistes » : très diplômées, issues des catégories socioprofessionnelles supérieures, économiquement aisées, relativement jeunes (générations postérieures à Mai 68), habitant de grandes villes occidentales ou occidentalisées ? - Si ces personnes minoritaires (membres des élites des entreprises et des administrations, avocats, architectes, commerciaux, banquiers, ingénieurs, informaticiens, médecins…) ne sont pas survalorisées,surévaluées et surexposées parles personnes quiles décrivent et qui ont justement des liens affinitaires (culturels, idéologiques, sociaux, économiques) avec leurs milieux comme dans l’éducation (enseignants, chercheurs, étudiants…), la communication (publicitaires, médiaplanneurs, chargés de communication et du marketing…), les médias (journalistes, bloggeurs, webmasters, présentateurs et animateurs de radio et de télévision…), la culture (artistes, comédiens, intellectuels, agents,producteurs, réalisateurs, stylistes, créateurs de modes, chanteurs, musiciens…) ? - Si ces personnes,issues de la division du travail social, n’ont pas déjà été en partie décrites à propos de l’individu « moderne » par les fondateurs de la sociologie Emile Durkheim et Max Weber ? - Si les personnes ne sont pas touchées de façon superficielle ou du moins différentielle par ces évolutions, tendances, modes ? Certaines des analyses sur la postmodernité et leurs implications pratiques et idéologiques font débat, depuis longtemps, parmi les intellectuels (marxistes, religieux traditionnalistes, conservateurs modernistes ou antimodernistes, voire au sein des postmodernistes eux-mêmes) sur différents aspects : - leur immoralisme (amoralistes, relativistes, antihumanistes), - leur opposition à la politique (pessimistes, réactionnaires, antimodernes, apolitisme), - leur critique de la science (sophistiques, antirationalistes, obscurantistes, charlatanistes)... Le caractère « pluridisciplinariste » du postmodernisme (philosophie, sociologie, littérature, psychanalyse, voire physique, informatique…) peut poser des problèmes graves à des disciplines universitaires qui tentent de se distinguer et de se professionnaliser en imitant les sciences dites « naturelles », « dures »60 ou « exactes » via des protocoles, méthodologies, épistémologies… L’« affaire Sokal », relatée par Alan Sokal et Jean Bricmont dans Impostures intellectuelles (1997), a rendu publiques certaines critiques. En effet, le physicien Alan Sokal est parvenu à publier en 1996 un article (« Transgressing the Boundaries°: Towards a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity ») dans la revue postmoderniste de l’Université Duke Social Text (sans comité de lecture à l’époque). Il y interprétait de façon 59 SPIGEL Lynn, « La télévision dans le cercle de la famille », Actes de la recherche en sciences sociales, n°113, juin 1996, p155 60 Ces sciences qualifiées de « dures » naturelles (chimie, physique, biologie...) ou formelles (mathématiques, informatique théorique, physique théorique...) ne sont pourtant pas dénuées de subjectivité, controverses,conflits mais aussi d’enjeux politiques et économiques. On le voit notamment dans les travaux de Bruno Latour en sociologie des sciences,mais ce dernier a relativisé récemment son point de vue en affirmant que le réchauffement climatique était bien une certitude scientifique par exemple.
  • 18. volontairement absurde la physique et les mathématiques à travers les théories postmodernistes. Son but était de démontrer le manque de scientificité dans leur vision de l’objectivité, du déterminisme et de la construction sociale de la vérité scientifique. Sokal et Bricmont ont reproché aux théoriciens postmodernistes d’utiliser des théories scientifiques sans les maîtriser et des notions scientifiques sans en connaître le sens, d’intimider le lecteur non scientifique avec une érudition conceptuelle et culturelle superficielle et non pertinente… Empiriquement et comme le montrent les travaux de Pierre Bourdieu, la vie quotidienne de nos contemporains continue d’être fortement structurée par : - les grandes institutions de la société (l’État, l’Église, la famille, l’entreprise, la science), - les inégalités sociales, - les rapports de domination. La possibilité d’avoir accès à toujours plus de loisirs, pratiques culturelles, médias et technologies gouvernent bien moins nos vies que - l’âge, - le sexe, - la couleur de peau, - les enfants, - les conditions d’habitation, - les origines socio-économiques et géographiques, - le travail (les diplômes, le métier exercé et les conditions de travail ; la taille et la forme juridique de l’entreprise ou de l’administration ; le fait d’être étudiant, actif ou retraité ; le fait d’être chômeur ou non, salarié ou fonctionnaire), - les idées et pratiques politiques61 et religieuses62... A partir de ces recherches, il est possible de réfléchir à l’avenir de la radio et à ses postradiomorphoses. IV Les hypothèses sur l’industrialisation des postradiomorphoses en période de postmodernité Dans la « transition médiatique », de nombreux changements dans l’offre, la distribution et la réception peuvent être observés en ce qui concerne la radiophonie. Grâce à ces observations, nous pouvons faire des hypothèses prudentes sur l’industrialisation des postradiomorphoses, la science ne pouvant aller au-delà des hypothèses concernant l’avenir des affaires humaines en général et la « radio du futur » en particulier. Aujourd’hui, il est possible de créer des webradios chez soi et de diffuser le son (mais aussi les textes et les images) dans son quartier et le monde entier via les ondes hertziennes numériques, le satellite, la fibre optique ou l’ADSL. La radio devient toujours plus « visible » puisque certaines émissions sont filmées (« radiovision » ou « radio visuelle ») et que les visages des animateurs sont rendus visibles et connus via des campagnes d’affichage, les sites internet, blogs et réseaux sociaux. De leur côté, les auditeurs peuvent écouter en différé et de façon 61 Les résultats des élections (non inscription surles listes électorales, votes blancs et nuls, abstentionnisme,votes aux extrêmes de l’échiquier politique, référendums transformés en plébiscites, brexit, vote anti-constitution européenne…) et d’autres actions politiques plus (manifestations dans la rue, pétitions…) ou moins (absence lors d’actions de démocratie participative, boycott…) formelles ne montrent-ils pas des résistances aux volontés réformistes, mondialistes et libérales des élites culturelles, politiques, économiques postmodernes ? 62 Les pratiques et idées religieuses montrent qu’il peut y avoir coexistence de la tradition, de la modernité et de la postmodernité au sein d’un même pays même si ce n’est pas dans les mêmes proportions (du très minoritaire au très majoritaire) : fondamentalisme, conservatisme, traditionalisme, religion à la carte, athéisme, agnosticisme, absence de pratique...
  • 19. illimitée via des téléviseurs, tablettes, téléphones, ordinateurs, et obtenir des métadonnées grâce à ces supports numériques. Ils peuvent aussi commenter, critiquer, rediffuser via des réseaux sociaux numériques, des portails internet d’information, des forums, des blogs d’émission ou d’animateur où les liens avec les radios deviennent parfois ténus. La radio doit encore trouver sa place au sein des TIC en gérant l’arrivée : - des technologies avec leurs nouvelles possibilités : flux et stock, linéaire et délinéaire, multiplexage et interopérabilité, pause et retour en arrière, enregistrement et programmation, qualité du son numérique - « son 3D » en multicanal ou binaural - et métadonnées - DLS63, BIFS64, EPG65… - textuelles et visuelles, passives et interactives, - des nouveaux concurrents (webradios et hertziennes en ligne, sites de téléchargement et de streaming), des nouveauxdistributeurs (opérateur téléphonique, FAI, RNT, satellite), - des nouvelles normes (la France choisit DAB+ en 2013 après avoir commencé à lancer T-DMB – qui permet de diffuser plus de données associées,mais qui est plus couteuse et permet moins de radios - en 2008), - des nouveaux terminaux (récepteur numérique, PC, tablette, mobile66, TV, montres et autres objets connectés). Ces changements impliquent : - Des investissements lourds ralentissant la mise en œuvre, comme cela a été le cas pourla TMP, la TNT, la fibre optique ou la 4G (bientôt la 5G). - Les stations de radio doivent se lancerdans des adaptations économiques (palliant la diminution des audiences et recettes publicitaires avec des modèles concentrés,hybrides, intégrés, synergiques,des convergences broadcast/broadband et des économies d’échelle). - Les stations adoptent des approches marketing diversifiées (certaines radios devenant des marques multisupports ciblant des publics segmentés et communautarisés avec des contenus formatés et thématisés mais aussi pluriels et innovants). - Les autorités doivent quant à elles procéder à des harmonisations juridiques (coordination des politiques publiques de régulation à l’échelle internationale sans trop brider le fonctionnement du marché). - Les autorités doivent aussi prévoir des aides publiques (incitations fiscales, subventions, « primes à la casse » pour les récepteurs, campagnes d’information gouvernementales…). Les concepteurs et les vendeurs de technologies postradiophoniques (ou autres technologies médiatiques), qui engendrent une nouvelle demande en créant cette nouvelle offre, ont tout intérêt à comprendre le fonctionnement et l’évolution de cette société et la manière dont elle est vécue, pensée ou représentée. Dans leur intérêt, il faudrait que ces « montreurs de postradiomorphoses » aient eux-mêmes besoin de ces technologies dans leur vie professionnelle ou privée, comme cela a été le cas pour les concepteurs d’Internet. C’est, en effet, ce qui permet de s’ajuster au mieux au pragmatisme des consommateurs, d’intégrer les technologies à leurs réseaux sociaux, limiter les aléas de la socialisation de la technique et contrecarrer les disparités financières, culturelles, géographiques ou temporelles dans l’accès à l’objet technique. Les industriels, les stations de radio, les publicitaires et autres thuriféraires des bienfaits des postradiomorphoses et de la postmodernité risquent de continuer à utiliser le marketing et l’imaginaire technologique comme ressource symbolique, argumentative, imaginale et réflexive pour fabriquer du rêve et de la demande radiophonique. D’autres l’ont fait pour d’autres nouvelles technologies et ont connu des réussites (internet, mobile) mais aussi des 63 DLS pour Dynamic Label Segment 64 BIFS pour Binary Format for Scenes 65 EPG pour Electronic Programme Guide 66 Signalons que certaines marques comme Apple ne mettent pas de tuner radio sur leurs mobiles. De même, il y a incompatibilité avec la RNT des terminaux connectés (smartphones et tablettes).
  • 20. échecs ou réussites partielles (le « Plan Câble » et le métro automatique Aramis en France ; le minitel et le Concorde à l’étranger). De même, il existe plusieurs exemples d’hommes politiques (et a fortiori de publicitaires) qui ont utilisé, avec plus ou moins de réussite, les théories des idéologues postmodernes comme des ressources conceptuelles et symboliques pour nourrir l’imaginaire des citoyens et créer l’espoir d’un avenir alternatif : - Anthony Giddens qui travaille avec Tony Blair sur la « troisième voie » au début des années 2000, - Edgar Morin qui inspire (malgré lui) la « politique de civilisation » du Président Nicolas Sarkozy lors de ses vœux du 31 décembre 2007, - Joan Tronto qui inspire la société du bien-être et du care que promeut la première secrétaire du Parti socialiste Martine Aubry en 2010… En effet, les analyses postmodernistes, loin d’être aberrantes et absurdes, peuvent être séduisantes, stimulantes et enrichissantes du fait de : - la profusion de leurs concepts et théories, - la créativité et l’originalité de leurs auteurs prolifiques et curieux, - leur prospectivisme et leur faculté à saisir les nouvelles idées (tendances,modes,idéologies…), - leur intérêt pour des sujets minoritaires peu explorés, voire rejetés par les autres chercheurs du fait de leur manque de légitimité scientifique… Conclusion : Les postradiomorphoses mais avec la radio ! Au final, il est difficile de nier l’impact important des nouvelles technologies sur le monde contemporain et sur la radio en particulier grâce : - aux dialogues mondiaux instantanés numérisés, - aux nouveaux services mêlant on line et off line, - aux nouvelles façons de chercher, échanger, conserver, utiliser les données-informations, - aux nouvelles formes d’accès à la culture, à l’art, à l’actualité… Mais contrairement à ce que disent les très enthousiastes technophiles et postmodernistes, cet impact reste limité et insuffisant pour : - changer l’organisation de la société, - provoquer des coups d’Etat ou des révolutions, - éviter des attentats et empêcher le terrorisme, - démêler les conflits politiques et militaires, - lutter contre les injustices (ségrégation, racisme, misère…), - supprimer les problèmes de communication (incompréhensions, erreurs, traductions, interprétations…), - résoudre les problèmes sociaux-économiques, environnementaux, sanitaires et d’éducation (inégalités de savoir, manque d’esprit critique, nombre d’élèves ou d’étudiants par enseignant…), - faire dialoguer pacifiquement les différentes communautés politiques, culturelles et religieuses, - modifier les hiérarchies sociales, - donner du sens à sa vie, - réduire les souffrances psychologiques et les malaises sociaux… Avec les postradiomorphoses, on peut se demander : - Si nous avons affaire à des innovations médiatiques et techniques « secondaires » par rapport à l’invention de l’art, de l’écriture, de l’imprimerie, de la radio, de la télévision ou d’internet. - Si elles créeront de nouvelles formes de liens, groupes ou espaces sociaux.
  • 21. - Si elles permettront à ses auditeurs une plus grande identification à la radio, à ses animateurs et aux autres auditeurs. - Si elles ouvriront de nouveauxespaces publics de débats démocratiques pour des citoyens plus autonomes et plus actifs. - Si elles pourront fonder de nouvelles communautés d’interprétation et d’action capables de transformer le réel. - Si elles seront des sources d’innovations sociales, politiques, sonores, narratives 67, informationnelles68, artistiques. - Quel est le degré d’obligation des médias envers la société dans ce domaine. Les postradiomorphoses interrogent les frontières de la radiophonie tout autant au niveau de la production (Qu’est-ce que faire de la radio ?69) que de la réception (Qu’est-ce qu’écouter de la radio ?). Mais la réalité et la radicalité des impacts des changements technologiques en cours sont à évaluer, critiquer, contextualiser, relativiser, comparer. Les posthumains resteront, certainement et sans doute heureusement, des êtres humains faits de chair et de sang et construits par le contexte politique, social et historique dans lequel ils naissent et évoluent. L’innovation humaine, sociale et technologique fonctionne davantage par accumulation que par remplacement, et davantage par évolution incrémentale que par disruption révolutionnaire. De la même façon que la presse n’a pas été remplacée par la radio, la radio par la télévision et la télévision par internet, nous pouvons parier que les postradiomorphoses resteront en grande partie de la radio telle que nous l’avons connu depuis un siècle et la connaissons aujourd’hui70. En effet, la radio dispose de qualités fondamentales et ses diverses dimensions qui la distingue des autres médias : - ses spécificités auditives (son, musique, parole), - ses contenus riches (information, culture, divertissement, débats, reportages), - ses qualités chaleureuses et pratiques (souplesse, direct, interactivité, instantanéité, mobilité, simplicité, diversité, crédibilité71, proximité, accessibilité, immédiateté, gratuité, anonymat…), - ses services pluriels (complémentarité entre les radios publiques, commerciales et les 600 associatives). Ainsi, elle bénéficie de capacités polymorphiques et polyfonctionnelles de résistance et de résilience, ou encore d’une grande force de symbolisation et d’imagination, d’identification et de socialisation qui lui permettent d’effectuer sa « transition médiatique » et de coexister avec les autres technologies médiatiques. Contrairement à certaines espérances et incantations, seules quelques nouvelles possibilités techniques sont massivement utilisées grâce à leur simplicité : - écoute en direct ou en différé surde nouveauxsupports en ce qui concerne les modes d’écoute d’une part ; - commentaires et partages via certains réseaux sociaux en ce qui concerne les modes d’interaction d’autre part. 67 LOPEZ Debora Cristina, « La radio en narratives immersives : le contenu journalistique et l’audience », in Sebastien Poulain (sous la direction de), « La radio du futur », Cahiers d’Histoire de la Radiodiffusion, n°132, avril-mai-juin 2017 68 POULAIN Sebastien, « La webradiophonie journalistique : les grandes radios ont du retard mais elles se soignent ! », Radiography, 25 septembre 2013, http://radiography.hypotheses.org/793 69 Donnons l’exemple d’Arté radio qui est issue de la télévision Arté, qui se présente comme une radio mais qui prend la forme de capsules sonores. Les plus récents Boxsons, Binge Audio en reprennent le principe. 70 Rappelons les 2h49 d’écoute de la radio par jour en moyenne et 43 355 millions d’auditeurs (audience cumulée) soit 80,2% d’audience cumulée (Médiamétrie, 126 000 RADIO, Janvier - Mars 2017). 71 POULAIN Sebastien, « Pourquoi a-t-on autant confiance en la radio ? », INAGlobal.fr, 28 février 2017, http://www.inaglobal.fr/radio/article/pourquoi-fait-autant-confiance-la-radio-9572
  • 22. Les phénomènes de communication et de socialisation ne peuvent être réduits à des phénomènes de médiatisation et ces derniers à des phénomène de numérisation et de technologisation. C’est ainsi que les postradiomorphoses suivront leur chemin, sans doute sinueux, au sein de la société moderne et postmoderne entre utopie technologique et réalité sociale« humain[e], tr[ès] humain[e] » pour détourner le titre d’un ouvrage célèbre de Nietzsche (Humain trop humain, 1878).