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Regard épistémologique sur
les sciences de gestion
Alice LE FLANCHEC
Professeur, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, PRISM-Sorbonne
CR-11-18
PRISM-Sorbonne
Pôle de Recherche Interdisciplinaire en Sciences du Management
UFR de Gestion et Economie d’Entreprise – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
17, rue de la Sorbonne - 75231 Paris Cedex 05 http://prism.univ-paris1.fr/
CahiersdeRecherchePRISM-Sorbonne
PôledeRechercheInterdisciplinaireenSciencesduManagement
Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne 11-18
Alice Le Flanchec1
Regard épistémologique
sur les sciences de gestion
Ce papier a fait l’objet d’une communication au 3ème Colloque International
sur les méthodologies de recherche AOM/RMD (Iséor), Lyon, 15/16 juin
2011
1
Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne (Prism Sorbonne) : flanchec@gmail.com
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
1
Les recherches en gestion sont-elles scientifiques ? Envisageons un instant que nous
répondions négativement à cette question. Cela signifierait que les recherches en gestion ne
sont pas scientifiques. Une telle affirmation interroge la place du chercheur en gestion et
assimile sa production à de la magie ou de l’intuition. Inversement, envisageons que nous
répondions positivement à cette question. Une telle réponse peut-elle être fondée ? En effet,
l’auteur de ces quelques lignes n’est autre que chercheur… n’est-il pas alors ici juge et
partie ? Ne serait-il pas tenté de répondre positivement à la question de la scientificité des
recherches en gestion pour justifier son travail quotidien ? Pour dépasser ce biais et tenter de
répondre « scientifiquement » à cette question, il nous faut comprendre pourquoi la question
de la scientificité des recherches en gestion porte à débat. Ceci invite à une réflexion
épistémologique. En effet, selon Herman (1988) l’épistémologie correspond à « une
philosophie de la pratique scientifique sur les conditions de la validité des savoirs
théoriques ». En d’autres termes, il s’agit d’une « science des sciences », une analyse de ce
qui justifie que la production du chercheur soit considérée comme scientifique.
La gestion s’intéresse au fonctionnement des organisations. Elle porte sur la manière de
conduire, diriger, structurer et développer l’organisation (et notamment l’entreprise). Elle
englobe non seulement les aspects comptables et financiers, mais aussi l’animation des
hommes et des femmes qui doivent travailler ensemble dans le but d’une action finalisée.
Ainsi, la gestion inclut diverses disciplines telles que la finance, la comptabilité, le
marketing, la logistique ou encore la gestion des ressources humaines et la stratégie.
Il s’ensuit qu’un certain nombre des phénomènes étudiés ne sont pas directement
observables. C’est le cas par exemple des attitudes du consommateur qui sous-tendent son
comportement d’achat, de l’image de marque de l’entreprise ou encore de l’implication et de
la motivation des salariés. Dès lors, il convient de passer par une instrumentation pour
appréhender un certain nombre de phénomènes en gestion. Les concepts doivent alors être
traduits en données empiriques - ou inversement il faut effectuer un travail d’abstraction pour
passer du monde empirique au monde conceptuel. Or, à partir du moment où il y a
instrumentation, comment s’assurer que l’on mesure bien ce que l’on est sensé mesurer ? Par
ailleurs, les chercheurs en gestion utilisent des outils différents des chercheurs en sciences
exactes. Ils peuvent avoir recours à des méthodes d’accès au réel (étude de cas, recherche
action…) et des techniques de recueil (observation, entretien, enquête statistique…) et
d’analyse des données qui peuvent poser des problèmes spécifiques en termes de validité et
de fiabilité. Par conséquent, la gestion diffère des sciences exactes (tel que la physique) à la
fois par son objet d’étude (les organisations) et par ses outils de collecte et d’analyse des
données.
Nous n’abordons pas ici les questions relative à la mesure qui ont été étudiées par ailleurs
(Gollety, Le Flanchec, 2006), mais centrons l’attention sur les questions épistémologiques,
afin de réfléchir aux critères qu’il convient de retenir pour juger du caractère scientifique de
la production du chercheur en gestion. Nous montrons alors que qu’il n’y a pas aujourd’hui
de consensus sur la pratique scientifique en gestion. Il existe différentes manières
d’appréhender le réel, de prendre en compte l’objectivité ou encore de reconnaître la
subjectivité des acteurs, de concevoir la relation objet/sujet, de définir des critères de
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
2
démarcation entre ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas et de contribuer à la
connaissance. Ce sont ces différents points que nous allons présenter successivement afin
d’exposer quelles sont les différences entre les différents positionnements épistémologiques
en gestion.
Bien qu’il existe différentes taxonomies des recherches, Wacheux (1996) considère que « la
discussion épistémologique se concrétise par une prise de position pour l’un des quatre
grands paradigmes principaux » qui sont le positivisme, la sociologie compréhensive, le
constructivisme et le fonctionnalisme. Nous centrons ici notre attention sur les trois premiers
de ces positionnements épistémologiques1
1. COMMENT APPREHENDER LE REEL EN GESTION ?
. Il existe bien sur d’autres approches et notre
exposé est ici nécessairement réducteur, néanmoins nous avons choisi quelques grands
paradigmes et quelques auteurs en leur sein afin de les exposer dans une vision pédagogique,
car ils nous semblent faire partie des références épistémologiques les plus utilisées
aujourd’hui.
La manière dont on appréhende le réel n’est pas la même selon le positionnement
épistémologique retenu.
1.1 Les positivistes et le principe ontologique
Pour les tenants du positivisme (tels Comte ou Durkheim), la connaissance scientifique
implique nécessairement une ontologie. La méthode scientifique a pour objectif d’accéder à
la connaissance de la réalité. La réalité existe en elle-même et le réel est indépendant de
l’observateur. Il existe des lois objectives indépendantes du sujet. Le but de la science est de
découvrir ces lois et les régularités qui gouvernent les faits.
Ainsi, pour Comte (1830) « le caractère fondamental de la philosophie positive est de
regarder tous les phénomènes comme assujettis à des lois naturelles invariables dont la
découverte précise et la réduction au moindre nombre possible sont les buts de tous nos
efforts ».
La méthode positiviste ne s’applique pas uniquement aux sciences physiques mais également
aux sciences sociales - ou ce que Durkheim (1894) appelle « l’étude des phénomènes
sociaux ». Ainsi, pour ce dernier, « les phénomènes sociaux sont des choses et doivent être
traités comme des choses. (…) Traiter des phénomènes comme des choses, c’est les traiter en
qualité de data qui constituent le point de départ de la science. Les phénomènes sociaux
présentent incontestablement ce caractère. » (Durkheim, 1894)
1
Notons qu’il n’existe pas « un » positivisme, ni « un » constructivisme, mais pratiquement
autant d’approches que d’auteurs, et que de nombreux débats ont eu lieu au sein de chaque
paradigme. Quoi qu’il en soit, de grands principes fondamentaux peuvent être formulé et
c’est là l’objet de notre propos, sans aller dans le détail de chaque auteur.
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
3
Le principe de causalité est également au cœur de l’approche positiviste. Il consiste dans
l’affirmation que n’importe quel événement peut être expliqué par un lien causal. Pour
connaître la réalité, il faut donc découvrir les raisons simples par lesquelles les faits observés
sont reliés aux causes qui les expliquent.
1.2 Les constructivistes s’appuient sur des « représentations du monde » dans un
univers construit
Pour la plupart des constructivistes2
Disposant ainsi d'une carte mentale, l'individu encode ce qu'il voit pour le faire correspondre
aussi précisément que possible à la carte. A mesure que les divergences s'accumulent, la
carte se réduit de plus en plus à une simple métaphore mais, paradoxalement, l’aide à
, l’hypothèse ontologique est remplacée par l’hypothèse
phénoménologique. Dans cette approche, il n’y a pas une existence naturelle des choses dont
on chercherait à expliciter les lois universelles. A l’opposé, les constructivistes considèrent
que le chercheur ne peut s’appuyer que sur les représentations des acteurs pour appréhender
le monde. Par conséquent, le chercheur ne peut pas parvenir à une connaissance d’une réalité
ontologique mais seulement à une « interprétation du monde ».
« Ne postulant plus la réalité de la réalité mais seulement la représentabilité de nos
expériences, nous ne pourrons plus définir la vérité par la perfection de la superposition de
ce réel et du modèle de ce réel. En revanche, nous saurons reconnaître l’adéquation des
modèles de notre expérience du monde avec cette expérience. Ainsi, la clé qui ouvre la
serrure : elle nous convient parce qu’elle s’accorde avec notre expérience de la serrure.
Mais elle ne nous dit rien sur la réalité de cette serrure elle même, pas même que cette clé
soit la seule bonne clé et moins encore la vraie clé ». (Le Moigne, 1990, p. 106)
Il s’ensuit que les acteurs ne perçoivent le réel qu’à travers leurs propres représentations du
réel et donc celui-ci n’est autre qu’un construit. Le monde auquel l’individu a à faire face est
construit par lui même (à l’appui de ses représentations du monde). On parle notamment
d’environnement « agi » ou « pro agi » au sens de Weick (1995). Pour ce dernier,
l’environnement est « agi » parce que les informations sur l’environnement passent par des
filtres déformants avant d’être décodées, interprétées au moyen des schémas mentaux des
individus. En effet, le processus de décision s’appuie sur une représentation ou une carte
mentale, qui permet à l’individu de « retrouver son chemin » en terrain inconnu. Pour
illustrer l’idée de carte mentale, Weick (1995) prend l’exemple de deux soldats sont perdus
dans les Alpes:
« Convaincus que nous étions perdus, nous nous préparions pour notre fin Puis l'un de nous
a trouvé une carte dans sa poche et cela nous a tranquillisés. Nous avons dressé nos tentes et
attendu la fin de la tempête, puis nous avons découvert notre position sur la carte. Et nous
voilà. Le lieutenant qui avait fait partie l'unité demanda cette carte remarquable et l'étudia.
Il découvrit, à son grand étonnement que ce n'était pas une carte des Alpes mais une carte
des Pyrénées. » Weick (1995, p. 54)
2
Voir également Lemoine (1990) et Piaget (1967)
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
4
dessiner une carte plus représentative de la réalité. L’environnement se trouve ainsi construit,
à travers des représentations (ou cartes) mentales, qui s’appuient sur une information limitée
voir erronée (filtres déformants).
1.3 La sociologie compréhensive cherche à comprendre l’activité sociale par
interprétation
La sociologie compréhensive (ou interprétative) dont Weber (1922 et 1965) est le père
fondateur, aborde quant à elle les phénomènes sociaux d’une toute autre manière. La
sociologie compréhensive “se propose de comprendre par interprétation l'activité sociale et
par là d'expliquer causalement son déroulement et ses effets.” (Weber, 1922).
Weber donne la définition suivante de l’activité sociale : « Nous entendons par "activité" un
comportement humain (peu importe qu'il s'agisse d'un acte extérieur ou intime, d'une
omission ou d'une tolérance) quand et pour autant que l'agent ou les agents lui
communiquent un sens subjectif. Et par activité "sociale" l'activité qui, d'après son sens visé
par l'agent ou les agents, se rapporte au comportement d'autrui, par rapport auquel s'oriente
son déroulement. » (Weber, 1922)
Cette définition de l’activité sociale est centrée sur l’interaction des individus les uns avec les
autres. Dans cette approche, la question centrale qui se pose au sociologue est de savoir quel
sens donner à une action sociale. Comment l'interpréter. Pour cela, il importe de se demander
quelle signification l'acteur social donne à sa relation avec l'autre. Il s'agit de comprendre la
subjectivité de l'acteur social en interrelation avec d'autres acteurs sociaux.
Par conséquent, la réalité sociale ne peut être appréhendée qu’à travers les intentions des
acteurs. Dans la sociologie compréhensive, l’acteur est situé au centre du dispositif de
recherche. Le chercheur s’intéresse aux perceptions et aux intentions des acteurs. C’est le
sens, la signification, que les individus donnent à leurs actes qui constitue le véritable objet
de recherche. La sociologie compréhensive porte sur le sens du vécu.
Selon les termes de Weber : “La compréhension considère l’individu isolé et son activité
comme unité de base, je dirais son atome” (Weber, 1965)
2 OBJECTIVITE / SUBJECTIVITE ET RELATION OBJET /SUJET
2.1 Le positivisme, une science objective
Selon Emile Durkheim (1894) « il nous faut donc considérer les phénomènes sociaux en eux-
mêmes, détachés des sujets conscients qui se les représentent : il faut les étudier du dehors
comme des choses extérieures... Cette règle s’applique donc à la réalité sociale toute entière
sans qu’il y ait lieu de faire aucune exception ».
Cela signifie qu’une démarche scientifique doit exclure la subjectivité. Il faut étudier les
situations de gestion du dehors. L’observation doit être objective et conduite avec rigueur
c’est à dire en utilisant le maximum de précautions pour que les idées reçues de l’observateur
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
5
ou le manque d’objectivité dans l’observation, ne faussent pas le résultat. De plus,
l’observation doit être reproductible, c’est à dire qu’une recherche doit donner les mêmes
résultats lorsqu’elle est renouvelée dans le temps dans les mêmes conditions.
2.2 Le constructivisme et l’interaction objet/sujet
La démarche constructiviste considère que le principe d’objectivité est inadapté aux sciences
de gestion. En effet, la connaissance ne s’appuie pas sur la connaissance du réel (principe
ontologique), mais sur les représentations des acteurs. Le chercheur ne travaille pas sur la
réalité mais sur des représentations, construites à partir de la perception des acteurs. L’accès
à la connaissance ne peut donc pas être objective, mais s’appuie sur les représentations
subjectives des acteurs. Enfin, à partir du moment où l’univers est construit, alors il y a
nécessairement une interaction entre l’objet et le sujet.
Pour illustrer l’interaction entre l’objet et le sujet, reprenons un exemple cité par Giddens
(1987, p. 416-417) et appelé le « théorème de Machiavel ». Ainsi, Machiavel
3
2.3 La sociologie et la compréhension des intentions des acteurs
s’intéresse au
pouvoir de l’Etat et cherche à déterminer les règles des comportements sociaux dans le
domaine politique. Selon Machiavel, celui qui détient du pouvoir est jugé par ses sujets sur
son efficacité (dans la gestion des problèmes politiques) et non sur sa moralité personnelle
(ce qui s’oppose à la pensée dominante à l’époque où on reliait le politique au divin). Il
s’ensuit qu’une des qualités essentielles pour conserver son pouvoir consiste à savoir
s’adapter aux changements de circonstances, ce qui peut conduire dans certains cas à renier
sa parole ou à utiliser la ruse de manière contraire aux principes moraux.
Or, Giddens (1987) montre qu’à partir du moment où Machiavel théorise le fonctionnement
du pouvoir (il établit des maximes générales à partir de l’expérience historique), il va avoir
une influence sur le réel. Le comportement des hommes politiques est modifié c'est-à-dire
que d’une part les dirigeants trouvent ça normal d’user de la ruse (et le feront peut être plus
facilement), mais en même temps, du fait de l’existence des écrits de Machiavel, les sujets
deviennent plus méfiants devant les faveurs du Prince et changent leur comportement. Par
conséquent, la formulation de la théorie a un effet indirect sur le comportement des acteurs.
Ainsi, Giddens nous dit : « Le théorème de Machiavel n’est pas une simple remarque sur le
pouvoir et l’appui du peuple, en politique. Son auteur voulait en faire une contribution à la
mécanique concrète du gouvernement, et c’est bien ainsi qu’il fut reçu. Il n’est pas exagéré
d’ajouter que l’art de gouverner n’a plus jamais été exactement le même à partir du moment
où les écrits de Machiavel furent reconnus ». (Giddens, 1987, p. 416)
La sociologie compréhensive consiste à centrer l’attention sur les mobiles de l’action pour
comprendre et expliquer la réalité sociale, c’est à dire qu’elle cherche à expliquer le sens de
l’activité sociale des individus par la réalisation des intentions conscientes ou inconscientes.
Il n’est donc pas possible d’être objectif, au contraire, cette approche reconnait pleinement le
caractère subjectif des phénomènes étudiés.
3
Machiavel a écrit Le Prince en 1513
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
6
Se pose alors la question de savoir comment faire pour comprendre les intentions des acteurs.
En effet, le discours des acteurs ne reflète pas toujours directement le sens réel de leurs
actions. Ainsi, le discours de l’acteur est marqué par la relation sociale qu’il entretient avec
celui à qui il parle. De plus l’individu peut avoir de multiples raisons de cacher certaines de
ses motivations réelles. Enfin, ce dernier peut ne pas avoir pleinement conscience de
l’ensemble des motivations de son action. Il est donc nécessaire d’adopter une
méthodologique qui permette de comprendre les intentions des acteurs de manière
rigoureuse. La méthode proposée par Weber consiste à chercher à se représenter, dans son
esprit, l’état d’esprit de l’acteur (cela correspond à une attitude d’empathie4
3 CRITERES DE DEMARCATION ENTRE SCIENCE ET NON SCIENCE
). Pour Weber, la
compréhension n’est pas processus qui s’appuie sur l’intuition, mais véritable méthode
logique orientée vers la saisie du sens d’une activité ou d’un comportement.
Pour interpréter le comportement des acteurs, le chercheur dispose aussi d’outils conceptuels.
On peut distinguer notamment deux types d’outils chez Weber, d’une part des grilles qui
facilitent l’interprétation du comportement de l’acteur et d’autre part l’élaboration d’idéal
type.
3.1 Les positivistes : de la vérifiabilité et la réfutabilité
Pour les positivistes, compte tenu du principe ontologique, on va pouvoir dire qu’une chose
est vraie lorsqu’elle décrit la réalité. La science dispose alors d’un critère de vérité (ou de
vérifiabilité). Pour Auguste Comte, le critère permettant de déterminer si une théorie décrit
une réalité, c’est l’observation objective des faits (vérification empirique). « L’observation
des faits est la seule base solide des connaissances humaines » écrit-il dans son Cours de
philosophie positive.
Mais ce point de vue n’est pas commun à tous les positivistes. Ainsi, pour Popper, la
vérifiabilité n’est pas suffisante. Une théorie scientifique doit aussi être formulée dans des
termes qui la rende réfutable. Une théorie scientifique est réfutable si on peut concevoir des
faits susceptibles de la contredire. Une théorie réfutable soumise aux faits de façon
rigoureuse est scientifique tant qu’elle n’est pas réfutée. Le caractère réfutable permet de
mettre les conclusions de la théorie à l’épreuve des faits, mais ne préjuge pas du résultat de
cette épreuve. Si les expériences confirment les conclusions de la théorie, la théorie est
corroborée, dans le cas contraire elle est invalidée.
En reprenant les termes de Popper (1935) : « un système faisant partie de la science
empirique doit pouvoir être réfuté par l’expérience ».
3.2 Les constructivistes et le principe d’action intelligente
L’approche constructiviste s’appuie sur une construction intellectuelle. En effet, le réel ne
pouvant pas être appréhendé de manière objective, le chercheur doit construire une
4
Empathie : Capacité à se mettre à la place de l’acteur (à se représenter son état d’esprit)
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
7
représentation du réel en s’appuyant sur l’exercice de la raison, c’est à dire sur une
argumentation qui n’est pas un calcul algorithmique mais un raisonnement qualifié de
« procédural » par H. Simon.
La démarche constructiviste s’appuie sur ce que Newell et Simon (1972, 1976) ont appelé le
principe d’action intelligente (Conférence de Turing). Le concept d’action intelligente décrit,
l’invention ou l’élaboration, par toute forme de raisonnement (descriptif à posteriori), d’une
action (ou plus correctement une stratégie d’action) proposant une correspondance adéquate
entre une situation perçue et un projet conçu par le système.
La démarche de recherche constructiviste s’appuie donc fondamentalement sur un exercice
de la raison, dans lequel les critères d’intelligibilité et de reproductibilité doivent être
respectés. De plus, dans cette approche, les phénomènes sont considérés comme des tissus de
relations, c’est à dire qu’il est impossible de les réduire à des causalités simples (comme cela
est le cas dans l’approche positiviste).
De plus, la démarche constructiviste est finalisée. Elle est fondamentalement orientée vers
l’action et les préconisations managériales. Enfin, à cela, il faut adjoindre les notions
d’enseignabilité et d’adéquation. Une connaissance est adéquate si elle suffit, à un moment
donné, à expliquer ou à maîtriser une situation. L’enseignabilité quant à elle signifie que la
connaissance produite doit être transmissible.
Notons qu’une synthèse des éléments structurants du paradigme constructiviste et de ses
critères de scientificité est proposée par Charreire et Huault (2001) et reproduit dans le
tableau ci-après.
Source : Charreire et Huault (2001, p.38)
3.3 La sociologie compréhensive : de l’empathie à la neutralité axiologique
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
8
Enfin, pour les tenants de la sociologie compréhensive, les critères de validité sont d’une part
les capacités d’empathie que développe le chercheur et d’autre part le caractère
idiographique des recherches. Une recherche présente un caractère idiographique si les
phénomènes sont étudiés en situation. La compréhension du phénomène est alors dérivée du
contexte.
Enfin, dans la démarche compréhensive, le chercheur peut avoir une implication forte dans
sa relation avec l’acteur (car son objectif est de reconstruire, dans son esprit, la logique de
l’action de l’acteur). Il s’ensuit que le propre système de valeurs du chercheur est susceptible
de biaiser son analyse. Pour Weber, le chercheur doit donc respecter ce qu’il appelle une
« neutralité axiologique ». Le terme « axiologique » signifie qui « a trait aux valeurs ». La
neutralité axiologique est la neutralité par rapport aux valeurs ou système de valeurs. Le
chercheur ne doit pas juger l’acteur mais le comprendre. (la neutralité axiologique, c’est le
fait de ne pas porter de jugement).
Ainsi, selon les termes de Weber : “La science aide l’homme d’action à mieux comprendre
ce qu’il veut et peut faire, elle ne saurait lui prescrire ce qu’il doit vouloir”.
4 INDUCTION, DEDUCTION ET PRODUCTION SCIENTIFIQUE
Il n’y a pas de consensus non plus, au sein de la communauté scientifique quant au caractère
scientifique ou non des démarches inductives
4.1 Le positivisme et le débat induction/déduction
La question du caractère scientifique ou non de l’induction a fait l’objet de nombreux débats,
y compris chez les positivistes, notamment au sein du cercle de Vienne (Soulez 1985). Si
certains positivistes reconnaissent le caractère scientifique de la démarche par induction,
l’approche hypothético déductive devient nécessaire à partir du moment où l’on s’inscrit
dans le positiviste moderne de Popper. En effet, ce dernier considère l’induction comme non
scientifique. Ainsi, affiche-t-il clairement : « personnellement, je considère que les diverses
difficultés attachées à la logique inductive sont insurmontables » Popper (1935).
Pour Popper, la démarche hypothético-déductive est la seule démarche scientifique. Elle
consiste à suivre un processus linéaire et invariant visant à traduire des analyses théoriques à
travers des hypothèses de recherche qui sont ensuite testées sur le terrain à travers des
situations empiriques considérées comme représentatives. Dis autrement, par déduction
logique on parvient à la formulation de conclusions générales cohérentes entre elles
(conceptualisation) qui sont ensuite mises à l’épreuve des faits (testées empiriquement).
« La théorie que je vais développer dans les pages suivantes s’oppose directement à tous les
travaux tentant d’utiliser les notions de la logique inductive. On pourrait la décrire comme
la méthode déductive de contrôle ou comme la conception selon laquelle une hypothèse ne
peut être que soumise à des tests empiriques et seulement après avoir été avancée. » Popper
(1935)
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
9
Une recherche hypothético-déductive se décompose en trois phases : l’exploration,
l’élaboration d’un modèle (constitué d’hypothèses réfutables) et le test du modèle. Si le
modèle est corroboré par l’observation la théorie est confirmée (tant qu’une expérience ne
vient pas le remettre en cause). Dans le cas contraire, le modèle est revu pour produire une
nouvelle conceptualisation du phénomène qui sera à nouveau soumise au test.
Dans l’approche positiviste moderne, dans la lignée de Popper (1935, 1985), la progression
de la science suit alors un processus dans lequel un ensemble de conjectures réfutables se
trouve réfutées à un moment donné, et de nouvelles conjectures réfutables se substituent aux
précédentes. Tant qu’elles ne sont pas réfutées, ces théories constituent l’état de la
connaissance.
Ainsi, selon les termes de Popper (1935) : « si les conclusions du modèle résistent à
l’épreuve des tests, la théorie a provisoirement réussi son test : nous n’avons pas de raison
de l’écarter. Mais une décision positive ne peut soutenir la théorie que pour un temps car
des décisions négatives peuvent toujours l’éliminer ultérieurement ».
4.2 Approche constructiviste et rupture épistémologique
Dans la démarche constructiviste, il y a un processus d’aller et retour permanent entre théorie
et terrain. Ainsi, l’objet de recherche est sans cesse redéfini dans l’interaction qu’il entretient
avec le terrain empirique. L’objet de la recherche est construit et redéfini au fur et à mesure
de l’avancement de la recherche. Il n’est en fait totalement éclairci qu’à la fin de la
recherche.
La construction de la science est elle alors différente. Bachelard (1934) met l’accent sur une
caractéristique spécifique d’une démarche scientifique : la complexité de la détermination du
problème à résoudre. Pour ce dernier, ce qui est le plus difficile dans une recherche
scientifique, c’est de bien cerner le problème que l’on veut résoudre. Ainsi, selon ses termes :
“Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et, quoi qu'on dise, dans la vie scientifique,
les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui
donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute
connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir
connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit.”
(Bachelard, 1934, p. 14)
Cet accent mis sur l’importance du questionnement s’appuie sur une analyse du progrès
scientifique en terme de rupture épistémologique. Une théorie nouvelle n’est pas le simple
prolongement de théories antérieures, elle se construit en s’opposant à la théorie antérieure,
en adoptant un autre questionnement un autre angle d’approche. Ainsi, selon Bachelard : “Il
n y a pas de transition entre le système de Newton et le système d’Einstein. On ne va pas du
premier au second en amassant des connaissances en redoublant de soin dans les mesures
en rectifiant légèrernent des principes. Il faut au contraire un effort de nouveauté totale. »
(Bachelard, 1934, p. 46)
4.3 la sociologie compréhensive et l’immersion dans le phénomène étudié
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
10
La sociologie compréhensive a pour objectif de comprendre l’activité sociale par
interprétation. En ce sens, elle nécessite une forte immersion au sein du phénomène étudié.
Elle nécessite alors une approche approfondie du terrain afin de permettre une
compréhension de l’activité sociale, à partir des intentions et des motivations des acteurs qui
interagissent les uns avec les autres.
Conclusion : Il existe une diversité de paradigmes épistémologiques en gestion, c'est-à-dire
de manières de concevoir la science. Il n’y a pas, à notre avis, un paradigme qui ait le
monopole de la scientificité. Les différentes approches ont leurs cohérences propres et sont
toutes utiles aux sciences de gestion pour autant qu’elles soient effectuées avec rigueur, une
démarche argumentée et qu’elles proposent une réflexion sur la portée des connaissances
produites.
Cette absence de consensus entre ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas, nous semble
être une richesse pour cette discipline. Différentes approches alternatives co-existent non
exclusives les unes des autres. L’essentiel pour le chercheur en gestion aujourd’hui est
d’avoir une réflexion sur la portée de sa production scientifique et de s’assurer de la
cohérence entre les trois pôles fondamentaux décrits par De Bruyne, Herman et Schoutheete
(1974), qui sont en interaction les uns avec les autres : le pôle épistémologique, le pôle
théorique et le pôle technique5
Par conséquent, il apparaît ici non seulement que la question épistémologique n’est pas
toujours suffisamment explicitée par les chercheurs aujourd’hui, mais aussi que les
différentes disciplines de gestion (notamment dans l’étude ici citée la GRH et le Marketing,
mais les autres disciplines également) n’appréhendent pas nécessairement le réel de la même
.
Or, dans la pratique, relativement peu de chercheurs affichent leur rattachement à un
paradigme épistémologique. Ainsi, Gollety et Le Flanchec (2006), à l’appui de l’analyse de
441 articles publiés dans la revue de Gestion des Ressources Humaines et dans la revue
Recherche et Applications Marketing, montrent que : « en ce qui concerne le positionnement
épistémologique des recherches étudiées, il faut constater que la très grande majorité des
chercheurs n’affichent pas leur paradigme de rattachement de manière explicite. Prendre
position sur ce point, relève donc très largement de l’interprétation. Cependant, nous
estimons qu’environ 40% des études avec application empirique étudiées dans la RGRH et
63% de celles analysées dans RAM sont ouvertement hypothético-déductives. Probablement
ce chiffre est-il sous-estimé, tant la posture épistémologique et méthodologique n’est, bien
souvent, pas explicitée. Par ailleurs, les recherches faisant référence à un positionnement
constructiviste ou interprétatif sont rares, bien qu’elles existent (nous en recensons une
dizaine dans la revue de GRH, moins dans RAM). Notamment, quelques références à la
théorie enracinée de Glaser et Strauss (1967) sont à noter. Nous en déduisons que la posture
positiviste est dominante, même si d’autres critères seraient également nécessaires pour en
juger plus précisément » (Goletty, Le Flanchec, 2006, p. 122).
5
Le schéma originel de De Bruyne et alii comporte un quatrième pôle appelé pôle
morphologique, mais celui-ci est ici intégré au pôle technique.
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
11
manière et ont des ancrages épistémologiques divers. Finalement, l’apport de cette
contribution est de mettre l’accent sur l’importance de la réflexion épistémologique en
gestion, car il s’agit d’une discipline où la production de connaissance ne va pas de soit et où
il existe différentes manières de concevoir ce qu’est la science.
BIBLIOGRAPHIE
Bachelard G. (1934), Le nouvel esprit scientifique, PUF
Charreire, S., Huault, I. (2001) Le constructivisme dans la pratique de recherche : une
évaluation à partir de seize thèses de doctorat, Finance Contrôle Stratégie, Volume 4, N° 3,
p.31 - 55.
Comte A. (1975), Cours de Philosophie positive, Hermann (les six volumes sont publiés
entre 1830 et 1840)
De Buyne P., Herman J. et Schoutheete M. (1974), Dynamique de recherche en sciences
sociales, PUF
Durkheim E. (1988), Les règles de la méthode sociologique, Flammarion (paru en 1894 dans
les tomes 37 et 38 de la Revue Philosophique)
Giddens A., (1987), La constitution de la Société, PUF
Herman J. (1988), Les langages de la sociologie, PUF
Huberman M., Miles M., Qualitative Data Analysis, 1984 (traduction française Analyse des
données qualitatives, recueil de nouvelles méthodes, De Boeck, 1991) - Seconde édition
révisée 1994
Gollety M. Le Flanchec A. (2006), La validité des recherches qualitatives en GRH et
Marketing : théorie et pratique, Revue Sciences de Gestion, n°52
Lemoine J.F. (1990), Epistémologies constructivistes et sciences de l’organisation, dans
Epistémologies et Sciences de gestion (Coord. Martinet) Economica, p. 81-140
Newell A., Simon H. A. (1972), Human problem solving, Englewood Cliffs, New Jersey,
Prentice Hall Inc
Newell A., Simon H. A. (1976), Computer Science as Empirical Inquiry : symbols and
Search, Communication of the ACM, March, Vol 19, n°3
Piaget J. (1967), Logique et Connaissance Scientifique, Gallimard, Encyclopédie de la
Pléïade
Popper K. (1935) La logique de la découverte scientifique, Payot
Popper K., (1985) Conjectures et réfutations, Payot (traduction de conjectures and
refutations, Routledge and Kegan Paul, London, 1963)
Simon H. A. (1969), The sciences of the Artificial, Cambridge Mass., The MIT Press
Soulez A. (sous la direction de), Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, PUF, 1985
Wacheux F. (1996), Méthodes qualitatives et recherche en gestion, Economica,
A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18
12
Weber M. (1922) Economie et Société (traduit en français chez Plon 1971).
Weber M. (1965) Essai sur la théorie de la science (Recueil d'articles publiés entre 1904 et
1917), Plon 1965
Weick, K. (1995) Sense making in organizations, Sage
Liste des cahiers de recherche du PRISM – ANNEE 2011
N° Titre Auteurs
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d’ivoire
D. Gnanzou
C.H. D’Arcimoles
S. Gaultier - Gaillard
CR-11-02 Diversité au sein des organes de direction et Gouvernance des
entreprises
H. Ben Ayed
S. Saint-Michel
CR-11-03 La gouvernance des entreprises socialement responsables J-J. Pluchart
CR-11-04 L’évaluation de la performance individuelle au travail confrontée à
la logique partenariale et justicielle de la RSE
B. Condomines
CR-11-05 Mise en œuvre opérationnelle de la RSE : Une étude descriptive
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Côte d’Ivoire.
D. Gnanzou
CR-11-06 Responsabilité Sociale de l’Entreprise et Publicité :
vers une validation du statut médiateur de l’attitude envers la
marque au sein de la relation entre la responsabilité sociale de
l’entreprise communiquante et la confiance envers la marque
S.Herault
CR-11-07 C’est l’heure du goûter !
Les représentations par les 7-11 ans d’un repas dédié à l’enfance
P. Ezan
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CR-11-08 Une approche exploratoire de l’influence des facteurs
situationnels sur le comportement d’achat en ligne :
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CR-11-09 Brand content et génération Z :
L’avenir des marques doit-il passer par Leurs contenus ?
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Proposition d’une typologie des attentes en termes de carrière au
sein de l’AOCDTF
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CR-11-15 A researcher's guide to innate consumer behaviour: integrating
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CR-11-16 Les impératifs hypothétiques d’une communication de crise
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  • 1. Regard épistémologique sur les sciences de gestion Alice LE FLANCHEC Professeur, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, PRISM-Sorbonne CR-11-18 PRISM-Sorbonne Pôle de Recherche Interdisciplinaire en Sciences du Management UFR de Gestion et Economie d’Entreprise – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne 17, rue de la Sorbonne - 75231 Paris Cedex 05 http://prism.univ-paris1.fr/ CahiersdeRecherchePRISM-Sorbonne PôledeRechercheInterdisciplinaireenSciencesduManagement
  • 2. Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne 11-18 Alice Le Flanchec1 Regard épistémologique sur les sciences de gestion Ce papier a fait l’objet d’une communication au 3ème Colloque International sur les méthodologies de recherche AOM/RMD (Iséor), Lyon, 15/16 juin 2011 1 Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne (Prism Sorbonne) : flanchec@gmail.com
  • 3. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 1 Les recherches en gestion sont-elles scientifiques ? Envisageons un instant que nous répondions négativement à cette question. Cela signifierait que les recherches en gestion ne sont pas scientifiques. Une telle affirmation interroge la place du chercheur en gestion et assimile sa production à de la magie ou de l’intuition. Inversement, envisageons que nous répondions positivement à cette question. Une telle réponse peut-elle être fondée ? En effet, l’auteur de ces quelques lignes n’est autre que chercheur… n’est-il pas alors ici juge et partie ? Ne serait-il pas tenté de répondre positivement à la question de la scientificité des recherches en gestion pour justifier son travail quotidien ? Pour dépasser ce biais et tenter de répondre « scientifiquement » à cette question, il nous faut comprendre pourquoi la question de la scientificité des recherches en gestion porte à débat. Ceci invite à une réflexion épistémologique. En effet, selon Herman (1988) l’épistémologie correspond à « une philosophie de la pratique scientifique sur les conditions de la validité des savoirs théoriques ». En d’autres termes, il s’agit d’une « science des sciences », une analyse de ce qui justifie que la production du chercheur soit considérée comme scientifique. La gestion s’intéresse au fonctionnement des organisations. Elle porte sur la manière de conduire, diriger, structurer et développer l’organisation (et notamment l’entreprise). Elle englobe non seulement les aspects comptables et financiers, mais aussi l’animation des hommes et des femmes qui doivent travailler ensemble dans le but d’une action finalisée. Ainsi, la gestion inclut diverses disciplines telles que la finance, la comptabilité, le marketing, la logistique ou encore la gestion des ressources humaines et la stratégie. Il s’ensuit qu’un certain nombre des phénomènes étudiés ne sont pas directement observables. C’est le cas par exemple des attitudes du consommateur qui sous-tendent son comportement d’achat, de l’image de marque de l’entreprise ou encore de l’implication et de la motivation des salariés. Dès lors, il convient de passer par une instrumentation pour appréhender un certain nombre de phénomènes en gestion. Les concepts doivent alors être traduits en données empiriques - ou inversement il faut effectuer un travail d’abstraction pour passer du monde empirique au monde conceptuel. Or, à partir du moment où il y a instrumentation, comment s’assurer que l’on mesure bien ce que l’on est sensé mesurer ? Par ailleurs, les chercheurs en gestion utilisent des outils différents des chercheurs en sciences exactes. Ils peuvent avoir recours à des méthodes d’accès au réel (étude de cas, recherche action…) et des techniques de recueil (observation, entretien, enquête statistique…) et d’analyse des données qui peuvent poser des problèmes spécifiques en termes de validité et de fiabilité. Par conséquent, la gestion diffère des sciences exactes (tel que la physique) à la fois par son objet d’étude (les organisations) et par ses outils de collecte et d’analyse des données. Nous n’abordons pas ici les questions relative à la mesure qui ont été étudiées par ailleurs (Gollety, Le Flanchec, 2006), mais centrons l’attention sur les questions épistémologiques, afin de réfléchir aux critères qu’il convient de retenir pour juger du caractère scientifique de la production du chercheur en gestion. Nous montrons alors que qu’il n’y a pas aujourd’hui de consensus sur la pratique scientifique en gestion. Il existe différentes manières d’appréhender le réel, de prendre en compte l’objectivité ou encore de reconnaître la subjectivité des acteurs, de concevoir la relation objet/sujet, de définir des critères de
  • 4. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 2 démarcation entre ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas et de contribuer à la connaissance. Ce sont ces différents points que nous allons présenter successivement afin d’exposer quelles sont les différences entre les différents positionnements épistémologiques en gestion. Bien qu’il existe différentes taxonomies des recherches, Wacheux (1996) considère que « la discussion épistémologique se concrétise par une prise de position pour l’un des quatre grands paradigmes principaux » qui sont le positivisme, la sociologie compréhensive, le constructivisme et le fonctionnalisme. Nous centrons ici notre attention sur les trois premiers de ces positionnements épistémologiques1 1. COMMENT APPREHENDER LE REEL EN GESTION ? . Il existe bien sur d’autres approches et notre exposé est ici nécessairement réducteur, néanmoins nous avons choisi quelques grands paradigmes et quelques auteurs en leur sein afin de les exposer dans une vision pédagogique, car ils nous semblent faire partie des références épistémologiques les plus utilisées aujourd’hui. La manière dont on appréhende le réel n’est pas la même selon le positionnement épistémologique retenu. 1.1 Les positivistes et le principe ontologique Pour les tenants du positivisme (tels Comte ou Durkheim), la connaissance scientifique implique nécessairement une ontologie. La méthode scientifique a pour objectif d’accéder à la connaissance de la réalité. La réalité existe en elle-même et le réel est indépendant de l’observateur. Il existe des lois objectives indépendantes du sujet. Le but de la science est de découvrir ces lois et les régularités qui gouvernent les faits. Ainsi, pour Comte (1830) « le caractère fondamental de la philosophie positive est de regarder tous les phénomènes comme assujettis à des lois naturelles invariables dont la découverte précise et la réduction au moindre nombre possible sont les buts de tous nos efforts ». La méthode positiviste ne s’applique pas uniquement aux sciences physiques mais également aux sciences sociales - ou ce que Durkheim (1894) appelle « l’étude des phénomènes sociaux ». Ainsi, pour ce dernier, « les phénomènes sociaux sont des choses et doivent être traités comme des choses. (…) Traiter des phénomènes comme des choses, c’est les traiter en qualité de data qui constituent le point de départ de la science. Les phénomènes sociaux présentent incontestablement ce caractère. » (Durkheim, 1894) 1 Notons qu’il n’existe pas « un » positivisme, ni « un » constructivisme, mais pratiquement autant d’approches que d’auteurs, et que de nombreux débats ont eu lieu au sein de chaque paradigme. Quoi qu’il en soit, de grands principes fondamentaux peuvent être formulé et c’est là l’objet de notre propos, sans aller dans le détail de chaque auteur.
  • 5. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 3 Le principe de causalité est également au cœur de l’approche positiviste. Il consiste dans l’affirmation que n’importe quel événement peut être expliqué par un lien causal. Pour connaître la réalité, il faut donc découvrir les raisons simples par lesquelles les faits observés sont reliés aux causes qui les expliquent. 1.2 Les constructivistes s’appuient sur des « représentations du monde » dans un univers construit Pour la plupart des constructivistes2 Disposant ainsi d'une carte mentale, l'individu encode ce qu'il voit pour le faire correspondre aussi précisément que possible à la carte. A mesure que les divergences s'accumulent, la carte se réduit de plus en plus à une simple métaphore mais, paradoxalement, l’aide à , l’hypothèse ontologique est remplacée par l’hypothèse phénoménologique. Dans cette approche, il n’y a pas une existence naturelle des choses dont on chercherait à expliciter les lois universelles. A l’opposé, les constructivistes considèrent que le chercheur ne peut s’appuyer que sur les représentations des acteurs pour appréhender le monde. Par conséquent, le chercheur ne peut pas parvenir à une connaissance d’une réalité ontologique mais seulement à une « interprétation du monde ». « Ne postulant plus la réalité de la réalité mais seulement la représentabilité de nos expériences, nous ne pourrons plus définir la vérité par la perfection de la superposition de ce réel et du modèle de ce réel. En revanche, nous saurons reconnaître l’adéquation des modèles de notre expérience du monde avec cette expérience. Ainsi, la clé qui ouvre la serrure : elle nous convient parce qu’elle s’accorde avec notre expérience de la serrure. Mais elle ne nous dit rien sur la réalité de cette serrure elle même, pas même que cette clé soit la seule bonne clé et moins encore la vraie clé ». (Le Moigne, 1990, p. 106) Il s’ensuit que les acteurs ne perçoivent le réel qu’à travers leurs propres représentations du réel et donc celui-ci n’est autre qu’un construit. Le monde auquel l’individu a à faire face est construit par lui même (à l’appui de ses représentations du monde). On parle notamment d’environnement « agi » ou « pro agi » au sens de Weick (1995). Pour ce dernier, l’environnement est « agi » parce que les informations sur l’environnement passent par des filtres déformants avant d’être décodées, interprétées au moyen des schémas mentaux des individus. En effet, le processus de décision s’appuie sur une représentation ou une carte mentale, qui permet à l’individu de « retrouver son chemin » en terrain inconnu. Pour illustrer l’idée de carte mentale, Weick (1995) prend l’exemple de deux soldats sont perdus dans les Alpes: « Convaincus que nous étions perdus, nous nous préparions pour notre fin Puis l'un de nous a trouvé une carte dans sa poche et cela nous a tranquillisés. Nous avons dressé nos tentes et attendu la fin de la tempête, puis nous avons découvert notre position sur la carte. Et nous voilà. Le lieutenant qui avait fait partie l'unité demanda cette carte remarquable et l'étudia. Il découvrit, à son grand étonnement que ce n'était pas une carte des Alpes mais une carte des Pyrénées. » Weick (1995, p. 54) 2 Voir également Lemoine (1990) et Piaget (1967)
  • 6. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 4 dessiner une carte plus représentative de la réalité. L’environnement se trouve ainsi construit, à travers des représentations (ou cartes) mentales, qui s’appuient sur une information limitée voir erronée (filtres déformants). 1.3 La sociologie compréhensive cherche à comprendre l’activité sociale par interprétation La sociologie compréhensive (ou interprétative) dont Weber (1922 et 1965) est le père fondateur, aborde quant à elle les phénomènes sociaux d’une toute autre manière. La sociologie compréhensive “se propose de comprendre par interprétation l'activité sociale et par là d'expliquer causalement son déroulement et ses effets.” (Weber, 1922). Weber donne la définition suivante de l’activité sociale : « Nous entendons par "activité" un comportement humain (peu importe qu'il s'agisse d'un acte extérieur ou intime, d'une omission ou d'une tolérance) quand et pour autant que l'agent ou les agents lui communiquent un sens subjectif. Et par activité "sociale" l'activité qui, d'après son sens visé par l'agent ou les agents, se rapporte au comportement d'autrui, par rapport auquel s'oriente son déroulement. » (Weber, 1922) Cette définition de l’activité sociale est centrée sur l’interaction des individus les uns avec les autres. Dans cette approche, la question centrale qui se pose au sociologue est de savoir quel sens donner à une action sociale. Comment l'interpréter. Pour cela, il importe de se demander quelle signification l'acteur social donne à sa relation avec l'autre. Il s'agit de comprendre la subjectivité de l'acteur social en interrelation avec d'autres acteurs sociaux. Par conséquent, la réalité sociale ne peut être appréhendée qu’à travers les intentions des acteurs. Dans la sociologie compréhensive, l’acteur est situé au centre du dispositif de recherche. Le chercheur s’intéresse aux perceptions et aux intentions des acteurs. C’est le sens, la signification, que les individus donnent à leurs actes qui constitue le véritable objet de recherche. La sociologie compréhensive porte sur le sens du vécu. Selon les termes de Weber : “La compréhension considère l’individu isolé et son activité comme unité de base, je dirais son atome” (Weber, 1965) 2 OBJECTIVITE / SUBJECTIVITE ET RELATION OBJET /SUJET 2.1 Le positivisme, une science objective Selon Emile Durkheim (1894) « il nous faut donc considérer les phénomènes sociaux en eux- mêmes, détachés des sujets conscients qui se les représentent : il faut les étudier du dehors comme des choses extérieures... Cette règle s’applique donc à la réalité sociale toute entière sans qu’il y ait lieu de faire aucune exception ». Cela signifie qu’une démarche scientifique doit exclure la subjectivité. Il faut étudier les situations de gestion du dehors. L’observation doit être objective et conduite avec rigueur c’est à dire en utilisant le maximum de précautions pour que les idées reçues de l’observateur
  • 7. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 5 ou le manque d’objectivité dans l’observation, ne faussent pas le résultat. De plus, l’observation doit être reproductible, c’est à dire qu’une recherche doit donner les mêmes résultats lorsqu’elle est renouvelée dans le temps dans les mêmes conditions. 2.2 Le constructivisme et l’interaction objet/sujet La démarche constructiviste considère que le principe d’objectivité est inadapté aux sciences de gestion. En effet, la connaissance ne s’appuie pas sur la connaissance du réel (principe ontologique), mais sur les représentations des acteurs. Le chercheur ne travaille pas sur la réalité mais sur des représentations, construites à partir de la perception des acteurs. L’accès à la connaissance ne peut donc pas être objective, mais s’appuie sur les représentations subjectives des acteurs. Enfin, à partir du moment où l’univers est construit, alors il y a nécessairement une interaction entre l’objet et le sujet. Pour illustrer l’interaction entre l’objet et le sujet, reprenons un exemple cité par Giddens (1987, p. 416-417) et appelé le « théorème de Machiavel ». Ainsi, Machiavel 3 2.3 La sociologie et la compréhension des intentions des acteurs s’intéresse au pouvoir de l’Etat et cherche à déterminer les règles des comportements sociaux dans le domaine politique. Selon Machiavel, celui qui détient du pouvoir est jugé par ses sujets sur son efficacité (dans la gestion des problèmes politiques) et non sur sa moralité personnelle (ce qui s’oppose à la pensée dominante à l’époque où on reliait le politique au divin). Il s’ensuit qu’une des qualités essentielles pour conserver son pouvoir consiste à savoir s’adapter aux changements de circonstances, ce qui peut conduire dans certains cas à renier sa parole ou à utiliser la ruse de manière contraire aux principes moraux. Or, Giddens (1987) montre qu’à partir du moment où Machiavel théorise le fonctionnement du pouvoir (il établit des maximes générales à partir de l’expérience historique), il va avoir une influence sur le réel. Le comportement des hommes politiques est modifié c'est-à-dire que d’une part les dirigeants trouvent ça normal d’user de la ruse (et le feront peut être plus facilement), mais en même temps, du fait de l’existence des écrits de Machiavel, les sujets deviennent plus méfiants devant les faveurs du Prince et changent leur comportement. Par conséquent, la formulation de la théorie a un effet indirect sur le comportement des acteurs. Ainsi, Giddens nous dit : « Le théorème de Machiavel n’est pas une simple remarque sur le pouvoir et l’appui du peuple, en politique. Son auteur voulait en faire une contribution à la mécanique concrète du gouvernement, et c’est bien ainsi qu’il fut reçu. Il n’est pas exagéré d’ajouter que l’art de gouverner n’a plus jamais été exactement le même à partir du moment où les écrits de Machiavel furent reconnus ». (Giddens, 1987, p. 416) La sociologie compréhensive consiste à centrer l’attention sur les mobiles de l’action pour comprendre et expliquer la réalité sociale, c’est à dire qu’elle cherche à expliquer le sens de l’activité sociale des individus par la réalisation des intentions conscientes ou inconscientes. Il n’est donc pas possible d’être objectif, au contraire, cette approche reconnait pleinement le caractère subjectif des phénomènes étudiés. 3 Machiavel a écrit Le Prince en 1513
  • 8. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 6 Se pose alors la question de savoir comment faire pour comprendre les intentions des acteurs. En effet, le discours des acteurs ne reflète pas toujours directement le sens réel de leurs actions. Ainsi, le discours de l’acteur est marqué par la relation sociale qu’il entretient avec celui à qui il parle. De plus l’individu peut avoir de multiples raisons de cacher certaines de ses motivations réelles. Enfin, ce dernier peut ne pas avoir pleinement conscience de l’ensemble des motivations de son action. Il est donc nécessaire d’adopter une méthodologique qui permette de comprendre les intentions des acteurs de manière rigoureuse. La méthode proposée par Weber consiste à chercher à se représenter, dans son esprit, l’état d’esprit de l’acteur (cela correspond à une attitude d’empathie4 3 CRITERES DE DEMARCATION ENTRE SCIENCE ET NON SCIENCE ). Pour Weber, la compréhension n’est pas processus qui s’appuie sur l’intuition, mais véritable méthode logique orientée vers la saisie du sens d’une activité ou d’un comportement. Pour interpréter le comportement des acteurs, le chercheur dispose aussi d’outils conceptuels. On peut distinguer notamment deux types d’outils chez Weber, d’une part des grilles qui facilitent l’interprétation du comportement de l’acteur et d’autre part l’élaboration d’idéal type. 3.1 Les positivistes : de la vérifiabilité et la réfutabilité Pour les positivistes, compte tenu du principe ontologique, on va pouvoir dire qu’une chose est vraie lorsqu’elle décrit la réalité. La science dispose alors d’un critère de vérité (ou de vérifiabilité). Pour Auguste Comte, le critère permettant de déterminer si une théorie décrit une réalité, c’est l’observation objective des faits (vérification empirique). « L’observation des faits est la seule base solide des connaissances humaines » écrit-il dans son Cours de philosophie positive. Mais ce point de vue n’est pas commun à tous les positivistes. Ainsi, pour Popper, la vérifiabilité n’est pas suffisante. Une théorie scientifique doit aussi être formulée dans des termes qui la rende réfutable. Une théorie scientifique est réfutable si on peut concevoir des faits susceptibles de la contredire. Une théorie réfutable soumise aux faits de façon rigoureuse est scientifique tant qu’elle n’est pas réfutée. Le caractère réfutable permet de mettre les conclusions de la théorie à l’épreuve des faits, mais ne préjuge pas du résultat de cette épreuve. Si les expériences confirment les conclusions de la théorie, la théorie est corroborée, dans le cas contraire elle est invalidée. En reprenant les termes de Popper (1935) : « un système faisant partie de la science empirique doit pouvoir être réfuté par l’expérience ». 3.2 Les constructivistes et le principe d’action intelligente L’approche constructiviste s’appuie sur une construction intellectuelle. En effet, le réel ne pouvant pas être appréhendé de manière objective, le chercheur doit construire une 4 Empathie : Capacité à se mettre à la place de l’acteur (à se représenter son état d’esprit)
  • 9. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 7 représentation du réel en s’appuyant sur l’exercice de la raison, c’est à dire sur une argumentation qui n’est pas un calcul algorithmique mais un raisonnement qualifié de « procédural » par H. Simon. La démarche constructiviste s’appuie sur ce que Newell et Simon (1972, 1976) ont appelé le principe d’action intelligente (Conférence de Turing). Le concept d’action intelligente décrit, l’invention ou l’élaboration, par toute forme de raisonnement (descriptif à posteriori), d’une action (ou plus correctement une stratégie d’action) proposant une correspondance adéquate entre une situation perçue et un projet conçu par le système. La démarche de recherche constructiviste s’appuie donc fondamentalement sur un exercice de la raison, dans lequel les critères d’intelligibilité et de reproductibilité doivent être respectés. De plus, dans cette approche, les phénomènes sont considérés comme des tissus de relations, c’est à dire qu’il est impossible de les réduire à des causalités simples (comme cela est le cas dans l’approche positiviste). De plus, la démarche constructiviste est finalisée. Elle est fondamentalement orientée vers l’action et les préconisations managériales. Enfin, à cela, il faut adjoindre les notions d’enseignabilité et d’adéquation. Une connaissance est adéquate si elle suffit, à un moment donné, à expliquer ou à maîtriser une situation. L’enseignabilité quant à elle signifie que la connaissance produite doit être transmissible. Notons qu’une synthèse des éléments structurants du paradigme constructiviste et de ses critères de scientificité est proposée par Charreire et Huault (2001) et reproduit dans le tableau ci-après. Source : Charreire et Huault (2001, p.38) 3.3 La sociologie compréhensive : de l’empathie à la neutralité axiologique
  • 10. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 8 Enfin, pour les tenants de la sociologie compréhensive, les critères de validité sont d’une part les capacités d’empathie que développe le chercheur et d’autre part le caractère idiographique des recherches. Une recherche présente un caractère idiographique si les phénomènes sont étudiés en situation. La compréhension du phénomène est alors dérivée du contexte. Enfin, dans la démarche compréhensive, le chercheur peut avoir une implication forte dans sa relation avec l’acteur (car son objectif est de reconstruire, dans son esprit, la logique de l’action de l’acteur). Il s’ensuit que le propre système de valeurs du chercheur est susceptible de biaiser son analyse. Pour Weber, le chercheur doit donc respecter ce qu’il appelle une « neutralité axiologique ». Le terme « axiologique » signifie qui « a trait aux valeurs ». La neutralité axiologique est la neutralité par rapport aux valeurs ou système de valeurs. Le chercheur ne doit pas juger l’acteur mais le comprendre. (la neutralité axiologique, c’est le fait de ne pas porter de jugement). Ainsi, selon les termes de Weber : “La science aide l’homme d’action à mieux comprendre ce qu’il veut et peut faire, elle ne saurait lui prescrire ce qu’il doit vouloir”. 4 INDUCTION, DEDUCTION ET PRODUCTION SCIENTIFIQUE Il n’y a pas de consensus non plus, au sein de la communauté scientifique quant au caractère scientifique ou non des démarches inductives 4.1 Le positivisme et le débat induction/déduction La question du caractère scientifique ou non de l’induction a fait l’objet de nombreux débats, y compris chez les positivistes, notamment au sein du cercle de Vienne (Soulez 1985). Si certains positivistes reconnaissent le caractère scientifique de la démarche par induction, l’approche hypothético déductive devient nécessaire à partir du moment où l’on s’inscrit dans le positiviste moderne de Popper. En effet, ce dernier considère l’induction comme non scientifique. Ainsi, affiche-t-il clairement : « personnellement, je considère que les diverses difficultés attachées à la logique inductive sont insurmontables » Popper (1935). Pour Popper, la démarche hypothético-déductive est la seule démarche scientifique. Elle consiste à suivre un processus linéaire et invariant visant à traduire des analyses théoriques à travers des hypothèses de recherche qui sont ensuite testées sur le terrain à travers des situations empiriques considérées comme représentatives. Dis autrement, par déduction logique on parvient à la formulation de conclusions générales cohérentes entre elles (conceptualisation) qui sont ensuite mises à l’épreuve des faits (testées empiriquement). « La théorie que je vais développer dans les pages suivantes s’oppose directement à tous les travaux tentant d’utiliser les notions de la logique inductive. On pourrait la décrire comme la méthode déductive de contrôle ou comme la conception selon laquelle une hypothèse ne peut être que soumise à des tests empiriques et seulement après avoir été avancée. » Popper (1935)
  • 11. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 9 Une recherche hypothético-déductive se décompose en trois phases : l’exploration, l’élaboration d’un modèle (constitué d’hypothèses réfutables) et le test du modèle. Si le modèle est corroboré par l’observation la théorie est confirmée (tant qu’une expérience ne vient pas le remettre en cause). Dans le cas contraire, le modèle est revu pour produire une nouvelle conceptualisation du phénomène qui sera à nouveau soumise au test. Dans l’approche positiviste moderne, dans la lignée de Popper (1935, 1985), la progression de la science suit alors un processus dans lequel un ensemble de conjectures réfutables se trouve réfutées à un moment donné, et de nouvelles conjectures réfutables se substituent aux précédentes. Tant qu’elles ne sont pas réfutées, ces théories constituent l’état de la connaissance. Ainsi, selon les termes de Popper (1935) : « si les conclusions du modèle résistent à l’épreuve des tests, la théorie a provisoirement réussi son test : nous n’avons pas de raison de l’écarter. Mais une décision positive ne peut soutenir la théorie que pour un temps car des décisions négatives peuvent toujours l’éliminer ultérieurement ». 4.2 Approche constructiviste et rupture épistémologique Dans la démarche constructiviste, il y a un processus d’aller et retour permanent entre théorie et terrain. Ainsi, l’objet de recherche est sans cesse redéfini dans l’interaction qu’il entretient avec le terrain empirique. L’objet de la recherche est construit et redéfini au fur et à mesure de l’avancement de la recherche. Il n’est en fait totalement éclairci qu’à la fin de la recherche. La construction de la science est elle alors différente. Bachelard (1934) met l’accent sur une caractéristique spécifique d’une démarche scientifique : la complexité de la détermination du problème à résoudre. Pour ce dernier, ce qui est le plus difficile dans une recherche scientifique, c’est de bien cerner le problème que l’on veut résoudre. Ainsi, selon ses termes : “Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et, quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit.” (Bachelard, 1934, p. 14) Cet accent mis sur l’importance du questionnement s’appuie sur une analyse du progrès scientifique en terme de rupture épistémologique. Une théorie nouvelle n’est pas le simple prolongement de théories antérieures, elle se construit en s’opposant à la théorie antérieure, en adoptant un autre questionnement un autre angle d’approche. Ainsi, selon Bachelard : “Il n y a pas de transition entre le système de Newton et le système d’Einstein. On ne va pas du premier au second en amassant des connaissances en redoublant de soin dans les mesures en rectifiant légèrernent des principes. Il faut au contraire un effort de nouveauté totale. » (Bachelard, 1934, p. 46) 4.3 la sociologie compréhensive et l’immersion dans le phénomène étudié
  • 12. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 10 La sociologie compréhensive a pour objectif de comprendre l’activité sociale par interprétation. En ce sens, elle nécessite une forte immersion au sein du phénomène étudié. Elle nécessite alors une approche approfondie du terrain afin de permettre une compréhension de l’activité sociale, à partir des intentions et des motivations des acteurs qui interagissent les uns avec les autres. Conclusion : Il existe une diversité de paradigmes épistémologiques en gestion, c'est-à-dire de manières de concevoir la science. Il n’y a pas, à notre avis, un paradigme qui ait le monopole de la scientificité. Les différentes approches ont leurs cohérences propres et sont toutes utiles aux sciences de gestion pour autant qu’elles soient effectuées avec rigueur, une démarche argumentée et qu’elles proposent une réflexion sur la portée des connaissances produites. Cette absence de consensus entre ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas, nous semble être une richesse pour cette discipline. Différentes approches alternatives co-existent non exclusives les unes des autres. L’essentiel pour le chercheur en gestion aujourd’hui est d’avoir une réflexion sur la portée de sa production scientifique et de s’assurer de la cohérence entre les trois pôles fondamentaux décrits par De Bruyne, Herman et Schoutheete (1974), qui sont en interaction les uns avec les autres : le pôle épistémologique, le pôle théorique et le pôle technique5 Par conséquent, il apparaît ici non seulement que la question épistémologique n’est pas toujours suffisamment explicitée par les chercheurs aujourd’hui, mais aussi que les différentes disciplines de gestion (notamment dans l’étude ici citée la GRH et le Marketing, mais les autres disciplines également) n’appréhendent pas nécessairement le réel de la même . Or, dans la pratique, relativement peu de chercheurs affichent leur rattachement à un paradigme épistémologique. Ainsi, Gollety et Le Flanchec (2006), à l’appui de l’analyse de 441 articles publiés dans la revue de Gestion des Ressources Humaines et dans la revue Recherche et Applications Marketing, montrent que : « en ce qui concerne le positionnement épistémologique des recherches étudiées, il faut constater que la très grande majorité des chercheurs n’affichent pas leur paradigme de rattachement de manière explicite. Prendre position sur ce point, relève donc très largement de l’interprétation. Cependant, nous estimons qu’environ 40% des études avec application empirique étudiées dans la RGRH et 63% de celles analysées dans RAM sont ouvertement hypothético-déductives. Probablement ce chiffre est-il sous-estimé, tant la posture épistémologique et méthodologique n’est, bien souvent, pas explicitée. Par ailleurs, les recherches faisant référence à un positionnement constructiviste ou interprétatif sont rares, bien qu’elles existent (nous en recensons une dizaine dans la revue de GRH, moins dans RAM). Notamment, quelques références à la théorie enracinée de Glaser et Strauss (1967) sont à noter. Nous en déduisons que la posture positiviste est dominante, même si d’autres critères seraient également nécessaires pour en juger plus précisément » (Goletty, Le Flanchec, 2006, p. 122). 5 Le schéma originel de De Bruyne et alii comporte un quatrième pôle appelé pôle morphologique, mais celui-ci est ici intégré au pôle technique.
  • 13. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 11 manière et ont des ancrages épistémologiques divers. Finalement, l’apport de cette contribution est de mettre l’accent sur l’importance de la réflexion épistémologique en gestion, car il s’agit d’une discipline où la production de connaissance ne va pas de soit et où il existe différentes manières de concevoir ce qu’est la science. BIBLIOGRAPHIE Bachelard G. (1934), Le nouvel esprit scientifique, PUF Charreire, S., Huault, I. (2001) Le constructivisme dans la pratique de recherche : une évaluation à partir de seize thèses de doctorat, Finance Contrôle Stratégie, Volume 4, N° 3, p.31 - 55. Comte A. (1975), Cours de Philosophie positive, Hermann (les six volumes sont publiés entre 1830 et 1840) De Buyne P., Herman J. et Schoutheete M. (1974), Dynamique de recherche en sciences sociales, PUF Durkheim E. (1988), Les règles de la méthode sociologique, Flammarion (paru en 1894 dans les tomes 37 et 38 de la Revue Philosophique) Giddens A., (1987), La constitution de la Société, PUF Herman J. (1988), Les langages de la sociologie, PUF Huberman M., Miles M., Qualitative Data Analysis, 1984 (traduction française Analyse des données qualitatives, recueil de nouvelles méthodes, De Boeck, 1991) - Seconde édition révisée 1994 Gollety M. Le Flanchec A. (2006), La validité des recherches qualitatives en GRH et Marketing : théorie et pratique, Revue Sciences de Gestion, n°52 Lemoine J.F. (1990), Epistémologies constructivistes et sciences de l’organisation, dans Epistémologies et Sciences de gestion (Coord. Martinet) Economica, p. 81-140 Newell A., Simon H. A. (1972), Human problem solving, Englewood Cliffs, New Jersey, Prentice Hall Inc Newell A., Simon H. A. (1976), Computer Science as Empirical Inquiry : symbols and Search, Communication of the ACM, March, Vol 19, n°3 Piaget J. (1967), Logique et Connaissance Scientifique, Gallimard, Encyclopédie de la Pléïade Popper K. (1935) La logique de la découverte scientifique, Payot Popper K., (1985) Conjectures et réfutations, Payot (traduction de conjectures and refutations, Routledge and Kegan Paul, London, 1963) Simon H. A. (1969), The sciences of the Artificial, Cambridge Mass., The MIT Press Soulez A. (sous la direction de), Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, PUF, 1985 Wacheux F. (1996), Méthodes qualitatives et recherche en gestion, Economica,
  • 14. A.LE FLANCHEC /Cahiers de Recherche PRISM-Sorbonne / CR 11-18 12 Weber M. (1922) Economie et Société (traduit en français chez Plon 1971). Weber M. (1965) Essai sur la théorie de la science (Recueil d'articles publiés entre 1904 et 1917), Plon 1965 Weick, K. (1995) Sense making in organizations, Sage
  • 15. Liste des cahiers de recherche du PRISM – ANNEE 2011 N° Titre Auteurs CR-11-01 La RSE, entre universalisme et contingences : le cas de la côte d’ivoire D. Gnanzou C.H. D’Arcimoles S. Gaultier - Gaillard CR-11-02 Diversité au sein des organes de direction et Gouvernance des entreprises H. Ben Ayed S. Saint-Michel CR-11-03 La gouvernance des entreprises socialement responsables J-J. Pluchart CR-11-04 L’évaluation de la performance individuelle au travail confrontée à la logique partenariale et justicielle de la RSE B. Condomines CR-11-05 Mise en œuvre opérationnelle de la RSE : Une étude descriptive et comparative des pratiques de deux entreprises industrielles en Côte d’Ivoire. D. Gnanzou CR-11-06 Responsabilité Sociale de l’Entreprise et Publicité : vers une validation du statut médiateur de l’attitude envers la marque au sein de la relation entre la responsabilité sociale de l’entreprise communiquante et la confiance envers la marque S.Herault CR-11-07 C’est l’heure du goûter ! Les représentations par les 7-11 ans d’un repas dédié à l’enfance P. Ezan M.Gollety C.Damay V. Nicolas-Hémar CR-11-08 Une approche exploratoire de l’influence des facteurs situationnels sur le comportement d’achat en ligne : Cas de l’achat de vêtement en ligne M. Ghaibi CR-11-09 Brand content et génération Z : L’avenir des marques doit-il passer par Leurs contenus ? E.Cherif CR-11-10 Les Compagnons réussissent-ils comme les autres ? Proposition d’une typologie des attentes en termes de carrière au sein de l’AOCDTF E.Hennequin D.Abonneau CR-11-11 Surmonter les difficultés de la méthode QCA grâce au protocole SC-QCA G.Chanson CR-11-12 Les marques alimentaires et les enfants : Quel rôle jouent-elles lors des goûters partagés entre pairs ? P. Ezan M.Gollety C.Damay V. Nicolas-Hémar CR-11-13 GRH et télétravail : quel cadre légal ? J.Abou Hamad CR-11-14 L’externalisation de la fonction comptable à l’épreuve de la théorie du signal. G.Chanson V.Rougès CR-11-15 A researcher's guide to innate consumer behaviour: integrating evolutionary life sciences into marketing. F.T.Wehrle CR-11-16 Les impératifs hypothétiques d’une communication de crise Réussie. M.Cros S.Gaultier-Gaillard CR-11-17 Etude théorique et méthodologique sur le thème de la conciliation vie privée-vie professionnelle des salariés. S.Kilic CR-11-18 Regard épistémologique sur les sciences de gestion A.Le Flanchec