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Elle, c’est Marilyn Focky.
Du plus loin que je me souvienne,
Elle a toujours été là,
Dans le sillage de moi.
Moi, c’est Marilyn Turkey,
Celle qui écrit.
Marilyn et Marilyn. C’est con.
C’est comme ça.

Confusion. Aliénation. Schizophro.
Drôles de trucs.
Turkey et Focky.
Marilyn et Marilyn.
Ta gueule…
PREMIER OS : J’AI 6-8 ANS
MON AMOUR,
De la douceur de mes 6-8 ans,
Je t’écris cette première lettre.
Je ne te connais pas encore.
Je ne t’ai jamais vu.
Tu ne te doutes même pas que j’existe.
Mais moi, je veille sur nous.
Je pense à nous.
Je me prépare à t’aimer.
À te marier.
Et à te donner mon corps parfait de femme.
Je t’adore,
Marilyn Turkey.
MON AMOUR,
Soyons clairs.
Je veux une grande robe blanche de mariée.
Dessous, je porterai un body de dentelle blanche qui
moulera mon corps parfait de femme. Oui, une espèce de
tout juste au corps, un peu comme celui que je porte au
cours de gymnastique. Mais celui du cours de gym, celui-là,
je le hais. Il rentre dans mes fesses, et mes jambes de cochon
sont complètement nues. Face à mes 2 guiboles à vif, j’ai
beaucoup de mal à faire la roue, le grand écart, les cumulets ;
toujours sous ma vue, elles m’empêtrent mes mouvements,
ma concentration dans un méli-mélo corporel anarchique,
battement d’ailes boudins blancs. Pourquoi suis-je obligée de
montrer à la classe entière ces parties de mon corps que je te
réserve ?…
Pour l’body de dentelle blanche, la sensation sera bien
différente. Et puis, d’ici à notre mariage, je n’aurai plus mes
jambes de cochon ; pour l’instant, je suis encore un morceau
de pâte plasticine ingrate, sans queue ni tête, mais attends de
voir, Mon Amour, de voir la suite…
La seule question que je me pose, c’est pour le riz.
J’ai bien observé le riz au mariage de Tante Poupy… Le
riz, elle en avait partout jusqu’au trou du but, je suis sûre.
T’imagines la nuit d’noces qu’elle a dû passer avec tous ces
grains collés, incorporés à son fond de teint, sous ses ongles
incarnés, et qui sait, oui, peut-être un tout petit grain de rien
di tout osut s’infiltrer là où l’on ne doit pas aller ! Oh, le
vulgaire grain de l’Oncle Bent dans sa boîte orange… Qui se
faufile au plus doux de toi-même le plus beau jour de ta vie.
Tu vois, je veux être claire avec toi.
Je réfléchis beaucoup.
Je serai vigilante.
Le hasard n’aura aucune emprise sur la perfection de
notre amour.
Marilyn T.
Une autre lettre : MA MAISON
Tu sais ce que c’est une « tranche milanaise » ?
Tu confonds pas avec « escalope milanaise », hein ?
Non. Une tranche milanaise, c’est un gâteau de glace
d’Italy qui a 3 goûts différents.
3 étages, 3 parfums et un sommet parsemé d’éclats de
noisettes sucrées.
C’est vraiment délicieux. Je la mange parfois au restaurant
des Italyens.
Ben ma maison, c’est une tranche milanaise : 3 étages, 3
parfums et un toit plat où les oiseaux-noisettes viennent se
déposer.
Alors :
PREMIER ÉTAGE,
C’est la cave, le garage et la buanderie.
Et pour le parfum, ça pue un peu partout. À cause des
eaux des égouts de tous ces tuyaux boyaux qui transpercent
le bide de ma maison. Quelques fois, j’entends des cliquetis
dans la robinetterie que peut-être même, ce sont des minusanimaux qui ont élu domicile au sein même de mon chez
moi. On dit que dans les tuyauteries, il y a des serpents qui
vivent. On dit que c’est arrivé près de chez moi, qu’un
serpent est venu lécher les fesses de quelqu’un assis sur le pot
du WC. Tu imagines ?… Alors moi quand je suis là peinarde
au fond de mon bain, je ne sais pas comment ce qui peut
m’arriver. Ce qui incontournablement doit arriver. Ce qui
m’ARRIVERA, puisque je ne suis PAS comme tout le
monde et que quelque chose d’important VA m’arriver. Je le
sens. Je le sais.
Dans la buanderie,
Il y a un congélateur, une machine à laver le linge, un
orgue.
Je sais jouer de l’orgue. De toute façon, faire de la
musique, c’est ultra simple : il suffit de mettre les doigts aux
bons endroits et aux bons moments. Pour quelqu’un d’assez
ponctuel et précis comme je, c’est donc assez facile. Et de
l’orgue, j’en joue. Surtout l’Ave de Maria. Suis douée pour.
C’est vrai. Quand j’en joue, même les poissons du
congélateur sont troublés. Je dirais même, impressionnés.
Une majesté musicale jaillit de cet orguelet noir et blanc –
qui pue lui aussi, une odeur de bouche mal aérée – et éclate
en pétards d’émotions trifouillant âme et corps de tout ce qui
est en vie. Et l’Ave de Maria, c’est puissant hein. Il paraît que
c’est un truc de la religion. Alors mon père m’a dit : « Tu
vois que la religion a aussi ses bons côtés ! » Et ça m’a
troublée. De vrai. Parce que moi j’étais devenue contre la
religion. Et je ne VEUX PAS faire ma communion. À cause
du curé. Dans l’église, il dit des histoires qui me donnent
envie de pleurer, et quand je pleure, je deviens encore plus
faible, et là l’curé, il peut me faire gober tout ce qu’il veut
tant j’ai besoin de croire en quelque chose qui me rassure.
Oh c’est une lutte interne. Et puis quand il faut toujours être
gentille même avec ceux qui sont méchants avec nous…
C’est dur quoi ! Ça m’emmerde, ça franchement. Je devrais
donner mon stylo préféré à mon frère quand il m’énerve ?!!
Mais non. Des claques oui. Au frère, au curé ! Œil pour œil
dent pour dent, et je garde mon stylo, et va jouer avec tes
autos ! Tête d’hydrocéphale va !
Oui. « TÊTE D’HYDROCÉPHALE ».
Si les eaux font gonfler les tuyauteries du 1er étage, l’eau
fait aussi gonfler la tête de mon frère. Pauv’ tout petit, i n’a
pas d’chance. C’est le médecin qui a dit à ma mère que
« l’enfant a une grosse tête ». J’ai bien vu que ma mère n’a
pas du tout apprécié. Moi, j’ai observé mon frère sous toutes
ses coutures-jointures, j’ai rien décelé d’anormal. Alors oui,
sa tête est bien grosse, mais ça fait pas flotchflotch hein
comme une bouée remplie d’eau. Et mon frère pisse normal,
pleure normal, bave normal, sue. Mais si le médecin l’a dit…
Mais moi, du tréfonds de la buanderie, j’éructe mes Ave
de Maria à la face des 3 étages de ma maison. Et la musique
adoucit les demeures… Ma musique adoucit mes sueurs…
Ma musique plane dans la tête comme un albatros…
« 8. 9. 8. 6. 8. 9. 8. 6. 11. 9… »
Au 1er étage,
Il y a aussi le garage.
Qui pue bien sûr. Qui, étagère après étagère, recèle bien
des souvenirs colifichets de toutes sortes.
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Mon Amour,
Quand tu me tiendras dans tes bras, ce sera fort.
Tu embrasseras de toute ta longueur mon corps de
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Se secouera de petites convulsions divines.
Nous serons bien.
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Si je pose ma main ? Si je dépose ma main… Si je la…
Au palpitant de ta gorge… Je…je…je.
Putain. Putain.
LE SECOND ÉTAGE,
C’est là l’entrée principale de ma maison.
Le hall, le vestibule, le couloir, le corridor, la gorge, la
trachée, carrefour, allée, le conduit qui te conduit.
Il y fait froid. Humide. Ça pue pas trop. Sauf quand les
égouts refoulent. Le sol est carrelé blanc froid.
JAMAIS je n’aimerai y camper. JAMAIS je n’y inviterai
mon amie.
Le seul moment que je l’aime, ce hall, c’est quand toutes
les portes sont ouvertes et que la lumière afflue et tangue
fougueusement au blanc froid du carrelage. Tudieu, alors, les
flammes y sautillent, les éclats de jour ricochètent comme
pierre sur étang fumant continuellement. Tudieu, alors là, je
les vois, les films, au blanc froid du carrelage : Léviathan,
Belzébuth, Puck, Séraphin, Dragonne, tous, ils y forniquent
sans limites.
Je ne me mêle pas à leurs danses.
Je regarde.
Je reste là.
Je ne bouge pas.
Comblée du regard qu’ils m’autorisent à poser sur eux.
J’ai embrassé l’aube d’été.
Mon soldat jeune, bouche ouverte…
Tu vois ma vie ? Tu la vois ?
Toujours au 2ème, la cuisine.
Mais oui, la cuisine !
(Elle est à ce second étage, ce que ma lingette est...)
En haut du meuble haut, des revues automobiles.
Photos de femmes dans autos rouges.
Bocal poisson rouge sur plan de travail.
Son frère, l’autre qui est déjà mort, il s’est suicidé.
Du bocal, hors, il a sauté.
Écrasé au sol comme un jaune d’œuf rouge.
J’ai pleuré.
Le canari aussi est mort.
Échappé de sa cage, on a tenté de le rattraper et a cassé
son cou.
Cou cassé.
Mort l’oiseau.
Jaune aussi.
Comme le poisson-œuf.
Oh, tant de belles couleurs dans cette cuisine. Oh, tant
d’odeurs bigarrées s’élevant des préparations culinaires :
pizze, pains, gaufres aux abricots, cakes aux pommes, crêpes
à la banane… Les odeurs se suivent sans se ressembler… Les
canaris poissons morts, l’os du jambon à l’os, la carcasse du
poulet… Tout est dans tout.
Je me prépare du thé anglais.
Avec du lait. De la vache ben oui. J’ai trouvé LA cup of
tea de mon livre d’apprentissage de l’anglais au fin fond
d’une armoire ; tasse oubliée, ovni-tasse anachronique au
milieu des tasses à café banales banales. Là, ma cup of tea
exhumée de son oubliette, je l’ai fourrée d’eau parfumée à
l’herbe et de lait. De lait de vache ben oui. Doucement
brunâtre, le liquide s’est fait âcre. Alors, j’ai rêvé toutes les
Angledesterres, tous les « Yes with pleasure », toutes les îles
britains peuplées de corbeaux noirs-on-dit, j’ai rêvé les nuits
de Noël aux dindes truffées, les gâteaux à la menthe et
chocolats à l’orange…
« Is Mrs Smith home ?
– No, she’s dead. In the little kitchen.
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Quand ma mère arrive, je la pistolette du regard qu’elle
me porte à mon thé et à mon Britain qu’elle n’y comprend
que dalle. Le lait, le citron, parfum herbacé et âcre… No
Mummy, je n’ai pas pris de coke, d’héro ou d’champigno…
Citron est pour tea. Lemon tea. Milk tea. Do iou
understood. She can’t. She cooks. Pure cooking. Pure home.
Le chat est mort lui aussi.
Dur, tout dur, je l’ai touché. C’est moi qui l’ai trouvé.
Couché dans sa barquette comme les restes d’une sardine
dans son alu.
Alors, je suis là, avec mon mort sur l’estomac. Et qu’est-ce
que tu veux faire avec ce corps durci comme pain rassis. Tu
restes là, devant lui, tu as juste envie de comprendre d’où ça
vient ? où ça part ? et c’est quoi en premier ? Alors, tu lui
fourres un doigt dans l’panpanculcul au minou, juste pour
faire thermomètre, voir si c’est toujours chaud dans le
tunnel. Puis, tu penses qu’il est mort tout solitaire le chat.
Tu vérifies s’il avait terminé ou non sa platée. Tu sens s’il
pue pas trop.
Puis tu pleures.
Un temps.
Puis tu te demandes ce qu’on va en faire.
Quand la mère arrive, elle met la bête dans la poubelle.
Mon frère et moi, on se rebelle. On sort l’animal du trou
d’plastic et on le remet au jour.
On l’enterre.
Comme les reines. Comme les chefs d’état. Comme le
Roi des Belges.
On le fait. En grandes pompes.
Mon frère tient son lapin de tissu et regarde le chat de
mort.
On sent, l’un et l’autre, que nous vivons un moment
déterminant.
Et la vie tourne.
La vie va, et se taisent les minous, les lapins mous.
L’enterrement effectué, j’embarque mon vélo à vif sur les
routes.
Oh Mon Amour,
Mon vélo est orangé.
Je l’aime surtout quand on part en piknik, Coraly et moi.
On pédale pédale jusqu’à l’autre bout de l’existence, on
s’arrête un peu, on sort nos victuailles à même le sol, on
mange et s’envole.
Coraly est mon amie rigolote. Avec elle, on peut rêver.
Elle dessine hyper bien et son père est architecte. Elle a une
grande sœur, un grand frère. Les 2, ils la protègent fort leur
Coraly. Mmmmmmmmmh envie d’une grande sœur moi
aussi. Le frère, il a une voiture sport rouge décapotable. Elle
est minus comme un suppositoire, mais elle file vite que
l’éclair au fond des nuits. Il est pas très sympa le frère, et ma
mère veut pas que j’aille dans la voiture. Parfois il gueule
même qu’il a dû chercher Coraly partout et que sûrement il
préférerait avoir la paix et aller aux filles. Moi, il ne me
regarde pas. C’est un adulte.
Coraly a aussi un petit chien de conna blonde, un toutou
à nœud sur le crâne je le hais. Je le hais qu’elle l’embrasse
même avec la langue et moi pas et quand il dort entre elle et
moi quand je reste à dormir là-bas je lui pince fort les
tasticulettes qu’il comprenne qu’il pue entre elle et moi qu’il
s’en aille…
Non, Mon Amour,
Tu n’es pas dans ce chien.
Où es-tu Mon Amour ?
… Il grogne aigu, le chien quand je le pince, puis il s’en
va revient. Ça bouge comme un nourrisson qui a mal au
bide. Je l’exècre.
À part ça, Coraly a une maison GÉNIALE. Son père est
architecte, c’est à cause de. Dans les villages ici bas, les
maisons sont toutes à 4 façades fades et il n’y a pas beaucoup
de surprise pour l’originalité et l’imprévu. Chez Coraly c’est
tout autre : des couloirs s’imbriquent aux halls et mezzanines
adossées au ciel singulières, et chambre mirifique de Coraly.
Moquette, elle l’a. J’ai, balatum. J’ai rêvé moquette, elle, elle
l’a. Matelas à dimension grandiose pour 6 corps si elle le
veut, la moquette accueille et calfeutre. Ma mère dit : « Les
acariens ! ». On s’en fout Maman, on les voit même pas
qu’ils sont si minus les acariens.
La violence est douce en lit de moquette. Amortisseuse.
Donc, dans piknik à vélo, Coraly et moi, on en parle de
nos conditions de femmes :
« Mon inquiétude principale Coraly, c’est le bas.
Le bas. Les bas. Les chaussettes.
Qu’est-ce-que je porterai à 20 ans ? Je ne peux pas porter
toute ma vie des chaussettes blanches. Ni des collants, ils me
grattent, me donnent envie de faire pipi continuellement
parce qu’ils piquent ; ça colle, des collants, ça te suit faits et
gestes plus fidèle que ton ombre à tes trousses.
Résultat, je ne sais vraiment pas quoi faire.
– Tu devrais porter toute ta vie des pantalons.
– Des pantalons ?
– Oui, des pantalons ad vitam eternam.
– Desvelourscôtelésgrisdesjeanscarottestaillesbasses
descorsairesdessalopettes ?… »
Mon Amour,
M’aimeras-tu en jambes recouvertes de tissus de tous
poils ?…
Ô que mon avenir me pose sur-poids de problèmes.
Coraly, elle aime la glace.
Elle est vraiment une belle fille.
Il ne faut pas que tu la voies.
Bon. Soyons clairs.
Je veux prendre des trains avec toi.
Manger des racines avec toi.
Démonter la Tour Iffel avec toi.
Casser des rochers avec toi.
Ramper dans des regs avec toi.
Dompter des escargots avec toi.
Cracher sur les passants avec toi.
Boire toute l’eau avec toi.
Marcher dans la boue avec toi.
Grimper aux échines des immeubles avec toi.
Vivre dans les catacombes avec toi.
Arrêter des paquebots avec toi.
Mordre des constellations avec toi.
Je-veux-sentir-au-plus-près-de-mon-âme-ton-cœur-battrela-chamade.
Toi moi.
Bon. Ben c’est pas tout ça, mais là, je suis toujours dans la
cuisine hein. Et je regarde par la fenêtre la toute belle nature
qui s’étend jusqu’à plus soif.
J’en boirais des litres à même le robinet.
Tant de chatoyantes dans les contrastes de végétaux :
ronces s’entremêlent aux lierres, lierres aux peupliers,
peupliers aux nuages bleus pleurant souvent dans mon pays.
Je danse mes yeux aux terrils, ces grosses fausses montagnes
qui ont poussé de la main de l’homme à cause des mines et
des mineurs. Tant de fulgurances dans paysage qui borde la
cuisine du 2ème étage de ma maison : un nid visuel rassurant
le plus tendu des intestins.
J’aime ma nature.
J’aime mon vert.
J’aime.
Si un jour, un jour Mon Amour tu meurs, j’irai dans les
sentiers me fondre aux verdaches.
Toujours au 2ème étage, il y a la télévision.
Avec tout autour des meubles pour la regarder.
Il y a aussi un âtre.
Ça c’est une télévision culinaire.
Elle fait péter les marrons, les braises.
Oh que ça j’adore, faire exploser les aliments au feu ;
alors, ma famille devient une tribu des Américs sacrifiant ses
proies au bûcher du quartier général. Des heures, je reste
devant la téléfeu et vois danser mes proies langoustines,
girolles, caniches, perroquets, biches, crayons… Tripes
léchées par flammes crépitent tel feu d’artifice Nouvel An.
J’ai jamais beaucoup chassé de ma vie. Sauf papillon sauvage.
Avec filet à pêche.

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  • 1. Elle, c’est Marilyn Focky. Du plus loin que je me souvienne, Elle a toujours été là, Dans le sillage de moi. Moi, c’est Marilyn Turkey, Celle qui écrit. Marilyn et Marilyn. C’est con. C’est comme ça. Confusion. Aliénation. Schizophro. Drôles de trucs. Turkey et Focky. Marilyn et Marilyn. Ta gueule…
  • 2. PREMIER OS : J’AI 6-8 ANS
  • 3. MON AMOUR, De la douceur de mes 6-8 ans, Je t’écris cette première lettre. Je ne te connais pas encore. Je ne t’ai jamais vu. Tu ne te doutes même pas que j’existe. Mais moi, je veille sur nous. Je pense à nous. Je me prépare à t’aimer. À te marier. Et à te donner mon corps parfait de femme. Je t’adore, Marilyn Turkey. MON AMOUR, Soyons clairs.
  • 4. Je veux une grande robe blanche de mariée. Dessous, je porterai un body de dentelle blanche qui moulera mon corps parfait de femme. Oui, une espèce de tout juste au corps, un peu comme celui que je porte au cours de gymnastique. Mais celui du cours de gym, celui-là, je le hais. Il rentre dans mes fesses, et mes jambes de cochon sont complètement nues. Face à mes 2 guiboles à vif, j’ai beaucoup de mal à faire la roue, le grand écart, les cumulets ; toujours sous ma vue, elles m’empêtrent mes mouvements, ma concentration dans un méli-mélo corporel anarchique, battement d’ailes boudins blancs. Pourquoi suis-je obligée de montrer à la classe entière ces parties de mon corps que je te réserve ?… Pour l’body de dentelle blanche, la sensation sera bien différente. Et puis, d’ici à notre mariage, je n’aurai plus mes jambes de cochon ; pour l’instant, je suis encore un morceau de pâte plasticine ingrate, sans queue ni tête, mais attends de voir, Mon Amour, de voir la suite… La seule question que je me pose, c’est pour le riz. J’ai bien observé le riz au mariage de Tante Poupy… Le riz, elle en avait partout jusqu’au trou du but, je suis sûre. T’imagines la nuit d’noces qu’elle a dû passer avec tous ces grains collés, incorporés à son fond de teint, sous ses ongles
  • 5. incarnés, et qui sait, oui, peut-être un tout petit grain de rien di tout osut s’infiltrer là où l’on ne doit pas aller ! Oh, le vulgaire grain de l’Oncle Bent dans sa boîte orange… Qui se faufile au plus doux de toi-même le plus beau jour de ta vie. Tu vois, je veux être claire avec toi. Je réfléchis beaucoup. Je serai vigilante. Le hasard n’aura aucune emprise sur la perfection de notre amour. Marilyn T. Une autre lettre : MA MAISON Tu sais ce que c’est une « tranche milanaise » ? Tu confonds pas avec « escalope milanaise », hein ? Non. Une tranche milanaise, c’est un gâteau de glace d’Italy qui a 3 goûts différents. 3 étages, 3 parfums et un sommet parsemé d’éclats de noisettes sucrées. C’est vraiment délicieux. Je la mange parfois au restaurant
  • 6. des Italyens. Ben ma maison, c’est une tranche milanaise : 3 étages, 3 parfums et un toit plat où les oiseaux-noisettes viennent se déposer. Alors : PREMIER ÉTAGE, C’est la cave, le garage et la buanderie. Et pour le parfum, ça pue un peu partout. À cause des eaux des égouts de tous ces tuyaux boyaux qui transpercent le bide de ma maison. Quelques fois, j’entends des cliquetis dans la robinetterie que peut-être même, ce sont des minusanimaux qui ont élu domicile au sein même de mon chez moi. On dit que dans les tuyauteries, il y a des serpents qui vivent. On dit que c’est arrivé près de chez moi, qu’un serpent est venu lécher les fesses de quelqu’un assis sur le pot du WC. Tu imagines ?… Alors moi quand je suis là peinarde au fond de mon bain, je ne sais pas comment ce qui peut m’arriver. Ce qui incontournablement doit arriver. Ce qui m’ARRIVERA, puisque je ne suis PAS comme tout le monde et que quelque chose d’important VA m’arriver. Je le sens. Je le sais.
  • 7. Dans la buanderie, Il y a un congélateur, une machine à laver le linge, un orgue. Je sais jouer de l’orgue. De toute façon, faire de la musique, c’est ultra simple : il suffit de mettre les doigts aux bons endroits et aux bons moments. Pour quelqu’un d’assez ponctuel et précis comme je, c’est donc assez facile. Et de l’orgue, j’en joue. Surtout l’Ave de Maria. Suis douée pour. C’est vrai. Quand j’en joue, même les poissons du congélateur sont troublés. Je dirais même, impressionnés. Une majesté musicale jaillit de cet orguelet noir et blanc – qui pue lui aussi, une odeur de bouche mal aérée – et éclate en pétards d’émotions trifouillant âme et corps de tout ce qui est en vie. Et l’Ave de Maria, c’est puissant hein. Il paraît que c’est un truc de la religion. Alors mon père m’a dit : « Tu vois que la religion a aussi ses bons côtés ! » Et ça m’a troublée. De vrai. Parce que moi j’étais devenue contre la religion. Et je ne VEUX PAS faire ma communion. À cause du curé. Dans l’église, il dit des histoires qui me donnent envie de pleurer, et quand je pleure, je deviens encore plus faible, et là l’curé, il peut me faire gober tout ce qu’il veut tant j’ai besoin de croire en quelque chose qui me rassure. Oh c’est une lutte interne. Et puis quand il faut toujours être gentille même avec ceux qui sont méchants avec nous…
  • 8. C’est dur quoi ! Ça m’emmerde, ça franchement. Je devrais donner mon stylo préféré à mon frère quand il m’énerve ?!! Mais non. Des claques oui. Au frère, au curé ! Œil pour œil dent pour dent, et je garde mon stylo, et va jouer avec tes autos ! Tête d’hydrocéphale va ! Oui. « TÊTE D’HYDROCÉPHALE ». Si les eaux font gonfler les tuyauteries du 1er étage, l’eau fait aussi gonfler la tête de mon frère. Pauv’ tout petit, i n’a pas d’chance. C’est le médecin qui a dit à ma mère que « l’enfant a une grosse tête ». J’ai bien vu que ma mère n’a pas du tout apprécié. Moi, j’ai observé mon frère sous toutes ses coutures-jointures, j’ai rien décelé d’anormal. Alors oui, sa tête est bien grosse, mais ça fait pas flotchflotch hein comme une bouée remplie d’eau. Et mon frère pisse normal, pleure normal, bave normal, sue. Mais si le médecin l’a dit… Mais moi, du tréfonds de la buanderie, j’éructe mes Ave de Maria à la face des 3 étages de ma maison. Et la musique adoucit les demeures… Ma musique adoucit mes sueurs… Ma musique plane dans la tête comme un albatros… « 8. 9. 8. 6. 8. 9. 8. 6. 11. 9… »
  • 9. Au 1er étage, Il y a aussi le garage. Qui pue bien sûr. Qui, étagère après étagère, recèle bien des souvenirs colifichets de toutes sortes. Des vieux cendriers, des pompes à vélo, des mots croisés, de la guirlande, des films de cochon... Mon Amour, Quand tu me tiendras dans tes bras, ce sera fort. Tu embrasseras de toute ta longueur mon corps de femme… Ta chair scotchera à la mienne Comme guimauve. Nous serons bien. Un essaim de baisers rouges galopera de par ma nuque ; Au cœur de tes oreilles gambadera ma grammaire mystère Que tu n’y comprendras que goutte, Et je te dirai : « Cherche, mon petit, cherche ce que je te dis. » Ton visage ravi tourmenté Se secouera de petites convulsions divines. Nous serons bien.
  • 10. Des élixirs floraux rempliront nos verres. Ta patte de droite versera, goutte à goutte, les précieux nectars Au fond de mon bec… Si je pose ma main ? Si je dépose ma main… Si je la… Au palpitant de ta gorge… Je…je…je. Putain. Putain. LE SECOND ÉTAGE, C’est là l’entrée principale de ma maison. Le hall, le vestibule, le couloir, le corridor, la gorge, la trachée, carrefour, allée, le conduit qui te conduit. Il y fait froid. Humide. Ça pue pas trop. Sauf quand les égouts refoulent. Le sol est carrelé blanc froid. JAMAIS je n’aimerai y camper. JAMAIS je n’y inviterai mon amie. Le seul moment que je l’aime, ce hall, c’est quand toutes les portes sont ouvertes et que la lumière afflue et tangue fougueusement au blanc froid du carrelage. Tudieu, alors, les flammes y sautillent, les éclats de jour ricochètent comme pierre sur étang fumant continuellement. Tudieu, alors là, je les vois, les films, au blanc froid du carrelage : Léviathan,
  • 11. Belzébuth, Puck, Séraphin, Dragonne, tous, ils y forniquent sans limites. Je ne me mêle pas à leurs danses. Je regarde. Je reste là. Je ne bouge pas. Comblée du regard qu’ils m’autorisent à poser sur eux. J’ai embrassé l’aube d’été. Mon soldat jeune, bouche ouverte… Tu vois ma vie ? Tu la vois ? Toujours au 2ème, la cuisine. Mais oui, la cuisine ! (Elle est à ce second étage, ce que ma lingette est...) En haut du meuble haut, des revues automobiles. Photos de femmes dans autos rouges. Bocal poisson rouge sur plan de travail. Son frère, l’autre qui est déjà mort, il s’est suicidé. Du bocal, hors, il a sauté.
  • 12. Écrasé au sol comme un jaune d’œuf rouge. J’ai pleuré. Le canari aussi est mort. Échappé de sa cage, on a tenté de le rattraper et a cassé son cou. Cou cassé. Mort l’oiseau. Jaune aussi. Comme le poisson-œuf. Oh, tant de belles couleurs dans cette cuisine. Oh, tant d’odeurs bigarrées s’élevant des préparations culinaires : pizze, pains, gaufres aux abricots, cakes aux pommes, crêpes à la banane… Les odeurs se suivent sans se ressembler… Les canaris poissons morts, l’os du jambon à l’os, la carcasse du poulet… Tout est dans tout. Je me prépare du thé anglais. Avec du lait. De la vache ben oui. J’ai trouvé LA cup of tea de mon livre d’apprentissage de l’anglais au fin fond d’une armoire ; tasse oubliée, ovni-tasse anachronique au milieu des tasses à café banales banales. Là, ma cup of tea exhumée de son oubliette, je l’ai fourrée d’eau parfumée à l’herbe et de lait. De lait de vache ben oui. Doucement brunâtre, le liquide s’est fait âcre. Alors, j’ai rêvé toutes les
  • 13. Angledesterres, tous les « Yes with pleasure », toutes les îles britains peuplées de corbeaux noirs-on-dit, j’ai rêvé les nuits de Noël aux dindes truffées, les gâteaux à la menthe et chocolats à l’orange… « Is Mrs Smith home ? – No, she’s dead. In the little kitchen. – Colonel Moutard, where is Colonel Moutard ??! » Quand ma mère arrive, je la pistolette du regard qu’elle me porte à mon thé et à mon Britain qu’elle n’y comprend que dalle. Le lait, le citron, parfum herbacé et âcre… No Mummy, je n’ai pas pris de coke, d’héro ou d’champigno… Citron est pour tea. Lemon tea. Milk tea. Do iou understood. She can’t. She cooks. Pure cooking. Pure home. Le chat est mort lui aussi. Dur, tout dur, je l’ai touché. C’est moi qui l’ai trouvé. Couché dans sa barquette comme les restes d’une sardine dans son alu. Alors, je suis là, avec mon mort sur l’estomac. Et qu’est-ce que tu veux faire avec ce corps durci comme pain rassis. Tu restes là, devant lui, tu as juste envie de comprendre d’où ça vient ? où ça part ? et c’est quoi en premier ? Alors, tu lui fourres un doigt dans l’panpanculcul au minou, juste pour faire thermomètre, voir si c’est toujours chaud dans le tunnel. Puis, tu penses qu’il est mort tout solitaire le chat.
  • 14. Tu vérifies s’il avait terminé ou non sa platée. Tu sens s’il pue pas trop. Puis tu pleures. Un temps. Puis tu te demandes ce qu’on va en faire. Quand la mère arrive, elle met la bête dans la poubelle. Mon frère et moi, on se rebelle. On sort l’animal du trou d’plastic et on le remet au jour. On l’enterre. Comme les reines. Comme les chefs d’état. Comme le Roi des Belges. On le fait. En grandes pompes. Mon frère tient son lapin de tissu et regarde le chat de mort. On sent, l’un et l’autre, que nous vivons un moment déterminant. Et la vie tourne. La vie va, et se taisent les minous, les lapins mous. L’enterrement effectué, j’embarque mon vélo à vif sur les routes.
  • 15. Oh Mon Amour, Mon vélo est orangé. Je l’aime surtout quand on part en piknik, Coraly et moi. On pédale pédale jusqu’à l’autre bout de l’existence, on s’arrête un peu, on sort nos victuailles à même le sol, on mange et s’envole. Coraly est mon amie rigolote. Avec elle, on peut rêver. Elle dessine hyper bien et son père est architecte. Elle a une grande sœur, un grand frère. Les 2, ils la protègent fort leur Coraly. Mmmmmmmmmh envie d’une grande sœur moi aussi. Le frère, il a une voiture sport rouge décapotable. Elle est minus comme un suppositoire, mais elle file vite que l’éclair au fond des nuits. Il est pas très sympa le frère, et ma mère veut pas que j’aille dans la voiture. Parfois il gueule même qu’il a dû chercher Coraly partout et que sûrement il préférerait avoir la paix et aller aux filles. Moi, il ne me regarde pas. C’est un adulte. Coraly a aussi un petit chien de conna blonde, un toutou à nœud sur le crâne je le hais. Je le hais qu’elle l’embrasse même avec la langue et moi pas et quand il dort entre elle et moi quand je reste à dormir là-bas je lui pince fort les tasticulettes qu’il comprenne qu’il pue entre elle et moi qu’il s’en aille…
  • 16. Non, Mon Amour, Tu n’es pas dans ce chien. Où es-tu Mon Amour ? … Il grogne aigu, le chien quand je le pince, puis il s’en va revient. Ça bouge comme un nourrisson qui a mal au bide. Je l’exècre. À part ça, Coraly a une maison GÉNIALE. Son père est architecte, c’est à cause de. Dans les villages ici bas, les maisons sont toutes à 4 façades fades et il n’y a pas beaucoup de surprise pour l’originalité et l’imprévu. Chez Coraly c’est tout autre : des couloirs s’imbriquent aux halls et mezzanines adossées au ciel singulières, et chambre mirifique de Coraly. Moquette, elle l’a. J’ai, balatum. J’ai rêvé moquette, elle, elle l’a. Matelas à dimension grandiose pour 6 corps si elle le veut, la moquette accueille et calfeutre. Ma mère dit : « Les acariens ! ». On s’en fout Maman, on les voit même pas qu’ils sont si minus les acariens. La violence est douce en lit de moquette. Amortisseuse. Donc, dans piknik à vélo, Coraly et moi, on en parle de nos conditions de femmes : « Mon inquiétude principale Coraly, c’est le bas.
  • 17. Le bas. Les bas. Les chaussettes. Qu’est-ce-que je porterai à 20 ans ? Je ne peux pas porter toute ma vie des chaussettes blanches. Ni des collants, ils me grattent, me donnent envie de faire pipi continuellement parce qu’ils piquent ; ça colle, des collants, ça te suit faits et gestes plus fidèle que ton ombre à tes trousses. Résultat, je ne sais vraiment pas quoi faire. – Tu devrais porter toute ta vie des pantalons. – Des pantalons ? – Oui, des pantalons ad vitam eternam. – Desvelourscôtelésgrisdesjeanscarottestaillesbasses descorsairesdessalopettes ?… » Mon Amour, M’aimeras-tu en jambes recouvertes de tissus de tous poils ?… Ô que mon avenir me pose sur-poids de problèmes. Coraly, elle aime la glace. Elle est vraiment une belle fille. Il ne faut pas que tu la voies.
  • 18. Bon. Soyons clairs. Je veux prendre des trains avec toi. Manger des racines avec toi. Démonter la Tour Iffel avec toi. Casser des rochers avec toi. Ramper dans des regs avec toi. Dompter des escargots avec toi. Cracher sur les passants avec toi. Boire toute l’eau avec toi. Marcher dans la boue avec toi. Grimper aux échines des immeubles avec toi. Vivre dans les catacombes avec toi. Arrêter des paquebots avec toi. Mordre des constellations avec toi. Je-veux-sentir-au-plus-près-de-mon-âme-ton-cœur-battrela-chamade. Toi moi. Bon. Ben c’est pas tout ça, mais là, je suis toujours dans la cuisine hein. Et je regarde par la fenêtre la toute belle nature qui s’étend jusqu’à plus soif. J’en boirais des litres à même le robinet.
  • 19. Tant de chatoyantes dans les contrastes de végétaux : ronces s’entremêlent aux lierres, lierres aux peupliers, peupliers aux nuages bleus pleurant souvent dans mon pays. Je danse mes yeux aux terrils, ces grosses fausses montagnes qui ont poussé de la main de l’homme à cause des mines et des mineurs. Tant de fulgurances dans paysage qui borde la cuisine du 2ème étage de ma maison : un nid visuel rassurant le plus tendu des intestins. J’aime ma nature. J’aime mon vert. J’aime. Si un jour, un jour Mon Amour tu meurs, j’irai dans les sentiers me fondre aux verdaches. Toujours au 2ème étage, il y a la télévision. Avec tout autour des meubles pour la regarder. Il y a aussi un âtre. Ça c’est une télévision culinaire. Elle fait péter les marrons, les braises.
  • 20. Oh que ça j’adore, faire exploser les aliments au feu ; alors, ma famille devient une tribu des Américs sacrifiant ses proies au bûcher du quartier général. Des heures, je reste devant la téléfeu et vois danser mes proies langoustines, girolles, caniches, perroquets, biches, crayons… Tripes léchées par flammes crépitent tel feu d’artifice Nouvel An. J’ai jamais beaucoup chassé de ma vie. Sauf papillon sauvage. Avec filet à pêche.