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INSTITUT CATHOLIQUE DE LA MÉDITERRANÉE
INSTITUT DES SCIENCES ET THEOLOGIE DES RELIGIONS
Département d’Etudes et de Recherche sur les Religions à l’Ecole
SessionLe fait religieux au féminin
« Homme/femme, la différence matricielle de toutes les différences »
Vous avez sans aucun doute été interpellés par les récents débats autour du « mariage
pour tous » et, plus encore, sur l’émoi provoqué par l’introduction de programme de
sensibilisation à l’égalité homme/femme dont les intentions profondes semblaient très
ambiguës. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans l’arbitrage d’une polémique mais de saisir
l’occasion d’apporter une contribution philosophique à un sujet touchant de très près la
question éducative. Les difficultés rencontrées en ce domaine attestent au moins quelque
chose de compliqué mais de positif : l’être humain vit sa nature propre sur un mode distancié
qui lui ouvre l’espace de la liberté tout en l’exposant au risque de la dérive. En effet, les
débats sur le « genre » attestent de cette difficile liberté. Et c’est la tâche de l’éducateur que
d’initier à cette liberté et d’en favoriser l’éclosion. Car la liberté humaine comporte dans sa
structure même une difficulté qui peut l’exposer aux pires pathologies. Et la tâche éducative
apparaît en ce sens comme un véritable « dialogue de salut ». La Genèse en témoigne dans
l’antique séduction : « Vous serez comme des dieux » (Gn. 3, 5) : la liberté se veut, se
développe. En se voulant, elle peut dériver dans l’absolutisation d’elle-même au point de ne
chercher que l’absorption et l’homologation de tout ce qu’elle rencontre. Elle s’enferme dans
la recherche du « même » et élimine soigneusement tout « autre » qui représenterait un risque
de limite. Ce poison se rencontre dans toutes les formes de relations, avec Dieu, avec le
monde, avec l’autre être humain. Et il est vrai que la relation homme/femme peut à cet égard
être un symptôme et concentrer toutes les pathologies, tout simplement parce qu’elle est
radicale et constitutive de l’identité de l’être humain. C’est en ce sens que l’on peut parler
d’une différence matricielle. Parler de matrice, c’est simplement dire que la différence
homme/femme révèle et « met au monde » en quelque sorte toute la complexité et la beauté
de l’altérité et de l’identité chez l’être humain. Et, bien loin d’enfermer dans des polémiques
et des querelles de périphérie, cette différence ouvre à des questions fondamentales pour
l’existence : comment articuler la nécessaire recherche et expansion de soi avec l’inévitable
rencontre de l’autre ? Cette rencontre est-elle accidentelle, extrinsèque ? Ou bien est-elle
indispensable à la formation de l’identité ? Cette rencontre est-elle une nécessité intérieure ou
bien un accident de parcours ?
1. L’ÊTRE HUMAIN ENTRE NATURE ET SPIRITUALITÉ
On aurait tort de croire que la différence homme/femme se réduit à un simple
problème d’égalité ou de concurrence. La question va beaucoup plus loin et ne peut être
féconde que si on la prend de plus haut. Dès qu’un être humain paraît dans le monde, il a pour
redoutable tâche de prendre conscience de sa différence d’avec les autres et d’avec le monde.
La psychologie nous apprend qu’il s’agit d’un processus parfois lent et difficile, souvent
blessant, en tout cas décapant : il fait apparaître l’existence de l’autre que « moi-même »,
certes comme une chance, mais aussi comme un défi qu’il n’est pas facile de relever. Alors
que j’aurais pu croire être seul, je découvre peu à peu que je ne suis exhaustif ni du monde, ni
du fait d’être homme. Dans l’histoire de la philosophie, l’appréciation de cette situation de
l’être humain a beaucoup varié, souvent à la faveur (ou à cause !) d’événements historiques
2
plus ou moins dramatiques. En effet, l’être humain se conçoit, au fur et à mesure de sa
croissance, comme un être à part, appelé pour survivre à nouer des relations sociales avec ses
semblables et à agir sur le monde. Mais ce rapport aux autres et au monde peut s’avérer, ainsi
que nous aurons l’occasion de le constater, problématique : « Si j’étais arbre parmi les
arbres, chat parmi les animaux, cette vie aurait un sens ou plutôt ce problème n’en aurait
point car je ferais partie de ce monde. Je serais ce monde auquel je m’oppose maintenant par
toute ma conscience et par toute mon exigence de familiarité »1, écrira Albert Camus2. Le
problème ici soulevé est finalement celui du mystère de la conscience qui me permet de me
reconnaître comme un être individuel mais pourtant appelé à l’unité avec ce qui n’est pas lui,
sans que cette unité puisse se donner d’entrée de jeu. Cette sortie vers ce qui est autre, pour
être attirante et même, osons le mot, naturelle, me fait en même temps ressentir une altérité
qui devient vite étrangeté, étrangeté étonnante ou véhémente suivant les circonstances. C’est
sans doute le sens du cri de surprise d’Adam face à Eve : « Pour le coup, c’est l’os de mes os
et la chair de ma chair » (Gn. 2, 23). Dès lors, c’est tout le problème de ma place et de mon
action par rapport au monde et aux autres qui se trouve posé : je ne peux échapper à ce
contact mais il ne m’est pas évident car on n’en voit pas immédiatement l’aboutissement, ni
même parfois le sens. Ma conscience semble être engagée dans un processus de
développement ininterrompu, qui lui fait désirer une plénitude d’accomplissement qui vient
buter d’une part sur le monde et d’autre part sur d’autres consciences ayant le même désir. Et
ce processus contrarié peut dégénérer en pathologie de soi, ainsi qu’en témoigne encore la
Genèse : « Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi » (Gn. 3, 16).
Là, sans aucun doute, se situe le problème de ce qu’il est convenu d’appeler
aujourd’hui altérité dont la différence homme/femme constitue le centre et le révélateur.
Celle-ci, en caractérisant d’entrée de jeu, l’éclosion et le développement de l’être humain,
constitue un enjeu philosophique majeur pour qui veut se conduire en être humain, c’est-à-
dire d’élaborer et de pratiquer les principes de la « vie bonne »3 : c’est en elle que vont se
poser les grandes énigmes de l’éthique et de la signification même de la nature humaine. Cette
situation de l’homme dans le monde et devant ses semblables est-elle un atout, qui me permet
de me réaliser comme être indivisible, ou une limite infranchissable, qui nie l’expansion de
ma conscience ? L’autre, en tant qu’il est autre, est-il un mur ou un passage ? De la réponse
que je donnerai, dépendra le sens que je pourrai assigner à chacune de mes actions et à mon
existence tout entière marquée, nolens volens, par cette émergence de l’altérité.
Ces interrogations semblent poser très directement la question du propre de l’être
humain et nécessiter une formulation plus large et plus profonde de ce que l’on appelle la
spiritualité. Et c’est dans la lumière de cette question que nous pourrons considérer le rapport
distancié que l’être humain entretient avec toute chose, y compris lui-même, et éclairer du
même coup le rôle que l’altérité joue dans sa vie et son développement. Là encore, le « mythe
adamique » se révèle très riche d’enseignement. La différence homme/femme y apparaît
comme fondatrice et centrale : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu, Il le
créa, homme et femme, Il les créa » (Gn. 1, 27). C’est en étant homme et femme que l’être
humain est image de Dieu. Et, philosophiquement parlant, cette relation fondamentale opérée
entre différence sexuelle et image divine nous détermine à penser que l’être humain vit sa
1 A. CAMUS, Le Mythe de Sysiphe,in Œuvres complètes, t. II, ed. La Pléiade-Gallimard, Paris, 1965, p. 136.
2 Camus parle ici du problème philosophique du suicide, c’est-à-dire du sens à donner à l’existence, à partir du
moment où ce sens semble être nié par la réalité à laquelle l’être humain se confronte.
3 Nous pouvons remarquer d’ores et déjà que l’existence même de ces principes est une question débattue pour
une certaine philosophie qui se veut post-métaphysique. Cf. J. HABERMAS, L’avenir de la nature humaine, ed.
Gallimard, Paris, 2002, pp. 9-29.
3
nature et sa limite sur le mode, non pas de l’immédiateté instinctive, mais sur celui de l’auto-
détermination, à l’image de Dieu. Il agit, il n’est pas agi, en tout cas potentiellement. Sa
limite, qui lui interdit de trouver la plénitude dans son individualité, l’appelle à la sortie pour
entrer en alliance avec ce qui n’est pas lui, avec l’autre lui-même et différent, dans lequel se
situe le comble à son désir d’être. Si elle révèle l’image de Dieu, cette possibilité de sortie ne
peut se vivre que sur le mode de la liberté. Nous commençons ainsi à formuler une spécificité
humaine : la capacité de s’auto-déterminer et de n’être pas enfermé dans la simple réaction
par rapport à soi-même. Cette spécificité est ce qui rend l’homme en quelque sorte étranger
aux réactions et aux diktats de sa propre nature. Il vit sa propre nature, sa propre limite, sa
propre individualité sur un mode distancié : cette distance, c’est ce que l’on appelle
spiritualité. Cette dernière n’est pas, contrairement à ce que laisserait penser une opinion
facile, un ensemble de techniques plus ou moins religieuses. Elle est ce souffle qui permet à
l’homme et à la femme de vivre ce qu’ils sont sur le mode de l’auto-détermination.
Ceci en fait des êtres dynamiques, ouverts sur un indéterminé, celui de leur liberté et
de leur responsabilité. Cela les ouvre aussi au risque de l’erreur et de la perte de soi. La
manifestation la plus évidente de ce mode d’être spirituel est sans aucun doute la culture. En
effet, la capacité spirituelle constitue véritablement ce trait distinctif de l’humanité, un trait
qui nous permet de passer du domaine de la réaction, propre au règne animal, au domaine de
la responsabilité et de la conscience, propre à l’être humain. Ainsi, la nature humaine, si elle
est évidemment fondée sur la réaction animale, se caractérise spécifiquement par cette
capacité d’en juger et de déterminer des actes qui ne vont pas nécessairement dans le sens des
diktats de l’immédiateté. C’est ce qu’Hannah Arendt4 appelle la « natalité », entendons la
capacité que chaque être humain, de par son libre arbitre, a d’apporter du neuf en ce monde,
de l’inédit, du « créé » en quelque sorte. Cette « natalité » ouvre à l’œuvre, c’est-à-dire à
l’acte qui exprime cette nouveauté et qui vise à la faire durer et perdurer, puisque l’homme
cherche ainsi une condition qui dépasse la sienne propre, à savoir l’immortalité. Cette
capacité permet de nourrir le désir de dépasser y compris les limites apparemment
infranchissables de cette vie, que ce soit dans le domaine de la connaissance ou celui de la
production. La « culture », peut-on dire, naît donc de cette « natalité » et de ce qu’elle
suppose, la capacité d’opérer une action libre, et se nourrit de ce qui en résulte, à savoir les
« œuvres ». Aussi, peut-on se risquer à définir la culture comme la manière qu’a un groupe
humain donné de manifester et d’exprimer cette spécificité humaine de l’autonomie dans des
œuvres durables qui transcende les limites mêmes de l’existence individuelle.
C’est ce qui fait des cultures des œuvres « faillibles ». Mais, plus encore, c’est ce qui
explique que la différence homme/femme, comme différence matricielle et trait distinctif de
la nature humaine, se vit en tout premier sur un mode distancié et culturel, spirituel en
quelque sorte. En ce sens, le masculin et le féminin, tout en étant enracinés dans une nature
que l’on ne choisit pas, constituent chez l’être humain des genres spirituels, ouverts à des
réalisations faillibles et inédites, que l’on peut tour à tour admirer et critiquer, comme toute
« œuvre » culturelle. Et c’est peut-être en cela et parce qu’on ne peut l’éviter, parce qu’elle
structure toutes les cultures, que cette différence se révèle au plus haut chef matricielle.
4 cf. H. ARENDT,Condition de l’homme moderne, ed. Calmann-Lévy, Paris, 1983. Nous ne reprenons ici que
quelques traits de la réflexion de Hannah Arendt. On aura évidemment intérêt à considérer avec attention les
nuances qu’elle introduit dans son analyse.
4
2. LES RISQUES DE L’HOMME EN CRISE
Parce qu’il est spirituel et donc culturel, l’être humain est en risque permanent : il est
menacé. Et, là encore, la différence homme/femme s’avère matricielle. Ce risque, c’est ce que
Karol Wojtyla appelle la désintégration : « La désintégration trahit une incapacité plus ou
moins profonde quant à la possession et à la maîtrise de soi par l’autodétermination (…)»5.
Les rapports de domination, dont, si l’on en croit une nouvelle fois la Genèse, la différence
homme-femme subit constamment les frais, visent en effet à éviter la sortie de soi et l’auto-
détermination pour préférer l’affirmation de soi et, osons le dire, la passion de soi. Cette
prétention à la royauté absolue et l’homologation de toute chose en soi revêt, si l’on suit
toujours Karol Wojtyla, deux masques principaux : le conformisme et la dérobade.
Ces deux masques disent toute la peur du risque qu’une liberté est appelée à prendre
dès lors qu’elle se porte vers l’altérité. Ils visent précisément à annihiler toute forme
d’insécurité née de la capacité spirituelle. D’une part, le conformisme « dit l’acte de se
conformer aux autres, de se complaire dans ce qui convient aux autres. (…) L’attitude de
conformisme implique avant tout une certaine démission, variante caractéristique de ce pati
par lequel l’homme-personne n’est que le sujet d’un « advenir » et non l’auteur responsable
d’une attitude et d’un engagement propres dans une communauté. L’homme alors ne
construit pas la communauté mais, en un sens, se laisse plutôt « porter » par la collectivité.
Dans l’attitude de conformisme se cache, sinon la négation ou la limitation, du moins la
faiblesse de la transcendance personnelle, de l’autodétermination et du choix. (…) Le
conformisme porte avec soi plus d’uniformité que d’unité. (…) »6. Dans la différence homme-
femme, le conformisme ne sera rien d’autre qu’une rencontre réglée, parce que cela se fait,
parce que cela doit se faire. Cette sorte d’impératif catégorique fera envisager le couple
comme une simple pente biologique ou bien une manifestation culturelle permettant d’éviter
toute invention en ce domaine. Pour reprendre une expression éclairante de Maurice Zundel,
la rencontre homme-femme ne sera ici, quelque visage culturel qu’on lui donne, qu’une
livraison de soi au « courant de l’espèce »7. D’autre part, « la dérobade est donc un manque
de participation, elle est non-présence à la communauté. (…) la dérobade peut constituer
comme une attitude de substitution pour l’homme qui ne peut se décider à la solidarité et ne
croit pas à la possibilité de l’opposition»8. Là encore, la peur pour soi, la peur de la mise en
œuvre de la capacité spirituelle entraînera une non-participation à la relation homme-femme.
On en connaît les manifestations : instabilité des relations, utilisation des autres comme
simples objets, manque d’implication dans un projet de vie ou encore mépris plus ou moins
affiché pour l’union.
On le voit, ces deux masques de la désintégration se rejoignent dans leurs points de
départ et leurs points d’arrivée : « Dans les deux cas, quelque chose de très essentiel se trouve
arraché à l’homme. Ce n’est rien d’autre que ce trait dynamique de la participation comme
propriété de la personne, trait qui lui permet d’accomplir des actes et, à travers eux, de
s’accomplir authentiquement lui-même dans la communauté d’être et d’action avec les
autres »9. Parce que la différence homme-femme implique une participation au sens le plus
intime et profond du terme, engageant toute la personne en toutes ses dimensions, les
5 K. WOJTYLA, Personne et acte, ed. Centurion, Paris, 1983, p. 221.
6 op. cit., pp. 326-327.
7 M. ZUNDEL,Silence,Parole de vie, ed. Anne Sigier, Sillery, 1990, p. 175.
8 K. WOJTYLA,op.cit.,p. 328.
9 ibid.
5
pathologies ici remarquées vont y trouver une expression particulièrement véhémente,
d’autant plus forte qu’elle sera révélatrice de tous les déséquilibres sociaux et culturels.
3. LE RISQUE DE L’ALLIANCE
Ce que nous venons de constater sur les faillites de l’homme en crise nous invitent à
revenir à la dimension matricielle de la différence homme-femme. En somme, à quelle
fécondité peut-elle ouvrir ?
Nous le disions, cet être humain, que nous avons essayé finalement de caractériser
comme un être spirituel de « culture », est un être limité. En atteste évidemment la nécessité
vitale dans laquelle il se trouve, dès l’instant de sa conception et de sa naissance, d’être en
relation avec au moins une autre personne pour avoir quelque chance de survivre et de se
développer, dans le sens que nous indiquions. L’être humain, envisagé individuellement, n’est
évidemment pas exhaustif de la condition humaine et il n’est pas auto-suffisant. Mieux, la
découverte de sa propre identité, c’est-à-dire de ses propres contours, passe de manière
concomitante par le rapport à l’altérité et, particulièrement à l’autre être humain. En somme,
la constitution du « Je » passe par la découverte de ma propre limite, en quelque sorte de ma
frontière. Je peux progressivement me décrire, me comprendre, me nommer non pas à cause
des autres, ou en dépit des autres, mais parce qu’il y a des autres. Et si je veux m’ouvrir à une
conception plus générale de moi-même et développer ainsi cette capacité d’auto-distanciation,
de jugement et de liberté que j’appelais spiritualité, il faut que je découvre et comprenne qu’il
y a un monde mais aussi d’autres intériorités qui me sont à la fois semblables et différentes.
C’est ce que l’on peut appeler l’intérêt de la différence. Cette différence est consacrée, c’est
évident, par une limite que je dois transcender si je veux manifester et du coup développer
l’originalité de mon identité mais qui doit nécessairement exister. C’est bien la relation et, si
possible la relation gratuite, à savoir le don, qui constitue le moyen à la fois d’affirmation et
de transcendance de l’identité. Elle suppose une limite et une frontière dans laquelle peuvent
se rejoindre, idéalement, les dimensions de l’intériorité et de l’extériorité, de l’identité et de la
communication.
Il n’est pas besoin de beaucoup réfléchir pour voir combien la différence homme-
femme incarne et reflète de manière fondamentale ce mouvement de la personne et cet intérêt
de la différence. Partant d’un horizon d’unité fondamental de la nature humaine, cette
différence structurante est appelée à y revenir. Non pas selon les diktats d’un instinct ou d’un
conformisme. Mais selon l’inventivité propre et risquée de la capacité spirituelle. Même dans
ses désordres possibles, la relation homme-femme peut être investie par la logique du don,
amour inconditionnel impliquant par définition le pardon. Nous entrons là de toute évidence
dans du non-contrôlable et du non-programmable. Mais c’est dans cette créativité inédite que
la relation homme-femme, envisagée d’abord personnellement, peut devenir une œuvre
authentique. Elle peut déboucher sur la prise en charge, si l’on reprend une nouvelle fois une
image de la Genèse, d’une nudité, c’est-à-dire d’une limite dont on n’a plus honte et qu’on ne
cherche plus à dissimuler. La limite et donc la différence, même quand elle est angoissante,
devient appel à l’amour qui est source inépuisable d’inventivité. C’est en ce sens que la
relation homme-femme devient matrice : car elle peut devenir le modèle de la prise en charge
de toute différence, qu’elle soit sociale, culturelle ou religieuse. C’est ce que j’appellerais le
risque de l’alliance. Des personnes, une société, qui se déroberaient à l’appel de cette
différence fondamentale et qui fuiraient la créativité qu’elle suppose, se condamneraient à
l’enfermement et à la désintégration. Peut-être est-ce ce qui est en train de se produire, si nous
n’y prenons pas garde.
6
CONCLUSION : UN « GENRE » ET UNE DIFFÉRENCE SPIRITUELS
Pour l’être humain, « masculin » et « féminin » sont d’abord et avant tout des genres
« spirituels ». Enracinés dans la nature et le corps, ils appellent à une mise en œuvre, faillible
certes, risquée, bien sûr, mais surtout libre et créatrice. Cela peut constituer un combat à
l’occasion. Pas le combat de l’uniformisation ou de l’homologation. Mais celui de l’amour. Et
c’est en ce sens que cette différence biologique vécue sur le mode spirituel peut devenir
matrice d’une prise en charge de toute différence et même de tout conflit. L’appel de la
différence homme-femme conteste tout enfermement en soi-même, dénonce l’ennui et la mort
d’une existence qui s’économise en s’absolutisant, met en face de nous un choix vital. A la
tyrannie des libertés qui ne savent plus pourquoi elles sont ensemble, elle est en mesure, pour
peu qu’on l’écoute, de substituer le risque de l’alliance entre libertés. Bien vécue, elle peut
nous révéler que l’autre est un passage, une condition d’exercice de la liberté et non pas son
obstacle. Elle atteste que nous ne sommes pas ensemble par hasard ou par un accident auquel
il faudrait se résigner. Nous sommes essentiels les uns aux autres. Le visage de l’être humain
ne se dessine que dans la communion des différences, dans l’échange volontaire des
intériorités. C’est peut-être cette vision qui nous permettra de surplomber les querelles
limitées et de nous ouvrir à une compréhension plus profonde de notre vocation humaine.
Chacune de nos différences et de nos limites recèle un « J’ai soif ! » qu’il faut apaiser. A
chacun de jouer !
Xavier Manzano
Institut Catholique de la Méditerranée
Marseille, 18.03.2015

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  • 1. 1 INSTITUT CATHOLIQUE DE LA MÉDITERRANÉE INSTITUT DES SCIENCES ET THEOLOGIE DES RELIGIONS Département d’Etudes et de Recherche sur les Religions à l’Ecole SessionLe fait religieux au féminin « Homme/femme, la différence matricielle de toutes les différences » Vous avez sans aucun doute été interpellés par les récents débats autour du « mariage pour tous » et, plus encore, sur l’émoi provoqué par l’introduction de programme de sensibilisation à l’égalité homme/femme dont les intentions profondes semblaient très ambiguës. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans l’arbitrage d’une polémique mais de saisir l’occasion d’apporter une contribution philosophique à un sujet touchant de très près la question éducative. Les difficultés rencontrées en ce domaine attestent au moins quelque chose de compliqué mais de positif : l’être humain vit sa nature propre sur un mode distancié qui lui ouvre l’espace de la liberté tout en l’exposant au risque de la dérive. En effet, les débats sur le « genre » attestent de cette difficile liberté. Et c’est la tâche de l’éducateur que d’initier à cette liberté et d’en favoriser l’éclosion. Car la liberté humaine comporte dans sa structure même une difficulté qui peut l’exposer aux pires pathologies. Et la tâche éducative apparaît en ce sens comme un véritable « dialogue de salut ». La Genèse en témoigne dans l’antique séduction : « Vous serez comme des dieux » (Gn. 3, 5) : la liberté se veut, se développe. En se voulant, elle peut dériver dans l’absolutisation d’elle-même au point de ne chercher que l’absorption et l’homologation de tout ce qu’elle rencontre. Elle s’enferme dans la recherche du « même » et élimine soigneusement tout « autre » qui représenterait un risque de limite. Ce poison se rencontre dans toutes les formes de relations, avec Dieu, avec le monde, avec l’autre être humain. Et il est vrai que la relation homme/femme peut à cet égard être un symptôme et concentrer toutes les pathologies, tout simplement parce qu’elle est radicale et constitutive de l’identité de l’être humain. C’est en ce sens que l’on peut parler d’une différence matricielle. Parler de matrice, c’est simplement dire que la différence homme/femme révèle et « met au monde » en quelque sorte toute la complexité et la beauté de l’altérité et de l’identité chez l’être humain. Et, bien loin d’enfermer dans des polémiques et des querelles de périphérie, cette différence ouvre à des questions fondamentales pour l’existence : comment articuler la nécessaire recherche et expansion de soi avec l’inévitable rencontre de l’autre ? Cette rencontre est-elle accidentelle, extrinsèque ? Ou bien est-elle indispensable à la formation de l’identité ? Cette rencontre est-elle une nécessité intérieure ou bien un accident de parcours ? 1. L’ÊTRE HUMAIN ENTRE NATURE ET SPIRITUALITÉ On aurait tort de croire que la différence homme/femme se réduit à un simple problème d’égalité ou de concurrence. La question va beaucoup plus loin et ne peut être féconde que si on la prend de plus haut. Dès qu’un être humain paraît dans le monde, il a pour redoutable tâche de prendre conscience de sa différence d’avec les autres et d’avec le monde. La psychologie nous apprend qu’il s’agit d’un processus parfois lent et difficile, souvent blessant, en tout cas décapant : il fait apparaître l’existence de l’autre que « moi-même », certes comme une chance, mais aussi comme un défi qu’il n’est pas facile de relever. Alors que j’aurais pu croire être seul, je découvre peu à peu que je ne suis exhaustif ni du monde, ni du fait d’être homme. Dans l’histoire de la philosophie, l’appréciation de cette situation de l’être humain a beaucoup varié, souvent à la faveur (ou à cause !) d’événements historiques
  • 2. 2 plus ou moins dramatiques. En effet, l’être humain se conçoit, au fur et à mesure de sa croissance, comme un être à part, appelé pour survivre à nouer des relations sociales avec ses semblables et à agir sur le monde. Mais ce rapport aux autres et au monde peut s’avérer, ainsi que nous aurons l’occasion de le constater, problématique : « Si j’étais arbre parmi les arbres, chat parmi les animaux, cette vie aurait un sens ou plutôt ce problème n’en aurait point car je ferais partie de ce monde. Je serais ce monde auquel je m’oppose maintenant par toute ma conscience et par toute mon exigence de familiarité »1, écrira Albert Camus2. Le problème ici soulevé est finalement celui du mystère de la conscience qui me permet de me reconnaître comme un être individuel mais pourtant appelé à l’unité avec ce qui n’est pas lui, sans que cette unité puisse se donner d’entrée de jeu. Cette sortie vers ce qui est autre, pour être attirante et même, osons le mot, naturelle, me fait en même temps ressentir une altérité qui devient vite étrangeté, étrangeté étonnante ou véhémente suivant les circonstances. C’est sans doute le sens du cri de surprise d’Adam face à Eve : « Pour le coup, c’est l’os de mes os et la chair de ma chair » (Gn. 2, 23). Dès lors, c’est tout le problème de ma place et de mon action par rapport au monde et aux autres qui se trouve posé : je ne peux échapper à ce contact mais il ne m’est pas évident car on n’en voit pas immédiatement l’aboutissement, ni même parfois le sens. Ma conscience semble être engagée dans un processus de développement ininterrompu, qui lui fait désirer une plénitude d’accomplissement qui vient buter d’une part sur le monde et d’autre part sur d’autres consciences ayant le même désir. Et ce processus contrarié peut dégénérer en pathologie de soi, ainsi qu’en témoigne encore la Genèse : « Ta convoitise te poussera vers ton mari et lui dominera sur toi » (Gn. 3, 16). Là, sans aucun doute, se situe le problème de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui altérité dont la différence homme/femme constitue le centre et le révélateur. Celle-ci, en caractérisant d’entrée de jeu, l’éclosion et le développement de l’être humain, constitue un enjeu philosophique majeur pour qui veut se conduire en être humain, c’est-à- dire d’élaborer et de pratiquer les principes de la « vie bonne »3 : c’est en elle que vont se poser les grandes énigmes de l’éthique et de la signification même de la nature humaine. Cette situation de l’homme dans le monde et devant ses semblables est-elle un atout, qui me permet de me réaliser comme être indivisible, ou une limite infranchissable, qui nie l’expansion de ma conscience ? L’autre, en tant qu’il est autre, est-il un mur ou un passage ? De la réponse que je donnerai, dépendra le sens que je pourrai assigner à chacune de mes actions et à mon existence tout entière marquée, nolens volens, par cette émergence de l’altérité. Ces interrogations semblent poser très directement la question du propre de l’être humain et nécessiter une formulation plus large et plus profonde de ce que l’on appelle la spiritualité. Et c’est dans la lumière de cette question que nous pourrons considérer le rapport distancié que l’être humain entretient avec toute chose, y compris lui-même, et éclairer du même coup le rôle que l’altérité joue dans sa vie et son développement. Là encore, le « mythe adamique » se révèle très riche d’enseignement. La différence homme/femme y apparaît comme fondatrice et centrale : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu, Il le créa, homme et femme, Il les créa » (Gn. 1, 27). C’est en étant homme et femme que l’être humain est image de Dieu. Et, philosophiquement parlant, cette relation fondamentale opérée entre différence sexuelle et image divine nous détermine à penser que l’être humain vit sa 1 A. CAMUS, Le Mythe de Sysiphe,in Œuvres complètes, t. II, ed. La Pléiade-Gallimard, Paris, 1965, p. 136. 2 Camus parle ici du problème philosophique du suicide, c’est-à-dire du sens à donner à l’existence, à partir du moment où ce sens semble être nié par la réalité à laquelle l’être humain se confronte. 3 Nous pouvons remarquer d’ores et déjà que l’existence même de ces principes est une question débattue pour une certaine philosophie qui se veut post-métaphysique. Cf. J. HABERMAS, L’avenir de la nature humaine, ed. Gallimard, Paris, 2002, pp. 9-29.
  • 3. 3 nature et sa limite sur le mode, non pas de l’immédiateté instinctive, mais sur celui de l’auto- détermination, à l’image de Dieu. Il agit, il n’est pas agi, en tout cas potentiellement. Sa limite, qui lui interdit de trouver la plénitude dans son individualité, l’appelle à la sortie pour entrer en alliance avec ce qui n’est pas lui, avec l’autre lui-même et différent, dans lequel se situe le comble à son désir d’être. Si elle révèle l’image de Dieu, cette possibilité de sortie ne peut se vivre que sur le mode de la liberté. Nous commençons ainsi à formuler une spécificité humaine : la capacité de s’auto-déterminer et de n’être pas enfermé dans la simple réaction par rapport à soi-même. Cette spécificité est ce qui rend l’homme en quelque sorte étranger aux réactions et aux diktats de sa propre nature. Il vit sa propre nature, sa propre limite, sa propre individualité sur un mode distancié : cette distance, c’est ce que l’on appelle spiritualité. Cette dernière n’est pas, contrairement à ce que laisserait penser une opinion facile, un ensemble de techniques plus ou moins religieuses. Elle est ce souffle qui permet à l’homme et à la femme de vivre ce qu’ils sont sur le mode de l’auto-détermination. Ceci en fait des êtres dynamiques, ouverts sur un indéterminé, celui de leur liberté et de leur responsabilité. Cela les ouvre aussi au risque de l’erreur et de la perte de soi. La manifestation la plus évidente de ce mode d’être spirituel est sans aucun doute la culture. En effet, la capacité spirituelle constitue véritablement ce trait distinctif de l’humanité, un trait qui nous permet de passer du domaine de la réaction, propre au règne animal, au domaine de la responsabilité et de la conscience, propre à l’être humain. Ainsi, la nature humaine, si elle est évidemment fondée sur la réaction animale, se caractérise spécifiquement par cette capacité d’en juger et de déterminer des actes qui ne vont pas nécessairement dans le sens des diktats de l’immédiateté. C’est ce qu’Hannah Arendt4 appelle la « natalité », entendons la capacité que chaque être humain, de par son libre arbitre, a d’apporter du neuf en ce monde, de l’inédit, du « créé » en quelque sorte. Cette « natalité » ouvre à l’œuvre, c’est-à-dire à l’acte qui exprime cette nouveauté et qui vise à la faire durer et perdurer, puisque l’homme cherche ainsi une condition qui dépasse la sienne propre, à savoir l’immortalité. Cette capacité permet de nourrir le désir de dépasser y compris les limites apparemment infranchissables de cette vie, que ce soit dans le domaine de la connaissance ou celui de la production. La « culture », peut-on dire, naît donc de cette « natalité » et de ce qu’elle suppose, la capacité d’opérer une action libre, et se nourrit de ce qui en résulte, à savoir les « œuvres ». Aussi, peut-on se risquer à définir la culture comme la manière qu’a un groupe humain donné de manifester et d’exprimer cette spécificité humaine de l’autonomie dans des œuvres durables qui transcende les limites mêmes de l’existence individuelle. C’est ce qui fait des cultures des œuvres « faillibles ». Mais, plus encore, c’est ce qui explique que la différence homme/femme, comme différence matricielle et trait distinctif de la nature humaine, se vit en tout premier sur un mode distancié et culturel, spirituel en quelque sorte. En ce sens, le masculin et le féminin, tout en étant enracinés dans une nature que l’on ne choisit pas, constituent chez l’être humain des genres spirituels, ouverts à des réalisations faillibles et inédites, que l’on peut tour à tour admirer et critiquer, comme toute « œuvre » culturelle. Et c’est peut-être en cela et parce qu’on ne peut l’éviter, parce qu’elle structure toutes les cultures, que cette différence se révèle au plus haut chef matricielle. 4 cf. H. ARENDT,Condition de l’homme moderne, ed. Calmann-Lévy, Paris, 1983. Nous ne reprenons ici que quelques traits de la réflexion de Hannah Arendt. On aura évidemment intérêt à considérer avec attention les nuances qu’elle introduit dans son analyse.
  • 4. 4 2. LES RISQUES DE L’HOMME EN CRISE Parce qu’il est spirituel et donc culturel, l’être humain est en risque permanent : il est menacé. Et, là encore, la différence homme/femme s’avère matricielle. Ce risque, c’est ce que Karol Wojtyla appelle la désintégration : « La désintégration trahit une incapacité plus ou moins profonde quant à la possession et à la maîtrise de soi par l’autodétermination (…)»5. Les rapports de domination, dont, si l’on en croit une nouvelle fois la Genèse, la différence homme-femme subit constamment les frais, visent en effet à éviter la sortie de soi et l’auto- détermination pour préférer l’affirmation de soi et, osons le dire, la passion de soi. Cette prétention à la royauté absolue et l’homologation de toute chose en soi revêt, si l’on suit toujours Karol Wojtyla, deux masques principaux : le conformisme et la dérobade. Ces deux masques disent toute la peur du risque qu’une liberté est appelée à prendre dès lors qu’elle se porte vers l’altérité. Ils visent précisément à annihiler toute forme d’insécurité née de la capacité spirituelle. D’une part, le conformisme « dit l’acte de se conformer aux autres, de se complaire dans ce qui convient aux autres. (…) L’attitude de conformisme implique avant tout une certaine démission, variante caractéristique de ce pati par lequel l’homme-personne n’est que le sujet d’un « advenir » et non l’auteur responsable d’une attitude et d’un engagement propres dans une communauté. L’homme alors ne construit pas la communauté mais, en un sens, se laisse plutôt « porter » par la collectivité. Dans l’attitude de conformisme se cache, sinon la négation ou la limitation, du moins la faiblesse de la transcendance personnelle, de l’autodétermination et du choix. (…) Le conformisme porte avec soi plus d’uniformité que d’unité. (…) »6. Dans la différence homme- femme, le conformisme ne sera rien d’autre qu’une rencontre réglée, parce que cela se fait, parce que cela doit se faire. Cette sorte d’impératif catégorique fera envisager le couple comme une simple pente biologique ou bien une manifestation culturelle permettant d’éviter toute invention en ce domaine. Pour reprendre une expression éclairante de Maurice Zundel, la rencontre homme-femme ne sera ici, quelque visage culturel qu’on lui donne, qu’une livraison de soi au « courant de l’espèce »7. D’autre part, « la dérobade est donc un manque de participation, elle est non-présence à la communauté. (…) la dérobade peut constituer comme une attitude de substitution pour l’homme qui ne peut se décider à la solidarité et ne croit pas à la possibilité de l’opposition»8. Là encore, la peur pour soi, la peur de la mise en œuvre de la capacité spirituelle entraînera une non-participation à la relation homme-femme. On en connaît les manifestations : instabilité des relations, utilisation des autres comme simples objets, manque d’implication dans un projet de vie ou encore mépris plus ou moins affiché pour l’union. On le voit, ces deux masques de la désintégration se rejoignent dans leurs points de départ et leurs points d’arrivée : « Dans les deux cas, quelque chose de très essentiel se trouve arraché à l’homme. Ce n’est rien d’autre que ce trait dynamique de la participation comme propriété de la personne, trait qui lui permet d’accomplir des actes et, à travers eux, de s’accomplir authentiquement lui-même dans la communauté d’être et d’action avec les autres »9. Parce que la différence homme-femme implique une participation au sens le plus intime et profond du terme, engageant toute la personne en toutes ses dimensions, les 5 K. WOJTYLA, Personne et acte, ed. Centurion, Paris, 1983, p. 221. 6 op. cit., pp. 326-327. 7 M. ZUNDEL,Silence,Parole de vie, ed. Anne Sigier, Sillery, 1990, p. 175. 8 K. WOJTYLA,op.cit.,p. 328. 9 ibid.
  • 5. 5 pathologies ici remarquées vont y trouver une expression particulièrement véhémente, d’autant plus forte qu’elle sera révélatrice de tous les déséquilibres sociaux et culturels. 3. LE RISQUE DE L’ALLIANCE Ce que nous venons de constater sur les faillites de l’homme en crise nous invitent à revenir à la dimension matricielle de la différence homme-femme. En somme, à quelle fécondité peut-elle ouvrir ? Nous le disions, cet être humain, que nous avons essayé finalement de caractériser comme un être spirituel de « culture », est un être limité. En atteste évidemment la nécessité vitale dans laquelle il se trouve, dès l’instant de sa conception et de sa naissance, d’être en relation avec au moins une autre personne pour avoir quelque chance de survivre et de se développer, dans le sens que nous indiquions. L’être humain, envisagé individuellement, n’est évidemment pas exhaustif de la condition humaine et il n’est pas auto-suffisant. Mieux, la découverte de sa propre identité, c’est-à-dire de ses propres contours, passe de manière concomitante par le rapport à l’altérité et, particulièrement à l’autre être humain. En somme, la constitution du « Je » passe par la découverte de ma propre limite, en quelque sorte de ma frontière. Je peux progressivement me décrire, me comprendre, me nommer non pas à cause des autres, ou en dépit des autres, mais parce qu’il y a des autres. Et si je veux m’ouvrir à une conception plus générale de moi-même et développer ainsi cette capacité d’auto-distanciation, de jugement et de liberté que j’appelais spiritualité, il faut que je découvre et comprenne qu’il y a un monde mais aussi d’autres intériorités qui me sont à la fois semblables et différentes. C’est ce que l’on peut appeler l’intérêt de la différence. Cette différence est consacrée, c’est évident, par une limite que je dois transcender si je veux manifester et du coup développer l’originalité de mon identité mais qui doit nécessairement exister. C’est bien la relation et, si possible la relation gratuite, à savoir le don, qui constitue le moyen à la fois d’affirmation et de transcendance de l’identité. Elle suppose une limite et une frontière dans laquelle peuvent se rejoindre, idéalement, les dimensions de l’intériorité et de l’extériorité, de l’identité et de la communication. Il n’est pas besoin de beaucoup réfléchir pour voir combien la différence homme- femme incarne et reflète de manière fondamentale ce mouvement de la personne et cet intérêt de la différence. Partant d’un horizon d’unité fondamental de la nature humaine, cette différence structurante est appelée à y revenir. Non pas selon les diktats d’un instinct ou d’un conformisme. Mais selon l’inventivité propre et risquée de la capacité spirituelle. Même dans ses désordres possibles, la relation homme-femme peut être investie par la logique du don, amour inconditionnel impliquant par définition le pardon. Nous entrons là de toute évidence dans du non-contrôlable et du non-programmable. Mais c’est dans cette créativité inédite que la relation homme-femme, envisagée d’abord personnellement, peut devenir une œuvre authentique. Elle peut déboucher sur la prise en charge, si l’on reprend une nouvelle fois une image de la Genèse, d’une nudité, c’est-à-dire d’une limite dont on n’a plus honte et qu’on ne cherche plus à dissimuler. La limite et donc la différence, même quand elle est angoissante, devient appel à l’amour qui est source inépuisable d’inventivité. C’est en ce sens que la relation homme-femme devient matrice : car elle peut devenir le modèle de la prise en charge de toute différence, qu’elle soit sociale, culturelle ou religieuse. C’est ce que j’appellerais le risque de l’alliance. Des personnes, une société, qui se déroberaient à l’appel de cette différence fondamentale et qui fuiraient la créativité qu’elle suppose, se condamneraient à l’enfermement et à la désintégration. Peut-être est-ce ce qui est en train de se produire, si nous n’y prenons pas garde.
  • 6. 6 CONCLUSION : UN « GENRE » ET UNE DIFFÉRENCE SPIRITUELS Pour l’être humain, « masculin » et « féminin » sont d’abord et avant tout des genres « spirituels ». Enracinés dans la nature et le corps, ils appellent à une mise en œuvre, faillible certes, risquée, bien sûr, mais surtout libre et créatrice. Cela peut constituer un combat à l’occasion. Pas le combat de l’uniformisation ou de l’homologation. Mais celui de l’amour. Et c’est en ce sens que cette différence biologique vécue sur le mode spirituel peut devenir matrice d’une prise en charge de toute différence et même de tout conflit. L’appel de la différence homme-femme conteste tout enfermement en soi-même, dénonce l’ennui et la mort d’une existence qui s’économise en s’absolutisant, met en face de nous un choix vital. A la tyrannie des libertés qui ne savent plus pourquoi elles sont ensemble, elle est en mesure, pour peu qu’on l’écoute, de substituer le risque de l’alliance entre libertés. Bien vécue, elle peut nous révéler que l’autre est un passage, une condition d’exercice de la liberté et non pas son obstacle. Elle atteste que nous ne sommes pas ensemble par hasard ou par un accident auquel il faudrait se résigner. Nous sommes essentiels les uns aux autres. Le visage de l’être humain ne se dessine que dans la communion des différences, dans l’échange volontaire des intériorités. C’est peut-être cette vision qui nous permettra de surplomber les querelles limitées et de nous ouvrir à une compréhension plus profonde de notre vocation humaine. Chacune de nos différences et de nos limites recèle un « J’ai soif ! » qu’il faut apaiser. A chacun de jouer ! Xavier Manzano Institut Catholique de la Méditerranée Marseille, 18.03.2015