SlideShare une entreprise Scribd logo
1  sur  2
Télécharger pour lire hors ligne
Pour une approche relationnelle de la pauvreté

                                               Laurent Bonelli1


Introduction

Pauvres, personnes en situation de grande pauvreté ou de grande précarité, exclus, sous-
prolétaires, sans-abris, marginaux, quart-monde, vulnérables, mal-logés, naufragés…, on ne
compte plus les catégories administratives, politiques, académiques ou médiatiques pour
désigner des individus et des groupes connaissant un dénuement économique prononcé.
Chacune d’entre elles fait l’objet de définitions, plus ou moins précises selon les contextes et
les moments. On invoque selon les cas les niveaux de malnutrition, de revenus, les standards
de logement, voire des dimensions sociologiques ou psychologiques. Or, en matière de
« pauvreté », il importe peut être, comme y invitait le sociologue Emile Durkheim, de
secouer « le joug de ces catégories empiriques qu’une longue accoutumance finit souvent
par rendre tyranniques »2. Les « problèmes sociaux » sont en effet « institués dans tous les
instruments qui participent à la formation de la vision ordinaire du monde social, qu’il
s’agisse des organismes et des règlementations visant à les résoudre ou des catégories de
pensée et de perception qui leur correspondent »3.

Ainsi, le découpage de la réalité sociale qu’opèrent ces catégories pratique – i.e. d’action –
inaugurent des coupures dans les dynamiques de paupérisation et tendent à autonomiser
des groupes et des individus, pensés en eux mêmes et pour eux mêmes. La segmentation
des publics pauvres n’a de ce point de vue guère plus de sens que celle entre émigrés et
immigrés4. Contrairement à une légende tenace, les « pauvres » ne se recrutent guère dans
tous les milieux sociaux. L’histoire canonique du cadre supérieur licencié qui « tombe » dans
la rue est anecdotique. Dans leur écrasante majorité, ils appartiennent aux milieux
populaires, c’est-à-dire à un ensemble de groupes sociaux allant des ouvriers et des petits
employés, jusqu’à certaines couches inférieures de la petite bourgeoisie5. Bien
qu’hétérogènes, ces groupes partagent des propriétés communes. Ils occupent des positions
peu élevées dans la distribution des richesses et des statuts et connaissent une situation
d’éloignement par rapport à la culture savante, scolairement transmise et scolairement
exigée6. Et sous ce rapport, la pauvreté renvoie davantage à un continuum qu’à une
séparation. Les frontières qui séparent un ouvrier précarisé d’un sans domicile fixe, une
chômeuse toxicomane d’une prostituée ou d’une détenue demeurent extraordinairement
poreuses. De nombreux individus occupent successivement ces différentes positions au
cours de leur vie. De son étude sur 75 homeless toxicomanes de San Francisco,
l’anthropologue Philippe Bourgois conclut : « de membre d’une église évangélique, ils
retombent dans la drogue. Ils s’intègrent au travail légal mal payé quelques mois ou
quelques années puis ils retombent dans la drogue ou même comminent les deux – le travail
1
  Université de Paris-Ouest-Nanterre
2
  Emile DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, PUF Paris, 1996 [1937], p.32.
3
  Rémi LENOIR, « Objet sociologique et problème social », dans Patrick CHAMPAGNE, Rémi LENOIR, Dominique MERLLIÉ
et Louis PINTO, Initiation à la pratique sociologique, Dunod, Paris,1996, p.55.
4
  Abdelmalek SAYAD, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Seuil, Paris, 1999.
5
  Richard HOGGART, La culture du pauvre, Editions de minuit, Paris, 1970, pp. 37 et suiv.
6
   Olivier SCHWARTZ, La Notion de « classes populaires », Habilitation à diriger des recherches en sociologie,
Université de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines, 1998.


                                                                                                           1/24
légal et la vente ou la prise de drogue – pour un temps. Les catégories sont beaucoup plus
floues que les personnes ne l’admettent7 ». D’où la nécessité de ne pas faire « de la science à
partir des catégories de l’action et de gestion étatiques8 » et de se donner les moyens de
penser la « pauvreté » en dehors de ces cadres les plus ordinaires de gestion.

Une première piste pour éviter l’essentialisation de la « pauvreté » pourrait être de
réintroduire une analyse relationnelle de cette dernière. En d’autres termes, on ne
comprend sans doute pas les multiples visages de la pauvreté en s’intéressant seulement à
ceux qui la subissent. Il faut également élargir la focale aux relations à double sens qu’ils
entretiennent avec les institutions publiques en charge de cette question, mais aussi à celles
qu’ils nouent avec les autres groupes sociaux occupant une position plus privilégiée dans la
répartition des richesses et des capitaux. En effet, à la différence des groupes aux
« sexualités méprisées », qui souffrent, selon Nancy Fraser, d’un déficit de reconnaissance,
c’est au cœur du système économique que se niche la pauvreté. Elle résulte directement de
l’inégale répartition des coûts et des bénéfices de la production. Sa résorption, dans le cadre
d’une économie capitaliste passe donc par la redistribution9. Une redistribution elle même
dépendante des relations que les groupes non paupérisés entretiennent à l’Etat, et
notamment du fait qu’ils acceptent – ou non – de contribuer par l’impôt à la socialisation
des risques de l’existence.




                                                       [...]




7
  Philippe BOURGOIS, « Violences étatique et institutionnelles contre le Lumpen aux Etats-Unis », dans Patrick
BRUNETEAUX et Daniel TERROLLE, L’arrière-cour de la mondialisation. Ethnographie des paupérisés, Paris, éditions du
Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2010, pp. 125-150. Voir également Philippe BOURGOIS et Jeff SCHONBERG,
Righteous Dopefiend, University of California Press, Berkeley, 2009.
8
  Rémi LENOIR « Savoirs et sciences d’État : généalogie et démographie », Actes de la recherche en sciences
sociales n°133, 2000, p. 96.
9
  Nancy FRASER, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, La Découverte, Paris 2005,
pp.22 et suiv. L’auteur qualifie cette voie de « remède correctif », laissant intacte la structure économique. Elle
évoque sous le nom de « remèdes transformateurs » ceux qui s’emploient à réorganiser les rapports de
production, de même que la division sociale du travail et qui ont été historiquement associés au socialisme
(Ibid. pp.32-33).


                                                                                                            2/24

Contenu connexe

En vedette

Newsletter cat 250 insect project leslie jones
Newsletter cat 250 insect project leslie jonesNewsletter cat 250 insect project leslie jones
Newsletter cat 250 insect project leslie jones
leslieajones3
 
P U P school
 P U P school P U P school
P U P school
DFC2011
 
Regimento para o 2º congresso da umes
Regimento para o 2º congresso da umesRegimento para o 2º congresso da umes
Regimento para o 2º congresso da umes
UMES Jundiaí
 
Study tour time to learn some hebrew
Study tour   time to learn some hebrewStudy tour   time to learn some hebrew
Study tour time to learn some hebrew
David Allen
 
Digital Technologies A2 Editing Table
Digital Technologies A2 Editing TableDigital Technologies A2 Editing Table
Digital Technologies A2 Editing Table
aquinasmedia
 
Most rapidly aging cities in america
Most rapidly aging cities in americaMost rapidly aging cities in america
Most rapidly aging cities in america
Qwaliti.com
 
Mapa conceptual: Saberes para la educación del futuro
Mapa conceptual: Saberes para la educación del futuroMapa conceptual: Saberes para la educación del futuro
Mapa conceptual: Saberes para la educación del futuro
vfsuarezc
 

En vedette (19)

Dd
DdDd
Dd
 
Vigas de cimentacion
Vigas de cimentacionVigas de cimentacion
Vigas de cimentacion
 
Campana Teka C 620
Campana Teka C 620Campana Teka C 620
Campana Teka C 620
 
Newsletter cat 250 insect project leslie jones
Newsletter cat 250 insect project leslie jonesNewsletter cat 250 insect project leslie jones
Newsletter cat 250 insect project leslie jones
 
P U P school
 P U P school P U P school
P U P school
 
Regimento para o 2º congresso da umes
Regimento para o 2º congresso da umesRegimento para o 2º congresso da umes
Regimento para o 2º congresso da umes
 
ADN Y SINTESIS PROTÈICA
ADN Y SINTESIS PROTÈICAADN Y SINTESIS PROTÈICA
ADN Y SINTESIS PROTÈICA
 
Study tour time to learn some hebrew
Study tour   time to learn some hebrewStudy tour   time to learn some hebrew
Study tour time to learn some hebrew
 
Prancha 2
Prancha 2Prancha 2
Prancha 2
 
Hairstylist
HairstylistHairstylist
Hairstylist
 
Comunicato attività polisportiva - Calcio N°7 del 16 novembre 2015
Comunicato attività polisportiva - Calcio N°7 del 16 novembre 2015Comunicato attività polisportiva - Calcio N°7 del 16 novembre 2015
Comunicato attività polisportiva - Calcio N°7 del 16 novembre 2015
 
Design process 2015
Design process 2015Design process 2015
Design process 2015
 
Digital Technologies A2 Editing Table
Digital Technologies A2 Editing TableDigital Technologies A2 Editing Table
Digital Technologies A2 Editing Table
 
C.28-11 Quinta sentencia de CSJ a favor de SC
C.28-11 Quinta sentencia de CSJ a favor de SCC.28-11 Quinta sentencia de CSJ a favor de SC
C.28-11 Quinta sentencia de CSJ a favor de SC
 
Graffiti
GraffitiGraffiti
Graffiti
 
Mision
MisionMision
Mision
 
Most rapidly aging cities in america
Most rapidly aging cities in americaMost rapidly aging cities in america
Most rapidly aging cities in america
 
Tarea2 actividad grupal
Tarea2 actividad grupalTarea2 actividad grupal
Tarea2 actividad grupal
 
Mapa conceptual: Saberes para la educación del futuro
Mapa conceptual: Saberes para la educación del futuroMapa conceptual: Saberes para la educación del futuro
Mapa conceptual: Saberes para la educación del futuro
 

Similaire à Pour une approche relationnelle de la pauvreté - L. Bonelli [extract]

Autorite Pere Quartiers Populaire +++
Autorite Pere Quartiers Populaire +++Autorite Pere Quartiers Populaire +++
Autorite Pere Quartiers Populaire +++
Jerome Messinguiral
 
Genre Ordre Politique Ordre Social
Genre Ordre Politique Ordre SocialGenre Ordre Politique Ordre Social
Genre Ordre Politique Ordre Social
Jerome Messinguiral
 
Compte-rendu du 5ème Printemps des UP
Compte-rendu du 5ème Printemps des UPCompte-rendu du 5ème Printemps des UP
Compte-rendu du 5ème Printemps des UP
UPIM
 
Conflits dans le secteur sanitaire et social entre rupture et culture
Conflits dans le secteur sanitaire et social entre rupture et cultureConflits dans le secteur sanitaire et social entre rupture et culture
Conflits dans le secteur sanitaire et social entre rupture et culture
Adama Ndiaye
 
Cours socio école
Cours socio écoleCours socio école
Cours socio école
Julia Doz
 
conflits interpersonnels et dynamiques organisationnelles
conflits interpersonnels et dynamiques organisationnellesconflits interpersonnels et dynamiques organisationnelles
conflits interpersonnels et dynamiques organisationnelles
Adama Ndiaye
 
Rapport faire societe commune
Rapport faire societe communeRapport faire societe commune
Rapport faire societe commune
UNI
 
plan chapitre 3 inégalités
plan chapitre 3 inégalitésplan chapitre 3 inégalités
plan chapitre 3 inégalités
Boris Adam
 

Similaire à Pour une approche relationnelle de la pauvreté - L. Bonelli [extract] (20)

Autorite Pere Quartiers Populaire +++
Autorite Pere Quartiers Populaire +++Autorite Pere Quartiers Populaire +++
Autorite Pere Quartiers Populaire +++
 
Cours sociologie
Cours sociologieCours sociologie
Cours sociologie
 
Genre Ordre Politique Ordre Social
Genre Ordre Politique Ordre SocialGenre Ordre Politique Ordre Social
Genre Ordre Politique Ordre Social
 
Compte-rendu du 5ème Printemps des UP
Compte-rendu du 5ème Printemps des UPCompte-rendu du 5ème Printemps des UP
Compte-rendu du 5ème Printemps des UP
 
L'école obligatoire et l'invention de l'enfance anormale
L'école obligatoire et l'invention de l'enfance anormaleL'école obligatoire et l'invention de l'enfance anormale
L'école obligatoire et l'invention de l'enfance anormale
 
Conflits dans le secteur sanitaire et social entre rupture et culture
Conflits dans le secteur sanitaire et social entre rupture et cultureConflits dans le secteur sanitaire et social entre rupture et culture
Conflits dans le secteur sanitaire et social entre rupture et culture
 
Les Creatifs Culturels en France
Les Creatifs Culturels en FranceLes Creatifs Culturels en France
Les Creatifs Culturels en France
 
Cours socio école
Cours socio écoleCours socio école
Cours socio école
 
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2018
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2018Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2018
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2018
 
conflits interpersonnels et dynamiques organisationnelles
conflits interpersonnels et dynamiques organisationnellesconflits interpersonnels et dynamiques organisationnelles
conflits interpersonnels et dynamiques organisationnelles
 
Gouvernance
GouvernanceGouvernance
Gouvernance
 
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018
Chapitre 4 cultures politiques et socialisation politique 2017-2018
 
La theorie pragmatiste_de_l_action_collective
La theorie pragmatiste_de_l_action_collectiveLa theorie pragmatiste_de_l_action_collective
La theorie pragmatiste_de_l_action_collective
 
Programme : La ségrégation à l'ordre du jour (Soin, éducation et Territoires.)
Programme : La ségrégation à l'ordre du jour (Soin, éducation et Territoires.)Programme : La ségrégation à l'ordre du jour (Soin, éducation et Territoires.)
Programme : La ségrégation à l'ordre du jour (Soin, éducation et Territoires.)
 
Rapport faire societe commune
Rapport faire societe communeRapport faire societe commune
Rapport faire societe commune
 
Sacr 01a
Sacr 01aSacr 01a
Sacr 01a
 
Agir dans-un-contexte-interculturel-ed-et-animafac-2012
Agir dans-un-contexte-interculturel-ed-et-animafac-2012Agir dans-un-contexte-interculturel-ed-et-animafac-2012
Agir dans-un-contexte-interculturel-ed-et-animafac-2012
 
2010-02-NANTERRE-ECHELLE-RED.pdf
2010-02-NANTERRE-ECHELLE-RED.pdf2010-02-NANTERRE-ECHELLE-RED.pdf
2010-02-NANTERRE-ECHELLE-RED.pdf
 
plan chapitre 3 inégalités
plan chapitre 3 inégalitésplan chapitre 3 inégalités
plan chapitre 3 inégalités
 
LA PEUR ET L'ALIÉNATION SOCIALE COMME ARMES DE DOMINATION À TRAVERS L'HISTOIR...
LA PEUR ET L'ALIÉNATION SOCIALE COMME ARMES DE DOMINATION À TRAVERS L'HISTOIR...LA PEUR ET L'ALIÉNATION SOCIALE COMME ARMES DE DOMINATION À TRAVERS L'HISTOIR...
LA PEUR ET L'ALIÉNATION SOCIALE COMME ARMES DE DOMINATION À TRAVERS L'HISTOIR...
 

Plus de social_cohesion_CoE

Situations evoquees dans les 5 villes
Situations evoquees dans les 5 villesSituations evoquees dans les 5 villes
Situations evoquees dans les 5 villes
social_cohesion_CoE
 
List of participants venise (groupes 1 + 2 + 3)
List of participants   venise (groupes 1 + 2 + 3)List of participants   venise (groupes 1 + 2 + 3)
List of participants venise (groupes 1 + 2 + 3)
social_cohesion_CoE
 
Draft agenda 5 7 sept revised en
Draft agenda 5 7 sept revised enDraft agenda 5 7 sept revised en
Draft agenda 5 7 sept revised en
social_cohesion_CoE
 
List of participants venise (groupes 1 + 2 + 3)
List of participants   venise (groupes 1 + 2 + 3)List of participants   venise (groupes 1 + 2 + 3)
List of participants venise (groupes 1 + 2 + 3)
social_cohesion_CoE
 

Plus de social_cohesion_CoE (20)

Situations evoquees dans les 5 villes
Situations evoquees dans les 5 villesSituations evoquees dans les 5 villes
Situations evoquees dans les 5 villes
 
List of participants venise (groupes 1 + 2 + 3)
List of participants   venise (groupes 1 + 2 + 3)List of participants   venise (groupes 1 + 2 + 3)
List of participants venise (groupes 1 + 2 + 3)
 
Draft agenda 5 7 sept revised en
Draft agenda 5 7 sept revised enDraft agenda 5 7 sept revised en
Draft agenda 5 7 sept revised en
 
List of participants venise (groupes 1 + 2 + 3)
List of participants   venise (groupes 1 + 2 + 3)List of participants   venise (groupes 1 + 2 + 3)
List of participants venise (groupes 1 + 2 + 3)
 
Draft agenda 6 9 mai en
Draft agenda 6 9 mai en Draft agenda 6 9 mai en
Draft agenda 6 9 mai en
 
List of participants gpe 3
List of participants   gpe 3List of participants   gpe 3
List of participants gpe 3
 
Draft agenda 10 11 march fr
Draft agenda 10 11 march frDraft agenda 10 11 march fr
Draft agenda 10 11 march fr
 
Draft agenda 10 11 march en
Draft agenda 10 11 march enDraft agenda 10 11 march en
Draft agenda 10 11 march en
 
Rapport 21 22 fev 2011
Rapport 21 22 fev 2011Rapport 21 22 fev 2011
Rapport 21 22 fev 2011
 
Report 21 22 feb 2011
Report 21 22 feb 2011Report 21 22 feb 2011
Report 21 22 feb 2011
 
List of participants
List of participantsList of participants
List of participants
 
Draft agenda 21-22_fev_fr
Draft agenda 21-22_fev_frDraft agenda 21-22_fev_fr
Draft agenda 21-22_fev_fr
 
Draft agenda 21-22_fev_en
Draft agenda 21-22_fev_enDraft agenda 21-22_fev_en
Draft agenda 21-22_fev_en
 
Rapport 25 26 novembre fr
Rapport 25 26 novembre frRapport 25 26 novembre fr
Rapport 25 26 novembre fr
 
Rapport 25 26 nov 2010 en
Rapport 25 26 nov 2010 enRapport 25 26 nov 2010 en
Rapport 25 26 nov 2010 en
 
List of participants
List of participantsList of participants
List of participants
 
Draft agenda 25 26 nov fr
Draft agenda 25 26 nov frDraft agenda 25 26 nov fr
Draft agenda 25 26 nov fr
 
Draft agenda 25 26 nov en
Draft agenda 25 26 nov enDraft agenda 25 26 nov en
Draft agenda 25 26 nov en
 
Rapport 27-28 january en
Rapport 27-28 january enRapport 27-28 january en
Rapport 27-28 january en
 
Rapport 27-28 january fr
Rapport 27-28 january frRapport 27-28 january fr
Rapport 27-28 january fr
 

Pour une approche relationnelle de la pauvreté - L. Bonelli [extract]

  • 1. Pour une approche relationnelle de la pauvreté Laurent Bonelli1 Introduction Pauvres, personnes en situation de grande pauvreté ou de grande précarité, exclus, sous- prolétaires, sans-abris, marginaux, quart-monde, vulnérables, mal-logés, naufragés…, on ne compte plus les catégories administratives, politiques, académiques ou médiatiques pour désigner des individus et des groupes connaissant un dénuement économique prononcé. Chacune d’entre elles fait l’objet de définitions, plus ou moins précises selon les contextes et les moments. On invoque selon les cas les niveaux de malnutrition, de revenus, les standards de logement, voire des dimensions sociologiques ou psychologiques. Or, en matière de « pauvreté », il importe peut être, comme y invitait le sociologue Emile Durkheim, de secouer « le joug de ces catégories empiriques qu’une longue accoutumance finit souvent par rendre tyranniques »2. Les « problèmes sociaux » sont en effet « institués dans tous les instruments qui participent à la formation de la vision ordinaire du monde social, qu’il s’agisse des organismes et des règlementations visant à les résoudre ou des catégories de pensée et de perception qui leur correspondent »3. Ainsi, le découpage de la réalité sociale qu’opèrent ces catégories pratique – i.e. d’action – inaugurent des coupures dans les dynamiques de paupérisation et tendent à autonomiser des groupes et des individus, pensés en eux mêmes et pour eux mêmes. La segmentation des publics pauvres n’a de ce point de vue guère plus de sens que celle entre émigrés et immigrés4. Contrairement à une légende tenace, les « pauvres » ne se recrutent guère dans tous les milieux sociaux. L’histoire canonique du cadre supérieur licencié qui « tombe » dans la rue est anecdotique. Dans leur écrasante majorité, ils appartiennent aux milieux populaires, c’est-à-dire à un ensemble de groupes sociaux allant des ouvriers et des petits employés, jusqu’à certaines couches inférieures de la petite bourgeoisie5. Bien qu’hétérogènes, ces groupes partagent des propriétés communes. Ils occupent des positions peu élevées dans la distribution des richesses et des statuts et connaissent une situation d’éloignement par rapport à la culture savante, scolairement transmise et scolairement exigée6. Et sous ce rapport, la pauvreté renvoie davantage à un continuum qu’à une séparation. Les frontières qui séparent un ouvrier précarisé d’un sans domicile fixe, une chômeuse toxicomane d’une prostituée ou d’une détenue demeurent extraordinairement poreuses. De nombreux individus occupent successivement ces différentes positions au cours de leur vie. De son étude sur 75 homeless toxicomanes de San Francisco, l’anthropologue Philippe Bourgois conclut : « de membre d’une église évangélique, ils retombent dans la drogue. Ils s’intègrent au travail légal mal payé quelques mois ou quelques années puis ils retombent dans la drogue ou même comminent les deux – le travail 1 Université de Paris-Ouest-Nanterre 2 Emile DURKHEIM, Les règles de la méthode sociologique, PUF Paris, 1996 [1937], p.32. 3 Rémi LENOIR, « Objet sociologique et problème social », dans Patrick CHAMPAGNE, Rémi LENOIR, Dominique MERLLIÉ et Louis PINTO, Initiation à la pratique sociologique, Dunod, Paris,1996, p.55. 4 Abdelmalek SAYAD, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Seuil, Paris, 1999. 5 Richard HOGGART, La culture du pauvre, Editions de minuit, Paris, 1970, pp. 37 et suiv. 6 Olivier SCHWARTZ, La Notion de « classes populaires », Habilitation à diriger des recherches en sociologie, Université de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines, 1998. 1/24
  • 2. légal et la vente ou la prise de drogue – pour un temps. Les catégories sont beaucoup plus floues que les personnes ne l’admettent7 ». D’où la nécessité de ne pas faire « de la science à partir des catégories de l’action et de gestion étatiques8 » et de se donner les moyens de penser la « pauvreté » en dehors de ces cadres les plus ordinaires de gestion. Une première piste pour éviter l’essentialisation de la « pauvreté » pourrait être de réintroduire une analyse relationnelle de cette dernière. En d’autres termes, on ne comprend sans doute pas les multiples visages de la pauvreté en s’intéressant seulement à ceux qui la subissent. Il faut également élargir la focale aux relations à double sens qu’ils entretiennent avec les institutions publiques en charge de cette question, mais aussi à celles qu’ils nouent avec les autres groupes sociaux occupant une position plus privilégiée dans la répartition des richesses et des capitaux. En effet, à la différence des groupes aux « sexualités méprisées », qui souffrent, selon Nancy Fraser, d’un déficit de reconnaissance, c’est au cœur du système économique que se niche la pauvreté. Elle résulte directement de l’inégale répartition des coûts et des bénéfices de la production. Sa résorption, dans le cadre d’une économie capitaliste passe donc par la redistribution9. Une redistribution elle même dépendante des relations que les groupes non paupérisés entretiennent à l’Etat, et notamment du fait qu’ils acceptent – ou non – de contribuer par l’impôt à la socialisation des risques de l’existence. [...] 7 Philippe BOURGOIS, « Violences étatique et institutionnelles contre le Lumpen aux Etats-Unis », dans Patrick BRUNETEAUX et Daniel TERROLLE, L’arrière-cour de la mondialisation. Ethnographie des paupérisés, Paris, éditions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2010, pp. 125-150. Voir également Philippe BOURGOIS et Jeff SCHONBERG, Righteous Dopefiend, University of California Press, Berkeley, 2009. 8 Rémi LENOIR « Savoirs et sciences d’État : généalogie et démographie », Actes de la recherche en sciences sociales n°133, 2000, p. 96. 9 Nancy FRASER, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, La Découverte, Paris 2005, pp.22 et suiv. L’auteur qualifie cette voie de « remède correctif », laissant intacte la structure économique. Elle évoque sous le nom de « remèdes transformateurs » ceux qui s’emploient à réorganiser les rapports de production, de même que la division sociale du travail et qui ont été historiquement associés au socialisme (Ibid. pp.32-33). 2/24