Le crépuscule des dieux

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Le crépuscule des dieux

  1. 1. Le Crépuscule des Dieux1) IntroductionA l’encontre de la luminosité éclatante de joie et d’amour, leCrépuscule nous replonge dans le sombre pessimisme deSchopenhauer. La course vers la fin inexorable se célèbre en quelquesorte dans l’anéantissement de la volonté de vivre, thèmeomniprésent chez Schopenhauer, ce qui fit dire à Romain Rolland que«la vie abandonnée est la vie belle et radieuse des héros, des Dieuxet demi-dieux, en contact chaotique et perturbé avec la Nature » Eneffet, les interventions nombreuses, néfastes et intempestives dansla Nature ont fait que celle-ci se venge :- par le dépérissement des forêts, symbolisé par le dessèchement duFrêne du Monde, provoqué par l’arrachage d’une branche, commispar Wotan pour tailler sa lance,- par le tarissement de la source du Savoir, du fait du dépérissementdu Frêne,- par le trouble des eaux du Rhin, qui ne sont plus éclairées par l’Or,volé par Alberich et donc condamnées à la disparition de toute vieaquatique.Nous sentons ici l’actualité brûlante du message de Richard Wagner,qui représente de véritables boîtes à idées à l’intention des metteursen scène à la recherche de concepts d’interprétation contemporainedu Ring. Kirchner, dans son Ring des fleurs et des papillons desannées 1990, avait été de ceux-là …Dans le Crépuscule, Wagner ne fait qu’évoquer les réminiscencesd’une Nature originelle, pure et vierge de toute interventionhumaine, d’abord au moyen du Prologue au Crépuscule, d’une force1
  2. 2. dramatique sans pareil, au cours duquel les trois Nornes pleurent ledessèchement du Frêne du Monde, le tarissement de la source dusavoir, et la course à sa perte du monde sous les agissements deWotan.Dans la mythologie nordique, les trois principales Nornes, sous laprotection du grand arbre de la Création, le Yggdrasil, tissent les filsdu destin des hommes et des dieux, car ceux-ci sont mortels aussi. Lenom de « Norne » signifie « tresser » en langage nordiqueURD incarne la Norne du passé, de « ce qui est advenu », tandis queVERDANDI s’occupe du présent, ou de « ce qui est entrain de sedérouler » et finalement SKULD, la Norne du futur, ou de « ce quidevrait arriver » Le futur ne représente pas un phénomène probable,mais se trouve être préétabli.Wagner ne reprend pas les attributs des Nornes de la mythologie,raison pour laquelle il ne leur décerne pas de nom, mais juste unnuméro : 1e, 2eet 3eNorne. Il est surprenant de constater que seulesles deux premières Nornes, terminent leur récit par le même refrain,interrogeant leurs collègues, tout en alternant le présent et le passé :« sais-tu ce qu’il en advient », ou bien, « sais-tu ce qu’il en advint ».Elles ne semblent donc pas avoir de notion de temps, et surtout, ettrès curieusement, ne parlent pas de l’avenir… La 3eNorne nes’interroge ni sur le passé, ni sur le présent, mettant ainsi le passéentre parenthèses. Le savoir des Nornes apparaît ainsi tropfragmenté pour leur permettre de survivre, elles se sententcondamnées et désirent se fondre de nouveau dans le giron de leurMère Erda, qui seule est détentrice du Savoir, mais qui dort de sonsommeil éternel, ainsi que nous l’avons appris au troisième acte deSiegfried. Créatures de la Nature, elles vont disparaître, au mêmetitre que le matriarcat, du moins pour le moment…2
  3. 3. Le Crépuscule des Dieux représente en somme une immenselamentation sur le dépérissement de la Nature sous l’effet de sonexploitation, et de sa domestication par les activités agricoles etculturelles des hommes et des dieux, surtout du premier d’entre eux:- Les Nornes poussent des cris d’effroi quand leurs fils du destin serompent, du fait qu’ils ne sont plus attachés au Frêne du Monde,l’Arbre originel de la Création, mais à un sapin, dont le bois s’avèretrop tranchant pour le précieux tissage, mettant ainsi fin à leursavoir, fût-il morcelé.- Les Filles du Rhin agacent Siegfried avec leurs pleurs sur leur ordisparu, parce que la disparition du reflet de la lumière du soleil, neparvenant plus jusqu’au fond de l’eau, a eu pour conséquence que leRhin est devenu un cloaque désolant, obscur et sans vie.- Siegfried évoque ses souvenirs de jeunesse, quand il était encoreen étroite symbiose avec la Nature, à des faux compagnons-chasseurs, qui, devenus de puissants industriels de la vallée du Rhin,n’ont plus aucun rapport avec l’élément naturel, et ne pensent qu’àassassiner ce dernier Homme de la Nature.L’immense nostalgie que suscitent toutes ces évocations d’uneNature morte, nous font ressentir encore plus douloureusement lamort de ces personnages rayonnants et issus de la Lumièrequ’étaient Siegfried et Brünnhilde, la chute des Dieux et la fin detoute chose.La fin des Dieux, la restitution de l’or aux eaux du Rhin, la purificationdu monde par l’eau du Rhin, et par le feu du bûcher de Brünnhilde,sont certes annonciateurs d’un monde nouveau, avec le thèmegrandiose dit de la rédemption par l’Amour. Il subsiste cependant unarrière-goût amer par l’évidence à laquelle nous devons nous rendre,qu’Alberich, un des personnages les plus importants du Ring, ne sera3
  4. 4. pas emporté par l’Apocalypse finale. Alberich, l’archange de la Nuit etpersonnification du Mal, recommencera son action maléfique dans leNouveau Monde, qui, dans l’innocence de sa naissance, portera déjàen lui le péché originel et donc le germe de sa destruction. Le débutdu Prologue avec ses tonalités sombres, illustre d’une manièreobsédante notre propos sur cette atmosphère de fin du monde.Psychogramme de BrünnhildeAmazone cruelle et insensible, sortie tout droit de la tourmente del’ouragan, Brünnhilde, lors de sa première apparition au début dudeuxième acte de la Walkyrie, nous apparaît en tant que créatureissue directement de la Nature. Elle éructe des hurlements violentsque l’on peut interpréter comme des cris de guerre.Les Amazones sont des demi-déesses cruelles, dont le langage estavant tout corporel ou physique. Dans la mythologie grecque, lesAmazones forment un peuple de femmes guerrières, habitant aubord de la Mer Noire. Cette localisation, certes non assurée, permetnéanmoins de leur accorder une réalité historique, en les rattachantaux femmes guerrières des peuples scythes et sarmates. Elles avaientpour coutume de se couper le sein droit, afin d’augmenter leursfacultés de tirer à l’arc, d’où leur nom d’A-mazone qui signifie engrec : « a », sans et « mazos », ou « mastos » sein. Afin d’assurer leurdescendance, elles s’unissent une fois par an à des hommes issus detribus voisines. Les enfants mâles sont soit tués, soit volontairementestropiés, afin de pouvoir les utiliser en tant qu’esclaves domestiqueset sexuels, les estropiés étant les meilleurs amants, selon le motprêté à Antianeira, l’une des reines amazones. D’après les récits deHérodote, les Amazones pourraient être les épouses des Scythes etdes Sarmates, qui, chose inconcevable pour les Grecs, avaient le droitde faire la guerre, et de monter à cheval, chose normale pour cespeuplades ayant excellé dans l’Antiquité dans l’élevage de chevaux.4
  5. 5. Ceci induit que les peuplades caucasiennes étaient probablementorganisées en sociétés matriarcales. Des fouilles récentes effectuéesen Russie ont mis au jour des tombes de guerrières ensevelies avecleurs chevaux et leurs flèches qui remontent jusqu’au VIIe siècleavant notre ère.Nous voilà bien en présence de tous les attributs de Brünnhilde,déesse guerrière et cavalière, armée, casquée et cuirassée. Cettefemme altière et cruelle fond subitement comme neige au soleil, ets’avère être animée de sentiments naturellement humains etmaternels au moment le plus crucial de sa carrière quand elleintervient en faveur de Siegmund, touchée par la compassion devantcet homme sans défense, jeté en pâture à des forces surnaturellesinsoupçonnées, dont il ignore qu’elles vont le broyer.Elle brave ainsi l‘ordre de Wotan de sacrifier Siegmund, puis, uneseconde fois, en sauvant pardessus le marché Sieglinde, parce qu’elleattend un enfant de Siegmund.Jamais encore, un personnage féminin pareil à Brünnhilde n’avait étéimaginé dans le domaine du théâtre musical : Héroïne puissante, mi-femme, mi-déesse, méprisant les hommes, collectant les hérostombés au combat, pour en peupler le Walhall, la demeure de sonpère Wotan, semant l’effroi avec ses chevauchées sauvages au milieude la tempête, cette Amazone insensible et cruelle se métamorphoseen un seul instant en femme incandescente, frappée par le coup defoudre de l’amour maternel.Son père Wotan aime sa fille, qui représente sa Walkyrie préférée àcause de son intelligence étincelante et de l’admiration sans bornesqu’elle lui porte.Quand nous apparaît cette Amazone sauvageonne et sans cœur audébut du deuxième acte de la Walkyrie, le dialogue entre père et filletrahit une camaraderie délicieusement espiègle, voire une complicité5
  6. 6. profondément malicieuse entre les deux personnages, quand ilstombent d’accord pour donner la victoire à Siegmund dans son duelcontre Hunding. Brünnhilde se moque éperdument auprès de Wotande sa belle-mère Fricka et de son éternel ergotage, qui accourt,outrée de l’inceste des jumeaux. Elle se permet même de railler sonpère, en lui lançant effrontément à la tête qu’elle l’abandonnejoyeusement à son sort, afin qu’il se débrouille seul pour résister àl’assaut de sa divine épouse acariâtre.Mais l’entretien tourne au vinaigre, et Fricka extorque à Wotan leserment de sacrifier Siegmund, son fils et demi-frère de Brünnhilde, àcharge de la Walkyrie d’assurer la victoire de Hunding sur le champde bataille, ce qu’elle ne fera pas, comme nous l’avons vu, obligeantainsi Wotan à la punir pour lui avoir désobéi. Vaincu par l’amour poursa fille, Wotan adoucira la terrible punition en lui apportant sapaternelle protection sous la forme d’un cercle de feu destiné àéloigner le premier venu qui désirerait réveiller la Belle, enfouie parson père dans un profond sommeil, déchue de ses attributs divinsafin de se réveiller en simple mortelle.Nous aurons une dernière fois une preuve éclatante de cettecomplicité symbiotique entre Brünnhilde et son père, à la fin desAdieux de Wotan qui clôture la Walkyrie, quand, subjugué par lapeine que lui cause la séparation définitive avec sa fille bien-aimée, illa prend dans ses bras et lui tient le plus beau propos d’amourpaternel qu’un père peut adresser à sa fille, en regrettant « ces yeuxsi scintillants qu’en souriant j’ai souvent caressés, ces yeux silumineux qui souvent brillaient pour moi dans la tourmente »Du sommeil régénérateur dans lequel se trouve enfermée cettefemme extraordinaire naîtra sa capacité d’amour dans toute sasensualité.6
  7. 7. C’est incontestablement la composition de cette merveille queconstitue Tristan, poème immense exaltant l’amour total et absolu,qui mit Wagner en mesure d’écrire le plus long duo d’amour de toutel’Histoire de la Musique au troisième acte de Siegfried. Mais àl’encontre de la fusion de Tristan et d’Isolde dans le néant, l’amourentre Siegfried et Brünnhilde est célébré dans toute sa réalitéhumaine et physique.Le héros légendaire, petit-fils de Wotan, et la déesse, fille de Wotansont transformés en êtres humains par l’Amour. En découvrantBrünnhilde, Siegfried éprouve subitement une peur existentielle et lebesoin d’appeler sa mère à l’aide. La prise de conscience parBrünnhilde de la perte de ses attributs divins, et de son état desimple mortelle désormais, lui inspire d’abord de la honte. Elle sedéfait des dieux, et reconnaît en Siegfried son nouveau dieu. Leuramour dans toute sa dimension humaine est désormais déconnectéde l’éternité, et deviendra ainsi entaché du caractère éphémère de latemporalité.L’exaltation émotionnelle suscitée par l’amour fou fait surgir uneprise de conscience aiguë de la temporalité et donc du caractèrefugitif de l’existence. Faust accorde à Méphisto le droit de s’emparerde son âme, le jour où il dira : »arrête-toi, oh instant, tu es si beau ! ».La réflexion de Faust, consiste à reconnaître sa propre finitude, dèsque naît le désir de ne vouloir vivre que dans l’instant, sans êtredorénavant animé de la moindre projection dans le futur. Laplénitude du moment signifie en même temps l’anéantissement desoi-même.Dans son livre sur Simone de Beauvoir, Irène Frain la cite avec cetteexpression fabuleuse sur sa rencontre avec Jean-Paul Sartre :« l’éternité dura trois jours ». La dilatation du temps ressentie àl’occasion d’une émotion amoureuse suprême et partagée, constitue7
  8. 8. un instant magique qui se grave en nous jusqu’à notre derniersouffle.Ainsi comprenons-nous mieux, pourquoi l’opéra se conclut par lesparoles énigmatiques des deux amoureux : « rayonnant amour, mortriante ». L’amour le plus fou devient lui aussi périssable, ce quedémontrera Siegfried au début du Crépuscule quand il quitteraBrünnhilde pour courir l’aventure.Cette femme rebelle qui, animée de sentiments passionnels d’uneforce inouïe, transgresse allègrement les règles masculines,connaîtra ainsi une évolution vers un idéal anticonformiste et avant-gardiste. En osant prendre en main sa condition féminine, elledevient une féministe moderne qui désire disposer de son corps,comme elle l’entend, et qui combat les clichés masculinsdominateurs et patriarcaux du passé. Nous découvrons ici une autreface du Wagner révolutionnaire quarante-huitard.Pour Wagner, Brünnhilde devient son idéal féminin tout court. Elletranscende toutes les héroïnes d’opéra y inclus les siennes :- Senta quitte la réalité du monde, en s’adonnant à ses fantasmespsychotiques et morbides.- Elisabeth idéalise l’amour physique et charnel de Vénus en amourmystique.- Elsa se laisse dévorer intérieurement par les doutes sur laprovenance et le passé de son chevalier blanc issu de la lumière, etdétruit en fait son bonheur par une sorte de jalousie maladive.- Isolde désire se fondre dans le néant avec Tristan, mort avantelle.- Or Brünnhilde, à l’encontre de ses consoeurs, transforme sapassion très terrestre pour Siegfried en vengeance cataclysmique,puis en mission salvatrice du monde, en se jetant dans les flammes8
  9. 9. purificatrices du bûcher qui consume son bien-aimé, mort avant elleégalement.La mort d’Isolde résulte de la négation de la volonté, inspirée par lapensée philosophique de Schopenhauer, alors que la mort deBrünnhilde s’inspire de l’Amour absolu suscité par la Compassion, elleaussi schopenhauérienne. Nous voilà dans le monde des idées deParsifal que Jürgen Flimm planta sur la scène finale du Crépuscule en2000.Brünnhilde possède tous les attributs d’une entière souveraineté, dufait qu’elle sait s’élever au-dessus de sa condition de femme soumise,et se dépasser elle-même, en créant l’état d’exception par latransgression de la loi de Wotan. La maladie de la volonté et l’étatmaniaco-dépressif de Wotan font qu’il ne se sent pas le courage detransgresser les règles et obligations contractuelles qu’il a instaurées,lui-même, ainsi que nous l’avons vu lors de l’étude du psychogrammede Wotan.Wagner confirme cette souveraineté de Brünnhilde, en confiant àCosima, qu’il se sent heureux d’avoir réservé le thème musical deSieglinde, au sacrifice de Brünnhilde, qui la transfigurera à la fin duCrépuscule, seule occasion à laquelle réapparaîtra ce thème exposéune première fois au début du troisième acte de la Walkyrie, queWagner qualifie de thème de la rédemption. Wagner écrit : « Lafemme souffrante qui se sacrifie constitue la véritable rédemptriceinitiée. Car l’amour est en réalité l’Eternel-féminin lui-même. »Ce thème ne constitue pas un leitmotiv ou motif conducteur maiss’élève au contraire au-delà de la toile immense et complexe desmotifs-conducteurs, comme si Brünnhilde transgressait la LoiFondamentale de Wotan par ce thème extraordinairement lumineux,développé et souverain, libérant ainsi Wotan de son impuissance àmettre fin lui-même à son existence.9
  10. 10. La fin du Crépuscule représente bien la fin de Wotan et de l’AncienMonde, mais elle ne signifie pas la naissance d’un monde meilleur.A l’image de la création de l’Ancien Monde à partir de l’eau, leNouveau Monde surgira également de l’eau du Rhin qui déborde deson lit pour éteindre les flammes du bûcher de Brünnhilde.Brünnhilde, héritière du matriarcat d’Erda, représente à coup sûr laclef de voûte du Monde Nouveau qui se régénérera à partir del’Eternel-Féminin.Le motif final, qualifié de motif de la Rédemption par l’Amour,représente en fait un immense hymne au monde matriarcal et àl’Eternel-Féminin qui illumine l’apothéose de Brünnhilde, la femme laplus moderne et la plus visionnaire de toute l’histoire de l’opéra.Quatrième grand thème: Le Sommeil dans la TétalogieLes thèmes que nous avons déjà analysés précédemment, commel’anxiété, le matriarcat et le patriarcat, la parthénogénèse et l’inceste,constituent des phénomènes qui ne se dévoilent pas en surface,parce qu’ils ne sont pas tellement apparents. Il existe un autreaspect, caché davantage encore, mais qui n’en demeure pas nonmoins intéressant : le sommeil. On dort en effet tellement dans leRing, qu’il est important de consacrer un certain nombre deréflexions au sommeil et à ses divers aspects connexes.D’une manière générale, le sommeil se définit comme un étatnaturel récurrent de perte de conscience du monde extérieur,survenant à des intervalles réguliers. Il se distingue du coma par lapréservation des réflexes. Le sommeil favorise largementl’apprentissage récent et la gestion des émotions. Ainsi, une donnéeassociée à une émotion négative sera mémorisée, sans que pourautant, la connotation négative le soit aussi. Il s’agit donc d’un étatmaximal de détente et de relaxation, raison pour laquelle il est10
  11. 11. régénérateur, alors que le coma représente une abolition de laconscience, ou la disparition de la capacité d’éveil du sujet. Ce n’estque dans sa forme profonde qu’il empêche toute réaction à desstimuli extérieurs.Nous pouvons ainsi affirmer que dans la Tétralogie les grandeschoses se font pendant le sommeil régénérateur, comme parexemple, la construction du Walhall, ou le tissage du devenir et del’avenir du monde par Erda et ses Nornes.Dès le début de l’Or du Rhin, quand soudain apparaît le Walhall danstoute sa splendeur, Fricka réveille Wotan.Wotan s’était donc permis de dormir tout au long de sa construction,ce qui devait représenter un somme étendu sur plusieurs années aumoins !Au troisième acte de Siegfried, Erda se plaint que Wotan la tire deson sommeil empreint de sagesse et elle explique que « son sommeilest songe, et ses songes de la méditation »:A partir de la perte momentanée de la conscience que constitue lesommeil, nous pouvons établir un lien avec l’inconscient, qui désignel’activité psychique se déroulant hors de la sphère consciente.L’inconscient constitue un ensemble d’idées, de perceptions etd’émotions qui influent sur notre conduite, sans pour autantremonter vers la conscience.L’inconscient est donc le siège de pulsions, de désirs et de souvenirsrefoulés ou censurés, qui ne connaissent pas les règles, ni de lalogique, ni de la temporalité.L’inconscient est inné, et ne contient pas d’acquis, comme larespiration par exemple, alors que le subconscient contient desautomatismes acquis, par exemple, la crainte du feu, du fait de s’êtredéjà brûlé.11
  12. 12. L’inconscient représente en quelque sorte la partie immergée del’iceberg de la conscience. Le refoulé remonte dans la consciencesous forme de rêves.L’hypnose représente un état modifié de la conscience, différente dusommeil, car les sujets hypnotisés sont éveillés et conservent uneattention très focalisée sur des aspects qui leur sont suggérés, afin defaire surgir chez eux une susceptibilité accrue vis-à-vis de ceux-ci,faisant ainsi apparaître chez le sujet des idées et des réponses qui nelui sont pas familières dans son état d’esprit habituel. La vision sur lemonde peut ainsi être modifiée. L’hypnose permet de trouver unaccès aisé à l’esprit inconscient du sujet, et de s’occuper directementdes forces inconscientes et sous-jacentes aux perturbations, tantinternes, c’est-à-dire se rapportant à la personnalité, qu’externessurgissant entre le sujet et son environnement.La technique d’induction hypnotique la plus simple, consiste àadopter une attitude très concise et directive vis-à-vis du sujet, dugenre : « Dormez, je le veux ! ».C’est la technique utilisée par Wotan à l’encontre de Brünnhilde,quand il la met dans une disposition telle, qu’elle accepte des’endormir bientôt: « je vais t’enfermer dans un sommeil profond. »L’hypnose possède un pouvoir thérapeutique important, en ce sensqu’elle permet de traiter les perturbations de la personnalité, etsurtout les perturbations psychiques entre le sujet et sonenvironnement. Une telle hypnose thérapeutique peut être qualifiéed’hypnose positive.Nous devons cependant également considérer qu’un sujet, mis enétat de somnambulisme hypnotique, permet aussi d’atteindre desrésultats inverses, consistant à faire accomplir à celui-ci des actes demanière inconsciente, qui peuvent s’avérer graves et violents,12
  13. 13. pouvant mener jusqu’à l’homicide. Ces applications néfastes del’hypnose peuvent être désignées par le terme d’hypnose négative.Un des troubles du sommeil, qui nous intéresse le plus pour notrepropos, est la paralysie du sommeil, qui se caractérise par le fait quele sujet, tout juste réveillé, se trouve dans l’incapacité d’effectuer unmouvement volontaire quelconque, tout en étant conscient. Cephénomène clinique peut s’accompagner d’hallucinations auditivesou visuelles, et d’impressions de suffocation, ce qui provoque dessentiments d’anxiété, de frayeur, voire de panique, phénomènesregroupés sous le terme de terreurs nocturnes. Le caractère étrangeet déconcertant de ces manifestations, a été de tout temps à l’originede nombreuses superstitions et de thèmes mythologiques. Al’encontre des mauvais rêves ou cauchemars, qui sont suffisammenteffrayants pour réveiller le dormeur, et qui sont tout à fait normaux,les sujets, sous l’emprise d’hallucinations, sont convaincus de laréalité de ces phénomènes.-En tant que fervent lecteur des contes des frères Grimm, lespendants de ceux de Hans Andersen et de Charles Perrault, Wagnerconnaissait le conte de la Belle au Bois dormant, qui, vouée à la mortpar un sortilège que lui jeta la fée maléfique, qui n’avait pas étéinvitée au baptême de la petite princesse, ne mourut cependant pasquand elle se piqua le doigt à un fuseau le jour de ses quinze ans.Une autre fée bienveillante avait réussi à en dévier la portéemortelle, de sorte qu’elle fut enfouie dans un sommeil d’une duréede cent ans, jusqu’à ce qu’un prince charmant vienne la délivrer deson sommeil par un baiser d’amour.L’histoire de Siegfried réveillant Brünnhilde, endormie sur son rocherentouré de flammes, avec un baiser est tricotée du même matériauque celui de la Belle au Bois dormant.Dans les deux cas, ou contes, nous sommes en présence d’unsommeil salutaire d’après l’expression populaire que « la nuit porte13
  14. 14. conseil », en ce sens que le sommeil régénérateur déclenche lagestation des grandes choses, et représente une sorte de panacéepour le développement harmonieux du psychisme d’un sujet quiquitte l’inconscient de l’adolescence pour accéder à l’âge adulte desresponsabilités. Forts de tous ces enseignements, nous sommes àprésent en mesure d’aborder les divers épisodes de sommeil tout aulong de la Tétralogie.- Dès le début de l’Or du Rhin, Flosshilde, la Fille du Rhin la plusintelligente des trois ondines, admoneste ses deux compagnes àmieux faire attention à l’or qui dort au fond du fleuve : « Voussurveillez mal le sommeil de l’or, soyez vigilantes à l’or qui dort, sinonvous regretterez vos petits jeux. »Signalons au passage que l’expression de l’or qui dort désigne lamatière inerte, à l’état d’atomes.- Nous avons déjà assisté au „grand réveil“ de Wotan, au moment oùla construction de son château-fort Walhall est achevée. MaisWagner insiste sur cette somnolence du chef suprême des Dieux.Fricka doit carrément le secouer : « Assez de rêves trompeurs,réveille-toi, et examine la situation »Cela n’est pas tellement reluisant pour un Dieu suprême de se fairetancer de la sorte par son épouse. Le Dieu de l’Ancien Testamentavait au moins eu le bon goût de ne se reposer qu’après avoirprocédé à la Création du monde, au septième jour…- Et ça continue: Quand Wotan, à peine tiré de son sommeil parFricka, essaye d’échapper au paiement de la construction, quiconsiste à placer Freia, la déesse de la jeunesse, ni plus, ni moins, entant qu’esclave auprès des deux géants, Fasolt, un des deux géants etouvriers- constructeurs de Walhall, se fâche et a le culot de reprocher14
  15. 15. à Wotan «qu’un doux sommeil fermait tes yeux, tandis que nouspassions des nuits blanches à construire le château-fort : »- Erda s’extrait de son profond sommeil, avant de surgir desprofondeurs de la Terre, pour avertir Wotan que la fin des Dieux estproche. Le sommeil d’Erda dans l’Or du Rhin est de naturehypnotique. Wotan, après avoir entendu sa prophétie qu’il ne goûteévidemment pas, aimerait en savoir plus. Erda refuse et se laisse denouveau gagner par son sommeil, en utilisant la technique de l’auto-hypnose, qui représente un procédé simple d’autosuggestion aidantle passage au sommeil, comme compter les moutons, ou répéterinlassablement, « je me relaxe, je me relaxe… »- Au moment de se mettre à la tête de la procession des dieux, afinde prendre possession du Walhall, Wotan, dans un sombre élan,étonnamment prémonitoire, lâche ces mots mystérieux, empreintsde résignation tragique : »La forteresse ne se construisit pas dans lajoie, mais dans la peine et l’angoisse, du matin au soir. Voilà quetombe la nuit : que la forteresse fasse rempart contre lamalveillance ! »A peine réveillé d’un long sommeil, certes régénérateur, Wotan sesent déjà gagné par la fatigue, sorte de paralysie du sommeil. Malgréson état conscient, il se sent incapable de bouger, tenaillé parl’anxiété et la frayeur. Wotan s’interroge sur la Nuit éternelle danslaquelle il sombrera bientôt, et sur sa face obscure de Janus qui leterrasse, parce qu’elle représente son autre Soi qui n’est autre qu’Alberich. Conscient de son impuissance, Wotan se sent déjà traqué etentrevoit sa fin dès le début.L’Or du Rhin contient ainsi cinq évocations du sommeil, si nousinterprétons la terreur de Wotan devant la nuit tombante, commeune sorte de paralysie du sommeil.15
  16. 16. - Dans la Walkyrie, Hunding, l’époux légitime de Sieglinde, vaincupar le puissant narcotique, dort d’un sommeil de plomb, pendant queSiegmnd et Sieglnde sont vaincus par leur amour.Le sommeil narcotique est provoqué par une substance chimique quiconduit à un état de torpeur (narkè en grec), proche du sommeil quiengourdit la sensibilité. Il ne s’agit pas d’un sommeil naturel etnormal, mais d’un état provoqué,dont le sujet se remet rapidement,dès que l’effet du stupéfiant se sera estompé, ce qui explique la hâtedu couple incestueux à vouloir déguerpir des lieux le plus rapidementque possible.- Siegmund avoue à sa sœur qu’il l’a déjà entrevue en songe : »Unrêve d’amour me revient. Dans mes désirs les plus ardents, je t’aidéjà aperçue.»L’inconscient des désirs et des souvenirs, refoulés durant toutes sesannées d’errance, remonte à la surface et s’exprime sous la formeconsciente du rêve.- Dans le fameux dialogue avec sa fille Brünnhilde, Wotan condamneAlberich, son négatif, en le qualifiant de fils de la Nuit : »le Nibelunginquiet que la nuit engendra, Alberich maudit l’amour ! »Dans la mythologie grecque, le dieu du Sommeil s’appelle Hypnos,qui est fils de la Nuit, et qui possède le pouvoir exorbitant d’endormirnon seulement les hommes mais également les dieux. Wagner, quiétait fin connaisseur des mythologies antiques, fait appeller Alberich,fils de la Nuit par Wotan. Cela signifie que Alberich, tout commeHypnos, apparaît en tant phénomène majeur du monde, qui nedisparaît pas au moment de la fin des Dieux au Crépuscule, ce quiconstitue une bonne raison pour laquelle Alberich demeure le seulsurvivant à la fin. Le dictionnaire des symboles explique que « entrerdans la nuit, c’est entrer dans le domaine de l’indéterminé, où se16
  17. 17. mêlent les cauchemars et les monstres. La nuit représente l’image del’inconscient qui se libère durant le sommeil nocturne. La nuitprésente deux aspects différents : celui des Ténèbres où fermente ledevenir de la vie, et celui de la préparation du jour, d’où jaillira lalumière de la vie. Churchill a dit : »It is never so dark than just beforemorning grey.”- Au deuxième acte, Sieglinde, exténuée, se trouve manifestementdans un état comateux léger, proche d’un sommeil normal, quandBrünnhilde annonce bruyamment à Siegmund qu’il sera vaincu et tuépar Hunding au cours du duel qui l‘attend. Sieglinde fait desexpériences oniriques similaires à celles de Siegmund. Lesréminiscences des évènements dramatiques vécus durant sonenfance, quand les hordes sauvages qui ont pillé la demeurecommune et tué sa mère, et fortement refoulées depuis, luiremontent de son inconscient vers sa conscience sous la forme d’uncauchemar, tout empreint d’angoisse.- Le troisième acte enfin, sera consacré à la plus grande dormeuse duRing: Brünnhilde. Wotan s’occupe à la préparer à un longsommeil : »je vais t’enfermer dans un sommeil sans défense. » luiannonce-t-il. Il est obsédé par ce phénomène d’un sommeil sansdéfense, parce qu’il ne doit pas durer éternellement, comme dans lecas de la Belle au Bois dormant. Il a donc le sentiment d’agir commela fée bienveillante, qui convertit le sortilège de la mort jeté sur laprincesse en sommeil devant durer pendant cent ans. Wotan, commela bonne fée, est un adepte de la magie blanche et non de la magienoire, jeteuse de mauvais sorts. Il se répétera un peu plus loin, dansles mêmes termes obsédants: »je te plongerai dans un sommeilprofond », ce qui fait que Brünnhilde implore son père, qu’il luiaccorde la protection d’un cercle de feu. Or elle démarre son propospar une description du sommeil dans lequel Wotan désire17
  18. 18. l’enfermer: »qu’un sommeil me ligotant de ses chaînes, ne me livrepas à l’homme le plus lâche qui soit ! »Un sommeil sans défense et profond, qui possède la qualitéd‘enchaîner le sujet, équivaut à un sommeil de hypnoserégénérateur, càd une hypnose positive, pendant laquelle Brünnhildeva se purifier petit-à-petit de ses attributs de déesse, et apprendrelentement sa condition d’humaine mortelle, afin d’être prête pourSiegfried, quand il la réveillera. Sinon, il apparaîtraitincompréhensible, conmment Brünnhilde, après s’être réveillée aumonde, réussirait le tour de force de s’adapter si rapidement à sanouvelle condition, s’il n’y avait pas eu cette lente évolutionpsychique, tout au long de son sommeil qui a dû durer une vingtained’années, le temps que Siegfried devienne adulte…La Walkyrie contient cinq évocations du sommeil.- Dans Siegfried, la deuxième journée de la Tétralogie, Fafner, ledragon dort le sommeil du paresseux. Il ne s’intéresse nullement à cequi se passe dans le monde. Or beaucoup de choses se sont passées,depuis qu’il a tué son frère Fasolt, afin de se rendre seul maître duTrésor du Nibelung et de son Anneau. Il n’a que bâillementsdésabusés pour les avertissements de Wotan et d’Alberichl’exhortant à la vigilance à l’encontre de Siegfried: « je suis couché, etje possède, laissez-moi dormir » ! D’aucuns ont interprété ce passageen tant que caricature du comportement du spéculateur en Bourseparesseux et stérile…Soit !Mais il y a plus important : Richard Wagner avait, comme tous lesintellectuels du 19esiècle, une profonde connaissance de la Bible,surtout de l’Ancien Testament. Citons dans ce contexte le psaume127 qui traite des paresseux en ces termes : « l’Eternel donne du painà ses bien-aimés pendant leur sommeil » La formule allemande,traduction libre et poétique « Seinen Freunden gibt Gott es imSchlafe » est souvent utilisée pour désigner une personne qui a18
  19. 19. beaucoup de talent et beaucoup de chance. La locution possèdeégalement une signification psychanalytique, en ce sens que lesubconscient ne dort jamais et veille toujours, comme Fafner quigarde son Trésor. Pour cela, il n’a pas besoin de se maintenir en étatde veille. Son subconscient lui dicte ce qu’il a à faire en cas de danger,comme il le démontre quand Wotan et Alberich le réveillent.Pour le reste, Fafner représente un paresseux pathologique empli demanque d’envie de faire quoi que ce soit, et pour lequel agirreprésente un effort gigantesque. Il est conscient de son état et sesent coupable de ne pas accomplir ce qu’il s’était promis de faire.Cette mauvaise conscience fait que le sommeil du paresseux ne peutêtre régénérateur. Dans ses moments de lucidité, il tente mêmed’expliquer son état. Car Siegfried se montre étonné de la sagesse deFafner après qu’il l’eût blessé à mort. Ses regrets de la fin confirmentle diagnostic des pathologues modernes. Fafner finit en beauté, c’està dire en sagesse : « Celui qui t’a poussé aveuglément à l’action,complote à présent ta mort…Vois comment tout s’achève etsouviens-toi de moi ! »- On peut affirmer que l’Oiseau de la forêt que Siegfried interpelle etqu’il comprend, après avoir porté ses doigts brûlant du sang dudragon qu’il vient de tuer, a, lui aussi été tiré d’un sommeil séculairerégénérateur, comparable à celui de la Belle au Bois dormant, car siSiegfried a acquis la capacité de comprendre les oiseaux, l’Oiseau dela Forêt s’est rendu capable, lui aussi, de comprendre le langage deshommes au cours d’un long processus d’hypnose positive. La fin dudeuxième acte est éloquent à ce sujet, quand s’installe un véritabledialogue entre l’Oiseau et Siegfried qui l’interroge: « Serai-je capablede franchir le mur de feu », ce à quoi l’Oiseau répond: « seul celui quine connaît pas la peur » Siegfried : « cher petit oiseau, ce serait doncmoi, car je ne connais pas la peur ! » Convenez avec nous, que laprouesse de l’Oiseau est proprement renversante.19
  20. 20. - Nous avons vu précédemment qu’Erda est de nouveau réveillée parWotan, ce qui l’agace parce qu’elle tisse le destin du monde au coursde ses rêves qui représentent des méditations, qui font que sonsommeil devienne maîtrise du savoir. L’avenir du Monde seconstruirait-il donc dans l’inconscient des songes ? Non, car ladestinée future du monde demeure impénétrable. N’est connu quece qui est intervenu dans le passé, ou ce qui se passe présentement.La finitude de notre entendement vis-à-vis du devenir des choses,nous fait sans cesse ressasser, décortiquer, disséquer ou détricoter lepassé, afin d’en tirer un enseignement sur l’avenir…Erda échoueradans sa mission de faire tisser l’avenir par les Nornes, ses filles, selonses directives. Les dieux païens ne sont pas omniscients, ce quiexplique leur incapacité de prédire l’avenir. Wotan se retrouve doncà la même enseigne qu’Erda : ses consultations de voyance auprèsd’Erda démontrent qu’il a un manque cruel en matière deconnaissance de l’avenir, qu’Erda ne sait malheureusement pascombler, n’en sachant pas plus que lui. Afin de cacher son ignorance,elle se laisse aller à des déclarations sur des généralités dugenre : »toute chose a une fin », constat déjà fait dans l’Or du Rhin,et qui est partagé par tout le monde. Elle n’a donc pas évoluéspirituellement et n’a plus qu’une seule ambition : dormir le someiléternel.Wotan s’étant enfin rendu compte qu’Erda, par son ignorance del’avenir, ne lui est plus d’aucune utilité n’a que du mépris pour samère, et lui enjoint de s’enfoncer désormais dans un sommeiléternel : « Tu n’es pas ce que tu crois être, lui souffle-t-il…dors àprésent, contemple ma fin dans tes rêves, et sombre dans unsommeil éternel ! »Le sommeil dans lequel le Voyageur-Vagabond Wotan plonge Erdareprésente en fait un coma profond dont elle ne sortira plus. Si dans20
  21. 21. l’Or du Rhin, Erda s’est encore auto-hypnotisée pour rejoindre lesentrailles de la Terre, faisant ainsi un joli pied-de-nez à Wotan, celui-ci, ne lui accordera plus la faculté de devenir active pour s’abîmer deses propres forces dans son dernier sommeil. Wotan prend ainsil’initiative de couper le cordon ombilical avec la génitrice de l’AncienMonde, scellant ainsi sa propre perte.Mais depuis l’étude du thème sur le matriarcat et le patriarcat, noussavons que Erda a accompli une mission beaucoup plus importanteque celle qui consistait à tricoter la destinée du monde, entransmettant tous ses attributs matriarcaux à Brünnhilde, sa fille ethéritière. Elle parvient ainsi à faire un deuxième pied-de-nez àWotan, qui, en envoyant Erda à son sommeil éternel croyait s’êtredéfinitivement débarrassé des derniers vestiges du matriarcat del’Ancien Monde. Cela ne lui aura pas réussi. Dorénavant ce seraBrünnhilde qui mènera la danse, en mettant fin au monde patriarcalde Wotan, et en rétablissant un nouveau règne matriarcal dans unNouveau Monde.Siegfried, la deuxième journée contient ainsi trois évocations dusommeil.- Dans le Prologue du Crépuscule, Erda s’étant enfoncé dans leNéant, les Nornes, ses filles, ne tissant la destinée des dieux et deshommes, que sur les instructions de leur mère, n’ont plus de raisond’être et disparaissent dans les profondeurs de la Terre afin de larejoindre à leur tour dans un coma collectif : »le savoir éterneltouche à sa fin. Les sages n’ont plus rien à annoncer au monde…descendons rejoindre notre mère ! »- Quand Waltraute rend visite à Brünnhilde, afin de la convaincre delui remettre l’Anneau, elle la questionne : »dors-tu, ou veilles-tu ? ».Cette question est assez significative en ce sens qu’elle montre que larenommée de la grande dormeuse qu’est Brünnhilde est fortementétablie dans l’Ancien Monde.21
  22. 22. - Elle lui raconte qu’elle est venue trouver sa sœur, suite à desparoles que Wotan, figé dans sa prostration dépressive, que nousavons étudiée dans le psychogramme consacré à Wotan, aprononcées sous l’emprise de ses rêves. « Si Brünnhilde se décidait àrendre l’Anneau aux Filles du Rhin, Dieu et le Monde seraientsauvés ! »Nous revoilà dans le domaine onirique. Devenu apathique parl’accablement dû à ses fautes, l’inconscient refoulé de Wotanremonte à la surface de sa conscience. S’écroulant sous le poids de saculpabilité des crimes qu’il a commis contre la Nature, la certitudeque la neutralisation de l’Anneau dans les Eaux du Rhin le laverait dela malédiction, constitue ainsi son dernier rêve puissant et sansaltération aucune.- L’apparition en songe d’Alberich dans le sommeil de son fils Hagen,constitue une des scènes les plus lugubres de la Tétralogie. Alberich,le Prince de la Nuit prend une emprise hypnotique sur son fils. Il luisusurre qu’il doit sauver l’honneur des Mauvais par l’assassinat deSiegfried, le pur héros, petit-fils et dernière chance de Wotan dans lepossible retournement des choses en sa faveur. Avec son insistantappel au meurtre sur la personne de Siegfried, Alberich pratiquel’hypnose négative sur Hagen qui deviendra l’assassin du héros : »mamalédiction s’avère inefficace contre le héros sans peur…sa perteseule nous convient à présent ! M’entends-tu, Hagen, mon fils ? »- En mourant, Siegfried interpelle une dernière fois Brünnhilde, ladormeuse : »qui donc t’as de nouveau enfermée dans le sommeil ? »- Gutrune fait de mauvais rêves, avant que le cortège funèbre luiamène le catafalque avec le cadavre de Siegfried. Il s’agit d’un rêveprémonitoire, censé représenter un évènement extérieur futur, dontle rêveur n’avait pas conscience au moment de s’endormir.22
  23. 23. Plutarque raconte que Calpurnia, la femme de César rêva de laconjuration de Brutus et de Cassius contre César, et de l’assassinat enplein sénat de celui-ci.- La dernière pensée que Brünnhilde consacre à Wotan, consiste à luisouhaiter un sommeil éternel : »Dors à présent, oh Dieu ! »Wotan entrera ainsi dans le sommeil éternel, les yeux grands ouvertssur le cataclysme entraînant son monde dans sa chute, délivré de sonimpuissance, et enfin conscient de sa Faute première et de la Véritédernière.-Nous avons ainsi relevé pas moins de sept évocations du sommeildans le seul Crépuscule, soit vingt au total durant toute la Tétralogie.Le sommeil, occupation qui occupe environ un tiers de notreexistence, ne pouvait échapper à l’esprit perspicace de RichardWagner. En le transcendant, et en le décrivant sous ses aspects lesplus multiples, il exploite ainsi un des phénomènes humains les plusmystérieux dans la communication d’un certain nombre demessages, destinés à une connaissance plus profonde de sacosmogonie.Wagner a clairement pressenti le vaste domaine de la psychanalyse,encore inconnue à son époque, et qui sera exploré scientifiquementpar Siegmund Freud une vingtaine d’années après la mort deWagner.Réflexions autour de la fin du Crépuscule et conclusionsL’épilogue à notre analyse de la Tétralogie, doit nécessairement êtreconsacré à la fin que Richard Wagner a voulu donner à son œuvregigantesque. Nous essayerons brièvement de donner un certainnombre d’éléments de réponse.Dans sa fameuse lettre du 25 janvier 1854 à August Röckel, que nousavons citée si souvent parce qu’elle contient de véritables trésors23
  24. 24. d’explications et de commentaires sur la Tétralogie et sespersonnages, Wagner écrit ceci : »Wotan représente la somme del’intelligence des temps présents. Par conséquent, c’est NOUS qu’ilincarne. Siegfried, par contre, représente l’homme de l’avenir, dontnous désirons la venue, mais qui ne peut s’accomplir par notreintervention. Il doit se créer lui-même en nous anéantissant ». Voilàqui est clair, en ce qui concerne l’esprit de démission qui habiteWotan depuis l’Or du Rhin, et qui va croissant jusqu’à la pluscomplète passivité dans la prostration dépressive de la fin que nousraconte Waltraute dans le Crépuscule.Mais, avant d’en arriver là, il aura entrepris toutes les actionspossibles et impossibles pour sauver son pouvoir, pour finalementdevenir de plud en plus inactif, au fur et à mesure que les échecs deses interventions dans le monde s’accumulent.Par contre, la malédiction fulminée par Alberich contre l’Anneau,semble lui réussir personnellement, parce qu’il ne disparaît pas dansle cataclysme final. Il ne restera certainement pas les mains croiséesdans le Nouveau Monde, qui aura succédé à l’Ancien, mais au moinsne restera-t-il, une nouvelle fois pas seul, en ce sens qu’il y aura unnouveau bipolarisme entre le Mal et le Bien, celui-ci étant représentépar un nouveau règne du matriarcat qu’aura inauguré Brünnhilde parson sacrifice. Alberich n’aura pas pris en compte le profondhumanisme de Brünnhilde, ni Wotan non plus d’ailleurs…Wagner, en tant qu’admirateur de la Grèce antique, a-t-il voulu noussuggérer une évolution cyclique de l’Histoire, chère aux Grecs. Nouspouvons le supposer, sans pour autant en avoir la certitude.A l’origine, Wagner avait imaginé une fin révolutionnaire, ensuite unpoint d’orgue paisible, voire nihiliste. Mais il se décida enfin pour unefin cataclysmique comportant la disparition de l’Ancien Monde dansun incendie de fin des temps, plus efficace d’un pont de vue théâtralet dramatique, il faut en convenir.24
  25. 25. Mais c’est précisément dans cette version finale de la fin du Monde,que le fait, de ne plus trouver mention d’Alberich, nous dérange etnous déroute tellement !Nous disposons cependant d’une piste capable de nous éclairer sur ledilemme de cette fin du Crépuscule.Dans son autobiographie « Ma Vie », Richard Wagner relate la forteimpression que lui a faite le livre, la « Mythologie germanique » deJacob Grimm.Ce livre parle de la fin du monde et de sa destruction par le feu, leRagna-Rök à peu près dans ces termes : »L’incendie universel …n’aurapas pour effet de tout détruire à jamais, mais d’introduire un OrdreNouveau et meilleur dans le monde. »Wagner a certainement dû lire ce passage, sans, malheureusementpour nous, l’avoir jamais commenté en rapport avec la fin duCrépuscule.Nous pouvons en conclure, ainsi que nous l’avons exposé dans notrethème sur le matriarcat et le patriarcat, que cet ordre nouveau, dontparle Grimm, pourrait bien être le début d’un nouveau règne dumatriarcat instauré par Brünnhilde, mais, cependant entaché dès ledépart par le péché originel du Mal, personnifié par Alberich, qui faitdonc aussi partie de ce nouvel ordre d’après Wagner.Ce serait donc à se stade que nous trouverions la raison pour laquellele thème si sublime, dit de la rédemption par l’amour explose dansune véritable apothéose musicale à la fin du Crépuscule. Vousdisposez à présent, également de l’explication, pourquoi nous avons,tout au long de ces introductions, parlé du thème, dit de larédemption et de l’amour, terme consacré par la musicologie, maisqui pourrait tout aussi bien s’appeler le thème du triomphe dumatriarcat.Jean-Paul Bettendorff25
  26. 26. 29.4.201326

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