Verite

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Verite

  1. 1. La véritéUne série d’essais en regards croisés entre Mathias Schiltz, théologienet Bernard Baudelet, professeur des universitésIV. Vérités de la foi en Dieu à laune de la diversité et de la complexité- Bernard BaudeletCe titre nest pas un piège afin de vous contraindre à relativiser votre engagement dans les pas deJésus-Christ. Cependant, vous le savez, bien dautres religions existent et il serait présomptueux quelune dentre elles puisse prétendre à avoir la vocation à devenir la seule voie de salut pour lesHommes. Le temps des croisades est révolu quoique certaines déclarations dintégristes de tous bordspuissent faire croire que ce temps est encore dactualité. De plus, Dieu dans sa complexité demeureraun mystère et il serait grave que lHomme le façonne à son image, comme la déclaré avec causticitéVoltaire. Un autre piège est le syncrétisme qui amènerait à affirmer quelles se valent toutes, au pointde permettre de faire la macédoine de sa foi en prenant des morceaux de chacune dentre elles(syncrétisme). Cette cuisine est possible si lon demeure dans les éléments basiques car à ce niveau,elles visent toutes à donner un sens très proche aux chemins de vie des humains. Alors, comment vousfrayez-vous votre voie en authenticité, sans sombrer dans lintégrisme, le rejet des autres ? Votre défiest celui de chacun de nous quand il prend conscience de la richesse des diversités de lhumanité, nonlimitées aux spiritualités, alors que la tentation est dassimiler les autres, cest tellement plusconfortable !- Mathias SchiltzLa diversité et la complexité du monde actuel sont certainement parmi les plus grands défis que peutrencontrer une religion qui se veut universelle et qui est de nos jours présente sur tous les continentsdu globe terrestre et dans toutes les cultures, fût-ce de façon fortement minoritaire comme c’est le casen Asie par exemple. Deux problèmes majeurs se dégagent de cette situation. 1) Comment lechristianisme peut-il, dans un monde globalisé, cohabiter pacifiquement avec ces diversités, lesrencontrer, entrer en dialogue avec elles et, dans la mesure du possible, trouver un terrain d’ententepour se mettre ensemble au service de l’humanité ? 2) Comment l’ambition, propre à l’Églisecatholique, d’offrir l’unique voie de salut peut-elle s’articuler dans cette situation ? C’est, en un mot, laquestion du dialogue interreligieux.Le dialogue interreligieux – les précurseursDe façon bien simpliste, on date souvent les premiers pas de l’Église catholique sur le chemin dudialogue interreligieux à l’époque de Vatican II. En réalité, les premières ébauches d’un tel dialogueremontent au temps des origines dont le Concile a précisément redécouvert et remis en valeur lestrésors enfouis. Car Vatican II était avant tout un ressourcement, un retour aux sources premières.
  2. 2. Parmi les témoins des époques reculées, de l’Église encore indivise, qui nous intéressent ici, il fautciter saint Justin, saint Irénée de Lyon et surtout Clément d’Alexandrie. Né probablement à Athènes aumilieu du 2esiècle de notre ère, nourri de la philosophie de Platon, Clément voit dans les religions nonchrétiennes une « pédagogie divine » qui prépare à la révélation chrétienne. On lui doit notammentl’expression semences du Verbe (semina Verbi, logoi spermatikoi), reprise par Vatican II (Ad Gentes,11) pour désigner les vérités et valeurs qui se trouvent dans ces religions.Parmi les précurseurs, il faut encore, plus près de nous, faire mention du Cardinal Nicolas de Cuse.Médiateur en différentes circonstances – sa méthode était celle de la coïncidence des opposés – il lefut aussi en matière religieuse. Son De pace fidei vise en premier lieu les croyants désunis par leschisme oriental de 1054. Mais, au-delà, Cusanus désirait qu’on parvînt à un état de concorde quiassurerait la paix religieuse dans le monde entier. Dans une vision fictive – nous sommes en 1453 :Constantinople vient d’être prise par les Turcs – il imagine l’éventualité d’un Congrès des Religionstenu à Jérusalem, où l’on inviterait les sages de toutes les nations ; après une large discussion, ceux-cis’accorderaient à « sceller la paix dans la foi et la loi de l’amour ». Son traité De pace fidei sera suivien 1460/61 par une autre publication appelée Cribratio Alcorani, un débat critique mais pacifique avecl’Islam.Vatican II – la Déclaration Nostra AetateEn plein milieu du Concile, le 6 août 1964, un an avant la Déclaration conciliaire Nostra Aetate surl’Église et les Religions non chrétiennes, le Pape Paul VI publie sous le titre Ecclesiam suam sapremière encyclique qui a pour thème l’Église en dialogue. C’est tout un programme : L’Église doit sefaire conversation, dialogue, accueil et rencontre.Après avoir passé en revue les différentes expressions religieuses – des religions monothéistes auxreligions afro-asiatiques – le Pape poursuit : Nous ne pouvons évidemment partager ces différentesexpressions religieuses, ni ne pouvons-nous demeurer indifférent, comme si elles séquivalaient toutes,chacune à sa manière, et comme si elles dispensaient leurs fidèles de chercher si Dieu lui-même napas révélé la forme exempte derreur, parfaite et définitive, sous laquelle il veut être connu, aimé etservi (n° 111). Mais nous ne voulons pas refuser de reconnaître avec respect les valeurs spirituelles etmorales des différentes confessions religieuses non chrétiennes ; nous voulons avec elles promouvoiret défendre les idéaux que nous pouvons avoir en commun dans le domaine de la liberté religieuse, dela fraternité humaine, de la saine culture, de la bienfaisance sociale et de lordre civil. Au sujet de cesidéaux communs, un dialogue de notre part est possible et nous ne manquerons pas de loffrir là où,dans un respect réciproque et loyal, il sera accepté avec bienveillance » (n° 112).Préparée de la sorte, la Déclaration conciliaire promulguée le 28 octobre 1965 marque indubitablementune percée et une avancée sans pareil dans l’histoire et la pensée de l’Église. La grande nouveauté dece texte, c’est la constatation, bien plus l’affirmation qu’il existe une relation de l’Église nonseulement par rapport à des non chrétiens pris individuellement mais à l’égard des religions nonchrétiennes comme telles. Ces différentes religions sont d’abord perçues comme des réalitéshistoriques et sociales dont les rapports, dans un monde de plus en plus étroitement uni, revêtent uneimportance accrue en raison même du bien commun de l’humanité. Aussi n’est-ce pas dans uneperspective apologétique ou missionnaire que le Concile approche les grandes religions mondiales. Lepoint de départ est, au contraire, le devoir de l’Église de promouvoir lunité et la charité entre leshommes, et même entre les peuples, et d’examiner dabord ce que les hommes ont en commun et ce quiles pousse à vivre ensemble leur destinée (art. 1). Or, on trouve dans les différents peuples unecertaine sensibilité à cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de lavie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême, ou encore du Père. Cettesensibilité et cette connaissance pénètrent leur vie dun profond sens religieux (art. 2). La Déclarationen conclut que lÉglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elleconsidère avec un respect sincère ces manières dagir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui,
  3. 3. quoiquelles diffèrent en beaucoup de points de ce quelle-même tient et propose, cependant apportentsouvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes (art. 2). Remarquons que nous retrouvonsdans ce texte l’idée déjà avancée par Clément d’Alexandrie.L’affirmation du caractère absolu et universel du Salut en Jésus-ChristMais, après avoir parlé de « ce qui est vrai et saint dans les autres religions », la Déclarationconciliaire assure sans ambages : Toutefois, [l’Église] annonce, et elle est tenue dannoncer sanscesse, le Christ qui est "la voie, la vérité et la vie" (Jn 14,6), dans lequel les hommes doivent trouver laplénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu sest réconcilié toutes choses (art. 2). Nonobstant, lePape Jean-Paul II affirme avec insistance la présence active de l’Esprit de Dieu dans la vie religieusedes non chrétiens et dans leurs traditions religieuses.Des textes de ce Pape émerge graduellement la même doctrine : L’Esprit saint est présent et actif dansle monde, dans les membres d’autres religions et dans les traditions religieuses elles-mêmes. La prièreauthentique (même adressée à un Dieu inconnu), les valeurs et vertus humaines, les trésors de sagessecachés dans les traditions religieuses, le dialogue vrai et la rencontre authentique entre leursmembres, sont autant de fruits de la présence active de l’Esprit1. C’est cette conviction qui a présidé àl’initiative de la Journée mondiale de prière pour la paix qui eut lieu à Assise le 27 octobre 19862. Enrendant compte de cette rencontre à la Curie Romaine le 22 décembre de la même année, Jean-Paul IIobserve qu’à Assise avait eu lieu une manifestation admirable de cette unité qui nous lie au-delà desdifférences et des divisions de toutes sortes. Et il en donne la raison comme suit : Toute prièreauthentique … est suscitée par l’Esprit Saint qui est mystérieusement présent dans le cœur de touthomme.En réalité, Jean-Paul II ne fait ici que reprendre, en les appliquant aux religions, les développementsde son encyclique Dominum et vivificantem (18 mai 1986) consacrée à l’action de l’Esprit, universelledepuis le commencement dans le monde entier et aujourd’hui, après l’avènement du Christ, àl’extérieur du corps visible de l’Église. Plus tard, dans Redemptoris Missio (1990), le Pape affirmeraune fois de plus que la présence et l’activité de l’Esprit ne concernent pas seulement les individus,mais la société et l’histoire, les peuples, les cultures, les religions (n° 28). Par ailleurs, tout ensoulignant la médiation unique et universelle du Christ, Jean-Paul II admet que le concours demédiations de types et d’ordres divers n’est pas exclu, mais celles-ci tirent leur sens et leur valeuruniquement de celle du Christ, et elles ne peuvent être considérées comme parallèles oucomplémentaires (n° 5).De la théorie de l’accomplissement à la théorie de l’inclusionQuel est, après tout, le statut théologique de ces médiations de types et d’ordres divers ? Voilà laquestion capitale. Sont-elles du seul ordre de la pédagogie, c’est-à-dire de préparation lointaine de cequi se trouve en plénitude dans le christianisme. C’est la perspective de ce que les spécialistesappellent la théorie de l’accomplissement, théorie qui ne voit les autres religions que sous l’angle deleur aboutissement dans la plénitude de la Révélation chrétienne. Ou peut-on avancer plus loin dans le1Jacques Dupuis, La rencontre du christianisme et des religions. De l’affrontement au dialogue. Paris2002, p. 114.2Benoît XVI, tout d’abord réticent par rapport à cette initiative lorsqu’il était Préfet de la Congrégationde la Doctrine de la foi, l’a finalement renouvelée pour le 25eanniversaire en 2011, tout en évitant, d’une part,toute apparence de prière commune, et en élargissant, d’autre part, le cercle des participants aux non-croyants.
  4. 4. sens d’une théorie de l’accomplissement ? C’est ce que certains théologiens, dont Claude Geffré3essaient de faire.C’est en me référant à lui que je voudrais esquisser cette piste :1) Il faut dépasser la théologie de l’accomplissement en reconnaissant une valeur propre auxautres religions et en prenant au sérieux leur altérité dans leur différence irréductible.2) Il s’agit de prendre acte du pluralisme religieux de fait qui, à vue humaine, n’est pas près dedisparaître. Ce pluralisme apparemment insurmontable ne peut être seulement la conséquence del’aveuglement coupable des hommes tout au long des siècles, encore moins le signe de l’échec dela mission de l’Église depuis vingt siècles. Mais il renvoie simplement au mystère d’une pluralitéde voies vers Dieu qui fait partie du mystère caché en Dieu tout au long des siècles4.3) Il y a lieu, également, de se demander si les semences du Verbe n’ont pas, dans d’autresreligions, fait épanouir des fleurs et germer des fruits capables d’embellir et d’enrichir lechristianisme lui-même qui ne les a pas développés au même degré. Que l’on pense à la non-violence ou à la vertu d’hospitalité en si haute estime dans les religions à immanence, nées enAsie ; aux éléments de la via negationis, la théologie négative d’un Maître Eckhart, présents dansle Bouddhisme ; au sens profond de la transcendance dans l’Islam5.Le P. Geffré se demande même si une meilleure connaissance et prise en considération des grandestraditions religieuses n’impliquerait pas une nouvelle réinterprétation des grandes vérités de la foien fonction des rayons de vérités de la foi dont témoignent les autres traditions religieuses. Unethéologie interreligieuse ainsi conçue pourrait aboutir à une théologie chrétienne qui se laisseraittransformer par ce qu’elle apprend du mystère de Dieu grâce au dialogue avec les autres religions6.Une telle orientation n’ouvrirait pas seulement un très vaste champ à l’inculturation duchristianisme, elle aurait une incidence capitale sur le statut du dialogue entre la religionchrétienne et les autres religions, la première pouvant dès lors également recevoir des autres. Par lefait même l’exigence de réciprocité inhérente à tout dialogue serait honorée.3Claude Geffré, De Babel à la Pentecôte. Essai de théologie interreligieuse. Paris 2006.4Claude Geffré, o.c., p. 48. – Voir à ce sujet Gaudium et Spes, n° 22 : Nous devons tenir que lEsprit-Saint offre à tous, dune façon que Dieu connaît, la possibilité dêtre associés au mystère pascal.5Dans une interview publiée dans l’Osservatore Romano du 1eraoût 2010, le Cardinal Jean-LouisTauran, Président du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux, souligne que les Chrétiens peuventapprendre beaucoup des autres religions. De l’Islam nous pouvons apprendre comment on prie, comment onjeûne, comment on répond à la détresse d’autrui. Les Hindous peuvent être des maîtres en matière de méditationet de contemplation. Le Bouddhisme peut nous initier au détachement des valeurs matérielles et approfondirnotre respect de la vie. De Confucius nous pouvons apprendre la piété et le respect des aînés, du Taoïsme lasimplicité et la modestie.6Le compte rendu d’une récente session organisée par le Service de l’épiscopat de France pour lesrelations avec l’Islam aux Sables-d’Olonne conclut : Tous les participants soulignent combien cette rencontreleur a permis de redécouvrir leur propre foi (LA CROIX, 16/7/2007). – C’est l’expérience d’approfondissementde ma propre foi dont je bénéficie aussi personnellement grâce à mes échanges avec Bernard Baudelet.
  5. 5. 4) Toujours est-il qu’une telle ouverture ne supprime ni l’urgence ni la pérennité du devoird’annoncer l’Évangile Ad Gentes, ce qu’on appelle communément la Mission, mais elle enmodifie assurément le style.5) Elle ne doit pas non plus, et moins encore, mettre en question l’unicité et l’universalitésalvifique de Jésus-Christ. Certains théologiens, dont Claude Geffré, pensent cependant que, cestatut et la médiation unique du Christ étant saufs (Jésus est mort « non pas pour la nationseulement, mais encore afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » – Jn 11,52)– c’est pour notre théologien le Rubicon à ne pas franchir – la théologie des religions sera de plusen plus invitée à ne pas confondre l’universalité de la religion chrétienne [dans sa concrétionhistorique] avec l’universalité du mystère du Christ . L’enjeu est donc le passage del’ecclésiocentrisme, dont l’axiome Hors de l’Église, pas de salut représente un exemple extrême,au christocentrisme.6) Ce passage permet d’inclure des éléments des autres religions dans l’unique dessein de salutréalisé en Jésus-Christ. D’où le terme inclusivisme en opposition à l’exclusivisme7de la positionecclésiocentrique. Dans cet ordre d’idées, on parle encore d’un équilibre plus délicat entre unchristocentrisme constitutif pour le salut de tout être humain et un pluralisme inclusif, c’est-à-direla reconnaissance des valeurs salutaires dont les autres religions peuvent être porteuses8. End’autres termes : c’est le paradoxe même de l’incarnation, c’est-à-dire la présence de l’Absolu deDieu dans la particularité historique de Jésus de Nazareth [K. Rahner parlerait de l’Universelconcret et du Concret universel] qui nous conduit à ne pas absolutiser le christianisme commeune voie de salut exclusive de toutes les autres. Il ne faut donc pas conférer au christianisme uneuniversalité qui n’appartient qu’au Christ 9- au Christ, premier-né de toute la création (Col 1,15),exalté au plus haut des cieux tel que l’entend Teilhard de Chardin en parlant du Christ cosmique.C’est son Esprit qui remplit l’Univers (Sg 1,7) et souffle où il veut (Jn 3,7). Il inaugure le milieudivin (Teilhard de Chardin) qui embrasse toute la réalité. Il est le point Oméga vers lequel aspire etconverge toute la création à travers gémissements et douleurs d’enfantement pour avoir part à laliberté et à la gloire des enfants de Dieu (cf. Rm 8,19-22).Je suis convaincu que de telles perspectives pourront ouvrir de nouvelles voies au dialogue entre lesreligions et, partant, entre les cultures et engager une collaboration fructueuse entre elles pour le plusgrand bien de l’humanité.- Bernard BaudeletMerci, mon cher Mathias, davoir développé de telles perspectives, bien dans lEsprit dAssise. Je meréjouis de cet élan généreux vers un dialogue interreligieux dans le respect des richesses apportées parles autres religions, chrétiennes ou non. A lencontre, des déclarations des Papes qui me paraissentétriquées, voire hégémoniques vis-à-vis des autres traditions spirituelles, japprécie particulièrementles ouvertures présentées par le P. Claude Geffré car elles témoignent de la richesse des diversités desautres traditions spirituelles, sans hiérarchie désobligeante. En effet, chaque Homme sefforce de7Outre l’exclusivisme et l’inclusivisme il faut signaliser dans ce contexte l’approche pluraliste qui seréfère à l’argument de transcendance de la Théologie négative.8Claude Geffré, o.c. p. 10.9O.c. p. 11.
  6. 6. donner un sens à sa vie dans le mystère de sa mort, notre seule certitude et beaucoup trouvent desvoies despérance dans leur religion.Permettez-moi de dire à cette étape de nos échanges, homme de foi en lhumain sans croire que Dieuest, je pense que mon chemin a aussi ses richesses à offrir. Ainsi, je vais régulièrement entrer ensilence plusieurs jours dans des monastères chrétiens, non pas pour prier, mais pour partager avec desmoines et des moniales des temps forts où chacun tente de relâcher au moins un peu son cinémaintérieur égocentrique pour entendre lautre, tellement étrange mais également tellement émerveillant.Ainsi, jai apprécié que maintenant aux réunions à Assise, des personnalités qui partagent ma foi,soient également invitées.Cependant, je demeure perplexe sur la possibilité dun dialogue de découverte mutuelle etdenrichissement en profondeur entre des spiritualités - pour ne pas entrer dans des conflitssémantiques si javais écrit des religions - occidentales dualistes et dautres extrême-orientales commele Taoïsme, bipolaire et pas du tout dualiste. En effet, le dualisme permet de distinguer Dieu créateurdu monde de sa création, alors que dans une culture bipolaire, symbolisé par le yin – yang, une entitésupérieure devrait réunir lincréé et ses créatures. Conception inacceptable pour le monde judéo-chrétien et islamique. Alors, tout inculturation me parait inconcevable entre des voies spirituellesinfluencées par des modes de penser (et également dagir), de cultures incompatibles. Ce fut le drame,des premiers jésuites qui ont débarqué en Chine au XVIesiècle. Cest encore vrai aujourdhui. Quenpensez-vous ?- Mathias SchiltzPermettez-moi, dans l’amitié comme toujours, de ne pas être d’accord avec vous. Certes,l’inculturation tentée par Matteo Ricci et ses compagnons n’a pas abouti, c’est un fait. Mais quelle aété la cause de cet échec ? Une incompatibilité intrinsèque, la mort précoce de Ricci ou une attitudetrop timorée des autorités ecclésiales qui ont mis fin à la tentative par voie d’autorité (querelle desrites) ? Et peut-on conclure de l’échec d’une tentative déterminée à l’impossibilité générale.Je crois, quant à moi, à un universel humain qui doit permettre – au-delà de toutes les différences –une entente universelle, dans le sens de la coïncidence des opposés prônée par Nicolas de Cues (voirplus haut). J’appartiens de surcroît à une communauté de croyants dont le message est destiné depuisles origines, de par son fondateur, au « monde entier » (Mc 16,15) et à « toutes les nations » (Mt28,19). Puis-je dès lors me résigner à une inculturation impossible ?Sans doute, la plupart des "missionnaires" ne l’ont pas entendu de cette oreille. Ils ont exporté lechristianisme vers l’Amérique Latine, l’Asie et l’Afrique dans un moule européen et l’ont implanté telquel. Mais il y a, d’autre part, également des exemples d’inculturation réussie du christianisme, la pluscélèbre étant l’inculturation d’un message de salut issu du monde sémite dans le monde grec. Ce hautfait est avant tout le mérite de l’apôtre Paul (Saul de Tarse) qui, tout juif qu’il était, avait grandi dansun environnement cosmopolite grec. Le travail de l’inculturation grecque s’est poursuivi avec lespremiers écrivains chrétiens et les réflexions théologiques des premiers siècles puisant abondamment,jusqu’aux conciles des IVeet Vesiècles, dans la philosophie et la terminologie grecques (voir lessaiIII. Mondes de la complexité).Paradoxalement, l’inculturation dans le monde de pensée grec a, semble-t-il, également été le plusgrand obstacle à des inculturations ultérieures. Nombreux sont en effet les théologiens – jusqu’àJoseph Ratzinger – qui tiennent que l’hellénisation du message chrétien est (quasi-)constitutif ouirréversible. On ne pourrait donc jamais en faire abstraction ou revenir en-deçà.
  7. 7. On connaît toutefois une interprétation très précoce du mystère chrétien qui ne fait pas appel, commel’ont fait les grands débats théologiques autour des premiers conciles, à des concepts grecs. Elleappartient à la tradition du christianisme syriaque qui n’a pas été en contact avec la pensée hellénique.Pour exprimer la divinité du Christ, elle se sert simplement d’une image ou d’une comparaison : Il estle Fils du Roi ; donc il a même rang que le Roi.De nos jours on connaît maints efforts pour exprimer le message chrétien en des termes accessiblesaux mentalités asiatiques. J’ai déjà fait mention de Raimundo Panikar (voir lessai III. Mondes de lacomplexité). Plus récemment un Jésuite indien, Sebastian Painadath, a publié une série de méditationssur le mystère de Dieu dans la foi chrétienne en mettant à profit sa fréquentation et sa connaissanceintime de l’univers mental indien10. Elles sont comme une modeste mise en œuvre de la nouvelleréinterprétation des grandes vérités de la foi en fonction des rayons de vérités de la foi donttémoignent les autres traditions religieuses que Claude Geffré appelait de ses vœux. Dans unepremière méditation, il essaie de dépasser la traduction du terme grec logos par parole : Si le Logosdivin est réduit à la "Parole", nous restons prisonniers de la mentalité et de la pensée gréco-romaineet la transmission du message chrétien revêt des formes trop exclusivement doctrinales. Mais si lelogos est compris comme expression de soi de l’esprit dans toute sa profondeur et largeur, la danse etl’art, les mythes et les contes, les gestes et les paraboles ont leur place dans la réflexion et latransmission de la foi. – S’agissant de Dieu, le Logos est son expression totale (intégrale) de soi. Il estla dynamique de l’être dans le Divin, le jaillissement de la force créatrice de Dieu, la manifestation dumystère divin. Toute la création a son origine dans ce jaillissement et est animée par lui. "Tout fut parlui (le Logos) et rien de ce qui fut, ne fut sans lui. En lui était la vie et la vie était la lumière deshommes" (Jn 1,3-4).S’agissant plus précisément du dialogue islamo-chrétien, je voudrais signaler la très belle pièced’Adrien Candiard Pierre et Mohamed, créée pour le Festival d’Avignon de 201111et présentée dansl’église protestante de la Ville de Luxembourg le 17 novembre 2012. Il s’agit d’un dialogue virtuelentre Pierre Claverie, évêque d’Oran à l’époque de l’assassinat des moines de Tibhirine, et sonchauffeur musulman, Mohamed Bouchikhi. Les textes sont tirés de sermons de l’évêque et du journaltenu par son assistant, tous les deux victimes d’un attentat perpétré sur eux le 1eraoût 1996, trois moisaprès le massacre de Tibhirine.En attendant de revenir à ces divers témoignages dans le cadre de l’essai VIII. Richesse des diversitéset problèmes du relativisme, j’aimerais conclure par ce message placé en exergue de l’annonce de laprésentation de la pièce d’Adrien Candiard à Luxembourg :Découvrir l’autre, vivre avec l’autre, entendre l’autre, se laisser aussi façonner parl’autre, cela ne veut pas dire perdre son identité, rejeter ses valeurs, cela veut direconcevoir une humanité plurielle, non exclusive.- Bernard BaudeletJe connaissais cette citation car vous mavez offert récemment le texte de cette pièce. Jai apprécié lesélans fraternels entre deux hommes de culture différente, que lhistoire dramatique du conflit entre10Sebastian Painadath, Gott mit uns etc., in: Christ in der Gegenwart, 7-13/2013.11Production : Compagnie Aircac, Province Dominicaine de France, Foi et Culture – Avignon. – Voiraussi : Pierre Claverie, Lettres et messages d’Algérie. Éditions Karthala, Paris, 1996.
  8. 8. lAlgérie et la France aurait pu à jamais rendre impossibles. Cette citation exprime avec excellence cedont je suis convaincu. En effet, lorsque des personnes de "bonne foi" sexpriment dans une écoutemutuelle respectueuse, sans prétendre "convertir" lautre à "sa vérité", la richesse des diversités danstous les domaines complexes auxquels sont confrontés les humains, permettent douvrir nos espritssouvent enlisés dans des communautarismes qui excluent. La mondialisation ne peut pas êtrequéconomique et politique, elle impose "un vivre harmonieusement ensemble" sans perdre sonidentité, rejeter ses valeurs, en vous citant.Je me réjouis de lintérêt de notre rencontre amicale qui permet ces essais car ils pourront, je lespère etje suis convaincu que vous lespérez également, inciter nos lectrices et de nos lecteurs, à dire à lautre,souvent si étrange, je tentends et je suis émerveillé de la chance qui mest offerte de partagerfraternellement un bout de chemin, long ou court, avec toi.Jattends avec une grande espérance les essais VIII et IX Richesse des diversités et problèmes durelativisme et Nouvelle Tour de Babel qui devraient être le point dorgue de ce long travail partagédepuis plusieurs mois. Après un pessimisme exprimé dans une question précédente dans cet essai, jecrois maintenant que nous pourrons convaincre des personnes de cultures éloignées avec des valeurssouvent très proches, voire identiques en grattant un peu, mais des religions, des spiritualités, desrituels, des engagements sociétaux et des modes de penser et dagir différents, de pouvoir progresserensemble sans se renier évidemment. Cest le défi de chacun de nous dans nos chemins de vie.

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