Z oom sur...                                                                                                                                                                                                            Zoom sur...




photos :©Daniele CHIKHANY

                                                                   crites par l’artiste il y a une



Daniele                                                    E       quinzaine d’années, ces lignes
                                                                   semblent plus que jamais d’ac-
                                                           tualité lorsque l’on écoute Danièle
                                                           raconter ses voyages et ses rencontres



CHIKHANI                                                   avec des cultures et des rituels dont
                                                           l’existence est très peu connue mais
                                                           que son esprit , curieux de tout, l’a
                                                           entraînée à aller débusquer dans des

Regard mystique sur tout ce                                contrées lointaines et des conditions
                                                           ardues.

qui vibre
                                                        UNE PREMIERE : L’EXPERIENCE DE HAEL
                                                          Chargée, par une ONG dont le but est


C
      ’est dans un intérieur qui, d’emblée, la racon-     de promouvoir le travail des femmes
                                                          en Arabie Saoudite, d’enseigner la                Arabies Hael
      te, que Danièle Chikhani, architecte, nous          photo à des jeunes filles du Nord du
                                                                                                                                                                                           Mauritanie

                                                          pays, des jeunes filles évidemment voi-
parle de sa passion pour la photo, une discipline         lées de pied en cap et dont l’éducation           Yemen, Hadramout
                                                                                                                                                                                                 UN PARCOURS FOISONNANT
                                                          traditionnelle transparaît dans chacune                                                                                                   Chasseuse        d’images,      Danièle
vécue comme un sacerdoce puisque nourrie d’une            de leurs attitudes et de leurs paroles au                                                                                                 Chikhani, considère sa caméra comme
                                                          début du stage, Danièle a su, en une                                                                                                      un outil qui lui permet de se concen-
quête de vérité et de découvertes.                        quinzaine de jours, donner, par le biais                                                                                                  trer émotionnellement. Pour elle, pour
                                                          de l’objectif et de ses possibilités, une                                                                                                 peu que l’on prenne le temps de regar-
« L’architecte que je suis n’est jamais dissociée de      voix à ces êtres qui n’avaient jamais eu                                                                                                  der et de sentir, aucun sujet ne
                                                                                                                                                                                                    manque d’intérêt. Perpétuellement à
l’esthète, qui regarde un sujet et tente d’en extrai-                                                                                                                                               l’affût, ses yeux scannent tout, tout le
                                                                                                                                                                                                    temps. Admettant que la photo est le
re ses non-dits.                                           Curieuse de tout,                                                                                                                        produit d’une coïncidence, elle affirme
                                                                                                                                                                                                    qu’il faut provoquer celle-ci, quitte à
Ou peut-être, dirais-je, ses non-vus.”                     Danièle Chikani débusque,                                                                                                                parcourir des kilomètres : Mauritanie,
                                                                                                                                                                                                    Yémen, Ouzbékistan, Turquie, Maroc,
                                                           dans des conditions                                                                                                                      ces pays aux coutumes régionales
                                                           ardues et des contrées                                                                                                                   méconnues du grand public sont pour
                                                                                                                                                                                                    elle des sites d’observation passion-
                                                           lointaines, des cultures et                                                                                                              nants mais surtout l’occasion d’at-
                                                                                                                                                                                                    teindre l’âme, l’essence de chaque
                                                           des rituels peu connus.                                                                                                                  chose regardée. Cela va du spectacle
                                                                                                                                                                                                    offert par un imperceptible souffle de
                                                                                                                                                                                                    vent sur une dune à celui de derviches
                                                           l’occasion, non seulement de s’expri-                                                                                                    en transes tournoyant inlassablement
                                                           mer, mais même de laisser libre cours à                                                                                                  jusqu’à l’extase. Aujourd’hui, elle vient
                                                           leurs pensées, leur imagination et leurs    studio dans lequel elle a embauché       d’un champ de vision entravé par le                 de rentrer d’un voyage en Inde : loin
                                                           émotions. C’est avec l’enthousiasme         deux de ses camarades et qu’une autre    niqab, avait obtenu un franc succès.                de se contenter des villes visitées
                                                           communicatif qui la caractérise qu’elle     est devenue reporter correspondante      « Jamais plus je ne regarderai comme                même par les plus exigeants des explo-
                                                           relate comment, à travers des exercices     de plusieurs publications saoudiennes.   avant », a confié à Danièle l’une de ses            rateurs, elle a posé son balluchon et
                                                           très simples, elle a réussi à leur donner   Auparavant, l’exposition de tous les     élèves, lui offrant ainsi sa plus grati-            son barda à Ajmer, haut lieu du soufis-
                                                           confiance en leurs capacités, au point      clichés, réalisés malgré l’étroitesse    fiante récompense.                                  me, où elle a assisté à la commémora-
                                                           que l’une d’elles a ouvert son propre
42|DÉCORATION Mars 2011                                                                                                                                                                                      DÉCORATION Mars 2011|43
Z oom sur...




   tion de l’Achoura. Une commémora-
   tion très particulière puisque, aux anti-
   podes des scènes de flagellation et des
   effusions de sang que l’on a l’habitude
   de voir chez nous , ce qu’elle y a
   découvert, c’est la vibration d’une ville
   autour d’une foi mystique, une ferveur
   communautaire impressionnante et
   surtout un sens du partage inégalé
   malgré la pauvreté légendaire de la
   population. A peine rentrée de ce coin
   d’Asie fabuleux, la voilà absorbée dans
   les préparatifs fiévreux de son prochain
   périple qui va l’emporter en Amazonie,
   à la rencontre du chamanisme!


                                                Derviches, Fes                                                                 Inde,
                                                                                                                              Ajmer




                                                                sique, mentale et         aujourd’hui encore, elle recrée cette dis-
                                                                intellectuelle.    On     tance en se forçant à attendre quelques
                                                                évolue lorsque l’on       jours avant de trier ses photographies afin
                                                              travaille sur les expé-     d’éviter la confusion entre souvenir et
 Une photo qui n’est pas vue n’existe que                     riences que l’on a          réalité, « déscotchant » son regard par
                                                              envie de vivre, la moti-    le biais de ce recul nécessaire.
 dans notre mémoire ; personne ne peut                        vation jouant un rôle       Capter l’instant, non pour le figer, mais
 alors en partager l’âme.                                     capital dans la réussite.   pour l’immortaliser, voilà ce que l’artis-
                                                              La photo est belle          te cherche à accomplir, rejoignant par
                                            lorsque le message passe. Pour l’infati-      là Roland Barthes pour qui « ce que la
                                            gable globe trotter, les rencontres, les      photographie reproduit à l’infini n’a
LA PHOTO, UN MESSAGE                        échanges sont essentiels, ce qui              lieu qu’une fois. »
   L’œil, dit Danièle, n’est jamais inno-   explique son attrait pour la spiritualité.    S’éloignant de temps en temps de son
   cent. On regarde à travers un filtre, le « L’important, affirme-t-elle, c’est que      bureau d’architecte, métier vécu
   filtre de notre histoire. La même photo, ce qu’il y a entre moi et ce que je regar-    comme un moyen fabuleux de rendre
   prise par deux personnes différentes,    de soit plein. Même le silence est plein.     les gens meilleurs en concevant pour
   raconte deux choses différentes. C’est   » Loin de dénigrer les possibilités infi-     eux un environnement sain, Danièle
   la sensibilité de chaque individu qui    nies offertes par le numérique, elle          Chikhani va se ressourcer auprès de
   transparaît à travers ce que fixe son    évoque avec une certaine nostalgie les        ceux qui, par leur authenticité et leur
   objectif. La position du photographe     souvenirs de ses débuts où un délai           profondeur, lui ressemblent et nous
   joue un rôle majeur : position phy-      d’une semaine au moins la séparait de         revient avec des images fabuleuses,
                                            la surprise des épreuves développées ;        d’une beauté indéniable. D
44|DÉCORATION Mars 2011                                                                                              ROULA COMATY

Daniele Chikhani mondanités

  • 1.
    Z oom sur... Zoom sur... photos :©Daniele CHIKHANY crites par l’artiste il y a une Daniele E quinzaine d’années, ces lignes semblent plus que jamais d’ac- tualité lorsque l’on écoute Danièle raconter ses voyages et ses rencontres CHIKHANI avec des cultures et des rituels dont l’existence est très peu connue mais que son esprit , curieux de tout, l’a entraînée à aller débusquer dans des Regard mystique sur tout ce contrées lointaines et des conditions ardues. qui vibre UNE PREMIERE : L’EXPERIENCE DE HAEL Chargée, par une ONG dont le but est C ’est dans un intérieur qui, d’emblée, la racon- de promouvoir le travail des femmes en Arabie Saoudite, d’enseigner la Arabies Hael te, que Danièle Chikhani, architecte, nous photo à des jeunes filles du Nord du Mauritanie pays, des jeunes filles évidemment voi- parle de sa passion pour la photo, une discipline lées de pied en cap et dont l’éducation Yemen, Hadramout UN PARCOURS FOISONNANT traditionnelle transparaît dans chacune Chasseuse d’images, Danièle vécue comme un sacerdoce puisque nourrie d’une de leurs attitudes et de leurs paroles au Chikhani, considère sa caméra comme début du stage, Danièle a su, en une un outil qui lui permet de se concen- quête de vérité et de découvertes. quinzaine de jours, donner, par le biais trer émotionnellement. Pour elle, pour de l’objectif et de ses possibilités, une peu que l’on prenne le temps de regar- « L’architecte que je suis n’est jamais dissociée de voix à ces êtres qui n’avaient jamais eu der et de sentir, aucun sujet ne manque d’intérêt. Perpétuellement à l’esthète, qui regarde un sujet et tente d’en extrai- l’affût, ses yeux scannent tout, tout le temps. Admettant que la photo est le re ses non-dits. Curieuse de tout, produit d’une coïncidence, elle affirme qu’il faut provoquer celle-ci, quitte à Ou peut-être, dirais-je, ses non-vus.” Danièle Chikani débusque, parcourir des kilomètres : Mauritanie, Yémen, Ouzbékistan, Turquie, Maroc, dans des conditions ces pays aux coutumes régionales ardues et des contrées méconnues du grand public sont pour elle des sites d’observation passion- lointaines, des cultures et nants mais surtout l’occasion d’at- teindre l’âme, l’essence de chaque des rituels peu connus. chose regardée. Cela va du spectacle offert par un imperceptible souffle de vent sur une dune à celui de derviches l’occasion, non seulement de s’expri- en transes tournoyant inlassablement mer, mais même de laisser libre cours à jusqu’à l’extase. Aujourd’hui, elle vient leurs pensées, leur imagination et leurs studio dans lequel elle a embauché d’un champ de vision entravé par le de rentrer d’un voyage en Inde : loin émotions. C’est avec l’enthousiasme deux de ses camarades et qu’une autre niqab, avait obtenu un franc succès. de se contenter des villes visitées communicatif qui la caractérise qu’elle est devenue reporter correspondante « Jamais plus je ne regarderai comme même par les plus exigeants des explo- relate comment, à travers des exercices de plusieurs publications saoudiennes. avant », a confié à Danièle l’une de ses rateurs, elle a posé son balluchon et très simples, elle a réussi à leur donner Auparavant, l’exposition de tous les élèves, lui offrant ainsi sa plus grati- son barda à Ajmer, haut lieu du soufis- confiance en leurs capacités, au point clichés, réalisés malgré l’étroitesse fiante récompense. me, où elle a assisté à la commémora- que l’une d’elles a ouvert son propre 42|DÉCORATION Mars 2011 DÉCORATION Mars 2011|43
  • 2.
    Z oom sur... tion de l’Achoura. Une commémora- tion très particulière puisque, aux anti- podes des scènes de flagellation et des effusions de sang que l’on a l’habitude de voir chez nous , ce qu’elle y a découvert, c’est la vibration d’une ville autour d’une foi mystique, une ferveur communautaire impressionnante et surtout un sens du partage inégalé malgré la pauvreté légendaire de la population. A peine rentrée de ce coin d’Asie fabuleux, la voilà absorbée dans les préparatifs fiévreux de son prochain périple qui va l’emporter en Amazonie, à la rencontre du chamanisme! Derviches, Fes Inde, Ajmer sique, mentale et aujourd’hui encore, elle recrée cette dis- intellectuelle. On tance en se forçant à attendre quelques évolue lorsque l’on jours avant de trier ses photographies afin travaille sur les expé- d’éviter la confusion entre souvenir et Une photo qui n’est pas vue n’existe que riences que l’on a réalité, « déscotchant » son regard par envie de vivre, la moti- le biais de ce recul nécessaire. dans notre mémoire ; personne ne peut vation jouant un rôle Capter l’instant, non pour le figer, mais alors en partager l’âme. capital dans la réussite. pour l’immortaliser, voilà ce que l’artis- La photo est belle te cherche à accomplir, rejoignant par lorsque le message passe. Pour l’infati- là Roland Barthes pour qui « ce que la gable globe trotter, les rencontres, les photographie reproduit à l’infini n’a LA PHOTO, UN MESSAGE échanges sont essentiels, ce qui lieu qu’une fois. » L’œil, dit Danièle, n’est jamais inno- explique son attrait pour la spiritualité. S’éloignant de temps en temps de son cent. On regarde à travers un filtre, le « L’important, affirme-t-elle, c’est que bureau d’architecte, métier vécu filtre de notre histoire. La même photo, ce qu’il y a entre moi et ce que je regar- comme un moyen fabuleux de rendre prise par deux personnes différentes, de soit plein. Même le silence est plein. les gens meilleurs en concevant pour raconte deux choses différentes. C’est » Loin de dénigrer les possibilités infi- eux un environnement sain, Danièle la sensibilité de chaque individu qui nies offertes par le numérique, elle Chikhani va se ressourcer auprès de transparaît à travers ce que fixe son évoque avec une certaine nostalgie les ceux qui, par leur authenticité et leur objectif. La position du photographe souvenirs de ses débuts où un délai profondeur, lui ressemblent et nous joue un rôle majeur : position phy- d’une semaine au moins la séparait de revient avec des images fabuleuses, la surprise des épreuves développées ; d’une beauté indéniable. D 44|DÉCORATION Mars 2011 ROULA COMATY