Guilhen 
Journal d'un orphelin 
programmé 
- Collection Romans / Nouvelles - 
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Table des matières 
Journal d'un orphelin programmé...........................................................1 
1...........................................................................................................2 
2.........................................................................................................72 
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Journal d'un orphelin programmé 
Auteur : Guilhen 
Catégorie : Romans / Nouvelles 
C'est un enfant qui découvre un peu trop tôt le sens du mot "mort". 
C'est un enfant qui aime les comic-books et son chien. 
C'est un enfant qui va grandir et s'enfermer dans une obsession irréversible. 
Voici son journal, jour après jour et année après année... 
(roman écrit en 2006) 
Licence : Licence Creative Commons (by-nc-nd) 
http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ 
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15 septembre 1986 
Je ne savais pas trop quand commencer ce journal alors j'ai décidé que 
ce serait aujourd'hui. Parce qu'aujourd'hui j'ai dix ans et que pour la 
première fois depuis deux ans, maman était là pour le fêter. Maman va 
revenir habiter avec nous. Je sais pas encore si je comprends tout ce que ça 
veut dire mais je crois pas. Parce que j'ai dix ans et à dix ans on peut pas 
tout comprendre. C'est comme ça que le médecin m'a parlé. Il m'a dit ça. 
Enfin, à peu près. Et il a dit aussi que je devrais écrire les choses que je 
ressentais, que ça m'aiderait. Il a dit comme ça, de prendre un cahier et de 
noter les jours avec ce que je pensais. Je comprends pas, c'est pas moi qui 
suis malade. Et si maman est revenue, c'est qu'elle n'est plus malade alors 
je comprends pas ce docteur. Papa m'a demandé d'obéir et comme j'aime 
bien écrire, j'ai dit okay. J'écris sur un cahier bleu à spirales avec des lignes 
bleues et une ligne rouge de marge. J'aime pas les petits carreaux et ce 
cahier en a, des petits carreaux. Mais ils n'en avaient pas d'autres à 
l'épicerie. C'est là qu'on les achète, les cahiers, et puis les boîtes de 
conserve aussi. Avec papa, on en a bouffé des tas de boites de conserve 
quand maman était pas là. Du coup, peut-être que j'ai trop de fer dans le 
corps, maintenant ? Je voulais faire des examens pour être sûr, mais le 
docteur m'a touché la poitrine, il m'a dit « tousse, allons, plus fort ! » et 
puis c'est tout. C'était fini la visite. Ensuite il a dit à papa : « vous savez, le 
retour de votre épouse Catherine ne sera pas facile » mais je ne sais pas 
trop pourquoi il a dit ça. Maman, ça fait deux ans qu'elle ne vit plus avec 
nous. Il est bizarre ce docteur. 
Je crois qu'il est pas normal en vrai. 
16 septembre 1986 
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Journal d'un orphelin programmé 
Il faut que je continue à parler de mon anniversaire. Parce que les 
anniversaires, ça arrive pas très souvent. Et après il faut attendre très 
longtemps pour que ça soit encore là. 
Pour mon anniversaire, j'ai dix ans, j'ai eu un chien. C'était bizarre, papa 
l'avait mis dans une boîte trouée pour qu'il respire, avec du papier cadeau 
autour. C'est un chien de berger, ça veut dire qu'il est fait pour garder les 
moutons mais où on habite, y'a pas de mouton. On habite à Lyon, et dans 
la ville y'a jamais de mouton. Je crois que c'est à cause des voitures, ils 
auraient trop peur sinon. Le chien que j'ai eu s'appelle Marcel, parce que 
cette année, c'est la lettre M qu'il faut. Papa m'a expliqué qu'on était obligé 
de choisir un prénom en M et moi j'aime pas trop le M mais tant pis, si on 
est obligé, faut bien prendre un M. Alors du coup moi j'ai décidé que ce 
serait Marcel qu'il s'appellerait. Papa avait pas l'air très content quand je lui 
ai dit le nom que j'avais choisi. Il a secoué la tête comme si j'avais fait une 
bêtise et puis il a dit que c'était un prénom ridicule pour un chien. Moi j'ai 
dit que Marcel c'était bien pour un chien. Alors ensuite maman a dit que ça 
changeait pas grand-chose. Maman elle a été chouette parce qu'elle a dit à 
papa « laisse tomber, c'est son chien... ». Alors voilà, avant d'aller me 
coucher, je voulais juste écrire ça pour m'en souvenir plus tard : j'ai eu dix 
ans et maintenant à la maison on est quatre avec maman et Marcel. 
21 septembre 1986 
Je crois que Marcel est idiot. Je pense que les chiens idiots ça existe, 
comme les gens. Et je pense que Marcel il l'est, idiot. J'essaye de lui 
apprendre à faire des tours, mais y'a rien qui marche, il comprend vraiment 
rien. 
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Journal d'un orphelin programmé 
22 septembre 1986 
J'ai compris pourquoi Marcel comprend rien. C'est un colley, un chien 
de berger qui vient d'Ecosse. Et forcément en Ecosse on parle pas français. 
Il faut que j'apprenne à parler l'Ecossais pour que Marcel puisse m'obéir. 
Ca va pas être facile, j'ai demandé à papa et il m'a dit qu'on n'apprenait pas 
l'Ecossais mais l'Anglais. Et l'Anglais j'en fais cette année à l'école, parce 
que je commence le collège. Pour l'instant je sais pas parler anglais parce 
qu'on n'a pas encore commencé les cours. Le prof est malade et il n'est pas 
remplacé car il paraît que c'est pas grave et qu'il sera là la semaine 
prochaine. Je sais pas trop si Marcel comprendra l'anglais parce que c'est 
quand même un berger écossais et pas un berger anglais. Et mon père n'y 
connaît pas grand-chose en chien, alors comment il peut savoir quelle 
langue comprend Marcel ? Maman n'a pas d'avis. Elle a dit qu'elle s'en 
foutait du chien et de la langue qu'il comprenait. Elle a même dit que du 
moment qu'il salopait pas tout à l'intérieur de la maison, c'était tout ce qui 
comptait. Maman a dit « si ce foutu clébard entre avec ses pattes mouillés, 
je lui file un coup de pied au cul, ça sera pas de l'anglais ni du français, 
mais je te jure qu'il comprendra ! ». 
Maman s'énerve beaucoup. Je me souviens pas trop comment elle était 
avant de partir de la maison. C'était y a deux ans et j'étais petit, j'avais huit 
ans. Je me souviens pas trop, mais je crois bien qu'elle criait moins. 
26 septembre 1986 
On a fait notre premier cours d'anglais à l'école. J'ai pas trouvé ça super. 
La prof est une grosse femme et son visage ressemble à une pastèque 
molle. Quand elle nous parle en anglais, elle postillonne partout et on 
comprend rien. Enfin, moi je comprends rien, et les autres non plus je crois 
bien. Pour l'instant je sais pas dire grand chose en anglais et j'ai essayé 
avec Marcel. Je lui ai dit « Hello, my name is Benjamin », mais il n'a pas 
eu l'air de comprendre plus. Je devrais essayer l'Écossais plutôt, mais papa 
voudra jamais m'acheter un manuel d'écossais. 
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Journal d'un orphelin programmé 
2 octobre 1986 
Maman pleure beaucoup. Elle et papa se crient souvent dessus alors moi 
je préfère rester dans le jardin et apprendre des tours à Marcel. Pour les 
tours, Marcel semble mieux me comprendre. Il creuse partout dans la 
pelouse et ça rend papa complètement dingue. Mais qu'est ce qu'on a à 
faire de la pelouse ? Des pelouses, y'en a partout dans le quartier, toutes les 
maisons en ont et les immeubles aussi. À la télé, ils disent que c'est bien 
les pelouses, que ça fait du bien aux gens, surtout à ceux qui habitent dans 
les villes. Nous on habite Lyon qui est une très grande ville et j'ai pas le 
droit de sortir seul. 
Pourtant Marcel est un chien de berger et il saurait bien me garder mais 
papa veut pas. Maman elle, je sais pas. Je lui ai pas demandé, j'ai pas 
envie. 
4 octobre 1986 
Papa et maman commencent déjà à parler de noël. Noël c'est à la fin du 
premier trimestre et je crois que ça va pas être terrible cette année pour 
moi. En anglais je suis nul, en math je suis nul et en sport, c'est pire. Y'a 
qu'en français que ça va à peu près, j'ai la meilleure note de la classe en 
français. C'est peut-être à cause... Grâce à ce journal ? En tout cas c'est 
marrant. Au début j'avais pas trop envie d'écrire là-dedans. Mais bon 
pourquoi pas ? Et puis maintenant je trouve ça marrant. Pas rigolo, mais 
marrant. C'est pas la même chose. Rigolo c'est pour les gamins et moi je 
suis plus un gamin, j'ai dix ans et j'ai presque failli être orphelin. Les autres 
gosses, ils savent pas ce que c'est. Je pense à ça parce que le docteur 
Croizic qui m'a demandé d'écrire ce journal, il m'a demandé où j'en suis. Il 
m'a dit que ça serait bien d'écrire sur la maladie de maman. Il a dit 
« Benjamin, il faut que tu puisses sortir toute la douleur que tu as 
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Journal d'un orphelin programmé 
accumulée pendant ces deux années. Et c'est certainement par l'écriture que 
tu y parviendras ». Ensuite il m'a demandé si je me sentais capable de le 
faire. Je suis peut-être nul en anglais, dernier en maths et tout le monde se 
fiche de moi en sport, je suis le premier en français. Alors voilà, le docteur 
il les aura ses commentaires sur la maladie de maman. Même si j'en ai pas 
forcément envie, que je trouve ça un peu débile. Sortir des choses 
accumulées en écrivant, c'est aussi con qu'un berger écossais qui comprend 
pas le français. 
8 octobre 1986 
Mais qu'est ce qu'ils ont tous avec noël ? Papa et maman n'arrêtent pas 
d'en parler, pour savoir chez qui on va aller. Il y a les parents de papa qui 
habitent à Cannes et puis les parents de maman qui habitent en Bourgogne. 
Avant, on allait tout le temps en Bourgogne parce que c'est pas loin de 
Lyon. Et cette année papa veut aller à Cannes et maman veut pas. Ils en 
ont parlé ce soir au repas et puis maman a dit « Pour une fois que je suis 
pas dans un putain de lit d'hôpital pour la noël, j'aimerais bien voir mes 
parents ! ». Elle a dit ça en criant presque, en tout cas, avec une voix super 
bizarre comme si elle allait pleurer. Moi je me suis arrêté de manger et je 
l'ai regardée. Papa l'a regardée aussi et il a fait une tête toute drôle. Y'a que 
Marcel qui n'a rien remarqué et qui a continué à respirer fort, allongé sur le 
tapis du salon. Je me demande en quelle langue rêve Marcel. Maman 
ensuite, elle s'est mise à vraiment pleurer et elle est partie sans finir de 
manger. Papa il est resté là, sans rien dire, il m'a regardé bizarre et j'ai 
compris qu'il valait mieux rien dire. Alors j'ai continué à manger et ensuite 
je suis monté dans ma chambre. Maintenant j'écris ce journal et je me 
demande bien ce qu'a maman pour être toute bizarre depuis qu'elle est 
revenue. Peut-être que le docteur Croizic le sait. En tout cas pour ce soir, 
j'en ai assez. En revenant du collège, j'ai acheté le dernier "Strange" alors 
je vais vite aller dans mon lit pour le lire. Demain j'ai un contrôle d'anglais 
et j'ai rien appris. De toute façon je m'en fous, c'est pas en lui parlant en 
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anglais que Marcel saura faire des tours nouveaux. 
9 octobre 1986 
Le contrôle d'anglais s'est pas bien passé du tout. Peut-être qu'il faudrait 
que je lise les Strange en anglais pour m'entraîner. Mais j'y comprendrai 
plus rien et en ce moment c'est pas le moment de rater ce qui se passe. 
Spiderman a plein de problèmes : tante May est tout le temps malade et 
elle va habiter chez la voisine, et puis Mary Jane croit que Peter est un 
peureux alors que c'est Spiderman mais ça bien sûr personne le sait parce 
qu'il doit pas dire son secret. Marcel lui, il s'en fout je crois, des problèmes 
de Spiderman. J'ai essayé d'expliquer la situation de Spiderman à Marcel, 
mais il m'a regardé avec des yeux tout mous et il a continué de dormir. Par 
contre il semble un peu plus comprendre quand je lui parle des trucs 
faciles : donner la patte c'est pas encore ça, mais ça devrait bientôt. 
10 octobre 1986 
Dans trois jours, il faut qu'on aille tous voir le docteur Croizic, enfin 
sauf Marcel bien sûr parce que les chiens ne sont pas autorisés chez les 
docteurs. Le docteur Croizic connaît bien maman, c'est lui qui l'a aidée 
pendant toute sa maladie. Il avait dit à maman qu'il pourrait continuer à 
nous aider après aussi. Cette fois il faut qu'on y aille tous et je sais pas bien 
pourquoi mais bon, on verra bien. 
11 octobre 1986 
Journal d'un orphelin programmé 
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Journal d'un orphelin programmé 
Il a plu. Même que ça a duré toute la journée. C'était de la pluie qui 
faisait plein de bruit en tombant contre les vitres, à cause du vent. Marcel a 
du rester toute la journée dedans et chaque fois que je voulais aller le 
promener, papa me criait dessus. Il disait que c'était une idée 
complètement débile. N'empêche que Marcel il a fini par faire pipi sur le 
tapis du salon et ça c'est un truc complètement débile. C'est bien fait pour 
papa. Maman elle a voulu nettoyer alors que c'était pas à elle de le faire, 
papa lui a dit qu'elle devait se reposer. Et là maman elle s'est énervée et 
elle a criée. Elle a dit : « Tu m'emmerdes Jean-Paul ! J'ai passé deux ans à 
rien faire alors maintenant fous-moi la paix ! Je suis pas handicapée ni 
malade alors je peux nettoyer ! » Moi j'aime pas trop quand maman dit des 
gros mots et quand maman crie comme ça alors je suis monté m'allonger 
sur mon lit. C'était pas une chouette journée. 
12 octobre 1986 
Demain il faut aller voir le docteur Croizic. Ca doit se passer à six 
heures et papa et maman passent me chercher après l'école pour y aller. 
J'aime pas quand ils viennent me chercher à l'école. Enfin je crois que 
j'aime pas parce que ça fait longtemps que c'est pas arrivé. Et justement je 
suis plus un gamin, j'ai dix ans et ma mère a failli mourir. En plus ils 
veulent pas emmener Marcel. Tante May est plus gentille avec Peter que 
mes parents avec moi, je trouve. Et pourtant elle sait même pas que son 
neveu c'est Spiderman. 
Je crois que moi, si j'étais Spiderman, je le lui dirai. 
13 octobre 1986 
On est rentré de chez le docteur Croizic tout à l'heure. Il a parlé très 
longtemps avec nous et puis il nous a demandé de sortir, d'abord moi puis 
papa. Je me demande de quoi ils ont bien pu parler avec maman tout ce 
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Journal d'un orphelin programmé 
temps. Le docteur Croizic a lu mon journal, il m'avait demandé de penser à 
l'emmener et il a dit : « Mmm, c'est très intéressant. Absolument instructif, 
je crois qu'il faut vraiment que tu continues Benjamin. Tu as une facilité 
d'écriture certaine... Et c'est une très bonne thérapie pour refermer l'épisode 
douloureux de la maladie de ta maman ». Même s'il a parlé de la maladie 
de maman, j'étais content qu'il dise ça. Il dit qu'il faut que je parle plus de 
ces deux dernières années si je veux que ça me fasse du bien. Je comprends 
pas trop ce que le docteur veut dire mais bon papa et maman avaient l'air 
d'accord avec lui. Les deux dernières années elles étaient pas très chouettes 
justement et j'ai pas vraiment envie d'en parler dans mon journal. Il paraît 
que le docteur m'avait déjà demandé d'écrire ce journal au début de la 
maladie de maman mais je m'en souviens pas trop. Peut-être que papa me 
l'avait pas dit. Des fois, papa me dit pas tout, il garde des choses pour lui 
parce qu'il a peur que je l'apprenne. Mais ça, il aurait quand même pu me 
le dire. Quand je serais grand, je pourrais lui dire ce que j'en pense et ça 
sera bien. Pour l'instant je suis peut-être un enfant mais je suis quand 
même pas un gamin ! J'ai dix ans. 
15 octobre 
Aujourd'hui j'ai décidé que j'allais faire ce que le docteur Croizic a dit. 
Alors au début, maman a commencé à avoir mal au ventre. Je crois que 
ça a commencé comme ça mais je suis pas très sûr, je me souviens pas très 
bien, c'était il y a deux ans. Le docteur Croizic c'est le docteur qui soigne 
toute la famille depuis tout le temps. Il a donné des médicaments à maman 
et puis voilà. Mais ça a rien fait. Et puis je sais plus quand ça s'est passé 
mais Croizic a envoyé maman chez un copain à lui, un autre docteur, mais 
dans un hôpital cette fois-ci. J'aime pas l'hôpital, c'est tout blanc. Mais au 
début j'y suis pas allé, maman revenait à la maison chaque fois qu'elle avait 
fini. Maman avait plus mal au ventre mais plus haut, dans les seins (j'ai 
cherché dans un dictionnaire pour savoir comme ça s'écrit, et savoir la 
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Journal d'un orphelin programmé 
différence avec les saints). Et là y' a un docteur de l'hôpital qui a trouvé ce 
qu'elle avait. C'est papa qui m'a rappelé tout ça pour que je sache quoi 
écrire pour expliquer le début. Papa il m'a dit qu'il fallait que j'explique le 
début comme si je racontais l'histoire à quelqu'un. Mais le docteur Croizic 
il a bien dit que papa devait pas lire mon journal, ni maman, parce que ça 
risquait de me bloquer sinon. Moi je suis bien content que papa puisse pas 
lire mon journal. Pour maman, je sais pas. Bon je continue l'histoire. Alors 
maman on lui a dit ce qu'elle avait et ensuite on a commencé à la soigner. 
Mais c'était très long et il fallait qu'elle aille souvent à l'hôpital et ça la 
fatiguait tellement qu'elle restait longtemps là-bas. 
Elle a laissé son travail le temps d'être soignée et puis elle n'a plus rien fait 
d'autre. A la maison elle était de moins en moins là. Papa travaillait 
beaucoup, et on mangeait quand il rentrait du travail, souvent il faisait nuit. 
C'était pas très marrant ça. Et puis aller voir maman à l'hôpital c'était pas 
marrant non plus. J'aimais pas ça. Il y avait plein de gens qui marchaient 
partout, des vieux et des pas vieux, des enfants et d'autres mamans mais 
pas la mienne. Elle était couchée dans ce lit et elle avait une toque sur la 
tête et des tuyaux branchés sur elle. On la reconnaissait presque pas. On y 
restait un moment et papa lui parlait de son travail, de la maison et moi il 
fallait que je raconte des choses sur l'école. Papa racontait toujours plein de 
choses et il rigolait beaucoup. Et puis ensuite quand on rentrait à la maison 
tous les deux, papa était tout bizarre et il finissait par pleurer. Et ça c'était 
le pire. Parce que pleurer c'est pas un truc pour les papas. Et puis ça a duré 
deux ans comme ça et c'était super long. Et puis un jour maman est 
revenue à la maison, c'était pour mon anniversaire. Mais de ça, j'en ai déjà 
parlé... 
18 octobre 1986 
Marcel grandit. Et moi aussi sauf que moi ça se voit moins que mon 
chien. Quand Marcel sera grand, il aura plus de poils partout, des poils 
longs couleur caramel et chocolat, et puis blanc aussi, exactement comme 
Lassie. Et il paraît que quand il sera vieux, il aura des problèmes dans le 
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dos et que son derrière sera paralysé. C'est Eric qui me l'a dit. Eric c'est le 
prénom de l'encyclopédie des chiens que j'ai eu pour la noël l'an dernier. 
C'est un gros livre où tout est expliqué sur les chiens, depuis qu'ils sont des 
chiots avec ce qu'il faut leur donner à manger et tout. C'est un livre 
rudement chouette et c'est ma mémé de Bourgogne qui me l'a offert. J'aime 
bien les chiens. Ils parlent pas. 
20 octobre 1986 
Maman a beaucoup pleuré aujourd'hui et je sais même pas pourquoi. J'ai 
demandé à papa mais il m'a dit d'aller me promener. J'aurais bien voulu 
savoir ce qu'elle avait maman mais papa a dit : « Ce n'est pas un truc pour 
les enfants Benjamin, pourquoi ne prendrais-tu pas Marcel pour aller te 
promener dans le jardin public ? Tu ne risques rien maintenant avec lui... » 
Sauf que moi j'avais pas envie d'aller me promener dans le jardin public. Et 
puis y'a toujours plein de monde dans ce jardin et moi je voulais savoir ce 
que maman avait alors je suis remonté dans ma chambre et j'ai terminé le 
Strange. Demain j'en achèterai un nouveau avec Daredevil dedans. C'est 
mon argent de poche alors je fais ce que je veux avec... 
25 octobre 1986 
Dans deux mois c'est noël. Finalement papa a accepté d'aller en 
Bourgogne cette année. Maman n'a pas pleuré depuis deux jours, on dirait 
que les choses sont plus calmes. Je pense que ça va pas durer. 
26 octobre 1986 
Journal d'un orphelin programmé 
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Journal d'un orphelin programmé 
J'avais raison. Aujourd'hui maman a pleuré à nouveau et j'ai compris 
pourquoi. Enfin je crois. Maman a eu des opérations pendant sa maladie et 
aujourd'hui j'ai vu quoi. Quand maman est sortie de la douche je l'ai vue 
parce que la porte était entrouverte. Je suis resté sans bouger. Elle pouvait 
pas me voir. Et j'ai vu maman et à la place de ses seins il y a deux grosses 
cicatrices rouges maintenant. Elle les a touchées et elle les a regardées dans 
la glace de la salle de bains. Et moi aussi je les ai regardées parce que c'est 
bizarre. Ca m'a fait peur et quand maman les regarde, son visage change, 
c'est comme si c'était plus maman. Et après elle a pleuré et moi je suis 
rentré dans ma chambre. Heureusement dans le nouveau Strange que j'ai 
acheté il y avait Daredevil et lui il est chouette. 
29 octobre 1986 
J'ai finis le Strange. C'était rudement bien, surtout grâce à Daredevil. Il 
est aveugle à cause d'un accident qu'il a eu quand il était petit, en voulant 
sauver un vieux qui traversait la route. Mais après son accident il a eu plein 
de nouveaux pouvoirs et il combat les méchants toutes les nuits. Et surtout 
le gros caïd qui est très gros et le plus méchant de tous. Et dans la journée 
Daredevil est avocat et il a une canne d'aveugle qui est son arme la nuit, 
aussi. J'aime bien quand Daredevil se bat contre le gros caïd. On a toujours 
l'impression qu'il va perdre mais il gagne toujours. Le gros caïd il me fait 
penser au docteur Croizic sauf que le docteur il est moins gros. 
Mais il est chauve et il porte aussi une veste blanche. J'aime pas trop le 
blanc, ça me fait bizarre. On dirait que ces gens sont malades... 
30 octobre 1986 
J'ai fais un cauchemar terrible cette nuit. J'ai rêvé que les cicatrices de 
maman s'ouvraient et que plein de petits lézards en sortaient. Ils étaient 
vraiment beaucoup et ils tombaient sur le sol de la salle de bains. Il y en 
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Journal d'un orphelin programmé 
avait qui tombaient aussi sur le lavabo, sur le rebord et après ils rampaient 
pour entrer dans le trou du lavabo. Et à chaque fois que des lézards 
sortaient par les cicatrices de maman, il y avait du sang qui coulait de ses 
yeux, comme si maman pleurait du sang. Je me suis réveillé dans la nuit et 
je sais pas quelle heure c'était parce que quand j'ai voulu regarder le réveil 
j'ai vu les chiffres rouges et ça m'a rappelé le sang. Alors j'ai mis la tête 
sous les couvertures, j'ai pensé à Spiderman et après je me suis rendormi. 
Parce qu'encore après, quand j'ai ouvert les yeux, il y avait plein de lumière 
du soleil dans la chambre. Ensuite j'ai été fatigué toute la journée à l'école 
et j'ai rien compris à la leçon de math. Il va falloir que j'aille me coucher 
tout à l'heure mais j'ai peur de refaire le même rêve alors je vais relire un 
vieux Strange de ma collection pour penser à des choses bien. Je vais relire 
un des Strange où Spiderman se bat contre le docteur Octopus et que tout 
un immeuble lui tombe dessus, même que Spiderman est bloqué et que sa 
force d'araignée lui sert à rien. J'aime bien quand les héros sont bloqués, ça 
change de quand c'est trop facile pour eux. 
Parce que pour moi c'est jamais facile quand j'y arrive pas. 
4 novembre 1986 
Cette nuit j'ai refais un cauchemar avec des flammes qui sortaient du 
corps de maman et quand papa voulait l'éteindre, il ouvrait la bouche et 
c'était plein de boue qui coulait. Et quand la boue de papa tombait sur 
maman, les flammes devenaient plus fortes. Et ses cicatrices devenaient 
bleu et se tordaient, comme une bouche avec plein de dents qui souriaient 
et même, qui rigolaient. 
6 novembre 1986 
Marcel aime beaucoup la viande. Ce soir je lui ai donné un peu de mon 
steak haché et il avait l'air drôlement content. Quand Marcel est content il 
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Journal d'un orphelin programmé 
remue la queue, comme tous les chiens. Mais les chiens ont le coeur qui bat 
plus vite que celui des gens, et c'est pour ça aussi qu'ils vivent moins. 
Alors c'est important que Marcel mange de la viande pour devenir fort 
mais le lait par contre il aime pas du tout. Pourtant dans le lait il y a plein 
de choses pour qu'on grandisse alors ça serait mieux si Marcel pouvait en 
boire mais bon voilà, il aime pas ça du tout. Sûrement que ça lui ferait 
penser qu'il est un chat s'il buvait du lait et là ça rendrait malade tous les 
chiens. Je peux comprendre ça... 
7 novembre 1986 
C'est pas facile d'écrire tous les jours. Le docteur Croizic a dit que 
c'était pas grave mais qu'il fallait que j'essaye. Mais des fois je préfère 
regarder la télé et les dessins animés ou lire "Strange" ou "Spectral". 
"Spectral" c'est bien aussi, dedans y'a la chose du marais qui est un ancien 
scientifique qui a du se jeter dans un marais pour pas brûler dans 
l'explosion de son laboratoire. Et comme il avait plein de produits 
chimiques sur lui, ça a fait une réaction avec la vase et les choses qui sont 
dans le marais. Et tout le monde le croyait mort alors que pas du tout : il 
est ressorti du marais transformé en la chose du marais. C'est rudement 
chouette comme histoire et y'en a tout plein. Alors voilà, y'a souvent des 
trucs que j'ai à faire au lieu d'écrire sur ce cahier. Y'a juste que, avant de 
dormir j'aime bien écrire. Il faut que je m'entraîne à écrire parce qu'à 
l'école c'est la seule chose que j'aime faire. 
8 novembre 1986 
Aujourd'hui il ne s'est rien passé. J'ai même pas joué avec Marcel. 
Maman a encore pleuré, elle est toute bizarre depuis qu'elle est revenue de 
l'hôpital, c'est comme si c'était une autre personne. 
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9 novembre 1986 
Journal d'un orphelin programmé 
Aujourd'hui il ne s'est rien passé. Je me demande si je dois écrire ça pour 
écrire tous les jours, je trouve pas ça très marrant. Je crois que je vais 
arrêter. Ah si, aujourd'hui Marcel a vomi. Je sais pas pourquoi il a fait ça : 
c'est bizarre les chiens, des fois... 
11 novembre 1986 
Le 11 novembre est une date que j'aime parce qu'on va pas à l'école et 
qu'on nous montre plein de vieilles images à la télé. Il faut se rappeler de la 
guerre de 14-18 qui s'est arrêtée un 11 novembre. A l'époque il fallait avoir 
plein de barbe pour être soldat. Papa avait de la barbe pendant un moment 
et puis maintenant il l'a rasée. Je crois qu'il avait la barbe pendant que 
maman était à l'hôpital. Il a du la raser avant que maman rentre il y a deux 
mois, je me souviens plus trop bien. 
En tous cas il y a plein de choses bizarres depuis que maman est revenue 
à la maison. Avant quand elle n'était pas là, c'était plus facile parce qu'on 
était seuls avec papa. C'était dur mais on savait ce qu'on avait à faire. Et 
maintenant il faut se réhabituer à voir maman à la maison tous les jours. 
Mais je me souviens quand papa disait que peut être maman ne reviendrait 
pas à la maison. Il disait que peut être on ne reverrait plus jamais maman. 
Je m'en souviens parce que je me rappelle que ça m'a fait drôlement peur. 
C'était il y a deux ans, j'étais petit, j'avais huit ans. Et puis papa m'a plus 
rien dit et puis un jour maman est revenue, c'était il y a deux mois. 
Maintenant il faut que je m'habitue à elle, comme Marcel a du s'habituer à 
nous. 
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Journal d'un orphelin programmé 
Sauf que Marcel il pensait pas qu'il ne nous reverrait jamais puisqu'il nous 
connaissait pas avant. C'est plus facile. 
15 novembre 1986 
Aujourd'hui j'ai pile dix ans et deux mois. Il a plu toute la journée et j'ai 
passé la journée à l'école à regarder par la fenêtre. J'ai regardé tomber la 
pluie et j'ai essayé de compter les gouttes mais il y en avait beaucoup trop. 
Si j'étais comme Daredevil je pourrais le savoir rien qu'en écoutant. Parce 
que Daredevil, il est peut être aveugle, n'empêche qu'il entend super bien. 
Et la pluie ça fait un sacré bruit quand ça tombe. 
16 novembre 1986 
Marcel continue à grandir, maman continue à pleurer, papa continue à 
crier. C'est pas très intéressant à la maison, presque aussi mauvais qu'à 
l'école. 
20 novembre 1986 
Dans un mois c'est le conseil de classe et les bulletins qui vont arriver 
chez les parents. Pour l'instant j'ai pu tout cacher mais ils vont bien s'en 
rendre compte quand ils recevront le bulletin. Je pense pas que maman dise 
quelque chose, elle est trop occupée à pleurer. Mais papa va être sacrément 
en colère. Mais j'y peux rien, j'aime pas les maths, ni l'anglais, ni le sport. 
Et puis y'a toujours tous les autres qui regardent et qui rigolent. J'aime pas 
ça. 
Des fois je sens qu'ils me regardent dans mon dos et qu'ils se moquent de 
moi. Ils disent du mal sur moi, je suis sûr qu'ils savent pour maman et 
1 16
Journal d'un orphelin programmé 
qu'ils se moquent de moi à cause de ça. C'est comme Spiderman, il est 
toujours au milieu des autres élèves qui le regardent en se moquant de lui 
et personne comprend que c'est dur. Après plusieurs années, il finit par être 
copain avec des autres élèves mais je suis sûr que c'est juste un piège des 
autres. 
22 novembre 1986 
On reparle de noël à la maison et les coups de téléphone commencent. 
Papa a pas l'air très content d'aller chez les parents de maman pour la noël. 
Maman quand elle leur téléphone, elle est toute contente après. C'est 
comme si elle n'avait pas changé. Peut-être que les médecins lui ont mis 
quelque chose dans le cerveau pour la faire changer mais que ça fonctionne 
encore pas trop, ou pas tout le temps. Je vais devoir ouvrir l'oeil pour 
comprendre le truc. Faudrait pas que ce soit un piège... 
23 novembre 1986 
J'ai fais un nouveau cauchemar cette nuit. Et même que cette fois il a 
duré plusieurs fois, je veux dire qu'il a recommencé alors que je m'étais 
réveillé et rendormi. Il y avait des marteaux qui tombaient du ciel, des 
marteaux vraiment très gros. Quand ils tombaient sur le sol, ça faisait tout 
trembler. Moi je courais au milieu d'une forêt et les arbres avaient des têtes 
d'humains et il y avait maman, ma maman d'avant la maladie qui courait 
avec moi. 
Là c'était bien. Elle me tenait par la main et je me sentais vraiment bien. 
C'était très chouette. Mais après les marteaux grossissaient et il y en avait 
vraiment tout plein qui tombaient autour de nous. Et les arbres rigolaient, 
ils se moquaient de moi. Ils avaient des têtes de l'école. Et à un moment y'a 
un marteau qui a touché la tête de maman. Alors elle a changé et elle est 
devenue la maman de maintenant et ses cicatrices se sont ouvertes et il y 
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Journal d'un orphelin programmé 
avait du sang partout sous nos pieds. Et les arbres riaient tellement fort 
qu'il fallait courir en se bouchant les oreilles. Et j'étais tout seul. 
25 novembre 1986 
Voilà, dans un mois c'est noël. Papa voulait m'acheter un vélo mais je lui 
ai dit que c'était pas la peine. Dehors c'est trop dangereux. Y'a le parc qui 
est pas loin de la maison mais y'a quand même le pont à traverser et là c'est 
plein de voitures. Des fois quand je vais à l'école et que je traverse le pont, 
je les regarde les voitures. Elles brillent même quand il fait presque nuit et 
derrière les vitres je vois les gens. Ils me regardent tous et j'aime pas ça. 
J'aime pas ça du tout. Ce que je pense c'est qu'ils sont dans le truc. Ils sont 
au courant pour maman et les opérations qui ont mis le truc dans la tête de 
maman pour qu'elle change. Les gens qui sont dans les voitures me 
laisseraient pas tranquille si j'avais un vélo. Alors je préfère pas. Et pour la 
noël je m'en moque un peu parce que j'ai plus de dix ans maintenant, je 
suis plus un petit et les cadeaux c'est surtout pour les petits. En plus à 
l'école ceux que j'aime le moins ils ont tous un vélo et ils viennent avec, 
alors j'aime pas les vélos. 
Ah oui, et j'aime pas du tout le blanc non plus, quand je pense aux vélos, je 
pense aux gens dans les voitures et puis aussi au blanc. Et j'aime pas le 
blanc. C'est tout. Pas la peine d'essayer... 
26 novembre 1986 
Aujourd'hui j'ai vu une émission drôlement chouette à la télé. Ils 
expliquaient comment on pouvait faire des opérations dans la tête des gens 
pour les changer. C'est drôlement facile de changer les gens comme ça. Ils 
disaient qu'ils avaient d'abord fait ça sur des singes pour essayer mais que 
ça devait être pareil pour les humains. Ils disaient que ce serait chouette 
pour les gens qui ont eu un accident sur la route et qui bougent plus et qui 
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Journal d'un orphelin programmé 
parlent plus. Mais moi j'ai compris qu'en fait ils l'avaient déjà fait pour de 
vrai sur des vrais gens comme maman. Peut-être que papa est au courant 
mais je dois faire attention à pas faire voir que j'ai tout compris. Il faut être 
prudent, c'est comme ces gens dans les voitures et les arbres qui ont des 
visages, des fois. 
Marcel a encore vomi, je sais vraiment pas ce qu'il a et papa veut pas 
qu'on l'emmène voir un docteur de l'estomac des chiens. C'est dommage, je 
suis sûr qu'il aurait pu lui prendre l'estomac en photo et comprendre ce 
qu'il se passe. Maman a dit : « C'est normal qu'il vomisse ce chien avec 
toutes les saloperies qu'il mange à longueur de journée ! Il est énorme ! 
Quelle idée on a eu de t'acheter un chien pareil pour ton anniversaire, je te 
jure ! » C'était pas très gentil de dire ça surtout devant Marcel. Marcel il est 
comme Daredevil, il entend tout, même des choses très aigues que nous on 
peut pas entendre. 
Alors quand nous on entend, lui il entend super bien. Mais comme il est 
gentil, il a fait comme si ça le gênait pas ce qu'a dit maman. Marcel c'est 
un chouette chien. 
27 novembre 1986 
Finalement on a emmené Marcel chez un vétérinaire. Il était vraiment 
pas du tout comme le docteur Croizic. J'étais déçu, il était plus grand. Mais 
le vétérinaire a été gentil avec Marcel, il l'a regardé partout et à la fin 
Marcel était tout content. Le vétérinaire a dit : « Rien de bien grave mais 
ce chien a un régime alimentaire complètement perturbé ! Vous devez 
absolument le mettre à la diète où il va devenir énorme ! Ce n'est encore 
qu'un chiot, il a besoin de forces pour grandir mais pas pour grossir ! » Et 
puis le vétérinaire nous a donné un petit livre sur la nourriture des chiots et 
un autre sur la nourriture des chiens. Il a dit que c'était pour nous aider à 
donner à manger exactement ce qu'il fallait et habituer Marcel à manger 
normalement. Il a dit : « Les chiots c'est comme les gosses, si on n'est pas 
derrière eux, ils mangent uniquement ce qu'ils aiment et en quantités 
1 19
Journal d'un orphelin programmé 
démesurées ». Voilà, et après on est revenu à la maison et quand papa a 
expliqué tout ça à maman, elle a dit qu'elle le savait et que c'était toujours 
pareil et que jamais personne ne voulait l'écouter dans cette maison. Et 
puis plein d'autres choses que j'ai pas écoutées parce que je suis monté 
dans ma chambre. J'aime bien être dans ma chambre, je suis bien tranquille 
et souvent il y a Marcel qui vient avec moi et qui reste là à faire semblant 
de dormir. Marcel il aime bien faire semblant de dormir mais il aime bien 
dormir aussi. 
C'est un chouette chien. 
28 novembre 1986 
Je suis tout à fait comme Spiderman. Des fois Spiderman a envie de tout 
arrêter et d'autres fois il est content d'être Spiderman. Faut dire que c'est 
pas facile pour lui, encore moins que pour moi je crois bien. Mais bon lui il 
a un pouvoir terrible et pas moi. J'aimerai bien avoir un pouvoir, moi-aussi. 
30 novembre 1986 
Encore un cauchemar cette nuit. Mais heureusement j'ai pu me 
rendormir et ne plus y penser. C'était plus vite que les autres fois. Il y avait 
des militaires qui sautaient en parachutes et qui arrivaient au milieu de la 
maison. C'était la nuit et il y avait papa qui faisait plein de travaux dans la 
maison pour les empêcher de rentrer. Mais le toit était tout cassé et c'était 
par là que les militaires entraient. Ensuite ils empêchaient papa de bouger 
et ils tiraient à la mitraillette sur Marcel pour qu'il n'aboie plus. Et Marcel 
était mort. Et puis après les militaires attrapaient maman et l'obligeaient à 
s'allonger sur la table de la cuisine. Là, ils trafiquaient dans sa tête avec des 
outils et puis maman se levait et elle marchait tout bizarre. C'était comme 
si maman était un robot qui était en panne. Il y avait des fils qui sortaient 
de sa tête et des lumières qui clignotaient sous son visage. Alors les 
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Journal d'un orphelin programmé 
militaires refaisaient des choses dans sa tête avec des outils et cette fois 
maman redevenait la maman d'avant les opérations, celle qui me tenait par 
la main dans la forêt de l'autre nuit. 
Et puis après je me suis réveillé. Dommage... 
4 décembre 1986 
Aujourd'hui j'ai fais mon dernier contrôle de maths de l'année. Je 
déteste les maths mais moins que le sport quand même. Et demain il y a un 
contrôle de sport. En maths je pense que j'aurais pas plus de sept ou huit 
sur vingt mais en sport, pour l'instant j'ai toujours zéro ou deux. Je 
comprends pas comment ça se fait que j'ai des zéros en sport. Le prof dit 
que c'est parce que je fais pas d'effort mais comment il peut savoir, il est 
pas à ma place ! J'aime pas ce prof de sport, je suis sûr que c'est un ancien 
militaire. Il a du se faire mettre dehors de l'armée parce qu'il avait tué trop 
de gens et du coup il se retrouve prof de sport au collège. C'est pas possible 
autrement. N'importe qui d'autre mettrait pas un zéro en sport, c'est débile. 
Il le fait exprès pour que tout le monde puisse se moquer de moi. Lui aussi, 
il est dans le coup. 
6 décembre 1986 
Papa et maman se sont disputés. Marcel a commencé à couiner et à faire 
plein de trucs bizarres, comme si ça lui plaisait pas. Il est marrant Marcel. 
Mais maman et papa arrêtaient pas de crier à cause de la noël. J'aime pas 
aller à Cannes, et j'aime pas aller en Bourgogne mais au moins à Cannes 
y'a la mer et ça c'est quand même chouette. Avant, papa et maman se 
disputaient pas trop. C'est que depuis que maman est revenue que ça arrive. 
Je sais que les militaires ont mis ce truc dans sa tête mais peut-être y'a pas 
que ça. 
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Journal d'un orphelin programmé 
Dans un numéro de Strange que j'ai lu au début de l'année, je me souviens 
que le Docteur Fatalis avait fabriqué un faux Ben, des Quatre Fantastiques. 
Les autres croyaient tous que c'était leur Ben parce que le vrai avait 
disparu et tout le monde s'est fait avoir. Alors je crois que c'est un truc 
pareil qu'ils ont fait avec maman. C'est pas ma vraie maman ça, c'est une 
copie, peut être un robot ou alors une vraie femme qu'ils ont transformé 
pour qu'elle soit comme maman. Et c'est pour ça que tout est tellement 
bizarre depuis qu'elle est revenue à la maison. Et aussi que papa se dispute 
avec elle. Marcel lui il peut pas comprendre tout ça mais voilà : la femme 
qui est chez nous c'est pas maman. 
7 décembre 1986 
Pourquoi cette femme a des cicatrices si c'est pas maman ? Il doit y 
avoir un truc rudement méchant là-dessous. Ca veut dire qu'y a des gens 
capables de faire ça exprès à une femme pour que nous avec papa on croit 
que c'est maman. Mais moi j'ai tout bien compris. Maman elle est morte, et 
puis c'est tout. 
8 décembre 1986 
Dans les rues aujourd'hui y'avait plein de lumières aux fenêtres parce 
que c'est la fête à Lyon. Avec papa et cette femme, on est allé voir ça après 
l'école. On a laissé Marcel tout seul à la maison et on est parti à pied. Il a 
fait très froid et on avait tous des bonnets et des gants comme s'il neigeait 
sauf qu'il neigeait pas. Dommage, j'aime bien la neige même si c'est blanc 
au début. 
Y'avait pas beaucoup de gens dans la rue parce qu'il faisait super froid. 
Y'avait des fenêtres avec des petites bougies et d'autres qui en avaient pas. 
Moi j'avais froid et j'avais faim heureusement au bout d'un moment on est 
allé au restaurant parce que papa voulait pas manger à la maison. Catherine 
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Journal d'un orphelin programmé 
(le même prénom que maman, comme par hasard) était pas très d'accord au 
début mais après elle a dit : « Bon d'accord Jean-Paul, si tu veux... De toute 
façon le frigo est vide ». Et ça c'est vrai, le frigo il est toujours vide 
maintenant. Avant, quand maman était à l'hôpital, papa s'occupait bien du 
frigo mais maintenant que Catherine a remplacé maman, on mange pas 
bien. Alors on est allé au restaurant et j'ai mangé du poulet avec des 
pommes de terre en rond. Papa il a bu une bouteille de vin et Catherine a 
commencé à faire la tête et à lui dire de moins boire mais papa il a 
continué quand même. Après on est rentré à la maison avec le métro et je 
me suis endormi je crois bien parce que je me souviens plus très bien. 
Après on est arrivé à la maison et Marcel était content de me voir alors 
maintenant il est dans ma chambre. Il est allongé par terre au pied du lit. Il 
me regarde comme s'il savait que j'écris sur lui mais il peut pas savoir. 
Demain on va voir le docteur Croizic pour parler de... je sais pas qui mais 
pas de maman en tous cas. 
9 décembre 1986 
Le docteur Croizic était pas content. Il m'a demandé si j'avais fait exprès 
d'oublier mon cahier où j'écris ce journal. Je lui ai dit que non, mais je 
crois bien qu'il m'a pas cru. Il est pas bête le docteur Croizic même s'il 
s'habille en blanc. 
J'aime pas le blanc. Il a dit : « Benjamin, il faut que tu apportes ce cahier 
chaque fois que nous nous voyons. C'est important. Il faut que je puisse 
voir que tout va bien parce qu'avoir une maman qui a été malade comme la 
tienne pendant aussi longtemps, ça peut être difficile pour un petit garçon. 
Alors la prochaine fois, n'oublie pas ce cahier, d'accord ? » J'aime pas 
comme il me parle. J'ai dix ans, je suis plus un petit garçon. Et puis maman 
est morte alors je vois pas pourquoi il veut savoir tout ça, qu'est ce que ça 
peut lui faire ? Le docteur Croizic c'est juste un docteur qui soigne les gens 
qui ont des petites maladies. C'est pas un super docteur, alors qu'il s'occupe 
de ses fesses. 
1 23
Journal d'un orphelin programmé 
11 décembre 1986 
Cette nuit le docteur Croizic était dans mes rêves. Et j'ai compris un truc 
terrible. Il avait un visage tout flou mais c'était lui quand même. Et y'avait 
un chien aussi mais c'était pas Marcel mais c'était quand même un chien à 
moi. Dans le rêve que j'ai fait au début, le docteur était vraiment très gros, 
encore plus gros que le caïd dans Strange. Et pourtant le caïd est gros mais 
il est musclé parce que des fois il s'entraîne et on le voit battre plein 
d'autres hommes. Ensuite y'avait le chien qui m'échappait et qui courait 
derrière le docteur Croizic. Lui, il était tellement gros qu'il roulait. Mais 
mon chien aboyait et il courait encore plus vite. Et puis à un moment le 
chien sautait sur le docteur et il se mettait à le mordre au visage. Et là le 
visage était plus flou du tout et on reconnaissait bien le docteur Croizic. Et 
le chien commençait à vraiment le mordre parce que le docteur criait super 
fort. 
Moi j'essayais de crier pour dire au chien d'arrêter mais y'avait rien qui 
sortait, j'étais muet. Alors du coup j'essayais d'attraper le chien et de le tirer 
en arrière pour qu'il comprenne qu'il fallait arrêter. Mais le chien était trop 
musclé et j'arrivais même pas à le faire bouger. Et sous le chien y'avait le 
docteur Croizic qui maigrissait parce que le chien en mangeait des bouts. 
Y'avait plein de sang qui coulait sous le chien et sous mes chaussures ça 
faisait « splatch ! splatch ! » quand je marchais dedans. Et après le docteur 
Croizic se relevait et il était tout maigre et le chien se mettait à couiner et 
d'un coup il tombait par terre et il était mort. Le docteur Croizic était à 
moitié mangé et son visage était flou d'un côté et mangé de l'autre côté, 
comme Double Face dans Batman. 
Et je me suis réveillé et j'ai compris que le docteur Croizic c'était Double 
Face et que je pourrais jamais lui apporter ce journal. Maintenant je me dis 
que le docteur doit s'être mis d'accord avec les militaires pour se mettre 
contre moi. Il faudra jamais qu'on retourne voir ce docteur et puis d'abord 
on n'en a pas besoin parce qu'on est pas malade. 
1 24
12 décembre 1986 
J'ai voulu dire à papa pour le docteur Croizic mais il a pas voulu 
m'écouter parler. Tant pis, je me ferai pas prendre au piège, je connais bien 
Double Face parce qu'au début c'était un copain de Batman mais après il 
est dans le camp des méchants. C'est bien que je sache tout ça et que je l'ai 
compris. Il faut que je cache mon journal parce que sûrement que les 
militaires vont vouloir me le voler et qu'ils vont lire que je sais tout. 
Après, ils vont venir me prendre... 
20 décembre 1986 
Ca faisait longtemps que j'avais pas écrit dans ce journal. Mais j'ai eu 
peur que les militaires viennent alors j'ai caché le cahier quelque part dans 
la maison. Je voulais voir s'ils avaient pas mis des caméras dans ma 
chambre. Avec tout ce que j'ai compris sur Double Face et cette femme, 
Catherine, qui remplace maman qui est morte, je suis devenu dangereux 
pour eux. Alors je leur ai tendu un piège en écrivant tout ça pour vérifier 
s'il y avait pas des caméras mais ils sont pas venus alors je pense qu'il y a 
pas de caméras. En tous cas y'en a pas dans ma chambre. Heureusement on 
va partir demain chez pépé et mémé et là ils viendront pas nous chercher. 
Je vais prendre mon journal et Marcel avec moi. Marcel est jamais allé en 
Bourgogne, ça va lui faire tout drôle d'aller dans la maison de pépé et 
mémé, j'espère qu'il y aura des bols pour lui donner ses croquettes parce 
que Catherine veut pas qu'on emporte son bol. J'ai rien voulu dire parce 
que je veux pas trop parler avec cette femme mais c'est pas très gentil 
parce que Marcel il y est pour rien dans toute cette histoire. 
21 décembre 1986 
Journal d'un orphelin programmé 
1 25
Journal d'un orphelin programmé 
Voilà, on est en Bourgogne chez pépé et mémé et il fait encore plus 
froid qu'à la maison mais ici au moins il y a la cheminée alors on peut 
avoir un peu chaud. Il a neigé dehors pendant qu'on mangeait ce soir et 
j'aime ça la neige même si au début c'est blanc. 
Et moi, j'aime pas le blanc. 
23 décembre 1986 
Pépé et mémé sont tombés dans le piège des militaires et de Double 
Face. Ils ont pas compris que c'était pas maman mais Catherine, une autre 
femme qui ressemble beaucoup à maman. Et comme papa fait comme s'il 
avait pas compris non plus c'est comme si rien avait changé. Sauf que 
Catherine sourit jamais alors que maman riait tout le temps et aussi qu'elle 
fait toujours les choses très vite alors que maman était plus calme. Maman 
elle s'énervait jamais, et Catherine elle est toujours super énervée. Le 
docteur Croizic a dit que c'était un effet secondaire des deux ans de la 
maladie mais c'est juste une fausse piste. Pépé et mémé en ont parlé à un 
moment avec papa pendant que Catherine était aux cabinets. Mémé a dit : 
« Elle a changé ! Elle semble avoir repris des forces, en tous cas, elle a 
repris quelques kilos. Mais la pauvre, elle était tellement maigre à 
l'hôpital... ». Et puis ensuite pépé a dit : « Pauvre petite, elle qui était si 
calme et si détendue... Elle est tellement pressée maintenant... ». Alors 
papa a répondu : « Le médecin qui nous suit tous depuis la naissance de 
Benjamin explique que c'est un effet secondaire. Les chimiothérapies et les 
médicaments, ça lui a quand même bien détraqué le système. J'essaye de 
faire avec mais c'est pas facile de trouver sa femme autant changée. Mais 
c'est tellement beau qu'elle soit là, avec nous... ». Papa est vraiment bête, il 
veut bien croire tout ce qu'on lui dit. Alors avec Marcel on est sorti jouer 
au ballon dans la cour de la ferme de pépé et de mémé. Parce que la neige 
a fondu un peu et qu'avec la terre, ça fait de la boue et que le blanc est 
maintenant marron et c'est mieux. 
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Journal d'un orphelin programmé 
25 décembre 1986 
La noël c'était hier soir et on a du aller à l'église mais j'aime pas l'église 
et papa non plus mais il a pas trop osé le dire. Depuis que Catherine vit à la 
maison avec nous, il arrête pas de dire que la guérison c'est un miracle et il 
commence à croire en dieu alors on risque d'aller à l'église maintenant. Je 
suis pas allé beaucoup à l'église et d'habitude j'y vais une fois par an 
pendant la noël. Alors hier soir avec pépé, mémé, papa et Catherine on y 
est allé avec la voiture de pépé qui est une camionnette qui fait plein de 
bruit. L'église c'est dans le village à côté et il y avait plein de monde. 
J'aime bien les églises parce qu'y a pas de bruit. Et j'aime bien quand y'a 
pas de bruit. On est allé s'asseoir au début là où y'avait encore des places et 
puis le curé est arrivé et y'a eu de la musique. Tout le monde s'est levé. 
Moi ce que j'aime pas à l'église c'est qu'on se lève tout le temps alors que si 
y'a plein de chaises, c'est fait pour s'asseoir. Je suis sûr que c'est pour 
économiser les chaises que les curés obligent à rester debout longtemps. 
En plus après que ça ait commencé, il y a des corbeilles qui passent et il 
faut mettre de l'argent dedans. Ca aussi j'aime pas trop mais mémé elle dit 
que c'est une bonne action et qu'il faut toujours donner des sous. Pépé et 
mémé ils vont à l'église tous les dimanches et ils disent tout le temps à 
papa qu'il devrait faire pareil et que moi je devrais aller au catéchisme. 
N'importe quoi, comme idée débile ; bravo ! 
Après l'église on est revenu à la maison et on a mangé du saumon, j'aime 
bien le saumon surtout parce qu'y a plein de citron. Marcel il a pas le droit 
d'aller à l'église et il a pas le droit au saumon ni au citron. Mais on lui a 
quand même donné plus de croquettes aujourd'hui parce que c'était noël. 
C'est Catherine qui a décidé ça et ça m'a vraiment fait bizarre qu'elle dise 
ça. Mais je crois qu'elle a fait ça exprès pour essayer de me tendre un 
piège, pour m'amadouer. Dans un numéro de Strange, le prince des mers 
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Journal d'un orphelin programmé 
fait la même chose à la femme des Quatre Fantastiques : il est d'un coup 
super gentil mais c'est rien qu'un piège alors moi je vais pas me faire avoir. 
Mais Marcel il s'en fiche lui parce qu'il a eu deux fois des croquettes alors 
il était content. Ensuite on est allé voir le sapin de noël que mémé avait 
préparé et aux pieds, y'avait plein de cadeaux. Y'avait vraiment plein de 
cadeaux avec marqué "Catherine" dessus. Tout le monde rigolait et papa a 
pris des photos avec son vieil appareil que j'avais pas vu depuis longtemps 
parce qu'il s'en servait plus depuis longtemps. Moi j'aime pas trop quand 
tout le monde rigole comme ça parce que ça cache des choses et en plus je 
sais bien toute l'histoire avec Catherine. Et puis je trouve que c'est pas très 
gentil de faire la fête comme ça alors que maman est morte. Je voudrais 
être triste mais j'y arrive pas et je veux pas être content et ça j'y arrive. 
Alors j'ai ouvert mes cadeaux comme ça, sans rien dire, et j'ai embrassé 
pépé et mémé parce que papa et Catherine m'ont regardé méchamment. 
Mes cadeaux étaient pas terribles, c'était des livres d'histoire et des habits. 
Les autres aussi ont eu des cadeaux mais comme j'en avais assez j'ai dit 
que j'étais fatigué. 
Mémé a dit : « Oh, pauvre petit, il a pas l'habitude de se coucher tard... 
Mais il n'est pas si tard... Cathy, ne le couche pas tout de suite, pour une 
fois qu'on est tous ensemble ! » Quelle idiote mémé ! Alors j'ai du rester 
encore avec tout le monde et je me suis assis avec Marcel mais il avait pas 
très envie parce qu'il a fait comme si j'étais pas là et il a dormi en ronflant. 
On a mangé du gâteau au chocolat et pépé a dit qu'il l'avait préparé mais je 
suis pas sûr parce que d'habitude pépé il fait jamais de gâteaux. Ensuite j'ai 
pu aller dans la chambre et maintenant j'écris sur mon journal. Maintenant 
je vais dormir. 
27 décembre 1986 
On est revenus de chez pépé et mémé aujourd'hui et sur la route on a 
failli avoir un accident. Catherine a crié après papa et elle a dit : « Enfin tu 
vois bien que tu les suis de trop près ! ». Et là, d'un coup, la voiture devant 
nous est partie en travers de la route et elle a fait tout plein de zigzags et 
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Journal d'un orphelin programmé 
papa a du freiner pour pas qu'on lui rentre dedans. Notre voiture a fait plein 
de bruit et Marcel ça l'a réveillé et il a voulu se lever pour voir ce qui 
arrivait mais ça bougeait trop alors il est tombé sur moi. Il commence à 
être lourd Marcel mais il va encore grandir, c'est Eric qui me l'a dit. Alors 
après Catherine a crié et papa a dit : « Merde putain merde ! » et puis on 
s'est arrêté au milieu de la route. Et derrière, les gens dans les autres 
voitures, ils ont fait pareil que nous. Et la voiture de devant nous elle est 
sortie dans l'herbe et elle a fait un tonneau. Alors Catherine je sais pas 
pourquoi, elle a commencé à pleurer. 
Et puis dans la voiture derrière nous, y'avait un docteur qui a couru dans 
l'herbe pour aider les gens à sortir de la voiture. Après on a redémarré et on 
a continué la route. Je me demande s'ils étaient morts les gens dans la 
voiture. 
29 décembre 1986 
C'est encore les vacances de noël. Ca veut dire que je vais pas à l'école 
et ça c'est chouette parce que j'aime vraiment pas aller au collège. Sur mon 
bulletin ils disent que si j'ai pas de meilleures notes je pourrais pas aller en 
cinquième. J'ai pas encore donné le bulletin à papa mais il faut qu'il le 
signe pour la semaine prochaine. Papa est très énervé en ce moment à 
cause de son travail. Quand il est rentré aujourd'hui, il a crié et Catherine et 
lui se sont encore disputés. J'ai pas entendu ce qu'ils disaient parce que 
j'étais dans ma chambre mais j'ai entendu qu'ils criaient et ensuite papa est 
monté dans leur chambre et je l'ai entendu téléphoner au docteur. Il hurlait 
alors j'ai bien entendu parce que leur chambre est juste à côté de la mienne. 
Papa criait au téléphone. Il a dit : « Je m'en fous de ses vacances ! Il faut 
absolument que je voie le docteur Croizic ! Si c'est pas demain ce sera 
après-demain ! Je veux que vous me donniez un rendez-vous c'est quand 
même pas bien difficile ! Je gère plus de cinquante personnes tous les jours 
alors n'essayez pas de m'embrouiller avec des histoires à la con sur les 
emplois du temps ! » Marcel s'est levé à ce moment-là de derrière la porte 
pour venir près de moi. Il m'a regardé et a remué la queue comme lorsqu'il 
1 29
Journal d'un orphelin programmé 
est content. Je sais pas bien ce qu'il voulait me faire comprendre mais 
peut-être qu'il commence à se rendre compte qu'il y a quelque chose de pas 
très normal dans cette maison. 
Les chiens sont pas bêtes. Surtout Marcel... 
31 décembre 1986 
Aujourd'hui c'est le dernier jour de l'année. Tout le monde est bien 
habillé à la télévision. Et à la fenêtre de ma chambre je vois plein de 
voitures qui roulent dans les rues. Il fait nuit et pourtant y'a plein de gens 
qui bougent. Papa et Catherine sont invités alors ils s'habillent bien, 
comme les gens à la télévision. Ils vont partir chez des amis de travail de 
papa et ils me laissent avec Marcel et j'aime bien ça parce que c'est pas 
souvent qu'ils me laissent tout seul. J'aime bien être seul, je peux faire tout 
ce que je veux, regarder la télé ou pas la regarder, dormir ou pas dormir, 
manger ou pas manger, lire ou pas lire. Mais la télé j'aime pas bien la 
regarder très longtemps parce qu'après ça fait comme si les images 
restaient dans ma tête. Et puis on sait jamais si quand on regarde la télé 
c'est la vérité ou si c'est inventé par les gens qui font la télé. Alors que 
quand je lis Strange je sais que c'est vrai. Et puis à la télé c'est toujours la 
même chose et souvent les gens font que mentir. Papa m'a bien expliqué 
que tout ce qu'ils voulaient c'était qu'on regarde la télé pour acheter les 
trucs qu'ils vendent pendant la réclame. Papa dit que c'est juste ça le but de 
la télé et moi j'aime pas trop ça parce qu'à la réclame y'a jamais rien que je 
trouve bien. Ils parlent jamais des choses qui me plaisent. Papa et 
Catherine m'ont demandé de pas me coucher tard et il a fallu que je les 
embrasse quand ils sont partis. J'aime pas trop embrasser les gens, on sait 
jamais ce qu'ils ont touché avant, on peut attraper des maladies et j'ai pas 
envie d'attraper des maladies parce qu'après on meurt, comme maman. 
Je crois que je vais regarder un peu la télé avec Marcel et après j'irai lire un 
vieux Strange que j'aime bien. 
1 30
Journal d'un orphelin programmé 
1er janvier 1987 
Voilà on a changé l'année alors je me suis dit que ça serait bien de 
donner mon bulletin à papa. Il a lu mon bulletin et Catherine est venue 
voir, comme si ça la regardait, elle ! J'aime pas trop qu'elle essaye de 
s'occuper de moi, qu'elle s'occupe de ses fesses ! Des fois je vois bien 
qu'elle essaye de faire comme faisait maman mais moi je me fais pas avoir, 
je suis plus un gamin, j'ai plus de dix ans. En tous cas papa a pas trop aimé 
le bulletin de notes et ce qu'avaient écrits les professeurs. Le prof de math 
a marqué : « Elève qui n'a ni compétences ni volonté » et le prof de sport a 
marqué : « Elève mou et renfermé sans aucune aptitude physique » et le 
prof d'anglais a marqué : « Quelques éclairs mais dans l'ensemble un élève 
bien morose » et le prof de biologie a marqué : « Elève que rien ne semble 
intéresser ». Heureusement y'a la prof de français qui a écrit : « Benjamin 
possède une grande aisance rédactionnelle, dommage que l'oral ne suive 
pas ». Du coup papa a beaucoup crié, il m'a dit qu'il était vraiment déçu et 
même très déçu. Il a dit : « A ton âge j'étais premier ou second dans toutes 
les matières et je m'intéressais à tout. Je voulais réussir et c'est pour cela 
que j'ai réussi. Mais qu'est ce que tu crois ? Tu crois peut-être que tu vas 
avoir un métier plus tard en étant aussi mauvais à l'école ? Mais mon 
pauvre ! Tu n'arriveras jamais à rien ! Je te conseille de te ressaisir au 
deuxième trimestre où je te préviens, je te colle chez les curés ! Eux, ils 
t'obligeront à travailler ! » Il est bizarre papa de vouloir que j'aille à l'école 
chez les curés parce qu'il a toujours dit qu'il comprendrait jamais les gens 
qui voulaient être curé. 
Et moi non plus, même si les curés portent des robes noires et ça, c'est 
plutôt classe. 
3 janvier 1987 
Papa m'a tendu un piège. Quand je me suis levé ce matin il a fait comme 
si c'était un jour normal et puis il a dit qu'il allait pas travailler. Quand j'ai 
1 31
Journal d'un orphelin programmé 
eu fini mon petit-déjeuner, il m'a demandé de le suivre et puis on a pris la 
voiture et Catherine était avec nous. J'ai demandé où on allait et je croyais 
que ça allait être un truc chouette mais en fait on est allé voir Double Face. 
Papa continue à l'appeler le docteur Croizic, il n'a toujours rien compris, 
tant pis pour lui, je pouvais pas lui expliquer avec Catherine dans la 
voiture, c'était trop dangereux. Double Face avait pas l'air très content de 
nous voir au début et papa a dit : « il fallait que nous puissions vous voir 
vite docteur. Catherine et moi nous nous hurlons dessus de plus en plus 
souvent ». Et là Double Face a dit : « Je comprends... Mais à part vous 
prescrire des calmants, ce que je ne pense pas être la meilleure solution, je 
ne vois pas ce que je peux faire pour vous. Mes compétences en matière de 
psychologie ne vont pas bien plus loin que ce que quinze ans de pratique 
de la médecine généraliste m'ont enseigné ». Catherine a fait oui avec la 
tête et elle m'a regardé avec un grand sourire qui ressemblait beaucoup à 
celui de maman. Alors j'ai regardé ailleurs mais c'était trop tard, j'avais de 
la sueur dans le dos. J'aime pas quand Catherine regarde comme ça, on 
dirait vraiment maman et ça me rappelle qu'elle est morte. Double Face a 
donné un petit papier à papa et il a dit : « Je vous suggère d'aller voir le 
docteur Poiré, un confrère psychiatre. 
Je sais, le mot vous fait peur, il fait peur à tout le monde. Mais je vous 
assure que c'est un homme charmant doublé d'un professionnel d'une rare 
compétence. Il s'est fait une spécialité de tout ce qui touche à la 
psychologie des couples, il a une approche très douce de la chose. Le mot 
ne doit pas vous heurter, il sert surtout à décorer sa plaque professionnelle 
vous savez.... Il est très fort pour ces problèmes de reconstruction après un 
deuil ou une longue maladie. Tout ce que je peux vous dire c'est d'aller le 
voir de ma part ». Papa a dit merci, puis il a prit le papier, il la regardé et 
puis il l'a rangé dans son portefeuille. Alors Catherine a dit : « Vous pensez 
que nous pourrons obtenir un rendez-vous rapidement ? » et Double Face a 
fait un petit rire et il a dit : « Comme tout bon spécialiste, le docteur Poiré 
a une longue liste de patients. Je lui parlerai de vous pour faire accélérer 
les choses ». Ensuite on est rentré à la maison. Je sais pas bien pourquoi ils 
m'ont emmené voir Double Face. Il m'a regardé plusieurs fois comme s'il 
savait que j'avais tout compris et ça m'a fait drôlement peur. J'aime 
vraiment pas ça. 
1 32
Journal d'un orphelin programmé 
5 janvier 1987 
J'ai fait un nouveau cauchemar. Y'avait Double Face qui était sur un 
cheval blanc et le cheval me regardait avec des yeux rouges et il rigolait. Il 
avait des dents jaunes le cheval et chaque fois qu'il rigolait les gens qui 
passaient autour disaient que ça sentait pas bon. Ils disaient que ça sentait 
comme un cadavre. Et Double Face caressait son cheval et ses mains 
étaient pleines de sang et il disait que c'était pas gentil de se moquer des 
chevaux morts. 
Moi à un moment j'essayais de courir pour partir mais le cheval me suivait 
et si je courrais vite alors il faisait pareil. Je pouvais pas lui échapper ; 
j'étais coincé. 
7 janvier 1987 
L'école a recommencé. Il faut que je retourne voir tous les professeurs 
qui ont écrit toutes ces choses sur moi. Je sais pas pourquoi ils ont dit ça, je 
les ai jamais embêtés. Y'en a qui discutent pendant la classe, y'en a qui 
répondent aux professeurs mais pas moi. Et pourtant les professeurs 
racontent toutes ces choses sur mon bulletin. Ils font ça pour que j'ai des 
problèmes. Ils sont dans l'histoire avec les militaires, Double Face et 
Catherine. 
Je suis obligé d'aller à l'école mais peut-être que je devrais partir un jour 
pour m'échapper. Parce que je crois pas qu'ils vont me laisser tranquille 
pour ce trimestre. Ca veut dire qu'ils écriront le même genre de choses sur 
mon prochain bulletin et que papa sera tout énervé et qu'il voudra encore 
que je sois curé. Et moi j'ai pas envie d'être curé parce que je crois pas à 
toutes ces histoires avec Jésus et la croix, Jésus qui est mort et puis qui est 
revenu. Les morts ça revient pas ou alors dans les rêves et puis c'est tout. 
1 33
Journal d'un orphelin programmé 
Maman des fois je la vois en rêve mais ça dure pas très longtemps. Des 
fois aussi je l'entends me parler, j'entends sa voix alors je sais plus trop si 
les morts peuvent pas revenir. Aujourd'hui je l'ai pas entendue par 
exemple... 
15 janvier 1987 
Ca fait quatre mois que j'ai commencé ce journal comme Double Face 
avait demandé. Maintenant je crois qu'on lui a échappé sauf si j'ai des 
maladies. Alors finalement il est pas bien loin, il faut que je fasse très 
attention à pas être malade. Mais ça va pas être facile parce qu'à l'école 
y'en a plein qui toussent et qui sont malades. Si je suis malade il faut pas 
que papa ou encore moins Catherine s'en rendent compte. Sinon je devrai 
aller chez Double Face et il essayera de me faire parler. 
J'ai décidé que je devais continuer à écrire dans ce cahier parce qu'après 
j'ai qu'à lire pour me souvenir exactement des choses, c'est très facile... 
Parce que sinon j'oublie. C'est comme la date de la mort de maman, je me 
rends compte que je l'ai oubliée. Et comme je l'ai pas notée, je peux pas la 
retrouver. Et je peux pas demander à papa parce qu'il le sait pas non plus. 
Il est tellement triste que maman soit morte qu'il veut pas y croire. J'ai lu 
un truc comme ça dans un des premiers Spiderman. C'était le Bouffon 
Vert, le père du copain de Spiderman, qui était pareil après la mort de sa 
femme. Il voulait pas le croire alors il a fait que travailler. Et après il est 
devenu le méchant. 
17 janvier 1987 
Papa a réussi à avoir un rendez-vous chez l'autre docteur. Il a parlé 
pendant un moment au téléphone mais je crois qu'il parlait même pas au 
1 34
Journal d'un orphelin programmé 
docteur. En tous cas il avait l'air drôlement content après le coup de 
téléphone. 
Il m'a demandé comment ça allait à l'école. J'ai dit que ça allait bien parce 
que sinon il m'aurait embêté. Mais j'ai eu un zéro en maths hier. J'aime 
vraiment pas ça, je comprends pas pourquoi je dois aller à cette fichue 
école. Je voudrais bien rester à la maison à la place mais avec papa c'est 
pas possible. Pourtant je serais mieux ici qu'à l'école. Et je pourrais quand 
même apprendre des choses. Il y a des cours à domicile, par exemple... 
19 janvier 1987 
Cette nuit, encore un cauchemar. J'étais dans un bateau, enfermé dans la 
cale avec plein de caisses en bois. Et j'étais malade. Et puis le bateau a 
commencé à drôlement bouger et j'ai vomi. Et là il y a Double Face qui est 
arrivé et il a beaucoup ri. Il a nettoyé mon vomi avec une serviette en 
éponge et ensuite il me l'a jetée dessus. Elle a glissé sur mon visage et 
j'avais plein de boutons et j'étais encore plus malade. Et après le bateau a 
commencé à couler, je l'ai compris parce qu'il y avait de l'eau qui 
commençait à rentrer dans la cale. L'eau est montée drôlement vite et 
Double Face était plus là. Et puis j'étais sous l'eau et je pouvais plus 
respirer et j'étais bloqué et j'allais mourir mais y'a une sirène qui est arrivée 
et c'était maman, avec des cicatrices partout sur le ventre. Mais c'était 
maman et elle a fait un sourire, comme celui qu'imite Catherine. Et là, elle 
m'a libéré et on a pu nager ensemble en dehors du bateau mais y'avait pas 
de surface, c'était de l'eau partout en haut et en bas. Partout c'était noir et je 
pouvais pas respirer alors j'étais mort et j'étais content parce que je savais 
que j'irai plus à l'école. 
Mais j'étais triste aussi parce que je voulais pas mourir. Et puis je me suis 
réveillé. C'était la nuit encore et j'avais plus vraiment sommeil. Alors j'ai lu 
un épisode des Quatre Fantastiques. Et là c'était encore plus bizarre parce 
que c'était exactement ce que j'avais rêvé. Les Quatre Fantastiques 
devaient aller dans le palais de Namor, le prince des mers et ils devaient 
délivrer Jane Storm qui était prisonnière et finalement ils sont prisonniers 
1 35
Journal d'un orphelin programmé 
eux aussi et c'est une sirène qui vient les sauver. J'avais jamais lu cette 
histoire alors je me dis que c'est peut-être parce que j'ai rêvé ça que je l'ai 
lu. Je sais pas comment ils font les gens qui dessinent mais ils doivent 
savoir ce que je rêve. 
22 janvier 1987 
Maman m'a parlé. Je l'ai entendue très bien mais j'ai pas compris ce 
qu'elle me disait. Elle parlait très doucement, c'est pour ça. Je revenais de 
l'école quand je l'ai entendue alors je pense qu'elle me disait de plus y aller. 
Dommage que papa ait pas été là lui aussi. Il aurait compris la vérité. 
23 janvier 1987 
Un nouveau cauchemar. Des militaires sont entrés dans ma chambre par 
la ventilation. Et pourtant c'est rudement petit mais ils ont réussi à rentrer 
quand même. Heureusement j'ai vite compris que c'était un rêve. Mais 
quand même j'ai eu rudement peur quand je les ai vus sauter autour de mon 
lit avec leurs armes et des rayons rouges qui partaient de leurs yeux. 
Y'en avait un qui fumait un cigare qui faisait tout plein de fumée et les 
autres toussaient et moi aussi et alors il a enlevé son masque et j'ai vu que 
c'était le chef. Il m'a dit de m'habiller et de les suivre. Marcel était là aussi 
mais il était endormi à cause de toute la viande empoisonnée qu'ils 
l'avaient obligé à manger. J'ai demandé s'ils avaient bien enlevé les os 
avant et le chef a dit que oui, qu'il avait un chien lui aussi alors qu'il faisait 
attention. Et puis on a marché sur le toit de la maison et c'était bien ma 
maison sauf que c'était pas le même toit : celui-là était tout plat. Il était tout 
plat et tout noir mais sur les bords il était relevé et d'un coup j'ai vu 
Catherine au-dessus de nous mais vraiment très grande, c'était une géante. 
Et j'ai eu vraiment très chaud et les militaires aussi, ils ont commencé à se 
déshabiller parce qu'ils avaient trop chaud. Et ensuite j'ai vu des oeufs 
1 36
Journal d'un orphelin programmé 
vraiment très gros qui tombaient des mains de Catherine. Elle les casser 
avant de les renverser sur nous. Elle les lâchait de haut et les jaunes quand 
ils tombaient, ils avaient la tête de Double Face : flous d'un côté et mangés 
de l'autre côté. Ensuite Marcel a aboyé et je me suis réveillé. Je crois bien 
que Marcel a fait un cauchemar lui aussi. Il est chouette Marcel. 
28 janvier 1987 
En ce moment j'ai pas très envie d'écrire dans le journal, je sais pas 
pourquoi. Je préfère lire et écouter de la musique. J'écoute des disques de 
papa que j'aime bien, des disques de Pink Floyd, c'est un groupe anglais et 
j'aime bien leur musique. Marcel aussi il aime bien même s'il peut pas le 
dire, évidemment. 
Mais je le connais Marcel parce que c'est mon chien et je sais qu'il aime 
bien Pink Floyd lui aussi. 
15 février 1987 
Aujourd'hui papa a dit qu'on allait voir le docteur Poiré. Il a dit qu'il 
nous aiderait tous à aller mieux. Il a dit : « Il faut qu'on se sorte de ces 
deux années traumatisantes et qu'on avance. On est une famille, alors il 
faut aller de l'avant ensemble. Le docteur Croizic était un bon généraliste 
mais il nous faut l'aide d'un véritable psychologue ». Et là Catherine a dit : 
« Tu crois pas qu'on devrait plutôt rester entre nous et essayer d'avancer 
ensemble sans l'aide de tous ces gens étrangers à la famille ? » Je suis pas 
sûr d'avoir compris tout ce qu'elle voulait dire mais j'étais plutôt d'accord. 
C'est bizarre, des fois Catherine je trouve qu'elle a raison, mais je suis pas 
sûr que ces fois-là elle le fasse exprès pour me tendre un piège. Des fois 
j'ai l'impression qu'elle dit ce qu'elle pense mais je suis pas vraiment très 
sûr. Je pense que même si on le voit plus, Double Face est toujours là, 
quelque part, et qu'il dit à Catherine ce qu'elle doit faire. Il tire les ficelles 
1 37
du piège. 
Journal d'un orphelin programmé 
19 février 1987 
Papa a trouvé mon journal. Quand je suis revenu de l'école, y'avait sa 
voiture garée devant la maison, et ça c'était pas normal. Et puis l'autre truc 
pas normal c'est que papa était dans ma chambre. Il était assis sur mon lit 
et il lisait mon journal. Quand je suis entré il m'a pas vu au début, et puis il 
m'a regardé comme quand il est vraiment en colère. 
Il a dit : « Benjamin ! Mais qu'est ce que c'est que toutes ces conneries ? 
Tu débloques complètement, ma parole ! » Et ensuite il est sorti de la 
chambre avec mon journal. Il a crié « Cathy ! Cathy ! » et puis c'est tout. Je 
suis resté un moment dans ma chambre avec Marcel et on a lu un ou deux 
"Strange" mais cette fois j'y ai rien trouvé qui soit arrivé dans ma vie avant 
qu'ils fassent la BD. Bon ensuite on a mangé et papa avait une drôle de tête 
et Catherine me regardait et pleurait tout le temps. Y'a pas grand monde 
qui avait faim. Ca me faisait bizarre que papa lise mon journal parce que 
Double Face avait dit que le journal ça doit servir à soi et au docteur. Et 
c'est tout, personne d'autre doit le lire. Moi je me sens pas malade, mais 
peut-être que si, je sais pas. En tous cas j'écris pas ça pour Double Face ou 
pour un autre docteur. C'est juste que j'aime bien, ça m'amuse et puis à 
l'école ils disent que je suis pas mauvais en français alors c'est chouette, 
drôlement plus chouette que de faire des maths ou du sport. En sport les 
garçons me poussent tout le temps pour me faire tomber et si je dis quelque 
chose y'en a un qui me tient et un autre qui me tape. Et les filles rigolent et 
me traitent de poule mouillée et de tapette. Alors voilà, moi je préfère 
écrire et Double Face a rien à voir là-dedans. En tous cas après le repas 
papa m'a dit : « On a rendez-vous tous les trois dans deux jours chez le 
docteur Poiré. Tiens-toi à carreau d'ici-là. » Et il a pas voulu me rendre 
mon cahier mais c'est pas très grave parce que j'en ai pris un autre pour 
écrire tout ce que j'ai écrit aujourd'hui. J'espère quand même qu'il me 
rendra mon journal. J'aime bien voir tout ce que j'ai déjà écrit et puis ça me 
rappelle les choses parce qu'après je m'en souviens plus. 
1 38
Journal d'un orphelin programmé 
21 février 1987 
Aujourd'hui on a pris la voiture et on est allé voir le docteur Poiré. C'est 
pas loin de la maison chez le docteur Poiré, c'est de l'autre côté du Rhône 
et juste à côté du grand parc. Là où papa dit tout le temps que ça serait bien 
d'habiter et qu'avec un peu de bol on pourrait bien y habiter d'ici deux ou 
trois ans. On est entré dans une maison blanche avec des murs très propres 
mais ils étaient tout blanc alors j'ai pas trop aimé. Quand on est entré dans 
la maison, y'avait une dame qui lavait par terre. On a dit bonjour parce 
qu'il faut toujours dire bonjour aux gens et après on est monté dans 
l'ascenseur qui était tout petit avec plein de bois dedans. On est monté au 
dernier étage mais je me souviens plus lequel c'était. Et là y'avait la porte 
fermée avec un gros tapis devant et une plaque en or qui brillait drôlement. 
Papa a sonné et y'a une dame qui a ouvert et papa a dit qui on était alors 
elle a dit : « Très bien, entrez, je vais vous conduire à la salle d'attente, le 
docteur va vous recevoir... » C'était très chouette à l'intérieur parce qu'il y 
avait plein de bibliothèques partout. Si le docteur a lu tous les livres qu'il y 
a dedans, il doit être rudement intelligent. Et puis on a attendu mais pas 
très longtemps parce que le docteur est venu nous chercher. Le docteur 
Poiré est grand et il a plein de cheveux gris, il ressemble à Magnéto, le 
chef des méchants dans les X-Men. Je sais pas encore si c'est lui ou pas. 
Parce que pour l'instant on a pas beaucoup discuté. Les docteurs ils aiment 
bien discuter mais moi j'aime pas trop. Papa a beaucoup parlé, et le docteur 
écrivait plein de choses en même temps dans un cahier. 
J'ai bien aimé ça, ça veut dire que lui aussi il fait un journal, comme moi. 
Le docteur Poiré me regardait souvent et puis après papa lui a tendu mon 
journal. J'ai pas trop aimé ça. Le docteur s'est arrêté d'écrire dans le sien 
pour lire un peu le mien. Mais je peux pas trop savoir ce qu'il a lu. Ensuite 
le docteur a posé mon journal sur son bureau et il a dit en me regardant : 
« Voilà qui est très intéressant ». Catherine a dit : « Qu'est ce que nous 
pouvons faire docteur ? » et sa voix était toute tremblante, j'ai cru qu'elle 
1 39
Journal d'un orphelin programmé 
allait pleurer encore une fois. Cette femme est de plus en plus bizarre. Le 
docteur Poiré a dit : « La première chose à faire c'est de ne pas s'inquiéter. 
Vous venez de traverser une rude épreuve. Votre maladie a été un véritable 
traumatisme pour votre petite famille. Benjamin est jeune, il est en plein 
développement. Les manifestations de troubles sont normales, cela fait 
partie de l'évolution, on ne peut pas y voir une quelconque alarme 
pathologique. Les traits névrotiques de l'enfance sont quelque chose de 
totalement normal. Beaucoup de choses se mettent en place à cet âge là, 
beaucoup de choses se sont déjà mises en place et d'autres sont encore à 
venir. Vous ne devez pas vous inquiéter ». Papa a souri et il a montré le 
journal sur le bureau du docteur et il a dit : « Quand même docteur, je veux 
bien mais il y a des choses qui me paraissent étonnantes là-dessus ». Et le 
docteur a repris mon journal, il l'a encore regardé et il a relu un autre 
morceau. Puis il l'a reposé et il a dit : « Je ne dis pas le contraire monsieur 
Leroy. Il y a, c'est vrai, des éléments auxquels il faut être attentif. Je ne 
peux toutefois pas en dire davantage à l'heure actuelle. Il va falloir suivre 
l'évolution de Benjamin. 
Et l'idée du journal est une brillante idée, je suggère de continuer. Mais 
n'interférez pas dans ce processus monsieur Leroy, laissez-le écrire en 
paix ». Et là le docteur m'a regardé et m'a parlé pour la première fois, il a 
dit : « Quand tu reviendras me voir Benjamin, tu penseras à apporter ton 
journal, n'est-ce pas ? ». J'ai dit oui ou alors j'ai fais oui avec la tête, je me 
souviens plus trop bien mais il a comprit que j'étais d'accord. Alors il a dit : 
« Tu écris très bien Benjamin, c'est un vrai don que tu as là, il faut que tu 
continues, n'est-ce pas ? ». Là j'ai dit : « Oui m'sieur » et papa et Catherine 
m'ont regardé avec des grands yeux mais je sais pas pourquoi. Je voulais 
juste être poli avec le docteur parce qu'il avait été gentil. Et ensuite le 
docteur a arrêté de parler de moi et avec papa et Catherine ils ont parlé 
d'autres choses. J'ai dit : « Je pourrais avoir mon journal maintenant ? » et 
papa m'a regardé avec les sourcils méchants. Heureusement le docteur a 
dit : « Mais naturellement. Monsieur Leroy, pas d'opposition ; n'est-ce 
pas ? » et papa a fait oui avec la tête et c'est Catherine qui me l'a rendu. 
Elle a dit : « tiens mon chéri, on te le rend ». J'aime pas quand Catherine 
m'appelle mon chéri parce que je suis pas son chéri. C'est maman qui 
m'appelait comme ça, pas elle ! 
1 40
Journal d'un orphelin programmé 
26 février 1987 
Je crois qu'on reverra pas Double Face. C'est comme s'il était bien 
enfermé dans l'asile d'Arkham et qu'il ne puisse plus nous voir. Mais à la 
place on va voir ce nouveau docteur et je sais toujours pas si c'est 
Magnéto. Pourtant je crois bien que oui parce que c'est un psychiatre, j'ai 
bien vu le mot, il était marqué en gros sur la plaque en or. 
Et ensuite à la maison, j'ai cherché sur le dictionnaire et j'ai trouvé le mot. 
Ca veut dire qu'il soigne les cerveaux des gens, et Magnéto il peut prendre 
le contrôle sur le cerveau des gens. Ca me fait un peu peur tout ça, j'espère 
que le docteur Poiré est pas déjà entré à l'intérieur de ma tête pour regarder 
dedans. 
28 février 1987 
J'aimerai pas qu'on regarde dans ma tête parce que c'est ma tête et qu'y a 
rien à y voir. Pourquoi on doit aller voir tous ces médecins de mes fesses ? 
Pourquoi on pourrait pas rester à la maison et puis c'est tout ? Les autres à 
l'école je crois pas qu'ils aillent voir autant de docteurs que moi. Et 
pourtant ils sont nuls en français. Mais on leur dit rien à eux, c'est juste que 
moi à qui ils font tout ça. C'est le piège qui se referme... Magnéto, Double 
Face, Catherine : mais qu'est ce qu'ils me veulent tous, à la fin ? 
2 mars 1987 
J'ai fais un autre cauchemar. J'étais dans une grande maison avec des 
toits pointus et plein d'arbres morts autour. Et j'étais attaché sur une chaise 
toute vieille et toute cassée. Et sur ma tête il y avait un appareil en métal 
1 41
Journal d'un orphelin programmé 
qui faisait plein de bruits d'électricité. Et il y avait une femme au-dessus de 
moi mais je voyais que ses mains et tout le reste était dans l'ombre mais j'ai 
compris que c'était Catherine. Parce qu'elle était nue et que je voyais ses 
deux grosses cicatrices sur le devant, là. Et il y avait plein d'instruments 
comme chez le dentiste et j'aime pas trop ça moi, le dentiste. 
Elle a prit un des instruments et j'ai senti des choses sur ma tête, comme 
des petites dents très dures. Ensuite y'a eu un bruit et y'a du sang chaud qui 
me coulait dans les yeux mais je pouvais pas m'essuyer parce que j'avais 
les mains attachées. J'ai bien senti que ça continuait sur ma tête et 
j'entendais bien les dents qui faisaient comme si elles mangeaient. Et après 
j'ai senti tout plein d'air dans ma tête et j'ai eu très froid et après j'ai senti 
des doigts qui me touchaient à l'intérieur de la tête. Et je voyais plus rien à 
cause du sang qui me coulait sur les yeux. Et après je me suis réveillé et 
c'était la nuit. Et j'ai pas pu me rendormir alors j'ai allumé la lumière et je 
viens d'écrire tout ça sur mon cahier que j'ai récupéré. C'est quand même 
chouette que j'ai de nouveau mon cahier pour mon journal parce que j'avais 
déjà écrit plein d'autres choses et que ça m'aurait embêté de plus les avoir. 
Il va falloir que je le cache tout le temps ce cahier. Je fais pas confiance à 
papa... 
15 mars 1987 
J'ai du sortir Marcel aujourd'hui parce que papa est en voyage pour son 
travail et que Catherine avait trop froid. Elle m'a aidé à fermer mon 
blouson et elle m'a embrassé. J'aime pas trop ça quand les gens 
s'embrassent à cause des microbes qu'on peut attraper. Alors je suis bien 
allé me laver les mains et la figure après. Et ça a pas eu l'air de lui plaire à 
Catherine. Elle m'a dit : « Dis donc, je suis pas sale hein ! Bon, sois gentil, 
ne t'éloigne pas trop de la maison et reviens vite ». Moi j'ai fais oui mais 
j'avais pas très envie de faire comme elle avait dit. 
Il faut qu'elle comprenne que je sais tout. Un jour je vais le lui dire, que j'ai 
tout compris et que je sais pour ma maman qui est morte et qu'elle essaye 
de prendre sa place mais que ça marche pas. Papa le sait maintenant parce 
1 42
Journal d'un orphelin programmé 
qu'il a lu le journal alors j'espère qu'il est de mon côté. Parce que si tout le 
monde est contre moi, j'ai aucune chance de m'en sortir. C'est comme 
Wolverine quand on nous dit tout ce qu'ils ont mis dans son corps : c'était 
des militaires, évidemment ! Exactement comme pour moi. A un moment 
j'ai cru que les militaires avaient peut-être pas fait grand chose à maman 
mais en vrai c'est eux qui ont tout fait. Ils ont juste été commandés par 
Double Face et sûrement qu'il y en avait d'autres qui l'ont aidé. Mais 
maintenant il faut que je leur échappe. Je suis content parce que Double 
Face est dans l'asile d'Arkham et là il pourra pas s'évader sauf si le Joker 
vient s'en mêler. Le Joker il arrive toujours à s'évader d'Arkham. 
18 mars 1987 
Papa est revenu de son voyage et ça a pas été facile pendant trois jours 
de rester tout seul avec Catherine parce que je sais jamais ce qu'il faut que 
je lui dise et comment je dois lui répondre. J'essaye d'être gentil parce que 
papa veut que je sois gentil mais c'est difficile parce que je sais toute la 
vérité. Marcel au moins il a pas tous ces problèmes, il est content parce 
qu'on lui donne à manger et puis c'est tout. Des fois je pense que si j'étais 
un chien ça serait plus facile pour faire semblant. 
20 mars 1987 
Bientôt c'est le bulletin du deuxième trimestre et je crois pas que j'ai de 
très bonnes notes. Papa va me crier dessus. J'aime pas trop l'école et 
j'aimerai bien que papa me dise que je suis plus obligé d'y aller. Et puis ça 
m'énerve l'école alors j'ai eu quelques zéros à cause de ça. Les profs disent 
que j'ai pas à m'énerver parce qu'il y a pas d'injustice, que c'est comme ça 
et puis c'est tout. Mais moi je suis pas d'accord ! Moi je voudrais bien aller 
dans une école où y'a juste du français et puis rien d'autre. En plus le 
1 43
français c'est important puisque tous les gens se parlent. Sauf ceux qui sont 
morts. Enfin, normalement... Parce que cette nuit j'ai encore entendu 
maman qui me parlait. C'est comme l'autre fois, j'ai pas bien compris parce 
qu'elle parlait super doucement mais c'était bien elle. Je sais pas comment 
elle fait pour me parler du paradis mais elle y arrive drôlement bien. 
Peut-être qu'elle pourra tout m'expliquer et me dire qui a monté ce truc 
avec Double Face, Catherine, Magnéto (je suis sûr qu'il est dans le truc lui 
aussi). 
Avant maman me lisait des histoires, mais c'était quand j'étais petit, elle 
me lisait des histoires du gros livre avec tout plein d'histoires dedans. 
J'aimais bien avant de dormir. Maintenant je suis grand et elle est morte 
alors plus personne ne me lit des histoires. C'est dommage, moi j'aimais 
bien. Mais il paraît que c'est normal. Je suis grand maintenant, j'ai plus de 
dix ans, je suis plus un gamin. 
23 mars 1987 
C'est quand le printemps ? Tout le monde parle du printemps mais moi 
je vois rien changer. Les gens disent qu'il fait plus chaud mais moi je 
trouve pas. En tous cas j'aimerai surtout qu'il reneige pas parce qu'on a déjà 
eu plein de neige cette année et que j'aime pas ça, au début, la neige parce 
que c'est tout blanc. Et j'aime pas le blanc. Il paraît qu'en Espagne il y a 
une ville qui a un zoo avec un singe blanc dedans. C'est une maladie de la 
peau. Les gens qui ont ça peuvent pas rester au soleil. J'espère que je 
l'attraperai jamais parce que j'aime bien le soleil. 
24 mars 1987 
Journal d'un orphelin programmé 
1 44
Marcel a été malade, il a vomi et je me suis fait punir. Papa a dit que 
c'était à cause de moi et de toutes les croûtes de fromage que je lui donne à 
manger. Mais je sais que Marcel il aime bien les croûtes de fromage et moi 
j'aime pas ça. Marcel a vomi sur le tapis et c'est Catherine qui a nettoyé en 
disant que c'était pas grave mais papa était très énervé, il a dit : « je sais 
pas ce qu'on va pouvoir faire de toi Benjamin ! En plus d'être à moitié 
dingue tu fais bêtise sur bêtise ! » Et là Catherine a dit : « Enfin chéri, ne 
lui parle pas comme ça ! C'est ton fils ! ». Et papa s'est levé de la table et il 
avait l'air drôlement en pétard. Il a jeté sa serviette sur sa chaise et il a dit 
plein de gros mots. Il a dit « Merde à la fin, mon fils ? Si ça c'est mon fils, 
je suis pas sûr d'en vouloir, merci bien ! » Et papa est parti dans son bureau 
et il a mit un disque de musique très fort. 
Marcel m'a regardé comme s'il était très embêté. Il est chouette Marcel. 
Alors je suis monté dans ma chambre et j'ai lu un "Strange" que j'aime 
bien, celui où il y a la créature des marais qui revient et qui se venge de 
ceux qui ont fait sauter son laboratoire à l'époque où c'était pas une bête 
mais un chercheur. 
26 mars 1987 
On nous a donné nos bulletins du trimestre et ça va pas être du gâteau 
pour le faire signer à papa parce qu'il y a plein de mauvaises choses sur le 
mien. Déjà y'a les notes qui sont pas bonnes et en plus les profs marquent 
des trucs vraiment pas gentils. Je comprends pas ce que je leur ai fait moi ! 
Ils s'acharnent tous sur moi alors que je leur ai rien fait, ils pourraient s'en 
prendre à d'autres parce que moi déjà ma maman est morte et on a voulu 
me faire croire que non en la remplaçant par une autre femme qui a des 
cicatrices. Et en plus après Double Face ils m'ont mis Magnéto pour qu'il 
puisse fouiller dans ma tête. J'aimerai bien qu'on me laisse tranquille. 
28 mars 1987 
Journal d'un orphelin programmé 
1 45
Journal d'un orphelin programmé 
Aujourd'hui papa avait rendez-vous avec la directrice du collège. C'est 
elle qui a demandé à voir mes parents et je lui avais pourtant dit que pour 
ma maman ça serait pas possible. Elle avait pas l'air de comprendre cette 
imbécile. Alors je lui ai dit : « Ben pour mon père y'aura pas de souci, il 
viendra vous voir mais ma mère est morte, vous savez... » Elle avait l'air 
très embêtée quand je lui ai dit ça. 
Elle devait le faire exprès pour avoir l'air sympa mais je suis pas tombé 
dans le panneau. Je commence à les connaître les pièges des adultes, j'ai 
dix ans et demi maintenant. Mais enfin il fallait bien que quelqu'un le lui 
dise. Alors pourquoi pas moi ? C'était ma maman quand même, j'ai bien le 
droit de le lui dire. La directrice a dit : « Oh mon dieu, je suis désolée, je 
l'ignorais... Tu sais Benjamin, j'imagine combien ce doit être difficile pour 
toi ». Et puis après c'était chouette : elle m'a laissé tranquille. Mais quand 
papa est revenu ce soir, il rigolait pas du tout. Il est monté dans ma 
chambre directement et il a dit : « Je viens de voir ta directrice et il faut 
qu'on parle sérieusement toi et moi... » J'ai compris que ça allait être ma 
fête. Il a dit : « D'abord, qu'est-ce que c'est que ces conneries sur la mort de 
maman ? Tu veux te faire plaindre ? Tu crois que tes professeurs seront 
plus indulgents avec toi en leur faisant gober une telle horreur ? » Je savais 
pas trop ce qu'il fallait répondre alors j'ai rien répondu et papa a dit en 
criant : « Putain tu vas me répondre oui ! » J'ai dit : « Il fallait que 
quelqu'un leur dise, papa, c'est important ». Et là, papa a fait de gros yeux 
plein de blanc et ça m'a fait un peu peur parce que c'est pas souvent qu'il 
est comme ça papa. Et puis j'aime pas le blanc. Alors papa est resté un 
moment là à me regarder et puis il est ressorti. 
31 mars 1987 
On m'a emmené voir Magnéto que papa continue à appeler Docteur 
Poiré parce qu'il comprend rien. Magnéto nous a dit de nous installer et il a 
parlé avec papa et Catherine. 
1 46
Journal d'un orphelin programmé 
Moi je comprenais pas trop ce qu'elle faisait là, elle. Elle fait tout pour 
m'embêter. Le docteur a dit : « Alors Benjamin, comment tu vas ? » et j'ai 
dit : « Bien ». Ensuite il a surtout parlé avec papa, et ils parlaient souvent 
de moi mais j'écoutais pas trop parce que c'était pas intéressant. Et puis 
après le docteur a dit : « Bien, je crois que je vais pouvoir rester seul avec 
Benjamin. Vous pouvez m'attendre en salle d'attente, ma secrétaire va vous 
conduire ». Et papa a eu l'air tout étonné et une femme est venue et elle a 
dit à papa et à Catherine de les suivre et ils sont tous partis. Alors du coup 
dans la salle pleine de livres où il y a le bureau du docteur, y'avait plus que 
Magnéto et moi, assis de l'autre côté. Il a lu quelques pages de mon journal 
que papa m'avait dit d'apporter. J'aime bien écrire dans mon journal et le 
docteur a expliqué à papa que c'était important et qu'il devait me le laisser. 
Alors je me dis que ce docteur est peut-être pas mal, même si je sais que 
c'est Magnéto. Mais je sais pas encore ce qu'il va me faire. C'est sûr qu'il 
va me faire du mal mais je sais pas encore comment et peut-être bien que 
lui non plus il le sait pas. Le docteur a dit : « C'est fascinant tout ce que tu 
racontes dans ton journal. Et puis tu me sembles avoir une bonne mémoire, 
je me trompe ? » J'ai dit : « Je sais pas trop ». Il a dit : « Et en classe 
pourtant, ce n'est pas trop ça, comment tu expliques ça ? ». J'ai dit : « Je 
sais pas trop ». Alors le docteur m'a regardé et il a souri, y'avait plein de 
reflets dorés dans ses dents, ça m'a fait un peu peur. Il a dit : « Avant toute 
chose, tu ne dois pas me craindre Benjamin, parce que je suis un docteur et 
rien d'autre. Je ne sais pas qui est ce Magnéto auquel tu sembles me 
comparer dans ton journal. 
Si tu m'expliquais ? ». Je me suis demandé s'il mentait ou pas. Et puis je 
me suis dit qu'il devait sûrement mentir mais pour faire semblant je lui ai 
expliqué : « Magnéto c'est le chef des méchants dans les X-Men, c'est un 
ancien copain du professeur Charles-Xavier qui est le chef des X-Men. Les 
deux, c'est des mutants et ils se battent tout le temps ». Le docteur a écrit 
des choses pendant que je parlais et au début je croyais qu'il m'écoutait 
même pas, j'ai pas du tout aimé. Il a dit : « Ne t'inquiète pas, je t'écoute et 
je prends même des notes pour m'en souvenir après, quand tu seras parti, 
un peu comme tu fais dans ton cahier, tu vois... » J'ai dis oui avec la tête 
mais je m'en moquais, qu'il s'occupe de ses fesses ! Alors le docteur a dit : 
« Et ce Magnéto, pourquoi il s'appelle ainsi ? » et j'ai dit : « à cause du 
1 47
Journal d'un orphelin programmé 
contrôle qu'il a sur tout ce qui est magnétique ». Le docteur a noté encore 
des choses et puis il a dit : « Tout ça c'est dans ces Strange que tu les lis, 
c'est bien ça ? » J'ai dit que oui et il a dit : « J'aimerais bien que tu 
m'apportes une de ces revues la prochaine fois, tu veux bien ? » J'ai dit que 
oui même si je comprenais pas trop ce qu'il voulait en faire. Mais ensuite 
j'ai réfléchi et j'ai compris. En fait Magnéto veut savoir ce que deviennent 
les autres héros qu'il connaît pas comme Spiderman, la chose des marais, 
Daredevil et les Quatre Fantastiques. S'il sait tout ça, il deviendra encore 
plus fort. Je sais pas trop si je dois le lui amener le Strange, alors... 
Le docteur ensuite il m'a demandé plein de choses sur maman, sur papa 
et sur Catherine, surtout. Je me souviens plus mais il m'a posé plein de 
questions et chaque fois il écrivait sur son journal. 
Et après il a dit : « Et bien c'est tout pour aujourd'hui Benjamin. Je pense 
qu'on a bien travaillé, qu'en penses-tu ? » et j'ai pas répondu. Alors y'a sa 
secrétaire qui est rentrée et papa et Catherine aussi et puis moi je suis sorti. 
On m'a donné un verre de limonade mais j'aime pas trop ça, la limonade. 
J'ai du attendre encore avant que papa et Catherine sortent de chez 
Magnéto et puis après, enfin on est parti. 
8 avril 1987 
Il faut que je retourne encore chez le docteur, c'est papa qui me l'a 
expliqué. Il a dit que j'étais encore fragile à cause de maman qui est morte 
et qu'il fallait qu'on m'aide. Il a dit : « le docteur Poiré est un bon docteur, 
il pourra t'aider, lui. Alors tu vas aller lui rendre une petite visite chaque 
semaine, l'après midi après l'école. Tu veux bien ? » J'ai dit que je 
comprenais pas trop pourquoi et papa a dit : « S'il te plait Benjamin, je suis 
encore ton père alors si je te dis que c'est pour ton bien, c'est que ça l'est. Il 
faut que tu parles, que les choses qui sont à l'intérieur de toi puissent sortir. 
C'est important. Tu ne fais pas de sport en dehors de l'école, tu n'as pas de 
copains qui viennent à la maison ou chez qui tu vas, tu restes dans ta 
chambre à lire tes magazines de BD. C'est pas très sain pour un garçon de 
1 48
Journal d'un orphelin programmé 
ton âge, on te l'a déjà dit mille fois avec maman. Alors si tu ne nous 
écoutes pas, peut-être que le docteur lui, saura trouver les mots qu'il faut ». 
Je me suis dit que c'était peut-être un nouveau piège mais papa me ferait 
quand même pas un truc pareil. Alors j'ai dit : « Bon si c'est important, 
alors d'accord » et là papa il a souri il m'a décoiffé avec sa main comme on 
fait avec les gamins. 
Mais moi je suis plus un gamin, cette année je vais avoir onze ans. 
16 avril 1987 
C'est la troisième fois que je vais voir le docteur Poiré. J'ai demandé si je 
pouvais emmener Marcel mais papa a pas voulu, il a dit que c'était pas un 
endroit pour les chiens. Mais je crois quand même qu'il faudrait que 
Marcel sorte plus parce qu'il fait toujours le même tour dans le quartier, il 
doit en avoir marre quand même. J'aimerais bien qu'on emmène Marcel 
chez un vétérinaire comme moi je vais chez le docteur Poiré. Il pourrait lui 
parler et lui dire s'il en a marre de faire toujours le même tour dans le 
quartier. Les vétérinaires c'est comme les docteurs sauf que c'est pour les 
chiens. Et puis leurs habits sont pas blancs aux vétérinaires mais verts et je 
préfère ça parce que j'aime pas le blanc. 
26 avril 1987 
Je suis encore allé voir le docteur Magnéto et cette fois on a un peu plus 
discuté mais j'ai surtout lu les nouveaux épisodes de Spiderman. En ce 
moment j'aime moins Spiderman parce qu'ils ont changé le dessinateur et 
je trouve qu'on reconnaît moins les gens. Je comprends pas pourquoi ils 
changent les dessinateurs comme ça alors que quand même c'est quelque 
chose d'important. Moi je ferais pas ça si j'étais eux. 
1 49
Journal d'un orphelin programmé 
30 avril 1987 
Voilà un nouveau cauchemar que j'ai fait cette nuit. Je suis dans un 
camion et je conduis et c'est difficile parce que les pédales sont loin et que 
je les touche pas bien avec mes pieds. Je conduis et ça va super vite et les 
gens se jettent par terre pour pas que je les écrase. Mais j'ai pas envie de 
les écraser, c'est le camion qui veut et moi j'essaye de pas le faire. Et 
j'entends maman qui me dit d'être sage et de rentrer à la maison. Elle me 
demande si j'ai bien finis tous mes devoirs. Et je lui dis que non parce que 
c'est dur et que je comprends pas ce qu'il faut faire. Et puis là d'un coup y'a 
Double Face qui est assis dans le camion à côté et qui rigole. Il rigole super 
fort et super aigu alors du coup les vitres du camion explose et je reçois 
plein d'éclats dans le visage et les bras et puis les mains aussi. Y'a plein de 
sang qui coule sur mes yeux et dans ma bouche, c'est chaud. Double Face 
me parle, il dit : « Alors, comment tu le trouves mon copain Magnéto ? Il 
écrit tout ce que tu lui dis, hein ? Et les taches qu'il te fait voir, tu lui dis 
tout ce que tu vois ou tu inventes au fur et à mesure ? Il faut faire ces tests 
sérieusement tu sais, sinon ta maman continuera à errer comme un fantôme 
jusqu'à la fin des temps ». Et puis il recommence à rigoler et puis j'ai très 
mal au bras à cause du verre qui est entré dans ma peau et qui me fait 
saigner. Après je suis tellement fatigué que je peux plus accélérer alors le 
camion ralentit et puis il s'arrête. Je tombe sur le volant et j'ai toujours tout 
plein de sang qui coule de partout. Et là y'a la portière qui s'ouvre et y'a 
maman qui me prend dans ses bras et elle dit : « Allez, on rentre à la 
maison maintenant ! » Alors je me suis réveillé et j'étais pas bien, j'arrivais 
pas à me rendormir. 
Maman me manquait beaucoup. Alors j'ai lu un épisode où Batman veut 
plus faire le justicier parce que ses parents lui manquent depuis qu'ils sont 
morts quand il était petit, en revenant du cinéma. J'aimerai pas que ça me 
soit arrivé comme ça. Lui il a pas eu de chance du tout mais c'est quand 
même Batman alors après il a de la chance quand même. 
1 50
Journal d'un orphelin programmé 
3 mai 1987 
Le docteur Magnéto a lu tout ce que j'ai écris depuis la dernière fois. Il a 
dit : « Est-ce que tu entends ta mère te parler très souvent ? » et j'ai dit : 
« tous les jours ou presque ». Parce que c'est vrai et que le docteur 
Magnéto est gentil avec moi. Mais depuis que j'ai fais ce cauchemar l'autre 
jour je suis plus très sûr. Peut-être bien que c'est un allié de Double Face et 
qu'il est dans le complot lui aussi. Je les aime pas ceux du complot. Et si 
Marcel pouvait mordre quand je lui dis, je le ferai avec Double Face. En 
plus la moitié de son visage est déjà brûlée à cause du jet d'acide qu'il a 
reçu alors si Marcel lui mange des bouts ça sera pas grave. A la fin avec le 
docteur Magnéto, avant de partir, il m'a dit : « Benjamin, la prochaine fois 
je voudrais que tu viennes avec ton père et ta mère. Tu pourras le leur 
dire ? Je les appellerai mais je voudrais que tu puisses le leur dire, s'il te 
plaît. Tu veux bien faire ça ? » Et j'ai dit : « Pour maman je suis pas très 
sûr. Elle peut me parler mais je crois pas qu'elle m'entende quand j'essaye 
de lui parler ». Et là le docteur a fait oui avec sa tête parce qu'il le savait 
mais il m'a dit : « Et à ton avis, pourquoi tu ne peux pas lui parler ? » Alors 
j'ai dit : « Ben c'est à cause des limbes, vous savez bien, quand on est dans 
les limbes avec les autres fantômes, on peut voir ceux qui sont encore 
vivants et leur parler comme avant mais pas eux. 
Parce que les limbes c'est un peu comme du brouillard super épais ». Et le 
docteur Magnéto a fait oui et il a encore écrit des choses sur son cahier à 
lui. Et puis après il m'a dit que c'était fini et que je devais penser à dire à 
papa. 
En rentrant j'ai vu Johnny Storm, celui qui se transforme en flamme 
dans les Quatre Fantastiques. Mais sauf que là il était dans la rue mais il 
marchait de l'autre côté de la rue et j'ai pas osé aller le voir. Mais c'est 
chouette quand même. Je vais dire ça à Marcel, il va être jaloux. Parce que 
Marcel il aime bien les Quatre Fantastiques, c'est sa BD préférée. Moi je 
sais pas, c'est soit Spiderman, soit Batman, je crois que c'est Batman quand 
même parce que dans la ville de Gotham, il fait noir tout le temps. Moi 
j'aime bien le noir, ça me fait du bien. 
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Journal d'un orphelin programmé 
4 mai 1987 
J'ai eu encore un zéro en maths et je sais maintenant que le professeur 
m'en veut. C'est dommage parce que j'aime bien le français mais je crois 
que je vais plus pouvoir aller à l'école. Et puis la directrice a déjà parlé 
avec papa et après il est monté me voir dans ma chambre et ça a pas été 
marrant. Et à l'école aujourd'hui ils m'ont dit qu'ils voulaient revoir mon 
père et ma mère. La directrice pourtant je lui avais déjà dit que maman 
était morte mais elle m'a crié dessus quand je le lui ai redis cette fois. Elle 
a dit en criant très fort : « j'en ai plus qu'assez de ces horribles mensonges 
que tu inventes, Benjamin ! Je t'avertis que nous allons t'exclure de l'école 
si tu continues à afficher ce comportement buté et renfermé avec des 
résultats aussi mauvais ! » J'ai pas compris tout ce qu'elle voulait dire mais 
elle était drôlement en colère. 
Moi je l'ai laissée dire parce qu'en même temps y'avait maman qui me 
parlait et je peux pas écouter les deux en même temps. Maman m'a dit : 
« Laisse cette vieille bourrique baveuse s'égosiller, rentre à la maison et 
puis le reste on s'en fiche » J'ai souris et j'ai hoché la tête alors la directrice 
ça lui a coupé la parole. Elle m'a regardé toute étonnée et je lui ai dit que je 
devais y aller. Alors elle s'est mise à crier encore plus fort. Elle a dit : « Ah 
mais ça va pas se passer comme ça ! » Elle a ouvert plein de tiroirs dans 
son bureau puis elle les a refermés et elle en a ouvert d'autres et puis elle a 
prit un papier et il y avait des choses écrites à la main. Et elle a mis ses 
lunettes et elle a continué à écrire dessus. Elle a dit : « Depuis trente-cinq 
ans que je fais ce métier, jamais je n'ai vu un tel effronté ! Tu es un 
menteur, un vaurien, un cancre et un imbécile ! Ah mais je m'en vais te 
mater moi ! » Et puis elle a plus arrêté d'être énervé. Elle faisait plein de 
choses à la fois et elle était toute rouge. Elle m'a pris par le col et elle m'a 
emmené jusque devant le portail du collège. Et là elle m'a donné le papier 
où elle avait écrit dessus. Elle a dit : « Voilà, tu donneras ça à ton père. Je 
ne veux plus te voir ici pendant une semaine. Voilà qui devrait te faire 
réfléchir ! Maintenant, sors de ma vue ! » 
1 52
Journal d'un orphelin programmé 
5 mai 1987 
J'ai toujours pas dit à papa pour l'école. Il sait pas que j'ai été renvoyé 
pendant une semaine mais il va bien falloir que je lui dise parce qu'il a un 
papier à signer. Et s'il signe pas le papier, la directrice va crier. 
Alors je sais pas. Peut-être que je devrais pas retourner à l'école ni faire 
signer le papier mais faire croire à papa que je vais à l'école quand même. 
En plus c'est bientôt les grandes vacances alors je pourrai pas retourner à 
l'école jusqu'en septembre. Et ça c'est vraiment chouette. Alors je vais 
prendre mes affaires avec moi comme d'habitude mais au lieu d'aller à 
l'école, j'irai pas. Je mettrai que des BD dans mon cartable et je les lirai 
dans le parc. Il est super grand le parc, papa pourra jamais me trouver. 
7 mai 1987 
Papa n'a pas mis longtemps à me trouver. Et il m'a drôlement puni. 
Catherine a voulu dire quelque chose mais il l'a pas laissé le dire. Il vaut 
mieux parce qu'elle aurait dit quelque chose contre moi et ça aurait été pire 
après. Elle est forte pour ça et papa fait tout ce qu'elle lui dit. J'aime pas ça. 
Demain on doit aller voir la directrice avec papa et ça va pas être très 
marrant. J'ai demandé qu'on emmène Marcel mais papa a pas voulu. 
9 mai 1987 
C'était pas hier mais aujourd'hui pour aller voir la directrice. Parce que 
hier c'était le 8 et que le 8 mai les gens travaillent pas à cause de la fin de 
la guerre. Alors on y est allé aujourd'hui et papa était très en colère et la 
directrice aussi. Moi non parce que j'avais pas le droit, c'est papa qui me l'a 
1 53
Journal d'un orphelin programmé 
dit. Alors on est entré dans le bureau de la directrice et moi j'ai attendu 
qu'on me parle. J'ai regardé les choses autour. 
Pendant ce temps papa et la directrice discutaient à propos de moi mais je 
regardais les choses qu'il y avait dans le bureau. C'est pas très beau, elle a 
pas des choses très belles dans son bureau, j'aimerai vraiment pas être 
directeur d'école plus tard. En fait plus tard, je sais pas ce que je voudrais 
faire mais lire des BD dans le parc, ça me plairait bien je crois. Mais papa 
il m'a déjà dit que c'était pas un métier. Chaque fois que je trouve quelque 
chose qui me plairait bien de faire quand je serai grand, papa me dit que 
c'est pas un métier. En fait je pense que c'est pas vrai et qu'il dit ça exprès 
pour pas que je le fasse. C'est pas très sympa mais je commence à avoir 
l'habitude. N'empêche que quand même c'est pas très sympa. Alors au bout 
d'un moment, comme y'avait plus rien à regarder dans le bureau moche, j'ai 
écouté ce qu'ils disaient. Et là, papa a dit : « Je comprends vos difficultés 
madame, mais il est important pour Benjamin qu'il reste scolarisé » et la 
directrice a dit : « Ecoutez monsieur Leroy, il existe des institutions et des 
centres tout à fait adaptés pour votre fils, le thérapeute avec lequel vous 
êtes en contact doit vous en avoir parlé... » Et là papa m'a regardé et y'avait 
comme de la boue au fond de ses yeux. Il a dit : « A vrai dire, nous n'en 
avons encore pas parlé, nous attendions de voir comment Benjamin allait 
terminer son année au collège. Vous comprenez bien que nous ferons tout 
pour qu'il reste le plus longtemps possible dans le cadre classique de 
l'éducation nationale ». Et la directrice a fait oui avec la tête et elle a 
soufflé. Et puis elle a dit : « Bon, après tout nous arrivons déjà à la mi-mai, 
ce qui veut dire qu'il ne reste qu'un mois de cours. Nous allons garder 
Benjamin jusqu'au terme de l'année. 
Mais s'il n'y a pas des résultats tangibles d'ici là, nous ne pourrons pas 
prendre votre fils en septembre. Il doit absolument montrer une réelle 
progression et je ne vous parle bien sûr pas uniquement de ses résultats 
scolaires. C'est tout son comportement qui est délicat à gérer pour nous. Et 
je ne pense pas que ce soit la mission de l'éducation nationale que de 
s'occuper de profils tels que celui de Benjamin ». Papa a dit : « Je pensais 
au contraire que la mission de l'éducation nationale était de donner sa 
chance à tous et de ne laisser personne sur le carreau ». Alors la directrice 
a fait un drôle de bruit avec la bouche, comme quand on a le hoquet. Et 
1 54
Journal d'un orphelin programmé 
puis elle a dit : « Entre les beaux discours des grands théoriciens et la 
pratique du terrain où j'opère depuis trente-cinq ans, vous comprendrez 
aisément qu'il y a une différence certaine. Et puis donner sa chance à tous, 
oui, mais il nous faut un minimum de garde-fou, si vous me passez 
l'expression. On ne peut pas se permettre de s'occuper d'élèves présentant 
autant de difficultés. Il faut des bases de tenue, de discipline et de profil 
psychologique... » Papa a reniflé et il a sorti un mouchoir de sa veste et 
puis il s'est mouché très fort, ça m'a donné envie de rire. Mais la directrice 
faisait une tête toute bizarre et elle me regardait des fois avec des yeux qui 
donnaient pas envie de rire. Alors j'ai pas rigolé. Papa a posé la main sur 
mon épaule et il a dit : « Bon, tu sais ce qu'il te reste à faire Benjamin... 
Travailler plus dur et montrer à madame la directrice que tu es 
suffisamment intelligent pour être au collège ». Et la directrice a dit : 
« Euh, monsieur Leroy, je ne pense pas qu'il s'agisse d'intelligence, c'est 
quelque chose de différent, de plus... psychologique, enfin, vous savez 
bien... » Alors papa s'est levé et il m'a fait signe de me lever aussi. 
Et il a dit : « Madame, occupez-vous donc de faire rentrer les missions de 
vos collèges dans les cases de vos imprimés, je m'occuperai de l'éducation 
de mon fils ». Et il m'a appuyé sur l'épaule pour me faire avancer alors on 
est sorti et la directrice a continué à parler mais papa a refermé la porte 
derrière et on l'a plus entendue. Et on est revenu à la maison et dans la 
voiture j'ai compté les arbres qu'il y avait sur le chemin et je suis arrivé à 
142. 
11 mai 1987 
Comme le docteur me l'avait demandé, j'ai dit à papa qu'il fallait qu'il 
vienne avec moi aujourd'hui. Mais j'ai pas dit à Catherine, c'est papa qui lui 
a dit. Je préfèrerai qu'elle vienne pas mais tout le monde veut que si alors 
je peux rien y faire. Alors voilà on y est allé tous les trois et le docteur 
Poiré avait pas l'air d'aller bien. Il était tout petit dans son fauteuil et sa tête 
était blanche. Et quand il a parlé, ça faisait comme Dark Vador dans "la 
guerre des étoiles". Et il a dit : « Veuillez m'excuser, j'ai pris froid... Ca 
1 55
Journal d'un orphelin programmé 
n'arrive qu'à moi ça, de prendre froid en plein mois de mai ! » Et puis il 
s'est mouché et après il nous a regardé et il a fait un sourire et il a posé son 
cahier où il écrit quand on se voit. Et moi je me sentais bien qu'il fasse ça. 
Parce que si le docteur a des rhumes et qu'il est malade, c'est que c'est pas 
Magnéto. Parce que Magnéto lui il agit sur le magnétisme de tout le monde 
et même des rhumes alors il peut pas être malade. Et ben ça m'a vachement 
fait du bien de voir ça. Mais après j'ai pensé que je pouvais attraper sa 
maladie alors j'ai pas aimé ça du tout et je me demande si j'aurais pas 
préféré qu'il soit Magnéto. 
Le docteur alors a dit : « Bien... Avant tout monsieur et madame Leroy, 
merci d'avoir pu venir. C'est important que nous puissions faire le point de 
temps en temps, tous ensembles. Voilà comment je vois les choses : nous 
allons faire un point rapide ensemble puis je vous verrai seuls et ensuite je 
verrai Benjamin tout seul comme d'habitude, est-ce que ça vous va ? » 
Papa a dit que oui et Catherine aussi. Et moi j'ai dit : « J'aime pas bien que 
vous l'appeliez madame Leroy » et là y'a papa qui m'a regardé méchant et 
Catherine qui s'est mise à pleurer. Elle m'a regardé et j'ai vu toutes les 
marques autour de ses yeux et son visage tout maigre. Elle a beaucoup 
maigri Catherine depuis qu'elle est venue vivre à la maison. Peut-être 
qu'elle va mourir, elle aussi. Peut-être qu'en fait c'est papa qui a une 
malédiction et que du coup toutes les femmes avec qui il vit, elles meurent. 
Le docteur Poiré a dit : « C'est bon monsieur Leroy, laisse-le dire, ne faites 
pas attention » et puis ensuite il a dit en me regardant : « Benjamin, nous 
en reparlerons ensemble tout à l'heure, tu veux bien ? » J'ai fais oui et puis 
j'ai demandé si je pouvais lire le "Spécial Strange" que j'avais apporté et le 
docteur a eu l'air embêté mais c'est pas mon problème alors j'ai commencé 
à le lire. Dedans y'avait Daredevil et ça faisait un moment que j'avais pas 
eu de nouvelles de Daredevil. La dernière fois il courait sur le toit de 
l'opéra et c'est super haut. Je le sais parce que l'opéra est pas très loin de la 
maison et quand on prend la voiture on voit le toit qui est noir et rond. Et 
courir là-dessus j'aimerai pas faire ça mais Daredevil avait pas le choix, 
y'avait des hommes du caïd qui passaient par là pour aller tuer le maire de 
Lyon et il devait les arrêter. 
Heureusement que c'était dans le "Strange" parce que j'ai demandé à papa 
et ils en avaient pas parlé dans le journal. De toute façon ils cachent plein 
1 56
Journal d'un orphelin programmé 
de choses les journaux pour pas qu'on sache. Et puis même des fois ils 
marquent des choses avec une encre spéciale que moi je peux pas voir. 
D'un coup papa et Catherine se sont levés. Et le docteur a dit : 
« Benjamin, tes parents vont aller t'attendre en salle d'attente, nous allons 
rester tous les deux » et j'ai posé le "Spécial Strange" sur le bureau. 
Catherine a posé sa main sur mon cou et elle m'a caressée, elle avait les 
yeux tout rouges et sa main m'a fait super froid. Et puis ils sont sortis. Le 
docteur m'a regardé pendant un moment sans rien me dire et comme moi je 
disais rien et ben y'avait pas de bruit. C'était bien. Ensuite le docteur a lu 
mon journal et j'ai eu envie de dormir mais y'avait pas de lit dans le bureau 
du docteur. Je me demande comment il fait pour dormir. Peut-être qu'il 
dort pas mais alors peut-être aussi qu'il fait d'autres choses bizarres. 
J'espère qu'il a pas de maladies. Alors je lui ai demandé. J'ai dit : 
« Docteur, vous avez pas des maladies ? » et il a arrêté de lire mon cahier 
et il a dit : « De quel genre de maladie tu veux parler ? » et j'ai dit : « Ben, 
des maladies sales surtout » et il a dit : « C'est quoi pour toi Benjamin, des 
maladies sales ? » et j'ai dit : « Des maladies sur la peau qu'on attrape en 
touchant les choses sales ». Le docteur a fait oui avec la tête et puis il a 
reposé mon cahier sur le bureau, il s'est mouché et puis il a dit : 
« Donne-moi des exemples de choses sales... » et j'ai dit : « Comme quand 
vous toussez ! C'est plein de microbes dans votre nez et votre bouche et les 
microbes sont capables de sauter très loin et très vite et du coup ils peuvent 
très bien traverser tout l'air qu'il y a au-dessus du bureau et venir dans ma 
bouche et mon nez et alors je serai malade. 
Et comme je suis pas encore un grand, vos microbes auront vite fait pour 
me faire très mal et peut-être même que je serais mort avant la fin de la 
journée. Enfin, vous voyez quoi... » Et le docteur a dit que oui, il voyait 
bien. Il a prit son cahier et il a noté des choses. Après il a dit : « Qu'est ce 
qu'il y a d'autre comme choses sales en dehors de mon rhume ? » et j'ai 
réfléchi. Puis j'ai dit : « y'a aussi la terre, c'est vraiment très sale la terre 
parce que les chiens font pipi dessus et on peut attraper des maladies 
vraiment très sales juste en marchant dessus ». Le docteur avait l'air 
surpris, je pense qu'il savait pas ça et que maintenant il va se méfier du pipi 
des chiens, et ça sera grâce à moi. Parce que le pipi des chiens est plein de 
1 57
Journal d'un orphelin programmé 
tous les microbes des choses qu'ils ont mangé avant et ça c'est souvent très 
sale. J'ai dit : « Et puis y'a toutes les autres choses comme les poubelles, les 
journaux, les voitures, la télévision et les choux de Bruxelles ». Le docteur 
a dit : « Tu n'aimes pas les choux de Bruxelles ? C'est pour ça que tu 
trouves que c'est quelque chose de sale ? » et j'ai dit : « J'aime pas ça et je 
sais que si Catherine en fait c'est juste pour me faire attraper tout un tas de 
maladies parce qu'elle aimerait bien que je meure. Parce que je sais tout 
pour maman, vous savez bien, vous avez lu dans mon journal ! » Là il 
commençait à m'agacer le docteur alors je lui ai dit : « Vous le savez, 
pourquoi il faut toujours que vous me demandiez les mêmes choses hein, 
tout le temps ? C'est rien que pour m'ennuyer ? » et le docteur a dit : 
« Absolument pas Benjamin, crois-moi... Tu me fais confiance, n'est-ce 
pas ? » et j'ai réfléchi un moment. J'ai pensé à Double Face qui nous avait 
dit de venir chez ce docteur et puis à Magnéto qui sait bien se déguiser 
quand il faut et à tout plein d'autres choses que je me souviens plus en 
écrivant tout ça. 
Alors j'ai dit : « Je sais plus trop mais je crois bien que oui » et le docteur a 
dit : « Alors nous pouvons continuer. Pourquoi la télévision et les journaux 
sont sales ? Comment ? » J'ai demandé au docteur si je pouvais avoir des 
chewing-gums, des à la fraise parce que c'est ceux que je préfère. Mais j'ai 
pas pu en avoir, le docteur a dit : « Benjamin, il n'y a pas de chewing-gum 
ici » et j'ai dit : « Vous devriez parce que ça aide contre les maladies de la 
saleté » et le docteur a dit : « Ce qui nous ramène au sujet qui nous 
intéresse Benjamin... Alors, pourquoi la télévision ? Pourquoi les 
journaux ? » et j'ai dit : « Parce que la télévision, c'est plein d'ondes et que 
ça détraque la santé à cause de toute l'électricité. Y'a plein de gens qui sont 
morts parce qu'ils ont trop regardé la télé mais bien sûr, ils vont pas le dire 
sinon plus personne regardera la télé. Et pour les journaux c'est des trucs 
secrets qu'ils marquent pas pour pas que je sois au courant. Voilà, ils 
veulent pas me le dire. Heureusement que c'est marqué là-dedans » et là j'ai 
montré le "Spécial Strange" au docteur. Il l'a regardé vite fait et il me l'a 
rendu tout de suite, comme si ça lui plaisait pas du tout. Mais c'est pas trop 
pour les grandes personnes ça. Mais il a dit : « Alors c'est donc ça ton 
fameux "Strange" ! Il faudra vraiment que nous en parlions une autre fois, 
ça te plairait ? » et j'ai dit : « Oh ben ouais alors, ça serait drôlement plus 
1 58
Journal d'un orphelin programmé 
chouette. Il va encore falloir beaucoup qu'on se voit ? » et le docteur a dit : 
« tout ça dépend uniquement de toi Benjamin. Ton père m'a parlé de votre 
visite chez la directrice... Tu veux qu'on en parle un peu, tous les deux ? » 
et j'ai dit que non mais il a dit : « quand j'avais ton âge c'était pas facile au 
collège et il y en avait toujours des plus grands pour me taper dessus. 
Et tu sais pourquoi ils me tapaient dessus ? Juste parce que je portais des 
lunettes. C'est étonnant, tu ne trouves pas ? » J'ai regardé toutes les 
couleurs du "Spécial Strange" et c'était chouette. Pour ça il faut mettre la 
BD devant ses yeux et l'ouvrir juste un peu et faire tourner les pages très 
vite. Et là ça fait comme si les couleurs se changeaient tout le temps. Le 
docteur continuait à me regarder et j'ai dit : « Peut être que les grands qui 
vous tapaient, ils aimaient pas les lunettes » et le docteur a dit : « Mais 
pourquoi ils n'auraient pas aimé les lunettes ? » et j'ai dit : « Parce que des 
fois avec le soleil et tout, on se voit dans les lunettes des autres et ça fait 
comme si on était dans leurs yeux deux fois, ça fait des choses pas 
agréables. J'aime pas être deux fois dans les yeux des gens ». Le docteur a 
écrit des choses dans son cahier et puis il a dit : « Alors toi tu ne portes pas 
de lunettes donc tu n'as pas ce problème avec les plus grands de ton 
collège ? » et j'ai dit : « Non, j'ai pas de problème, de toute façon qu'est ce 
que ça change ? La directrice veut pas que j'aille à l'école après les grandes 
vacances. Ils veulent plus de moi là-bas ». Le docteur a regardé sa montre 
et il a fait une grimace et il a dit : « Il va falloir arrêter notre petite 
conversation, c'est l'heure... » et j'ai dit : « okay alors au-revoir ! » et je me 
suis levé et je suis sorti. Je crois bien que le docteur m'a appelé mais j'en 
avais marre alors j'y suis pas retourné. 
18 mai 1987 
J'aurai bien aimé aller au cinéma mais papa a pas voulu. Il a dit qu'il 
était fatigué mais je crois pas, je crois plutôt qu'il voulait pas que j'aille au 
cinéma. Mais bon des fois dans les cinémas le son est trop fort et ça j'aime 
pas du tout parce qu'on peut devenir sourd à cause de ça. Et en plus dans 
1 59
Journal d'un orphelin programmé 
les sièges où on s'assoit, on sait jamais qui y a eut avant et peut-être que 
c'était quelqu'un plein de maladies. J'aimerai pas aller au cinéma un soir et 
le lendemain, me retrouver avec des boutons partout sur la tête et des 
plaques rouges sur le ventre. 
20 mai 1987 
Cette semaine je vais pas voir le docteur Poiré. Il est pas malade, il est 
en vacances. A la maison, Catherine dit qu'elle veut recommencer à 
travailler. Papa veut pas, il dit qu'elle doit rester se reposer et elle dit que 
ça fait six mois qu'elle se repose alors ça va bien comme ça. Et puis 
Catherine essaye d'être gentille avec moi, elle me ramène tout le temps des 
bonbons quand elle va faire des courses pour la maison. Elle me demande 
si je veux d'autre chose. C'est comme si elle voulait tout le temps m'acheter 
des choses mais moi je veux pas. Parce que maman faisait pas comme ça et 
que c'était bien. Et maintenant que maman est morte, j'ai pas besoin de ça. 
Voilà c'est tout. 
22 mai 1987 
Cet été ça va être chouette ! On va aller à Cannes chez papi et mamie, et 
c'est bien parce que là-bas y'a la mer. Papa m'a demandé si ça me ferait 
plaisir d'aller là-bas une semaine ou deux et j'ai dit oui, évidemment ! 
Normalement j'aime pas trop partir de la maison mais ça sera chouette 
parce qu'on emmène Marcel et lui il connaît pas encore la mer. Je sais pas 
très bien nager mais quand même j'arrive à rester jusqu'à dix secondes sous 
l'eau. Sous l'eau j'ouvre les yeux et je regarde mes doigts qui comptent 
jusqu'à dix. Ils sont marrants mes doigts sous l'eau mais pour bien les voir 
faut pas qu'il y ait trop de vagues. Parce que les vagues ça fait que l'eau est 
toute agitée et qu'on voit plus très bien. C'est là que les requins peuvent 
1 60
Journal d'un orphelin programmé 
attaquer et pour Marcel j'espère que ça posera pas de problème. Pour 
l'instant je lui ai pas parlé des requins parce qu'il faut pas qu'il y pense mais 
j'espère qu'on en verra pas. Catherine dit qu'il y a pas de requins en mer 
méditerranée. Mais elle y connaît rien parce que c'est pas ses parents qui 
habitent là-bas, eux c'est en Bourgogne et on peut pas savoir ça quand on 
est né en Bourgogne. Papa je sais pas s'il est né à Cannes, il faudra que je 
lui demande et pour les requins il en parle pas trop, il cache quelque chose. 
Mais je sais pas trop quoi. 
23 mai 1987 
L'autre jour j'ai fais un cauchemar mais j'ai oublié de l'écrire sur mon 
journal. J'aime bien écrire les rêves que je fais parce qu'après quand on le 
relit, ça fait bizarre, c'est comme si on revenait dans le passé et qu'on 
recommençait les choses. 
Dans un épisode des Quatre Fantastiques, ils disaient que si on part très 
loin dans l'espace et qu'on voyage à la vitesse de la lumière, le temps passe 
pas pareil que si on reste sur la terre. Et du coup quand on revient on est 
toujours pareil mais que tous les autres sont plus vieux. J'aimerai bien 
pouvoir voyager dans l'espace plus tard mais papa va me dire que c'est pas 
possible juste parce qu'il veut pas. Papa est un peu peureux, je sais pas s'il 
portait des lunettes quand il était petit. Dans mon rêve j'avais des lunettes 
et elles étaient super parce que quand je regardais les gens qui 
m'embêtaient, ils prenaient feu à cause des rayons qui partaient de mes 
lunettes. Mais ce qu'il y avait de vraiment chouette, c'est que personne ne 
pouvait voir les rayons invisibles. Alors du coup personne voyait que 
c'était moi qui faisais tout ça et les militaires cherchaient ailleurs, sans 
jamais trouver. Mais à un moment y'a mes lunettes qui ont pas fonctionné 
comme il faut et les rayons sont allés dans mes yeux et j'ai vu plein de 
taches en couleur et plus rien d'autre. C'est comme si j'étais dans du 
brouillard alors j'ai crié : « Maman ! » parce que j'avais peur d'être mort. Et 
dans le ciel y avait des nuages en forme de mouchoirs blancs mais pleins 
de choses sales et j'aimais pas ça. Mais comme je savais que maman était 
1 61
Journal d'un orphelin programmé 
pas loin je l'ai appelé encore mais à la place la lumière s'est allumée et c'est 
Catherine qui est entrée dans ma chambre. Elle s'est assise sur le bord du 
lit et elle a caressé mes joues et elle a dit : « C'est juste un mauvais rêve, 
rendors-toi mon chéri... » Elle a remonté les couvertures sur moi et elle m'a 
embrassé. C'était chouette parce que ça faisait comme quand maman 
m'embrassait, avant. Maintenant je sais pas, je me demande comment ça 
fait d'embrasser quelqu'un qui est mort. 
29 mai 1987 
Je me suis occupé de sortir Marcel parce que papa est en voyages. 
Normalement c'est lui qui fait ça le soir mais aujourd'hui ça a été moi. Papa 
a dit que quand il était pas là je devais faire les choses comme lui parce 
que c'était moi l'homme de la maison. Alors Marcel et moi on est allé se 
promener à côté du Rhône, là où il y a des arbres mais où ils vont faire des 
travaux pour faire un chemin. Quand ils auront fini le chemin, on pourra 
marcher super loin et ça sera chouette. Mais quand ils auront fini ça sera 
dans longtemps et peut-être qu'on sera déjà tous morts. 
3 juin 1987 
Il y a encore deux semaines d'école et puis ça sera fini. Le collège ferme 
parce qu'ensuite les profs font passer le brevet à ceux de troisième et nous ; 
on aura fini l'école. Papa et le docteur Poiré sont en train de décider là où 
je vais aller après. Pour l'instant ils savent pas trop mais moi j'espère qu'ils 
trouveront pas parce que j'aime pas trop ça, l'école. Le docteur Poiré m'a 
demandé de venir sans rien aujourd'hui. Il a dit : « Benjamin, je voudrais 
que tu n'apportes pas tes magazines de super-héros, d'accord ? » alors 
voilà, je les ai pas amenés. J'aurais bien voulu quand même. Parce que c'est 
plus chouette quand je peux les lire, ça passe plus vite. Je préfère aller chez 
1 62
Journal d'un orphelin programmé 
le docteur Poiré qu'aller à l'école mais quand même, c'est pas super non 
plus. Avec le docteur on a parlé un peu de tout, et de la télévision aussi. 
Je me souviens plus trop ce qu'on a dit parce que j'ai pas vraiment écouté. 
Mais à la fin y'a papa et Catherine qui sont entrés dans le bureau et ils se 
sont assis à côté de moi. Le docteur a dit : « Je pense que les vacances en 
dehors du cadre quotidien lui feront le plus grand bien. Soyez attentifs au 
moindre de ses gestes inhabituels ». Et Catherine a dit : « Docteur... 
Docteur ! Dites-nous, que... que se passe t-il ? Qu'est ce qu'il a ? » et là y'a 
le docteur qui a fait une tête bizarre, avec les sourcils qui sont devenus très 
gros d'un coup. J'ai regardé papa et il a fait pareil, et puis sa bouche s'est 
tordue, ça faisait une grimace terrible. Papa et Catherine regardaient le 
docteur et le docteur me regardait alors moi j'ai regardé les livres dans la 
bibliothèque derrière son bureau. Je me suis dit que c'était chouette tous 
ces livres et j'ai commencé à les compter. Le docteur a dit : « Madame 
Leroy, je ne voudrais pas m'avancer trop rapidement mais votre fils est 
atteint de troubles psychiques assez évidents. Les symptômes laissent 
présager d'un trouble en particulier mais il faut continuer à travailler pour 
identifier le degré du trouble et ses spécificités. Tout ne s'exprime pas 
toujours de la même façon chez les individus ». Catherine a sortit un 
mouchoir en papier de son sac et elle s'est mouchée, ça a fait un bruit de 
pet et j'avais envie de rigoler. Et ensuite elle a dit : « Docteur, qu'est ce 
qu'il a, exactement ? » et le docteur a dit : « Le nom courant sous lequel on 
regroupe un certain nombre de troubles n'a pas grande signification vous 
savez, je... » et Catherine a dit très vite : « S'il vous plaît docteur, je 
voudrais bien savoir, mettre un nom sur ce qui me fait aussi mal depuis 
neuf mois ! » Le docteur a fait oui et il a dit : « Je comprends... Pour 
l'instant votre fils est en train de grandir et il arrive à une période de sa vie 
où beaucoup de changements vont s'opérer dans son corps et dans son 
psychisme. 
Difficile, dès lors, de fixer un nom en particulier sur une... maladie, si vous 
voulez... » Et papa a dit : « Oui docteur, nous comprenons bien que les 
choses changent beaucoup à cet âge là mais ce que mon épouse vous 
demande est de savoir si notre fils est sain d'esprit ». Alors le docteur a 
ouvert de grands yeux et ses sourcils ont fait des ronds et sont montés très 
haut sur son front. Ca a fait comme deux traces de pattes d'oiseau dans la 
1 63
Journal d'un orphelin programmé 
neige. Et puis j'ai recommencé à compter les livres : à celui qui était gros et 
rouge, j'en étais déjà à quarante-deux. Le docteur a dit : « Comme je vous 
l'ai dis tantôt, votre fils est bien atteint de troubles psychiques, d'une 
certaine forme de psychose apparue vraisemblablement de manière tardive. 
Mais ce terme ne doit pas vous choquer ou vous inquiéter outre mesure. 
Dans les mois à venir, tout peut très bien s'arrêter, on ne peut pas connaître 
à l'avance l'évolution de ces troubles ». Alors, encore une fois, Catherine 
s'est mise à pleurer. J'ai vraiment honte que papa ait choisi une femme 
comme ça pour remplacer maman. 
7 juin 1987 
Depuis qu'on est allé voir le docteur la dernière fois, Catherine pleure 
encore plus souvent. J'aime vraiment pas ça. Elle me regarde et elle veut 
me faire des caresses mais moi je préfère monter dans ma chambre et lire. 
J'aime pas comme elle fait. Elle me respecte pas et le pire c'est que je crois 
qu'elle s'en rend pas compte. Elle est manipulée par Double Face, les 
militaires et tous les autres et elle s'en rend même pas compte. 
9 juin 1987 
Papa m'a dit que pour le mois de septembre ils allaient me trouver une 
nouvelle école et j'ai dit que c'était pas obligé. Et comme papa avait pas 
l'air de comprendre, j'ai dit que je pouvais rester à la maison et pas aller à 
l'école, que c'était pas si grave que ça. C'est vrai quoi, je serai pas malade 
parce que j'irai pas à l'école. Et puis de toute façon je crois pas que je sois 
fait pour l'école. 
1 64
Journal d'un orphelin programmé 
12 juin 1987 
J'ai trouvé des livres dans des cartons, des vieux livres qui sont à papa et 
d'autres qui étaient à maman. J'en ai lu un qui était super chouette et qui 
s'appelle « Sa majesté des mouches ». C'est des romans, ça veut dire que 
c'est des histoires inventées. Y'a pas de dessin dedans, ça me change de 
"Strange" mais c'est chouette quand même. 
18 juin 1987 
On prépare les affaires pour les vacances parce qu'on part cette semaine 
et ça c'est quelque chose de rudement bien. J'en avais un peu marre de 
rester à la maison et d'attendre d'aller voir le docteur Poiré chaque semaine. 
J'y suis allé tout seul hier et je lui ai dis que je ne pensais pas revenir après 
les vacances. Il m'a demandé pourquoi et je lui ai dis que j'étais pas 
malade, que j'allais plus à l'école et que c'était très bien comme ça, qu'il 
fallait me laisser tranquille maintenant. 
Il a pas eu l'air de comprendre, comme d'habitude et puis il a encore écrit 
des choses sur son cahier. Il fait toujours pareil, maintenant ça m'amuse 
plus vraiment. 
22 juin 1987 
Aujourd'hui, on est tous monté dans l'auto de papa aujourd'hui et on est 
parti sur la route. Marcel était dans la malle et il y avait un filet entre lui et 
moi. Il pouvait respirer comme ça et les valises étaient encore derrière lui. 
Il avait pas beaucoup de place mais ça l'a pas embêté. Au début il a tourné 
et il a gratté un peu mais papa a crié alors il s'est couché et il a attendu. Le 
problème c'est que pour aller à Cannes c'est super long. On a mis cinq 
heures pour arriver et comme chez un chien ça fait sept fois plus, ça veut 
dire que pour Marcel c'est comme si on avait roulé trente-cinq heures. C'est 
1 65
Journal d'un orphelin programmé 
vraiment beaucoup, il a dû s'embêter. A Cannes il faisait beau et on est allé 
chez papi et mamie qui habitent une grande maison dans la ville avec un 
grand jardin et surtout il y a une piscine et ça c'est vraiment chouette. Papi 
et mamie étaient sur la porte de leur maison parce qu'ils savaient qu'on 
arrivait. Parce qu'il y a une grille et pour rentrer avec la voiture, on est 
obligé de sonner et y'a une caméra qui filme. J'ai fais signe à la caméra et 
la grille s'est ouverte. C'est un peu comme dans les films d'espionnage pour 
aller chez papi et mamie, j'aime bien ça. Papi est venu nous aider avec les 
valises et tout le monde s'est embrassé. J'ai pas trop compris pourquoi 
mamie était si contente de voir Catherine, elle a pleuré un peu et elle a pas 
arrêté de dire qu'elle était contente de la voir. 
Et papa disait tout le temps « Ca va maman, ça va, allez... » et puis on est 
tous entré dans la maison. J'ai demandé à papi si la piscine était chaude 
mais il m'a dit que c'était pas l'heure d'y aller. Des fois papi il est pas très 
gentil mais je crois que c'est parce qu'il est jaloux parce que je suis plus 
jeune et que lui il est assez vieux alors bientôt il sera mort et pas moi. 
25 juin 1987 
Catherine a voulu aller à la mer et papa a dit que c'était une bonne idée 
alors on a laissé Marcel à la maison de papi et de mamie et on est parti tous 
les trois dans la voiture. Ca fait très longtemps que je me suis pas baigné 
dans la mer alors au début j'avais un peu peur. C'est surtout les requins que 
j'aime pas parce qu'ils nagent sous l'eau et on les voit qu'au dernier 
moment. Et là c'est trop tard parce qu'ils nagent super bien. Ils vont super 
vite et ils ratent jamais leur proie, ils ont plein de dents qui coupent et ils 
peuvent manger un corps très vite. Mais je suis resté là où j'avais pied et 
puis c'était chouette parce que l'eau de mer était claire et on voyait super 
bien alors si y'avait eu un requin on l'aurait vu. Et on s'est baigné pendant 
un moment et puis on s'est séché au soleil sur la plage et on est allé se 
promener le long de la mer. On a marché sur les trottoirs et y'avait plein de 
chaises bleues avec des gens dessus qui regardaient la mer. Y'en avait 
d'autres qui dormaient. Y'avait d'autres gens qui continuaient à se baigner 
1 66
Journal d'un orphelin programmé 
et d'autres qui mangeaient des glaces. Catherine m'a demandé si je voulais 
une glace et j'ai dit oui parce que j'aime bien les glaces. 
Et après on est revenu à la maison et heureusement on a pu se doucher. 
Parce qu'à la mer le truc que j'aime pas c'est qu'après, on a les habits qui 
piquent. Alors voilà on s'est douché mais juste Catherine et moi parce que 
papa il aime bien quand il a les habits qui piquent. Il dit que ça lui rappelle 
quand il était enfant. Moi j'ai voulu prendre ma douche avant Catherine et 
elle a dit oui. Heureusement parce que sinon je crois pas que j'aurais pas pu 
me doucher à cause des saletés. Parce qu'avec ses cicatrices, et l'eau 
chaude et la mer, ça fait des réactions et après ça doit couler et c'est très 
sale d'aller dans la douche après elle. Et puis après la douche je suis allé 
me promener dans le jardin avec Marcel. J'aime bien me promener dans le 
jardin de papi et mamie parce qu'on voit super loin, la mer et toute la ville 
en bas. On voit la route qui est à côté de la mer avec tout plein de palmiers 
au milieu. J'aime bien regarder les gens qui marchent et qui sont tout petit. 
Quand je ferme un oeil je peux mettre les gens entre le pouce et l'index et 
ça fait comme si je les écrasais. C'est comme si on écrasait des cafards. 
J'aime vraiment pas les cafards. Et en plus y'en a toujours tout plein à 
écraser. 
29 juin 1987 
J'aimerai bien habiter toute l'année à Cannes et pas juste pendant deux 
semaines en été. Mais y'a quand même beaucoup de gens ici, 
heureusement la maison de papi et mamie est en haut de la ville. Papa a 
demandé à papi s'il y avait des écoles pour moi ici. Ils en ont parlé dans la 
salle où papi range tous ses livres. Et des livres, il en a vraiment beaucoup 
papi, plus que le docteur Poiré même. 
Je les ai entendus en parler comme ils font des fois papa et Catherine. Ils 
parlent pas fort mais comme je suis jamais bien loin, j'entends tout ce qu'ils 
disent. Ils parlent de moi et de l'école où je vais aller en septembre. C'est 
bien, ça veut dire qu'ils ont tous compris que le collège, c'était pas une 
école pour moi. Maintenant ils vont peut être comprendre que ce qu'il me 
1 67
Journal d'un orphelin programmé 
faut, c'est pas d'école du tout. 
4 juillet 1987 
Aujourd'hui on est allé voir les américains. Sur le port y avait plein de 
gens qui faisaient la fête, avec des majorettes et un orchestre qui faisait 
vraiment beaucoup de bruit. Et au milieu y'avait des gens déguisés avec 
des casques et des maillots avec des numéros. Papa m'a dit que c'était des 
joueurs de football américain. Il m'a dit que ces gens étaient contents et 
faisaient la fête pour fêter l'anniversaire de leur pays, l'Amérique. En tous 
cas ils ont l'air de bien s'amuser en Amérique, j'aimerai bien aller y voir 
mais papa a dit que c'était un peu trop loin pour qu'on y aille avant de 
revenir à Lyon. Dommage, j'aurais bien aimé voir à quoi ça ressemblait. 
Y'avait aussi plein de gens qui jetaient des confettis et des voitures 
drôlement chouettes, super longues et qui brillaient. C'était vraiment 
chouette. Le seul truc pas terrible c'est qu'il y a pas eu de feu d'artifice. 
Alors après on est repartis et on est allé se baigner parce que la mer était 
juste à côté. C'est le truc qui est bien à Cannes aussi ça, c'est que la mer est 
toujours juste à côté de là où on est. Alors du coup pour se baigner c'est 
facile. 
On voit tout le temps des gens en maillot de bains qui vont dans l'eau. Des 
fois y'a des bouées en forme de canard qui traversent la route et les gens 
s'arrêtent parce que les feux sont rouges pour que les canards puissent 
traverser. Et ça à Lyon on le voit jamais, les gens portent jamais des 
bouées en forme de canard. Par contre y'a des feux rouges à Lyon, y'en a 
même beaucoup, papa dit qu'il y en a trop et que tous ces bouchons, on va 
pas nous faire croire que c'est à cause qu'il y a pas assez de feux rouges 
pour réguler la circulation. Papa dit : « je veux bien qu'on me prenne pour 
une vache à lait mais pas pour un con ! » mais j'ai jamais bien compris ce 
que ça voulait dire et papa a jamais voulu m'expliquer. Ou alors peut-être 
qu'il m'a expliqué mais j'ai rien compris. Des fois papa il explique des 
choses mais alors c'est vraiment pas possible de le comprendre. 
1 68
Journal d'un orphelin programmé 
6 juillet 1987 
Ce soir, pendant qu'on mangeait, Catherine a dit : « Benjamin semble 
bien ici, en tous cas il est adorable depuis que nous sommes arrivés » et 
papa a dit : « C'est vrai Benjamin, ça te plaît d'être ici ? » J'ai pas répondu 
tout de suite parce que je mangeais et que j'en avais plein la bouche et que 
maman me disait tout le temps de pas parler avec la bouche pleine. Mais 
dès que j'ai eu fini d'avaler j'ai dit : « Oui, on est bien ici » et puis je 
pensais « Peut-être que les militaires ont perdu notre trace » mais je l'ai 
gardé pour moi. A la place j'ai juste dit : « Maman aurait bien aimé être 
là » et tout le monde m'a regardé comme si j'avais dit je voulais manger 
Marcel vivant. 
Marcel aussi d'ailleurs m'a regardé mais je crois pas qu'il ait pensé la même 
chose. Il est pas idiot, lui. Papi a regardé Catherine et il a dit : « Je suis 
vraiment navrée Cathy chérie, ce doit être si dur pour toi après tout ce que 
tu as déjà traversé... » et Catherine avait les yeux tout rouges mais y'avait 
même pas de larme. Papi m'a dit : « Benjamin, et si tu allais faire un tour 
avec Marcel dans le jardin ? Il faut profiter du jardin parce que nous 
partons demain ». J'ai dit que oui, je voulais bien sortir le chien. Mais en 
fait je savais très bien que ce que papa voulait c'était se débarrasser de moi 
pour dire des choses méchantes sur moi. J'ai longtemps cru que papa était 
pas comme tous les autres et qu'il était avec moi mais maintenant j'ai 
compris. Il est dans le coup avec les militaires qui ont tué maman et il est 
avec les docteurs. Ils veulent faire croire à tout le monde que je suis 
malade et comme ça ils se disent qu'ils pourront me tuer et faire disparaître 
mon corps et que ça étonnera personne. Parce que comme tout le monde 
saura que je suis malade, ils se diront que c'est la maladie qui m'a tué. Papa 
était pas comme ça avant. C'est pendant la maladie de maman qu'il a dû 
changer, il a dû attraper des microbes à l'hôpital quand on allait voir 
maman. C'est ça qui l'a fait devenir comme ça. Et puis cette nouvelle 
femme là... 
1 69
Journal d'un orphelin programmé 
Pourtant c'était drôlement propre à l'hôpital et dommage que ça soit si 
blanc parce que ça m'aurait bien plu sinon. Maman était allongée et elle 
avait un chapeau blanc sur la tête mais on voyait pas ses cheveux parce 
qu'elle en avait plus. Et il y avait des gens qui nettoyaient partout, et puis 
des gens avec des masques sur la bouche et sur le nez aussi. 
Mais eux ils venaient pas dans la chambre de maman, parce qu'ils avaient 
rien à y faire. Et là pendant qu'on allait voir maman, je crois bien que papa 
a dû respirer des microbes et que c'est ça qui l'a changé. J'ai lu dans un 
épisode de "X-Men" que parfois ça arrivait chez les gens et qu'ils 
devenaient des mutants, ça veut dire que les trucs qui composent leurs 
corps se mettent à changer. Ils sont alors récupérés par Magnéto qui les 
prend dans son équipe de mauvais mutants qui veulent détruire l'espèce 
humaine. Alors tout est clair et ce que je croyais au début, c'était vrai 
finalement : le docteur Poiré c'est bien Magnéto. Il est malin parce qu'il a 
fait semblant d'avoir un rhume pour pas que je le soupçonne mais il avait 
lu dans mon journal que j'avais compris. Il a bien failli m'avoir mais c'est 
normal il est super fort, il peut contrôler l'esprit des gens et des fois même 
les "X-Men" se font avoir. Heureusement que j'ai tout compris. Ca fait un 
peu peur tout ça parce que demain on repart à Lyon et ici je me sentais un 
peu plus en sécurité. Si on revient à Lyon ça veut dire que je vais devoir 
retourner voir Magnéto mais je veux pas qu'il puisse lire mon journal parce 
que cette fois ça voudra dire qu'ils feront tout pour m'éliminer. Je suis 
devenu trop dangereux. Tant que j'avais pas compris pour papa, je risquais 
rien. Je me demande si je dois aller voir la police et leur dire. Mais la 
police c'est l'armée et ils sont tous dans le truc. Celui que je devrais trouver 
c'est le professeur Charles-Xavier, le chef des mutants qui sont bons. Mais 
je peux pas savoir où il est, alors que lui il pourrait me trouver parce qu'il a 
un appareil pour trouver tous les mutants dans le monde. Il appelle ça le 
"Cérébro" et ça doit être vachement bien. 
Voilà, papa est contre moi lui aussi et ça c'est pas une bonne chose parce 
que ça veut dire que je suis cerné. Il faut que je trouve comme m'échapper 
des militaires et de Magnéto, de papa et de Catherine. Enfin je vais aller 
dormir et j'aurais trouvé une solution demain avant qu'on parte. C'est pas 
comme à l'école, je trouve toujours des solutions quand il y a des 
problèmes. Faut juste que je dorme. 
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Journal d'un orphelin programmé 
7 juillet 1987 
Ce matin je me suis levé comme d'habitude, je voulais pas qu'ils se 
doutent de quelque chose. J'ai pris mon petit déjeuner avec du chocolat et 
du lait et j'ai donné un peu de mes croissants à Marcel parce qu'il a pas 
l'habitude d'en manger quand on est à Lyon. Et que quand même c'est 
drôlement bon les croissants surtout ceux que mamie achète, ils sont pur 
beurre et quand on les mange y'a des bouts qui fondent dans la bouche. 
Marcel aime bien les croissants, il est pas bête Marcel. D'ailleurs je me 
demande si ça existe aussi les mutants chez les chiens. Alors après avoir 
déjeuné je suis monté dans la chambre où je dors et j'ai préparé mes 
affaires parce que papa a dit qu'on partait à dix heures. J'ai pas beaucoup 
dormi cette nuit parce que je voulais trouver une solution. Et je l'ai trouvée. 
Ils seront drôlement étonnés de comment j'ai pu leur échapper. J'ai déjà 
tout repéré, depuis longtemps même. Je vais finir de préparer mes affaires 
et puis je vais leur dire que je vais attendre dans le jardin. J'aime beaucoup 
le jardin alors ça les étonnera même pas. J'aime bien les fleurs et les arbres, 
ça me fait du bien de les regarder. Alors ensuite je marcherai jusqu'au bout 
du jardin, là où il y a le mur de la maison et je monterai dessus. 
Et là il y a toute la colline avec des rochers dessous et le port tout en bas. 
C'est haut et je crois que je pourrais mourir assez vite. A cette hauteur 
normalement on meurt, sauf si on est un super-héros mais moi j'en suis pas 
un. Et là je leur échapperai vraiment parce qu'en plus de pas revenir à Lyon 
voir Magnéto, je retrouverai maman. Voilà, c'est exactement comme ça 
que ça va se passer. 
1 71
2 
15 septembre 1994 
Sept ans ! Sept putains de longues années, voilà ce qu'il m'aura fallu 
pour sortir du trou noir. Alors donc voilà, c'est reparti pour un tour. Je ne 
sais pas combien de temps exactement il me reste. Sacrée chute quand 
même... Une chute qui ne semblait jamais s'arrêter et l'air qui se raréfiait 
comme je m'abîmais dans les strates de la Terre. Ah ça on peut dire que je 
leur échappais aux hordes de loups qui en avaient après moi. Et quoi de 
mieux que de mourir pour échapper à ses assassins ? Sept ans après, je ne 
regrette pas mon geste même si ça a fait drôlement mal. Quand je suis 
arrivé en bas de la colline, je devais pas avoir belle figure. J'étais brisé de 
partout, colonne vertébrale détruite, fractures du bassin, des jambes, des 
bras, je vais pas faire l'inventaire complet parce que ça frôlerait 
l'impertinence. Bonjour monsieur coma, je m'appelle Benjamin, j'ai onze 
ans et je voudrais bien que vous me lâchiez la grappe, que je puisse crever 
tranquille. Ah ! Sûr qu'il a dû tirer une drôle de gueule quand il m'a vu 
arriver. 
16 septembre 1994 
Sauf que voilà, aujourd'hui j'ai dix-huit ans et je suis revenu de cette 
visite. Il m'a fallu un peu de temps, c'est sûr. Parce qu'on en revient pas 
comme ça, en claquant des doigts. Pas question de prendre le bus non plus 
parce que là-bas, il n'y a pas d'arrêt de bus, il n'y a que des arrêts de mort. 
Et pourtant je l'ai désirée, oh comme je l'ai désirée cette maquerelle vieille 
comme le monde. J'aurais tant voulu qu'elle descende de son char pour 
venir s'occuper de moi. 
2 72
Danse pour moi dame la faucheuse, montre-moi ton nombril trou noir et 
fais-moi la danse du ventre que je vois le désespoir du monde dans le reflet 
de tes os de poussière ! Putasserie sans nom, je t'aurais craché à la gueule 
quand j'ai ouvert les yeux et que j'ai vu les néons, lumière affreuse, 
blancheur laiteuse agressive avec dans le scintillement toute l'insupportable 
suffisance de l'homme... 
18 septembre 1994 
Aujourd'hui j'ai dix-huit ans et je peux manger et boire tout seul. Mais 
ça n'a pas toujours été aussi facile. Avec la mâchoire explosée comme une 
vieille pastèque tombée du troisième, je ne pouvais me nourrir qu'avec une 
foutue paille. Bouillie merdique que m'a servie une infirmière acariâtre 
avec, en guise de jambes, des jambons roses montés sur ressorts mous. Sûr 
qu'avec ça sous les yeux, on risque pas de s'étouffer à boire de travers. 
Bouillie merdique que j'ai du téter pendant des mois comme un nouveau 
né. Et pendant ce temps, les médicaments pour oublier les os brisés dans le 
dos, dans le cul, dans les bras... Avec les jambes paralysées, je sentais pas 
mes fractures, c'était déjà pas si mal. Je pouvais me concentrer sur celles 
des bras et regarder mes mains atrophiées, rabougries comme les serres 
d'un oiseau crevé. Saloperie d'hôpital, avec tous ces vieux dans les couloirs 
que j'entendais tousser. Et quel horizon ! Une fenêtre grise semaine après 
semaine, mois après mois, merci les usines du coin pour vos fumées en 
guise de barreaux. Restait la télévision pour penser à autre chose, un peu. 
Et puis les médicaments pour dormir qui faisaient leur boulot et alors 
l'image se brouillait, tout se mettait à tanguer et là c'était vraiment bon. 
C'était le seul moment vraiment bon, ce moment où tout basculait et qu'on 
s'en allait pendant un moment. Comme une conditionnelle au petit matin 
avec retour programmé à la prison lorsque le soir tombait. 
20 septembre 1994 
Journal d'un orphelin programmé 
2 73
Journal d'un orphelin programmé 
Finalement c'est William Golding qui m'a sauvé. Mon père avait trouvé 
son bouquin « Sa majesté des mouches » dans ma chambre et il me l'a 
apporté un jour de visite à l'hôpital. Alors je l'ai relu, tout simplement. 
Parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire et que pas bête, mon père savait 
qu'il valait mieux me donner ça qu'un "Strange". Et après j'ai demandé à 
lire d'autres bouquins et c'était parti. Ce n'était pas facile pourtant avec mes 
doigts brisés et mes poignets déchirés. Ca me faisait trop mal. Alors des 
types sont passés étudier la question et on m'a installé une planche avec un 
élastique transparent pour caler le bouquin et une baguette dans la bouche 
pour tourner les pages. Un peu plus tard à la télévision j'ai vu qu'un célèbre 
savant qui utilisait le même système parce qu'il était atteint d'une maladie 
évolutive qui le paralysait chaque jour un peu plus. Et ça m'a rassuré. Je 
me suis dit que c'était drôle quand même que ce savant et moi, tellement 
nul en maths, on se retrouve avec la même baguette dans la bouche pour 
tourner les pages d'un bouquin. C'est là que j'ai compris que la mort n'était 
qu'une vieille pute bouffée par l'arthrose mais sûrement pas par les 
remords. Et puis aussi qu'elle était dotée d'un sacré sens de l'ironie. Sacrée 
faucheuse, toujours prête à déconner ! Mais voilà, tout s'est plutôt bien 
terminé puisque je suis pas mort, finalement. 
Et à l'hôpital, malgré tout ce blanc qui me faisait vomir et toutes ces 
douleurs, j'ai appris à connaître Hemingway, Steinbeck, Dostoïevski, 
Gogol, Saroyan, Kafka... Je suis devenu un lecteur accompli, passant d'un 
classique à l'autre avec une aisance qui comblait mon père de bonheur. Il 
s'en est longtemps voulu car pendant ma longue absence à l'hôpital il a lu 
mon journal et il s'est senti coupable de mon saut dans le vide. Maintenant 
je crois qu'il a fait la paix avec lui-même. Il paraît que le plus dur est fait : 
la sortie du coma et la rééducation puis l'acceptation du handicap. Moi j'en 
fiche de devoir circuler sur quatre roues au lieu de deux jambes. Et il m'a 
fallu du temps pour récupérer mes mains. Bon, à choisir, je dis pas, bien 
sûr mais voilà, c'est comme ça, j'ai essayé de fuir et on m'a retenu, j'y ai 
perdu deux jambes, le jeu en valait la chandelle. Inutile de regretter 
maintenant, c'est trop tard. Alors j'ai accepté et je l'écris encore : si c'était à 
refaire, je le referai. 
2 74
Journal d'un orphelin programmé 
25 septembre 1994 
Ce matin j'ai rendez-vous pour un travail. Mon père a des relations alors 
forcément, ça aide pour décrocher des entretiens mais ça va en général 
assez vite. Les types me posent des questions et en général ça se passe de 
deux manières : soit ils me disent qu'ils sont désolés mais que je vais pas 
être assez performant, soit ils me disent qu'ils vont me trouver quelque 
chose, même s'ils doivent tuer père et mère pour ça. C'est comme si être 
dans un fauteuil revenait à être un débile mental ou alors une pupille de la 
nation qu'il faut absolument aider. 
Je n'ai besoin ni d'injustice ni de compassion. Et ça, je crois pas qu'ils 
soient prêts à le comprendre tous ces gars avec leurs tristes cravates et 
leurs vestes étriquées. Je ne demande pas la lune, pourtant. Enfin, on verra 
bien... 
26 septembre 1994 
J'ai pas eu le boulot, évidemment. Le plus difficile à encaisser, c'est 
quand j'explique au gars l'accident, les années de rééducation mentale et 
physique, et qu'il dit que quand même, sans diplôme, je crois au père noël 
si j'espère trouver un job. A cet instant précis de l'entretien, je suis 
généralement partagé entre l'envie de rire et l'envie de meurtre. Et je ne 
choisis aucune de ces solutions même si la seconde me tente de plus en 
plus furieusement. Les types prennent des airs affectés, il faut les voir 
froncer les sourcils, c'est tout leur foutu visage qui se met à se tordre 
comme s'ils s'échauffaient pour un concours d'imitation de Jerry Lewis. 
Bande de mous du bide, je les méprise tous. A commencer par mon père 
bien sûr, ce gentil crétin qui s'imagine qu'on va m'ouvrir les portes du 
merveilleux monde de l'emploi pour l'unique raison que je suis son fils 
revenu d'entre les morts et de trois ans d'analyse chez un psy. Les hommes 
sont comme les chiens : ils devraient jamais grandir. C'est maman qui 
2 75
Journal d'un orphelin programmé 
disait ça et elle avait bien raison. 
28 septembre 1994 
Lorsque j'ai pu commencer à me déplacer, environ deux ans et demi 
après l'accident, je suis allé voir un nouveau psy. A l'époque je les appelais 
encore des docteurs mais depuis j'ai appris à faire la différence. D'un côté il 
y a les psys qui s'occupent de l'intérieur de la tête et de l'autre il y a les 
docteurs qui s'occupent d'à peu près tout le reste. Avant mon saut dans le 
vide, je n'avais jamais eu besoin d'aller voir un docteur ou alors quand 
j'étais nourrisson. Par contre des psys ça, j'en ai vu. Aujourd'hui je sais que 
mon père n'a jamais essayé que de me faire soigner et que ses intentions 
étaient pacifiques envers moi. Il m'aura fallu du temps pour comprendre 
que mon père était bon mais il m'en aura fallu plus encore pour 
comprendre qu'il n'était qu'un foutu imbécile. Pendant que j'étais à l'hôpital 
avec le corps qui se prenait pour un container de verre pilé, deux ou trois 
psys se sont succédés à mon chevet. Parler, c'était à peu près la seule chose 
que je pouvais faire encore lorsque ma mâchoire est redevenue ce qu'elle 
était avant. Pour écrire, ça a été plus long, beaucoup plus long, parce qu'en 
plus de ne plus pouvoir, je ne savais plus le faire. Ce n'était pas de bons 
psy, tout juste de désoeuvrés psychologues qui avaient lu des bouquins de 
psychiatrie et qui essayaient de se convaincre qu'ils étaient passés de l'autre 
côté de la ligne. Mais ils n'abusaient personne, à commencer par 
moi-même. J'étais jeune mais je n'étais pas débile et je m'en rendais bien 
compte. Mais ça me faisait de la visite alors plutôt que de rester seul dans 
ma chambre avec cette télé, pourquoi pas ? Ils me servaient de pause 
mentale entre « L'adieu aux armes » et « Les âmes mortes ». Par contre 
quand je lisais « Les vertes collines d'Afrique » ou bien « Mort dans 
l'après-midi », je ne supportais pas d'être interrompu. 
Je pouvais lire un bouquin dans la journée, à condition que les 
médicaments ne m'abrutissent pas. Sinon je m'endormais et ma bouche ne 
tenait plus la baguette magique qui tournait les pages. Bref, tous ces types 
2 76
Journal d'un orphelin programmé 
qui sont venus me voir m'ont plus tenu lieu de compagnie que de psy. Et 
donc, deux ans après l'accident, je pouvais sortir de temps en temps pour 
aller voir un psy, un vrai cette fois. C'est un médecin de l'hôpital qui l'avait 
conseillé à mon père alors il a organisé le rendez-vous en accord avec les 
sorties autorisées de l'hôpital et on y est allé. C'était un après-midi de 
printemps et c'était de l'autre côté de la ville. Mais de toute façon quand on 
était à l'hôpital, tout était de l'autre côté de la ville, à commencer par la 
maison. On a pris un bus et c'était la première fois que je montais dans cet 
engin avec un fauteuil roulant. C'était vraiment la chienlit. Mais il faisait 
beau et j'étais vraiment content de sortir de ce foutu hôpital alors je me 
fichais des difficultés de déplacement. Et puis mon père était là à veiller au 
grain, à me pousser et à faire de la place autour de nous comme si son fils 
était la huitième merveille du monde. La première fois que j'ai mis les 
pieds, ou plutôt les roues, chez madame Granger, je n'ai pas fait attention à 
ses jambes. Je ne me souviens pas de ce qu'elle portait ce jour-là mais 
plusieurs mois plus tard aucun des détails de ses tenues vestimentaires ne 
m'échapperait. Ce fut un bon psy, qui m'a aidé, le premier qui m'ait fait 
prendre conscience de quelques trucs. Mais la puberté a fait son boulot et 
des trucs se sont remis à fonctionner à l'intérieur de ma vieille tête toute 
cabossée. N'empêche, mon père dit qu'elle a fait du bon boulot et pour une 
fois je suis bien d'accord avec lui. 
2 octobre 1994 
Quand je regarde Marcel, je me rappelle combien il a pu me manquer 
pendant tout le temps que j'étais à l'hôpital. Quand je suis revenu habiter à 
la maison, il s'était écoulé plus de deux ans et demi. En vie de chien, ça fait 
dix-sept ans. Dix-sept ans, c'est rudement long et c'est pour ça que Marcel 
m'avait oublié et qu'il ne m'a pas fait la fête quand je suis revenu. J'étais 
content de rentrer à la maison, je crois. Mais maintenant il fallait se 
déplacer dans un fauteuil et les choses n'étaient pas aussi simples qu'avant. 
Il a fallu aménager ma chambre au rez-de-chaussée et faire quelques petits 
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travaux supplémentaires pour que je puisse avoir un minimum de confort. 
Quand on passe autant de temps dans un hôpital, on apprend à relativiser le 
confort et à faire sans. Et puis Marcel est redevenu comme avant, ou 
presque, juste un peu plus vieux. Aujourd'hui il est encore plus vieux et il 
ne court plus partout comme avant. Il est comme moi, je suis un vieux 
chien. 
4 octobre 1994 
Madame Granger avait des jambes spectaculaires et une façon de les 
bouger qui l'était tout autant. J'avais quinze ans et mes hormones étaient en 
pleine ébullition. Et on n'a rien trouvé de mieux à faire que de m'enfermer 
deux heures par semaine dans le bureau de cette psychiatre. Lorsque j'étais 
à l'aise dans mon fauteuil, elle était assise sur un autre fauteuil face à moi, 
les jambes croisées et son bloc-notes sur les genoux. 
Je regardais ses jambes fines et longues, bronzées et musclées. Madame 
Granger faisait beaucoup de sport et elle avait même quelques coupes dans 
la bibliothèque derrière son bureau. Et puis je regardais, toujours du coin 
des yeux, sa poitrine qui semblait à l'étroit sous ses chemisiers clairs un 
peu trop étriqués. Je voyais le renflement sérieux au niveau de ses seins et 
alors instantanément je me mettais à bander comme un cerf. Pendant les 
cinq premières minutes de l'analyse, je bandais dur. Et puis on commençait 
à travailler et ça passait. Parfois ça revenait en cours de séance mais le pire 
c'était au début. Je crois bien qu'elle s'en rendait compte et que ça lui faisait 
plaisir. Elle était un peu nympho sur les bords la Granger. Si j'avais été à la 
place de mon père, j'aurais essayé de me l'envoyer. C'est d'ailleurs 
peut-être ce qu'il a fait, il faudrait que je lui demande. 
9 octobre 1994 
Journal d'un orphelin programmé 
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Journal d'un orphelin programmé 
Reprendre l'habitude d'écrire sur ce cahier ça n'a pas été facile. J'avais 
essayé l'été dernier mais y'avait rien qui venait, je savais pas quoi raconter. 
Faut dire que pendant un moment j'ai pas écrit, je savais même plus écrire ! 
Alors j'ai appris à nouveau et le plus drôle c'est que mon écriture n'est plus 
du tout la même qu'avant. Pendant tout le temps que je voyais madame 
Granger, j'ai continué ma rééducation à l'hôpital. Et je n'avais plus à 
prendre tous les médicaments parce que ça me faisait du bien de parler 
avec madame Granger. Passées les cinq minutes d'introduction, on faisait 
du bon travail elle et moi. Après l'accident je n'ai plus du tout entendu 
maman me parler, plus d'histoires de limbes et de messages de l'au-delà. 
Je ne pensais plus trop à ces histoires de meurtre et j'ai laissé Catherine 
tranquille, enfin je crois. Et puis tout est revenu, comme ça, d'un seul coup 
avec toute les effluves qui vont avec, comme un vieux fromage 
oublié qu'on remet sur la table. C'était quelques mois après l'accident ; je 
me suis souvenu. La mémoire, quand même, c'est quelque chose ! Madame 
Granger m'a aidé à ne plus avoir peur de mes cauchemars et à bien dormir. 
C'était la première étape vers une amélioration. Parce qu'à cette époque je 
ne dormais presque plus. Chaque nuit je faisais le même cauchemar, 
toujours à la même heure, vers deux heures du matin. Dans ce cauchemar 
des militaires venaient me lacérer les seins avec des lames de rasoir. Ils 
tranchaient mes tétons et quand ils les arrachaient de ma peau, ça faisait 
des courants d'air glacial. Alors ils jetaient les morceaux à leurs chiens 
mais leurs chiens à têtes de diable, c'était des chiens rouges et dans leurs 
yeux, il y avait des lueurs d'apocalypse. Après ce cauchemar je ne pouvais 
plus me rendormir alors je lisais. C'est à ce moment que j'ai attaqué la 
lecture de Boulgakov et d'Isaac Babel. J'ai relu « Coeur de chien » et 
« Récits d'Odessa » une bonne paire de fois durant ces insomnies. Je crois 
que je n'aurais pas pu supporter tout ça sans la lecture. C'est là que je me 
suis dit que quand j'aurais retrouvé l'usage de mes mains je me lancerai 
dans l'écriture. Je me souviens avoir demandé à mon père ce qu'il fallait 
faire pour devenir écrivain. Il m'a regardé, ses yeux ont fait des ricochets 
dans ses orbites et il m'a dit : « Et bien il n'y a pas besoin de faire d'étude 
particulière, ce qu'il faut c'est du talent et de la chance. Il n'y a aucune 
formation pour devenir écrivain. Je suppose qu'on a ça dans le sang ou 
pas... » Le sang n'a rien à voir là-dedans, je veux dire le sang au sens 
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Journal d'un orphelin programmé 
littéral du terme. 
Mais je me souviens m'être dit qu'avec le retard que j'avais à l'école et le 
peu d'intérêt que je manifestais pour les études, le métier d'écrivain me 
paraissait une bonne idée. J'allais devenir écrivain et puis l'affaire était 
entendue, pas besoin de revenir dessus. J'ai annoncé la nouvelle à mon 
père. Il a regardé le fauteuil roulant, ses roues en caoutchouc gris et la 
marque de mes fesses sur le siège. Il a regardé le lit où j'étais allongé et la 
foutue baguette magique fichue au coin de mes lèvres pour tourner les 
pages. Il a regardé mes mains atrophiées et amnésiques et les cicatrices sur 
mon crâne rasé. Il a regardé le vautour cassé qui lui servait de fils et il a 
éclaté de rire. Il a explosé de rire comme une baudruche vulgaire et sans 
âme. 
15 octobre 1994 
Encore un entretien, cette fois c'est dans le centre ville de Lyon et là 
c'est déjà pas mal. Même si le boulot ne donne rien d'intéressant pour moi 
je pourrais toujours aller me balader. Il y a de grands trottoirs pour aller 
là-bas et il fait un temps superbe. On ne se croirait pas à Lyon. Alors je 
vais voir ce dont il s'agit. D'après ce que mon père m'a dit, c'est un boulot 
de saisie de données sur informatique. C'est donc un truc complètement 
con et qui n'apporte strictement rien mais bon, ça ou autre chose... 
19 octobre 1994 
J'ai planté l'entretien et en beauté ! De toute façon je m'en foutais je ne 
voulais pas de ce poste à la con. Mon père n'a rien trouvé de mieux à faire 
que de me dire que je devais trouver un job pour noël. Il m'a dit que j'avais 
assez glandé et que si je ne me prenais pas en main pour décrocher un job 
d'ici noël, il me foutrait dehors. J'ai dit « Chiche ». 
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Journal d'un orphelin programmé 
22 octobre 1994 
Les cauchemars ont recommencé. Cette nuit, pour la première fois 
depuis plusieurs mois, je ne sais plus depuis quand, peut être le 
printemps ? J'ai fais un cauchemar au début de la nuit et après je ne savais 
plus si c'était vrai ou juste un rêve. L'histoire ? La voilà... Deux vélos qui 
apparaissent en haut d'une colline avec deux silhouettes qui pédalent 
dessus. Les vélos approchent de plus en plus vite et lorsqu'ils sont sur moi 
je me rends compte que ce sont deux gorilles. Sauf que ce ne sont pas des 
gorilles normaux, ce sont des gorilles avec des regards d'homme. Je pense 
qu'il s'agit de déguisements alors je les insulte parce qu'ils m'ont fichu la 
trouille. Mais là ils se mettent à méchamment grogner et ils lâchent leurs 
bicyclettes et ils se frappent la poitrine en gueulant de plus belle. Là je ne 
réfléchis plus et je m'enfuis en courant et derrière moi ils se lancent à ma 
poursuite en aboyant. Je cours pendant un moment, je cours entre des 
immeubles qui montent très haut dans le ciel et dont les sommets 
disparaissent dans les nuages. Bientôt je sens une douleur dans mon ventre 
et puis une chaleur intolérable sur ma jambe et ça passe. Je me suis pissé 
dessus mais je continue à courir. 
Et là j'entends des voix qui me guident et qui m'entraînent dans un 
labyrinthe. Il s'agit d'un labyrinthe de murs couverts de graffitis et de 
vieilles affiches publicitaires décollées. A cet endroit tout ce que je vois est 
en noir et blanc et il y a des taches sur l'image, comme une vieille photo 
qui a été abîmée. Les gorilles tombent dans le panneau et me suivent et je 
m'enfonce vers l'oeil du labyrinthe. Je sens mes pieds qui se mettent à 
battre dans l'air et je vois que je m'élève dans les airs. Gueulant toujours 
plus fort, les gorilles s'arrêtent de galoper et ils me regardent leur échapper, 
fous de rage. Alors des militaires débarquent de nulle part, emmenés par 
Double Face et Magnéto surgis de foutre Dieu sait où. Ils tombent sur les 
gorilles et c'est une bataille rangée entre les hommes et les primates. Il y a 
beaucoup de sang et de cris, de fureur et de haine et je regarde tout ça 
comme en apesanteur, à une trentaine de mètres au-dessus du sol. Sous 
2 81
mes pieds, je vois les couteaux des hommes qui tailladent les poitrines des 
gorilles. Et dans une mer de sang dont le niveau ne cesse de monter entre 
les murs toujours plus étroits, je vois les bras armés des militaires qui 
découpent les boîtes crâniennes des gorilles. Alors, dans un immense éclat 
de rire dont l'intensité semble pouvoir faire défaillir la lumière du soleil, 
Double Face ingurgite les cervelles des primates. A mes côtés, elle vient de 
me rejoindre. Maman. Elle me caresse tendrement le visage et elle me 
sourit. Il n'y a que le reflet du carnage tout proche qui se reflète dans ses 
yeux couleur de ciel. 
25 octobre 1994 
Catherine et mon père vont partir une semaine au Maroc, et je vais donc 
rester tout seul dans la maison pendant ce temps. Il paraît que ça va leur 
faire du bien. Moi je n'aimerai pas partir de la maison pendant une 
semaine. Je suis bien dans ma chambre, j'écoute des disques et je lis des 
bouquins et je demande rien d'autre qu'on me foute la paix. Mon père ne 
voulait pas partir au début. Il avait peur que je ne prenne pas mes 
médicaments. Et oui, mes médicaments ! Tous les jours, les petites pilules 
pour pas que les voix ressurgissent dans ma tête. Si j'oublie ça enfle et je 
recommence à entendre maman qui me parle depuis l'autre côté. C'est pas 
que j'aime pas ça mais ça fait désordre, rapport à Catherine. Elle est sympa 
cette Catherine et j'ai pas envie de lui faire de la peine. Ca fait un moment 
qu'elle s'est mise avec mon père maintenant alors j'essaye d'être sympa 
avec elle. Des fois je l'appelle "maman" mais c'est vraiment quand je suis 
très content et qu'elle est très sympa. Et là faut voir le sourire qui s'arque 
sur son visage, c'est comme si tout son corps se mettait à vibrer. Y'a des 
gens qui attachent une sacrée importance à des petits détails comme ça. 
29 octobre 1994 
Journal d'un orphelin programmé 
2 82
Journal d'un orphelin programmé 
Voilà, ils sont partis. J'ai cru qu'ils ne partiraient jamais. C'est la 
première fois depuis mon accident que je ne vais pas dormir avec 
quelqu'un d'autre pas très loin. Mon père et Catherine étaient là avant et 
après l'hôpital, jamais loin si besoin. 
Et à l'hôpital, forcément, c'était bourré de monde qui était prêt à se ramener 
au pas de course au moindre cri que je poussais. Ca c'était bon. Attendre le 
plus sombre de la nuit, lorsqu'il n'y a plus aucun bruit, personne dans les 
couloirs. Ca ronfle dans toutes les chambres et les infirmières de garde 
somnolent dans leur local. Alors je prenais ma respiration et je me mettais 
à gueuler le plus fort que je pouvais pendant très longtemps, jusqu'à ce que 
quelqu'un finisse par arriver. Et en général ça ne durait jamais bien 
longtemps. Ca débarquait en force dans la chambre, façon charge de la 
brigade légère... Oh comme j'aimais faire ça ; ça m'occupait pendant toutes 
ces nuits où je ne pouvais pas dormir. J'ai toujours eu un problème avec le 
sommeil et les médecins n'ont pas voulu me donner des somnifères. Depuis 
que je prends des médicaments pour ne plus entendre les voix, je dors 
quand même mieux. Enfin, jusqu'à maintenant parce que ça recommence 
un peu depuis quelques nuits. Et puis il y a les cauchemars aussi qui 
reviennent. Les docteurs l'avaient annoncé, ils avaient dit que, peut-être, il 
faudrait augmenter les doses. On verra bien. Pour l'instant je suis bien 
content de rester seul à la maison. Personne sur le dos pour me dire ce que 
je dois faire par rapport au boulot. Du boulot, ils veulent pas en donner à 
un handicapé... Alors je pourrais rester chez moi, à bouquiner et à écouter 
de la musique, ça serait pas plus mal. Et puis mon père a suffisamment de 
pognon pour me garder ici jusqu'à la fin. 
30 octobre 1994 
Première nuit bien passée depuis un bail. Pas de cauchemar et presque 
pas de voix avant de m'endormir et puis aussi presque pas d'insomnie. Je 
vais passer la journée à lire Stevenson et puis après on avisera. Je pense 
2 83
Journal d'un orphelin programmé 
que mon père va me téléphoner dans la journée pour voir si tout se passe 
bien. Il sait très bien que je suis capable de me débrouiller tout seul mais il 
faut quand même qu'il fasse comme si j'étais encore un gosse. Mon père 
est persuadé que je suis encore un gamin et c'est grave. Je suis allé 
plusieurs fois voir des psys et je les aime bien mais quand même je pense 
que mon père devrait aller en voir un lui aussi. Et pas vis à vis de moi, 
cette fois. Parce que pendant ma rééducation il est venu souvent et 
Catherine aussi, on a discuté pendant des heures avec des psychiatres et 
moi ça ne m'intéressait pas beaucoup. Mais bon, quand même, y'en avait 
parfois des bons et mon père a un problème vis à vis de mon âge. Il faudra 
bien qu'il accepte un jour que j'ai dix-huit ans. Je suis majeur aux yeux de 
la loi mais pas aux yeux des casinos. De toute façon je suis pas fan des 
casinos. Enfin, je crois... 
31 octobre 1994 
Cette nuit j'ai rêvé et c'était agréable mais je ne me souviens plus de 
quoi il s'agissait. Je crois que ça avait rapport à madame Granger. Je crois 
me souvenir qu'elle était nue pendant une de nos séances. Mais ce n'était 
pas dans son bureau, il y avait des arbres exotiques et plein d'autres choses 
très étranges autour. Enfin, c'était agréable et j'ai bien dormi. 
1er novembre 1994 
Aujourd'hui c'est la Toussaint et normalement on va fleurir les tombes 
de ses morts. Les fleurs à apporter sont des chrysanthèmes mais je sais pas 
pourquoi parce que les morts eux, ils s'en foutent pas mal que ce soit des 
chrysanthèmes ou autre chose. Mais tout le monde fait quand même pareil, 
c'est bien qu'il doit y avoir une raison. Maman, je ne sais même pas où elle 
est enterrée. Ca m'empêche pas de penser à elle mais quand même, mon 
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Journal d'un orphelin programmé 
père aurait pu me le dire. Certainement que c'est en Bourgogne, à 
l'occasion, j'aurais pu demander à pépé et mémé mais ils sont morts l'an 
dernier. Forcément ils auront un peu de mal pour me le dire, maintenant. 
N'empêche que maman arrive bien à me parler, alors pourquoi les autres ne 
le feraient-ils pas ? Par contre quand maman me parle, j'arrive toujours pas 
à lui répondre et ça c'est bien dommage. Parce que j'aimerai bien lui dire 
qu'elle me manque. 
2 novembre 1994 
J'ai calculé que normalement j'aurais du passer mon baccalauréat cette 
année. Je veux dire, si j'avais pas eu cet accident et si j'avais été capable de 
continuer à l'école, j'aurais du passer le bac cette année. Et à la place de ça 
je suis là, dans ce fauteuil, chez mon père, à attendre que les journées 
passent. J'aimerai vraiment commencer vite à être écrivain mais je sais pas 
du tout comment il faut faire. Le seul métier qui m'intéresse, il n'y a 
apparemment aucune formation pour l'apprendre. 
Et après Catherine me dit que je ne sais pas m'y prendre et que je ne suis 
pas assez persévérant ! Mais j'aimerai bien qu'elle m'explique, elle, 
comment je fais pour être écrivain si personne ne peut m'apprendre ! Elle 
est bien gentille Catherine mais des fois elle m'horripile. Parfois je me dis 
que je lui casserai bien sa sale gueule. Je sais que c'est mal de penser à des 
choses comme ça mais c'est plus fort que moi. Je sais aussi que mon père 
est amoureux d'elle sinon elle habiterait pas avec nous depuis aussi 
longtemps mais je pense qu'elle a été trop gâtée par mon père. Il l'a 
littéralement pourrie. Je me souviens des premiers jours où elle est venue 
habiter chez nous, après la mort de maman. Fallait voir comment mon père 
s'occupait d'elle. Toujours à ses petits soins, derrière elle, sans cesse prêt à 
se mettre en quatre pour elle, comme si c'était elle qui sortait de deux ans 
de cancer ; c'en était écoeurant ! Pas étonnant après que mon père et le psy 
aient voulu me persuader que Catherine était maman. Voilà quel a été leur 
obsession à eux tous, pendant toutes ces années ! 
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Journal d'un orphelin programmé 
3 novembre 1994 
Aujourd'hui on est sorti Marcel et moi. On est allé se promener au parc 
de la tête d'or. Il n'y avait pas beaucoup de monde et c'était très bien 
comme ça. J'aime beaucoup le parc à ce moment de l'année parce qu'il y a 
plein de feuilles mortes qui sont collées sur le goudron. Ca fait un tapis de 
feuilles et mon fauteuil se met à très mal rouler, ça déconne plein tubes et 
je peux gueuler pour une bonne raison. Parfois c'est comme si j'avais un 
cadavre à l'intérieur de moi et que tout ce que je suis n'était qu'une 
enveloppe de peau recouvrant ce cadavre. 
Alors je me dis que si je pouvais gueuler très fort et suffisamment 
longtemps, le cadavre pourrait finir par sortir. Mais jusqu'à maintenant j'ai 
rien vu venir. Marcel est sympa, il dit rien mais je vois bien à la façon qu'il 
a de me regarder qu'il comprend bien. 
Marcel est un vieux chien maintenant mais ça ne semble pas l'inquiéter 
outre mesure. Je suis sûr que Marcel est un chien un peu con mais je l'aime 
bien quand même. Quand on croise d'autres gens avec des chiens, parfois 
on discute et parfois non. En général j'aime pas trop parler le premier et si 
les gens en face veulent pas parler, alors on parlera pas, parce que moi je 
dirai rien. Faut dire que j'ai pas trop l'habitude de discuter avec les gens 
parce qu'en général chez moi il n'y a pas grand monde qui vient. Depuis 
mon accident, mon père et Catherine ne sortent pas beaucoup et ne 
reçoivent pas d'amis. Je me demande même s'ils en ont mais apparemment 
oui, quand même. Mais pas moi. J'ai jamais eu d'ami mais c'est juste parce 
que j'étais pas très doué pour l'école et puis il y a eu cet accident. Alors on 
serait dans un mélo ou un bouquin à l'eau de rose, je pourrais inventer que 
j'ai rencontré des jeunes comme moi à l'hôpital, et qu'on est devenus amis. 
Peut être même qu'il aurait pu y avoir un parfum d'amourette entre moi et 
une fille qui aurait eu elle aussi la colonne vertébrale brisée. Sauf que 
voilà, je n'ai rencontré ni ami ni amante et la seule personne qui ait 
intriguée ma sexualité ce fut ma psychiatre. Et je pense que c'est mon père 
qui l'a sautée. Il faut dire les choses comme elles sont. Sinon ça ne sert à 
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rien de les dire. La vie n'est pas un roman et la mienne encore moins, tout 
juste un carnet dont je ne suis plus tellement persuadé du sens qu'il peut 
revêtir. 
Après toutes ces années lorsque je pioche au hasard des paragraphes de ce 
journal, je ne comprends toujours pas la finalité de ma vie. 
4 novembre 1994 
Dernière journée de solitude. Demain mon père et Catherine reviennent 
du Maroc et les choses reprendront là où on les avait laissées, c'est à dire 
nulle part. Marcel n'arrête pas de péter depuis ce matin. Mais j'ai bien 
vérifié : ses croquettes ne sont pas périmées. Alors, à quoi faut-il croire ? 
5 novembre 1994 
Il faut croire que les choses sont vraiment écrites. Hier j'écrivais "nulle 
part" et c'est bien là que les choses vont ou plutôt ne vont pas reprendre. 
Après le décollage à Marrakech, il y a eu un problème avec un des 
réacteurs de l'avion et ça a vibré et puis il y a eu un sifflement et une 
explosion. C'est ce qu'a déclaré un des rares survivants de l'accident 
d'avion. Je ne sais pas si mon père et Catherine sont sur la liste des 
victimes. La compagnie a téléphoné tout à l'heure et ils m'ont dit qu'ils 
rappelleraient s'ils avaient du nouveau. Je leur ai demandé à quelle heure 
ils pensaient rappeler mais ils n'ont pas répondu. 
6 novembre 1994 
Journal d'un orphelin programmé 
2 87
Journal d'un orphelin programmé 
J'ai eu la confirmation ce matin seulement. Le téléphone a sonné à huit 
heures et je buvais mon chocolat. A l'autre bout du fil, c'était une femme 
qui avait l'accent italien et une voix sensuelle. Elle a dit que 
malheureusement, mon père et Catherine étaient sur la liste des victimes de 
l'accident. J'ai dit okay et puis j'ai raccroché le téléphone. Alors j'ai regardé 
Marcel et je lui ai dit : « Je crois qu'on est plus que tous les deux, 
maintenant » mais ça n'a pas eu l'air de beaucoup le faire réagir. Ce chien 
est décidément très con. 
7 novembre 1994 
Les services sociaux ont appelé dans l'après-midi. Ils ont demandé si 
j'avais besoin de quelque chose et m'ont dit qu'ils pouvaient me fournir 
toute l'aide dont je pouvais avoir besoin. J'ai dit non merci. Je leur ai dit 
que j'étais handicapé et orphelin mais que je n'étais pas débile, que je 
savais me préparer à manger, aller au lit tout seul et me torcher le cul sans 
l'aide de personne ; alors qu'ils aillent se faire foutre. Marcel m'a regardé 
d'une drôle de façon quand j'ai dit ça mais j'ai raccroché et j'ai rien dit 
d'autre. Deux heures plus tard c'est papi qui a téléphoné. Il m'a dit que 
c'était horrible ce qui venait d'arriver et il m'a proposé de venir me 
chercher à Lyon pour aller passer quelques jours à Cannes. J'ai refusé, je 
lui ai dit que je devais écrire mon roman et que je pouvais pas quitter Lyon 
durant les six prochains mois. Il a pas eu l'air de comprendre mais je lui ai 
dit que c'était très important. Finalement il a dit : « bon okay » et c'était la 
première fois que j'entendais mon grand père dire quelque chose comme 
ça. 
C'est bizarre des fois comme les gens font pas du tout les choses qu'on 
attend d'eux simplement parce que la situation est pas normale. J'ai promis 
que je rappellerais bientôt pour confirmer que tout allait bien et puis j'ai 
raccroché. Ensuite j'ai demandé à Marcel si ça lui dirait d'aller se 
promener. Je voulais voir les ordinateurs parce que pour écrire un roman 
aujourd'hui, la première chose à avoir, c'est bien un ordinateur. Alors on 
est allé au centre-ville dans les grands magasins pour voir les ordinateurs 
2 88
Journal d'un orphelin programmé 
mais j'ai trouvé que c'était très cher alors on est rentré à la maison. Et là la 
lumière du répondeur clignotait et j'ai écouté le message. C'était le notaire 
de mon père que je connaissais pas mais qui disait qu'il devait me voir au 
plus vite. Il disait que mon grand père devrait peut-être venir aussi mais 
que c'était à moi de décider. Et ça m'a bien fait plaisir d'entendre ça parce 
que pour la première fois depuis bien longtemps j'ai eu l'impression qu'on 
me prenait pour un adulte. Finalement je me demande si la mort de mon 
père n'est pas ce qui m'est arrivé de mieux depuis la mort de maman. 
Niveau deuil, je commence à en connaître un rayon, à commencer par celui 
de mes propres espérances. Alors j'ai rappelé le notaire au numéro qu'il 
avait laissé et je lui ai dit que j'étais à sa disposition et que mon grand père 
n'avait rien à faire dans l'histoire. On a convenu d'un rendez-vous puis j'ai 
raccroché et là j'ai vu l'ordinateur portable de mon père sur le bureau. Je 
pense que là où il est désormais, il n'en aura plus guère l'utilité. 
8 novembre 1994 
Il paraît que quand les gens sont morts il faut rendre les corps aux 
familles. C'est mon grand père qui s'est chargé de l'identification des corps 
et qui a confirmé que ces deux morceaux de chair carbonisée, noirs et 
rabougris, c'était bien papa et Catherine. Enfin, j'imagine. Un corps, passé 
une certaine température, ça s'enflamme et ça brûle comme une brindille 
de bois sec. Par contre je pense que ça pollue bien plus que le bois. 
9 novembre 1994 
Maman m'a parlé pendant toute la nuit. Il faut dire que ça faisait un 
moment qu'elle ne l'avait pas fait alors forcément, elle en avait des choses à 
dire. Elle était triste pour moi et elle m'a dit que maintenant il allait falloir 
que je me débrouille tout seul. Elle m'a dit qu'il fallait aussi que je pense à 
2 89
Journal d'un orphelin programmé 
sortir Marcel souvent parce qu'il avait besoin d'exercice et qu'avec le parc 
juste à côté, ça serait dommage de pas le faire. Elle m'a parlé de mon père 
et elle m'a dit qu'il n'avait pas souffert et qu'il était mort sur le coup. Elle 
ne m'a pas parlé de Catherine, je crois qu'elle ne l'aimait pas trop mais c'est 
un peu logique, juste une question de jalousie féminine. Elle m'a aussi dit 
que je devais téléphoner à papi et aller le voir de temps en temps. Et puis 
elle m'a dit de ne pas me faire avoir par le notaire et de ne pas accepter s'il 
essayait de me vendre des produits dont la date de péremption était 
dépassée. Elle m'a dit que les notaires essayent souvent de vendre des pots 
de peinture qui font des écailles ou alors des mandarines qui sont pourries, 
et toutes bleues à l'intérieur. 
Ensuite elle a continué à me parler pendant un moment de ce qui attendait 
mon père maintenant qu'il était mort, toutes les formalités administratives 
que devaient remplir les morts, et tout le retard de paperasse qu'il y avait 
dans les limbes. Et puis ensuite j'ai entendu Marcel qui grattait contre la 
porte. Finalement il est arrivé à ses fins et il est entré dans ma chambre, il a 
sauté sur mon lit et il s'est endormi contre moi. Il est bien sympa Marcel 
mais il fait son poids et il m'écrasait un peu alors je l'ai poussé. Mais 
comme j'étais réveillé j'ai pris un bouquin, un bouquin d'Orwell que je ne 
connaissais pas et j'ai commencé à lire. La lumière semblait gêner Marcel 
et là il a ouvert les yeux et il m'a dit : « tu crois pas que tu devrais dormir 
plutôt que de lire ? Il est deux heures du matin quand même... » Alors j'ai 
dit que oui, peut être et j'ai éteins la lumière. Des fois y'a des choses qui 
m'échappent et alors je me suis rendu compte que je n'avais plus de 
médicaments et qu'il fallait que je retourne voir le docteur pour mon bilan 
régulier, ou supposé l'être. 
10 novembre 1994 
Journée chargée avec le notaire et le médecin. Et comme il a plu sans 
arrêt, j'ai pris le métro pour aller à mes rendez-vous. Le notaire de mon 
père m'avait bien expliqué son adresse et je l'ai trouvé facilement. Il faut 
dire qu'il a installé son étude à un endroit stratégique. Sur la presqu'île, à 
2 90
Journal d'un orphelin programmé 
proximité de la place des Jacobins, là où il passe toujours un paquet de 
monde. C'est bien surtout que dans ce quartier, les maisons sont plutôt 
anciennes et on a souvent besoin de beaucoup de peinture pour les 
repeindre. 
Quand je suis entré dans la salle d'attente, il y avait une jeune femme bien 
roulée en jupe courte et en talons. Quand je vois des femmes qui portent 
des chaussures à talons, c'est plus fort que moi, j'ai envie de leur casser 
leurs fichus talons. Un club de golf me paraît l'outil le plus approprié pour 
cela mais voilà, je n'en ai pas. Et en plus je ne pense pas en avoir 
rapidement car je n'ai pas prévu de me mettre au golf. Le notaire en 
revanche, adore le golf et il a commencé par me parler de ça lorsque nous 
nous sommes retrouvés dans son bureau. Il m'a dit qu'il était en pleine 
forme et prêt à s'occuper très convenablement de mon dossier, parce qu'il 
était un professionnel mais aussi parce qu'il avait un tournoi amateur de 
golf l'après midi. J'ai dit que ça m'allait très bien du moment qu'on faisait 
vite parce que j'avais un autre rendez-vous derrière. Alors il a prit une mine 
désespérée et il m'a dit : « Je comprends... Je sais ce que c'est de perdre ses 
parents, il y a toutes ces formalités administratives et on n'a pas trop la tête 
à ça... La mort est mon métier, disait Robert Merle... Et bien c'est un peu la 
même chose pour moi, enfin, si on peut dire... Les comparaisons s'arrêtent 
là, j'espère ! » Je n'ai pas vraiment compris ce qu'il voulait dire ni de qui il 
parlait mais j'ai fait comme si, histoire de pas perdre la face. Je lui ai dit : 
« En tous les cas, pas besoin de me proposer un seul pot de peinture, je 
n'en prendrai pas. Et ma décision est irrévocable. » Le notaire m'a regardé 
comme si je venais de déféquer sur son bureau et puis il a secoué la tête 
comme pour chasser une rêverie passagère. Ensuite il a commencé à 
m'expliquer plein de choses auxquelles je n'ai absolument rien compris. Il 
parlait de capital, d'investissement et de placements, de taux d'intérêt et de 
frais de succession. 
La seule chose que j'ai retenue, c'était que je me retrouvais avec un pognon 
monstrueux. Mon père avait placé de l'argent à gauche et à droite et il ne 
dépensait pas beaucoup. Sans oublier que mon grand père lui avait déjà 
donné un bon tapis de départ. Le notaire me demanda si je voulais lui 
confier la gestion de mon capital et là j'ai compris qu'il essayait de me 
refiler ses pots de peinture écaillée alors j'ai dit que non, que c'était mon 
2 91
grand père qui allait s'en charger pour moi. Le notaire a essayé de me 
convaincre du contraire et puis on a fini par appeler papi et il a dit qu'il 
serait à Lyon demain matin. Je crois que j'ai bien fait de changer d'avis et 
de prévenir papi... Ensuite j'ai dit merci et au revoir au notaire, j'ai croisé la 
fille aux talons et je les ai regardés avec envie et puis je suis sorti, direction 
le docteur. 
Le docteur m'a fait attendre une demi-heure puis il m'a reçu dans son 
bureau et il m'a fait faire plein de tests, il m'a posé des questions et il a 
écrit sur son cahier. Il m'a demandé comment ça se passait avec l'accident 
et le décès de mes parents. Je lui ai dit que maman était toujours là, qu'elle 
ne m'avait jamais quitté et qu'elle venait souvent me parler. Je lui ai dit 
aussi que je ne pensais pas que mon père viendrait le faire parce que ce 
n'était pas son genre. Ensuite je lui ai parlé du notaire et des talons de la 
fille qui travaille pour lui. Il m'a demandé ce que m'inspiraient ces talons. 
Je lui ai expliqué le coup du club de golf et comment j'aimerai briser ces 
talons, à elle mais aussi à toutes les autres. Je rêve d'un monde sans talons, 
d'un monde qui reposerait uniquement sur des chaussures à semelles 
plates. Il m'a demandé ce que je serais prêt à faire pour atteindre ce rêve et 
là j'ai compris qu'il essayait de me piéger. 
Je veux bien être un adolescent perturbé, c'est un euphémisme ; mais je ne 
suis pas un imbécile pour autant. Alors j'ai parlé des pots de peinture. J'ai 
dit qu'à mon avis, si la peinture se déversait dans la mer Méditerranée, au 
bout d'un moment, elle finirait bien par arriver chez mon grand-père et ma 
grand-mère. Le docteur a hoché la tête et il m'a demandé de lui parler de 
mes grands-parents. Il m'a demandé ce que je penserais d'aller vivre là-bas 
quelques temps. Il m'a dit que le deuil n'était pas une chose facile, surtout 
pour un jeune comme moi. Alors j'ai dit qu'on pourrait en reparler avec 
mon grand-père puisqu'il venait sur Lyon demain. Le docteur a dit 
« Chiche » et on a tapé dans les mains comme les gars font dans les bars. Il 
est bizarre ce docteur... 
12 novembre 1994 
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Journal d'un orphelin programmé 
Hier mon grand-père est venu et il a passé la journée avec moi. On a 
mangé des saucisses et des lentilles à midi et puis le soir une choucroute 
dans une brasserie immense à côté de la gare. Et puis il est reparti avec le 
train du soir. Au milieu on est allé voir le notaire et le docteur et on a 
beaucoup discuté mais on n'a pas parlé de peinture ni de talons. Ce n'était 
donc pas très intéressant et je les ai laissés discuter entre eux, je me suis 
contenté de répondre aux questions qu'ils me posaient. Le problème dans 
ces cas là, c'est qu'il y a toujours quelque chose de mieux à faire. Par 
exemple chez le notaire je regarde derrière le bureau, là où il y a la 
bibliothèque remplie de dizaines de bouquins dans les tons de rouge. Et là 
je vois les bouquins qui se mettent à bouger et qui se battent. 
Ils ont des pieds et des mains minuscules, qui dépassent à peine de leurs 
corps rectangles mais ils se battent comme des chiffonniers. Parfois il y a 
un livre qui bascule et qui tombe mais sans le moindre bruit alors le notaire 
ne se rend compte de rien. Mais à chaque fois il y a sa secrétaire qui arrive 
et qui met de l'ordre. Elle se baisse et là je vois sa jupe qui remonte et ses 
bas et l'arrière de ses genoux, ses mollets et surtout ses chaussures à talon. 
Je crois que je me mords les lèvres parce que chaque fois que je repars de 
chez le notaire, j'ai un peu de sang sur les lèvres et elles me brûlent. La 
secrétaire elle, ça n'a pas l'air de la déranger. Au contraire, elle ramasse les 
livres et leur explique qu'ils n'ont pas une bonne attitude et que c'est très 
mal de se comporter ainsi. Elle leur passe un chiffon sur la couverture et 
sur la tranche et ensuite elle les range à leur place, repasse un coup de 
chiffon sur les étagères et elle repart. Et c'est là, en général, je sens que 
dans mon caleçon, je suis tout trempé. Et j'entends la voix de ma mère qui 
me dit qu'il ne faut pas que je me sente coupable, que ce n'est rien. Alors le 
notaire me regarde bizarrement, comme s'il se doute de quelque chose mais 
sans qu'il sache très bien de quoi il s'agit. Heureusement que chez le 
docteur il n'y a pas de secrétaire en talons. C'est ça qui est bien dans les 
hôpitaux, les infirmières portent des chaussures plates. Par contre elles sont 
blanches et ça c'est moins bien. Chez le docteur, papi a dit qu'il voulait 
bien que je vienne habiter à Cannes pendant quelques mois et le docteur a 
dit que ce serait bien pour l'hospitalisation. Je n'ai pas trop aimé ça mais 
papi m'a dit que ça ne pouvait que me faire du bien, qu'on allait s'occuper 
2 93
Journal d'un orphelin programmé 
de moi et que tout se passerait très bien. 
Il m'a dit que j'aurais une chambre rien que pour moi, avec tout le confort, 
la télévision couleur, un magnétoscope, et tous les romans que je voulais. 
Le docteur a dit qu'il ne s'agissait pas d'un hôpital comme les autres mais 
d'un centre de soins pour les gens comme moi, avec uniquement du 
personnel spécialisé. J'aurais même une infirmière rien que pour moi qui 
s'occuperait de moi en priorité et je pourrais lui demander de m'aider. Au 
début je voulais pas être hospitalisé. Mais je me suis vu dans un lit avec 
des télécommandes pour incliner la tête ou les pieds, ou même les deux, et 
puis des bouquins sur la table de nuit. Je me suis dit que ce serait peut être 
pas mal sauf que Marcel n'aurait pas le droit de venir. Et là le docteur a 
sourit et il m'a dit : « Ce n'est pas un hôpital, ni même une clinique ; non, 
c'est un centre de soins spécialisé, c'est tout. Tu ne resterais pas là-bas tout 
le temps, rien que la semaine et le week-end, tu irais habiter chez ton 
grand-père et ta grand-mère. Nous nous sommes renseignés, il existe des 
centres très bien dans la région de Cannes. Mais comme tu es majeur, c'est 
à toi de décider si tu préfères être ici. Ceci dit, rentrer chez toi le week-end 
tout seul, nous ne pensons pas que ce soit une bonne idée. Alors, tu vas 
réfléchir à tout ça avec ton grand père et vous me ferez savoir ce que vous 
avez décidé. En attendant je vais préparer ton dossier pour l'admission, que 
ce soit ici ou à Cannes, mes confrères en auront besoin. » Et voilà, après 
c'était terminé et mon grand-père m'a dit qu'on en reparlait par téléphone 
dans quelques jours quand il m'appellerait. Maintenant il paraît qu'il faut 
que je réfléchisse à ce que je préfère : aller à Cannes ou rester ici. 
15 novembre 1994 
Rester seul ici, c'est vrai que c'est plutôt emmerdant. Je veux dire, j'ai 
pas de travail et j'arrive pas vraiment à en trouver. En fait, je crois bien que 
j'ai pas très envie de travailler surtout qu'avec le fric que mon père m'a 
laissé, j'ai pas besoin de travailler. Par contre j'aimerai bien écrire mais je 
sais pas trop sur quoi écrire. J'ai essayé de raconter des choses comme 
2 94
Journal d'un orphelin programmé 
Stevenson avec de l'aventure et des choses exotiques, des paysages et tout 
ça mais j'y arrive pas. Je commence à me dire que pour être écrivain il faut 
avoir voyagé et moi, à part la Bourgogne et Cannes, je connais pas grand 
chose. Et ça, ça me fiche le moral en l'air, plus que d'être seul avec Marcel 
dans la maison. 
17 novembre 1994 
Finalement j'ai pris ma décision. J'ai demandé à Marcel ce qu'il en 
pensait, parce que je n'arrivais pas à décider tout seul. C'est vrai, ce n'est 
pas un choix des plus faciles. Mais je crois que je suis incapable de rester 
seul ici. A Cannes au moins il y a la mer et le soleil ; forcément c'est mieux 
que pas de mer et de la pluie. Et puis Marcel était bien motivé à l'idée 
d'aller s'installer à Cannes. Faut dire qu'il aurait un vrai jardin pour lui, 
c'est autre chose que de devoir partager le parc de la tête d'or à Lyon... 
Comme ça, il pourra courir toute la journée s'il en a envie. Peut-être que 
Marcel a envie de se mettre à la course à pied, après tout, y'a bien des mecs 
qui en font, pourquoi pas les clébards ? Mais je crois surtout que ce qui 
l'intéresse Marcel c'est le déménagement. 
Mais bon, je sais pas trop parce qu'il n'est plus tout jeune le Marcel... 
Reste la question de la maison. C'est une grande maison et il y a plein de 
meubles qui valent cher, c'est ce que m'a expliqué papi au téléphone. Il a 
dit que c'était à moi de décider parce que c'était ma maison maintenant. Il 
m'a dit que lorsqu'ils seraient morts lui et mamie, j'hériterai de leur 
propriété à Cannes car j'étais leur unique petit enfant et que c'était déjà 
entendu comme ça avec leur notaire. Alors du coup je pouvais faire comme 
je voulais mais peut-être que ce serait une bonne idée de vendre la maison 
de Lyon et placer l'argent sur un compte pour que ça rapporte du pognon... 
Comme ça, si un jour j'en ai ma claque et que je veux être plus tranquille et 
vivre seul dans un appartement, je pourrais en acheter un sur Cannes... Et 
attention les prix ! Papi m'a dit qu'il ne comptait pas mourir de suite et ça 
m'a bien fait rire. J'aime bien mon grand-père et, c'est vrai, ça m'arrangerait 
2 95
Journal d'un orphelin programmé 
bien qu'ils ne meurent pas tout de suite avec mamie. Franchement, depuis 
quelques années, je trouve qu'il y a un peu trop de morts autour de moi. 
Peut-être que je porte la poisse ? J'espère que non, parce que cette seule 
idée suffit à me faire douter sur le déménagement. Si je me pointe à 
Cannes, que je m'installe avec eux et qu'ils y passent, comment on va bien 
pouvoir faire ensuite ? Surtout que le genre d'hôpital où ils veulent que 
j'aille vivre pendant quelques temps, ça me paraît bizarre. Je me suis 
renseigné sur la question. Il est clair que le docteur me croit à moitié (ou 
plus ?) dingue. Il a pourtant expliqué à papi que les troubles psychiques 
faisaient partie même du processus d'adolescence. 
Il a dit que c'était leur absence qui était pathologique. Alors je ne 
comprends pas pourquoi ils veulent me faire aller dans cet hôpital pour 
adolescents à problèmes. Ne nous voilons pas la face, c'est bien de cela 
qu'il s'agit. 
23 novembre 1994 
C'est le notaire de mon grand-père qui va s'occuper de la vente de ma 
maison à Lyon. Je ne suis pas encore habitué à dire "ma maison". C'est 
étrange mais pourtant c'est bien ce que c'est, ma maison. Je fais confiance à 
mon grand-père, je ne m'occupe pas du tout de la vente. Comme a dit ma 
grand-mère en riant, tout ce que j'ai à faire, c'est de communiquer mon 
numéro de compte à la banque et de regarder grossir mon capital. Moi, ça 
me va bien comme truc... Le déménagement non plus, je n'ai pas à m'en 
occuper. La seule chose que j'ai à faire c'est de préparer les affaires que je 
veux emporter à Cannes. Là-bas, il y a la grande propriété de mes 
grands-parents, là où je vais habiter le week-end. Je vais avoir une 
chambre à moi alors je peux emporter pas mal de choses parce qu'il s'agit 
d'une grande chambre. Par contre, au centre où je vivrais dans la semaine, 
ça sera pas la même histoire. L'espace est compté, comme ils m'ont dit... 
Alors oui, il paraît qu'il faut dire un centre et pas un hôpital parce que 
c'est la réalité. Maman est venue me voir la nuit dernière et elle m'a 
2 96
Journal d'un orphelin programmé 
expliqué que c'était bien différent et que je n'étais pas malade mais juste un 
peu perturbé. Elle m'a dit que c'était normal quand on se retrouve orphelin, 
fils unique et millionnaire à dix-huit ans. 
Tu m'étonnes ! 
25 novembre 1994 
Voilà, j'ai terminé cette foutue liste de choses à emporter est prête. Elle 
tient sur le lit de ma chambre. Mon grand-père doit venir me chercher 
demain matin, ce qui veut dire que ce soir c'est la dernière nuit que je vais 
passer dans cette maison. Ensuite elle sera vendue et je n'y reviendrai 
jamais. J'espère que maman pourra me retrouver une fois que j'aurais 
déménagé. 
Marcel dort avec moi cette nuit, il n'a pas l'air dans son assiette depuis 
quelques jours, comme s'il ressentait quelque chose de pas normal. Il sait 
qu'on va déménager alors il ne devrait pas être stressé et pourtant il tourne 
et il se lève puis il se couche sans cesse, exactement comme quand quelque 
chose l'inquiète. Il faut des médicaments pour lui. J'espère qu'au centre je 
pourrais en récupérer et lui en donner. Le docteur m'a expliqué que c'était 
pour que je rencontre d'autres jeunes comme moi. Il m'a expliqué que 
j'étais trop angoissé pour mon âge et que j'allais rencontrer d'autres gens 
comme moi, en parler avec eux et puis des médecins aussi qui seraient là 
pour nous aider. Il m'a dit que les médicaments c'était super important pour 
les gens comme nous (comme nous qui, ducon ?) et qu'il fallait prendre ces 
cachetons pour que ça nous aide à aller mieux et à être plus détendu. J'ai 
aussi demandé au docteur si je pouvais continuer à écrire mon journal. Je 
veux pas me pointer là-bas et m'entendre dire que c'est pas le genre de la 
maison, j'aurais l'air de quoi ? Heureusement, il m'a dit que c'était très 
conseillé, que d'écrire était la meilleure des thérapies et qu'il ne fallait 
jamais que je m'arrête. 
Alors je lui ai dit que j'aimerai bien être écrivain et il a répondu que c'était 
une très bonne idée. Forcément... Et papi m'a dit qu'il serait très fier de moi 
2 97
Journal d'un orphelin programmé 
si je réussissais à être écrivain. Bon, je voudrais pouvoir dire que je m'en 
fous mais ça m'a quand même bien fait plaisir de m'entendre dire ça. Ils 
m'ont dit que pour être écrivain il fallait être bien et ne pas être trop 
angoissé. Alors pour cela il va falloir que j'aille dans ce centre pendant 
quelques temps et après ça ira mieux et je pourrais me mettre à écrire. Mais 
bon, je ne sais pas trop, quand ils disaient ça, ça sonnait drôlement faux ; 
ils avaient les yeux morts et quand on a les yeux morts, c'est qu'on ment. 
Du coup maintenant je suis inquiet par rapport à ce foutu centre où ils 
veulent m'envoyer. 
Mais maman vient me voir la nuit et elle m'explique que ça va me faire 
du bien... Et maman, je sais qu'elle est avec moi, c'est bien la seule qui sera 
toujours avec moi. Tant que j'aurais ses visites pendant la nuit, je sais que 
tout ira bien pour moi. Je sais pas pour les autres gens mais apparemment 
ça marche pas avec eux le coup des visites la nuit parce que le médecin, 
quand je lui en ai parlé la première fois, il m'a dit que c'était dans ma tête. 
En fait, ces médecins c'est juste une bande de foutus merdeux jaloux. 
D'ailleurs le médecin n'a pas une secrétaire comme le notaire avec des 
jupes courtes et des talons. Et il est jaloux, voilà pourquoi il me dit que 
c'est pas bien que je balance la sauce dans mon caleçon quand la secrétaire 
du notaire nettoie ses livres et les range dans la bibliothèque. Maman elle, 
elle me comprend ; elle m'a dit que c'était normal et de mon âge. Le 
docteur lui, il est trop vieux et trop jaloux pour s'en rappeler. 
Frustré impuissant facho aigri. 
6 décembre 1994 
Alors cette fois ça y est vraiment, je suis installé dans la chambre qui fut 
celle de mon père lorsqu'il était plus jeune. C'est marrant. Mais j'ai déjà 
oublié comment était la maison de Lyon. Je me sens bien ici, il fait moins 
froid qu'à Lyon et Marcel se sent bien aussi, il m'a dit que le jardin c'était 
quand même drôlement bien. Je dois aller au centre dans trois jours. Papi 
et Mamie font tout pour que je m'inquiète pas trop, ils n'arrêtent pas de me 
2 98
Journal d'un orphelin programmé 
dire que tout va bien se passer. Ils sont gentils... mais parfois ils oublient 
que je ne suis plus un gamin. J'ai dix-huit ans, je suis majeur, je peux boire 
de l'alcool et fumer des cigarettes si j'en ai envie, ils ne peuvent pas m'en 
empêcher. Mais j'ai pas très envie parce que maman me dit souvent que 
c'est pas bien. En ce moment maman me parle chaque nuit, c'est aussi pour 
ça que je me sens aussi bien. Je ne fais presque plus de cauchemar ou alors 
je ne m'en rappelle plus. Papi dit que c'est grâce aux médicaments que je 
prends depuis plus d'un an. J'aime pas trop prendre ces médocs parce que 
je sais qu'ils entrent dans ma tête pour m'aider à être plus détendu. Mais 
qu'est ce qui me prouve qu'ils ne vont pas aller voir ce qu'il se passe 
partout ailleurs, dans des endroits de ma tête qui ne les regardent pas ? Je 
suis allé voir un nouveau docteur ce matin, avec papi. C'est lui qui va 
s'occuper de moi dans le centre où je vais aller vivre dans la semaine. C'est 
un type plutôt grand et assez gros, il porte une barbe et il a plein de 
cheveux noirs. 
Il ressemble tout à fait à un docteur ; je pense que c'est un bon docteur 
alors ça me rassure un peu. Mais j'espère qu'il ne s'attend pas à ce que je lui 
permette de venir trifouiller dans mon cerveau comme ça. Je sais bien que 
c'est l'unique chose qui les intéresse, rentrer dans le cerveau des gens et 
prendre tout ce qu'ils veulent, mettre du désordre et voler les idées. Surtout 
maintenant que quand on me demande ce que je veux faire dans la vie, je 
réponds que je veux être écrivain. Alors les docteurs se disent que je dois 
avoir plein d'idées et ils ne pensent alors plus qu'à une chose, m'ouvrir la 
tête et me piquer mes idées... C'est dommage que Marcel ne puisse pas 
venir me défendre, parce qu'il les empêcherait. Mais ils ne sont pas fous et 
ils interdisent aux chiens d'entrer dans le centre, comme ça ils sont 
tranquilles. 
10 décembre 1994 
J'ai mal à la tête et j'ai envie de vomir. Je suis sûr que c'est à cause des 
nouveaux médicaments. Parce qu'ils me font prendre des nouveaux médocs 
que j'aime pas vraiment. Des fois je me réveille le matin et je suis super 
2 99
Journal d'un orphelin programmé 
content (comme hier) et d'autres fois je me sens vraiment très mal. Je suis 
sûr qu'ils essayent des produits sur moi, de toute façon comme mes parents 
sont morts, personne viendra gueuler si on me rend débile. 
11 décembre 1994 
Il faut que je me force à écrire tous les jours mais, depuis que je suis au 
centre, j'en ai pas vraiment envie. Parce que les murs sont laids, et que les 
néons me rendent dingue, ils grésillent sans cesse et leur lumière me rentre 
dans la tête et elle résonne comme le bruit que fait le coeur quand on est 
sous l'eau. On entend « boum boum » tout le temps et ça me fait 
bourdonner les oreilles et à midi j'ai vomis avant même d'arriver à la 
cantine. Alors on m'a ramené à ma chambre et on m'a fait allonger sur mon 
lit et ensuite je suppose que j'ai dormi mais qui sait ce qu'ils ont pu me 
faire pendant que j'étais endormi ? Je sais que c'est là qu'ils font leurs 
expériences, et qu'ils peuvent nous voler toutes nos idées. 
12 décembre 1994 
En ce moment, quand je me dis que je vais être écrivain, je me dis aussi 
que je n'y arriverai pas. J'arrive plus très bien à écrire d'ailleurs et ça aussi 
c'est à cause des médocs. Ils disent que c'est normal que je me sente pas 
bien, parce qu'ils ne me connaissent pas encore bien et qu'ils doivent faire 
les dosages pour trouver ce qui me convient exactement. Le gros médecin 
barbu c'est le chef. Il s'appelle le docteur André et il a une vieille assistante 
qui porte même pas de jupes courtes mais de toute façon, elle est trop 
vieille. Je crois que c'est chez les notaires qu'il y a les meilleures 
secrétaires. Ici je n'en ai pas encore vu une seule qui vaille le coup. Ensuite 
il y a plein d'infirmiers, souvent ils sont grands et assez costauds, et il n'y a 
pas beaucoup d'infirmières. En général ce sont des vieilles qui ont des 
2 100
Journal d'un orphelin programmé 
lunettes et qui ont des gros bras et des grosses jambes. 
Dans le centre j'ai l'impression qu'ils prennent que des gens assez gros pour 
travailler. 
J'aimerai pas travailler ici parce qu'il y a beaucoup trop de blanc sur les 
murs. Je continuerai bien à parler des autres gens qui sont ici mais je 
recommence à avoir mal à la tête et il y a deux loutres blanches qui sont 
entrées dans ma chambre alors il faut que je termine mon livre pour 
qu'elles partent. J'ai remarqué que les loutres revenaient toujours tant que 
je n'avais pas fini le livre que je suis en train de lire. Et les loutres sont 
interdites dans le centre, comme les chiens. Ensuite ils vont me punir s'ils 
les découvrent. Je veux pas avoir de problème, moi... 
14 décembre 1994 
C'est le week-end alors je suis chez mon grand-père et chez ma 
grand-mère. Ils m'ont demandé comment ça s'était passé la première 
semaine alors j'ai dit « bien » pour pas qu'ils s'inquiètent. Parce qu'ils ont 
été gentils avec moi depuis que mon père est mort. Ils m'ont demandé 
comment étaient les docteurs et les infirmières et j'ai dit « sévères » et papi 
a dit qu'ils savaient ce qui est bon pour moi alors il fallait que je les écoute. 
Mamie m'a demandé comment étaient les autres pensionnaires et j'ai dit 
« je sais pas » parce que j'ai parlé à personne. En fait pour l'instant je suis 
plutôt resté dans ma chambre mais j'ai compris qu'ils allaient pas me 
laisser tranquille comme ça tout le temps. La semaine prochaine déjà je 
crois qu'ils vont m'obliger à aller voir les autres. Le centre, c'est pas aussi 
drôle que je croyais en fait. 
Dommage que Marcel puisse pas venir comme ça on pourrait jouer 
ensemble, il pourrait manger les loutres et on oublierait tout le reste. Des 
fois je me dis que quand j'étais petit c'était plus facile et que si maman 
n'était pas morte à cause de son cancer, je serais pas obligé de vivre cinq 
jours par semaine dans un endroit tout blanc à devoir bouffer des 
médicaments de merde roses et jaunes. J'emmerde les docteurs qui ont des 
2 101
Journal d'un orphelin programmé 
poils et leurs secrétaires qui portent des pantalons ! 
15 décembre 1994 
Le problème avec le week-end, c'est le dimanche. Parce que le 
lendemain le week-end est terminé et il faut retourner au centre. C'est juste 
ça qui me gène avec le week-end. J'ai demandé à mon grand-père combien 
de temps j'allais devoir aller au centre et il m'a dit « pendant plusieurs 
mois, jusque le temps que ça aille mieux ». Je crois pas que d'être là-bas 
cinq jours par semaine ça va faire que je vais aller mieux. Et puis d'abord 
qu'est ce qu'on me reproche au juste ? J'ai dix-huit ans, je suis majeur, je 
peux bien faire ce que je veux... 
18 décembre 1994 
Au centre ils ont commencé à préparer noël mais moi je suis pas très 
motivé pour fêter noël. Fêter noël quand on est orphelin, ça n'a pas grand 
intérêt. Et puis quand je vois un sapin de noël je pense à la forêt et aux 
limaces qui vivent dans les troncs, les mêmes troncs que ceux dont on se 
sert pour faire les lits. Au centre les lits sont faits avec des arbres bouffés 
par les vers et les limaces. 
Il y a des trous partout dans les pieds de mon lit et le matelas est trop mou, 
j'ai mal au dos le matin lorsque je me lève. Je leur ai dit mais ils m'ont 
répondu qu'ils avaient pas assez d'argent pour réparer tous les lits de 
l'établissement. Je leur ai répondu que je leur parlais pas de tous les lits, 
juste du mien, et que ça faisait une sacrée différence. Je leur ai dit que les 
lits des autres, j'en avais rien à foutre. 
Alors pour les préparatifs de noël ils veulent décorer la salle commune, 
là où on se réunit entre nous et puis aussi la cantine. Ils veulent installer 
des sapins et des guirlandes qui clignotent. Moi je leur ai bien fait 
2 102
Journal d'un orphelin programmé 
comprendre que je ne les aiderai pas. L'intendant m'a demandé pourquoi je 
ne voulais pas participer et je lui ai dit qu'il devait d'abord faire changer 
mon lit. C'est là qu'il m'a dit pour le fric alors à la fin j'ai dit « je m'en fous, 
je dors avec les limaces et les vers qui sont dans le bois et je suis 
allergique. Je risque à tout moment d'être étouffé par ces saloperies et ça 
sera votre faute. Lorsque je serai crevé à cause de vous, vous irez parler de 
pognon aux autorités... » 
20 décembre 1994 
Dans trois jours on a une semaine de calme. Je veux dire par là que le 
centre nous libère et qu'on va passer une semaine dans nos familles. Quand 
on reviendra il faudra écrire ce qu'on aura fait pendant les vacances et le 
lire aux autres. Je trouve ça un peu con, on a passé l'âge des rédactions sur 
nos vacances mais ça me fera un peu d'entraînement pour écrire. 
Parce que le temps passe, je le sais et j'ai toujours pas d'idée pour mon 
roman. Si seulement il y avait des gens intéressants au centre je pourrais en 
parler avec eux mais non, ce sont tous des connards. On est une trentaine 
dans le bâtiment où je suis installé et y'en a pas un pour rattraper l'autre. 
Enfin, je sais pas vraiment parce que je leur ai pas encore parlé. Il y en a, 
ce sont encore des gamins alors je crois pas que je leur parlerai et y'en a 
d'autres ils doivent avoir mon âge. Mais eux ce sont les premiers à vouloir 
préparer les décorations de noël et c'est bien ridicule. Il ne manquerait plus 
qu'on fasse une crèche et ça serait le bouquet. Jésus, Marie, Joseph, les rois 
mages et les animaux de l'étable, le tout dans un centre pour adolescents 
perturbés, ça aurait de la gueule ! Y'en a un qui dort dans la chambre à côté 
de la mienne et qui a l'air moins con que les autres. Je veux dire, il reste 
plutôt tranquille et il est pas toujours fourré avec les autres. Je crois qu'il 
s'appelle Yan mais je suis pas vraiment sûr. Par contre il aime bien lire 
parce que plusieurs fois je l'ai vu avec un bouquin. D'abord c'était un 
bouquin de Jules Verne et puis ensuite un bouquin de James Joyce. Je crois 
que si je dois rester ici plusieurs mois, il va falloir que je discute avec 
certains parce que sinon je vais devenir dingue. 
2 103
Journal d'un orphelin programmé 
21 décembre 1994 
Il y a une infirmière qui a arrêté aujourd'hui, à cause des cris de certains 
de l'aile nord. Des fois ils se mettent à gueuler si fort que ça fait mal aux 
oreilles. Et cette infirmière était une nouvelle, mais elle aura pas tenu 
longtemps, elle est retournée s'occuper des vieux, c'est ce que m'a dit Yan. 
Voilà, Yan c'est bien son prénom et ce qui est bien, c'est que lui, il se 
débrouille pour être au courant de tout ce qui se passe dans le centre. S'il y 
a un seul gars à qui je dois parler ici, c'est bien lui. Ses parents sont de 
Nice et il ne rentre chez lui qu'une fois par mois. Il m'a dit qu'il avait un 
cancer au cerveau et qu'il n'en avait plus pour très longtemps. Yan a 
dix-neuf ans. Il se promène toujours avec un bouquin dans la poche et un 
revolver en plastique. Il dit qu'il préfère être armé parce que si jamais les 
indiens viennent attaquer le centre, il pourra défendre sa chambre. Yan m'a 
dit qu'il avait plein de trucs dans sa chambre et qu'il laisserait jamais les 
indiens l'attaquer. « Ils peuvent bien cramer tout le centre du moment qu'ils 
me laissent tranquille dans ma chambre ». Il m'a dit aussi que peut-être, il 
me montrerait tout ce qu'il cachait dans sa chambre. Mais pour ça, il m'a 
dit qu'il fallait que je lui prouve ma loyauté. Il m'a fait jurer de l'aider à 
trucider tout indien qui pointerait le bout de son sale scalp dans les 
environs. Je comprenais pas trop ce qu'il voulait dire par là mais j'ai quand 
même dit okay parce que j'aimerai bien savoir ce qu'il cache dans sa 
chambre. Et puis après il s'est mis à neiger. C'était incroyable toute cette 
neige qui tombait d'un coup de l'autre côté des fenêtres du centre. On était 
tous dans la salle commune, et on faisait de la lecture avec José, qui est 
l'animateur de l'atelier lecture. C'est l'atelier que je préfère. C'est un petit 
qui a vu la neige le premier et il a gueulé « oh putain les gars, de la neige, 
merde alors ! » et alors tous se sont levés et ils ont couru jusqu'aux 
fenêtres. Y'en a même un qui est bien con et qui s'est fracassé le crâne 
contre la vitre tellement il voulait arriver vite. 
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Journal d'un orphelin programmé 
On a tous bien rigolé mais José faisait la gueule quand il a vu tout le sang 
sur la vitre et sur le front du gamin. Il a crié et il y a un infirmier qui est 
arrivé en courant et qui a dit de suite « c'est pas grave » alors qu'il avait 
encore rien regardé. En fait je suis sûr que le gamin était déjà mort mais 
qu'il voulait pas nous le dire. Ils doivent mutiler ceux qui meurent et puis 
ensuite il s'en serve pour des expériences ou pour des médicaments. Si ça 
se trouve, les comprimés qu'on nous fait prendre sont fabriqués à partir des 
intestins des gamins qui se cognent la tête contre les vitres. Parce que 
celui-là il l'avait pas fait exprès mais y'en a qui se foutent des grands coups 
de tronche dans les murs juste pour essayer de se tuer. Faut être con quand 
même. Là, je comprends pas pourquoi on m'a foutu avec tous ces débiles 
mentaux. Moi je lis Stevenson et je veux devenir écrivain et je suis 
millionnaire alors j'ai rien à foutre avec tous ces connards. Je veux pas 
qu'ils me parlent, je risquerais de devenir comme eux. J'en ai parlé avec 
Yan quand il est revenu s'asseoir et il ma dit qu'il comprenait pas non plus. 
Il m'a dit que lui, il avait juste un cancer et que ça avait rien à voir avec 
tous ces types. Il m'a expliqué qu'il avait une tumeur qui grossissait chaque 
jour et qui bouffait des morceaux de son cerveau. Alors un jour la tumeur 
aurait tout bouffé et il serait mort. C'était ce qui arriverait dans quelques 
mois. Je lui ai parlé de maman et de son cancer et comment elle était morte 
et il était très intéressé. Il m'a dit que les militaires étaient toujours dans les 
coups foireux et qu'un jour il faudrait bien qu'ils payent pour tous les coups 
tordus qu'ils nous avaient fait. 
22 décembre 1994 
Dans la chambre de Yan, il y a une armoire qui est beaucoup plus 
grande que la mienne. Il la ferme avec un cadenas et personne d'autre peut 
l'ouvrir. On est allé dans sa chambre après le repas de midi et il m'a 
demandé de faire le guet à la porte pendant qu'il ouvrait son armoire. Dans 
le couloir, c'était calme, il y avait juste quelques gamins qui passaient de 
temps en temps, certains qui bavaient, d'autres qui gueulaient le truc 
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Journal d'un orphelin programmé 
habituel... Et alors Yan m'a appelé et il m'a montré plein de magazines, 
y'en avait toute une pile dans son armoire. A l'intérieur il y avait plein de 
femmes et d'hommes nus qui se montaient dessus. Yan m'a montré et il m'a 
dit : « j'en ai plein, je peux t'en filer quelques uns. Moi je les planque ici, il 
faut pas que tu en parles sinon on va me les confisquer. Et adieu la 
branlette ! » J'ai regardé les magazines et partout il y avait des photos avec 
de la chair rose, des mains et des seins qui se touchaient, des bouches qui 
léchaient d'autres corps. Parfois on comprenait pas trop quoi appartenait à 
qui. J'ai dit : « ouais, ouais, je connais tout ça déjà ». Je voulais pas avoir 
l'air d'un gamin qui est pas au courant. Alors je suis ressorti et je suis allé 
dans la salle commune. Je devais voir le docteur André pour mon bilan 
avant la sortie d'une semaine. Dès que je voyais une infirmière, je 
l'imaginais nue dans les magazines de Yan. Et il y avait toujours un ours 
qui traînait par là, un gros ours avec des lunettes de soleil et des restes de 
saumon entre ses crocs. Du coup quand j'ai vu le docteur André, la 
première chose que j'ai fait, ça a été de vomir. Ensuite, ça allait mieux. 
24 décembre 1994 
Avant de partir du centre, j'ai récupéré une boîte de médicaments pour 
dormir. C'est ce que les infirmières nous donnent quand des fois le soir on 
ne parvient pas à s'endormir. Des fois ils nous donnent d'autres médocs 
dans la journée qui calment mais qui n'endorment pas. Ceux-là ils me font 
mal à la tête et puis après en avoir pris, je peux pas écrire. Y'a les mots qui 
s'embrouillent dans ma tête et je voudrais bien écrire mais j'arrive pas à 
aligner deux mots. Je crois bien que pour être écrivain ça va vraiment pas 
être facile. En tous cas pour noël cette année, je vais pas m'emmerder. Je 
vais avaler trois médicaments dans une heure, comme ça je dormirai 
jusqu'à demain et je serais pas obligé de me taper les conneries de mes 
grands-parents avec la crèche, le sapin et les prières pour mon père et 
maman. Maman.... Parlons-en ! Ca fait un moment qu'elle vient plus me 
voir et me parler, comme si j'avais fait quelque chose de mal et qu'elle 
2 106
Journal d'un orphelin programmé 
voulait me punir. Mais j'ai beau réfléchir, je vois pas du tout ce dont il peut 
s'agir. Ah ! J'entends mon grand-père qui débouche une bouteille de vin. 
27 décembre 1994 
Deux jours hors service ! Je crois que je me suis bien planté sur les 
doses de ces saloperies de médocs ! Et tous ces sinistres connards ont cru 
que j'avais cherché à me suicider ! Décidément je crois que ça n'a pas été 
une bonne idée de venir habiter ici avec les deux vieux croûtons. Marcel 
est malade, il a vomi, comme quand il était plus jeune. 
Je crois que ce chien a un problème au foie. Il va falloir que je m'en occupe 
parce que mon grand-père comprendra jamais. Je connais mon chien en 
revanche alors je sais quand il y a quelque chose qui va pas. Pas besoin 
d'être vétérinaire pour comprendre qu'un chien qui dégueule souvent, c'est 
qu'il a un problème de foie et qu'il faut le soigner. Alors voilà, je vais 
réfléchir à ça et voir comment je peux faire pour le soulager. Après tout, un 
organisme de chien c'est pas bien évolué, par rapport à celui d'un homme. 
Et pourtant maintenant ils font des trucs de dingue avec le corps humain 
alors franchement, un chien... 
31 décembre 1994 
Le retour au centre a eut lieu plus vite que prévu, la faute à mon 
grand-père. Ce sale con perd rien pour attendre. Ils ont même pas voulu 
m'écouter. Pourtant je suis sûr que j'avais réussi à guérir Marcel. J'avais 
découpé le morceau de foie qui était malade et il ne restait plus qu'à 
recoudre. Et c'est là que ma grand-mère est entrée dans la chambre. Elle a 
pas supporté la vue du sang, c'est ça le problème avec beaucoup de gens : 
dès qu'ils voient du sang il faut qu'ils se mettent à gueuler ou à s'évanouir. 
Et c'est exactement comme cela que ma grand-mère l'a joué. Juste avant de 
tomber dans les pommes, elle s'est mise à gueuler comme une truie qu'on 
2 107
égorge. Je savais que j'aurais jamais le temps de recoudre Marcel avant que 
mon grand-père débarque. Et ça n'a pas loupé. Il a roulé de grands yeux et 
il m'a attrapé le bras pour me prendre le couteau. J'ai crié que ces pauvres 
connards de vieux ne respectaient rien et qu'ils devaient bien se douter qu'à 
cette heure de la soirée, je ne pouvais être qu'en train d'opérer. 
Et il faut vraiment être le dernier des connards pour entrer dans une salle 
d'opération comme dans un moulin, la gueule enfarinée et les mains sales, 
avec des habits pleins de bactéries. Des fois, je vous jure, les vieux, 
faudrait tous les étriper. Maintenant je suis enfermé dans ma chambre, au 
centre, et j'attends qu'on me file des médicaments. Ils m'ont enfermé dans 
ma propre chambre, c'est pas croyable ! Ils peuvent toujours vérifier, ils 
seront bien emmerdés quand ils réaliseront leur erreur. J'ai tous les 
diplômes et les certificats en règle pour opérer, et c'était une affaire 
urgente. Si j'avais attendu plus longtemps, Marcel serait mort, de toute 
façon. Une occlusion intestinale chez un chien de cet âge, ça pardonne pas. 
Au moins, j'ai essayé de le sauver. Et qui sait, sans l'intrusion de mes 
grands-parents, j'y serais peut-être bien arrivé. 
8 janvier 1995 
Ils m'ont bourré de cachetons. J'ai compris ça. Je me souviens de rien. 
Heureusement qu'il y a mon carnet. Après avoir été enfermé, ils m'ont 
bourré de cachetons. J'ai du dormir je sais pas combien d'heures. J'ai mal 
au crâne. Peut-être que la tumeur de Yan est sortie de sa boîte crânienne et 
qu'elle s'est glissée sous sa porte pour venir dans ma chambre et entrer 
dans ma tête. Je sais pas du tout comment se transmet une tumeur et c'est 
pas ici qu'ils vont nous l'apprendre. Ils préfèrent nous droguer pour qu'on 
se taise. Ce sont des pourris et il y a toujours un châtiment. 
10 janvier 1995 
Journal d'un orphelin programmé 
2 108
Journal d'un orphelin programmé 
Je n'ai pas envie de lire. Le docteur André est venu ce matin et il m'a 
demandé si je voulais bien lui parler. J'ai dit oui. Il m'a demandé pourquoi 
j'avais fait ça. J'ai demandé « ça, quoi ? » et il m'a dit : « Benjamin, tu as 
éventré ton chien et tu as découpé un morceau de son foie ! » J'ai regardé 
le docteur et il n'avait pas l'air du tout dans son assiette. Je lui ai demandé 
ce qu'il avait et il a dit « tu m'inquiètes Benjamin... Tu est avec nous depuis 
un mois et alors que nous devrions voir des signes encourageants de 
progression, c'est le contraire qui se passe avec toi ». J'ai dit que j'étais 
désolé mais que je n'étais pas responsable des cancers de Yan et de Marcel, 
et encore moins de celui de ma mère. Alors maintenant elle pouvait revenir 
me parler parce que merde, j'en avais marre d'être seul. Le docteur André a 
noté quelques mots sur son carnet et je crois bien que j'ai lu « régression » 
et puis il est parti. 
11 janvier 1995 
Le docteur André m'a demandé si je voulais bien lui faire lire mon 
journal. J'ai dit oui mais je regrette maintenant. Parce que Yan va se faire 
piquer ses magazines. Et apparemment il y tient à ses magazines. Je sais 
pas vraiment pourquoi, j'ai pas besoin de ça pour être excité. Mais je crois 
que sa tumeur, c'est ça qui l'oblige à avoir ces magazines. Peut être que 
maman m'en veut parce que je n'en ai pas moi, de tumeur ? Il paraît que 
c'est une maladie très courante de nos jours, c'est une infirmière qui m'a dit 
ça. 
C'est Brigitte, une infirmière très gentille qui s'occupe bien de nous. Elle a 
quarante ans et elle joue du violon, alors souvent elle nous donne des cours 
de musique et on apprend plein de choses. Moi j'aimerai bien jouer de 
l'harmonica mais on n'en a pas ici, il n'y a que des vieilles guitares. Yan, 
lui, sait déjà jouer de la guitare. Quand il joue je vois les cordes qui 
tremblent et il y a plein de souris qui sortent de l'intérieur de sa guitare. 
C'est à cause de la vibration des cordes, ça les dérange, ça les empêche de 
dormir alors elles quittent la guitare. Et les souris partent dans tous les sens 
2 109
mais personne ne s'en soucie. Brigitte est une femme qui n'a pas peur des 
souris, c'est important pour une femme. 
13 janvier 1995 
Le docteur André a lu mon journal et forcément il a fait confisquer les 
magazines. Yan est venu me voir et il était très en colère. Il m'a poussé et il 
a commencé à me dire qu'il allait me tuer et il s'est mis à me taper dessus. 
Il m'a filé des coups de poing et des coups de pieds. Mais c'était dans ma 
chambre et personne ne nous entendait, et moi j'osais pas crier. Je sentais 
le sang dans ma bouche et dans mon nez, ça piquait drôlement. Mon 
fauteuil était bloqué contre mon lit et j'étais vraiment coincé. Yan, ça 
n'avait pas l'air de le gêner beaucoup. Je savais que j'avais fais une 
connerie en parlant des magazines dans mon journal mais j'étais obligé 
d'en parler parce que c'était quelque chose d'important. Je le sens quand 
c'est important, c'est comme un sixième sens, comme le sens radar de 
Daredevil dont je lisais les aventures quand j'étais gamin. 
Quand un infirmier m'a trouvé il m'a demandé qui m'avait tapé et j'ai dit 
que j'avais fais un cauchemar et que je m'étais fait taper dessus dans le 
rêve. Si j'avais des marques à mon réveil, c'était des stigmates comme ceux 
de Jésus, parce que je vivais la passion du Christ. L'infirmier m'a regardé et 
il est parti. Ce soir je crois bien que je vais avoir droit à double dose de 
comprimés. Je commence à bien les connaître ces infirmiers, quand on leur 
répond quelque chose qui ne leur plait pas, ils nous donnent double dose de 
médocs. C'est leur façon à eux de nous montrer qui commande au centre. 
17 janvier 1995 
Journal d'un orphelin programmé 
2 110
Journal d'un orphelin programmé 
Mes grands-parents ne veulent pas que je rentre le week-end. Ils disent 
que pour l'instant je suis trop instable et même dangereux alors il vaut 
mieux que je reste confiné dans le centre. Je suis très énervé mais avec les 
médicaments j'ai même pas envie de crier ni rien. A la limite si j'avais un 
revolver (mais un vrai, pas comme celui en plastique de Yan) je les tuerai 
en rigolant. Je suis sûr que je pourrais rire tellement que ça me ferait 
trembler et alors je les raterai. Ce serait dommage. Quand on veut tuer 
quelqu'un, il ne faut pas rire parce que si on rate son coup, on est un 
perdant et tout ce qu'on a fait jusqu'alors ne sert plus à rien. Et puis Yan 
m'a expliqué que les pistolets ça n'a rien à voir avec le revolver. La plupart 
des gens confondent et emploient un mot pour l'autre sans se soucier de 
savoir s'ils se trompent ou pas. Voilà, les gens s'en fichent de bien parler et 
moi j'aimerai bien écrire mais j'ai du mal, je dois réfléchir très longtemps, 
maintenant avant de savoir comment je veux finir mes phrases. 
C'est la faute aux médicaments, c'est le docteur André qui me l'a dit, il l'a 
reconnu. Il a dit que ça agissait sur mon cerveau et c'est pour ça qu'il me 
faut du temps pour choisir mes mots et les aligner sur le papier. Et des fois 
je mets un mot à la place d'un autre alors je rature et je recommence. C'est 
très fatigant. Et voilà, après je suis obligé de relire tout le texte pour savoir 
de quoi je parlais. Un revolver a un barillet et un pistolet n'en a pas, c'est 
tout aussi bête que ça. 
22 janvier 1995 
Il paraît que tant que mes grands-parents refusent que je rentre le 
week-end, je dois rester ici. Ca veut donc dire que s'ils ne veulent plus que 
je revienne, je vais rester ici toute ma vie. C'est horrible. Mon lit est 
toujours bourré de sales vermines et dans les coins de ma chambre, c'est 
infesté de toiles d'araignées. Et le pire c'est que ce sont des araignées qui 
parlent. Elles parlent surtout la nuit, et c'est pour ça que je ne peux pas 
dormir. Alors il me faut encore d'autres comprimés pour que je m'endorme 
quand même. Mais le matin j'ai mal à la tête et je vomis. Je vomis de plus 
en plus souvent. Au début c'était du vomi jaune et puis marron et 
2 111
Journal d'un orphelin programmé 
maintenant c'est du vomi blanc et j'aime pas le blanc. Des fois aussi il y a 
du sang et j'ai très mal au ventre. Peut-être que moi aussi j'ai une tumeur. 
Maman viendra alors me parler à nouveau, alors et peut être alors qu'elle 
m'aidera à partir d'ici. 
24 janvier 1995 
Yan m'a dit qu'ils lui cachaient quelque chose. Les médecins et les 
militaires, les mêmes qui ont tué toute sa famille dans un camp de 
concentration. Ils veulent lui cacher qu'il va bientôt mourir, c'est lui qui me 
l'a dit. Il sait que sa tumeur est en train de recouvrir tout son cerveau. Il le 
sent, il sent que sa cervelle bouge, qu'elle se rabougrit comme l'extrémité 
d'une allumette brûlée. Yan m'a dit : « je n'en ai plus pour très longtemps, 
je le sais. Tu te souviens à Saigon quand tu as sauté sur cette mine ? » J'ai 
réfléchis un moment. Je sentais bien que Yan délirait et je voulais pas le lui 
dire mais c'est mon ami alors j'ai été bien obligé. Je lui ai dit : « Ce n'était 
pas à Saigon mais à Bagdad ! » et là il a rigolé et il a dit : « Je sais bien, je 
voulais voir si tu te souvenais... » Sacré Yan, je sais pourquoi je l'ai suivi 
tant de fois dans ces guerres perdues d'avance. C'était un sacré bon soldat 
quand on était là-bas. Il m'a dit : « avant de mourir, je voudrais connaître 
l'amour, je suis puceau... » Mais je voyais pas bien ce qu'il voulait dire par 
là. Et alors il a dit : « maintenant, tu arrêtes de noter tout ce que je vais te 
dire et tu n'écris pas ça dans ton journal. Tu me le promets ? » Alors j'ai dit 
oui et voilà pourquoi je m'arrête ici. 
4 février 1995 
Ils nous ont mis en isolement. C'est là qu'on met ceux qui se rebellent. 
Ils nous avaient avertis quand je suis arrivé au centre, il m'avait dit que si 
2 112
Journal d'un orphelin programmé 
je faisais une connerie, c'est là que j'irai. Et voilà, on y a été avec Yan. 
Mais c'était pour notre bien. En infiltrant l'ennemi on l'a baisé et on l'a bien 
baisé ! Brigitte était toute seule dans la pièce où ils rangent les 
médicaments. On est entré sans que personne ne nous voie, d'abord Yan 
tout doucement et puis moi, avec mon fauteuil qui bloquait la porte. Et là, 
pendant que je faisais le guet, Yan l'a frappée et puis il l'a jetée par terre et 
il lui arrachait ses vêtements. Et puis il la lui a mise comme dans ses 
magazines. Il arrêtait pas de dire « oh putain oh putain » et je le regardais 
faire. Dessous, Brigitte remuait pour s'enlever et elle criait mais Yan c'est 
un costaud. Il lui a mis plein d'emballages de comprimés dans la bouche et 
elle pouvait plus gueuler. Quand il a eut fini il m'a demandé si je voulais y 
aller mais j'avais déjà tout lâché dans mon caleçon alors on est parti. On 
aurait du la tuer pour pas qu'elle puisse parler. Mais peut être bien que ça 
aurait été pire. 
5 février 1995 
L'isolement c'est petit et c'est un peu étouffant. Il faut être solide pour ne 
pas craquer au bout d'une heure. Tous ces murs, on n'a qu'une envie, les 
frapper ou les bouffer. Si j'avais des crocs je pourrais les bouffer parce que 
je sais grâce à mon sixième sens où les murs sont fragilisés, à cause des 
galeries creusées par les souris. 
L'isolement c'est plein de fureur et de bruit, c'est là que j'ai le plus d'écho 
dans ma tête et il y a ces cloches qui tapent à toute volée. J'ai la nausée et 
j'arrive pas à retenir ma vessie, je me suis pissé deux fois dessus depuis 
hier. Les infirmiers ne rigolent pas en isolement, ils ne s'occupent pas de 
vous comme dans les chambres. 
6 février 1995 
2 113
Journal d'un orphelin programmé 
On reste longtemps en isolement. C'est comme dans nos chambres sauf 
qu'on n'a pas la télé ni rien, même pas le droit d'avoir un bouquin. C'est un 
peu comme en prison. Et d'ailleurs ils disent que Yan peut être jugé et aller 
vraiment en cabane. C'est juste rapport à Catherine, si elle porte plainte, il 
est foutu... Alors bon, on attend que le temps passe. Des fois on passe nous 
donner à manger et des fois on passe nous donner nos médicaments. Dans 
la brousse il y a des animaux sauvages et dans les villes il y a des zoos. 
Maman m'a laissé tomber, elle ne voulait pas m'acheter de glace. Pourtant 
il y a toujours le camion devant le zoo et d'habitude elle m'en achète 
toujours, un cornet chocolat pistache. Sauf que pas cette fois. Parce qu'elle 
est partie et qu'elle m'a laissé tout seul. 
7 février 1995 
Je recommence à rêver. En chambre d'isolement, ils m'ont laissé mon 
carnet et il y a mes rêves qui reviennent. Avec tous ces foutus 
médicaments qu'ils nous font prendre, on sait jamais s'il s'agit de nos rêves 
ou de ceux d'un autre. Parfois je vois mon père qui est accroupi derrière un 
palmier et je ne sais pas s'il est paralysé ou pas. 
Peut-être que quand je serais mort, je ne serais plus sur ce fauteuil ? Il y a 
un curé qui est venu nous voir, Yan et moi, dans une salle d'examen. Il a 
dit que ce qu'on avait fait c'était très mal, un truc horrible, qui allait nous 
damner jusqu'à la fin des temps. Et alors Yan a dit que ça aurait pu être 
pire si on l'avait tué. Ce con a même dit : « la sale putain peut s'estimer 
heureuse que mon pote ait déjà lâché la purée sur lui parce que sinon il la 
lui aurait mise à son tour et c'est une sacrée grosse qu'il a là ! Vous me 
croyez pas ? » Et le curé a fait un signe de croix et il a regardé Yan très 
méchamment. J'aurais jamais pu croire qu'un curé pouvait faire ce genre de 
regard très méchant. Faut croire que les curés, c'est plus ce que c'était ! Et 
là, Yan s'est levé et il s'est approché de mon fauteuil, il a défait mon 
pantalon et il a sorti ma queue. J'ai essayé de le repousser mais Yan est très 
costaud et j'ai pas fait le poids. Le curé nous a regardés et dans ses yeux il 
n'y avait plus qu'une photo de grenier vide, plein de poussières et de vent. 
2 114
Yan a sorti ma queue et il l'a agité en gueulant « regardez cette teub' 
monsieur le curé, regardez si elle est grosse ! Il aurait pu l'éventrer avec 
ça ! » Alors le curé s'est rué sur la porte et il s'est mis à taper comme un 
malade en gueulant « Infirmier ! Infirmier ! » et on a entendu les verrous 
qui sautaient de l'autre côté. Deux gros malabars en blouse blanche sont 
entrés et ils ont maîtrisé Yan vite fait. La seringue est entré dans son avant 
bras et en trente secondes c'était terminé. Bonne nuit les petits, bienvenue 
au pays des rêves. 
8 février 1995 
L'avantage de l'isolement et de toute cette histoire avec Brigitte et Yan 
et puis maintenant le curé, c'est que ça va me donner des idées pour mon 
roman. Parce que je pense avoir compris maintenant que ce n'est pas 
demain la veille que je vais partir en voyage. Alors le voyage il faut que je 
le fasse dans ma tête, avec ce que j'ai à ma disposition ici. Et des histoires 
comme celle qui nous arrive en ce moment avec l'isolement c'est important 
de bien s'en imprégner. Parce que quand nous serons sortis, avec Yan, il 
faudra bien qu'on parle. J'espère juste que la tumeur au cerveau de Yan lui 
laissera assez de temps. On sera invités sur les plateaux de télévision et 
dans les rédactions des journaux et on expliquera comment c'était. 
Exactement comme les survivants d'Auschwitz où toute la famille de Yan 
a été gazée. Nous on aura eu la chance de s'en sortir et il faudra qu'on 
parle. On dira pour les médicaments qui font dormir, ceux qui font baver et 
qui mettent des buissons ardents dans les yeux. On dira tout. Je suis prêt à 
tout, de toute façon j'ai plus rien à perdre. Peut-être même qu'alors maman 
sera fière de moi et qu'elle recommencera à venir me parler, la nuit. Tu me 
manques, maman... 
9 février 1995 
Journal d'un orphelin programmé 
2 115
Journal d'un orphelin programmé 
Le docteur André est venu me voir à midi, juste après avoir mangé. De 
l'autre côté de la porte, je voyais Yan attaché sur son lit et sous sédatif. Il 
dormait comme un bébé. Ils le droguent depuis deux jours pour qu'il se 
tienne tranquille. 
Le docteur m'a demandé si j'allais bien et j'ai dit que oui. J'ai demandé si je 
pouvais rentrer chez mes grands-parents pendant quelques jours. Le 
docteur a dit que ce n'était pas à l'ordre du jour. Il a ajouté que si je voulais 
rentrer, il allait falloir que je me tienne à carreau pendant un bon moment. 
Au-dessus de sa tête il y avait deux aigles en train de se bouffer. C'était 
horrible à voir et du coup j'ai vomi mais j'ai pas eu le temps d'avancer la 
tête alors je me suis vomis dessus. J'en avais partout sur le pantalon. Alors 
le docteur André a dit qu'il reviendrait lorsqu'on m'aurait aidé à me laver. 
Et là il y a Brigitte qui est entrée et elle était nue. Elle avait une brosse et 
une bassine d'eau dans les mains. Elle s'est mise à genoux et elle a 
commencé à frotter la tache de vomi sur mon pantalon. Toujours accroché 
au plafond, les deux vautours continuaient à se bouffer. Ils avaient chacun 
dans leurs becs un bout d'intestin de l'autre. Et puis Brigitte a baissé la 
braguette de mon pantalon et elle a mit ma queue dans sa bouche. Pendant 
qu'elle me léchait, je me sentais grossir et je regardais les vautours qui n'en 
finissaient plus de se battre. Et dans leurs yeux je voyais les camps de 
concentration d'où s'élevaient les fumées puantes des cheminées où brûlait 
toute la famille de Yan. Et puis le docteur André est revenu. Brigitte n'était 
plus là, et je sentais que j'avais mouillé mon caleçon. Je lançai l'éponge sur 
mon lit et je me reculais jusqu'au mur. De là je pouvais voir le couloir à 
travers la minuscule fenêtre et je trouvais cela rassurant. Et puis le docteur 
André m'a fait faire passer des nouveaux tests, il m'a posé plein de 
questions et encore d'autres questions. A la fin j'avais trop mal à la tête 
alors je me suis mis à hurler. 
Ou plutôt on m'a fait hurler. Parce que si ça n'avait tenu qu'à moi, je 
n'aurais pas crié. Mais on m'a obligé et ça me faisait mal aux oreilles. 
Alors le docteur est sorti et on a refermé les verrous de l'autre côté de la 
porte. J'ai vérifié à travers la petite vitre : dans la pièce d'isolement à côté, 
Yan dormait toujours... 
2 116
Journal d'un orphelin programmé 
11 février 1995 
Quand je sortirai d'ici j'irai en Tasmanie. Là-bas il y a plein d'animaux 
qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Il faudra que je prenne un avion ou un 
hélicoptère et qu'on vole pendant un moment au-dessus de la mer. Là-bas il 
y a un animal qu'on appelle le diable. Et puis il y a des forêts et la mer 
partout autour. Là-bas, autrefois, on pouvait pêcher la baleine. Je me 
demande en quoi sont fabriquées les cannes à pêche pour attraper des 
baleines. Moi je ne suis jamais allé à la pêche mais j'aurais bien aimé. Sauf 
que mon père ne pêchait pas alors je vois pas comment j'aurais pu y aller. 
Et puis si ça se trouve il y a des baleines à Lyon parce qu'entre le Rhône et 
la Saône, qui sait ? Le Rhône est très large et peut-être bien qu'il est 
tellement profond qu'on peut y cacher des sous-marins nucléaires et des 
bases militaires secrètes. La troisième guerre mondiale qui est en 
préparation, c'est peut-être de Lyon qu'ils vont la faire commencer. Et moi 
je peux rien faire pour empêcher ça, tout simplement parce que je ne suis 
jamais allé à la pêche. C'est un peu dommage mais c'est comme ça, 
maintenant on n'y peut rien. Surtout qu'avec mon fauteuil, je vois pas trop 
comment je pourrais aller à la pêche maintenant. 
12 février 1995 
Yan a la nausée depuis qu'ils ne lui font plus ingurgiter les comprimés 
bleus. Il vomit un peu partout dans la pièce d'isolement à côté de la 
mienne. Sous la porte qui nous sépare, il me fait passer le vomi. Je le 
récupère et je le stocke pour en faire un explosif. Comme ça, quand on en 
aura plein, on pourra tout condenser en un seul endroit du mur et le faire 
exploser. Le problème c'est qu'il faut un trou suffisamment gros parce que 
mon fauteuil prend quand même pas mal de place. Et Yan a dit qu'il ne me 
laisserait pas tout seul ici. Parce que voilà, on a bien compris qu'ils 
n'étaient pas prêts de nous laisser sortir du centre. Alors il va falloir qu'on 
parte. On n'a pas le temps de rester ici à attendre un jour, peut-être, qu'ils 
2 117
Journal d'un orphelin programmé 
nous libèrent. Les prisons militaires sont les pires et on n'aura jamais de 
procès équitable alors autant tenter de fuir. Le vomi fait un excellent 
explosif, je l'ai lu dans un rapport confidentiel de la CIA quand j'étais à 
Dallas. Alors il n'y a plus qu'à se mettre au travail. Et je vais continuer à 
écrire ce journal pour rassembler le maximum de preuves contre les 
militaires qui nous tiennent prisonniers ici. Quand nous serons libres, nous 
aurons notre revanche. 
14 février 1995 
Le complot. C'est comme ça que va s'appeler mon roman. J'ai déjà 
trouvé le titre et je sais déjà de quoi ça va parler. J'aurais bien aimé parler 
de la Tasmanie mais comme je n'y suis pas allé, je peux pas vraiment 
imaginer. Alors tant pis je parlerai de Lyon, de Cannes et puis surtout d'ici. 
Parce que j'ai l'impression que ça fait dix ans que je suis dans ce fichu 
centre même si sur le calendrier, ça ne fait que deux mois... Mais je ne suis 
pas complètement idiot, je sais très bien qu'ils essayent de me faire croire 
ça. Si ça se trouve, on est en 1999 et c'est donc les derniers mois avant le 
début de la troisième guerre mondiale. Parce qu'elle doit éclater avant l'an 
2000, c'est sûr. Dans mon roman je parlerai de ça aussi, de toute façon je 
parlerai de tout. Comment les militaires ont charcuté les seins de ma mère 
pour introduire la maladie dans son corps. Comment ils ont fait pour 
trouver Catherine, une femme qui lui ressemble assez pour que mon père 
n'y voie que du feu. Et mes grands-parents qui étaient dans le coup, depuis 
le début... Et tous ces médecins qu'on m'a fait voir et qui ont bien failli 
m'avoir. Parce que, à certains moments, j'étais persuadé de devenir fou et 
j'étais à deux doigts de les croire. Mais ce n'est pas parce que j'ai perdu 
mes jambes que je ne peux pas m'enfuir. Je vais réussir à m'évader et j'irai 
tout raconter. J'enverrai mon roman aux plus grands éditeurs du pays et je 
ferai fermer ces prisons militaires qu'ils déguisent en centre pour 
adolescents à problèmes. 
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Journal d'un orphelin programmé 
16 février 1995 
On commence à avoir récupéré plein de vomi. Yan vomit avec une 
précision incroyable. Sur l'horloge du couloir qu'on peut voir en se 
penchant, il est huit heures cinquante quand il vomit pour la première fois 
le matin. Sauf que des fois il n'y arrive pas, alors je le vois faire derrière la 
vitre. Il met les doigts dans la bouche et au bout d'un moment, la pompe à 
gerbe est amorcée et c'est parti ! Il nous faut beaucoup plus de vomi que ce 
que nous avons déjà si on veut pouvoir provoquer une belle explosion. 
Le vomi a toujours la même consistance mais je sais pas si c'est assez 
plâtreux. C'est dommage qu'on n'ait pas un ancien évadé avec nous. Tous 
les autres sont des cons, on ne leur parle jamais. Ce sont des gamins, ils 
sont là et ils attendent bien gentiment comme des toutous à mémé. Ils 
attendent leurs sucres parce qu'ils ont été sages et puis chaque vendredi 
c'est le ticket de sortie parce qu'ils n'ont pas trop fait de connerie. Eux, ce 
sont les assistés, les débiles, impossible qu'il y ait le moindre ex-évadé 
parmi eux. Parce que pour oser s'évader, il faut avoir un minimum 
d'ambition. Et tous ces gars là sont trop stupides pour se payer le luxe 
d'avoir de l'ambition. 
17 février 1995 
Je crois que cette fois, Yan perd vraiment la tête, il semble confondre les 
choses et il me parle de Vietnam au lieu de me parler de l'Irak. J'ai 
moi-même un peu oublié les manoeuvres d'il y a quatre ans dans le désert 
irakien. Je pense que c'est la faute des produits toxiques et des bombes 
chimiques qu'on a respiré, forcément. Si seulement on pouvait en avoir 
maintenant, voilà qui nous aiderait bien. On pourrait balancer des 
bombonnes de gaz dans les bureaux des infirmiers et foutre le feu dans la 
pièce où ils stockent les médicaments. Plus de médicaments, ce serait le 
début de la liberté ici. Il n'y aurait plus de tournée avec le chariot à 
médocs, du soir au matin, avec dans leurs foutues boîtes en couleur les 
2 119
Journal d'un orphelin programmé 
comprimés préparés pour chaque chambre. Ils doivent avoir un tableau 
quelque part qui explique ce qu'il faut donner à qui et quand. C'est un peu 
comme un restaurant et les cuisines où on doit savoir quel plat est destiné à 
quelle table. 
Tous les clients mangent des choses différentes et il ne faut pas se planter. 
Ben ici, c'est pareil avec ces foutus cachetons. 
19 février 1995 
Bon alors c'est quand le printemps ? J'ai froid, je n'aime pas l'hiver. Il 
peut neiger et la neige c'est blanc, comme ici. Je n'aime pas le blanc, je ne 
l'ai jamais aimé. Tout ce qui est blanc me rend malade. Alors bon sang, 
c'est quand le printemps ? 
20 février 1995 
J'ai rêvé de la grande dépression de 1930. Dans mon rêve j'étais en noir 
et blanc et il y avait King Kong qui se promenait dans les rues de 
New-York. Une foule d'hommes affaires en costume et cravate se 
mettaient à enjamber les fenêtres de leurs bureaux et ils se jetaient dans le 
vide. J'avais réussi à atteindre la fenêtre et j'avais hissé sur mon fauteuil en 
équilibre sur le rebord du vingtième étage. Mais je n'osais pas sauter et 
pourtant j'étais ruiné, j'avais perdu la maison de Lyon, l'héritage de mon 
père, la maison de Cannes, mes usines, mes voitures. Le vide sous mes 
roues exerçait une étrange attraction et les particules d'air qui soufflaient 
semblaient murmurer une douce litanie pareille à celle que les sirènes 
susurraient aux oreilles d'Ulysse. King Kong s'agitait aux angles des rues 
et faisait un véritable festin. Il n'avait qu'à se baisser pour récupérer les 
corps écrabouillés des hommes qui avaient sauté et puis les gober avec 
avidité. Ce n'était plus de la gourmandise, c'était de la boulimie. 
2 120
Journal d'un orphelin programmé 
Et là, endormie au creux de son immense main velue, j'ai vu ma mère. Elle 
portait une robe longue de soirée, quelque chose de vraiment chouette. Je 
n'en revenais pas. J'ai hurlé « maman » plusieurs fois avant qu'elle daigne 
ouvrir un oeil, puis l'autre et enfin qu'elle se lève et regarde autour d'elle. 
De tous côtés tombaient des costumes gris et noirs, sans un son, mus par 
un seul élan où la fatalité écrasait toute tentative de cri. Le grand singe ne 
voulait pas qu'on lui trafique son cerveau, c'est tout. Il ne faisait pas ça par 
méchanceté gratuite mais uniquement pour se protéger. J'avais peur que 
King Kong finisse par s'en aller et n'emporte ma mère très loin avec lui 
alors j'ai débloqué mes roues et j'ai poussé sur mon fauteuil. Mon coeur a 
fait un bond lorsque le rebord de la fenêtre s'est dérobé sous les roues. 
21 février 1995 
Le docteur André est venu nous voir et il a passé du temps avec nous. Je 
lui ai demandé s'il pleuvait ou pas et ça a eut l'air de l'étonner. Il m'a dit 
qu'il suffisait que je regarde par la fenêtre pour le savoir. Derrière mon lit il 
y avait une grande fenêtre que je n'avais pas remarquée. Ils l'ont installé 
pendant la nuit pour que je ne remarque rien. Ils font tout pour vous faire 
croire que vous êtes en train de devenir fou. Le docteur André m'a aussi dit 
que j'étais en isolement mais ça ne voulait pas dire que j'étais en prison. La 
bonne blague. Il m'a expliqué que si j'étais là, c'était uniquement pour le 
bien de tous, à commencer par le mien. J'ai dit : « ah bon alors allez 
expliquer ça à lui » en désignant Yan, de l'autre côté de la porte vitrée. 
Il était allongé sur son lit, les yeux fermés et c'était comme s'il n'avait pas 
été là. Les médicaments qu'on lui faisait prendre n'allaient pas du tout, 
c'était évident. Alors le docteur m'a dit que Yan était dangereux et qu'il 
devait être maintenu endormi ou en camisole. Pour l'instant il préférait la 
première solution plus acceptable moralement que de devoir recourir à la 
camisole. Le docteur m'a posé tout un tas de questions sur maman et puis 
ma vie avant. Il m'a ensuite posé plein de questions sur aujourd'hui et sur 
ce que j'allais faire quand je sortirai du centre. J'ai compris qu'il me testait 
parce que jamais il n'avait eu l'intention de me laisser sortir du centre. Il 
2 121
s'agit d'un simple moyen de briser les élans psychologiques d'un 
prisonnier, c'est un procédé éculé que je connais. On ne la fait pas à un 
vieil habitué comme moi... Déjà en Irak, il y a quatre ans, c'était comme ça 
que les hommes de Saddam Hussein s'y prenaient avec moi. Et il y a 
vingt-ans, juste avant la chute de Saigon, c'était pareil avec les Viêt-Congs 
et les soldats américains. 
Le docteur André a eut toutes les réponses que je voulais bien lui donner 
et puis après il est sorti et il avait l'air content de lui. Il souriait comme un 
imbécile. Plusieurs heures après, Yan a ouvert les yeux et il a vomi. Puis il 
s'est levé et il avait des yeux très petits, on aurait dit qu'ils allaient 
disparaître. Il m'a regardé derrière la vitre et il n'a même pas dit un mot... 
Pourtant on arrive bien à lire sur les lèvres mais il n'a pas prononcé le 
moindre foutu mot, comme s'il ne pouvait pas parler. Mais pour partir, va 
bien falloir savoir ce qu'on fait. On ne peut pas se permettre de verser dans 
l'à-peu-près. 
Il n'y a pas de place pour l'approximatif lorsqu'on met au point une évasion 
comme la nôtre. 
22 février 1995 
Les premiers tests d'explosifs avec le vomi de Yan ne sont pas très 
concluants. Quand j'étais plus jeune je me souviens avoir vu un film que 
j'avais beaucoup aimé. Il y avait Steve McQueen qui essayait de s'échapper 
d'un camp allemand en creusant un tunnel. Alors voilà, nous on est un peu 
comme Steve McQueen. Sauf que je ne suis pas blond et je n'ai pas les 
yeux bleus. Et puis aussi je suis dans un fauteuil roulant alors pour 
l'évasion en moto, c'est loupé. 
23 février 1995 
Journal d'un orphelin programmé 
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Journal d'un orphelin programmé 
L'ennemi a changé de tactique. Aujourd'hui nous avons été sortis de 
l'isolement et reconduits à nos chambres habituelles. Ce qui est bizarre, 
c'est que nous avons toujours les mêmes chambres, situées l'une à côté de 
l'autre. Je sais pas quand on va être jugé pour ce qu'on a fait. Peut-être que 
l'infirmière n'a pas porté plainte, finalement ? Les autres membres du 
centre nous regardent avec indifférence ou avec colère. Ca ne m'émeut pas 
beaucoup. Je n'ai rien à leur dire, je ne leur dois rien. Se débrouiller seul, 
ça vous donne une puissance inouïe. Etre libre, peut-être que ça commence 
déjà dans sa tête. Et être libre, c'est ne pas avoir besoin des autres, c‘est les 
regarder et ne rien voir. Je suis quand même content d'avoir retrouvé ma 
chambre. Des fois je me dis que j'aimerai trouver tous les livres que j'ai lus 
et que j'ai aimés. 
J'aimerais les trouver tous posés à côté de mon lit. Je fais parfois un rêve : 
je suis installé sur la terrasse d'une maison blanche, quelque part dans un 
grand jardin à proximité du delta du Mississippi. Là, je lis à l'ombre des 
saules pleureurs et je regarde de temps en temps le soleil qui passe derrière 
l'horizon. Il y a des moustiques et des crocodiles, des serpents et des 
militaires jamais bien loin mais dans mon rêve, ça ne me fait plus peur du 
tout. 
24 février 1995 
On dirait que Yan va mieux. Il dort toujours beaucoup mais quand il est 
réveillé, il a des yeux comme avant et il semble me comprendre quand je 
lui parle. Je ne sais pas s'il a bien compris tous les enjeux de notre évasion. 
J'espère seulement que oui. Je ne pourrais pas être là tout le temps pour lui. 
Et Yan, je ne lui dois rien non plus alors s'il le faut, je n'hésiterai pas à le 
laisser tout seul derrière moi. De toute façon, avec toutes ces doses de 
cachetons, il est en train de virer zombie. Quand on a le genre de vie que 
j'ai depuis la mort de ma mère, on ne peut pas se permettre de faire des 
cadeaux. Ni même de se compromettre. Je n'aurais pas cru qu'un jour je 
pourrais me retrouver dans une prison militaire mais finalement ça aide à 
mieux comprendre. Dans ma vie j'ai souvent été trahi et je me suis fait 
2 123
Journal d'un orphelin programmé 
rouler par toute ma famille. Pas étonnant que je me retrouve ici. Pour Yan, 
ce n'est pas vraiment la même chose. Parce que Yan, lui, en étant sans 
famille, c'est bien de sa faute s'il s'est retrouvé ici. Quand on se fait attraper 
par les militaires en étant seul, c'est qu'on l'a cherché. 
Quand il n'y a pas un grand-père vendu ou un père faible pour vous 
dénoncer et tout faire pour piller votre vie, on ne doit pas arriver ici. Je 
veux dire, la planète est quand même assez grande pour leur échapper, 
non ? 
26 février 1995 
Brigitte a quitté le centre depuis que Yan s'est vengé sur elle. D'après un 
autre gars qui est enfermé ici, elle fait une dépression nerveuse. Quand j'ai 
dit ça à Yan, il a bien ri. Les aigles finissent par se bouffer ou par être 
bouffer. Tout n'est qu'une histoire d'estomac, de tripes et de couilles. 
Comme dans les bouquins de Charles Bukowski. Dommage que Bukowski 
n'ait pas existé dans la vraie vie, il aurait été un bon compagnon pour le 
centre. Mais je ne me souviens plus qui a inventé ce personnage : Jules 
Verne ? Bob Kane ? Je crois que c'est Bob Kane... Je me souviens pas 
vraiment, à cause des médocs. Foutus médicaments, si nous n'arrivons pas 
à fuir très vite, ils finiront par nous mettre à genoux juste avec ces 
comprimés. Yan est beaucoup moins fort qu'avant. Il dort beaucoup, 
peut-être quinze heures par jour, et le reste du temps, il arpente les couloirs 
comme un zombie. Il bave beaucoup et il a des paroles incohérentes. Je ne 
sais pas vraiment ce qu'ils ont prévu pour lui mais je sens qu'ils sont en 
train de le tuer à petit feu. Et pourquoi se gêneraient-ils, il n'a aucune 
famille, personne ne viendra demander des comptes. Et pour moi ? Les 
parents de mon père ne semblent toujours pas disposés à m'ouvrir à 
nouveau leur porte. Mon grand-père a du faire une magouille pour 
récupérer tout l'argent que j'avais sur tous mes comptes. 
Je suis sûr qu'il a du se débrouiller pour même récupérer mes actions à la 
bourse de New York et les usines que j'avais achetées en Russie. C'est un 
marché en pleine croissance la Russie, et c'est bien pour ça que j'avais tant 
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Journal d'un orphelin programmé 
investi là-bas. Le vieux salopard ne l'emportera pas au paradis, je me 
vengerai. Dès que nous sortirons d'ici Yan et moi, je me vengerai. Et ça 
devient urgent. 
27 février 1995 
Je me fais un peu de souci pour Yan, quand même. Ce matin il a 
recommencé à ne pas vouloir manger, il a vomi et il a beaucoup dormi. 
Tout un tas d'infirmiers se sont succédés dans sa chambre toute la journée. 
Je les ai vus passer devant ma chambre et puis aussi quand j'étais dans la 
salle commune. Quand on s'installe à une place très particulière de la 
grande table, on n'a même pas besoin de se pencher pour apercevoir nos 
chambres au fond du couloir. Au début je croyais qu'ils entraient dans ma 
chambre et j'ai pensé à mon journal. S'ils trouvent mon carnet, ils sauront 
pour les préparatifs de l'évasion et tout sera foutu. Je dois faire plus 
attention. J'ai bien caché le journal mais je pense que je dois changer de 
cachette régulièrement. On ne sait jamais. Et puis aussi avancer la date de 
l'évasion. C'est difficile de faire comme si on n'avait rien de prévu et de 
continuer à faire semblant dans les ateliers de dessin et de lecture. Mais je 
crois que j'y arrive bien. 
28 février 1995 
Je n'aurais pas aimé naître un 29 février. Ou alors si mais ne vieillir 
qu'une année sur quatre. Ce n'est pas simple quand on est en fauteuil, qu'on 
est orphelin et qu'on fait partie d'une génération condamnée. Mais on ne 
peut pas non plus rester là et se lamenter sur son sort. Heureusement il y a 
l'écriture et mon roman. Je vais bientôt commencer. Parce que le temps 
passe, je vais avoir dix-neuf ans. Mon roman sur le complot qui va faire du 
bruit, un foutu bruit ! 
2 125
Journal d'un orphelin programmé 
2 mars 1995 
Je me demande pourquoi ils maintiennent Yan en vie. Ils le bourrent de 
médicaments et maintenant il dort presque vingt heures par jour. Il faut que 
je trouve un moyen pour le sortir de ce piège. Je pensais que de nous 
ramener à nos chambres, ça lui ferait du bien, et c'est exactement ce qu'il 
s'est passé mais ça n'a duré qu'un jour ou deux. Depuis, il est reparti dans 
un sorte de sommeil sans fin. C'est comme si la mouche du sommeil l'avait 
piqué. Encore leurs saloperies de médicaments. Je crois que je préférerai le 
voir avec une camisole. Mais au moins qu'il puisse parler et écouter, 
répondre, et être là au lieu de ça... Je trouve que c'est un beau gâchis. Tous 
ces docteurs, ils ne se doutent pas de tout le mal qu'ils font aux gens. On 
devrait leur interdire de faire ces métiers et les mettre à fond de cale dans 
un voilier à destination de l'enfer. 
3 mars 1995 
J'ai rêvé de Marcel. Je ne sais pas si le paradis existe mais je crois quand 
même que Marcel n'est pas mal là où il est maintenant. Je me dis que le 
morceau de foie que je lui ai retiré ne doit pas trop lui manquer mais je 
n'en suis pas vraiment sûr. Qui sait de quoi on a besoin quand on est mort ? 
L'âme, pourquoi elle ne serait pas située dans le foie, après tout ? Ou dans 
l'estomac, les intestins, ou même ailleurs ? Peut-être que Marcel continue 
de manger maintenant qu'il est mort. Déjà, il a eu tous les vers qui rampent 
dans la terre quand on l'a enterré. On doit utiliser des petits cercueils pour 
les chiens mais c'est le même bois que celui qu'on utilise pour les hommes, 
alors les vers finissent toujours par entrer dans la boîte. Les vers qui 
rampent dans les cercueils sont ceux qu'on utilise comme appâts pour la 
pêche. Je crois me souvenir que quand j'étais petit, j'étais allé à la pêche, 
2 126
Journal d'un orphelin programmé 
une fois, avec mon père. On n'avait pas encore Marcel. J'aurais bien aimé 
aller à la pêche avec Marcel. On aurait pu lui apprendre comment amorcer, 
comment ferrer, et puis surtout à reconnaître les vers. Il aurait pu en goûter 
et voir déjà ceux qu'il préférait. Parce que certains vers résistent aux sucs 
gastriques et quand on les a mangés, ils ne sont pas morts et ils finissent 
par remonter dans la gorge pour s'échapper. Ils sont malins et si on n'y 
prend pas garde, ils peuvent ficher une sacrée pagaille dans le corps. Parce 
qu'ils peuvent très bien se tromper de chemin en revenant de l'estomac. Et 
là, ils se mettent à errer dans notre corps, et ils peuvent très bien aller à un 
endroit au lieu d'aller dans un autre. 
C'est comme ça qu'après on retrouve des vers dans la tête des gens, parfois 
même ils finissent de ressortir par les yeux et ça fait vraiment très mal. 
C'est un bon moyen pour les militaires d'aller espionner les gens : il leur 
suffit d'équiper les vers avec des capteurs et des mini caméras et alors ils 
savant tout sur les gens qu'ils espionnent. Les militaires ont des moyens 
illimités. 
Je ne me souviens plus comment on m'a emmené ici, mais il me semble 
bien qu'on n'a pas roulé très loin hors de la ville. Alors les gens à 
l'extérieur voient bien le centre, ils savent bien qu'il y a cette prison 
militaire à côté de chez eux et pourtant personne ne dit rien. C'est bien que 
les militaires ont des appuis et des moyens importants. 
4 mars 1995 
Tant pis pour Yan. Je crois que je ne pourrais pas l'attendre. J'ai repéré 
une sortie sur le toit du bâtiment et de là c'est la rue et puis l'avenue et puis 
la ville et enfin la mer. Avant d'être arrêté par les services secrets 
allemands et conduit ici, j'avais acheté une île au large de la Corse. C'est là 
que nous allons partir, Yan et moi, pour nous refaire une santé. Sans les 
médicaments, sans tout ce foutoir, tout ce blanc et ces salopards de 
docteurs. Alors si Yan est trop shooté pour me suivre, tant pis pour lui, je 
m'échapperai tout seul. Ca ne me pose aucun problème. Parce que c'est ma 
2 127
Journal d'un orphelin programmé 
vie dont on parle là, quand même... J'ai déjà fait tout le plan dans ma tête, 
c'est infaillible et c'est dommage que Yan puisse pas venir avec moi parce 
qu'on va tous les épater. 
James Bond c'est de la gnognotte à côté. James Bond c'est moi qui lui ai 
tout appris et pourtant je suis paralysé : qu'est ce que ça serait si j'étais 
valide ! 
5 mars 1995 
J'ai préparé une liste de tout ce que je ressentais ce matin lorsque je me 
suis réveillé : faim, froid, peur, envie de pisser, pas envie de me lever, 
sortir dans la rue, jouer au football, lire un livre. Et puis finalement je me 
suis transféré sur mon fauteuil et puis aux cabinets. Et là j'ai forcé et j'ai 
senti avec soulagement mes intestins qui expulsaient ma crotte. J'ai 
imaginé les ouvriers de l'usine à merde, avec leurs casquettes et leurs bleus 
de travail et puis leurs gros gants rembourrés aussi. Je les ai imaginés en 
train de pousser des merdes énormes pour les évacuer. Ce sont de bons 
gars, qui fument un peu trop mais ils n'ont pas un boulot facile, il faut les 
comprendre. Et puis dans mon usine à merde, il n'y a pas de chaos social ni 
de grève. 
8 mars 1995 
Les infirmiers recommencent à s'occuper de moi sans me montrer trop 
d'animosité. C'est bien entendu un nouveau piège qu'ils me tendent. Depuis 
le temps, ils devraient bien savoir qu'on ne m'attrape pas aussi facilement, 
surtout avec des procédés aussi grossiers. Mais il faut croire qu'on 
embauche n'importe qui de nos jours pour s'occuper des handicapés. 
Victimes de guerre que les services militaires de santé ne veulent pas faire 
voir au monde extérieur. 
2 128
Journal d'un orphelin programmé 
Nous sommes devenus l'illustration de la mauvaise conscience collective. 
Ils ne peuvent pas nous tuer de sang froid, ils ne peuvent pas nous ignorer. 
Il faut bien qu'ils nous donnent à manger quand même, ainsi que des 
chambres sans trop de rats, avec un minimum de confort... En Irak, lorsque 
Yan et moi étions prisonniers des ennemis, nous sommes restés pendant 
quinze jours enfermés dans une pièce noire, sans aucune lumière. On nous 
passait nos repas à travers un petit interstice, une fois par jour. Nous 
n'étions même plus des êtres humains, moins bien traités que des chiens. 
10 mars 1995 
J'ai demandé au docteur André à rentrer chez mes grands-parents, juste 
pour le week-end et bien entendu il a refusé. Il m'a pas dit non tout de suite 
mais je suis pas complètement idiot, je me rends compte des choses. J'ai 
bien vu qu'il n'était pas d'accord. On ne délivre pas de conditionnelle à un 
condamné à perpette. Il est là pour expier ses fautes et être damné. Il n'y a 
pas de place pour le pardon ou le rachat. Ici il n'y a pas d'absolution au 
rabais, pas de promotion sur la clémence. On ne solde pas l'indulgence, on 
vous fait payer vos fautes au prix fort ! C'est la seule loi économique qui 
est reconnue d'intérêt public dans ce panier de crabes. Inutile de dire que je 
suis extrêmement déçu de l'attitude de mon grand-père qui est, j'en suis 
sûr, le principal coupable dans l'histoire. Il fait partie de cette nouvelle 
sorte de collaborateur, ceux qui se taisent pour mieux vous dénoncer, ceux 
qui se font discrets pour mieux vous planter un couteau dans le dos. 
Finalement avec la famille merdique dans laquelle je suis né, c'est un 
miracle que j'ai réussi à tenir aussi longtemps. 
Avec un peu de chance j'aurais pu devenir chanteur de rock avec drogue, 
alcool et prostituées à loisir. Mais à la place je suis là, dans ce fauteuil, 
incapable de jouer de la guitare, de fumer une simple cigarette et encore 
moins de faire du charme. Handicapé, orphelin, enfermé, puceau : j'ai tout 
du vainqueur ! 
2 129
Journal d'un orphelin programmé 
11 mars 1995 
Ils ont installé une horloge dans la salle commune. C'est une vieille 
horloge qui fait du bruit et dont le bois craque de temps en temps. J'aime le 
bruit que fait le bois quand il se met à craquer, alors qu'on ne s'y attend 
pas, et que personne ne lui a demandé de parler. J'aime le bois parce qu'il 
est insolent et qu'il est brut. Depuis qu'ils ont installé cette horloge, j'ai 
l'impression que le temps passe deux fois plus vite. Avant il y avait une 
pendule toute simple en plastique et le plastique retient le temps. Parce que 
dans le pétrole, les aiguilles pataugent et se fatiguent, ralentissent et même 
parfois, s'arrêtent. C'est bien ça, le problème avec le pétrole. 
12 mars 1995 
J'aime le saxophone mais il faut avoir beaucoup de souffle alors c'est 
bien pour cela que je n'en jouerai jamais. Pourtant ils parlaient de monter 
une fanfare, ou au moins un petit orchestre mais voilà, je ne sais pas de 
quel instrument j'aimerai jouer. La guitare ou la batterie, ça me plairait 
bien. Mais alors la guitare basse, avec pas beaucoup de cordes, juste pour 
faire cette ligne grave qu'on entend tout le temps derrière. 
C'est super important une guitare basse mais on n'en parle jamais. Y'en a 
que pour les virtuoses de la guitare et pourtant dans le rock, sans la basse, 
y'a rien. Voilà. C'est à peu près en substance ce que j'ai expliqué au gars 
qui nous fait des cours de musique et il a fait une tête bizarre quand j'ai eu 
fini. Il a parlé de Bach et de Mozart et ça m'a profondément emmerdé alors 
je suis sorti et je suis allé dans le parc. C'est un petit parc à côté de celui à 
côté de la maison qu'on avait à Lyon. Mais j'aime bien y aller marcher, 
parce qu'on voit le ciel et les arbres et parfois on sent l'iode de la mer qui 
est tout à côté. Les gens vous parlent de la mer comme s'il n'y avait que les 
plages moches du Languedoc et les châteaux de sable, les encombrements 
et le sable qui colle aux pieds. Et ils vous parlent de Bach et de Mozart 
comme si la musique s'arrêtait à ça. Ils ne voient pas plus loin que le bout 
2 130
Journal d'un orphelin programmé 
de leur nez. C'est maman qui disait ça et elle avait bien raison. Pourtant 
y'en a, comme le docteur André, qui ont un gros nez et voir plus loin que le 
bout de leur nez, c'est déjà voir loin. La mer, c'est maintenant que c'est le 
mieux, au mois de mars, ou en octobre ou en novembre. Quand il ne fait 
pas très chaud, qu'il n'y a personne et qu'on ne se baigne pas. Là c'est 
chouette et si on a beaucoup de chance on peut voir les sirènes. 
13 mars 1995 
Yan est perdu. Je crois qu'ils ont fait une belle connerie au centre mais 
personne viendra dire quelque chose puisque toute sa famille est morte. 
N'empêche que j'en parlerai dans mon roman. Il est perdu, il n'y a plus rien 
qui transite entre ses deux oreilles, il a fait comme une overdose de 
médicaments. 
Il dort et il chie et puis on l'aide à manger. Et puis c'est tout. Il a le cerveau 
qui a cramé, il a grillé comme une ampoule sur laquelle on a trop tiré. Le 
filament a pété et il ne reste plus qu'un petit bout cramé et rabougri. C'est 
un procédé habituel chez les militaires, à force de réaliser leurs saloperies 
d'expériences, ils finissent par complètement péter les plombs. C'est quand 
même dégueulasse de s'en prendre à quelqu'un de fragile et qui n'a pas de 
famille. Et moi ? Pourquoi ça serait pas moi, le prochain, sur la liste ? 
14 mars 1995 
J'y ai pas mal repensé... Je suis certain qu'ils pensent à moi pour les 
nouvelles expériences. Toute ma famille n'a pas été gazée à Auschwitz 
mais ça empêche pas que je suis orphelin quand même. Alors qu'est ce qui 
pourrait les empêcher de me faire comme ils ont fait à Yan ? Y'a personne 
qui va venir demander où je suis, comment je vais... Personne n'en a à 
fiche d'un handicapé orphelin prisonnier chez les militaires. J'espère qu'ils 
vont pas me faire une lobotomie. J'ai vu ça une fois dans un reportage, 
2 131
Journal d'un orphelin programmé 
quand j'étais petit. Je me souviens qu'ils montraient des petits singes à qui 
on avait ouvert le crâne. Ils avaient la boîte crânienne ouverte et le cerveau 
à l'air. Mais dans les yeux du singe, on avait l'impression qu'il brûlait la 
plus lumineuse de toutes les étincelles qu'il y ait jamais eu. C'était comme 
s'il comprenait parfaitement bien ce qu'il lui arrivait. Et puis après les 
docteurs ont commencé à retirer des parties du cerveau, l'une après l'autre 
et ils ont observé les résultats sur des écrans. 
Et il y avait la voix du gars qui racontait ça, la voix du narrateur, qui 
semblait n'en avoir rien à foutre. A sa place, j'aurais pas supporté, j'aurais 
attrapé les docteurs et je les aurai frappés pour qu'ils arrêtent. Parce que 
maintenant qu'ils maîtrisent bien le cerveau des singes, il faut bien qu'ils 
fassent leurs expériences sur les hommes. Ils ne peuvent pas le faire sur les 
chiens car ce sont des animaux trop bêtes pour qu'on puisse en tirer quoi 
que ce soit. Rien ne sert d'insister, je ne veux pas de lobotomie. Ils 
devraient garder ça pour les vieux ou les victimes de viols. Pour oublier, 
c'est bien. 
16 mars 1995 
Parfois j'aimerais m'endormir et ne jamais me réveiller. Mais pas du tout 
comme Yan, je veux dire, vraiment dormir avec encore toute ma tête avec 
moi. Par contre, juste dormir en oubliant tout ; le complot, la guerre en 
Irak, le meurtre de maman, la mort de mon père, la trahison de mon 
grand-père, Double Face et tous les docteurs qui lui ont succédé, Yan et 
ma queue à l'air devant le curé, Brigitte et toutes les femmes des 
magazines, Marcel et les chiens dans les rues, le centre et l'évasion, le 
fauteuil et mon visage. Oublier, tout oublier. Mais voilà, je n'arrive pas à 
dormir assez longtemps pour que ce soit vraiment efficace. Et puis quand 
je dors, je fais des rêves qui ne m'aident pas beaucoup. Si au moins je 
rêvais au monde de dehors, sans toute cette merde. Je pourrais rêver de 
Hollywood, des plages de Malibu, de Sunset Boulevard, du désert, des 
coyotes, des lacs et des sapins, des grizzlys et de pêche au saumon. Mais à 
la place je rêve et de la face cachée de la lune où les militaires ont installé 
2 132
Journal d'un orphelin programmé 
plein d'instruments et de télescopes vraiment précis. 
Avec ces outils là, ils peuvent nous espionner sans qu'on se doute de quoi 
que ce soit. Parfois même ils nous bombardent de neutrons super toxiques 
mais personne ne s'en rend compte. C'est juste que ça tombe sur les 
produits qu'on récolte et qu'on mange ensuite comme les carottes, les 
salades, les patates, les lapins, les choux de Bruxelles, le tabac qu'on fume 
et les bouteilles d'eau. Et c'est ensuite une vague de maladies, des 
épidémies terribles, avec des milliers de morts. Tout le monde croit que 
c'est le destin mais c'est uniquement l'armée qui fait tout ça pour contrôler 
les populations et expérimenter des produits sur nous. Je fais des rêves qui 
sont vrais. C'est une sorte de don que j'ai depuis que je suis tout petit, j'ai 
des visions, plus que des rêves, de choses qui se sont produites ou qui vont 
se produire. C'est comme si j'avais une boule de cristal dans la tête et que 
lorsque je rêve la nuit, j'arrive à voir le passé et le futur. C'est un pouvoir 
assez terrible et très déstabilisant. C'est pour ça que parfois le matin quand 
je me lève je ne suis pas très en forme. Parce que toutes les horreurs qui se 
sont passées et celles qui sont à venir, je les vois dans ma tête, la nuit, 
comme une répétition générale. Et ça fait un drôle de choc quand on est 
confronté à ces visions chaque nuit. Par contre je sais pas pourquoi ça 
m'arrive à moi. C'est que ça doit être ça mon destin. Il paraît qu'on en a 
tous un, de destin, comme pour les sosies. 
18 mars 1995 
Allez, c'est décidé. Le départ est pour bientôt. Chaque jour qui passe 
n'est qu'une pâle copie du précédent. Cela fait plusieurs mois, plusieurs 
années, que ça dure. J'ai commencé à repérer tout le trajet que j'aurais à 
faire. J'ai essayé d'en parler à Yan, histoire de voir s'il pouvait me suivre 
mais il est trop dans le brouillard. Il n'a rien entravé à tout ce que lui ai 
raconté et finalement c'est tant mieux, il faudrait pas qu'il aille raconter ça. 
De toute façon j'ai laissé tomber la piste des explosifs, parce que ce n'est 
pas assez fiable mais aussi parce que finalement je n'en aurai pas besoin. 
2 133
Journal d'un orphelin programmé 
C'est dommage, j'aurais pu être le premier dans l'histoire à mettre au point 
des explosifs avec le vomi humain et j'aurais été connu dans le monde 
entier. J'aurai pu devenir le conseiller de célèbres terroristes. Mais bon, 
faut croire que c'était pas mon destin. Et le destin, on peut pas y faire grand 
chose, c'est quelque chose qui vous tombe dessus à l'improviste. On n'a pas 
vraiment le temps de se préparer au destin, c'est comme la pluie, on peut 
prendre un parapluie mais des fois ça sert quand même à rien. Parce qu'il 
va se mettre à pleuvoir juste au moment où vous sortez sans... 
19 mars 1995 
Ce matin l'état de Yan a empiré. Il a commencé par crier, ce devait être 
cinq heures et ça m'a réveillé. J'étais très loin, en train de dériver au-dessus 
d'un pays d'orient que je ne connaissais pas. Sous mes pieds il y avait des 
paysans, minuscules points sombres au milieu des rizières à perte de vue. 
Je volais comme ça, sans rien, je ne sais pas comment et je sentais l'air 
frais qui me caressait le visage. 
C'est une sensation délicieuse. Et puis Yan a beuglé, c'était un hurlement 
vraiment animal et j'ai compris qu'il se passait quelque chose. J'ai ouvert 
les yeux et j'ai écouté jusqu'à ce que mes oreilles me fassent mal. Très vite 
il y a eut des bruits de pas dans le couloir : les infirmiers de garde. Ils ont 
ouvert la chambre de Yan et j'ai entendu les échos anguleux de leurs voix 
derrière le mur. Si j'avais eu mes jambes j'aurais pu les rejoindre 
discrètement mais avec le boucan que je faisais en me transférant sur mon 
fauteuil, c'était foutu. Je les ai entendus l'emmener sur un lit à roulettes et 
j'ai compris que quelque chose n'allait pas. Impossible de me rendormir 
après ça... Je suis resté deux heures, les yeux ouverts dans l'obscurité. Je 
me serais peut-être rendormi si j'y avais mis du mien mais je n'en avais pas 
vraiment envie. Quand on est allongé dans un lit et que c'est la nuit, on est 
enfin tranquille, comme si on était seul sur Terre. C'est comme si on se 
régénérait chaque nuit. Alors je suis resté sans bouger et j'ai tendu l'oreille 
pour bien comprendre ce qu'il se passait. Et j'ai pensé à tout un tas de 
choses, à commencer par Yan et son cerveau malade. J'ai pensé à mon père 
2 134
Journal d'un orphelin programmé 
et à l'espace, je me suis dit que j'aurais bien aimé regarder les étoiles dans 
le ciel. J'aurais aimé vivre dans une maison équipée d'un toit en verre qui 
permette, une fois couché dans son lit, de regarder le ciel. S'endormir avec 
les étoiles pour plafond, voilà ce qui me ferait vraiment plaisir. Quand 
j'étais enfant j'ai fais du camping : des nuits passées dans un sac de 
couchage. On se sent étrangement en sécurité dans ces sacs ; au milieu de 
l'univers, comme dans une matrice chaude, persuadé que rien ne peut nous 
arriver. 
Quand je me suis installé dans le fauteuil et que j'ai rejoint les autres à la 
salle commune pour le petit déjeuner, ils m'ont dit. Yan est dans le coma, il 
va très certainement mourir. Ce n'est plus qu'une question de temps et 
lorsqu'on arrive à la fin, le temps ne se compte plus de la même manière. 
Distordu et ridicule, fuyant et pervers, scabreux et filou, le temps se 
travestit pour mieux nous mentir. Quelques jours, quelques heures, moins : 
qui sait ? Peut-être que Yan lui, le sait, quelque part au fond de lui, là où 
personne ne peut l'atteindre, là où personne ne peut le suspecter. Savoir 
avant tout le monde à quel moment exactement on va mourir, voilà l'ultime 
privilège de celui qui part. Alors fais donc comme tu préfères Yan, c'est 
bien toi qui sait quand c'est le meilleur moment. Bonne route, gars... 
20 mars 1995 
C'est pour demain, je m'évaderai donc un 21 mars. Alors voilà : je 
prends l'ascenseur de service à huit heures pile, juste au changement 
d'équipe. En arrivant au dernier étage, je me planque dans la buanderie et 
j'attends que la nouvelle équipe parte aux affectations qui sont au 
rez-de-chaussée. J'ai déjà vérifié : c'est assez grand pour que j'y entre avec 
le fauteuil. C'est le seul moment où je pourrais être tranquille. Là, je rejoins 
la terrasse qui est située de l'autre côté du local des infirmiers. C'est le seul 
moment où la terrasse n'est pas surveillée, mais ça ne dure pas très 
longtemps, à peine trois minutes sans aucune infirmière dans les parages. 
Ensuite les équipes qui ont terminé remontent pour se changer et partir. Et 
là, elles repassent automatiquement par le local et tout le monde voit 
2 135
Journal d'un orphelin programmé 
parfaitement bien la terrasse. 
C'est un chronométrage très serré, je n'aurais pas le temps de faiblir sinon 
je me ferai rattraper. Il y a un plan incliné donc pas de souci. Une fois que 
je serais sur la terrasse, il me suffira se prendre assez d'élan. Puis, en 
roulant, je devrais avoir suffisamment de vitesse pour passer de l'autre côté 
du mur d'enceinte. Le gros problème c'est l'état dans lequel je vais arriver 
de l'autre côté. C'est quand même haut, environ trente mètres, mais après 
tout c'est moi qui ait tout appris à James Bond et puis, j'ai le sixième sens 
de Daredevil. J'ai aussi beaucoup observé les araignées pendant qu'elles 
trafiquaient dans leurs toiles. Avec tout ça je devrai bien pouvoir m'en 
sortir. Une fois au sol, je serai sûrement tombé de mon fauteuil, alors il me 
faudra remonter dessus et foncer jusqu'au port et là je n'aurais aucun mal à 
acheter un marin. Ce sont tous des escrocs et des ivrognes... Il me conduira 
jusque sur mon île au large de la Corse. Alors je pourrais commencer à 
penser à ma vengeance. Je passerai deux ans à tout préparer dans le maquis 
et puis je reviendrai et alors je reprendrai tout ce qu'on m'a volé. Mes 
usines, mon argent, mes actions, mes restaurants et mes immeubles, mes 
usines et mes casinos. La moitié de la Côte d'Azur m'a été léguée par ma 
mère lorsqu'elle est morte, l'autre moitié appartenait à mon père. Et c'est 
mon grand-père, avec l'aide de tous les militaires qui me retenaient 
prisonnier ici qui m'a tout repris. Voilà pourquoi je n'aurais aucune pitié 
pour ce salopard. J'espère simplement ne pas revenir trop tard. J'espère 
simplement qu'il vivra assez vieux pour que je puisse lui coller une balle 
dans la tête. Et le regarder crever comme un chien... Après, et après 
seulement, je pourrais penser à devenir écrivain, un vrai ; à temps plein. 
21 mars 1995 
J'ai regardé sur le calendrier et c'est là que j'ai vu ça : c'est aujourd'hui, le 
printemps. Tout est prêt et posé sur mon lit. Je dois faire un dernier choix 
pour savoir ce que j'emporte et ce que je laisse ici. Et puis ensuite je vais y 
aller. Il ne faut pas que j'oublie mon carnet. C'est autre chose qui 
2 136
Journal d'un orphelin programmé 
commence maintenant, dans cinq minutes, lorsque j'aurais terminé le 
paragraphe d'aujourd'hui. C'est le début de quelque chose de complètement 
différent et je garde tout ce qu'il s'est passé à la fois dans ma tête et dans ce 
journal. Ceci est la réalité, ma réalité. Et tout le reste ce n'est que de la 
littérature, de la bande dessinée à la petite semaine. Dans cinq minutes je 
commence à écrire mon roman. 
2 137
PDF version Ebook ILV 1.4 (décembre 2010)

Guilhen journal dun-orphelin programme

  • 1.
    Guilhen Journal d'unorphelin programmé - Collection Romans / Nouvelles - Retrouvez cette oeuvre et beaucoup d'autres sur http://www.inlibroveritas.net
  • 3.
    Table des matières Journal d'un orphelin programmé...........................................................1 1...........................................................................................................2 2.........................................................................................................72 i
  • 4.
    Journal d'un orphelinprogrammé Auteur : Guilhen Catégorie : Romans / Nouvelles C'est un enfant qui découvre un peu trop tôt le sens du mot "mort". C'est un enfant qui aime les comic-books et son chien. C'est un enfant qui va grandir et s'enfermer dans une obsession irréversible. Voici son journal, jour après jour et année après année... (roman écrit en 2006) Licence : Licence Creative Commons (by-nc-nd) http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ 1
  • 5.
    1 15 septembre1986 Je ne savais pas trop quand commencer ce journal alors j'ai décidé que ce serait aujourd'hui. Parce qu'aujourd'hui j'ai dix ans et que pour la première fois depuis deux ans, maman était là pour le fêter. Maman va revenir habiter avec nous. Je sais pas encore si je comprends tout ce que ça veut dire mais je crois pas. Parce que j'ai dix ans et à dix ans on peut pas tout comprendre. C'est comme ça que le médecin m'a parlé. Il m'a dit ça. Enfin, à peu près. Et il a dit aussi que je devrais écrire les choses que je ressentais, que ça m'aiderait. Il a dit comme ça, de prendre un cahier et de noter les jours avec ce que je pensais. Je comprends pas, c'est pas moi qui suis malade. Et si maman est revenue, c'est qu'elle n'est plus malade alors je comprends pas ce docteur. Papa m'a demandé d'obéir et comme j'aime bien écrire, j'ai dit okay. J'écris sur un cahier bleu à spirales avec des lignes bleues et une ligne rouge de marge. J'aime pas les petits carreaux et ce cahier en a, des petits carreaux. Mais ils n'en avaient pas d'autres à l'épicerie. C'est là qu'on les achète, les cahiers, et puis les boîtes de conserve aussi. Avec papa, on en a bouffé des tas de boites de conserve quand maman était pas là. Du coup, peut-être que j'ai trop de fer dans le corps, maintenant ? Je voulais faire des examens pour être sûr, mais le docteur m'a touché la poitrine, il m'a dit « tousse, allons, plus fort ! » et puis c'est tout. C'était fini la visite. Ensuite il a dit à papa : « vous savez, le retour de votre épouse Catherine ne sera pas facile » mais je ne sais pas trop pourquoi il a dit ça. Maman, ça fait deux ans qu'elle ne vit plus avec nous. Il est bizarre ce docteur. Je crois qu'il est pas normal en vrai. 16 septembre 1986 1 2
  • 6.
    Journal d'un orphelinprogrammé Il faut que je continue à parler de mon anniversaire. Parce que les anniversaires, ça arrive pas très souvent. Et après il faut attendre très longtemps pour que ça soit encore là. Pour mon anniversaire, j'ai dix ans, j'ai eu un chien. C'était bizarre, papa l'avait mis dans une boîte trouée pour qu'il respire, avec du papier cadeau autour. C'est un chien de berger, ça veut dire qu'il est fait pour garder les moutons mais où on habite, y'a pas de mouton. On habite à Lyon, et dans la ville y'a jamais de mouton. Je crois que c'est à cause des voitures, ils auraient trop peur sinon. Le chien que j'ai eu s'appelle Marcel, parce que cette année, c'est la lettre M qu'il faut. Papa m'a expliqué qu'on était obligé de choisir un prénom en M et moi j'aime pas trop le M mais tant pis, si on est obligé, faut bien prendre un M. Alors du coup moi j'ai décidé que ce serait Marcel qu'il s'appellerait. Papa avait pas l'air très content quand je lui ai dit le nom que j'avais choisi. Il a secoué la tête comme si j'avais fait une bêtise et puis il a dit que c'était un prénom ridicule pour un chien. Moi j'ai dit que Marcel c'était bien pour un chien. Alors ensuite maman a dit que ça changeait pas grand-chose. Maman elle a été chouette parce qu'elle a dit à papa « laisse tomber, c'est son chien... ». Alors voilà, avant d'aller me coucher, je voulais juste écrire ça pour m'en souvenir plus tard : j'ai eu dix ans et maintenant à la maison on est quatre avec maman et Marcel. 21 septembre 1986 Je crois que Marcel est idiot. Je pense que les chiens idiots ça existe, comme les gens. Et je pense que Marcel il l'est, idiot. J'essaye de lui apprendre à faire des tours, mais y'a rien qui marche, il comprend vraiment rien. 1 3
  • 7.
    Journal d'un orphelinprogrammé 22 septembre 1986 J'ai compris pourquoi Marcel comprend rien. C'est un colley, un chien de berger qui vient d'Ecosse. Et forcément en Ecosse on parle pas français. Il faut que j'apprenne à parler l'Ecossais pour que Marcel puisse m'obéir. Ca va pas être facile, j'ai demandé à papa et il m'a dit qu'on n'apprenait pas l'Ecossais mais l'Anglais. Et l'Anglais j'en fais cette année à l'école, parce que je commence le collège. Pour l'instant je sais pas parler anglais parce qu'on n'a pas encore commencé les cours. Le prof est malade et il n'est pas remplacé car il paraît que c'est pas grave et qu'il sera là la semaine prochaine. Je sais pas trop si Marcel comprendra l'anglais parce que c'est quand même un berger écossais et pas un berger anglais. Et mon père n'y connaît pas grand-chose en chien, alors comment il peut savoir quelle langue comprend Marcel ? Maman n'a pas d'avis. Elle a dit qu'elle s'en foutait du chien et de la langue qu'il comprenait. Elle a même dit que du moment qu'il salopait pas tout à l'intérieur de la maison, c'était tout ce qui comptait. Maman a dit « si ce foutu clébard entre avec ses pattes mouillés, je lui file un coup de pied au cul, ça sera pas de l'anglais ni du français, mais je te jure qu'il comprendra ! ». Maman s'énerve beaucoup. Je me souviens pas trop comment elle était avant de partir de la maison. C'était y a deux ans et j'étais petit, j'avais huit ans. Je me souviens pas trop, mais je crois bien qu'elle criait moins. 26 septembre 1986 On a fait notre premier cours d'anglais à l'école. J'ai pas trouvé ça super. La prof est une grosse femme et son visage ressemble à une pastèque molle. Quand elle nous parle en anglais, elle postillonne partout et on comprend rien. Enfin, moi je comprends rien, et les autres non plus je crois bien. Pour l'instant je sais pas dire grand chose en anglais et j'ai essayé avec Marcel. Je lui ai dit « Hello, my name is Benjamin », mais il n'a pas eu l'air de comprendre plus. Je devrais essayer l'Écossais plutôt, mais papa voudra jamais m'acheter un manuel d'écossais. 1 4
  • 8.
    Journal d'un orphelinprogrammé 2 octobre 1986 Maman pleure beaucoup. Elle et papa se crient souvent dessus alors moi je préfère rester dans le jardin et apprendre des tours à Marcel. Pour les tours, Marcel semble mieux me comprendre. Il creuse partout dans la pelouse et ça rend papa complètement dingue. Mais qu'est ce qu'on a à faire de la pelouse ? Des pelouses, y'en a partout dans le quartier, toutes les maisons en ont et les immeubles aussi. À la télé, ils disent que c'est bien les pelouses, que ça fait du bien aux gens, surtout à ceux qui habitent dans les villes. Nous on habite Lyon qui est une très grande ville et j'ai pas le droit de sortir seul. Pourtant Marcel est un chien de berger et il saurait bien me garder mais papa veut pas. Maman elle, je sais pas. Je lui ai pas demandé, j'ai pas envie. 4 octobre 1986 Papa et maman commencent déjà à parler de noël. Noël c'est à la fin du premier trimestre et je crois que ça va pas être terrible cette année pour moi. En anglais je suis nul, en math je suis nul et en sport, c'est pire. Y'a qu'en français que ça va à peu près, j'ai la meilleure note de la classe en français. C'est peut-être à cause... Grâce à ce journal ? En tout cas c'est marrant. Au début j'avais pas trop envie d'écrire là-dedans. Mais bon pourquoi pas ? Et puis maintenant je trouve ça marrant. Pas rigolo, mais marrant. C'est pas la même chose. Rigolo c'est pour les gamins et moi je suis plus un gamin, j'ai dix ans et j'ai presque failli être orphelin. Les autres gosses, ils savent pas ce que c'est. Je pense à ça parce que le docteur Croizic qui m'a demandé d'écrire ce journal, il m'a demandé où j'en suis. Il m'a dit que ça serait bien d'écrire sur la maladie de maman. Il a dit « Benjamin, il faut que tu puisses sortir toute la douleur que tu as 1 5
  • 9.
    Journal d'un orphelinprogrammé accumulée pendant ces deux années. Et c'est certainement par l'écriture que tu y parviendras ». Ensuite il m'a demandé si je me sentais capable de le faire. Je suis peut-être nul en anglais, dernier en maths et tout le monde se fiche de moi en sport, je suis le premier en français. Alors voilà, le docteur il les aura ses commentaires sur la maladie de maman. Même si j'en ai pas forcément envie, que je trouve ça un peu débile. Sortir des choses accumulées en écrivant, c'est aussi con qu'un berger écossais qui comprend pas le français. 8 octobre 1986 Mais qu'est ce qu'ils ont tous avec noël ? Papa et maman n'arrêtent pas d'en parler, pour savoir chez qui on va aller. Il y a les parents de papa qui habitent à Cannes et puis les parents de maman qui habitent en Bourgogne. Avant, on allait tout le temps en Bourgogne parce que c'est pas loin de Lyon. Et cette année papa veut aller à Cannes et maman veut pas. Ils en ont parlé ce soir au repas et puis maman a dit « Pour une fois que je suis pas dans un putain de lit d'hôpital pour la noël, j'aimerais bien voir mes parents ! ». Elle a dit ça en criant presque, en tout cas, avec une voix super bizarre comme si elle allait pleurer. Moi je me suis arrêté de manger et je l'ai regardée. Papa l'a regardée aussi et il a fait une tête toute drôle. Y'a que Marcel qui n'a rien remarqué et qui a continué à respirer fort, allongé sur le tapis du salon. Je me demande en quelle langue rêve Marcel. Maman ensuite, elle s'est mise à vraiment pleurer et elle est partie sans finir de manger. Papa il est resté là, sans rien dire, il m'a regardé bizarre et j'ai compris qu'il valait mieux rien dire. Alors j'ai continué à manger et ensuite je suis monté dans ma chambre. Maintenant j'écris ce journal et je me demande bien ce qu'a maman pour être toute bizarre depuis qu'elle est revenue. Peut-être que le docteur Croizic le sait. En tout cas pour ce soir, j'en ai assez. En revenant du collège, j'ai acheté le dernier "Strange" alors je vais vite aller dans mon lit pour le lire. Demain j'ai un contrôle d'anglais et j'ai rien appris. De toute façon je m'en fous, c'est pas en lui parlant en 1 6
  • 10.
    anglais que Marcelsaura faire des tours nouveaux. 9 octobre 1986 Le contrôle d'anglais s'est pas bien passé du tout. Peut-être qu'il faudrait que je lise les Strange en anglais pour m'entraîner. Mais j'y comprendrai plus rien et en ce moment c'est pas le moment de rater ce qui se passe. Spiderman a plein de problèmes : tante May est tout le temps malade et elle va habiter chez la voisine, et puis Mary Jane croit que Peter est un peureux alors que c'est Spiderman mais ça bien sûr personne le sait parce qu'il doit pas dire son secret. Marcel lui, il s'en fout je crois, des problèmes de Spiderman. J'ai essayé d'expliquer la situation de Spiderman à Marcel, mais il m'a regardé avec des yeux tout mous et il a continué de dormir. Par contre il semble un peu plus comprendre quand je lui parle des trucs faciles : donner la patte c'est pas encore ça, mais ça devrait bientôt. 10 octobre 1986 Dans trois jours, il faut qu'on aille tous voir le docteur Croizic, enfin sauf Marcel bien sûr parce que les chiens ne sont pas autorisés chez les docteurs. Le docteur Croizic connaît bien maman, c'est lui qui l'a aidée pendant toute sa maladie. Il avait dit à maman qu'il pourrait continuer à nous aider après aussi. Cette fois il faut qu'on y aille tous et je sais pas bien pourquoi mais bon, on verra bien. 11 octobre 1986 Journal d'un orphelin programmé 1 7
  • 11.
    Journal d'un orphelinprogrammé Il a plu. Même que ça a duré toute la journée. C'était de la pluie qui faisait plein de bruit en tombant contre les vitres, à cause du vent. Marcel a du rester toute la journée dedans et chaque fois que je voulais aller le promener, papa me criait dessus. Il disait que c'était une idée complètement débile. N'empêche que Marcel il a fini par faire pipi sur le tapis du salon et ça c'est un truc complètement débile. C'est bien fait pour papa. Maman elle a voulu nettoyer alors que c'était pas à elle de le faire, papa lui a dit qu'elle devait se reposer. Et là maman elle s'est énervée et elle a criée. Elle a dit : « Tu m'emmerdes Jean-Paul ! J'ai passé deux ans à rien faire alors maintenant fous-moi la paix ! Je suis pas handicapée ni malade alors je peux nettoyer ! » Moi j'aime pas trop quand maman dit des gros mots et quand maman crie comme ça alors je suis monté m'allonger sur mon lit. C'était pas une chouette journée. 12 octobre 1986 Demain il faut aller voir le docteur Croizic. Ca doit se passer à six heures et papa et maman passent me chercher après l'école pour y aller. J'aime pas quand ils viennent me chercher à l'école. Enfin je crois que j'aime pas parce que ça fait longtemps que c'est pas arrivé. Et justement je suis plus un gamin, j'ai dix ans et ma mère a failli mourir. En plus ils veulent pas emmener Marcel. Tante May est plus gentille avec Peter que mes parents avec moi, je trouve. Et pourtant elle sait même pas que son neveu c'est Spiderman. Je crois que moi, si j'étais Spiderman, je le lui dirai. 13 octobre 1986 On est rentré de chez le docteur Croizic tout à l'heure. Il a parlé très longtemps avec nous et puis il nous a demandé de sortir, d'abord moi puis papa. Je me demande de quoi ils ont bien pu parler avec maman tout ce 1 8
  • 12.
    Journal d'un orphelinprogrammé temps. Le docteur Croizic a lu mon journal, il m'avait demandé de penser à l'emmener et il a dit : « Mmm, c'est très intéressant. Absolument instructif, je crois qu'il faut vraiment que tu continues Benjamin. Tu as une facilité d'écriture certaine... Et c'est une très bonne thérapie pour refermer l'épisode douloureux de la maladie de ta maman ». Même s'il a parlé de la maladie de maman, j'étais content qu'il dise ça. Il dit qu'il faut que je parle plus de ces deux dernières années si je veux que ça me fasse du bien. Je comprends pas trop ce que le docteur veut dire mais bon papa et maman avaient l'air d'accord avec lui. Les deux dernières années elles étaient pas très chouettes justement et j'ai pas vraiment envie d'en parler dans mon journal. Il paraît que le docteur m'avait déjà demandé d'écrire ce journal au début de la maladie de maman mais je m'en souviens pas trop. Peut-être que papa me l'avait pas dit. Des fois, papa me dit pas tout, il garde des choses pour lui parce qu'il a peur que je l'apprenne. Mais ça, il aurait quand même pu me le dire. Quand je serais grand, je pourrais lui dire ce que j'en pense et ça sera bien. Pour l'instant je suis peut-être un enfant mais je suis quand même pas un gamin ! J'ai dix ans. 15 octobre Aujourd'hui j'ai décidé que j'allais faire ce que le docteur Croizic a dit. Alors au début, maman a commencé à avoir mal au ventre. Je crois que ça a commencé comme ça mais je suis pas très sûr, je me souviens pas très bien, c'était il y a deux ans. Le docteur Croizic c'est le docteur qui soigne toute la famille depuis tout le temps. Il a donné des médicaments à maman et puis voilà. Mais ça a rien fait. Et puis je sais plus quand ça s'est passé mais Croizic a envoyé maman chez un copain à lui, un autre docteur, mais dans un hôpital cette fois-ci. J'aime pas l'hôpital, c'est tout blanc. Mais au début j'y suis pas allé, maman revenait à la maison chaque fois qu'elle avait fini. Maman avait plus mal au ventre mais plus haut, dans les seins (j'ai cherché dans un dictionnaire pour savoir comme ça s'écrit, et savoir la 1 9
  • 13.
    Journal d'un orphelinprogrammé différence avec les saints). Et là y' a un docteur de l'hôpital qui a trouvé ce qu'elle avait. C'est papa qui m'a rappelé tout ça pour que je sache quoi écrire pour expliquer le début. Papa il m'a dit qu'il fallait que j'explique le début comme si je racontais l'histoire à quelqu'un. Mais le docteur Croizic il a bien dit que papa devait pas lire mon journal, ni maman, parce que ça risquait de me bloquer sinon. Moi je suis bien content que papa puisse pas lire mon journal. Pour maman, je sais pas. Bon je continue l'histoire. Alors maman on lui a dit ce qu'elle avait et ensuite on a commencé à la soigner. Mais c'était très long et il fallait qu'elle aille souvent à l'hôpital et ça la fatiguait tellement qu'elle restait longtemps là-bas. Elle a laissé son travail le temps d'être soignée et puis elle n'a plus rien fait d'autre. A la maison elle était de moins en moins là. Papa travaillait beaucoup, et on mangeait quand il rentrait du travail, souvent il faisait nuit. C'était pas très marrant ça. Et puis aller voir maman à l'hôpital c'était pas marrant non plus. J'aimais pas ça. Il y avait plein de gens qui marchaient partout, des vieux et des pas vieux, des enfants et d'autres mamans mais pas la mienne. Elle était couchée dans ce lit et elle avait une toque sur la tête et des tuyaux branchés sur elle. On la reconnaissait presque pas. On y restait un moment et papa lui parlait de son travail, de la maison et moi il fallait que je raconte des choses sur l'école. Papa racontait toujours plein de choses et il rigolait beaucoup. Et puis ensuite quand on rentrait à la maison tous les deux, papa était tout bizarre et il finissait par pleurer. Et ça c'était le pire. Parce que pleurer c'est pas un truc pour les papas. Et puis ça a duré deux ans comme ça et c'était super long. Et puis un jour maman est revenue à la maison, c'était pour mon anniversaire. Mais de ça, j'en ai déjà parlé... 18 octobre 1986 Marcel grandit. Et moi aussi sauf que moi ça se voit moins que mon chien. Quand Marcel sera grand, il aura plus de poils partout, des poils longs couleur caramel et chocolat, et puis blanc aussi, exactement comme Lassie. Et il paraît que quand il sera vieux, il aura des problèmes dans le 1 10
  • 14.
    dos et queson derrière sera paralysé. C'est Eric qui me l'a dit. Eric c'est le prénom de l'encyclopédie des chiens que j'ai eu pour la noël l'an dernier. C'est un gros livre où tout est expliqué sur les chiens, depuis qu'ils sont des chiots avec ce qu'il faut leur donner à manger et tout. C'est un livre rudement chouette et c'est ma mémé de Bourgogne qui me l'a offert. J'aime bien les chiens. Ils parlent pas. 20 octobre 1986 Maman a beaucoup pleuré aujourd'hui et je sais même pas pourquoi. J'ai demandé à papa mais il m'a dit d'aller me promener. J'aurais bien voulu savoir ce qu'elle avait maman mais papa a dit : « Ce n'est pas un truc pour les enfants Benjamin, pourquoi ne prendrais-tu pas Marcel pour aller te promener dans le jardin public ? Tu ne risques rien maintenant avec lui... » Sauf que moi j'avais pas envie d'aller me promener dans le jardin public. Et puis y'a toujours plein de monde dans ce jardin et moi je voulais savoir ce que maman avait alors je suis remonté dans ma chambre et j'ai terminé le Strange. Demain j'en achèterai un nouveau avec Daredevil dedans. C'est mon argent de poche alors je fais ce que je veux avec... 25 octobre 1986 Dans deux mois c'est noël. Finalement papa a accepté d'aller en Bourgogne cette année. Maman n'a pas pleuré depuis deux jours, on dirait que les choses sont plus calmes. Je pense que ça va pas durer. 26 octobre 1986 Journal d'un orphelin programmé 1 11
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    Journal d'un orphelinprogrammé J'avais raison. Aujourd'hui maman a pleuré à nouveau et j'ai compris pourquoi. Enfin je crois. Maman a eu des opérations pendant sa maladie et aujourd'hui j'ai vu quoi. Quand maman est sortie de la douche je l'ai vue parce que la porte était entrouverte. Je suis resté sans bouger. Elle pouvait pas me voir. Et j'ai vu maman et à la place de ses seins il y a deux grosses cicatrices rouges maintenant. Elle les a touchées et elle les a regardées dans la glace de la salle de bains. Et moi aussi je les ai regardées parce que c'est bizarre. Ca m'a fait peur et quand maman les regarde, son visage change, c'est comme si c'était plus maman. Et après elle a pleuré et moi je suis rentré dans ma chambre. Heureusement dans le nouveau Strange que j'ai acheté il y avait Daredevil et lui il est chouette. 29 octobre 1986 J'ai finis le Strange. C'était rudement bien, surtout grâce à Daredevil. Il est aveugle à cause d'un accident qu'il a eu quand il était petit, en voulant sauver un vieux qui traversait la route. Mais après son accident il a eu plein de nouveaux pouvoirs et il combat les méchants toutes les nuits. Et surtout le gros caïd qui est très gros et le plus méchant de tous. Et dans la journée Daredevil est avocat et il a une canne d'aveugle qui est son arme la nuit, aussi. J'aime bien quand Daredevil se bat contre le gros caïd. On a toujours l'impression qu'il va perdre mais il gagne toujours. Le gros caïd il me fait penser au docteur Croizic sauf que le docteur il est moins gros. Mais il est chauve et il porte aussi une veste blanche. J'aime pas trop le blanc, ça me fait bizarre. On dirait que ces gens sont malades... 30 octobre 1986 J'ai fais un cauchemar terrible cette nuit. J'ai rêvé que les cicatrices de maman s'ouvraient et que plein de petits lézards en sortaient. Ils étaient vraiment beaucoup et ils tombaient sur le sol de la salle de bains. Il y en 1 12
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    Journal d'un orphelinprogrammé avait qui tombaient aussi sur le lavabo, sur le rebord et après ils rampaient pour entrer dans le trou du lavabo. Et à chaque fois que des lézards sortaient par les cicatrices de maman, il y avait du sang qui coulait de ses yeux, comme si maman pleurait du sang. Je me suis réveillé dans la nuit et je sais pas quelle heure c'était parce que quand j'ai voulu regarder le réveil j'ai vu les chiffres rouges et ça m'a rappelé le sang. Alors j'ai mis la tête sous les couvertures, j'ai pensé à Spiderman et après je me suis rendormi. Parce qu'encore après, quand j'ai ouvert les yeux, il y avait plein de lumière du soleil dans la chambre. Ensuite j'ai été fatigué toute la journée à l'école et j'ai rien compris à la leçon de math. Il va falloir que j'aille me coucher tout à l'heure mais j'ai peur de refaire le même rêve alors je vais relire un vieux Strange de ma collection pour penser à des choses bien. Je vais relire un des Strange où Spiderman se bat contre le docteur Octopus et que tout un immeuble lui tombe dessus, même que Spiderman est bloqué et que sa force d'araignée lui sert à rien. J'aime bien quand les héros sont bloqués, ça change de quand c'est trop facile pour eux. Parce que pour moi c'est jamais facile quand j'y arrive pas. 4 novembre 1986 Cette nuit j'ai refais un cauchemar avec des flammes qui sortaient du corps de maman et quand papa voulait l'éteindre, il ouvrait la bouche et c'était plein de boue qui coulait. Et quand la boue de papa tombait sur maman, les flammes devenaient plus fortes. Et ses cicatrices devenaient bleu et se tordaient, comme une bouche avec plein de dents qui souriaient et même, qui rigolaient. 6 novembre 1986 Marcel aime beaucoup la viande. Ce soir je lui ai donné un peu de mon steak haché et il avait l'air drôlement content. Quand Marcel est content il 1 13
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    Journal d'un orphelinprogrammé remue la queue, comme tous les chiens. Mais les chiens ont le coeur qui bat plus vite que celui des gens, et c'est pour ça aussi qu'ils vivent moins. Alors c'est important que Marcel mange de la viande pour devenir fort mais le lait par contre il aime pas du tout. Pourtant dans le lait il y a plein de choses pour qu'on grandisse alors ça serait mieux si Marcel pouvait en boire mais bon voilà, il aime pas ça du tout. Sûrement que ça lui ferait penser qu'il est un chat s'il buvait du lait et là ça rendrait malade tous les chiens. Je peux comprendre ça... 7 novembre 1986 C'est pas facile d'écrire tous les jours. Le docteur Croizic a dit que c'était pas grave mais qu'il fallait que j'essaye. Mais des fois je préfère regarder la télé et les dessins animés ou lire "Strange" ou "Spectral". "Spectral" c'est bien aussi, dedans y'a la chose du marais qui est un ancien scientifique qui a du se jeter dans un marais pour pas brûler dans l'explosion de son laboratoire. Et comme il avait plein de produits chimiques sur lui, ça a fait une réaction avec la vase et les choses qui sont dans le marais. Et tout le monde le croyait mort alors que pas du tout : il est ressorti du marais transformé en la chose du marais. C'est rudement chouette comme histoire et y'en a tout plein. Alors voilà, y'a souvent des trucs que j'ai à faire au lieu d'écrire sur ce cahier. Y'a juste que, avant de dormir j'aime bien écrire. Il faut que je m'entraîne à écrire parce qu'à l'école c'est la seule chose que j'aime faire. 8 novembre 1986 Aujourd'hui il ne s'est rien passé. J'ai même pas joué avec Marcel. Maman a encore pleuré, elle est toute bizarre depuis qu'elle est revenue de l'hôpital, c'est comme si c'était une autre personne. 1 14
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    9 novembre 1986 Journal d'un orphelin programmé Aujourd'hui il ne s'est rien passé. Je me demande si je dois écrire ça pour écrire tous les jours, je trouve pas ça très marrant. Je crois que je vais arrêter. Ah si, aujourd'hui Marcel a vomi. Je sais pas pourquoi il a fait ça : c'est bizarre les chiens, des fois... 11 novembre 1986 Le 11 novembre est une date que j'aime parce qu'on va pas à l'école et qu'on nous montre plein de vieilles images à la télé. Il faut se rappeler de la guerre de 14-18 qui s'est arrêtée un 11 novembre. A l'époque il fallait avoir plein de barbe pour être soldat. Papa avait de la barbe pendant un moment et puis maintenant il l'a rasée. Je crois qu'il avait la barbe pendant que maman était à l'hôpital. Il a du la raser avant que maman rentre il y a deux mois, je me souviens plus trop bien. En tous cas il y a plein de choses bizarres depuis que maman est revenue à la maison. Avant quand elle n'était pas là, c'était plus facile parce qu'on était seuls avec papa. C'était dur mais on savait ce qu'on avait à faire. Et maintenant il faut se réhabituer à voir maman à la maison tous les jours. Mais je me souviens quand papa disait que peut être maman ne reviendrait pas à la maison. Il disait que peut être on ne reverrait plus jamais maman. Je m'en souviens parce que je me rappelle que ça m'a fait drôlement peur. C'était il y a deux ans, j'étais petit, j'avais huit ans. Et puis papa m'a plus rien dit et puis un jour maman est revenue, c'était il y a deux mois. Maintenant il faut que je m'habitue à elle, comme Marcel a du s'habituer à nous. 1 15
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    Journal d'un orphelinprogrammé Sauf que Marcel il pensait pas qu'il ne nous reverrait jamais puisqu'il nous connaissait pas avant. C'est plus facile. 15 novembre 1986 Aujourd'hui j'ai pile dix ans et deux mois. Il a plu toute la journée et j'ai passé la journée à l'école à regarder par la fenêtre. J'ai regardé tomber la pluie et j'ai essayé de compter les gouttes mais il y en avait beaucoup trop. Si j'étais comme Daredevil je pourrais le savoir rien qu'en écoutant. Parce que Daredevil, il est peut être aveugle, n'empêche qu'il entend super bien. Et la pluie ça fait un sacré bruit quand ça tombe. 16 novembre 1986 Marcel continue à grandir, maman continue à pleurer, papa continue à crier. C'est pas très intéressant à la maison, presque aussi mauvais qu'à l'école. 20 novembre 1986 Dans un mois c'est le conseil de classe et les bulletins qui vont arriver chez les parents. Pour l'instant j'ai pu tout cacher mais ils vont bien s'en rendre compte quand ils recevront le bulletin. Je pense pas que maman dise quelque chose, elle est trop occupée à pleurer. Mais papa va être sacrément en colère. Mais j'y peux rien, j'aime pas les maths, ni l'anglais, ni le sport. Et puis y'a toujours tous les autres qui regardent et qui rigolent. J'aime pas ça. Des fois je sens qu'ils me regardent dans mon dos et qu'ils se moquent de moi. Ils disent du mal sur moi, je suis sûr qu'ils savent pour maman et 1 16
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    Journal d'un orphelinprogrammé qu'ils se moquent de moi à cause de ça. C'est comme Spiderman, il est toujours au milieu des autres élèves qui le regardent en se moquant de lui et personne comprend que c'est dur. Après plusieurs années, il finit par être copain avec des autres élèves mais je suis sûr que c'est juste un piège des autres. 22 novembre 1986 On reparle de noël à la maison et les coups de téléphone commencent. Papa a pas l'air très content d'aller chez les parents de maman pour la noël. Maman quand elle leur téléphone, elle est toute contente après. C'est comme si elle n'avait pas changé. Peut-être que les médecins lui ont mis quelque chose dans le cerveau pour la faire changer mais que ça fonctionne encore pas trop, ou pas tout le temps. Je vais devoir ouvrir l'oeil pour comprendre le truc. Faudrait pas que ce soit un piège... 23 novembre 1986 J'ai fais un nouveau cauchemar cette nuit. Et même que cette fois il a duré plusieurs fois, je veux dire qu'il a recommencé alors que je m'étais réveillé et rendormi. Il y avait des marteaux qui tombaient du ciel, des marteaux vraiment très gros. Quand ils tombaient sur le sol, ça faisait tout trembler. Moi je courais au milieu d'une forêt et les arbres avaient des têtes d'humains et il y avait maman, ma maman d'avant la maladie qui courait avec moi. Là c'était bien. Elle me tenait par la main et je me sentais vraiment bien. C'était très chouette. Mais après les marteaux grossissaient et il y en avait vraiment tout plein qui tombaient autour de nous. Et les arbres rigolaient, ils se moquaient de moi. Ils avaient des têtes de l'école. Et à un moment y'a un marteau qui a touché la tête de maman. Alors elle a changé et elle est devenue la maman de maintenant et ses cicatrices se sont ouvertes et il y 1 17
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    Journal d'un orphelinprogrammé avait du sang partout sous nos pieds. Et les arbres riaient tellement fort qu'il fallait courir en se bouchant les oreilles. Et j'étais tout seul. 25 novembre 1986 Voilà, dans un mois c'est noël. Papa voulait m'acheter un vélo mais je lui ai dit que c'était pas la peine. Dehors c'est trop dangereux. Y'a le parc qui est pas loin de la maison mais y'a quand même le pont à traverser et là c'est plein de voitures. Des fois quand je vais à l'école et que je traverse le pont, je les regarde les voitures. Elles brillent même quand il fait presque nuit et derrière les vitres je vois les gens. Ils me regardent tous et j'aime pas ça. J'aime pas ça du tout. Ce que je pense c'est qu'ils sont dans le truc. Ils sont au courant pour maman et les opérations qui ont mis le truc dans la tête de maman pour qu'elle change. Les gens qui sont dans les voitures me laisseraient pas tranquille si j'avais un vélo. Alors je préfère pas. Et pour la noël je m'en moque un peu parce que j'ai plus de dix ans maintenant, je suis plus un petit et les cadeaux c'est surtout pour les petits. En plus à l'école ceux que j'aime le moins ils ont tous un vélo et ils viennent avec, alors j'aime pas les vélos. Ah oui, et j'aime pas du tout le blanc non plus, quand je pense aux vélos, je pense aux gens dans les voitures et puis aussi au blanc. Et j'aime pas le blanc. C'est tout. Pas la peine d'essayer... 26 novembre 1986 Aujourd'hui j'ai vu une émission drôlement chouette à la télé. Ils expliquaient comment on pouvait faire des opérations dans la tête des gens pour les changer. C'est drôlement facile de changer les gens comme ça. Ils disaient qu'ils avaient d'abord fait ça sur des singes pour essayer mais que ça devait être pareil pour les humains. Ils disaient que ce serait chouette pour les gens qui ont eu un accident sur la route et qui bougent plus et qui 1 18
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    Journal d'un orphelinprogrammé parlent plus. Mais moi j'ai compris qu'en fait ils l'avaient déjà fait pour de vrai sur des vrais gens comme maman. Peut-être que papa est au courant mais je dois faire attention à pas faire voir que j'ai tout compris. Il faut être prudent, c'est comme ces gens dans les voitures et les arbres qui ont des visages, des fois. Marcel a encore vomi, je sais vraiment pas ce qu'il a et papa veut pas qu'on l'emmène voir un docteur de l'estomac des chiens. C'est dommage, je suis sûr qu'il aurait pu lui prendre l'estomac en photo et comprendre ce qu'il se passe. Maman a dit : « C'est normal qu'il vomisse ce chien avec toutes les saloperies qu'il mange à longueur de journée ! Il est énorme ! Quelle idée on a eu de t'acheter un chien pareil pour ton anniversaire, je te jure ! » C'était pas très gentil de dire ça surtout devant Marcel. Marcel il est comme Daredevil, il entend tout, même des choses très aigues que nous on peut pas entendre. Alors quand nous on entend, lui il entend super bien. Mais comme il est gentil, il a fait comme si ça le gênait pas ce qu'a dit maman. Marcel c'est un chouette chien. 27 novembre 1986 Finalement on a emmené Marcel chez un vétérinaire. Il était vraiment pas du tout comme le docteur Croizic. J'étais déçu, il était plus grand. Mais le vétérinaire a été gentil avec Marcel, il l'a regardé partout et à la fin Marcel était tout content. Le vétérinaire a dit : « Rien de bien grave mais ce chien a un régime alimentaire complètement perturbé ! Vous devez absolument le mettre à la diète où il va devenir énorme ! Ce n'est encore qu'un chiot, il a besoin de forces pour grandir mais pas pour grossir ! » Et puis le vétérinaire nous a donné un petit livre sur la nourriture des chiots et un autre sur la nourriture des chiens. Il a dit que c'était pour nous aider à donner à manger exactement ce qu'il fallait et habituer Marcel à manger normalement. Il a dit : « Les chiots c'est comme les gosses, si on n'est pas derrière eux, ils mangent uniquement ce qu'ils aiment et en quantités 1 19
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    Journal d'un orphelinprogrammé démesurées ». Voilà, et après on est revenu à la maison et quand papa a expliqué tout ça à maman, elle a dit qu'elle le savait et que c'était toujours pareil et que jamais personne ne voulait l'écouter dans cette maison. Et puis plein d'autres choses que j'ai pas écoutées parce que je suis monté dans ma chambre. J'aime bien être dans ma chambre, je suis bien tranquille et souvent il y a Marcel qui vient avec moi et qui reste là à faire semblant de dormir. Marcel il aime bien faire semblant de dormir mais il aime bien dormir aussi. C'est un chouette chien. 28 novembre 1986 Je suis tout à fait comme Spiderman. Des fois Spiderman a envie de tout arrêter et d'autres fois il est content d'être Spiderman. Faut dire que c'est pas facile pour lui, encore moins que pour moi je crois bien. Mais bon lui il a un pouvoir terrible et pas moi. J'aimerai bien avoir un pouvoir, moi-aussi. 30 novembre 1986 Encore un cauchemar cette nuit. Mais heureusement j'ai pu me rendormir et ne plus y penser. C'était plus vite que les autres fois. Il y avait des militaires qui sautaient en parachutes et qui arrivaient au milieu de la maison. C'était la nuit et il y avait papa qui faisait plein de travaux dans la maison pour les empêcher de rentrer. Mais le toit était tout cassé et c'était par là que les militaires entraient. Ensuite ils empêchaient papa de bouger et ils tiraient à la mitraillette sur Marcel pour qu'il n'aboie plus. Et Marcel était mort. Et puis après les militaires attrapaient maman et l'obligeaient à s'allonger sur la table de la cuisine. Là, ils trafiquaient dans sa tête avec des outils et puis maman se levait et elle marchait tout bizarre. C'était comme si maman était un robot qui était en panne. Il y avait des fils qui sortaient de sa tête et des lumières qui clignotaient sous son visage. Alors les 1 20
  • 24.
    Journal d'un orphelinprogrammé militaires refaisaient des choses dans sa tête avec des outils et cette fois maman redevenait la maman d'avant les opérations, celle qui me tenait par la main dans la forêt de l'autre nuit. Et puis après je me suis réveillé. Dommage... 4 décembre 1986 Aujourd'hui j'ai fais mon dernier contrôle de maths de l'année. Je déteste les maths mais moins que le sport quand même. Et demain il y a un contrôle de sport. En maths je pense que j'aurais pas plus de sept ou huit sur vingt mais en sport, pour l'instant j'ai toujours zéro ou deux. Je comprends pas comment ça se fait que j'ai des zéros en sport. Le prof dit que c'est parce que je fais pas d'effort mais comment il peut savoir, il est pas à ma place ! J'aime pas ce prof de sport, je suis sûr que c'est un ancien militaire. Il a du se faire mettre dehors de l'armée parce qu'il avait tué trop de gens et du coup il se retrouve prof de sport au collège. C'est pas possible autrement. N'importe qui d'autre mettrait pas un zéro en sport, c'est débile. Il le fait exprès pour que tout le monde puisse se moquer de moi. Lui aussi, il est dans le coup. 6 décembre 1986 Papa et maman se sont disputés. Marcel a commencé à couiner et à faire plein de trucs bizarres, comme si ça lui plaisait pas. Il est marrant Marcel. Mais maman et papa arrêtaient pas de crier à cause de la noël. J'aime pas aller à Cannes, et j'aime pas aller en Bourgogne mais au moins à Cannes y'a la mer et ça c'est quand même chouette. Avant, papa et maman se disputaient pas trop. C'est que depuis que maman est revenue que ça arrive. Je sais que les militaires ont mis ce truc dans sa tête mais peut-être y'a pas que ça. 1 21
  • 25.
    Journal d'un orphelinprogrammé Dans un numéro de Strange que j'ai lu au début de l'année, je me souviens que le Docteur Fatalis avait fabriqué un faux Ben, des Quatre Fantastiques. Les autres croyaient tous que c'était leur Ben parce que le vrai avait disparu et tout le monde s'est fait avoir. Alors je crois que c'est un truc pareil qu'ils ont fait avec maman. C'est pas ma vraie maman ça, c'est une copie, peut être un robot ou alors une vraie femme qu'ils ont transformé pour qu'elle soit comme maman. Et c'est pour ça que tout est tellement bizarre depuis qu'elle est revenue à la maison. Et aussi que papa se dispute avec elle. Marcel lui il peut pas comprendre tout ça mais voilà : la femme qui est chez nous c'est pas maman. 7 décembre 1986 Pourquoi cette femme a des cicatrices si c'est pas maman ? Il doit y avoir un truc rudement méchant là-dessous. Ca veut dire qu'y a des gens capables de faire ça exprès à une femme pour que nous avec papa on croit que c'est maman. Mais moi j'ai tout bien compris. Maman elle est morte, et puis c'est tout. 8 décembre 1986 Dans les rues aujourd'hui y'avait plein de lumières aux fenêtres parce que c'est la fête à Lyon. Avec papa et cette femme, on est allé voir ça après l'école. On a laissé Marcel tout seul à la maison et on est parti à pied. Il a fait très froid et on avait tous des bonnets et des gants comme s'il neigeait sauf qu'il neigeait pas. Dommage, j'aime bien la neige même si c'est blanc au début. Y'avait pas beaucoup de gens dans la rue parce qu'il faisait super froid. Y'avait des fenêtres avec des petites bougies et d'autres qui en avaient pas. Moi j'avais froid et j'avais faim heureusement au bout d'un moment on est allé au restaurant parce que papa voulait pas manger à la maison. Catherine 1 22
  • 26.
    Journal d'un orphelinprogrammé (le même prénom que maman, comme par hasard) était pas très d'accord au début mais après elle a dit : « Bon d'accord Jean-Paul, si tu veux... De toute façon le frigo est vide ». Et ça c'est vrai, le frigo il est toujours vide maintenant. Avant, quand maman était à l'hôpital, papa s'occupait bien du frigo mais maintenant que Catherine a remplacé maman, on mange pas bien. Alors on est allé au restaurant et j'ai mangé du poulet avec des pommes de terre en rond. Papa il a bu une bouteille de vin et Catherine a commencé à faire la tête et à lui dire de moins boire mais papa il a continué quand même. Après on est rentré à la maison avec le métro et je me suis endormi je crois bien parce que je me souviens plus très bien. Après on est arrivé à la maison et Marcel était content de me voir alors maintenant il est dans ma chambre. Il est allongé par terre au pied du lit. Il me regarde comme s'il savait que j'écris sur lui mais il peut pas savoir. Demain on va voir le docteur Croizic pour parler de... je sais pas qui mais pas de maman en tous cas. 9 décembre 1986 Le docteur Croizic était pas content. Il m'a demandé si j'avais fait exprès d'oublier mon cahier où j'écris ce journal. Je lui ai dit que non, mais je crois bien qu'il m'a pas cru. Il est pas bête le docteur Croizic même s'il s'habille en blanc. J'aime pas le blanc. Il a dit : « Benjamin, il faut que tu apportes ce cahier chaque fois que nous nous voyons. C'est important. Il faut que je puisse voir que tout va bien parce qu'avoir une maman qui a été malade comme la tienne pendant aussi longtemps, ça peut être difficile pour un petit garçon. Alors la prochaine fois, n'oublie pas ce cahier, d'accord ? » J'aime pas comme il me parle. J'ai dix ans, je suis plus un petit garçon. Et puis maman est morte alors je vois pas pourquoi il veut savoir tout ça, qu'est ce que ça peut lui faire ? Le docteur Croizic c'est juste un docteur qui soigne les gens qui ont des petites maladies. C'est pas un super docteur, alors qu'il s'occupe de ses fesses. 1 23
  • 27.
    Journal d'un orphelinprogrammé 11 décembre 1986 Cette nuit le docteur Croizic était dans mes rêves. Et j'ai compris un truc terrible. Il avait un visage tout flou mais c'était lui quand même. Et y'avait un chien aussi mais c'était pas Marcel mais c'était quand même un chien à moi. Dans le rêve que j'ai fait au début, le docteur était vraiment très gros, encore plus gros que le caïd dans Strange. Et pourtant le caïd est gros mais il est musclé parce que des fois il s'entraîne et on le voit battre plein d'autres hommes. Ensuite y'avait le chien qui m'échappait et qui courait derrière le docteur Croizic. Lui, il était tellement gros qu'il roulait. Mais mon chien aboyait et il courait encore plus vite. Et puis à un moment le chien sautait sur le docteur et il se mettait à le mordre au visage. Et là le visage était plus flou du tout et on reconnaissait bien le docteur Croizic. Et le chien commençait à vraiment le mordre parce que le docteur criait super fort. Moi j'essayais de crier pour dire au chien d'arrêter mais y'avait rien qui sortait, j'étais muet. Alors du coup j'essayais d'attraper le chien et de le tirer en arrière pour qu'il comprenne qu'il fallait arrêter. Mais le chien était trop musclé et j'arrivais même pas à le faire bouger. Et sous le chien y'avait le docteur Croizic qui maigrissait parce que le chien en mangeait des bouts. Y'avait plein de sang qui coulait sous le chien et sous mes chaussures ça faisait « splatch ! splatch ! » quand je marchais dedans. Et après le docteur Croizic se relevait et il était tout maigre et le chien se mettait à couiner et d'un coup il tombait par terre et il était mort. Le docteur Croizic était à moitié mangé et son visage était flou d'un côté et mangé de l'autre côté, comme Double Face dans Batman. Et je me suis réveillé et j'ai compris que le docteur Croizic c'était Double Face et que je pourrais jamais lui apporter ce journal. Maintenant je me dis que le docteur doit s'être mis d'accord avec les militaires pour se mettre contre moi. Il faudra jamais qu'on retourne voir ce docteur et puis d'abord on n'en a pas besoin parce qu'on est pas malade. 1 24
  • 28.
    12 décembre 1986 J'ai voulu dire à papa pour le docteur Croizic mais il a pas voulu m'écouter parler. Tant pis, je me ferai pas prendre au piège, je connais bien Double Face parce qu'au début c'était un copain de Batman mais après il est dans le camp des méchants. C'est bien que je sache tout ça et que je l'ai compris. Il faut que je cache mon journal parce que sûrement que les militaires vont vouloir me le voler et qu'ils vont lire que je sais tout. Après, ils vont venir me prendre... 20 décembre 1986 Ca faisait longtemps que j'avais pas écrit dans ce journal. Mais j'ai eu peur que les militaires viennent alors j'ai caché le cahier quelque part dans la maison. Je voulais voir s'ils avaient pas mis des caméras dans ma chambre. Avec tout ce que j'ai compris sur Double Face et cette femme, Catherine, qui remplace maman qui est morte, je suis devenu dangereux pour eux. Alors je leur ai tendu un piège en écrivant tout ça pour vérifier s'il y avait pas des caméras mais ils sont pas venus alors je pense qu'il y a pas de caméras. En tous cas y'en a pas dans ma chambre. Heureusement on va partir demain chez pépé et mémé et là ils viendront pas nous chercher. Je vais prendre mon journal et Marcel avec moi. Marcel est jamais allé en Bourgogne, ça va lui faire tout drôle d'aller dans la maison de pépé et mémé, j'espère qu'il y aura des bols pour lui donner ses croquettes parce que Catherine veut pas qu'on emporte son bol. J'ai rien voulu dire parce que je veux pas trop parler avec cette femme mais c'est pas très gentil parce que Marcel il y est pour rien dans toute cette histoire. 21 décembre 1986 Journal d'un orphelin programmé 1 25
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    Journal d'un orphelinprogrammé Voilà, on est en Bourgogne chez pépé et mémé et il fait encore plus froid qu'à la maison mais ici au moins il y a la cheminée alors on peut avoir un peu chaud. Il a neigé dehors pendant qu'on mangeait ce soir et j'aime ça la neige même si au début c'est blanc. Et moi, j'aime pas le blanc. 23 décembre 1986 Pépé et mémé sont tombés dans le piège des militaires et de Double Face. Ils ont pas compris que c'était pas maman mais Catherine, une autre femme qui ressemble beaucoup à maman. Et comme papa fait comme s'il avait pas compris non plus c'est comme si rien avait changé. Sauf que Catherine sourit jamais alors que maman riait tout le temps et aussi qu'elle fait toujours les choses très vite alors que maman était plus calme. Maman elle s'énervait jamais, et Catherine elle est toujours super énervée. Le docteur Croizic a dit que c'était un effet secondaire des deux ans de la maladie mais c'est juste une fausse piste. Pépé et mémé en ont parlé à un moment avec papa pendant que Catherine était aux cabinets. Mémé a dit : « Elle a changé ! Elle semble avoir repris des forces, en tous cas, elle a repris quelques kilos. Mais la pauvre, elle était tellement maigre à l'hôpital... ». Et puis ensuite pépé a dit : « Pauvre petite, elle qui était si calme et si détendue... Elle est tellement pressée maintenant... ». Alors papa a répondu : « Le médecin qui nous suit tous depuis la naissance de Benjamin explique que c'est un effet secondaire. Les chimiothérapies et les médicaments, ça lui a quand même bien détraqué le système. J'essaye de faire avec mais c'est pas facile de trouver sa femme autant changée. Mais c'est tellement beau qu'elle soit là, avec nous... ». Papa est vraiment bête, il veut bien croire tout ce qu'on lui dit. Alors avec Marcel on est sorti jouer au ballon dans la cour de la ferme de pépé et de mémé. Parce que la neige a fondu un peu et qu'avec la terre, ça fait de la boue et que le blanc est maintenant marron et c'est mieux. 1 26
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    Journal d'un orphelinprogrammé 25 décembre 1986 La noël c'était hier soir et on a du aller à l'église mais j'aime pas l'église et papa non plus mais il a pas trop osé le dire. Depuis que Catherine vit à la maison avec nous, il arrête pas de dire que la guérison c'est un miracle et il commence à croire en dieu alors on risque d'aller à l'église maintenant. Je suis pas allé beaucoup à l'église et d'habitude j'y vais une fois par an pendant la noël. Alors hier soir avec pépé, mémé, papa et Catherine on y est allé avec la voiture de pépé qui est une camionnette qui fait plein de bruit. L'église c'est dans le village à côté et il y avait plein de monde. J'aime bien les églises parce qu'y a pas de bruit. Et j'aime bien quand y'a pas de bruit. On est allé s'asseoir au début là où y'avait encore des places et puis le curé est arrivé et y'a eu de la musique. Tout le monde s'est levé. Moi ce que j'aime pas à l'église c'est qu'on se lève tout le temps alors que si y'a plein de chaises, c'est fait pour s'asseoir. Je suis sûr que c'est pour économiser les chaises que les curés obligent à rester debout longtemps. En plus après que ça ait commencé, il y a des corbeilles qui passent et il faut mettre de l'argent dedans. Ca aussi j'aime pas trop mais mémé elle dit que c'est une bonne action et qu'il faut toujours donner des sous. Pépé et mémé ils vont à l'église tous les dimanches et ils disent tout le temps à papa qu'il devrait faire pareil et que moi je devrais aller au catéchisme. N'importe quoi, comme idée débile ; bravo ! Après l'église on est revenu à la maison et on a mangé du saumon, j'aime bien le saumon surtout parce qu'y a plein de citron. Marcel il a pas le droit d'aller à l'église et il a pas le droit au saumon ni au citron. Mais on lui a quand même donné plus de croquettes aujourd'hui parce que c'était noël. C'est Catherine qui a décidé ça et ça m'a vraiment fait bizarre qu'elle dise ça. Mais je crois qu'elle a fait ça exprès pour essayer de me tendre un piège, pour m'amadouer. Dans un numéro de Strange, le prince des mers 1 27
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    Journal d'un orphelinprogrammé fait la même chose à la femme des Quatre Fantastiques : il est d'un coup super gentil mais c'est rien qu'un piège alors moi je vais pas me faire avoir. Mais Marcel il s'en fiche lui parce qu'il a eu deux fois des croquettes alors il était content. Ensuite on est allé voir le sapin de noël que mémé avait préparé et aux pieds, y'avait plein de cadeaux. Y'avait vraiment plein de cadeaux avec marqué "Catherine" dessus. Tout le monde rigolait et papa a pris des photos avec son vieil appareil que j'avais pas vu depuis longtemps parce qu'il s'en servait plus depuis longtemps. Moi j'aime pas trop quand tout le monde rigole comme ça parce que ça cache des choses et en plus je sais bien toute l'histoire avec Catherine. Et puis je trouve que c'est pas très gentil de faire la fête comme ça alors que maman est morte. Je voudrais être triste mais j'y arrive pas et je veux pas être content et ça j'y arrive. Alors j'ai ouvert mes cadeaux comme ça, sans rien dire, et j'ai embrassé pépé et mémé parce que papa et Catherine m'ont regardé méchamment. Mes cadeaux étaient pas terribles, c'était des livres d'histoire et des habits. Les autres aussi ont eu des cadeaux mais comme j'en avais assez j'ai dit que j'étais fatigué. Mémé a dit : « Oh, pauvre petit, il a pas l'habitude de se coucher tard... Mais il n'est pas si tard... Cathy, ne le couche pas tout de suite, pour une fois qu'on est tous ensemble ! » Quelle idiote mémé ! Alors j'ai du rester encore avec tout le monde et je me suis assis avec Marcel mais il avait pas très envie parce qu'il a fait comme si j'étais pas là et il a dormi en ronflant. On a mangé du gâteau au chocolat et pépé a dit qu'il l'avait préparé mais je suis pas sûr parce que d'habitude pépé il fait jamais de gâteaux. Ensuite j'ai pu aller dans la chambre et maintenant j'écris sur mon journal. Maintenant je vais dormir. 27 décembre 1986 On est revenus de chez pépé et mémé aujourd'hui et sur la route on a failli avoir un accident. Catherine a crié après papa et elle a dit : « Enfin tu vois bien que tu les suis de trop près ! ». Et là, d'un coup, la voiture devant nous est partie en travers de la route et elle a fait tout plein de zigzags et 1 28
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    Journal d'un orphelinprogrammé papa a du freiner pour pas qu'on lui rentre dedans. Notre voiture a fait plein de bruit et Marcel ça l'a réveillé et il a voulu se lever pour voir ce qui arrivait mais ça bougeait trop alors il est tombé sur moi. Il commence à être lourd Marcel mais il va encore grandir, c'est Eric qui me l'a dit. Alors après Catherine a crié et papa a dit : « Merde putain merde ! » et puis on s'est arrêté au milieu de la route. Et derrière, les gens dans les autres voitures, ils ont fait pareil que nous. Et la voiture de devant nous elle est sortie dans l'herbe et elle a fait un tonneau. Alors Catherine je sais pas pourquoi, elle a commencé à pleurer. Et puis dans la voiture derrière nous, y'avait un docteur qui a couru dans l'herbe pour aider les gens à sortir de la voiture. Après on a redémarré et on a continué la route. Je me demande s'ils étaient morts les gens dans la voiture. 29 décembre 1986 C'est encore les vacances de noël. Ca veut dire que je vais pas à l'école et ça c'est chouette parce que j'aime vraiment pas aller au collège. Sur mon bulletin ils disent que si j'ai pas de meilleures notes je pourrais pas aller en cinquième. J'ai pas encore donné le bulletin à papa mais il faut qu'il le signe pour la semaine prochaine. Papa est très énervé en ce moment à cause de son travail. Quand il est rentré aujourd'hui, il a crié et Catherine et lui se sont encore disputés. J'ai pas entendu ce qu'ils disaient parce que j'étais dans ma chambre mais j'ai entendu qu'ils criaient et ensuite papa est monté dans leur chambre et je l'ai entendu téléphoner au docteur. Il hurlait alors j'ai bien entendu parce que leur chambre est juste à côté de la mienne. Papa criait au téléphone. Il a dit : « Je m'en fous de ses vacances ! Il faut absolument que je voie le docteur Croizic ! Si c'est pas demain ce sera après-demain ! Je veux que vous me donniez un rendez-vous c'est quand même pas bien difficile ! Je gère plus de cinquante personnes tous les jours alors n'essayez pas de m'embrouiller avec des histoires à la con sur les emplois du temps ! » Marcel s'est levé à ce moment-là de derrière la porte pour venir près de moi. Il m'a regardé et a remué la queue comme lorsqu'il 1 29
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    Journal d'un orphelinprogrammé est content. Je sais pas bien ce qu'il voulait me faire comprendre mais peut-être qu'il commence à se rendre compte qu'il y a quelque chose de pas très normal dans cette maison. Les chiens sont pas bêtes. Surtout Marcel... 31 décembre 1986 Aujourd'hui c'est le dernier jour de l'année. Tout le monde est bien habillé à la télévision. Et à la fenêtre de ma chambre je vois plein de voitures qui roulent dans les rues. Il fait nuit et pourtant y'a plein de gens qui bougent. Papa et Catherine sont invités alors ils s'habillent bien, comme les gens à la télévision. Ils vont partir chez des amis de travail de papa et ils me laissent avec Marcel et j'aime bien ça parce que c'est pas souvent qu'ils me laissent tout seul. J'aime bien être seul, je peux faire tout ce que je veux, regarder la télé ou pas la regarder, dormir ou pas dormir, manger ou pas manger, lire ou pas lire. Mais la télé j'aime pas bien la regarder très longtemps parce qu'après ça fait comme si les images restaient dans ma tête. Et puis on sait jamais si quand on regarde la télé c'est la vérité ou si c'est inventé par les gens qui font la télé. Alors que quand je lis Strange je sais que c'est vrai. Et puis à la télé c'est toujours la même chose et souvent les gens font que mentir. Papa m'a bien expliqué que tout ce qu'ils voulaient c'était qu'on regarde la télé pour acheter les trucs qu'ils vendent pendant la réclame. Papa dit que c'est juste ça le but de la télé et moi j'aime pas trop ça parce qu'à la réclame y'a jamais rien que je trouve bien. Ils parlent jamais des choses qui me plaisent. Papa et Catherine m'ont demandé de pas me coucher tard et il a fallu que je les embrasse quand ils sont partis. J'aime pas trop embrasser les gens, on sait jamais ce qu'ils ont touché avant, on peut attraper des maladies et j'ai pas envie d'attraper des maladies parce qu'après on meurt, comme maman. Je crois que je vais regarder un peu la télé avec Marcel et après j'irai lire un vieux Strange que j'aime bien. 1 30
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    Journal d'un orphelinprogrammé 1er janvier 1987 Voilà on a changé l'année alors je me suis dit que ça serait bien de donner mon bulletin à papa. Il a lu mon bulletin et Catherine est venue voir, comme si ça la regardait, elle ! J'aime pas trop qu'elle essaye de s'occuper de moi, qu'elle s'occupe de ses fesses ! Des fois je vois bien qu'elle essaye de faire comme faisait maman mais moi je me fais pas avoir, je suis plus un gamin, j'ai plus de dix ans. En tous cas papa a pas trop aimé le bulletin de notes et ce qu'avaient écrits les professeurs. Le prof de math a marqué : « Elève qui n'a ni compétences ni volonté » et le prof de sport a marqué : « Elève mou et renfermé sans aucune aptitude physique » et le prof d'anglais a marqué : « Quelques éclairs mais dans l'ensemble un élève bien morose » et le prof de biologie a marqué : « Elève que rien ne semble intéresser ». Heureusement y'a la prof de français qui a écrit : « Benjamin possède une grande aisance rédactionnelle, dommage que l'oral ne suive pas ». Du coup papa a beaucoup crié, il m'a dit qu'il était vraiment déçu et même très déçu. Il a dit : « A ton âge j'étais premier ou second dans toutes les matières et je m'intéressais à tout. Je voulais réussir et c'est pour cela que j'ai réussi. Mais qu'est ce que tu crois ? Tu crois peut-être que tu vas avoir un métier plus tard en étant aussi mauvais à l'école ? Mais mon pauvre ! Tu n'arriveras jamais à rien ! Je te conseille de te ressaisir au deuxième trimestre où je te préviens, je te colle chez les curés ! Eux, ils t'obligeront à travailler ! » Il est bizarre papa de vouloir que j'aille à l'école chez les curés parce qu'il a toujours dit qu'il comprendrait jamais les gens qui voulaient être curé. Et moi non plus, même si les curés portent des robes noires et ça, c'est plutôt classe. 3 janvier 1987 Papa m'a tendu un piège. Quand je me suis levé ce matin il a fait comme si c'était un jour normal et puis il a dit qu'il allait pas travailler. Quand j'ai 1 31
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    Journal d'un orphelinprogrammé eu fini mon petit-déjeuner, il m'a demandé de le suivre et puis on a pris la voiture et Catherine était avec nous. J'ai demandé où on allait et je croyais que ça allait être un truc chouette mais en fait on est allé voir Double Face. Papa continue à l'appeler le docteur Croizic, il n'a toujours rien compris, tant pis pour lui, je pouvais pas lui expliquer avec Catherine dans la voiture, c'était trop dangereux. Double Face avait pas l'air très content de nous voir au début et papa a dit : « il fallait que nous puissions vous voir vite docteur. Catherine et moi nous nous hurlons dessus de plus en plus souvent ». Et là Double Face a dit : « Je comprends... Mais à part vous prescrire des calmants, ce que je ne pense pas être la meilleure solution, je ne vois pas ce que je peux faire pour vous. Mes compétences en matière de psychologie ne vont pas bien plus loin que ce que quinze ans de pratique de la médecine généraliste m'ont enseigné ». Catherine a fait oui avec la tête et elle m'a regardé avec un grand sourire qui ressemblait beaucoup à celui de maman. Alors j'ai regardé ailleurs mais c'était trop tard, j'avais de la sueur dans le dos. J'aime pas quand Catherine regarde comme ça, on dirait vraiment maman et ça me rappelle qu'elle est morte. Double Face a donné un petit papier à papa et il a dit : « Je vous suggère d'aller voir le docteur Poiré, un confrère psychiatre. Je sais, le mot vous fait peur, il fait peur à tout le monde. Mais je vous assure que c'est un homme charmant doublé d'un professionnel d'une rare compétence. Il s'est fait une spécialité de tout ce qui touche à la psychologie des couples, il a une approche très douce de la chose. Le mot ne doit pas vous heurter, il sert surtout à décorer sa plaque professionnelle vous savez.... Il est très fort pour ces problèmes de reconstruction après un deuil ou une longue maladie. Tout ce que je peux vous dire c'est d'aller le voir de ma part ». Papa a dit merci, puis il a prit le papier, il la regardé et puis il l'a rangé dans son portefeuille. Alors Catherine a dit : « Vous pensez que nous pourrons obtenir un rendez-vous rapidement ? » et Double Face a fait un petit rire et il a dit : « Comme tout bon spécialiste, le docteur Poiré a une longue liste de patients. Je lui parlerai de vous pour faire accélérer les choses ». Ensuite on est rentré à la maison. Je sais pas bien pourquoi ils m'ont emmené voir Double Face. Il m'a regardé plusieurs fois comme s'il savait que j'avais tout compris et ça m'a fait drôlement peur. J'aime vraiment pas ça. 1 32
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    Journal d'un orphelinprogrammé 5 janvier 1987 J'ai fait un nouveau cauchemar. Y'avait Double Face qui était sur un cheval blanc et le cheval me regardait avec des yeux rouges et il rigolait. Il avait des dents jaunes le cheval et chaque fois qu'il rigolait les gens qui passaient autour disaient que ça sentait pas bon. Ils disaient que ça sentait comme un cadavre. Et Double Face caressait son cheval et ses mains étaient pleines de sang et il disait que c'était pas gentil de se moquer des chevaux morts. Moi à un moment j'essayais de courir pour partir mais le cheval me suivait et si je courrais vite alors il faisait pareil. Je pouvais pas lui échapper ; j'étais coincé. 7 janvier 1987 L'école a recommencé. Il faut que je retourne voir tous les professeurs qui ont écrit toutes ces choses sur moi. Je sais pas pourquoi ils ont dit ça, je les ai jamais embêtés. Y'en a qui discutent pendant la classe, y'en a qui répondent aux professeurs mais pas moi. Et pourtant les professeurs racontent toutes ces choses sur mon bulletin. Ils font ça pour que j'ai des problèmes. Ils sont dans l'histoire avec les militaires, Double Face et Catherine. Je suis obligé d'aller à l'école mais peut-être que je devrais partir un jour pour m'échapper. Parce que je crois pas qu'ils vont me laisser tranquille pour ce trimestre. Ca veut dire qu'ils écriront le même genre de choses sur mon prochain bulletin et que papa sera tout énervé et qu'il voudra encore que je sois curé. Et moi j'ai pas envie d'être curé parce que je crois pas à toutes ces histoires avec Jésus et la croix, Jésus qui est mort et puis qui est revenu. Les morts ça revient pas ou alors dans les rêves et puis c'est tout. 1 33
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    Journal d'un orphelinprogrammé Maman des fois je la vois en rêve mais ça dure pas très longtemps. Des fois aussi je l'entends me parler, j'entends sa voix alors je sais plus trop si les morts peuvent pas revenir. Aujourd'hui je l'ai pas entendue par exemple... 15 janvier 1987 Ca fait quatre mois que j'ai commencé ce journal comme Double Face avait demandé. Maintenant je crois qu'on lui a échappé sauf si j'ai des maladies. Alors finalement il est pas bien loin, il faut que je fasse très attention à pas être malade. Mais ça va pas être facile parce qu'à l'école y'en a plein qui toussent et qui sont malades. Si je suis malade il faut pas que papa ou encore moins Catherine s'en rendent compte. Sinon je devrai aller chez Double Face et il essayera de me faire parler. J'ai décidé que je devais continuer à écrire dans ce cahier parce qu'après j'ai qu'à lire pour me souvenir exactement des choses, c'est très facile... Parce que sinon j'oublie. C'est comme la date de la mort de maman, je me rends compte que je l'ai oubliée. Et comme je l'ai pas notée, je peux pas la retrouver. Et je peux pas demander à papa parce qu'il le sait pas non plus. Il est tellement triste que maman soit morte qu'il veut pas y croire. J'ai lu un truc comme ça dans un des premiers Spiderman. C'était le Bouffon Vert, le père du copain de Spiderman, qui était pareil après la mort de sa femme. Il voulait pas le croire alors il a fait que travailler. Et après il est devenu le méchant. 17 janvier 1987 Papa a réussi à avoir un rendez-vous chez l'autre docteur. Il a parlé pendant un moment au téléphone mais je crois qu'il parlait même pas au 1 34
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    Journal d'un orphelinprogrammé docteur. En tous cas il avait l'air drôlement content après le coup de téléphone. Il m'a demandé comment ça allait à l'école. J'ai dit que ça allait bien parce que sinon il m'aurait embêté. Mais j'ai eu un zéro en maths hier. J'aime vraiment pas ça, je comprends pas pourquoi je dois aller à cette fichue école. Je voudrais bien rester à la maison à la place mais avec papa c'est pas possible. Pourtant je serais mieux ici qu'à l'école. Et je pourrais quand même apprendre des choses. Il y a des cours à domicile, par exemple... 19 janvier 1987 Cette nuit, encore un cauchemar. J'étais dans un bateau, enfermé dans la cale avec plein de caisses en bois. Et j'étais malade. Et puis le bateau a commencé à drôlement bouger et j'ai vomi. Et là il y a Double Face qui est arrivé et il a beaucoup ri. Il a nettoyé mon vomi avec une serviette en éponge et ensuite il me l'a jetée dessus. Elle a glissé sur mon visage et j'avais plein de boutons et j'étais encore plus malade. Et après le bateau a commencé à couler, je l'ai compris parce qu'il y avait de l'eau qui commençait à rentrer dans la cale. L'eau est montée drôlement vite et Double Face était plus là. Et puis j'étais sous l'eau et je pouvais plus respirer et j'étais bloqué et j'allais mourir mais y'a une sirène qui est arrivée et c'était maman, avec des cicatrices partout sur le ventre. Mais c'était maman et elle a fait un sourire, comme celui qu'imite Catherine. Et là, elle m'a libéré et on a pu nager ensemble en dehors du bateau mais y'avait pas de surface, c'était de l'eau partout en haut et en bas. Partout c'était noir et je pouvais pas respirer alors j'étais mort et j'étais content parce que je savais que j'irai plus à l'école. Mais j'étais triste aussi parce que je voulais pas mourir. Et puis je me suis réveillé. C'était la nuit encore et j'avais plus vraiment sommeil. Alors j'ai lu un épisode des Quatre Fantastiques. Et là c'était encore plus bizarre parce que c'était exactement ce que j'avais rêvé. Les Quatre Fantastiques devaient aller dans le palais de Namor, le prince des mers et ils devaient délivrer Jane Storm qui était prisonnière et finalement ils sont prisonniers 1 35
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    Journal d'un orphelinprogrammé eux aussi et c'est une sirène qui vient les sauver. J'avais jamais lu cette histoire alors je me dis que c'est peut-être parce que j'ai rêvé ça que je l'ai lu. Je sais pas comment ils font les gens qui dessinent mais ils doivent savoir ce que je rêve. 22 janvier 1987 Maman m'a parlé. Je l'ai entendue très bien mais j'ai pas compris ce qu'elle me disait. Elle parlait très doucement, c'est pour ça. Je revenais de l'école quand je l'ai entendue alors je pense qu'elle me disait de plus y aller. Dommage que papa ait pas été là lui aussi. Il aurait compris la vérité. 23 janvier 1987 Un nouveau cauchemar. Des militaires sont entrés dans ma chambre par la ventilation. Et pourtant c'est rudement petit mais ils ont réussi à rentrer quand même. Heureusement j'ai vite compris que c'était un rêve. Mais quand même j'ai eu rudement peur quand je les ai vus sauter autour de mon lit avec leurs armes et des rayons rouges qui partaient de leurs yeux. Y'en avait un qui fumait un cigare qui faisait tout plein de fumée et les autres toussaient et moi aussi et alors il a enlevé son masque et j'ai vu que c'était le chef. Il m'a dit de m'habiller et de les suivre. Marcel était là aussi mais il était endormi à cause de toute la viande empoisonnée qu'ils l'avaient obligé à manger. J'ai demandé s'ils avaient bien enlevé les os avant et le chef a dit que oui, qu'il avait un chien lui aussi alors qu'il faisait attention. Et puis on a marché sur le toit de la maison et c'était bien ma maison sauf que c'était pas le même toit : celui-là était tout plat. Il était tout plat et tout noir mais sur les bords il était relevé et d'un coup j'ai vu Catherine au-dessus de nous mais vraiment très grande, c'était une géante. Et j'ai eu vraiment très chaud et les militaires aussi, ils ont commencé à se déshabiller parce qu'ils avaient trop chaud. Et ensuite j'ai vu des oeufs 1 36
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    Journal d'un orphelinprogrammé vraiment très gros qui tombaient des mains de Catherine. Elle les casser avant de les renverser sur nous. Elle les lâchait de haut et les jaunes quand ils tombaient, ils avaient la tête de Double Face : flous d'un côté et mangés de l'autre côté. Ensuite Marcel a aboyé et je me suis réveillé. Je crois bien que Marcel a fait un cauchemar lui aussi. Il est chouette Marcel. 28 janvier 1987 En ce moment j'ai pas très envie d'écrire dans le journal, je sais pas pourquoi. Je préfère lire et écouter de la musique. J'écoute des disques de papa que j'aime bien, des disques de Pink Floyd, c'est un groupe anglais et j'aime bien leur musique. Marcel aussi il aime bien même s'il peut pas le dire, évidemment. Mais je le connais Marcel parce que c'est mon chien et je sais qu'il aime bien Pink Floyd lui aussi. 15 février 1987 Aujourd'hui papa a dit qu'on allait voir le docteur Poiré. Il a dit qu'il nous aiderait tous à aller mieux. Il a dit : « Il faut qu'on se sorte de ces deux années traumatisantes et qu'on avance. On est une famille, alors il faut aller de l'avant ensemble. Le docteur Croizic était un bon généraliste mais il nous faut l'aide d'un véritable psychologue ». Et là Catherine a dit : « Tu crois pas qu'on devrait plutôt rester entre nous et essayer d'avancer ensemble sans l'aide de tous ces gens étrangers à la famille ? » Je suis pas sûr d'avoir compris tout ce qu'elle voulait dire mais j'étais plutôt d'accord. C'est bizarre, des fois Catherine je trouve qu'elle a raison, mais je suis pas sûr que ces fois-là elle le fasse exprès pour me tendre un piège. Des fois j'ai l'impression qu'elle dit ce qu'elle pense mais je suis pas vraiment très sûr. Je pense que même si on le voit plus, Double Face est toujours là, quelque part, et qu'il dit à Catherine ce qu'elle doit faire. Il tire les ficelles 1 37
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    du piège. Journald'un orphelin programmé 19 février 1987 Papa a trouvé mon journal. Quand je suis revenu de l'école, y'avait sa voiture garée devant la maison, et ça c'était pas normal. Et puis l'autre truc pas normal c'est que papa était dans ma chambre. Il était assis sur mon lit et il lisait mon journal. Quand je suis entré il m'a pas vu au début, et puis il m'a regardé comme quand il est vraiment en colère. Il a dit : « Benjamin ! Mais qu'est ce que c'est que toutes ces conneries ? Tu débloques complètement, ma parole ! » Et ensuite il est sorti de la chambre avec mon journal. Il a crié « Cathy ! Cathy ! » et puis c'est tout. Je suis resté un moment dans ma chambre avec Marcel et on a lu un ou deux "Strange" mais cette fois j'y ai rien trouvé qui soit arrivé dans ma vie avant qu'ils fassent la BD. Bon ensuite on a mangé et papa avait une drôle de tête et Catherine me regardait et pleurait tout le temps. Y'a pas grand monde qui avait faim. Ca me faisait bizarre que papa lise mon journal parce que Double Face avait dit que le journal ça doit servir à soi et au docteur. Et c'est tout, personne d'autre doit le lire. Moi je me sens pas malade, mais peut-être que si, je sais pas. En tous cas j'écris pas ça pour Double Face ou pour un autre docteur. C'est juste que j'aime bien, ça m'amuse et puis à l'école ils disent que je suis pas mauvais en français alors c'est chouette, drôlement plus chouette que de faire des maths ou du sport. En sport les garçons me poussent tout le temps pour me faire tomber et si je dis quelque chose y'en a un qui me tient et un autre qui me tape. Et les filles rigolent et me traitent de poule mouillée et de tapette. Alors voilà, moi je préfère écrire et Double Face a rien à voir là-dedans. En tous cas après le repas papa m'a dit : « On a rendez-vous tous les trois dans deux jours chez le docteur Poiré. Tiens-toi à carreau d'ici-là. » Et il a pas voulu me rendre mon cahier mais c'est pas très grave parce que j'en ai pris un autre pour écrire tout ce que j'ai écrit aujourd'hui. J'espère quand même qu'il me rendra mon journal. J'aime bien voir tout ce que j'ai déjà écrit et puis ça me rappelle les choses parce qu'après je m'en souviens plus. 1 38
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    Journal d'un orphelinprogrammé 21 février 1987 Aujourd'hui on a pris la voiture et on est allé voir le docteur Poiré. C'est pas loin de la maison chez le docteur Poiré, c'est de l'autre côté du Rhône et juste à côté du grand parc. Là où papa dit tout le temps que ça serait bien d'habiter et qu'avec un peu de bol on pourrait bien y habiter d'ici deux ou trois ans. On est entré dans une maison blanche avec des murs très propres mais ils étaient tout blanc alors j'ai pas trop aimé. Quand on est entré dans la maison, y'avait une dame qui lavait par terre. On a dit bonjour parce qu'il faut toujours dire bonjour aux gens et après on est monté dans l'ascenseur qui était tout petit avec plein de bois dedans. On est monté au dernier étage mais je me souviens plus lequel c'était. Et là y'avait la porte fermée avec un gros tapis devant et une plaque en or qui brillait drôlement. Papa a sonné et y'a une dame qui a ouvert et papa a dit qui on était alors elle a dit : « Très bien, entrez, je vais vous conduire à la salle d'attente, le docteur va vous recevoir... » C'était très chouette à l'intérieur parce qu'il y avait plein de bibliothèques partout. Si le docteur a lu tous les livres qu'il y a dedans, il doit être rudement intelligent. Et puis on a attendu mais pas très longtemps parce que le docteur est venu nous chercher. Le docteur Poiré est grand et il a plein de cheveux gris, il ressemble à Magnéto, le chef des méchants dans les X-Men. Je sais pas encore si c'est lui ou pas. Parce que pour l'instant on a pas beaucoup discuté. Les docteurs ils aiment bien discuter mais moi j'aime pas trop. Papa a beaucoup parlé, et le docteur écrivait plein de choses en même temps dans un cahier. J'ai bien aimé ça, ça veut dire que lui aussi il fait un journal, comme moi. Le docteur Poiré me regardait souvent et puis après papa lui a tendu mon journal. J'ai pas trop aimé ça. Le docteur s'est arrêté d'écrire dans le sien pour lire un peu le mien. Mais je peux pas trop savoir ce qu'il a lu. Ensuite le docteur a posé mon journal sur son bureau et il a dit en me regardant : « Voilà qui est très intéressant ». Catherine a dit : « Qu'est ce que nous pouvons faire docteur ? » et sa voix était toute tremblante, j'ai cru qu'elle 1 39
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    Journal d'un orphelinprogrammé allait pleurer encore une fois. Cette femme est de plus en plus bizarre. Le docteur Poiré a dit : « La première chose à faire c'est de ne pas s'inquiéter. Vous venez de traverser une rude épreuve. Votre maladie a été un véritable traumatisme pour votre petite famille. Benjamin est jeune, il est en plein développement. Les manifestations de troubles sont normales, cela fait partie de l'évolution, on ne peut pas y voir une quelconque alarme pathologique. Les traits névrotiques de l'enfance sont quelque chose de totalement normal. Beaucoup de choses se mettent en place à cet âge là, beaucoup de choses se sont déjà mises en place et d'autres sont encore à venir. Vous ne devez pas vous inquiéter ». Papa a souri et il a montré le journal sur le bureau du docteur et il a dit : « Quand même docteur, je veux bien mais il y a des choses qui me paraissent étonnantes là-dessus ». Et le docteur a repris mon journal, il l'a encore regardé et il a relu un autre morceau. Puis il l'a reposé et il a dit : « Je ne dis pas le contraire monsieur Leroy. Il y a, c'est vrai, des éléments auxquels il faut être attentif. Je ne peux toutefois pas en dire davantage à l'heure actuelle. Il va falloir suivre l'évolution de Benjamin. Et l'idée du journal est une brillante idée, je suggère de continuer. Mais n'interférez pas dans ce processus monsieur Leroy, laissez-le écrire en paix ». Et là le docteur m'a regardé et m'a parlé pour la première fois, il a dit : « Quand tu reviendras me voir Benjamin, tu penseras à apporter ton journal, n'est-ce pas ? ». J'ai dit oui ou alors j'ai fais oui avec la tête, je me souviens plus trop bien mais il a comprit que j'étais d'accord. Alors il a dit : « Tu écris très bien Benjamin, c'est un vrai don que tu as là, il faut que tu continues, n'est-ce pas ? ». Là j'ai dit : « Oui m'sieur » et papa et Catherine m'ont regardé avec des grands yeux mais je sais pas pourquoi. Je voulais juste être poli avec le docteur parce qu'il avait été gentil. Et ensuite le docteur a arrêté de parler de moi et avec papa et Catherine ils ont parlé d'autres choses. J'ai dit : « Je pourrais avoir mon journal maintenant ? » et papa m'a regardé avec les sourcils méchants. Heureusement le docteur a dit : « Mais naturellement. Monsieur Leroy, pas d'opposition ; n'est-ce pas ? » et papa a fait oui avec la tête et c'est Catherine qui me l'a rendu. Elle a dit : « tiens mon chéri, on te le rend ». J'aime pas quand Catherine m'appelle mon chéri parce que je suis pas son chéri. C'est maman qui m'appelait comme ça, pas elle ! 1 40
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    Journal d'un orphelinprogrammé 26 février 1987 Je crois qu'on reverra pas Double Face. C'est comme s'il était bien enfermé dans l'asile d'Arkham et qu'il ne puisse plus nous voir. Mais à la place on va voir ce nouveau docteur et je sais toujours pas si c'est Magnéto. Pourtant je crois bien que oui parce que c'est un psychiatre, j'ai bien vu le mot, il était marqué en gros sur la plaque en or. Et ensuite à la maison, j'ai cherché sur le dictionnaire et j'ai trouvé le mot. Ca veut dire qu'il soigne les cerveaux des gens, et Magnéto il peut prendre le contrôle sur le cerveau des gens. Ca me fait un peu peur tout ça, j'espère que le docteur Poiré est pas déjà entré à l'intérieur de ma tête pour regarder dedans. 28 février 1987 J'aimerai pas qu'on regarde dans ma tête parce que c'est ma tête et qu'y a rien à y voir. Pourquoi on doit aller voir tous ces médecins de mes fesses ? Pourquoi on pourrait pas rester à la maison et puis c'est tout ? Les autres à l'école je crois pas qu'ils aillent voir autant de docteurs que moi. Et pourtant ils sont nuls en français. Mais on leur dit rien à eux, c'est juste que moi à qui ils font tout ça. C'est le piège qui se referme... Magnéto, Double Face, Catherine : mais qu'est ce qu'ils me veulent tous, à la fin ? 2 mars 1987 J'ai fais un autre cauchemar. J'étais dans une grande maison avec des toits pointus et plein d'arbres morts autour. Et j'étais attaché sur une chaise toute vieille et toute cassée. Et sur ma tête il y avait un appareil en métal 1 41
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    Journal d'un orphelinprogrammé qui faisait plein de bruits d'électricité. Et il y avait une femme au-dessus de moi mais je voyais que ses mains et tout le reste était dans l'ombre mais j'ai compris que c'était Catherine. Parce qu'elle était nue et que je voyais ses deux grosses cicatrices sur le devant, là. Et il y avait plein d'instruments comme chez le dentiste et j'aime pas trop ça moi, le dentiste. Elle a prit un des instruments et j'ai senti des choses sur ma tête, comme des petites dents très dures. Ensuite y'a eu un bruit et y'a du sang chaud qui me coulait dans les yeux mais je pouvais pas m'essuyer parce que j'avais les mains attachées. J'ai bien senti que ça continuait sur ma tête et j'entendais bien les dents qui faisaient comme si elles mangeaient. Et après j'ai senti tout plein d'air dans ma tête et j'ai eu très froid et après j'ai senti des doigts qui me touchaient à l'intérieur de la tête. Et je voyais plus rien à cause du sang qui me coulait sur les yeux. Et après je me suis réveillé et c'était la nuit. Et j'ai pas pu me rendormir alors j'ai allumé la lumière et je viens d'écrire tout ça sur mon cahier que j'ai récupéré. C'est quand même chouette que j'ai de nouveau mon cahier pour mon journal parce que j'avais déjà écrit plein d'autres choses et que ça m'aurait embêté de plus les avoir. Il va falloir que je le cache tout le temps ce cahier. Je fais pas confiance à papa... 15 mars 1987 J'ai du sortir Marcel aujourd'hui parce que papa est en voyage pour son travail et que Catherine avait trop froid. Elle m'a aidé à fermer mon blouson et elle m'a embrassé. J'aime pas trop ça quand les gens s'embrassent à cause des microbes qu'on peut attraper. Alors je suis bien allé me laver les mains et la figure après. Et ça a pas eu l'air de lui plaire à Catherine. Elle m'a dit : « Dis donc, je suis pas sale hein ! Bon, sois gentil, ne t'éloigne pas trop de la maison et reviens vite ». Moi j'ai fais oui mais j'avais pas très envie de faire comme elle avait dit. Il faut qu'elle comprenne que je sais tout. Un jour je vais le lui dire, que j'ai tout compris et que je sais pour ma maman qui est morte et qu'elle essaye de prendre sa place mais que ça marche pas. Papa le sait maintenant parce 1 42
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    Journal d'un orphelinprogrammé qu'il a lu le journal alors j'espère qu'il est de mon côté. Parce que si tout le monde est contre moi, j'ai aucune chance de m'en sortir. C'est comme Wolverine quand on nous dit tout ce qu'ils ont mis dans son corps : c'était des militaires, évidemment ! Exactement comme pour moi. A un moment j'ai cru que les militaires avaient peut-être pas fait grand chose à maman mais en vrai c'est eux qui ont tout fait. Ils ont juste été commandés par Double Face et sûrement qu'il y en avait d'autres qui l'ont aidé. Mais maintenant il faut que je leur échappe. Je suis content parce que Double Face est dans l'asile d'Arkham et là il pourra pas s'évader sauf si le Joker vient s'en mêler. Le Joker il arrive toujours à s'évader d'Arkham. 18 mars 1987 Papa est revenu de son voyage et ça a pas été facile pendant trois jours de rester tout seul avec Catherine parce que je sais jamais ce qu'il faut que je lui dise et comment je dois lui répondre. J'essaye d'être gentil parce que papa veut que je sois gentil mais c'est difficile parce que je sais toute la vérité. Marcel au moins il a pas tous ces problèmes, il est content parce qu'on lui donne à manger et puis c'est tout. Des fois je pense que si j'étais un chien ça serait plus facile pour faire semblant. 20 mars 1987 Bientôt c'est le bulletin du deuxième trimestre et je crois pas que j'ai de très bonnes notes. Papa va me crier dessus. J'aime pas trop l'école et j'aimerai bien que papa me dise que je suis plus obligé d'y aller. Et puis ça m'énerve l'école alors j'ai eu quelques zéros à cause de ça. Les profs disent que j'ai pas à m'énerver parce qu'il y a pas d'injustice, que c'est comme ça et puis c'est tout. Mais moi je suis pas d'accord ! Moi je voudrais bien aller dans une école où y'a juste du français et puis rien d'autre. En plus le 1 43
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    français c'est importantpuisque tous les gens se parlent. Sauf ceux qui sont morts. Enfin, normalement... Parce que cette nuit j'ai encore entendu maman qui me parlait. C'est comme l'autre fois, j'ai pas bien compris parce qu'elle parlait super doucement mais c'était bien elle. Je sais pas comment elle fait pour me parler du paradis mais elle y arrive drôlement bien. Peut-être qu'elle pourra tout m'expliquer et me dire qui a monté ce truc avec Double Face, Catherine, Magnéto (je suis sûr qu'il est dans le truc lui aussi). Avant maman me lisait des histoires, mais c'était quand j'étais petit, elle me lisait des histoires du gros livre avec tout plein d'histoires dedans. J'aimais bien avant de dormir. Maintenant je suis grand et elle est morte alors plus personne ne me lit des histoires. C'est dommage, moi j'aimais bien. Mais il paraît que c'est normal. Je suis grand maintenant, j'ai plus de dix ans, je suis plus un gamin. 23 mars 1987 C'est quand le printemps ? Tout le monde parle du printemps mais moi je vois rien changer. Les gens disent qu'il fait plus chaud mais moi je trouve pas. En tous cas j'aimerai surtout qu'il reneige pas parce qu'on a déjà eu plein de neige cette année et que j'aime pas ça, au début, la neige parce que c'est tout blanc. Et j'aime pas le blanc. Il paraît qu'en Espagne il y a une ville qui a un zoo avec un singe blanc dedans. C'est une maladie de la peau. Les gens qui ont ça peuvent pas rester au soleil. J'espère que je l'attraperai jamais parce que j'aime bien le soleil. 24 mars 1987 Journal d'un orphelin programmé 1 44
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    Marcel a étémalade, il a vomi et je me suis fait punir. Papa a dit que c'était à cause de moi et de toutes les croûtes de fromage que je lui donne à manger. Mais je sais que Marcel il aime bien les croûtes de fromage et moi j'aime pas ça. Marcel a vomi sur le tapis et c'est Catherine qui a nettoyé en disant que c'était pas grave mais papa était très énervé, il a dit : « je sais pas ce qu'on va pouvoir faire de toi Benjamin ! En plus d'être à moitié dingue tu fais bêtise sur bêtise ! » Et là Catherine a dit : « Enfin chéri, ne lui parle pas comme ça ! C'est ton fils ! ». Et papa s'est levé de la table et il avait l'air drôlement en pétard. Il a jeté sa serviette sur sa chaise et il a dit plein de gros mots. Il a dit « Merde à la fin, mon fils ? Si ça c'est mon fils, je suis pas sûr d'en vouloir, merci bien ! » Et papa est parti dans son bureau et il a mit un disque de musique très fort. Marcel m'a regardé comme s'il était très embêté. Il est chouette Marcel. Alors je suis monté dans ma chambre et j'ai lu un "Strange" que j'aime bien, celui où il y a la créature des marais qui revient et qui se venge de ceux qui ont fait sauter son laboratoire à l'époque où c'était pas une bête mais un chercheur. 26 mars 1987 On nous a donné nos bulletins du trimestre et ça va pas être du gâteau pour le faire signer à papa parce qu'il y a plein de mauvaises choses sur le mien. Déjà y'a les notes qui sont pas bonnes et en plus les profs marquent des trucs vraiment pas gentils. Je comprends pas ce que je leur ai fait moi ! Ils s'acharnent tous sur moi alors que je leur ai rien fait, ils pourraient s'en prendre à d'autres parce que moi déjà ma maman est morte et on a voulu me faire croire que non en la remplaçant par une autre femme qui a des cicatrices. Et en plus après Double Face ils m'ont mis Magnéto pour qu'il puisse fouiller dans ma tête. J'aimerai bien qu'on me laisse tranquille. 28 mars 1987 Journal d'un orphelin programmé 1 45
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    Journal d'un orphelinprogrammé Aujourd'hui papa avait rendez-vous avec la directrice du collège. C'est elle qui a demandé à voir mes parents et je lui avais pourtant dit que pour ma maman ça serait pas possible. Elle avait pas l'air de comprendre cette imbécile. Alors je lui ai dit : « Ben pour mon père y'aura pas de souci, il viendra vous voir mais ma mère est morte, vous savez... » Elle avait l'air très embêtée quand je lui ai dit ça. Elle devait le faire exprès pour avoir l'air sympa mais je suis pas tombé dans le panneau. Je commence à les connaître les pièges des adultes, j'ai dix ans et demi maintenant. Mais enfin il fallait bien que quelqu'un le lui dise. Alors pourquoi pas moi ? C'était ma maman quand même, j'ai bien le droit de le lui dire. La directrice a dit : « Oh mon dieu, je suis désolée, je l'ignorais... Tu sais Benjamin, j'imagine combien ce doit être difficile pour toi ». Et puis après c'était chouette : elle m'a laissé tranquille. Mais quand papa est revenu ce soir, il rigolait pas du tout. Il est monté dans ma chambre directement et il a dit : « Je viens de voir ta directrice et il faut qu'on parle sérieusement toi et moi... » J'ai compris que ça allait être ma fête. Il a dit : « D'abord, qu'est-ce que c'est que ces conneries sur la mort de maman ? Tu veux te faire plaindre ? Tu crois que tes professeurs seront plus indulgents avec toi en leur faisant gober une telle horreur ? » Je savais pas trop ce qu'il fallait répondre alors j'ai rien répondu et papa a dit en criant : « Putain tu vas me répondre oui ! » J'ai dit : « Il fallait que quelqu'un leur dise, papa, c'est important ». Et là, papa a fait de gros yeux plein de blanc et ça m'a fait un peu peur parce que c'est pas souvent qu'il est comme ça papa. Et puis j'aime pas le blanc. Alors papa est resté un moment là à me regarder et puis il est ressorti. 31 mars 1987 On m'a emmené voir Magnéto que papa continue à appeler Docteur Poiré parce qu'il comprend rien. Magnéto nous a dit de nous installer et il a parlé avec papa et Catherine. 1 46
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    Journal d'un orphelinprogrammé Moi je comprenais pas trop ce qu'elle faisait là, elle. Elle fait tout pour m'embêter. Le docteur a dit : « Alors Benjamin, comment tu vas ? » et j'ai dit : « Bien ». Ensuite il a surtout parlé avec papa, et ils parlaient souvent de moi mais j'écoutais pas trop parce que c'était pas intéressant. Et puis après le docteur a dit : « Bien, je crois que je vais pouvoir rester seul avec Benjamin. Vous pouvez m'attendre en salle d'attente, ma secrétaire va vous conduire ». Et papa a eu l'air tout étonné et une femme est venue et elle a dit à papa et à Catherine de les suivre et ils sont tous partis. Alors du coup dans la salle pleine de livres où il y a le bureau du docteur, y'avait plus que Magnéto et moi, assis de l'autre côté. Il a lu quelques pages de mon journal que papa m'avait dit d'apporter. J'aime bien écrire dans mon journal et le docteur a expliqué à papa que c'était important et qu'il devait me le laisser. Alors je me dis que ce docteur est peut-être pas mal, même si je sais que c'est Magnéto. Mais je sais pas encore ce qu'il va me faire. C'est sûr qu'il va me faire du mal mais je sais pas encore comment et peut-être bien que lui non plus il le sait pas. Le docteur a dit : « C'est fascinant tout ce que tu racontes dans ton journal. Et puis tu me sembles avoir une bonne mémoire, je me trompe ? » J'ai dit : « Je sais pas trop ». Il a dit : « Et en classe pourtant, ce n'est pas trop ça, comment tu expliques ça ? ». J'ai dit : « Je sais pas trop ». Alors le docteur m'a regardé et il a souri, y'avait plein de reflets dorés dans ses dents, ça m'a fait un peu peur. Il a dit : « Avant toute chose, tu ne dois pas me craindre Benjamin, parce que je suis un docteur et rien d'autre. Je ne sais pas qui est ce Magnéto auquel tu sembles me comparer dans ton journal. Si tu m'expliquais ? ». Je me suis demandé s'il mentait ou pas. Et puis je me suis dit qu'il devait sûrement mentir mais pour faire semblant je lui ai expliqué : « Magnéto c'est le chef des méchants dans les X-Men, c'est un ancien copain du professeur Charles-Xavier qui est le chef des X-Men. Les deux, c'est des mutants et ils se battent tout le temps ». Le docteur a écrit des choses pendant que je parlais et au début je croyais qu'il m'écoutait même pas, j'ai pas du tout aimé. Il a dit : « Ne t'inquiète pas, je t'écoute et je prends même des notes pour m'en souvenir après, quand tu seras parti, un peu comme tu fais dans ton cahier, tu vois... » J'ai dis oui avec la tête mais je m'en moquais, qu'il s'occupe de ses fesses ! Alors le docteur a dit : « Et ce Magnéto, pourquoi il s'appelle ainsi ? » et j'ai dit : « à cause du 1 47
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    Journal d'un orphelinprogrammé contrôle qu'il a sur tout ce qui est magnétique ». Le docteur a noté encore des choses et puis il a dit : « Tout ça c'est dans ces Strange que tu les lis, c'est bien ça ? » J'ai dit que oui et il a dit : « J'aimerais bien que tu m'apportes une de ces revues la prochaine fois, tu veux bien ? » J'ai dit que oui même si je comprenais pas trop ce qu'il voulait en faire. Mais ensuite j'ai réfléchi et j'ai compris. En fait Magnéto veut savoir ce que deviennent les autres héros qu'il connaît pas comme Spiderman, la chose des marais, Daredevil et les Quatre Fantastiques. S'il sait tout ça, il deviendra encore plus fort. Je sais pas trop si je dois le lui amener le Strange, alors... Le docteur ensuite il m'a demandé plein de choses sur maman, sur papa et sur Catherine, surtout. Je me souviens plus mais il m'a posé plein de questions et chaque fois il écrivait sur son journal. Et après il a dit : « Et bien c'est tout pour aujourd'hui Benjamin. Je pense qu'on a bien travaillé, qu'en penses-tu ? » et j'ai pas répondu. Alors y'a sa secrétaire qui est rentrée et papa et Catherine aussi et puis moi je suis sorti. On m'a donné un verre de limonade mais j'aime pas trop ça, la limonade. J'ai du attendre encore avant que papa et Catherine sortent de chez Magnéto et puis après, enfin on est parti. 8 avril 1987 Il faut que je retourne encore chez le docteur, c'est papa qui me l'a expliqué. Il a dit que j'étais encore fragile à cause de maman qui est morte et qu'il fallait qu'on m'aide. Il a dit : « le docteur Poiré est un bon docteur, il pourra t'aider, lui. Alors tu vas aller lui rendre une petite visite chaque semaine, l'après midi après l'école. Tu veux bien ? » J'ai dit que je comprenais pas trop pourquoi et papa a dit : « S'il te plait Benjamin, je suis encore ton père alors si je te dis que c'est pour ton bien, c'est que ça l'est. Il faut que tu parles, que les choses qui sont à l'intérieur de toi puissent sortir. C'est important. Tu ne fais pas de sport en dehors de l'école, tu n'as pas de copains qui viennent à la maison ou chez qui tu vas, tu restes dans ta chambre à lire tes magazines de BD. C'est pas très sain pour un garçon de 1 48
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    Journal d'un orphelinprogrammé ton âge, on te l'a déjà dit mille fois avec maman. Alors si tu ne nous écoutes pas, peut-être que le docteur lui, saura trouver les mots qu'il faut ». Je me suis dit que c'était peut-être un nouveau piège mais papa me ferait quand même pas un truc pareil. Alors j'ai dit : « Bon si c'est important, alors d'accord » et là papa il a souri il m'a décoiffé avec sa main comme on fait avec les gamins. Mais moi je suis plus un gamin, cette année je vais avoir onze ans. 16 avril 1987 C'est la troisième fois que je vais voir le docteur Poiré. J'ai demandé si je pouvais emmener Marcel mais papa a pas voulu, il a dit que c'était pas un endroit pour les chiens. Mais je crois quand même qu'il faudrait que Marcel sorte plus parce qu'il fait toujours le même tour dans le quartier, il doit en avoir marre quand même. J'aimerais bien qu'on emmène Marcel chez un vétérinaire comme moi je vais chez le docteur Poiré. Il pourrait lui parler et lui dire s'il en a marre de faire toujours le même tour dans le quartier. Les vétérinaires c'est comme les docteurs sauf que c'est pour les chiens. Et puis leurs habits sont pas blancs aux vétérinaires mais verts et je préfère ça parce que j'aime pas le blanc. 26 avril 1987 Je suis encore allé voir le docteur Magnéto et cette fois on a un peu plus discuté mais j'ai surtout lu les nouveaux épisodes de Spiderman. En ce moment j'aime moins Spiderman parce qu'ils ont changé le dessinateur et je trouve qu'on reconnaît moins les gens. Je comprends pas pourquoi ils changent les dessinateurs comme ça alors que quand même c'est quelque chose d'important. Moi je ferais pas ça si j'étais eux. 1 49
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    Journal d'un orphelinprogrammé 30 avril 1987 Voilà un nouveau cauchemar que j'ai fait cette nuit. Je suis dans un camion et je conduis et c'est difficile parce que les pédales sont loin et que je les touche pas bien avec mes pieds. Je conduis et ça va super vite et les gens se jettent par terre pour pas que je les écrase. Mais j'ai pas envie de les écraser, c'est le camion qui veut et moi j'essaye de pas le faire. Et j'entends maman qui me dit d'être sage et de rentrer à la maison. Elle me demande si j'ai bien finis tous mes devoirs. Et je lui dis que non parce que c'est dur et que je comprends pas ce qu'il faut faire. Et puis là d'un coup y'a Double Face qui est assis dans le camion à côté et qui rigole. Il rigole super fort et super aigu alors du coup les vitres du camion explose et je reçois plein d'éclats dans le visage et les bras et puis les mains aussi. Y'a plein de sang qui coule sur mes yeux et dans ma bouche, c'est chaud. Double Face me parle, il dit : « Alors, comment tu le trouves mon copain Magnéto ? Il écrit tout ce que tu lui dis, hein ? Et les taches qu'il te fait voir, tu lui dis tout ce que tu vois ou tu inventes au fur et à mesure ? Il faut faire ces tests sérieusement tu sais, sinon ta maman continuera à errer comme un fantôme jusqu'à la fin des temps ». Et puis il recommence à rigoler et puis j'ai très mal au bras à cause du verre qui est entré dans ma peau et qui me fait saigner. Après je suis tellement fatigué que je peux plus accélérer alors le camion ralentit et puis il s'arrête. Je tombe sur le volant et j'ai toujours tout plein de sang qui coule de partout. Et là y'a la portière qui s'ouvre et y'a maman qui me prend dans ses bras et elle dit : « Allez, on rentre à la maison maintenant ! » Alors je me suis réveillé et j'étais pas bien, j'arrivais pas à me rendormir. Maman me manquait beaucoup. Alors j'ai lu un épisode où Batman veut plus faire le justicier parce que ses parents lui manquent depuis qu'ils sont morts quand il était petit, en revenant du cinéma. J'aimerai pas que ça me soit arrivé comme ça. Lui il a pas eu de chance du tout mais c'est quand même Batman alors après il a de la chance quand même. 1 50
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    Journal d'un orphelinprogrammé 3 mai 1987 Le docteur Magnéto a lu tout ce que j'ai écris depuis la dernière fois. Il a dit : « Est-ce que tu entends ta mère te parler très souvent ? » et j'ai dit : « tous les jours ou presque ». Parce que c'est vrai et que le docteur Magnéto est gentil avec moi. Mais depuis que j'ai fais ce cauchemar l'autre jour je suis plus très sûr. Peut-être bien que c'est un allié de Double Face et qu'il est dans le complot lui aussi. Je les aime pas ceux du complot. Et si Marcel pouvait mordre quand je lui dis, je le ferai avec Double Face. En plus la moitié de son visage est déjà brûlée à cause du jet d'acide qu'il a reçu alors si Marcel lui mange des bouts ça sera pas grave. A la fin avec le docteur Magnéto, avant de partir, il m'a dit : « Benjamin, la prochaine fois je voudrais que tu viennes avec ton père et ta mère. Tu pourras le leur dire ? Je les appellerai mais je voudrais que tu puisses le leur dire, s'il te plaît. Tu veux bien faire ça ? » Et j'ai dit : « Pour maman je suis pas très sûr. Elle peut me parler mais je crois pas qu'elle m'entende quand j'essaye de lui parler ». Et là le docteur a fait oui avec sa tête parce qu'il le savait mais il m'a dit : « Et à ton avis, pourquoi tu ne peux pas lui parler ? » Alors j'ai dit : « Ben c'est à cause des limbes, vous savez bien, quand on est dans les limbes avec les autres fantômes, on peut voir ceux qui sont encore vivants et leur parler comme avant mais pas eux. Parce que les limbes c'est un peu comme du brouillard super épais ». Et le docteur Magnéto a fait oui et il a encore écrit des choses sur son cahier à lui. Et puis après il m'a dit que c'était fini et que je devais penser à dire à papa. En rentrant j'ai vu Johnny Storm, celui qui se transforme en flamme dans les Quatre Fantastiques. Mais sauf que là il était dans la rue mais il marchait de l'autre côté de la rue et j'ai pas osé aller le voir. Mais c'est chouette quand même. Je vais dire ça à Marcel, il va être jaloux. Parce que Marcel il aime bien les Quatre Fantastiques, c'est sa BD préférée. Moi je sais pas, c'est soit Spiderman, soit Batman, je crois que c'est Batman quand même parce que dans la ville de Gotham, il fait noir tout le temps. Moi j'aime bien le noir, ça me fait du bien. 1 51
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    Journal d'un orphelinprogrammé 4 mai 1987 J'ai eu encore un zéro en maths et je sais maintenant que le professeur m'en veut. C'est dommage parce que j'aime bien le français mais je crois que je vais plus pouvoir aller à l'école. Et puis la directrice a déjà parlé avec papa et après il est monté me voir dans ma chambre et ça a pas été marrant. Et à l'école aujourd'hui ils m'ont dit qu'ils voulaient revoir mon père et ma mère. La directrice pourtant je lui avais déjà dit que maman était morte mais elle m'a crié dessus quand je le lui ai redis cette fois. Elle a dit en criant très fort : « j'en ai plus qu'assez de ces horribles mensonges que tu inventes, Benjamin ! Je t'avertis que nous allons t'exclure de l'école si tu continues à afficher ce comportement buté et renfermé avec des résultats aussi mauvais ! » J'ai pas compris tout ce qu'elle voulait dire mais elle était drôlement en colère. Moi je l'ai laissée dire parce qu'en même temps y'avait maman qui me parlait et je peux pas écouter les deux en même temps. Maman m'a dit : « Laisse cette vieille bourrique baveuse s'égosiller, rentre à la maison et puis le reste on s'en fiche » J'ai souris et j'ai hoché la tête alors la directrice ça lui a coupé la parole. Elle m'a regardé toute étonnée et je lui ai dit que je devais y aller. Alors elle s'est mise à crier encore plus fort. Elle a dit : « Ah mais ça va pas se passer comme ça ! » Elle a ouvert plein de tiroirs dans son bureau puis elle les a refermés et elle en a ouvert d'autres et puis elle a prit un papier et il y avait des choses écrites à la main. Et elle a mis ses lunettes et elle a continué à écrire dessus. Elle a dit : « Depuis trente-cinq ans que je fais ce métier, jamais je n'ai vu un tel effronté ! Tu es un menteur, un vaurien, un cancre et un imbécile ! Ah mais je m'en vais te mater moi ! » Et puis elle a plus arrêté d'être énervé. Elle faisait plein de choses à la fois et elle était toute rouge. Elle m'a pris par le col et elle m'a emmené jusque devant le portail du collège. Et là elle m'a donné le papier où elle avait écrit dessus. Elle a dit : « Voilà, tu donneras ça à ton père. Je ne veux plus te voir ici pendant une semaine. Voilà qui devrait te faire réfléchir ! Maintenant, sors de ma vue ! » 1 52
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    Journal d'un orphelinprogrammé 5 mai 1987 J'ai toujours pas dit à papa pour l'école. Il sait pas que j'ai été renvoyé pendant une semaine mais il va bien falloir que je lui dise parce qu'il a un papier à signer. Et s'il signe pas le papier, la directrice va crier. Alors je sais pas. Peut-être que je devrais pas retourner à l'école ni faire signer le papier mais faire croire à papa que je vais à l'école quand même. En plus c'est bientôt les grandes vacances alors je pourrai pas retourner à l'école jusqu'en septembre. Et ça c'est vraiment chouette. Alors je vais prendre mes affaires avec moi comme d'habitude mais au lieu d'aller à l'école, j'irai pas. Je mettrai que des BD dans mon cartable et je les lirai dans le parc. Il est super grand le parc, papa pourra jamais me trouver. 7 mai 1987 Papa n'a pas mis longtemps à me trouver. Et il m'a drôlement puni. Catherine a voulu dire quelque chose mais il l'a pas laissé le dire. Il vaut mieux parce qu'elle aurait dit quelque chose contre moi et ça aurait été pire après. Elle est forte pour ça et papa fait tout ce qu'elle lui dit. J'aime pas ça. Demain on doit aller voir la directrice avec papa et ça va pas être très marrant. J'ai demandé qu'on emmène Marcel mais papa a pas voulu. 9 mai 1987 C'était pas hier mais aujourd'hui pour aller voir la directrice. Parce que hier c'était le 8 et que le 8 mai les gens travaillent pas à cause de la fin de la guerre. Alors on y est allé aujourd'hui et papa était très en colère et la directrice aussi. Moi non parce que j'avais pas le droit, c'est papa qui me l'a 1 53
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    Journal d'un orphelinprogrammé dit. Alors on est entré dans le bureau de la directrice et moi j'ai attendu qu'on me parle. J'ai regardé les choses autour. Pendant ce temps papa et la directrice discutaient à propos de moi mais je regardais les choses qu'il y avait dans le bureau. C'est pas très beau, elle a pas des choses très belles dans son bureau, j'aimerai vraiment pas être directeur d'école plus tard. En fait plus tard, je sais pas ce que je voudrais faire mais lire des BD dans le parc, ça me plairait bien je crois. Mais papa il m'a déjà dit que c'était pas un métier. Chaque fois que je trouve quelque chose qui me plairait bien de faire quand je serai grand, papa me dit que c'est pas un métier. En fait je pense que c'est pas vrai et qu'il dit ça exprès pour pas que je le fasse. C'est pas très sympa mais je commence à avoir l'habitude. N'empêche que quand même c'est pas très sympa. Alors au bout d'un moment, comme y'avait plus rien à regarder dans le bureau moche, j'ai écouté ce qu'ils disaient. Et là, papa a dit : « Je comprends vos difficultés madame, mais il est important pour Benjamin qu'il reste scolarisé » et la directrice a dit : « Ecoutez monsieur Leroy, il existe des institutions et des centres tout à fait adaptés pour votre fils, le thérapeute avec lequel vous êtes en contact doit vous en avoir parlé... » Et là papa m'a regardé et y'avait comme de la boue au fond de ses yeux. Il a dit : « A vrai dire, nous n'en avons encore pas parlé, nous attendions de voir comment Benjamin allait terminer son année au collège. Vous comprenez bien que nous ferons tout pour qu'il reste le plus longtemps possible dans le cadre classique de l'éducation nationale ». Et la directrice a fait oui avec la tête et elle a soufflé. Et puis elle a dit : « Bon, après tout nous arrivons déjà à la mi-mai, ce qui veut dire qu'il ne reste qu'un mois de cours. Nous allons garder Benjamin jusqu'au terme de l'année. Mais s'il n'y a pas des résultats tangibles d'ici là, nous ne pourrons pas prendre votre fils en septembre. Il doit absolument montrer une réelle progression et je ne vous parle bien sûr pas uniquement de ses résultats scolaires. C'est tout son comportement qui est délicat à gérer pour nous. Et je ne pense pas que ce soit la mission de l'éducation nationale que de s'occuper de profils tels que celui de Benjamin ». Papa a dit : « Je pensais au contraire que la mission de l'éducation nationale était de donner sa chance à tous et de ne laisser personne sur le carreau ». Alors la directrice a fait un drôle de bruit avec la bouche, comme quand on a le hoquet. Et 1 54
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    Journal d'un orphelinprogrammé puis elle a dit : « Entre les beaux discours des grands théoriciens et la pratique du terrain où j'opère depuis trente-cinq ans, vous comprendrez aisément qu'il y a une différence certaine. Et puis donner sa chance à tous, oui, mais il nous faut un minimum de garde-fou, si vous me passez l'expression. On ne peut pas se permettre de s'occuper d'élèves présentant autant de difficultés. Il faut des bases de tenue, de discipline et de profil psychologique... » Papa a reniflé et il a sorti un mouchoir de sa veste et puis il s'est mouché très fort, ça m'a donné envie de rire. Mais la directrice faisait une tête toute bizarre et elle me regardait des fois avec des yeux qui donnaient pas envie de rire. Alors j'ai pas rigolé. Papa a posé la main sur mon épaule et il a dit : « Bon, tu sais ce qu'il te reste à faire Benjamin... Travailler plus dur et montrer à madame la directrice que tu es suffisamment intelligent pour être au collège ». Et la directrice a dit : « Euh, monsieur Leroy, je ne pense pas qu'il s'agisse d'intelligence, c'est quelque chose de différent, de plus... psychologique, enfin, vous savez bien... » Alors papa s'est levé et il m'a fait signe de me lever aussi. Et il a dit : « Madame, occupez-vous donc de faire rentrer les missions de vos collèges dans les cases de vos imprimés, je m'occuperai de l'éducation de mon fils ». Et il m'a appuyé sur l'épaule pour me faire avancer alors on est sorti et la directrice a continué à parler mais papa a refermé la porte derrière et on l'a plus entendue. Et on est revenu à la maison et dans la voiture j'ai compté les arbres qu'il y avait sur le chemin et je suis arrivé à 142. 11 mai 1987 Comme le docteur me l'avait demandé, j'ai dit à papa qu'il fallait qu'il vienne avec moi aujourd'hui. Mais j'ai pas dit à Catherine, c'est papa qui lui a dit. Je préfèrerai qu'elle vienne pas mais tout le monde veut que si alors je peux rien y faire. Alors voilà on y est allé tous les trois et le docteur Poiré avait pas l'air d'aller bien. Il était tout petit dans son fauteuil et sa tête était blanche. Et quand il a parlé, ça faisait comme Dark Vador dans "la guerre des étoiles". Et il a dit : « Veuillez m'excuser, j'ai pris froid... Ca 1 55
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    Journal d'un orphelinprogrammé n'arrive qu'à moi ça, de prendre froid en plein mois de mai ! » Et puis il s'est mouché et après il nous a regardé et il a fait un sourire et il a posé son cahier où il écrit quand on se voit. Et moi je me sentais bien qu'il fasse ça. Parce que si le docteur a des rhumes et qu'il est malade, c'est que c'est pas Magnéto. Parce que Magnéto lui il agit sur le magnétisme de tout le monde et même des rhumes alors il peut pas être malade. Et ben ça m'a vachement fait du bien de voir ça. Mais après j'ai pensé que je pouvais attraper sa maladie alors j'ai pas aimé ça du tout et je me demande si j'aurais pas préféré qu'il soit Magnéto. Le docteur alors a dit : « Bien... Avant tout monsieur et madame Leroy, merci d'avoir pu venir. C'est important que nous puissions faire le point de temps en temps, tous ensembles. Voilà comment je vois les choses : nous allons faire un point rapide ensemble puis je vous verrai seuls et ensuite je verrai Benjamin tout seul comme d'habitude, est-ce que ça vous va ? » Papa a dit que oui et Catherine aussi. Et moi j'ai dit : « J'aime pas bien que vous l'appeliez madame Leroy » et là y'a papa qui m'a regardé méchant et Catherine qui s'est mise à pleurer. Elle m'a regardé et j'ai vu toutes les marques autour de ses yeux et son visage tout maigre. Elle a beaucoup maigri Catherine depuis qu'elle est venue vivre à la maison. Peut-être qu'elle va mourir, elle aussi. Peut-être qu'en fait c'est papa qui a une malédiction et que du coup toutes les femmes avec qui il vit, elles meurent. Le docteur Poiré a dit : « C'est bon monsieur Leroy, laisse-le dire, ne faites pas attention » et puis ensuite il a dit en me regardant : « Benjamin, nous en reparlerons ensemble tout à l'heure, tu veux bien ? » J'ai fais oui et puis j'ai demandé si je pouvais lire le "Spécial Strange" que j'avais apporté et le docteur a eu l'air embêté mais c'est pas mon problème alors j'ai commencé à le lire. Dedans y'avait Daredevil et ça faisait un moment que j'avais pas eu de nouvelles de Daredevil. La dernière fois il courait sur le toit de l'opéra et c'est super haut. Je le sais parce que l'opéra est pas très loin de la maison et quand on prend la voiture on voit le toit qui est noir et rond. Et courir là-dessus j'aimerai pas faire ça mais Daredevil avait pas le choix, y'avait des hommes du caïd qui passaient par là pour aller tuer le maire de Lyon et il devait les arrêter. Heureusement que c'était dans le "Strange" parce que j'ai demandé à papa et ils en avaient pas parlé dans le journal. De toute façon ils cachent plein 1 56
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    Journal d'un orphelinprogrammé de choses les journaux pour pas qu'on sache. Et puis même des fois ils marquent des choses avec une encre spéciale que moi je peux pas voir. D'un coup papa et Catherine se sont levés. Et le docteur a dit : « Benjamin, tes parents vont aller t'attendre en salle d'attente, nous allons rester tous les deux » et j'ai posé le "Spécial Strange" sur le bureau. Catherine a posé sa main sur mon cou et elle m'a caressée, elle avait les yeux tout rouges et sa main m'a fait super froid. Et puis ils sont sortis. Le docteur m'a regardé pendant un moment sans rien me dire et comme moi je disais rien et ben y'avait pas de bruit. C'était bien. Ensuite le docteur a lu mon journal et j'ai eu envie de dormir mais y'avait pas de lit dans le bureau du docteur. Je me demande comment il fait pour dormir. Peut-être qu'il dort pas mais alors peut-être aussi qu'il fait d'autres choses bizarres. J'espère qu'il a pas de maladies. Alors je lui ai demandé. J'ai dit : « Docteur, vous avez pas des maladies ? » et il a arrêté de lire mon cahier et il a dit : « De quel genre de maladie tu veux parler ? » et j'ai dit : « Ben, des maladies sales surtout » et il a dit : « C'est quoi pour toi Benjamin, des maladies sales ? » et j'ai dit : « Des maladies sur la peau qu'on attrape en touchant les choses sales ». Le docteur a fait oui avec la tête et puis il a reposé mon cahier sur le bureau, il s'est mouché et puis il a dit : « Donne-moi des exemples de choses sales... » et j'ai dit : « Comme quand vous toussez ! C'est plein de microbes dans votre nez et votre bouche et les microbes sont capables de sauter très loin et très vite et du coup ils peuvent très bien traverser tout l'air qu'il y a au-dessus du bureau et venir dans ma bouche et mon nez et alors je serai malade. Et comme je suis pas encore un grand, vos microbes auront vite fait pour me faire très mal et peut-être même que je serais mort avant la fin de la journée. Enfin, vous voyez quoi... » Et le docteur a dit que oui, il voyait bien. Il a prit son cahier et il a noté des choses. Après il a dit : « Qu'est ce qu'il y a d'autre comme choses sales en dehors de mon rhume ? » et j'ai réfléchi. Puis j'ai dit : « y'a aussi la terre, c'est vraiment très sale la terre parce que les chiens font pipi dessus et on peut attraper des maladies vraiment très sales juste en marchant dessus ». Le docteur avait l'air surpris, je pense qu'il savait pas ça et que maintenant il va se méfier du pipi des chiens, et ça sera grâce à moi. Parce que le pipi des chiens est plein de 1 57
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    Journal d'un orphelinprogrammé tous les microbes des choses qu'ils ont mangé avant et ça c'est souvent très sale. J'ai dit : « Et puis y'a toutes les autres choses comme les poubelles, les journaux, les voitures, la télévision et les choux de Bruxelles ». Le docteur a dit : « Tu n'aimes pas les choux de Bruxelles ? C'est pour ça que tu trouves que c'est quelque chose de sale ? » et j'ai dit : « J'aime pas ça et je sais que si Catherine en fait c'est juste pour me faire attraper tout un tas de maladies parce qu'elle aimerait bien que je meure. Parce que je sais tout pour maman, vous savez bien, vous avez lu dans mon journal ! » Là il commençait à m'agacer le docteur alors je lui ai dit : « Vous le savez, pourquoi il faut toujours que vous me demandiez les mêmes choses hein, tout le temps ? C'est rien que pour m'ennuyer ? » et le docteur a dit : « Absolument pas Benjamin, crois-moi... Tu me fais confiance, n'est-ce pas ? » et j'ai réfléchi un moment. J'ai pensé à Double Face qui nous avait dit de venir chez ce docteur et puis à Magnéto qui sait bien se déguiser quand il faut et à tout plein d'autres choses que je me souviens plus en écrivant tout ça. Alors j'ai dit : « Je sais plus trop mais je crois bien que oui » et le docteur a dit : « Alors nous pouvons continuer. Pourquoi la télévision et les journaux sont sales ? Comment ? » J'ai demandé au docteur si je pouvais avoir des chewing-gums, des à la fraise parce que c'est ceux que je préfère. Mais j'ai pas pu en avoir, le docteur a dit : « Benjamin, il n'y a pas de chewing-gum ici » et j'ai dit : « Vous devriez parce que ça aide contre les maladies de la saleté » et le docteur a dit : « Ce qui nous ramène au sujet qui nous intéresse Benjamin... Alors, pourquoi la télévision ? Pourquoi les journaux ? » et j'ai dit : « Parce que la télévision, c'est plein d'ondes et que ça détraque la santé à cause de toute l'électricité. Y'a plein de gens qui sont morts parce qu'ils ont trop regardé la télé mais bien sûr, ils vont pas le dire sinon plus personne regardera la télé. Et pour les journaux c'est des trucs secrets qu'ils marquent pas pour pas que je sois au courant. Voilà, ils veulent pas me le dire. Heureusement que c'est marqué là-dedans » et là j'ai montré le "Spécial Strange" au docteur. Il l'a regardé vite fait et il me l'a rendu tout de suite, comme si ça lui plaisait pas du tout. Mais c'est pas trop pour les grandes personnes ça. Mais il a dit : « Alors c'est donc ça ton fameux "Strange" ! Il faudra vraiment que nous en parlions une autre fois, ça te plairait ? » et j'ai dit : « Oh ben ouais alors, ça serait drôlement plus 1 58
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    Journal d'un orphelinprogrammé chouette. Il va encore falloir beaucoup qu'on se voit ? » et le docteur a dit : « tout ça dépend uniquement de toi Benjamin. Ton père m'a parlé de votre visite chez la directrice... Tu veux qu'on en parle un peu, tous les deux ? » et j'ai dit que non mais il a dit : « quand j'avais ton âge c'était pas facile au collège et il y en avait toujours des plus grands pour me taper dessus. Et tu sais pourquoi ils me tapaient dessus ? Juste parce que je portais des lunettes. C'est étonnant, tu ne trouves pas ? » J'ai regardé toutes les couleurs du "Spécial Strange" et c'était chouette. Pour ça il faut mettre la BD devant ses yeux et l'ouvrir juste un peu et faire tourner les pages très vite. Et là ça fait comme si les couleurs se changeaient tout le temps. Le docteur continuait à me regarder et j'ai dit : « Peut être que les grands qui vous tapaient, ils aimaient pas les lunettes » et le docteur a dit : « Mais pourquoi ils n'auraient pas aimé les lunettes ? » et j'ai dit : « Parce que des fois avec le soleil et tout, on se voit dans les lunettes des autres et ça fait comme si on était dans leurs yeux deux fois, ça fait des choses pas agréables. J'aime pas être deux fois dans les yeux des gens ». Le docteur a écrit des choses dans son cahier et puis il a dit : « Alors toi tu ne portes pas de lunettes donc tu n'as pas ce problème avec les plus grands de ton collège ? » et j'ai dit : « Non, j'ai pas de problème, de toute façon qu'est ce que ça change ? La directrice veut pas que j'aille à l'école après les grandes vacances. Ils veulent plus de moi là-bas ». Le docteur a regardé sa montre et il a fait une grimace et il a dit : « Il va falloir arrêter notre petite conversation, c'est l'heure... » et j'ai dit : « okay alors au-revoir ! » et je me suis levé et je suis sorti. Je crois bien que le docteur m'a appelé mais j'en avais marre alors j'y suis pas retourné. 18 mai 1987 J'aurai bien aimé aller au cinéma mais papa a pas voulu. Il a dit qu'il était fatigué mais je crois pas, je crois plutôt qu'il voulait pas que j'aille au cinéma. Mais bon des fois dans les cinémas le son est trop fort et ça j'aime pas du tout parce qu'on peut devenir sourd à cause de ça. Et en plus dans 1 59
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    Journal d'un orphelinprogrammé les sièges où on s'assoit, on sait jamais qui y a eut avant et peut-être que c'était quelqu'un plein de maladies. J'aimerai pas aller au cinéma un soir et le lendemain, me retrouver avec des boutons partout sur la tête et des plaques rouges sur le ventre. 20 mai 1987 Cette semaine je vais pas voir le docteur Poiré. Il est pas malade, il est en vacances. A la maison, Catherine dit qu'elle veut recommencer à travailler. Papa veut pas, il dit qu'elle doit rester se reposer et elle dit que ça fait six mois qu'elle se repose alors ça va bien comme ça. Et puis Catherine essaye d'être gentille avec moi, elle me ramène tout le temps des bonbons quand elle va faire des courses pour la maison. Elle me demande si je veux d'autre chose. C'est comme si elle voulait tout le temps m'acheter des choses mais moi je veux pas. Parce que maman faisait pas comme ça et que c'était bien. Et maintenant que maman est morte, j'ai pas besoin de ça. Voilà c'est tout. 22 mai 1987 Cet été ça va être chouette ! On va aller à Cannes chez papi et mamie, et c'est bien parce que là-bas y'a la mer. Papa m'a demandé si ça me ferait plaisir d'aller là-bas une semaine ou deux et j'ai dit oui, évidemment ! Normalement j'aime pas trop partir de la maison mais ça sera chouette parce qu'on emmène Marcel et lui il connaît pas encore la mer. Je sais pas très bien nager mais quand même j'arrive à rester jusqu'à dix secondes sous l'eau. Sous l'eau j'ouvre les yeux et je regarde mes doigts qui comptent jusqu'à dix. Ils sont marrants mes doigts sous l'eau mais pour bien les voir faut pas qu'il y ait trop de vagues. Parce que les vagues ça fait que l'eau est toute agitée et qu'on voit plus très bien. C'est là que les requins peuvent 1 60
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    Journal d'un orphelinprogrammé attaquer et pour Marcel j'espère que ça posera pas de problème. Pour l'instant je lui ai pas parlé des requins parce qu'il faut pas qu'il y pense mais j'espère qu'on en verra pas. Catherine dit qu'il y a pas de requins en mer méditerranée. Mais elle y connaît rien parce que c'est pas ses parents qui habitent là-bas, eux c'est en Bourgogne et on peut pas savoir ça quand on est né en Bourgogne. Papa je sais pas s'il est né à Cannes, il faudra que je lui demande et pour les requins il en parle pas trop, il cache quelque chose. Mais je sais pas trop quoi. 23 mai 1987 L'autre jour j'ai fais un cauchemar mais j'ai oublié de l'écrire sur mon journal. J'aime bien écrire les rêves que je fais parce qu'après quand on le relit, ça fait bizarre, c'est comme si on revenait dans le passé et qu'on recommençait les choses. Dans un épisode des Quatre Fantastiques, ils disaient que si on part très loin dans l'espace et qu'on voyage à la vitesse de la lumière, le temps passe pas pareil que si on reste sur la terre. Et du coup quand on revient on est toujours pareil mais que tous les autres sont plus vieux. J'aimerai bien pouvoir voyager dans l'espace plus tard mais papa va me dire que c'est pas possible juste parce qu'il veut pas. Papa est un peu peureux, je sais pas s'il portait des lunettes quand il était petit. Dans mon rêve j'avais des lunettes et elles étaient super parce que quand je regardais les gens qui m'embêtaient, ils prenaient feu à cause des rayons qui partaient de mes lunettes. Mais ce qu'il y avait de vraiment chouette, c'est que personne ne pouvait voir les rayons invisibles. Alors du coup personne voyait que c'était moi qui faisais tout ça et les militaires cherchaient ailleurs, sans jamais trouver. Mais à un moment y'a mes lunettes qui ont pas fonctionné comme il faut et les rayons sont allés dans mes yeux et j'ai vu plein de taches en couleur et plus rien d'autre. C'est comme si j'étais dans du brouillard alors j'ai crié : « Maman ! » parce que j'avais peur d'être mort. Et dans le ciel y avait des nuages en forme de mouchoirs blancs mais pleins de choses sales et j'aimais pas ça. Mais comme je savais que maman était 1 61
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    Journal d'un orphelinprogrammé pas loin je l'ai appelé encore mais à la place la lumière s'est allumée et c'est Catherine qui est entrée dans ma chambre. Elle s'est assise sur le bord du lit et elle a caressé mes joues et elle a dit : « C'est juste un mauvais rêve, rendors-toi mon chéri... » Elle a remonté les couvertures sur moi et elle m'a embrassé. C'était chouette parce que ça faisait comme quand maman m'embrassait, avant. Maintenant je sais pas, je me demande comment ça fait d'embrasser quelqu'un qui est mort. 29 mai 1987 Je me suis occupé de sortir Marcel parce que papa est en voyages. Normalement c'est lui qui fait ça le soir mais aujourd'hui ça a été moi. Papa a dit que quand il était pas là je devais faire les choses comme lui parce que c'était moi l'homme de la maison. Alors Marcel et moi on est allé se promener à côté du Rhône, là où il y a des arbres mais où ils vont faire des travaux pour faire un chemin. Quand ils auront fini le chemin, on pourra marcher super loin et ça sera chouette. Mais quand ils auront fini ça sera dans longtemps et peut-être qu'on sera déjà tous morts. 3 juin 1987 Il y a encore deux semaines d'école et puis ça sera fini. Le collège ferme parce qu'ensuite les profs font passer le brevet à ceux de troisième et nous ; on aura fini l'école. Papa et le docteur Poiré sont en train de décider là où je vais aller après. Pour l'instant ils savent pas trop mais moi j'espère qu'ils trouveront pas parce que j'aime pas trop ça, l'école. Le docteur Poiré m'a demandé de venir sans rien aujourd'hui. Il a dit : « Benjamin, je voudrais que tu n'apportes pas tes magazines de super-héros, d'accord ? » alors voilà, je les ai pas amenés. J'aurais bien voulu quand même. Parce que c'est plus chouette quand je peux les lire, ça passe plus vite. Je préfère aller chez 1 62
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    Journal d'un orphelinprogrammé le docteur Poiré qu'aller à l'école mais quand même, c'est pas super non plus. Avec le docteur on a parlé un peu de tout, et de la télévision aussi. Je me souviens plus trop ce qu'on a dit parce que j'ai pas vraiment écouté. Mais à la fin y'a papa et Catherine qui sont entrés dans le bureau et ils se sont assis à côté de moi. Le docteur a dit : « Je pense que les vacances en dehors du cadre quotidien lui feront le plus grand bien. Soyez attentifs au moindre de ses gestes inhabituels ». Et Catherine a dit : « Docteur... Docteur ! Dites-nous, que... que se passe t-il ? Qu'est ce qu'il a ? » et là y'a le docteur qui a fait une tête bizarre, avec les sourcils qui sont devenus très gros d'un coup. J'ai regardé papa et il a fait pareil, et puis sa bouche s'est tordue, ça faisait une grimace terrible. Papa et Catherine regardaient le docteur et le docteur me regardait alors moi j'ai regardé les livres dans la bibliothèque derrière son bureau. Je me suis dit que c'était chouette tous ces livres et j'ai commencé à les compter. Le docteur a dit : « Madame Leroy, je ne voudrais pas m'avancer trop rapidement mais votre fils est atteint de troubles psychiques assez évidents. Les symptômes laissent présager d'un trouble en particulier mais il faut continuer à travailler pour identifier le degré du trouble et ses spécificités. Tout ne s'exprime pas toujours de la même façon chez les individus ». Catherine a sortit un mouchoir en papier de son sac et elle s'est mouchée, ça a fait un bruit de pet et j'avais envie de rigoler. Et ensuite elle a dit : « Docteur, qu'est ce qu'il a, exactement ? » et le docteur a dit : « Le nom courant sous lequel on regroupe un certain nombre de troubles n'a pas grande signification vous savez, je... » et Catherine a dit très vite : « S'il vous plaît docteur, je voudrais bien savoir, mettre un nom sur ce qui me fait aussi mal depuis neuf mois ! » Le docteur a fait oui et il a dit : « Je comprends... Pour l'instant votre fils est en train de grandir et il arrive à une période de sa vie où beaucoup de changements vont s'opérer dans son corps et dans son psychisme. Difficile, dès lors, de fixer un nom en particulier sur une... maladie, si vous voulez... » Et papa a dit : « Oui docteur, nous comprenons bien que les choses changent beaucoup à cet âge là mais ce que mon épouse vous demande est de savoir si notre fils est sain d'esprit ». Alors le docteur a ouvert de grands yeux et ses sourcils ont fait des ronds et sont montés très haut sur son front. Ca a fait comme deux traces de pattes d'oiseau dans la 1 63
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    Journal d'un orphelinprogrammé neige. Et puis j'ai recommencé à compter les livres : à celui qui était gros et rouge, j'en étais déjà à quarante-deux. Le docteur a dit : « Comme je vous l'ai dis tantôt, votre fils est bien atteint de troubles psychiques, d'une certaine forme de psychose apparue vraisemblablement de manière tardive. Mais ce terme ne doit pas vous choquer ou vous inquiéter outre mesure. Dans les mois à venir, tout peut très bien s'arrêter, on ne peut pas connaître à l'avance l'évolution de ces troubles ». Alors, encore une fois, Catherine s'est mise à pleurer. J'ai vraiment honte que papa ait choisi une femme comme ça pour remplacer maman. 7 juin 1987 Depuis qu'on est allé voir le docteur la dernière fois, Catherine pleure encore plus souvent. J'aime vraiment pas ça. Elle me regarde et elle veut me faire des caresses mais moi je préfère monter dans ma chambre et lire. J'aime pas comme elle fait. Elle me respecte pas et le pire c'est que je crois qu'elle s'en rend pas compte. Elle est manipulée par Double Face, les militaires et tous les autres et elle s'en rend même pas compte. 9 juin 1987 Papa m'a dit que pour le mois de septembre ils allaient me trouver une nouvelle école et j'ai dit que c'était pas obligé. Et comme papa avait pas l'air de comprendre, j'ai dit que je pouvais rester à la maison et pas aller à l'école, que c'était pas si grave que ça. C'est vrai quoi, je serai pas malade parce que j'irai pas à l'école. Et puis de toute façon je crois pas que je sois fait pour l'école. 1 64
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    Journal d'un orphelinprogrammé 12 juin 1987 J'ai trouvé des livres dans des cartons, des vieux livres qui sont à papa et d'autres qui étaient à maman. J'en ai lu un qui était super chouette et qui s'appelle « Sa majesté des mouches ». C'est des romans, ça veut dire que c'est des histoires inventées. Y'a pas de dessin dedans, ça me change de "Strange" mais c'est chouette quand même. 18 juin 1987 On prépare les affaires pour les vacances parce qu'on part cette semaine et ça c'est quelque chose de rudement bien. J'en avais un peu marre de rester à la maison et d'attendre d'aller voir le docteur Poiré chaque semaine. J'y suis allé tout seul hier et je lui ai dis que je ne pensais pas revenir après les vacances. Il m'a demandé pourquoi et je lui ai dis que j'étais pas malade, que j'allais plus à l'école et que c'était très bien comme ça, qu'il fallait me laisser tranquille maintenant. Il a pas eu l'air de comprendre, comme d'habitude et puis il a encore écrit des choses sur son cahier. Il fait toujours pareil, maintenant ça m'amuse plus vraiment. 22 juin 1987 Aujourd'hui, on est tous monté dans l'auto de papa aujourd'hui et on est parti sur la route. Marcel était dans la malle et il y avait un filet entre lui et moi. Il pouvait respirer comme ça et les valises étaient encore derrière lui. Il avait pas beaucoup de place mais ça l'a pas embêté. Au début il a tourné et il a gratté un peu mais papa a crié alors il s'est couché et il a attendu. Le problème c'est que pour aller à Cannes c'est super long. On a mis cinq heures pour arriver et comme chez un chien ça fait sept fois plus, ça veut dire que pour Marcel c'est comme si on avait roulé trente-cinq heures. C'est 1 65
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    Journal d'un orphelinprogrammé vraiment beaucoup, il a dû s'embêter. A Cannes il faisait beau et on est allé chez papi et mamie qui habitent une grande maison dans la ville avec un grand jardin et surtout il y a une piscine et ça c'est vraiment chouette. Papi et mamie étaient sur la porte de leur maison parce qu'ils savaient qu'on arrivait. Parce qu'il y a une grille et pour rentrer avec la voiture, on est obligé de sonner et y'a une caméra qui filme. J'ai fais signe à la caméra et la grille s'est ouverte. C'est un peu comme dans les films d'espionnage pour aller chez papi et mamie, j'aime bien ça. Papi est venu nous aider avec les valises et tout le monde s'est embrassé. J'ai pas trop compris pourquoi mamie était si contente de voir Catherine, elle a pleuré un peu et elle a pas arrêté de dire qu'elle était contente de la voir. Et papa disait tout le temps « Ca va maman, ça va, allez... » et puis on est tous entré dans la maison. J'ai demandé à papi si la piscine était chaude mais il m'a dit que c'était pas l'heure d'y aller. Des fois papi il est pas très gentil mais je crois que c'est parce qu'il est jaloux parce que je suis plus jeune et que lui il est assez vieux alors bientôt il sera mort et pas moi. 25 juin 1987 Catherine a voulu aller à la mer et papa a dit que c'était une bonne idée alors on a laissé Marcel à la maison de papi et de mamie et on est parti tous les trois dans la voiture. Ca fait très longtemps que je me suis pas baigné dans la mer alors au début j'avais un peu peur. C'est surtout les requins que j'aime pas parce qu'ils nagent sous l'eau et on les voit qu'au dernier moment. Et là c'est trop tard parce qu'ils nagent super bien. Ils vont super vite et ils ratent jamais leur proie, ils ont plein de dents qui coupent et ils peuvent manger un corps très vite. Mais je suis resté là où j'avais pied et puis c'était chouette parce que l'eau de mer était claire et on voyait super bien alors si y'avait eu un requin on l'aurait vu. Et on s'est baigné pendant un moment et puis on s'est séché au soleil sur la plage et on est allé se promener le long de la mer. On a marché sur les trottoirs et y'avait plein de chaises bleues avec des gens dessus qui regardaient la mer. Y'en avait d'autres qui dormaient. Y'avait d'autres gens qui continuaient à se baigner 1 66
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    Journal d'un orphelinprogrammé et d'autres qui mangeaient des glaces. Catherine m'a demandé si je voulais une glace et j'ai dit oui parce que j'aime bien les glaces. Et après on est revenu à la maison et heureusement on a pu se doucher. Parce qu'à la mer le truc que j'aime pas c'est qu'après, on a les habits qui piquent. Alors voilà on s'est douché mais juste Catherine et moi parce que papa il aime bien quand il a les habits qui piquent. Il dit que ça lui rappelle quand il était enfant. Moi j'ai voulu prendre ma douche avant Catherine et elle a dit oui. Heureusement parce que sinon je crois pas que j'aurais pas pu me doucher à cause des saletés. Parce qu'avec ses cicatrices, et l'eau chaude et la mer, ça fait des réactions et après ça doit couler et c'est très sale d'aller dans la douche après elle. Et puis après la douche je suis allé me promener dans le jardin avec Marcel. J'aime bien me promener dans le jardin de papi et mamie parce qu'on voit super loin, la mer et toute la ville en bas. On voit la route qui est à côté de la mer avec tout plein de palmiers au milieu. J'aime bien regarder les gens qui marchent et qui sont tout petit. Quand je ferme un oeil je peux mettre les gens entre le pouce et l'index et ça fait comme si je les écrasais. C'est comme si on écrasait des cafards. J'aime vraiment pas les cafards. Et en plus y'en a toujours tout plein à écraser. 29 juin 1987 J'aimerai bien habiter toute l'année à Cannes et pas juste pendant deux semaines en été. Mais y'a quand même beaucoup de gens ici, heureusement la maison de papi et mamie est en haut de la ville. Papa a demandé à papi s'il y avait des écoles pour moi ici. Ils en ont parlé dans la salle où papi range tous ses livres. Et des livres, il en a vraiment beaucoup papi, plus que le docteur Poiré même. Je les ai entendus en parler comme ils font des fois papa et Catherine. Ils parlent pas fort mais comme je suis jamais bien loin, j'entends tout ce qu'ils disent. Ils parlent de moi et de l'école où je vais aller en septembre. C'est bien, ça veut dire qu'ils ont tous compris que le collège, c'était pas une école pour moi. Maintenant ils vont peut être comprendre que ce qu'il me 1 67
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    Journal d'un orphelinprogrammé faut, c'est pas d'école du tout. 4 juillet 1987 Aujourd'hui on est allé voir les américains. Sur le port y avait plein de gens qui faisaient la fête, avec des majorettes et un orchestre qui faisait vraiment beaucoup de bruit. Et au milieu y'avait des gens déguisés avec des casques et des maillots avec des numéros. Papa m'a dit que c'était des joueurs de football américain. Il m'a dit que ces gens étaient contents et faisaient la fête pour fêter l'anniversaire de leur pays, l'Amérique. En tous cas ils ont l'air de bien s'amuser en Amérique, j'aimerai bien aller y voir mais papa a dit que c'était un peu trop loin pour qu'on y aille avant de revenir à Lyon. Dommage, j'aurais bien aimé voir à quoi ça ressemblait. Y'avait aussi plein de gens qui jetaient des confettis et des voitures drôlement chouettes, super longues et qui brillaient. C'était vraiment chouette. Le seul truc pas terrible c'est qu'il y a pas eu de feu d'artifice. Alors après on est repartis et on est allé se baigner parce que la mer était juste à côté. C'est le truc qui est bien à Cannes aussi ça, c'est que la mer est toujours juste à côté de là où on est. Alors du coup pour se baigner c'est facile. On voit tout le temps des gens en maillot de bains qui vont dans l'eau. Des fois y'a des bouées en forme de canard qui traversent la route et les gens s'arrêtent parce que les feux sont rouges pour que les canards puissent traverser. Et ça à Lyon on le voit jamais, les gens portent jamais des bouées en forme de canard. Par contre y'a des feux rouges à Lyon, y'en a même beaucoup, papa dit qu'il y en a trop et que tous ces bouchons, on va pas nous faire croire que c'est à cause qu'il y a pas assez de feux rouges pour réguler la circulation. Papa dit : « je veux bien qu'on me prenne pour une vache à lait mais pas pour un con ! » mais j'ai jamais bien compris ce que ça voulait dire et papa a jamais voulu m'expliquer. Ou alors peut-être qu'il m'a expliqué mais j'ai rien compris. Des fois papa il explique des choses mais alors c'est vraiment pas possible de le comprendre. 1 68
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    Journal d'un orphelinprogrammé 6 juillet 1987 Ce soir, pendant qu'on mangeait, Catherine a dit : « Benjamin semble bien ici, en tous cas il est adorable depuis que nous sommes arrivés » et papa a dit : « C'est vrai Benjamin, ça te plaît d'être ici ? » J'ai pas répondu tout de suite parce que je mangeais et que j'en avais plein la bouche et que maman me disait tout le temps de pas parler avec la bouche pleine. Mais dès que j'ai eu fini d'avaler j'ai dit : « Oui, on est bien ici » et puis je pensais « Peut-être que les militaires ont perdu notre trace » mais je l'ai gardé pour moi. A la place j'ai juste dit : « Maman aurait bien aimé être là » et tout le monde m'a regardé comme si j'avais dit je voulais manger Marcel vivant. Marcel aussi d'ailleurs m'a regardé mais je crois pas qu'il ait pensé la même chose. Il est pas idiot, lui. Papi a regardé Catherine et il a dit : « Je suis vraiment navrée Cathy chérie, ce doit être si dur pour toi après tout ce que tu as déjà traversé... » et Catherine avait les yeux tout rouges mais y'avait même pas de larme. Papi m'a dit : « Benjamin, et si tu allais faire un tour avec Marcel dans le jardin ? Il faut profiter du jardin parce que nous partons demain ». J'ai dit que oui, je voulais bien sortir le chien. Mais en fait je savais très bien que ce que papa voulait c'était se débarrasser de moi pour dire des choses méchantes sur moi. J'ai longtemps cru que papa était pas comme tous les autres et qu'il était avec moi mais maintenant j'ai compris. Il est dans le coup avec les militaires qui ont tué maman et il est avec les docteurs. Ils veulent faire croire à tout le monde que je suis malade et comme ça ils se disent qu'ils pourront me tuer et faire disparaître mon corps et que ça étonnera personne. Parce que comme tout le monde saura que je suis malade, ils se diront que c'est la maladie qui m'a tué. Papa était pas comme ça avant. C'est pendant la maladie de maman qu'il a dû changer, il a dû attraper des microbes à l'hôpital quand on allait voir maman. C'est ça qui l'a fait devenir comme ça. Et puis cette nouvelle femme là... 1 69
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    Journal d'un orphelinprogrammé Pourtant c'était drôlement propre à l'hôpital et dommage que ça soit si blanc parce que ça m'aurait bien plu sinon. Maman était allongée et elle avait un chapeau blanc sur la tête mais on voyait pas ses cheveux parce qu'elle en avait plus. Et il y avait des gens qui nettoyaient partout, et puis des gens avec des masques sur la bouche et sur le nez aussi. Mais eux ils venaient pas dans la chambre de maman, parce qu'ils avaient rien à y faire. Et là pendant qu'on allait voir maman, je crois bien que papa a dû respirer des microbes et que c'est ça qui l'a changé. J'ai lu dans un épisode de "X-Men" que parfois ça arrivait chez les gens et qu'ils devenaient des mutants, ça veut dire que les trucs qui composent leurs corps se mettent à changer. Ils sont alors récupérés par Magnéto qui les prend dans son équipe de mauvais mutants qui veulent détruire l'espèce humaine. Alors tout est clair et ce que je croyais au début, c'était vrai finalement : le docteur Poiré c'est bien Magnéto. Il est malin parce qu'il a fait semblant d'avoir un rhume pour pas que je le soupçonne mais il avait lu dans mon journal que j'avais compris. Il a bien failli m'avoir mais c'est normal il est super fort, il peut contrôler l'esprit des gens et des fois même les "X-Men" se font avoir. Heureusement que j'ai tout compris. Ca fait un peu peur tout ça parce que demain on repart à Lyon et ici je me sentais un peu plus en sécurité. Si on revient à Lyon ça veut dire que je vais devoir retourner voir Magnéto mais je veux pas qu'il puisse lire mon journal parce que cette fois ça voudra dire qu'ils feront tout pour m'éliminer. Je suis devenu trop dangereux. Tant que j'avais pas compris pour papa, je risquais rien. Je me demande si je dois aller voir la police et leur dire. Mais la police c'est l'armée et ils sont tous dans le truc. Celui que je devrais trouver c'est le professeur Charles-Xavier, le chef des mutants qui sont bons. Mais je peux pas savoir où il est, alors que lui il pourrait me trouver parce qu'il a un appareil pour trouver tous les mutants dans le monde. Il appelle ça le "Cérébro" et ça doit être vachement bien. Voilà, papa est contre moi lui aussi et ça c'est pas une bonne chose parce que ça veut dire que je suis cerné. Il faut que je trouve comme m'échapper des militaires et de Magnéto, de papa et de Catherine. Enfin je vais aller dormir et j'aurais trouvé une solution demain avant qu'on parte. C'est pas comme à l'école, je trouve toujours des solutions quand il y a des problèmes. Faut juste que je dorme. 1 70
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    Journal d'un orphelinprogrammé 7 juillet 1987 Ce matin je me suis levé comme d'habitude, je voulais pas qu'ils se doutent de quelque chose. J'ai pris mon petit déjeuner avec du chocolat et du lait et j'ai donné un peu de mes croissants à Marcel parce qu'il a pas l'habitude d'en manger quand on est à Lyon. Et que quand même c'est drôlement bon les croissants surtout ceux que mamie achète, ils sont pur beurre et quand on les mange y'a des bouts qui fondent dans la bouche. Marcel aime bien les croissants, il est pas bête Marcel. D'ailleurs je me demande si ça existe aussi les mutants chez les chiens. Alors après avoir déjeuné je suis monté dans la chambre où je dors et j'ai préparé mes affaires parce que papa a dit qu'on partait à dix heures. J'ai pas beaucoup dormi cette nuit parce que je voulais trouver une solution. Et je l'ai trouvée. Ils seront drôlement étonnés de comment j'ai pu leur échapper. J'ai déjà tout repéré, depuis longtemps même. Je vais finir de préparer mes affaires et puis je vais leur dire que je vais attendre dans le jardin. J'aime beaucoup le jardin alors ça les étonnera même pas. J'aime bien les fleurs et les arbres, ça me fait du bien de les regarder. Alors ensuite je marcherai jusqu'au bout du jardin, là où il y a le mur de la maison et je monterai dessus. Et là il y a toute la colline avec des rochers dessous et le port tout en bas. C'est haut et je crois que je pourrais mourir assez vite. A cette hauteur normalement on meurt, sauf si on est un super-héros mais moi j'en suis pas un. Et là je leur échapperai vraiment parce qu'en plus de pas revenir à Lyon voir Magnéto, je retrouverai maman. Voilà, c'est exactement comme ça que ça va se passer. 1 71
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    2 15 septembre1994 Sept ans ! Sept putains de longues années, voilà ce qu'il m'aura fallu pour sortir du trou noir. Alors donc voilà, c'est reparti pour un tour. Je ne sais pas combien de temps exactement il me reste. Sacrée chute quand même... Une chute qui ne semblait jamais s'arrêter et l'air qui se raréfiait comme je m'abîmais dans les strates de la Terre. Ah ça on peut dire que je leur échappais aux hordes de loups qui en avaient après moi. Et quoi de mieux que de mourir pour échapper à ses assassins ? Sept ans après, je ne regrette pas mon geste même si ça a fait drôlement mal. Quand je suis arrivé en bas de la colline, je devais pas avoir belle figure. J'étais brisé de partout, colonne vertébrale détruite, fractures du bassin, des jambes, des bras, je vais pas faire l'inventaire complet parce que ça frôlerait l'impertinence. Bonjour monsieur coma, je m'appelle Benjamin, j'ai onze ans et je voudrais bien que vous me lâchiez la grappe, que je puisse crever tranquille. Ah ! Sûr qu'il a dû tirer une drôle de gueule quand il m'a vu arriver. 16 septembre 1994 Sauf que voilà, aujourd'hui j'ai dix-huit ans et je suis revenu de cette visite. Il m'a fallu un peu de temps, c'est sûr. Parce qu'on en revient pas comme ça, en claquant des doigts. Pas question de prendre le bus non plus parce que là-bas, il n'y a pas d'arrêt de bus, il n'y a que des arrêts de mort. Et pourtant je l'ai désirée, oh comme je l'ai désirée cette maquerelle vieille comme le monde. J'aurais tant voulu qu'elle descende de son char pour venir s'occuper de moi. 2 72
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    Danse pour moidame la faucheuse, montre-moi ton nombril trou noir et fais-moi la danse du ventre que je vois le désespoir du monde dans le reflet de tes os de poussière ! Putasserie sans nom, je t'aurais craché à la gueule quand j'ai ouvert les yeux et que j'ai vu les néons, lumière affreuse, blancheur laiteuse agressive avec dans le scintillement toute l'insupportable suffisance de l'homme... 18 septembre 1994 Aujourd'hui j'ai dix-huit ans et je peux manger et boire tout seul. Mais ça n'a pas toujours été aussi facile. Avec la mâchoire explosée comme une vieille pastèque tombée du troisième, je ne pouvais me nourrir qu'avec une foutue paille. Bouillie merdique que m'a servie une infirmière acariâtre avec, en guise de jambes, des jambons roses montés sur ressorts mous. Sûr qu'avec ça sous les yeux, on risque pas de s'étouffer à boire de travers. Bouillie merdique que j'ai du téter pendant des mois comme un nouveau né. Et pendant ce temps, les médicaments pour oublier les os brisés dans le dos, dans le cul, dans les bras... Avec les jambes paralysées, je sentais pas mes fractures, c'était déjà pas si mal. Je pouvais me concentrer sur celles des bras et regarder mes mains atrophiées, rabougries comme les serres d'un oiseau crevé. Saloperie d'hôpital, avec tous ces vieux dans les couloirs que j'entendais tousser. Et quel horizon ! Une fenêtre grise semaine après semaine, mois après mois, merci les usines du coin pour vos fumées en guise de barreaux. Restait la télévision pour penser à autre chose, un peu. Et puis les médicaments pour dormir qui faisaient leur boulot et alors l'image se brouillait, tout se mettait à tanguer et là c'était vraiment bon. C'était le seul moment vraiment bon, ce moment où tout basculait et qu'on s'en allait pendant un moment. Comme une conditionnelle au petit matin avec retour programmé à la prison lorsque le soir tombait. 20 septembre 1994 Journal d'un orphelin programmé 2 73
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    Journal d'un orphelinprogrammé Finalement c'est William Golding qui m'a sauvé. Mon père avait trouvé son bouquin « Sa majesté des mouches » dans ma chambre et il me l'a apporté un jour de visite à l'hôpital. Alors je l'ai relu, tout simplement. Parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire et que pas bête, mon père savait qu'il valait mieux me donner ça qu'un "Strange". Et après j'ai demandé à lire d'autres bouquins et c'était parti. Ce n'était pas facile pourtant avec mes doigts brisés et mes poignets déchirés. Ca me faisait trop mal. Alors des types sont passés étudier la question et on m'a installé une planche avec un élastique transparent pour caler le bouquin et une baguette dans la bouche pour tourner les pages. Un peu plus tard à la télévision j'ai vu qu'un célèbre savant qui utilisait le même système parce qu'il était atteint d'une maladie évolutive qui le paralysait chaque jour un peu plus. Et ça m'a rassuré. Je me suis dit que c'était drôle quand même que ce savant et moi, tellement nul en maths, on se retrouve avec la même baguette dans la bouche pour tourner les pages d'un bouquin. C'est là que j'ai compris que la mort n'était qu'une vieille pute bouffée par l'arthrose mais sûrement pas par les remords. Et puis aussi qu'elle était dotée d'un sacré sens de l'ironie. Sacrée faucheuse, toujours prête à déconner ! Mais voilà, tout s'est plutôt bien terminé puisque je suis pas mort, finalement. Et à l'hôpital, malgré tout ce blanc qui me faisait vomir et toutes ces douleurs, j'ai appris à connaître Hemingway, Steinbeck, Dostoïevski, Gogol, Saroyan, Kafka... Je suis devenu un lecteur accompli, passant d'un classique à l'autre avec une aisance qui comblait mon père de bonheur. Il s'en est longtemps voulu car pendant ma longue absence à l'hôpital il a lu mon journal et il s'est senti coupable de mon saut dans le vide. Maintenant je crois qu'il a fait la paix avec lui-même. Il paraît que le plus dur est fait : la sortie du coma et la rééducation puis l'acceptation du handicap. Moi j'en fiche de devoir circuler sur quatre roues au lieu de deux jambes. Et il m'a fallu du temps pour récupérer mes mains. Bon, à choisir, je dis pas, bien sûr mais voilà, c'est comme ça, j'ai essayé de fuir et on m'a retenu, j'y ai perdu deux jambes, le jeu en valait la chandelle. Inutile de regretter maintenant, c'est trop tard. Alors j'ai accepté et je l'écris encore : si c'était à refaire, je le referai. 2 74
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    Journal d'un orphelinprogrammé 25 septembre 1994 Ce matin j'ai rendez-vous pour un travail. Mon père a des relations alors forcément, ça aide pour décrocher des entretiens mais ça va en général assez vite. Les types me posent des questions et en général ça se passe de deux manières : soit ils me disent qu'ils sont désolés mais que je vais pas être assez performant, soit ils me disent qu'ils vont me trouver quelque chose, même s'ils doivent tuer père et mère pour ça. C'est comme si être dans un fauteuil revenait à être un débile mental ou alors une pupille de la nation qu'il faut absolument aider. Je n'ai besoin ni d'injustice ni de compassion. Et ça, je crois pas qu'ils soient prêts à le comprendre tous ces gars avec leurs tristes cravates et leurs vestes étriquées. Je ne demande pas la lune, pourtant. Enfin, on verra bien... 26 septembre 1994 J'ai pas eu le boulot, évidemment. Le plus difficile à encaisser, c'est quand j'explique au gars l'accident, les années de rééducation mentale et physique, et qu'il dit que quand même, sans diplôme, je crois au père noël si j'espère trouver un job. A cet instant précis de l'entretien, je suis généralement partagé entre l'envie de rire et l'envie de meurtre. Et je ne choisis aucune de ces solutions même si la seconde me tente de plus en plus furieusement. Les types prennent des airs affectés, il faut les voir froncer les sourcils, c'est tout leur foutu visage qui se met à se tordre comme s'ils s'échauffaient pour un concours d'imitation de Jerry Lewis. Bande de mous du bide, je les méprise tous. A commencer par mon père bien sûr, ce gentil crétin qui s'imagine qu'on va m'ouvrir les portes du merveilleux monde de l'emploi pour l'unique raison que je suis son fils revenu d'entre les morts et de trois ans d'analyse chez un psy. Les hommes sont comme les chiens : ils devraient jamais grandir. C'est maman qui 2 75
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    Journal d'un orphelinprogrammé disait ça et elle avait bien raison. 28 septembre 1994 Lorsque j'ai pu commencer à me déplacer, environ deux ans et demi après l'accident, je suis allé voir un nouveau psy. A l'époque je les appelais encore des docteurs mais depuis j'ai appris à faire la différence. D'un côté il y a les psys qui s'occupent de l'intérieur de la tête et de l'autre il y a les docteurs qui s'occupent d'à peu près tout le reste. Avant mon saut dans le vide, je n'avais jamais eu besoin d'aller voir un docteur ou alors quand j'étais nourrisson. Par contre des psys ça, j'en ai vu. Aujourd'hui je sais que mon père n'a jamais essayé que de me faire soigner et que ses intentions étaient pacifiques envers moi. Il m'aura fallu du temps pour comprendre que mon père était bon mais il m'en aura fallu plus encore pour comprendre qu'il n'était qu'un foutu imbécile. Pendant que j'étais à l'hôpital avec le corps qui se prenait pour un container de verre pilé, deux ou trois psys se sont succédés à mon chevet. Parler, c'était à peu près la seule chose que je pouvais faire encore lorsque ma mâchoire est redevenue ce qu'elle était avant. Pour écrire, ça a été plus long, beaucoup plus long, parce qu'en plus de ne plus pouvoir, je ne savais plus le faire. Ce n'était pas de bons psy, tout juste de désoeuvrés psychologues qui avaient lu des bouquins de psychiatrie et qui essayaient de se convaincre qu'ils étaient passés de l'autre côté de la ligne. Mais ils n'abusaient personne, à commencer par moi-même. J'étais jeune mais je n'étais pas débile et je m'en rendais bien compte. Mais ça me faisait de la visite alors plutôt que de rester seul dans ma chambre avec cette télé, pourquoi pas ? Ils me servaient de pause mentale entre « L'adieu aux armes » et « Les âmes mortes ». Par contre quand je lisais « Les vertes collines d'Afrique » ou bien « Mort dans l'après-midi », je ne supportais pas d'être interrompu. Je pouvais lire un bouquin dans la journée, à condition que les médicaments ne m'abrutissent pas. Sinon je m'endormais et ma bouche ne tenait plus la baguette magique qui tournait les pages. Bref, tous ces types 2 76
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    Journal d'un orphelinprogrammé qui sont venus me voir m'ont plus tenu lieu de compagnie que de psy. Et donc, deux ans après l'accident, je pouvais sortir de temps en temps pour aller voir un psy, un vrai cette fois. C'est un médecin de l'hôpital qui l'avait conseillé à mon père alors il a organisé le rendez-vous en accord avec les sorties autorisées de l'hôpital et on y est allé. C'était un après-midi de printemps et c'était de l'autre côté de la ville. Mais de toute façon quand on était à l'hôpital, tout était de l'autre côté de la ville, à commencer par la maison. On a pris un bus et c'était la première fois que je montais dans cet engin avec un fauteuil roulant. C'était vraiment la chienlit. Mais il faisait beau et j'étais vraiment content de sortir de ce foutu hôpital alors je me fichais des difficultés de déplacement. Et puis mon père était là à veiller au grain, à me pousser et à faire de la place autour de nous comme si son fils était la huitième merveille du monde. La première fois que j'ai mis les pieds, ou plutôt les roues, chez madame Granger, je n'ai pas fait attention à ses jambes. Je ne me souviens pas de ce qu'elle portait ce jour-là mais plusieurs mois plus tard aucun des détails de ses tenues vestimentaires ne m'échapperait. Ce fut un bon psy, qui m'a aidé, le premier qui m'ait fait prendre conscience de quelques trucs. Mais la puberté a fait son boulot et des trucs se sont remis à fonctionner à l'intérieur de ma vieille tête toute cabossée. N'empêche, mon père dit qu'elle a fait du bon boulot et pour une fois je suis bien d'accord avec lui. 2 octobre 1994 Quand je regarde Marcel, je me rappelle combien il a pu me manquer pendant tout le temps que j'étais à l'hôpital. Quand je suis revenu habiter à la maison, il s'était écoulé plus de deux ans et demi. En vie de chien, ça fait dix-sept ans. Dix-sept ans, c'est rudement long et c'est pour ça que Marcel m'avait oublié et qu'il ne m'a pas fait la fête quand je suis revenu. J'étais content de rentrer à la maison, je crois. Mais maintenant il fallait se déplacer dans un fauteuil et les choses n'étaient pas aussi simples qu'avant. Il a fallu aménager ma chambre au rez-de-chaussée et faire quelques petits 2 77
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    travaux supplémentaires pourque je puisse avoir un minimum de confort. Quand on passe autant de temps dans un hôpital, on apprend à relativiser le confort et à faire sans. Et puis Marcel est redevenu comme avant, ou presque, juste un peu plus vieux. Aujourd'hui il est encore plus vieux et il ne court plus partout comme avant. Il est comme moi, je suis un vieux chien. 4 octobre 1994 Madame Granger avait des jambes spectaculaires et une façon de les bouger qui l'était tout autant. J'avais quinze ans et mes hormones étaient en pleine ébullition. Et on n'a rien trouvé de mieux à faire que de m'enfermer deux heures par semaine dans le bureau de cette psychiatre. Lorsque j'étais à l'aise dans mon fauteuil, elle était assise sur un autre fauteuil face à moi, les jambes croisées et son bloc-notes sur les genoux. Je regardais ses jambes fines et longues, bronzées et musclées. Madame Granger faisait beaucoup de sport et elle avait même quelques coupes dans la bibliothèque derrière son bureau. Et puis je regardais, toujours du coin des yeux, sa poitrine qui semblait à l'étroit sous ses chemisiers clairs un peu trop étriqués. Je voyais le renflement sérieux au niveau de ses seins et alors instantanément je me mettais à bander comme un cerf. Pendant les cinq premières minutes de l'analyse, je bandais dur. Et puis on commençait à travailler et ça passait. Parfois ça revenait en cours de séance mais le pire c'était au début. Je crois bien qu'elle s'en rendait compte et que ça lui faisait plaisir. Elle était un peu nympho sur les bords la Granger. Si j'avais été à la place de mon père, j'aurais essayé de me l'envoyer. C'est d'ailleurs peut-être ce qu'il a fait, il faudrait que je lui demande. 9 octobre 1994 Journal d'un orphelin programmé 2 78
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    Journal d'un orphelinprogrammé Reprendre l'habitude d'écrire sur ce cahier ça n'a pas été facile. J'avais essayé l'été dernier mais y'avait rien qui venait, je savais pas quoi raconter. Faut dire que pendant un moment j'ai pas écrit, je savais même plus écrire ! Alors j'ai appris à nouveau et le plus drôle c'est que mon écriture n'est plus du tout la même qu'avant. Pendant tout le temps que je voyais madame Granger, j'ai continué ma rééducation à l'hôpital. Et je n'avais plus à prendre tous les médicaments parce que ça me faisait du bien de parler avec madame Granger. Passées les cinq minutes d'introduction, on faisait du bon travail elle et moi. Après l'accident je n'ai plus du tout entendu maman me parler, plus d'histoires de limbes et de messages de l'au-delà. Je ne pensais plus trop à ces histoires de meurtre et j'ai laissé Catherine tranquille, enfin je crois. Et puis tout est revenu, comme ça, d'un seul coup avec toute les effluves qui vont avec, comme un vieux fromage oublié qu'on remet sur la table. C'était quelques mois après l'accident ; je me suis souvenu. La mémoire, quand même, c'est quelque chose ! Madame Granger m'a aidé à ne plus avoir peur de mes cauchemars et à bien dormir. C'était la première étape vers une amélioration. Parce qu'à cette époque je ne dormais presque plus. Chaque nuit je faisais le même cauchemar, toujours à la même heure, vers deux heures du matin. Dans ce cauchemar des militaires venaient me lacérer les seins avec des lames de rasoir. Ils tranchaient mes tétons et quand ils les arrachaient de ma peau, ça faisait des courants d'air glacial. Alors ils jetaient les morceaux à leurs chiens mais leurs chiens à têtes de diable, c'était des chiens rouges et dans leurs yeux, il y avait des lueurs d'apocalypse. Après ce cauchemar je ne pouvais plus me rendormir alors je lisais. C'est à ce moment que j'ai attaqué la lecture de Boulgakov et d'Isaac Babel. J'ai relu « Coeur de chien » et « Récits d'Odessa » une bonne paire de fois durant ces insomnies. Je crois que je n'aurais pas pu supporter tout ça sans la lecture. C'est là que je me suis dit que quand j'aurais retrouvé l'usage de mes mains je me lancerai dans l'écriture. Je me souviens avoir demandé à mon père ce qu'il fallait faire pour devenir écrivain. Il m'a regardé, ses yeux ont fait des ricochets dans ses orbites et il m'a dit : « Et bien il n'y a pas besoin de faire d'étude particulière, ce qu'il faut c'est du talent et de la chance. Il n'y a aucune formation pour devenir écrivain. Je suppose qu'on a ça dans le sang ou pas... » Le sang n'a rien à voir là-dedans, je veux dire le sang au sens 2 79
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    Journal d'un orphelinprogrammé littéral du terme. Mais je me souviens m'être dit qu'avec le retard que j'avais à l'école et le peu d'intérêt que je manifestais pour les études, le métier d'écrivain me paraissait une bonne idée. J'allais devenir écrivain et puis l'affaire était entendue, pas besoin de revenir dessus. J'ai annoncé la nouvelle à mon père. Il a regardé le fauteuil roulant, ses roues en caoutchouc gris et la marque de mes fesses sur le siège. Il a regardé le lit où j'étais allongé et la foutue baguette magique fichue au coin de mes lèvres pour tourner les pages. Il a regardé mes mains atrophiées et amnésiques et les cicatrices sur mon crâne rasé. Il a regardé le vautour cassé qui lui servait de fils et il a éclaté de rire. Il a explosé de rire comme une baudruche vulgaire et sans âme. 15 octobre 1994 Encore un entretien, cette fois c'est dans le centre ville de Lyon et là c'est déjà pas mal. Même si le boulot ne donne rien d'intéressant pour moi je pourrais toujours aller me balader. Il y a de grands trottoirs pour aller là-bas et il fait un temps superbe. On ne se croirait pas à Lyon. Alors je vais voir ce dont il s'agit. D'après ce que mon père m'a dit, c'est un boulot de saisie de données sur informatique. C'est donc un truc complètement con et qui n'apporte strictement rien mais bon, ça ou autre chose... 19 octobre 1994 J'ai planté l'entretien et en beauté ! De toute façon je m'en foutais je ne voulais pas de ce poste à la con. Mon père n'a rien trouvé de mieux à faire que de me dire que je devais trouver un job pour noël. Il m'a dit que j'avais assez glandé et que si je ne me prenais pas en main pour décrocher un job d'ici noël, il me foutrait dehors. J'ai dit « Chiche ». 2 80
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    Journal d'un orphelinprogrammé 22 octobre 1994 Les cauchemars ont recommencé. Cette nuit, pour la première fois depuis plusieurs mois, je ne sais plus depuis quand, peut être le printemps ? J'ai fais un cauchemar au début de la nuit et après je ne savais plus si c'était vrai ou juste un rêve. L'histoire ? La voilà... Deux vélos qui apparaissent en haut d'une colline avec deux silhouettes qui pédalent dessus. Les vélos approchent de plus en plus vite et lorsqu'ils sont sur moi je me rends compte que ce sont deux gorilles. Sauf que ce ne sont pas des gorilles normaux, ce sont des gorilles avec des regards d'homme. Je pense qu'il s'agit de déguisements alors je les insulte parce qu'ils m'ont fichu la trouille. Mais là ils se mettent à méchamment grogner et ils lâchent leurs bicyclettes et ils se frappent la poitrine en gueulant de plus belle. Là je ne réfléchis plus et je m'enfuis en courant et derrière moi ils se lancent à ma poursuite en aboyant. Je cours pendant un moment, je cours entre des immeubles qui montent très haut dans le ciel et dont les sommets disparaissent dans les nuages. Bientôt je sens une douleur dans mon ventre et puis une chaleur intolérable sur ma jambe et ça passe. Je me suis pissé dessus mais je continue à courir. Et là j'entends des voix qui me guident et qui m'entraînent dans un labyrinthe. Il s'agit d'un labyrinthe de murs couverts de graffitis et de vieilles affiches publicitaires décollées. A cet endroit tout ce que je vois est en noir et blanc et il y a des taches sur l'image, comme une vieille photo qui a été abîmée. Les gorilles tombent dans le panneau et me suivent et je m'enfonce vers l'oeil du labyrinthe. Je sens mes pieds qui se mettent à battre dans l'air et je vois que je m'élève dans les airs. Gueulant toujours plus fort, les gorilles s'arrêtent de galoper et ils me regardent leur échapper, fous de rage. Alors des militaires débarquent de nulle part, emmenés par Double Face et Magnéto surgis de foutre Dieu sait où. Ils tombent sur les gorilles et c'est une bataille rangée entre les hommes et les primates. Il y a beaucoup de sang et de cris, de fureur et de haine et je regarde tout ça comme en apesanteur, à une trentaine de mètres au-dessus du sol. Sous 2 81
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    mes pieds, jevois les couteaux des hommes qui tailladent les poitrines des gorilles. Et dans une mer de sang dont le niveau ne cesse de monter entre les murs toujours plus étroits, je vois les bras armés des militaires qui découpent les boîtes crâniennes des gorilles. Alors, dans un immense éclat de rire dont l'intensité semble pouvoir faire défaillir la lumière du soleil, Double Face ingurgite les cervelles des primates. A mes côtés, elle vient de me rejoindre. Maman. Elle me caresse tendrement le visage et elle me sourit. Il n'y a que le reflet du carnage tout proche qui se reflète dans ses yeux couleur de ciel. 25 octobre 1994 Catherine et mon père vont partir une semaine au Maroc, et je vais donc rester tout seul dans la maison pendant ce temps. Il paraît que ça va leur faire du bien. Moi je n'aimerai pas partir de la maison pendant une semaine. Je suis bien dans ma chambre, j'écoute des disques et je lis des bouquins et je demande rien d'autre qu'on me foute la paix. Mon père ne voulait pas partir au début. Il avait peur que je ne prenne pas mes médicaments. Et oui, mes médicaments ! Tous les jours, les petites pilules pour pas que les voix ressurgissent dans ma tête. Si j'oublie ça enfle et je recommence à entendre maman qui me parle depuis l'autre côté. C'est pas que j'aime pas ça mais ça fait désordre, rapport à Catherine. Elle est sympa cette Catherine et j'ai pas envie de lui faire de la peine. Ca fait un moment qu'elle s'est mise avec mon père maintenant alors j'essaye d'être sympa avec elle. Des fois je l'appelle "maman" mais c'est vraiment quand je suis très content et qu'elle est très sympa. Et là faut voir le sourire qui s'arque sur son visage, c'est comme si tout son corps se mettait à vibrer. Y'a des gens qui attachent une sacrée importance à des petits détails comme ça. 29 octobre 1994 Journal d'un orphelin programmé 2 82
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    Journal d'un orphelinprogrammé Voilà, ils sont partis. J'ai cru qu'ils ne partiraient jamais. C'est la première fois depuis mon accident que je ne vais pas dormir avec quelqu'un d'autre pas très loin. Mon père et Catherine étaient là avant et après l'hôpital, jamais loin si besoin. Et à l'hôpital, forcément, c'était bourré de monde qui était prêt à se ramener au pas de course au moindre cri que je poussais. Ca c'était bon. Attendre le plus sombre de la nuit, lorsqu'il n'y a plus aucun bruit, personne dans les couloirs. Ca ronfle dans toutes les chambres et les infirmières de garde somnolent dans leur local. Alors je prenais ma respiration et je me mettais à gueuler le plus fort que je pouvais pendant très longtemps, jusqu'à ce que quelqu'un finisse par arriver. Et en général ça ne durait jamais bien longtemps. Ca débarquait en force dans la chambre, façon charge de la brigade légère... Oh comme j'aimais faire ça ; ça m'occupait pendant toutes ces nuits où je ne pouvais pas dormir. J'ai toujours eu un problème avec le sommeil et les médecins n'ont pas voulu me donner des somnifères. Depuis que je prends des médicaments pour ne plus entendre les voix, je dors quand même mieux. Enfin, jusqu'à maintenant parce que ça recommence un peu depuis quelques nuits. Et puis il y a les cauchemars aussi qui reviennent. Les docteurs l'avaient annoncé, ils avaient dit que, peut-être, il faudrait augmenter les doses. On verra bien. Pour l'instant je suis bien content de rester seul à la maison. Personne sur le dos pour me dire ce que je dois faire par rapport au boulot. Du boulot, ils veulent pas en donner à un handicapé... Alors je pourrais rester chez moi, à bouquiner et à écouter de la musique, ça serait pas plus mal. Et puis mon père a suffisamment de pognon pour me garder ici jusqu'à la fin. 30 octobre 1994 Première nuit bien passée depuis un bail. Pas de cauchemar et presque pas de voix avant de m'endormir et puis aussi presque pas d'insomnie. Je vais passer la journée à lire Stevenson et puis après on avisera. Je pense 2 83
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    Journal d'un orphelinprogrammé que mon père va me téléphoner dans la journée pour voir si tout se passe bien. Il sait très bien que je suis capable de me débrouiller tout seul mais il faut quand même qu'il fasse comme si j'étais encore un gosse. Mon père est persuadé que je suis encore un gamin et c'est grave. Je suis allé plusieurs fois voir des psys et je les aime bien mais quand même je pense que mon père devrait aller en voir un lui aussi. Et pas vis à vis de moi, cette fois. Parce que pendant ma rééducation il est venu souvent et Catherine aussi, on a discuté pendant des heures avec des psychiatres et moi ça ne m'intéressait pas beaucoup. Mais bon, quand même, y'en avait parfois des bons et mon père a un problème vis à vis de mon âge. Il faudra bien qu'il accepte un jour que j'ai dix-huit ans. Je suis majeur aux yeux de la loi mais pas aux yeux des casinos. De toute façon je suis pas fan des casinos. Enfin, je crois... 31 octobre 1994 Cette nuit j'ai rêvé et c'était agréable mais je ne me souviens plus de quoi il s'agissait. Je crois que ça avait rapport à madame Granger. Je crois me souvenir qu'elle était nue pendant une de nos séances. Mais ce n'était pas dans son bureau, il y avait des arbres exotiques et plein d'autres choses très étranges autour. Enfin, c'était agréable et j'ai bien dormi. 1er novembre 1994 Aujourd'hui c'est la Toussaint et normalement on va fleurir les tombes de ses morts. Les fleurs à apporter sont des chrysanthèmes mais je sais pas pourquoi parce que les morts eux, ils s'en foutent pas mal que ce soit des chrysanthèmes ou autre chose. Mais tout le monde fait quand même pareil, c'est bien qu'il doit y avoir une raison. Maman, je ne sais même pas où elle est enterrée. Ca m'empêche pas de penser à elle mais quand même, mon 2 84
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    Journal d'un orphelinprogrammé père aurait pu me le dire. Certainement que c'est en Bourgogne, à l'occasion, j'aurais pu demander à pépé et mémé mais ils sont morts l'an dernier. Forcément ils auront un peu de mal pour me le dire, maintenant. N'empêche que maman arrive bien à me parler, alors pourquoi les autres ne le feraient-ils pas ? Par contre quand maman me parle, j'arrive toujours pas à lui répondre et ça c'est bien dommage. Parce que j'aimerai bien lui dire qu'elle me manque. 2 novembre 1994 J'ai calculé que normalement j'aurais du passer mon baccalauréat cette année. Je veux dire, si j'avais pas eu cet accident et si j'avais été capable de continuer à l'école, j'aurais du passer le bac cette année. Et à la place de ça je suis là, dans ce fauteuil, chez mon père, à attendre que les journées passent. J'aimerai vraiment commencer vite à être écrivain mais je sais pas du tout comment il faut faire. Le seul métier qui m'intéresse, il n'y a apparemment aucune formation pour l'apprendre. Et après Catherine me dit que je ne sais pas m'y prendre et que je ne suis pas assez persévérant ! Mais j'aimerai bien qu'elle m'explique, elle, comment je fais pour être écrivain si personne ne peut m'apprendre ! Elle est bien gentille Catherine mais des fois elle m'horripile. Parfois je me dis que je lui casserai bien sa sale gueule. Je sais que c'est mal de penser à des choses comme ça mais c'est plus fort que moi. Je sais aussi que mon père est amoureux d'elle sinon elle habiterait pas avec nous depuis aussi longtemps mais je pense qu'elle a été trop gâtée par mon père. Il l'a littéralement pourrie. Je me souviens des premiers jours où elle est venue habiter chez nous, après la mort de maman. Fallait voir comment mon père s'occupait d'elle. Toujours à ses petits soins, derrière elle, sans cesse prêt à se mettre en quatre pour elle, comme si c'était elle qui sortait de deux ans de cancer ; c'en était écoeurant ! Pas étonnant après que mon père et le psy aient voulu me persuader que Catherine était maman. Voilà quel a été leur obsession à eux tous, pendant toutes ces années ! 2 85
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    Journal d'un orphelinprogrammé 3 novembre 1994 Aujourd'hui on est sorti Marcel et moi. On est allé se promener au parc de la tête d'or. Il n'y avait pas beaucoup de monde et c'était très bien comme ça. J'aime beaucoup le parc à ce moment de l'année parce qu'il y a plein de feuilles mortes qui sont collées sur le goudron. Ca fait un tapis de feuilles et mon fauteuil se met à très mal rouler, ça déconne plein tubes et je peux gueuler pour une bonne raison. Parfois c'est comme si j'avais un cadavre à l'intérieur de moi et que tout ce que je suis n'était qu'une enveloppe de peau recouvrant ce cadavre. Alors je me dis que si je pouvais gueuler très fort et suffisamment longtemps, le cadavre pourrait finir par sortir. Mais jusqu'à maintenant j'ai rien vu venir. Marcel est sympa, il dit rien mais je vois bien à la façon qu'il a de me regarder qu'il comprend bien. Marcel est un vieux chien maintenant mais ça ne semble pas l'inquiéter outre mesure. Je suis sûr que Marcel est un chien un peu con mais je l'aime bien quand même. Quand on croise d'autres gens avec des chiens, parfois on discute et parfois non. En général j'aime pas trop parler le premier et si les gens en face veulent pas parler, alors on parlera pas, parce que moi je dirai rien. Faut dire que j'ai pas trop l'habitude de discuter avec les gens parce qu'en général chez moi il n'y a pas grand monde qui vient. Depuis mon accident, mon père et Catherine ne sortent pas beaucoup et ne reçoivent pas d'amis. Je me demande même s'ils en ont mais apparemment oui, quand même. Mais pas moi. J'ai jamais eu d'ami mais c'est juste parce que j'étais pas très doué pour l'école et puis il y a eu cet accident. Alors on serait dans un mélo ou un bouquin à l'eau de rose, je pourrais inventer que j'ai rencontré des jeunes comme moi à l'hôpital, et qu'on est devenus amis. Peut être même qu'il aurait pu y avoir un parfum d'amourette entre moi et une fille qui aurait eu elle aussi la colonne vertébrale brisée. Sauf que voilà, je n'ai rencontré ni ami ni amante et la seule personne qui ait intriguée ma sexualité ce fut ma psychiatre. Et je pense que c'est mon père qui l'a sautée. Il faut dire les choses comme elles sont. Sinon ça ne sert à 2 86
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    rien de lesdire. La vie n'est pas un roman et la mienne encore moins, tout juste un carnet dont je ne suis plus tellement persuadé du sens qu'il peut revêtir. Après toutes ces années lorsque je pioche au hasard des paragraphes de ce journal, je ne comprends toujours pas la finalité de ma vie. 4 novembre 1994 Dernière journée de solitude. Demain mon père et Catherine reviennent du Maroc et les choses reprendront là où on les avait laissées, c'est à dire nulle part. Marcel n'arrête pas de péter depuis ce matin. Mais j'ai bien vérifié : ses croquettes ne sont pas périmées. Alors, à quoi faut-il croire ? 5 novembre 1994 Il faut croire que les choses sont vraiment écrites. Hier j'écrivais "nulle part" et c'est bien là que les choses vont ou plutôt ne vont pas reprendre. Après le décollage à Marrakech, il y a eu un problème avec un des réacteurs de l'avion et ça a vibré et puis il y a eu un sifflement et une explosion. C'est ce qu'a déclaré un des rares survivants de l'accident d'avion. Je ne sais pas si mon père et Catherine sont sur la liste des victimes. La compagnie a téléphoné tout à l'heure et ils m'ont dit qu'ils rappelleraient s'ils avaient du nouveau. Je leur ai demandé à quelle heure ils pensaient rappeler mais ils n'ont pas répondu. 6 novembre 1994 Journal d'un orphelin programmé 2 87
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    Journal d'un orphelinprogrammé J'ai eu la confirmation ce matin seulement. Le téléphone a sonné à huit heures et je buvais mon chocolat. A l'autre bout du fil, c'était une femme qui avait l'accent italien et une voix sensuelle. Elle a dit que malheureusement, mon père et Catherine étaient sur la liste des victimes de l'accident. J'ai dit okay et puis j'ai raccroché le téléphone. Alors j'ai regardé Marcel et je lui ai dit : « Je crois qu'on est plus que tous les deux, maintenant » mais ça n'a pas eu l'air de beaucoup le faire réagir. Ce chien est décidément très con. 7 novembre 1994 Les services sociaux ont appelé dans l'après-midi. Ils ont demandé si j'avais besoin de quelque chose et m'ont dit qu'ils pouvaient me fournir toute l'aide dont je pouvais avoir besoin. J'ai dit non merci. Je leur ai dit que j'étais handicapé et orphelin mais que je n'étais pas débile, que je savais me préparer à manger, aller au lit tout seul et me torcher le cul sans l'aide de personne ; alors qu'ils aillent se faire foutre. Marcel m'a regardé d'une drôle de façon quand j'ai dit ça mais j'ai raccroché et j'ai rien dit d'autre. Deux heures plus tard c'est papi qui a téléphoné. Il m'a dit que c'était horrible ce qui venait d'arriver et il m'a proposé de venir me chercher à Lyon pour aller passer quelques jours à Cannes. J'ai refusé, je lui ai dit que je devais écrire mon roman et que je pouvais pas quitter Lyon durant les six prochains mois. Il a pas eu l'air de comprendre mais je lui ai dit que c'était très important. Finalement il a dit : « bon okay » et c'était la première fois que j'entendais mon grand père dire quelque chose comme ça. C'est bizarre des fois comme les gens font pas du tout les choses qu'on attend d'eux simplement parce que la situation est pas normale. J'ai promis que je rappellerais bientôt pour confirmer que tout allait bien et puis j'ai raccroché. Ensuite j'ai demandé à Marcel si ça lui dirait d'aller se promener. Je voulais voir les ordinateurs parce que pour écrire un roman aujourd'hui, la première chose à avoir, c'est bien un ordinateur. Alors on est allé au centre-ville dans les grands magasins pour voir les ordinateurs 2 88
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    Journal d'un orphelinprogrammé mais j'ai trouvé que c'était très cher alors on est rentré à la maison. Et là la lumière du répondeur clignotait et j'ai écouté le message. C'était le notaire de mon père que je connaissais pas mais qui disait qu'il devait me voir au plus vite. Il disait que mon grand père devrait peut-être venir aussi mais que c'était à moi de décider. Et ça m'a bien fait plaisir d'entendre ça parce que pour la première fois depuis bien longtemps j'ai eu l'impression qu'on me prenait pour un adulte. Finalement je me demande si la mort de mon père n'est pas ce qui m'est arrivé de mieux depuis la mort de maman. Niveau deuil, je commence à en connaître un rayon, à commencer par celui de mes propres espérances. Alors j'ai rappelé le notaire au numéro qu'il avait laissé et je lui ai dit que j'étais à sa disposition et que mon grand père n'avait rien à faire dans l'histoire. On a convenu d'un rendez-vous puis j'ai raccroché et là j'ai vu l'ordinateur portable de mon père sur le bureau. Je pense que là où il est désormais, il n'en aura plus guère l'utilité. 8 novembre 1994 Il paraît que quand les gens sont morts il faut rendre les corps aux familles. C'est mon grand père qui s'est chargé de l'identification des corps et qui a confirmé que ces deux morceaux de chair carbonisée, noirs et rabougris, c'était bien papa et Catherine. Enfin, j'imagine. Un corps, passé une certaine température, ça s'enflamme et ça brûle comme une brindille de bois sec. Par contre je pense que ça pollue bien plus que le bois. 9 novembre 1994 Maman m'a parlé pendant toute la nuit. Il faut dire que ça faisait un moment qu'elle ne l'avait pas fait alors forcément, elle en avait des choses à dire. Elle était triste pour moi et elle m'a dit que maintenant il allait falloir que je me débrouille tout seul. Elle m'a dit qu'il fallait aussi que je pense à 2 89
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    Journal d'un orphelinprogrammé sortir Marcel souvent parce qu'il avait besoin d'exercice et qu'avec le parc juste à côté, ça serait dommage de pas le faire. Elle m'a parlé de mon père et elle m'a dit qu'il n'avait pas souffert et qu'il était mort sur le coup. Elle ne m'a pas parlé de Catherine, je crois qu'elle ne l'aimait pas trop mais c'est un peu logique, juste une question de jalousie féminine. Elle m'a aussi dit que je devais téléphoner à papi et aller le voir de temps en temps. Et puis elle m'a dit de ne pas me faire avoir par le notaire et de ne pas accepter s'il essayait de me vendre des produits dont la date de péremption était dépassée. Elle m'a dit que les notaires essayent souvent de vendre des pots de peinture qui font des écailles ou alors des mandarines qui sont pourries, et toutes bleues à l'intérieur. Ensuite elle a continué à me parler pendant un moment de ce qui attendait mon père maintenant qu'il était mort, toutes les formalités administratives que devaient remplir les morts, et tout le retard de paperasse qu'il y avait dans les limbes. Et puis ensuite j'ai entendu Marcel qui grattait contre la porte. Finalement il est arrivé à ses fins et il est entré dans ma chambre, il a sauté sur mon lit et il s'est endormi contre moi. Il est bien sympa Marcel mais il fait son poids et il m'écrasait un peu alors je l'ai poussé. Mais comme j'étais réveillé j'ai pris un bouquin, un bouquin d'Orwell que je ne connaissais pas et j'ai commencé à lire. La lumière semblait gêner Marcel et là il a ouvert les yeux et il m'a dit : « tu crois pas que tu devrais dormir plutôt que de lire ? Il est deux heures du matin quand même... » Alors j'ai dit que oui, peut être et j'ai éteins la lumière. Des fois y'a des choses qui m'échappent et alors je me suis rendu compte que je n'avais plus de médicaments et qu'il fallait que je retourne voir le docteur pour mon bilan régulier, ou supposé l'être. 10 novembre 1994 Journée chargée avec le notaire et le médecin. Et comme il a plu sans arrêt, j'ai pris le métro pour aller à mes rendez-vous. Le notaire de mon père m'avait bien expliqué son adresse et je l'ai trouvé facilement. Il faut dire qu'il a installé son étude à un endroit stratégique. Sur la presqu'île, à 2 90
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    Journal d'un orphelinprogrammé proximité de la place des Jacobins, là où il passe toujours un paquet de monde. C'est bien surtout que dans ce quartier, les maisons sont plutôt anciennes et on a souvent besoin de beaucoup de peinture pour les repeindre. Quand je suis entré dans la salle d'attente, il y avait une jeune femme bien roulée en jupe courte et en talons. Quand je vois des femmes qui portent des chaussures à talons, c'est plus fort que moi, j'ai envie de leur casser leurs fichus talons. Un club de golf me paraît l'outil le plus approprié pour cela mais voilà, je n'en ai pas. Et en plus je ne pense pas en avoir rapidement car je n'ai pas prévu de me mettre au golf. Le notaire en revanche, adore le golf et il a commencé par me parler de ça lorsque nous nous sommes retrouvés dans son bureau. Il m'a dit qu'il était en pleine forme et prêt à s'occuper très convenablement de mon dossier, parce qu'il était un professionnel mais aussi parce qu'il avait un tournoi amateur de golf l'après midi. J'ai dit que ça m'allait très bien du moment qu'on faisait vite parce que j'avais un autre rendez-vous derrière. Alors il a prit une mine désespérée et il m'a dit : « Je comprends... Je sais ce que c'est de perdre ses parents, il y a toutes ces formalités administratives et on n'a pas trop la tête à ça... La mort est mon métier, disait Robert Merle... Et bien c'est un peu la même chose pour moi, enfin, si on peut dire... Les comparaisons s'arrêtent là, j'espère ! » Je n'ai pas vraiment compris ce qu'il voulait dire ni de qui il parlait mais j'ai fait comme si, histoire de pas perdre la face. Je lui ai dit : « En tous les cas, pas besoin de me proposer un seul pot de peinture, je n'en prendrai pas. Et ma décision est irrévocable. » Le notaire m'a regardé comme si je venais de déféquer sur son bureau et puis il a secoué la tête comme pour chasser une rêverie passagère. Ensuite il a commencé à m'expliquer plein de choses auxquelles je n'ai absolument rien compris. Il parlait de capital, d'investissement et de placements, de taux d'intérêt et de frais de succession. La seule chose que j'ai retenue, c'était que je me retrouvais avec un pognon monstrueux. Mon père avait placé de l'argent à gauche et à droite et il ne dépensait pas beaucoup. Sans oublier que mon grand père lui avait déjà donné un bon tapis de départ. Le notaire me demanda si je voulais lui confier la gestion de mon capital et là j'ai compris qu'il essayait de me refiler ses pots de peinture écaillée alors j'ai dit que non, que c'était mon 2 91
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    grand père quiallait s'en charger pour moi. Le notaire a essayé de me convaincre du contraire et puis on a fini par appeler papi et il a dit qu'il serait à Lyon demain matin. Je crois que j'ai bien fait de changer d'avis et de prévenir papi... Ensuite j'ai dit merci et au revoir au notaire, j'ai croisé la fille aux talons et je les ai regardés avec envie et puis je suis sorti, direction le docteur. Le docteur m'a fait attendre une demi-heure puis il m'a reçu dans son bureau et il m'a fait faire plein de tests, il m'a posé des questions et il a écrit sur son cahier. Il m'a demandé comment ça se passait avec l'accident et le décès de mes parents. Je lui ai dit que maman était toujours là, qu'elle ne m'avait jamais quitté et qu'elle venait souvent me parler. Je lui ai dit aussi que je ne pensais pas que mon père viendrait le faire parce que ce n'était pas son genre. Ensuite je lui ai parlé du notaire et des talons de la fille qui travaille pour lui. Il m'a demandé ce que m'inspiraient ces talons. Je lui ai expliqué le coup du club de golf et comment j'aimerai briser ces talons, à elle mais aussi à toutes les autres. Je rêve d'un monde sans talons, d'un monde qui reposerait uniquement sur des chaussures à semelles plates. Il m'a demandé ce que je serais prêt à faire pour atteindre ce rêve et là j'ai compris qu'il essayait de me piéger. Je veux bien être un adolescent perturbé, c'est un euphémisme ; mais je ne suis pas un imbécile pour autant. Alors j'ai parlé des pots de peinture. J'ai dit qu'à mon avis, si la peinture se déversait dans la mer Méditerranée, au bout d'un moment, elle finirait bien par arriver chez mon grand-père et ma grand-mère. Le docteur a hoché la tête et il m'a demandé de lui parler de mes grands-parents. Il m'a demandé ce que je penserais d'aller vivre là-bas quelques temps. Il m'a dit que le deuil n'était pas une chose facile, surtout pour un jeune comme moi. Alors j'ai dit qu'on pourrait en reparler avec mon grand-père puisqu'il venait sur Lyon demain. Le docteur a dit « Chiche » et on a tapé dans les mains comme les gars font dans les bars. Il est bizarre ce docteur... 12 novembre 1994 Journal d'un orphelin programmé 2 92
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    Journal d'un orphelinprogrammé Hier mon grand-père est venu et il a passé la journée avec moi. On a mangé des saucisses et des lentilles à midi et puis le soir une choucroute dans une brasserie immense à côté de la gare. Et puis il est reparti avec le train du soir. Au milieu on est allé voir le notaire et le docteur et on a beaucoup discuté mais on n'a pas parlé de peinture ni de talons. Ce n'était donc pas très intéressant et je les ai laissés discuter entre eux, je me suis contenté de répondre aux questions qu'ils me posaient. Le problème dans ces cas là, c'est qu'il y a toujours quelque chose de mieux à faire. Par exemple chez le notaire je regarde derrière le bureau, là où il y a la bibliothèque remplie de dizaines de bouquins dans les tons de rouge. Et là je vois les bouquins qui se mettent à bouger et qui se battent. Ils ont des pieds et des mains minuscules, qui dépassent à peine de leurs corps rectangles mais ils se battent comme des chiffonniers. Parfois il y a un livre qui bascule et qui tombe mais sans le moindre bruit alors le notaire ne se rend compte de rien. Mais à chaque fois il y a sa secrétaire qui arrive et qui met de l'ordre. Elle se baisse et là je vois sa jupe qui remonte et ses bas et l'arrière de ses genoux, ses mollets et surtout ses chaussures à talon. Je crois que je me mords les lèvres parce que chaque fois que je repars de chez le notaire, j'ai un peu de sang sur les lèvres et elles me brûlent. La secrétaire elle, ça n'a pas l'air de la déranger. Au contraire, elle ramasse les livres et leur explique qu'ils n'ont pas une bonne attitude et que c'est très mal de se comporter ainsi. Elle leur passe un chiffon sur la couverture et sur la tranche et ensuite elle les range à leur place, repasse un coup de chiffon sur les étagères et elle repart. Et c'est là, en général, je sens que dans mon caleçon, je suis tout trempé. Et j'entends la voix de ma mère qui me dit qu'il ne faut pas que je me sente coupable, que ce n'est rien. Alors le notaire me regarde bizarrement, comme s'il se doute de quelque chose mais sans qu'il sache très bien de quoi il s'agit. Heureusement que chez le docteur il n'y a pas de secrétaire en talons. C'est ça qui est bien dans les hôpitaux, les infirmières portent des chaussures plates. Par contre elles sont blanches et ça c'est moins bien. Chez le docteur, papi a dit qu'il voulait bien que je vienne habiter à Cannes pendant quelques mois et le docteur a dit que ce serait bien pour l'hospitalisation. Je n'ai pas trop aimé ça mais papi m'a dit que ça ne pouvait que me faire du bien, qu'on allait s'occuper 2 93
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    Journal d'un orphelinprogrammé de moi et que tout se passerait très bien. Il m'a dit que j'aurais une chambre rien que pour moi, avec tout le confort, la télévision couleur, un magnétoscope, et tous les romans que je voulais. Le docteur a dit qu'il ne s'agissait pas d'un hôpital comme les autres mais d'un centre de soins pour les gens comme moi, avec uniquement du personnel spécialisé. J'aurais même une infirmière rien que pour moi qui s'occuperait de moi en priorité et je pourrais lui demander de m'aider. Au début je voulais pas être hospitalisé. Mais je me suis vu dans un lit avec des télécommandes pour incliner la tête ou les pieds, ou même les deux, et puis des bouquins sur la table de nuit. Je me suis dit que ce serait peut être pas mal sauf que Marcel n'aurait pas le droit de venir. Et là le docteur a sourit et il m'a dit : « Ce n'est pas un hôpital, ni même une clinique ; non, c'est un centre de soins spécialisé, c'est tout. Tu ne resterais pas là-bas tout le temps, rien que la semaine et le week-end, tu irais habiter chez ton grand-père et ta grand-mère. Nous nous sommes renseignés, il existe des centres très bien dans la région de Cannes. Mais comme tu es majeur, c'est à toi de décider si tu préfères être ici. Ceci dit, rentrer chez toi le week-end tout seul, nous ne pensons pas que ce soit une bonne idée. Alors, tu vas réfléchir à tout ça avec ton grand père et vous me ferez savoir ce que vous avez décidé. En attendant je vais préparer ton dossier pour l'admission, que ce soit ici ou à Cannes, mes confrères en auront besoin. » Et voilà, après c'était terminé et mon grand-père m'a dit qu'on en reparlait par téléphone dans quelques jours quand il m'appellerait. Maintenant il paraît qu'il faut que je réfléchisse à ce que je préfère : aller à Cannes ou rester ici. 15 novembre 1994 Rester seul ici, c'est vrai que c'est plutôt emmerdant. Je veux dire, j'ai pas de travail et j'arrive pas vraiment à en trouver. En fait, je crois bien que j'ai pas très envie de travailler surtout qu'avec le fric que mon père m'a laissé, j'ai pas besoin de travailler. Par contre j'aimerai bien écrire mais je sais pas trop sur quoi écrire. J'ai essayé de raconter des choses comme 2 94
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    Journal d'un orphelinprogrammé Stevenson avec de l'aventure et des choses exotiques, des paysages et tout ça mais j'y arrive pas. Je commence à me dire que pour être écrivain il faut avoir voyagé et moi, à part la Bourgogne et Cannes, je connais pas grand chose. Et ça, ça me fiche le moral en l'air, plus que d'être seul avec Marcel dans la maison. 17 novembre 1994 Finalement j'ai pris ma décision. J'ai demandé à Marcel ce qu'il en pensait, parce que je n'arrivais pas à décider tout seul. C'est vrai, ce n'est pas un choix des plus faciles. Mais je crois que je suis incapable de rester seul ici. A Cannes au moins il y a la mer et le soleil ; forcément c'est mieux que pas de mer et de la pluie. Et puis Marcel était bien motivé à l'idée d'aller s'installer à Cannes. Faut dire qu'il aurait un vrai jardin pour lui, c'est autre chose que de devoir partager le parc de la tête d'or à Lyon... Comme ça, il pourra courir toute la journée s'il en a envie. Peut-être que Marcel a envie de se mettre à la course à pied, après tout, y'a bien des mecs qui en font, pourquoi pas les clébards ? Mais je crois surtout que ce qui l'intéresse Marcel c'est le déménagement. Mais bon, je sais pas trop parce qu'il n'est plus tout jeune le Marcel... Reste la question de la maison. C'est une grande maison et il y a plein de meubles qui valent cher, c'est ce que m'a expliqué papi au téléphone. Il a dit que c'était à moi de décider parce que c'était ma maison maintenant. Il m'a dit que lorsqu'ils seraient morts lui et mamie, j'hériterai de leur propriété à Cannes car j'étais leur unique petit enfant et que c'était déjà entendu comme ça avec leur notaire. Alors du coup je pouvais faire comme je voulais mais peut-être que ce serait une bonne idée de vendre la maison de Lyon et placer l'argent sur un compte pour que ça rapporte du pognon... Comme ça, si un jour j'en ai ma claque et que je veux être plus tranquille et vivre seul dans un appartement, je pourrais en acheter un sur Cannes... Et attention les prix ! Papi m'a dit qu'il ne comptait pas mourir de suite et ça m'a bien fait rire. J'aime bien mon grand-père et, c'est vrai, ça m'arrangerait 2 95
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    Journal d'un orphelinprogrammé bien qu'ils ne meurent pas tout de suite avec mamie. Franchement, depuis quelques années, je trouve qu'il y a un peu trop de morts autour de moi. Peut-être que je porte la poisse ? J'espère que non, parce que cette seule idée suffit à me faire douter sur le déménagement. Si je me pointe à Cannes, que je m'installe avec eux et qu'ils y passent, comment on va bien pouvoir faire ensuite ? Surtout que le genre d'hôpital où ils veulent que j'aille vivre pendant quelques temps, ça me paraît bizarre. Je me suis renseigné sur la question. Il est clair que le docteur me croit à moitié (ou plus ?) dingue. Il a pourtant expliqué à papi que les troubles psychiques faisaient partie même du processus d'adolescence. Il a dit que c'était leur absence qui était pathologique. Alors je ne comprends pas pourquoi ils veulent me faire aller dans cet hôpital pour adolescents à problèmes. Ne nous voilons pas la face, c'est bien de cela qu'il s'agit. 23 novembre 1994 C'est le notaire de mon grand-père qui va s'occuper de la vente de ma maison à Lyon. Je ne suis pas encore habitué à dire "ma maison". C'est étrange mais pourtant c'est bien ce que c'est, ma maison. Je fais confiance à mon grand-père, je ne m'occupe pas du tout de la vente. Comme a dit ma grand-mère en riant, tout ce que j'ai à faire, c'est de communiquer mon numéro de compte à la banque et de regarder grossir mon capital. Moi, ça me va bien comme truc... Le déménagement non plus, je n'ai pas à m'en occuper. La seule chose que j'ai à faire c'est de préparer les affaires que je veux emporter à Cannes. Là-bas, il y a la grande propriété de mes grands-parents, là où je vais habiter le week-end. Je vais avoir une chambre à moi alors je peux emporter pas mal de choses parce qu'il s'agit d'une grande chambre. Par contre, au centre où je vivrais dans la semaine, ça sera pas la même histoire. L'espace est compté, comme ils m'ont dit... Alors oui, il paraît qu'il faut dire un centre et pas un hôpital parce que c'est la réalité. Maman est venue me voir la nuit dernière et elle m'a 2 96
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    Journal d'un orphelinprogrammé expliqué que c'était bien différent et que je n'étais pas malade mais juste un peu perturbé. Elle m'a dit que c'était normal quand on se retrouve orphelin, fils unique et millionnaire à dix-huit ans. Tu m'étonnes ! 25 novembre 1994 Voilà, j'ai terminé cette foutue liste de choses à emporter est prête. Elle tient sur le lit de ma chambre. Mon grand-père doit venir me chercher demain matin, ce qui veut dire que ce soir c'est la dernière nuit que je vais passer dans cette maison. Ensuite elle sera vendue et je n'y reviendrai jamais. J'espère que maman pourra me retrouver une fois que j'aurais déménagé. Marcel dort avec moi cette nuit, il n'a pas l'air dans son assiette depuis quelques jours, comme s'il ressentait quelque chose de pas normal. Il sait qu'on va déménager alors il ne devrait pas être stressé et pourtant il tourne et il se lève puis il se couche sans cesse, exactement comme quand quelque chose l'inquiète. Il faut des médicaments pour lui. J'espère qu'au centre je pourrais en récupérer et lui en donner. Le docteur m'a expliqué que c'était pour que je rencontre d'autres jeunes comme moi. Il m'a expliqué que j'étais trop angoissé pour mon âge et que j'allais rencontrer d'autres gens comme moi, en parler avec eux et puis des médecins aussi qui seraient là pour nous aider. Il m'a dit que les médicaments c'était super important pour les gens comme nous (comme nous qui, ducon ?) et qu'il fallait prendre ces cachetons pour que ça nous aide à aller mieux et à être plus détendu. J'ai aussi demandé au docteur si je pouvais continuer à écrire mon journal. Je veux pas me pointer là-bas et m'entendre dire que c'est pas le genre de la maison, j'aurais l'air de quoi ? Heureusement, il m'a dit que c'était très conseillé, que d'écrire était la meilleure des thérapies et qu'il ne fallait jamais que je m'arrête. Alors je lui ai dit que j'aimerai bien être écrivain et il a répondu que c'était une très bonne idée. Forcément... Et papi m'a dit qu'il serait très fier de moi 2 97
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    Journal d'un orphelinprogrammé si je réussissais à être écrivain. Bon, je voudrais pouvoir dire que je m'en fous mais ça m'a quand même bien fait plaisir de m'entendre dire ça. Ils m'ont dit que pour être écrivain il fallait être bien et ne pas être trop angoissé. Alors pour cela il va falloir que j'aille dans ce centre pendant quelques temps et après ça ira mieux et je pourrais me mettre à écrire. Mais bon, je ne sais pas trop, quand ils disaient ça, ça sonnait drôlement faux ; ils avaient les yeux morts et quand on a les yeux morts, c'est qu'on ment. Du coup maintenant je suis inquiet par rapport à ce foutu centre où ils veulent m'envoyer. Mais maman vient me voir la nuit et elle m'explique que ça va me faire du bien... Et maman, je sais qu'elle est avec moi, c'est bien la seule qui sera toujours avec moi. Tant que j'aurais ses visites pendant la nuit, je sais que tout ira bien pour moi. Je sais pas pour les autres gens mais apparemment ça marche pas avec eux le coup des visites la nuit parce que le médecin, quand je lui en ai parlé la première fois, il m'a dit que c'était dans ma tête. En fait, ces médecins c'est juste une bande de foutus merdeux jaloux. D'ailleurs le médecin n'a pas une secrétaire comme le notaire avec des jupes courtes et des talons. Et il est jaloux, voilà pourquoi il me dit que c'est pas bien que je balance la sauce dans mon caleçon quand la secrétaire du notaire nettoie ses livres et les range dans la bibliothèque. Maman elle, elle me comprend ; elle m'a dit que c'était normal et de mon âge. Le docteur lui, il est trop vieux et trop jaloux pour s'en rappeler. Frustré impuissant facho aigri. 6 décembre 1994 Alors cette fois ça y est vraiment, je suis installé dans la chambre qui fut celle de mon père lorsqu'il était plus jeune. C'est marrant. Mais j'ai déjà oublié comment était la maison de Lyon. Je me sens bien ici, il fait moins froid qu'à Lyon et Marcel se sent bien aussi, il m'a dit que le jardin c'était quand même drôlement bien. Je dois aller au centre dans trois jours. Papi et Mamie font tout pour que je m'inquiète pas trop, ils n'arrêtent pas de me 2 98
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    Journal d'un orphelinprogrammé dire que tout va bien se passer. Ils sont gentils... mais parfois ils oublient que je ne suis plus un gamin. J'ai dix-huit ans, je suis majeur, je peux boire de l'alcool et fumer des cigarettes si j'en ai envie, ils ne peuvent pas m'en empêcher. Mais j'ai pas très envie parce que maman me dit souvent que c'est pas bien. En ce moment maman me parle chaque nuit, c'est aussi pour ça que je me sens aussi bien. Je ne fais presque plus de cauchemar ou alors je ne m'en rappelle plus. Papi dit que c'est grâce aux médicaments que je prends depuis plus d'un an. J'aime pas trop prendre ces médocs parce que je sais qu'ils entrent dans ma tête pour m'aider à être plus détendu. Mais qu'est ce qui me prouve qu'ils ne vont pas aller voir ce qu'il se passe partout ailleurs, dans des endroits de ma tête qui ne les regardent pas ? Je suis allé voir un nouveau docteur ce matin, avec papi. C'est lui qui va s'occuper de moi dans le centre où je vais aller vivre dans la semaine. C'est un type plutôt grand et assez gros, il porte une barbe et il a plein de cheveux noirs. Il ressemble tout à fait à un docteur ; je pense que c'est un bon docteur alors ça me rassure un peu. Mais j'espère qu'il ne s'attend pas à ce que je lui permette de venir trifouiller dans mon cerveau comme ça. Je sais bien que c'est l'unique chose qui les intéresse, rentrer dans le cerveau des gens et prendre tout ce qu'ils veulent, mettre du désordre et voler les idées. Surtout maintenant que quand on me demande ce que je veux faire dans la vie, je réponds que je veux être écrivain. Alors les docteurs se disent que je dois avoir plein d'idées et ils ne pensent alors plus qu'à une chose, m'ouvrir la tête et me piquer mes idées... C'est dommage que Marcel ne puisse pas venir me défendre, parce qu'il les empêcherait. Mais ils ne sont pas fous et ils interdisent aux chiens d'entrer dans le centre, comme ça ils sont tranquilles. 10 décembre 1994 J'ai mal à la tête et j'ai envie de vomir. Je suis sûr que c'est à cause des nouveaux médicaments. Parce qu'ils me font prendre des nouveaux médocs que j'aime pas vraiment. Des fois je me réveille le matin et je suis super 2 99
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    Journal d'un orphelinprogrammé content (comme hier) et d'autres fois je me sens vraiment très mal. Je suis sûr qu'ils essayent des produits sur moi, de toute façon comme mes parents sont morts, personne viendra gueuler si on me rend débile. 11 décembre 1994 Il faut que je me force à écrire tous les jours mais, depuis que je suis au centre, j'en ai pas vraiment envie. Parce que les murs sont laids, et que les néons me rendent dingue, ils grésillent sans cesse et leur lumière me rentre dans la tête et elle résonne comme le bruit que fait le coeur quand on est sous l'eau. On entend « boum boum » tout le temps et ça me fait bourdonner les oreilles et à midi j'ai vomis avant même d'arriver à la cantine. Alors on m'a ramené à ma chambre et on m'a fait allonger sur mon lit et ensuite je suppose que j'ai dormi mais qui sait ce qu'ils ont pu me faire pendant que j'étais endormi ? Je sais que c'est là qu'ils font leurs expériences, et qu'ils peuvent nous voler toutes nos idées. 12 décembre 1994 En ce moment, quand je me dis que je vais être écrivain, je me dis aussi que je n'y arriverai pas. J'arrive plus très bien à écrire d'ailleurs et ça aussi c'est à cause des médocs. Ils disent que c'est normal que je me sente pas bien, parce qu'ils ne me connaissent pas encore bien et qu'ils doivent faire les dosages pour trouver ce qui me convient exactement. Le gros médecin barbu c'est le chef. Il s'appelle le docteur André et il a une vieille assistante qui porte même pas de jupes courtes mais de toute façon, elle est trop vieille. Je crois que c'est chez les notaires qu'il y a les meilleures secrétaires. Ici je n'en ai pas encore vu une seule qui vaille le coup. Ensuite il y a plein d'infirmiers, souvent ils sont grands et assez costauds, et il n'y a pas beaucoup d'infirmières. En général ce sont des vieilles qui ont des 2 100
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    Journal d'un orphelinprogrammé lunettes et qui ont des gros bras et des grosses jambes. Dans le centre j'ai l'impression qu'ils prennent que des gens assez gros pour travailler. J'aimerai pas travailler ici parce qu'il y a beaucoup trop de blanc sur les murs. Je continuerai bien à parler des autres gens qui sont ici mais je recommence à avoir mal à la tête et il y a deux loutres blanches qui sont entrées dans ma chambre alors il faut que je termine mon livre pour qu'elles partent. J'ai remarqué que les loutres revenaient toujours tant que je n'avais pas fini le livre que je suis en train de lire. Et les loutres sont interdites dans le centre, comme les chiens. Ensuite ils vont me punir s'ils les découvrent. Je veux pas avoir de problème, moi... 14 décembre 1994 C'est le week-end alors je suis chez mon grand-père et chez ma grand-mère. Ils m'ont demandé comment ça s'était passé la première semaine alors j'ai dit « bien » pour pas qu'ils s'inquiètent. Parce qu'ils ont été gentils avec moi depuis que mon père est mort. Ils m'ont demandé comment étaient les docteurs et les infirmières et j'ai dit « sévères » et papi a dit qu'ils savaient ce qui est bon pour moi alors il fallait que je les écoute. Mamie m'a demandé comment étaient les autres pensionnaires et j'ai dit « je sais pas » parce que j'ai parlé à personne. En fait pour l'instant je suis plutôt resté dans ma chambre mais j'ai compris qu'ils allaient pas me laisser tranquille comme ça tout le temps. La semaine prochaine déjà je crois qu'ils vont m'obliger à aller voir les autres. Le centre, c'est pas aussi drôle que je croyais en fait. Dommage que Marcel puisse pas venir comme ça on pourrait jouer ensemble, il pourrait manger les loutres et on oublierait tout le reste. Des fois je me dis que quand j'étais petit c'était plus facile et que si maman n'était pas morte à cause de son cancer, je serais pas obligé de vivre cinq jours par semaine dans un endroit tout blanc à devoir bouffer des médicaments de merde roses et jaunes. J'emmerde les docteurs qui ont des 2 101
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    Journal d'un orphelinprogrammé poils et leurs secrétaires qui portent des pantalons ! 15 décembre 1994 Le problème avec le week-end, c'est le dimanche. Parce que le lendemain le week-end est terminé et il faut retourner au centre. C'est juste ça qui me gène avec le week-end. J'ai demandé à mon grand-père combien de temps j'allais devoir aller au centre et il m'a dit « pendant plusieurs mois, jusque le temps que ça aille mieux ». Je crois pas que d'être là-bas cinq jours par semaine ça va faire que je vais aller mieux. Et puis d'abord qu'est ce qu'on me reproche au juste ? J'ai dix-huit ans, je suis majeur, je peux bien faire ce que je veux... 18 décembre 1994 Au centre ils ont commencé à préparer noël mais moi je suis pas très motivé pour fêter noël. Fêter noël quand on est orphelin, ça n'a pas grand intérêt. Et puis quand je vois un sapin de noël je pense à la forêt et aux limaces qui vivent dans les troncs, les mêmes troncs que ceux dont on se sert pour faire les lits. Au centre les lits sont faits avec des arbres bouffés par les vers et les limaces. Il y a des trous partout dans les pieds de mon lit et le matelas est trop mou, j'ai mal au dos le matin lorsque je me lève. Je leur ai dit mais ils m'ont répondu qu'ils avaient pas assez d'argent pour réparer tous les lits de l'établissement. Je leur ai répondu que je leur parlais pas de tous les lits, juste du mien, et que ça faisait une sacrée différence. Je leur ai dit que les lits des autres, j'en avais rien à foutre. Alors pour les préparatifs de noël ils veulent décorer la salle commune, là où on se réunit entre nous et puis aussi la cantine. Ils veulent installer des sapins et des guirlandes qui clignotent. Moi je leur ai bien fait 2 102
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    Journal d'un orphelinprogrammé comprendre que je ne les aiderai pas. L'intendant m'a demandé pourquoi je ne voulais pas participer et je lui ai dit qu'il devait d'abord faire changer mon lit. C'est là qu'il m'a dit pour le fric alors à la fin j'ai dit « je m'en fous, je dors avec les limaces et les vers qui sont dans le bois et je suis allergique. Je risque à tout moment d'être étouffé par ces saloperies et ça sera votre faute. Lorsque je serai crevé à cause de vous, vous irez parler de pognon aux autorités... » 20 décembre 1994 Dans trois jours on a une semaine de calme. Je veux dire par là que le centre nous libère et qu'on va passer une semaine dans nos familles. Quand on reviendra il faudra écrire ce qu'on aura fait pendant les vacances et le lire aux autres. Je trouve ça un peu con, on a passé l'âge des rédactions sur nos vacances mais ça me fera un peu d'entraînement pour écrire. Parce que le temps passe, je le sais et j'ai toujours pas d'idée pour mon roman. Si seulement il y avait des gens intéressants au centre je pourrais en parler avec eux mais non, ce sont tous des connards. On est une trentaine dans le bâtiment où je suis installé et y'en a pas un pour rattraper l'autre. Enfin, je sais pas vraiment parce que je leur ai pas encore parlé. Il y en a, ce sont encore des gamins alors je crois pas que je leur parlerai et y'en a d'autres ils doivent avoir mon âge. Mais eux ce sont les premiers à vouloir préparer les décorations de noël et c'est bien ridicule. Il ne manquerait plus qu'on fasse une crèche et ça serait le bouquet. Jésus, Marie, Joseph, les rois mages et les animaux de l'étable, le tout dans un centre pour adolescents perturbés, ça aurait de la gueule ! Y'en a un qui dort dans la chambre à côté de la mienne et qui a l'air moins con que les autres. Je veux dire, il reste plutôt tranquille et il est pas toujours fourré avec les autres. Je crois qu'il s'appelle Yan mais je suis pas vraiment sûr. Par contre il aime bien lire parce que plusieurs fois je l'ai vu avec un bouquin. D'abord c'était un bouquin de Jules Verne et puis ensuite un bouquin de James Joyce. Je crois que si je dois rester ici plusieurs mois, il va falloir que je discute avec certains parce que sinon je vais devenir dingue. 2 103
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    Journal d'un orphelinprogrammé 21 décembre 1994 Il y a une infirmière qui a arrêté aujourd'hui, à cause des cris de certains de l'aile nord. Des fois ils se mettent à gueuler si fort que ça fait mal aux oreilles. Et cette infirmière était une nouvelle, mais elle aura pas tenu longtemps, elle est retournée s'occuper des vieux, c'est ce que m'a dit Yan. Voilà, Yan c'est bien son prénom et ce qui est bien, c'est que lui, il se débrouille pour être au courant de tout ce qui se passe dans le centre. S'il y a un seul gars à qui je dois parler ici, c'est bien lui. Ses parents sont de Nice et il ne rentre chez lui qu'une fois par mois. Il m'a dit qu'il avait un cancer au cerveau et qu'il n'en avait plus pour très longtemps. Yan a dix-neuf ans. Il se promène toujours avec un bouquin dans la poche et un revolver en plastique. Il dit qu'il préfère être armé parce que si jamais les indiens viennent attaquer le centre, il pourra défendre sa chambre. Yan m'a dit qu'il avait plein de trucs dans sa chambre et qu'il laisserait jamais les indiens l'attaquer. « Ils peuvent bien cramer tout le centre du moment qu'ils me laissent tranquille dans ma chambre ». Il m'a dit aussi que peut-être, il me montrerait tout ce qu'il cachait dans sa chambre. Mais pour ça, il m'a dit qu'il fallait que je lui prouve ma loyauté. Il m'a fait jurer de l'aider à trucider tout indien qui pointerait le bout de son sale scalp dans les environs. Je comprenais pas trop ce qu'il voulait dire par là mais j'ai quand même dit okay parce que j'aimerai bien savoir ce qu'il cache dans sa chambre. Et puis après il s'est mis à neiger. C'était incroyable toute cette neige qui tombait d'un coup de l'autre côté des fenêtres du centre. On était tous dans la salle commune, et on faisait de la lecture avec José, qui est l'animateur de l'atelier lecture. C'est l'atelier que je préfère. C'est un petit qui a vu la neige le premier et il a gueulé « oh putain les gars, de la neige, merde alors ! » et alors tous se sont levés et ils ont couru jusqu'aux fenêtres. Y'en a même un qui est bien con et qui s'est fracassé le crâne contre la vitre tellement il voulait arriver vite. 2 104
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    Journal d'un orphelinprogrammé On a tous bien rigolé mais José faisait la gueule quand il a vu tout le sang sur la vitre et sur le front du gamin. Il a crié et il y a un infirmier qui est arrivé en courant et qui a dit de suite « c'est pas grave » alors qu'il avait encore rien regardé. En fait je suis sûr que le gamin était déjà mort mais qu'il voulait pas nous le dire. Ils doivent mutiler ceux qui meurent et puis ensuite il s'en serve pour des expériences ou pour des médicaments. Si ça se trouve, les comprimés qu'on nous fait prendre sont fabriqués à partir des intestins des gamins qui se cognent la tête contre les vitres. Parce que celui-là il l'avait pas fait exprès mais y'en a qui se foutent des grands coups de tronche dans les murs juste pour essayer de se tuer. Faut être con quand même. Là, je comprends pas pourquoi on m'a foutu avec tous ces débiles mentaux. Moi je lis Stevenson et je veux devenir écrivain et je suis millionnaire alors j'ai rien à foutre avec tous ces connards. Je veux pas qu'ils me parlent, je risquerais de devenir comme eux. J'en ai parlé avec Yan quand il est revenu s'asseoir et il ma dit qu'il comprenait pas non plus. Il m'a dit que lui, il avait juste un cancer et que ça avait rien à voir avec tous ces types. Il m'a expliqué qu'il avait une tumeur qui grossissait chaque jour et qui bouffait des morceaux de son cerveau. Alors un jour la tumeur aurait tout bouffé et il serait mort. C'était ce qui arriverait dans quelques mois. Je lui ai parlé de maman et de son cancer et comment elle était morte et il était très intéressé. Il m'a dit que les militaires étaient toujours dans les coups foireux et qu'un jour il faudrait bien qu'ils payent pour tous les coups tordus qu'ils nous avaient fait. 22 décembre 1994 Dans la chambre de Yan, il y a une armoire qui est beaucoup plus grande que la mienne. Il la ferme avec un cadenas et personne d'autre peut l'ouvrir. On est allé dans sa chambre après le repas de midi et il m'a demandé de faire le guet à la porte pendant qu'il ouvrait son armoire. Dans le couloir, c'était calme, il y avait juste quelques gamins qui passaient de temps en temps, certains qui bavaient, d'autres qui gueulaient le truc 2 105
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    Journal d'un orphelinprogrammé habituel... Et alors Yan m'a appelé et il m'a montré plein de magazines, y'en avait toute une pile dans son armoire. A l'intérieur il y avait plein de femmes et d'hommes nus qui se montaient dessus. Yan m'a montré et il m'a dit : « j'en ai plein, je peux t'en filer quelques uns. Moi je les planque ici, il faut pas que tu en parles sinon on va me les confisquer. Et adieu la branlette ! » J'ai regardé les magazines et partout il y avait des photos avec de la chair rose, des mains et des seins qui se touchaient, des bouches qui léchaient d'autres corps. Parfois on comprenait pas trop quoi appartenait à qui. J'ai dit : « ouais, ouais, je connais tout ça déjà ». Je voulais pas avoir l'air d'un gamin qui est pas au courant. Alors je suis ressorti et je suis allé dans la salle commune. Je devais voir le docteur André pour mon bilan avant la sortie d'une semaine. Dès que je voyais une infirmière, je l'imaginais nue dans les magazines de Yan. Et il y avait toujours un ours qui traînait par là, un gros ours avec des lunettes de soleil et des restes de saumon entre ses crocs. Du coup quand j'ai vu le docteur André, la première chose que j'ai fait, ça a été de vomir. Ensuite, ça allait mieux. 24 décembre 1994 Avant de partir du centre, j'ai récupéré une boîte de médicaments pour dormir. C'est ce que les infirmières nous donnent quand des fois le soir on ne parvient pas à s'endormir. Des fois ils nous donnent d'autres médocs dans la journée qui calment mais qui n'endorment pas. Ceux-là ils me font mal à la tête et puis après en avoir pris, je peux pas écrire. Y'a les mots qui s'embrouillent dans ma tête et je voudrais bien écrire mais j'arrive pas à aligner deux mots. Je crois bien que pour être écrivain ça va vraiment pas être facile. En tous cas pour noël cette année, je vais pas m'emmerder. Je vais avaler trois médicaments dans une heure, comme ça je dormirai jusqu'à demain et je serais pas obligé de me taper les conneries de mes grands-parents avec la crèche, le sapin et les prières pour mon père et maman. Maman.... Parlons-en ! Ca fait un moment qu'elle vient plus me voir et me parler, comme si j'avais fait quelque chose de mal et qu'elle 2 106
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    Journal d'un orphelinprogrammé voulait me punir. Mais j'ai beau réfléchir, je vois pas du tout ce dont il peut s'agir. Ah ! J'entends mon grand-père qui débouche une bouteille de vin. 27 décembre 1994 Deux jours hors service ! Je crois que je me suis bien planté sur les doses de ces saloperies de médocs ! Et tous ces sinistres connards ont cru que j'avais cherché à me suicider ! Décidément je crois que ça n'a pas été une bonne idée de venir habiter ici avec les deux vieux croûtons. Marcel est malade, il a vomi, comme quand il était plus jeune. Je crois que ce chien a un problème au foie. Il va falloir que je m'en occupe parce que mon grand-père comprendra jamais. Je connais mon chien en revanche alors je sais quand il y a quelque chose qui va pas. Pas besoin d'être vétérinaire pour comprendre qu'un chien qui dégueule souvent, c'est qu'il a un problème de foie et qu'il faut le soigner. Alors voilà, je vais réfléchir à ça et voir comment je peux faire pour le soulager. Après tout, un organisme de chien c'est pas bien évolué, par rapport à celui d'un homme. Et pourtant maintenant ils font des trucs de dingue avec le corps humain alors franchement, un chien... 31 décembre 1994 Le retour au centre a eut lieu plus vite que prévu, la faute à mon grand-père. Ce sale con perd rien pour attendre. Ils ont même pas voulu m'écouter. Pourtant je suis sûr que j'avais réussi à guérir Marcel. J'avais découpé le morceau de foie qui était malade et il ne restait plus qu'à recoudre. Et c'est là que ma grand-mère est entrée dans la chambre. Elle a pas supporté la vue du sang, c'est ça le problème avec beaucoup de gens : dès qu'ils voient du sang il faut qu'ils se mettent à gueuler ou à s'évanouir. Et c'est exactement comme cela que ma grand-mère l'a joué. Juste avant de tomber dans les pommes, elle s'est mise à gueuler comme une truie qu'on 2 107
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    égorge. Je savaisque j'aurais jamais le temps de recoudre Marcel avant que mon grand-père débarque. Et ça n'a pas loupé. Il a roulé de grands yeux et il m'a attrapé le bras pour me prendre le couteau. J'ai crié que ces pauvres connards de vieux ne respectaient rien et qu'ils devaient bien se douter qu'à cette heure de la soirée, je ne pouvais être qu'en train d'opérer. Et il faut vraiment être le dernier des connards pour entrer dans une salle d'opération comme dans un moulin, la gueule enfarinée et les mains sales, avec des habits pleins de bactéries. Des fois, je vous jure, les vieux, faudrait tous les étriper. Maintenant je suis enfermé dans ma chambre, au centre, et j'attends qu'on me file des médicaments. Ils m'ont enfermé dans ma propre chambre, c'est pas croyable ! Ils peuvent toujours vérifier, ils seront bien emmerdés quand ils réaliseront leur erreur. J'ai tous les diplômes et les certificats en règle pour opérer, et c'était une affaire urgente. Si j'avais attendu plus longtemps, Marcel serait mort, de toute façon. Une occlusion intestinale chez un chien de cet âge, ça pardonne pas. Au moins, j'ai essayé de le sauver. Et qui sait, sans l'intrusion de mes grands-parents, j'y serais peut-être bien arrivé. 8 janvier 1995 Ils m'ont bourré de cachetons. J'ai compris ça. Je me souviens de rien. Heureusement qu'il y a mon carnet. Après avoir été enfermé, ils m'ont bourré de cachetons. J'ai du dormir je sais pas combien d'heures. J'ai mal au crâne. Peut-être que la tumeur de Yan est sortie de sa boîte crânienne et qu'elle s'est glissée sous sa porte pour venir dans ma chambre et entrer dans ma tête. Je sais pas du tout comment se transmet une tumeur et c'est pas ici qu'ils vont nous l'apprendre. Ils préfèrent nous droguer pour qu'on se taise. Ce sont des pourris et il y a toujours un châtiment. 10 janvier 1995 Journal d'un orphelin programmé 2 108
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    Journal d'un orphelinprogrammé Je n'ai pas envie de lire. Le docteur André est venu ce matin et il m'a demandé si je voulais bien lui parler. J'ai dit oui. Il m'a demandé pourquoi j'avais fait ça. J'ai demandé « ça, quoi ? » et il m'a dit : « Benjamin, tu as éventré ton chien et tu as découpé un morceau de son foie ! » J'ai regardé le docteur et il n'avait pas l'air du tout dans son assiette. Je lui ai demandé ce qu'il avait et il a dit « tu m'inquiètes Benjamin... Tu est avec nous depuis un mois et alors que nous devrions voir des signes encourageants de progression, c'est le contraire qui se passe avec toi ». J'ai dit que j'étais désolé mais que je n'étais pas responsable des cancers de Yan et de Marcel, et encore moins de celui de ma mère. Alors maintenant elle pouvait revenir me parler parce que merde, j'en avais marre d'être seul. Le docteur André a noté quelques mots sur son carnet et je crois bien que j'ai lu « régression » et puis il est parti. 11 janvier 1995 Le docteur André m'a demandé si je voulais bien lui faire lire mon journal. J'ai dit oui mais je regrette maintenant. Parce que Yan va se faire piquer ses magazines. Et apparemment il y tient à ses magazines. Je sais pas vraiment pourquoi, j'ai pas besoin de ça pour être excité. Mais je crois que sa tumeur, c'est ça qui l'oblige à avoir ces magazines. Peut être que maman m'en veut parce que je n'en ai pas moi, de tumeur ? Il paraît que c'est une maladie très courante de nos jours, c'est une infirmière qui m'a dit ça. C'est Brigitte, une infirmière très gentille qui s'occupe bien de nous. Elle a quarante ans et elle joue du violon, alors souvent elle nous donne des cours de musique et on apprend plein de choses. Moi j'aimerai bien jouer de l'harmonica mais on n'en a pas ici, il n'y a que des vieilles guitares. Yan, lui, sait déjà jouer de la guitare. Quand il joue je vois les cordes qui tremblent et il y a plein de souris qui sortent de l'intérieur de sa guitare. C'est à cause de la vibration des cordes, ça les dérange, ça les empêche de dormir alors elles quittent la guitare. Et les souris partent dans tous les sens 2 109
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    mais personne nes'en soucie. Brigitte est une femme qui n'a pas peur des souris, c'est important pour une femme. 13 janvier 1995 Le docteur André a lu mon journal et forcément il a fait confisquer les magazines. Yan est venu me voir et il était très en colère. Il m'a poussé et il a commencé à me dire qu'il allait me tuer et il s'est mis à me taper dessus. Il m'a filé des coups de poing et des coups de pieds. Mais c'était dans ma chambre et personne ne nous entendait, et moi j'osais pas crier. Je sentais le sang dans ma bouche et dans mon nez, ça piquait drôlement. Mon fauteuil était bloqué contre mon lit et j'étais vraiment coincé. Yan, ça n'avait pas l'air de le gêner beaucoup. Je savais que j'avais fais une connerie en parlant des magazines dans mon journal mais j'étais obligé d'en parler parce que c'était quelque chose d'important. Je le sens quand c'est important, c'est comme un sixième sens, comme le sens radar de Daredevil dont je lisais les aventures quand j'étais gamin. Quand un infirmier m'a trouvé il m'a demandé qui m'avait tapé et j'ai dit que j'avais fais un cauchemar et que je m'étais fait taper dessus dans le rêve. Si j'avais des marques à mon réveil, c'était des stigmates comme ceux de Jésus, parce que je vivais la passion du Christ. L'infirmier m'a regardé et il est parti. Ce soir je crois bien que je vais avoir droit à double dose de comprimés. Je commence à bien les connaître ces infirmiers, quand on leur répond quelque chose qui ne leur plait pas, ils nous donnent double dose de médocs. C'est leur façon à eux de nous montrer qui commande au centre. 17 janvier 1995 Journal d'un orphelin programmé 2 110
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    Journal d'un orphelinprogrammé Mes grands-parents ne veulent pas que je rentre le week-end. Ils disent que pour l'instant je suis trop instable et même dangereux alors il vaut mieux que je reste confiné dans le centre. Je suis très énervé mais avec les médicaments j'ai même pas envie de crier ni rien. A la limite si j'avais un revolver (mais un vrai, pas comme celui en plastique de Yan) je les tuerai en rigolant. Je suis sûr que je pourrais rire tellement que ça me ferait trembler et alors je les raterai. Ce serait dommage. Quand on veut tuer quelqu'un, il ne faut pas rire parce que si on rate son coup, on est un perdant et tout ce qu'on a fait jusqu'alors ne sert plus à rien. Et puis Yan m'a expliqué que les pistolets ça n'a rien à voir avec le revolver. La plupart des gens confondent et emploient un mot pour l'autre sans se soucier de savoir s'ils se trompent ou pas. Voilà, les gens s'en fichent de bien parler et moi j'aimerai bien écrire mais j'ai du mal, je dois réfléchir très longtemps, maintenant avant de savoir comment je veux finir mes phrases. C'est la faute aux médicaments, c'est le docteur André qui me l'a dit, il l'a reconnu. Il a dit que ça agissait sur mon cerveau et c'est pour ça qu'il me faut du temps pour choisir mes mots et les aligner sur le papier. Et des fois je mets un mot à la place d'un autre alors je rature et je recommence. C'est très fatigant. Et voilà, après je suis obligé de relire tout le texte pour savoir de quoi je parlais. Un revolver a un barillet et un pistolet n'en a pas, c'est tout aussi bête que ça. 22 janvier 1995 Il paraît que tant que mes grands-parents refusent que je rentre le week-end, je dois rester ici. Ca veut donc dire que s'ils ne veulent plus que je revienne, je vais rester ici toute ma vie. C'est horrible. Mon lit est toujours bourré de sales vermines et dans les coins de ma chambre, c'est infesté de toiles d'araignées. Et le pire c'est que ce sont des araignées qui parlent. Elles parlent surtout la nuit, et c'est pour ça que je ne peux pas dormir. Alors il me faut encore d'autres comprimés pour que je m'endorme quand même. Mais le matin j'ai mal à la tête et je vomis. Je vomis de plus en plus souvent. Au début c'était du vomi jaune et puis marron et 2 111
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    Journal d'un orphelinprogrammé maintenant c'est du vomi blanc et j'aime pas le blanc. Des fois aussi il y a du sang et j'ai très mal au ventre. Peut-être que moi aussi j'ai une tumeur. Maman viendra alors me parler à nouveau, alors et peut être alors qu'elle m'aidera à partir d'ici. 24 janvier 1995 Yan m'a dit qu'ils lui cachaient quelque chose. Les médecins et les militaires, les mêmes qui ont tué toute sa famille dans un camp de concentration. Ils veulent lui cacher qu'il va bientôt mourir, c'est lui qui me l'a dit. Il sait que sa tumeur est en train de recouvrir tout son cerveau. Il le sent, il sent que sa cervelle bouge, qu'elle se rabougrit comme l'extrémité d'une allumette brûlée. Yan m'a dit : « je n'en ai plus pour très longtemps, je le sais. Tu te souviens à Saigon quand tu as sauté sur cette mine ? » J'ai réfléchis un moment. Je sentais bien que Yan délirait et je voulais pas le lui dire mais c'est mon ami alors j'ai été bien obligé. Je lui ai dit : « Ce n'était pas à Saigon mais à Bagdad ! » et là il a rigolé et il a dit : « Je sais bien, je voulais voir si tu te souvenais... » Sacré Yan, je sais pourquoi je l'ai suivi tant de fois dans ces guerres perdues d'avance. C'était un sacré bon soldat quand on était là-bas. Il m'a dit : « avant de mourir, je voudrais connaître l'amour, je suis puceau... » Mais je voyais pas bien ce qu'il voulait dire par là. Et alors il a dit : « maintenant, tu arrêtes de noter tout ce que je vais te dire et tu n'écris pas ça dans ton journal. Tu me le promets ? » Alors j'ai dit oui et voilà pourquoi je m'arrête ici. 4 février 1995 Ils nous ont mis en isolement. C'est là qu'on met ceux qui se rebellent. Ils nous avaient avertis quand je suis arrivé au centre, il m'avait dit que si 2 112
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    Journal d'un orphelinprogrammé je faisais une connerie, c'est là que j'irai. Et voilà, on y a été avec Yan. Mais c'était pour notre bien. En infiltrant l'ennemi on l'a baisé et on l'a bien baisé ! Brigitte était toute seule dans la pièce où ils rangent les médicaments. On est entré sans que personne ne nous voie, d'abord Yan tout doucement et puis moi, avec mon fauteuil qui bloquait la porte. Et là, pendant que je faisais le guet, Yan l'a frappée et puis il l'a jetée par terre et il lui arrachait ses vêtements. Et puis il la lui a mise comme dans ses magazines. Il arrêtait pas de dire « oh putain oh putain » et je le regardais faire. Dessous, Brigitte remuait pour s'enlever et elle criait mais Yan c'est un costaud. Il lui a mis plein d'emballages de comprimés dans la bouche et elle pouvait plus gueuler. Quand il a eut fini il m'a demandé si je voulais y aller mais j'avais déjà tout lâché dans mon caleçon alors on est parti. On aurait du la tuer pour pas qu'elle puisse parler. Mais peut être bien que ça aurait été pire. 5 février 1995 L'isolement c'est petit et c'est un peu étouffant. Il faut être solide pour ne pas craquer au bout d'une heure. Tous ces murs, on n'a qu'une envie, les frapper ou les bouffer. Si j'avais des crocs je pourrais les bouffer parce que je sais grâce à mon sixième sens où les murs sont fragilisés, à cause des galeries creusées par les souris. L'isolement c'est plein de fureur et de bruit, c'est là que j'ai le plus d'écho dans ma tête et il y a ces cloches qui tapent à toute volée. J'ai la nausée et j'arrive pas à retenir ma vessie, je me suis pissé deux fois dessus depuis hier. Les infirmiers ne rigolent pas en isolement, ils ne s'occupent pas de vous comme dans les chambres. 6 février 1995 2 113
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    Journal d'un orphelinprogrammé On reste longtemps en isolement. C'est comme dans nos chambres sauf qu'on n'a pas la télé ni rien, même pas le droit d'avoir un bouquin. C'est un peu comme en prison. Et d'ailleurs ils disent que Yan peut être jugé et aller vraiment en cabane. C'est juste rapport à Catherine, si elle porte plainte, il est foutu... Alors bon, on attend que le temps passe. Des fois on passe nous donner à manger et des fois on passe nous donner nos médicaments. Dans la brousse il y a des animaux sauvages et dans les villes il y a des zoos. Maman m'a laissé tomber, elle ne voulait pas m'acheter de glace. Pourtant il y a toujours le camion devant le zoo et d'habitude elle m'en achète toujours, un cornet chocolat pistache. Sauf que pas cette fois. Parce qu'elle est partie et qu'elle m'a laissé tout seul. 7 février 1995 Je recommence à rêver. En chambre d'isolement, ils m'ont laissé mon carnet et il y a mes rêves qui reviennent. Avec tous ces foutus médicaments qu'ils nous font prendre, on sait jamais s'il s'agit de nos rêves ou de ceux d'un autre. Parfois je vois mon père qui est accroupi derrière un palmier et je ne sais pas s'il est paralysé ou pas. Peut-être que quand je serais mort, je ne serais plus sur ce fauteuil ? Il y a un curé qui est venu nous voir, Yan et moi, dans une salle d'examen. Il a dit que ce qu'on avait fait c'était très mal, un truc horrible, qui allait nous damner jusqu'à la fin des temps. Et alors Yan a dit que ça aurait pu être pire si on l'avait tué. Ce con a même dit : « la sale putain peut s'estimer heureuse que mon pote ait déjà lâché la purée sur lui parce que sinon il la lui aurait mise à son tour et c'est une sacrée grosse qu'il a là ! Vous me croyez pas ? » Et le curé a fait un signe de croix et il a regardé Yan très méchamment. J'aurais jamais pu croire qu'un curé pouvait faire ce genre de regard très méchant. Faut croire que les curés, c'est plus ce que c'était ! Et là, Yan s'est levé et il s'est approché de mon fauteuil, il a défait mon pantalon et il a sorti ma queue. J'ai essayé de le repousser mais Yan est très costaud et j'ai pas fait le poids. Le curé nous a regardés et dans ses yeux il n'y avait plus qu'une photo de grenier vide, plein de poussières et de vent. 2 114
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    Yan a sortima queue et il l'a agité en gueulant « regardez cette teub' monsieur le curé, regardez si elle est grosse ! Il aurait pu l'éventrer avec ça ! » Alors le curé s'est rué sur la porte et il s'est mis à taper comme un malade en gueulant « Infirmier ! Infirmier ! » et on a entendu les verrous qui sautaient de l'autre côté. Deux gros malabars en blouse blanche sont entrés et ils ont maîtrisé Yan vite fait. La seringue est entré dans son avant bras et en trente secondes c'était terminé. Bonne nuit les petits, bienvenue au pays des rêves. 8 février 1995 L'avantage de l'isolement et de toute cette histoire avec Brigitte et Yan et puis maintenant le curé, c'est que ça va me donner des idées pour mon roman. Parce que je pense avoir compris maintenant que ce n'est pas demain la veille que je vais partir en voyage. Alors le voyage il faut que je le fasse dans ma tête, avec ce que j'ai à ma disposition ici. Et des histoires comme celle qui nous arrive en ce moment avec l'isolement c'est important de bien s'en imprégner. Parce que quand nous serons sortis, avec Yan, il faudra bien qu'on parle. J'espère juste que la tumeur au cerveau de Yan lui laissera assez de temps. On sera invités sur les plateaux de télévision et dans les rédactions des journaux et on expliquera comment c'était. Exactement comme les survivants d'Auschwitz où toute la famille de Yan a été gazée. Nous on aura eu la chance de s'en sortir et il faudra qu'on parle. On dira pour les médicaments qui font dormir, ceux qui font baver et qui mettent des buissons ardents dans les yeux. On dira tout. Je suis prêt à tout, de toute façon j'ai plus rien à perdre. Peut-être même qu'alors maman sera fière de moi et qu'elle recommencera à venir me parler, la nuit. Tu me manques, maman... 9 février 1995 Journal d'un orphelin programmé 2 115
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    Journal d'un orphelinprogrammé Le docteur André est venu me voir à midi, juste après avoir mangé. De l'autre côté de la porte, je voyais Yan attaché sur son lit et sous sédatif. Il dormait comme un bébé. Ils le droguent depuis deux jours pour qu'il se tienne tranquille. Le docteur m'a demandé si j'allais bien et j'ai dit que oui. J'ai demandé si je pouvais rentrer chez mes grands-parents pendant quelques jours. Le docteur a dit que ce n'était pas à l'ordre du jour. Il a ajouté que si je voulais rentrer, il allait falloir que je me tienne à carreau pendant un bon moment. Au-dessus de sa tête il y avait deux aigles en train de se bouffer. C'était horrible à voir et du coup j'ai vomi mais j'ai pas eu le temps d'avancer la tête alors je me suis vomis dessus. J'en avais partout sur le pantalon. Alors le docteur André a dit qu'il reviendrait lorsqu'on m'aurait aidé à me laver. Et là il y a Brigitte qui est entrée et elle était nue. Elle avait une brosse et une bassine d'eau dans les mains. Elle s'est mise à genoux et elle a commencé à frotter la tache de vomi sur mon pantalon. Toujours accroché au plafond, les deux vautours continuaient à se bouffer. Ils avaient chacun dans leurs becs un bout d'intestin de l'autre. Et puis Brigitte a baissé la braguette de mon pantalon et elle a mit ma queue dans sa bouche. Pendant qu'elle me léchait, je me sentais grossir et je regardais les vautours qui n'en finissaient plus de se battre. Et dans leurs yeux je voyais les camps de concentration d'où s'élevaient les fumées puantes des cheminées où brûlait toute la famille de Yan. Et puis le docteur André est revenu. Brigitte n'était plus là, et je sentais que j'avais mouillé mon caleçon. Je lançai l'éponge sur mon lit et je me reculais jusqu'au mur. De là je pouvais voir le couloir à travers la minuscule fenêtre et je trouvais cela rassurant. Et puis le docteur André m'a fait faire passer des nouveaux tests, il m'a posé plein de questions et encore d'autres questions. A la fin j'avais trop mal à la tête alors je me suis mis à hurler. Ou plutôt on m'a fait hurler. Parce que si ça n'avait tenu qu'à moi, je n'aurais pas crié. Mais on m'a obligé et ça me faisait mal aux oreilles. Alors le docteur est sorti et on a refermé les verrous de l'autre côté de la porte. J'ai vérifié à travers la petite vitre : dans la pièce d'isolement à côté, Yan dormait toujours... 2 116
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    Journal d'un orphelinprogrammé 11 février 1995 Quand je sortirai d'ici j'irai en Tasmanie. Là-bas il y a plein d'animaux qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Il faudra que je prenne un avion ou un hélicoptère et qu'on vole pendant un moment au-dessus de la mer. Là-bas il y a un animal qu'on appelle le diable. Et puis il y a des forêts et la mer partout autour. Là-bas, autrefois, on pouvait pêcher la baleine. Je me demande en quoi sont fabriquées les cannes à pêche pour attraper des baleines. Moi je ne suis jamais allé à la pêche mais j'aurais bien aimé. Sauf que mon père ne pêchait pas alors je vois pas comment j'aurais pu y aller. Et puis si ça se trouve il y a des baleines à Lyon parce qu'entre le Rhône et la Saône, qui sait ? Le Rhône est très large et peut-être bien qu'il est tellement profond qu'on peut y cacher des sous-marins nucléaires et des bases militaires secrètes. La troisième guerre mondiale qui est en préparation, c'est peut-être de Lyon qu'ils vont la faire commencer. Et moi je peux rien faire pour empêcher ça, tout simplement parce que je ne suis jamais allé à la pêche. C'est un peu dommage mais c'est comme ça, maintenant on n'y peut rien. Surtout qu'avec mon fauteuil, je vois pas trop comment je pourrais aller à la pêche maintenant. 12 février 1995 Yan a la nausée depuis qu'ils ne lui font plus ingurgiter les comprimés bleus. Il vomit un peu partout dans la pièce d'isolement à côté de la mienne. Sous la porte qui nous sépare, il me fait passer le vomi. Je le récupère et je le stocke pour en faire un explosif. Comme ça, quand on en aura plein, on pourra tout condenser en un seul endroit du mur et le faire exploser. Le problème c'est qu'il faut un trou suffisamment gros parce que mon fauteuil prend quand même pas mal de place. Et Yan a dit qu'il ne me laisserait pas tout seul ici. Parce que voilà, on a bien compris qu'ils n'étaient pas prêts de nous laisser sortir du centre. Alors il va falloir qu'on parte. On n'a pas le temps de rester ici à attendre un jour, peut-être, qu'ils 2 117
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    Journal d'un orphelinprogrammé nous libèrent. Les prisons militaires sont les pires et on n'aura jamais de procès équitable alors autant tenter de fuir. Le vomi fait un excellent explosif, je l'ai lu dans un rapport confidentiel de la CIA quand j'étais à Dallas. Alors il n'y a plus qu'à se mettre au travail. Et je vais continuer à écrire ce journal pour rassembler le maximum de preuves contre les militaires qui nous tiennent prisonniers ici. Quand nous serons libres, nous aurons notre revanche. 14 février 1995 Le complot. C'est comme ça que va s'appeler mon roman. J'ai déjà trouvé le titre et je sais déjà de quoi ça va parler. J'aurais bien aimé parler de la Tasmanie mais comme je n'y suis pas allé, je peux pas vraiment imaginer. Alors tant pis je parlerai de Lyon, de Cannes et puis surtout d'ici. Parce que j'ai l'impression que ça fait dix ans que je suis dans ce fichu centre même si sur le calendrier, ça ne fait que deux mois... Mais je ne suis pas complètement idiot, je sais très bien qu'ils essayent de me faire croire ça. Si ça se trouve, on est en 1999 et c'est donc les derniers mois avant le début de la troisième guerre mondiale. Parce qu'elle doit éclater avant l'an 2000, c'est sûr. Dans mon roman je parlerai de ça aussi, de toute façon je parlerai de tout. Comment les militaires ont charcuté les seins de ma mère pour introduire la maladie dans son corps. Comment ils ont fait pour trouver Catherine, une femme qui lui ressemble assez pour que mon père n'y voie que du feu. Et mes grands-parents qui étaient dans le coup, depuis le début... Et tous ces médecins qu'on m'a fait voir et qui ont bien failli m'avoir. Parce que, à certains moments, j'étais persuadé de devenir fou et j'étais à deux doigts de les croire. Mais ce n'est pas parce que j'ai perdu mes jambes que je ne peux pas m'enfuir. Je vais réussir à m'évader et j'irai tout raconter. J'enverrai mon roman aux plus grands éditeurs du pays et je ferai fermer ces prisons militaires qu'ils déguisent en centre pour adolescents à problèmes. 2 118
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    Journal d'un orphelinprogrammé 16 février 1995 On commence à avoir récupéré plein de vomi. Yan vomit avec une précision incroyable. Sur l'horloge du couloir qu'on peut voir en se penchant, il est huit heures cinquante quand il vomit pour la première fois le matin. Sauf que des fois il n'y arrive pas, alors je le vois faire derrière la vitre. Il met les doigts dans la bouche et au bout d'un moment, la pompe à gerbe est amorcée et c'est parti ! Il nous faut beaucoup plus de vomi que ce que nous avons déjà si on veut pouvoir provoquer une belle explosion. Le vomi a toujours la même consistance mais je sais pas si c'est assez plâtreux. C'est dommage qu'on n'ait pas un ancien évadé avec nous. Tous les autres sont des cons, on ne leur parle jamais. Ce sont des gamins, ils sont là et ils attendent bien gentiment comme des toutous à mémé. Ils attendent leurs sucres parce qu'ils ont été sages et puis chaque vendredi c'est le ticket de sortie parce qu'ils n'ont pas trop fait de connerie. Eux, ce sont les assistés, les débiles, impossible qu'il y ait le moindre ex-évadé parmi eux. Parce que pour oser s'évader, il faut avoir un minimum d'ambition. Et tous ces gars là sont trop stupides pour se payer le luxe d'avoir de l'ambition. 17 février 1995 Je crois que cette fois, Yan perd vraiment la tête, il semble confondre les choses et il me parle de Vietnam au lieu de me parler de l'Irak. J'ai moi-même un peu oublié les manoeuvres d'il y a quatre ans dans le désert irakien. Je pense que c'est la faute des produits toxiques et des bombes chimiques qu'on a respiré, forcément. Si seulement on pouvait en avoir maintenant, voilà qui nous aiderait bien. On pourrait balancer des bombonnes de gaz dans les bureaux des infirmiers et foutre le feu dans la pièce où ils stockent les médicaments. Plus de médicaments, ce serait le début de la liberté ici. Il n'y aurait plus de tournée avec le chariot à médocs, du soir au matin, avec dans leurs foutues boîtes en couleur les 2 119
  • 123.
    Journal d'un orphelinprogrammé comprimés préparés pour chaque chambre. Ils doivent avoir un tableau quelque part qui explique ce qu'il faut donner à qui et quand. C'est un peu comme un restaurant et les cuisines où on doit savoir quel plat est destiné à quelle table. Tous les clients mangent des choses différentes et il ne faut pas se planter. Ben ici, c'est pareil avec ces foutus cachetons. 19 février 1995 Bon alors c'est quand le printemps ? J'ai froid, je n'aime pas l'hiver. Il peut neiger et la neige c'est blanc, comme ici. Je n'aime pas le blanc, je ne l'ai jamais aimé. Tout ce qui est blanc me rend malade. Alors bon sang, c'est quand le printemps ? 20 février 1995 J'ai rêvé de la grande dépression de 1930. Dans mon rêve j'étais en noir et blanc et il y avait King Kong qui se promenait dans les rues de New-York. Une foule d'hommes affaires en costume et cravate se mettaient à enjamber les fenêtres de leurs bureaux et ils se jetaient dans le vide. J'avais réussi à atteindre la fenêtre et j'avais hissé sur mon fauteuil en équilibre sur le rebord du vingtième étage. Mais je n'osais pas sauter et pourtant j'étais ruiné, j'avais perdu la maison de Lyon, l'héritage de mon père, la maison de Cannes, mes usines, mes voitures. Le vide sous mes roues exerçait une étrange attraction et les particules d'air qui soufflaient semblaient murmurer une douce litanie pareille à celle que les sirènes susurraient aux oreilles d'Ulysse. King Kong s'agitait aux angles des rues et faisait un véritable festin. Il n'avait qu'à se baisser pour récupérer les corps écrabouillés des hommes qui avaient sauté et puis les gober avec avidité. Ce n'était plus de la gourmandise, c'était de la boulimie. 2 120
  • 124.
    Journal d'un orphelinprogrammé Et là, endormie au creux de son immense main velue, j'ai vu ma mère. Elle portait une robe longue de soirée, quelque chose de vraiment chouette. Je n'en revenais pas. J'ai hurlé « maman » plusieurs fois avant qu'elle daigne ouvrir un oeil, puis l'autre et enfin qu'elle se lève et regarde autour d'elle. De tous côtés tombaient des costumes gris et noirs, sans un son, mus par un seul élan où la fatalité écrasait toute tentative de cri. Le grand singe ne voulait pas qu'on lui trafique son cerveau, c'est tout. Il ne faisait pas ça par méchanceté gratuite mais uniquement pour se protéger. J'avais peur que King Kong finisse par s'en aller et n'emporte ma mère très loin avec lui alors j'ai débloqué mes roues et j'ai poussé sur mon fauteuil. Mon coeur a fait un bond lorsque le rebord de la fenêtre s'est dérobé sous les roues. 21 février 1995 Le docteur André est venu nous voir et il a passé du temps avec nous. Je lui ai demandé s'il pleuvait ou pas et ça a eut l'air de l'étonner. Il m'a dit qu'il suffisait que je regarde par la fenêtre pour le savoir. Derrière mon lit il y avait une grande fenêtre que je n'avais pas remarquée. Ils l'ont installé pendant la nuit pour que je ne remarque rien. Ils font tout pour vous faire croire que vous êtes en train de devenir fou. Le docteur André m'a aussi dit que j'étais en isolement mais ça ne voulait pas dire que j'étais en prison. La bonne blague. Il m'a expliqué que si j'étais là, c'était uniquement pour le bien de tous, à commencer par le mien. J'ai dit : « ah bon alors allez expliquer ça à lui » en désignant Yan, de l'autre côté de la porte vitrée. Il était allongé sur son lit, les yeux fermés et c'était comme s'il n'avait pas été là. Les médicaments qu'on lui faisait prendre n'allaient pas du tout, c'était évident. Alors le docteur m'a dit que Yan était dangereux et qu'il devait être maintenu endormi ou en camisole. Pour l'instant il préférait la première solution plus acceptable moralement que de devoir recourir à la camisole. Le docteur m'a posé tout un tas de questions sur maman et puis ma vie avant. Il m'a ensuite posé plein de questions sur aujourd'hui et sur ce que j'allais faire quand je sortirai du centre. J'ai compris qu'il me testait parce que jamais il n'avait eu l'intention de me laisser sortir du centre. Il 2 121
  • 125.
    s'agit d'un simplemoyen de briser les élans psychologiques d'un prisonnier, c'est un procédé éculé que je connais. On ne la fait pas à un vieil habitué comme moi... Déjà en Irak, il y a quatre ans, c'était comme ça que les hommes de Saddam Hussein s'y prenaient avec moi. Et il y a vingt-ans, juste avant la chute de Saigon, c'était pareil avec les Viêt-Congs et les soldats américains. Le docteur André a eut toutes les réponses que je voulais bien lui donner et puis après il est sorti et il avait l'air content de lui. Il souriait comme un imbécile. Plusieurs heures après, Yan a ouvert les yeux et il a vomi. Puis il s'est levé et il avait des yeux très petits, on aurait dit qu'ils allaient disparaître. Il m'a regardé derrière la vitre et il n'a même pas dit un mot... Pourtant on arrive bien à lire sur les lèvres mais il n'a pas prononcé le moindre foutu mot, comme s'il ne pouvait pas parler. Mais pour partir, va bien falloir savoir ce qu'on fait. On ne peut pas se permettre de verser dans l'à-peu-près. Il n'y a pas de place pour l'approximatif lorsqu'on met au point une évasion comme la nôtre. 22 février 1995 Les premiers tests d'explosifs avec le vomi de Yan ne sont pas très concluants. Quand j'étais plus jeune je me souviens avoir vu un film que j'avais beaucoup aimé. Il y avait Steve McQueen qui essayait de s'échapper d'un camp allemand en creusant un tunnel. Alors voilà, nous on est un peu comme Steve McQueen. Sauf que je ne suis pas blond et je n'ai pas les yeux bleus. Et puis aussi je suis dans un fauteuil roulant alors pour l'évasion en moto, c'est loupé. 23 février 1995 Journal d'un orphelin programmé 2 122
  • 126.
    Journal d'un orphelinprogrammé L'ennemi a changé de tactique. Aujourd'hui nous avons été sortis de l'isolement et reconduits à nos chambres habituelles. Ce qui est bizarre, c'est que nous avons toujours les mêmes chambres, situées l'une à côté de l'autre. Je sais pas quand on va être jugé pour ce qu'on a fait. Peut-être que l'infirmière n'a pas porté plainte, finalement ? Les autres membres du centre nous regardent avec indifférence ou avec colère. Ca ne m'émeut pas beaucoup. Je n'ai rien à leur dire, je ne leur dois rien. Se débrouiller seul, ça vous donne une puissance inouïe. Etre libre, peut-être que ça commence déjà dans sa tête. Et être libre, c'est ne pas avoir besoin des autres, c‘est les regarder et ne rien voir. Je suis quand même content d'avoir retrouvé ma chambre. Des fois je me dis que j'aimerai trouver tous les livres que j'ai lus et que j'ai aimés. J'aimerais les trouver tous posés à côté de mon lit. Je fais parfois un rêve : je suis installé sur la terrasse d'une maison blanche, quelque part dans un grand jardin à proximité du delta du Mississippi. Là, je lis à l'ombre des saules pleureurs et je regarde de temps en temps le soleil qui passe derrière l'horizon. Il y a des moustiques et des crocodiles, des serpents et des militaires jamais bien loin mais dans mon rêve, ça ne me fait plus peur du tout. 24 février 1995 On dirait que Yan va mieux. Il dort toujours beaucoup mais quand il est réveillé, il a des yeux comme avant et il semble me comprendre quand je lui parle. Je ne sais pas s'il a bien compris tous les enjeux de notre évasion. J'espère seulement que oui. Je ne pourrais pas être là tout le temps pour lui. Et Yan, je ne lui dois rien non plus alors s'il le faut, je n'hésiterai pas à le laisser tout seul derrière moi. De toute façon, avec toutes ces doses de cachetons, il est en train de virer zombie. Quand on a le genre de vie que j'ai depuis la mort de ma mère, on ne peut pas se permettre de faire des cadeaux. Ni même de se compromettre. Je n'aurais pas cru qu'un jour je pourrais me retrouver dans une prison militaire mais finalement ça aide à mieux comprendre. Dans ma vie j'ai souvent été trahi et je me suis fait 2 123
  • 127.
    Journal d'un orphelinprogrammé rouler par toute ma famille. Pas étonnant que je me retrouve ici. Pour Yan, ce n'est pas vraiment la même chose. Parce que Yan, lui, en étant sans famille, c'est bien de sa faute s'il s'est retrouvé ici. Quand on se fait attraper par les militaires en étant seul, c'est qu'on l'a cherché. Quand il n'y a pas un grand-père vendu ou un père faible pour vous dénoncer et tout faire pour piller votre vie, on ne doit pas arriver ici. Je veux dire, la planète est quand même assez grande pour leur échapper, non ? 26 février 1995 Brigitte a quitté le centre depuis que Yan s'est vengé sur elle. D'après un autre gars qui est enfermé ici, elle fait une dépression nerveuse. Quand j'ai dit ça à Yan, il a bien ri. Les aigles finissent par se bouffer ou par être bouffer. Tout n'est qu'une histoire d'estomac, de tripes et de couilles. Comme dans les bouquins de Charles Bukowski. Dommage que Bukowski n'ait pas existé dans la vraie vie, il aurait été un bon compagnon pour le centre. Mais je ne me souviens plus qui a inventé ce personnage : Jules Verne ? Bob Kane ? Je crois que c'est Bob Kane... Je me souviens pas vraiment, à cause des médocs. Foutus médicaments, si nous n'arrivons pas à fuir très vite, ils finiront par nous mettre à genoux juste avec ces comprimés. Yan est beaucoup moins fort qu'avant. Il dort beaucoup, peut-être quinze heures par jour, et le reste du temps, il arpente les couloirs comme un zombie. Il bave beaucoup et il a des paroles incohérentes. Je ne sais pas vraiment ce qu'ils ont prévu pour lui mais je sens qu'ils sont en train de le tuer à petit feu. Et pourquoi se gêneraient-ils, il n'a aucune famille, personne ne viendra demander des comptes. Et pour moi ? Les parents de mon père ne semblent toujours pas disposés à m'ouvrir à nouveau leur porte. Mon grand-père a du faire une magouille pour récupérer tout l'argent que j'avais sur tous mes comptes. Je suis sûr qu'il a du se débrouiller pour même récupérer mes actions à la bourse de New York et les usines que j'avais achetées en Russie. C'est un marché en pleine croissance la Russie, et c'est bien pour ça que j'avais tant 2 124
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    Journal d'un orphelinprogrammé investi là-bas. Le vieux salopard ne l'emportera pas au paradis, je me vengerai. Dès que nous sortirons d'ici Yan et moi, je me vengerai. Et ça devient urgent. 27 février 1995 Je me fais un peu de souci pour Yan, quand même. Ce matin il a recommencé à ne pas vouloir manger, il a vomi et il a beaucoup dormi. Tout un tas d'infirmiers se sont succédés dans sa chambre toute la journée. Je les ai vus passer devant ma chambre et puis aussi quand j'étais dans la salle commune. Quand on s'installe à une place très particulière de la grande table, on n'a même pas besoin de se pencher pour apercevoir nos chambres au fond du couloir. Au début je croyais qu'ils entraient dans ma chambre et j'ai pensé à mon journal. S'ils trouvent mon carnet, ils sauront pour les préparatifs de l'évasion et tout sera foutu. Je dois faire plus attention. J'ai bien caché le journal mais je pense que je dois changer de cachette régulièrement. On ne sait jamais. Et puis aussi avancer la date de l'évasion. C'est difficile de faire comme si on n'avait rien de prévu et de continuer à faire semblant dans les ateliers de dessin et de lecture. Mais je crois que j'y arrive bien. 28 février 1995 Je n'aurais pas aimé naître un 29 février. Ou alors si mais ne vieillir qu'une année sur quatre. Ce n'est pas simple quand on est en fauteuil, qu'on est orphelin et qu'on fait partie d'une génération condamnée. Mais on ne peut pas non plus rester là et se lamenter sur son sort. Heureusement il y a l'écriture et mon roman. Je vais bientôt commencer. Parce que le temps passe, je vais avoir dix-neuf ans. Mon roman sur le complot qui va faire du bruit, un foutu bruit ! 2 125
  • 129.
    Journal d'un orphelinprogrammé 2 mars 1995 Je me demande pourquoi ils maintiennent Yan en vie. Ils le bourrent de médicaments et maintenant il dort presque vingt heures par jour. Il faut que je trouve un moyen pour le sortir de ce piège. Je pensais que de nous ramener à nos chambres, ça lui ferait du bien, et c'est exactement ce qu'il s'est passé mais ça n'a duré qu'un jour ou deux. Depuis, il est reparti dans un sorte de sommeil sans fin. C'est comme si la mouche du sommeil l'avait piqué. Encore leurs saloperies de médicaments. Je crois que je préférerai le voir avec une camisole. Mais au moins qu'il puisse parler et écouter, répondre, et être là au lieu de ça... Je trouve que c'est un beau gâchis. Tous ces docteurs, ils ne se doutent pas de tout le mal qu'ils font aux gens. On devrait leur interdire de faire ces métiers et les mettre à fond de cale dans un voilier à destination de l'enfer. 3 mars 1995 J'ai rêvé de Marcel. Je ne sais pas si le paradis existe mais je crois quand même que Marcel n'est pas mal là où il est maintenant. Je me dis que le morceau de foie que je lui ai retiré ne doit pas trop lui manquer mais je n'en suis pas vraiment sûr. Qui sait de quoi on a besoin quand on est mort ? L'âme, pourquoi elle ne serait pas située dans le foie, après tout ? Ou dans l'estomac, les intestins, ou même ailleurs ? Peut-être que Marcel continue de manger maintenant qu'il est mort. Déjà, il a eu tous les vers qui rampent dans la terre quand on l'a enterré. On doit utiliser des petits cercueils pour les chiens mais c'est le même bois que celui qu'on utilise pour les hommes, alors les vers finissent toujours par entrer dans la boîte. Les vers qui rampent dans les cercueils sont ceux qu'on utilise comme appâts pour la pêche. Je crois me souvenir que quand j'étais petit, j'étais allé à la pêche, 2 126
  • 130.
    Journal d'un orphelinprogrammé une fois, avec mon père. On n'avait pas encore Marcel. J'aurais bien aimé aller à la pêche avec Marcel. On aurait pu lui apprendre comment amorcer, comment ferrer, et puis surtout à reconnaître les vers. Il aurait pu en goûter et voir déjà ceux qu'il préférait. Parce que certains vers résistent aux sucs gastriques et quand on les a mangés, ils ne sont pas morts et ils finissent par remonter dans la gorge pour s'échapper. Ils sont malins et si on n'y prend pas garde, ils peuvent ficher une sacrée pagaille dans le corps. Parce qu'ils peuvent très bien se tromper de chemin en revenant de l'estomac. Et là, ils se mettent à errer dans notre corps, et ils peuvent très bien aller à un endroit au lieu d'aller dans un autre. C'est comme ça qu'après on retrouve des vers dans la tête des gens, parfois même ils finissent de ressortir par les yeux et ça fait vraiment très mal. C'est un bon moyen pour les militaires d'aller espionner les gens : il leur suffit d'équiper les vers avec des capteurs et des mini caméras et alors ils savant tout sur les gens qu'ils espionnent. Les militaires ont des moyens illimités. Je ne me souviens plus comment on m'a emmené ici, mais il me semble bien qu'on n'a pas roulé très loin hors de la ville. Alors les gens à l'extérieur voient bien le centre, ils savent bien qu'il y a cette prison militaire à côté de chez eux et pourtant personne ne dit rien. C'est bien que les militaires ont des appuis et des moyens importants. 4 mars 1995 Tant pis pour Yan. Je crois que je ne pourrais pas l'attendre. J'ai repéré une sortie sur le toit du bâtiment et de là c'est la rue et puis l'avenue et puis la ville et enfin la mer. Avant d'être arrêté par les services secrets allemands et conduit ici, j'avais acheté une île au large de la Corse. C'est là que nous allons partir, Yan et moi, pour nous refaire une santé. Sans les médicaments, sans tout ce foutoir, tout ce blanc et ces salopards de docteurs. Alors si Yan est trop shooté pour me suivre, tant pis pour lui, je m'échapperai tout seul. Ca ne me pose aucun problème. Parce que c'est ma 2 127
  • 131.
    Journal d'un orphelinprogrammé vie dont on parle là, quand même... J'ai déjà fait tout le plan dans ma tête, c'est infaillible et c'est dommage que Yan puisse pas venir avec moi parce qu'on va tous les épater. James Bond c'est de la gnognotte à côté. James Bond c'est moi qui lui ai tout appris et pourtant je suis paralysé : qu'est ce que ça serait si j'étais valide ! 5 mars 1995 J'ai préparé une liste de tout ce que je ressentais ce matin lorsque je me suis réveillé : faim, froid, peur, envie de pisser, pas envie de me lever, sortir dans la rue, jouer au football, lire un livre. Et puis finalement je me suis transféré sur mon fauteuil et puis aux cabinets. Et là j'ai forcé et j'ai senti avec soulagement mes intestins qui expulsaient ma crotte. J'ai imaginé les ouvriers de l'usine à merde, avec leurs casquettes et leurs bleus de travail et puis leurs gros gants rembourrés aussi. Je les ai imaginés en train de pousser des merdes énormes pour les évacuer. Ce sont de bons gars, qui fument un peu trop mais ils n'ont pas un boulot facile, il faut les comprendre. Et puis dans mon usine à merde, il n'y a pas de chaos social ni de grève. 8 mars 1995 Les infirmiers recommencent à s'occuper de moi sans me montrer trop d'animosité. C'est bien entendu un nouveau piège qu'ils me tendent. Depuis le temps, ils devraient bien savoir qu'on ne m'attrape pas aussi facilement, surtout avec des procédés aussi grossiers. Mais il faut croire qu'on embauche n'importe qui de nos jours pour s'occuper des handicapés. Victimes de guerre que les services militaires de santé ne veulent pas faire voir au monde extérieur. 2 128
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    Journal d'un orphelinprogrammé Nous sommes devenus l'illustration de la mauvaise conscience collective. Ils ne peuvent pas nous tuer de sang froid, ils ne peuvent pas nous ignorer. Il faut bien qu'ils nous donnent à manger quand même, ainsi que des chambres sans trop de rats, avec un minimum de confort... En Irak, lorsque Yan et moi étions prisonniers des ennemis, nous sommes restés pendant quinze jours enfermés dans une pièce noire, sans aucune lumière. On nous passait nos repas à travers un petit interstice, une fois par jour. Nous n'étions même plus des êtres humains, moins bien traités que des chiens. 10 mars 1995 J'ai demandé au docteur André à rentrer chez mes grands-parents, juste pour le week-end et bien entendu il a refusé. Il m'a pas dit non tout de suite mais je suis pas complètement idiot, je me rends compte des choses. J'ai bien vu qu'il n'était pas d'accord. On ne délivre pas de conditionnelle à un condamné à perpette. Il est là pour expier ses fautes et être damné. Il n'y a pas de place pour le pardon ou le rachat. Ici il n'y a pas d'absolution au rabais, pas de promotion sur la clémence. On ne solde pas l'indulgence, on vous fait payer vos fautes au prix fort ! C'est la seule loi économique qui est reconnue d'intérêt public dans ce panier de crabes. Inutile de dire que je suis extrêmement déçu de l'attitude de mon grand-père qui est, j'en suis sûr, le principal coupable dans l'histoire. Il fait partie de cette nouvelle sorte de collaborateur, ceux qui se taisent pour mieux vous dénoncer, ceux qui se font discrets pour mieux vous planter un couteau dans le dos. Finalement avec la famille merdique dans laquelle je suis né, c'est un miracle que j'ai réussi à tenir aussi longtemps. Avec un peu de chance j'aurais pu devenir chanteur de rock avec drogue, alcool et prostituées à loisir. Mais à la place je suis là, dans ce fauteuil, incapable de jouer de la guitare, de fumer une simple cigarette et encore moins de faire du charme. Handicapé, orphelin, enfermé, puceau : j'ai tout du vainqueur ! 2 129
  • 133.
    Journal d'un orphelinprogrammé 11 mars 1995 Ils ont installé une horloge dans la salle commune. C'est une vieille horloge qui fait du bruit et dont le bois craque de temps en temps. J'aime le bruit que fait le bois quand il se met à craquer, alors qu'on ne s'y attend pas, et que personne ne lui a demandé de parler. J'aime le bois parce qu'il est insolent et qu'il est brut. Depuis qu'ils ont installé cette horloge, j'ai l'impression que le temps passe deux fois plus vite. Avant il y avait une pendule toute simple en plastique et le plastique retient le temps. Parce que dans le pétrole, les aiguilles pataugent et se fatiguent, ralentissent et même parfois, s'arrêtent. C'est bien ça, le problème avec le pétrole. 12 mars 1995 J'aime le saxophone mais il faut avoir beaucoup de souffle alors c'est bien pour cela que je n'en jouerai jamais. Pourtant ils parlaient de monter une fanfare, ou au moins un petit orchestre mais voilà, je ne sais pas de quel instrument j'aimerai jouer. La guitare ou la batterie, ça me plairait bien. Mais alors la guitare basse, avec pas beaucoup de cordes, juste pour faire cette ligne grave qu'on entend tout le temps derrière. C'est super important une guitare basse mais on n'en parle jamais. Y'en a que pour les virtuoses de la guitare et pourtant dans le rock, sans la basse, y'a rien. Voilà. C'est à peu près en substance ce que j'ai expliqué au gars qui nous fait des cours de musique et il a fait une tête bizarre quand j'ai eu fini. Il a parlé de Bach et de Mozart et ça m'a profondément emmerdé alors je suis sorti et je suis allé dans le parc. C'est un petit parc à côté de celui à côté de la maison qu'on avait à Lyon. Mais j'aime bien y aller marcher, parce qu'on voit le ciel et les arbres et parfois on sent l'iode de la mer qui est tout à côté. Les gens vous parlent de la mer comme s'il n'y avait que les plages moches du Languedoc et les châteaux de sable, les encombrements et le sable qui colle aux pieds. Et ils vous parlent de Bach et de Mozart comme si la musique s'arrêtait à ça. Ils ne voient pas plus loin que le bout 2 130
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    Journal d'un orphelinprogrammé de leur nez. C'est maman qui disait ça et elle avait bien raison. Pourtant y'en a, comme le docteur André, qui ont un gros nez et voir plus loin que le bout de leur nez, c'est déjà voir loin. La mer, c'est maintenant que c'est le mieux, au mois de mars, ou en octobre ou en novembre. Quand il ne fait pas très chaud, qu'il n'y a personne et qu'on ne se baigne pas. Là c'est chouette et si on a beaucoup de chance on peut voir les sirènes. 13 mars 1995 Yan est perdu. Je crois qu'ils ont fait une belle connerie au centre mais personne viendra dire quelque chose puisque toute sa famille est morte. N'empêche que j'en parlerai dans mon roman. Il est perdu, il n'y a plus rien qui transite entre ses deux oreilles, il a fait comme une overdose de médicaments. Il dort et il chie et puis on l'aide à manger. Et puis c'est tout. Il a le cerveau qui a cramé, il a grillé comme une ampoule sur laquelle on a trop tiré. Le filament a pété et il ne reste plus qu'un petit bout cramé et rabougri. C'est un procédé habituel chez les militaires, à force de réaliser leurs saloperies d'expériences, ils finissent par complètement péter les plombs. C'est quand même dégueulasse de s'en prendre à quelqu'un de fragile et qui n'a pas de famille. Et moi ? Pourquoi ça serait pas moi, le prochain, sur la liste ? 14 mars 1995 J'y ai pas mal repensé... Je suis certain qu'ils pensent à moi pour les nouvelles expériences. Toute ma famille n'a pas été gazée à Auschwitz mais ça empêche pas que je suis orphelin quand même. Alors qu'est ce qui pourrait les empêcher de me faire comme ils ont fait à Yan ? Y'a personne qui va venir demander où je suis, comment je vais... Personne n'en a à fiche d'un handicapé orphelin prisonnier chez les militaires. J'espère qu'ils vont pas me faire une lobotomie. J'ai vu ça une fois dans un reportage, 2 131
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    Journal d'un orphelinprogrammé quand j'étais petit. Je me souviens qu'ils montraient des petits singes à qui on avait ouvert le crâne. Ils avaient la boîte crânienne ouverte et le cerveau à l'air. Mais dans les yeux du singe, on avait l'impression qu'il brûlait la plus lumineuse de toutes les étincelles qu'il y ait jamais eu. C'était comme s'il comprenait parfaitement bien ce qu'il lui arrivait. Et puis après les docteurs ont commencé à retirer des parties du cerveau, l'une après l'autre et ils ont observé les résultats sur des écrans. Et il y avait la voix du gars qui racontait ça, la voix du narrateur, qui semblait n'en avoir rien à foutre. A sa place, j'aurais pas supporté, j'aurais attrapé les docteurs et je les aurai frappés pour qu'ils arrêtent. Parce que maintenant qu'ils maîtrisent bien le cerveau des singes, il faut bien qu'ils fassent leurs expériences sur les hommes. Ils ne peuvent pas le faire sur les chiens car ce sont des animaux trop bêtes pour qu'on puisse en tirer quoi que ce soit. Rien ne sert d'insister, je ne veux pas de lobotomie. Ils devraient garder ça pour les vieux ou les victimes de viols. Pour oublier, c'est bien. 16 mars 1995 Parfois j'aimerais m'endormir et ne jamais me réveiller. Mais pas du tout comme Yan, je veux dire, vraiment dormir avec encore toute ma tête avec moi. Par contre, juste dormir en oubliant tout ; le complot, la guerre en Irak, le meurtre de maman, la mort de mon père, la trahison de mon grand-père, Double Face et tous les docteurs qui lui ont succédé, Yan et ma queue à l'air devant le curé, Brigitte et toutes les femmes des magazines, Marcel et les chiens dans les rues, le centre et l'évasion, le fauteuil et mon visage. Oublier, tout oublier. Mais voilà, je n'arrive pas à dormir assez longtemps pour que ce soit vraiment efficace. Et puis quand je dors, je fais des rêves qui ne m'aident pas beaucoup. Si au moins je rêvais au monde de dehors, sans toute cette merde. Je pourrais rêver de Hollywood, des plages de Malibu, de Sunset Boulevard, du désert, des coyotes, des lacs et des sapins, des grizzlys et de pêche au saumon. Mais à la place je rêve et de la face cachée de la lune où les militaires ont installé 2 132
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    Journal d'un orphelinprogrammé plein d'instruments et de télescopes vraiment précis. Avec ces outils là, ils peuvent nous espionner sans qu'on se doute de quoi que ce soit. Parfois même ils nous bombardent de neutrons super toxiques mais personne ne s'en rend compte. C'est juste que ça tombe sur les produits qu'on récolte et qu'on mange ensuite comme les carottes, les salades, les patates, les lapins, les choux de Bruxelles, le tabac qu'on fume et les bouteilles d'eau. Et c'est ensuite une vague de maladies, des épidémies terribles, avec des milliers de morts. Tout le monde croit que c'est le destin mais c'est uniquement l'armée qui fait tout ça pour contrôler les populations et expérimenter des produits sur nous. Je fais des rêves qui sont vrais. C'est une sorte de don que j'ai depuis que je suis tout petit, j'ai des visions, plus que des rêves, de choses qui se sont produites ou qui vont se produire. C'est comme si j'avais une boule de cristal dans la tête et que lorsque je rêve la nuit, j'arrive à voir le passé et le futur. C'est un pouvoir assez terrible et très déstabilisant. C'est pour ça que parfois le matin quand je me lève je ne suis pas très en forme. Parce que toutes les horreurs qui se sont passées et celles qui sont à venir, je les vois dans ma tête, la nuit, comme une répétition générale. Et ça fait un drôle de choc quand on est confronté à ces visions chaque nuit. Par contre je sais pas pourquoi ça m'arrive à moi. C'est que ça doit être ça mon destin. Il paraît qu'on en a tous un, de destin, comme pour les sosies. 18 mars 1995 Allez, c'est décidé. Le départ est pour bientôt. Chaque jour qui passe n'est qu'une pâle copie du précédent. Cela fait plusieurs mois, plusieurs années, que ça dure. J'ai commencé à repérer tout le trajet que j'aurais à faire. J'ai essayé d'en parler à Yan, histoire de voir s'il pouvait me suivre mais il est trop dans le brouillard. Il n'a rien entravé à tout ce que lui ai raconté et finalement c'est tant mieux, il faudrait pas qu'il aille raconter ça. De toute façon j'ai laissé tomber la piste des explosifs, parce que ce n'est pas assez fiable mais aussi parce que finalement je n'en aurai pas besoin. 2 133
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    Journal d'un orphelinprogrammé C'est dommage, j'aurais pu être le premier dans l'histoire à mettre au point des explosifs avec le vomi humain et j'aurais été connu dans le monde entier. J'aurai pu devenir le conseiller de célèbres terroristes. Mais bon, faut croire que c'était pas mon destin. Et le destin, on peut pas y faire grand chose, c'est quelque chose qui vous tombe dessus à l'improviste. On n'a pas vraiment le temps de se préparer au destin, c'est comme la pluie, on peut prendre un parapluie mais des fois ça sert quand même à rien. Parce qu'il va se mettre à pleuvoir juste au moment où vous sortez sans... 19 mars 1995 Ce matin l'état de Yan a empiré. Il a commencé par crier, ce devait être cinq heures et ça m'a réveillé. J'étais très loin, en train de dériver au-dessus d'un pays d'orient que je ne connaissais pas. Sous mes pieds il y avait des paysans, minuscules points sombres au milieu des rizières à perte de vue. Je volais comme ça, sans rien, je ne sais pas comment et je sentais l'air frais qui me caressait le visage. C'est une sensation délicieuse. Et puis Yan a beuglé, c'était un hurlement vraiment animal et j'ai compris qu'il se passait quelque chose. J'ai ouvert les yeux et j'ai écouté jusqu'à ce que mes oreilles me fassent mal. Très vite il y a eut des bruits de pas dans le couloir : les infirmiers de garde. Ils ont ouvert la chambre de Yan et j'ai entendu les échos anguleux de leurs voix derrière le mur. Si j'avais eu mes jambes j'aurais pu les rejoindre discrètement mais avec le boucan que je faisais en me transférant sur mon fauteuil, c'était foutu. Je les ai entendus l'emmener sur un lit à roulettes et j'ai compris que quelque chose n'allait pas. Impossible de me rendormir après ça... Je suis resté deux heures, les yeux ouverts dans l'obscurité. Je me serais peut-être rendormi si j'y avais mis du mien mais je n'en avais pas vraiment envie. Quand on est allongé dans un lit et que c'est la nuit, on est enfin tranquille, comme si on était seul sur Terre. C'est comme si on se régénérait chaque nuit. Alors je suis resté sans bouger et j'ai tendu l'oreille pour bien comprendre ce qu'il se passait. Et j'ai pensé à tout un tas de choses, à commencer par Yan et son cerveau malade. J'ai pensé à mon père 2 134
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    Journal d'un orphelinprogrammé et à l'espace, je me suis dit que j'aurais bien aimé regarder les étoiles dans le ciel. J'aurais aimé vivre dans une maison équipée d'un toit en verre qui permette, une fois couché dans son lit, de regarder le ciel. S'endormir avec les étoiles pour plafond, voilà ce qui me ferait vraiment plaisir. Quand j'étais enfant j'ai fais du camping : des nuits passées dans un sac de couchage. On se sent étrangement en sécurité dans ces sacs ; au milieu de l'univers, comme dans une matrice chaude, persuadé que rien ne peut nous arriver. Quand je me suis installé dans le fauteuil et que j'ai rejoint les autres à la salle commune pour le petit déjeuner, ils m'ont dit. Yan est dans le coma, il va très certainement mourir. Ce n'est plus qu'une question de temps et lorsqu'on arrive à la fin, le temps ne se compte plus de la même manière. Distordu et ridicule, fuyant et pervers, scabreux et filou, le temps se travestit pour mieux nous mentir. Quelques jours, quelques heures, moins : qui sait ? Peut-être que Yan lui, le sait, quelque part au fond de lui, là où personne ne peut l'atteindre, là où personne ne peut le suspecter. Savoir avant tout le monde à quel moment exactement on va mourir, voilà l'ultime privilège de celui qui part. Alors fais donc comme tu préfères Yan, c'est bien toi qui sait quand c'est le meilleur moment. Bonne route, gars... 20 mars 1995 C'est pour demain, je m'évaderai donc un 21 mars. Alors voilà : je prends l'ascenseur de service à huit heures pile, juste au changement d'équipe. En arrivant au dernier étage, je me planque dans la buanderie et j'attends que la nouvelle équipe parte aux affectations qui sont au rez-de-chaussée. J'ai déjà vérifié : c'est assez grand pour que j'y entre avec le fauteuil. C'est le seul moment où je pourrais être tranquille. Là, je rejoins la terrasse qui est située de l'autre côté du local des infirmiers. C'est le seul moment où la terrasse n'est pas surveillée, mais ça ne dure pas très longtemps, à peine trois minutes sans aucune infirmière dans les parages. Ensuite les équipes qui ont terminé remontent pour se changer et partir. Et là, elles repassent automatiquement par le local et tout le monde voit 2 135
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    Journal d'un orphelinprogrammé parfaitement bien la terrasse. C'est un chronométrage très serré, je n'aurais pas le temps de faiblir sinon je me ferai rattraper. Il y a un plan incliné donc pas de souci. Une fois que je serais sur la terrasse, il me suffira se prendre assez d'élan. Puis, en roulant, je devrais avoir suffisamment de vitesse pour passer de l'autre côté du mur d'enceinte. Le gros problème c'est l'état dans lequel je vais arriver de l'autre côté. C'est quand même haut, environ trente mètres, mais après tout c'est moi qui ait tout appris à James Bond et puis, j'ai le sixième sens de Daredevil. J'ai aussi beaucoup observé les araignées pendant qu'elles trafiquaient dans leurs toiles. Avec tout ça je devrai bien pouvoir m'en sortir. Une fois au sol, je serai sûrement tombé de mon fauteuil, alors il me faudra remonter dessus et foncer jusqu'au port et là je n'aurais aucun mal à acheter un marin. Ce sont tous des escrocs et des ivrognes... Il me conduira jusque sur mon île au large de la Corse. Alors je pourrais commencer à penser à ma vengeance. Je passerai deux ans à tout préparer dans le maquis et puis je reviendrai et alors je reprendrai tout ce qu'on m'a volé. Mes usines, mon argent, mes actions, mes restaurants et mes immeubles, mes usines et mes casinos. La moitié de la Côte d'Azur m'a été léguée par ma mère lorsqu'elle est morte, l'autre moitié appartenait à mon père. Et c'est mon grand-père, avec l'aide de tous les militaires qui me retenaient prisonnier ici qui m'a tout repris. Voilà pourquoi je n'aurais aucune pitié pour ce salopard. J'espère simplement ne pas revenir trop tard. J'espère simplement qu'il vivra assez vieux pour que je puisse lui coller une balle dans la tête. Et le regarder crever comme un chien... Après, et après seulement, je pourrais penser à devenir écrivain, un vrai ; à temps plein. 21 mars 1995 J'ai regardé sur le calendrier et c'est là que j'ai vu ça : c'est aujourd'hui, le printemps. Tout est prêt et posé sur mon lit. Je dois faire un dernier choix pour savoir ce que j'emporte et ce que je laisse ici. Et puis ensuite je vais y aller. Il ne faut pas que j'oublie mon carnet. C'est autre chose qui 2 136
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    Journal d'un orphelinprogrammé commence maintenant, dans cinq minutes, lorsque j'aurais terminé le paragraphe d'aujourd'hui. C'est le début de quelque chose de complètement différent et je garde tout ce qu'il s'est passé à la fois dans ma tête et dans ce journal. Ceci est la réalité, ma réalité. Et tout le reste ce n'est que de la littérature, de la bande dessinée à la petite semaine. Dans cinq minutes je commence à écrire mon roman. 2 137
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    PDF version EbookILV 1.4 (décembre 2010)