F. Musany. Propos d'un
écuyer... [Lettre du Gl
L'Hotte.]
Source gallicalabs.bnf.fr / Château-Musée de Saumur
Musany, F. (anagramme de C. Mansuy). F. Musany. Propos d'un écuyer... [Lettre du Gl L'Hotte.]. 1895.
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fropos
d'un
H. SIMONISEMPIS, Éditeur
Propos d'un Écuyer
DU MÊME AUTEUR
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collaboration avec le Dr A. NETTER (de Nancy). 1 vol.
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F. MUSANY
rPropos d'un Écuyer
ILLUSTRATIONS
DE
DOLDIER
PARIS
H. SIMONISEMPIS, ÉDITEUR
21, RUE DES PETITS-CHAMPS, 21
1895
Tous droits réservéspour tous les pays y compris la Suède et la Norvège.
A
MONSIEUR LE GÉNÉRAL L'HOTTE
Les cavaliers, mon Général, sont unanimes à vous recon-
naîtrepour le plus éminent écuyer de la Cavaleriefrançaise,
qui compte dans ses rangs tant d'hommes de cheval distingués.
Lessentimentsque vous ave gardéspour ceux quifurent
vos maîtres montrent la haute estime que vous ave toujours
euepour lepremier de tous les arts et pour ceux qui lepro-
fessent dignement. Permettez-moide vous dédier ces quelques
études, en témoignage de mon admiration pour votre grand
talent équestre, en témoignage aussi de la respectueuseaffec-
tion que je sens grandir chaque jour pour l'homme dont il
m'a été donné d'apprécier le noble caractère et l'esprit élevé,
depuis lapremière visite quej'eus l'honneur de vousfaire, à
Tours, ily a déjàprès de sept ans.
Et veuille agréer, mon Général, l'expression de mes sen-
timents lesplus respectueusementdévoués.
F. MUSANY.
Ermitage de Châtenay, le 22 décembre 1894.
LETTRE DE M. LE GÉNÉRAL L'HOTTE
Mon cher Monsieur Musany,
Vous me dédieî le livre que vous alle publier sous le titre
Propos d'un Ecuyer. Je vous remercie de l'honneur que vous
voulez bien me faire.
Dans votre lettre de dédicace,vous rappelez que les hommes
de cheval distingués se trouvent en grand nombre dans la
Cavaleriefrançaise:jejoins ma voix à la vôtre, et de grand
cœur, pour rendre à notre Cavalerie ce juste témoignage. Je
tiens à vous en donner l'assurance et à vous dire combienje
suis louché des sentiments exprimés dans la lettre que vous
mefaitesl'honneur de m'adresser.
Veuille agréer, mon cher Monsieur Musany, l'assurance
de mes sentiments tout dévoués.
Gai L'HOTTE.
Lunéville, 27 décembre i8g4.
GRISON
PROPOS D'UN ÉCUYER
L'HOMME ET LA BÊTE
0 libre et divine Pensée!
L'homme descend-il de quelque forme animale?n'est-il
que le dernier anneau d'une longue chaîne qui relierait entre
eux sur cette terre tous les êtres vivants? ou bien doit-il for-
mer un règne à part, le RÈGNE HUMAIN, absolument distinct
des trois autres?
Telle est la question, capitale pour l'humanité tout entière,
qui n'est pas encore résolue par les savants.
La petite secte des socialistes rationnels, disciples de Co-
lins, à la tête de laquelle se trouvent des hommes d'une ho-
norabilité parfaite et de convictions très sincères, a vu toute
l'importance de cette question, dont elle fait la base même
de son système social. Les socialistes rationnels refusent aux
animaux toute intelligence, ne voient en eux que des auto-
mates1. Mais, comme si l'humanité étaitvraiment condamnée
de toute éternité à ne pouvoir faire un pas en avant sans en
faire aussitôt un autre en arrière, ou à droite, ou à gauche, de
sorte qu'elle ne pût jamais atteindrele but vers lequel tendent
tous ses efforts, les disciples de Colins sont à la fois spiritua-
listes et. athées!
Le grand problème qui me semble, comme à eux, devoir
être résolu, avant même qu'on examine ceux qui passionnent
aujourd'hui toutes les classes de la société, a été étudié déjà
par les plus grands philosophes. Sans doute il ne l'a pas été
comme il aurait fallu, puisque la vérité est loin d'éclater à
tous les yeux. Je ne me dissimule pas qu'il est fort téméraire
à un homme dont le savoir se borne à très peu de choses
d'oser exprimer son avis sur une telle question. J'espère
pourtant qu'il me sera permis, après avoir passé plus de vingt
années à examiner toute une catégorie de faits, de présenter
le résultat d'observations et d'expériences consciencieuses.
Qu'on me frappe, qu'on m'accable après, si je le mérite;
mais je supplie, du moins, qu'on m'écoute.
1
Le célèbre Darwin, dont les théories ont réuni tant de par-
tisans, dit, au commencement de l'introduction de l'Origine
des Espèces:« J'étais, en qualité de naturaliste, à bord du
vaisseau de Sa Majesté Britannique The Beagle, lorsque,
pour la première fois, je fus vivement frappé de certains faits
dans la distribution des êtres organisés qui peuplent l'Amé-
rique du Sud et des relations géologiques qui existent entre
les habitants passés et présents de ce continent. Ces faits,
i. Ils leur refusent même toute sensibilité, disant que la sensibilité
inconsciente n'est pas la sensibilité réelle. Il ne peut toutefois y avoir
ici qu'une erreur d'expression que la discussion ferait promptement
disparaître. La sensibilité n'a pas besoin d'être consciente pour exister
réellement.
ainsi qu'on le verra dans les derniers chapitres de cet ouvrage,
semblent jeter quelque lumière sur l'origine des espèces,« ce
mystère des mystères», ainsi. que l'appelle un de nos plus
grands philosophes. A mon retour, en 1837, il me vint à
l'esprit qu'on pourrait peut-être faire avancer cette question
en accumulant, pour les méditer, les observations de toutes
sortes qui pourraient avoir quelque rapport à sa solution. »
Et en effet, poursuivant son idée, Darwin a accumulé tous
les faits qu'il a pu observer, toutes les anecdotes qu'on lui a
racontées, les interprétant dans le sens le plus favorable à sa
théorie.
Après avoir lu, dans les traductions et dans le texte origi-
nal, l'Origine des Espèces, la Descendancede l'Homme et
l'Expression des émotions, il me semble que le savant natu-
raliste anglais est un bien faible logicien. Toutefois je laisse
à d'autres le soin de discuter les questions qui ne sont pas
de ma compétence et veux seulementm'occuper des actes des
animaux qui peuvent montrer s'ils sont doués ou non d'in-
telligence.
Darwin lui-même a dit1 : a Si aucun être organisé,
l'homme excepté, n'avait possédé quelquesfacultés de l'ordre
intellectuel, ou que ces facultés eussent été chez ce dernier
d'une nature toute différente de ce qu'elles sont chez les ani-
maux inférieurs,jamais nous n'aurions pu nous convaincre
que nos hautesfacultés sont la résultante d'un développement
graduel. Mais on peut facilement démontrer qu'il n'existe
aucune différence fondamentale de ce genre. »
J'espère, au contraire,démontrer que rien ne prouve l'exis-
tence de facultés intellectuelles chez les animaux, ni de quoi
que ce soit qui y ressemble. Mais auparavant je ferai quelques
remarques sur la nature même des faits qu'il convient d'exa-
miner.
Les faits expérimentaux, c'est-à-dire ceux que l'on produit
dans des circonstances données et qui peuvent être repro-
1. La Descendance de l'Homme, 3e édit. française, — Reinwald, édi-
teur, — p. 67.
-
duits à volonté dans les mêmes circonstances, de manière
qu'il soit possible à chacun de découvrir des détails qui au-
raient pu échapper aux précédents expérimentateurs, ont seuls
une valeur scientifique positive. Tels sont, dans la discussion
de l'intelligence des animaux, les faits de dressage, qui mal-
heureusementsont jusqu'ici les plus négligés par les savants.
Les faits d'observation, qui ont simplement attiré l'atten-
tion de celui qui les rapporte sans qu'il les ait produits lui-
même et sans qu'il puisse les reproduire à volonté, sont extrê-
mement sujets à caution, attendu que malgré l'attention et la
sincérité de l'observateur, il est toujours possible que certains
détails lui aient échappé et que les causes qu'il croit voir ne
soient pas les véritables1.
Ainsi un chien, que son maître a emmené de France en
Angleterre, se perd après la traversée et, au bout de quelque
temps, le maître apprend qu'il est revenu tout seul chez lui,
à Paris; il en conclut que l'animal a dû avoir l'idée de re-
prendre un paquebotpour rentrer en France. Mais pourquoi
n'aurait-il pas simplement, guidé par son odorat, suivi la
piste de son maître jusque sur le même bateau où tous deux
avaient passé, et ainsi de suite jusqu'à Paris? Qu'est-ce qui
prouve même qu'un voyageur, ayant trouvé le chien errant,
ne l'a pas emmené avec lui à Paris, où l'animal, de nouveau
perdu, sera revenu à son ancien logis en suivant des chemins
familiers? D'autres suppositions ne sont-elles pas possibles?
En un mot quelle conclusion certaine peut-on tirer de faits
qui ne sont pas connus d'une manière plus précise?
Or, les faits accumulés par les partisans de l'intelligence
des animaux ne sont presque toujours que des faits d'obser-
vation, qu'il est impossible de contrôler; de plus, ils raison-
nent sur tous les faits comme le vulgaire qui, frappé de l'ana-
logie paraissant exister entre les actes de l'animal et ceux de
i. Pour la même raison, les tribunaux ne devraient accorder qu'une
importance très relative aux dépositions des témoins qui, de la meil-
leure foi du monde, jugeant d'après leurs impressions, peuvent dénatu-
turer complètement les faits qui se sont passés sous leurs yeux.
l'homme, leur attribue d'emblée les mêmes causes, sans
même se demander si les choses ne peuvent pas s'expliquer
autrement.
Ce n'est pas ainsi, pour ma part, que j'ai procédé. Ayant
cru jusqu'à l'âge de vingt-deux ans à l'intelligence des ani-
maux, ayant même commencé vers cette époque un petit
travail sur les moyens d'accroître cette intelligence, j'entre-
pris avec confiance l'éducation d'un chien et d'une jument
que je jugeais particulièrement bien doués. La jument, Dona
Sol, de pur sang, fut promptement dressée à tous les airs de
haute-école, et le chien, Brenn, magnifique mastiff, alla bien-
tôt me chercher mon journal tous les matins, mangeait à
table avec moi presque comme une personne, aboyait douce-
ment quand je lui parlais, de manière à paraître répondre à
mes questions. Jusque-là, malgré les moyens que j'avais dû
employer, je continuais à m'illusionner sur la possibilité de
développer considérablement les facultés « intellectuelles »
de ces deux animaux. Je voulus alors apprendre à Brenn à
compter jusqu'à dix et à aller me chercher, sur mon ordre,
différents objets sans se tromper. J'échouai complètement:Brenn ne put jamais compterjusqu'à un, etquand je l'envoyais
chercher mes pantoufles ou mes gants, il m'apportait indis-
tinctement tout ce qui se trouvaità sa portée. Cela me fit
réfléchir et, comme mon intention déjà bien arrêtée était de
me consacrer tout entier à la pratique de l'équitation et à
l'étude des chevaux et des chiens, je compris la nécessité de
me faire tout d'abord une opinion juste sur le « moral» de
ces animaux. Je me mis à lire attentivement les ouvrages de
Flourens; en rapprochanttous les faits dont il parle de ceux
que j'avais étudiés moi-même, je crus bientôt découvrir dans
ses interprétations de nombreuses erreurs et je sentis mes
propres convictions profondément modifiées. Je laissai pen-
dant quelque temps les livres de côté, et m'occupai de faire
tout seul chaque jour de nombreuses expériences sur les che-
vaux et les chiens. J'arrivai ainsi à une opinion nouvelle qui
fut plus tard confirmée par la lecture de Descartes et de l'ad-
mirable discours de Buffon Sur la nature desanimaux,et qui
me donna la clef de tous les moyens employés par les dres-
seurs d'animaux savants. En 1877, je publiai mon Dressage
méthodique etpratique du cheval de selle, précédé d'un Essai
sur l'instinctet l'intelligence des animaux que M. Nourrisson
me fit l'honneur de présenter à l'Académie des Sciences mo-
rales et politiques. Malgré moi, il m'était resté de mes an-
ciennes croyances une telle habitude du langage courant, que
je dus, en 1886, publier sur le même sujet mon Dressage sim-
plifié,pour rectifier les erreurs d'expressions qui s'étaient
glissées à chaque page de mon précédent travail.
Depuis cette époque, j'ai élevé plusieurs poulains, j'ai
dressé beaucoup de chevaux, j'ai eu un grand nombre de
chiens de toutes races et n'ai jamais cessé d'étudier tous ces
animaux. De jour en jour ma conviction qu'ils sont entière-
ment, absolument dépourvus d'intelligence s'affermit davan-
tage. Je dirai bientôt sur quels faits elle se fonde, mais je
crois devoir commencer par donner une définition précise du
mot intelligence. Pris dans son sens le plus simple donné
par l'étymologie (intus legere), INTELLIGENCEsignifie exclusi-
vement facultéde choisir. Dès qu'il y a choix volontaire entre
deux objets, entre deux actes à accomplir, il y a manifesta-
tion d'intelligence. Les animaux sont-ils capables de choix
volontaire, ou agissent-ils toujours comme le morceau de fer
qui placé entre deux aimants ira nécessairement, fatalement,
vers celui qui l'attire avec le plus de force? Toute la question
est là.
II
Tous ceux qui ont écrit jusqu'à ces dernières années sur le
dressage des chevaux, tous les maîtres d'équitation, quoique
reconnaissant que le cheval a très peu d'intelligence, ont en-
seigné qu'il faut tenir compte de cette intelligence, faire com-
prendre à l'animal ce qu'il doit ou ne doit pas faire.
M. H. Bouley, de l'Institut, avait coutume de dire « qu'un
cheval n'est vraiment dressé que quand il est consentant ».
Ce sont là des appréciations dont je laisse à leurs auteurs la
responsabilité. Toujours est-il que, dans tous les procédés
préconisés par les différentes méthodes, dans tous ceux, sans
exception, qu'emploient les hommes de cheval, il est impos-
sible de voir autre chose que des sensations déterminant des
mouvements.
Tout dressage commence par une période d'apprivoise-
ment. Un homme s'approche d'un jeune cheval qui jusque-
là a vécu en liberté:sa présence produit aussitôt sur la vue,
l'ouïe, l'odorat, des sensations qui surexcitent l'animal; si
celui-ci se trouve dans un vaste enclos, il se sauve; s'il est
enfermé dans une écurie, il tourne la croupe et rue. On s'em-
pare adroitement de la bête, on l'attache, l'homme pose la
main sur l'encolure:nouvelle sensation tactile qui, comme
les autres, produit une excitation proportionnée au degré
d'impressionnabilitédu système nerveux.
Peu à peu, grâce à toutes les précautions que connaissent
les gens du métier et qui consistent toujours à associer des
sensations agréables (poignées d'avoine, caresses) à celles qui
d'abord effrayaient l'animal, celui-ci s'accoutume à la pré-
sence de l'homme, à son contact. L'homme, tenant les rênes,
caressant le cheval, l'attirant par l'àppât d'une friandise, se
fait suivre et le dressage commence. Tout le savoir-faire con-
siste à éviter à l'animalles sensations qui pourraient produire
un désordre; et il faut pour cela beaucoup d'attentionet d'ex-
périence, car pour la moindre chose, une sangle trop serrée,
un geste trop brusque,un bruit entendu, l'animal affolé bon-
dit, rue, se cabre, se renverse, échappe à son dresseur, se
jette brutalementdans n'importe quel obstacle et se fait beau-
coup de mal. C'est pour éviter ces accidents qu'on se sert des
manèges, où aucune sensation étrangère n'est à redouter.
Mais voici l'animal plus calme, habitué à suivre l'homme
qui le tient: on le touche du côté gauche avec la cravache, il
se jette aussitôt à droite, fuyant cette sensation nouvelle; on
en profite pour l'accoutumerpeu à peu à se déplacer à droite,
à gauche, en avant, en arrière, au moindre contact de la cra-
vache. Y a-t-il là autre chose que des mouvements rénexes?
La cravache est maintenant devenue un instrument de
domination. On peut, au moyen de légers coups sur l'enco-
lure ou en l'agitant devant les yeux, produire sur le sens de la
vue ou sur celui du toucher des sensations assez fortes pour
que d'autres sensations agissant en même temps sur d'autres
parties du corps passent presque inaperçues. C'est ainsi qu'on
peut, les premières fois, ferrer, seller, atteler le jeune cheval.
On place sur son dos un poids d'abord léger, qu'on aug-
mente graduellement, et on le promène ainsi en l'accoutu-
mant à arrêter, repartir, tourner en tous sens; puis le cavalier
se met en selle. Cette sensation nouvelle produit une nou-
velle surexcitation;mais la bête s'y habitue peu à peu comme
aux précédentes, sans que rien montre d'ailleurs qu'elle ait
conscience de quoi que ce soit, car, excepté dans les romans,
on n'a jamais vu un cheval s'inquiéter de ce qui arrive à
son cavalier. On tire sa tête à droite, il tourne à droite; on
tire à gauche, il tourne à gauche; on tire les deux rênes
également, il arrête. Pour tous ces mouvements si simples,
il faut encore agir avec beaucoup de précaution, car s'il se
trouvait en présence d'un objet inaccoutuméau moment où
on voudrait le faire tourner, s'il entendait un bruit, etc., il
se jetterait du côté opposé, et une autre fois, l'habitude étant
prise, il résisterait dès qu'on voudrait le faire tourner.
Tout le reste du dressage s'obtient par des moyens abso-
lument semblables, sans que rien indique que l'animal fasse
le moindre raisonnement; la rapidité même avec laquelle
il prend des habitudes me paraît une preuve non d'un effort
de mémoire de sa part, mais au contraire de l'absence de
tout travail intellectuel venant déranger les impressions
reçues. Graduellement, un habile écuyer arrive à obtenir des
mouvements de plus en plus compliqués,tout en diminuant
ses propres moyens d'action de manière que ceux-ci devien-
nentpresque invisibles à l'œildu spectateur. Mais JAMAIS il ne
peut les supprimer entièrement; jamais on n'a vu un cheval
« savant », ni aucun animal, chien, singe, éléphant, etc.,
exécuter un exercice quelconque sans que le dresseur soit là
pour produire toutes les sensations nécessaires1; on s'efforce
seulement de les dissimuler le mieux possible au public.
Ainsi on a présenté dernièrement au Nouveau-Cirque un
chien « mélomane » qui aboyait de manière à accompagner
un air de musique joué par l'orchestre. Les spectateurs pou-
vaient se figurer que l'animal écoutait l'air, qu'il le suivait et
qu'il aboyait volontairement au moment opportun. Il ne me
fallut que quelques minutes pour m'apercevoir que le dres-
seur, sous prétexte de battre la mesure, faisait un geste de la
main comme pour frapper le chien chaque fois que celui-ci
devait aboyer. Le chien était fort bien dressé, puisqu'il man-
quait rarement d'obéir à ce geste, mais il n'y avait, là encore,
qu'une sensation produisant un cri, c'est-à-dire un mouve-
ment réflexe2.
Si tous les hommes de cheval se rendaient compte de la
nécessité d'éviter en dressage toutes les sensations pouvant
provoquer des mouvements autres que ceux qu'on veut obte-
nir et d'y substituer celles qui sont nécessaires, je n'hésite
pas a dire qu'ils n'éprouveraient jamais une déception et
qu'ils obtiendraient toujours de leurs chevaux tout ce que les
moyens physiques de chaque animal lui permettent d'exécu-
ter. Lorsquun cheval résiste à son cavalier, c'est ou bien
que les sensations maladroitement produites ont précisé-
ment pour résultat autre chose que ce qu'on voudrait, ou
qu'il est dominé au même moment par une autre sensation
i. Si l'on cite de vieux chevaux de haute école exécutant tant bien
que mal leur travail sous des écuyères médiocres, ce n'est encore qu'une
exécution machinale, résultant de l'habitude et de quelques excitations,
même inhabiles.
2. IlY aurait des expériences très curieuses à faire sur la manière dont
les différents animaux peuvent être véritablement affectés par les sons
et surtout par le rythme de la musique. Ce qui est certain, c'est que la
trompette ne fait pas marcher au pas les chevaux de cavalerie et que,
pour tous les exercices que les animaux exécutent dans un cirque, c'est
le dresseur et surtout le chef d'orchestre qui se règlent le mieux possi-
ble l'un sur l'autre; encore un trompe-l'œil,comme on voit.
plus forte, externe ou interne. S'il s'agit, par exemple, de
faire sauter une barrière, l'obstacle produit sur la vue une
sensation qui peut arrêter l'animal:moins la barrière sera
élevée, moindre sera la sensation, et si les jambes du cavalier,
les éperons, la cravache agissent comme il convient, le che-
val sautera;élevez un peu la barrière, il sautera encore;
mais si vous continuez à l'élever, il viendra nécessairement
un moment où la sensation produite par elle sera plus forte
que toutes celles que vous pourrezproduire vous-même, et le
cheval ne passera pas. Il en sera de même s'il éprouve une
souffrance qui l'empêche de sauter.
Il arrive souvent qu'à la promenade un cheval fasse un
brusqueécart, un tête-à-queue, s'emballe: le cavalier, qui n'a
rien vu, rien entendu, prétend qu'il y a là un acte volontaire,
une méchanceté de l'animal:n'est-il pas plus juste de croire
qu'une cause physique a pu agir à l'insu du cavalier?
Lorsqu'un cheval a peur d'un objet, il ne peut être dressé
que par l'habitude de le voir souvent. Si l'on veut employer
la force pour l'obliger à approcher, il sera encore plus
effrayé une autre fois, et si l'on a recours à la « persuasion »,
la «
leçon », si patiente qu'elle soit, ne produira aucun effet,
précisément parce que l'animal ne peut apprendre à surmon-
ter volontairement ses impressions. Une fois habitué à la
vue de cet objet, s'il reste longtemps sans le revoir et surtout
s'il reste au repos pendant ce temps, il en sera de nouveau
effrayé:ce qui montre bien qu'il n'a fait aucun raisonne-
ment, qu'il n'agit pas volontairement, mais que les sensa-
tions sont d'autant plus vives qu'elles se renouvellent moins
souvent et que le système nerveux est plus excitable.
La fatigue excessive, qui fait naitre souvent chez les
hommes des idées de révolte contre ceux qui les comman-
dent, ne fait que rendre les animaux plus soumis;c'est même
un moyen souvent employé pour dresser les chevaux réputés
indomptables, et je suis persuadé pour ma part que, si l'on
utilisait les lions et les tigres pour tirer la charrue, ils devien-
draient aussi dociles que les bœufs et resteraient aussi tran-
quilles à l'écurie, après leur travail fait. Je livre cette idée
aux économistes qui seraient tentés de tirer ainsi parti de
tant de forces qu'on laisse perdre, que même on détruit
comme nuisibles.
On croit généralement qu'il y a des chevaux plus intelli-
gents que d'autres;mais la facilité ou la difficulté qu'on a à
les dresser ne vient-elle pas tout simplement de ce que les
sens sont plus ou moins développés, le système nerveux plus
ou moins irritable, la conformationplus ou moins favorable
aux différents exercices qu'on exige?
Pour dresser les chevaux à l'attelage, on commence par
les habituer au contact du harnais; le meilleur moyen est,
comme je l'ai dit plus haut, d'agir en même temps sur l'ani-
mal par d'autres sensationsen lui montrant la cravache et en
en donnant de petits coups sur l'encolure, puis, quand le har-
nais est placé, de donner un peu d'avoine au cheval en restant
auprès de lui pour prévenir tout accident, ou de le promener
pour faire diversionpar le mouvement. Ensuite, il faut habi-
tuer l'animal au tirage. On fait d'abord tenir de longs traits
par un homme qui les tend progressivement; on excite l'ani-
mal à se porter en avant, soit en le tirant par les rênes, soit en
lui présentant de l'avoine. Peu à peu l'habitude se prend, les
épaules deviennent moins sensibles. Néanmoins la première
fois qu'on met le cheval dans les brancards, il faut encore
beaucoup de prudence. On aurait pu atteler cent fois d'autres
chevaux devant ses yeux, l'exemple n'aurait servi à rien:ce
qui montre encore que l'animal ne comprend rien. Le moin-
dre faux mouvement, le moindre dérangement dans le har-
nais et voici l'animal ruant, brisant tout, s'estropiant lui-
même;au contraire, que tout aille bien, et le voici aux trois
quarts dressé:la fois suivante les mêmes choses se feront
bien plus facilement. Presque tous les cas de prétendue
rétivité des chevaux à l'attelage sont dus à la sensibilité des
parties du corps en contact avec le harnais, et les autres cas
ont des causes de même nature.
Une fois dressé, le cheval d'attelage ne donne-t-il pas
exactement l'idée d'une machine? Placé entre deux brancards
qui le maintiennent dans la direction qu'il doit suivre tant
qu'il n'est pas attiré et poussé dans une autre, contenu par le
mors qui règle son allure, l'arrête, le fait reculer, qu'a à faire
son intelligence et où est sa volonté? Mais une mouche le
pique ou quelque autre sensation se produit:sans se rendre
compte des circonstances qui l'entourent, il se débat, se
heurte brutalement, et plus il se heurte, plus il frappe furieu-
sement, stupidement. Que la voiture qu'il traîne rencontre
quelque obstacle, jamais il n'a l'idée de faire quoi que ce soit
pour la dégager; au contraire, il s'embarrasse de plus en
plus, frappant même, fort inconsciemment, ceux qui l'ont
toujours soigné et qui lui viennent en aide. Et toutes ces
violences seront toujours en raison directe de la nature plus
ou moins nerveuse de la bête et de son état de vigueur et
de santé, jamais de sa prétendue intelligence ni de l'expé-
rience qu'il aurait pu acquérir. Qu'on choisisse un cheval,
même âgé et parfaitement dressé, mais qui ne soit pas accablé
par la fatigue ni d'une nature apathique, et qu'après l'avoir
attelé on le fasse partir au pas, sans cocher pour le conduire,
dans l'avenue des Champs-Elysées, il ne se passera pas dix
minutes avant qu'il ait causé de graves accidents et qu'il se
soit abattu lui-même sur un trottoir ou dans une devanture,
parce que, cédant à toutes les sensations qui le pousseront
d'un côté ou l'attireront d'un autre, il se précipitera incon-
sciemment dans des embarras dont il ne saura se tirer et qui
sont pourtant les mêmes qu'il rencontre tous les jours.
Ceux qui reconnaissentque le cheval a très peu d'intelli-
gence lui accordent volontiers une grande mémoire. Or, cette
prétendue «
mémoire» n'est chez lui, comme chez tous les
animaux, que le renouvellement mécaniquedesensations,
bien connu de tous les physiologistes. Il faut toujours qu'une
impressionactuelle réveillemécaniquementune autre impres-
sion avec laquelle elle a été précédemmentassociée. Et rien
n'autorise à supposer que l'animal se rappellevolontairement
quoi que ce soit. On cite des chevaux qui se seraient vengés
de ceux qui les avaiént maltraités longtemps auparavant. Re-
marquons d'abord que L'on n'a pas fait d'expériences à ce
sujet et que, les faits que l'on rapporte étant de pure obser-
vation, il est difficile de savoir exactement ce qui a pu déter-
miner les mouvements des animaux. Mais, en admettant même
les faits tels qu'ils sont racontés, ils s'expliqueraient parfaite-
ment d'après la théorie de l'automatisme. Rien ne prouve en
effet que les animaux auraient pensé à l'homme en l'absence
de celui-ci, qu'ils auraient formé le projet de se venger à la
première occasion favorable. C'est seulement la vue de cet
homme (sensation produite sur les yeux) qui a renouvelé mé-
caniquement la sensation des coups reçus et qui a provoqué
des mouvements réflexes, ruades ou morsures.
On parle de chevaux qui connaissent le cavalier qui les
monte, qui « ne veulent pas en accepter d'autres».Il est facile
de se convaincre par des expériences que si, habituée à céder
a certaines sensations, la bête ne cède pas à des sensations
différentes, tout cavalier qui emploiera les moyens auxquels
elle a été accoutumée ou qui saura l'accoutumer à d'autres
obtiendra sans difficulté tout ce qu'obtenait le premier
maître.
Quant aux chevaux dont on dit qu'ils sont « méchants»
parce qu'ils mordent ou frappent ceux qui les approchent, ce
sont des animaux dont le système nerveux est très impresion-
nable, chez qui le moindre attouchement produit des sensa-
tions irritantes,comme celles qu'éprouve dès qu'on la touche
une personne chatouilleuse. Ils se livrent aussitôt à toutes
sortes de mouvements brusques et involontaires : ils sont
dangereux, non méchants.
Ce qui précède me semble montrer que le cheval est une
simple machine, non certes une machine comme celles que
peuvent fabriquer les hommes, mais une machine vivante,
c'est-à-dire douée de sensibilité physique, fonctionnant au
moyen d'un système nerveux et dont tous les mouvements
sont fatalement déterminés par les sensations reçues.
Lorsqu'on croit à l'intelligence du cheval, on est logique-
ment conduit à admettre — ainsi qu'on l'a toujours enseigné
— qu'il y a quelquefois de sa part de l'entêtement, un parti
pris bien arrêté de désobéir; que dans ce cas-là il faut em-
ployer les corrections et les proportionner à la gravité de la
faute commise! Personne, toutefois, n'a jamais dit à quels
signes on peut reconnaître qu'il y a mauvaise volonté. Pour
moi, convaincu que la bête ne saurait en aucun cas choisir,
ni par conséquent être responsable de ses actes, je proscris
complètement les corrections; je ne crains pas d'affirmer
qu'elles sont toujours inutiles et presque toujours fort nuisi-
bles, parce qu'elles ne peuventque causer le désordre et faire
naître de mauvaises habitudes en produisant des sensations
exagérées.
Le croira-t-on? c'est justement ce principe — le plus im-
portant de tous à mon avis — que les cavaliers ont le plus de
peine à admettre. Il semble qu'il serait contraire à leur dignité
de ne pas lutter de violence avec l'animal. Et c'est unique-
ment pour cela qu'il y a tant de chevaux rétifs. Si l'on faisait
à ce sujet des expériences pratiques, on aurait bientôt la
preuve de ce que j'avance, et l'on verrait que tous les chevaux
peuvent être facilement soumis, ceux-là seuls exceptés — ils
sont fort rares — qu'une grave infirmité rend impropres au
service qu'on voudrait leur faire faire. Je ne prétends pas
d'ailleursqu'il ne soit parfois nécessaire, lorsqu'unesensation
étrangère détermine une résistance,de produire d'autres sen-
sations assez vives pour dominer la première;mais alors elles
doivent être proportionnées à la seule sensibilité de l'animal,
et il ne faut jamais en attendre un effet moral. Que penser
des hommes assez brutaux pour corriger une bête après
qu'elle a «
commis une faute» et assez naïfs pour se figu-
rer qu'elle comprendra pourquoi on la frappe?
Le chien passe pour beaucoup plus intelligent que le che-
val; cependant les moyens employéspourledressersont sem-
blables.
Quoiqu'on ne connaisse pas bien la nature de ses sensations
olfactives, —lesquelles sont très différentes des nôtres, puis-
que l'animal se montre insensible aux odeurs qui nous sont
les plus agréables et est vivement attiré par celles qui nous
répugnent le plus, — il est certainqu'on tire un grand parti
de son odorat, qui peut être affecté à de grandes distances par
certaines émanations. Mais on ne s'adresse pas plus à son
intelligence qu'à celle du cheval.
Ses mouvements, auxquels on laisse plus de liberté,parais-
sent souvent volontaires;en réalité, c'est toujours un bruit,
une odeur, la vue d'un objet ou quelque besoin interne qui
fatalement les détermine.
Pour dresser les chiens, il faut, comme pour les chevaux,
sy prendre le plus tôt possible après leur naissance, leur
éviter toutes les sensationsqui pourraient faire naître de mau-
vaises habitudes et s'efforcer de produire celles qui auront
pour résultatles mouvementsqu'on veut obtenir.
Lorsqu'on apporte aux tout jeunes chiens leur nourriture,
on leur présente l'écuelle en sifflant;la sensation auditive
produitepar le coup de sifflet étant ainsi associéeà la sensation
agréable venant de la nourriture reçue réveillera mécanique-
ment cette dernière, et voilà les petitesbêtes dressées à accou-
rir à l'appel du maître, qui du reste fera bien de les accueillir
toujours par une caresse et de temps en temps par quelque
friandise.
-A l'heure où d'habitude on donne le repas, le dresseur, qui
a préalablement placé un bon morceau dans un endroit appa-
rent, fait un geste du bras dans cette direction et conduit le
chien en lui disant: Cherche! L'animal, attiré par l'odeur, ne
tarde pas à trouver, et bientôt il se met enquête dès qu'il en-
tend le son: Cherche!ou qu'il voit le geste.
Pour habituer les chiens au rapport, on choisit de préfé-
rence le moment où, tourmentés par le travail de la dentition,
ils trouvent du plaisir à se servir de leurs dents et à tenir
quelque chose dans la gueule; ou bien on enveloppe un mor
ceau de viande dans quelque chiffon. On va avec eux placer a
terre l'objet puis on s'éloigne de quelques pas et, faisant le
geste accoutumé, on dit: Cherche! L'animal suit le geste,
trouve l'objet, revient en gambadant; on le caresse, on retire
doucement l'objet de sa gueule, où on le remplace par un bon
morceau, de sorte que, cette sensation agréable s'associant
chaque fois avec l'acte de rapporter quelque chose, il prend
l'habitude de rapporter tout ce qu'on lui fait chercher et
même tout ce qu'il trouve sur sa route, sans que rien prouve
qu'il a conscience de ce qu'il fait. J'ai connu, dans un café,
un vieux chien auquel les clients avaient si souvent fait
apporter des petits bancs, qu'il avait pris l'habitude de se
promener presque constamment avec un petit banc dans la
gueule.
Le dressage du chien se commence à la maison, comme ce-
lui du cheval se commence au manège, afin que les sensa-
tions étrangères ne viennent pas déranger celles produites
par le maître. Ensuite, on emmène le chien dehors, après
avoir attaché à son collier une corde assez longue et s'être
muni de quelques friandises. On jette à quelque distance un
morceau de pain ou de viande en disant:Cherche/eten éten-
dant le bras. Il se précipite; mais, au moment où il va saisir
le morceau, on l'arrête au moyen de la corde,en disant:Tout beau!et en levant le bras. Remarquons que cette partie
du dressage ressemble absolument au dressage des chevaux
qu'on présente « en liberté »
dans les cirques et qu'on a com-
mencé par dresser à la longe. L'animal est placé entre deux
sensations:l'une, le morceau de viande, l'attire; l'autre, la
corde, le retient; celle-ci étant la plus forte, il ne peut céder
à la première, et plus tard,quand la corde sera supprimée, le
geste seul du maître renouvellera la sensation et le chien res-
tera immobile. Que le maître ait la moindre distraction, une
mauvaise habitude se prendra, et il faudra recommencer pa-
tiemment le dressage à la corde; car si l'on voulait corriger la
bête, on aurait ensuite beaucoup de peine à lui faire cher-
cher quelque chose, ce qui montre bien qu'elle n'aurait rien
compris.
Les chasseurs savent que, si bien dressé que soit unchien,
il ne tarde pas à être gâté s'il est conduit pendant quelque
temps par un maladroit. Il en est de même pour un cheval
mal monté. Cela ne prouve-t-il pas que l'un comme l'autre
prend inconsciemment toutes les habitudes bonnes ou mau-
vaises qui résultent des sensations qu'il reçoit et n'a aucune
idée de ce qu'il doit faire?
J'ai fait vingt fois l'expérience suivante,et toujours avec le
même résultat:Le propriétaire d'un chien m'affirmant que
son animal comprenait parfaitement quand il lui défendait
de toucher à quelque chose et, pour m'en convaincre, l'ayant
empêché de prendre un morceau de sucre placé à sa portée,
je le priais de sortir avec moi, en laissant le chien seul pen-
dant cinq minutes après lui avoir donné les ordres les plus
formels. Le défi fut toujours accepté avec empressement.
Jamais, à notre retour, nous n'avons retrouvé le morceau de
sucre.
Plus que tous les autres chiens, ceux qui aident à la garde
des troupeaux passent, pour avoir conscience du rôle qu'ils
remplissent. Il serait intéressant de confier un troupeau de
moutons à un chien, sans berger, et de voir ce qui arriverait.
En somme, tout ce qu'on fait faire aux animaux réputés les
plus intelligents, on pourrait le faire faire à des hommes
idiots, pourvu qu'on surveillât ceux-ci comme ceux-là cons-
tamment et qu'on ne négligeât pas -de produire toutes les
sensations nécessaires pour diriger leurs actes. Pas plus que
le cheval, le chien ne doit jamais être « corrigé », attendu
qu'il est incapable de comprendre qu'il a «
commis une
faute», et que les brutalités inutiles dont il est trop souvent
victime ne peuvent que lui faire contracter de mauvaises ha-
bitudes, en provoquant des mouvements tout opposés à ceux
qu'on voudrait obtenir.
Quant aux « sentiments » qu'on attribue aux animaux,il
est aisé de montrer qu'on s'abuse encore étrangement à ce
sujet.
Les rapports sexuels entre un chien et une chienne ne
ressemblent en rien à de l'amour: ce n'est qu'à certaines
époques que le mâle est attiré vers la femelle par les odeurs
qu'elle dégage; celle-ci reçoit alors tous les mâles qui se pré-
sentent, tandis qu'à tout autre moment elle repousse bruta-
lement toute approche. Même après que le même chien et
la même chienne ont vécu longtemps l'un près de l'autre et
ont eu ensemble une nombreuse postérité, il y a entre eux si
peu d'affection qu'on peut tuer l'un en présence de l'autre
sans que celui qui reste en manifeste aucun chagrin.
Quand les petits viennent au monde, la mère les lèche
comme elle lèche tous les corps humides imprégnés de cer-
taines odeurs; elle est retenue auprès d'eux par la fatigue et
par le besoin d'être débarrassée de son lait; ils sont attirés
vers elle par la chaleur de son corps et par l'odeur du lait.
Elle a d'ailleurs si peu conscience de son rôle, que souvent
elle écrase ses petits en se couchant; si on les lui enlève tous,
elle cherche de tous côtés les sensations qui lui manquent;mais si vous en détruisez deux ou trois, elle retournera tran-
quillement près des autres. Une fois les besoins physiques
disparus, aucun lien ne subsiste entre la mère et les enfants.
Le chien est attaché à son maître par les sensations qu'il
reçoit de lui, par les habitudes contractées et surtout par le
besoin qu'il a de ses émanations, car l'expérience a démontré
que, si l'on coupe les nerfs olfactifs d'un chien, il ne mani-
feste plus aucune préférence pour personne, bien que ses
autres sens soient restés intacts. Par l'odorat, il retrouvé son
maître même à de grandes distances, comme il retrouve le
gibier dont il suit la piste. Mais séparé de lui ou dépaysé par
un petit trajet en chemin de fer, — j'en ai fait souvent l'ex-
périence, — il s'accoutume presque instantanément à de
nouvelles personnes, il ne manifeste aucun regret. A la vé-
rité, il suffit qu'il revoie son ancien maître pour que le son
de sa voix, ses gestes, l'odeur qui émane de lui, réveillent les
sensations d'autrefois; mais rien ne prouve qu'il ait pensé à
lui dans l'intervalle, et j'ai toujours constaté qu'après un
temps relativement court — disons six mois — il suit plus
volontiers le nouveau maître que l'ancien.
Tout ce que l'on raconte sur le prétendu dévouement du
chien ne repose que sur des faits mal observés, on pourra s'en
convaincre expérimentalement quand on voudra.
Quand l'animal semble avoir conscience d'une faute qu'il a
faite et en demander pardon, c'est le ton de la voix ou les
gestes du maître qui provoquent ces attitudes; et la preuve,
c'est qu'il suffira de lui parler sur le même ton et de faire les
mêmes gestes pour qu'il prenne les mêmes postures quoiqu'il
n'ait rien fait de mal.
Rien ne prouve que les rêves amènent des idées chez les
animaux comme chez l'homme, puisqu'on ne peut constater
que des gestes, des cris, indiquant simplement une agitation
nerveuse.
A 1écurie, les chevaux ne prennent aucune précaution
pour ne pas marchersur les pieds de l'homme qui les soigne,
lui donner un coup de tête ou un coup de pied lorsqu'une
mouche, par exemple, les tourmente. Il en est de même des
chiens qui, en jouant, vous posent brutalement la patte sur
la figure, culbutent les enfants, etc.
On prétend que certaines races de chiens sont plus intelli-
gentes que d'autres:il y a seulement des différences d'apti-
tudes physiques. Depuis plusieurs années je ne possède plus
que des. lévriers:ils ont bien l'inconvénient d'étiangler de
temps en temps quelque chat qui n'est pas rentré assez vite
au logis ou n'a pas grimpé à temps sur un arbre; mais malgré
cela, ils sont à mon avis les plus charmants de tous les chiens,
les plus élégants de formes, les moins turbulents à la mai-
son, les plus merveilleux d'allures, et s'ils n'ont pas plus
d'intelligence que les autres, il n'est pas moins vrai qu'on
peut les dresser à des choses tout aussi curieuses; témoin
Jack qui m'a suivi dans de longs voyages que j'ai faits à che-
val et en voiture, et que j'envoyais, plusieurs kilomètres avant
l'étape, annoncer mon arrivée dans les hôtels où j'avais cou-
tume de descendre.
Les chiens, comme beaucoup d'autres animaux, font en-
tendre différentscris,toujoursproduitsparde vives sensations.
Pourrait-onprétendre qu'il y a là un langage?A-t-on jamais
vu des chevaux attachés toute la journée dans la même écu-
rie, des chiens au chenil ou dans la maison, paraître échanger
entre eux des pensées?
On dit que le gibier, vers la fin de la saison de la chasse est
plusprudentqu'au commencement,et on en conclut qu'il s'est
rendu compte des dangers qui le menacent. N'est-il pas plus
simple de croire que les animaux qui vivent en liberté con-
tractent inconsciemmentdes habitudes, reçoiventun véritable
dressage résultant des sensations qu'ils subissent tous les
jours, des circonstances qui les entourent, et que, constam-
ment poursuivis, ils s'affolent au moindre bruit?
III
J'aurais pu multiplier les exemples à l'infini, et discuter
longuement les détails de chacund'eux. Mais le rapide exposé
que j'ai fait suffira certainement pour appeler l'attention des
savants sur cetteimportante question de l'intelligencedes ani-
maux et sur la manièredont il me semble qu'il faut l'examiner.
On remarquera que je n'ai pas employé une seule fois le
mot instinct. Je crois en effet que l'impulsion intérieure qui
détermine les actes des animaux est toujours produite par
une sensation physique; que par conséquent, comme l'a dit
le Dr A. Netter, le mot instinct ne signifie rien et devrait être
rayé du vocabulaire scientifique.
Les procédés de dressage constituant les rapports les plus
directs que nous puissions avoir avec les animaux que nous
connaissons le mieux et dont les facultés pourraient être le
plus développées par l'éducation, si ces animaux n'agissent
jamais raisonnablement, s'ils ne sont même pas libres de
choisir entre deux sensations présentes, s'il faut toujours
qu'ils cèdent à la plus forte, n'a-t-on pas lieu de croire qu'il
en est de même pour ceux qui vivent à l'état sauvage, d'au-
tant plus que ceux-ci ne font rien aujourd'hui autrement qu'il
y a cent ans, mille ans, leurs ancêtres ne leur ayant rien en-
seigné, par l'excellente raison, vraisemblablement, qu'ils
navaient eux-mêmes rien appris et que les bêtes n'ont jamais
pu communiquer entre elles à l'aide d'aucun langage?
Les romanciers, les poètes sont peut-être excusables de pré-
senterles choses autrement. Encore leur talent serait-ilmieux
employé à faire connaître la vérité qu'à répandre l'erreur.
Mais à coup sûr les savants, eux, ne devraient pas se laisser
aussi facilement tromper par les apparences. Je n'ignore pas
qu'on peut réfuter presque tous les arguments par d'autres
arguments, et cela avec sincérité, en regardant les choses
d'un autre point de vue:aussi je demande qu'avant de me
réfuter on veuille bien se placer pendant quelques instants au
même point de vue que moi, afin de voir s'il ne permet pas
de mieux juger l'ensemble de la question. La théorie de l'au-
tomatisme des animaux une fois admise, il est facile de s'as-
surer qu'elle est juste, puisque, après y avoir été conduit par
l'examen des faits,onvoit,en faisant la contre-ipreuve, qu'il
ny a pas un fait expérimental, un seul, qu'elle ne puisse ex-
pliquer d'une manière satisfaisante.
Ce n'est qu'en cherchant dans les sensations la cause phy-
sique de tous les actes des animaux, en étudiant les effets
différentsque produisent sur les différentes espèces la vue des
objets, les bruits, les odeurs, etc., là distance à laquelle les
organes en sont affectés1, qu'on pourra faire faire de grands
progrès à la science en découvrant les causes encore mysté-
rieuses des travaux des castors, des migrations (qui probable-
ment s'expliquent par les mêmes sensations que le retour du
chien vers son maître)
,
etc. Le Dr A. Netter a montré déjà,
dans un magnifique chapitre de L'homme et l'animal devant
la méthode expérimentale ce qu'il faut penser des fourmis et
de leur langage antennal.
On m'objectera sans doute que tout ce que j'ai dit des ani-
1. Des instruments perfectionnés, augmentant considérablement la
puissance de l'odorat et du toucher, commed'autres augmentent la puis-
sance de la vue et de l'ouïe, permettront peut-être à l'homme de résoudre
un jour bien des problèmes jusqu'ici inabordables.
maux peut aussi s'appliquer à l'homme. Oh! je sais que l'on
essaie aujourd'huide démontrer que l'homme n'est pas libre,
qu'il n'est pas, lui non plus, responsable de ses actes. Il ne
m'appartient pas de soutenir une discussion avec les philo-
sophes et les savants dont le langage ne m'est pas familier.
Cependant, homo sum, et comme tel, ayant passé ma vie à
m'étudier moi-même en même temps que j'étudiais les che-
vaux et les chiens, à comparer mes actes aux leurs, il m'est
permis d'avoir une opinion et, quitte à ne pas savoir l'expri-
mer doctement, voici ce que je dirai:
L'homme parle, l'homme pense, l'homme sent parfaitement
qu'il est libre de choisir, ne fût-ce, par exemple, qu'entre l'acte
de se lever et celui de s'asseoir, sans qu'aucune sensation
physique ledétermineplutôt à l'un qu'à l'autre. Tous les rai-
sonnements, il me semble, ne peuvent rien contre cela. On
peut dire que lorsqu'il croit être libre de se lever et qu'il se
lève, il a, en réalité, cédé au désir qu'il avait de montrer qu'il
pouvait se lever. Mais ce désir même est-il une sensation phy-
sique? L'homme peut s'abstenir des choses qui flattent le plus
ses sens, en vue d'un plus grand bien qu'il se propose, s'im-
poser toutes les privations, subir tous les tourments, sacrifier
jusqu'à sa vie pour être utile à ses semblables, pour le renom,
si l'on veut, qu'il laissera après sa mort, sans même l'espoir
d'une vie meilleure. A notre époque où l'on prêche tant la
lutte pour la vie et pour toutes les jouissances qu'elle procure,
il y a encore des hommes capablesde cela;j'en connais. Peut-
on dire d'euxque leurs actes sont gouvernés par des sensations
physiques? Et la pensée même qu'ilsont d'un bien métaphy-
sique n'est-elle pas la preuve — s'il en fallait une — qu'il existe
réellement chez l'homme quelque chose qui échappe à tous
les sens, que ni le chimisteni l'anatomiste ne découvriront ja-
mais avec leurs instruments, qu'il faut, par conséquent, distin-
guerde touteMATIÈRE
— la matière étant tout ce qui peut être
perçu par l'intermédiaire dessens,—et qui s'appelle l'ESPRIT1.
I. Je ne donne pas ici au mot esprit le sens deprincipe de vie. La vie
n'est, selon moi, que le fonctionnement naturel des organes. L'esprit
Or, rien, absolument rien ne permet même de supposerque
l'esprit existe chez les animaux. Du haut en bas de l'échelle,
ils n'exécutentque des mouvements réflexes. Ces mouvements
sont plus ou moins variés selon que l'organisme est plus ou
moins compliqué:le poisson ne peut pas courir, le lièvre ne
peut pas voler; le singe, qui a des mains, l'éléphant,qui a une
trompe, sont capables d'accomplir des actes qui étonnent un
instant l'homme qui les observe; en réalité, chez le singe, le
chien, l'éléphant, l'intelligence est la même que chez l'huître,
c'est à dire nulle:ils cèdent à des sensations plus multiples,
ils n'agissent jamais librement.
L'homme seul est un être double; il y a en lui l'animal et
l'être pensant, le corps et l'esprit. A la vérité beaucoup de ses
actes et de ses sentiments ne sont, comme chez la bête, que
des mouvements réflexes; mais dans beaucoup d'autres l'es-
prit intervient, domine les sensations physiques, intercepte
les mouvements réflexes et les réfrène.
Nonseulement une sensation actuelle en renouvelle une
autre, comme quand, se retrouvant dans une maison où il a
entendu un air de musique, il entend de nouveau cet air qui
revient, qui 1obsède, qu'il ne peut chasser — si ce n'est en
pensant a autre chose;mais il a le pouvoir, par le seul effort
de sa volonté, sans qu'aucune sensation physiquel'ypousse,de se rappeler ce qu'il a fait la veille, il y a huit jours, il y ades années.
Une attaque brutale, une parole injurieuse peut déterminer
de sapart une riposte violente (mouvement réflexe), que les
tribunaux excusent et qui me paraît à moi fort coupable,
précisément parce que l'homme a agi dans ce cas comme un
animal et ne s'est pas servi du pouvoir qu'il a de dominer ses
sens; mais il peut aussi, apprenant qu'en Amérique, six mois
auparavant, un autre homme l'a insulté, se déterminerfroide-
ment, librement, à tirer de lui vengeance.
Une femme fait sur ses sens une vive impression:il est
est ce qu'il y a d'immatériel chez l'homme,ce qui pense, réfléchit, com-
pare, connaît.
prêt à y céder; mais aussitôt il songe aux raisons d'ordre mo-
ral qui s'opposent à leur union et, dominant cet amour phy-
sique, il s'éloigne, ou, au contraire, après avoir longuement
réfléchi, il se décide, croyant bien faire, à surmonter tous les
obstacles:et voilà son amour grandi de tous les sacrifices.
Donc entre le règne animal et le règne humain il y a une
limite infranchissable:l'esprit, c'est-à-dire l'intelligence, la
faculté de choisir, c'est-à-dire la liberté.
Cette théorie explique aussitôt tous les actes de l'homme et
ceux des animaux.
Avec la théorie de Darwin on arrive nécessairement à ce
dilemme:Ou l'intelligence est'partout, dans la plante comme
chez l'homme, dans le bloc de marbre comme chez l'animal,
ce qui est absurde;ou l'intelligence n'est nulle part:l'homme
n'a pas conscience de ce qu'il fait, n'est pas responsable de
ses bonnes ni de ses mauvaises actions, ce qui est également
absurde.
La théorie de Darwin pousse encore des écrivains de ta-
lent, comme Mmo Séverine, à s'enthousiasmer pour un affreux
roquet, qu'il leur plaît, précisément à cause de ses défauts
physiques, d'affubler de toutes les qualités morales et leur fait
écrire: «
J'aime les pauvres d'abord, les bêtes ensuite, et
les gens après! »
A quelle époque l'esprit commence-t-il à exister chez l'en-
fant? A la conception?à la naissance? ou plus tard? Scien-
tifiquement on n'en peut rien savoir, car l'esprit nepeut se
manifester qu'au moyen de certains organes, comme un vio-
loniste ne peut faire connaître son talent qu'au moyen d'un
violon et d'un archet. Les parents s'illusionnentpresque tou-
jours sur l'époque où leurs enfants donnent les premières
preuves d'intelligence. Pendant plusieurs années l'enfant
n'est, en apparence,qu'un petit animal, obéissant à toutes ses
sensations, exécutant machinalement des mouvements, répé-
tant inconsciemment des sons qu'il ne comprend pas. Lors-
que les organes physiques, c'est-à-dire les instruments qui
lui sont nécessaires,ont pris assez de force, l'esprit commence
a se révéler. Peut-être l'esprit est-il le même chez tous les
êtres humains; peut-être n'est-ce pas lui qu'on peut perfec-
tionner, mais seulementles organes physiquesdont il se sert;
peut-être était-il le même avant que ces organes fussent
formés, et reste-t-il le même lorsque la maladie ou la vieil-
lesse les paralysent. Ainsi les penseurs de nos jours ne sont
pas supérieurs intellectuellement à ceux d'autrefois et les dé-
couvertes de la science ne sont dues qu'à des instruments
plus parfaits.
Quoi qu'il en soit, l'esprit, la liberté, la responsabilité
nexistent pas sur cette terre ailleurs que chez l'homme et lui
imposent d'autres règles de conduite que la lutte pour la vie
à laquelle obéissent les autres êtres. Au point de vue social
et politique, c'est-à-dire au point de vue des relations entre
les hommes et de la manière dont ils doivent être élevés et
gouvernés, cette vérité a quelque importance.
Tout ce qui est faux est immoralet dangereux. Les idées de
Darwin, propagées par la littérature soi-disant naturaliste,
qui nous montre la bête humaine cédant à tous ses appétits,
aux besoins physiques les plus vils, ont encouragé tous ceuxqui, ne luttant plus que pour le bien-être et la fortune,
cœurent aujourd'hui, par les scandales qui se découvrent,
tous les honnêtes gens.
Si je ne me trompe, on a soif maintenant d'autre chose.
L'ENSEIGNEMENT
DE
L'ÉQUITATION EN FRANCE
i
Bien qu'on se soit servi du cheval dès les temps les plus
reculés et qu'on trouve déjà dans Xénophon des préceptes
fort justes sur la manière de le monter et de le dresser, il est
inutile de rechercher dans l'antiquité les origines de notre
équitation actuelle, qui, par suite surtout des modifications
importantes apportées aux harnachements, n'a pour ainsi
dire aucun rapport avec celle des peuples anciens et des
Orientaux.
Peut-être pourrait-on retrouver dans de vieux écrits quel-
ques traces des procédés en usage autrefois dans notre pays
même;les tournois et l'organisation des troupes à cheval
montrent en effet qu'au temps de la chevalerie l'éducation de
la noblesse comportait déjà une certaine instruction équestre.
Jusqu'au xve siècle nous n'avons toutefois aucun document
précis sur la manière dont cette instruction était donnée.
Sans doute on choisissait pour exercer les chevaux les ter-
rains les plus convenables; on s'aidait de barrières ou de fer-
metures quelconques pour soustraire le plus possible les
animaux à l'influence des objets extérieurs et les mieux pos-
séder; chaque cavalier déployait plus ou moins d'habileté
selon ses aptitudes naturelles et l'expérience acquise; mais
tant qu'il n'y eut ni manèges ni enseignement rationnel, et
tant que les gentilshommes se vantèrent de ne savoir ni lire
ni écrire, l'équitation ne fit aucun progrès. C'est à l'époque
de la renaissance des lettres, des sciences et des arts, qu'elle
commença à être enseignée avec quelque méthode, en Italie,
par plusieurs gentilshommes,Frédéric Grison,César Fiaschi
et surtout Giovan-Batista Pignatelli, qui ouvrirent les pre-
mièresacadémies, àNaples d'abord,puisàRome. « Lesélèves,
dit Newcastle,y restaient des années avant qu'on leur dît seu-
lement s'ils étaient capables d'apprendre et de réussir en cet
exercice,tant les écuyerssavaient bien faire valoir leur talent.»
La noblesse de France accourutaussitôt s'instruire à l'école
italienne; Salomon de La Broue, Saint-Antoine, Pluvinel,
brillèrent au premier rang parmi les élèves du célèbre Pigna-
telli et, de retour en France, jetèrent les premières bases de
l'enseignement. Des académies' furent fondées à Paris, à
i. On trouve dans l'édition de 1777 du Dictionnaire de l'Académie
française, au mot ACADÉMIE : « Certain lieu près d'Athènes où s'assem-
blaient. Se dit aussi d'une compagnie de personnes. Il se dit aussi du
lieu où la noblesse apprend à monter à cheval et les autres exercicesqui
lui conviennent. (Il a mis son fils à l'Académie. Il est en pension à une
telle Académie. Au sortir de l'Académie, il fut à la guerre.) Il se prend
aussi pour lesécoliers mêmes. (Ce jour-là, un tel écuyer fit monter toute
son Académie à cheval.) n — ACADÉMIE DE MUSIQUE ne vient qu'ensuite
dans le Dictionnaire.
Tours, à Bordeaux, à Lyon; elles recevaient des pension-
naires et des externes; les pensionnaires y apprenaient non
seulement l'équitation,mais l'escrime, la danse, arts dits aca-
démiques, et les mathématiques.
Dans le sens le plus généralement usité, c'est-à-dire pour
désigner une compagnie de savants ou d'artistes,nous verrons
plus loin que le mot académie ne saurait convenir à aucune
institution hippique ayant existé jusqu'à présent. Dans son
sens le plus conforme à l'étymologie, ce nom qui, appliqué
aujourd'hui à une école d'équitation, semble prétentieux,
était certainement on ne peut mieux choisi pour désigner
les endroitsoù les premiersmaîtresenseignèrentles principes
enfin découverts de l'art de monter à cheval. Cet art fut pen-
dant longtemps le plus en honneurparmi ceux que pratiquait
la noblesse, qui elle-même descendait des anciens écuyers1,
et c'est bien certainement parce que le cheval a été le prin-
cipal instrument de la civilisation,que Buffon l'a appelé « la
plus noble conquête que l'homme ait jamais faite ». Aussi
faut-il déplorer que tout ce qui se rapporte à l'équitation soit
depuis longtemps si négligé en France, surtout par les écri-
vains et les savants, que l'on ne trouve, ni dans les guides
usuels, ni dans les dictionnaires,ni dans les traités d'histoire,
aucun renseignementsur les plus grands maîtres qui ont il-
lustré notre pays. Alors que tant de statues s'élèvent sur nos
places publiques, les noms mêmes de nos plus célèbres
écuyers, à peine connus d'un très petit nombre de fervents
admirateurs, sont complètement ignorés, non seulement du
Public, mais encore de ceux qui ont mission de l'instruire;
on laisse cela de côté avec une sorte de mépris et l'on ne
I. On sait qu'après la conquête des Gaules et dès les premiers
temps de la monarchie française, on donnait le nom d'écuyer aux gens
de guerre qui tenaient le premier rang parmi les militaires; on les ap-
pela gentilshommes ou nobles pour les distinguerdu reste du peuple,
et ils furent la source de la noblesse. Jusqu'à la Révolution, la charge
d'écuyer resta un titre de noblesse, et nul ne pouvait prendre le titre
d'écuyer s'il n'était issu d'un père ou d'un aïeul anobli dans la profes-
sion des armes.
semble pas se douter que l'équitation est, parmi les arts, un
des plus utiles, des plus attrayants, un de ceux aussi qui né-
cessitent le plus d'étude et qui forment le mieux l'esprit et le
jugement.
Dès que l'équitation, au lieu d'être pratiquée empirique-
ment en plein air, fut enseignée dans les manègespar de vrais
maîtres, elle fit d'immenses progrès et, en très peu d'années,
atteignit le degré de perfection où sut l'élever La Guérinière.
Il se fonda bientôt un grand nombred'académies; mais celles
de Paris et de Versailles eurent toujours le pas sur toutes les
autres, et c'est à elles que revient l'honneur d'avoir produit
les premières et les meilleures méthodes.
Salomon de La Broue, écuyerdu roi, écrivit en 1610 le
premier traité d'équitation qu'on eût vu en France:le Cava-
lerice francois. Cet ouvrage, qui se ressent encore des an-
ciennes pratiques,estrempli des préceptes les plus barbares
et préconisedes moyensd'une brutalité révoltante; toutefois,
il révèle un effort vers le progrès, vers un enseignement mé-
thodique s'appuyant sur les connaissances scientifiques de
l'époque, et l'on y trouve des passages excellents, comme ce-
lui où l'auteur recommande de ne pas renfermer le cheval,
c'est-à-dire lui placer la tête et l'encolure, avant qu'il se soit
livré aux différentes allures, et de ne demander la mise en
main qu'en marche, contrairement à ceux qui, déjà à cette
époque, travaillaient d'abord le cheval en place.
Pluvinel, devenu écuyer du roi, fit l'éducation équestre de
Louis XIII et nous a laissé un ouvrage fort curieux, l'Ins-
truction du roi en l'exercice de monter à cheval, dans lequel,
sous forme de dialogue entre son élève et lui, il donne déjà
des principes fort supérieurs à ceux de La Broue et exprime
des idées que beaucoup d'écuyers et de sportsmen de nos jours
feraient bien de méditer. Le roi s'adresse d'abord au grand-
écuyer de France,qui était alors M. deBellegarde, et lui dit:
« Monsieur le Grand, puisque mon aage et ma force me per-
mettent de contenter le désir que j'ay, il y a longtemps, d'ap-
prendre à bien mener un cheval pour m'en servir, soit à la
teste de nos armées ou sur la carrière pour les actions de
plaisir, je veux en sçavoir non-seulement ce qui m'est néces-
saire comme roi, mais aussi ce qu'il en faut pour atteindre à
la perfection de cet exercice, afin de cognoistre parmy tous
ceux de mon royaumeles plus dignes d'estre estimez. » M. le
Grand répond:« Sire, VostreMajesté a raison de souhaiter
passionnément d'apprendre le plus beau et le plus nécessaire
de tous les exercices qui se pratiquent au monde, non seule-
ment pour le corps, mais aussi pour l'esprit, comme M. de
Pluvinel luy donnera parfaitement à entendre, estant très
aise de ce qu'il a encore assez de vigueur pour enseigner à
VostreMajesté la perfection de cette science. » Le roi de-
mande à M. de Pluvinel en quel sens il entend que l'exercice
du cheval n'est pas seulement nécessaire pour le corps, mais
aussi pour l'esprit. Pluvinel répond:« L'homme ne le peut
apprendre qu'en montant sur son cheval, duquel il faut qu'il
se résolve de souffrir toutes les extravagances qui se peuvent
attendre d'un animal irraisonnable, les périls qui se ren-
contrent parmi la cholère, le désespoir et la lascheté de tels
animaux, joincte aux appréhensions d'en ressentirles effects.
Toutes lesquelles choses ne se peuvent vaincre ny éviter,
quavec la cognoissance de la science, la bonté de l'esprit et
la solidité du jugement : lequel faut qu'il agisse dans le plus
fort de tous ces tourmens avec la même promptitude et froi-
deur que fait celuy qui, assis dans son cabinet, tasche d'ap-
prendre quelque chose dans un livre. Tellement que par là
VostreMajesté
peut cognoistretrès clairement comme quoy
ce bel exercice est utile à l'esprit, puisqu'il l'instruict et l'ac-
coustume d'exécuter nettement, et avec ordre, toutes ces
fonctions parmi le tracas, le bruict, l'agitation et lapeur con-
tinuelle du péril, qui est comme un acheminement pour le
rendre capable de faire ces mesmes opérations parmy les
armes, et au milieu des hazards qui s'y rencontrent. » Plu-
vinel explique ensuite au roi la différence qui existe entre le
bel homme à cheval et le bon homme de cheval et, parlant de
ce dernier, il dit: « Pour estre parfaitement bon homme de
cheval, il faut sçavoir, par pratique et par raison, la manière
de dresser toutes sortes de chevaux à toutes sortes d'airs et de
manèges; cognoistre leurs forces, leurs inclinations, leurs
habitudes, leurs perfections et imperfections, et leur nature
entièrement; sur tout cela faire agir le jugement,pour savoir
à quoi le cheval peut estre propre, afin de n'entreprendre sur
luy que ce qu'il pourra exécuter de bonne grâce; et ayant
cette cognoissance, commencer, continuer et achever le che-
val avec la patience et la résolution, la douceur et la force
requise, pour arriver à la fin où le bon homme de cheval doit
aspirer; lesquelles qualitez se rencontrant en un homme, on
le pourra véritablementestimer bon homme de cheval. »
De nouveaux traités furent bientôt publiés par MM. de
Menou, de Solleysel, de Birac, de Beaumont, Delcampe,
Gaspard de Saunier.
Mais ce fut La Guérinière qui, le premier, institua l'ensei-
gnementvraiment méthodique del'équitation.Praticien hors
de pair, il ne pensait pas, comme nos modernes sportsmen,
que la théorie est inutile. Élève lui-même de M. de Vandeuil,
dont la famille tint pendant plus d'un siècle l'académie royale
de Caen,La Guérinière comprit la nécessité d'une méthode
écrite, et il l'écrivit dans une langue claire, correcte, élégante,
qui montrela pondération de son esprit, sa grande expérience
pratique, les ressources de son savoir. Ce livre est une œuvre
admirable, dont toutes les parties s'enchaînent avec ordre et
qui est rempli de vérités auxquelles le temps ne pourra rien
changer. Dans le premier chapitre de la seconde partie inti-
tulé :
Pourquoi ily a si peu d'hommes de cheval, et des qua-
lités nécessairespour le devenir, La Guérinière dit: «
Toutes
les sciences et tous les arts ont des principes et des règles
par le moyen desquels on fait' des découvertes qui con-
duisent à la perfection. La cavalerie est le seul art pour le-
quel il semble qu'on n:ait besoin que de pratique; cependant,
la pratique dépourvue de vrais principes n'est autre chose
qu'une routine, dont tout le fruit est une exécution forcée et
incertaine, et un faux brillant qui éblouit les demi-connais-
DELAGUÉRIIÈRE
seurs, surpris souvent par la gentillesse du cheval plus que
par le mérite de celui qui le monte. De là vient le petit nombre
de chevaux bien dressés et le peu de capacité qu'on voit pré-
sentement dans la plupart de ceux qui se disent hommes de
cheval.
«
Cette disette de principes fait que les élèves ne sont point
en état de discerner les défauts d'avec les perfections. Ils n'ont
d'autre ressource que l'imitation, et malheureusementil est
bien plus facile de tourner à la fausse pratiqueque d'acquérir
la bonne.
«
Le sentiment de ceux qui comptent pour rien la théorie
dans l'art de monter à cheval ne m'empêchera point de sou-
tenir que c'est une des choses les plus nécessaires pour at-
teindre à la perfection. Sans cette théorie, la pratique est
toujours incertaine. Je conviens que, dans un exercice où le
corps a tant de part, la pratique doit être inséparable de la
théorie, puisqu'elle nous fait découvrir la nature, l'inclination
et les forces du cheval; et, par ce moyen, on déterre sa res-
source et sa gentillesse ensevelies, pour ainsi dire, dans l'en-
gourdissementde ses membres. Mais, pour parvenir à l'excel-
lence de cet art, il faut nécessairement être préparé sur les
difficultés de cette pratique par une théorie claire et solide.
« La théorie nous enseigne à travailler sur de bons prin-
cipes; et ces principes, au lieu de s'opposer à la nature, doi-
vent servir à la perfectionner par le secours de l'art.
« Quand je dis qu'ilfaut de la vigueur et de la hardiesse,
je ne prétends pas que ce soit cette force violente et cette té-
mérité imprudente dont quelques cavaliers se parent, et qui
leur fait essuyer de si grands dangers, qui désespèrent un
cheval et le tiennent dans un continuel désordre:j'entends
une force liante qui maintienne le cheval dans la crainte et
dans la soumission pour les aides' et pour les châtimens du
cavalier; qui conserve l'aisance, l'équilibre et la grâce qui
1. On appelle aides les moyens dont se sert le cavalier pour faire ma-
nœuvrer le cheval:les rênes, les jambes, les éperons, la cravache.
doivent être le propre du bel homme de cheval, et qui sont
d'un grand acheminementà la science.
« La difficulté d'acquérir ces qualités et letemps considé-
rable qu'il faut pour se perfectionner dans cet exercice font
dire à plusieurs personnes qui affectent un air de capacité,
que le manège ne vaut rien, qu'il use et ruine les chevaux,
et qu'il ne sert qu'à leur apprendre à sauter et à danser, ce
qui, par conséquent,les rend inutiles pour l'usage ordinaire.
Ce faux préjugé est cause qu'une infinité de gens négligent
un si noble et si utile exercice, dont tout le but est d'assouplir
les chevaux, de les rendre doux et obéissans, et de les asseoir
sur les hanches, sans quoi un cheval, soit de guerre, soit de
chasse ou d'école, ne peut être agréable dans ses mouve-
mens, ni commode pour le cavalier:ainsi, la décision de
ceux qui tiennent un pareil langage étant sans fondement, il
serait inutile de combattre des opinions qui se détruisent
suffisamment d'elles-mêmes. »
Le livre de La Guérinière reste encore aujourd'hui un de
ceux qu'on peut consulter avec le plus de fruit. Toute la
partie qui traite de l'équitation et du dressage ne le cède en
rien, est même supérieure, pour l'époque où elle a été écrite,
à nos meilleurs ouvrages modernes, et la fameuse « épaule en
dedans », trop peu comprise de nos jours, est vraiment ad-
mirable. Les seules critiques qu'on puisse faire à l'auteur,
c'est d'être entré parfois dans trop de détails, d'avoir commis,
en parlant du mécanisme des allures, des erreurs qu'il était,
d'ailleurs, bien difficile d'éviter de son temps, d'avoir né-
gligé, particulièrement pour les départs au galop, de préciser
l'emploi des aides, enfin d'avoir voulu ajouter à son ouvrage
une partie qui se rattache plutôt à l'art vétérinaire, et dont il
confia la rédaction à un médecin de la Faculté de Paris, qui,
dit Grognier, « se contenta de copier Solleysel, et répéta des
erreurs et des absurdités cent fois répétées déjà».
Après La Guérinière,il n'y avait plus qu'à confier à un co-
mité d'écuyers le soin de conserver la méthode, d'en élaguer
ce qui pouvait être superflu ou erroné, et d'y ajouter, avec
la plus grande circonspection, les innovations utiles qui
pourraient se produire. Malheureusement,on ne songea pas
à cela; chacun interpréta à sa guise les préceptes du maître;
ce fut à qui, parmi les écuyers qui se succédèrent, produirait
des méthodes soi-disant nouvelles, compliquerait les diffi-
cultés en discutantceci, transformant cela, ajoutant sans cesse
des procédés d'une efficacité plus ou moins démontrée. Ils
prétendirent appuyer leurs systèmes sur des sciences qu'ils
ne possédaient eux-mêmes,cela va sans dire, que très impar-
faitement, et dont les théories, d'ailleurs, ne peuvent trouver
leur application exacte dans la pratique de l'équitation;
et c'est ainsi qu'ils s'égarèrent de plus en plus, sous prétexte
de progrès. La vanité, qui exerce un si grand empire sur
les artistes en général, et sur les écuyers en particulier, fut
certainement la cause principale de toutes les rivalités qui,
dès lors, ne cessèrent de diviser les maîtres, chacun semblant
avant tout désireux de faire reconnaître sa propre supériorité.
Jusqu'à la Révolution, l'académie de Versailles fut uni-
versellement reconnue pour la première du monde. C'est là
que, depuis le commencement du règne de Louis XIV, les
rois et tous les princes de France firent leur éducation éques-
tre, là que furent le mieux conservés les préceptesde La Gué-
rinière, et que l'on accueillit plus tard, dans une juste mesure,
les modifications que rendaient nécessaires la transformation
des chevaux et la plus grande rapidité des allures. L'ensei-
gnement de Versailles rayonnait non seulement sur toute la
France, mais encore sur toute l'Europe. La charge du grand-
écuyer était une des plus considérables de la cour. Les écu-
ries du roi étaient séparées en deux bâtiments, l'un pour les
chevaux de manège et de guerre et pour les chevaux de selle
et de chasse, l'autre pour les chevauxde carrosse. M. le Grand
vendait toutes les charges de la grande et de la petite écurie.
Nul maître ne pouvait ouvrir une académie sans sa permis-
sion et sans des lettres l'autorisant à prendre pour son école
le nom d'académie royale. Le manège de Versailles était
alors le véritable temple de l'art équestre; le silence y régnait
pendant les leçons; toutes les règles de la plus exquise poli-
tesse y étaient observées comme dans les salons du palais;
il reste, aussi bien pour la bonne tenue que pour la manière
d'enseigner, le modèle de toutes les écoles à venir.
Parmi les écuyers qui furent le plus justement célèbres
après La Guérinière, il faut citer Dupaty de Clam, membre
de l'Académie des sciences de Bordeaux, qui a laissé une
excellente traduction de Xénophon, et qui voulut appli-
quer à l'art de l'équitation l'anatomie, la mécanique, la géo-
métrie et la physique; Nestier, d'Auvergne, Mottin de La
Balme, le comte Drummont de Melfort, Montfaucon de
Rogles, dont le Traitéd'équitation inspira en grande partie le
Manuel pour l'instruction équestre, lors de l'installation de
l'école de cavalerie à Saumur, en 1814; le baron de Bohan,
le marquis de La Bigne, d'Abzac, Pellier, de Boisdeffre, Le
Vaillant de Saint-Denis.
La première école militaire fut fondée en 1751; l'ensei-
gnement équestre y fut confié au célèbre d'Auvergne. De
nombreuses divergences existaient déjà entre les maîtres.
Mottin de La Balme, élève de d'Auvergne, critiquant les mé-
thodes alors en usage dans la cavalerie, dit: « Ici on fait
jeter l'assiette en dehors, là on exige que ce soit en dedans,
ailleurs qu'on la laisse droite, etc. » Le baron de Bohan,
élève aussi de d'Auvergne, dit, au commencement de son
traité: « Je vois partout le schisme et l'ignorance varier nos
pratiques à l'infini, et j'entends partout des voix qui s'élèvent
pour reprocher à nos écoles le temps qu'elles perdent et les
chevaux qu'elles consomment. »
Depuis quelque temps déjà, l'anglomanie pénétrait en
France, et tous les écuyers s'en plaignaient amèrement. Il n'y
avait jamais eu, en effet, que peu de maîtres en Angleterre:Saint-Antoine, condisciple de La Broue, qui avait été envoyé
par le roi de France pour faire l'éducation d'Henri II, le duc
de Newcastle, lord Pembroke et Sydney Meadows, qui fu-
rent chez nos voisins les représentants de l'école française,
sont à peu près les seuls écuyers à citer.
Le duc de Newcastle avait publié à Anvers, en 1657, une
méthode dont le style seul était à ce point ridicule, qu'il est
resté un objet de risée parmi nous. Elle était intitulée : Mé-
thode et invention nouvelle de dresser les chevaux,par le très
noble, haut et très puissant prince Guillaume, marquis et
comte de Newcastle, vicomte de Maliffield, baron de Balsover
et Ogle, seigneur de Cavendish, Bothel et Hepwel;pair
d'Angleterre;quieut lachargeetl'honneur, etc., etc., etc.
Œuvre auquel on apprend à travailler les chevaux selon la
nature et àparfaire la naturepar la subtilité de l'art; tra-
duit de l'anglais de l'auteur par son commandement et en-
richy de quarante belles gravures en taille-douce. Une de ces
gravures représente Newcastle monté sur Pégase, planant
dans les airs, au-dessus de quatre chevaux prosternés; au
bas, ces vers:
Il monte avec la main, les éperons et gaule
Le cheval de Pégase qui vole en capriole :
Il monte si haut qu'il touche de sa tète les cieux,
Et par ces merveilles ravit en extase les dieux;
Les chevaux corruptibles qui, là-bas, sur terre sont
En courbettes, demi-airs, terre à terre vont,
Avec humilité, soumission et bassesse,
L'adorer comme Dieu et auteur de leur adresse.
Une autre gravure le représente en empereur romain, sur
un char traîné par des centaures, et touj ours suivi par des che-
vaux prosternés. Voici, du reste, comment l'auteur lui-même
s'exprime:«
J'ay enfin trouvé cette méthode, qui est assuré-
ment infaillible. J'ay dressé toutes sortes de chevaux, de
quelque pays ou tempéramentqu'ils fussent, de quelque dis-
position, force ou faiblesse qu'ils puissent être. Ils se sou-
mettent à ma volonté avec grande satisfaction. Ce que je
souhaiterois que les autres peussent, en pratiquant leur mé-
thode, ce que je ne crois pas qui arrive de si tost. D'une
chose vous puis-je répondre, que quelque autre dresse un
cheval et le parfasse par son industrie, cette mienne méthode
nouvelle le parfera en moins de la moitié du temps que lui,
et il ira encore mieux et plus juste ou parfaitement, ce que
j'ay vu faire à peu de chevaux que les autres dressent. » Cette
fameuse méthode, qui parut trente années après celle de Plu-
vinel, n'était guère supérieure au Cavalerice de La Broue,
et préconisait à peu près les mêmes moyens de brutalité. Le
lieutenant-colonel Mussot, dans ses Commentaires sur l'é-
quitation, dit, en parlant du livre de Newcastle : « Une telle
exubérance d'orgueil et de vanité puérile annonce nécessai-
rement un dérangement quelconque des facultés mentales. »
On peut se demander si ce dérangement d'esprit ne s'est pas
accentué depuis chez les sportsmen anglais et chez leurs
imitateurs,qui prétendent être, pour ainsi dire, de naissance,
des hommes de cheval transcendant, sans jamais avoir rien
appris. Le marquis de Newcastle, du moins, avait, dit-il,
«
toujours pratiqué et étudié l'art de monter à cheval auprès
des plus excellents hommes de cheval de toutes les nations,
les avoit entendus discourir fort amplement sur leur métier,
avoit essayé et expérimenté toutes leurs méthodes, lu tous
leurs livres, sans en excepter aucun, tant italiens, françois,
qu'anglois et quelques-uns en latin »-
Depuis Newcastle, dont le livre les avait sans doute dégoûtés
de tout enseignement théorique, les Anglais avaient aban-
donné les principes des maîtres; aimant beaucoup, à leur
façon, l'exercice du cheval, ils ne voyaient plus, dans l'équi-
tation, qu'un sport, c'est-à-dire, littéralement,un amusement,
un jeu comme tous les autres, où l'on acquiert, par la pratique
seule, toute l'habileté désirable;ils instituèrent les courses,
qui ne tardèrent pas à prendre chez eux un grand développe-
ment, créèrent la race nouvelle des chevaux de pur sang qui
devait être si utile pour améliorer toutes celles dites de demi-
sang et se mirent à pratiquer un genre d'équitation que la
mode mit d'autant plus promptement en faveur qu'il n'exi-
geait aucune étude assujettissante.Vers 1780, les premières
courses eurent lieu en France, à Fontainebleau, à Vincennes
et dans la plaine des Sablons, et les idées nouvelles firent de
grands progrès chez nous parmi les jeunes gens du monde,
qui, à l'imitation des Anglais, commencèrent à négliger le
manège. Il faut bien dire, d'ailleurs, que le manque d'unité
de l'enseignement, le désaccord qui régnait entre les maîtres
n'étaient pas faits pour inspirer grande confiance aux élèves.
Le Vaillant de Saint-Denis, l'un des écuyers du roi, publia
en 1789 un Recueil d'opuscules sur l'équitation, dédié au
prince de Lambesc, grand-écuyer de France;il dit en com-
mençant : «
C'est avec regret que j'ai vu l'équitation presque
avilie; des usages étrangers ont prévalu et semblent annoncer
que les talents des plus grands maîtres vont être à jamais
perdus pour la nation. » Et plus loin: « Ce qu'il y a de plus
malheureux pour l'équitation, dont les principes devraient
être simples et invariables, quoique l'ignorance les modifie
trop souvent à son gré, c'est que plusieurs personnes qui
montent à cheval plutôt parce qu'ils ont des chevaux que
parce qu'ils sont hommes de cheval, se croient obligés de
suivre la mode;on les voit bientôt soutenir que si la mode
n'est pas en elle-même la meilleure manière de monter à
cheval, elle est du moins la plus agréable, puisqu'elle est la
plus répandue. »
Il y avait cependant quelques bonnes choses à-prendre
dans l'équitation redevenue presque instinctive des Anglais;le trot enlevé, bien que né du laisser-aller de cavaliers
auxquels la méthode n'imposait plus aucune fixité de tenue,
présentait notamment de réels avantages. Au lieu de l'exami-
ner comme on avait fait pour les pratiques défectueuses des
anciens et de le soumettre à des règles précises, les représen-
tants de l'équitation classique eurent le tort de le rejeter de
parti pris, à cause de l'apparence grotesque qu'il donnait
inévitablement à des cavaliers dénués de bons principes;ceux-ci n'en réussirent pas moins à le mettre de plus en
plus à la mode, mais il va sans dire qu'ils ne surent pas
l'améliorer et en faire cette manière de trotter si gracieuse et
si commode qui est pratiquée aujourd'hui par quelques rares
écuyers français.
II
Nous avons vu que depuis La Broue et Pluvinel, on avait
fondé, en France, de nombreuses académies d'équitation. Il
y en avait à Metz, Besançon, Cambrai,La Flèche, Angers,
Caen, Lunéville, Saint-Germain, etc. Duplessis-Mornay,
l'ami et le confident d'Henri IV, avait créé, à Saumur, l'Aca-
démie protestante. Vers 1764, on avait construit dans cette
ville, pour les carabiniers, le magnifique manège qui est
actuellement celui des écuyers.En 1771, Saumurdevint, pour
la première fois, école de cavalerie.
Le manège de Versailles conservait néanmoins tout son
prestige;ceux qui prétendaient que l'enseignement y était
trop « académique» pour l'armée n'ont pas réfléchi que si
l'équitation militaire n'a pas besoin d'être aussi savante, elle
est basée sur les mêmes principes que celle de l'école et
que, pour pouvoir bien enseigner les éléments d'un art, il
faut que les maîtres en connaissent à fond toutes les res-
sources.
La supériorité éclatante du marquis de La Bigne et du
chevalier d'Abzac était reconnue par tous leurs contempo-
rains. Les d'Abzac, tout en suivant les principes de La Gué-
rinière, avaient compris la nécessité de les modifier pour les
adapter à une équitation plus large, que rendait nécessaire
l'introduction des chevaux anglais; mais ils voulaient que les
allures devenues plus rapides fussent toujours souples et bien
réglées;que le cavalier, sachant se lier à tous les mouvements
de l'animal, restât toujours correct dans sa tenue et dans ses
moyens de conduite;en un mot, ils avaient des idées abso-
lument justes sur l'équitation telle qu'elle devrait être
enseignée aujourd'hui même.
Lors de la Révolution, toutes les institutions hippiques
furent supprimées et, à partir de ce moment, le désordre
régna de plus en plus dans l'enseignement. L'École de Sau-
D'ABZAC
mur disparut comme celle de Versailles, comme toutes les
autres, et ne fut réorganisée qu'à la fin de l'Empire. Dès le
mois de septembre 1796, l'École de Versailles fut rétablie
sous le nom d'École nationale d'équitation. Elle était à la
fois civile et militaire. Chaque régiment pouvait y envoyer
un officier et un sous-officier: « Ce n'était plus, dit le
comte d'Aure, le manège académique des temps passés,
chargé de conserver les vieilles traditions en développant le
progrès: il ne s'agissait plus que de former à la hâte des
instructeurs pour nos régiments. Coupé, Jardin, Gervais et
quelques autres débris du manège de Versailles furent mis à
la tête de cette nouvelle institution. » C'étaient d'anciens
piqueurs des écuries du roi, imbus des principes de La Gué-
rinière et d'Abzac, mais manquant d'instruction.
En 1799, on adjoignit à l'École de Versailles deux succur-
sales:l'une à Lunéville, l'autre à Angers.
La mode adoptait de plus en plus tout ce qui venaitd'An-
gleterre;il était de bon ton de copier non seulement les
harnachements, plus légers et plus commodes pour les usages
ordinaires, mais encore la manière de monter de nos voisins,
ce qui était une grave erreur, car, aussi bien en chasse qu'à
la guerre, les cavaliers qui savent appliquer les bons prin-
cipes fatiguent beaucoup moins leur chevaux et ne les
« claquent » jamais, tout en leur faisant faire, au besoin, plus
de travail.
MM. Leroux frères, Pellier qui avait ouvert le manège de
Provence et dont le petit-neveu, continuant les traditions de sa
famille, dirige encore à Paris la belle école d'équitation dont
la renommée est universelle, Chapelle, Aubert, formés à
l'École de Versailles, s'efforcèrent de maintenir les règles
d'un bon enseignement.
En 1809, l'École de Versailles fut supprimée et une École
de cavalerie créée à Saint-Germain.
En 18 14,
l'École de Saint-Germainfut transférée à Saumur
et prit le nom d'Ecole d'instruction des troupes à cheval.
MM. Ducroc de Chabanneset Cordier furent placés à la tête
du manège, comme écuyers civils, tous deux au même titre.
Le marquis Ducroc de Chabannes, élève de l'École militaire,
partisan des principes des Mottin de La Balme, Melfort,
d'Auvergne et Bohan, qui étaient en divergence avec ceux de
Versailles, représentaitce qu'on appelait l'équitationmilitaire
et voulait simplifier l'enseignement en supprimant les vieux
airs de manège. M. Cordier, élève de Versailles, tenait pour
l'équitation classique selon les principes de La Guérinière et
de Montfaucon. Les deux maîtres, au lieu de chercher à
unifier leur enseignement par des concessions réciproques,
s'attachèrent de plus en plus aux idées qui les divisaient:
« On tolérait, dit Mussot, pour l'instruction militaire les
principes de Bohan, qui étaient ceux que défendait M. de Cha-
bannes et dont il avait en quelque sorte tiré la quintessence,
et on les bannissait du manège civil. Ainsi, les élèves rece-
vaient un jour des leçons de position, d'assiette, de tenue à
cheval, qui étaient démenties ou qu'ils ne reconnaissaient
plus le lendemain avec d'autres maîtres (le travail militaire et
le travail d'académie alternaient d'un jour à l'autre). L'in-
struction dans les corps se ressentait de cette incohérence
d'idées; les élèves de Saumur en sortaient avec une intelli-
gence fatiguée de ces contradictions et des connaissances
aussi incomplètes qu'indécises. »
Ce fut Cordier qui l'emporta. Le Manuel pour le manège
de l'École imposa les principes de Montfaucon. M. de Cha-
bannes présenta contre ce Manuel des observations qui ne
furent pas acceptées.
il
dut quitter l'École et se retira près de
Saumur au château de Bagneux où il recevait les visites de
ses anciens élèves qui venaient souvent le consulter.
Le désaccord entre les deux premiers maîtres de Saumur
fut une chose très regrettable, dont les mauvais effets ne firent
que s'accentuer dans la suite. A une époqueoù l'enseignement
était déjà si troublé, il eût fallu, en organisant l'École de ca-
valerie, placer à sa tête un comité d'écuyers, ou tout au
moins charger les deux maîtres qui représentaient précisé-
ment les deux équitations rivales de s'entendre pour produire
une nouvelle méthode établie sur les meilleurs principes.
Sans doute, ils auraient été assez intelligents, étant tous deux
des écuyers d'élite, pour reconnaître que l'équitation acadé-
mique et l'équitation militaire ne peuvent être en opposition
l'une avec l'autre, mais que celle-ci doit au contrairedécouler
tout naturellement de celle-là.
Cordier resta seul écuyer en chef à Saumur jusqu'en 1822,
époque à laquelle l'École fut licenciée à la suite de la conspi-
ration du général Berton. De 1815 à 1822, les principes de
Montfaucon, déjà un peu arriérés, furent seuls enseignés offi-
ciellement; mais ils rencontrèrent une forte opposition chez
plusieurs officiers-instructeurs qui préféraient ceux de Bohan.
Le capitaine Véron ne craignit pas de se poser en adversaire
dj l'école de La Guérinière et de Montfaucon, et il fut le
premier qui professa alors ouvertement, à Saumur, les théories
de Bohan et de Mottin de La Balme. D'autres capitaines ne
tardèrent pas à l'imiter.
Vers la même époque, Versailles fut rendu à son ancienne
destination. Les deux d'Abzac reprirent la direction du ma-
nège du roi. Dépositaires des vieilles traditions, ils voulurent
imposer à leurs élèves une sorte d'uniforme qui ne plut pas
à ceux-ci et les assujettir à des règles qu'ils trouvèrent trop
sévères. Les pages, appartenant aux grandes familles de
France, ayant presque tous une brillante situationde fortune,
entraînés par le goût des modes anglaises, considéraient
l'exercice du cheval comme une simple distraction et ne sui-
vaient les cours que très irrégulièrement. Toutefois, les
d'Abzac, qui, ainsi que nous l'avons vu, surent, dans leurs
leçons,appliquer, en les modifiant, les principes de la vieille
École, laissèrent la réputation de deux grands maîtres, de
deux écuyers de premier ordre.
De tous côtés des théories personnelles surgissaient, criti-
quant, souvent avec raison, les méthodes en vigueur.
M. d'Outrepont, capitaine de cavalerie à la demi-solde, publia,
en 1824,sesObservations critiques et raisonnéessur l'ordon-
nance provisoire des exercices et des manœuvres de la cava-
lerie, où il discute longuement la position de l'homme à
cheval. La même année, Cordier fit paraître un Traité rai-
sonnéd'équitation qui contient beaucoup d'excellenteschoses,
mais où l'auteur entre dans une foule de détails inutiles et
souvent erronés, à propos de l'impulsion que le cavalier
éprouve dans toutes les allures et tous les mouvements du
cheval. Il reste fidèle à la gracieusetenue des rênes à lafran-
çaise, le petit doigt de la main gauche entre les rênes de
bride, le filet dans la main droite, qui est la plus commode,
la plus élégante et la plus pratique en toutes circonstances;
mais il a le tort de rejeter le trot à l'anglaise.
En 1825, l'École de cavalerie fut définitivement installée
à Saumur et, en 1830, l'École de Versailles fut à jamais dis-
persée. Saumur restait donc seul, de fait, pour représenter
l'École française.
Ducroc de Chabannes fut rappelé commeécuyerde 1re classe
à l'Ecolede cavalerie, où Cordierreprit ses fonctions d'écuyer
en chef. Mais les théories de Bohan l'emportèrent cette fois.
Si le désaccord existait entre tous les maîtres du dehors, on
voit qu'il était au moins aussi grand dans Saumurmême. Le
24 mai 1825, parut le Cours d'équitation militaire, où l'on
fondit et modifia le Manuel du manège, le Cours d'hippia-
trique de M. Flandrin et l'Ordonnanceprovisoire. Flan-
drin, professeur d'hippiatrique, voulait appuyer sur l'anato-
mie l'enseignement de l'équitation. Mais ce n'est pas avec le
scalpel qu'on peut se rendre compte de l'ensemble et de la
relation des mouvements de l'être vivant: aussi, lorsque plus
tard Cordier et Flandrin collaborèrent à un Cours d'équita-
tion,ce livre se trouva rempli des théories les plus fausses sur
le mécanisme des allures.
Quand Ducroc de Chabannesprit sa retraite en 1827,ilpu-
blia son Cours élémentaire et analytique d'équitation, où il
dit: «
Un établissement essentiellement militaire, dont l'u-
nique ou du moins le principalobjetest l'instruction équestre
d'un grand nombre d'officiersde cavalerie dont la destination
ultérieure est derégénéreret de propager cette même instruc-
CORDIER
tion dans leurs corps respectifs et auxquels sous ce rapport
se trouve en quelque sorte confiée la destinée de nos troupes
à cheval, rentre dans la classe des établissements d'un intérêt
majeur digne de fixer d'une manière toute particulière les
regards et la sollicitude du gouvernement. Et s'il est de l'es-
sence d'un tel établissement que tout ce qu'on y enseigne y
soit admis de confiance, il devient aussi et par cela même de
la plus hauteimportance de n'admettre et de ne tolérer dans
le cours de cette instruction que des doctrines avouées par
l'art et des pratiques qui puissent être profitables à celui qui,
par devoir, est astreint à s'y conformer; comme aussi qu'elles
soient de nature à être propagées et puissent en même temps
se concilier avec les règlements militaires. Que si cependant
on persistait à diriger cette instruction d'après les mêmes
éléments contradictoires, ce serait se préparer les mêmes re-
grets, car indubitalement ils auraient les mêmes résultats. »
Il est fâcheux qu'après d'aussi sages paroles, l'auteur donne à
entendre que les seules vraies doctrines sont celles auxquelles
il est lui-même de plus en plus attaché. Il présente ses prin-
cipes « comme émanant directement des lois mécaniques,et
par cela même comme portant en eux un caractère irréfra-
gable». Il repousse énergiquement l'équitation anglaise et
regrette de lui voir prendre pied à l'école. Cependant, lui-
même ne s'en rapproche-t-il pas quand,dans ses longues dis-
sertations surlaposition ducavalier, ilindique,commeBohan,
que les principes de La Guérinière,«bons pouruneéquitation
de cour,où la belle tenue et la grâce étaient de rigueur, comme
type de la perfection, » ne s'appliquent pas au cavaliermili-
taire; qu'il faut tenir compte des différencesdeconformation
et laisser chaque cavalier trouverdelui-mêmelapositionqu'il
peut prendre le plus commodément?Ilme semble, au con-
traire, que c'est l'affaire des conseils de revision d'écarter de
la cavalerie les hommes qui ne peuvent avoir à cheval une
tenue correcte et que, aussi bien pourle bel aspect que pour
la solidité des troupes, lecavalier militaire doit se rapprocher
le plus possible de la positionjugée par les hommes de l'art la
plus propreàassurerles mouvements àtoutesles allures,etqui
est toujours aussi la moins fatigante. Cetteposition,d'ailleurs,
étant partout imposée, l'instruction se trouve fort simplifiée
dans les régiments, tandis qu'avec le système de Chabannes,
le rôle de l'instructeur devient fort difficile et l'on ne peut
avoir que de mauvais cavaliers.Tout le monde sait, en effet,
que le commençant a toujours tendance à prendre à cheval
des attitudes défectueuses,dont il faut soigneusementle cor-
riger dès le début, parce qu'ensuite il devient presque impos-
sible d'y rien changer. Si Ducroc de Chabannesjugeait qu'il
y avait lieu de modifier la position de La Guérinière, déjà
bien différente de celle de Newcastle et de Pluvinel,il fallait
qu'un comité d'écuyers s'entendit sur les changements néces-
saires et les prescrivît; mais il est vraiment étrange que
Chabannes, après avoir réclamé avec tant d'énergie l'u-
nification des principes, ait pensé qu'on pouvait s'abstenir
de se prononcer d'une manière nette et formelle sur un point
que tous les maîtres ont considéré comme fondamental et
auquel lui-mêmeattache assez d'importancepour y consacrer
une grande partie de son livre.
En voulant appliquer la mécanique à l'équitation, l'auteur
a oublié parfois, comme beaucoup d'autres maîtres, que le
cheval ne cède pas, comme un corps inerte, à l'impulsion
qui lui est donnée par un autre corps, mais qu'étant un être
vivant, sensible, il est mû, selon sa sensibilitépropre, par les
sensations qui lui viennent de son cavalier et de tous les objets
environnants.
Le livre de Ducroc de Chabannes,que beaucoup d'écuyers
militaires considèrent comme un des plus remarquablesqui
aient paru sur la matière, est à la fois diffus et incomplet;
l'auteur néglige de préciser les moyens à employer:si, comme
il le dit, «tous les procédés sont bons quand les cavaliers
sont habiles, et si les leçons appuyées sur l'exemple sont plus
profitables que les plus volumineux cahiers de commentaires
et de théoriesscientifiques», on ne saurait nier que les prin-
cipes clairs etles méthodes bien écrites soient indispensables
pour former des cavaliers habiles et surtout de bons profes-
seurs.
En 1829 parut un nouveau Règlementdecavalerie.
Depuis 1825, une commission composée d'officiers géné-
raux avait été chargée de reviser l'ancienne Ordonnance. La
commission avait reconnu dans son rapport que les principes
de l'Ordonnancede l'an XIII étaient généralement bons, mais
qu'il importait de la rendre plus simple et d'en coordonner
les parties. En conséquence. on supprima l'exercice:Pré-
parez-vous pour sauter à cheval; la iro et la 2e leçon n'en
firent plus qu'une; la 3e devint la 2e; la 40 devint la 3e; la
5e et la 6e furent remplacées par la 4e!
En i83o, Aubert, ex-professeur écuyer de l'École d'état-
major, publie son Traité raisonné d'équitation, d'après les
principes de l'Ecolefrançaise,danslequel il déplore le délais-
sement de l'équitation et les progrès de l'anglomanie.
Comme pour augmenter encore le désarroi de l'enseigne-
ment, on vit alors un écuyer de cirque, doué d'un très grand
talent d'exécution, d'un tact équestre merveilleux et d'une
intelligence très vive, mais qui, ne pouvant s'appuyer sur
aucune tradition, prit le parti de les rejeter toutes, Baucher
enfin, le fameux Baucher, se poser en réformateur de toutes
les doctrines, ou plutôt en novateuraux yeux de qui rien du
passé ne méritait de subsister. Les succès qu'il obtenait tous
les soirs émerveillèrent des milliersde spectateurs,etson im-
perturbable aplomb fit le reste. Une rivalité qui est restée cé-
lèbre s'éleva entre lui et le comte d'Aure, dernier représen-
tant de l'École de Versailles, qui, dans un tout autre sens que
Baucher, entrevoyait l'avenir de l'équitation. Baucher ne pra-
tiquait que les allures raccourcies et cadencées, les airs de
manège de plus en plus compliqués et extravagants, les as-
souplissements de mâchoire et d'encolure; il prétendait «dé-
composer, annuler les forces instinctives pour leur substi-
tuer les forces transmises» et ne semble pas avoir compris
grand'chose à l'emploi pratique du cheval. Le comte d'Aure,
excellent écuyer de manège, voyaitsimplement dans le travail
classique le meilleur moyen d'assouplir les chevaux et de les
fortifier pour les exercices du dehors aux allures rapides, les
sauts d'obstacles et tout ce que comporte l'équitation de
guerre et de chasse. Ainsi qu'il était arrivé pour Cordier et
Ducroc de Chabannes,cette rivalité entre les deux maîtres ne
fit que pousser chacun d'eux à soutenir avec plus d'acharne-
ment ses théories, peut-être même à les exagérer. Il y eut
donc alors quatre équitations en présence:l'équitation clas-
sique, qui voulait rester fidèle à des traditions vieillies ; l'é-
quitation militaire, qui ne savait pas encore et qui n'a jamais
bien su depuis quel enseignement elle voulait suivre; puis,
aux deux extrémités, l'équitation de cirque, exagérant toutes
les superfluités de l'ancienne école, et enfin l'équitation an-
glaise, qui est la négation complète de tous les principes ration-
nels, de toute méthode.
L'apparition de Baucher, qui produisit une vive sensation
dans le monde équestre, excitade plus en plus les uns contre
les autres les quatre camps ennemis. A ce point de vue, il
faut donc la déplorer, à moins qu'elle serve un jour à mon-
trer en haut lieu la nécessité de remettre un peu d'ordre dans
l'enseignement, en provoquant une entente entre tous les
maîtres. L'œuvre de Baucher ne saurait constituer véritable-
mentune méthode. Cependantle nouveau maître eut le grand
mérite d'indiquer, mieux que ne l'avaient fait ses devanciers,
les moyens d'obtenir la mise en main. Avant lui, on avait bien
parlé de la position de la tête et de la légèreté; mais les che-
vaux que montaient les anciens écuyers avaient, par leur
conformation même, la tête naturellement placée. Baucher
vint à une époque où, les encolures s'étant allongées, amin-
cies, élevées, il fallait, par des moyens artificiels, ramener la
tête pour conserver l'harmonie des mouvements. Il le com-
prit et, s'il ne sut pas, ou ne voulut pas—car il était de ceux
qui aiment à garder leurs « secrets» — préciser le rôle de la
main du cavalier aux différentes allures, il le donna à deviner
par ses flexions en place, dont il fit malheureusement un
trop grand abus et dont ses élèves abusèrent plus encore.
C'est de Baucher que se sont inspirés, que s'inspirent en-
core aujourd'hui trop exclusivement beaucoup d'écuyers
militaires et civils d'un grand mérite. Il en résulta que le
terme «équitationde manège? devint presque synonyme d'é-
quitation de cirque aux yeux de beaucoup de cavaliers qui
préférèrent se jeter dans l'extrême opposé: l'équitation an-
glaise. Poureux, l'équitationdite du dehors,calquée sur celle
des courses et des chasses au renard, devint le necplus ultra
de la science. De vrais hommes de cheval, baron d'Aubigny,
Cler, baron de Curnieu, baron Daru,Gaussen, Pellier, comte
de Montigny, Lancosme-Brèves,firenttous leurs efforts pour
maintenir les bons principes,mais ils ne
purent que retarder
le succès des pratiques qui devaient gagner chaque jour du
terrain, même à Saumur.
Cordier, écuyer civil, resta écuyer en chef jusqu'en 1834
à l'École de cavalerie, où il y eut d'ailleursdes écuyers civils
jusqu'en 1855.
En 1841, le conseil d'instruction de l'École de cavalerie1
fut chargé de rédiger un Abrégé du cours d'équitation pro-
fessé à Saumur et dont l'usage devait être prescrit dans les
régiments à l'exclusion de tout autre. On eut d'abord de la
peine à s'entendre sur la forme à adopter pour le nouveau
cours et sur la manière dont il serait procédé à la rédaction
de ce travail; on décida enfin que la rédaction serait confiée
à M. de Saint-Ange. M. le capitaine Oudet fut nommé pour
recevoir communicationdu travail du rédacteur. M. de Pré-
vost, maréchal de camp, président du conseil, rendit compte
que l'on allait travailler avec zèle et activité, mais que, dans
tous les cas, ce travail très important ne pourrait être pré-
senté avant les inspections générales. Le conseil s'ajourna
jusqu'à ce que le rédacteur prévînt qu'il avait terminé son
1. Il est bon de noter que le conseil d'instruction de l'École, de même
que le comité de cavalerie, ayant à s'occuper de toutes les questions
militaires, ne sont pas composés spécialement d'écuyers, et, par consé-
quent, n'ont pas la compétence nécessaire pour trancher les questions
d'équitation.
premier travail qui devait comporter les deux premiers
articles de la première partie. Il y eut depuis quatre ou cinq
autres procès-verbaux pour autant de séances. A l'inspection
générale, qui fut passée par le général Oudinot, les travaux
n'étaient pas très avancés, le rédacteur et son adjoint ne pou-
vant jamais être d'accord pour le temps à donner à leur exa-
men en commun du travail fait. Depuis ce moment, il n'y
eut plus de séances du conseil, quoique le général demandàt
souvent au rapporteur où en était la rédaction. Bref, l'Abrégé,
qui devait remplacer même le cours professé à Saumur, ainsi
que l'inspecteur général le fit entendre dans la séance prési-
dée par lui, tomba en désuétude avant d'être à moitié fait.
(Lieutenant-colonel MUSSOT, Commentaires historiques sur
l'équitation.)
En 1842, Baucher obtint que sa méthode fût appliquée à
Saumur aux chevaux de remonte. Il faut dire, à la louange de
l'École de cavalerie, qu'elle était restée longtemps opposée à
Baucher, dont elle n'accepta jamais les idées, bien qu'elles
eussent de nombreux partisans parmi les officiers de l'École
et les écuyers eux-mêmes.
Le 13 mars 1847, le comte d'Aure fut nommé écuyer en
chef à l'École de cavalerie. Il avait, peu de temps auparavant,
publié un mémoire ayant pour titre: Utilité d'une école nor-
male d'équitation, dans lequel il disait: « Le besoin d'une
école spéciale de cavalerie se fait de plus en plus sentir,
non seulementpour l'armée, mais pour toutes les classes de la
société. Commentveut-on que le goût du cheval de selle se
propage, alors que l'armée et le pays ignorent les moyens de
le mettre en valeur?.. Il ne reste aucun souvenir du passé.
L'École de Versailles a été supprimée.Il n'existe plus aucune
École qui en émane. Les bonnes et sainestraditions équestres
n'ayant ni appui, ni refuge, ne trouvent aucun moyen de se
perpétuer. » Le lieutenant-colonel Mussot, ancien capitaine-
major instructeur et rapporteur du conseil d'instruction à
l'École de cavalerie,dit dans ses Commentaires, en parlant de
l'ancien élève des d'Abzac et du dernier représentant de
l'École de Versailles: « Ainsi M. d'Aure passe à côté de
l'Ecole de cavalerie actuelle sans daigner la regarder; il n'y a
pas d'école de cavalerie pour lui. M. d'Aure, pour moi, n'a
pas encore fait école'. C'est une autorité en équitation pra-
tique sans doute, mais. il n'a pas encore de principes bien
arrêtés. » Si le comte d'Aure passait alors avec trop d'indif-
férence à côté de l'École de cavalerie, il faut bien convenir
que le lieutenant-colonel Mussot, fidèle à une tradition qui
s'est perpétuée à Saumur, ne se faisait pas faute de juger
sévèrement tout ce qui n'émanait pas de cette École: «
Pour
mémoire seulement, dit-il, je dois, dans ces commentaires
équestres, faire mention du manège de la maison civile du
roi, qui a existé à Versailles sous le nom d'Ecole des pages
(si j'ai bonne mémoire), pendant tout le temps de la restaura-
tion. A part le talent pratique personnel de MM. d'Abzac et
d'Aure, qui n'influèrent cependant aucunement sur l'équita-
tion de l'armée et ne participèrent point au travail de régé-
nération qui s'y taisait (?), les principes de CETTE PETITE ÉCOLE
qui depuis a voulu se donner pour grande, furent essentiel-
lement stationnaires et inféodés aux errements de Montfau-
con de Rogles. » C'est du reste avec le même esprit d'hos-
tilité et dans des termes souvent peu mesurés, que Mussot
parle plus loin de Raabe et de Lancosme-Brèves.
Le comte d'Aure fut néanmoins le maître qui comprit le
mieux alors la vraie doctrine de l'ancienne école et tout le
parti qu'il y avait à tirer, pour les écuyers militaires, du
travail du manège qui, pour lui comme pour La Guérinière,
n'était pas une fin, mais un moyen. Cordier, Chabannes, le
comte d'Aure et le comte de Montigny, tous écuyers civils à
Saumur, sont d'ailleurs les seuls qui aient laissé un enseigne-
ment écrit, et le petit Cours d'équitation du comte d'Aure
reste, selon moi, la méthode la meilleure et la plus pratique
quiait été publiée depuis La Guérinière.
En 1847, une nouvelle décision ministérielle avait ordonné
1. Ces lignes furent publiées en 1854, longtemps après que le comte
d'Aure eut pris le commandementdu manège de Saumur.
la revision du Cours d'équitationdel'École. Le conseil d'in-
struction se réunit et reçut communication du résumé des
vingt rapportsqui avaient été rédigés. Il fut décidé cette fois,
à l'unanimité, que « les première et troisième parties, mal
subdivisées et entachées d'hérésies nombreuses, étaient à
refaire complètement; que les deuxième et quatrième parties
demandaient aussi à être essentiellement modifiées dans le
fond et dans la forme ». Mais l'exécution de ce travail fut
encore suspendue.
La diversité de l'enseignement dans les régiments étant
toujours signalée, le ministre de la Guerre chargea de nou-
veau le conseil d'administration de préparer un projet de
théorie spéciale du manège académique pour les corps de
troupes à cheval. Cette prescription inspira à un capitaine
de l'école, M. Dupont, son ouvrage d'équitation intitulé:Eléments abrégés d'un cours d'équitation militaire; puis,
M. d'Elbée, capitaine-instructeurau 2° régiment de cuiras-
siers, publia une Progressionnouvellepour l'école du cavalier,
dans laquelle il parle assez longuement des flexions de la
mâchoire, de la tête et de l'encolure.
Enfin le comte d'Aure rédige le Cours d'équitation attendu
depuis si longtemps; un ordre ministériel du 7 janvier 1851
fit remplacer provisoirement l'ancien cours par le nouveau;
le commandant de l'École reçut en même temps l'ordre de
demander à chacun de MM. les écuyers des rapports renfer-
mant leurs observations sur cet ouvrage. Le procès-verbal de
la délibération du conseil en date du 9 novembre 1851 dit
textuellement:« Le conseil d'instruction de l'École de cava-
lerie, après avoir étudié le cours d'équitation de M. d'Aure,
écuyer en chef, se joint avec empressement aux éloges que
MM. les écuyers ont exprimés dans leurs rapports sur la
valeur de cet ouvrage. Il reconnaît à l'unanimité qu'il doit
être adopté immédiatementà l'École comme un cours d'ins-
truction équestre propre à amener les plus heureux résultats
dans l'enseignement de l'équitation. » Par décision du
9 avril 1853, ce cours fut adopté officiellement et enseigné à
l'École de cavalerie et dans les corps de troupes à cheval.
En 1852, le comte de Montigny fut nommé comme écuyer
civil à l'école de Saumur. Montigny, élève du comte
d'Aure, avait aussi étudié avec Baucher et avait passé plu-
sieurs années en Autriche. Esprit observateur et très éclec-
tique, il connaissait à fond les principes de l'école française,
et savait s'assimiler tout ce qu'il jugeait bon dans toutes les
méthodes. Précisément à cause de cela, on ne peut dire qu'il
ait laissé lui-mêmeune méthode bien personnelle;mais il fut
certainement l'homme de cheval le plus complet que la
France ait jamais possédé, et le plus érudit. Alors que tous
les autres furent, chacun dans son genre, des spécialistes, il
connaissait, lui, l'équitation de manège, de chasse, de guerre,
de course, l'hippologie, l'élevage, l'attelage, bref tout ce qui
se rapporte à l'emploi et à l'entretien du cheval. Très con-
naisseuren chevaux, il comprenait, comme le comte d'Aure,
que le travail du manège, base de toute équitation, est une
gymnastique indispensable pour obtenir du cheval la plus
grande somme possible d'efforts en toutes circonstances avec
le moins de fatigue; il voyait que les aptitudes nouvelles des
chevaux améliorés par le sang rendaient nécessaires de lé-
gères modifications dans la pratique,sans autoriser l'abandon
des règles de l'ancienne école, qui resteront toujours indis-
pensables pour former de bons cavaliers et des montures
agréables.
C'est maintenant que je dois parler d'un écuyer remar-
quable entre tous, de mon vénéré maître le capitaine Raabe,
à qui l'on n'a pas encore rendu toute la justice qu'il mérite.
Frappé de l'étrangeté des théories qui se trouvaient dans dif-
férentes méthodes au sujet des allures, il étudia avec une
sagacité et une persévérance admirables les mouvements du
cheval et créa véritablement la science de la locomotion, car
tout ce qu'on avait enseigné avant lui sur ce sujet n'était qu'un
tissu d'erreurs. Sans autres moyens d'investigations que
l'examen du cheval en marche et des empreintes des pieds
sur le sol, il sut, par l'observation et le calcul, déterminer
l'ordre véritable des mouvements à toutes les allures, et sa
Théorie des sixpériodes est une découverte de génie qui se
trouva confirmée plus tard par la photographie instantanée.
Sa façon de présenter les questions les plus ardues captivait
toujours l'attention de ses auditeurs qu'il émerveillait par
l'originalité de ses démonstrations: tous se rappellent encore
avec quelle adresse, en plaçant le pouce, l'index, l'annulaire et
le petit doigt sur une table (le médius en l'air représentant
l'encolure), il faisait exécuter à son petit cheval toutes les
allures naturelles et artificielles, changements de pieds, etc.
La connaissance des lois de la locomotionl'amena à indiquer
très exactement l'instant qu'il faut saisir pour déterminer
tous les mouvements du cheval, ce qui constitue presque
toute l'habileté du cavalier. En effet, comme le disait le
savant maitre, de même que dans l'infanterie, pour faire
tourner l'homme à droite, l'instructeur doit faire le comman-
dement au moment où le pied gauche va poser à terre, le
mouvement étant impossible à tout autre moment, de même
pour faire exécuter tel ou tel mouvement au cheval, le cava-
lier doit saisir l'instant ou tel ou tel pied va poser à terre:s'il
agit à tout autre moment, il provoquera infailliblement
une résistance ou même une défense, et rendra bientôt l'ani-
mal rétil. Les vieux auteurs, à la vérité, avaient bien entrevu
cela: La Guérinière et Xénophon lui-même en parlent dans
leurs traités; mais, comme ces écuyers et tous leurs succes-
seurs n'avaient que des idées fausses sur le mécanisme des
allures, ils n'avaient pu donner d'indications précises ni
justes, et avaient été obligés de laisser chaque cavalier agir
selon son tact personnel: or tous les cavaliers ne peuvent pas
acquérir assez de tact et d'adresse pour agir au moment
opportun, surtout si on ne le leur montre pas, mais ils peu-
vent tous comprendre, du moins, qu'il suffit qu'ils agissent à
contre-temps pour que le cheval ne puisse exécuter, qu'ainsi
presque toutes les résistances proviennent de leur négligence
ou de leur maladresse, et que ce n'est pas en frappant l'ani-
mal qu'ils obtiendront un meilleur résultat.
Dans les parties de ses livres qui traitent de la locomotion,
le capitaine Raabe a dû entrer dans de longs détails dont la
connaissance n'est pas indispensable aux cavaliers et dont le
maître lui-même s'exagérait, à ce point de vue, l'importance.
Il a eu le tort aussi, dans sâ méthode d'équitation, d'ensei-
gner des moyens trop compliqués et de prescrire un emploi
immodéré de l'éperon. Mais il n'en a pas moins le mérite,
encore une fois, d'avoir indiqué d'une manière précise
exacte, certaine, l'instant où le cavalier doit agir pour obtenir
chaque mouvement, et d'avoir montré en même temps que
le fameux principe de Baucher (qui se trouve d'ailleurs dans
plusieursvieux auteurs) : Position d'abord, exécution ensuite,
n'a aucune valeur quand le cheval est en marche, attendu que,
quelle que soit la position préparatoire donnée, il est impos-
sible au cheval d'exécuter le mouvement avec justesse si
l'action de la main et des jambes a lieu trop tôt ou trop
tard.
Le capitaine Raabe a en outre publié la première méthode
de haute école indiquant les moyens d'obtenir tous les airs de
manège et les allures artificielles. Jusque-là, les écuyers, y
compris Baucher,s'étaient contentés d'exécuter eux-mêmes, et
s'étaient bien gardés de livrer leurs secrets aux profanes, qui
passaient des années à taquiner leurs chevaux de toutes les
façons avant d'arriver — quand ils y arrivaient — à quoi
que ce fût de bon.
On aurait dû reconnaîtreque, si la méthode de Raabe était
trop compliquée pour pouvoirêtre appliquée telle quelle, sur-
tout dans l'armée, si même sur certains points elle était
défectueuse, elle contenait du moins des principes indispen-
sables pour l'enseignementrationnel et pratique de l'équita-
tion; on aurait sans doute évité ainsi toutes les fautes que
contiennent encore la plupart des méthodes qui se publient
de nos jours. Ayant conscience de sa réelle valeur, le maître
fut justement froissé du dédain que montrèrent pour son
oeuvre le comité de cavalerie et l'École de Saumur. Aussi ne
les ménagea-t-il pas dans sa Théorie de l'école du cavalier,
qui renferme de mordantes critiques de l'enseignementdonné
à Saumur et dans les régiments.
Le capitaine Raabe se servait peu de la longe et du caveçon,
mais il insistait beaucoup sur le travail à pied, à la cravache,
te qui me paraît une perte de temps considérable et nécessite
en outre une habileté toute spéciale. Après avoir quitté l'ar-
mée, il continua pendant toute sa vie de s'adonner à l'équita-
tion de haute école et à l'étude de la locomotion et forma un
grand nombre d'élèves,parmi lesquels MM. Aug. Raux, Bar-
roil, le commandant Bonnal, Lenoble du Teil, qui publièrent
d'importants ouvrages.
Le capitaine Guérin, nommé, en 1855, écuyer en chef à
l'École de cavalerie, était depuis longtemps partisan du sys-
tème Baucher,sur lequel devait s'établir sa propre réputation.
Le comte d'Aure l'avait souvent plaisanté àce sujet. M. Gué-
rin s'efforça du moins de concilier les deux écoles opposées
et se montra aussi brillant cavalierà l'extérieurqu'au manège.
C'est encore vers cette époque que le comte Savary de Lan-
cosme-Brèves, très habile écuyer, publia plusieurs ouvrages
qui méritent une attention particulière. Ses théories sur l'art
et sur la pratique de l'équitation sont excellentes, bien que
l'auteur ait cherché à leur donner une apparence trop scienti-
fique en prétendant que l'équitation est une science exacte;il
est d'ailleurs le premier écuyer qui, après avoir montré toute
l'importance du rôle des sens dans le dressage du cheval, ait
bien défini le parti que le cavalier peut tirer del'aideducorps,
en pesant davantage sur l'un ou sur l'autre étrier selon les
mouvements qu'il veut faire exécuter. C'était là une innova-
tion fort heureuse dont on n'a sans doute pas compris toute
l'utilité, puisqu'on enseigne encoreaujourd'hui des principes
opposés à ceux si inattaquablesde Lancosme-Brèves.
Le lieutenant-colonel Gerhardt, adepte de Baucher, parti-
san des flexions à pied et des assouplissements à la cravache,
publia plusieurs ouvrages, notamment son Traitédes résis-
tances du cheval, dans lequel il insiste sur la nécessité de
préparer d'abord le cheval par des exercices gymnastiques et
des flexions à pied, puis de modifier son équilibre en char-
geant davantage telle ou telle partie par la position donnée à
l'avant-main et à l'arrière-main pour triompher de toutes les
résistances provenantd'un défaut de conformation. Cette mé-
thode, fort instructive et fort intéressante pour d'habiles
écuyers, ne me paraît pas susceptible d'être appliquée par la
généralité des cavaliers,qui ne pourront jamais que tirer parti
tant bien que mal des aptitudes naturelles de leurs chevaux.
L'auteur examine aussi la question de l'instinct et de l'intelli-
gence chez le cheval et, tout en constatant que cette dernière
est à peu près nulle, il dit qu'elle joue cependant un certain
rôle dans les actes de l'animal et qu'il faut distinguer les ré-
sistances morales ou volontaires de celles qui sont involon-
taires et occasionnées uniquement par une incapacité phy-
sique ou par un manque de dressage.
Le baron de Curnieu fit paraître aussi un ouvrage très es-
timé intitulé Leçons de science hippique générale, ou Traité
complet de l'art de connaître, de gouverner et d'élever le
cheval.
En 1864, le commandant L'Hotte fut nommé écuyer en
chef à l'École de cavalerie, où il fut maintenu, comme lieu-
tenant-colonel, puis comme colonel, jusqu'en 1870, toujours
écuyer en chef, bien que ces fonctions ne comportassent que
le grade de chef d'escadrons et qu'à cette époque l'état-major
de l'École comprît, en dehors des écuyers, un lieutenant-
colonel et un colonel. On voulait ainsi rendre justice à ses
qualités exceptionnelles. Nature ardente,âme d'artiste, il s'en-
thousiasma, je crois, un peu trop pour le grand talent de
Baucher, avec qui il s'était lié. Mais il avait une égale admi-
ration pour le comte d'Aure, ainsi que le montre la lettre
qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire aussitôt après la publica-
tion, dans la Revue des Deux Mondes, de la présente étude.
Cette lettre m'a paru si jolie et si intéressante, que je lui ai
demandé la permission de la publier. La voici:
Lunéville,7octobre1892.
Mon cher monsieur Musany,
Lorsque votre carte me parvenait, je venais d'avoir connais-
sance de votre article par une lettre de la belle-fille du comte
d'Aure. Mme B., ainsi la désignerai-je, a conservé pour son beau-
père, qui a été parfait pour elle, le culte du souvenir le plus tendre
et le plus reconnaissant. Tout ce qui touche à la mémoire du comte
d'Aure lui étant des plus chers, elle s'est émue en lisant les lignes
que vous avez bien voulu me consacrer,parce que à propos de mes
maîtres, je crois, mon nom était rattaché à celui de Baucher seul.
Il faut vous dire que Mme B. a été témoin de l'affection toute
particulière que le comte d'Aure n'a cessé de me témoigner, qu'elle
sait tout ce que ce grand maître en équitation a été pour moi, et
qu'elle connaît les sentiments d'admiration, de reconnaissance et
de respectueux attachement que je lui ai voués.
Dans la conversation que j'ai eu la bonne fortune d'avoir avec
vous à Tours, je vous ai parlé de Baucher, vous ai dit combien je
lui devais; mais je vous ai aussi parlé du comte d'Aureet des ensei-
gnements si utiles, si pratiques, qu'il m'avait donnés. Toutefois les
souvenirs que vous avez conservés de cet entretien peuvent, avec
bien juste raison, se trouver en partie effacés de votre mémoire.
Je vous demande donc la permission de renouveler ici cet entre-
tien et même d'étendre son cadre.
A la suite de cet exorde, je vous avais écrit une longue notice
dans laquelle les diverses phases de mon instruction équestre se
trouvaient exposées, depuis leur origine jusqu'à aujourd'hui. Je
dis jusqu'à aujourd'hui, car, grâce au petit manège que j'ai chez
moi, je puis, quelque temps qu'il fasse, monter chaque jour mes
trois chevaux, et il est bien rare que je descende de cheval sans
avoir à ajouter quelques lignes à mes notes équestres. Et il y a plus
d'un demi-siècle que j'en agis ainsi.
Mais en relisant cette notice il m'a semblé qu'elle contenait trop
de choses étrangères à la question et que ma personnalité y pre-
nait une beaucoup trop large place. Je me borne donc à y puiser
des extraits répondant directementau motif qui fait l'objet de cette
lettre, à savoir que non seulement Baucher, mais encore le comte
d'Aure, ont bien été mes maîtres, mes illustres maîtres, devrais-je
dire.
En 1849, étant lieutenant aux guides d'état-major, en garn-
son à Lyon, je pris mes premières leçons de Baucher. Des hori-
zons tout nouveaux me furent alors ouverts. Toute parole du
maître était transcrite, commentée, et je n'ai cessé d'en agir ainsi
après chaque leçon que Baucher me donnait sur ses propres che-
vaux pendant la longue période de temps qui s'est écoulée depuis
l'époque dont je parle jusqu'au jour où ce grand maître a cessé de
monter à cheval (1870). A ma dernière visite, la veille presque de
sa mort (1873), alors que son geste, mieux encore que sa parole
presque éteinte, traduisait sa pensée, c'est encore un conseil
équestre que je reçus de ce maître vénéré qui m'a tant appris.
Lorsque je recevais mes premières leçons de Baucher, le
comte d'Aure était écuyer en chef à Saumur; et si, sortant des
mains de Baucher, je suis retourné à l'École de cavalerie pour y
faire un cours de deux ans en qualité de lieutenant d'instruction,
c'est attiré surtout par mon ardent désirdem'instruire à l'école du
comte d'Aure.
Pendant ces deux années passées à Saumur, je mis autant de
scrupule à suivre l'enseignement que me donnait avec tant de sol-
licitude le comte d'Aure, que j'en avais mis avec Baucher. Cha-
cune de ses leçons, chacun de ses.préceptes étaient transcrits; et
lorsque, s'absentant, le comte d'Aure me confiait les chevaux à son
rang, je m'efforçais de les monter de façon qu'à son retour il les
trouvât tels qu'il les avait quittés.
En 1860, lorsque je fus nommé au commandement de la sec-
tion de cavalerie de Saint-Cyr, mes relations avec le comte d'Aure,
qui d'ailleurs n'avaient jamais cessé d'exister, prirent alors un ca-
ractère tout particulier d'intimité. Le comte d'Aure était à cette
époque écuyer de l'Empereur et inspecteur de ses écuries. Il habi-
tait Paris, Saint-Cloud une partie de l'année, et venait fréquem-
ment à la Ménagerie, près de Saint-Cyr,où se trouvait une réserve
des jeunes chevaux des écuries impériales. A tout instant, je voyais
mon cher maître chez lui, à la Ménagerie, à Saint-Cyr, et j'avais
la bonne fortune de pouvoir encore monterà cheval avec lui. Plus
que jamais j'étais à même d'apprécier la portée de ses idées
équestres, et, dans nos fréquents entretiens, je ne ménageais pas
mes questions, auxquelles il répondait toujours avec ce sens pra-
tique, ce sentiment si éminemmentcavalier, qui le distinguaient.
Les notes que je prenais alors et que j'ai là sous la main me
prouvent, aujourd'hui encore, combien ces entretiens ont été pro-
fitables à mon instruction équestre.
Ces relations intimes durèrent jusqu'à la mort du comte
d'Aure (1863). Peu d'instants avant sa fin, je pus encore serrer la
main de mon maître aimé autant que respecté et les dernières pa-
roles qu'il m'adressafurent pour me donner un derniertémoignage
d'affection.
Vous le voyez donc, pour moi ce serait perdre le souvenir si
je ne reconnaissais pas à la fois le comte d'Aure et Baucher
comme ayant été mes maîtres, le comte d'Aure pour l'équitation de
campagne, Baucher pour l'équitation savante.
Veuillez agréer, etc.
Gal L'HOTTE.
Formé par les deux plus grands maîtres de l'époque, ayant
suivi leurs leçons avec tant d'ardeur, possédant lui-même
tous les dons qui font l'écuyer émérite, joignant sans cesse à
la pratique l'étude de la théorie, il n'est pas étonnant que le
général L'Hotte reste la plus grande figure équestre d'aujour-
d'hui. Tout le monde se rappelle encore son apparition au
Palais de l'Industrie, lors du premier concours de la Société
hippique en 1866, où, à la tête des officiers de Saumur, il
monta son cheval Laruns que l'Empereur voulut acheter. Le
général L'Hotte reconnut toujours que la haute-école, que
lui-même pratique en maître, doit être le partage d'un petit
nombre d'écuyers d'élite et que l'équitation militaire doit être
en avant. Ses leçons au manège étaient fort goûtées. Plein de
respect pour les maîtres qui, depuis la naissance de l'équita-
tion, ont illustré notre école française, c'est à lui qu'on doit
l'inscription de leurs noms sur deux tables de marbre noir, à
Saumur, dans le manège des écuyers. Il ne faut sans doute
pas désespérer que le général L'Hotte, que les règlements ac-
tuels ont mis en retraite malgré sa verdeur, et dont le grand
savoir égale l'habileté, nous donne un jour une méthode qui
ne pourra manquer d'être universellementappréciée.
Après la guerre, le commandantde Lignières prit le com-
mandement du manège de Saumur. Aimant beaucoup lui-
même l'équitation de course et d'obstacles, il en inspira le
goût immodéré aux officiers sous ses ordres et, le premier,
je crois, introduisit à l'École cette opinion qu'il y a deux ma-
nières différentes de monter:l'une, au manège, avec le mors
de bride seul, l'autre dehors avec les étriers courts. Ne faut-
il pas, au contraire, que le cavalier, une fois en selle, puisse,
sans rien changer à sa tenue ni à son harnachement,faire une
course, suivre une chasse, ou exécuter un travail d'école?
Le commandant Dutilh, qui succéda à M. de Lignières,
fut, de l'avis de tous ses élèves, un très bon professeur. Il ne
laissa toutefois, comme enseignement écrit, qu'une courte
brochure sur laquelle il y aurait beaucoup à dire. Même dans
le développement de cette méthode, que publia plus tard avec
beaucoup de soins le capitaine Sieyès, on ne voit guère qu'une
application des méthodes précédentes. Le commandant
Dutilh avait un faible pour lepelham1 et recommandait les
fréquentes descentes de main. Aussi ses chevaux avaient-ils
l'encolure allongée et la tête plutôt basse.
En 1876, on publia un nouveau Règlementsurlesexer-
cices de la cavalerie, dont les parties consacrées à l'équitation
ne constituent pas un progrès et laissent fort à désirer au
point de vue de la rédaction, en ce sens surtout que, beau-
coup trop abrégé et laissant de côté bien des questions utiles,
il donne trop d'importance à des détails insignifiants.
Le commandant Piétu, nommé écuyerenchefà Saumur
en 1877, avait étudié avec soin les différentes méthodes; il
appliqua celle du comte d'Aure, à l'exclusion de toute autre
et proscrivit toutes les flexions et assouplissements à pied.
C'était un cavalier hardi, aimant et pratiquant avec beaucoup
d'habileté l'équitationd'extérieuret en même temps un écuyer
très fin et très correct au manège.
En 1882,le commandantde Bellegarde remplaça M. Piétu.
Il se montra écuyer consommé, parfait de tenue, avec une
main excellenteet une grande puissance de jambes; il montait
long, insistait avec raison sur l'élévation de l'encolure, trop
négligée par l'ancienne école, et se servait beaucoup du jeu
alternatif de la bride et du filet, celui-ci tenu dans la main
droite, pour donner à ses chevaux un beau port de tête et des
allures brillantes.
1. Sorte de mors qui tient le milieu entre le filetet le mors de
bride.
III
Ce qu'on peut critiquer dans presque tous les ouvrages qui
ont paru sur l'équitation, c'est que chaque auteur annonce
qu'il va donner une méthode nouvelle et consacre ensuite de
longues pages à discuter et à réfuter ce qu'ont dit ses devan-
ciers; c'est aussi que presque tous font intervenir des théories
plus ou moins scientifiques qui ne s'appliquent pas exacte-
ment à leur sujet; enfin que, perdant de vue l'ensemblede leur
œuvre, ils y donnent trop de place à des questions tout à fait
secondaires, provoquant ainsi sans cesse de nouvelles dis-
cussions qui divisent de plus en plus les maîtres.
Depuis La Guérinière, je ne vois que quatre écuyers qui
aient marqué par des théories personnellesvraiment impor-
tantes:Le comte d'Aure,qui, comprenant,admirablementce que
devait être l'équitation moderne, a établi le lien qui doit
l'unir à l'ancienne école et a écrit une excellente méthode
pratique, son petit Cours d'équitation;
Baucher, qui insista sur l'importance de la mise en main,
mais qui eut, à mon avis, le tort de vouloir assouplirisolément
chaque partie du cheval par des flexions à pied et en place, au
lieu d'assouplir toutes les parties les unes par les autres, en
marche, sous le cavalier;
Lancosme-Brèves, qui a montré comment le cavalier doit
déplacer son propre poids et peser davantage sur un étrier
ou sur l'autre — actions qui ne doivent jamais être exagérées
au point d'être apparentes et qui permettent au contraire de
tout obtenir sans aucun mouvement visible — pour conser-
ver l'équilibre parfait et faciliter au cheval tous les change-
ments de direction et d'allure;
Enfin le capitaine Raabe, qui a découvert les véritables lois
de la locomotionet indiqué exactement les « temps à saisir »
par les cavaliers pour déterminer tous les mouvements.
i. Me sera-t-il permis de rappeler ici que, de mon côté, ayant acquis
Or, l'École de Saumur, à qui, depuis la disparition de
l'École de Versailles, incombait la lourde tâche de maintenir
au premier rang la réputation de notre équitation française
et d'accueillir tous les progrès, a tenu si peu de compte des
découvertes de Lancosme-Brèves et de Raabe qu'elle ensei-
gne encore des théories très fausses au sujet des allures et de
l'aide du corps, ainsi que le prouve le livre récent du capi-
taine Sieyès, fidèle interprète du commandant Dutilh. Et si,
après avoir longtemps tenu le comte d'Aure à l'écart, elle a
fini par l'accepter, chaque écuyer en chef n'a-t-il pas, depuis,
imposé ses propres idées, presque toujours fort différentes
de celles de son prédécesseur? De sorte qu'on peut dire, non
seulementqu'il n'y a jamais eu d'unité ni de suite dans l'en-
seignement de l'École, mais encore que les méthodes les plus
contradictoiresy ont été successivement appliquées:ç'a été
tantôt les étriers longs ou courts, tantôt l'encolure haute ou
basse; tantôt les principes de Versailles, ou ceux de Bohan,
ou même une imitation de l'équitation anglaise;le mors de
bride seul, ou les deux, ou lepelham; la tenue des rênes à la
française, ou à l'allemande, ou à l'anglaise.
Il en est résulté pour MM. les écuyers une sorte de dégoût
de toute théorie; ils se font gloire aujourd'hui « de mettre
toute leur intelligence dans leurs bottes et dans leur culotte »,
de plus en plus la conviction que le cheval, comme tout animal, est
incapable de faire aucun raisonnement, de connaître quoi que ce soit,
j'ai, le premier, exprimé cet avis que, quelque opinion qu'on ait sur
l'intelligence du cheval, le cavalier doit uniquement s'appliquer à pro-
duire telle ou telle sensation pour obtenir tel ou tel mouvement,et ne
jamais employer les corrections sous prétexte de lui faire comprendre
qu'il a mal fait? L'expérience me montre tous les jours davantage que
les corrections ne servent qu'à faire naître des habitudes de désordre;
que toutes les fois que le cheval résiste, c'est que le cavalier n'a pas su
produire les sensations qu'il fallait, ou que l'animal cède à d'autres sen-
sations plus fortes, externes ou internes. C'est sur ces données que j'ai
entièrement établi ma méthode de dressagesimplifié, qui, tout en accep-
tant la plupart des principes de l'ancienne École, supprime presque
complètement le travail à la longe et à la cravache, les assouplisse-
ments et flexions en place, et prescrit au début l'emploi des poids pro-
gressifs et des pas de côté.
c'est-à-dire de s'attacher seulement à la pratique. Or il s'agit
de savoir si les maîtres ont eu raison, oui ou non, de dire
qu'il n'y a pas de bonne pratique sans théorie, et si les écuyers
de notre École de cavalerie, qui s'intitulent eux-mêmes les
«
dieux» de l'équitation, peuvent se vanter de ne vouloir
rien lire.
Cette indifférence qu'ils montrent actuellement pour tout
enseignement théorique les empêche certainement d'être
aussi bons professeurs, et même aussi bons praticiens qu'ils
pourraient l'être. Sans vouloir en rien diminuer leur très
réelle valeur, il me sera permis de dire que, satisfaits aujour-
d'hui de ce qu'ils font, comme peuvent l'être de jeunes ar-
tistes qui croient volontiers que leurs œuvres sont admi-
rables, ils seront sans doute les premiers plus tard à revenir
sur cette opinion, comme le colonel Gerhardt, qui, dans la
préface de son Traité des résistances, a écrit:«Je croyais
sincèrement, à ma sortie de Saumur, que l'équitation mili-
taire avait dit son dernier mot. J'étais même convaincu, —
et il ne m'en coûte pas de l'avouer ici, car j'avais cela de
commun avec plus d'un de mes jeunes camarades,—que, en
fait d'équitation du moins, il ne me restait que bien peu de
chose à apprendre. Combien j'ai été désabusé depuis, et com-
bien, après tant d'annéesd'études persévérantes,de recherches
obstinées, j'ai aujourd'hui moins bonne opinion de moi!
Appelé très jeune encore aux importantes fonctions de capi-
pitaine-instructeur, je ne tardai pas à m'apercevoir de Vin-
suffisance de mon savoir professionnel, en matière de dres-
sage du cheval surtout. »
Il me semble qu'on accepte de plus en plus à Saumur le
laisser-aller, sinon pour le cavalier, du moins pour le cheval;
qu'on en arrive presque à considérer les manèges — ces
vastes et sévères édifices qui contribuent pour une large part
à faire de notre École de cavalerie la plus magnifique qui soit
au monde — comme des abris pour promener les chevaux
en temps de pluie ou pour leur laisser dépenser leur ardeur
avant la promenade. J'ai vu une division d'officiers-élèves y
monter de jeunes chevaux de remonte sous les yeux de quel-
ques écuyers qui ne leur donnaient aucun conseil, bien que
la tenue et les moyens de conduite des cavaliers laissassent
beaucoup à désirer et que les chevaux se livrassent à toutes
sortes d'incartades. J'ai vu aussi les « dieux » monter au ma-
nège leurs propres chevaux qui s'en allaient à un petit galop
cassé, l'encolure allongée entre les rênes flottantes, faisant
tous les trois ou quatre pas une flexion de tête et de mâchoire
qui rendait leur allure encore plus monotone. Qu'est deve-
nue cette « gentillesse » du cheval dont parlait La Guéri-
nière? A-t-on donc oublié, à l'École de cavalerie, que les
allures de manège doivent être fières, souples, cadencées?
que, d'après Bohan lui-même, «
le cheval de manège doit
avoir du feu »? Le «
petit galop de Saumur », absolument
anti-artistique, use les chevaux comme toutes les allures qui
ne sont pas justement équilibrées. Si je ne craignais de sortir
de mon cadre, je dirais qu'aujourd'hui nos chevaux de cava-
lerie sont peut-être trop fatigués et que c'est plus encore à
cette lassitude qu'au savoir-faire des cavaliers qu'il faut attri-
buer la docilité avec laquelle on leur voit exécuter le saut des
haies. Avant la guerre de 1870, on les ménageait trop:ils
étaient trop gras et manquaient d'exercice; depuis, on est
tombe, je crois, d'un excès dans un autre et, si l'on n'y prend
garde, on pourrait s'en apercevoir trop tard, lors d'une
guerre nouvelle. Du reste, pour rentrer dans la question que
je traite, le mauvais équilibre fatigue plus les chevaux que
les longues marches, quelle que soit l'allure. Le Vaillant de
Saint-Denis a donné pour épigraphe à son Recueil d'opus-
cules cette phrase: « Ce n'est pas le travail que l'on fait
faire au cheval qui abrège la vie de cet animal, mais le défaut
de science et de patience dans celui qui le gouverne, parce
qu'un exercice forcé et mal raisonné contribue bientôt à
ruiner un cheval. » Et il dit encore, dans le cours de son
livre: « Dans quelles dépenses effrayantes la nation ne se
trouve-t-elle pas entraînée lorsqu'on ignore dans les troupes
à cheval les moyens de conserver les chevaux!. On croit
pouvoir assurer, sans crainte d'être démenti, que l'équitation
est un art très long et très difficile qui exigeautantde théorie
que de pratique et qui suppose une foule de connaissances
accessoires que l'on n'acquiert qu'avec le temps. Il n'y a
jamais eu de véritable homme de cheval que l'homme de ma-
nège, parce que lui seul, possédant la science et le fond des
principes, a l'habitude de tirer tout le parti possible des che-
vaux et qu'il applique beaucoup plus facilement les leçons
nécessaires à ceux de guerre et de chasse, qui doivent être
nécessairement beaucoup simplifiées. Pourquoi sort-il du
manège de la cour si peu d'hommes vraiment instruits et
pourquoi n'en voit-on peut-être aucun qui soit en état d'en-
seigner l'art difficile de l'équitation? C'est parce que les
maîtres ne sont pas exactement d'accord entre eux sur l'en-
seignement et parce qu'on n'est pas encore arrivé A CETTE
UNANIMITÉ SI NÉCESSAIRE, sans laquelle on ne réussira jamais
complètement. »
Les courses, pour lesquelles nos officiers et nos sportsmen
montrent une si belle passion, sont très utiles, mais elles le
seraient beaucoup plus si elles étaient mieux réglementées.
Un commandant de cavalerie, excellent homme de cheval et
l'un des meilleurs écuyers qui soient sortis de Saumur, m'é-
crivait dernièrement à ce sujet: « Comme toujours, vous
exprimez catégoriquement des idées très justes. Vous ne sau-
riez trop vous élever contre l'abus du cheval de pur-sang
trop jeune ni contre l'anglomanie. Il y a beaucoup à faire
dans cette question, qui intéresse la France entière. » Telles
qu'elles sont pratiquées, les courses usent un nombre
considérable d'excellents chevaux. Est-ce là, ne fût-ce qu'au
point de vue économique, le genre d'équitation qu'il faut
répandre dans la cavalerie? D'ailleurs, le travail serré au
manège avec des chevaux vigoureux et surtout pendant le
dressage nécessite, pour les hommes mêmes, une dépense
de forces plus considérableque ce qu'on appelle hard-riding,
et il a ce grand avantage qu'il ne ruine pas les chevaux et
qu'il instruit les cavaliers. Ce qui ne veut pas dire que le
travail du dehors aux allures rapides, les sauts d'obstacles,
etc., doivent être négligés; loin de là. Mais il ne faut rien
exagérer.
Je ne sais exactement où en est l'équitation dans les écoles
d'Allemagne, d'Autriche, d'Italie; je crois cependant que la
nôtre vaut mieux. Mais je sais que, dans un petit pays voi-
sin, qui nous est très sympathique et qui depuis quelque
temps nous montre souvent le chemin dans les questions
d'art, en Belgique, l'enseignement équestre est devenu très
remarquable. A l'école de cavalerie d'Ypres, qui d'ailleurs
est plus spécialement une école d'équitation, les terrains, les
bâtiments, les chevaux, sont loin de valoir ceux de notre
école de Saumur; mais MM. les écuyers étudient beaucoup,
théoriquement et pratiquement, toutes les méthodes, aussi
bien celles des Allemands, des Italiens que les nôtres aux-
quelles ils donnent la préférence;ils suivent eux-mêmes une
méthode excellente qui vient d'être publiée sous le titre:
Dressage des chevauxde troupe, et qui est celle de Versailles
modifiée et appropriée aux besoins de notre époque. Les
leçons sont données aux élèves avec beaucoup de soin. J'ai
pu constater, avec un vif plaisir comme artiste, avec un
grand regret comme patriote, la supériorité de cet enseigne-
ment sur celui de Saumur:la tenue des cavaliers, le port de
rétrier sont uniformément les mêmes; les moyens de con-
duite sont parfaitement corrects et réglés d'après les récentes
découvertes dont j'ai parlé plus haut; la tenue des rênes à la
française est la seule adoptée, tandis que chez nous on pré-
fère la tenue à l'allemande ou à l'anglaise. De tout cela il
résulte que les chevaux, quoique d'origine plus commune,
sont réguliers,cadencés dans leurs exercices de manège, s'al-
longent dehors selon la vitesse des allures et, malgré un tra-
vail considérable, se conservent parfaitement dans leurs
membres.
IV
Certes on ne saurait contester la haute supériorité de
l'École de Saumur, dont l'organisation militaire me paraît
admirable. Plus que tout autre, j'ai le respect de cette grande
et belle institutionéquestre, la seule qui rappelle encore chez
nous le souvenir du passé. Cependant je n'hésite pas à dire
que l'enseignement de l'équitation n'y est pas aussi parfait
qu'on le croit généralement. D'autre part, il est visible que
notre École de cavalerie ne suffit pas à ranimer dans notre
pays le goût du cheval. Il y a bien à Paris et dans quelques
villes de province de très bonnes écolesd'équitation etde dres-
sage; mais depuis la suppression de l'École de Versailles, ces
établissements n'ont plus aucun lien entre eux, ne reçoivent
plus, quant à l'enseignement, aucune direction supérieure.
Les subventions de l'État ont même été complètement sup-
primées depuis une vingtaine d'années, et la plupart des
écoles sont dans une situation très peu florissante. Elles
n'ont pas d'installation qui leur permette d'enseigner l'équi-
tation d'extérieur, les sauts d'obstacles, et de montrer ainsi
quelle utile application les élèves peuvent faire partout des
leçons reçues au manège. Les intérêts commerciaux primant
nécessairement tout le reste, les directeurs se trouvent obli-
gés de se conformer plus ou moins aux exigences de leurs
clients, et ceux-ci sont détachés de plus en plus du manège
par les progrès que font chez nous les habitudes anglaises et
même par ce qu'ils entendent dire à des officiers sortant de
l'École de cavalerie.
De tous côtés il se publie de nouveaux ouvrages, quel-
ques-uns écrits par des professeurs et montrant de plus en
plus le désaccord qui existe entre eux, le plus grand nombre
pardes amateurs qui semblent croire que, parcequ'ils écrivent
des lettres tous les jours à leurs amis, ils sont capables de
faire un livre, que parce qu'ils montent tous les jours à che-
val, ils peuvent parler de l'équitation en maîtres : leurs ou-
vrages, qui attestent souvent une complète ignorance des
principes, semblent calqués sur ceux qui se publient en
Angleterre,sont remplis de conseils à bâtons rompus qui ont
traîné partout ou d'observationspersonnellesqui n'ont qu'une
valeur momentanée — quand elles en ont une — et qu'ils
présentent comme des vérités d'une application générale; les
plus récents se résument à dire: « Il ne faut plus de manège;
il n'y a pas besoin de théorie;tous ceux qui écrivent sont
des radoteurs!» Alors pourquoi écrire vous-mêmes? Un
auteur, dont le livre vient de paraître, a même commis
l'étourderie d'écrire cette dédicace:« A mes professeurs les
chevaux!» qui m'a rappelé une anecdote que j'ai entendu
raconter, quand j'étais enfant, par un grand élève du lycée
Bonaparte, je crois. Les élèves d'une classe avaient pris l'ha-
bitude de faire des niches à leur professeur; un jour ils déte-
lèrent un petit âne appartenant à une bonne femme qui ven-
dait des fruits à la porte du collège, le firent entrer avant
l'heure de la classe dans la chaire de leur maître, puis s'as-
sirent eux-mêmes à leurs places et firent semblant d'écrire
sous sa dictée. Quand le vrai professeur arriva: «Messieurs,
dit-il, vous avez choisi un professeur digne de vous, gardez-
le.» Et ilalla rendre compte au censeur de ce qui se passait.
Sans doute, de tous ces livres nouveaux, même des pires,
il peut sortir quelque chose de bon. Je ne suis pas pour
qu'on empêche les idées d'éclore; mais il faudrait, pour
mettre un frein aux entraînementsde la jeunesse et de l'inex-
périence, qu'il y eût des approbations données ou refusées
par un jury ayant qualité pour cela. Cela n'empêcherait pas
les « refusés » de publier ce qu'ils voudraient; mais au moins
le public connaîtrait l'appréciation des hommes compétents.
Un autre point très important, selon moi, et sur lequel
j'appelle tout spécialement l'attention, c'est qu'aucun progrès
ne peut se faire tant qu'on continuera dans le public à avoir
aussi peu d'estime pour tout ce qui se rattache à l'équitation
et aux hommes qui l'enseignent. Dans le monde des intellec-
tuels,des savants et des artistes,on ne veut considérer l'équi-
tation que comme un exercice en quelque sorte purement
physique;jusque dans la bourgeoisie et dans le peuple, il y
a comme un sentiment de dédain pour toutes les professions
hippiques, et les jeunes gens bien élevés qui n'ont pas assez
de fortune pour être des sportsmen amateurs se garderaient
bien de choisir une de ces professions. Il en résulte que les
directeurs de manège ne peuventguère recruter leurs pro-
fesseurs que parmi d'anciens sous-officiersde cavalerie plus
ou moins dépourvus d'instruction et même d'éducation.
Qui plus est, la Société hippique française, qui pourrait,
dans une certaine mesure, réagir contre ces fâcheuses ten-
dances, refuse d'admettre dans les courses de gentlemen —
où peut figurer n'importe quel épicier ou banquier — « qui-
conque vend ou exerce des chevaux, par profession ou même
accidentellement, dans un but lucratif,» et organise des
courses spéciales où les directeurs d'écoles et leurs profes-
seurs peuvent,si cela leur convient, courir avec leurs propres
palefreniers et avec les grooms du comte de X. ou de
Mlle Y.
Nous sommes loin, comme on voit, de l'époque où Le
Vaillant de Saint-Denis disait:« L'état d'écuyer a toujours
supposé, chez les anciens comme chez les modernes, un
homme bien né, qui s'attache particulièrement à un souve-
rain, à un prince et même à un général pour dresser ses
chevaux, après avoir acquis par une longue expérience les
talents nécessaires pour bien remplir cet objet. On a exigé
que ceux quise destinaient à enseigner l'art également long
et difficile de monter à cheval fussent gentilshommes, parce
que, devantformer des jeunes gens bien nés qui se proposent
de servir dans la cavalerie, il convenait qu'ils fussent en
état de leur donner une sorte d'élévation dans le caractère. »
Depuis longtemps tous les hommes de cheval se rendent
compte de l'état déplorable de l'enseignement de l'équitation
en France. A plusieurs reprises, on a songé à fonder une
nouvelle académie pour remplacer celle de Versailles. Mais
LOUIS-CHARLES PELLIER
ces projets n'ont pu jusqu'ici se réaliser, peut-être parce qu'ils
n'étaient pas bien conçus. Il y a quelques années, on s'oc-
cupa assez activement de créer une sorte d'école modèle, à
laquelle on donnait le nom d'académie, avec vaste manège à
Paris, salons, chevaux de promenade, etc. C'eût été une en-
treprise commerciale qui, sans doute, au lieu de favoriser les
établissements déjà existants, leur eût fait concurrence; et
l'on ne trouva pas les capitaux qu'ilfallait. Le comte de Mon-
tigny qui, plus que tout autre, avait assurément l'autorité
nécessaire pour diriger une telle école, eût été mis à la tête
de l'enseignement. Je n'ai pu m'empêcher de lui dire à lui-
même que, malgré tout mon respectet mon admirationpour
sa personnalité et pour son savoir, il ne me semblait pas
qu'il pût être à lui seul une académie, et que bien certaine-
ment les autres directeurs de manèges n'accepteraient pas de
se soumettre aux idées d'un seul homme, cet homme fût-il
le comte de Montigny.
A la vérité, si l'on a donné autrefois le nom d'académie à
l'École de Versailles et aux autres écoles d'équitation, il n'y a
jamais eu en France une académie telle que je laconçois, c'est-
à-dire composée des hommes reconnus les plus capables de
discuter ensemble et de formuler les principes à adopter. A
l'époque où l'équitation fut le plus en honneur, les écuries
du roi entraînaient des dépenses énormes et ne donnaient
pas tous les résultats qu'on pouvait en attendre; les charges
s'obtenaient plutôt par la faveur que par le vrai mérite;
l'enseignement n'était pas le même partout, faute précisé-
ment d'une académie dirigeante. Si, après La Guérinière, on
eût réuni l'élite des écuyers pour composer cette académie,
il n'y eût pas eu dans l'enseignement les divergences dont
tous les maîtres n'ont cessé de se plaindre. Nous avons vu
que Saumur n'a pu jusqu'ici arrêter les progrès du mal, que
la confusion règne de plus en plus et qu'on en est presque
arrivé, dans notre pays de France, berceau de l'équitation
moderne, à renoncer à tout enseignement méthodique.
Lorsqu'on parle à Saumur des maîtres étrangers à l'Ecole
et de leurs doctrines, MM. les écuyers disent:« Il n'y a pas
d'autre doctrine que la nôtre:l'académie, c'est nous! » Lors-
qu'on leur demande:«
Quelle est votre méthode?» ilsrépon-
dent alors: « Nous ne sommes pas chargés de faire une
méthode, nous sommes une école d'applicationde cavalerie»;
et ils ajoutent:« Toute équitation est dans le tactpersonnel. »
Il est temps encore de relever l'art qui chancelle; mais il
faut se hâter et créer au plus vite une véritable académie qui
examine les différents systèmes proposés pour commencer et
achever l'instructiondes cavaliers et le dressage des chevaux,
et qui nous laisse une doctrine écrite, claire, méthodique,
complète. Ce travail n'est pas aussi effrayant qu'on le pour-
rait croire: si des hommes capables veulent s'y adonner
sérieusement, un mois peut suffire à choisir et à classer les
matériaux, un autre mois à construire un édifice qui, bien
entretenu, restera impérissable. A mon avis, tous les efforts
de ceux qui aiment l'équitation doivent tendre vers ce but.
Si Saumur devient le siège de l'académie, il faut alors
qu'on y étudie comme à Ypres, sans parti-pris, toutes les
théories des maîtres, qu'en dehors et au-dessus de l'équita-
tion militaire on y cultive l'équitation académique, et qu'on
rédige enfin la méthode depuis si longtemps réclamée. Mais
il vaudrait sans doute mieux qu'il y eût une école civile à
côté de celle de Saumur, les deux écoles non rivales, se prê-
tant au contraire un mutuel concours.
En tout cas, il faut qu'on se persuade qu'il n'y a pas une
équitation militaire et une équitation civile, une équitation
de manège et une équitation d'extérieur:il ne peut y avoir
qu'une seule méthode pour apprendre à bien monter à che-
val en toutes circonstances; et les principes de cette méthode
ne peuvent être bien définis que par des écuyers étudiant le
manège avec une ardeur et une persévérance infatigables. Si
autrefois on mettait très longtemps à apprendre, on peut
aujourd'hui aller beaucoup plus vite, grâce aux connaissances
que les maîtres ont acquises avec le temps et que leurs livres
ont propagées; mais des professeurs sachant bien démontrer
le pourquoi et le comment de tout ce qu'ils enseignent peu-
vent seuls faire faire à leurs élèves de rapides progrès. Au
fond, les maîtres ne peuvent penser différemment sur les
questions de principes, et ils s'en convaincraient vite, bien
certainement, s'ils se réunissaient avec l'intention de discu-
ter entre eux amicalement et sans parti-pris.
J'ai essayé d'exposer ici, aussi exactement et aussi impar-
tialement que possible, l'état actuel de l'enseignement de
l'équitation en France, qui est peut-être l'image de l'état
actuel de notre société. De tous côtés les spécialistes appel-
lent l'attention sur cette question importante. En même
temps que j'écrivais cette courte étude, M. Duplessis travail-
lait à un livre remarquable, l'Équitation en France, publié
dernièrement avec une préface du général L'Hotte; de
nombreux articles paraissent à chaque instant dans les jour-
naux. On doit souhaiter que le gouvernement écoute enfin
tous ces appels, ou qu'une société sérieuse et puissante se
forme pour conserver à notre pays la suprématie qu'il a tou-
jours eue dans l'art de l'équitation.
PasMusany.
LES MÉTHODES DE DRESSAGE
DU CHEVAL DE SELLE
DEPUIS LA RENAISSANCE JUSQU'A NOS JOURS
Ce qu'on se propose lorsqu'on entreprend le dressage d'un
cheval de selle, c'est d'arriver par les moyens les plus sûrs et
les plus prompts à le rendre facilement maniable en tous
sens, au pas, au trot et au galop, de développer la vitesse et
la légèreté de ces trois allures selon les aptitudes de l'animal,
afin qu'on soit toujours maîtrede lui en toutes circonstances,
sur tous les terrains, et qu'il puissesupporter sans fatigue la
plus grande somme possible de travail.
Quiconque n'a pas lu attentivement les écrits des maîtres
ne peut se figurer combien de procédés différents ont été
successivement préconisés pour obtenir des résultats en
somme assez simples, et il est difficile à celui qui veut pou-
voir juger en connaissance de cause de ne pas perdre un peu
la tête au milieu de tant de théories confuses et souvent con-
tradictoires.
Pour n'avoir pas tous parlé avec autant de présomption
que le duc de Newcastle, la plupart des écuyers ne s'en sont
pas moins montrés trop enclins à se critiquer les uns les
autres, chacun prétendant se particulariserpar quelque doc-
trine nouvelle, voulant donner la plus haute importance
à des détails qui souvent en avaient fort peu. Jamais ils n'ont
songé à se réunir pour discuter les points sur lesquels ils
n'étaient pas d'accord; bien au contraire, ils semblent avoir
toujours exagéré ou du moins s'être exagéré à eux-mêmes les
différences de leurs systèmes.
En présence de ces contestations continuelles, il ne faut
pas trop s'étonner si, de nos jours, les cavaliers militaires et
civils font peu de cas des théories et prétendent, à l'imitation
des Anglais, se tirer d'affaire tout seuls, sans principes, sans
études, guidés par le seul bon sens et l'expérience de chaque
jour.
Est-ce à dire pourtant que tant de travaux considérables
doivent être à jamais perdus? N'est-il pas certain que les
connaissances que l'on acquiert à grand'peine par vingt
années de pratique peuvent s'acquérir en quelques mois par
des études qui nous font profiter de toute l'expérience des
anciens et qui nous permettent, au fur et à mesure que nous
devenons nous-mêmes plus expérimentés, de mieux appli-
quer et quelquefois d'améliorer les règles qu'ils nous ont
laissées?
Tous les hommesde cheval sérieux sont unanimes à recon-
naître qu'une bonne méthode de dressage doit prévenir la
ruine d'un grand nombre de chevaux qui, faute d'être conve-
nablement conduits, sont usés prématurément ou deviennent
dangereux et occasionnent de graves accidents. Il est d'ail-
leurs incontestable que si la même méthode était invariable-
ment suivie partout, si tous les chevaux dressés par les
mêmes procédés pouvaient être indistinctement et facilement
montés par tous les cavaliers ayant, de leur côté, reçu les
mêmes principes, il en résulterait des avantages immenses
dans la pratique, surtout au point de vue militaire.
Mais à quelle méthode s'arrêter? Il devient ici fort diffi-
cile de s'entendre, chaque écuyer ayant ses idées personnelles
dont il ne veut pas démordre, peut-être parce qu'on n'a
jamais comparé entre eux tous les systèmes successivement
adoptés. C'est cette dernière tâche que je vais m'efforcer
d'accomplir. Comme je voudrais pouvoir intéressertoutes les
personnes ayant quelque goût pour les questions hippiques,
je prie les hommes de cheval de me permettre d'entrer quel-
quefois dans des explications qui seraient inutiles si je
m'adressais à eux seuls; d'autre part, j'espère que les lec-
teurs imparfaitementinitiés voudront bien m'excuser si je ne
puis pas toujours éviter certains détails techniques. Après
avoir passé en revue les principales méthodes de dressage
employées jusqu'ici, je dirai quels enseignements il me sem-
ble qu'il faut tirer de cette étude rétrospective.
1
Lorsque, à l'époque de la Renaissance, l'équitation fut
remise en honneur en Italie, les procédés de dressage se res-
sentaient nécessairementdes coutumes barbares qui venaient
de régner en Europe; ils devaient s'en ressentir pendant
longtemps et, aujourd'hui encore, ils n'en ont pas complète-
ment perdu l'empreinte.
Frédéric Grison, un des premiers écuyers de ce temps-là
qui ont écrit, sinon le premier, apporta de fort bons préceptes.
Son livre, intitulé:l'Écurie du S. Frédéric Grison, gentil-
homme napolitain,-imprimé à Paris en 1579 par Guillaume
Auvray, rue Jean de Beauvais, à l'enseigne du Bellérophon
couronné, et dédié par ce dernier à puissant et illustre sei-
gneur messire François d'Escourbeau, — montre que l'au-
teur avait à un haut degré ce qu'on appelle le sentiment
équestre. Mais l'ouvrage est un peu gâté par des consi-
dérations étrangères au sujet, par la naïveté pompeuse
de certaines théories, par le crédit que Grison accorde à des
moyens empiriques qu'en style de métier on nomme des
« trucs» ou des «
ficelles », enfin par le manque de divisions
dans le texte, ce qui le rend difficile à consulter.
Après avoir dit «qu'il n'y a, en tout l'art militaire, disci-
pline plus belle que celle qui enseigne à dompter, piquer et
dresser les chevaux »; après avoir fait le panégyrique obligé
du cheval:« Or qui pourroit iamais dire à plein les louanges
et la grand vertu du cheval? Qui est celuy qui ne le reco-
gnoist Roy des animaux, ains une roche inexpugnable et
transfidèle compagnon des rois? » ; après avoir rappelé les
mérites de Bucéphale et de Pégase, il nous déclare que la
qualité du cheval dépend des quatre éléments et se conforme
plus avec celui duquel elle participe: « S'il tient de la
terre plus que des autres, il sera mélancolie, terrein, pesant
et de peu de cœur: et est coustumièrement de poil moreau,
ou de couleur de cerf, ou pommelé, ou de poil souris, ou de
telles autres couleurs meslées. Si plus de l'eau, il sera phleg-
matique, tardif et mol; et le plus souvent est blanc. Si plus
de l'air, il sera sanguin, gaillard, prompt et tempéré en ses
mouvemens : et a coustume d'estre bay. S'il tient plus du
feu, il sera colère, léger, ardent et sauteur, et n'avient guiere
qu'il soit fort nerveu, et est communément roux alezan, res-
semblant à la flamme ou plustost à charbon ardent. Mais
quand avec la deuë proportion il sera participant de tous les
élemens ensemble, alors il sera parfaict. Or entre tous les
poils, le bay chastain, etc. » Les enseignements de ce genre
abondent dans les anciens ouvrages hippiques, et même dans
les modernes.
La méthode de dressage de Frédéric Grison est fort sim-
ple. Dès que le jeune cheval suivra sans résistance et sans se
faire tirer l'homme qui le mène avec le caveçon, on le con-
duira en le flattant et le caressant et en le faisant quelquefois
menacer par quelqu'un qui sera près de lui et qui le frappera
•
des mains du côté droit pour le placer près du montoir; puis,
quand l'animal sera bien placé, on l'assurera doucement en
lui passant la main sur le col et la croupe et, l'ayant ainsi
monté, «on le chevauchera plaisamment, toujours le mignar-
dant pendant quelque temps »; puis on l'arrêterasans lui lais-
ser faire aucun mouvement, le caressant souvent en lui pas-
sant la main sur le col;on le fera marcher en avant deux ou
troispetits pas, tout doucement; on arrêtera de nouveau et
aussitôt après on commencera à le faire travailler en lui
faisant faire tout doucement six voltes, deux à droite, deux à
gauche, et deux autres à droite.
« S'il arrive que le cheval ne veuille pas approcher dumon-
toir, alors il faut lui donner du bâton entre les oreilles et sur
la tête (mais gardez les yeux) et tous les endroits de son corps
où il vous viendra mieux à propos; et par ce moyen, si malin
soit-il ou si incorrigible, il le faudra chastier et encore, le me-
naçant avec voix rude et terrible, de sorte qu'il deviendra
doux au montoir comme un agneau;mais aussi faudra-t-il le
mignarder et caresser toutes les fois qu'il s'y rendra de son
gré et fera ce que vous voudrez.
« Il faut que vous le chevauchiez et demeuriez sur lui, non
seulement avec grand courage et sans aucune crainte de lui,
mais encore avec cette opinion que lui et vous n'êtes qu'un
corps et n'avez qu'une volonté.
« Jusqu'à ce que le cheval soit en état de porter la bride, il
lui sera plus commode de n'être monté qu'avec la bardelle.
Quand le temps sera venu de lui mettre la selle, il faudra la
placerplus sur le devant que sur le derrière, car ainsi elle ne
fera pas seulement le cheval plus- beau et joli, mais encore
plus aisé. »
Quand le cheval sera bien assuré, vous le mènerez au trot
par la campagne, dans une terre fraîchement labourée;vous
le ferez travailler en cercle, puis avant de descendre vous lui
ferez faire environ trois petits pas en arrière, puis tout dou-
cement le ramènerez où il était et l'arrêterez;mais s'il se met
en défense, ne le foi-cei pas, car il s'en retirera bien avec le
temps etpar le moyen des instructions qui suivront.
Ensuite on continuera les voltes au pas et au trot, en en
faisant faire une de plus chaque jour « iusques à ce que vous
arriviés aux unze voltes et demie ». Pendant ces voltes ilfaut
se servir de la jambe opposée, c'est-à-dire de la jambe droite
pendantque le cheval tourne à gauche et viceversa. Si le che-
val n'est pas assez gaillard, prompt et éveillé, on le stimulera
avec la voix, l'appel de langue, et on lui fera sentir les deux
talons. On commencera aussi dès maintenant à se servir des
éperons comme aides, soit pendant les voltes, soit en allant
au trot, « car si l'on attend que les chevaux soient dressés et
devenus puissans et forts en aage, ils résistent souvent à l'épe-
ron, deviennent rétifs et rebellesM.
Les chevaux qui se montrentsuperbes et orgueilleux,impa-
tients des éperons ou qui ont pris l'habitude de se défendre,
doivent être trottéset galopés en cercle dans un champ, et on
leur fera sentir les éperons fréquemment jusqu'à ce qu'ils
soient en sueur et devenus insensibles à la douleur; alors ils
vous obéiront et feront ce que vous voudrez et se corrigeront
de leurs vices, surtout si après vous les caressez.
Ensuite vous irez et viendrez de droit en droit en voltant à
chaque bout; vous arrêterez le cheval et lui ferez faire tout
doucement environ quatre petits pas en arrière, puis le repor-
terez en avant et le caresserez.
Puis vous l'habituerez à parer1 au trot et au galop et à
faire la pesade2. S'il ne la fait bien, vous le châtierez avec
les éperons et la baguette et recommencerez.
Outre les voltes et les ronds, il sera bon tous les matins
d'exercer le cheval à monter et descendre de longues côtes,
soit sur les chemins, soit dans les terres labourées.
Parce qu'il se trouvera des chevaux tenant toujoursle mufle
et le col de travers, il sera bon pour quelques jours, du côté
duquel il sera dur, de lui attacher un bout de lanière ou cour-
roie au mors ou à la muserolle et l'autre bout à la sursangle;
toutefois un cavalier fondé en bonne doctrine lui ôtera, sans
tout cela, ce vice et tout autre avec les ordonnances et les
règles et les bons discours du maître qui l'enseigne.
F. Grison veut que le cheval ait l'encolure courbée, le
mufle rapproché du poitrail:« Et n'en desplaise aux ieunes
et modernes qui ont soustenu le contraire: car plus un
i.Arrêter court.
2. Air de manège dans lequel le cheval lève l'avant-main en tenant
les pieds de derrière fixés à terre.
cheval porte sa teste libre, estendant le mufle en avant et
alongeant le nez, tant plus ira-il avec l'eschine abandonnée
et lasche, tellement que le plus souvent il fera le maniement
despiteux, couché et large et sans ordre aucun et plus aisé-
ment perdra l'haleine; mais quand il portera le mufle plus
retiré dessous vers la poictrine et plus fort il s'embridera
pour aller férir du front, tant plus d'heure à autre se renfor-
cera-ild'eschine, dont encore lui viendra plus grande légèreté
et plus prompte adresse et plus grande force aux reins et faci-
lité plus grande à se manier. » Il y a dans ce passage de
grosses exagérations, mais on y voit l'ébauche du principe de
la « mise en main»,qui consiste à donner à la tête et à l'enco-
lure la position qui convient aux mouvements qu'on veut
exécuter. Quand les allures sont très rapides, comme dans
nos courses d'aujourd'hui, le cheval doit « étendre le mufle
en avant et allonger le nez» ; aux allures modérées, le nez
ne doit pas « être retiré dessous vers la poitrine », l'encolure
doit rester haute, mais légèrement arrondie au sommet;la
décontraction de cette partie du corps indique la décontrac-
tion générale, donne de la légèreté aux mouvements et per-
met à l'animal de faire sans fatigue une plus longueroute.
Grison dit qu'on doit commencer le dressage quand le
cheval a atteint l'âge de trois ans ou trois ans et demi; qu'on
pourrait le commencer dès qu'il aurait passé les deux ans,
mais qu'il vaut mieux attendre jusqu'à trois ans et qu'il n'y a
cheval qui, en suivant les règles et les ordonnances qu'il
donne, ne puisse être complètementdressé en quatre ou six
mois au plus; qu'il y a cependant des chevaux de certaines
races qui sont tardifs, et, bien qu'ils sachent toutes les règles
et ordonnances, toutefois ne feront démonstration ni de
force, ni de valeur,ni de bonté avant l'âge de cinq ou six ans.
Ceci ne montre-t-il pas que, malgré l'opinion de beaucoup
d'anciens écuyers qui ont voulu qu'on ne commençât le dres-
sage qu'après cinq, six et même sept ans, les chevaux de
cette époque étaient aussi précoces que ceux d'aujourd'hui?
Nos chevaux actuels, même ceux de pur sang — dont la
dentition n'est pas achevée avant celle des chevaux les plus
communs — ne devraient pas être montés avant l'âge de
trois ans et ne devraient courir que plus tard. Les tares de
toutes sortes dont sont couverts tous ceuxqui sortent de l'en-
traînement en sont une preuve irréfutable.
Les deux premiers livres de l'ouvrage de F. Grison sont
excellents pour une époque où il n'y avait pas encore de ma-
nèges, et l'on ne pouvait certainement donner alors un ensei-
gnement plus sage et plus pratique; mais ensuite il entre
dans toutes sortes de détails sur les différents mors qui con-
viennent selon les résistances multiples que présentent les
chevaux. On trouve à la fin du volume 51 planches représen-
tant autant de mors différents et très compliqués alors en
usage. Les successeurs de Grison, continuantles mêmes erre-
ments, ont encore enrichi la collection d'un grand nombre
d'engins nouveaux auxquels ils attribuèrent des vertus spé-
ciales.
Pour tous les désordres auxquels peuvent se livrer les che-
vaux rétifs, Grison est sans pitié. Il est persuadé que l'animal
agit avec intention et il veut qu'on le châtie avec la dernière
rigueur, qu'on redouble les coups d'éperons, qu'on lui fasse
démonstration d'une grande férocité avec voix haute et cris
horribles, le menaçant et le battant d'un bâton entre les
oreilles et de tous les côtés de la tête, et plus du côté où il
volte plus volontiers, lui tirant et secouant bride, sans lui
donner de repos jusqu'à ce qu'il soit vaincu. S'il est rétif par
manque de cœur, on le chevaucherasur unlong chemin fermé
de murs et de hautes haies et on mettra derrière le cheval des
hommes avec des bâtons et d'autres avec des pierres pour lui
donner bastonnades et coups de pierres sur les jambes et sur
les jarrets et le molester de cris et de menaces à haute et hor-
rible voix. — On voit encore aujourd'hui employer des prati-
ques analogues dans les concours hippiques, au Palais de
l'Industrie, quand les chevaux s'arrêtent devant la porte de
l'écurie.
En cas de grande nécessité, on prendra un chat, le plus
mauvais qu'on pourra trouver; on le liera à la renverse, le
ventre dessus, au bout d'une longue perche, mais de sorte
que la tête et les pieds demeurent libres, et quand le cheval
fera semblant de faire le rétif, un homme à pied prendra cette
perche et mettra le chat soit entre les jambes, soit aux jarrets,
soit entre les cuisses ou sur la croupe du cheval qui sera par
ce moyen contraint de se rendre et aller en avant;mais encore
faudra-t-il toujours que le cavalier qui sera dessus se tienne
coi et se taise et que seulement il prenne garde à le caresser
toujours quand il commencera à bien faire.
Il recommande encore l'usage d'un clou ou d'un poinçon
avec lequel on piquera bien fort près de la queue; d'un héris-
son ou d'un petit chien mordant attaché à la queue; d'un long
bâton au bout duquel on attachera un petit botteau de paille
ou d'étoupe qu'on allumera et qu'on mettra sous le nez du
cheval ou par derrière. Pour un cheval qui se couche dans
l'eau, on lui tiendra de force la tête sous l'eau en lui donnant
force bastonnades,ou on passera un nœud coulant autour des
génitoires et on tirera la corde, etc.
Il est vrai qu'en mentionnant tous ces procédés, Grison
semble seulementvouloir montrer qu'il n'ignorait rien de ce
que faisaient ses prédécesseurs sans en être lui-même très
partisan, car il ajoute:« Et partant prenez pour résolution
que tous tels chastiemens sont de peu d'importance et qu'il
vaudra beaucoup mieux suivre les ordonnances et les reigles
que je vous ai baillées paravant avec soing et diligence, car
il n'y a cheval tant rétif qui par le moyen d'icelles ne se cor-
rige de son vice. Toutesfois je ne vueil pas nier qu'il ne soit
bien séant à un escuyer ou chevalier d'avoir cognoissance de
ces chastiemens et de tous autres quelques petits et de peu
d'importance qu'ils soient et de tout ce qui peut servir à cor-
riger toujours le vice d'un tel cheval:desquels combien que
je vous peusse parler plus amplement: toutesfois pour ce
qu'ils ne me semblentpoint profitables, j'ay mieux aimé vous
enfinir ici le compte pour passer outre à vous dire choses de
plus grandeffect et de plus grande substance. »
Grison parle dans son livre de plusieurs airs de haute école.
C'est peut-être lui qui a le mieux décrit la manière de faire
fairejambette à un cheval et par conséquent les moyens d'ob-
tenir lepas et le trotespagnols.
On a pu voir que toute la méthode de Grison repose sur les
caresses et les châtiments. Il considère le cheval comme un
animal capable de raisonner, de vouloir quelque chose. Il
faut, dit-il, le corriger aussitôt qu'il a commis une faute:
« après qu'il s'en sera corrigé, il cognoistraclairement que
sa malice en fut cause. Et pour ce qu'on me pourroit dire
qu'il semble quasi impossible que le cheval ayt tel discours:à cela je réponds, qu'estant le cheval créé de Dieu pour
s'asservir et se conformer à la volonté de l'homme, ne se faut
point esmerveiller s'il est en partie conforme à nostre enten-
dement. Et quelle asseurance en voulons-nous plus grande
que celle que l'expérience nous en montre tous les jours, non
seulement de l'intelligence, mais encore de l'obéissance et de
la promptitude d'esprit que le cheval nous fait apparoir en
ses opérations?. »
C'est bien évidemment parce que Grison croit que le cheval
a conscience de ses fautes et comprend ce qu'on se propose
en le corrigeant, qu'il prescrit de le frapper avec la dernière
rigueur toutes les fois qu'il « ne veut pas obéir », afin de sou-
mettre sa volonté, « d'unir son vouloir au nostre ».
J'ai insisté longuement sur cet ouvrage, parce que tous les
auteurs s'en sont depuis inspirés et que beaucoup, encore de
nosjours, lui font des emprunts, peut-être sans s'en douter.
Je ne m'occuperai plus désormais que des méthodes les plus
saillantes.
Laurentius Rusius qui vivait vers la même époque,recom-
mande, comme Grison, d'employer la douceur au début du
dressage, de faire promener le cheval en main, à la campagne
et à la ville pour l'accoutumer à tous les objets et à tous les
bruits, ce qui est très sage. Mais quand il s'agit d'un cheval
rétif, il faut, dit-il, l'enfermer dans une écurie pendant qua-
rante jours sans sortir; puis, pour le monter, le cavalier se
munira de grands éperons et de verges ou d'un bâton en fer
terminé par trois crochets pointus qu'il mettra sur la croupe
pour tirer le cheval en avant s'il recule; ou bien on fera
chauffer une corne et on la lui mettra sous la queue, le
piquant de toute sa force avec les éperons. L'auteur fait
mention d'un grand nombre de mors appropriés aux diffé-
rents cas.
Bientôt on eut l'idée de construire des manèges pour y
enseigner l'équitation et y dresser les jeunes chevaux. Ce fut
un grand progrès, car les animaux enfermés dans un espace
restreint et tranquille, travaillant sur un terrain égal et assez
mou, devaient subir presque instantanément la domination
du cavalier, sans qu'il fût besoin d'employer la violence.
Cependant les pratiques brutales nées de la routine ne devaient
pas pour cela disparaître.
La Broue, le premier écuyer français qui ait écrit, nous a
laissé un bon livre: le Cavalericefrancois. Il recommande
déjà de ne pas faire de grands mouvements à cheval, de ne
pas étourdir l'animal par des cris. Il prescrit la douceur et la
patience, mais il ajoute que certains chevaux sont rétifs par
malice, qu'il faut les frappervigoureusementà coups d'éperons
et de nerf de bœuf, faire tirer la queue avec une corde, lier
les génitoires avec un gros ruban de soie ou de laine attaché
à la selle et que le cavalier tirera quand le cheval se défendra,
ou lancer l'animal contre un mur ou un précipice. Il atta-
chait une grande importance aux flexions de l'encolure et
faisait plier celle-ci latéralement jusqu'à ce que le cheval prît
de l'herbe tenue entre le pied et l'étrier.
César Fiaschi se servait beaucoup de la musique, chantait
des airs à ses chevaux et prétendait que cela était très utile
pour les rendre dociles, régler et cadencer leurs allures.
Claudio Corte prescrivait un mors spécial et un châtiment
spécial pour chaque défaut du cheval.
Pour forcer plus facilement dès le début la soumission de
l'animal, on inventa très ingénieusement lepilier, auquel on
l'attachait par le licol ou le caveçon et autour duquel on le
faisait tourner à droite et à gauche en se servant d'une gaule
pour faire mouvoir l'arrière-main.
Pluvinel, qui fut le maître du jeune roi Louis XIII, intro-
duisit en France l'usagedu pilier emprunté à l'école italienne,
et inventa le travail des deux piliers. Il montra infiniment de
jugement et de tact dans toutes ses appréciations générales
sur l'équitation. Il dit qu'il faut que l'homme en montant sur
un cheval, « se résolve de souffrir toutes les extravagances
qui se peuvent attendre d'un animal irraisonnable», et il
montre comme ce bel exercice est utile à l'esprit, puisqu'il
l'accoutume d'exécuter nettement et avec ordre toutes ses fonc-
tions parmi le tracas, le bruit, l'agitation continuelle du péril.
Son ManègeRoyal,contenant les discours qu'il fit au roi pour
lui apprendre l'art de bien monter à cheval, est rempli de
réflexions fort judicieuses,dignesd'un philosophe autant que
d'un écuyer.
Pour éviter les difficultés et les accidents qui peuvent se
produire au commencement du dressage, il veut qu'on sorte
le jeune cheval avec le filet, sans selle, qu'on lui mette un
caveçon de fer ou mieux de cordes pour ne pas lui faire de
mal, qu'on l'attache au pilier et qu'on le fasse tourner autour,
d'abord au pas, puis au trot et au galop. Ensuite on l'attachera
entre les deux piliers et on lui fera ranger la croupe à droite
et à gauche. On répétera ces exercices avec la selle, les étriers
pendant de chaque côté du cheval; puis le cavalier le mon-
tera avec beaucoup de précaution, lui fera exécuter quelques
mouvements,suivi d'un homme tenant la longe et la gaule ou
la chambrière, et le replacera dans les piliers, ce qui permet
de lui faire sentir un talon et les deux. Pluvinel recommande
toujours une extrême douceur : il y a, dit-il,fortpeu de che-
vaux qui ne veulent pas obéir. La gaule et la chambrière ne
sont employées que par petits coups, pour stimuler l'animal.
Aussitôt il est question de faire lever alternativement l'avant-
main et l'arrière-main pour exécuter les airs de manège appe-
lés pesade, ruade, courbette, ballotade, capriole. Le travail du
manège commençant, on s'occupe de mettre le cheval dans la
PLUVINEL
main et dans les talons en déplaçant l'arrière-main à droite
et à gauche, en lui faisant faire des voltes et des demi-voltes
et en lui pliant toujours la tête du côté où il tourne, le rame-
nant dans les piliers ou autour du pilier toutes les fois qu'il y
a des résistances.
Il veut que le cheval prenne plaisir à tout ce qu'il fait, qu'il
conserve sa « gentillesse». Avec les ehevaux colères, impa-
tients et méchants,il montrel'absurdité d'employerles moyens
violents qui exposent toujours à des accidents; il recommande
toujours la prudence et ne corrige pas:« Il faut, dit-il, faire
plus de peur que de mal. »
Dans la dernière partie de son livre, il revient sur les airs de
manège, et parle des embouchures, dont il réduit, d'une ma-
nière générale, le nombre à douze. D'un bout à l'autre, il
insiste beaucoup sur la nécessité des piliers, et reprend verte-
ment ceux qui en blâmaient l'usage:«
Plusieurs sortes de
gens se meslent de censurer beaucoup de choses, desquelles
si on leur demandait en conscience les raisons, ils n'en pour-
raient dire aucune valable, mais ils allégueraient l'ordinaire
qui est que devant les ignorans, il n'est que de trouver à
redire sur tout, afin de faire estimer qu'ils feroient beaucoup
mieux s'ils vouloient en prendre la peine. disant que tout
nostre moyen n'est que les piliers, et que ce sont des estrapades
qui gastentautant de chevaux que l'on yen met; que hors de
là ils ne font chose du monde et qu'il faut toujours porter des
piliers avec nous et des lieux resserrés1 pour faire manier nos
chevaux, autrement nous ne pourrons faire rien de bon.Mais
il est très certain que ceux qui chantent ce langage ne sont pas
les plus sçavans; car s'il leur plaisait de mettre le cul sur la
selle, ils feroient juger à ceux qui croyent une partie de leurs
dires ibienque peu entendus en la science), le peu de raison
qu'ils ont de parler et leur peu de jugement, en ce qu'on les
verroit si mal placez dans la selle et taster un cheval de si
mauvaise grâce que l'on ne rechercheroit autre tesmoignage
de leur insuffisance. »
1. Des manèges.
Le duc de Newcastle, qui laissa pourtant la réputation d'un
gentilhomme instruit et d'un très habile écuyer, tourna en
ridicule tout ce qui avait été fait avant lui, y compris le travail
des piliers, et se rendit ridicule lui-même par l'emphase avec
laquelle il parla de l'excellence de sa propre méthode, la meil-
leure qui eût jamais vu le jour: « En toutes choses il n'y a
qu'une seule vérité qui est unique partout. Si ma méthode est
l'unique, il s'ensuivra vraisemblablement qu'elle est la véri-
table. C'estla quintessencedetoutes les règles;et pourmettre
en pratique cette dernière méthode, j'ay quitté absolument
toutes les autres pour m'attacher uniquement à celle-cy. Je
puis respondre que mes livres sont escrits aussi clairement et
aussi intelligiblement qu'on le peut sur cette matière. etc. »
Avec beaucoup de raison, Newcastle recommande de s'oc-
cuper du poulain depuis sa naissance pour le rendre familier;
il veut qu'ensuite on le monte en selle à picquer avec un cave-
çon de corde, ou licol, ou uncaveçon commun, mais couvert
d'un cuir doux pour ne pas le blesser et qu'ainsi on lui donne
les premières leçons. Cependant s'il s'agit d'un poulain plus
âgé, désobéissantet peu traitable, ille met au pilier sans per-
sonne dessus et, pour combattre certaines défenses, notam-
ment l'emballement et le cabrer, il a recours aux deux piliers.
Il eût donc mieux valu commencer par là, puisqu'on aurait
prévenu tout désordre.
Il décrit assez longuement les allures, mais de la manière la
plus erronée, quoique avec son assurance habituelle. Toutes
les fois d'ailleurs qu'il traite les questions qui se rattachentà
la science, il ne manque pas de prendre le ton d'un homme
infailliblepourdire souventdesénormités;ses démonstrations,
particulièrementau sujet de l'emploi des rênes et des jambes,
sont extrêmement fatigantes à lire, parfois presque inintelli-
gibles. Solleysel, son traducteur, a blâmé les chapitres VIII,
IX, X, XI et XII de la seconde partie, sur les effets de la bride,
qui en réalité sont absurdes.
La chose sur laquelle Newcastle insiste le plus et qui con-
stitue selon lui la grande nouveautéde sa méthode est l'emploi
du caveçon avec une rêne de chaque côté attachée au pommeau
de la selle, ou aux sangles, ou tenue dans la main du cavalier,
pour forcerlechevalàplierrencolureducôtéoùiltravaille. Or,
nous avons vu plus haut que Grison mentionnait ce moyen,
tout en ajoutant fort justement qu'il vaut mieux s'en passer.
Newcastle dit que le meilleur âge pour dresser le cheval
est de six à huit ans, et que si on commence le dressage à trois
ans, l'animal n'ayant pas la force de le supporter, on ne réus-
sira pas, ou bien, si l'on réussit, il sera estropié de quelque
partie de son corps en même temps qu'il sera dressé. Avis
encore aux Sociétés d'encouragement et à MM. les proprié-
taires de pur-sang et de trotteurs.
Il recommande beaucouple travail en cercle au pas, au trot
et au galop avec la longe au caveçon, les passages fréquents
du trot au galop et du galop au trot. Il ne conseille qu'un pe-
tit nombre de mors, dit avec raison que l'ignorance des
écuyers fait plus de chevaux vicieux que la nature, et que les
vicesproviennentgénéralement de souffrancesou demauvaise
conformationrendant pénible au chevall'exécution de cer-
tains exercices.
Les académies d'équitation étaient devenues nombreuses.
Le célèbre La Guérinière ne tarda pas à donner à son tour
une méthode qui surpasse encore celle de Pluvinel parle bon
ordre qui y règne, et qui marque un très grand progrès dans
l'enseignement équestre. Toute la première partie de son
Traité d'équitation, consacrée à l'extérieur du cheval, à la
ferrure, au harnachement, à l'hygiène, ne peut plus être au-
jourd'hui d'une grande utilité, les spécialistes ayant publié
depuis des travaux beaucoup plus complets, plus exacts et
plus en rapport avec les besoins nouveaux; mais la seconde
partie, où il traite du dressage, est une œuvre admirable que
l'on consultera toujours avec fruit.
Il étudie d'abord la nature du cheval et reconnaît deux
causes à l'indocilité:d'abord les défauts qu'il appelle exté-
rieurs:la faiblesse des membres, des reins, des pieds ou de
la vue;ensuite ceux qui forment le caractère de l'animal:la
timidité, la lâcheté, la paresse, l'impatience, la malice et les
mauvaises habitudes venant le plus souvent des exigences
excessives ou de la maladresse des cavaliers. Il veut que le
premier dressage des jeunes chevaux soit confié à des cava-
liers patients, habiles et expérimentés.
Il s'occupe ensuite de définir le mécanisme des diverses al-
lures, qu'il classe ennaturellesetartificielles.Les allures
naturelles sont elles-mêmes subdivisées en allures parfaites :
pas, trot et galop, et en allures défectueuses qui sont l'amble,
l'entrepas ou traquenard et l'aubin. Les allures artificielles
sont celles qu'un habile écuyer sait donner aux chevaux qu'il
dresse et qui constituentles airs de manège. Bien que l'auteur
commette encore beaucoup d'erreurs dans cette étude con-
sciencieuse de la locomotion, ses définitions sont beaucoup
plus justes que celles de Newcastle et de tous les écuyers
précédents.
C'est par le trot, dit La Guérinière, qu'il faut commencer
le dressage du jeune cheval, afin de lui dégourdirles membres
et de le rendre léger à la main. A cet effet, on lui mettra tout
d'abord un caveçon auquel on attachera une longe ou longue
corde de la grosseur du petit doigt, et on le fera trotter en
cercle à droite et à gauche, un homme tenant la longe au
centre du cercle, un autre suivant l'animalet le chassant en
avant avec la chambrière. Ensuite, on monte le cheval, on
lui fait répéter le même travail, toujours avec l'aide de la
longe et de la chambrière, et on l'habitue ainsi graduelle-
ment à céder aux rênes et aux jambes. On le met alors au
pas le long du mur du manège et, quand il obéit facilement,
on enlève la longe et le cavalier le dirige seul, d'abord au
pas, sur la ligne droite, puis au trot, réglant de mieux en
mieux son allure, le faisant tourner à droite et à gauche. Si
l'on rencontre quelque résistance, on revient au travail à la
longe. Après avoir fait des arrêts, des départs et quelques
pas de reculer, La Guérinière passe aussitôt à la leçon de
l'épaule en dedans, qui est, dit-il, « la plus utile de toutes
celles qu'on doit employer pour assouplir les chevaux » et
qu'on exécute le long du mur du manège, en se servant de la
rêne et de la jambe du dedans. C'est là le point capital de sa
méthode.
Ensuite il passe à la croupe au mur, ne voulant pas qu'on
commence par la tête au mur, qui aurait de grands incon-
vénients,, et, alors seulement, il donne le pli du côté de la
marche.
Il se déclare ensuite partisandes piliers, non seulement pour
découvrir la ressource, la vigueur, la gentillesse, la légèreté
et la disposition d'un cheval, mais encore comme un moyen
de donner ces dernières qualités à ceux qui en sont privés.
Quand le cheval a acquis la première souplesse au trot
d'une piste, sur la ligne droite et sur les cercles, qu'il obéit
bien aux talons, on le met au passage, la première allure, dit
La Guérinière, qui regarde la justesse; et ce n'est qu'en der-
nier lieu qu'on s'occupe du galop et des airs relevés. L'au-
teur donne ensuite d'excellents préceptes pour le dressage et
la conduite des chevaux de guerre et de chasse. Il blâme les
gens qui pensent que la façon de dresser ces chevaux est op-
posée aux règles du manège: «
Uneopinion si mal fondée
et malheureusement trop générale fait négliger les vrais prin-
cipes. N'ayant donc pour guide que la fausse pratique de
ceux qui ont fait naître et qui favorisent cette erreur, on n'ac-
quiert qu'une fermeté sans grâce et une exécution forcée et
sans fondement. Pourrait-on, avec un peu de jugement,
avancer qu'un cavalier capable de pratiquer les principes
d'une bonne école et par lesquels il est en état de juger de la
nature de son cheval et de lui former un air, n'a pas plus de
facilité encore pour assouplir et rendre obéissant celui qu'on
destine à la guerre et pour étendre et donner de l'haleine à
celui qu'il juge propre pour la chasse? »
C'est encore La Guérinière qui a le premier prescrit au ca-
valier une tenue en selle qui lui donne autant d'aisance que
de solidité. Avant lui, les étriers étaient trop longs,les cuisses
trop descendues, les jambes trop droites. La position donnée
par La Guérinière est encore aujourd'hui, sur nos selles an-
glaises, la seule qui soit gracieuse, correcte et qui permette
au cavalier d'user librement de tous ses moyens d'action.
II
On peut reprocher aux écuyers, depuis qu'il y eut des
académies d'équitation, d'avoir un peu trop pontifié; de
l'avis même de Newcastle, ils exagéraient les difficultés, fai-
saient traîner en longueur l'instruction des cavaliers et le
dressage des chevaux pour augmenter ainsi leur propre pres-
tige aux yeux de leurs élèves et des profanes. Cet abus n'a
pas encore disparu de nos modernes écoles d'équitation et
de dressage et leur a fait sans doute beaucoup de tort dans
l'esprit du public. On a trop voulu compliquer un art qui,
pour admirable qu'il soit, n'en doit pas moins rester simple.
On prétendit en faire une science de plus en plus transcen-
dante, et l'on prépara ainsi la venue de Baucher, qui devait
plus tard parler en paraboles, comme un nouveau messie.
Quoi qu'il en soit, La Guérinière avait donné une méthode
aussi claire que savante, résumant on ne peut mieux tout le
savoir acquis jusque-là. Il eût fallu l'adopter partout et n'y
apporter dans la suite que des modificationstrès prudentes
approuvées par un conseil d'écuyers. Mais de tout temps les
écuyers se sont considérés entre eux comme des rivaux, et
c'est ainsi qu'il n'y eut jamais d'unité dans l'enseignement,
que chaque progrès suscita des tempêtes et que la confusion
augmenta de plus en plus.
Dupaty de Clam, ancien mousquetaire ayant quitté le ser-
vice pour s'adonner à la science, membre de l'Académie de
Bordeaux, plus écrivain qu'écuyer, prétendit appliquer à l'é-
quitation l'anatomie, la mécanique et la géométrie et donner
une méthode supérieure aux précédentes:« L'étude de l'é-
quitation, dit-il, est d'autant plus difficile que nous avons été
obligés jusqu'ici de recueillir, comme à la volée, les leçons
des maîtres. Les meilleurs n'ont point écrit:les anciens se
sont perdus dans un labyrinthe de mots:presque tous ont
fait consister l'art dans une suite de pratiques et d'usages.
Ils se sont peu appliqués à expliquerles principes,à les rendre
clairs et incontestables. J'ai donc cherché les principes
indépendamment de la pratique,de cette méthode dans la-
quelle la mode influe toujours beaucoup. J'ai tâché de ras-
sembler les bonnes lois de l'équitation, ces lois fondamen-
tales si strictement observées dans les manèges royaux.
Quelques années d'habitude m'ont appris à leur donner un
ordre. »
Après de telles déclarations, on est en droit de se montrer
exigeant pour celui qui entreprenait de refaire l'œuvre de La
Guérinière. Or, laPratique de l'équitation ou l'Art de l'équi-
tation réduit en principes est un livre assez diffus où il y a
bien moins d'ordre et de clarté que dans le Traité d'équita-
tion du célèbre écuyer.
L'auteur commence par une grosse erreur en voulant que
le tronc du cavalier soit supporté non seulement par les
ischions, mais encore par le coccyx. Il parle longuement de la
tenue, des effets des rênes et des jambes, discute, critique
sans cesse les prescriptions de La Guérinière. Dès que le che-
val trotte bien à la longe, on le monte en bridon, les rênes
séparées, on le fait tourner à droite et à gauche, puis reculer
quelques pas, mais en prenant patience s'il ne veut pas obéir.
Quand il cède aux mouvementsdes mains, on commence à se
servir des jambes, qui, d'après l'auteur, « ne doivent jamais
travailler avant la main »; on s'occupe aussitôt de rendre
l'avant-main légère en asseyant le cheval sur les jambes de
derrière, en marquant des demi-arrêts ou, au besoin, en le
faisant reculer; ensuite on fait quelques pas de côté; mais
ici Dupaty blâme beaucoup l'épaule en dedans de La Guéri-
nière; il veut que l'on commence sur une ligne oblique, puis
sur des cercles avec la croupe en dedans; c'est seulement en-
suite que viennent l'épaule en dedans, le travail de deux
pistes sur des voltes et sur des voltes renversées,les pirouettes,
changements de main, arrêt et reculer; enfin les courbettes.
A la fin de son livre, il parle des allures; il renvoie pour cela
à La Guérinière, qui, dit-il, a très bien traité cette question.
En somme, l'ouvrage de Dupaty ne contient rien de saillant,
ne réalise aucun progrès et inaugure les polémiquesfatigantes
qui vont bientôt s'élever entre tous les maîtres.
Si les principes de La Guérinière ne furent pas universel-
lement et officiellement adoptés, ils restèrent cependant en
honneur àl'Académie de Versailles, qui, tant qu'elle exista,
fut reconnue pour la première du monde. Chaque écuyer
voulut pourtantse distinguer par des procédés spéciaux;dans
chaque ouvrage nouveau, l'auteur non seulement exposa ses
idées personnelles, mais surtout discuta celles des autres; ce
furent des controverses interminables sur l'emploi de la rêne
du dedans et de la rêne du dehors, sur la question de savoir
si l'action des mains doit précéderou suivre celle des jambes,
ou si les deux doivent être simultanées; si pour le départ au
galop à droite il vaut mieux se servir de la jambe droite ou
de la gauche, ou des deux; bref, sur tous les détails d'exécu-
tion. Et ces disputes durent encore.
Un désaccord de plus d'importance devait bientôt s'élever
entre les maîtres civils d'une part et les maîtres militaires de
l'autre. La haute-école a toujours tenté les cavaliers ambi-
tieux de briller. Peut-être l'École de Versailles s'occupait-elle
un peu trop des airs de manège et prêtait-elleainsi le flanc à
la critique des écuyers militaires,qui voulaient une équitation
plus pratique et plus perçante?Mais ceux-ci eurent souvent
le tort de tomber d'un excès dans un autre et de prétendre
rejeter comme inutile le travail du manège.
Le général de Bohan traite de singeries les allures artifi-
cielles de La Guérinière. Comme la plupart des cavaliers
militaires, il semble d'ailleurs ne pas connaître grand'chose
au premier dressage des jeunes chevaux; mais ses conseils
sont assez pratiques pour les chevaux de remonte qui ont
déjà été plus ou moins débourrés. Il ne veut pas de rassem-
bler, demande l'agrandissement des manèges, qui peut en
effet avoir des avantages pour le travail d'ensemble, mais pré-
sente de grands inconvénients pour le dressage. Il commence
par le dressage à la longe,ne veut pas des piliers; ensuite on
monte le cheval sur la ligne droite, puis sur des cercles, en
lui laissant étendre ses mouvements; puis viennent le galop
et enfin les pas de côté, qu'il reconnaît nécessaires parce que,
dans les manœuvres militaires, les chevaux sont souvent
obligés d'appuyer à droite ou à gauche, mais dont il ne voit
pas l'importance comme premier moyen de domination. Il
fait des réflexions fort justes au sujet des embouchures et
veut « qu'on s'occupemoins de toutes ces inspections de bou-
ches et de toutes ces divisions entre bouches trop sensibles,
bouches ardentes, bouches fortes, bouches qui évitent la su-
jétion du mors, barre sourde, barre tranchante, barre ronde,
barre grasse, barre maigre, etc., etc.; que l'on se borne à
donner à toutes ces bouches, à toutes ces barres et à toutes
ces barbes l'embouchure la plus douce, un simple canon en-
tier, ajusté à la proportion de la bouche, c'est-à-dire qui ne
soit ni trop large ni trop étroit et dont l'angleformépar les
deux canons donne asse de liberté à la langue; que les bran-
ches du mors soient seulementplus ou moins longues ».
Les Anglais, qui n'ont jamais eu d'autre écuyer que leur
fameux duc de Newcastle, qui n'ont même pas dans leur
langue un mot équivalant à celui d'écuyer, étaient revenus
à l'équitation instinctive, sans règles ni principes.
En France l'enseignement de l'École de Saumur devait né-
cessairementse ressentir du désaccord qui régnait entre tous
les maîtres1 et aussi des progrès que firent bientôt chez nous
les modes anglaises, particulièrement pour tout ce qui avait
rapport aux choses hippiques; les écuyers civils blâmèrent
toujours cet engouement, auquel ils donnèrent le nom d'an-
glomanie.
Ducroc de Chabannes et Cordier, le premier élève de
l'Ecole militaire, le second élève de l'école de Versailles, tous
deux premiers écuyers à Saumur, ne firent rien pour s'en-
tendre et s'inspirèrent d'un parti pris de contradiction. L'ou-
i. Voir l'étude précédente.
vrage qu'a laissé Cordier, plus savant que celui de Ducroc de
Chabannes, est tellement surchargé de détàils et de contro-
verses qu'il en perd beaucoup de sa valeur au point de vue de
l'application.
Le comte d'Aure, merveilleux praticien et excellent pro-
fesseur, comprit admirablement et démontra par son exemple
comment devaient se concilier les différentes Écoles. Il est
certainementle plus parfait écuyer que nous ayons eu depuis
La Guérinière. Il laissa un excellentCours d'équitation, celui
qui fut adopté officiellement et enseigné à l'École de cava-
lerie et dans les corps de troupes à cheval par décision de
M. le ministre de la Guerre en date du 9 avril 1853. Les
quelques pages qui dans ce livre sont consacrées à l'éduca-
tion et au dressage du cheval ne contiennent toutefois rien
de nouveau.
C'est alors que parut Baucher, qui se posa en réformateur.
Baucher, dont l'habileté comme écuyer de cirque n'a jamais
été contestée par personne, obtenait de ses chevaux un travail
très compliqué, exécuté avec une grande justesse. Il eut le
tort de croireque cela l'autorisaità vulgariser les moyens qu'il
employait. Il écrivit plusieursouvrages dans lesquels il exposa
sa méthode, affirmant même, comme autrefois Newcastle,
qu'elle était la seule bonne et qu'il fallait l'appliquer à tous
les chevaux. Je ferai d'abord remarquer que, si le travail du
manège est indispensable à tout cheval de selle, il n'en est
pas de même du travail de cirque, qui n'a aucune utilité pra-
tique. On dit d'ailleurs à ce sujet que Baucher eût été inca-
pable de tirer un bon parti d'un cheval à l'extérieur. N'ayant
en vue que les acrobaties équestres, il prétendit « détruire
les forces instinctives pour les remplacer par les forces trans-
mises, assouplir isolément chaque partie du corps au moyen
de toutes sortes de flexions. » Les piliers, le travail à la longe,
n'existent plus. Le cheval ayant dès les premières leçons une
bride complète, on le fait pendant longtemps travailler sur
place:ce sont d'abord des flexions directes et latérales de la
mâchoire, de l'encolure, de la croupe; puis le reculer, les
BAUCHER
pas de côté, la flexion directe de la tête ou ramener, mobili-
sation de la croupe autour des épaules, rotation des épaules
autour des hanches, enfin marcher à main droite et à main
gauche; puis le même travail est répété sous le cavalier.
Tout ce système d'assouplissements dont on fait tant de
cas ne saurait s'appliquer pratiquementaudressage des jeunes
chevaux. Comme le disent les Anglais, l'exercice que le pou-
lain a pris en liberté dans les prairies a été pour lui la meil-
leure gymnastique; il est certainement, à trois ans, aussi
souple dans toutes les parties de son corps qu'il pourra jamais
le devenir, ainsi que le montrent tous les mouvements qu'il
exécute de lui-même, à l'écurie et dehors; il est même trop
souple, trop mou de partout, et ses muscles, particulièrement
ceux de l'encolure, ont plutôt besoin d'être durcis pour qu'on
puisse le diriger sûrement en tout sens.
En outre, forcer les attitudes et les mouvements, comme
le voulait le chef de la nouvelle école, en vue d'obtenir de
tous les chevaux le même « équilibre», est contraire à la na-
ture et aux principes de l'art. Cela peut séduire, par des
dehors brillants, des spectateurs peu éclairés, mais je suis
profondément étonné que des écuyers d'une grande valeur
s'y soient laissé prendre, eux qui devaient savoir que le vrai
talent du dresseur consiste à juger les aptitudes diverses des
divers chevaux et à en tirer le meilleur parti sans les forcer.
La célébrité que s'était acquise Baucher par les représenta-
tions du cirque, le travail fort curieux de ses chevaux, les airs
nouveaux qu'il avait inventés, parmi lesquels le reculer au
galop, les pirouettes renversées sur trois jambes, etc., qui ve-
naient encore augmenter toutes les inutilités de l'équitation
« savante », eurent un grand retentissement. Pour ma part,
je n'hésite pas à déclarer que, malgré son très réel talent, je
considère Baucher comme l'homme qui a fait le plus de tort
à la saine équitation.
III
De nouvelles disputes s'élevèrent, plus ardentes que jamais,
entre les Bauchéristes et les d'Auristes, ceux-ci partisans du
comte d'Aure. Le nouveau système fit cependant de grands
progrès; chacun voulut «
bauchériser » ses chevaux. Que
d'animaux furent ainsi martyrisés et que de flots d'encre
coulèrent inutilement! L'engouement nouveau dura long-
temps et, tout récemment encore, on essaya, d'ailleurs sans
succès, de le ranimer.
L'ancienne équitation, celle de La Guérinière, que les
écuyers militaires jugeaient trop compliquée, était beaucoup
plus rationnelle et plus pratique que celle de Baucher et de
ses successeurs qui, prétendant «
quintessencier » de plus en
plus leurs théories, nous ont conduits au chaos actuel en dé-
goûtant de l'étude la plupart des jeunes cavaliers et en inspi-
rant à quelques autres le désir de se faire remarquer par des
excentricités ridicules.
Le comte Savary de Lancosme-Brèves, écuyer très habile,
auteur de plusieursouvrages et entre autres de la Théorie de
la centaurisation, accomplit un véritable tour de force en
menant à bien, dans son manège de la rue Duphot, l'instruc-
tion équestre de vingtjeunesrecruesetle dressagede vingt che-
vaux neufs appartenantau 1er et au 2erégimentde carabiniers
et qui lui furent confiés par ordre du maréchal Randon, mi-
nistrede la Guerre. Aprèssoixante-quinzeséances, les hommes
et les chevaux furent trouvés suffisamment instruits pour
entrer à l'école d'escadron. Ce résultat toutefois ne me paraît
avoir aucune signification pratique, attendu qu'il vaudra tou-
jours mieux donner les premières leçons d'équitation sur des
chevaux dressés et faire dresser les jeunes chevaux par de
bons cavaliers. Lancosme-Brèves prétend que l'équitation
est une « science positive» fondée sur la physiologie, l'ana-
tomie et la mécanique; les moyens qu'il indique ne diffèrent
de ceux de ses prédécesseurs que par un point important:il
montre que l'aide du corps, c'est-à-dire l'action de tourner,
d'incliner le haut du corps de tel ou tel côté, en pesant davan-
tage sur l'un ou sur l'autre étrier, a une influence considéra-
ble sur l'exécution facile des mouvements du cheval, et il
indique très exactement les différentes attitudes que devra
prendre le cavalier selon les cas. La Guérinière avait effleuré
le sujet, mais ses prescriptions étaient quelquefois fausses,
comme lorsqu'il prescrivait « de peser sur l'étrier du dehors
pour presser et faire aller de côté un cheval en dedans ».
Le capitaine Raabe, mon très aimé maître, s'illustra par
une autre découverte d'une très grande portée. Frappé des
erreurs qu'il avait reconnues dans les théories de tous les
maîtres sur le mécanisme des allures, il se mit à l'étudier à
son tour, s'y passionna, et, par ses seules observations et ses
calculs, il trouva les véritables lois de la locomotion, qui se
trouvèrent confirmées longtemps après par la photographie
instantanée. Il put alors préciser l'instant que le cavalier doit
saisir pour déterminer chaque mouvement et montrer que,
s'il agit à tout autre moment, il ne pourra réussir et souvent
provoquera ainsi des résistances ou des défenses de la part
de l'animal. Le capitaine Raabe eut malheureusement le tort,
à mon avis, d'adopter les idées exagérées de Baucher sur les
assouplissements. Comme le colonel Gerhardt, il poussa très
loin le dressage à la cravache. Ses chevaux étaient presque
complètement dressés à pied avant qu'il les montât. Il faisait
aussi, une fois en selle, un usage immodéré de l'éperon et
m'écrivit à ce sujet en 1879 : « Nos deux écoles sont aux an-
tipodes. Vous ne voulez pas: 1°de la cravache; 20 des épe-
rons; et pour moi les jambes font tout, tout, TOUT. »
Ily avait
un peu d'exagération dans cette remontrance, car j'ai toujours
voulu de la cravache et des éperons, sans leur donner toute-
fois un rôle aussi exclusif que le capitaine Raabe, et mon
école, comme il me faisait déjà l'honneur de l'appeler, a tou-
jours accepté les enseignements que le maître a tirés, pour
l'emploi des aides, de ses merveilleuses études sur la loco-
motion.
Depuis Lancosme-Brèves et Raabe, de très nombreux ou-
vrages ont paru sur l'équitation et le dressage. On a de plus
en plus cherché la petite bête et discuté à perte de vue sur
des minuties, ou au contraire on a prêché le retour à l'équi-
tation sans principes et sans maîtres; mais, en somme, les
auteurs n'ont mis en lumière rien de nouveau.
Le plus remarquable de ces auteurs fut sans contredit le
comte de Montigny, qui joignait à un savoir très étendu un
grand sentiment du cheval et une expérience consommée et
qui, peut-être à cause de cela, modifia souvent son enseigne-
ment. Dans les dernières années de sa vie, il ne voulait plus
de pli du côté du mouvement et recommandait même de
n'employer que les effets latéraux qui donnent le pli du côté
opposé; selon moi,l'écuyer doit toujours s'inspirerpour cela
des difficultés qu'il rencontre, de la conformationet des dis-
positions de chaque cheval; mais la perfection est de donner
le léger pli de la tête sur l'encolure,tel que le comte de Mon-
tigny l'a fort bien défini dans ses premiers ouvrages. A la
même époque, il eut une autre idée, fort jolie celle-ci, qu'il
n'eut pas le temps de publier, et qui consistait à commencer
toujours le travail au galop par les départs à faux. On arrive
promptementainsi àavoirdes chevauxqui ne galopent jamais
de travers et qui changent de pied très facilement.
M. Barroil, un des élèves préférés du capitaine Raabe, a su
présenter avec autant de clarté que d'exactitude, dans son bel
ouvrage l'Art équestre, toute la doctrine del'éminent écuyer.
Cette méthode, que, pour ma part, je n'approuve pas, est en
tout cas bien supérieure aux écrits deBaucher. L'auteur veut
que le dresseur se fasse « comprendre » du cheval et « lui
inculque la connaissance du bien et du mal au point de vue
de l'exploitation par l'homme ». Les procédés d'éducation
doivent «
s'adresser au moral» de la bête, et leur efficacité
sera d'autant plus grande qu'ils seront mieux en rapport avec
la « psychologie et la physiologie hippiques ». Les cinq pre-
miers chapitres sont consacrés au travail àpied,àlacravache:assouplissementde l'encolure et de la mâchoire; assouplisse-
LANCOSME-BRÈVES
ment de la croupe par les pirouettes renversées et des épaules
par les pirouettes ordinaires; assouplissement du rein par le
reculer; exercices au pas d'une et de deux pistes; rassembler
de pied ferme, puis au pas et au petit trot; passage, piaffer.
Puis le cavalier monteà chevalet recommencela même série
d'assouplissements, d'abord en place, puis en marche.
Le lieutenant-colonel Bonnal, autre élève du capitaine
Raabe, que celui-ci considérait comme le meilleur adepte de
sa méthode, fit paraitre vers la même époque un important
ouvrage intitulé Equitation,dans lequel de nombreuses pho-
tographies instantanées sont une excellente démonstration
des principes enseignés.
Le comte Raoul de Gontaut-Biron, ancien écuyer à Sau-
mur, publia dernièrement un travail intitulé: Travail d la
longe et dressage à l'obstacle. Il recommande l'usage de la
longe au début du dressage, l'emploie très fréquemment pen-
dant de longues séances et dit s'en trouver bien; il s'en sert
égalementpour le dressage à l'obstacle, ainsi qu'on fait géné-
ralement aujourd'hui. Il étudie longuement le mécanisme du
saut, prétend que le cheval, pour sauter, commence par reti-
rer la tête et l'encolure sur le tronc pour décharger l'avant-
main, puis allongel'encolurependantque l'arrière-main passe
l'obstacle et au moment où les membres antérieurs prennent
terre. C'est exactement le contraire qui a lieu, ainsi que le
prouvent les nombreuses photographies instantanées de Del-
ton et celles de chevaux sautant en liberté que le capitaine
Picard a réunies dans son bel Album d'hippiatriqueetd'équi-
tationde l'Ecole de cavalerie. Ainsi les indications données
pour l'emploi des aides dans le livre du comte de Gontaut-
Biron sont complètement fausses.
A l'École de Saumur, où l'on pratique l'équitation avec
beaucoup de vigueur et de goût, l'enseignement équestre a
toujours péché, comme je l'ai déjà dit, par le manque d'unité.
Chaque écuyer en chef a successivement fait prévaloir ses
idées, de sorte que les élèves et même les écuyers en sont ar-
rivés à n'avoir plus guère de confiance dans toutes ces théo-
ries diverses et prétendent que tout s'apprendbien mieux par
la seule pratique. La méthode qui, actuellement, est le plus
en honneur à l'Ecole de cavalerie, sans toutefois être officiel-
lement adoptée, est celle du commandant Dutilh, ancien
écuyer en chef de l'École. Le capitaine Sieyès l'a rédigée avec
beaucoup de soin sous le titre:Dressage du cheval de guerre
et du cheval de chasse. Ce livre fourmille d'erreurs sur le mé-
canisme des allures. L'auteur dit que les aides « sont un lan-
gage qu'il faut arriver à faire comprendre au cheval» et pres-
crit en conséquence de lui infliger des punitions s'il n'écoute
pas; il rejette les flexions, reconnaissant que le jeune cheval
n'a nullement besoin d'être assoupli au début; il ne fait ces
assouplissements que plus tard et toujours en marchant;mais
il insiste alors beaucoup sur la flexion d'abaissement, qui, à
mon avis, est non seulement inutile, mais très mauvaise, le
cheval monté ne devant jamais avoir la tête basse; il entre
trop minutieusement dans une foule de détails, comme s'il
était possible de déterminer dans un livre les causes de
chaquemouvementdu chevalet de prescrire exactement pour
chaque cas des moyens spéciaux; il parle de l'aide du corps,
mais l'emploie souvent mal; dit que «l'éducation du cavalier
doit suivre une voie parallèle à celle du cheval» alors que,
selon moi, ce sont deux choses fort différentes, car les mou-
vements qu'un élève-cavalier obtiendra plus facilement d'un
cheval dressé ne sont pas ceux qu'un cheval non dressé exé-
cutera avec moins de peine. Le dressage commence par la
leçon du montoir et le travail en bridon : marcher, arrêter,
demi-tours sur les épaules, passer du pas au trot et du trot
au pas, changements de direction et demi-tours fréquents;en
cas de désobéissance, coups de cravache. Le travail à l'exté-
rieur, les mains basses, au pas, au trot et au galop, a lieu, à
mon gré, trop tôt. Les éperons et surtout le caveçon sont em-
ployés comme moyens de correction avec une brutalité qui
rappelle les procédés des premiers écuyers. On revient au
manège pour achever le dressage:travail en cercle, mouve-
ments de deux pistes:tête au mur avant la croupe au mur;
pour le travail en bride, on commence par employerles deux
mors simultanément; les départs au galop se font d'abord par
allongement d'allure.
Le dressage du cheval, d'après le dernier Règlementsurles
exercicesdela cavalerie, ne commence qu'à l'âge decinqans.
Les principes sont fondés principalement sur l'appât des ré-
compenses et la crainte des châtiments (éperons, cravache,
chambrière et caveçon). Travail à la longe en cercle, d'abord
sans cavalier, puis monté; on commence presque aussitôt à
faire sentir les éperons et l'on corrige avec le caveçon si le
cheval ne se porte pas en avant;ensuite on entreprend de pas-
ser et de franchir les obstacles, le cavalier à pied tenant la
longe, puis le cheval monté. La série des mouvements de
l'école du cavalier s'adapte également à l'éducation du cheval,
c'est-à-dire: marcher, arrêter, tourner à droite et à gauche;
passer du pas au trot et du trot au pas, doubler, changement
de main; volte, demi-volte; allonger et ralentir les allures;
partir au galop; enfin appuyer.
IV
Quand, il y a plus de vingt ans, j'ouvris — avec quel res-
pect! — les livres des écuyers anciens et modernes, je fus
d'abord frappé du désaccord qu'il y avait entre eux ainsi que
du manque d'ordre et de clarté de la plupart des méthodes,
défauts dont on a pu juger par ce qui précède, bien que j'aie
laissé de côté tous les détails pour ne m'occuper ici que des
points fondamentaux. Cependant il me sembla que toutes les
dissensions qui séparaient les maîtres étaient plus apparentcs
que réelles, et je m'efforçai, en pratiquant le dressage des
poulains et des chevaux rétifs, en expérimentant chaque jour
les différents systèmes, de choisir un peu partout les moyens
qui fussent les plus pratiques et en même temps les plus sus-
ceptibles de former un tout homogène.
Le savant Traité des résistances du lieutenant-colonel
Gerhardt arrêta particulièrement mon attention sur la ques-
tion de l'intelligencedu cheval. Jusque-là, j'avais cru, comme
tout le monde, à un certain degré d'intelligencechez cet ani-
mal;je pensais qu'il fallait lui faire comprendrece qu'on vou-
lait qu'il fît, et je tâchais d'employerles moyens les plus con-
venables. Je remarquais cependant de plus en plus que,
décidément, les chevaux ne sont pas doués d'une perspicacité
bien merveilleuse. C'est alors que, dans la deuxième partie
du Traitédesrésistances,intitulée:Philosophiehippique, au
chapitre De l'instinct et de l'intelligence, je trouvai cette
phrase:« Or je le demande en conscience à tous nos hip-
piâtres, à tous nos écuyers, à tous nos hommes spéciaux en
matière chevaline, quels sont les signes de l'intelligence si
surprenante que quelques-unspersistentà attribuer au cheval,
et que, pour mon compte,je n'ai jamais pusaisir?» phrase
qui malheureusement est fréquemment contredite dans le
même livre. Je réfléchis à cela longtemps, longtemps; je me
mis à lire les ouvrages spéciaux, et surtout à observer attenti-
vement non seulement les chevaux, mais encore les chiens, à
faire chaque jour de nouvelles expériences, et j'arrivai à me
convaincre qu'en réalité il est impossible, si l'on veut exami-
ner les faits sans parti pris, d'y trouver aucune manifestation
d'intelligence, c'est-à-dire de choix libre, de volonté.
Or, il me semble, comme à La Guérinière, que les deux
choses fondamentales que doit connaître quiconqueveut en-
treprendre le dressage des chevaux sont:1° La nature de l'animal;
2° Le mécanisme de ses allures.
Le capitaine Raabe nous a révélé les lois de la locomotion
d'une manière très exacte et assez complète pour permettre
aux écuyers de savoir en toutes circonstances à quel instant
précis ils doivent agir pour obtenir ce qu'ils désirent, et com-
ment l'animal peut l'exécuter. Ce point est donc acquis
définitivement.
En ce qui concerne ce qu'on appelle le « moral» du che-
val, il serait très désirable que les savants, physiologistes et
psychologues, nous fissent enfin connaître la vérité; mais en
attendant qu'ils se mettent d'accord, ce qui vraisemblable-
ment n'arrivera pas de sitôt, il me paraît raisonnable de res-
ter tout au moins dans le doute,d'agir par conséquent comme
si l'animal cédait fatalement, machine vivante, à toutes les
sensations physiques qu'il reçoit des objets environnants, et
de ne pas se préoccuper des réflexions qu'il peut ou ne peut
pas faire. Ce parti sera d'autantplus sage que, de même que
je défie qu'on cite un seul fait expérimental prouvant que
le cheval ait un degré quelconqued'intelligence,je défie qu'on
me cite dans tous les ouvrages hippiques, même dans ceux
dont les auteurs ont accordé au cheval le plus d'intelligence,
un seul exemple d'un mouvement déterminé à l'aide d'un
moyen autre qu'une sensation physique. Tous les procédés
de dressage, le prétendu langage conventionnel établi entre
le cavalier et l'animal, consistent invariablement dans des
moyens mécaniques, ainsi que l'ont reconnu formellement
beaucoup de maîtres dans différents passages de leurs livres;
tout se réduit en somme à la fameuse formule: « Tirez des-
sus et tapez dedans», qui, bien comprise, résume d'une ma-
mière pittoresque toute la science du cavalier, mais dans la-
quelle malheureusement les ignorants cherchent l'excuse de
toutes les brutalités.
Si l'on admet qu'il soit possible que l'animal n'ait pas con-
science de ses actes, on doit nécessairement supprimer tout
châtiment et n'employer le caveçon, les éperons et la cra-
vache que pour produire des sensations proportionnées non
pas à la gravité de la prétendue faute commise, mais à la
seule sensibilité de l'animal. Ce qui est certain, en effet, c'est
que les chevaux ont un système nerveux plus ou moins im-
pressionnable, contractent rapidement des habitudes très
diverses selon les impressions différentes qu'ils ont reçues, et
qu'il dépend entièrement du dresseur de faire naître telles ou
telles habitudes en produisant telles ou telles impressions, et
en évitant avec le plus grand soin toutes celles qui pourraient
avoir des effets opposés à ce qu'il se propose. Aussi, avec La
Guérinière, je pense que le premier dressage, le débourrage
du poulain est ce qui ale plus d'importance; et je ne crains pas
d'affirmer que, si l'on ne provoque pas maladroitement de
mauvaises habitudes,aucunchevalnedeviendrarétif.
Voilà donc deux premières règlesétablies:
1° Tout se fait en dressage, sans le concours de l'intelli-
gencedu cheval,parlemoyendes sensations et des habitudes;
2° Le dresseur doit connaître suffisamment le mécanisme
des allures pour ne jamais exiger un mouvement quand il est
impossible au cheval de l'exécuter 1.
Reste à faire un choix parmi tous les moyens qui ont été
successivement préconisés par les maîtres. Nous voyons tout
d'abord que, si les premiers écuyers ont exercé les chevaux
dans les terres labourées, c'est parce que la lourdeur du ter-
rain rendait les mouvements du cheval difficiles, par consé-
quent l'empêchait de s'emporter ou de se défendre longue-
ment; mais il y avait un grave inconvénient, celui de fatiguer
considérablement les membres et même les organesessentiels
d'un jeune animal, encore inaccoutumé au travail. De plus,
commel'a fort bien dit le comte d'Aure dans son Aperçu des
diverses équitations, les chevaux du temps de Grison étaient
lourds et apathiques, manquaientde sensibilité:il fallait donc
user de quelque violence pour réveiller leur ardeur; mais les
mêmes moyens employés aujourd'hui sur nos chevaux qui
ont beaucoup plus de sang produiraient infailliblement de
graves désordres et seraient désastreux. Les manègesclos
constituent un immense progrès, puisqu'ils permettent de se
rendre complètement maître du cheval, qui ne reçoit aucune
impression de l'extérieur, qui travaille sur un bon terrain et
quitrouve dans les murs des obstacles dont un dresseur habile
peut tirer le plus grand parti pour réduire toujours l'animal
à l'obéissancesans avoir recours à la brutalité. C'est donc dans
un manège que doit se faire le premier dressage. On peut à la
rigueur se servir d'un endroit clos et tranquille; mais jamais
r. Exemples : Lever le pied d'un cheval pendant que le poids de son
corps repose davantage sur ce pied; tournerà droite pendant l'appui du
membre antérieur droit, etc., etc.
on n'y obtiendra des résultats aussi certains ni aussi rapides
que dans un manège bien construit et de bonnes dimensions.
Maintenant, faut-il, au début, employer le pilier, les deux
piliers, la longe ou la cravache?
Il est certain qu'avant tout, le dresseur doit se rendre
maître de la tête de l'animal de manièreque celui-ci ne puisse
en aucun cas s'échapper, et qu'aussitôt ensuite il doit s'as-
surer les moyens d'obtenir le mouvementen avant.
Le cheval étant attaché au pilier par une longe solide, on
est maître de sa tête; en le faisant tourner à droite et à gauche
à l'aide de petits coups donnés sur la cuisse ou sur le flanc,
on devient aussitôt maître de l'arrière-main, c'est-à-dire de
l'impulsion; quand la croupe cédera aisément ainsi, il sera
facile de faire exécuter les mêmes mouvements, à cheval, à
l'aide de l'un ou de l'autre talon et, par suite, de déterminer
l'animal en avant par l'action simultanée des deux talons. Le
pilier oppose, en cas de besoin, une résistance toujours supé-
rieure à celle du cheval, mais il a l'inconvénient — comme
tous les instruments qui ne sont pas mis directement en action
par l'homme -de ne pascéder ou résisterproportionnellement
aux mouvements du cheval;de plus, ainsi qu'on l'a fait re-
marquer à Pluvinel, on n'a pas toujours un pilier sous la
main, et il faut dans la pratique diminuerle plus possible les
difficultés et les embarras.
Les deux piliers, ne permettant pas de faire mouvoir la
croupe aussi complètement que le pilier seul, préparentmoins
bien le cheval au mouvement en avant;ils peuvent même le
disposer à se retenir, à s'acculer et à se défendre. Pluvinel et
ses successeurs avaient raison de s'en servir pour obtenir la
pesade, la croupade, la courbette, la capriole, en profitant de
la première pétulance du jeune cheval; mais aujourd'hui,les
chevaux ainsi dressés ne pouvant être mis entre les mains de
tous les cavaliers, il vaut mieux laisser de côté ces anciens
airs de manège pour ne s'occuper que du dressage pratique
et n'employerles deux piliers que dans quelques cas spéciaux
vers la fin du dressage.
La longe, malgré son apparence débonnaire, a des incon-
vénients encore plus graves. D'abord elle laisse trop de liberté
à la tête et, quelque habile que soit le dresseur, un animal
violent peut souvent se livrer à des bonds et à des défenses
qui font naître de mauvaises habitudeset qu'on ne peut répri-
mer que par un emploi violent du caveçon, dont les réactions
sont désastreuses pour les reins et pour les jarrets;elle dis-
pose en outre le cheval à travailler avec la croupe en dehors
du cercle et à se désunir au galop. Ces mauvais effets sont
beaucoup moindres dans les cirques -d'où nous vient pro-
bablement l'usage de la longe — parce que l'animal se trouve
là contenu sur la ligne circulaire par la balustrade qui en-
toure la piste.
Le dressage à la cravache n'a aucun de ces désavantages
et serait excellent si ceux qui le préconisent n'en abusaient
pas en le faisant durer beaucoup trop longtemps et en lui
demandant beaucoup plus qu'il n'est nécessaire. Des prati-
ciens habiles comme le capitaine Raabe, le lieutenant-
colonel Gerhardt, le capitaine Van den Hove en obtiennent
certainement des résultats fort beaux et surtout très curieux,
dont j'ai pu me rendre compte en les obtenant moi-même.
Mais la grande majorité des cavaliers, en voulant les imiter,
ne réussiraient qu'à rendre leurs chevaux rétifs. Il faut, en
effet, pour bien exécuter ce travail, une habileté spéciale ac-
quise par une longue étude de ce que le capitaine Raabe
appelait «
l'escrime de la cravache». J'ajouterai qu'on
perd ainsi un temps considérable, car, quoi qu'en disent
quelques enthousiastes, les chevaux dressés pendant des mois
àla cravache,sans jamais avoir été montés, présentent presque
autant de difficultés que les autres les premières fois qu'on
les monte, la gymnastique qu'ils ont faite ne les ayant nulle-
ment préparés à porter le poids du cavalier,qui leur cause la
même fatigue et fait naître les mêmes désordres. Enfin, un
vrai cavalier, pourvu qu'il soit valide, aura toujours plus de
plaisir à monter à cheval dès que cela est possible, et à tout
obtenir en selle,qu'à piétiner à côté de l'animal tenu en laisse.
RAABE
Voici donc comment il me semble qu'on doit fondre en une
seule toutes les précédentes méthodes:On mettra au jeune cheval un bridon et un caveçon ou, à
défaut, un licol solide muni d'un anneau sur la muserole, au-
quel anneau sera attachée une simple longe d'écurie, ce qui
permet à tout homme adroit d'être parfaitement maître de la
tête du cheval; on le promèneraainsi quelques instantsau pas
et au petit trot, puis, touchant le flanc ou la cuisse avec la
cravache en proportionnant les coups à la sensibilité du che-
valet en faisant agir en même temps le bridon ou le caveçon,
on pourratoujours déplacer la croupe et faire tourner le che-
val sur des cercles qu'on rétrécira de plus en plus, l'arrière-
main décrivant un cercle plus grand que les épaules. Aucun
cheval nepeutrésister à ces moyens. C'est donc incontesta-
blementparlà qu'il faut commencer, d'autantplusque,comme
l'a dit La Guérinière,le cheval qui tourneainsi en cercle avec
l'épaule en dedans « va toujours en avant ». Quand il exécute
bien au pas et au petit trot ces voltes renversées de deux
pistes, qu'on entremêle fréquemment de promenadesen ligne
droite,—c'est-à-dire après deux ou trois séances d'une demi-
heure, — le dressage est déjà très avancé, car le cheval a pris
l'habitude de céder à l'homme et se trouve presque dans
l'impossibilitéde résisterauxpremières exigences d'uncavalier
adroit.
On peut commencer ce travaillongtemps à l'avance,presque
depuis le sevrage du poulain, ce qui le prépare lentement et
sans aucun danger possible à tout ce qu'il devra faire plus
tard; lui mettre sur le dos d'abord un simple tapis,puis une
selle, puis, dans des sacoches bien assujetties, des lames de
plomb dont on augmente le nombre progressivement, afin de
l'habituer ainsi, sans fatigue pour ses reins ni pour ses mem-
bres, au poids du cavalier, qui est presque toujours la seule
cause des premières résistances. S'il n'a pas été ainsi préparé
de longue date, on fera durer les exercices dont je viens de
parler pendant le temps qu'on jugera nécessaire pour que le
poids du cavalier soit facilement supporté.
Alors le dresseur fera monter le cheval par un cavalier lé-
ger, adroit et obéissant, qui sera d'abord simplement un far-
deau sur le dos de l'animal, et on répétera les mouvements
précédents, le cavalier se servant alternativement de chaque
jambe pour déplacer l'arrière-main, le dresseurrenforçantau
besoin cette action de la jambe par le toucher de la cravache
et faisant en même temps les oppositions de main nécessaires
pour que la croupe cède toujours.
Aussitôt cela obtenu, c'est-à-direaprès une ou deux séances,
le dresseur se mettra lui-même en selle, tenant les rênes du
filet séparées, et désormais il fera seul, à cheval, le dressage.
La selle devra être placée sur le dos, non sur le rein;le cava-
lier devra chasser les fesses en avant, et descendre les cuisses
sans efforts. Le cheval aura une bride ordinaire complète.
L'animal cédant bien à l'action isolée de chaque jambe et
le cavalier étant ainsimaître de l'impulsion, rien ne sera plus
facile que d'obtenir la marche en avant et les changements
de direction; chaque fois qu'il y aurait une résistance, on re-
viendrait aux pas de côté, soit à droite, soit à gauche, sur
des cercles, avec l'épaule en dedans;on évitera ainsi toutes
les défenses et, en particulier, l'acculement, et on triomphera
facilement de toutes les résistances.
Pour les chevaux qui se montreraient impatients au mon-
toir, il ne faudra jamais insister au commencement de la
séance, mais monter et descendre plusieurs fois chaque jour
avant de les rentrer à l'écurie, lorsqu'ils sont calmés et un
peu fatigués.
De bonne heure, on accoutumeral'animal à l'éperon, dont
on commencera à se servir par petits coups, toujourspendant
le mouvement, et de préférence pendant les pas de côté,
quand le cheval sera un peu échauffé par le travail; s'il s'y
montrait particulièrement sensible, on ferait bien de profiter,
les premières fois, du moment de la défécation. Contrairement
au comte de Montigny, je pense que tous les chevaux sup-
portent bien l'éperon quand on sait les y habituer, et que
c'est une aide trop utile et trop puissante pour qu'on en né-
glige l'emploi. En cas de résistance, on "devra toujours s'en
servir, ainsi que de la cravache, par petits coups répétés, en
insistant jusqu'à ce que le cheval cède. Quelquefois, lorsqu'on
sent qu'il va hésiter, s'arrêter ou se dérober, les deux éperons
ou la cravache énergiquement appliqués ont un plein succès;si l'on n'a pas réussi du premier coup, il ne faut pas récidiver,
mais faire quelques voltes renversées de deux pistes, soit à
droite, soit à gauche, puis reporter le cheval en avant.
Peu à peu, on règlera les allures, on donnera une bonne
position à l'encolure, qui devra toujours être dans la direc-
tion de la ligne suivie, avec la tête plutôt haute; et l'on assou-
plira toutes les parties du corps les unes par les autres, en
faisant, s'il y a lieu, des flexions, mais toujours à cheval et en
mouvement, comme faisaient les anciens écuyers. On fera
beaucoup de pas de côté, d'abord avec l'épaule en dedans le
long du mur et sur les cercles, puis la croupe au mur avec
un léger pli du côté du mouvement, et enfin la tête au mur.
Il ne faut pas commencer par la tête au mur, parce qu'il est
nécessaire d'avoir toujours le terrain libre devant soi; il ne
faut pas non plus s'attacher les premières fois à suivre exac-
tement une ligne déterminée; l'essentiel, l'indispensable,
c'est que le cheval cède, même d'une façon peu appréciable,
à la jambe, et fasse son mouvement en avançant, afin qu'en
obliquant à droite ses membres gauches puissent facilement
passer devant les membres droits, et vice versa. On fera aussi
beaucoup de changements de main, voltes et demi-voltes,
pirouettes sur les épaules et sur les hanches, et l'on aura par-
ticulièrement soin de faire toujours agir les aides à l'instant
précis prescrit par le capitaine Raabe, afin que le cheval
puisse exécuter facilement ce qu'on veut; on se conformera,
pour l'aide du corps, aux excellentes recommandations de
Lancosme-Brèves, mais de manière que les mouvements du
cavalier soient tout à fait imperceptibles pour les spectateurs.
On allongera et ralentira le trot et le pas, puis on répétera
tous les mouvements au passage. On placera, de mieux en
mieux, la tête et l'encolure selon la conformation et les al-
lures, et l'on ne se préoccupera de la question d'équilibre
qu'au point de vue de l'harmonie qui doit toujours exister
entre les mouvements de l'avant-main et ceux de l'arrière-
main, et qui est souvent détruite quand on exige trop. On
fera de temps en temps quelques pas de reculer, en exigeant
davantage au fur et à mesure que le cheval s'assouplira. Pen-
dant le reculer, la tête devra être plutôt basse.
En dernier lieu, on travaillerale cheval au galop. On fera
les premiers départs à faux, comme le voulait le comte de
Montigny, en passant toujours du pas au galop, et en exi-
geant un léger pli de la tête sur l'encolure du côté du mou-
vement.
Pour les sauts d'obstacle, on commencera, autant que pos-
sible, à faire sauter le cheval en liberté dans un couloir; à
défaut de couloir, le cavalier, en selle, fera d'abord passer au
pas des obstacles insignifiants; il sera ainsi bien plus maître
du cheval qu'en le tenant à la longe;on élévera très graduel-
lement les obstacles, en évitant de fatiguer et de rebuter les
chevaux.
Telle est la méthode qui me paraît la plus rationnelle et la
plus pratique;on a pu voir qu'elle émane directement de
toutes celles qui l'ont précédée;mais elle laisse de côté les
exagérations toujours inutiles et souvent dangereuses, rejette
tous les engins bizarres auxquels on attribue faussement le
pouvoir de suppléer au savoir-faire du cavalier, réduit au
minimum possible le nombre des instruments dont se sert le
dresseur, et est, je crois, plus qu'aucune autre, à la portée de
tous. C'est celle qui est actuellement suivie — sauf pour
l'emploi de la longe dans la préparation aux sauts d'obstacles
— à l'École d'équitation d'Ypres, que l'on peut considérer
comme le conservatoirede notre belle équitation française.
Cette école, en publiant le Traité de dressage des chevaux
de troupe, adopté officiellement dans l'armée belge, m'a fait
le très grand honneur de reproduire de nombreux passages
de mes livres, notamment sur l'accord des aides, l'équilibre
équestre, les principes tirés de la locomotion, les prélimi-
naires du dressage, la position du cavalier à cheval, l'emploi
de l'éperon, le travail à l'extérieur, le trot enlevé, la tenue
des rênes, la mise en main, le travail au galop et les sauts
d'obstacles. Il est facile de se rendre compte des excellents
résultats qu'on obtient à Ypres, où l'instruction des cavaliers
et le dressage des chevaux sont supérieurs à ce que j'ai vu
partout ailleurs: les chevaux les plus rétifs sont prompte-
ment dressés et assouplis, au point de ne plus présenter la
moindre résistance, et cela sans jamais avoir recours à la
brutalité.
Je terminerai en répétant une fois encore que l'équitation
n'est pas une science, comme plusieurs auteurs l'ont dit,
mais un ART. Assurément, cet art, comme tous les autres, re-
pose sur des connaissances scientifiques plus ou moins cer-
taines, physiologiques, anatomiques, mécaniques, etc., et sur
la tradition; mais l'équitation elle-même ne saurait être une
science, par cette raison qu'il est impossible de dire exacte-
ment:« Dans tel cas, vous ferez ceci ou cela. »
En matière de
dressage, on ne peut poser de règles que pour le début, qui
est, il est vrai, la partie la plus importante:une fois le cheval
en bonne voie, il faut laisser l'application des principes à
l'appréciation des cavaliers. Chacun obtiendra des résultats
plus ou moins brillants en apportant dans l'exécution son
sentiment et son habileté d'artiste.
L'ÉLEVAGE DES CHEVAUX DE LUXE
S'il est toujours difficile en France de faire accepter des
idées nouvelles, n'est-ce pas surtout lorsqu'on s'adresse aux
populations des campagnes, accoutumées de père en fils à
suivre des usages, des pratiques dont il semble qu'aucun rai-
sonnement ne puisse les détacher?
Cependant c'est la loi de nature que l'homme cherche sans
cesse le mieux en toutes choses. Les procédés employés en
élevage ne sauraient donc rester indéfiniment ce qu'ils ont
toujours été. Je crois qu'il y a de grandes améliorations à y
apporter dans l'intérêt des propriétaires et pour le bien-être
des chevaux et qu'il est de mon devoir de répandre le plus
possible les connaissances que j'ai acquisesà ce sujet par des
études théoriques et pratiques déjà longues.
Personne n'ignore que notre industrie chevaline est loin
de répondre actuellement aux besoins du pays. La remonte
a les plus grandes difficultés à trouver les chevaux qui lui
sont nécessaires, et c'est à l'étranger, en Angleterre surtout,
que nos marchands vont chercher à grands frais les bêtes de
luxe destinées au service des riches amateurs.
Aucun pays pourtant ne convient mieux que le nôtre à
cette production. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à se rap-
peler ce qui existaitautrefois:chevaux boulonnais, normands,
percherons, bretons, vendéens, navarrins, tarbéens, bigour-
dans, auvergnats, limousins, nivernais, du Morvan, lor-
rains, etc., etc., telles étaient, du nord au sud, de l'ouest à
l'est de la France, les races qui, préservées avec soin de tout
mélange, conservaient de génération en génération les qua-
lités qu'elles tenaient de leur origine. Depuis que les terres
plus divisées sont passées aux mains de propriétaires nou-
veaux, que l'utile influence des haras a été maintes fois con-
trecarrée, que les chemins de fer ont facilité de plus en plus
les communications et les transports, toutes nos anciennes
races se sont inévitablement confondues entre elles. Il serait
d'autant plus puéril d'essayer aujourd'hui de les reconstituer,
comme le conseillent quelques hippologues, que rien ne
saurait empêcher de nouveaux mélanges de se produire con-
tinuellementet que, d'ailleurs, les chevaux qui ont été le plus
justement estimés à une époque déjà reculée étaient loin de
valoir nos bons demi-sang d'aujourd'hui. L'institution mo-
derne des courses, malgré des règlements défectueux dont
j'ai souvent signalé les dangers pour l'avenir, a exercé en
effet une très heureuse influence en faisant rechercher dans
les animaux des qualités supérieures d'origine, de confor-
mation et de vitesse qui ont été obtenues par la sélection. De
bonne heure, nous avons suivi les Anglais dans cette voie:aussi possédons-nous actuellement des pur-sang au moins
aussi bons que les leurs, et nos trotteurs, dont la race est de
création toute récente, peuvent-ils lutter déjàavec ceux de
Russie et d'Amérique.
Malheureusement, on n'a pas su jusqu'ici tirer tout le
parti qu'il faudrait de ces richesses nouvelles. On a de plus
en plus sacrifié chez le pur-sang toutes les autres qualités à
la vitesse, et l'on a ainsi obtenu des reproducteurstrop grêles,
par conséquent plus ou moins incapables d'améliorer nos
races de service.Quant à celles-ci, on s'inspire encore d'idées
d'un autre âge: on croit que chaque contrée doit produire
aujourd'hui comme autrefois un type particulier; on ne voit
pas que ces types anciens étaient dus aux seuls reproducteurs
et que, les causes ayant changé, les effets ne sauraient
être les mêmes. Et c'est parce que l'élevage n'est pas dirigé
comme il devrait l'être, qu'il est si peu rémunérateur.
Le seul enseignement qu'il faut tirer, selon moi, de l'étude
des anciennes races, c'est que dans presque toute la France
on peut élever avec succès les chevaux de selle, qui actuelle-
ment sont si rares; quantà la qualité de ces chevaux, elle
dépend uniquement des croisements et des accouplements et
des soins qu'on donnera aux jeunes animaux.
Si l'on a peu à peu renoncé à cet élevage autrefois floris-
sant, cela vient surtout de ce que les Normands, qui ont
adopté les premiers les idées modernes venues d'Angleterre,
ont rapidement obtenu des résultats qui ont découragé les
éleveurs des autres contrées. Ceux-ci se sont laissé persua-
der que le sol et le climat de la Normandie convenaient seuls
ou, du moins, convenaient beaucoup mieux que les leurs à
cet élevage, tandis qu'en réalité ils ont seulement à souf-
frir eux-mêmes de l'éloignement de Paris et de l'Angleterre
où les bons chevaux trouvent promptement des acquéreurs,
et aussi de la difficulté de trouver des hommes d'écurie aussi
habiles dans leur métier que ceux qu'on trouve en Norman-
die. Ils ont alors renoncé à la lutte et se sont mis à élever du
bétail et des chevaux de culture, au lieu de produire le che-
val de luxe, qui pourtant, si le sol exerçait l'influence qu'on
dit, devrait acquérir partout ailleurs qu'en Normandie bien
plus de qualité, puisque, d'après les spécialistes, les herbages
de l'Est, du Centre et du Midi poussent moins à la lymphe et
donnentplus de vigueurque ceux du Nord et du Nord-Ouest.
A la cause de découragement que je viens de mentionner
il faut encore ajouter les dissertations fâcheuses d'écrivains,
plus ou moins compétents, sur les difficultés et les risques
énormes de l'élevage, les frais qu'il entraîne, etc. La vérité
est que les hommes qui y apporteraient des soins intelligents,
indispensables en somme à toute exploitation, augmen-
teraient promptement leur fortune en même temps que celle
du pays.
La population chevaline de la France, dont le chiffre
s'élève à environ trois millions dé têtes, est sans doute suffi-
sante quant à présent; mais la qualité des chevaux, des che-
vaux de selle surtout, est généralement mauvaise, et c'est
pour cela qu'ils ne se vendent pas avantageusement. Cette
infériorité provient de l'inexpérience des éleveurs, qui livrent
encore à la reproduction des juments très défectueuses, et du
peu de soins qu'on donne partout aux poulains. Depuis plus
de quinze ans, j'ai visité bien des établissements d'élevage,
grands et petits. Si je me bornais à tracerle tableau de ce que
j'ai vu dans les uns comme dans les autres, on pourrait me
taxer d'exagération; mais il est des documents dont l'exacti-
tude n'est guère contestable:la Photographie hippique don-
nait, dans son numéro de janvier 1890, les portraits de
juments de pur sang dans l'herbage, en Normandie. Les
bêtes, dans un état de gestation avancé, manquent de chair,
ont le poil terne, la crinière et la queue incultes; il est facile
de voir qu'elles ne mangent pas d'avoine et ne sont pas pan-
sées. Dans ces conditions, le système musculaire et tous les
organes s'affaiblissent, et les produits à naître doivent inévi-
tablement s'en ressentir. Le même numéro de la même pu-
blication donnait la photographie d'un étalon de pur sang
arabe fort beau, mais beaucoup trop gras, empâté de partout
comme tous les étalons qui peuplent nos haras. Les véri-
tables lois de l'hygiène sont dans les deux cas également mé-
connues. Ce n'est pas ainsi que doivent être nourris et soignés
les animaux sur lesquels on compte pour améliorer les races.
Si, nous substituant à la nature, nous voulons produire des
chevaux aptes à des travaux qu'ils ne font pas à l'état sauvage,
il est indispensable que nous leur donnions des soins, une
alimentation et un exercice réglés en conséquence. Il y a donc,
je le répète, d'importantes réformes à apporter à ce qui se
fait actuellement. L'exemple toutefois ne peut venir que de
quelques grands éleveurs, d'abord parce que c'est eux qui ont
le plus d'intérêt à faire les dépenses nécessaires pour éviter
des accidents et des maladies d'autant plus préjudiciables que
les animaux qu'ils possèdent ont plus de valeur, ensuite
parce que d'importants centres de production peuvent seuls
attirer l'attention des acheteurs de la France et de l'étranger.
Pour faire prospérer un établissement d'élevage tel que je
le comprends, trois choses sont surtout nécessaires:1° le
directeur doit être homme de cheval et surveiller constam-
ment ce qui se passe; 2°l'installation et l'outillage ne doivent
rien laisserà désirer; 3° il faut savoir choisir les étalons et
les poulinières.
1
Le véritable homme de cheval est celui qui connaît théori-
quement et pratiquement tout ce qui a rapport au cheval:physiologie, élevage, hygiène, maréchalerie, harnachement,
équitation de manège et de course, attelage, etc. Certes, il
ne peut guère exceller dans toutes ces connaissances, mais il
ne doit être étranger à aucune. Il faut encore qu'il aime le
cheval et qu'il l'apprécie plus pour sa beauté et ses qualités
que pour l'argent qu'il peut rapporter. Qu'on ne considère
pas ceci comme une rêverie:rien au contraire ne se rapporte
d'une manière plus pratique au sujet que je traite. En
effet, l'éleveur qui se contente de fabriquer sa marchan-
dise sans être guidé par la connaissance et par l'amour du
beau ne fera que des chevaux quelconques, le plus souvent
médiocres, et ne poura en tirer de grands bénéfices, tandis
que celui dont les chevaux seront beaux et bons et les meil-
leurs possible, peut être certain que ses produits seront re-
cherchés et se vendront très cher.
La plupart de nos éleveurs français ne sont pas assez
hommes de cheval ou même ne le sont pas du tout. Parmi
les plus renommés, beaucoup n'ont jamais pratiqué l'équita-
tion et se figurent qu'elle ne peut leur être d'aucune utilité,
tandis qu'au contraire, quelqueexpérience qu'ont ait acquise,
quelque études qu'on ait faites sur les races, les croise-
ments, etc., on ne peut juger vraiment le cheval, même le
cheval d'attelage, si l'on n'est assez cavalier pour sentir com-
ment il se meut. Ce qui fait la supériorité des éleveurs anglais,
c'est précisément que tous montent à cheval et connaissent,
pour s'en servir, la marchandise qu'ils vendent. Il faut donc
que l'équitation se répande chez nous comme en Angleterre.
Dans les villes, c'est un luxe qui coûte; pour les éleveurs,
c'est une nécessité et une économie: sachant les moyens
qu'ilfaut employerpour monterdes chevaux de bonne origine,
ils comprendrontmieux les précautions qui sont nécessaires
pour les élever et verront s'aplanir devant eux les obstacles
qui jusqu'ici les ont effrayés.
Notre équitation française, illustrée par tant de grands
maîtres et qui pourtant a bien failli sombrer devant celle des
jockeys anglais, est encore représentée par un grand nombre
d'officiers de cavalerie et de sportsmen qui joignent à la har-
diesse, à l'élégance, à la souplesse inhérentes à notre race, la
connaissance des principes inébranlablement fondés par notre
vieille école.
Il serait donc plus facile chez nous que partout ailleurs de
former, par un bon enseignement, des hommes capables de
monter les jeunes chevaux de manière à développer leurs
moyens, sans en abuser comme font la plupart des jockeys,
surtout des jockeys de trot, dont la brutalité égale la mala-
dresse et ruine promptement les meilleurs animaux.
Le chef d'un établissementd'élevage doit exercer lui-même
une surveillancecontinuelle sur tous les services de l'exploita-
tion qu'il dirige et s'occuper spécialement, en outre, soit des
écuries, soit du dressage ou de l'entraînement. Il faut, non
seulement qu'il connaisse le nombre exact de son personnel et
de ses chevaux, — que quelques-unsignorent, — mais encore
qu'il puisse trouverfacilementet promptement chaquehomme
et chaque cheval, qu'il les passe fréquemment en revue ainsi
que les prairies, les écuries et tout le matériel, qu'il examine
la santé des poulinières, les transformations successives que
subissent les poulains pendant leur croissance, leur appétit,
leurs allures, l'état de leurs membres et toute leur manière
d'être, autant de choses actuellement fort négligées par les
éleveurs.
De vieilles légendes ont répandu la croyance que les jeunes
animaux laissés libres en tout temps, exposés à toutes les va-
riationsde température, brossés par le vent, lavés par la pluie,
ne trouvant même qu'à grand'peine une nourriture insuffi-
sante, deviennent plus sobres, plus robustes, plus résistants.
Il se peut que chez les animaux sauvages, nés au hasard, il se
produise ainsi une sorte de sélection naturelle, les faibles ne
tardant pas à succomber, les forts résistant seuls à d'aussi
dures épreuves. Il est possible aussi que ceux qui y résistent
n'en sortent pas complètementindemnes et que ce soit même
une des causes de la disparition de bien des espèces. En tout
cas, ce n'est point de cette manière que doivent être élevés les
animaux domestiques. L'intérêt des propriétaires leur com-
mande tout d'abord de choisir des reproducteurs tels que les
produits soient doués en naissant de toutes les qualités vou-
lues; ensuite, tout en cherchant sans cesse à accroître ces
qualités, de tirer le meilleur parti possible de tous les produits
selon les aptitudes de chacun, d'éviter les pertes occasionnées
par les maladies et les accidents. Il faut donc soustraire les
jeunes chevaux aux rigueurs très pernicieusesde la tempéra-
ture en les rentrant dans de bonnes écuries, ce qui permet de
juger chaque fois leur état général de santé, de les examiner
en détail, de leur donner les soins nécessairesde pansage, une
nourriture de bonne qualité, et de réussir souvent par ces
moyens à rendre robustes les plus délicats.
Même s'il était prouvé que vivant constamment en plein air
les animaux fussent moins sujets à se refroidir, à contracter
certaines maladies, il ne serait pas moins vrai que, lorsqu'ils
deviennent malades, on a bien peu de chances de s'en aper-
cevoir à temps. De plus, les poulains élevés de la sorte, bien
loin d'être endurcis, sont mous en sortant du pré, ont besoin
d'un véritable acclimatement et d'une lente préparation avant
d'entrer en service, sont plus sensibles à la transition d'une
écurie chaude à l'airvifdu dehors, aux refroidissements après
le travail. C'est à ces changements qu'il faut les accoutumer
dès leur naissance en simplifiant le plus possible toutes les
mesures d'hygiène, mais en ne négligeant aucune de celles
qui sont indispensables et particulièrementen séchant tou-
jours avec le plus grand soin les animaux qui ont été mouil-
lés par la pluie ou par la transpiration. Le pansage a toujours
été considéré par tous les hippologues comme aussi néces-
saire à la santé du cheval en service que la nourriture même.
L'expérience m'a appris que, pour les hommes, les frictions
au gant de crin, faites chaque matin surtout le corps jusqu'à
ce que la peau rougisse, sont un excellent moyen d'entretenir
la santé et d'éviter bien des maladies, peut-être même la con-
tagion en temps d'épidémie, parce qu'en activant la circula-
tion elles favorisent toutes les fonctions vitales, notamment
celles des organes respiratoires, préviennent ou dissipent les
congestions, combattent surtout les refroidissements et faci-
litent l'absorption et l'élimination de tous les principes mor-
bides. C'est sans doute parce que ces frictions, sous forme de
pansage, sont faites tous les jours tant bien que mal aux che-
vaux en service, qu'ils résistent mieux que nous aux fatigues
et aux intempéries et sont plus rarement malades.Je pense
que les mêmes soins sont tout aussi nécessaires, sinon davan-
tage, pendant les jeunes années;qu'on peut, en réglant con-
venablement l'exercice, l'alimentation et l'hygiène, fortifier
les organes encore en formation, modifier les tempéraments
et la santé et préparer pour l'avenir des chevaux pour ainsi
dire inusables, si l'on sait attendre leur complet développe-
ment avant de les astreindre à un travail pénible. Ce dernier
point est essentiel. Or, rien de cela n'est pratiqué, bien plus,
ne peut être pratiqué avec l'organisation actuelle de l'élevage
et des courses. Je pose comme une vérité qui ne sera contre-
dite par aucun zoologiste, aucun vétérinaire, bien que la
plupart des sportsmen ne veuillent point l'admettre, qu'il est
impossible de jugerexactement la qualité d'un cheval de trois
ans. Or les courses ne nous montrent que des chevaux de
deux et de trois ans, et c'est parmi ces chevaux que sont choi-
sis les étalons.On voit que ce n'est que par hasard qu'on
peut distinguer dans le nombre quelques animaux de mérite
et qu'il est avant toutnécessaire de faire des réformes impor-
tantes dans la règlementationdes courses si l'on veut qu'elles
atteignent le but pour lequel elles ont été instituées et qui est
leur seuleraisond'être aux yeux des hommes sérieux. En vou-
lantporter un jugement sur des chevaux tropjeunes et en leur
imposant trop tôt un travail au-dessus de leurs forces, on re-
jette constammentcomme mauvais des animaux qui seraient
plus tard devenus bien supérieurs, si l'on avait su les ména-
ger, à ceux qu'on acclame pour leurs victoires sur les hippo-
dromes. La nature a voulu que la croissance du cheval ne fût
pas accomplie avant l'âge de cinq ans. En vain a-t-on essayé
d'avancer l'époque fixée par elle:l'ossature ne peut être for-
mée, les organes avoir atteint leur complet développement et
tous les tissus une force de résistance suffisantepour le travail
avant même que la seconde dentition soit normalement ache-
vée. A maintes reprises, les hippologues de France et d'An-
gleterre l'ont proclamé. Je sais bien que dans le monde des
éleveurs et même dans quelques écoles on professe cette
théorie que la dentition des chevaux de sang nourris de bonne
heure à l'avoine est beaucoup plus hâtive que celle des che-
vaux communs; mais je m'insurge de toute ma force contre
ce préjugé et je déclare que JAMAIS je n'ai constaté la précocité
de la dentition chez aucun cheval — sauf quand elle est
obtenue par des moyens frauduleux. J'ai dit ailleurs' que
les souffrances produites par l'éruption des dents de rem-
placement sont, selon moi, la principale cause des résistances
et des défenses que présentent presque tous les chevaux de
trois à cinq ans, ainsi que des irrégularitésde toutes sortes qui
se manifestent alors dans leurs allures et qui dégénèrent sou-
vent en habitudes.
Jusqu'ici la passion aveugle du jeu l'a emporté sur tout
autre considération. Mais une révolution s'impose. Atten-
x.PhotographieHippique, mai 1894.
drons-nous encore que les Anglais tirent les premiers quand
nous pourrions prendre l'avance sur eux par de sages règle-
ments? Il est d'ailleurs d'observation constante que les êtres
les pluslents à se formersont aussi ceux qui vivent le plus long-
temps, qui par conséquent, lorsqu'il s'agit d'animaux domes-
tiques, peuvent rendre les plus durables et les plus profitables
services. Si donc il était possible, ce que rien jusqu'ici ne per-
met de supposer, de créer une race de chevaux plus précoces
que les autres, ces chevaux ne seraient pas ceux qu'il faudrait
préférer pour l'améliorationdes races utiles. Reconnaissons
l'erreur qui a été commiseet, en laissant aux chevaux de pur
sang le temps de se développer, en les soumettant à des
épreuves plus judicieusement dirigées, en choisissant parmi
eux, comme reproducteurs, ceux qui ont vraiment le plus de
mérite, nous verrons bientôt de la source encore vive, mais
déjà bien près d'être épuisée, couler des flots abondants qui,
habilement conduits, répandrontde tous côtés la richesse.
Tant que les règlements des courses ne serontpas changés,
les propriétaires et les entraîneursdevraient du moins appor-
ter une extrême attention à l'état de leurs poulains afin de les
bien connaître, de juger quand ils sont prêts pour le travail
et à quel travail ils sont aptes, et de ne faire courir que ceux
qui peuvent avec le moins d'inconvénients prendre part à la
lutte.
Dans les grands établissements d'élevage, la direction est
partagée entre l'entraîneur et le stud-groom,qui, malgré leur
longue pratique et leur bonne volonté, n'ont pas les qualités
nécessaires pour remplir leurs importantes fonctionset livrent
tout à l'empirisme. Lorsqu'on interroge, par exemple, n'im-
porte quel stud-groom sur la ration d'avoine que reçoit cha-
que poulain, il répond invariablement qu'on ne compte pas,
« qu'on leur en donne autant qu'ils en veulent» ; et, en effet,
si l'on assiste à la distribution, on peut constater qu'il en est
ainsi. au moins ce jour-là. Il est aisé de s'imaginer d'après
cela ce que doit être la note à payer par le propriétaire et quel
avantage il y aurait pour lui et pour les animaux à ce que les
rationsfussent mesurées plus exactement. Si vous demandez
au même stud-groom pourquoi l'on ne fait pas le pansageaux
poulains, il vous répondra, non sans quelque pitié pour votre
ignorance, que, si on le leur faisait, ils s'enrhumeraient dans
les prés, dépériraient. Des hippologues ont même adopté
cette manière de voir. N'est-il pas vraiment curieux qu'à la
fin du xixe siècle on professe encore de semblables opinions,
qui datentsans doute de l'époque lointaine où les vétérinaires
enseignaientque « le vertigo, mal très dangereux, vient d'un
ver qui prend naissance dans la queue et monte le long de
l'épine du dos jusqu'à la tête»; — « que, pour combattre les
tranchées, il est bon de prendre une taupe de la main gauche,
de la faire mourir dans la main, puis de frotter le ventre du
cheval avec cette main mystérieuse», et autres choses sem-
blables ?
Quant aux jockeys, ils n'ont aucune notion des principes
mêmes del'équitation;on les a mis de bonne heure à cheval
et, ayant acquis, n'importe comment, de la solidité et de la
hardiesse, ils se figurent être des cavaliers bien supérieurs à
tous les maîtres de tous les temps. Ils arriventmême à le faire
croire. En réalité, ils ne sauraient employer, ne les ayant
jamais appris, les moyens qui conviennent pour dresser les
jeunes chevaux. Cette ignorance peut seule du reste faire ex-
cuser les abus qu'ils commettent tous les jours, car ils sont
incapables de comprendre et de sentir ce que peuvent ou ne
peuvent pas faire les animaux qu'ils montent.
Pour être à la hauteur de leurs fonctions, il ne suffit pas que
ceux qui dirigent un établissement d'élevagepossèdent l'expé-
rience qu'on acquiert par la pratique d'un métier:il faut en-
core que leur intelligence ait été cultivée de bonne heure,
qu'ils aient reçu une instruction première suffisante pour les
mettre à même d'étudier avec fruit bien des choses que sans
cela ils ignoreronttoujours et de se tenir au courantde toutes
les connaissances — elles sont nombreuses et variées -qui
concernent leur profession.
II
La surveillance continuelle et intelligente dont j'ai parlé
ne peut exister actuellement et n'existe en effet nulle part,
faute d'une installation convenable.
Il faut d'abord que les prairies soient divisées en petits
enclos d'un hectare environ, bien fermés et séparés entre eux
par des allées permettant au propriétaire ou au directeur et à
ses employés de circuler facilement partout et de visiter
promptement tous les chevaux, qui doivent être classés avec
ordre, comme des marchandises en magasin.
On prétend que les chevaux, surtout ceux dont on veut
obtenir plus tard des allures rapides, ont besoin de vastes
étendues pour que leurs mouvementsse développenten toute
liberté:je n'hésite pas à dire que ce système n'a que des
inconvénients. Ce n'est pas parce que les prairies seront
vastes que les chevaux y prendront plus d'exercice, au con-
traire. Le plus souvent, ils se tiennent tous ensemble ou par
groupes aux mêmes endroits, mangeant paisiblement, s'éloi-
gnant à peine de quelques pas, quelquefois se rapprochant
pour se frotter l'un contre l'autre faute de pansage, caresses
qui se terminent habituellement par un échange de coups de
dents et de coups de pied. Rarement ils prennent un galop
qui jamais ne dure bien longtemps. Si on les chasse, ils vont
à cent mètres, puis s'arrêtent jusqu'à ce qu'on les ait rejoints,
et ainsi de suite, faisant courir l'homme qui les poursuit
beaucoup plus qu'ils courent eux-mêmes. Lorsque parfois
une cause quelconque les excite davantage, on les voit
galoper en tas, avec des pétarades, puis ils s'arrêtent, quel-
ques-uns éclopés, à l'une de leurs places accoutumées et se
remettent à paître. L'exercice qu'ils prennent ainsi est donc
fort insignifiant et beaucoup plus nuisible que profitable. Le
sol sur lequel ils vivent souffre beaucoup de n'être pas entre-
tenu comme il faudrait: l'herbe est tondue à certains endroits
a ras de terre, tandis qu'ailleurs, où elle est tout aussi bonne,
elle meurt sur pied sans que les animaux y touchent. Pen-
dant les mauvais temps elle est déracinée par les chevaux pié-
tinant tous à la même place; partout où ceux-ci passent, ils
laissent des trous qui deviennent fort dangereux lorsque le
sol se durcit, et il esta peu près impossible de remédierà.tous
ces inconvénients, car on ne peut visiter de telles étendues,
et il ne serait pas prudent d'entrer avec des instruments dans
les prairies pendant que les animaux y sont; on ne peut pas
non plus les rentrer tous ensemble quand le temps est mau-
vais, ni même courir après eux à de longues distances pour
les examiner.
Dans de petites prairies au contraire, il serait très facile au
chef de dressage ou au stud-groom de passer presque chaque
jour avec un fouet pour faire trotter et galoper sagement les
poulains, leur donner un exercice qui fortifierait déjà leurs
membres et leurs poumons et permettrait de juger leurs apti-
tudes. Les animaux se trouvant dispersés par très petits
groupes, il y aurait bien moins de risques d'accidents et de
maladies; le sol serait moins défoncé;on pourrait aisément
boucher les trous à certaines heures, laisser reposer à tour de
rôle chaque prairie pour la herser, niveler, fumer, y mettre
des bœufs ou des moutons; l'herbe serait beaucoup plus
abondante, de meilleure qualité et ne se perdrait pas.
Les prairies étant divisées comme je l'ai dit, il faut encore
avoir des écuries suffisantes pour pouvoir y rentrer tous les
chevaux quand on le juge nécessaire, car il n'est pas admis-
sible qu'on possède un plus grand nombre d'animaux qu'on
en peut loger. Ces écuries, avec greniers et chambres de
grooms, doivent être placées de distance en distance à proxi-
mité des prairies, de manièreà rendre le service très facile et
à éviter la contagion des maladies; de manière aussi qu'on
puisse y distribuer l'avoine régulièrement sans qu'elle soit
gaspillée et se rendre exactement compte de ce que chaque
cheval mange.
Qu'on ne prétende pas qu'une pareille installation coû-
terait trop cher! En réalité, si l'on n'a pas encore adopté le
système que je préconise, c'est uniquement parce que l'on a
peine à s'affranchir de la routine. Les dépenses ne seraient
nullement supérieures à celles que font tous les négociants
intelligents pour mettre en ordre et conserver en bon état des
marchandises bien moins précieuses. On pourrait facilement
entretenir cinq ou six chevaux sur chaque hectare de pré, ce
qui serait une énorme économie, puisque actuellementon ne
met guère qu'un cheval par hectare;la plus grande partie des
terrains abandonnés jusqu'ici aux animaux serait occupée
avec beaucoup plus de profit par des fermes qui produiraient
tout ce qui est nécessaire à la nourriture des hommes et des
bêtes.
J'ai discuté ces questions, non avec des éleveurs de che-
vaux, trop disposés à croire qu'il n'y a rien à changer à leur
manière d'opérer, mais avec des fermiers instruits et expéri-
mentés, des cultivateurs cultivant eux-mêmes leurs terres, et
ils m'ont dit que je suis entièrement dans le vrai au sujet des
économies et des bénéfices qu'on pourrait réaliser par les
moyens que j'indique; que c'est ainsi, en effet, que l'élevage
devrait être pratiqué. Des calculs détaillés que j'ai faits avec
eux il résulte que, pour un élevage de 120 chevaux, il faudrait
185 hectares, dont 25 en prairies, 10 en terrain d'exercice et
d'entraînement et 150 en culture; ce qui permettrait à la
ferme de subvenir entièrement à ses propres besoins et à
ceux de l'élevage, en réalisant de son côté un bénéfice annuel
de 7000 francs.
Si les grands établissements d'élevage avaient une installa-
tion convenable pour faire au moins quelques expériences,
on reconnaîtrait bientôt qu'il y a un grand avantage à
rentrer les chevaux tous les soirs en toutes saisons et aussi
dansla journée par les grandes chaleurs et les mauvais temps,
pour leur faire le pansage, visiter leurs membres, remédier
en temps utile aux défauts d'aplomb, etc.; qu'il y aurait
beaucoup moins de pertes causées par les accidents et les
maladies; enfin qu'une bonne administration réaliserait
d'énormes économies en supprimant les gaspillages de toutes
sortes, et que les animaux acquerraient ainsi beaucoup plus
de valeur.
Quand il est temps de commencer le dressage, il faut que
la direction en soit confiée à des hommes capables:« Il y
avait autrefois, dit La Guérinière, des personnes préposées
pour exercer les poulains au sortir des haras, lorsqu'ils
étaient encore sauvages. On les appelait cavalcadours de
bardelle1; on les choisissait parmi ceux qui avaient le plus de
patience, d'industrie,de hardiesse et de diligence, laperfec-
tion de ces qualités n'étant pas si nécessairepour les chevaux
qui ont déjà étémontés; ils accoutumaientles jeunes chevaux
à souffrir qu'on les approchât dans l'écurie, à se laisser lever
les quatre pieds, toucher de la main, à souffrir la bride, la
selle, la croupière, les sangles, etc. Ils les assuraient et les
rendaient doux au montoir. Ils n'employaient jamais la
rigueur ni la force qu'auparavant ils n'eussent essayé les plus
doux moyens dont ils pussent s'aviser et, par cette ingénieuse
patience, ils rendaient un jeune cheval familier et ami de
l'homme, lui conservaient la vigueur et le courage, le ren-
daient sage et obéissant aux premières règles. Si l'on imitait
à présent la conduite de ces anciens amateurs, on verrait
moins de chevaux estropiés, ruinés, rebours, roides et vi-
cieux. »
Depuis que l'illustre créateur de la science hippique mo-
derne adonné ces sages instructions, on n'en a guère profité,
et les entraîneurs anglais, en voulant s'affranchir de toutes
les théories qui s'étaient si lentement dégagées des travaux
des maîtres, nous ont presque ramenés à la routine des
siècles barbares. Non seulement il est d'usage aujourd'hui
que les jeunes chevaux soient dressés par des hommes d'écu-
rie dénués de tout savoir en équitation, ou même par des lads,
c'est-à-dire par des jeunes garçons encore plus inhabiles,
mais quelques-uns de nos maîtres modernes, s'inspirant de
1. Bardelle, selle faite de grosse toile et de bourre.
ces pratiques, enseignent que le rôle du dresseur, de l'écuyer,
n'est pas de débourrer les poulains, que cela est l'affaire des
palefreniers. Pour moi, comme pour La Guérinière, cette
première partie du dressage est la plus délicate et la plus
importante, et doit être confiée à des cavaliers expérimentés.
Je considère comme très nécessaire d'avoir dans un établis-
sement d'élevage bien organisé des manèges fermés et cou-
verts où l'on puisse de bonne heure exercer les poulains par
les mauvais temps, non pour leur faire faire un travail
d'école, mais pour les rendre familiers, les promener à la
main, puis .les accoutumer progressivement et sans danger
pour leurs articulations à travailler sous le cavalier; ce n'est
que là qu'on peut triompher sûrement, sans brutalité, de
toutes les premières résistances. Les exercices du manège
sont en outre la meilleure préparation à l'entraînement,
développent les muscles aussi bien que les courses rapides,
rendent les animaux plus adroits dans les tourners, plus ma-
niables, plus capables de ralentir ou d'allonger l'allure au gré
du cavalier.
III
La Revue des haras publiait encore dernièrementun article
intitulé:«
L'Élève du cheval, » dans lequel l'auteur, tout en
reconnaissant l'influence — difficilement contestable — du
père et de la mère sur le sujet qu'ilsproduisent, dit que, d'un
autre côté, « l'influence de l'alimentation est telle qu'en dépit
des reproducteurs on obtient parfois de grandes améliora-
tions chez les produits les plus imparfaits, de même que les
meilleurs produits peuvent s'abâtardirpar le fait même d'une
mauvaise nourriture.; que l'avoine agit souvent bien plus
puissamment sur la taille des poulains que le père et la mère
qui les ont créés. » Un peu plus loin, le même écrivain
ajoute:ce
qu'après les actions réciproques des parents et de
la nourriture viennent les actions non moins puissantes du
sol et du climat; que. cette influence est tellement grande
chez les poulains que, transportés de bonne heure d'un pays
dans un autre, ils perdent bientôt le cachet qu'ils apportent
pour prendre celui de la race au milieu de laquelle ils vivent«.
Le baron d'Etreillis, soutenant la même thèse, était même
allé jusqu'àdire que, « en supposant l'anéantissementcomplet
de tous les chevaux existant actuellement dans la plaine de
Tarbes et leur remplacement par autant de têtes de chevaux
normands, ceux-ci deviendraient, à la suite d'un nombre
d'années impossible à préciser, semblables à ceux qu'ils
auraient remplacés».
Assurément, ces opinions, acceptées par beaucoup d'éle-
veurs et même par l'Administration des haras—qui pourtant
en revient un peu aujourd'hui—sont justes dans une certaine
mesure. Il est certain que l'influence du père et de la mère,
celle de l'alimentation, et enfin celle du sol et du climat,
ont toutes trois une importance relative. Mais le degré d'im-
portance qui appartient à chacune dans un pays comme le
nôtre est-il bien indiqué par les auteurs que je viens de citer
et par la plupart des écrivains hippiques? Je crois, pour ma
part, que les hommes de cheval interprètent malles théories
savantes sur lesquelles ils prétendent ici s'appuyer. Les natu-
ralistes ont pu constater, chez certaines espèces d'animaux
importées de très loin et dont on a changé presque complè-
tement les conditions d'existence et la nourriture, des modi-
fications sensibles. Il se pourrait que ces modifications ne
fussent.pas exactement ce qu'eux-mêmesont pensé; que, par
exemple, certains êtres transportés sous un ciel très différent
de celui sous lequel ils sont nés fussent seulement condam-
nés à dépérir, puis à s'éteindre, leurs organes n'étant pas
faits pour supporter les conditions de leur vie nouvelle;que,
chez d'autres ayant pu vivre et se reproduire, la peau chan-
geât de couleur, perdît dans les pays chauds ses longs poils,
tandis que ceux-ci s'allongent dans les pays froids, etc., sans
que pour cela la structure ni les organes principauxsubissent
véritablement aucune transformation. Quoi qu'il en soit,
je ne me permettrai pas de discuter des faits que je n'ai pas
moi-même examinés. Je ne parlerai donc que des chevaux.
Or tout ce qu'on a écrit pour montrer qu'ils se transforment
en passant d'un sol sur un autre ne me paraît fondé que sur
des observations dénuées de toute valeur scientifique, et l'on
n'a jamais fait, que je sache, d'expériences concluantes. Les
chevaux et les juments arabes qu'on a transportés dans le
nord, en Angleterre, ont pu donner quelques produits plus
grands qu'eux, mais ces cas isolés ne sauraient démontrer
d'une manière générale que le climat de la France ou de
l'Angleterre accroisse la taille des chevaux arabes, laquelle
n'est d'ailleurs pas invariable à quelques centimètres près
dans les pays d'origine de ces animaux. Les mêmes écrivains
qui mentionnent ces faits reconnaissent d'autre part — et
chacun peut cette fois constater journellement l'exactitude
de la remarque — « que les chevaux arabes conservent sous
tous les climats les caractères qui leur sont propres ». Ce qui
est certain, c'est qu'on ne peut montrer nulle part une
famille de pur sang arabe dont la taille ait été augmentée.
Partout où on les a importés, en France, en Angleterre, en
Russie, on s'en est servi pour améliorer les races indigènes
et, s'ils ont donné des produits plus grands qu'eux, c'est
manifestement parce qu'on les a accouplés à des juments de
grande taille. Lorsqu'onaainsi recoursà des croisements entre
races indigènes et races exotiques et que le sang des premiers
pères s'allie assez bien avec celui des premières mères pour
que les produits réussissent, il est tout naturel que ceux-ci
se modifient, acquièrent telles ou telles qualités; et c'est
ainsi qu'on peut améliorer une race ou plutôt créer une race
nouvelle. Quant aux modificationsqu'on dit avoir constatées
dans la descendance d'animaux acclimatés, je crois que, s'il
n'y a pas eu de croisements voulus ou accidentels, elles sont
beaucoup plus apparentes que réelles, n'atteignent que la
superficie du corps, la longueur et la couleur des poils et ne
vont pas au delà de la couche de graisse qui disparaît vite
dès que les animaux sortant des herbages sont assujettis au
travail. Il ne faut pas oublier, lorsqu'il s'agit de chevaux,
qu'après deux ou trois années passées dans les prairies,
années pendant lesquelles il est d'ailleurs facile de suppléer
dans un sens ou dans un autre à l'insuffisance, comme quan-
tité ou comme qualité, de la nourriture que les animaux
trouvent sur le sol, l'alimentation à l'écurie, l'exercice, les
soins de l'homme, qui sont à peu près les mêmes partout,
exercent une influence capable d'amoindrir considérable-
ment et même de neutraliser celle du sol et du climat.
Pour moi, la conformation et les aptitudes physiques sont
toujours données par l'étalon et par la jument et se transmet-
tent d'une manière constante selon les lois de l'hérédité et de
l'atavisme; le sol et le climat n'ont qu'une influence très
secondaire, bien moindre même que celle de l'alimentation,
et je n'admets pas que, dans l'étendue surtout d'un pays
comme la France, les différences de sol et de climat puissent
être assez sensibles pour dominer l'influence du père et de la
mère et modifier chez les produits autre chose que le tempé-
rament et l'état de santé. Il est pour moi hors de doute
qu'avec des soins intelligents on peut élever en France, par-
tout où l'herbe pousse, le cheval de pur sang, le cheval de
demi sang et le cheval de trait sans qu'aucun d'eux perde les
qualités qu'il tient de ses ancêtres. Je puis affirmer que tous
les chevaux de ces trois types dont l'origine m'a été déclarée et
qu'il m'a été donné d'observer dans les concours et chez les
propriétaires sur différents points de la France très éloignés
les uns des autres, m'ont paru avoir conservé tous les carac-
tères de leur race et n'avoir rien perdu ni gagné à être élevés
dans telle ou telle contrée. Ce qui confirme cette opinion,
c'est que les chevaux achetés en Angleterre et chez nous et
transportés jusqu'en Amérique ne se transforment pas.
Je pense ne pouvoir trop m'élever contre cette exagération
de l'influence du sol et du climat sur l'élevage de nos che-
vaux, car il en résulte que les éleveurs, comptant sur les
grandes qualités de certains herbages, continuent à employer
pour la reproduction des juments mauvaises ou médiocres et
négligent de donner de l'avoine à leurs poulains. Or ce qu'il
faut qu'on sache bien, c'est que le cheval est et reste ce que
l'ont fait son père et sa mère, et que, s'il est possible, par
l'alimentation, les soins et l'exercice, de développer ses apti-
tudes naturelles, rien ne peut lui donner celles qu'il n'a pas.
Au lieu de faire des dépenses, même minimes, d'entretien
sur des chevaux de mauvaise origine, il est beaucoup plus
sûr et plus économique de faire naître de bons produits qui
ne coûtent pas plus cher à bien nourrir, qui coûtent même
moins cher et ont toujours plus de valeur.
Les haras fournissent les pères, qui généralement sont
bons, qui, tout au moins, sont les meilleurs que nous possé-
dions actuellement. C'est donc surtout le choix des mères
qui doit préoccuper les éleveurs, et ils y doivent apporter la
plus grande attention, car la mère transmet à ses descendants
ses qualités et ses défauts physiques au moins aussi sûrement
que le père. Chez tous les produits que j'ai examinés, les
deux influences m'ont paru se manifester également sans
qu'il fût possible de dire sur quelle partie du corps l'une ou
l'autre agit plus particulièrement; il semble plutôt qu'elles
se confondent dans toutes les parties. Du reste, dans les bons
accouplements, le père et la mère ne s'éloignant pas d'un
même type, en admettant que, par exemple, l'avant-main du
poulain tienne de l'étalon et l'arrière-main de la jument, il
n'y aura rien de disparate dans l'ensemble. Quand on obtient
des produits dits décousus, cela vient sans doute de ce que
le père et la mère étaient de modèles trop différents. On ne
sait toutefois rien de bien positif sur tout cela, et pourtant
les physiologistes pourraient aujourd'hui étudier cette
question, chez les animaux, d'après des documents précis,
puisque, d'une part, les origines sont établies par les cartes de
naissance et que, d'autre part, les photographies des pères,
des mères et de leurs produits peuvent fournir d'excellents
moyens de démonstration.
Du reste, quelles que soient les règles qu'on pourra donner
pour les accouplements, l'application de ces règles restera
toujours pour les éleveurs une question de coup d'œil, de
« sentiment équestre» résultant d'une aptitude naturelle
développée et dirigée par l'étude et par l'expérience.
L'influence de la consanguinité entre les reproducteurs a
été très discutée. Je n'ai pas qualitépour me prononcer scien-
tifiquement à ce sujet, mais je suis porté à croire que les
inconvénients qu'on a souvent reconnus, de même que les
avantages qu'on a quelquefois signalés, viennent plutôt de la
similitude ou de la différence des tempéraments que de la
parenté elle-même. D'après les observations que j'ai faites
sur un certain nombre de chevaux et sur beaucoup de chiens,
je pense que les Anglais abusent des accouplements consan-
guins qu'ils appellent breedingin-and-in. Ils prétendent ainsi
développer plus vite certaines qualités et, en effet, ils' y
réussissent; mais l'excès de ces qualités entraine des défauts,
devient lui-même un défaut, puisqu'il rompt le juste équi-
libre des fonctions vitales. Le même danger existe, je crois,
lorsqu'on accouple deux individus étrangers l'un à l'autre,
mais de même tempérament, et peut retarder, sinon compro-
mettre, les progrès de l'élevage.
Or, lorsqu'il s'agit de choisirun étalon ou une poulinière,
on s'occupe beaucoup de ses performances, un peu de sa
conformationet pas du tout de son tempérament. Me plaçant
au point de vue de l'amélioration des produits, je pense
qu'il y a, là encore, une question de physiologie sur laquelle
on ne saurait trop appeler l'attention de l'Administration des
haras et celle des éleveurs et qui mérite d'être étudiée par les
vétérinaires qui y trouveraient sans doute l'explication de
nombreux cas de méchanceté, de rétiveté, etc., qu'on attri-
bue faussement à des causes morales et qui, selon moi, sont
purement pathologiques.
Le cheval arabe, aujourd'hui bien dégénéré, a servi à for-
mer une race, celle des chevaux de pur sang, qui lui est bien
supérieure comme taille, comme vitesse, et qui ne doit ses
défauts — irritabilité nerveuse, ossature moins développée,
puissance musculaire et résistance à la fatigue moindres —
qu'aux mauvais accouplements, à une sélection faite unique-
ment en vue de la vitesse sous un poids léger. De même, si
des croisements entre étalons de pur sang et juments de ser-
vice ont mal réussi, cela tient surtout au mauvais choix des
juments, dont la conformation s'éloignait trop du type cher-
ché, que leur état de santé, leur âge avancé, etc., rendaient
plus ou moins impropres à la reproduction. C'est à ces
causes qu'il faut attribuer le manque de qualité et de distinc-
tion de la plupart de nos trotteurs. Mais le croisement du
pur-sang avec de bonnes juments de demi-sang et le même
croisement«à l'envers » donnent infailliblement des produits
très améliorés.Ce n'est pas ces croisements qui sont mauvais
en eux-mêmes, mais les croisements mal faits.
L'étalon arabe, lorsqu'on peut s'en procurer de bons, est
incontestablement l'améliorateur par excellence si on lui
donne des juments ayant déjà de belles lignes et de la taille.
On a souvent dit, et j'ai cru moi-même autrefois, que ses
produits sont généralement plus grands que lui;mais je suis
revenu de cette opinion;je crois aujourd'huique son rôle se
borne à harmoniser les formes et à donner de la densité aux
tissus, et que les chevaux issus de lui sont généralement mé-
diocres, surtout comme taille, lorsque la mère est elle-même
petite et de race commune. On peut toutefois se servir de
l'étalon arabe pour un premier croisement en vue d'améliorer
ensuite les produits par l'étalon de pur sang anglais ou de
demi-sang.
Si les courses,ainsi que je l'ai dit plus haut, ne permettent
pas actuellement de jugerles meilleurs chevaux, elles donnent
cependant des indications dont il est bon de tenir compte —
avec beaucoup de réserve — et elles ont du moins cet im-
portant résultat de faire produire des pur-sang et des trot-
teurs qui, sans elles, auraient bientôt disparu. Le grand tort
qu'on a, c'est de s'en rapporter beaucoup trop aux prix
gagnés lorsqu'il s'agit de choisir des reproducteurs. Et cette
critique s'adresse non seulement aux éleveurs au sujet des
poulinières, mais encore au gouvernement pour les étalons.
L'origine des animaux étant connue, c'est surtout leurs al-
lures et leur conformation qu'il faut examiner au moment
des achats et leur tempérament pour les accouplements, non
la vitesse qu'ils ont pu donner tel ou tel jour. La vitesse, en
effet, est la conséquence toute naturelle de la conformation,
et aussi du tempérament, lequel résulte de la nourriture et
de l'entraînement; elle est, d'ailleurs, essentiellementvariable
selon l'état de santé de l'animal, la manière dont il est conduit
et mille autres circonstances accidentelles. Les étalons et les
poulinières bien conformés et marchant bien, quand même
ils n'auraient pas eu de grands succès dans les courses, seront
bien plus propres à produire des chevaux de premier ordre et
depremière vitesse que ceux qui pécheront par des défauts
de conformation,des tares gravesou des allures défectueuses.
Ceci m'amène à dire un mot des tares. Voyant qu'il est
très difficile de trouver des chevaux de pur sang non tarés,
les hommes de sport prétendentaujourd'huiqu'il n'y a pas lieu
de s'en inquiéter et qu'il faut seulement juger le cheval
d'après « la manière dont il marche ». Cette opinion ne man-
querait pas de justesse et serait même très pratique, car la
nature des mouveménts révèle précisément l'existence des
tares graves et des défauts de conformation;mais il faudrait
alors examiner les allures au point de vue de la régularité, et
malheureusement, depuis quelques années, les maîtres ès
locomotion eux-mêmes, pour des querelles de clocher, sem-
blent se plaire à embrouiller de plus en plus leurs théories à
ce sujet. Il faudrait, dans l'examen des reproducteurs, s'en
tenir strictement aux définitions classiques bien connues du
pas, du trot et du galop."Toutes les fois que les allures ne
sont pas conformes à ces définitions, c'est qu'il y a quelque
défaut physique. Si l'on ne veut considérer que la vitesse
dont un cheval est capable, sans s'occuper autrement de la
« manière dont il marche », il est certain qu'on ne pourra
faire un bon choix; quant à la vitesse même qui aura été
obtenue en course, où les allures sont souvent forcées, elle
ne saurait être transmissiblepar hérédité.
La véritableorigine de beaucoup de tares est encore peu
connue. Je crois que la similitude des tempéraments du père
et de la mère contribue puissamment à leur transmission.
D'un autre côté, comme elles apparaissent rarement avant que
l'animal commence à travailler, il est incontestable qu'elles
sont dues bien souvent au travail excessif et prématuré auquel
les chevaux de course surtout sont astreints. Aussi tous les
hommes de sport devraient-ilsse ranger à l'avis unanime des
hippologues et des vétérinaires, et demander qu'on ne fît plus
courir les chevaux aussi jeunes; on pourrait alors sans incon-
vénient élever beaucoup les poids. Les chevaux capables de
porter un fort poids sont en effet les seuls qui conviennent,
principalement en vue de la production des chevaux de
guerre; et c'est pour cela aussi que les courses au trot montées
peuvent seules fournir au gouvernement de bons étalons de
demi-sang, à la condition toutefois que, au moins au moment
de l'achat, on exige la parfaite régularité de l'allure, c'est-
à-dire le trot en deux temps, tous les autres étant absolument
défectueux. Par ces moyens, on exclurait bientôt des haras
tous les animaux tarés et ceux qui manquent de force.
Certes, pour répondre à une appréciation publiée derniè-
rement dans un journal de sport, « ce n'est pas l'attelage qui
allonge ou déforme le dos du cheval(voir la France chevaline
du 27 oct. 1894), mais c'est lui qui permet d'utiliser des che-
vaux dont le dos est défectueux; et si le poids du cavalier
enselle les jeunes chevaux dont le dos et le rein manquent
de force, n'est-ce pas une raison de plus pour soumettre les
trotteurs aux épreuves montées, afin qu'on puisse juger la
résistance de leur dos, de leur rein et aussi celle de leurs
membres?
Quant à ceux qui contestent l'aptitude du pur-sang à
trotter et, par suite, à produire des trotteurs, ils me permet-
tront d'être d'un avis tout opposé. Que l'on consulte tous les
hippologues sans exception, on n'en trouvera pas un qui
vante pour le trotteur des qualités qui ne soient pas exacte-
ment celles du cheval de selle et du galopeur. Tout ce qu'on
peut dire, c'est que certains défauts — tête trop grosse, enco-
lure trop courte, épaule trop droite — sont moins graves
chez les premiers;mais ils ont toujours des défauts. L'apti-
tude à courir vite et longtemps est héréditaire,en ce qu'elle
résulte, comme je l'ai dit, de la conformation et du tempé-
rament donnés par les ancêtres; mais le dressage seul
développe cette aptitude dans le sens du trot ou du galop,
sans que le travail spécial fait par les ascendants ait aucune
influence. Il est évident pour moi qu'un fils de trotteurs
trottera ou galopera nécessairement plus vite qu'un cheval
sans origine; mais je prétends qu'il pourrait aussi bien
galoper que trotter. Il est facile d'en avoir la preuve en
entraînant au galop, sans jamais les laisser trotter, des fils de
trotteurs, et vice-versd. Pour ma part je suis convaincu que
les pur-sang de bonne conformation l'emporteront toujours
sur les demi-sang, au trot comme au galop, pour la vitesse
comme pour la beauté des mouvements.
On propose sans cesse de nouveaux moyens pour encou-
rager l'élevage. Il n'en est pas de meilleur que les courses et
il n'est pas de meilleur étalon que celui de pur sang;mais il
faut que les prix soient donnésà ceux qui sont vraiment les
plus capables d'améliorer la production des chevaux de ser-
vice et particulièrement des chevaux de guerre. Pour cela, il
faut qu'ils portent en course au moins 75 kilos. Qu'on donne
les prix aux plus vites, rien de mieux;mais il est indispensable
d'éliminer, quelle que soit leur vitesse, ceux qui ne peuvent
porter sur leur dos qu'un enfant. Tous les encouragements
donnés directement aux éleveurs resteront sans effet tant
que les courses ne fourniront pas les étalons dont on a
besoin.
Si la race actuelle de pur sang doit un jour disparaître— ce
dont il n'est guère permis de douter — elle ne pourra être
remplacée que par celle des demi-sang d'aujourd'hui ayant
atteint plus de distinction et parmi lesquels on choisira pour
reproducteurs les plus parfaits comme origine, conformation
et allures. C'est vers ce but que doivent tendre dès mainte-
nant nos efforts, et je crois que pour, l'atteindre il serait fort
utiled'inscrireàl'avenirau stud-bookdupur-sang tous les che-
vaux et juments qui, ayant eu pendant quatre générations
successives un ancêtre de pur sang, pourraient justifier de
31/32 de sang. Ainsi, nous aurions indéfiniment une race de
chevaux se renouvelant sans cesse et toujours perfectible, se
rapprochant, selon les besoins, de tel ou tel idéal que tout
homme de cheval peut concevoir. Cet idéal, autrefois, c'était
le cheval,arabe grandi, le cheval de selle plus distingué, avec
des alluresplus rapides, et c'est ainsi qu'on a créé le pur-sang
anglais:aujourd'hui c'est le pur-sang plus étoffé, plus robuste,
régénéré par la sélection ou par d'habiles croisements avec
des races plus communes auxquelles il donnera son élégance
de formes et son énergie.
IV
J'ai intitulé cette étude:l'Élevage des chevaux de luxe et,
j'ai dit qu'elle s'adresse surtout aux riches propriétaires, qui
seuls peuvent donner à notre production l'élan et la direction
qui manquent. En effet, ce n'est pas en faisant des chevaux
pour l'armée que les éleveurs peuvent espérer gagnerbeaucoup
d'argent, et l'on aura beau les y pousser, ils resteront sourds
à tous les appels, et ils auront raison. La prétention de la
remonte d'écrémer notre population chevaline pour les prix
qu'elle peut offrir serait tout à fait exorbitante. Ce que les
éleveurs doivent s'efforcer de produire,c'est le cheval de luxe
et l'étalon, qui atteignent des prix très élevés. Mais ceux qui
ne possèdent que peu de chevaux ne pourraient réussir;
alors même qu'ils auraient de temps en temps quelques ani..
maux remarquables, ils seraient presque toujours obligés de
les vendre bien au-dessous de leur valeur, faute de débouchés.
Au contraire, de grands établissements réunissant d'un seul
coup les plus belles poulinières, produisantun grand nombre
de chevaux de premier ordre,faisant connaître, dans les con-
cours et par la publicité, leur élevage exceptionnel, verraient
certainement venir à eux un grand nombre d'acheteurs de
tous les pays. Or, on sait que les très bons chevaux se ven-
dent couramment en Amérique de 50000 à 100000 francs,
et atteignent jusqu'à 150,200 et 250000 francs. Chez nous-
même, est-ce que les riches amateurs, s'ils étaient vraiment
hommes de cheval, devraient avoir d'autres chevaux de selle
et même d'attelage que des pur-sang comme ceux qu'on
voit adjuger au Tattersall de 20 à 60000 francs? Est-ce
qu'ils laisseraient ces jeunes chevaux, qui ont déjà fait leurs
preuves, être montéspendant une ou plusieurs années encore
par des jockeys avant de passer aux haras ou. chez l'équa-
risseur ?
Si nous prenions en France l'initiative d'une nouvelle
réglementation des courses, si les chevaux ne passaient pas à
l'entraînement avant l'âge de quatre ans, si on leur faisait
porter un poids suffisant, notre production serait bientôt
supérieure à celle des autres pays. Les Américains, qui font
si intelligemmentde grandes dépenses pour l'élevage,mais qui
commettent de grosses erreurs en ne recherchant chez leurs
chevaux que la vitesse et en négligeant les courses au trot
montées pour les courses attelées, s'empresseraientde recou-
rir à nos produits pour améliorer les leurs.
L'exemple une fois donné, nos moindres cultivateurs ne
manqueraient pas de le suivre dès qu'ils en connaîtraient les
résultats, surtout lorsqu'ils verraient que dans les grands
domaines on divise les prairies et que, par conséquent, ils
peuvent eux-mêmes, par les moyens que j'ai indiqués, élever
sur quelques hectares de terre un nombre relativement con-
sidérable de chevaux. S'ils ne pouvaient donner à ces ani-
maux des soins aussi réguliers que dans les grands établisse-
ments, ils essaieraient du moins de se rapprocher le plus
possible des modèles qu'ils auraient sous les yeux; au besoin
ils vendraient leurs poulains dès le sevrage aux grands éle-
veurs, et ceux-ci exerceraient la plus utile influence sur la
production de tout le pays, en dirigeant le choix des étalons
et des poulinières, et en exigeant les cartes d'origine de tous
les poulains qu'ils achèteraient1.
Qui peut le plus peut le moins. Il est évident que, lorsqu'il
y aura chez nous abondance de chevaux de luxe, la remonte
ne sera pas embarrassée pour trouver sur notre territoire un
nombre plus que suffisant d'animaux de bonne origine et bien
élevés; et comme cesanimaux seront ceux que les marchands
auront dédaignés, elle n'aura pas à les payer plus cher que
ceux d'aujourd'hui qui valent beaucoup moins.
Ce qui est certain, c'est que notre sol et notre climat sont
des plus favorables à l'élevage du cheval et qu'au point de vue
du sport nous sommes aussi avancés que les Anglais et les
Américains. Si, profitant de l'enseignement de nos anciens,
nous savons l'approprier aux exigences actuelles, il nous est
facile de donner à notre élevage une direction nouvelle et de
surpasser tous nos rivaux. La France peut et doit produire
les meilleurs chevaux du monde, comme elle produit les
meilleurs vins, et non seulemeni subvenir à ses propres
besoins, mais fournir à ceux des autres pays et trouver
dans cette industrie une source de grandes richesses qui la
rendraient doublement redoutable au point de vue mili-
taire.
Pour cela, il ne manque que quelques hommes résolus et
persévérants, ayant foi dans les saines doctrines, disposés à
tout diriger par eux-mêmes, à prendre de préférence comme
chefs d'écurie et comme grooms, au lieu d'Anglais attachés
à des pratiques routinières, de simples paysans français
auxquels ils apprendront leur métier. La tâche est noble et
séduisante.
Mais il faut aussi ranimer chez nous le goût du cheval.
Je joins donc ma voix à celle de tous les maîtres illustres
qui m'ont précédé, pour demander au gouvernement de favo-
1. A propos de cartes d'origine, il serait très nécessaire, pour éviter
des abus déplorables, que, sous peine de nullité de la carte, celle-ci fût
endossée successivement par les différents propriétaires du cheval,
avec mention du lieu et de la date de chaque vente.
riser le plus possible l'équitation et de lui donner aux yeux
de tous la place qui lui appartient parmi les arts auxquels
notre pays doit une bonne part de sa grandeur et de sa
richesse.
arrivèrent à leurs tins, d'abord parce que tout moyen finit
ordinairement par réussir quand il est employé avec énergie
et persévérance, ensuite parce que les chevaux de cette
époque, plus lourds, plus communs que nos chevaux de sang
d'aujourd'hui, avaient un système nerveux moins irritable.
Bientôt les cavaliers les plus adroits et les plus réputés
songèrent à formuler des règles, écrivirent les premiers traités
d'équitation et de dressage. Ces livres, qui ne pouvaient
émaner que d'artistes passionnés, sont pleins d'admirables
qualités; et pourtant,comme les connaissances étaient encore
très imparfaites, comme l'expérience de chaque jourvient
sans cesse détruire celle de la veille et rectifier toute doc-
trine, la plupart des procédés d'abord enseignés ont été
depuis abandonnés ou considérablement modifiés.
Peu à peu des progrès s'accomplirent:on construisit des
manèges; on préconisa pour le dressagela patience et la dou-
ceur; l'enseignement se fit d'une manière plus méthodique.
Mais alors les rivalités surgirent entre les maîtres:chacun
voulant faire prévaloir sa méthode, ce fut à qui, pour se mon-
trer plus instruit, plus habile que les autres, renchérirait sur
les préceptes de ses devanciers et de ses rivaux1; on voulut
spécifier, détailler chaque mouvement, chaque effet des aides,
indiquer un remède spécial pour chaque cas particulier: on
chercha la petite bête! on inventa un nombre incalculable
d'instruments plus bizarres les uns que les autres, dont il
aurait fallu au moins un pour chaque cheval. Et des discus-
sions à n'en plus finir s'élevèrent sur toutes ces minuties!
L'enseignement fut donné avec une telle lenteur que les élèves
se dégoûtèrent des leçons et préférèrent s'adonnerà la simple
pratique.
Les Anglais marchèrent les premiers dans cette dernière voie
et, s'ils s'y égarèrent, il faut reconnaître qu'ils ouvrirent à
l'équitationun pays nouveauqu'il reste maintenantà exploiter.
Aimant tous les exercices au grand air, ils mirent en honneur
i. N'en est-il pas de même dans la philosophie, dans la médecine,
dans toutes les sciences, dans tous les arts?
D'AURE
les courses, produisirent l'admirable race des chevaux de pur
sang, la plus belle qui ait jamais existé en aucun pays, renon-
cèrent complètement à l'équitation d'école pour ne s'appli-
quer qu'à monter hardiment et à développer le plus possible
la rapidité des allures. En revenant ainsi à l'empirisme, ils
avaient toutefois,et ceux qui les ont suivis ont, comme eux,
gardé sans s'en douter quelque chose des préceptes qui nous
viennent des anciens maîtres et qui, plus ou moins déna-
turés, se transmettent quand même par la tradition. Aujour-
d'hui on fréquente peu le manège, on ne prend pour ainsi
dire plus de leçons, mais les parents, les amis plus expéri-
mentés donnentaux débutants, un peu à tort et à travers,des
conseils dont ceux-ci apprennent à leurs dépens à faire
chaque jour un meilleur usage; et c'est ainsi que nos jeunes
sportsmen parviennent tant bien que mal à se tenir en selle
et à diriger leurs chevaux.
Les abus se corrigent par les abus. Je crois quel'équitation
est actuellement— comme beaucoup d'autres choses-dans
une période de transition etqu'on reconnaîtra bientôt que la
plupart des accidentsqui arrivent aux hommes et aux chevaux,
surtout sur les hippodromes,proviennent de ce qu'on néglige
trop les règles qui, si elles doivent être simplifiées le plus pos-
sible, n'en sont pas moins indispensables.
Il y a de nos jours un grand découragement parmi les éle-
veurs, les maîtres de manèges et tous ceux qui tirent parti du
cheval. Ils semblent craindreque, malgré la vitesse plus grande
que lui ont donnée le choix des reproducteurs et l'entraîne-
ment en vue des courses, cet animal devienne un produit inu-
tile qui bientôt sera tout à fait remplacé parla vapeur, l'élec-
tricité, la bicyclette et tous les engins nouveaux que l'avenir
nous montrera. C'est là, bien certainement, une crainte chi-
mérique. Les chemins de fer, les tramways ne peuvent servir
qu'à transporter d'un point à un autre une collection d'indi-
vidus suivant un itinéraire invariable;le cheval restera tou-
jours indispensableà ceux qui, ayant quelque souci du con-
fort, voudront accomplir agréablement un trajet quelconque
au gré de leur fantaisie. La bicyclette est assurément un
moyen très pratique de locomotion, qui permet de faire rapi-
dement et à peu de frais beaucoup de chemin;elle peut exciter
aujourd'hui, à ce point de vue, un grand engouement, mais
elle restera le partage de ceux qui voyagent pour leurs affaires
et des petits bourgeois désireux de prendre l'airle dimanche,
de s'offrir un peu d'exercice et de distraction à bon marché.
Les gens du monde ne l'adopteront jamais, et ceux mêmes
qu'elle a pu séduire comme un amusement nouveau ne s'en
serviront guère qu'à la campagne pour fairevisite en catimini
à des amis intimes. L'attitude et les mouvements disgracieux
du bicycliste, la laideur de l'instrument qu'il monte, les acci-
dents un peu ridicules auxquels il s'expose, le costume par
trop négligé qu'il doit adopter, l'impossibilité d'emporteravec
soi des vêtementsde rechange, le peu d'intérêt qu'offre la con-
duite de la machine, les excès de toutes sortes qu'entraîne cet
exercice et qui sont absolument le contraire d'une bonne gym-
nastique, voilà autant de causes, sans parler d'une foule
d'autres, pour lesquelles il est impossible que l'usage de la
bicyclette devienne jamais un sport élégant, surtout pour les
femmes. Ai-je besoin d'ajouter que, quels que soient les ser-
vices que puisse rendre en temps de guerre cet ingénieux
véhicule, il ne remplacera jamais les chevaux, dont l'armée
continuerade faire une grande consommation tant que la paix
universelle ne sera pas établie, tant qu'il y aura des rivalités
entre les hommes et entre les peuples, c'est-à-dire, bien pro-
bablement, tant que la terre continuera de tourner.
Mais plus le public se servira des chemins de fer, des
tramways et des .vélocipèdes, plus les chevaux deviendront
des objets de luxe, plus il faudra par conséquent augmen-
ter leurs qualités d'origine, de conformation et d'allures.
L'homme ayant aujourd'hui des moyens de transport plus
rapides, il n'est pas nécessaire d'accroître à l'excès la vitesse
des chevaux:ce qu'il faut leur garder, c'est la parfaite régu-
larité de leurs mouvements, si beaux, si brillants toujours
quand, sans les forcer, on sait en développer habilement
Fétendue et la rapidité ou en augmenter la cadence et l'éléva-
tion.
Bien au contraire de la bicyclette, l'équitation est un sport
éminemment hygiénique et intéressant, une gymnastique ex-
cellente; elle exerce, presque aussi également que la marche,
toutes les parties du corps, fortifie tous les organes, occupe
agréablement l'esprit et forme le jugement en obligeant le ca-
valier à réfléchir, à raisonner; montre l'homme dans une atti-
tude noble, aisée, gracieuse, ne fatigue que les débutants et
ceux qui montent sans principes comme les jockeys qui, sous
prétexte de respirer avec plus de facilité, prennent précisément
l'attitude la plus défavorable au bon fonctionnementde l'ap-
pareil respiratoire et s'exposent, par leur maladresse et par
leur mauvaise tenue, à des accidents souvent fort graves.
Si les écoles d'équitation sont trop abandonnées de nos
jours, ce n'est pas, comme je l'entends dire de tous côtés,
parce qu'on préfère s'adonneràla bicyclette, mais parce qu'on
trouve l'étude de l'équitation entre quatre murs trop longue
et trop ennuyeuse et parce qu'on n'apprend guère au manège
l'équitation d'extérieur.
Il faudrait donc simplifier l'enseignement du manège, de
manière à faire faire aux élèves des progrès aussi rapides que
possible et à les mettre promptement en état de figurer hono-
rablementdans les réunions hippiques,chasses à courre, etc.,
qui plaisent à tant d'amateurs. Il faudrait encore pouvoir en-
seigner la mise en pratique des principes donnés, c'est-à-dire
enseigner la conduite du cheval aux grandes allures, le saut
des obstacles, faire en un mot ce que l'on fait très bien à Sau-
mur, mais le faire encore mieux en confiant cet enseignement
à des hommes qui fussent non-seulement d'habiles écuyers,
mais encore de véritables professeurs. Les jeunes gens ver-
raient alors l'utilité de ces leçons, et ils reviendraientsouvent
à l'Ecole pour se perfectionner.
Évidemmentchaque manège ne peut avoir une installation
suffisante pour répondre aux besoins que je viens d'indiquer
et qui sont sans aucun doute ceux de notre époque. Cela est
d'autant plus fâcheux que les professeurs eux-mêmes qui, en
dehors du manège et de la promenade, ne font pas de sport
ont, aux grandes allures, une tenue un peu guindée; de quoi
les gens du monde se font un argument contre leur ensei-
gnement. Mais il est certain qu'après quelques jours de pra-
tique, ces mêmes écuyers et tous les cavaliers qui ont suivi de
bonnes leçons pratiqueraient incomparablement mieux que
la plupart de nos sportsmenle genre d'équitation où ceux-ci
se croient très habiles.
Pourquoi ne fonderait-on pas à Paris une grande école d'é-
quitation moderne où les différents manèges amèneraient à
des jours convenus leurs élèves? Cet établissementse compo-
serait d'un vaste manège très bien aéré, où une vingtaine de
cavaliers pourraient s'exercer en même temps chacun pour
son compte et exercer leurs chevaux sous la direction de
maîtres expérimentés. Le manège serait entouré d'un prome-
noir pour les spectateurs, élevé de 3 ou 4 mètres au-dessus
du sol. Tout autour du promenoir il y aurait une piste com-
muniquant avec le manège. Les cavaliers pourraient donc,
après avoir préparé quelques instants leurs chevaux dans ce-
lui-ci, passer sur la piste pour les entraîner au trot ou au
galop ou leur faire franchir des obstacles semblables à ceux
du concours hippique, revenir au besoin au manège afin de
triompher, par un travail rationnel, des résistances qu'ils
auraient rencontrées et constater ensuite, par les résultats
qu'ils obtiendraient, l'utilité de cette bonne méthode. La piste
étant parfaitement close, et les obstacles, facilement démon-
tables, pouvant en occuper toute la largueur et être abaissés
ou élevés à volonté, il serait facile de suivre une sage progres-
sion. Les jeunes chevaux prendraientainsi l'habitude de passer
franchement partout sans jamais se dérober, même lorsqu'on
laisserait plus tard un espace vide de chaque côté de l'obstacle.
On sait que dans les concours il arrive souvent que de très
bons chevaux montés par de bons cavaliers se présentent fort
mal, parce que, faute d'une installation suffisante, les proprié-
taires n'ont pu les préparer convenablement. Sous ce rapport,
MONTIGNY
Commandant le Carrousel Louis XV au Concours Hippique à Paris (1887
les cavaliers militaires sont beaucoup plus favorisés que les
civils.
L'établissement tout entier étant couvert, les sportsmen
pourraient le fréquenter par tous les temps. Dans la mau-
vaise saison on irait y faire la promenade quotidienne au lieu
d'aller au Bois. A certaine heure, ou seulement à certains
jours, ce serait un lieu de réunion mondaine qui ne manque-
rait pas d'attraits. On pourrait y organiser de temps en temps
des reprises de manège, des courses avec prix, des exposi-
tions, des conférences hippiques, des ventes de chevaux aux
enchères. On sait la vogue dont jouit chaque année à Paris
le concours hippique: pendant trois semaines le Palais
de l'Industrie ne désemplit pas. Les épreuves qui se succè-
dent sans interruption deviennent à la longue un peu mono-
tones et fatigantes; mais on ne veut pas manquerune journée,
et l'on persiste bravement jusqu'au bout. Les séances de
l'École d'Equitation moderne, qui seraient comme les répé-
titions intimes de la grande fête annuelle, seraient peut-être
encore plus attrayantes parce qu'on serait moins nombreux,
qu'on ne s'y retrouverait que de temps en temps et qu'on
assisterait à lapréparation des chevaux. L'Ecolemoderne de
Paris servirait de modèle à d'autres du même genre en pro-
vince, où les terrains coûteraient moins cher et où l'installa-
tion pourrait d'ailleursêtre moins luxueuse, commel'est, par
exemple, celle des concours hippiques régionaux comparée
à celle du Palais de l'Industrie.
Le progrès en équitation ne consiste pas, comme le pensent
quelques écuyers, dans un retour vers la méthode Baucher
ou aucune autre, si ce n'est peut-être celle du comte d'Aure
légèrement modifiée. Il ne faut pas songer à faire de la masse
des cavaliers des écuyers de cirque; il ne faut surtout pas
compliquer le dressage des chevaux par d'inutiles assouplis-
sements à la cravache, etc.,etc.Mais il ne faut pas croire non
plus que l'équitation peut s'apprendre sans maître. Le comte
de Montigny disait du « passage» que ce n'est pas une fin,
mais un moyen. Cette appréciation fort juste peut s'appliquer
à tout le travail de manège, aussi bien pour l'instruction du
cavalier que pour le dressage du cheval. On ne doit, dans la
pratique, y consacrer que le temps strictement nécessaire,
mais ce travail est indispensable. Il faut que tous les chevaux
de selle, même les chevauxde course, soient très bien mis aux
trois allures, y compris les mouvements de deux pistes au pas
et au petit trot, le reculer, les départs légers au galop, afin
qu'ils puissent manœuvrer facilement sous le cavalier. Alors
le travail à l'extérieur se fera beaucoup mieux, les allures
pourront être développéesavec bien moins de fatigue et les
chevaux pourront passerpartout avec bien moins d'accidents.
Les cavaliers qui n'ont pas reçu de bons principes au ma-
nège— et je ne parle pas ici de ceux qu'on voit le dimanche à
Robinson, dont j'ai d'ailleurs plusieurs fois observé les
efforts intelligents quoique maladroits, mais bien d'un grand
nombre de sportsmen français très connus et de presque tous
les Anglais — ont une très mauvaise main et une tenue en
selle déplorable, malgré une certaine aisance acquise par la
pratique. En général,ils ont les étriers trop courts, y cher-
chent une solidité d'assiette qu'on ne peut obtenir que par
l'étreinte des cuisses et des genoux, ne savent pas faire usage
de leurs jambes pour déterminer les changements de direc-
tion et d'allure, donnent souvent, sans le vouloir, des à-coup
à la bouche du cheval; au trot à l'anglaise, ils reviennent sur
la selle deux fois au lieu d'une à chaque temps, faute de s'en-
lever assez haut, inclinenttrop le haut du corps en avant et
élèvent la tête au lieu de rapprocher le menton du col; au
galop,ils se penchent encore plus en avant, sautent sur la
selle à chaque pas, arrondissent les épaules, balancent les
bras. Tous ces défauts sont précisément ceux de tous les
commençants à leurs premières leçons.
Ce qui est plus regrettable encore c'est que des cavaliers
justement réputés, ayant au manège et à la promenade la tenue
la plus correcte, croient devoir adopter le genre anglais lors-
qu'ils montent en course ou dans un concours. On les voit
alors raccourcir leurs étriers, les chausser jusqu'aux talons,
au risque d'être traînés par leurs chevaux en cas de chute
toujours possible, tenir les coudes écartés du corps, et faire
sans raison de grands mouvements de rendre et reprendre,
ou appuyer les mains de chaque côté du garrot, ce qui rend
impossible toute action juste de la main et, par conséquent,
n'est admissible en aucun cas, jeter le corps en avant et en
arrière en abordant et en franchissant les obstacles, pousser
leurs chevaux à fond de train, croyant ainsi les empêcher de
se dérober, adopter comme chic suprême le geste de lever un
bras en l'air en laissant glisser les rênes pendant le saut, se
recevoir eux-mêmes sur les étriers, les jambes tendues en
avant à la fin du saut, au risque de faire une chute terrible si
l'étrière vient à se rompre, accomplir enfin mille excentricités
de toutes sortes.
Que dis-je? Au manège même, j'ai vu d'habiles écuyers
travailler les mains basses alors que l'encolure de leurs che-
vaux manquait d'élévation, peser du côté droit sur la selle
pendant les pas de côté à gauche et pendant le galop sur le
pied gauche, balancer le corps et les jambes au pas et au trot
espagnolset faire de grands gestes chaque fois qu'ils voulaient
obtenir un changement de pied au galop.
Ceux qui ont quelque expérience de l'enseignementde l'é-
quitation savent combien il faut d'attention et de patience au
professeurpour habituerles commençants à garder une bonne
position, combien il faut leur répéter souvent de tenir la tête
droite et bien dégagée des épaules, de laisser tombernaturel-
lement les épaules en élargissant la poitrine, de tenir les
coudes immobiles, de bien descendre les cuisses sans effort
et de fixer les genoux, afin que s'ils perdent l'étrier il n'en ré-
sulte aucun dérangement d'équilibre, etc., etc. Quant à la
main, ce n'est que par une longue pratique, une attention
constante et aussi une sorte de sentiment inné qu'on arrive à
s'en servir avec toute la justesse et la finesse désirables, et il
faut les leçons d'un bon maître pour qu'on apprenneà donner
à l'animal qu'on monte le port d'encolure et de tête qui con-
vient selon la conformation de chaque cheval et selon la rapi-
dité des allures, de manière à rendre ses mouvements harmo-
nieux et à lui faire dépenser, avec le moins de fatigue possible,
toute l'énergie dont il est capable.
Il est vrai de dire qu'il y a un grand désaccord entre les
maîtres sur une foule de questions;que les uns sont partisans
des étriers courts, tandis que les autres les veulent longs, etc.,
etc. Cela sans doute ne contribue pas peu à détourner les
élèves de toute étude au manège. Ils se disent que, puisque
leurs professeurs ont des avis si différents, c'est qu'ils ne sont
pas bien sûrs de ce qu'ils enseignent et que par la pratique
seule on peut arriver à des résultats suffisants. Mais il est
certain qu'on reconnaîtra toujours, à sa seule position
en selle, le cavalier qui a reçu de bons principes; que, dans
toutes circonstances, il saura mieux qu'un autre tirer parti
d'un cheval quelconque et qu'il aura toujours infiniment plus
de chances d'échapper aux accidents qui arrêtent au milieu
de leur carrière tant de sportsmen pourtant des mieux doués
et des plus intrépides.
C'est pour celaque plus j'yréfléchis,plusilme semble qu'il
est nécessaire d'adopter partout en France un enseignement
unique, officiel, en s'inspirant de ce qu'il y a de bon danstout
ce qui a été publié jusqu'ici. On a fait cela en Allemagne, en
Autriche. Les Belges, à leur tour, plus éclectiques encore,
ont rédigé une méthode qui est jusqu'ici, selon moi, la plus
claire et la plus complète de toutes. Notre pays qui, depuis la
Renaissance, a toujours tenu le sceptre de l'équitation, qui a
inspiré toutes les méthodes publiées à l'étranger, ne saurait
se laisser distancer par ses voisins, et s'il a tant tardé, c'est
sans doute pour produire enfin l'œuvre qui fixera pour long-
temps les règles d'un art que tant de maîtres français ont
illustré. Il ne manque pas dans notre cavalerie d'excellents
écuyers auxquels tous rendent hommage; les écuyers civils
ne jouissent pas comme eux du prestige de l'uniforme et des
cérémonies militaires; il serait juste du moins de ne pas mé-
connaître leurs utiles et consciencieux travaux:ils ont plus de
liberté pour faire des expérienceset pour exprimer leurs idées
M. LE GÉNÉRAL L'HOTTE
Alors Colonel, Écuyer en chef à l'École de Cavalerie.
et c'est sans doute pour cela que notre pays leur est particu-
lièrement redevable d'avoir fondé en France et perfectionné
l'art équestre.
Quand nous posséderonsà Paris une grande école moderne
rappelant celle de Versailles, quand les écuyers civils et les
écuyers militaires, au lieu de se traiter en rivaux, uniront
fraternellement leurs efforts pour mettre au jour la méthode
qu'on attend, alors les manèges civils seront plus utiles encore
à l'armée, et l'équitation française, plus belle et plus correcte
que jamais, répondra vraiment à tous les besoins et permettra
de tirer du cheval tous les services qu'il peut rendre et aussi
toutes les jouissances incomparables qu'il peut donner aux
hommes capables de les apprécier.
HYGIÈNE DES CHEVAUX EN ROUTE
Les longues routes à cheval ou en voiture sont un moyen
plus sûr encore que les courses de juger les vraies qualités
des chevaux, puisqu'elles permettent de constater non seule-
ment la vitesse qu'ils peuvent donner de temps en temps sur
un bon terrain, mais encore la manière dont ils résistent par
tous les temps à des marches prolongées, l'état général de
leurs forces et de leur santé, l'influence qu'exerce la fatigue
continue sur les allures et sur l'appétit: autant de sujets
d'étude fort intéressants pour tous ceux qui veulent jouir
intelligemment de « la plus noble conquête ».
Pour obtenir chaque jour d'un cheval quelconque la plus
grande somme d'efforts qu'il peut donner, et cela sans l'épui-
ser, il faut savoir comment le préparer, le conduire, le soi-
gner. Or, l'expérience m'a appris que les procédés générale-
ment employés jusqu'ici sont fort défectueux.
L'expérience m'a appris que. cela est bientôt dit, et les
écrivains abusent peut-être quelquefois de ce préambule.
Aussi je crois devoir faire connaître tout d'abord en quoi
consiste mon expérience personnelle.
Engagé volontaire en 1868, je fis avec mon régiment plu-
sieurs routes à cheval et la première partie de la guerre de
1870. Après la guerre, je quittai l'armée pour m'adonner
entièrement à la pratique de l'équitation et à l'étude du che-
val. Depuis une vingtaine d'années, j'ai fait tous les ans, à
cheval ou en voiture, plusieurs longs voyages, l'un avec trois
chevaux dont deux pur-sang, un autre de 700 lieues en
70 jours avec une jument anglo-normande âgée de quatre
ans, etc., etc. En 1890, je partis de Châtenay avec ma jument
Hope, âgée de dix-septans, et avec laquelle je voyageaisdepuis
huit ans sans qu'elle eût jamais eu la moindre indisposition;
j'allai de Châtenay à Lille (200 kilom.) en quatre jours, et,
en arrivant,Hope remporta un prix internationalau concours
hippique, dans les chevauxattelés. Je partis alors pour Ypres
en Belgique, où j'eus le plaisir de visiter l'Ecole de cavalerie
et d'admirer l'enseignement équestre si rationnel et si éclec-
tique qui y est donné; puis j'allai à Boulogne-sur-Mer, où je
restai deux mois. Je quittai Boulogne le 14 août après midi,
arrivai le 14 à Étaples, le 15 à Saint-Pol, le 16 à Arras, le 17
à Péronne, le 18 à Saint-Quentin, où je m'arrêtai un jour
chez des amis, le 20 à Carlepont, le 21 à Pierrefonds en pas-
sant par Compiègne; le 22, je rentrai de Pierrefonds à Châ-
tenay (64 kilom.). Pendant toute la route de Boulogne à
Châtenay mon dog-cart contenait trois personnes, trois va-
lises, manteaux, couvertures et ustensiles d'écurie. Entre
Survilliers et Fosses, c'est-à-dire tout à la fin du voyage,
Hope a trotté un kilomètre sans fouet en 2'6".
M'étant d'abord contenté de suivre exactement les règles
données par les hippologues et mises en pratique dans la
cavalerie, je n'ai jamais cessé d'étudier avec grande attention
les moindres incidents que j'ai vus se produire; toutes les
fois que les moyens indiqués ne m'ont pas réussi, j'en ai
cherché de meilleurs. Depuis plusieurs années je n'ai presque
plus rien changé à ceux que j'emploie et, comme ils me
donnent toujours de bons résultats, j'ai pensé que toutes les
personnes qui voyagent pour leur plaisir ou par nécessité,
et particulièrement MM. les officiers de cavalerie, pourraient
tirer profit de l'expérience d'un homme qui n'a jamais eu
d'autre souci en route que d'étudierle cheval et les meilleurs
moyens de le soigner, et qui, sans aucun esprit de dénigre-
ment,donne ses théories pour ce qu'elles valent, souhaitant
seulement que d'autres en profitent.
1
AVANT LA ROUTE
Aucun cheval ne résiste mieux à toutes les fatigues, à
toutes les privations, à toutes les intempéries que le cheval
de pur sang bien constitué et convenablementsoigné; et plus
un cheval a de sang, plus il est en état de supporter une
longue route.
Si l'on prétend généralement que le pur-sang est délicat,
qu'il lui faut des soins exceptionnels, c'est parce qu'on l'ac-
,
coutume à ces soins. Il est certain que si, au sortir d'une
écurie trop chaude, où on l'a à demi étouffé sous des cou-
vertures, on le laisse exposé au froid ou à la pluie, il risquera
fort de tomber malade. Mais ce même animal, on peut faci-
lement l'habituer à un régime tout autre et le rendre aussi
robuste que n'importe quel cheval de ferme. On lui reproche
aussi d'être gros mangeur, ce qui ne s'allie guère, on en con-
viendra, avec une constitution délicate. Quand un animal
fait un travail aussi pénible que celui des chevaux de courses,
il faut le nourrir en conséquence; à travail égal, je n'ai ja-
mais vu les chevaux de pur sang manger plus que les autres,
et il est bien permis de croire que les propriétaires peuvent
se tromper s'ils jugent l'appétit de leurs chevaux d'après les
notes qu'ils payent au marchand d'avoine.
Avant d'entreprendre une route ou de soumettre l'animal
à un travail pénible quel qu'il soit, il faut attendre que sa
croissance soit complètement achevée et que tous ses tissus
aient pris de la force. Contrairement à l'opinion que professent
nos modernes sportsmen, je prétends qu'en règle générale il
est impossible de juger un cheval avant l'âge de cinq ans,
quelle que soit son origine et quelque nourriture qu'on
lui ait donnée depuis sa naissance. Il y a certainement des
chevaux qui sont formés plus tôt, mais ceux-là ne sont pas
toujours les meilleurs. Voilà pourquoi je ne cesserai de répé-
ter que l'organisation et la réglementation des courses sont
fort défectueuses. Le cheval de courses, tel que nous le
voyons aujourd'hui, supporte des fatigues considérables,
d'abord parce que, simple machine,il est bien obligé de fonc-
tionner comme l'exige le mécanicien, ensuite parce qu'il a
de grandes qualités originelles; mais il est loin de faire à
trois ans ce qu'il pourrait faire à cinq ou à six. On ne peut
donc pas le juger à sa valeur et je suis convaincu que beau-
coup de ceux dont la croissance est plus tardive et qui, pour
cette raison, «
claquent » pendant l'entraînement, seraient
devenus plus tard bien supérieurs aux autres. On dit, je le
sais, que « la mère des chevaux n'est pas morte », mais il n'est
pas moins vrai qu'on la tue tous les jours, et il est déplorable,
dans notre pays où tout le monde reconnaît qu-e les res-
sources en chevaux sont insuffisantes, de les voir gaspiller
comme on le fait. Sans parler de tous les excellents chevaux
qui ne résistent pas à des épreuves prématurées, ceux qui
passent pour y avoir résisté et qui sont achetés comme éta-
lons, ne sont-ils pas le plus souvent couverts de tares? « Ça
ne les empêche pas de marcher, dit-on; et ils se refont par le
repos. » Mais peut-on prétendre qu'ils marchent mieux ou
même aussi bien que s'ils n'étaient pas tarés, et que le repos
puisse réparer toutes les lésions qu'ont subies les différents
organes? Et croit-on qu'un animal dont les organes sont en
mauvais état soit l'idéal des reproducteurs?
La seule raison qu'on donne pour faire courir les chevaux
aussi jeunes, c'est que leur entretien est extrêmement coû-
teux. Et, en effet, le public aurait peine à se faire une idée
des sommes folles qui sont dépensées dans les grands établis-
sements d'élevage. Mais j'ai montré dans mon livre l'Éle-
vage, l'Entraînementet les Courses, et dans mon étude pré-
cédente sur. l'Élevage des chevaux de luxe, comment on
pourrait faire d'utiles économies qui permettraient aux pro-
priétaires de garder leurs chevaux plus longtemps et de réa-
liser de plus grands bénéfices.
Si je reviens ici sur ce sujet, c'est parce que le système
adopté dans les écuries de courses exerce à mon avis une
fâcheuse influence sur tous les éleveurs et propriétaires de
chevaux. On les excite de tous côtés à nourrir les animaux et
à les préparer de bonne heure au travail, et cela assurément
est très bon. Mais l'excès est en tout un défaut. Quand l'art
de l'élevage aura fait des progrès, on reconnaîtra qu'en allant
moins vite on ferait de meilleure besogneet que le moyen de
s'enrichir n'est pas de jeter par les fenêtres l'argent qu'on a.
Je crois qu'il vaudrait encore mieux, pourvu qu'on choisît
de bons reproducteurs, nourrir médiocrement les poulains
et les attendre plus longtemps que de les épuiser avant qu'ils
aient la force de résister au travail.
J'ai dit dans l'ouvrage cité plus haut, comment le jeune
cheval doit être élevé, comment il doit être soustrait à toutes
les causes de maladie, sans toutefois être étiolé par des soins
excessifs. Les chevaux, non plus que les hommes, ne sau-
raient s'habituer aux refroidissements; quelques-unspeuvent
y être moins sensibles que d'autres, mais il faut les éviter à
tous, surtout pendant les premières années; si robuste que
soit la constitution, les refroidissements peuventtoujours
avoir des conséquences funestes; les moindres rhumes affai-
blissent les organes respiratoires et les rendent plus sujets à
contracter de nouvelles maladies. Il en est de même pour les
maladiesqui atteignent les os, les tendons et les articulations.
Au contraire, un cheval qui est arrivé à l'âge adulte sans que
ses organes aient souffert devient pour ainsi dire inusable.
Il va sans dire que le cheval avec lequel on se propose de
faire une longue route doit être dressé et avoir subi un en-
traînement progressif. Cet entraînement est une chose fort
simple et peut même se faire en route si l'on n'est pas pressé,
car il n'est pas de meilleur entraînement que les voyages.
Quand on sait juger les moyens de l'animal, ne pas le surme-
ner, il s'habitue ainsi peu à peu non seulement à la marche,
mais aux changements de nourriture et d'écurie, aux varia-
tions de température, etc. Allant constammenten ligne droite
sans revenir chaque jour au même endroit, trouvant toujours
sa nourriture et son repos au bout de la route, il acquiert
tout naturellement l'impulsion qui fait défaut à tant de che-
vaux dressés exclusivementau manège ou même sur des ter-
rains peu éloignés de leur écurie accoutumée.
Si donc on veut faire faire une route à un cheval âgé,
il suffira de lui donner pendant quelque temps d'avance
une bonne nourriture, en augmentant graduellement sa
ration jusqu'à 12 litres d'avoine, 3/4 de foin, une botte de
paille, et de lui faire faire, comme travail préparatoire, la
moitié de ce qu'il devra faire en route, soit cinq lieues si les
étapes doivent être de dix lieues, et toujours à des allures
bien réglées. S'il s'agit d'une route d'entraînement,on peut
partir avant même que le cheval soit en condition, en ayant
soin de ne lui faire faire en commençant que de petites étapes
et de lui donner du repos chaque fois qu'on voit qu'il en a
besoin. Il est inutile que le cheval soit trop haut de condition
u départ. Il suffit d'augmenter de jour en jour sa ration
pendant la route. Mais il faut surtout se bien persuader qu'il
n'y a pas de chevaux « paresseux» et qu'ils font toujours
tout ce que l'état de leurs forces leur permet de faire. S'il ne
vont pas aussi vite qu'on voudrait, c'est la vigueur physique
qui leur manque, jamais la bonne volonté. Il serait donc
aussi inutile que cruel de vouloir obtenir davantage par des
coups:les pauvres bêtes marcheraient encore moins bien le
lendemain.
II
CONDUITE DU CHEVAL EN ROUTE
Je ne suis point d'avis que l'on parte de très grand matin,
n'importe en quelle saison, à moins de nécessité. Ayant des
étapes de dix lieues à faire, le mieux est de faire cinq lieues
le matin de 8 heures à 10 heures et cinq le soir de 2 à 4, en
faisant de préférence la plus longue distance le matin.
Si l'on part de trop bonne heure, même en été, le cheval
n'a pas eu assez de repos pendant la nuit; on l'a fait manger
trop tôt ou il n'a pas eu le temps de digérer; il voyage, il est
vrai, avant que le soleil soit très ardent, mais il attend trop
longtemps son deuxième repas et ensuite il a trop chaud à
l'écurie. La transpiration pendant la marche ne fait jamais de
mal quand elle n'est pas le résultat d'une vitesse excessive,
tandis que la transpiration à l'écurie est toujours nuisible,
parce que le refroidissement lui succède sans que, le plus
souvent, on y prenne garde.
Autrefois je jugeais préférable de faire l'étape d'une seule
traite, croyant que le cheval, après s'être reposé pendant
l'après-midi et toute la nuit suivante, devait être plus frais
pour repartir le lendemain. J'ai reconnu que ce système est
mauvais. Lorsque le cheval a fait six ou sept lieues, la fatigue
commence et le reste de la route l'épuisé. Le repos prolongé
qui vient ensuite ne fait qu'engourdir ses membres. Il se fa-
tigue certainement moins en faisant sept lieues le matin et
six ou sept l'après-midi qu'en faisant dix lieues sans se repo-
ser. C'est seulement quand l'étape n'a pas plus de huit lieues
qu'il n'est pas mauvais de la faire d'une seule traite. Je ne
m'occupe ici, bien entendu, que de la généralité des chevaux
de service, et je laisse de côté les voyages extraordinairesac-
complis par des cavaliers désireux de se faire remarquer. Ces
tours de force ne sauraient, d'ailleurs, se renouveler souvent
avec les mêmes animaux, si bons qu'ils soient, et je ne puis
que plaindre ceux dont on exige de pareils efforts.
Le seul inconvénient qu'il y ait à couper l'étape en deux,
c'est qu'il faut desseller ou dételer deux fois, faire deux fois
le pansage, etc., ce qui prend beaucoup de temps et donne
un surcroît de travail; cependant, je crois qu'à la fin de la
journée la fatigue est moins grande aussi bien pour les
hommes que pour les chevaux. Quand un régiment est en
route, les hommes levés de très bonne heure, fatiguéspar
une longue marche, arrivant tard à l'étape, ont besoin de se
réconforter eux-mêmes et n'ont pas grand goût à s'occuper
d'abord de leurs chevaux; dans l'après-midi
,
ils ne savent
que faire et se fatiguent encore à flâner dans la ville, sans but.
Au besoin, je préférerais que l'on fît au milieu de l'étape une
grande halte d'environ deux heures,pendant laquelle hommes
et chevaux mangeraient et se reposeraient; il va sans dire
que les bêtes devraient alors être constamment surveillées
afin d'éviter les accidents.
En voyageant ainsi, les chevaux ne font que trois repas
par jour, ce qui est le plus pratique. S'ils en font quatre, il
n'y a pas assez de temps pour laisser faire la digestion et
marcher entre les repas. Je crois qu'il est préférable, quand
rien ne s'y oppose, de donner le premier repas à 6 heures ou
6 heures 1/2 et de se mettre en route vers 7 ou 8 heures.
Avant de partir il faut savoir exactement ce que le cheval a
bu et mangé, examiner l'état des membres, la ferrure, s'assu-
rer que toutes les pièces du harnachementsont en bon état;
si quelques parties du corps ont été endolories, on a dû faire
faire la veille au harnachement les réparations nécessaires;
tout au moins on aura soin de placer sous la selle ou sous le
harnais des morceaux de peau de mouton, ou mieux de che-
vreuil qui devrontporter à côté de l'endroitblessé, de manière
à éviter tout frottement sur la partie malade.
La position du cavalier à cheval a une très grande impor-
tance. Il ne doit pas avoir les étriers trop courts, ni être assis
trop en arrière, ce qui fatiguerait considérablement et pour-
rait blesser le rein. C'est sur le dos, c'est-à-dire sur la partie
du corps qui fait suite au garrot, que le cheval peut porter le
plus de poids. Quand le cavalier est bien placésur une bonne
selle, qu'il est attentif à bien régler les allures et qu'il sait se
lier à tous les mouvements du cheval sans s'y abandonner
nonchalamment, il ne blesse jamaissa monture. Le pansage
bien fait est encore un moyen très efficace de prévenir les
blessures de la selle et du harnais. J'ai souvent observé que
des chevaux blessés en routeavaientété mal pansés. Pour ma
* part, je n'ai jamais eu un cheval blessé sous moi pendant les
étapes les plus pénibles.
En partant, il faut faire au moins deux kilomètres au pas,
puis deux kilomètres au trot, afin que la circulation et la
respiration ne s'activent que progressivement; après quoi,
on met pied à terre et l'on resserre modérément les sangles.
Cette opération doit être faite avec le plus grand soin. Le
cheval a dû être suffisamment sanglé au départ pour que le
harnachement ne se soit pas déplacé, et il faut, lorsqu'on
ressangle, éviter de tirer la selle ou le tapis de manière à re-
brousser le poil ou à former des plis. Le cheval attelé n'a ja-
mais besoin d'être fortement sanglé. Après avoir fait encore
un kilomètre au pas, il est très bon de faire 5oo mètres au
galop sur le pied droit, puis 5oo mètres sur le pied gauche, à
une allure modérée et bien soutenue. Cela permet à un bon
cavalier de se rendre compte de l'élasticitédes mouvements,
de la souplesse des articulations, du degré de fatigue que le
cheval a éprouvé la veille, du membre ou des membres qui
ont le plus souffert. En même temps, cet exercice déraidit
tous les muscles. Mais je reconnais que ces avantages
n'existent pas pour les cavaliers médiocres, et qu'il vaut mieux
interdire absolument le galop aux hommes de troupe.
La vitesse de la marche peut varier de huit à douze kilo-
mètres à l'heure, selon les moyens des chevaux et selon la
nature du terrain. Avec ma jument Hope, je faisais ordinai-
rement douze kilomètres à l'heure, et il m'est arrivé assez
souvent de faire des étapes de dix à douze lieues, à raison de
quatorze kilomètres à l'heure, sans qu'elle en ressentit la
moindre fatigue. Pour la cavalerie, neuf à dix kilomètres
sont une excellente moyenne.
Quand la route est plate, il est bon d'adopter comme règle
de faire trois kilomètres au trot et un kilomètre au pas; si
l'on est pressé, 5oo mètres au pas suffisent entre chaquetemps
de trot. Quand le terrain est accidenté, il faut monter et des-
cendre toutes les côtes au pas et ne trotter que sur le plat.
Et, dans cette manière de monter et de descendre les côtes,
il y a de grandes précautions à observer. La plupart des co-
chers, commis-voyageurs,paysans, lorsqu'ils ont monté une
côte au pas, reprennent le trot avant d'êtrearrivés au sommet;
les chevaux y sont même tellement habitués qu'ils repartent
d'eux-mêmes. Cela est très mauvais. L'animal, un peu fa-
tigué, quelquefois même essoufflé par les efforts qu'il a faits
en montant, doit continuer d'aller au pas pendant une cen-
taine de mètres après être arrivé au point le plus élevé; le
passage du pas au trot, même à plat terrain, nécessite un ef-
fort de l'arrière-main; en montant une côte,cet effort est
beaucoup plus considérable,et si on l'exige de chevaux fati-
gués, les membres postérieurs ne tardent pas à s'user, et les
mouvements se détraquent. Tousles chevaux que j'ai eus ont
toujours pu monter les côtes au grand trot sans la moindre
irrégularité dans les battues, et j'attribue cela surtout à ce
que je les ai toujours maintenus au pas dans les montées
quand j'étaisen voyage ou qu'ils faisaient un service fatigant,
et à ce que j'ai eu grand soin de ne jamais forcer leurs allures
sur n'importe quel terrain. Lorsqu'on passe du trot au pas,
ce sont les membresantérieurs qui ont le plus à faire pour re-
tenir la masse; il est donc très importantde ne jamais passer
du trot au pas dans une descente. Si l'on est très pressé, ou
si le terrain très accidentén'offre que peu d'occasions de trot-
ter, on pourra partir au trot avant d'arriver au bas de la
côte, mais à une allure modérée et bien soutenue, qu'on n'al-
longera un peu qu'en arrivant sur le plat, et continuer de
trotter pendant quelques instants au commencement de la
montée; mais, une fois qu'on a pris le pas, il faut toujours
aller à cette allure jusqu'au point le plus élevé, et commen-
cer de même lesdescentes.
Un préjugé très répandu, même dans la cavalerie, est de
croire qu'il vaut mieux marcher sur les bas-côtés que sur le
milieu de la route. Cette opinion est tout à fait erronée.
Assurément, le terrain mou est meilleur pour les pieds que
le terrain dur, mais il est plus fatigant pour les tendons et les
articulations. J'ai constaté plusieurs fois, pour ma part,
qu'après un long trajet à travers champs, les chevaux ont les
membres plus enflés qu'après la même distance parcourue sur
des routes dures. Or, le pied étant protégé par une bonne
ferrure, c'est la fatigue des tendons qu'il faut surtout éviter.
Il en est, d'ailleurs, des chevaux comme des hommes, et il est
facile à n'importe qui de se rendre compte qu'avec des chaus-
sures aux pieds, il est moins pénible à l'homme de marcher
sur un sol dur que sur un sol mou. Cette raison serait déjà
concluante,mais ilyen aune autre:les bas-côtés sonttoujours
fort mal entretenus, ou plutôt ne le sont pas du tout; on y
rencontre à chaque instant des pierres, des pavés,des tessons
de bouteilles, des trous de taupes, etc. Même s'ils étaient bien
soignés, ils seraientencore sillonnés, de distance en distance,
par les rigoles creusées pour l'écoulement des eaux. Il est
donc préférable de marcher sur le milieu de la route, même
quand c'est une chaussée mal pavée, comme il y en a encore
beaucoup; le cheval s'y habitue, n'y est pas à chaque instant
surpris par un changement fortuit et y court bien moins de
risques d'accidents1.
Les routes entièrement macadamisées sont de beaucoup
1. Depuis que cette étude a été publiée, j'ai reçu plusieurs lettres d'offi-
ciers de cavalerie critiquantmon opinion sur les inconvénientsdes bas-
côtés. En principe, je suis tout à fait d'accord avec eux. Il est certain
qu'un sol demi-dur, élastique comme celui d'un terrain de courses ou
d'un bon manège, serait de beaucoup préférable à un sol dur. Mais sur
quelles routes ce sol existe-t-il? J'ai beau chercher dans mes souvenirs,
je ne me rappelle rien de semblable, sinon pendant 2 ou 3 kilomètres
par-ci par-là. Je persiste donc à croire qu'entre deux maux il faut choisir
les meilleures à tous les points de vue. Mais au lieu de réparer
le macadam par petites places sur toute la largeur de la route,
de telle sorte que les voitures, fortement cahotées, y creusent
de nouvelles ornières avant que le sol soit durci, ne vaudrait-
il pas mieux réparer d'abord un côté, le rouler, le niveler,
puis réparer de même l'autre côté? On répondra que, dans
bien des localités, il n'y a pas de rouleaux. C'est ce dont je
me plains, moi qui paye exactement mes contributionset qui
serais heureux d'en payer davantage si l'administration dai-
gnait prendre les mesures nécessaires au bien-être général.
Il me semble d'ailleurs — bien que je ne sois pas fort com-
pétent en matière de voirie — qu'il serait plus économique
d'employer le matériel nécessaire pour que les réparations
fussent bien faites, que d'avoir à les recommencer continuel-
lement. En tout cas, je sais que le mauvais état des routes
cause aux voyageurs des préjudices considérables (ressorts
cassés, roues disloquées, etc.), et que, si cette considération
ne paraît pas suffisante, la Société protectrice des animaux
ferait bien d'intervenir en faveur des chevaux. A chaque
instant, des charretiers sont obligés de frapper à tour de bras
sur les malheureuses bêtes pour sortir d'un mauvais pas, et
c'est à eux seuls qu'on s'en prend. Pourtant,il leur est souvent
impossible de prévoir avant de partirles difficultés qu'ils ren-
contreront, et, une fois en route, il faut bien qu'ils arrivent.
Il existe encore des routes en vieux pavés avec des trous et
des bosses dont rien ne peut donner une idée; d'autres dont
le milieu seul est pavé sur une largeur relativement très res-
treinte et bordé, de chaque côté, par des chemins encore plus
étroits et tout à fait impraticables.
le moindre et que le milieu de la chaussée, quoique souvent bien mal
entretenu, est toujours préférable aux bas-côtés; pour ma part, malgré
l'opinion généralement admise, c'est toujours sur le milieu de la chaussée
que je voyage et jusqu'icijen'aijamais eu uneseulefois unchevalboiteux
en route. Quant à la question du bruit de la marche, elle n'a d'impor-
tance pour les cavaliers militaires que lorsqu'ils sont à proximité de
l'ennemi. C'est donc un cas exceptionnel, qui n'a aucun rapport avec
l'hygiène des chevaux en route.
Les régiments en marche, auxquels il va sans dire que tout
doit céder le pas, ne devraient jamais, à mon avis, se diviser
en deux colonnes pour laisser la chaussée aux autres voya-
geurs. C'est le contraire qui devrait avoir lieu.
Pendant toute la route il faut être très attentif aux moindres
« feintes », retirer immédiatementles pierres qui peuvent se
prendre dans les pieds des chevaux et remédierle plus promp-
tement possible à tous les accidents. Lorsqu'on ne découvre
pas la cause d'une boiterie, il serait absurde de croire que
l'animal fait semblant de souffrir. Ce n'est que l'ignorance
des cavaliers, des maréchauxet même de certains vétérinaires
qui peut se contenter d'une semblable supposition ; toutes
les fois qu'un cheval boite, si peu que ce soit, c'est parce qu'il
souffre réellement, et dès qu'il ne souffre plus, il cesse de
boiter.
Il y a des chevaux qui sont fort sensibles aux piqûres des
taons et même des mouches ordinaires. Cela vient de ce qu'ils
n'y sont pas habitués, et le mieux est, à mon avis, de ne rien
faire pour les en préserver. Quand il y aurait cinquante taons
attachés à l'encolure de mon cheval, je ne fais jamais un
geste pour les chasser ou les tuer, et je n'ai jamais eu de che-
vaux qui ne s'y accoutumassentpas.
Avant d'arriver à l'étape, il faut marcher au pas pendant
1 500 ou 2 000 mètres ou même davantage, selon la tempé-
rature et selon le travail qu'ont faitles chevaux,afin que la cir-
culation du sang se ralentisse progressivementet qu'ils soient
secs en arrivant. Il faut encore, autant que possible, arriver
avant que le soleil soit couché, pour qu'on puisse plus facile-
ment, au besoin, achever de les sécher.
III
JOINS D'ÉCURIE
Aussitôt arrivé à l'étape il faut desseller ou dégarnir le
cheval et bien se garder de le faire entrer à l'écurie, si ce n'est
pendant quelques instants pour le laisser uriner, car il y a des
chevaux qui se retiennenttant qu'ils ne sont pas sur la paille.
On l'attachera dehors, n'importe par quel temps, en évitant
seulement les courants d'air, et on le laissera complètement
tranquille — pendant une demi-heure environ — jusqu'à ce
qu'on sente, en posant la main sur les différentes parties du
corps, qu'il commence à se refroidir. Si on le bouchonnait
pendant que la peau est encore chaude, on ne ferait que
l'échauffer davantage et augmenter ou ramener la transpira-
tion.
Lorsque nous-mêmes, ayant chaud, nous nous frottons
avec des serviettes, nous sommes promptement secs; mais
nous avons commencépar enlever nos vêtements,ce qui nous
a refroidis. Si l'on rentre le cheval à l'écurie avant qu'il ait
été complètement séché, ou même aussitôt après, le change-
ment de température augmente inévitablement ou ramène la
transpiration, et celle-ci, en se refroidissant ensuite sur le
corps, peut occasionner beaucoup de mal.
On se contentera donc, en attendant, de nettoyer, avec une
éponge trempée dans l'eau — ou mieux dans l'eau vinaigrée
—et soigneusementpressée de manière qu'elle soit seulement
humide, les yeux, les naseaux, la bouche, le dessous de la
queue, les parties sexuelles et les mamelles. Lorsqu'on se
sert pour la tête et les naseaux d'une éponge pleine d'eau,
comme c'est la coutume, cela amène souvent un jetage assez
abondant ou même du rhume. On lavera ensuite à grande
eau le dedans des pieds et le tour des sabots, en ayant soin de
ne pas mouiller les pâturons, ce qui occasionnerait des cre-
vasses; on examinera avec soin l'état de la ferrure, pour
s'assurer qu'elle n'est pas trop usée, que les fers ne se sont
pasdéplacés, qu'il ne manque pas de clous, que les rivets
tiennent bien et n'excèdent pas la corne et, au besoin, on
conduira le cheval à la forge aussitôt aprèsle premier repas.
On regardera si les membres n'ont reçu aucune blessure et
si aucune partie du corps n'a été meurtrie par le harnache-
ment; dans le cas où quelques places seraient excoriées ou
endolories, il faudrait les bassiner avec de l'eau phéniquée
ou du vinaigre saturé de gros sel. Si le cheval se coupe et
qu'il soit impossible d'y remédier par la ferrure t, on mettrait
le lendemain des guêtres « à la marchande» faites avec des
morceaux de couverture ou de grosse étoffe. Pendant que le
cheval restera attaché, on examinera ses attitudes, qui indi-
queront s'il y a fatigue générale ou si un membre a souffert
plus que les autres; ce n'est pas en arrivant, mais seulement
aprèsle repos et par conséquentsurtout le matin, qu'on peut
se rendre compte de l'état des membres par le toucher;à
moins qu'il y ait une entorse ou un effort grave, l'engorge-
ment n'existe jamais après la marche.
De temps en temps on savonnera les pâturons et le tour
de la couronne, mais il faut avoir soin de rincer de manière
à ne pas laisser de savon qui irriterait la peau, et de bien
sécher ensuite, car l'humidité et la malpropreté sont les prin-
cipales causes, sinon les seules, des crevasses et des eaux-
aux-jambes; il faut aussi éviter de tondre ces parties:on peut
seulement couper les poils à un boncentimètre de la racine.
S'il fait du soleil, le cheval sera promptement sec; s'il
pleut, on s'assurera fréquemment de la température de la
peau et de temps en temps on passera le couteau de chaleur.
C'est seulement quand la peau deviendrafroide qu'on pourra,
si le temps est humide, rentrer le cheval à l'écurie pour faire
le pansage; s'il ne pleut pas, on fera le pansage dehors:on
brossera vigoureusement tout le corps, avec un bouchon de
paille ou la brosse en chiendent,dans le sens et à contre-sens
du poil, puis on donnera un dernier coup de brosse pour
lisser le poil. On néglige trop souvent les parties qui ont le
plus besoin d'être séchées et nettoyées:les oreilles, l'auge et
la gorge, les membres, la crinière et la queue. Les membres
i. Je n'ai pas ici à m'occuper de maréchalerie. Cependant, je dirai que
presque toujours en voulant appliquer aux chevaux qui se coupent une
ferrure spéciale, on ne fait qu'augmenterle mal. Le mieux est, d'après
mes observations, delaisser au pied son aplomb naturel (ferrureWatrn)
et de mettre une ferrureordinaire, plutôt même un peu large, pour que
l'appui sur le sol puisse se faire franchement.
doivent être bien frictionnés de bas en haut, les pâturons et
le tour de la couronne brossés de manière qu'il n'y reste pas
de poussière.
On a généralement coutume de laver les membres à grande
eau et même quelquefois tout le corps, ou de passer les cher
vaux à l'abreuvoir. Cela sans doute serait bon si l'on séchait
ensuite complètement. Mais il faut pour cela un temps consi-
dérable etjamais les chevaux ainsi lavés nesont secs lorsqu'ils
rentrent à l'écurie. En passant sur les membres une éponge
mouillée,on leur donne l'aspectde la propreté, mais en réalité
on laisse la poussière et la crasse aux poils, et les membres
restent pendant longtemps humides.
Le seul cas où il soit indiqué de laver les membres et même
le ventre des chevaux, c'est quand ils sont couverts d'une
boue liquide : liquide pour liquide, l'eau propre est évidem-
ment préférable, mais je conseille alors l'eau tiède, surtout
pour le ventre:quand la boue n'est pas très liquide, il vaut
mieux la laisser sécher et bien brosser ensuite.
Le cheval étant complètement séché et nettoyé, on lui
graisserales pieds avec l'onguent ad hoc ou, à défaut, avec du
saindoux; seuls, les commis-voyageursles noircissent, ce qui
est fort laid et fort sale. Si la corne est sèche et cassante, un
excellent système que m'a indiqué M. Hennau, vétérinaire
de 1rc classe à l'École d'équitation d'Ypres, consiste à ne
jamais la mouiller et à faire tous les deux jours, sur le tour
de la couronne, une légère friction avec de l'huile de laurier.
On rentrera ensuite le cheval à l'écurie et on lui donnera sa
ration de foin; s'il a été long à se sécher, on aura pu lui don-
ner cette ration dehors; quand il en aura mangé une partie,
on le fera boire;si l'eau sort d'un puits, elle devra être tirée
quelque temps à l'avance et on y ajouteraun peu d'eau chaude,
on la blanchira avec une poignée de son, passée à traversun
linge, qu'on ne laissera pas manger au cheval s'il doit mar-
cher après son repas;on laissera boire à volonté,puis aussitôt
on donnera l'avoine et on fera la litière.
Jusqu'à ces derniers temps, j'étais d'avis que les flanelles
et les bandages de toute sorte ne servent pas à grand'chose.
Aujourd'hui,jesuis convaincu qu'ils sont toujours nuisibles.
S'ils ne sont pas serrés, ils ne soutiennent pas les tissus et ne
font qu'attirer et conserver la chaleur; s'ils sont tant soit peu
serrés, ils compriment les tendons sans soutenir les parties
latérales du membre, où se forment les tumeurs. Le seul
moyen de prévenir l'engorgement des membres, les molettes
et les vessigons consiste: 1° à ne pas exiger du cheval un
travail au-dessus de ses forces, à éviter, autant que possible,
les glissades, fauxpas et tous les efforts violents,surtout pen-
dant les jeunes années; 2° à frictionner et masser avec soin
les membres après le travail. Les frictions et le massage ne
doivent pas être faits immédiatement en rentrant de l'exer-
cice, mais une bonne demi-heure après, c'est-à-direquand la
circulation du sang s'est ralentie. Au besoin, on les recom-
mencera trois ou quatre fois àune demi-heure d'intervalle.
Le massage se fait en pressant modérément avec les doigts
de chaque côté du tendon et de bas en haut, depuis le boulet
jusqu'au-dessus du genou ou du jarret.
Le pansage ayant été bien fait en arrivant, il n'est pas utile
de le recommencer dans l'après-midi si le cheval n'a pas
marché; on pourra cependant le faire sortir quelques instants
pour le promener au pas et lui donner de nouveau un bon
coup de brosse pour activer la circulation et déraidir les
membres.
Je n'approuve pas qu'on donne, en route, un jour complet
de repos de temps en temps. Mieux vaut faire ce jour-là une
demi-étape au pas: c'est toujours autant de gagné sur la dis-
tance qui reste à parcourir, et cela repose mieux les chevaux
que s'ils restaient immobiles à l'écurie pendant environ
trente-six heures.
La ration doit être distribuée, comme je l'ai dit, en trois
fois, par parties à peu près égales, le plus fort repas étant
réservé pour le soir. Supposant qu'elle soit de 10 litres d'a-
voine, 3/4 de foin et une botte de paille, on donnera le matin
1/4 de foin et 3 litres d'avoine; à midi, 1/4 de foin et 3 litres
d'avoine; à 6 ou 7 heures, 1/4defoin, 4 litres d'avoine et la
botte de paille. Si l'on fait au milieu de la journée un arrêt
assez long, on pourra donner 1/4 de la botte de paille. C'est
une grande faute de faire partir les chevaux presque à jeun le
matin et de donner le dernier repas à 4 ou 5 heures.
Il est très important de regarder chaque jour comment se
fait la défécation, en route et à l'écurie. Quand on s'aperçoit
que pendant la marche le cheval se vide beaucoup, il faut,
autant que possible, ralentir les allures. J'ai constaté souvent
que, dans ce cas, il est bon de donner du son mélangé avec
l'avoine. En règle générale, le foin, l'avoine et la paille cons-
tituent dans nos climats la meilleure nourriture pour les
chevaux et je crois qu'il faut éviter de faire des substitutions
d'orge, de maïs, etc. On cite souvent le proverbe:« Cheval
de paille, cheval de bataille» : aussi ai-je pendant longtemps
nourri mes chevaux presque exclusivementà l'avoine et à la
paille; mais j'ai reconnu depuis que le foin est indispensable
surtout quand l'animal marche pendant longtemps entre ses
repas, et qu'il donne bien plus de vigueur que la paille.
On a encore dans bien des endroits un préjugé contre
l'avoine et le foin nouveaux. Pour ma part, je les emploie
depuis longtemps avec succès. Il faut, d'ailleurs,tenir compte
de la qualité des récoltes des pays qu'on traverse. Quand
l'avoine vieille et le foin vieux sont bons et bien conservés,
on peut certainement en faire usage; mais pour peu qu'ils
soient altérés, je leur préfère de beaucoup l'avoine et le foin
nouveaux. Le pain, le blé, les féverolles, les carottes, etc.,
sont en quelque sorte des aliments de luxe, dont les chevaux
se trouveront bien, selon les cas, quand on pourra leur en
donner comme supplément de nourriture. Le sucre est bon
aussi, mais en petite quantité. Je conseille de s'abstenir de
toutes boissons excitantes.J'ai souvent entenduparler de che-
vaux auxquels,soit avant une course, soit pendant une longue
route, on a fait prendre du vin sucré, du Champagne, etc.
Uneseule fois j'ai essayé de faire prendre deux chopes de
bière à majument Joyeuse qui était attelée enleaderen tandem
et qui me paraissait fatiguée:quelques instants après, elle
s'abattitcommeune masse et se couronna jusqu'à l'os. Depuis
je n'ai jamais renouvelé semblable expérience. Cependant
j'ai donné quelquefois à ma jument Hope du café sucré, dont
elle se trouvait très bien.
Le pansage du matin a une très grande influence sur la
santé du cheval. Il n'a pas tant pour but de faire briller le
poil que d'appeler le sang à la peau. Une friction bien faite à
l'étrille est un stimulant énergique qui ne doitpas être négligé
même avec les chevaux de sang;elle doit être suivie d'une
friction vigoureuse à la brosse en chiendent sur toutes les
parties du corps et notamment sur les membres, les tendons,
les articulations. C'est sans doute grâce à ce pansage du
matin, que l'on fait à peu près partout tant bien que mal, que
les chevaux résistent mieux que nous aux intempéries et aux
différentes causes de maladies. En activant la circulation, il
facilite la respiration et la digestion, qui sont les fonctions
principales de tout organisme animal, et il stimule l'appétit.
On s'assurera de nouveau, avant de partir, que la ferrure
est en bon état et, si les membres sont engorgés, on fera un
bon massage.
Quand les chevaux sont soignés comme je l'ai dit, il vaut
beaucoup mieux ne pas les tondre;on ne leur mettra jamais
de couvertures,si ce n'est lorsqu'ils doivent rester immobiles
dehors au froid ou à la pluie:ils ne s'enrhumerontjamais et
seront beaucoup moins sensibles au froid en sortant de
l'écurie.
En temps de guerre, il n'est pas possible de prendre toutes
les précautions que j'ai indiquées;il va sans dire que les che-
vaux, comme les hommes, sont exposés à toutes sortes de
maladies comme aux blessures et à la mort. Mais ils résiste-
ront d'autant mieux au manque de soins qu'on les aura mieux
soignés en temps de paix.
Les écuries doivent être assez élevées pour que la quantité
d'air soit suffisante, claires, peu chaudes et absolument
exemptes de courants d'air. Tous les systèmes de drainage
sont mauvais;les eaux doivent s'écouler d'une manière appa-
rente jusqu'au dehors:là seulement elles peuvent tomber
dansdes conduits. Des rangées de boxes dont chacun peut se
diviser en deux stalles sont les constructions les plus saines
et les moins coûteuses. Ce système devrait, à mon avis, être
adopté dans les grands établissementset dans tous les quar-
tiers de cavalerie.
L'ALIMENTATION ET L'HYGIÈNE
DU SOLDAT ET DU SPORTSMAN
Qu'il me soit permis, une fois encore, de sortir de mon rôle
habituelet, au lieu de traiter une question purement hippique,
d'aborder un sujet qui d'ailleurs intéresse au plus haut point
les fervents de tous les sports.
ON NE SAIT PAS MANGER:les prétendus gourmets commettent
à chaque instant des fautes énormes au point de vue gastro-
nomique;Brillat-Savarin, lui-même, au milieu d'excellents
conseils, a propagé de nombreuses hérésies; quant aux soi-
disant médecins-hygiénistes, ils semblent ne rien savoir de
la nature et des effets des aliments, même des plus usuels, de
leur influence sur la production de toutes les maladies et de
l'action thérapeutique qu'ils pourraient au contraire exercer,
de préférence à presque tous les médicaments.
Les disciples d'Esculape s'acharnent de plus en plus à
découvrir de nouveaux poisons plus subtils les uns que les
autres, dont ils prétendent se servir pour guérir nos maux,
faisant en quelque sorte cause commune avec tous les fabri-
cants de denrées alimentaires fin-de-siècle, tous les usiniers
progressistes, dont les produits détruisent nos organes,
sèment partout la mort plus rapidement et plus sûrement que
l'ont jamais fait les guerres les plus barbares—alorsqu'ilsuf-
firait, j'en ai la conviction, pour prévenir et vaincre les mala-
dies, de savoirprescrire une sage hygiène et une alimentation
convenable.
Sans vouloir remonter trop haut dans l'histoire du monde,
auquel il est de mode aujourd'hui d'attribuer des milliards
d'années — on ne dit pas au juste combien — d'existence,
arrêtons-nousseulementà 6ooo ans d'ici, au bon vieux Para-
dis terrestre.
Le sens de la légende du fruit défendu n'a jamais, à ma
connaissance du moins, été expliqué jusqu'ici d'une manière
satisfaisante. Quel est ce fruit auquel Dieu aurait interdit à
l'homme de toucher? Est-ce la pomme elle-même? ou faut-il
y voir une allusion à quelqueautre objetde notre convoitise?
Remarquons d'abord la précision de l'Écriture, qui prête à
Dieu ce langage:« Mange de tout arbre du jardin; mais de
l'arbre de science de bien et de mal tu n'en mangeraspoint;
cardès le jour que tu en mangeras, tu mourras de mort. »
D'après cela, on peut admettre que l'homme aurait su, par
révélation, dès son apparition sur cette terre, ce qu'il pouvait
manger et ce dont il devait s'abstenir; que, s'il avait obéi, il
n'eût été sujet ni à la maladie ni à la mort. Mais il céda à la
curiositéet à la gourmandise,voulut inventer chaque jour des
mets nouveauxet finit par oublier complètementles prescrip-
tions qu'il avait reçues. Delàseraient venus tous les maux de
l'humanité.
C'est à la science qu'il appartiendrait aujourd'hui de retrou-
ver la tradition perdue et de nous rapprendre comment nous
devons nous nourrir. Peut-être reviendrions-nous alors à la
santé parfaite et vivrions-nous éternellement, car si tels et tels
aliments sont la cause de telles et telles maladies, il est évi-
dent qu'il suffirait de supprimer la cause pour que, peu à peu,
le mal disparût, tandis que, quelle que puisse être l'efficacité
de certains remèdes, il est impossible que l'effet ne persiste
pas tant que la cause persistera. Quoi qu'il en soit, je m'é-
tonne que, depuis tant de siècles, les hommes qui se sont
spécialement adonnés à l'étude de l'hygiène et de la thé-
rapeutique soient encore ignorants comme des carpes sur
les questions les plus simples de l'alimentation, ainsi que le
prouvent les plus récentes études médicales publiées sur ce
sujet.
Il est évident que la nourriture doit, avant tout, réparer les
forces et entretenir la santé; que, par conséquent, si l'on
recherchedes aliments nuisibles et si l'on s'habitue à les trou-
ver bons, on fait preuve de mauvais goût, ON NE SAIT PAS MAN-
GER. Ce n'est que par une sorte d'entraînementque l'on arrive
à aimer les gibiersfaisandés, les mets sucrés, la cuisine dite
raffinée, les liqueurs.
Je n'oserais me permettre de donner des conseils aux ma-
lades : la Faculté pourrait y trouver à redire. Je m'adresse
seulement ici aux gens bien portants, particulièrement aux
soldats et aux sportsmen désireux de conserver leur santé et
tous leurs moyens physiques. Généralement, la vie active
qu'ils mènentexcitechez eux l'appétit et, comme leurs organes
sont en bon état,ils digèrent et assimilent bien les aliments.Il
semblerait dès lors qu'ils n'eussentrienà redouter. Mais l'em-
bonpoint, puis l'obésité, sont là quiles guettent et quivontles
abattre d'autant plus sûrement qu'ils sont sans méfiance. Peu
à peu la graisse, envahissant les tissus, gênera le fonctionne-
ment des organes essentiels, qui se trouveront comme resser-
rés entre des murs de plus en plus épais; la circulation sera
ralentie; par suite, la respiration, la digestion deviendront
difficiles, la torpeur arrivera, surtout après les repas; les
muscles n'agiront plus avec la même liberté et perdront de leur
force; de graves maladies, rhumatismes, goutte, diabète, etc.,
se déclareront. Et tout cela se fera si lentement, si progressi-
vement, qu'on n'en apercevra pas les causes; lorsque le mal
aura fait de grands progrès, il faudra, pour en triompher, se
soumettre strictement à un traitement sévère.
Or, il est trèsfacile de l'éviter si dès les premiers symptômes
on suit un régime convenable, et je trouve aussi ridicule de
négliger ces soins d'hygiène qu'il l'est de se dorloter et de se
médicamenter pour le moindre bobo.
Il y a des aliments — les aliments gras, féculents et sucrés
— qui se transforment en graisse; les autres ne laproduisent
pas; on peut donc manger même abondamment de ces der-
niers sans craindre d'engraisser, tandis que, si l'on mange des
premiers, même en petite quantité, on engraissera—à moins
qu'on soit dépourvu de suc pancréatique ou atteint de mala-
dies qui épuisent l'organisme. Mon regretté ami, le grand
médecin H. Libermann, en m'apprenant ces propriétés des
aliments, m'a souvent répété que ses confrères les connais-
saient aussi bien que lui. Mais je puis affirmer que les nom-
breux médecins avec qui j'ai causé — j'en compte quelques-
uns parmi mes bons amis — les ignorent et qu'ils ignorent
même quels sont les aliments gras, féculents et sucrés. Ils
ignorent, par exemple, comme le commun des mortels, que
presque tous les potages maigres engraissent, parce qu'ils
contiennent des légumes farineux et du beurre; que les
anguilles, maquereaux, harengs, saumons, sont des poissons
gras, tandis que les huîtres, les moules, sont des poissons
maigres; que le porc, l'oie, comme toutes les autres viandes,
volailles, gibiers, ne produisent pas la graisse si l'on a soin
d'en écarter les partiesgrasses et d'éviter les sauces, où entrent
le beurre,la farine, etc.; que tous les intérieurs d'animaux,cer-
velle, ris et fraise de veau,foie,rognons,etc.,àl'exceptionseu-
lement du cœur, sont très gras;que les petits pois, les haricots,
les topinambours,etc., engraissent,parce qu'ilssont farineux,
de même que les melons, les betteraves, etc., parce qu'ils sont
sucrés, tandis que les haricots verts, choux, choux-fleurs,
céleris, artichauts, salsifis, etc., n'engraissent pas, pourvu
qu'on les prépare à l'eau ou au jus de viande sans graisse, sans
beurre, sans farine; que tous les fruits, à l'exceptiondes cerises
aigres et des groseilles, engraissent, surtout lorsqu'ils sont
bien mûrs, parce qu'ils contiennent beaucoup de sucre; que
les croûtes de pâtés et les pâtisseries feuilletées dites légères
conduisent tout droit à l'obésité, parce qu'ellessont exclusive-
ment composées de graisse (ou de beurre), de farine et de
sucre; que le sucre contenu dans les sirops, liqueurs, vins dé
dessert, cidre, etc., est particulièrement nuisible, parce que,
mélangé à des liquides, il est plus facilement assimilé.
Tout celaesttellementcertain qu'une personneobèsen'aqu'à
s'abstenir d'aliments et de boissons gras, féculents et sucrés
et à faire régulièrement tous les jours une friction au gant de
crin sur tout le corps pour voir son poids diminuer de trois
livres par semaime et voir en même temps de jour en jour
s'améliorersa santé et s'augmenterses forces,jusqu'àce qu'elle
soit revenue à son poids normal; qu'ensuite, si elle reprend
ses anciennes habitudes, elle engraissera rapidement de 2
à 4 livres par jour jusqu'à ce qu'elle ait atteint son ancien
poids, après quoi elle continuera d'engraisser insensiblement
comme auparavant. Avec une certitude en quelque sorte
mathématique, elle pourra, à volonté, d'un jour à l'autre,
augmenter ou diminuer son poidsselon les aliments dont elle
se nourrira. Je dis que les médecins ignorent tout cela, et je
veux le croire, car s'ils ne l'ignoraient pas, ne pourrait-on
les accuser de favoriser le développementde toutes les mala-
dies dans un but intéressé?
La plupart d'entre eux — je ne parle pas des charlatans qui
préconisent d'infectes drogues — conseillent simplement,
pour diminuer l'embonpoint, d'augmenter l'exercice et de
diminuer la nourriture. Mais on a beau prendre beaucoup
d'exercice, provoquer même chaque jour d'abondantes tran-
spirations, si l'on se nourrit, même très modérément, d'ali-
ments qui se transforment en graisse, on regagnera d'un côté
tout ce qu'on aura perdu de l'autre et même davantage, et les
forces diminueront parce que, pour les entretenir et les
accroître, ce qu'il faut, c'est de la viande, surtout grillée ou
rôtie et saignante, qui seule répare les muscles et qui est-
qu'on le sache bien — aussi indispensableà l'activitécérébrale
qu'à l'activité musculaire. J'ajouterai que presque tous les ali-
ments qui engraissent sont de digestiondifficile, fatiguentl'es-
tomac. Et pourtant c'est souventparmi eux que les médecins,
dans leur ignorance, choisissent ceux qu'ils permettent aux
convalescents.
Le régime que j'ai indiqué est le seul qui puisse combattre
l'obésité (DrH. Libermann).C'est par lui que je me suis débar-
rassé de 36 livres en huit mois et que, depuis plus de six ans,
je me maintiens au même poids,pour le plus grand bien de ma
santé. Il ne faut pas croireque ce régime soitbiendifficileà sui-
vre, peu varié, ni qu'il faille s'imposer de grandes privations.
D'abord on peut prendre autant de repos qu'on le veut:le
sommeil n'engraisse pas.
Ensuite il n'est nullement nécessaire de se soumettre à des
exercices fatigants; les gens sédentairespeuventy suppléerpar
la friction quotidienne au gantde crin, qui en un quart d'heure,
active la circulation mieux que deux heures de marche.
Enfin on peut manger selon son appétit, même abondam-
ment et boire selon sa soif; le tout est de choisir les aliments
et les boissonsqui ne peuventse transformer en graisse:ainsi,
comme potages, du bouillon dégraissé, des soupes aux lé-
gumes vertssans beurre ni graisse;comme poissons,des soles,
merlans, turbots, truites, huîtres, coquillages,homards, écre-
visses (en évitant seulement de manger l'intérieur); puis
toutes les viandes, volailles, gibiers, charcuterie, en ayantsoin
d'en écarter le gras et d'éviter les sauces, excepté le jus pur; ••
toutes les plantes vertes, choux, choux-fleurs, artichauts, as-
perges, salsifis, chicorée, céleris, etc., etc., cuites au jus ou
préparées en salade avec très peu d'huile; œufs sans beurre;
tous les fromagesfaits (éviter les fromages frais, la crème) et
quelques fruits à peine mûrs. Comme boisson, vin et eau à
volonté (l'eau n'engraissepas), cognac, café et thé sans sucre
ou à peine sucrés.
Les hommes disposés à l'embonpoint— lequel n'est nulle-
ment héréditaire — savent maintenant commentils doivent
se nourrir pour se bien porter. Ils s'habitueront d'ailleurs
très vite à cette alimentation, qui est la seule bonnepour les
gens de bonne constitution et n'en voudront bientôt plus
d'autre; ils auront régénéréleur goût, trouveront la graisse,
la farine, les sauces d'une fadeur très désagréable,—ce qui est
si vrai que même ceux qui les aiment sont obligés d'y ajouter
une foule de condiments qui, en les rendant moins insipides,
n'en diminuent pas les mauvais effets; ils découvriront un
arôme bien plus fin au café sans sucre, au vin, au cognac qu'à
toutes les boissons plus ou moins sucrées.
Mais outre l'alimentation, les autres soins du corps ont en-
core, dans l'hygiène, une grande importance.
Il va sans dire quel'exercice au grand air, en toutes saisons
et par tous les temps, est excellent; mais il faut avec le plus
grand soin éviter tout refroidissement. On peut, par l'entraî-
nement,accoutumer le corps à des choses extraordinaires;on
ne l'habitue jamais au refroidissement, qui est, avec l'excès
d'embonpoint, la cause de presque toutes les maladies, celles-
ci commençant presque toujours par une congestion, un
trouble dans la circulation. Et, qu'on le sache bien, il n'est
nullement nécessaire, pour se refroidir, d'avoir eu chaud.
Il suffit qu'on reste exposé plus ou moins longtemps à une
températurebasse,pour que le sang abandonnant la peau aille
se réfugier vers un organe interne et nous expose aux plus
graves maladies.
Il faut donc, après le plus léger refroidissement, avant
même que l'on se sente incommodé, se déshabiller, se frotter
vigoureusementtout le corps y compris les mains et les pieds
jusqu'à ce que la peau rougisse, ensuite mettre du linge et des
vêtements secs. Cette friction rétablit la circulation, combat
énergiquement les congestions,car elle agit à la manière d'un
sinapismegénéralque l'on peut renouveleraussi souventqu'il
est nécessaire.
J'oserai presque dire qu'il n'existe pas d'autre médication
plus efficace, même après que le mal s'est déclaré, et que si
elle échoue, tout autre remède échouerait; selon moi, tous
les médicaments sans exception sont toujours inutiles et
presque toujours dangereux.
Faite régulièrement chaque matin, la friction sèche a en
outre pour les obèses cet excellent effet d'entraîner dans la
circulation les globules graisseux qui sont ensuiteévacués par
les voies urinaires.
Lorsqu'on s'est enrhumé, de simples frictions, faites alors
deux ou trois fois par jour sur tout le corps jusqu'à ce que
la peau rougisse, sont un moyen infaillible de guérir promp-
tement le mal et d'en prévenir le retour. Autrefois j'avais
des rhumes de cerveau continuels;je m'enveloppais le cou
de foulards,je relevais le col de fourrure de monpardessus, je
me laissais parfois persuader de boire de la tisane, des sirops,
des potions:mes rhumes duraient au moins trois semaines;
depuisplus de six ans, j'ai en toutes saisons le cou découvert,
et je ne puis pour ainsi dire plus m'enrhumer;je me débarrasse,
par les seules frictions,en deux ou trois jours, sans rien chan-
ger à ma vie habituelle et sans prendre aucun médicament,
de toute indisposition, commencement de rhume, maux de
tête, embarras gastrique, etc., qui, mal soignés, c'est-à-dire
traités par des médicaments, occasionnent souvent des mala-
dies, et je ne souffre même plus des douleurs rhumatismales
que j'avais depuis la guerre:elles ont cédé aux frictions et
au régime alimentaire.
Mais en général on a une idée très faussede la manière dont
les frictions doivent être faites: on se contente, lorsqu'on
souffre, de frotter la partiemalade,alors qu'il faut surtout frot-
ter tout le reste du corps pourrétablirou activerla circulation
générale.
Beaucoupde sportsmenont adopté l'usageanglais des bains
quotidiens, des douches, etc. Les bains et les douches, lors-
qu'ils sont trop fréquents ou trop prolongés, sont fort dange-
reux. L'eau pénétrant par les pores de la peau est, j'en suis
persuadé, la cause principale des rhumatismes; les douches
occasionnent fréquemment des refroidissements. Les bains
doivent être aussi courts que possible, juste le temps néces-
saire pournettoyerlapeau;les bains froids et les douches,pour
être bienfaisants, ne doivent durer que quelques secondes et
être immédiatement suivis d'une friction vigoureuse sur tout
le corps, ayant pour effet, non seulement de sécher la peau,
mais de la faire rougir; après un bain chaud, il faut passer ra-
pidement l'éponge humide et froide sur tout le corps, puis se
frotter vigoureusement avec des linges secs jusqu'à ce que la
peau rougisse:de cette façon, les personnes même les plus
sujettes aux rhumes ne s'enrhumerontjamais, même en sor-
tant au froid après avoir pris un bain chaud.
Malgré tout ce que je viens dedire et que chacun peut con-
stater expérimentalement quand il voudra, on continuera
longtemps-mêmeles médecins—de croire que plus il entre
de graisse et de farine dans les sauces, plus les mets sont déli-
cieux; que Parmentier est un bienfaiteur de l'humanité; que
le pain est l'aliment par excellence et que le sucre ne fait de
mal qu'à la bourse; qu'il est bon de s'habituer aux refroidis-
sements comme aux autres difficultés de la vie; que les bains
chauds et prolongés reposent des fatigues;que les bains froids
et les douches fortifient; que l'obésité, la phtisie1
,
sont héré-
ditaires, et que le suffrage universel peut devenir intelligent.
N'importe! J'ai dit CE QUE JE SAIS. Et je souhaite qu'on en
profite, car le premier devoir de l'homme est de conserver
son corps en bon état, afin que son esprit soit libre et actif:
Mens sana in corpore sano.
Quant aux hommes gras qui se glorifient de leur graisse et
qui se réunissent dans des banquets pour la célébrer, je leur
envoie l'expression de ma sincère et très profonde pitié. Et je
ne sais ce qui me retient de les signalerà la sévérité de M. Bé-
renger, comme accomplissantune œuvre infiniment plus con-
traire à la vraie morale et plus dangereuse que celle des orga-
nisateurs du bal des Quatr-z-Arts.
i. Voir la belle étude du Dr H. Libermann sur l'Étiologie de la Phti
sie etson traitement à toutes lespériodes de la maladie.
POSTFACE
On a bien souvent dit et, pour ma part, j'ai toujours
remarqué que les préfaces n'ont d'intérêt — quand elles
en ont — que pour ceux qui ont lu le livre auquel elles
sont jointes. C'est pourquoi je mets celle-ci à la fin
de mon volume.
Dans les pages qui précèdent, j'ai résumé de mon
mieux tout ce que j'ai pu apprendre jusqu'ici et que je
crois utile de faire connaître sur les questions à l'étude
desquelles je me suis consacré depuis un quart de siècle,
tout ce qui constitue, à mes yeux, la saine doctrine
hippique.
Ma première étude sur la nature de l'hommeet celle de
la bête aura peut-être paru étrangère au domaine d'un
écuyer. Cependant je l'ai placée en tête de mon livre,
parce que c'est d'elle que découlent en grande partie mes
idées sur l'équitation, le dressage des chevaux, leur éle-
vage et les soins qu'il convient de leur donner.
Les études suivantes renferment plusieurs idées nou-
velles qu'il n'est pas en mon pouvoir de réaliser seul,
relatives à la fondation d'un grand Établissement d'éle-
vage de chevaux de luxe1 et d'une École centrale d'équi-
tation moderne. Je suis de ceux qui pensent que ce
n'est pas à l'Etat, mais bien à l'initiative privée, qu'il
appartient de faire des tentatives de ce genre2, c'est-
à-dire, rationnelles, probablement très lucratives et, en
tout cas, profitables à la sécurité et à la prospérité du
pays.
L'art de l'équitation,de plus en plus négligé, ne dépend
actuellement d'aucun ministère. Ildoit, ainsi que je l'ai
dit il y a déjà plusieurs années, être rattaché au minis-
tère de l'Instructionpublique etdesBeaux-Arts. Si, dans
les lettres, la musique, la peinture, la sculpture, l'archi-
tecture, etc., nous avons toujours eu des maîtres émi-
nents, l'art de l'équitation est peut-être le seul que nous
ayons le droit de revendiquercommeessentiellementfran-
çais. A ce titre il mérite, ce me semble, que l'on ait en
France plus d'égards pour ceux qui le pratiquent et qui
l'enseignent.
J'adresseici tous mes compliments à M. H. Doldierqui
a fait pour mon livre de si jolies illustrations et a su faire
revivre si bien nos anciens écuyers,d'après des gravures
et des peintures du temps, mais montés sur des chevaux
vraisemblables, tels que les peintres n'ont jamais su les
i. Voir le plan de l'établissement modèle dans l'Élevage,l'entraîne-
mentetles courses (Baudoin, éditeur).
2. Voir dans la Revue des Deux Mondes du 1er septembre 1894 la
belle étude de M. Paul Leroy-Beaulieu sur le Luxe, la Fonction de la ri-
chesse.
dessiner avant les premières applicationsde photographie
instantanées qui furent faites par Delton.
J'exprime enfin tous mes remercîmentsàladirection de
laRevue des DeuxMondes,qui, en accueillant mes articles,
m'a permis de produire mes théories devant un public
d'élite,et je souhaite seulement, en ce qui me concerne,
qu'elles puissent faire disparaître certains abus et rendre
quelques services à la cavalerie, aux éleveurs, aux maîtres
d'équitation et à tous ceux qui s'intéressentau cheval.
F. MUSANY.
SELLE MUSANY
Fig.i. Fig2.
Cette nouvelle selle a pour but d'augmenter considérablement la
solidité du cavalier pendant les sauts d'obstacles et les bonds déplaçants;
elle est d'ailleurs tout aussi élégante et plus légère que la selle anglaise
ordinaire, dont elle ne diffère que par la forme des bourrelets.
En vertu de ce principe de Baucher « qu'il ne faut pas avoir recours
pour diriger, aux forces qui maintiennentà cheval, ni employer, pour s'y
maintenir, les forces qui dirigent », ce n'est pas le bas des jambes qui
doit assurer la solidité du cavalier: dans bien des cas, cela serait une
cause de désordre.
Mais, pour que l'étreinte des cuisses et des genoux suffise à assurer
l'assiette, il faut qu'ils trouvent un point d'appui contre leurs dépla-
cements.
Les bourrelets des selles anglaises ordinaires (fig. i) ne peuvent empê-
cher les genoux de remonter, ce qui serait la seule manière de prévenir
les chutes.
Mon invention consiste à faire descendre les bourrelets moins bas en
leur donnant une forme particulière (fig. 2); la partie inférieure du
bourrelet, s'arrêtant au-dessus de la rotule du cavalier, maintientsolide-
ment la cuisse, comme faisaient les battes dans les anciennes selles
françaises.
PORTE-ETRIVIERES
MUSANY
Le
porte-étrivières
Musany
a
pour
but
d'éviter
les
graves
accidents
qui
ont
lieu
quand
le
cavalier
est
désarçonné
et
que,
son
pied
restant
pris
dans
l'étrier,
il
est
traîné
par
son
cheval.
Dans
les
porte-étrivières
jusqu'ici
en
usage
(fig.
i),
il
y
a
bien
un
ressort
destiné
à
permettre
la
sortie
de
l'étrivière;
mais,
la
partie
ou
est
enfermée
celle-ci
étant
très
étroite,
il
en
résulte
que,
lorsque
l'étrivière
est
tirée
en
arrière,
elle
se
trouve
fortement
serrée;
de
plus,
le
ressort,
étant
très
court,
présente
une
résistance
très
forte
à
la
pression
qui
se
fait
trop
près
de
la
charnière.
Mon
invention
remédie
complètement
à
cela,
puisque,
la
partie
où
passe
l'étrivière
étant
presque
aussi
large
que
l'étrivière
elle-même,
cette
dernière
peut
tourner
complètement,
rencontre
le
ressort
à
un
point
assez
éloigné
de
la
char-
nière
pour
que
la
résistance
soit
très
minime
et
sort
très
facilement.
ÉTRIERS MUSANY
A BRANCHES INÉGALES
Fig.1. Fig.2.
Avec l'étrierordinaire, l'étrivière ayant forcémentune position oblique,
même lorsque la jambe est aussi verticale que possible, la grille de
l'étrier se trouve forcément placée obliquement sous le pied du cavalier
(fig. i). Avecl'étrier Musany, malgré l'obliquité des étrivières, la grille
reste horizontale; le cavalier la sent parfaitement sous le gros orteil, de
sorte que, même sur des étriers très glissants, le pied conserve naturel-
lement sa position.
Les plus éminents hommes de cheval de notre époque sont unanimes
à reconnaître la supériorité de ce dernier étrier sur tous les autres. Je
citerai seulement parmi eux le maréchal de Mac-Mahon, Mackenzie-
Grieves, le comte de Montigny, le colonel Van Iseghem, commandant
l'École de Cavalerie d'Ypres, MM. le général L'Hotte, le général Billot,
le colonel Bonnal, colonel de Sesmaisons, J. Pellier, commandant Ogier
d'Ivry, Grouls, directeur de l'ancien manège Pellier à Paris, Rensingpère,
Fillis, etc. Si j'avais voulu exploiter moi-même mon invention, il est
certain que j'en aurais tiré grand profit; mais j'avais autre chose à faire.
D'autre part, MM. les selliers ne voulant pas s'approvisionner chez leur
confrère à qui j'avais confié la fabrication de mes étriers, ceux-ci se ven-
daient très peu.
J'ai donc préféré abandonner mes droits sur cette invention
comme sur les précédentes que je crois très pratiques et très
utiles, et j'espère que maintenant qu'elles sont tombées dans
le domaine public, tous les cavaliers pourront en profiter, —
ainsi qu'il est arrivé pour mes premiers étriers Musany, à branches
ordinaires, que je considère comme bien inférieurs aux derniers.
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PUBLICATION MENSUELLE DE SPORT
ILLUSTRATIONS D'APRÈS NATURE EN PHOTOTYPIE
Célébrités hippiques, Cavaliers, Amazones
Vainqueurs de Grands Prix, Instantanés de Courses
,
7H~M~~t!M ~e Cot/r~M
Étalons et Poulinières des Haras
Attelages primés, Equipages de Chasses, Carrousels, etc.
FORMANT ALBUM DE 24 GRAVURES PAR AN
(Adressée en tubes aux Abonnés)
ABONNEMENT D'UN AN : FRANCE, 3 FR. —
ÉTRANGER, 5 FR.
PUBLIÉ PAR
La Photographie Hippique DELTON
BOIS DE BOULOGNE (NEUILLY-PARIS)
Fondée en 1860
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
L'HoMMEETLABÊTE., 1
L'ENSEIGNEMENT DE
L'EQUITATION
EN FRANCE. 27
LES MÉTHODES DE DRESSAGE DU CHEVAL DE SELLE
DEPUIS LA RENAISSANCE JUSQU'A NOS JOURS. 75
L'ELEVAGE DES CHEVAUX DE LUXE Ils
L'AVENIR DE
L'EQUITATION 145
HYGIÈNE DES CHEVAUX EN ROUTE. 157
ALIMENTATION ET HYGIÈNE DU SOLDAT ET DU
SPORTSMAN. 177
POSTFACE. 187
IMPRIMÉ
PAR
CHAMEROT ET RENOUARD
19,ruedesSaints-Pères,19
PARIS
Musany
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    F. Musany. Proposd'un écuyer... [Lettre du Gl L'Hotte.] Source gallicalabs.bnf.fr / Château-Musée de Saumur
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    Musany, F. (anagrammede C. Mansuy). F. Musany. Propos d'un écuyer... [Lettre du Gl L'Hotte.]. 1895. 1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numériques d'oeuvres tombées dans le domaine public provenant des collections de la BnF.Leur réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-753 du 17 juillet 1978 : *La réutilisation non commerciale de ces contenus est libre et gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source. *La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation commerciale la revente de contenus sous forme de produits élaborés ou de fourniture de service. Cliquer ici pour accéder aux tarifs et à la licence 2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété des personnes publiques. 3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit : *des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent être réutilisés, sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable du titulaire des droits. *des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont signalés par la mention Source gallica.BnF.fr / Bibliothèque municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est invité à s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation. 4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et suivants du code de la propriété intellectuelle. 5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la conformité de son projet avec le droit de ce pays. 6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur, notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces dispositions, il est notamment passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978. 7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter reutilisation@bnf.fr.
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    DU MÊME AUTEUR Dressageméthodique et pratique du cheval de selle, i vol. Conseils pour le dressage des chevaux difficiles, i vol. Dressage simplifié du cheval de selle, i vol. Traité d'Équitation, illustré par FRÉDÉRIC RÉGAMEY : 1. Cours élémentaire. i vol. 2. Cours supérieur:Haute-Ecole, Équitation de course, i vol. 3. Appendice:Deux allures nouvelles. Les Règles de l'Équitation. Brochure. L'Amazone au Manège et à la Promenade, illustré par FRÉ- DÉRIC RÉGAMEY. 1 vol. L'Élevage, l'Entrainement et les Courses, i vol. L'Homme et l'Animal devant la méthode expérimentale, en collaboration avec le Dr A. NETTER (de Nancy). 1 vol. Homme ou Singe? i vol. La Lutte pour le Vrai. i vol.
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    F. MUSANY rPropos d'unÉcuyer ILLUSTRATIONS DE DOLDIER PARIS H. SIMONISEMPIS, ÉDITEUR 21, RUE DES PETITS-CHAMPS, 21 1895 Tous droits réservéspour tous les pays y compris la Suède et la Norvège.
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    A MONSIEUR LE GÉNÉRALL'HOTTE Les cavaliers, mon Général, sont unanimes à vous recon- naîtrepour le plus éminent écuyer de la Cavaleriefrançaise, qui compte dans ses rangs tant d'hommes de cheval distingués. Lessentimentsque vous ave gardéspour ceux quifurent vos maîtres montrent la haute estime que vous ave toujours euepour lepremier de tous les arts et pour ceux qui lepro- fessent dignement. Permettez-moide vous dédier ces quelques études, en témoignage de mon admiration pour votre grand talent équestre, en témoignage aussi de la respectueuseaffec- tion que je sens grandir chaque jour pour l'homme dont il m'a été donné d'apprécier le noble caractère et l'esprit élevé, depuis lapremière visite quej'eus l'honneur de vousfaire, à Tours, ily a déjàprès de sept ans. Et veuille agréer, mon Général, l'expression de mes sen- timents lesplus respectueusementdévoués. F. MUSANY. Ermitage de Châtenay, le 22 décembre 1894.
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    LETTRE DE M.LE GÉNÉRAL L'HOTTE Mon cher Monsieur Musany, Vous me dédieî le livre que vous alle publier sous le titre Propos d'un Ecuyer. Je vous remercie de l'honneur que vous voulez bien me faire. Dans votre lettre de dédicace,vous rappelez que les hommes de cheval distingués se trouvent en grand nombre dans la Cavaleriefrançaise:jejoins ma voix à la vôtre, et de grand cœur, pour rendre à notre Cavalerie ce juste témoignage. Je tiens à vous en donner l'assurance et à vous dire combienje suis louché des sentiments exprimés dans la lettre que vous mefaitesl'honneur de m'adresser. Veuille agréer, mon cher Monsieur Musany, l'assurance de mes sentiments tout dévoués. Gai L'HOTTE. Lunéville, 27 décembre i8g4.
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    PROPOS D'UN ÉCUYER L'HOMMEET LA BÊTE 0 libre et divine Pensée! L'homme descend-il de quelque forme animale?n'est-il que le dernier anneau d'une longue chaîne qui relierait entre eux sur cette terre tous les êtres vivants? ou bien doit-il for- mer un règne à part, le RÈGNE HUMAIN, absolument distinct des trois autres? Telle est la question, capitale pour l'humanité tout entière, qui n'est pas encore résolue par les savants. La petite secte des socialistes rationnels, disciples de Co- lins, à la tête de laquelle se trouvent des hommes d'une ho- norabilité parfaite et de convictions très sincères, a vu toute l'importance de cette question, dont elle fait la base même de son système social. Les socialistes rationnels refusent aux animaux toute intelligence, ne voient en eux que des auto-
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    mates1. Mais, commesi l'humanité étaitvraiment condamnée de toute éternité à ne pouvoir faire un pas en avant sans en faire aussitôt un autre en arrière, ou à droite, ou à gauche, de sorte qu'elle ne pût jamais atteindrele but vers lequel tendent tous ses efforts, les disciples de Colins sont à la fois spiritua- listes et. athées! Le grand problème qui me semble, comme à eux, devoir être résolu, avant même qu'on examine ceux qui passionnent aujourd'hui toutes les classes de la société, a été étudié déjà par les plus grands philosophes. Sans doute il ne l'a pas été comme il aurait fallu, puisque la vérité est loin d'éclater à tous les yeux. Je ne me dissimule pas qu'il est fort téméraire à un homme dont le savoir se borne à très peu de choses d'oser exprimer son avis sur une telle question. J'espère pourtant qu'il me sera permis, après avoir passé plus de vingt années à examiner toute une catégorie de faits, de présenter le résultat d'observations et d'expériences consciencieuses. Qu'on me frappe, qu'on m'accable après, si je le mérite; mais je supplie, du moins, qu'on m'écoute. 1 Le célèbre Darwin, dont les théories ont réuni tant de par- tisans, dit, au commencement de l'introduction de l'Origine des Espèces:« J'étais, en qualité de naturaliste, à bord du vaisseau de Sa Majesté Britannique The Beagle, lorsque, pour la première fois, je fus vivement frappé de certains faits dans la distribution des êtres organisés qui peuplent l'Amé- rique du Sud et des relations géologiques qui existent entre les habitants passés et présents de ce continent. Ces faits, i. Ils leur refusent même toute sensibilité, disant que la sensibilité inconsciente n'est pas la sensibilité réelle. Il ne peut toutefois y avoir ici qu'une erreur d'expression que la discussion ferait promptement disparaître. La sensibilité n'a pas besoin d'être consciente pour exister réellement.
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    ainsi qu'on leverra dans les derniers chapitres de cet ouvrage, semblent jeter quelque lumière sur l'origine des espèces,« ce mystère des mystères», ainsi. que l'appelle un de nos plus grands philosophes. A mon retour, en 1837, il me vint à l'esprit qu'on pourrait peut-être faire avancer cette question en accumulant, pour les méditer, les observations de toutes sortes qui pourraient avoir quelque rapport à sa solution. » Et en effet, poursuivant son idée, Darwin a accumulé tous les faits qu'il a pu observer, toutes les anecdotes qu'on lui a racontées, les interprétant dans le sens le plus favorable à sa théorie. Après avoir lu, dans les traductions et dans le texte origi- nal, l'Origine des Espèces, la Descendancede l'Homme et l'Expression des émotions, il me semble que le savant natu- raliste anglais est un bien faible logicien. Toutefois je laisse à d'autres le soin de discuter les questions qui ne sont pas de ma compétence et veux seulementm'occuper des actes des animaux qui peuvent montrer s'ils sont doués ou non d'in- telligence. Darwin lui-même a dit1 : a Si aucun être organisé, l'homme excepté, n'avait possédé quelquesfacultés de l'ordre intellectuel, ou que ces facultés eussent été chez ce dernier d'une nature toute différente de ce qu'elles sont chez les ani- maux inférieurs,jamais nous n'aurions pu nous convaincre que nos hautesfacultés sont la résultante d'un développement graduel. Mais on peut facilement démontrer qu'il n'existe aucune différence fondamentale de ce genre. » J'espère, au contraire,démontrer que rien ne prouve l'exis- tence de facultés intellectuelles chez les animaux, ni de quoi que ce soit qui y ressemble. Mais auparavant je ferai quelques remarques sur la nature même des faits qu'il convient d'exa- miner. Les faits expérimentaux, c'est-à-dire ceux que l'on produit dans des circonstances données et qui peuvent être repro- 1. La Descendance de l'Homme, 3e édit. française, — Reinwald, édi- teur, — p. 67.
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    - duits à volontédans les mêmes circonstances, de manière qu'il soit possible à chacun de découvrir des détails qui au- raient pu échapper aux précédents expérimentateurs, ont seuls une valeur scientifique positive. Tels sont, dans la discussion de l'intelligence des animaux, les faits de dressage, qui mal- heureusementsont jusqu'ici les plus négligés par les savants. Les faits d'observation, qui ont simplement attiré l'atten- tion de celui qui les rapporte sans qu'il les ait produits lui- même et sans qu'il puisse les reproduire à volonté, sont extrê- mement sujets à caution, attendu que malgré l'attention et la sincérité de l'observateur, il est toujours possible que certains détails lui aient échappé et que les causes qu'il croit voir ne soient pas les véritables1. Ainsi un chien, que son maître a emmené de France en Angleterre, se perd après la traversée et, au bout de quelque temps, le maître apprend qu'il est revenu tout seul chez lui, à Paris; il en conclut que l'animal a dû avoir l'idée de re- prendre un paquebotpour rentrer en France. Mais pourquoi n'aurait-il pas simplement, guidé par son odorat, suivi la piste de son maître jusque sur le même bateau où tous deux avaient passé, et ainsi de suite jusqu'à Paris? Qu'est-ce qui prouve même qu'un voyageur, ayant trouvé le chien errant, ne l'a pas emmené avec lui à Paris, où l'animal, de nouveau perdu, sera revenu à son ancien logis en suivant des chemins familiers? D'autres suppositions ne sont-elles pas possibles? En un mot quelle conclusion certaine peut-on tirer de faits qui ne sont pas connus d'une manière plus précise? Or, les faits accumulés par les partisans de l'intelligence des animaux ne sont presque toujours que des faits d'obser- vation, qu'il est impossible de contrôler; de plus, ils raison- nent sur tous les faits comme le vulgaire qui, frappé de l'ana- logie paraissant exister entre les actes de l'animal et ceux de i. Pour la même raison, les tribunaux ne devraient accorder qu'une importance très relative aux dépositions des témoins qui, de la meil- leure foi du monde, jugeant d'après leurs impressions, peuvent dénatu- turer complètement les faits qui se sont passés sous leurs yeux.
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    l'homme, leur attribued'emblée les mêmes causes, sans même se demander si les choses ne peuvent pas s'expliquer autrement. Ce n'est pas ainsi, pour ma part, que j'ai procédé. Ayant cru jusqu'à l'âge de vingt-deux ans à l'intelligence des ani- maux, ayant même commencé vers cette époque un petit travail sur les moyens d'accroître cette intelligence, j'entre- pris avec confiance l'éducation d'un chien et d'une jument que je jugeais particulièrement bien doués. La jument, Dona Sol, de pur sang, fut promptement dressée à tous les airs de haute-école, et le chien, Brenn, magnifique mastiff, alla bien- tôt me chercher mon journal tous les matins, mangeait à table avec moi presque comme une personne, aboyait douce- ment quand je lui parlais, de manière à paraître répondre à mes questions. Jusque-là, malgré les moyens que j'avais dû employer, je continuais à m'illusionner sur la possibilité de développer considérablement les facultés « intellectuelles » de ces deux animaux. Je voulus alors apprendre à Brenn à compter jusqu'à dix et à aller me chercher, sur mon ordre, différents objets sans se tromper. J'échouai complètement:Brenn ne put jamais compterjusqu'à un, etquand je l'envoyais chercher mes pantoufles ou mes gants, il m'apportait indis- tinctement tout ce qui se trouvaità sa portée. Cela me fit réfléchir et, comme mon intention déjà bien arrêtée était de me consacrer tout entier à la pratique de l'équitation et à l'étude des chevaux et des chiens, je compris la nécessité de me faire tout d'abord une opinion juste sur le « moral» de ces animaux. Je me mis à lire attentivement les ouvrages de Flourens; en rapprochanttous les faits dont il parle de ceux que j'avais étudiés moi-même, je crus bientôt découvrir dans ses interprétations de nombreuses erreurs et je sentis mes propres convictions profondément modifiées. Je laissai pen- dant quelque temps les livres de côté, et m'occupai de faire tout seul chaque jour de nombreuses expériences sur les che- vaux et les chiens. J'arrivai ainsi à une opinion nouvelle qui fut plus tard confirmée par la lecture de Descartes et de l'ad-
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    mirable discours deBuffon Sur la nature desanimaux,et qui me donna la clef de tous les moyens employés par les dres- seurs d'animaux savants. En 1877, je publiai mon Dressage méthodique etpratique du cheval de selle, précédé d'un Essai sur l'instinctet l'intelligence des animaux que M. Nourrisson me fit l'honneur de présenter à l'Académie des Sciences mo- rales et politiques. Malgré moi, il m'était resté de mes an- ciennes croyances une telle habitude du langage courant, que je dus, en 1886, publier sur le même sujet mon Dressage sim- plifié,pour rectifier les erreurs d'expressions qui s'étaient glissées à chaque page de mon précédent travail. Depuis cette époque, j'ai élevé plusieurs poulains, j'ai dressé beaucoup de chevaux, j'ai eu un grand nombre de chiens de toutes races et n'ai jamais cessé d'étudier tous ces animaux. De jour en jour ma conviction qu'ils sont entière- ment, absolument dépourvus d'intelligence s'affermit davan- tage. Je dirai bientôt sur quels faits elle se fonde, mais je crois devoir commencer par donner une définition précise du mot intelligence. Pris dans son sens le plus simple donné par l'étymologie (intus legere), INTELLIGENCEsignifie exclusi- vement facultéde choisir. Dès qu'il y a choix volontaire entre deux objets, entre deux actes à accomplir, il y a manifesta- tion d'intelligence. Les animaux sont-ils capables de choix volontaire, ou agissent-ils toujours comme le morceau de fer qui placé entre deux aimants ira nécessairement, fatalement, vers celui qui l'attire avec le plus de force? Toute la question est là. II Tous ceux qui ont écrit jusqu'à ces dernières années sur le dressage des chevaux, tous les maîtres d'équitation, quoique reconnaissant que le cheval a très peu d'intelligence, ont en- seigné qu'il faut tenir compte de cette intelligence, faire com- prendre à l'animal ce qu'il doit ou ne doit pas faire. M. H. Bouley, de l'Institut, avait coutume de dire « qu'un
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    cheval n'est vraimentdressé que quand il est consentant ». Ce sont là des appréciations dont je laisse à leurs auteurs la responsabilité. Toujours est-il que, dans tous les procédés préconisés par les différentes méthodes, dans tous ceux, sans exception, qu'emploient les hommes de cheval, il est impos- sible de voir autre chose que des sensations déterminant des mouvements. Tout dressage commence par une période d'apprivoise- ment. Un homme s'approche d'un jeune cheval qui jusque- là a vécu en liberté:sa présence produit aussitôt sur la vue, l'ouïe, l'odorat, des sensations qui surexcitent l'animal; si celui-ci se trouve dans un vaste enclos, il se sauve; s'il est enfermé dans une écurie, il tourne la croupe et rue. On s'em- pare adroitement de la bête, on l'attache, l'homme pose la main sur l'encolure:nouvelle sensation tactile qui, comme les autres, produit une excitation proportionnée au degré d'impressionnabilitédu système nerveux. Peu à peu, grâce à toutes les précautions que connaissent les gens du métier et qui consistent toujours à associer des sensations agréables (poignées d'avoine, caresses) à celles qui d'abord effrayaient l'animal, celui-ci s'accoutume à la pré- sence de l'homme, à son contact. L'homme, tenant les rênes, caressant le cheval, l'attirant par l'àppât d'une friandise, se fait suivre et le dressage commence. Tout le savoir-faire con- siste à éviter à l'animalles sensations qui pourraient produire un désordre; et il faut pour cela beaucoup d'attentionet d'ex- périence, car pour la moindre chose, une sangle trop serrée, un geste trop brusque,un bruit entendu, l'animal affolé bon- dit, rue, se cabre, se renverse, échappe à son dresseur, se jette brutalementdans n'importe quel obstacle et se fait beau- coup de mal. C'est pour éviter ces accidents qu'on se sert des manèges, où aucune sensation étrangère n'est à redouter. Mais voici l'animal plus calme, habitué à suivre l'homme qui le tient: on le touche du côté gauche avec la cravache, il se jette aussitôt à droite, fuyant cette sensation nouvelle; on en profite pour l'accoutumerpeu à peu à se déplacer à droite,
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    à gauche, enavant, en arrière, au moindre contact de la cra- vache. Y a-t-il là autre chose que des mouvements rénexes? La cravache est maintenant devenue un instrument de domination. On peut, au moyen de légers coups sur l'enco- lure ou en l'agitant devant les yeux, produire sur le sens de la vue ou sur celui du toucher des sensations assez fortes pour que d'autres sensations agissant en même temps sur d'autres parties du corps passent presque inaperçues. C'est ainsi qu'on peut, les premières fois, ferrer, seller, atteler le jeune cheval. On place sur son dos un poids d'abord léger, qu'on aug- mente graduellement, et on le promène ainsi en l'accoutu- mant à arrêter, repartir, tourner en tous sens; puis le cavalier se met en selle. Cette sensation nouvelle produit une nou- velle surexcitation;mais la bête s'y habitue peu à peu comme aux précédentes, sans que rien montre d'ailleurs qu'elle ait conscience de quoi que ce soit, car, excepté dans les romans, on n'a jamais vu un cheval s'inquiéter de ce qui arrive à son cavalier. On tire sa tête à droite, il tourne à droite; on tire à gauche, il tourne à gauche; on tire les deux rênes également, il arrête. Pour tous ces mouvements si simples, il faut encore agir avec beaucoup de précaution, car s'il se trouvait en présence d'un objet inaccoutuméau moment où on voudrait le faire tourner, s'il entendait un bruit, etc., il se jetterait du côté opposé, et une autre fois, l'habitude étant prise, il résisterait dès qu'on voudrait le faire tourner. Tout le reste du dressage s'obtient par des moyens abso- lument semblables, sans que rien indique que l'animal fasse le moindre raisonnement; la rapidité même avec laquelle il prend des habitudes me paraît une preuve non d'un effort de mémoire de sa part, mais au contraire de l'absence de tout travail intellectuel venant déranger les impressions reçues. Graduellement, un habile écuyer arrive à obtenir des mouvements de plus en plus compliqués,tout en diminuant ses propres moyens d'action de manière que ceux-ci devien- nentpresque invisibles à l'œildu spectateur. Mais JAMAIS il ne peut les supprimer entièrement; jamais on n'a vu un cheval
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    « savant »,ni aucun animal, chien, singe, éléphant, etc., exécuter un exercice quelconque sans que le dresseur soit là pour produire toutes les sensations nécessaires1; on s'efforce seulement de les dissimuler le mieux possible au public. Ainsi on a présenté dernièrement au Nouveau-Cirque un chien « mélomane » qui aboyait de manière à accompagner un air de musique joué par l'orchestre. Les spectateurs pou- vaient se figurer que l'animal écoutait l'air, qu'il le suivait et qu'il aboyait volontairement au moment opportun. Il ne me fallut que quelques minutes pour m'apercevoir que le dres- seur, sous prétexte de battre la mesure, faisait un geste de la main comme pour frapper le chien chaque fois que celui-ci devait aboyer. Le chien était fort bien dressé, puisqu'il man- quait rarement d'obéir à ce geste, mais il n'y avait, là encore, qu'une sensation produisant un cri, c'est-à-dire un mouve- ment réflexe2. Si tous les hommes de cheval se rendaient compte de la nécessité d'éviter en dressage toutes les sensations pouvant provoquer des mouvements autres que ceux qu'on veut obte- nir et d'y substituer celles qui sont nécessaires, je n'hésite pas a dire qu'ils n'éprouveraient jamais une déception et qu'ils obtiendraient toujours de leurs chevaux tout ce que les moyens physiques de chaque animal lui permettent d'exécu- ter. Lorsquun cheval résiste à son cavalier, c'est ou bien que les sensations maladroitement produites ont précisé- ment pour résultat autre chose que ce qu'on voudrait, ou qu'il est dominé au même moment par une autre sensation i. Si l'on cite de vieux chevaux de haute école exécutant tant bien que mal leur travail sous des écuyères médiocres, ce n'est encore qu'une exécution machinale, résultant de l'habitude et de quelques excitations, même inhabiles. 2. IlY aurait des expériences très curieuses à faire sur la manière dont les différents animaux peuvent être véritablement affectés par les sons et surtout par le rythme de la musique. Ce qui est certain, c'est que la trompette ne fait pas marcher au pas les chevaux de cavalerie et que, pour tous les exercices que les animaux exécutent dans un cirque, c'est le dresseur et surtout le chef d'orchestre qui se règlent le mieux possi- ble l'un sur l'autre; encore un trompe-l'œil,comme on voit.
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    plus forte, externeou interne. S'il s'agit, par exemple, de faire sauter une barrière, l'obstacle produit sur la vue une sensation qui peut arrêter l'animal:moins la barrière sera élevée, moindre sera la sensation, et si les jambes du cavalier, les éperons, la cravache agissent comme il convient, le che- val sautera;élevez un peu la barrière, il sautera encore; mais si vous continuez à l'élever, il viendra nécessairement un moment où la sensation produite par elle sera plus forte que toutes celles que vous pourrezproduire vous-même, et le cheval ne passera pas. Il en sera de même s'il éprouve une souffrance qui l'empêche de sauter. Il arrive souvent qu'à la promenade un cheval fasse un brusqueécart, un tête-à-queue, s'emballe: le cavalier, qui n'a rien vu, rien entendu, prétend qu'il y a là un acte volontaire, une méchanceté de l'animal:n'est-il pas plus juste de croire qu'une cause physique a pu agir à l'insu du cavalier? Lorsqu'un cheval a peur d'un objet, il ne peut être dressé que par l'habitude de le voir souvent. Si l'on veut employer la force pour l'obliger à approcher, il sera encore plus effrayé une autre fois, et si l'on a recours à la « persuasion », la « leçon », si patiente qu'elle soit, ne produira aucun effet, précisément parce que l'animal ne peut apprendre à surmon- ter volontairement ses impressions. Une fois habitué à la vue de cet objet, s'il reste longtemps sans le revoir et surtout s'il reste au repos pendant ce temps, il en sera de nouveau effrayé:ce qui montre bien qu'il n'a fait aucun raisonne- ment, qu'il n'agit pas volontairement, mais que les sensa- tions sont d'autant plus vives qu'elles se renouvellent moins souvent et que le système nerveux est plus excitable. La fatigue excessive, qui fait naitre souvent chez les hommes des idées de révolte contre ceux qui les comman- dent, ne fait que rendre les animaux plus soumis;c'est même un moyen souvent employé pour dresser les chevaux réputés indomptables, et je suis persuadé pour ma part que, si l'on utilisait les lions et les tigres pour tirer la charrue, ils devien- draient aussi dociles que les bœufs et resteraient aussi tran-
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    quilles à l'écurie,après leur travail fait. Je livre cette idée aux économistes qui seraient tentés de tirer ainsi parti de tant de forces qu'on laisse perdre, que même on détruit comme nuisibles. On croit généralement qu'il y a des chevaux plus intelli- gents que d'autres;mais la facilité ou la difficulté qu'on a à les dresser ne vient-elle pas tout simplement de ce que les sens sont plus ou moins développés, le système nerveux plus ou moins irritable, la conformationplus ou moins favorable aux différents exercices qu'on exige? Pour dresser les chevaux à l'attelage, on commence par les habituer au contact du harnais; le meilleur moyen est, comme je l'ai dit plus haut, d'agir en même temps sur l'ani- mal par d'autres sensationsen lui montrant la cravache et en en donnant de petits coups sur l'encolure, puis, quand le har- nais est placé, de donner un peu d'avoine au cheval en restant auprès de lui pour prévenir tout accident, ou de le promener pour faire diversionpar le mouvement. Ensuite, il faut habi- tuer l'animal au tirage. On fait d'abord tenir de longs traits par un homme qui les tend progressivement; on excite l'ani- mal à se porter en avant, soit en le tirant par les rênes, soit en lui présentant de l'avoine. Peu à peu l'habitude se prend, les épaules deviennent moins sensibles. Néanmoins la première fois qu'on met le cheval dans les brancards, il faut encore beaucoup de prudence. On aurait pu atteler cent fois d'autres chevaux devant ses yeux, l'exemple n'aurait servi à rien:ce qui montre encore que l'animal ne comprend rien. Le moin- dre faux mouvement, le moindre dérangement dans le har- nais et voici l'animal ruant, brisant tout, s'estropiant lui- même;au contraire, que tout aille bien, et le voici aux trois quarts dressé:la fois suivante les mêmes choses se feront bien plus facilement. Presque tous les cas de prétendue rétivité des chevaux à l'attelage sont dus à la sensibilité des parties du corps en contact avec le harnais, et les autres cas ont des causes de même nature. Une fois dressé, le cheval d'attelage ne donne-t-il pas
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    exactement l'idée d'unemachine? Placé entre deux brancards qui le maintiennent dans la direction qu'il doit suivre tant qu'il n'est pas attiré et poussé dans une autre, contenu par le mors qui règle son allure, l'arrête, le fait reculer, qu'a à faire son intelligence et où est sa volonté? Mais une mouche le pique ou quelque autre sensation se produit:sans se rendre compte des circonstances qui l'entourent, il se débat, se heurte brutalement, et plus il se heurte, plus il frappe furieu- sement, stupidement. Que la voiture qu'il traîne rencontre quelque obstacle, jamais il n'a l'idée de faire quoi que ce soit pour la dégager; au contraire, il s'embarrasse de plus en plus, frappant même, fort inconsciemment, ceux qui l'ont toujours soigné et qui lui viennent en aide. Et toutes ces violences seront toujours en raison directe de la nature plus ou moins nerveuse de la bête et de son état de vigueur et de santé, jamais de sa prétendue intelligence ni de l'expé- rience qu'il aurait pu acquérir. Qu'on choisisse un cheval, même âgé et parfaitement dressé, mais qui ne soit pas accablé par la fatigue ni d'une nature apathique, et qu'après l'avoir attelé on le fasse partir au pas, sans cocher pour le conduire, dans l'avenue des Champs-Elysées, il ne se passera pas dix minutes avant qu'il ait causé de graves accidents et qu'il se soit abattu lui-même sur un trottoir ou dans une devanture, parce que, cédant à toutes les sensations qui le pousseront d'un côté ou l'attireront d'un autre, il se précipitera incon- sciemment dans des embarras dont il ne saura se tirer et qui sont pourtant les mêmes qu'il rencontre tous les jours. Ceux qui reconnaissentque le cheval a très peu d'intelli- gence lui accordent volontiers une grande mémoire. Or, cette prétendue « mémoire» n'est chez lui, comme chez tous les animaux, que le renouvellement mécaniquedesensations, bien connu de tous les physiologistes. Il faut toujours qu'une impressionactuelle réveillemécaniquementune autre impres- sion avec laquelle elle a été précédemmentassociée. Et rien n'autorise à supposer que l'animal se rappellevolontairement quoi que ce soit. On cite des chevaux qui se seraient vengés
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    de ceux quiles avaiént maltraités longtemps auparavant. Re- marquons d'abord que L'on n'a pas fait d'expériences à ce sujet et que, les faits que l'on rapporte étant de pure obser- vation, il est difficile de savoir exactement ce qui a pu déter- miner les mouvements des animaux. Mais, en admettant même les faits tels qu'ils sont racontés, ils s'expliqueraient parfaite- ment d'après la théorie de l'automatisme. Rien ne prouve en effet que les animaux auraient pensé à l'homme en l'absence de celui-ci, qu'ils auraient formé le projet de se venger à la première occasion favorable. C'est seulement la vue de cet homme (sensation produite sur les yeux) qui a renouvelé mé- caniquement la sensation des coups reçus et qui a provoqué des mouvements réflexes, ruades ou morsures. On parle de chevaux qui connaissent le cavalier qui les monte, qui « ne veulent pas en accepter d'autres».Il est facile de se convaincre par des expériences que si, habituée à céder a certaines sensations, la bête ne cède pas à des sensations différentes, tout cavalier qui emploiera les moyens auxquels elle a été accoutumée ou qui saura l'accoutumer à d'autres obtiendra sans difficulté tout ce qu'obtenait le premier maître. Quant aux chevaux dont on dit qu'ils sont « méchants» parce qu'ils mordent ou frappent ceux qui les approchent, ce sont des animaux dont le système nerveux est très impresion- nable, chez qui le moindre attouchement produit des sensa- tions irritantes,comme celles qu'éprouve dès qu'on la touche une personne chatouilleuse. Ils se livrent aussitôt à toutes sortes de mouvements brusques et involontaires : ils sont dangereux, non méchants. Ce qui précède me semble montrer que le cheval est une simple machine, non certes une machine comme celles que peuvent fabriquer les hommes, mais une machine vivante, c'est-à-dire douée de sensibilité physique, fonctionnant au moyen d'un système nerveux et dont tous les mouvements sont fatalement déterminés par les sensations reçues. Lorsqu'on croit à l'intelligence du cheval, on est logique-
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    ment conduit àadmettre — ainsi qu'on l'a toujours enseigné — qu'il y a quelquefois de sa part de l'entêtement, un parti pris bien arrêté de désobéir; que dans ce cas-là il faut em- ployer les corrections et les proportionner à la gravité de la faute commise! Personne, toutefois, n'a jamais dit à quels signes on peut reconnaître qu'il y a mauvaise volonté. Pour moi, convaincu que la bête ne saurait en aucun cas choisir, ni par conséquent être responsable de ses actes, je proscris complètement les corrections; je ne crains pas d'affirmer qu'elles sont toujours inutiles et presque toujours fort nuisi- bles, parce qu'elles ne peuventque causer le désordre et faire naître de mauvaises habitudes en produisant des sensations exagérées. Le croira-t-on? c'est justement ce principe — le plus im- portant de tous à mon avis — que les cavaliers ont le plus de peine à admettre. Il semble qu'il serait contraire à leur dignité de ne pas lutter de violence avec l'animal. Et c'est unique- ment pour cela qu'il y a tant de chevaux rétifs. Si l'on faisait à ce sujet des expériences pratiques, on aurait bientôt la preuve de ce que j'avance, et l'on verrait que tous les chevaux peuvent être facilement soumis, ceux-là seuls exceptés — ils sont fort rares — qu'une grave infirmité rend impropres au service qu'on voudrait leur faire faire. Je ne prétends pas d'ailleursqu'il ne soit parfois nécessaire, lorsqu'unesensation étrangère détermine une résistance,de produire d'autres sen- sations assez vives pour dominer la première;mais alors elles doivent être proportionnées à la seule sensibilité de l'animal, et il ne faut jamais en attendre un effet moral. Que penser des hommes assez brutaux pour corriger une bête après qu'elle a « commis une faute» et assez naïfs pour se figu- rer qu'elle comprendra pourquoi on la frappe? Le chien passe pour beaucoup plus intelligent que le che- val; cependant les moyens employéspourledressersont sem- blables. Quoiqu'on ne connaisse pas bien la nature de ses sensations olfactives, —lesquelles sont très différentes des nôtres, puis-
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    que l'animal semontre insensible aux odeurs qui nous sont les plus agréables et est vivement attiré par celles qui nous répugnent le plus, — il est certainqu'on tire un grand parti de son odorat, qui peut être affecté à de grandes distances par certaines émanations. Mais on ne s'adresse pas plus à son intelligence qu'à celle du cheval. Ses mouvements, auxquels on laisse plus de liberté,parais- sent souvent volontaires;en réalité, c'est toujours un bruit, une odeur, la vue d'un objet ou quelque besoin interne qui fatalement les détermine. Pour dresser les chiens, il faut, comme pour les chevaux, sy prendre le plus tôt possible après leur naissance, leur éviter toutes les sensationsqui pourraient faire naître de mau- vaises habitudes et s'efforcer de produire celles qui auront pour résultatles mouvementsqu'on veut obtenir. Lorsqu'on apporte aux tout jeunes chiens leur nourriture, on leur présente l'écuelle en sifflant;la sensation auditive produitepar le coup de sifflet étant ainsi associéeà la sensation agréable venant de la nourriture reçue réveillera mécanique- ment cette dernière, et voilà les petitesbêtes dressées à accou- rir à l'appel du maître, qui du reste fera bien de les accueillir toujours par une caresse et de temps en temps par quelque friandise. -A l'heure où d'habitude on donne le repas, le dresseur, qui a préalablement placé un bon morceau dans un endroit appa- rent, fait un geste du bras dans cette direction et conduit le chien en lui disant: Cherche! L'animal, attiré par l'odeur, ne tarde pas à trouver, et bientôt il se met enquête dès qu'il en- tend le son: Cherche!ou qu'il voit le geste. Pour habituer les chiens au rapport, on choisit de préfé- rence le moment où, tourmentés par le travail de la dentition, ils trouvent du plaisir à se servir de leurs dents et à tenir quelque chose dans la gueule; ou bien on enveloppe un mor ceau de viande dans quelque chiffon. On va avec eux placer a terre l'objet puis on s'éloigne de quelques pas et, faisant le geste accoutumé, on dit: Cherche! L'animal suit le geste,
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    trouve l'objet, revienten gambadant; on le caresse, on retire doucement l'objet de sa gueule, où on le remplace par un bon morceau, de sorte que, cette sensation agréable s'associant chaque fois avec l'acte de rapporter quelque chose, il prend l'habitude de rapporter tout ce qu'on lui fait chercher et même tout ce qu'il trouve sur sa route, sans que rien prouve qu'il a conscience de ce qu'il fait. J'ai connu, dans un café, un vieux chien auquel les clients avaient si souvent fait apporter des petits bancs, qu'il avait pris l'habitude de se promener presque constamment avec un petit banc dans la gueule. Le dressage du chien se commence à la maison, comme ce- lui du cheval se commence au manège, afin que les sensa- tions étrangères ne viennent pas déranger celles produites par le maître. Ensuite, on emmène le chien dehors, après avoir attaché à son collier une corde assez longue et s'être muni de quelques friandises. On jette à quelque distance un morceau de pain ou de viande en disant:Cherche/eten éten- dant le bras. Il se précipite; mais, au moment où il va saisir le morceau, on l'arrête au moyen de la corde,en disant:Tout beau!et en levant le bras. Remarquons que cette partie du dressage ressemble absolument au dressage des chevaux qu'on présente « en liberté » dans les cirques et qu'on a com- mencé par dresser à la longe. L'animal est placé entre deux sensations:l'une, le morceau de viande, l'attire; l'autre, la corde, le retient; celle-ci étant la plus forte, il ne peut céder à la première, et plus tard,quand la corde sera supprimée, le geste seul du maître renouvellera la sensation et le chien res- tera immobile. Que le maître ait la moindre distraction, une mauvaise habitude se prendra, et il faudra recommencer pa- tiemment le dressage à la corde; car si l'on voulait corriger la bête, on aurait ensuite beaucoup de peine à lui faire cher- cher quelque chose, ce qui montre bien qu'elle n'aurait rien compris. Les chasseurs savent que, si bien dressé que soit unchien, il ne tarde pas à être gâté s'il est conduit pendant quelque
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    temps par unmaladroit. Il en est de même pour un cheval mal monté. Cela ne prouve-t-il pas que l'un comme l'autre prend inconsciemment toutes les habitudes bonnes ou mau- vaises qui résultent des sensations qu'il reçoit et n'a aucune idée de ce qu'il doit faire? J'ai fait vingt fois l'expérience suivante,et toujours avec le même résultat:Le propriétaire d'un chien m'affirmant que son animal comprenait parfaitement quand il lui défendait de toucher à quelque chose et, pour m'en convaincre, l'ayant empêché de prendre un morceau de sucre placé à sa portée, je le priais de sortir avec moi, en laissant le chien seul pen- dant cinq minutes après lui avoir donné les ordres les plus formels. Le défi fut toujours accepté avec empressement. Jamais, à notre retour, nous n'avons retrouvé le morceau de sucre. Plus que tous les autres chiens, ceux qui aident à la garde des troupeaux passent, pour avoir conscience du rôle qu'ils remplissent. Il serait intéressant de confier un troupeau de moutons à un chien, sans berger, et de voir ce qui arriverait. En somme, tout ce qu'on fait faire aux animaux réputés les plus intelligents, on pourrait le faire faire à des hommes idiots, pourvu qu'on surveillât ceux-ci comme ceux-là cons- tamment et qu'on ne négligeât pas -de produire toutes les sensations nécessaires pour diriger leurs actes. Pas plus que le cheval, le chien ne doit jamais être « corrigé », attendu qu'il est incapable de comprendre qu'il a « commis une faute», et que les brutalités inutiles dont il est trop souvent victime ne peuvent que lui faire contracter de mauvaises ha- bitudes, en provoquant des mouvements tout opposés à ceux qu'on voudrait obtenir. Quant aux « sentiments » qu'on attribue aux animaux,il est aisé de montrer qu'on s'abuse encore étrangement à ce sujet. Les rapports sexuels entre un chien et une chienne ne ressemblent en rien à de l'amour: ce n'est qu'à certaines époques que le mâle est attiré vers la femelle par les odeurs
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    qu'elle dégage; celle-cireçoit alors tous les mâles qui se pré- sentent, tandis qu'à tout autre moment elle repousse bruta- lement toute approche. Même après que le même chien et la même chienne ont vécu longtemps l'un près de l'autre et ont eu ensemble une nombreuse postérité, il y a entre eux si peu d'affection qu'on peut tuer l'un en présence de l'autre sans que celui qui reste en manifeste aucun chagrin. Quand les petits viennent au monde, la mère les lèche comme elle lèche tous les corps humides imprégnés de cer- taines odeurs; elle est retenue auprès d'eux par la fatigue et par le besoin d'être débarrassée de son lait; ils sont attirés vers elle par la chaleur de son corps et par l'odeur du lait. Elle a d'ailleurs si peu conscience de son rôle, que souvent elle écrase ses petits en se couchant; si on les lui enlève tous, elle cherche de tous côtés les sensations qui lui manquent;mais si vous en détruisez deux ou trois, elle retournera tran- quillement près des autres. Une fois les besoins physiques disparus, aucun lien ne subsiste entre la mère et les enfants. Le chien est attaché à son maître par les sensations qu'il reçoit de lui, par les habitudes contractées et surtout par le besoin qu'il a de ses émanations, car l'expérience a démontré que, si l'on coupe les nerfs olfactifs d'un chien, il ne mani- feste plus aucune préférence pour personne, bien que ses autres sens soient restés intacts. Par l'odorat, il retrouvé son maître même à de grandes distances, comme il retrouve le gibier dont il suit la piste. Mais séparé de lui ou dépaysé par un petit trajet en chemin de fer, — j'en ai fait souvent l'ex- périence, — il s'accoutume presque instantanément à de nouvelles personnes, il ne manifeste aucun regret. A la vé- rité, il suffit qu'il revoie son ancien maître pour que le son de sa voix, ses gestes, l'odeur qui émane de lui, réveillent les sensations d'autrefois; mais rien ne prouve qu'il ait pensé à lui dans l'intervalle, et j'ai toujours constaté qu'après un temps relativement court — disons six mois — il suit plus volontiers le nouveau maître que l'ancien. Tout ce que l'on raconte sur le prétendu dévouement du
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    chien ne reposeque sur des faits mal observés, on pourra s'en convaincre expérimentalement quand on voudra. Quand l'animal semble avoir conscience d'une faute qu'il a faite et en demander pardon, c'est le ton de la voix ou les gestes du maître qui provoquent ces attitudes; et la preuve, c'est qu'il suffira de lui parler sur le même ton et de faire les mêmes gestes pour qu'il prenne les mêmes postures quoiqu'il n'ait rien fait de mal. Rien ne prouve que les rêves amènent des idées chez les animaux comme chez l'homme, puisqu'on ne peut constater que des gestes, des cris, indiquant simplement une agitation nerveuse. A 1écurie, les chevaux ne prennent aucune précaution pour ne pas marchersur les pieds de l'homme qui les soigne, lui donner un coup de tête ou un coup de pied lorsqu'une mouche, par exemple, les tourmente. Il en est de même des chiens qui, en jouant, vous posent brutalement la patte sur la figure, culbutent les enfants, etc. On prétend que certaines races de chiens sont plus intelli- gentes que d'autres:il y a seulement des différences d'apti- tudes physiques. Depuis plusieurs années je ne possède plus que des. lévriers:ils ont bien l'inconvénient d'étiangler de temps en temps quelque chat qui n'est pas rentré assez vite au logis ou n'a pas grimpé à temps sur un arbre; mais malgré cela, ils sont à mon avis les plus charmants de tous les chiens, les plus élégants de formes, les moins turbulents à la mai- son, les plus merveilleux d'allures, et s'ils n'ont pas plus d'intelligence que les autres, il n'est pas moins vrai qu'on peut les dresser à des choses tout aussi curieuses; témoin Jack qui m'a suivi dans de longs voyages que j'ai faits à che- val et en voiture, et que j'envoyais, plusieurs kilomètres avant l'étape, annoncer mon arrivée dans les hôtels où j'avais cou- tume de descendre. Les chiens, comme beaucoup d'autres animaux, font en- tendre différentscris,toujoursproduitsparde vives sensations. Pourrait-onprétendre qu'il y a là un langage?A-t-on jamais
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    vu des chevauxattachés toute la journée dans la même écu- rie, des chiens au chenil ou dans la maison, paraître échanger entre eux des pensées? On dit que le gibier, vers la fin de la saison de la chasse est plusprudentqu'au commencement,et on en conclut qu'il s'est rendu compte des dangers qui le menacent. N'est-il pas plus simple de croire que les animaux qui vivent en liberté con- tractent inconsciemmentdes habitudes, reçoiventun véritable dressage résultant des sensations qu'ils subissent tous les jours, des circonstances qui les entourent, et que, constam- ment poursuivis, ils s'affolent au moindre bruit? III J'aurais pu multiplier les exemples à l'infini, et discuter longuement les détails de chacund'eux. Mais le rapide exposé que j'ai fait suffira certainement pour appeler l'attention des savants sur cetteimportante question de l'intelligencedes ani- maux et sur la manièredont il me semble qu'il faut l'examiner. On remarquera que je n'ai pas employé une seule fois le mot instinct. Je crois en effet que l'impulsion intérieure qui détermine les actes des animaux est toujours produite par une sensation physique; que par conséquent, comme l'a dit le Dr A. Netter, le mot instinct ne signifie rien et devrait être rayé du vocabulaire scientifique. Les procédés de dressage constituant les rapports les plus directs que nous puissions avoir avec les animaux que nous connaissons le mieux et dont les facultés pourraient être le plus développées par l'éducation, si ces animaux n'agissent jamais raisonnablement, s'ils ne sont même pas libres de choisir entre deux sensations présentes, s'il faut toujours qu'ils cèdent à la plus forte, n'a-t-on pas lieu de croire qu'il en est de même pour ceux qui vivent à l'état sauvage, d'au- tant plus que ceux-ci ne font rien aujourd'hui autrement qu'il y a cent ans, mille ans, leurs ancêtres ne leur ayant rien en-
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    seigné, par l'excellenteraison, vraisemblablement, qu'ils navaient eux-mêmes rien appris et que les bêtes n'ont jamais pu communiquer entre elles à l'aide d'aucun langage? Les romanciers, les poètes sont peut-être excusables de pré- senterles choses autrement. Encore leur talent serait-ilmieux employé à faire connaître la vérité qu'à répandre l'erreur. Mais à coup sûr les savants, eux, ne devraient pas se laisser aussi facilement tromper par les apparences. Je n'ignore pas qu'on peut réfuter presque tous les arguments par d'autres arguments, et cela avec sincérité, en regardant les choses d'un autre point de vue:aussi je demande qu'avant de me réfuter on veuille bien se placer pendant quelques instants au même point de vue que moi, afin de voir s'il ne permet pas de mieux juger l'ensemble de la question. La théorie de l'au- tomatisme des animaux une fois admise, il est facile de s'as- surer qu'elle est juste, puisque, après y avoir été conduit par l'examen des faits,onvoit,en faisant la contre-ipreuve, qu'il ny a pas un fait expérimental, un seul, qu'elle ne puisse ex- pliquer d'une manière satisfaisante. Ce n'est qu'en cherchant dans les sensations la cause phy- sique de tous les actes des animaux, en étudiant les effets différentsque produisent sur les différentes espèces la vue des objets, les bruits, les odeurs, etc., là distance à laquelle les organes en sont affectés1, qu'on pourra faire faire de grands progrès à la science en découvrant les causes encore mysté- rieuses des travaux des castors, des migrations (qui probable- ment s'expliquent par les mêmes sensations que le retour du chien vers son maître) , etc. Le Dr A. Netter a montré déjà, dans un magnifique chapitre de L'homme et l'animal devant la méthode expérimentale ce qu'il faut penser des fourmis et de leur langage antennal. On m'objectera sans doute que tout ce que j'ai dit des ani- 1. Des instruments perfectionnés, augmentant considérablement la puissance de l'odorat et du toucher, commed'autres augmentent la puis- sance de la vue et de l'ouïe, permettront peut-être à l'homme de résoudre un jour bien des problèmes jusqu'ici inabordables.
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    maux peut aussis'appliquer à l'homme. Oh! je sais que l'on essaie aujourd'huide démontrer que l'homme n'est pas libre, qu'il n'est pas, lui non plus, responsable de ses actes. Il ne m'appartient pas de soutenir une discussion avec les philo- sophes et les savants dont le langage ne m'est pas familier. Cependant, homo sum, et comme tel, ayant passé ma vie à m'étudier moi-même en même temps que j'étudiais les che- vaux et les chiens, à comparer mes actes aux leurs, il m'est permis d'avoir une opinion et, quitte à ne pas savoir l'expri- mer doctement, voici ce que je dirai: L'homme parle, l'homme pense, l'homme sent parfaitement qu'il est libre de choisir, ne fût-ce, par exemple, qu'entre l'acte de se lever et celui de s'asseoir, sans qu'aucune sensation physique ledétermineplutôt à l'un qu'à l'autre. Tous les rai- sonnements, il me semble, ne peuvent rien contre cela. On peut dire que lorsqu'il croit être libre de se lever et qu'il se lève, il a, en réalité, cédé au désir qu'il avait de montrer qu'il pouvait se lever. Mais ce désir même est-il une sensation phy- sique? L'homme peut s'abstenir des choses qui flattent le plus ses sens, en vue d'un plus grand bien qu'il se propose, s'im- poser toutes les privations, subir tous les tourments, sacrifier jusqu'à sa vie pour être utile à ses semblables, pour le renom, si l'on veut, qu'il laissera après sa mort, sans même l'espoir d'une vie meilleure. A notre époque où l'on prêche tant la lutte pour la vie et pour toutes les jouissances qu'elle procure, il y a encore des hommes capablesde cela;j'en connais. Peut- on dire d'euxque leurs actes sont gouvernés par des sensations physiques? Et la pensée même qu'ilsont d'un bien métaphy- sique n'est-elle pas la preuve — s'il en fallait une — qu'il existe réellement chez l'homme quelque chose qui échappe à tous les sens, que ni le chimisteni l'anatomiste ne découvriront ja- mais avec leurs instruments, qu'il faut, par conséquent, distin- guerde touteMATIÈRE — la matière étant tout ce qui peut être perçu par l'intermédiaire dessens,—et qui s'appelle l'ESPRIT1. I. Je ne donne pas ici au mot esprit le sens deprincipe de vie. La vie n'est, selon moi, que le fonctionnement naturel des organes. L'esprit
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    Or, rien, absolumentrien ne permet même de supposerque l'esprit existe chez les animaux. Du haut en bas de l'échelle, ils n'exécutentque des mouvements réflexes. Ces mouvements sont plus ou moins variés selon que l'organisme est plus ou moins compliqué:le poisson ne peut pas courir, le lièvre ne peut pas voler; le singe, qui a des mains, l'éléphant,qui a une trompe, sont capables d'accomplir des actes qui étonnent un instant l'homme qui les observe; en réalité, chez le singe, le chien, l'éléphant, l'intelligence est la même que chez l'huître, c'est à dire nulle:ils cèdent à des sensations plus multiples, ils n'agissent jamais librement. L'homme seul est un être double; il y a en lui l'animal et l'être pensant, le corps et l'esprit. A la vérité beaucoup de ses actes et de ses sentiments ne sont, comme chez la bête, que des mouvements réflexes; mais dans beaucoup d'autres l'es- prit intervient, domine les sensations physiques, intercepte les mouvements réflexes et les réfrène. Nonseulement une sensation actuelle en renouvelle une autre, comme quand, se retrouvant dans une maison où il a entendu un air de musique, il entend de nouveau cet air qui revient, qui 1obsède, qu'il ne peut chasser — si ce n'est en pensant a autre chose;mais il a le pouvoir, par le seul effort de sa volonté, sans qu'aucune sensation physiquel'ypousse,de se rappeler ce qu'il a fait la veille, il y a huit jours, il y ades années. Une attaque brutale, une parole injurieuse peut déterminer de sapart une riposte violente (mouvement réflexe), que les tribunaux excusent et qui me paraît à moi fort coupable, précisément parce que l'homme a agi dans ce cas comme un animal et ne s'est pas servi du pouvoir qu'il a de dominer ses sens; mais il peut aussi, apprenant qu'en Amérique, six mois auparavant, un autre homme l'a insulté, se déterminerfroide- ment, librement, à tirer de lui vengeance. Une femme fait sur ses sens une vive impression:il est est ce qu'il y a d'immatériel chez l'homme,ce qui pense, réfléchit, com- pare, connaît.
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    prêt à ycéder; mais aussitôt il songe aux raisons d'ordre mo- ral qui s'opposent à leur union et, dominant cet amour phy- sique, il s'éloigne, ou, au contraire, après avoir longuement réfléchi, il se décide, croyant bien faire, à surmonter tous les obstacles:et voilà son amour grandi de tous les sacrifices. Donc entre le règne animal et le règne humain il y a une limite infranchissable:l'esprit, c'est-à-dire l'intelligence, la faculté de choisir, c'est-à-dire la liberté. Cette théorie explique aussitôt tous les actes de l'homme et ceux des animaux. Avec la théorie de Darwin on arrive nécessairement à ce dilemme:Ou l'intelligence est'partout, dans la plante comme chez l'homme, dans le bloc de marbre comme chez l'animal, ce qui est absurde;ou l'intelligence n'est nulle part:l'homme n'a pas conscience de ce qu'il fait, n'est pas responsable de ses bonnes ni de ses mauvaises actions, ce qui est également absurde. La théorie de Darwin pousse encore des écrivains de ta- lent, comme Mmo Séverine, à s'enthousiasmer pour un affreux roquet, qu'il leur plaît, précisément à cause de ses défauts physiques, d'affubler de toutes les qualités morales et leur fait écrire: « J'aime les pauvres d'abord, les bêtes ensuite, et les gens après! » A quelle époque l'esprit commence-t-il à exister chez l'en- fant? A la conception?à la naissance? ou plus tard? Scien- tifiquement on n'en peut rien savoir, car l'esprit nepeut se manifester qu'au moyen de certains organes, comme un vio- loniste ne peut faire connaître son talent qu'au moyen d'un violon et d'un archet. Les parents s'illusionnentpresque tou- jours sur l'époque où leurs enfants donnent les premières preuves d'intelligence. Pendant plusieurs années l'enfant n'est, en apparence,qu'un petit animal, obéissant à toutes ses sensations, exécutant machinalement des mouvements, répé- tant inconsciemment des sons qu'il ne comprend pas. Lors- que les organes physiques, c'est-à-dire les instruments qui lui sont nécessaires,ont pris assez de force, l'esprit commence
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    a se révéler.Peut-être l'esprit est-il le même chez tous les êtres humains; peut-être n'est-ce pas lui qu'on peut perfec- tionner, mais seulementles organes physiquesdont il se sert; peut-être était-il le même avant que ces organes fussent formés, et reste-t-il le même lorsque la maladie ou la vieil- lesse les paralysent. Ainsi les penseurs de nos jours ne sont pas supérieurs intellectuellement à ceux d'autrefois et les dé- couvertes de la science ne sont dues qu'à des instruments plus parfaits. Quoi qu'il en soit, l'esprit, la liberté, la responsabilité nexistent pas sur cette terre ailleurs que chez l'homme et lui imposent d'autres règles de conduite que la lutte pour la vie à laquelle obéissent les autres êtres. Au point de vue social et politique, c'est-à-dire au point de vue des relations entre les hommes et de la manière dont ils doivent être élevés et gouvernés, cette vérité a quelque importance. Tout ce qui est faux est immoralet dangereux. Les idées de Darwin, propagées par la littérature soi-disant naturaliste, qui nous montre la bête humaine cédant à tous ses appétits, aux besoins physiques les plus vils, ont encouragé tous ceuxqui, ne luttant plus que pour le bien-être et la fortune, cœurent aujourd'hui, par les scandales qui se découvrent, tous les honnêtes gens. Si je ne me trompe, on a soif maintenant d'autre chose.
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    L'ENSEIGNEMENT DE L'ÉQUITATION EN FRANCE i Bienqu'on se soit servi du cheval dès les temps les plus reculés et qu'on trouve déjà dans Xénophon des préceptes fort justes sur la manière de le monter et de le dresser, il est inutile de rechercher dans l'antiquité les origines de notre équitation actuelle, qui, par suite surtout des modifications importantes apportées aux harnachements, n'a pour ainsi dire aucun rapport avec celle des peuples anciens et des Orientaux. Peut-être pourrait-on retrouver dans de vieux écrits quel-
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    ques traces desprocédés en usage autrefois dans notre pays même;les tournois et l'organisation des troupes à cheval montrent en effet qu'au temps de la chevalerie l'éducation de la noblesse comportait déjà une certaine instruction équestre. Jusqu'au xve siècle nous n'avons toutefois aucun document précis sur la manière dont cette instruction était donnée. Sans doute on choisissait pour exercer les chevaux les ter- rains les plus convenables; on s'aidait de barrières ou de fer- metures quelconques pour soustraire le plus possible les animaux à l'influence des objets extérieurs et les mieux pos- séder; chaque cavalier déployait plus ou moins d'habileté selon ses aptitudes naturelles et l'expérience acquise; mais tant qu'il n'y eut ni manèges ni enseignement rationnel, et tant que les gentilshommes se vantèrent de ne savoir ni lire ni écrire, l'équitation ne fit aucun progrès. C'est à l'époque de la renaissance des lettres, des sciences et des arts, qu'elle commença à être enseignée avec quelque méthode, en Italie, par plusieurs gentilshommes,Frédéric Grison,César Fiaschi et surtout Giovan-Batista Pignatelli, qui ouvrirent les pre- mièresacadémies, àNaples d'abord,puisàRome. « Lesélèves, dit Newcastle,y restaient des années avant qu'on leur dît seu- lement s'ils étaient capables d'apprendre et de réussir en cet exercice,tant les écuyerssavaient bien faire valoir leur talent.» La noblesse de France accourutaussitôt s'instruire à l'école italienne; Salomon de La Broue, Saint-Antoine, Pluvinel, brillèrent au premier rang parmi les élèves du célèbre Pigna- telli et, de retour en France, jetèrent les premières bases de l'enseignement. Des académies' furent fondées à Paris, à i. On trouve dans l'édition de 1777 du Dictionnaire de l'Académie française, au mot ACADÉMIE : « Certain lieu près d'Athènes où s'assem- blaient. Se dit aussi d'une compagnie de personnes. Il se dit aussi du lieu où la noblesse apprend à monter à cheval et les autres exercicesqui lui conviennent. (Il a mis son fils à l'Académie. Il est en pension à une telle Académie. Au sortir de l'Académie, il fut à la guerre.) Il se prend aussi pour lesécoliers mêmes. (Ce jour-là, un tel écuyer fit monter toute son Académie à cheval.) n — ACADÉMIE DE MUSIQUE ne vient qu'ensuite dans le Dictionnaire.
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    Tours, à Bordeaux,à Lyon; elles recevaient des pension- naires et des externes; les pensionnaires y apprenaient non seulement l'équitation,mais l'escrime, la danse, arts dits aca- démiques, et les mathématiques. Dans le sens le plus généralement usité, c'est-à-dire pour désigner une compagnie de savants ou d'artistes,nous verrons plus loin que le mot académie ne saurait convenir à aucune institution hippique ayant existé jusqu'à présent. Dans son sens le plus conforme à l'étymologie, ce nom qui, appliqué aujourd'hui à une école d'équitation, semble prétentieux, était certainement on ne peut mieux choisi pour désigner les endroitsoù les premiersmaîtresenseignèrentles principes enfin découverts de l'art de monter à cheval. Cet art fut pen- dant longtemps le plus en honneurparmi ceux que pratiquait la noblesse, qui elle-même descendait des anciens écuyers1, et c'est bien certainement parce que le cheval a été le prin- cipal instrument de la civilisation,que Buffon l'a appelé « la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite ». Aussi faut-il déplorer que tout ce qui se rapporte à l'équitation soit depuis longtemps si négligé en France, surtout par les écri- vains et les savants, que l'on ne trouve, ni dans les guides usuels, ni dans les dictionnaires,ni dans les traités d'histoire, aucun renseignementsur les plus grands maîtres qui ont il- lustré notre pays. Alors que tant de statues s'élèvent sur nos places publiques, les noms mêmes de nos plus célèbres écuyers, à peine connus d'un très petit nombre de fervents admirateurs, sont complètement ignorés, non seulement du Public, mais encore de ceux qui ont mission de l'instruire; on laisse cela de côté avec une sorte de mépris et l'on ne I. On sait qu'après la conquête des Gaules et dès les premiers temps de la monarchie française, on donnait le nom d'écuyer aux gens de guerre qui tenaient le premier rang parmi les militaires; on les ap- pela gentilshommes ou nobles pour les distinguerdu reste du peuple, et ils furent la source de la noblesse. Jusqu'à la Révolution, la charge d'écuyer resta un titre de noblesse, et nul ne pouvait prendre le titre d'écuyer s'il n'était issu d'un père ou d'un aïeul anobli dans la profes- sion des armes.
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    semble pas sedouter que l'équitation est, parmi les arts, un des plus utiles, des plus attrayants, un de ceux aussi qui né- cessitent le plus d'étude et qui forment le mieux l'esprit et le jugement. Dès que l'équitation, au lieu d'être pratiquée empirique- ment en plein air, fut enseignée dans les manègespar de vrais maîtres, elle fit d'immenses progrès et, en très peu d'années, atteignit le degré de perfection où sut l'élever La Guérinière. Il se fonda bientôt un grand nombred'académies; mais celles de Paris et de Versailles eurent toujours le pas sur toutes les autres, et c'est à elles que revient l'honneur d'avoir produit les premières et les meilleures méthodes. Salomon de La Broue, écuyerdu roi, écrivit en 1610 le premier traité d'équitation qu'on eût vu en France:le Cava- lerice francois. Cet ouvrage, qui se ressent encore des an- ciennes pratiques,estrempli des préceptes les plus barbares et préconisedes moyensd'une brutalité révoltante; toutefois, il révèle un effort vers le progrès, vers un enseignement mé- thodique s'appuyant sur les connaissances scientifiques de l'époque, et l'on y trouve des passages excellents, comme ce- lui où l'auteur recommande de ne pas renfermer le cheval, c'est-à-dire lui placer la tête et l'encolure, avant qu'il se soit livré aux différentes allures, et de ne demander la mise en main qu'en marche, contrairement à ceux qui, déjà à cette époque, travaillaient d'abord le cheval en place. Pluvinel, devenu écuyer du roi, fit l'éducation équestre de Louis XIII et nous a laissé un ouvrage fort curieux, l'Ins- truction du roi en l'exercice de monter à cheval, dans lequel, sous forme de dialogue entre son élève et lui, il donne déjà des principes fort supérieurs à ceux de La Broue et exprime des idées que beaucoup d'écuyers et de sportsmen de nos jours feraient bien de méditer. Le roi s'adresse d'abord au grand- écuyer de France,qui était alors M. deBellegarde, et lui dit: « Monsieur le Grand, puisque mon aage et ma force me per- mettent de contenter le désir que j'ay, il y a longtemps, d'ap- prendre à bien mener un cheval pour m'en servir, soit à la
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    teste de nosarmées ou sur la carrière pour les actions de plaisir, je veux en sçavoir non-seulement ce qui m'est néces- saire comme roi, mais aussi ce qu'il en faut pour atteindre à la perfection de cet exercice, afin de cognoistre parmy tous ceux de mon royaumeles plus dignes d'estre estimez. » M. le Grand répond:« Sire, VostreMajesté a raison de souhaiter passionnément d'apprendre le plus beau et le plus nécessaire de tous les exercices qui se pratiquent au monde, non seule- ment pour le corps, mais aussi pour l'esprit, comme M. de Pluvinel luy donnera parfaitement à entendre, estant très aise de ce qu'il a encore assez de vigueur pour enseigner à VostreMajesté la perfection de cette science. » Le roi de- mande à M. de Pluvinel en quel sens il entend que l'exercice du cheval n'est pas seulement nécessaire pour le corps, mais aussi pour l'esprit. Pluvinel répond:« L'homme ne le peut apprendre qu'en montant sur son cheval, duquel il faut qu'il se résolve de souffrir toutes les extravagances qui se peuvent attendre d'un animal irraisonnable, les périls qui se ren- contrent parmi la cholère, le désespoir et la lascheté de tels animaux, joincte aux appréhensions d'en ressentirles effects. Toutes lesquelles choses ne se peuvent vaincre ny éviter, quavec la cognoissance de la science, la bonté de l'esprit et la solidité du jugement : lequel faut qu'il agisse dans le plus fort de tous ces tourmens avec la même promptitude et froi- deur que fait celuy qui, assis dans son cabinet, tasche d'ap- prendre quelque chose dans un livre. Tellement que par là VostreMajesté peut cognoistretrès clairement comme quoy ce bel exercice est utile à l'esprit, puisqu'il l'instruict et l'ac- coustume d'exécuter nettement, et avec ordre, toutes ces fonctions parmi le tracas, le bruict, l'agitation et lapeur con- tinuelle du péril, qui est comme un acheminement pour le rendre capable de faire ces mesmes opérations parmy les armes, et au milieu des hazards qui s'y rencontrent. » Plu- vinel explique ensuite au roi la différence qui existe entre le bel homme à cheval et le bon homme de cheval et, parlant de ce dernier, il dit: « Pour estre parfaitement bon homme de
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    cheval, il fautsçavoir, par pratique et par raison, la manière de dresser toutes sortes de chevaux à toutes sortes d'airs et de manèges; cognoistre leurs forces, leurs inclinations, leurs habitudes, leurs perfections et imperfections, et leur nature entièrement; sur tout cela faire agir le jugement,pour savoir à quoi le cheval peut estre propre, afin de n'entreprendre sur luy que ce qu'il pourra exécuter de bonne grâce; et ayant cette cognoissance, commencer, continuer et achever le che- val avec la patience et la résolution, la douceur et la force requise, pour arriver à la fin où le bon homme de cheval doit aspirer; lesquelles qualitez se rencontrant en un homme, on le pourra véritablementestimer bon homme de cheval. » De nouveaux traités furent bientôt publiés par MM. de Menou, de Solleysel, de Birac, de Beaumont, Delcampe, Gaspard de Saunier. Mais ce fut La Guérinière qui, le premier, institua l'ensei- gnementvraiment méthodique del'équitation.Praticien hors de pair, il ne pensait pas, comme nos modernes sportsmen, que la théorie est inutile. Élève lui-même de M. de Vandeuil, dont la famille tint pendant plus d'un siècle l'académie royale de Caen,La Guérinière comprit la nécessité d'une méthode écrite, et il l'écrivit dans une langue claire, correcte, élégante, qui montrela pondération de son esprit, sa grande expérience pratique, les ressources de son savoir. Ce livre est une œuvre admirable, dont toutes les parties s'enchaînent avec ordre et qui est rempli de vérités auxquelles le temps ne pourra rien changer. Dans le premier chapitre de la seconde partie inti- tulé : Pourquoi ily a si peu d'hommes de cheval, et des qua- lités nécessairespour le devenir, La Guérinière dit: « Toutes les sciences et tous les arts ont des principes et des règles par le moyen desquels on fait' des découvertes qui con- duisent à la perfection. La cavalerie est le seul art pour le- quel il semble qu'on n:ait besoin que de pratique; cependant, la pratique dépourvue de vrais principes n'est autre chose qu'une routine, dont tout le fruit est une exécution forcée et incertaine, et un faux brillant qui éblouit les demi-connais-
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    seurs, surpris souventpar la gentillesse du cheval plus que par le mérite de celui qui le monte. De là vient le petit nombre de chevaux bien dressés et le peu de capacité qu'on voit pré- sentement dans la plupart de ceux qui se disent hommes de cheval. « Cette disette de principes fait que les élèves ne sont point en état de discerner les défauts d'avec les perfections. Ils n'ont d'autre ressource que l'imitation, et malheureusementil est bien plus facile de tourner à la fausse pratiqueque d'acquérir la bonne. « Le sentiment de ceux qui comptent pour rien la théorie dans l'art de monter à cheval ne m'empêchera point de sou- tenir que c'est une des choses les plus nécessaires pour at- teindre à la perfection. Sans cette théorie, la pratique est toujours incertaine. Je conviens que, dans un exercice où le corps a tant de part, la pratique doit être inséparable de la théorie, puisqu'elle nous fait découvrir la nature, l'inclination et les forces du cheval; et, par ce moyen, on déterre sa res- source et sa gentillesse ensevelies, pour ainsi dire, dans l'en- gourdissementde ses membres. Mais, pour parvenir à l'excel- lence de cet art, il faut nécessairement être préparé sur les difficultés de cette pratique par une théorie claire et solide. « La théorie nous enseigne à travailler sur de bons prin- cipes; et ces principes, au lieu de s'opposer à la nature, doi- vent servir à la perfectionner par le secours de l'art. « Quand je dis qu'ilfaut de la vigueur et de la hardiesse, je ne prétends pas que ce soit cette force violente et cette té- mérité imprudente dont quelques cavaliers se parent, et qui leur fait essuyer de si grands dangers, qui désespèrent un cheval et le tiennent dans un continuel désordre:j'entends une force liante qui maintienne le cheval dans la crainte et dans la soumission pour les aides' et pour les châtimens du cavalier; qui conserve l'aisance, l'équilibre et la grâce qui 1. On appelle aides les moyens dont se sert le cavalier pour faire ma- nœuvrer le cheval:les rênes, les jambes, les éperons, la cravache.
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    doivent être lepropre du bel homme de cheval, et qui sont d'un grand acheminementà la science. « La difficulté d'acquérir ces qualités et letemps considé- rable qu'il faut pour se perfectionner dans cet exercice font dire à plusieurs personnes qui affectent un air de capacité, que le manège ne vaut rien, qu'il use et ruine les chevaux, et qu'il ne sert qu'à leur apprendre à sauter et à danser, ce qui, par conséquent,les rend inutiles pour l'usage ordinaire. Ce faux préjugé est cause qu'une infinité de gens négligent un si noble et si utile exercice, dont tout le but est d'assouplir les chevaux, de les rendre doux et obéissans, et de les asseoir sur les hanches, sans quoi un cheval, soit de guerre, soit de chasse ou d'école, ne peut être agréable dans ses mouve- mens, ni commode pour le cavalier:ainsi, la décision de ceux qui tiennent un pareil langage étant sans fondement, il serait inutile de combattre des opinions qui se détruisent suffisamment d'elles-mêmes. » Le livre de La Guérinière reste encore aujourd'hui un de ceux qu'on peut consulter avec le plus de fruit. Toute la partie qui traite de l'équitation et du dressage ne le cède en rien, est même supérieure, pour l'époque où elle a été écrite, à nos meilleurs ouvrages modernes, et la fameuse « épaule en dedans », trop peu comprise de nos jours, est vraiment ad- mirable. Les seules critiques qu'on puisse faire à l'auteur, c'est d'être entré parfois dans trop de détails, d'avoir commis, en parlant du mécanisme des allures, des erreurs qu'il était, d'ailleurs, bien difficile d'éviter de son temps, d'avoir né- gligé, particulièrement pour les départs au galop, de préciser l'emploi des aides, enfin d'avoir voulu ajouter à son ouvrage une partie qui se rattache plutôt à l'art vétérinaire, et dont il confia la rédaction à un médecin de la Faculté de Paris, qui, dit Grognier, « se contenta de copier Solleysel, et répéta des erreurs et des absurdités cent fois répétées déjà». Après La Guérinière,il n'y avait plus qu'à confier à un co- mité d'écuyers le soin de conserver la méthode, d'en élaguer ce qui pouvait être superflu ou erroné, et d'y ajouter, avec
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    la plus grandecirconspection, les innovations utiles qui pourraient se produire. Malheureusement,on ne songea pas à cela; chacun interpréta à sa guise les préceptes du maître; ce fut à qui, parmi les écuyers qui se succédèrent, produirait des méthodes soi-disant nouvelles, compliquerait les diffi- cultés en discutantceci, transformant cela, ajoutant sans cesse des procédés d'une efficacité plus ou moins démontrée. Ils prétendirent appuyer leurs systèmes sur des sciences qu'ils ne possédaient eux-mêmes,cela va sans dire, que très impar- faitement, et dont les théories, d'ailleurs, ne peuvent trouver leur application exacte dans la pratique de l'équitation; et c'est ainsi qu'ils s'égarèrent de plus en plus, sous prétexte de progrès. La vanité, qui exerce un si grand empire sur les artistes en général, et sur les écuyers en particulier, fut certainement la cause principale de toutes les rivalités qui, dès lors, ne cessèrent de diviser les maîtres, chacun semblant avant tout désireux de faire reconnaître sa propre supériorité. Jusqu'à la Révolution, l'académie de Versailles fut uni- versellement reconnue pour la première du monde. C'est là que, depuis le commencement du règne de Louis XIV, les rois et tous les princes de France firent leur éducation éques- tre, là que furent le mieux conservés les préceptesde La Gué- rinière, et que l'on accueillit plus tard, dans une juste mesure, les modifications que rendaient nécessaires la transformation des chevaux et la plus grande rapidité des allures. L'ensei- gnement de Versailles rayonnait non seulement sur toute la France, mais encore sur toute l'Europe. La charge du grand- écuyer était une des plus considérables de la cour. Les écu- ries du roi étaient séparées en deux bâtiments, l'un pour les chevaux de manège et de guerre et pour les chevaux de selle et de chasse, l'autre pour les chevauxde carrosse. M. le Grand vendait toutes les charges de la grande et de la petite écurie. Nul maître ne pouvait ouvrir une académie sans sa permis- sion et sans des lettres l'autorisant à prendre pour son école le nom d'académie royale. Le manège de Versailles était alors le véritable temple de l'art équestre; le silence y régnait
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    pendant les leçons;toutes les règles de la plus exquise poli- tesse y étaient observées comme dans les salons du palais; il reste, aussi bien pour la bonne tenue que pour la manière d'enseigner, le modèle de toutes les écoles à venir. Parmi les écuyers qui furent le plus justement célèbres après La Guérinière, il faut citer Dupaty de Clam, membre de l'Académie des sciences de Bordeaux, qui a laissé une excellente traduction de Xénophon, et qui voulut appli- quer à l'art de l'équitation l'anatomie, la mécanique, la géo- métrie et la physique; Nestier, d'Auvergne, Mottin de La Balme, le comte Drummont de Melfort, Montfaucon de Rogles, dont le Traitéd'équitation inspira en grande partie le Manuel pour l'instruction équestre, lors de l'installation de l'école de cavalerie à Saumur, en 1814; le baron de Bohan, le marquis de La Bigne, d'Abzac, Pellier, de Boisdeffre, Le Vaillant de Saint-Denis. La première école militaire fut fondée en 1751; l'ensei- gnement équestre y fut confié au célèbre d'Auvergne. De nombreuses divergences existaient déjà entre les maîtres. Mottin de La Balme, élève de d'Auvergne, critiquant les mé- thodes alors en usage dans la cavalerie, dit: « Ici on fait jeter l'assiette en dehors, là on exige que ce soit en dedans, ailleurs qu'on la laisse droite, etc. » Le baron de Bohan, élève aussi de d'Auvergne, dit, au commencement de son traité: « Je vois partout le schisme et l'ignorance varier nos pratiques à l'infini, et j'entends partout des voix qui s'élèvent pour reprocher à nos écoles le temps qu'elles perdent et les chevaux qu'elles consomment. » Depuis quelque temps déjà, l'anglomanie pénétrait en France, et tous les écuyers s'en plaignaient amèrement. Il n'y avait jamais eu, en effet, que peu de maîtres en Angleterre:Saint-Antoine, condisciple de La Broue, qui avait été envoyé par le roi de France pour faire l'éducation d'Henri II, le duc de Newcastle, lord Pembroke et Sydney Meadows, qui fu- rent chez nos voisins les représentants de l'école française, sont à peu près les seuls écuyers à citer.
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    Le duc deNewcastle avait publié à Anvers, en 1657, une méthode dont le style seul était à ce point ridicule, qu'il est resté un objet de risée parmi nous. Elle était intitulée : Mé- thode et invention nouvelle de dresser les chevaux,par le très noble, haut et très puissant prince Guillaume, marquis et comte de Newcastle, vicomte de Maliffield, baron de Balsover et Ogle, seigneur de Cavendish, Bothel et Hepwel;pair d'Angleterre;quieut lachargeetl'honneur, etc., etc., etc. Œuvre auquel on apprend à travailler les chevaux selon la nature et àparfaire la naturepar la subtilité de l'art; tra- duit de l'anglais de l'auteur par son commandement et en- richy de quarante belles gravures en taille-douce. Une de ces gravures représente Newcastle monté sur Pégase, planant dans les airs, au-dessus de quatre chevaux prosternés; au bas, ces vers: Il monte avec la main, les éperons et gaule Le cheval de Pégase qui vole en capriole : Il monte si haut qu'il touche de sa tète les cieux, Et par ces merveilles ravit en extase les dieux; Les chevaux corruptibles qui, là-bas, sur terre sont En courbettes, demi-airs, terre à terre vont, Avec humilité, soumission et bassesse, L'adorer comme Dieu et auteur de leur adresse. Une autre gravure le représente en empereur romain, sur un char traîné par des centaures, et touj ours suivi par des che- vaux prosternés. Voici, du reste, comment l'auteur lui-même s'exprime:« J'ay enfin trouvé cette méthode, qui est assuré- ment infaillible. J'ay dressé toutes sortes de chevaux, de quelque pays ou tempéramentqu'ils fussent, de quelque dis- position, force ou faiblesse qu'ils puissent être. Ils se sou- mettent à ma volonté avec grande satisfaction. Ce que je souhaiterois que les autres peussent, en pratiquant leur mé- thode, ce que je ne crois pas qui arrive de si tost. D'une chose vous puis-je répondre, que quelque autre dresse un cheval et le parfasse par son industrie, cette mienne méthode nouvelle le parfera en moins de la moitié du temps que lui,
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    et il iraencore mieux et plus juste ou parfaitement, ce que j'ay vu faire à peu de chevaux que les autres dressent. » Cette fameuse méthode, qui parut trente années après celle de Plu- vinel, n'était guère supérieure au Cavalerice de La Broue, et préconisait à peu près les mêmes moyens de brutalité. Le lieutenant-colonel Mussot, dans ses Commentaires sur l'é- quitation, dit, en parlant du livre de Newcastle : « Une telle exubérance d'orgueil et de vanité puérile annonce nécessai- rement un dérangement quelconque des facultés mentales. » On peut se demander si ce dérangement d'esprit ne s'est pas accentué depuis chez les sportsmen anglais et chez leurs imitateurs,qui prétendent être, pour ainsi dire, de naissance, des hommes de cheval transcendant, sans jamais avoir rien appris. Le marquis de Newcastle, du moins, avait, dit-il, « toujours pratiqué et étudié l'art de monter à cheval auprès des plus excellents hommes de cheval de toutes les nations, les avoit entendus discourir fort amplement sur leur métier, avoit essayé et expérimenté toutes leurs méthodes, lu tous leurs livres, sans en excepter aucun, tant italiens, françois, qu'anglois et quelques-uns en latin »- Depuis Newcastle, dont le livre les avait sans doute dégoûtés de tout enseignement théorique, les Anglais avaient aban- donné les principes des maîtres; aimant beaucoup, à leur façon, l'exercice du cheval, ils ne voyaient plus, dans l'équi- tation, qu'un sport, c'est-à-dire, littéralement,un amusement, un jeu comme tous les autres, où l'on acquiert, par la pratique seule, toute l'habileté désirable;ils instituèrent les courses, qui ne tardèrent pas à prendre chez eux un grand développe- ment, créèrent la race nouvelle des chevaux de pur sang qui devait être si utile pour améliorer toutes celles dites de demi- sang et se mirent à pratiquer un genre d'équitation que la mode mit d'autant plus promptement en faveur qu'il n'exi- geait aucune étude assujettissante.Vers 1780, les premières courses eurent lieu en France, à Fontainebleau, à Vincennes et dans la plaine des Sablons, et les idées nouvelles firent de grands progrès chez nous parmi les jeunes gens du monde,
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    qui, à l'imitationdes Anglais, commencèrent à négliger le manège. Il faut bien dire, d'ailleurs, que le manque d'unité de l'enseignement, le désaccord qui régnait entre les maîtres n'étaient pas faits pour inspirer grande confiance aux élèves. Le Vaillant de Saint-Denis, l'un des écuyers du roi, publia en 1789 un Recueil d'opuscules sur l'équitation, dédié au prince de Lambesc, grand-écuyer de France;il dit en com- mençant : « C'est avec regret que j'ai vu l'équitation presque avilie; des usages étrangers ont prévalu et semblent annoncer que les talents des plus grands maîtres vont être à jamais perdus pour la nation. » Et plus loin: « Ce qu'il y a de plus malheureux pour l'équitation, dont les principes devraient être simples et invariables, quoique l'ignorance les modifie trop souvent à son gré, c'est que plusieurs personnes qui montent à cheval plutôt parce qu'ils ont des chevaux que parce qu'ils sont hommes de cheval, se croient obligés de suivre la mode;on les voit bientôt soutenir que si la mode n'est pas en elle-même la meilleure manière de monter à cheval, elle est du moins la plus agréable, puisqu'elle est la plus répandue. » Il y avait cependant quelques bonnes choses à-prendre dans l'équitation redevenue presque instinctive des Anglais;le trot enlevé, bien que né du laisser-aller de cavaliers auxquels la méthode n'imposait plus aucune fixité de tenue, présentait notamment de réels avantages. Au lieu de l'exami- ner comme on avait fait pour les pratiques défectueuses des anciens et de le soumettre à des règles précises, les représen- tants de l'équitation classique eurent le tort de le rejeter de parti pris, à cause de l'apparence grotesque qu'il donnait inévitablement à des cavaliers dénués de bons principes;ceux-ci n'en réussirent pas moins à le mettre de plus en plus à la mode, mais il va sans dire qu'ils ne surent pas l'améliorer et en faire cette manière de trotter si gracieuse et si commode qui est pratiquée aujourd'hui par quelques rares écuyers français.
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    II Nous avons vuque depuis La Broue et Pluvinel, on avait fondé, en France, de nombreuses académies d'équitation. Il y en avait à Metz, Besançon, Cambrai,La Flèche, Angers, Caen, Lunéville, Saint-Germain, etc. Duplessis-Mornay, l'ami et le confident d'Henri IV, avait créé, à Saumur, l'Aca- démie protestante. Vers 1764, on avait construit dans cette ville, pour les carabiniers, le magnifique manège qui est actuellement celui des écuyers.En 1771, Saumurdevint, pour la première fois, école de cavalerie. Le manège de Versailles conservait néanmoins tout son prestige;ceux qui prétendaient que l'enseignement y était trop « académique» pour l'armée n'ont pas réfléchi que si l'équitation militaire n'a pas besoin d'être aussi savante, elle est basée sur les mêmes principes que celle de l'école et que, pour pouvoir bien enseigner les éléments d'un art, il faut que les maîtres en connaissent à fond toutes les res- sources. La supériorité éclatante du marquis de La Bigne et du chevalier d'Abzac était reconnue par tous leurs contempo- rains. Les d'Abzac, tout en suivant les principes de La Gué- rinière, avaient compris la nécessité de les modifier pour les adapter à une équitation plus large, que rendait nécessaire l'introduction des chevaux anglais; mais ils voulaient que les allures devenues plus rapides fussent toujours souples et bien réglées;que le cavalier, sachant se lier à tous les mouvements de l'animal, restât toujours correct dans sa tenue et dans ses moyens de conduite;en un mot, ils avaient des idées abso- lument justes sur l'équitation telle qu'elle devrait être enseignée aujourd'hui même. Lors de la Révolution, toutes les institutions hippiques furent supprimées et, à partir de ce moment, le désordre régna de plus en plus dans l'enseignement. L'École de Sau-
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    mur disparut commecelle de Versailles, comme toutes les autres, et ne fut réorganisée qu'à la fin de l'Empire. Dès le mois de septembre 1796, l'École de Versailles fut rétablie sous le nom d'École nationale d'équitation. Elle était à la fois civile et militaire. Chaque régiment pouvait y envoyer un officier et un sous-officier: « Ce n'était plus, dit le comte d'Aure, le manège académique des temps passés, chargé de conserver les vieilles traditions en développant le progrès: il ne s'agissait plus que de former à la hâte des instructeurs pour nos régiments. Coupé, Jardin, Gervais et quelques autres débris du manège de Versailles furent mis à la tête de cette nouvelle institution. » C'étaient d'anciens piqueurs des écuries du roi, imbus des principes de La Gué- rinière et d'Abzac, mais manquant d'instruction. En 1799, on adjoignit à l'École de Versailles deux succur- sales:l'une à Lunéville, l'autre à Angers. La mode adoptait de plus en plus tout ce qui venaitd'An- gleterre;il était de bon ton de copier non seulement les harnachements, plus légers et plus commodes pour les usages ordinaires, mais encore la manière de monter de nos voisins, ce qui était une grave erreur, car, aussi bien en chasse qu'à la guerre, les cavaliers qui savent appliquer les bons prin- cipes fatiguent beaucoup moins leur chevaux et ne les « claquent » jamais, tout en leur faisant faire, au besoin, plus de travail. MM. Leroux frères, Pellier qui avait ouvert le manège de Provence et dont le petit-neveu, continuant les traditions de sa famille, dirige encore à Paris la belle école d'équitation dont la renommée est universelle, Chapelle, Aubert, formés à l'École de Versailles, s'efforcèrent de maintenir les règles d'un bon enseignement. En 1809, l'École de Versailles fut supprimée et une École de cavalerie créée à Saint-Germain. En 18 14, l'École de Saint-Germainfut transférée à Saumur et prit le nom d'Ecole d'instruction des troupes à cheval. MM. Ducroc de Chabanneset Cordier furent placés à la tête
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    du manège, commeécuyers civils, tous deux au même titre. Le marquis Ducroc de Chabannes, élève de l'École militaire, partisan des principes des Mottin de La Balme, Melfort, d'Auvergne et Bohan, qui étaient en divergence avec ceux de Versailles, représentaitce qu'on appelait l'équitationmilitaire et voulait simplifier l'enseignement en supprimant les vieux airs de manège. M. Cordier, élève de Versailles, tenait pour l'équitation classique selon les principes de La Guérinière et de Montfaucon. Les deux maîtres, au lieu de chercher à unifier leur enseignement par des concessions réciproques, s'attachèrent de plus en plus aux idées qui les divisaient: « On tolérait, dit Mussot, pour l'instruction militaire les principes de Bohan, qui étaient ceux que défendait M. de Cha- bannes et dont il avait en quelque sorte tiré la quintessence, et on les bannissait du manège civil. Ainsi, les élèves rece- vaient un jour des leçons de position, d'assiette, de tenue à cheval, qui étaient démenties ou qu'ils ne reconnaissaient plus le lendemain avec d'autres maîtres (le travail militaire et le travail d'académie alternaient d'un jour à l'autre). L'in- struction dans les corps se ressentait de cette incohérence d'idées; les élèves de Saumur en sortaient avec une intelli- gence fatiguée de ces contradictions et des connaissances aussi incomplètes qu'indécises. » Ce fut Cordier qui l'emporta. Le Manuel pour le manège de l'École imposa les principes de Montfaucon. M. de Cha- bannes présenta contre ce Manuel des observations qui ne furent pas acceptées. il dut quitter l'École et se retira près de Saumur au château de Bagneux où il recevait les visites de ses anciens élèves qui venaient souvent le consulter. Le désaccord entre les deux premiers maîtres de Saumur fut une chose très regrettable, dont les mauvais effets ne firent que s'accentuer dans la suite. A une époqueoù l'enseignement était déjà si troublé, il eût fallu, en organisant l'École de ca- valerie, placer à sa tête un comité d'écuyers, ou tout au moins charger les deux maîtres qui représentaient précisé- ment les deux équitations rivales de s'entendre pour produire
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    une nouvelle méthodeétablie sur les meilleurs principes. Sans doute, ils auraient été assez intelligents, étant tous deux des écuyers d'élite, pour reconnaître que l'équitation acadé- mique et l'équitation militaire ne peuvent être en opposition l'une avec l'autre, mais que celle-ci doit au contrairedécouler tout naturellement de celle-là. Cordier resta seul écuyer en chef à Saumur jusqu'en 1822, époque à laquelle l'École fut licenciée à la suite de la conspi- ration du général Berton. De 1815 à 1822, les principes de Montfaucon, déjà un peu arriérés, furent seuls enseignés offi- ciellement; mais ils rencontrèrent une forte opposition chez plusieurs officiers-instructeurs qui préféraient ceux de Bohan. Le capitaine Véron ne craignit pas de se poser en adversaire dj l'école de La Guérinière et de Montfaucon, et il fut le premier qui professa alors ouvertement, à Saumur, les théories de Bohan et de Mottin de La Balme. D'autres capitaines ne tardèrent pas à l'imiter. Vers la même époque, Versailles fut rendu à son ancienne destination. Les deux d'Abzac reprirent la direction du ma- nège du roi. Dépositaires des vieilles traditions, ils voulurent imposer à leurs élèves une sorte d'uniforme qui ne plut pas à ceux-ci et les assujettir à des règles qu'ils trouvèrent trop sévères. Les pages, appartenant aux grandes familles de France, ayant presque tous une brillante situationde fortune, entraînés par le goût des modes anglaises, considéraient l'exercice du cheval comme une simple distraction et ne sui- vaient les cours que très irrégulièrement. Toutefois, les d'Abzac, qui, ainsi que nous l'avons vu, surent, dans leurs leçons,appliquer, en les modifiant, les principes de la vieille École, laissèrent la réputation de deux grands maîtres, de deux écuyers de premier ordre. De tous côtés des théories personnelles surgissaient, criti- quant, souvent avec raison, les méthodes en vigueur. M. d'Outrepont, capitaine de cavalerie à la demi-solde, publia, en 1824,sesObservations critiques et raisonnéessur l'ordon- nance provisoire des exercices et des manœuvres de la cava-
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    lerie, où ildiscute longuement la position de l'homme à cheval. La même année, Cordier fit paraître un Traité rai- sonnéd'équitation qui contient beaucoup d'excellenteschoses, mais où l'auteur entre dans une foule de détails inutiles et souvent erronés, à propos de l'impulsion que le cavalier éprouve dans toutes les allures et tous les mouvements du cheval. Il reste fidèle à la gracieusetenue des rênes à lafran- çaise, le petit doigt de la main gauche entre les rênes de bride, le filet dans la main droite, qui est la plus commode, la plus élégante et la plus pratique en toutes circonstances; mais il a le tort de rejeter le trot à l'anglaise. En 1825, l'École de cavalerie fut définitivement installée à Saumur et, en 1830, l'École de Versailles fut à jamais dis- persée. Saumur restait donc seul, de fait, pour représenter l'École française. Ducroc de Chabannes fut rappelé commeécuyerde 1re classe à l'Ecolede cavalerie, où Cordierreprit ses fonctions d'écuyer en chef. Mais les théories de Bohan l'emportèrent cette fois. Si le désaccord existait entre tous les maîtres du dehors, on voit qu'il était au moins aussi grand dans Saumurmême. Le 24 mai 1825, parut le Cours d'équitation militaire, où l'on fondit et modifia le Manuel du manège, le Cours d'hippia- trique de M. Flandrin et l'Ordonnanceprovisoire. Flan- drin, professeur d'hippiatrique, voulait appuyer sur l'anato- mie l'enseignement de l'équitation. Mais ce n'est pas avec le scalpel qu'on peut se rendre compte de l'ensemble et de la relation des mouvements de l'être vivant: aussi, lorsque plus tard Cordier et Flandrin collaborèrent à un Cours d'équita- tion,ce livre se trouva rempli des théories les plus fausses sur le mécanisme des allures. Quand Ducroc de Chabannesprit sa retraite en 1827,ilpu- blia son Cours élémentaire et analytique d'équitation, où il dit: « Un établissement essentiellement militaire, dont l'u- nique ou du moins le principalobjetest l'instruction équestre d'un grand nombre d'officiersde cavalerie dont la destination ultérieure est derégénéreret de propager cette même instruc-
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    tion dans leurscorps respectifs et auxquels sous ce rapport se trouve en quelque sorte confiée la destinée de nos troupes à cheval, rentre dans la classe des établissements d'un intérêt majeur digne de fixer d'une manière toute particulière les regards et la sollicitude du gouvernement. Et s'il est de l'es- sence d'un tel établissement que tout ce qu'on y enseigne y soit admis de confiance, il devient aussi et par cela même de la plus hauteimportance de n'admettre et de ne tolérer dans le cours de cette instruction que des doctrines avouées par l'art et des pratiques qui puissent être profitables à celui qui, par devoir, est astreint à s'y conformer; comme aussi qu'elles soient de nature à être propagées et puissent en même temps se concilier avec les règlements militaires. Que si cependant on persistait à diriger cette instruction d'après les mêmes éléments contradictoires, ce serait se préparer les mêmes re- grets, car indubitalement ils auraient les mêmes résultats. » Il est fâcheux qu'après d'aussi sages paroles, l'auteur donne à entendre que les seules vraies doctrines sont celles auxquelles il est lui-même de plus en plus attaché. Il présente ses prin- cipes « comme émanant directement des lois mécaniques,et par cela même comme portant en eux un caractère irréfra- gable». Il repousse énergiquement l'équitation anglaise et regrette de lui voir prendre pied à l'école. Cependant, lui- même ne s'en rapproche-t-il pas quand,dans ses longues dis- sertations surlaposition ducavalier, ilindique,commeBohan, que les principes de La Guérinière,«bons pouruneéquitation de cour,où la belle tenue et la grâce étaient de rigueur, comme type de la perfection, » ne s'appliquent pas au cavaliermili- taire; qu'il faut tenir compte des différencesdeconformation et laisser chaque cavalier trouverdelui-mêmelapositionqu'il peut prendre le plus commodément?Ilme semble, au con- traire, que c'est l'affaire des conseils de revision d'écarter de la cavalerie les hommes qui ne peuvent avoir à cheval une tenue correcte et que, aussi bien pourle bel aspect que pour la solidité des troupes, lecavalier militaire doit se rapprocher le plus possible de la positionjugée par les hommes de l'art la
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    plus propreàassurerles mouvementsàtoutesles allures,etqui est toujours aussi la moins fatigante. Cetteposition,d'ailleurs, étant partout imposée, l'instruction se trouve fort simplifiée dans les régiments, tandis qu'avec le système de Chabannes, le rôle de l'instructeur devient fort difficile et l'on ne peut avoir que de mauvais cavaliers.Tout le monde sait, en effet, que le commençant a toujours tendance à prendre à cheval des attitudes défectueuses,dont il faut soigneusementle cor- riger dès le début, parce qu'ensuite il devient presque impos- sible d'y rien changer. Si Ducroc de Chabannesjugeait qu'il y avait lieu de modifier la position de La Guérinière, déjà bien différente de celle de Newcastle et de Pluvinel,il fallait qu'un comité d'écuyers s'entendit sur les changements néces- saires et les prescrivît; mais il est vraiment étrange que Chabannes, après avoir réclamé avec tant d'énergie l'u- nification des principes, ait pensé qu'on pouvait s'abstenir de se prononcer d'une manière nette et formelle sur un point que tous les maîtres ont considéré comme fondamental et auquel lui-mêmeattache assez d'importancepour y consacrer une grande partie de son livre. En voulant appliquer la mécanique à l'équitation, l'auteur a oublié parfois, comme beaucoup d'autres maîtres, que le cheval ne cède pas, comme un corps inerte, à l'impulsion qui lui est donnée par un autre corps, mais qu'étant un être vivant, sensible, il est mû, selon sa sensibilitépropre, par les sensations qui lui viennent de son cavalier et de tous les objets environnants. Le livre de Ducroc de Chabannes,que beaucoup d'écuyers militaires considèrent comme un des plus remarquablesqui aient paru sur la matière, est à la fois diffus et incomplet; l'auteur néglige de préciser les moyens à employer:si, comme il le dit, «tous les procédés sont bons quand les cavaliers sont habiles, et si les leçons appuyées sur l'exemple sont plus profitables que les plus volumineux cahiers de commentaires et de théoriesscientifiques», on ne saurait nier que les prin- cipes clairs etles méthodes bien écrites soient indispensables
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    pour former descavaliers habiles et surtout de bons profes- seurs. En 1829 parut un nouveau Règlementdecavalerie. Depuis 1825, une commission composée d'officiers géné- raux avait été chargée de reviser l'ancienne Ordonnance. La commission avait reconnu dans son rapport que les principes de l'Ordonnancede l'an XIII étaient généralement bons, mais qu'il importait de la rendre plus simple et d'en coordonner les parties. En conséquence. on supprima l'exercice:Pré- parez-vous pour sauter à cheval; la iro et la 2e leçon n'en firent plus qu'une; la 3e devint la 2e; la 40 devint la 3e; la 5e et la 6e furent remplacées par la 4e! En i83o, Aubert, ex-professeur écuyer de l'École d'état- major, publie son Traité raisonné d'équitation, d'après les principes de l'Ecolefrançaise,danslequel il déplore le délais- sement de l'équitation et les progrès de l'anglomanie. Comme pour augmenter encore le désarroi de l'enseigne- ment, on vit alors un écuyer de cirque, doué d'un très grand talent d'exécution, d'un tact équestre merveilleux et d'une intelligence très vive, mais qui, ne pouvant s'appuyer sur aucune tradition, prit le parti de les rejeter toutes, Baucher enfin, le fameux Baucher, se poser en réformateur de toutes les doctrines, ou plutôt en novateuraux yeux de qui rien du passé ne méritait de subsister. Les succès qu'il obtenait tous les soirs émerveillèrent des milliersde spectateurs,etson im- perturbable aplomb fit le reste. Une rivalité qui est restée cé- lèbre s'éleva entre lui et le comte d'Aure, dernier représen- tant de l'École de Versailles, qui, dans un tout autre sens que Baucher, entrevoyait l'avenir de l'équitation. Baucher ne pra- tiquait que les allures raccourcies et cadencées, les airs de manège de plus en plus compliqués et extravagants, les as- souplissements de mâchoire et d'encolure; il prétendait «dé- composer, annuler les forces instinctives pour leur substi- tuer les forces transmises» et ne semble pas avoir compris grand'chose à l'emploi pratique du cheval. Le comte d'Aure, excellent écuyer de manège, voyaitsimplement dans le travail
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    classique le meilleurmoyen d'assouplir les chevaux et de les fortifier pour les exercices du dehors aux allures rapides, les sauts d'obstacles et tout ce que comporte l'équitation de guerre et de chasse. Ainsi qu'il était arrivé pour Cordier et Ducroc de Chabannes,cette rivalité entre les deux maîtres ne fit que pousser chacun d'eux à soutenir avec plus d'acharne- ment ses théories, peut-être même à les exagérer. Il y eut donc alors quatre équitations en présence:l'équitation clas- sique, qui voulait rester fidèle à des traditions vieillies ; l'é- quitation militaire, qui ne savait pas encore et qui n'a jamais bien su depuis quel enseignement elle voulait suivre; puis, aux deux extrémités, l'équitation de cirque, exagérant toutes les superfluités de l'ancienne école, et enfin l'équitation an- glaise, qui est la négation complète de tous les principes ration- nels, de toute méthode. L'apparition de Baucher, qui produisit une vive sensation dans le monde équestre, excitade plus en plus les uns contre les autres les quatre camps ennemis. A ce point de vue, il faut donc la déplorer, à moins qu'elle serve un jour à mon- trer en haut lieu la nécessité de remettre un peu d'ordre dans l'enseignement, en provoquant une entente entre tous les maîtres. L'œuvre de Baucher ne saurait constituer véritable- mentune méthode. Cependantle nouveau maître eut le grand mérite d'indiquer, mieux que ne l'avaient fait ses devanciers, les moyens d'obtenir la mise en main. Avant lui, on avait bien parlé de la position de la tête et de la légèreté; mais les che- vaux que montaient les anciens écuyers avaient, par leur conformation même, la tête naturellement placée. Baucher vint à une époque où, les encolures s'étant allongées, amin- cies, élevées, il fallait, par des moyens artificiels, ramener la tête pour conserver l'harmonie des mouvements. Il le com- prit et, s'il ne sut pas, ou ne voulut pas—car il était de ceux qui aiment à garder leurs « secrets» — préciser le rôle de la main du cavalier aux différentes allures, il le donna à deviner par ses flexions en place, dont il fit malheureusement un trop grand abus et dont ses élèves abusèrent plus encore.
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    C'est de Baucherque se sont inspirés, que s'inspirent en- core aujourd'hui trop exclusivement beaucoup d'écuyers militaires et civils d'un grand mérite. Il en résulta que le terme «équitationde manège? devint presque synonyme d'é- quitation de cirque aux yeux de beaucoup de cavaliers qui préférèrent se jeter dans l'extrême opposé: l'équitation an- glaise. Poureux, l'équitationdite du dehors,calquée sur celle des courses et des chasses au renard, devint le necplus ultra de la science. De vrais hommes de cheval, baron d'Aubigny, Cler, baron de Curnieu, baron Daru,Gaussen, Pellier, comte de Montigny, Lancosme-Brèves,firenttous leurs efforts pour maintenir les bons principes,mais ils ne purent que retarder le succès des pratiques qui devaient gagner chaque jour du terrain, même à Saumur. Cordier, écuyer civil, resta écuyer en chef jusqu'en 1834 à l'École de cavalerie, où il y eut d'ailleursdes écuyers civils jusqu'en 1855. En 1841, le conseil d'instruction de l'École de cavalerie1 fut chargé de rédiger un Abrégé du cours d'équitation pro- fessé à Saumur et dont l'usage devait être prescrit dans les régiments à l'exclusion de tout autre. On eut d'abord de la peine à s'entendre sur la forme à adopter pour le nouveau cours et sur la manière dont il serait procédé à la rédaction de ce travail; on décida enfin que la rédaction serait confiée à M. de Saint-Ange. M. le capitaine Oudet fut nommé pour recevoir communicationdu travail du rédacteur. M. de Pré- vost, maréchal de camp, président du conseil, rendit compte que l'on allait travailler avec zèle et activité, mais que, dans tous les cas, ce travail très important ne pourrait être pré- senté avant les inspections générales. Le conseil s'ajourna jusqu'à ce que le rédacteur prévînt qu'il avait terminé son 1. Il est bon de noter que le conseil d'instruction de l'École, de même que le comité de cavalerie, ayant à s'occuper de toutes les questions militaires, ne sont pas composés spécialement d'écuyers, et, par consé- quent, n'ont pas la compétence nécessaire pour trancher les questions d'équitation.
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    premier travail quidevait comporter les deux premiers articles de la première partie. Il y eut depuis quatre ou cinq autres procès-verbaux pour autant de séances. A l'inspection générale, qui fut passée par le général Oudinot, les travaux n'étaient pas très avancés, le rédacteur et son adjoint ne pou- vant jamais être d'accord pour le temps à donner à leur exa- men en commun du travail fait. Depuis ce moment, il n'y eut plus de séances du conseil, quoique le général demandàt souvent au rapporteur où en était la rédaction. Bref, l'Abrégé, qui devait remplacer même le cours professé à Saumur, ainsi que l'inspecteur général le fit entendre dans la séance prési- dée par lui, tomba en désuétude avant d'être à moitié fait. (Lieutenant-colonel MUSSOT, Commentaires historiques sur l'équitation.) En 1842, Baucher obtint que sa méthode fût appliquée à Saumur aux chevaux de remonte. Il faut dire, à la louange de l'École de cavalerie, qu'elle était restée longtemps opposée à Baucher, dont elle n'accepta jamais les idées, bien qu'elles eussent de nombreux partisans parmi les officiers de l'École et les écuyers eux-mêmes. Le 13 mars 1847, le comte d'Aure fut nommé écuyer en chef à l'École de cavalerie. Il avait, peu de temps auparavant, publié un mémoire ayant pour titre: Utilité d'une école nor- male d'équitation, dans lequel il disait: « Le besoin d'une école spéciale de cavalerie se fait de plus en plus sentir, non seulementpour l'armée, mais pour toutes les classes de la société. Commentveut-on que le goût du cheval de selle se propage, alors que l'armée et le pays ignorent les moyens de le mettre en valeur?.. Il ne reste aucun souvenir du passé. L'École de Versailles a été supprimée.Il n'existe plus aucune École qui en émane. Les bonnes et sainestraditions équestres n'ayant ni appui, ni refuge, ne trouvent aucun moyen de se perpétuer. » Le lieutenant-colonel Mussot, ancien capitaine- major instructeur et rapporteur du conseil d'instruction à l'École de cavalerie,dit dans ses Commentaires, en parlant de l'ancien élève des d'Abzac et du dernier représentant de
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    l'École de Versailles:« Ainsi M. d'Aure passe à côté de l'Ecole de cavalerie actuelle sans daigner la regarder; il n'y a pas d'école de cavalerie pour lui. M. d'Aure, pour moi, n'a pas encore fait école'. C'est une autorité en équitation pra- tique sans doute, mais. il n'a pas encore de principes bien arrêtés. » Si le comte d'Aure passait alors avec trop d'indif- férence à côté de l'École de cavalerie, il faut bien convenir que le lieutenant-colonel Mussot, fidèle à une tradition qui s'est perpétuée à Saumur, ne se faisait pas faute de juger sévèrement tout ce qui n'émanait pas de cette École: « Pour mémoire seulement, dit-il, je dois, dans ces commentaires équestres, faire mention du manège de la maison civile du roi, qui a existé à Versailles sous le nom d'Ecole des pages (si j'ai bonne mémoire), pendant tout le temps de la restaura- tion. A part le talent pratique personnel de MM. d'Abzac et d'Aure, qui n'influèrent cependant aucunement sur l'équita- tion de l'armée et ne participèrent point au travail de régé- nération qui s'y taisait (?), les principes de CETTE PETITE ÉCOLE qui depuis a voulu se donner pour grande, furent essentiel- lement stationnaires et inféodés aux errements de Montfau- con de Rogles. » C'est du reste avec le même esprit d'hos- tilité et dans des termes souvent peu mesurés, que Mussot parle plus loin de Raabe et de Lancosme-Brèves. Le comte d'Aure fut néanmoins le maître qui comprit le mieux alors la vraie doctrine de l'ancienne école et tout le parti qu'il y avait à tirer, pour les écuyers militaires, du travail du manège qui, pour lui comme pour La Guérinière, n'était pas une fin, mais un moyen. Cordier, Chabannes, le comte d'Aure et le comte de Montigny, tous écuyers civils à Saumur, sont d'ailleurs les seuls qui aient laissé un enseigne- ment écrit, et le petit Cours d'équitation du comte d'Aure reste, selon moi, la méthode la meilleure et la plus pratique quiait été publiée depuis La Guérinière. En 1847, une nouvelle décision ministérielle avait ordonné 1. Ces lignes furent publiées en 1854, longtemps après que le comte d'Aure eut pris le commandementdu manège de Saumur.
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    la revision duCours d'équitationdel'École. Le conseil d'in- struction se réunit et reçut communication du résumé des vingt rapportsqui avaient été rédigés. Il fut décidé cette fois, à l'unanimité, que « les première et troisième parties, mal subdivisées et entachées d'hérésies nombreuses, étaient à refaire complètement; que les deuxième et quatrième parties demandaient aussi à être essentiellement modifiées dans le fond et dans la forme ». Mais l'exécution de ce travail fut encore suspendue. La diversité de l'enseignement dans les régiments étant toujours signalée, le ministre de la Guerre chargea de nou- veau le conseil d'administration de préparer un projet de théorie spéciale du manège académique pour les corps de troupes à cheval. Cette prescription inspira à un capitaine de l'école, M. Dupont, son ouvrage d'équitation intitulé:Eléments abrégés d'un cours d'équitation militaire; puis, M. d'Elbée, capitaine-instructeurau 2° régiment de cuiras- siers, publia une Progressionnouvellepour l'école du cavalier, dans laquelle il parle assez longuement des flexions de la mâchoire, de la tête et de l'encolure. Enfin le comte d'Aure rédige le Cours d'équitation attendu depuis si longtemps; un ordre ministériel du 7 janvier 1851 fit remplacer provisoirement l'ancien cours par le nouveau; le commandant de l'École reçut en même temps l'ordre de demander à chacun de MM. les écuyers des rapports renfer- mant leurs observations sur cet ouvrage. Le procès-verbal de la délibération du conseil en date du 9 novembre 1851 dit textuellement:« Le conseil d'instruction de l'École de cava- lerie, après avoir étudié le cours d'équitation de M. d'Aure, écuyer en chef, se joint avec empressement aux éloges que MM. les écuyers ont exprimés dans leurs rapports sur la valeur de cet ouvrage. Il reconnaît à l'unanimité qu'il doit être adopté immédiatementà l'École comme un cours d'ins- truction équestre propre à amener les plus heureux résultats dans l'enseignement de l'équitation. » Par décision du 9 avril 1853, ce cours fut adopté officiellement et enseigné à
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    l'École de cavalerieet dans les corps de troupes à cheval. En 1852, le comte de Montigny fut nommé comme écuyer civil à l'école de Saumur. Montigny, élève du comte d'Aure, avait aussi étudié avec Baucher et avait passé plu- sieurs années en Autriche. Esprit observateur et très éclec- tique, il connaissait à fond les principes de l'école française, et savait s'assimiler tout ce qu'il jugeait bon dans toutes les méthodes. Précisément à cause de cela, on ne peut dire qu'il ait laissé lui-mêmeune méthode bien personnelle;mais il fut certainement l'homme de cheval le plus complet que la France ait jamais possédé, et le plus érudit. Alors que tous les autres furent, chacun dans son genre, des spécialistes, il connaissait, lui, l'équitation de manège, de chasse, de guerre, de course, l'hippologie, l'élevage, l'attelage, bref tout ce qui se rapporte à l'emploi et à l'entretien du cheval. Très con- naisseuren chevaux, il comprenait, comme le comte d'Aure, que le travail du manège, base de toute équitation, est une gymnastique indispensable pour obtenir du cheval la plus grande somme possible d'efforts en toutes circonstances avec le moins de fatigue; il voyait que les aptitudes nouvelles des chevaux améliorés par le sang rendaient nécessaires de lé- gères modifications dans la pratique,sans autoriser l'abandon des règles de l'ancienne école, qui resteront toujours indis- pensables pour former de bons cavaliers et des montures agréables. C'est maintenant que je dois parler d'un écuyer remar- quable entre tous, de mon vénéré maître le capitaine Raabe, à qui l'on n'a pas encore rendu toute la justice qu'il mérite. Frappé de l'étrangeté des théories qui se trouvaient dans dif- férentes méthodes au sujet des allures, il étudia avec une sagacité et une persévérance admirables les mouvements du cheval et créa véritablement la science de la locomotion, car tout ce qu'on avait enseigné avant lui sur ce sujet n'était qu'un tissu d'erreurs. Sans autres moyens d'investigations que l'examen du cheval en marche et des empreintes des pieds sur le sol, il sut, par l'observation et le calcul, déterminer
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    l'ordre véritable desmouvements à toutes les allures, et sa Théorie des sixpériodes est une découverte de génie qui se trouva confirmée plus tard par la photographie instantanée. Sa façon de présenter les questions les plus ardues captivait toujours l'attention de ses auditeurs qu'il émerveillait par l'originalité de ses démonstrations: tous se rappellent encore avec quelle adresse, en plaçant le pouce, l'index, l'annulaire et le petit doigt sur une table (le médius en l'air représentant l'encolure), il faisait exécuter à son petit cheval toutes les allures naturelles et artificielles, changements de pieds, etc. La connaissance des lois de la locomotionl'amena à indiquer très exactement l'instant qu'il faut saisir pour déterminer tous les mouvements du cheval, ce qui constitue presque toute l'habileté du cavalier. En effet, comme le disait le savant maitre, de même que dans l'infanterie, pour faire tourner l'homme à droite, l'instructeur doit faire le comman- dement au moment où le pied gauche va poser à terre, le mouvement étant impossible à tout autre moment, de même pour faire exécuter tel ou tel mouvement au cheval, le cava- lier doit saisir l'instant ou tel ou tel pied va poser à terre:s'il agit à tout autre moment, il provoquera infailliblement une résistance ou même une défense, et rendra bientôt l'ani- mal rétil. Les vieux auteurs, à la vérité, avaient bien entrevu cela: La Guérinière et Xénophon lui-même en parlent dans leurs traités; mais, comme ces écuyers et tous leurs succes- seurs n'avaient que des idées fausses sur le mécanisme des allures, ils n'avaient pu donner d'indications précises ni justes, et avaient été obligés de laisser chaque cavalier agir selon son tact personnel: or tous les cavaliers ne peuvent pas acquérir assez de tact et d'adresse pour agir au moment opportun, surtout si on ne le leur montre pas, mais ils peu- vent tous comprendre, du moins, qu'il suffit qu'ils agissent à contre-temps pour que le cheval ne puisse exécuter, qu'ainsi presque toutes les résistances proviennent de leur négligence ou de leur maladresse, et que ce n'est pas en frappant l'ani- mal qu'ils obtiendront un meilleur résultat.
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    Dans les partiesde ses livres qui traitent de la locomotion, le capitaine Raabe a dû entrer dans de longs détails dont la connaissance n'est pas indispensable aux cavaliers et dont le maître lui-même s'exagérait, à ce point de vue, l'importance. Il a eu le tort aussi, dans sâ méthode d'équitation, d'ensei- gner des moyens trop compliqués et de prescrire un emploi immodéré de l'éperon. Mais il n'en a pas moins le mérite, encore une fois, d'avoir indiqué d'une manière précise exacte, certaine, l'instant où le cavalier doit agir pour obtenir chaque mouvement, et d'avoir montré en même temps que le fameux principe de Baucher (qui se trouve d'ailleurs dans plusieursvieux auteurs) : Position d'abord, exécution ensuite, n'a aucune valeur quand le cheval est en marche, attendu que, quelle que soit la position préparatoire donnée, il est impos- sible au cheval d'exécuter le mouvement avec justesse si l'action de la main et des jambes a lieu trop tôt ou trop tard. Le capitaine Raabe a en outre publié la première méthode de haute école indiquant les moyens d'obtenir tous les airs de manège et les allures artificielles. Jusque-là, les écuyers, y compris Baucher,s'étaient contentés d'exécuter eux-mêmes, et s'étaient bien gardés de livrer leurs secrets aux profanes, qui passaient des années à taquiner leurs chevaux de toutes les façons avant d'arriver — quand ils y arrivaient — à quoi que ce fût de bon. On aurait dû reconnaîtreque, si la méthode de Raabe était trop compliquée pour pouvoirêtre appliquée telle quelle, sur- tout dans l'armée, si même sur certains points elle était défectueuse, elle contenait du moins des principes indispen- sables pour l'enseignementrationnel et pratique de l'équita- tion; on aurait sans doute évité ainsi toutes les fautes que contiennent encore la plupart des méthodes qui se publient de nos jours. Ayant conscience de sa réelle valeur, le maître fut justement froissé du dédain que montrèrent pour son oeuvre le comité de cavalerie et l'École de Saumur. Aussi ne les ménagea-t-il pas dans sa Théorie de l'école du cavalier,
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    qui renferme demordantes critiques de l'enseignementdonné à Saumur et dans les régiments. Le capitaine Raabe se servait peu de la longe et du caveçon, mais il insistait beaucoup sur le travail à pied, à la cravache, te qui me paraît une perte de temps considérable et nécessite en outre une habileté toute spéciale. Après avoir quitté l'ar- mée, il continua pendant toute sa vie de s'adonner à l'équita- tion de haute école et à l'étude de la locomotion et forma un grand nombre d'élèves,parmi lesquels MM. Aug. Raux, Bar- roil, le commandant Bonnal, Lenoble du Teil, qui publièrent d'importants ouvrages. Le capitaine Guérin, nommé, en 1855, écuyer en chef à l'École de cavalerie, était depuis longtemps partisan du sys- tème Baucher,sur lequel devait s'établir sa propre réputation. Le comte d'Aure l'avait souvent plaisanté àce sujet. M. Gué- rin s'efforça du moins de concilier les deux écoles opposées et se montra aussi brillant cavalierà l'extérieurqu'au manège. C'est encore vers cette époque que le comte Savary de Lan- cosme-Brèves, très habile écuyer, publia plusieurs ouvrages qui méritent une attention particulière. Ses théories sur l'art et sur la pratique de l'équitation sont excellentes, bien que l'auteur ait cherché à leur donner une apparence trop scienti- fique en prétendant que l'équitation est une science exacte;il est d'ailleurs le premier écuyer qui, après avoir montré toute l'importance du rôle des sens dans le dressage du cheval, ait bien défini le parti que le cavalier peut tirer del'aideducorps, en pesant davantage sur l'un ou sur l'autre étrier selon les mouvements qu'il veut faire exécuter. C'était là une innova- tion fort heureuse dont on n'a sans doute pas compris toute l'utilité, puisqu'on enseigne encoreaujourd'hui des principes opposés à ceux si inattaquablesde Lancosme-Brèves. Le lieutenant-colonel Gerhardt, adepte de Baucher, parti- san des flexions à pied et des assouplissements à la cravache, publia plusieurs ouvrages, notamment son Traitédes résis- tances du cheval, dans lequel il insiste sur la nécessité de préparer d'abord le cheval par des exercices gymnastiques et
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    des flexions àpied, puis de modifier son équilibre en char- geant davantage telle ou telle partie par la position donnée à l'avant-main et à l'arrière-main pour triompher de toutes les résistances provenantd'un défaut de conformation. Cette mé- thode, fort instructive et fort intéressante pour d'habiles écuyers, ne me paraît pas susceptible d'être appliquée par la généralité des cavaliers,qui ne pourront jamais que tirer parti tant bien que mal des aptitudes naturelles de leurs chevaux. L'auteur examine aussi la question de l'instinct et de l'intelli- gence chez le cheval et, tout en constatant que cette dernière est à peu près nulle, il dit qu'elle joue cependant un certain rôle dans les actes de l'animal et qu'il faut distinguer les ré- sistances morales ou volontaires de celles qui sont involon- taires et occasionnées uniquement par une incapacité phy- sique ou par un manque de dressage. Le baron de Curnieu fit paraître aussi un ouvrage très es- timé intitulé Leçons de science hippique générale, ou Traité complet de l'art de connaître, de gouverner et d'élever le cheval. En 1864, le commandant L'Hotte fut nommé écuyer en chef à l'École de cavalerie, où il fut maintenu, comme lieu- tenant-colonel, puis comme colonel, jusqu'en 1870, toujours écuyer en chef, bien que ces fonctions ne comportassent que le grade de chef d'escadrons et qu'à cette époque l'état-major de l'École comprît, en dehors des écuyers, un lieutenant- colonel et un colonel. On voulait ainsi rendre justice à ses qualités exceptionnelles. Nature ardente,âme d'artiste, il s'en- thousiasma, je crois, un peu trop pour le grand talent de Baucher, avec qui il s'était lié. Mais il avait une égale admi- ration pour le comte d'Aure, ainsi que le montre la lettre qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire aussitôt après la publica- tion, dans la Revue des Deux Mondes, de la présente étude. Cette lettre m'a paru si jolie et si intéressante, que je lui ai demandé la permission de la publier. La voici:
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    Lunéville,7octobre1892. Mon cher monsieurMusany, Lorsque votre carte me parvenait, je venais d'avoir connais- sance de votre article par une lettre de la belle-fille du comte d'Aure. Mme B., ainsi la désignerai-je, a conservé pour son beau- père, qui a été parfait pour elle, le culte du souvenir le plus tendre et le plus reconnaissant. Tout ce qui touche à la mémoire du comte d'Aure lui étant des plus chers, elle s'est émue en lisant les lignes que vous avez bien voulu me consacrer,parce que à propos de mes maîtres, je crois, mon nom était rattaché à celui de Baucher seul. Il faut vous dire que Mme B. a été témoin de l'affection toute particulière que le comte d'Aure n'a cessé de me témoigner, qu'elle sait tout ce que ce grand maître en équitation a été pour moi, et qu'elle connaît les sentiments d'admiration, de reconnaissance et de respectueux attachement que je lui ai voués. Dans la conversation que j'ai eu la bonne fortune d'avoir avec vous à Tours, je vous ai parlé de Baucher, vous ai dit combien je lui devais; mais je vous ai aussi parlé du comte d'Aureet des ensei- gnements si utiles, si pratiques, qu'il m'avait donnés. Toutefois les souvenirs que vous avez conservés de cet entretien peuvent, avec bien juste raison, se trouver en partie effacés de votre mémoire. Je vous demande donc la permission de renouveler ici cet entre- tien et même d'étendre son cadre. A la suite de cet exorde, je vous avais écrit une longue notice dans laquelle les diverses phases de mon instruction équestre se trouvaient exposées, depuis leur origine jusqu'à aujourd'hui. Je dis jusqu'à aujourd'hui, car, grâce au petit manège que j'ai chez moi, je puis, quelque temps qu'il fasse, monter chaque jour mes trois chevaux, et il est bien rare que je descende de cheval sans avoir à ajouter quelques lignes à mes notes équestres. Et il y a plus d'un demi-siècle que j'en agis ainsi. Mais en relisant cette notice il m'a semblé qu'elle contenait trop de choses étrangères à la question et que ma personnalité y pre- nait une beaucoup trop large place. Je me borne donc à y puiser des extraits répondant directementau motif qui fait l'objet de cette lettre, à savoir que non seulement Baucher, mais encore le comte d'Aure, ont bien été mes maîtres, mes illustres maîtres, devrais-je dire. En 1849, étant lieutenant aux guides d'état-major, en garn- son à Lyon, je pris mes premières leçons de Baucher. Des hori- zons tout nouveaux me furent alors ouverts. Toute parole du
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    maître était transcrite,commentée, et je n'ai cessé d'en agir ainsi après chaque leçon que Baucher me donnait sur ses propres che- vaux pendant la longue période de temps qui s'est écoulée depuis l'époque dont je parle jusqu'au jour où ce grand maître a cessé de monter à cheval (1870). A ma dernière visite, la veille presque de sa mort (1873), alors que son geste, mieux encore que sa parole presque éteinte, traduisait sa pensée, c'est encore un conseil équestre que je reçus de ce maître vénéré qui m'a tant appris. Lorsque je recevais mes premières leçons de Baucher, le comte d'Aure était écuyer en chef à Saumur; et si, sortant des mains de Baucher, je suis retourné à l'École de cavalerie pour y faire un cours de deux ans en qualité de lieutenant d'instruction, c'est attiré surtout par mon ardent désirdem'instruire à l'école du comte d'Aure. Pendant ces deux années passées à Saumur, je mis autant de scrupule à suivre l'enseignement que me donnait avec tant de sol- licitude le comte d'Aure, que j'en avais mis avec Baucher. Cha- cune de ses leçons, chacun de ses.préceptes étaient transcrits; et lorsque, s'absentant, le comte d'Aure me confiait les chevaux à son rang, je m'efforçais de les monter de façon qu'à son retour il les trouvât tels qu'il les avait quittés. En 1860, lorsque je fus nommé au commandement de la sec- tion de cavalerie de Saint-Cyr, mes relations avec le comte d'Aure, qui d'ailleurs n'avaient jamais cessé d'exister, prirent alors un ca- ractère tout particulier d'intimité. Le comte d'Aure était à cette époque écuyer de l'Empereur et inspecteur de ses écuries. Il habi- tait Paris, Saint-Cloud une partie de l'année, et venait fréquem- ment à la Ménagerie, près de Saint-Cyr,où se trouvait une réserve des jeunes chevaux des écuries impériales. A tout instant, je voyais mon cher maître chez lui, à la Ménagerie, à Saint-Cyr, et j'avais la bonne fortune de pouvoir encore monterà cheval avec lui. Plus que jamais j'étais à même d'apprécier la portée de ses idées équestres, et, dans nos fréquents entretiens, je ne ménageais pas mes questions, auxquelles il répondait toujours avec ce sens pra- tique, ce sentiment si éminemmentcavalier, qui le distinguaient. Les notes que je prenais alors et que j'ai là sous la main me prouvent, aujourd'hui encore, combien ces entretiens ont été pro- fitables à mon instruction équestre. Ces relations intimes durèrent jusqu'à la mort du comte d'Aure (1863). Peu d'instants avant sa fin, je pus encore serrer la main de mon maître aimé autant que respecté et les dernières pa- roles qu'il m'adressafurent pour me donner un derniertémoignage d'affection.
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    Vous le voyezdonc, pour moi ce serait perdre le souvenir si je ne reconnaissais pas à la fois le comte d'Aure et Baucher comme ayant été mes maîtres, le comte d'Aure pour l'équitation de campagne, Baucher pour l'équitation savante. Veuillez agréer, etc. Gal L'HOTTE. Formé par les deux plus grands maîtres de l'époque, ayant suivi leurs leçons avec tant d'ardeur, possédant lui-même tous les dons qui font l'écuyer émérite, joignant sans cesse à la pratique l'étude de la théorie, il n'est pas étonnant que le général L'Hotte reste la plus grande figure équestre d'aujour- d'hui. Tout le monde se rappelle encore son apparition au Palais de l'Industrie, lors du premier concours de la Société hippique en 1866, où, à la tête des officiers de Saumur, il monta son cheval Laruns que l'Empereur voulut acheter. Le général L'Hotte reconnut toujours que la haute-école, que lui-même pratique en maître, doit être le partage d'un petit nombre d'écuyers d'élite et que l'équitation militaire doit être en avant. Ses leçons au manège étaient fort goûtées. Plein de respect pour les maîtres qui, depuis la naissance de l'équita- tion, ont illustré notre école française, c'est à lui qu'on doit l'inscription de leurs noms sur deux tables de marbre noir, à Saumur, dans le manège des écuyers. Il ne faut sans doute pas désespérer que le général L'Hotte, que les règlements ac- tuels ont mis en retraite malgré sa verdeur, et dont le grand savoir égale l'habileté, nous donne un jour une méthode qui ne pourra manquer d'être universellementappréciée. Après la guerre, le commandantde Lignières prit le com- mandement du manège de Saumur. Aimant beaucoup lui- même l'équitation de course et d'obstacles, il en inspira le goût immodéré aux officiers sous ses ordres et, le premier, je crois, introduisit à l'École cette opinion qu'il y a deux ma- nières différentes de monter:l'une, au manège, avec le mors de bride seul, l'autre dehors avec les étriers courts. Ne faut- il pas, au contraire, que le cavalier, une fois en selle, puisse,
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    sans rien changerà sa tenue ni à son harnachement,faire une course, suivre une chasse, ou exécuter un travail d'école? Le commandant Dutilh, qui succéda à M. de Lignières, fut, de l'avis de tous ses élèves, un très bon professeur. Il ne laissa toutefois, comme enseignement écrit, qu'une courte brochure sur laquelle il y aurait beaucoup à dire. Même dans le développement de cette méthode, que publia plus tard avec beaucoup de soins le capitaine Sieyès, on ne voit guère qu'une application des méthodes précédentes. Le commandant Dutilh avait un faible pour lepelham1 et recommandait les fréquentes descentes de main. Aussi ses chevaux avaient-ils l'encolure allongée et la tête plutôt basse. En 1876, on publia un nouveau Règlementsurlesexer- cices de la cavalerie, dont les parties consacrées à l'équitation ne constituent pas un progrès et laissent fort à désirer au point de vue de la rédaction, en ce sens surtout que, beau- coup trop abrégé et laissant de côté bien des questions utiles, il donne trop d'importance à des détails insignifiants. Le commandant Piétu, nommé écuyerenchefà Saumur en 1877, avait étudié avec soin les différentes méthodes; il appliqua celle du comte d'Aure, à l'exclusion de toute autre et proscrivit toutes les flexions et assouplissements à pied. C'était un cavalier hardi, aimant et pratiquant avec beaucoup d'habileté l'équitationd'extérieuret en même temps un écuyer très fin et très correct au manège. En 1882,le commandantde Bellegarde remplaça M. Piétu. Il se montra écuyer consommé, parfait de tenue, avec une main excellenteet une grande puissance de jambes; il montait long, insistait avec raison sur l'élévation de l'encolure, trop négligée par l'ancienne école, et se servait beaucoup du jeu alternatif de la bride et du filet, celui-ci tenu dans la main droite, pour donner à ses chevaux un beau port de tête et des allures brillantes. 1. Sorte de mors qui tient le milieu entre le filetet le mors de bride.
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    III Ce qu'on peutcritiquer dans presque tous les ouvrages qui ont paru sur l'équitation, c'est que chaque auteur annonce qu'il va donner une méthode nouvelle et consacre ensuite de longues pages à discuter et à réfuter ce qu'ont dit ses devan- ciers; c'est aussi que presque tous font intervenir des théories plus ou moins scientifiques qui ne s'appliquent pas exacte- ment à leur sujet; enfin que, perdant de vue l'ensemblede leur œuvre, ils y donnent trop de place à des questions tout à fait secondaires, provoquant ainsi sans cesse de nouvelles dis- cussions qui divisent de plus en plus les maîtres. Depuis La Guérinière, je ne vois que quatre écuyers qui aient marqué par des théories personnellesvraiment impor- tantes:Le comte d'Aure,qui, comprenant,admirablementce que devait être l'équitation moderne, a établi le lien qui doit l'unir à l'ancienne école et a écrit une excellente méthode pratique, son petit Cours d'équitation; Baucher, qui insista sur l'importance de la mise en main, mais qui eut, à mon avis, le tort de vouloir assouplirisolément chaque partie du cheval par des flexions à pied et en place, au lieu d'assouplir toutes les parties les unes par les autres, en marche, sous le cavalier; Lancosme-Brèves, qui a montré comment le cavalier doit déplacer son propre poids et peser davantage sur un étrier ou sur l'autre — actions qui ne doivent jamais être exagérées au point d'être apparentes et qui permettent au contraire de tout obtenir sans aucun mouvement visible — pour conser- ver l'équilibre parfait et faciliter au cheval tous les change- ments de direction et d'allure; Enfin le capitaine Raabe, qui a découvert les véritables lois de la locomotionet indiqué exactement les « temps à saisir » par les cavaliers pour déterminer tous les mouvements. i. Me sera-t-il permis de rappeler ici que, de mon côté, ayant acquis
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    Or, l'École deSaumur, à qui, depuis la disparition de l'École de Versailles, incombait la lourde tâche de maintenir au premier rang la réputation de notre équitation française et d'accueillir tous les progrès, a tenu si peu de compte des découvertes de Lancosme-Brèves et de Raabe qu'elle ensei- gne encore des théories très fausses au sujet des allures et de l'aide du corps, ainsi que le prouve le livre récent du capi- taine Sieyès, fidèle interprète du commandant Dutilh. Et si, après avoir longtemps tenu le comte d'Aure à l'écart, elle a fini par l'accepter, chaque écuyer en chef n'a-t-il pas, depuis, imposé ses propres idées, presque toujours fort différentes de celles de son prédécesseur? De sorte qu'on peut dire, non seulementqu'il n'y a jamais eu d'unité ni de suite dans l'en- seignement de l'École, mais encore que les méthodes les plus contradictoiresy ont été successivement appliquées:ç'a été tantôt les étriers longs ou courts, tantôt l'encolure haute ou basse; tantôt les principes de Versailles, ou ceux de Bohan, ou même une imitation de l'équitation anglaise;le mors de bride seul, ou les deux, ou lepelham; la tenue des rênes à la française, ou à l'allemande, ou à l'anglaise. Il en est résulté pour MM. les écuyers une sorte de dégoût de toute théorie; ils se font gloire aujourd'hui « de mettre toute leur intelligence dans leurs bottes et dans leur culotte », de plus en plus la conviction que le cheval, comme tout animal, est incapable de faire aucun raisonnement, de connaître quoi que ce soit, j'ai, le premier, exprimé cet avis que, quelque opinion qu'on ait sur l'intelligence du cheval, le cavalier doit uniquement s'appliquer à pro- duire telle ou telle sensation pour obtenir tel ou tel mouvement,et ne jamais employer les corrections sous prétexte de lui faire comprendre qu'il a mal fait? L'expérience me montre tous les jours davantage que les corrections ne servent qu'à faire naître des habitudes de désordre; que toutes les fois que le cheval résiste, c'est que le cavalier n'a pas su produire les sensations qu'il fallait, ou que l'animal cède à d'autres sen- sations plus fortes, externes ou internes. C'est sur ces données que j'ai entièrement établi ma méthode de dressagesimplifié, qui, tout en accep- tant la plupart des principes de l'ancienne École, supprime presque complètement le travail à la longe et à la cravache, les assouplisse- ments et flexions en place, et prescrit au début l'emploi des poids pro- gressifs et des pas de côté.
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    c'est-à-dire de s'attacherseulement à la pratique. Or il s'agit de savoir si les maîtres ont eu raison, oui ou non, de dire qu'il n'y a pas de bonne pratique sans théorie, et si les écuyers de notre École de cavalerie, qui s'intitulent eux-mêmes les « dieux» de l'équitation, peuvent se vanter de ne vouloir rien lire. Cette indifférence qu'ils montrent actuellement pour tout enseignement théorique les empêche certainement d'être aussi bons professeurs, et même aussi bons praticiens qu'ils pourraient l'être. Sans vouloir en rien diminuer leur très réelle valeur, il me sera permis de dire que, satisfaits aujour- d'hui de ce qu'ils font, comme peuvent l'être de jeunes ar- tistes qui croient volontiers que leurs œuvres sont admi- rables, ils seront sans doute les premiers plus tard à revenir sur cette opinion, comme le colonel Gerhardt, qui, dans la préface de son Traité des résistances, a écrit:«Je croyais sincèrement, à ma sortie de Saumur, que l'équitation mili- taire avait dit son dernier mot. J'étais même convaincu, — et il ne m'en coûte pas de l'avouer ici, car j'avais cela de commun avec plus d'un de mes jeunes camarades,—que, en fait d'équitation du moins, il ne me restait que bien peu de chose à apprendre. Combien j'ai été désabusé depuis, et com- bien, après tant d'annéesd'études persévérantes,de recherches obstinées, j'ai aujourd'hui moins bonne opinion de moi! Appelé très jeune encore aux importantes fonctions de capi- pitaine-instructeur, je ne tardai pas à m'apercevoir de Vin- suffisance de mon savoir professionnel, en matière de dres- sage du cheval surtout. » Il me semble qu'on accepte de plus en plus à Saumur le laisser-aller, sinon pour le cavalier, du moins pour le cheval; qu'on en arrive presque à considérer les manèges — ces vastes et sévères édifices qui contribuent pour une large part à faire de notre École de cavalerie la plus magnifique qui soit au monde — comme des abris pour promener les chevaux en temps de pluie ou pour leur laisser dépenser leur ardeur avant la promenade. J'ai vu une division d'officiers-élèves y
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    monter de jeuneschevaux de remonte sous les yeux de quel- ques écuyers qui ne leur donnaient aucun conseil, bien que la tenue et les moyens de conduite des cavaliers laissassent beaucoup à désirer et que les chevaux se livrassent à toutes sortes d'incartades. J'ai vu aussi les « dieux » monter au ma- nège leurs propres chevaux qui s'en allaient à un petit galop cassé, l'encolure allongée entre les rênes flottantes, faisant tous les trois ou quatre pas une flexion de tête et de mâchoire qui rendait leur allure encore plus monotone. Qu'est deve- nue cette « gentillesse » du cheval dont parlait La Guéri- nière? A-t-on donc oublié, à l'École de cavalerie, que les allures de manège doivent être fières, souples, cadencées? que, d'après Bohan lui-même, « le cheval de manège doit avoir du feu »? Le « petit galop de Saumur », absolument anti-artistique, use les chevaux comme toutes les allures qui ne sont pas justement équilibrées. Si je ne craignais de sortir de mon cadre, je dirais qu'aujourd'hui nos chevaux de cava- lerie sont peut-être trop fatigués et que c'est plus encore à cette lassitude qu'au savoir-faire des cavaliers qu'il faut attri- buer la docilité avec laquelle on leur voit exécuter le saut des haies. Avant la guerre de 1870, on les ménageait trop:ils étaient trop gras et manquaient d'exercice; depuis, on est tombe, je crois, d'un excès dans un autre et, si l'on n'y prend garde, on pourrait s'en apercevoir trop tard, lors d'une guerre nouvelle. Du reste, pour rentrer dans la question que je traite, le mauvais équilibre fatigue plus les chevaux que les longues marches, quelle que soit l'allure. Le Vaillant de Saint-Denis a donné pour épigraphe à son Recueil d'opus- cules cette phrase: « Ce n'est pas le travail que l'on fait faire au cheval qui abrège la vie de cet animal, mais le défaut de science et de patience dans celui qui le gouverne, parce qu'un exercice forcé et mal raisonné contribue bientôt à ruiner un cheval. » Et il dit encore, dans le cours de son livre: « Dans quelles dépenses effrayantes la nation ne se trouve-t-elle pas entraînée lorsqu'on ignore dans les troupes à cheval les moyens de conserver les chevaux!. On croit
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    pouvoir assurer, sanscrainte d'être démenti, que l'équitation est un art très long et très difficile qui exigeautantde théorie que de pratique et qui suppose une foule de connaissances accessoires que l'on n'acquiert qu'avec le temps. Il n'y a jamais eu de véritable homme de cheval que l'homme de ma- nège, parce que lui seul, possédant la science et le fond des principes, a l'habitude de tirer tout le parti possible des che- vaux et qu'il applique beaucoup plus facilement les leçons nécessaires à ceux de guerre et de chasse, qui doivent être nécessairement beaucoup simplifiées. Pourquoi sort-il du manège de la cour si peu d'hommes vraiment instruits et pourquoi n'en voit-on peut-être aucun qui soit en état d'en- seigner l'art difficile de l'équitation? C'est parce que les maîtres ne sont pas exactement d'accord entre eux sur l'en- seignement et parce qu'on n'est pas encore arrivé A CETTE UNANIMITÉ SI NÉCESSAIRE, sans laquelle on ne réussira jamais complètement. » Les courses, pour lesquelles nos officiers et nos sportsmen montrent une si belle passion, sont très utiles, mais elles le seraient beaucoup plus si elles étaient mieux réglementées. Un commandant de cavalerie, excellent homme de cheval et l'un des meilleurs écuyers qui soient sortis de Saumur, m'é- crivait dernièrement à ce sujet: « Comme toujours, vous exprimez catégoriquement des idées très justes. Vous ne sau- riez trop vous élever contre l'abus du cheval de pur-sang trop jeune ni contre l'anglomanie. Il y a beaucoup à faire dans cette question, qui intéresse la France entière. » Telles qu'elles sont pratiquées, les courses usent un nombre considérable d'excellents chevaux. Est-ce là, ne fût-ce qu'au point de vue économique, le genre d'équitation qu'il faut répandre dans la cavalerie? D'ailleurs, le travail serré au manège avec des chevaux vigoureux et surtout pendant le dressage nécessite, pour les hommes mêmes, une dépense de forces plus considérableque ce qu'on appelle hard-riding, et il a ce grand avantage qu'il ne ruine pas les chevaux et qu'il instruit les cavaliers. Ce qui ne veut pas dire que le
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    travail du dehorsaux allures rapides, les sauts d'obstacles, etc., doivent être négligés; loin de là. Mais il ne faut rien exagérer. Je ne sais exactement où en est l'équitation dans les écoles d'Allemagne, d'Autriche, d'Italie; je crois cependant que la nôtre vaut mieux. Mais je sais que, dans un petit pays voi- sin, qui nous est très sympathique et qui depuis quelque temps nous montre souvent le chemin dans les questions d'art, en Belgique, l'enseignement équestre est devenu très remarquable. A l'école de cavalerie d'Ypres, qui d'ailleurs est plus spécialement une école d'équitation, les terrains, les bâtiments, les chevaux, sont loin de valoir ceux de notre école de Saumur; mais MM. les écuyers étudient beaucoup, théoriquement et pratiquement, toutes les méthodes, aussi bien celles des Allemands, des Italiens que les nôtres aux- quelles ils donnent la préférence;ils suivent eux-mêmes une méthode excellente qui vient d'être publiée sous le titre: Dressage des chevauxde troupe, et qui est celle de Versailles modifiée et appropriée aux besoins de notre époque. Les leçons sont données aux élèves avec beaucoup de soin. J'ai pu constater, avec un vif plaisir comme artiste, avec un grand regret comme patriote, la supériorité de cet enseigne- ment sur celui de Saumur:la tenue des cavaliers, le port de rétrier sont uniformément les mêmes; les moyens de con- duite sont parfaitement corrects et réglés d'après les récentes découvertes dont j'ai parlé plus haut; la tenue des rênes à la française est la seule adoptée, tandis que chez nous on pré- fère la tenue à l'allemande ou à l'anglaise. De tout cela il résulte que les chevaux, quoique d'origine plus commune, sont réguliers,cadencés dans leurs exercices de manège, s'al- longent dehors selon la vitesse des allures et, malgré un tra- vail considérable, se conservent parfaitement dans leurs membres.
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    IV Certes on nesaurait contester la haute supériorité de l'École de Saumur, dont l'organisation militaire me paraît admirable. Plus que tout autre, j'ai le respect de cette grande et belle institutionéquestre, la seule qui rappelle encore chez nous le souvenir du passé. Cependant je n'hésite pas à dire que l'enseignement de l'équitation n'y est pas aussi parfait qu'on le croit généralement. D'autre part, il est visible que notre École de cavalerie ne suffit pas à ranimer dans notre pays le goût du cheval. Il y a bien à Paris et dans quelques villes de province de très bonnes écolesd'équitation etde dres- sage; mais depuis la suppression de l'École de Versailles, ces établissements n'ont plus aucun lien entre eux, ne reçoivent plus, quant à l'enseignement, aucune direction supérieure. Les subventions de l'État ont même été complètement sup- primées depuis une vingtaine d'années, et la plupart des écoles sont dans une situation très peu florissante. Elles n'ont pas d'installation qui leur permette d'enseigner l'équi- tation d'extérieur, les sauts d'obstacles, et de montrer ainsi quelle utile application les élèves peuvent faire partout des leçons reçues au manège. Les intérêts commerciaux primant nécessairement tout le reste, les directeurs se trouvent obli- gés de se conformer plus ou moins aux exigences de leurs clients, et ceux-ci sont détachés de plus en plus du manège par les progrès que font chez nous les habitudes anglaises et même par ce qu'ils entendent dire à des officiers sortant de l'École de cavalerie. De tous côtés il se publie de nouveaux ouvrages, quel- ques-uns écrits par des professeurs et montrant de plus en plus le désaccord qui existe entre eux, le plus grand nombre pardes amateurs qui semblent croire que, parcequ'ils écrivent des lettres tous les jours à leurs amis, ils sont capables de faire un livre, que parce qu'ils montent tous les jours à che-
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    val, ils peuventparler de l'équitation en maîtres : leurs ou- vrages, qui attestent souvent une complète ignorance des principes, semblent calqués sur ceux qui se publient en Angleterre,sont remplis de conseils à bâtons rompus qui ont traîné partout ou d'observationspersonnellesqui n'ont qu'une valeur momentanée — quand elles en ont une — et qu'ils présentent comme des vérités d'une application générale; les plus récents se résument à dire: « Il ne faut plus de manège; il n'y a pas besoin de théorie;tous ceux qui écrivent sont des radoteurs!» Alors pourquoi écrire vous-mêmes? Un auteur, dont le livre vient de paraître, a même commis l'étourderie d'écrire cette dédicace:« A mes professeurs les chevaux!» qui m'a rappelé une anecdote que j'ai entendu raconter, quand j'étais enfant, par un grand élève du lycée Bonaparte, je crois. Les élèves d'une classe avaient pris l'ha- bitude de faire des niches à leur professeur; un jour ils déte- lèrent un petit âne appartenant à une bonne femme qui ven- dait des fruits à la porte du collège, le firent entrer avant l'heure de la classe dans la chaire de leur maître, puis s'as- sirent eux-mêmes à leurs places et firent semblant d'écrire sous sa dictée. Quand le vrai professeur arriva: «Messieurs, dit-il, vous avez choisi un professeur digne de vous, gardez- le.» Et ilalla rendre compte au censeur de ce qui se passait. Sans doute, de tous ces livres nouveaux, même des pires, il peut sortir quelque chose de bon. Je ne suis pas pour qu'on empêche les idées d'éclore; mais il faudrait, pour mettre un frein aux entraînementsde la jeunesse et de l'inex- périence, qu'il y eût des approbations données ou refusées par un jury ayant qualité pour cela. Cela n'empêcherait pas les « refusés » de publier ce qu'ils voudraient; mais au moins le public connaîtrait l'appréciation des hommes compétents. Un autre point très important, selon moi, et sur lequel j'appelle tout spécialement l'attention, c'est qu'aucun progrès ne peut se faire tant qu'on continuera dans le public à avoir aussi peu d'estime pour tout ce qui se rattache à l'équitation et aux hommes qui l'enseignent. Dans le monde des intellec-
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    tuels,des savants etdes artistes,on ne veut considérer l'équi- tation que comme un exercice en quelque sorte purement physique;jusque dans la bourgeoisie et dans le peuple, il y a comme un sentiment de dédain pour toutes les professions hippiques, et les jeunes gens bien élevés qui n'ont pas assez de fortune pour être des sportsmen amateurs se garderaient bien de choisir une de ces professions. Il en résulte que les directeurs de manège ne peuventguère recruter leurs pro- fesseurs que parmi d'anciens sous-officiersde cavalerie plus ou moins dépourvus d'instruction et même d'éducation. Qui plus est, la Société hippique française, qui pourrait, dans une certaine mesure, réagir contre ces fâcheuses ten- dances, refuse d'admettre dans les courses de gentlemen — où peut figurer n'importe quel épicier ou banquier — « qui- conque vend ou exerce des chevaux, par profession ou même accidentellement, dans un but lucratif,» et organise des courses spéciales où les directeurs d'écoles et leurs profes- seurs peuvent,si cela leur convient, courir avec leurs propres palefreniers et avec les grooms du comte de X. ou de Mlle Y. Nous sommes loin, comme on voit, de l'époque où Le Vaillant de Saint-Denis disait:« L'état d'écuyer a toujours supposé, chez les anciens comme chez les modernes, un homme bien né, qui s'attache particulièrement à un souve- rain, à un prince et même à un général pour dresser ses chevaux, après avoir acquis par une longue expérience les talents nécessaires pour bien remplir cet objet. On a exigé que ceux quise destinaient à enseigner l'art également long et difficile de monter à cheval fussent gentilshommes, parce que, devantformer des jeunes gens bien nés qui se proposent de servir dans la cavalerie, il convenait qu'ils fussent en état de leur donner une sorte d'élévation dans le caractère. » Depuis longtemps tous les hommes de cheval se rendent compte de l'état déplorable de l'enseignement de l'équitation en France. A plusieurs reprises, on a songé à fonder une nouvelle académie pour remplacer celle de Versailles. Mais
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    ces projets n'ontpu jusqu'ici se réaliser, peut-être parce qu'ils n'étaient pas bien conçus. Il y a quelques années, on s'oc- cupa assez activement de créer une sorte d'école modèle, à laquelle on donnait le nom d'académie, avec vaste manège à Paris, salons, chevaux de promenade, etc. C'eût été une en- treprise commerciale qui, sans doute, au lieu de favoriser les établissements déjà existants, leur eût fait concurrence; et l'on ne trouva pas les capitaux qu'ilfallait. Le comte de Mon- tigny qui, plus que tout autre, avait assurément l'autorité nécessaire pour diriger une telle école, eût été mis à la tête de l'enseignement. Je n'ai pu m'empêcher de lui dire à lui- même que, malgré tout mon respectet mon admirationpour sa personnalité et pour son savoir, il ne me semblait pas qu'il pût être à lui seul une académie, et que bien certaine- ment les autres directeurs de manèges n'accepteraient pas de se soumettre aux idées d'un seul homme, cet homme fût-il le comte de Montigny. A la vérité, si l'on a donné autrefois le nom d'académie à l'École de Versailles et aux autres écoles d'équitation, il n'y a jamais eu en France une académie telle que je laconçois, c'est- à-dire composée des hommes reconnus les plus capables de discuter ensemble et de formuler les principes à adopter. A l'époque où l'équitation fut le plus en honneur, les écuries du roi entraînaient des dépenses énormes et ne donnaient pas tous les résultats qu'on pouvait en attendre; les charges s'obtenaient plutôt par la faveur que par le vrai mérite; l'enseignement n'était pas le même partout, faute précisé- ment d'une académie dirigeante. Si, après La Guérinière, on eût réuni l'élite des écuyers pour composer cette académie, il n'y eût pas eu dans l'enseignement les divergences dont tous les maîtres n'ont cessé de se plaindre. Nous avons vu que Saumur n'a pu jusqu'ici arrêter les progrès du mal, que la confusion règne de plus en plus et qu'on en est presque arrivé, dans notre pays de France, berceau de l'équitation moderne, à renoncer à tout enseignement méthodique. Lorsqu'on parle à Saumur des maîtres étrangers à l'Ecole
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    et de leursdoctrines, MM. les écuyers disent:« Il n'y a pas d'autre doctrine que la nôtre:l'académie, c'est nous! » Lors- qu'on leur demande:« Quelle est votre méthode?» ilsrépon- dent alors: « Nous ne sommes pas chargés de faire une méthode, nous sommes une école d'applicationde cavalerie»; et ils ajoutent:« Toute équitation est dans le tactpersonnel. » Il est temps encore de relever l'art qui chancelle; mais il faut se hâter et créer au plus vite une véritable académie qui examine les différents systèmes proposés pour commencer et achever l'instructiondes cavaliers et le dressage des chevaux, et qui nous laisse une doctrine écrite, claire, méthodique, complète. Ce travail n'est pas aussi effrayant qu'on le pour- rait croire: si des hommes capables veulent s'y adonner sérieusement, un mois peut suffire à choisir et à classer les matériaux, un autre mois à construire un édifice qui, bien entretenu, restera impérissable. A mon avis, tous les efforts de ceux qui aiment l'équitation doivent tendre vers ce but. Si Saumur devient le siège de l'académie, il faut alors qu'on y étudie comme à Ypres, sans parti-pris, toutes les théories des maîtres, qu'en dehors et au-dessus de l'équita- tion militaire on y cultive l'équitation académique, et qu'on rédige enfin la méthode depuis si longtemps réclamée. Mais il vaudrait sans doute mieux qu'il y eût une école civile à côté de celle de Saumur, les deux écoles non rivales, se prê- tant au contraire un mutuel concours. En tout cas, il faut qu'on se persuade qu'il n'y a pas une équitation militaire et une équitation civile, une équitation de manège et une équitation d'extérieur:il ne peut y avoir qu'une seule méthode pour apprendre à bien monter à che- val en toutes circonstances; et les principes de cette méthode ne peuvent être bien définis que par des écuyers étudiant le manège avec une ardeur et une persévérance infatigables. Si autrefois on mettait très longtemps à apprendre, on peut aujourd'hui aller beaucoup plus vite, grâce aux connaissances que les maîtres ont acquises avec le temps et que leurs livres ont propagées; mais des professeurs sachant bien démontrer
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    le pourquoi etle comment de tout ce qu'ils enseignent peu- vent seuls faire faire à leurs élèves de rapides progrès. Au fond, les maîtres ne peuvent penser différemment sur les questions de principes, et ils s'en convaincraient vite, bien certainement, s'ils se réunissaient avec l'intention de discu- ter entre eux amicalement et sans parti-pris. J'ai essayé d'exposer ici, aussi exactement et aussi impar- tialement que possible, l'état actuel de l'enseignement de l'équitation en France, qui est peut-être l'image de l'état actuel de notre société. De tous côtés les spécialistes appel- lent l'attention sur cette question importante. En même temps que j'écrivais cette courte étude, M. Duplessis travail- lait à un livre remarquable, l'Équitation en France, publié dernièrement avec une préface du général L'Hotte; de nombreux articles paraissent à chaque instant dans les jour- naux. On doit souhaiter que le gouvernement écoute enfin tous ces appels, ou qu'une société sérieuse et puissante se forme pour conserver à notre pays la suprématie qu'il a tou- jours eue dans l'art de l'équitation. PasMusany.
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    LES MÉTHODES DEDRESSAGE DU CHEVAL DE SELLE DEPUIS LA RENAISSANCE JUSQU'A NOS JOURS Ce qu'on se propose lorsqu'on entreprend le dressage d'un cheval de selle, c'est d'arriver par les moyens les plus sûrs et les plus prompts à le rendre facilement maniable en tous sens, au pas, au trot et au galop, de développer la vitesse et la légèreté de ces trois allures selon les aptitudes de l'animal, afin qu'on soit toujours maîtrede lui en toutes circonstances, sur tous les terrains, et qu'il puissesupporter sans fatigue la plus grande somme possible de travail. Quiconque n'a pas lu attentivement les écrits des maîtres ne peut se figurer combien de procédés différents ont été successivement préconisés pour obtenir des résultats en somme assez simples, et il est difficile à celui qui veut pou- voir juger en connaissance de cause de ne pas perdre un peu la tête au milieu de tant de théories confuses et souvent con- tradictoires. Pour n'avoir pas tous parlé avec autant de présomption que le duc de Newcastle, la plupart des écuyers ne s'en sont pas moins montrés trop enclins à se critiquer les uns les autres, chacun prétendant se particulariserpar quelque doc-
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    trine nouvelle, voulantdonner la plus haute importance à des détails qui souvent en avaient fort peu. Jamais ils n'ont songé à se réunir pour discuter les points sur lesquels ils n'étaient pas d'accord; bien au contraire, ils semblent avoir toujours exagéré ou du moins s'être exagéré à eux-mêmes les différences de leurs systèmes. En présence de ces contestations continuelles, il ne faut pas trop s'étonner si, de nos jours, les cavaliers militaires et civils font peu de cas des théories et prétendent, à l'imitation des Anglais, se tirer d'affaire tout seuls, sans principes, sans études, guidés par le seul bon sens et l'expérience de chaque jour. Est-ce à dire pourtant que tant de travaux considérables doivent être à jamais perdus? N'est-il pas certain que les connaissances que l'on acquiert à grand'peine par vingt années de pratique peuvent s'acquérir en quelques mois par des études qui nous font profiter de toute l'expérience des anciens et qui nous permettent, au fur et à mesure que nous devenons nous-mêmes plus expérimentés, de mieux appli- quer et quelquefois d'améliorer les règles qu'ils nous ont laissées? Tous les hommesde cheval sérieux sont unanimes à recon- naître qu'une bonne méthode de dressage doit prévenir la ruine d'un grand nombre de chevaux qui, faute d'être conve- nablement conduits, sont usés prématurément ou deviennent dangereux et occasionnent de graves accidents. Il est d'ail- leurs incontestable que si la même méthode était invariable- ment suivie partout, si tous les chevaux dressés par les mêmes procédés pouvaient être indistinctement et facilement montés par tous les cavaliers ayant, de leur côté, reçu les mêmes principes, il en résulterait des avantages immenses dans la pratique, surtout au point de vue militaire. Mais à quelle méthode s'arrêter? Il devient ici fort diffi- cile de s'entendre, chaque écuyer ayant ses idées personnelles dont il ne veut pas démordre, peut-être parce qu'on n'a jamais comparé entre eux tous les systèmes successivement
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    adoptés. C'est cettedernière tâche que je vais m'efforcer d'accomplir. Comme je voudrais pouvoir intéressertoutes les personnes ayant quelque goût pour les questions hippiques, je prie les hommes de cheval de me permettre d'entrer quel- quefois dans des explications qui seraient inutiles si je m'adressais à eux seuls; d'autre part, j'espère que les lec- teurs imparfaitementinitiés voudront bien m'excuser si je ne puis pas toujours éviter certains détails techniques. Après avoir passé en revue les principales méthodes de dressage employées jusqu'ici, je dirai quels enseignements il me sem- ble qu'il faut tirer de cette étude rétrospective. 1 Lorsque, à l'époque de la Renaissance, l'équitation fut remise en honneur en Italie, les procédés de dressage se res- sentaient nécessairementdes coutumes barbares qui venaient de régner en Europe; ils devaient s'en ressentir pendant longtemps et, aujourd'hui encore, ils n'en ont pas complète- ment perdu l'empreinte. Frédéric Grison, un des premiers écuyers de ce temps-là qui ont écrit, sinon le premier, apporta de fort bons préceptes. Son livre, intitulé:l'Écurie du S. Frédéric Grison, gentil- homme napolitain,-imprimé à Paris en 1579 par Guillaume Auvray, rue Jean de Beauvais, à l'enseigne du Bellérophon couronné, et dédié par ce dernier à puissant et illustre sei- gneur messire François d'Escourbeau, — montre que l'au- teur avait à un haut degré ce qu'on appelle le sentiment équestre. Mais l'ouvrage est un peu gâté par des consi- dérations étrangères au sujet, par la naïveté pompeuse de certaines théories, par le crédit que Grison accorde à des moyens empiriques qu'en style de métier on nomme des « trucs» ou des « ficelles », enfin par le manque de divisions dans le texte, ce qui le rend difficile à consulter. Après avoir dit «qu'il n'y a, en tout l'art militaire, disci-
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    pline plus belleque celle qui enseigne à dompter, piquer et dresser les chevaux »; après avoir fait le panégyrique obligé du cheval:« Or qui pourroit iamais dire à plein les louanges et la grand vertu du cheval? Qui est celuy qui ne le reco- gnoist Roy des animaux, ains une roche inexpugnable et transfidèle compagnon des rois? » ; après avoir rappelé les mérites de Bucéphale et de Pégase, il nous déclare que la qualité du cheval dépend des quatre éléments et se conforme plus avec celui duquel elle participe: « S'il tient de la terre plus que des autres, il sera mélancolie, terrein, pesant et de peu de cœur: et est coustumièrement de poil moreau, ou de couleur de cerf, ou pommelé, ou de poil souris, ou de telles autres couleurs meslées. Si plus de l'eau, il sera phleg- matique, tardif et mol; et le plus souvent est blanc. Si plus de l'air, il sera sanguin, gaillard, prompt et tempéré en ses mouvemens : et a coustume d'estre bay. S'il tient plus du feu, il sera colère, léger, ardent et sauteur, et n'avient guiere qu'il soit fort nerveu, et est communément roux alezan, res- semblant à la flamme ou plustost à charbon ardent. Mais quand avec la deuë proportion il sera participant de tous les élemens ensemble, alors il sera parfaict. Or entre tous les poils, le bay chastain, etc. » Les enseignements de ce genre abondent dans les anciens ouvrages hippiques, et même dans les modernes. La méthode de dressage de Frédéric Grison est fort sim- ple. Dès que le jeune cheval suivra sans résistance et sans se faire tirer l'homme qui le mène avec le caveçon, on le con- duira en le flattant et le caressant et en le faisant quelquefois menacer par quelqu'un qui sera près de lui et qui le frappera • des mains du côté droit pour le placer près du montoir; puis, quand l'animal sera bien placé, on l'assurera doucement en lui passant la main sur le col et la croupe et, l'ayant ainsi monté, «on le chevauchera plaisamment, toujours le mignar- dant pendant quelque temps »; puis on l'arrêterasans lui lais- ser faire aucun mouvement, le caressant souvent en lui pas- sant la main sur le col;on le fera marcher en avant deux ou
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    troispetits pas, toutdoucement; on arrêtera de nouveau et aussitôt après on commencera à le faire travailler en lui faisant faire tout doucement six voltes, deux à droite, deux à gauche, et deux autres à droite. « S'il arrive que le cheval ne veuille pas approcher dumon- toir, alors il faut lui donner du bâton entre les oreilles et sur la tête (mais gardez les yeux) et tous les endroits de son corps où il vous viendra mieux à propos; et par ce moyen, si malin soit-il ou si incorrigible, il le faudra chastier et encore, le me- naçant avec voix rude et terrible, de sorte qu'il deviendra doux au montoir comme un agneau;mais aussi faudra-t-il le mignarder et caresser toutes les fois qu'il s'y rendra de son gré et fera ce que vous voudrez. « Il faut que vous le chevauchiez et demeuriez sur lui, non seulement avec grand courage et sans aucune crainte de lui, mais encore avec cette opinion que lui et vous n'êtes qu'un corps et n'avez qu'une volonté. « Jusqu'à ce que le cheval soit en état de porter la bride, il lui sera plus commode de n'être monté qu'avec la bardelle. Quand le temps sera venu de lui mettre la selle, il faudra la placerplus sur le devant que sur le derrière, car ainsi elle ne fera pas seulement le cheval plus- beau et joli, mais encore plus aisé. » Quand le cheval sera bien assuré, vous le mènerez au trot par la campagne, dans une terre fraîchement labourée;vous le ferez travailler en cercle, puis avant de descendre vous lui ferez faire environ trois petits pas en arrière, puis tout dou- cement le ramènerez où il était et l'arrêterez;mais s'il se met en défense, ne le foi-cei pas, car il s'en retirera bien avec le temps etpar le moyen des instructions qui suivront. Ensuite on continuera les voltes au pas et au trot, en en faisant faire une de plus chaque jour « iusques à ce que vous arriviés aux unze voltes et demie ». Pendant ces voltes ilfaut se servir de la jambe opposée, c'est-à-dire de la jambe droite pendantque le cheval tourne à gauche et viceversa. Si le che- val n'est pas assez gaillard, prompt et éveillé, on le stimulera
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    avec la voix,l'appel de langue, et on lui fera sentir les deux talons. On commencera aussi dès maintenant à se servir des éperons comme aides, soit pendant les voltes, soit en allant au trot, « car si l'on attend que les chevaux soient dressés et devenus puissans et forts en aage, ils résistent souvent à l'épe- ron, deviennent rétifs et rebellesM. Les chevaux qui se montrentsuperbes et orgueilleux,impa- tients des éperons ou qui ont pris l'habitude de se défendre, doivent être trottéset galopés en cercle dans un champ, et on leur fera sentir les éperons fréquemment jusqu'à ce qu'ils soient en sueur et devenus insensibles à la douleur; alors ils vous obéiront et feront ce que vous voudrez et se corrigeront de leurs vices, surtout si après vous les caressez. Ensuite vous irez et viendrez de droit en droit en voltant à chaque bout; vous arrêterez le cheval et lui ferez faire tout doucement environ quatre petits pas en arrière, puis le repor- terez en avant et le caresserez. Puis vous l'habituerez à parer1 au trot et au galop et à faire la pesade2. S'il ne la fait bien, vous le châtierez avec les éperons et la baguette et recommencerez. Outre les voltes et les ronds, il sera bon tous les matins d'exercer le cheval à monter et descendre de longues côtes, soit sur les chemins, soit dans les terres labourées. Parce qu'il se trouvera des chevaux tenant toujoursle mufle et le col de travers, il sera bon pour quelques jours, du côté duquel il sera dur, de lui attacher un bout de lanière ou cour- roie au mors ou à la muserolle et l'autre bout à la sursangle; toutefois un cavalier fondé en bonne doctrine lui ôtera, sans tout cela, ce vice et tout autre avec les ordonnances et les règles et les bons discours du maître qui l'enseigne. F. Grison veut que le cheval ait l'encolure courbée, le mufle rapproché du poitrail:« Et n'en desplaise aux ieunes et modernes qui ont soustenu le contraire: car plus un i.Arrêter court. 2. Air de manège dans lequel le cheval lève l'avant-main en tenant les pieds de derrière fixés à terre.
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    cheval porte sateste libre, estendant le mufle en avant et alongeant le nez, tant plus ira-il avec l'eschine abandonnée et lasche, tellement que le plus souvent il fera le maniement despiteux, couché et large et sans ordre aucun et plus aisé- ment perdra l'haleine; mais quand il portera le mufle plus retiré dessous vers la poictrine et plus fort il s'embridera pour aller férir du front, tant plus d'heure à autre se renfor- cera-ild'eschine, dont encore lui viendra plus grande légèreté et plus prompte adresse et plus grande force aux reins et faci- lité plus grande à se manier. » Il y a dans ce passage de grosses exagérations, mais on y voit l'ébauche du principe de la « mise en main»,qui consiste à donner à la tête et à l'enco- lure la position qui convient aux mouvements qu'on veut exécuter. Quand les allures sont très rapides, comme dans nos courses d'aujourd'hui, le cheval doit « étendre le mufle en avant et allonger le nez» ; aux allures modérées, le nez ne doit pas « être retiré dessous vers la poitrine », l'encolure doit rester haute, mais légèrement arrondie au sommet;la décontraction de cette partie du corps indique la décontrac- tion générale, donne de la légèreté aux mouvements et per- met à l'animal de faire sans fatigue une plus longueroute. Grison dit qu'on doit commencer le dressage quand le cheval a atteint l'âge de trois ans ou trois ans et demi; qu'on pourrait le commencer dès qu'il aurait passé les deux ans, mais qu'il vaut mieux attendre jusqu'à trois ans et qu'il n'y a cheval qui, en suivant les règles et les ordonnances qu'il donne, ne puisse être complètementdressé en quatre ou six mois au plus; qu'il y a cependant des chevaux de certaines races qui sont tardifs, et, bien qu'ils sachent toutes les règles et ordonnances, toutefois ne feront démonstration ni de force, ni de valeur,ni de bonté avant l'âge de cinq ou six ans. Ceci ne montre-t-il pas que, malgré l'opinion de beaucoup d'anciens écuyers qui ont voulu qu'on ne commençât le dres- sage qu'après cinq, six et même sept ans, les chevaux de cette époque étaient aussi précoces que ceux d'aujourd'hui? Nos chevaux actuels, même ceux de pur sang — dont la
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    dentition n'est pasachevée avant celle des chevaux les plus communs — ne devraient pas être montés avant l'âge de trois ans et ne devraient courir que plus tard. Les tares de toutes sortes dont sont couverts tous ceuxqui sortent de l'en- traînement en sont une preuve irréfutable. Les deux premiers livres de l'ouvrage de F. Grison sont excellents pour une époque où il n'y avait pas encore de ma- nèges, et l'on ne pouvait certainement donner alors un ensei- gnement plus sage et plus pratique; mais ensuite il entre dans toutes sortes de détails sur les différents mors qui con- viennent selon les résistances multiples que présentent les chevaux. On trouve à la fin du volume 51 planches représen- tant autant de mors différents et très compliqués alors en usage. Les successeurs de Grison, continuantles mêmes erre- ments, ont encore enrichi la collection d'un grand nombre d'engins nouveaux auxquels ils attribuèrent des vertus spé- ciales. Pour tous les désordres auxquels peuvent se livrer les che- vaux rétifs, Grison est sans pitié. Il est persuadé que l'animal agit avec intention et il veut qu'on le châtie avec la dernière rigueur, qu'on redouble les coups d'éperons, qu'on lui fasse démonstration d'une grande férocité avec voix haute et cris horribles, le menaçant et le battant d'un bâton entre les oreilles et de tous les côtés de la tête, et plus du côté où il volte plus volontiers, lui tirant et secouant bride, sans lui donner de repos jusqu'à ce qu'il soit vaincu. S'il est rétif par manque de cœur, on le chevaucherasur unlong chemin fermé de murs et de hautes haies et on mettra derrière le cheval des hommes avec des bâtons et d'autres avec des pierres pour lui donner bastonnades et coups de pierres sur les jambes et sur les jarrets et le molester de cris et de menaces à haute et hor- rible voix. — On voit encore aujourd'hui employer des prati- ques analogues dans les concours hippiques, au Palais de l'Industrie, quand les chevaux s'arrêtent devant la porte de l'écurie. En cas de grande nécessité, on prendra un chat, le plus
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    mauvais qu'on pourratrouver; on le liera à la renverse, le ventre dessus, au bout d'une longue perche, mais de sorte que la tête et les pieds demeurent libres, et quand le cheval fera semblant de faire le rétif, un homme à pied prendra cette perche et mettra le chat soit entre les jambes, soit aux jarrets, soit entre les cuisses ou sur la croupe du cheval qui sera par ce moyen contraint de se rendre et aller en avant;mais encore faudra-t-il toujours que le cavalier qui sera dessus se tienne coi et se taise et que seulement il prenne garde à le caresser toujours quand il commencera à bien faire. Il recommande encore l'usage d'un clou ou d'un poinçon avec lequel on piquera bien fort près de la queue; d'un héris- son ou d'un petit chien mordant attaché à la queue; d'un long bâton au bout duquel on attachera un petit botteau de paille ou d'étoupe qu'on allumera et qu'on mettra sous le nez du cheval ou par derrière. Pour un cheval qui se couche dans l'eau, on lui tiendra de force la tête sous l'eau en lui donnant force bastonnades,ou on passera un nœud coulant autour des génitoires et on tirera la corde, etc. Il est vrai qu'en mentionnant tous ces procédés, Grison semble seulementvouloir montrer qu'il n'ignorait rien de ce que faisaient ses prédécesseurs sans en être lui-même très partisan, car il ajoute:« Et partant prenez pour résolution que tous tels chastiemens sont de peu d'importance et qu'il vaudra beaucoup mieux suivre les ordonnances et les reigles que je vous ai baillées paravant avec soing et diligence, car il n'y a cheval tant rétif qui par le moyen d'icelles ne se cor- rige de son vice. Toutesfois je ne vueil pas nier qu'il ne soit bien séant à un escuyer ou chevalier d'avoir cognoissance de ces chastiemens et de tous autres quelques petits et de peu d'importance qu'ils soient et de tout ce qui peut servir à cor- riger toujours le vice d'un tel cheval:desquels combien que je vous peusse parler plus amplement: toutesfois pour ce qu'ils ne me semblentpoint profitables, j'ay mieux aimé vous enfinir ici le compte pour passer outre à vous dire choses de plus grandeffect et de plus grande substance. »
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    Grison parle dansson livre de plusieurs airs de haute école. C'est peut-être lui qui a le mieux décrit la manière de faire fairejambette à un cheval et par conséquent les moyens d'ob- tenir lepas et le trotespagnols. On a pu voir que toute la méthode de Grison repose sur les caresses et les châtiments. Il considère le cheval comme un animal capable de raisonner, de vouloir quelque chose. Il faut, dit-il, le corriger aussitôt qu'il a commis une faute: « après qu'il s'en sera corrigé, il cognoistraclairement que sa malice en fut cause. Et pour ce qu'on me pourroit dire qu'il semble quasi impossible que le cheval ayt tel discours:à cela je réponds, qu'estant le cheval créé de Dieu pour s'asservir et se conformer à la volonté de l'homme, ne se faut point esmerveiller s'il est en partie conforme à nostre enten- dement. Et quelle asseurance en voulons-nous plus grande que celle que l'expérience nous en montre tous les jours, non seulement de l'intelligence, mais encore de l'obéissance et de la promptitude d'esprit que le cheval nous fait apparoir en ses opérations?. » C'est bien évidemment parce que Grison croit que le cheval a conscience de ses fautes et comprend ce qu'on se propose en le corrigeant, qu'il prescrit de le frapper avec la dernière rigueur toutes les fois qu'il « ne veut pas obéir », afin de sou- mettre sa volonté, « d'unir son vouloir au nostre ». J'ai insisté longuement sur cet ouvrage, parce que tous les auteurs s'en sont depuis inspirés et que beaucoup, encore de nosjours, lui font des emprunts, peut-être sans s'en douter. Je ne m'occuperai plus désormais que des méthodes les plus saillantes. Laurentius Rusius qui vivait vers la même époque,recom- mande, comme Grison, d'employer la douceur au début du dressage, de faire promener le cheval en main, à la campagne et à la ville pour l'accoutumer à tous les objets et à tous les bruits, ce qui est très sage. Mais quand il s'agit d'un cheval rétif, il faut, dit-il, l'enfermer dans une écurie pendant qua- rante jours sans sortir; puis, pour le monter, le cavalier se
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    munira de grandséperons et de verges ou d'un bâton en fer terminé par trois crochets pointus qu'il mettra sur la croupe pour tirer le cheval en avant s'il recule; ou bien on fera chauffer une corne et on la lui mettra sous la queue, le piquant de toute sa force avec les éperons. L'auteur fait mention d'un grand nombre de mors appropriés aux diffé- rents cas. Bientôt on eut l'idée de construire des manèges pour y enseigner l'équitation et y dresser les jeunes chevaux. Ce fut un grand progrès, car les animaux enfermés dans un espace restreint et tranquille, travaillant sur un terrain égal et assez mou, devaient subir presque instantanément la domination du cavalier, sans qu'il fût besoin d'employer la violence. Cependant les pratiques brutales nées de la routine ne devaient pas pour cela disparaître. La Broue, le premier écuyer français qui ait écrit, nous a laissé un bon livre: le Cavalericefrancois. Il recommande déjà de ne pas faire de grands mouvements à cheval, de ne pas étourdir l'animal par des cris. Il prescrit la douceur et la patience, mais il ajoute que certains chevaux sont rétifs par malice, qu'il faut les frappervigoureusementà coups d'éperons et de nerf de bœuf, faire tirer la queue avec une corde, lier les génitoires avec un gros ruban de soie ou de laine attaché à la selle et que le cavalier tirera quand le cheval se défendra, ou lancer l'animal contre un mur ou un précipice. Il atta- chait une grande importance aux flexions de l'encolure et faisait plier celle-ci latéralement jusqu'à ce que le cheval prît de l'herbe tenue entre le pied et l'étrier. César Fiaschi se servait beaucoup de la musique, chantait des airs à ses chevaux et prétendait que cela était très utile pour les rendre dociles, régler et cadencer leurs allures. Claudio Corte prescrivait un mors spécial et un châtiment spécial pour chaque défaut du cheval. Pour forcer plus facilement dès le début la soumission de l'animal, on inventa très ingénieusement lepilier, auquel on l'attachait par le licol ou le caveçon et autour duquel on le
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    faisait tourner àdroite et à gauche en se servant d'une gaule pour faire mouvoir l'arrière-main. Pluvinel, qui fut le maître du jeune roi Louis XIII, intro- duisit en France l'usagedu pilier emprunté à l'école italienne, et inventa le travail des deux piliers. Il montra infiniment de jugement et de tact dans toutes ses appréciations générales sur l'équitation. Il dit qu'il faut que l'homme en montant sur un cheval, « se résolve de souffrir toutes les extravagances qui se peuvent attendre d'un animal irraisonnable», et il montre comme ce bel exercice est utile à l'esprit, puisqu'il l'accoutume d'exécuter nettement et avec ordre toutes ses fonc- tions parmi le tracas, le bruit, l'agitation continuelle du péril. Son ManègeRoyal,contenant les discours qu'il fit au roi pour lui apprendre l'art de bien monter à cheval, est rempli de réflexions fort judicieuses,dignesd'un philosophe autant que d'un écuyer. Pour éviter les difficultés et les accidents qui peuvent se produire au commencement du dressage, il veut qu'on sorte le jeune cheval avec le filet, sans selle, qu'on lui mette un caveçon de fer ou mieux de cordes pour ne pas lui faire de mal, qu'on l'attache au pilier et qu'on le fasse tourner autour, d'abord au pas, puis au trot et au galop. Ensuite on l'attachera entre les deux piliers et on lui fera ranger la croupe à droite et à gauche. On répétera ces exercices avec la selle, les étriers pendant de chaque côté du cheval; puis le cavalier le mon- tera avec beaucoup de précaution, lui fera exécuter quelques mouvements,suivi d'un homme tenant la longe et la gaule ou la chambrière, et le replacera dans les piliers, ce qui permet de lui faire sentir un talon et les deux. Pluvinel recommande toujours une extrême douceur : il y a, dit-il,fortpeu de che- vaux qui ne veulent pas obéir. La gaule et la chambrière ne sont employées que par petits coups, pour stimuler l'animal. Aussitôt il est question de faire lever alternativement l'avant- main et l'arrière-main pour exécuter les airs de manège appe- lés pesade, ruade, courbette, ballotade, capriole. Le travail du manège commençant, on s'occupe de mettre le cheval dans la
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    main et dansles talons en déplaçant l'arrière-main à droite et à gauche, en lui faisant faire des voltes et des demi-voltes et en lui pliant toujours la tête du côté où il tourne, le rame- nant dans les piliers ou autour du pilier toutes les fois qu'il y a des résistances. Il veut que le cheval prenne plaisir à tout ce qu'il fait, qu'il conserve sa « gentillesse». Avec les ehevaux colères, impa- tients et méchants,il montrel'absurdité d'employerles moyens violents qui exposent toujours à des accidents; il recommande toujours la prudence et ne corrige pas:« Il faut, dit-il, faire plus de peur que de mal. » Dans la dernière partie de son livre, il revient sur les airs de manège, et parle des embouchures, dont il réduit, d'une ma- nière générale, le nombre à douze. D'un bout à l'autre, il insiste beaucoup sur la nécessité des piliers, et reprend verte- ment ceux qui en blâmaient l'usage:« Plusieurs sortes de gens se meslent de censurer beaucoup de choses, desquelles si on leur demandait en conscience les raisons, ils n'en pour- raient dire aucune valable, mais ils allégueraient l'ordinaire qui est que devant les ignorans, il n'est que de trouver à redire sur tout, afin de faire estimer qu'ils feroient beaucoup mieux s'ils vouloient en prendre la peine. disant que tout nostre moyen n'est que les piliers, et que ce sont des estrapades qui gastentautant de chevaux que l'on yen met; que hors de là ils ne font chose du monde et qu'il faut toujours porter des piliers avec nous et des lieux resserrés1 pour faire manier nos chevaux, autrement nous ne pourrons faire rien de bon.Mais il est très certain que ceux qui chantent ce langage ne sont pas les plus sçavans; car s'il leur plaisait de mettre le cul sur la selle, ils feroient juger à ceux qui croyent une partie de leurs dires ibienque peu entendus en la science), le peu de raison qu'ils ont de parler et leur peu de jugement, en ce qu'on les verroit si mal placez dans la selle et taster un cheval de si mauvaise grâce que l'on ne rechercheroit autre tesmoignage de leur insuffisance. » 1. Des manèges.
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    Le duc deNewcastle, qui laissa pourtant la réputation d'un gentilhomme instruit et d'un très habile écuyer, tourna en ridicule tout ce qui avait été fait avant lui, y compris le travail des piliers, et se rendit ridicule lui-même par l'emphase avec laquelle il parla de l'excellence de sa propre méthode, la meil- leure qui eût jamais vu le jour: « En toutes choses il n'y a qu'une seule vérité qui est unique partout. Si ma méthode est l'unique, il s'ensuivra vraisemblablement qu'elle est la véri- table. C'estla quintessencedetoutes les règles;et pourmettre en pratique cette dernière méthode, j'ay quitté absolument toutes les autres pour m'attacher uniquement à celle-cy. Je puis respondre que mes livres sont escrits aussi clairement et aussi intelligiblement qu'on le peut sur cette matière. etc. » Avec beaucoup de raison, Newcastle recommande de s'oc- cuper du poulain depuis sa naissance pour le rendre familier; il veut qu'ensuite on le monte en selle à picquer avec un cave- çon de corde, ou licol, ou uncaveçon commun, mais couvert d'un cuir doux pour ne pas le blesser et qu'ainsi on lui donne les premières leçons. Cependant s'il s'agit d'un poulain plus âgé, désobéissantet peu traitable, ille met au pilier sans per- sonne dessus et, pour combattre certaines défenses, notam- ment l'emballement et le cabrer, il a recours aux deux piliers. Il eût donc mieux valu commencer par là, puisqu'on aurait prévenu tout désordre. Il décrit assez longuement les allures, mais de la manière la plus erronée, quoique avec son assurance habituelle. Toutes les fois d'ailleurs qu'il traite les questions qui se rattachentà la science, il ne manque pas de prendre le ton d'un homme infailliblepourdire souventdesénormités;ses démonstrations, particulièrementau sujet de l'emploi des rênes et des jambes, sont extrêmement fatigantes à lire, parfois presque inintelli- gibles. Solleysel, son traducteur, a blâmé les chapitres VIII, IX, X, XI et XII de la seconde partie, sur les effets de la bride, qui en réalité sont absurdes. La chose sur laquelle Newcastle insiste le plus et qui con- stitue selon lui la grande nouveautéde sa méthode est l'emploi
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    du caveçon avecune rêne de chaque côté attachée au pommeau de la selle, ou aux sangles, ou tenue dans la main du cavalier, pour forcerlechevalàplierrencolureducôtéoùiltravaille. Or, nous avons vu plus haut que Grison mentionnait ce moyen, tout en ajoutant fort justement qu'il vaut mieux s'en passer. Newcastle dit que le meilleur âge pour dresser le cheval est de six à huit ans, et que si on commence le dressage à trois ans, l'animal n'ayant pas la force de le supporter, on ne réus- sira pas, ou bien, si l'on réussit, il sera estropié de quelque partie de son corps en même temps qu'il sera dressé. Avis encore aux Sociétés d'encouragement et à MM. les proprié- taires de pur-sang et de trotteurs. Il recommande beaucouple travail en cercle au pas, au trot et au galop avec la longe au caveçon, les passages fréquents du trot au galop et du galop au trot. Il ne conseille qu'un pe- tit nombre de mors, dit avec raison que l'ignorance des écuyers fait plus de chevaux vicieux que la nature, et que les vicesproviennentgénéralement de souffrancesou demauvaise conformationrendant pénible au chevall'exécution de cer- tains exercices. Les académies d'équitation étaient devenues nombreuses. Le célèbre La Guérinière ne tarda pas à donner à son tour une méthode qui surpasse encore celle de Pluvinel parle bon ordre qui y règne, et qui marque un très grand progrès dans l'enseignement équestre. Toute la première partie de son Traité d'équitation, consacrée à l'extérieur du cheval, à la ferrure, au harnachement, à l'hygiène, ne peut plus être au- jourd'hui d'une grande utilité, les spécialistes ayant publié depuis des travaux beaucoup plus complets, plus exacts et plus en rapport avec les besoins nouveaux; mais la seconde partie, où il traite du dressage, est une œuvre admirable que l'on consultera toujours avec fruit. Il étudie d'abord la nature du cheval et reconnaît deux causes à l'indocilité:d'abord les défauts qu'il appelle exté- rieurs:la faiblesse des membres, des reins, des pieds ou de la vue;ensuite ceux qui forment le caractère de l'animal:la
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    timidité, la lâcheté,la paresse, l'impatience, la malice et les mauvaises habitudes venant le plus souvent des exigences excessives ou de la maladresse des cavaliers. Il veut que le premier dressage des jeunes chevaux soit confié à des cava- liers patients, habiles et expérimentés. Il s'occupe ensuite de définir le mécanisme des diverses al- lures, qu'il classe ennaturellesetartificielles.Les allures naturelles sont elles-mêmes subdivisées en allures parfaites : pas, trot et galop, et en allures défectueuses qui sont l'amble, l'entrepas ou traquenard et l'aubin. Les allures artificielles sont celles qu'un habile écuyer sait donner aux chevaux qu'il dresse et qui constituentles airs de manège. Bien que l'auteur commette encore beaucoup d'erreurs dans cette étude con- sciencieuse de la locomotion, ses définitions sont beaucoup plus justes que celles de Newcastle et de tous les écuyers précédents. C'est par le trot, dit La Guérinière, qu'il faut commencer le dressage du jeune cheval, afin de lui dégourdirles membres et de le rendre léger à la main. A cet effet, on lui mettra tout d'abord un caveçon auquel on attachera une longe ou longue corde de la grosseur du petit doigt, et on le fera trotter en cercle à droite et à gauche, un homme tenant la longe au centre du cercle, un autre suivant l'animalet le chassant en avant avec la chambrière. Ensuite, on monte le cheval, on lui fait répéter le même travail, toujours avec l'aide de la longe et de la chambrière, et on l'habitue ainsi graduelle- ment à céder aux rênes et aux jambes. On le met alors au pas le long du mur du manège et, quand il obéit facilement, on enlève la longe et le cavalier le dirige seul, d'abord au pas, sur la ligne droite, puis au trot, réglant de mieux en mieux son allure, le faisant tourner à droite et à gauche. Si l'on rencontre quelque résistance, on revient au travail à la longe. Après avoir fait des arrêts, des départs et quelques pas de reculer, La Guérinière passe aussitôt à la leçon de l'épaule en dedans, qui est, dit-il, « la plus utile de toutes celles qu'on doit employer pour assouplir les chevaux » et
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    qu'on exécute lelong du mur du manège, en se servant de la rêne et de la jambe du dedans. C'est là le point capital de sa méthode. Ensuite il passe à la croupe au mur, ne voulant pas qu'on commence par la tête au mur, qui aurait de grands incon- vénients,, et, alors seulement, il donne le pli du côté de la marche. Il se déclare ensuite partisandes piliers, non seulement pour découvrir la ressource, la vigueur, la gentillesse, la légèreté et la disposition d'un cheval, mais encore comme un moyen de donner ces dernières qualités à ceux qui en sont privés. Quand le cheval a acquis la première souplesse au trot d'une piste, sur la ligne droite et sur les cercles, qu'il obéit bien aux talons, on le met au passage, la première allure, dit La Guérinière, qui regarde la justesse; et ce n'est qu'en der- nier lieu qu'on s'occupe du galop et des airs relevés. L'au- teur donne ensuite d'excellents préceptes pour le dressage et la conduite des chevaux de guerre et de chasse. Il blâme les gens qui pensent que la façon de dresser ces chevaux est op- posée aux règles du manège: « Uneopinion si mal fondée et malheureusement trop générale fait négliger les vrais prin- cipes. N'ayant donc pour guide que la fausse pratique de ceux qui ont fait naître et qui favorisent cette erreur, on n'ac- quiert qu'une fermeté sans grâce et une exécution forcée et sans fondement. Pourrait-on, avec un peu de jugement, avancer qu'un cavalier capable de pratiquer les principes d'une bonne école et par lesquels il est en état de juger de la nature de son cheval et de lui former un air, n'a pas plus de facilité encore pour assouplir et rendre obéissant celui qu'on destine à la guerre et pour étendre et donner de l'haleine à celui qu'il juge propre pour la chasse? » C'est encore La Guérinière qui a le premier prescrit au ca- valier une tenue en selle qui lui donne autant d'aisance que de solidité. Avant lui, les étriers étaient trop longs,les cuisses trop descendues, les jambes trop droites. La position donnée par La Guérinière est encore aujourd'hui, sur nos selles an-
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    glaises, la seulequi soit gracieuse, correcte et qui permette au cavalier d'user librement de tous ses moyens d'action. II On peut reprocher aux écuyers, depuis qu'il y eut des académies d'équitation, d'avoir un peu trop pontifié; de l'avis même de Newcastle, ils exagéraient les difficultés, fai- saient traîner en longueur l'instruction des cavaliers et le dressage des chevaux pour augmenter ainsi leur propre pres- tige aux yeux de leurs élèves et des profanes. Cet abus n'a pas encore disparu de nos modernes écoles d'équitation et de dressage et leur a fait sans doute beaucoup de tort dans l'esprit du public. On a trop voulu compliquer un art qui, pour admirable qu'il soit, n'en doit pas moins rester simple. On prétendit en faire une science de plus en plus transcen- dante, et l'on prépara ainsi la venue de Baucher, qui devait plus tard parler en paraboles, comme un nouveau messie. Quoi qu'il en soit, La Guérinière avait donné une méthode aussi claire que savante, résumant on ne peut mieux tout le savoir acquis jusque-là. Il eût fallu l'adopter partout et n'y apporter dans la suite que des modificationstrès prudentes approuvées par un conseil d'écuyers. Mais de tout temps les écuyers se sont considérés entre eux comme des rivaux, et c'est ainsi qu'il n'y eut jamais d'unité dans l'enseignement, que chaque progrès suscita des tempêtes et que la confusion augmenta de plus en plus. Dupaty de Clam, ancien mousquetaire ayant quitté le ser- vice pour s'adonner à la science, membre de l'Académie de Bordeaux, plus écrivain qu'écuyer, prétendit appliquer à l'é- quitation l'anatomie, la mécanique et la géométrie et donner une méthode supérieure aux précédentes:« L'étude de l'é- quitation, dit-il, est d'autant plus difficile que nous avons été obligés jusqu'ici de recueillir, comme à la volée, les leçons des maîtres. Les meilleurs n'ont point écrit:les anciens se sont perdus dans un labyrinthe de mots:presque tous ont
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    fait consister l'artdans une suite de pratiques et d'usages. Ils se sont peu appliqués à expliquerles principes,à les rendre clairs et incontestables. J'ai donc cherché les principes indépendamment de la pratique,de cette méthode dans la- quelle la mode influe toujours beaucoup. J'ai tâché de ras- sembler les bonnes lois de l'équitation, ces lois fondamen- tales si strictement observées dans les manèges royaux. Quelques années d'habitude m'ont appris à leur donner un ordre. » Après de telles déclarations, on est en droit de se montrer exigeant pour celui qui entreprenait de refaire l'œuvre de La Guérinière. Or, laPratique de l'équitation ou l'Art de l'équi- tation réduit en principes est un livre assez diffus où il y a bien moins d'ordre et de clarté que dans le Traité d'équita- tion du célèbre écuyer. L'auteur commence par une grosse erreur en voulant que le tronc du cavalier soit supporté non seulement par les ischions, mais encore par le coccyx. Il parle longuement de la tenue, des effets des rênes et des jambes, discute, critique sans cesse les prescriptions de La Guérinière. Dès que le che- val trotte bien à la longe, on le monte en bridon, les rênes séparées, on le fait tourner à droite et à gauche, puis reculer quelques pas, mais en prenant patience s'il ne veut pas obéir. Quand il cède aux mouvementsdes mains, on commence à se servir des jambes, qui, d'après l'auteur, « ne doivent jamais travailler avant la main »; on s'occupe aussitôt de rendre l'avant-main légère en asseyant le cheval sur les jambes de derrière, en marquant des demi-arrêts ou, au besoin, en le faisant reculer; ensuite on fait quelques pas de côté; mais ici Dupaty blâme beaucoup l'épaule en dedans de La Guéri- nière; il veut que l'on commence sur une ligne oblique, puis sur des cercles avec la croupe en dedans; c'est seulement en- suite que viennent l'épaule en dedans, le travail de deux pistes sur des voltes et sur des voltes renversées,les pirouettes, changements de main, arrêt et reculer; enfin les courbettes. A la fin de son livre, il parle des allures; il renvoie pour cela
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    à La Guérinière,qui, dit-il, a très bien traité cette question. En somme, l'ouvrage de Dupaty ne contient rien de saillant, ne réalise aucun progrès et inaugure les polémiquesfatigantes qui vont bientôt s'élever entre tous les maîtres. Si les principes de La Guérinière ne furent pas universel- lement et officiellement adoptés, ils restèrent cependant en honneur àl'Académie de Versailles, qui, tant qu'elle exista, fut reconnue pour la première du monde. Chaque écuyer voulut pourtantse distinguer par des procédés spéciaux;dans chaque ouvrage nouveau, l'auteur non seulement exposa ses idées personnelles, mais surtout discuta celles des autres; ce furent des controverses interminables sur l'emploi de la rêne du dedans et de la rêne du dehors, sur la question de savoir si l'action des mains doit précéderou suivre celle des jambes, ou si les deux doivent être simultanées; si pour le départ au galop à droite il vaut mieux se servir de la jambe droite ou de la gauche, ou des deux; bref, sur tous les détails d'exécu- tion. Et ces disputes durent encore. Un désaccord de plus d'importance devait bientôt s'élever entre les maîtres civils d'une part et les maîtres militaires de l'autre. La haute-école a toujours tenté les cavaliers ambi- tieux de briller. Peut-être l'École de Versailles s'occupait-elle un peu trop des airs de manège et prêtait-elleainsi le flanc à la critique des écuyers militaires,qui voulaient une équitation plus pratique et plus perçante?Mais ceux-ci eurent souvent le tort de tomber d'un excès dans un autre et de prétendre rejeter comme inutile le travail du manège. Le général de Bohan traite de singeries les allures artifi- cielles de La Guérinière. Comme la plupart des cavaliers militaires, il semble d'ailleurs ne pas connaître grand'chose au premier dressage des jeunes chevaux; mais ses conseils sont assez pratiques pour les chevaux de remonte qui ont déjà été plus ou moins débourrés. Il ne veut pas de rassem- bler, demande l'agrandissement des manèges, qui peut en effet avoir des avantages pour le travail d'ensemble, mais pré- sente de grands inconvénients pour le dressage. Il commence
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    par le dressageà la longe,ne veut pas des piliers; ensuite on monte le cheval sur la ligne droite, puis sur des cercles, en lui laissant étendre ses mouvements; puis viennent le galop et enfin les pas de côté, qu'il reconnaît nécessaires parce que, dans les manœuvres militaires, les chevaux sont souvent obligés d'appuyer à droite ou à gauche, mais dont il ne voit pas l'importance comme premier moyen de domination. Il fait des réflexions fort justes au sujet des embouchures et veut « qu'on s'occupemoins de toutes ces inspections de bou- ches et de toutes ces divisions entre bouches trop sensibles, bouches ardentes, bouches fortes, bouches qui évitent la su- jétion du mors, barre sourde, barre tranchante, barre ronde, barre grasse, barre maigre, etc., etc.; que l'on se borne à donner à toutes ces bouches, à toutes ces barres et à toutes ces barbes l'embouchure la plus douce, un simple canon en- tier, ajusté à la proportion de la bouche, c'est-à-dire qui ne soit ni trop large ni trop étroit et dont l'angleformépar les deux canons donne asse de liberté à la langue; que les bran- ches du mors soient seulementplus ou moins longues ». Les Anglais, qui n'ont jamais eu d'autre écuyer que leur fameux duc de Newcastle, qui n'ont même pas dans leur langue un mot équivalant à celui d'écuyer, étaient revenus à l'équitation instinctive, sans règles ni principes. En France l'enseignement de l'École de Saumur devait né- cessairementse ressentir du désaccord qui régnait entre tous les maîtres1 et aussi des progrès que firent bientôt chez nous les modes anglaises, particulièrement pour tout ce qui avait rapport aux choses hippiques; les écuyers civils blâmèrent toujours cet engouement, auquel ils donnèrent le nom d'an- glomanie. Ducroc de Chabannes et Cordier, le premier élève de l'Ecole militaire, le second élève de l'école de Versailles, tous deux premiers écuyers à Saumur, ne firent rien pour s'en- tendre et s'inspirèrent d'un parti pris de contradiction. L'ou- i. Voir l'étude précédente.
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    vrage qu'a laisséCordier, plus savant que celui de Ducroc de Chabannes, est tellement surchargé de détàils et de contro- verses qu'il en perd beaucoup de sa valeur au point de vue de l'application. Le comte d'Aure, merveilleux praticien et excellent pro- fesseur, comprit admirablement et démontra par son exemple comment devaient se concilier les différentes Écoles. Il est certainementle plus parfait écuyer que nous ayons eu depuis La Guérinière. Il laissa un excellentCours d'équitation, celui qui fut adopté officiellement et enseigné à l'École de cava- lerie et dans les corps de troupes à cheval par décision de M. le ministre de la Guerre en date du 9 avril 1853. Les quelques pages qui dans ce livre sont consacrées à l'éduca- tion et au dressage du cheval ne contiennent toutefois rien de nouveau. C'est alors que parut Baucher, qui se posa en réformateur. Baucher, dont l'habileté comme écuyer de cirque n'a jamais été contestée par personne, obtenait de ses chevaux un travail très compliqué, exécuté avec une grande justesse. Il eut le tort de croireque cela l'autorisaità vulgariser les moyens qu'il employait. Il écrivit plusieursouvrages dans lesquels il exposa sa méthode, affirmant même, comme autrefois Newcastle, qu'elle était la seule bonne et qu'il fallait l'appliquer à tous les chevaux. Je ferai d'abord remarquer que, si le travail du manège est indispensable à tout cheval de selle, il n'en est pas de même du travail de cirque, qui n'a aucune utilité pra- tique. On dit d'ailleurs à ce sujet que Baucher eût été inca- pable de tirer un bon parti d'un cheval à l'extérieur. N'ayant en vue que les acrobaties équestres, il prétendit « détruire les forces instinctives pour les remplacer par les forces trans- mises, assouplir isolément chaque partie du corps au moyen de toutes sortes de flexions. » Les piliers, le travail à la longe, n'existent plus. Le cheval ayant dès les premières leçons une bride complète, on le fait pendant longtemps travailler sur place:ce sont d'abord des flexions directes et latérales de la mâchoire, de l'encolure, de la croupe; puis le reculer, les
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    pas de côté,la flexion directe de la tête ou ramener, mobili- sation de la croupe autour des épaules, rotation des épaules autour des hanches, enfin marcher à main droite et à main gauche; puis le même travail est répété sous le cavalier. Tout ce système d'assouplissements dont on fait tant de cas ne saurait s'appliquer pratiquementaudressage des jeunes chevaux. Comme le disent les Anglais, l'exercice que le pou- lain a pris en liberté dans les prairies a été pour lui la meil- leure gymnastique; il est certainement, à trois ans, aussi souple dans toutes les parties de son corps qu'il pourra jamais le devenir, ainsi que le montrent tous les mouvements qu'il exécute de lui-même, à l'écurie et dehors; il est même trop souple, trop mou de partout, et ses muscles, particulièrement ceux de l'encolure, ont plutôt besoin d'être durcis pour qu'on puisse le diriger sûrement en tout sens. En outre, forcer les attitudes et les mouvements, comme le voulait le chef de la nouvelle école, en vue d'obtenir de tous les chevaux le même « équilibre», est contraire à la na- ture et aux principes de l'art. Cela peut séduire, par des dehors brillants, des spectateurs peu éclairés, mais je suis profondément étonné que des écuyers d'une grande valeur s'y soient laissé prendre, eux qui devaient savoir que le vrai talent du dresseur consiste à juger les aptitudes diverses des divers chevaux et à en tirer le meilleur parti sans les forcer. La célébrité que s'était acquise Baucher par les représenta- tions du cirque, le travail fort curieux de ses chevaux, les airs nouveaux qu'il avait inventés, parmi lesquels le reculer au galop, les pirouettes renversées sur trois jambes, etc., qui ve- naient encore augmenter toutes les inutilités de l'équitation « savante », eurent un grand retentissement. Pour ma part, je n'hésite pas à déclarer que, malgré son très réel talent, je considère Baucher comme l'homme qui a fait le plus de tort à la saine équitation.
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    III De nouvelles disputess'élevèrent, plus ardentes que jamais, entre les Bauchéristes et les d'Auristes, ceux-ci partisans du comte d'Aure. Le nouveau système fit cependant de grands progrès; chacun voulut « bauchériser » ses chevaux. Que d'animaux furent ainsi martyrisés et que de flots d'encre coulèrent inutilement! L'engouement nouveau dura long- temps et, tout récemment encore, on essaya, d'ailleurs sans succès, de le ranimer. L'ancienne équitation, celle de La Guérinière, que les écuyers militaires jugeaient trop compliquée, était beaucoup plus rationnelle et plus pratique que celle de Baucher et de ses successeurs qui, prétendant « quintessencier » de plus en plus leurs théories, nous ont conduits au chaos actuel en dé- goûtant de l'étude la plupart des jeunes cavaliers et en inspi- rant à quelques autres le désir de se faire remarquer par des excentricités ridicules. Le comte Savary de Lancosme-Brèves, écuyer très habile, auteur de plusieursouvrages et entre autres de la Théorie de la centaurisation, accomplit un véritable tour de force en menant à bien, dans son manège de la rue Duphot, l'instruc- tion équestre de vingtjeunesrecruesetle dressagede vingt che- vaux neufs appartenantau 1er et au 2erégimentde carabiniers et qui lui furent confiés par ordre du maréchal Randon, mi- nistrede la Guerre. Aprèssoixante-quinzeséances, les hommes et les chevaux furent trouvés suffisamment instruits pour entrer à l'école d'escadron. Ce résultat toutefois ne me paraît avoir aucune signification pratique, attendu qu'il vaudra tou- jours mieux donner les premières leçons d'équitation sur des chevaux dressés et faire dresser les jeunes chevaux par de bons cavaliers. Lancosme-Brèves prétend que l'équitation est une « science positive» fondée sur la physiologie, l'ana- tomie et la mécanique; les moyens qu'il indique ne diffèrent de ceux de ses prédécesseurs que par un point important:il
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    montre que l'aidedu corps, c'est-à-dire l'action de tourner, d'incliner le haut du corps de tel ou tel côté, en pesant davan- tage sur l'un ou sur l'autre étrier, a une influence considéra- ble sur l'exécution facile des mouvements du cheval, et il indique très exactement les différentes attitudes que devra prendre le cavalier selon les cas. La Guérinière avait effleuré le sujet, mais ses prescriptions étaient quelquefois fausses, comme lorsqu'il prescrivait « de peser sur l'étrier du dehors pour presser et faire aller de côté un cheval en dedans ». Le capitaine Raabe, mon très aimé maître, s'illustra par une autre découverte d'une très grande portée. Frappé des erreurs qu'il avait reconnues dans les théories de tous les maîtres sur le mécanisme des allures, il se mit à l'étudier à son tour, s'y passionna, et, par ses seules observations et ses calculs, il trouva les véritables lois de la locomotion, qui se trouvèrent confirmées longtemps après par la photographie instantanée. Il put alors préciser l'instant que le cavalier doit saisir pour déterminer chaque mouvement et montrer que, s'il agit à tout autre moment, il ne pourra réussir et souvent provoquera ainsi des résistances ou des défenses de la part de l'animal. Le capitaine Raabe eut malheureusement le tort, à mon avis, d'adopter les idées exagérées de Baucher sur les assouplissements. Comme le colonel Gerhardt, il poussa très loin le dressage à la cravache. Ses chevaux étaient presque complètement dressés à pied avant qu'il les montât. Il faisait aussi, une fois en selle, un usage immodéré de l'éperon et m'écrivit à ce sujet en 1879 : « Nos deux écoles sont aux an- tipodes. Vous ne voulez pas: 1°de la cravache; 20 des épe- rons; et pour moi les jambes font tout, tout, TOUT. » Ily avait un peu d'exagération dans cette remontrance, car j'ai toujours voulu de la cravache et des éperons, sans leur donner toute- fois un rôle aussi exclusif que le capitaine Raabe, et mon école, comme il me faisait déjà l'honneur de l'appeler, a tou- jours accepté les enseignements que le maître a tirés, pour l'emploi des aides, de ses merveilleuses études sur la loco- motion.
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    Depuis Lancosme-Brèves etRaabe, de très nombreux ou- vrages ont paru sur l'équitation et le dressage. On a de plus en plus cherché la petite bête et discuté à perte de vue sur des minuties, ou au contraire on a prêché le retour à l'équi- tation sans principes et sans maîtres; mais, en somme, les auteurs n'ont mis en lumière rien de nouveau. Le plus remarquable de ces auteurs fut sans contredit le comte de Montigny, qui joignait à un savoir très étendu un grand sentiment du cheval et une expérience consommée et qui, peut-être à cause de cela, modifia souvent son enseigne- ment. Dans les dernières années de sa vie, il ne voulait plus de pli du côté du mouvement et recommandait même de n'employer que les effets latéraux qui donnent le pli du côté opposé; selon moi,l'écuyer doit toujours s'inspirerpour cela des difficultés qu'il rencontre, de la conformationet des dis- positions de chaque cheval; mais la perfection est de donner le léger pli de la tête sur l'encolure,tel que le comte de Mon- tigny l'a fort bien défini dans ses premiers ouvrages. A la même époque, il eut une autre idée, fort jolie celle-ci, qu'il n'eut pas le temps de publier, et qui consistait à commencer toujours le travail au galop par les départs à faux. On arrive promptementainsi àavoirdes chevauxqui ne galopent jamais de travers et qui changent de pied très facilement. M. Barroil, un des élèves préférés du capitaine Raabe, a su présenter avec autant de clarté que d'exactitude, dans son bel ouvrage l'Art équestre, toute la doctrine del'éminent écuyer. Cette méthode, que, pour ma part, je n'approuve pas, est en tout cas bien supérieure aux écrits deBaucher. L'auteur veut que le dresseur se fasse « comprendre » du cheval et « lui inculque la connaissance du bien et du mal au point de vue de l'exploitation par l'homme ». Les procédés d'éducation doivent « s'adresser au moral» de la bête, et leur efficacité sera d'autant plus grande qu'ils seront mieux en rapport avec la « psychologie et la physiologie hippiques ». Les cinq pre- miers chapitres sont consacrés au travail àpied,àlacravache:assouplissementde l'encolure et de la mâchoire; assouplisse-
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    ment de lacroupe par les pirouettes renversées et des épaules par les pirouettes ordinaires; assouplissement du rein par le reculer; exercices au pas d'une et de deux pistes; rassembler de pied ferme, puis au pas et au petit trot; passage, piaffer. Puis le cavalier monteà chevalet recommencela même série d'assouplissements, d'abord en place, puis en marche. Le lieutenant-colonel Bonnal, autre élève du capitaine Raabe, que celui-ci considérait comme le meilleur adepte de sa méthode, fit paraitre vers la même époque un important ouvrage intitulé Equitation,dans lequel de nombreuses pho- tographies instantanées sont une excellente démonstration des principes enseignés. Le comte Raoul de Gontaut-Biron, ancien écuyer à Sau- mur, publia dernièrement un travail intitulé: Travail d la longe et dressage à l'obstacle. Il recommande l'usage de la longe au début du dressage, l'emploie très fréquemment pen- dant de longues séances et dit s'en trouver bien; il s'en sert égalementpour le dressage à l'obstacle, ainsi qu'on fait géné- ralement aujourd'hui. Il étudie longuement le mécanisme du saut, prétend que le cheval, pour sauter, commence par reti- rer la tête et l'encolure sur le tronc pour décharger l'avant- main, puis allongel'encolurependantque l'arrière-main passe l'obstacle et au moment où les membres antérieurs prennent terre. C'est exactement le contraire qui a lieu, ainsi que le prouvent les nombreuses photographies instantanées de Del- ton et celles de chevaux sautant en liberté que le capitaine Picard a réunies dans son bel Album d'hippiatriqueetd'équi- tationde l'Ecole de cavalerie. Ainsi les indications données pour l'emploi des aides dans le livre du comte de Gontaut- Biron sont complètement fausses. A l'École de Saumur, où l'on pratique l'équitation avec beaucoup de vigueur et de goût, l'enseignement équestre a toujours péché, comme je l'ai déjà dit, par le manque d'unité. Chaque écuyer en chef a successivement fait prévaloir ses idées, de sorte que les élèves et même les écuyers en sont ar- rivés à n'avoir plus guère de confiance dans toutes ces théo-
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    ries diverses etprétendent que tout s'apprendbien mieux par la seule pratique. La méthode qui, actuellement, est le plus en honneur à l'Ecole de cavalerie, sans toutefois être officiel- lement adoptée, est celle du commandant Dutilh, ancien écuyer en chef de l'École. Le capitaine Sieyès l'a rédigée avec beaucoup de soin sous le titre:Dressage du cheval de guerre et du cheval de chasse. Ce livre fourmille d'erreurs sur le mé- canisme des allures. L'auteur dit que les aides « sont un lan- gage qu'il faut arriver à faire comprendre au cheval» et pres- crit en conséquence de lui infliger des punitions s'il n'écoute pas; il rejette les flexions, reconnaissant que le jeune cheval n'a nullement besoin d'être assoupli au début; il ne fait ces assouplissements que plus tard et toujours en marchant;mais il insiste alors beaucoup sur la flexion d'abaissement, qui, à mon avis, est non seulement inutile, mais très mauvaise, le cheval monté ne devant jamais avoir la tête basse; il entre trop minutieusement dans une foule de détails, comme s'il était possible de déterminer dans un livre les causes de chaquemouvementdu chevalet de prescrire exactement pour chaque cas des moyens spéciaux; il parle de l'aide du corps, mais l'emploie souvent mal; dit que «l'éducation du cavalier doit suivre une voie parallèle à celle du cheval» alors que, selon moi, ce sont deux choses fort différentes, car les mou- vements qu'un élève-cavalier obtiendra plus facilement d'un cheval dressé ne sont pas ceux qu'un cheval non dressé exé- cutera avec moins de peine. Le dressage commence par la leçon du montoir et le travail en bridon : marcher, arrêter, demi-tours sur les épaules, passer du pas au trot et du trot au pas, changements de direction et demi-tours fréquents;en cas de désobéissance, coups de cravache. Le travail à l'exté- rieur, les mains basses, au pas, au trot et au galop, a lieu, à mon gré, trop tôt. Les éperons et surtout le caveçon sont em- ployés comme moyens de correction avec une brutalité qui rappelle les procédés des premiers écuyers. On revient au manège pour achever le dressage:travail en cercle, mouve- ments de deux pistes:tête au mur avant la croupe au mur;
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    pour le travailen bride, on commence par employerles deux mors simultanément; les départs au galop se font d'abord par allongement d'allure. Le dressage du cheval, d'après le dernier Règlementsurles exercicesdela cavalerie, ne commence qu'à l'âge decinqans. Les principes sont fondés principalement sur l'appât des ré- compenses et la crainte des châtiments (éperons, cravache, chambrière et caveçon). Travail à la longe en cercle, d'abord sans cavalier, puis monté; on commence presque aussitôt à faire sentir les éperons et l'on corrige avec le caveçon si le cheval ne se porte pas en avant;ensuite on entreprend de pas- ser et de franchir les obstacles, le cavalier à pied tenant la longe, puis le cheval monté. La série des mouvements de l'école du cavalier s'adapte également à l'éducation du cheval, c'est-à-dire: marcher, arrêter, tourner à droite et à gauche; passer du pas au trot et du trot au pas, doubler, changement de main; volte, demi-volte; allonger et ralentir les allures; partir au galop; enfin appuyer. IV Quand, il y a plus de vingt ans, j'ouvris — avec quel res- pect! — les livres des écuyers anciens et modernes, je fus d'abord frappé du désaccord qu'il y avait entre eux ainsi que du manque d'ordre et de clarté de la plupart des méthodes, défauts dont on a pu juger par ce qui précède, bien que j'aie laissé de côté tous les détails pour ne m'occuper ici que des points fondamentaux. Cependant il me sembla que toutes les dissensions qui séparaient les maîtres étaient plus apparentcs que réelles, et je m'efforçai, en pratiquant le dressage des poulains et des chevaux rétifs, en expérimentant chaque jour les différents systèmes, de choisir un peu partout les moyens qui fussent les plus pratiques et en même temps les plus sus- ceptibles de former un tout homogène. Le savant Traité des résistances du lieutenant-colonel Gerhardt arrêta particulièrement mon attention sur la ques-
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    tion de l'intelligenceducheval. Jusque-là, j'avais cru, comme tout le monde, à un certain degré d'intelligencechez cet ani- mal;je pensais qu'il fallait lui faire comprendrece qu'on vou- lait qu'il fît, et je tâchais d'employerles moyens les plus con- venables. Je remarquais cependant de plus en plus que, décidément, les chevaux ne sont pas doués d'une perspicacité bien merveilleuse. C'est alors que, dans la deuxième partie du Traitédesrésistances,intitulée:Philosophiehippique, au chapitre De l'instinct et de l'intelligence, je trouvai cette phrase:« Or je le demande en conscience à tous nos hip- piâtres, à tous nos écuyers, à tous nos hommes spéciaux en matière chevaline, quels sont les signes de l'intelligence si surprenante que quelques-unspersistentà attribuer au cheval, et que, pour mon compte,je n'ai jamais pusaisir?» phrase qui malheureusement est fréquemment contredite dans le même livre. Je réfléchis à cela longtemps, longtemps; je me mis à lire les ouvrages spéciaux, et surtout à observer attenti- vement non seulement les chevaux, mais encore les chiens, à faire chaque jour de nouvelles expériences, et j'arrivai à me convaincre qu'en réalité il est impossible, si l'on veut exami- ner les faits sans parti pris, d'y trouver aucune manifestation d'intelligence, c'est-à-dire de choix libre, de volonté. Or, il me semble, comme à La Guérinière, que les deux choses fondamentales que doit connaître quiconqueveut en- treprendre le dressage des chevaux sont:1° La nature de l'animal; 2° Le mécanisme de ses allures. Le capitaine Raabe nous a révélé les lois de la locomotion d'une manière très exacte et assez complète pour permettre aux écuyers de savoir en toutes circonstances à quel instant précis ils doivent agir pour obtenir ce qu'ils désirent, et com- ment l'animal peut l'exécuter. Ce point est donc acquis définitivement. En ce qui concerne ce qu'on appelle le « moral» du che- val, il serait très désirable que les savants, physiologistes et psychologues, nous fissent enfin connaître la vérité; mais en
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    attendant qu'ils semettent d'accord, ce qui vraisemblable- ment n'arrivera pas de sitôt, il me paraît raisonnable de res- ter tout au moins dans le doute,d'agir par conséquent comme si l'animal cédait fatalement, machine vivante, à toutes les sensations physiques qu'il reçoit des objets environnants, et de ne pas se préoccuper des réflexions qu'il peut ou ne peut pas faire. Ce parti sera d'autantplus sage que, de même que je défie qu'on cite un seul fait expérimental prouvant que le cheval ait un degré quelconqued'intelligence,je défie qu'on me cite dans tous les ouvrages hippiques, même dans ceux dont les auteurs ont accordé au cheval le plus d'intelligence, un seul exemple d'un mouvement déterminé à l'aide d'un moyen autre qu'une sensation physique. Tous les procédés de dressage, le prétendu langage conventionnel établi entre le cavalier et l'animal, consistent invariablement dans des moyens mécaniques, ainsi que l'ont reconnu formellement beaucoup de maîtres dans différents passages de leurs livres; tout se réduit en somme à la fameuse formule: « Tirez des- sus et tapez dedans», qui, bien comprise, résume d'une ma- mière pittoresque toute la science du cavalier, mais dans la- quelle malheureusement les ignorants cherchent l'excuse de toutes les brutalités. Si l'on admet qu'il soit possible que l'animal n'ait pas con- science de ses actes, on doit nécessairement supprimer tout châtiment et n'employer le caveçon, les éperons et la cra- vache que pour produire des sensations proportionnées non pas à la gravité de la prétendue faute commise, mais à la seule sensibilité de l'animal. Ce qui est certain, en effet, c'est que les chevaux ont un système nerveux plus ou moins im- pressionnable, contractent rapidement des habitudes très diverses selon les impressions différentes qu'ils ont reçues, et qu'il dépend entièrement du dresseur de faire naître telles ou telles habitudes en produisant telles ou telles impressions, et en évitant avec le plus grand soin toutes celles qui pourraient avoir des effets opposés à ce qu'il se propose. Aussi, avec La Guérinière, je pense que le premier dressage, le débourrage
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    du poulain estce qui ale plus d'importance; et je ne crains pas d'affirmer que, si l'on ne provoque pas maladroitement de mauvaises habitudes,aucunchevalnedeviendrarétif. Voilà donc deux premières règlesétablies: 1° Tout se fait en dressage, sans le concours de l'intelli- gencedu cheval,parlemoyendes sensations et des habitudes; 2° Le dresseur doit connaître suffisamment le mécanisme des allures pour ne jamais exiger un mouvement quand il est impossible au cheval de l'exécuter 1. Reste à faire un choix parmi tous les moyens qui ont été successivement préconisés par les maîtres. Nous voyons tout d'abord que, si les premiers écuyers ont exercé les chevaux dans les terres labourées, c'est parce que la lourdeur du ter- rain rendait les mouvements du cheval difficiles, par consé- quent l'empêchait de s'emporter ou de se défendre longue- ment; mais il y avait un grave inconvénient, celui de fatiguer considérablement les membres et même les organesessentiels d'un jeune animal, encore inaccoutumé au travail. De plus, commel'a fort bien dit le comte d'Aure dans son Aperçu des diverses équitations, les chevaux du temps de Grison étaient lourds et apathiques, manquaientde sensibilité:il fallait donc user de quelque violence pour réveiller leur ardeur; mais les mêmes moyens employés aujourd'hui sur nos chevaux qui ont beaucoup plus de sang produiraient infailliblement de graves désordres et seraient désastreux. Les manègesclos constituent un immense progrès, puisqu'ils permettent de se rendre complètement maître du cheval, qui ne reçoit aucune impression de l'extérieur, qui travaille sur un bon terrain et quitrouve dans les murs des obstacles dont un dresseur habile peut tirer le plus grand parti pour réduire toujours l'animal à l'obéissancesans avoir recours à la brutalité. C'est donc dans un manège que doit se faire le premier dressage. On peut à la rigueur se servir d'un endroit clos et tranquille; mais jamais r. Exemples : Lever le pied d'un cheval pendant que le poids de son corps repose davantage sur ce pied; tournerà droite pendant l'appui du membre antérieur droit, etc., etc.
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    on n'y obtiendrades résultats aussi certains ni aussi rapides que dans un manège bien construit et de bonnes dimensions. Maintenant, faut-il, au début, employer le pilier, les deux piliers, la longe ou la cravache? Il est certain qu'avant tout, le dresseur doit se rendre maître de la tête de l'animal de manièreque celui-ci ne puisse en aucun cas s'échapper, et qu'aussitôt ensuite il doit s'as- surer les moyens d'obtenir le mouvementen avant. Le cheval étant attaché au pilier par une longe solide, on est maître de sa tête; en le faisant tourner à droite et à gauche à l'aide de petits coups donnés sur la cuisse ou sur le flanc, on devient aussitôt maître de l'arrière-main, c'est-à-dire de l'impulsion; quand la croupe cédera aisément ainsi, il sera facile de faire exécuter les mêmes mouvements, à cheval, à l'aide de l'un ou de l'autre talon et, par suite, de déterminer l'animal en avant par l'action simultanée des deux talons. Le pilier oppose, en cas de besoin, une résistance toujours supé- rieure à celle du cheval, mais il a l'inconvénient — comme tous les instruments qui ne sont pas mis directement en action par l'homme -de ne pascéder ou résisterproportionnellement aux mouvements du cheval;de plus, ainsi qu'on l'a fait re- marquer à Pluvinel, on n'a pas toujours un pilier sous la main, et il faut dans la pratique diminuerle plus possible les difficultés et les embarras. Les deux piliers, ne permettant pas de faire mouvoir la croupe aussi complètement que le pilier seul, préparentmoins bien le cheval au mouvement en avant;ils peuvent même le disposer à se retenir, à s'acculer et à se défendre. Pluvinel et ses successeurs avaient raison de s'en servir pour obtenir la pesade, la croupade, la courbette, la capriole, en profitant de la première pétulance du jeune cheval; mais aujourd'hui,les chevaux ainsi dressés ne pouvant être mis entre les mains de tous les cavaliers, il vaut mieux laisser de côté ces anciens airs de manège pour ne s'occuper que du dressage pratique et n'employerles deux piliers que dans quelques cas spéciaux vers la fin du dressage.
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    La longe, malgréson apparence débonnaire, a des incon- vénients encore plus graves. D'abord elle laisse trop de liberté à la tête et, quelque habile que soit le dresseur, un animal violent peut souvent se livrer à des bonds et à des défenses qui font naître de mauvaises habitudeset qu'on ne peut répri- mer que par un emploi violent du caveçon, dont les réactions sont désastreuses pour les reins et pour les jarrets;elle dis- pose en outre le cheval à travailler avec la croupe en dehors du cercle et à se désunir au galop. Ces mauvais effets sont beaucoup moindres dans les cirques -d'où nous vient pro- bablement l'usage de la longe — parce que l'animal se trouve là contenu sur la ligne circulaire par la balustrade qui en- toure la piste. Le dressage à la cravache n'a aucun de ces désavantages et serait excellent si ceux qui le préconisent n'en abusaient pas en le faisant durer beaucoup trop longtemps et en lui demandant beaucoup plus qu'il n'est nécessaire. Des prati- ciens habiles comme le capitaine Raabe, le lieutenant- colonel Gerhardt, le capitaine Van den Hove en obtiennent certainement des résultats fort beaux et surtout très curieux, dont j'ai pu me rendre compte en les obtenant moi-même. Mais la grande majorité des cavaliers, en voulant les imiter, ne réussiraient qu'à rendre leurs chevaux rétifs. Il faut, en effet, pour bien exécuter ce travail, une habileté spéciale ac- quise par une longue étude de ce que le capitaine Raabe appelait « l'escrime de la cravache». J'ajouterai qu'on perd ainsi un temps considérable, car, quoi qu'en disent quelques enthousiastes, les chevaux dressés pendant des mois àla cravache,sans jamais avoir été montés, présentent presque autant de difficultés que les autres les premières fois qu'on les monte, la gymnastique qu'ils ont faite ne les ayant nulle- ment préparés à porter le poids du cavalier,qui leur cause la même fatigue et fait naître les mêmes désordres. Enfin, un vrai cavalier, pourvu qu'il soit valide, aura toujours plus de plaisir à monter à cheval dès que cela est possible, et à tout obtenir en selle,qu'à piétiner à côté de l'animal tenu en laisse.
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    Voici donc commentil me semble qu'on doit fondre en une seule toutes les précédentes méthodes:On mettra au jeune cheval un bridon et un caveçon ou, à défaut, un licol solide muni d'un anneau sur la muserole, au- quel anneau sera attachée une simple longe d'écurie, ce qui permet à tout homme adroit d'être parfaitement maître de la tête du cheval; on le promèneraainsi quelques instantsau pas et au petit trot, puis, touchant le flanc ou la cuisse avec la cravache en proportionnant les coups à la sensibilité du che- valet en faisant agir en même temps le bridon ou le caveçon, on pourratoujours déplacer la croupe et faire tourner le che- val sur des cercles qu'on rétrécira de plus en plus, l'arrière- main décrivant un cercle plus grand que les épaules. Aucun cheval nepeutrésister à ces moyens. C'est donc incontesta- blementparlà qu'il faut commencer, d'autantplusque,comme l'a dit La Guérinière,le cheval qui tourneainsi en cercle avec l'épaule en dedans « va toujours en avant ». Quand il exécute bien au pas et au petit trot ces voltes renversées de deux pistes, qu'on entremêle fréquemment de promenadesen ligne droite,—c'est-à-dire après deux ou trois séances d'une demi- heure, — le dressage est déjà très avancé, car le cheval a pris l'habitude de céder à l'homme et se trouve presque dans l'impossibilitéde résisterauxpremières exigences d'uncavalier adroit. On peut commencer ce travaillongtemps à l'avance,presque depuis le sevrage du poulain, ce qui le prépare lentement et sans aucun danger possible à tout ce qu'il devra faire plus tard; lui mettre sur le dos d'abord un simple tapis,puis une selle, puis, dans des sacoches bien assujetties, des lames de plomb dont on augmente le nombre progressivement, afin de l'habituer ainsi, sans fatigue pour ses reins ni pour ses mem- bres, au poids du cavalier, qui est presque toujours la seule cause des premières résistances. S'il n'a pas été ainsi préparé de longue date, on fera durer les exercices dont je viens de parler pendant le temps qu'on jugera nécessaire pour que le poids du cavalier soit facilement supporté.
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    Alors le dresseurfera monter le cheval par un cavalier lé- ger, adroit et obéissant, qui sera d'abord simplement un far- deau sur le dos de l'animal, et on répétera les mouvements précédents, le cavalier se servant alternativement de chaque jambe pour déplacer l'arrière-main, le dresseurrenforçantau besoin cette action de la jambe par le toucher de la cravache et faisant en même temps les oppositions de main nécessaires pour que la croupe cède toujours. Aussitôt cela obtenu, c'est-à-direaprès une ou deux séances, le dresseur se mettra lui-même en selle, tenant les rênes du filet séparées, et désormais il fera seul, à cheval, le dressage. La selle devra être placée sur le dos, non sur le rein;le cava- lier devra chasser les fesses en avant, et descendre les cuisses sans efforts. Le cheval aura une bride ordinaire complète. L'animal cédant bien à l'action isolée de chaque jambe et le cavalier étant ainsimaître de l'impulsion, rien ne sera plus facile que d'obtenir la marche en avant et les changements de direction; chaque fois qu'il y aurait une résistance, on re- viendrait aux pas de côté, soit à droite, soit à gauche, sur des cercles, avec l'épaule en dedans;on évitera ainsi toutes les défenses et, en particulier, l'acculement, et on triomphera facilement de toutes les résistances. Pour les chevaux qui se montreraient impatients au mon- toir, il ne faudra jamais insister au commencement de la séance, mais monter et descendre plusieurs fois chaque jour avant de les rentrer à l'écurie, lorsqu'ils sont calmés et un peu fatigués. De bonne heure, on accoutumeral'animal à l'éperon, dont on commencera à se servir par petits coups, toujourspendant le mouvement, et de préférence pendant les pas de côté, quand le cheval sera un peu échauffé par le travail; s'il s'y montrait particulièrement sensible, on ferait bien de profiter, les premières fois, du moment de la défécation. Contrairement au comte de Montigny, je pense que tous les chevaux sup- portent bien l'éperon quand on sait les y habituer, et que c'est une aide trop utile et trop puissante pour qu'on en né-
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    glige l'emploi. Encas de résistance, on "devra toujours s'en servir, ainsi que de la cravache, par petits coups répétés, en insistant jusqu'à ce que le cheval cède. Quelquefois, lorsqu'on sent qu'il va hésiter, s'arrêter ou se dérober, les deux éperons ou la cravache énergiquement appliqués ont un plein succès;si l'on n'a pas réussi du premier coup, il ne faut pas récidiver, mais faire quelques voltes renversées de deux pistes, soit à droite, soit à gauche, puis reporter le cheval en avant. Peu à peu, on règlera les allures, on donnera une bonne position à l'encolure, qui devra toujours être dans la direc- tion de la ligne suivie, avec la tête plutôt haute; et l'on assou- plira toutes les parties du corps les unes par les autres, en faisant, s'il y a lieu, des flexions, mais toujours à cheval et en mouvement, comme faisaient les anciens écuyers. On fera beaucoup de pas de côté, d'abord avec l'épaule en dedans le long du mur et sur les cercles, puis la croupe au mur avec un léger pli du côté du mouvement, et enfin la tête au mur. Il ne faut pas commencer par la tête au mur, parce qu'il est nécessaire d'avoir toujours le terrain libre devant soi; il ne faut pas non plus s'attacher les premières fois à suivre exac- tement une ligne déterminée; l'essentiel, l'indispensable, c'est que le cheval cède, même d'une façon peu appréciable, à la jambe, et fasse son mouvement en avançant, afin qu'en obliquant à droite ses membres gauches puissent facilement passer devant les membres droits, et vice versa. On fera aussi beaucoup de changements de main, voltes et demi-voltes, pirouettes sur les épaules et sur les hanches, et l'on aura par- ticulièrement soin de faire toujours agir les aides à l'instant précis prescrit par le capitaine Raabe, afin que le cheval puisse exécuter facilement ce qu'on veut; on se conformera, pour l'aide du corps, aux excellentes recommandations de Lancosme-Brèves, mais de manière que les mouvements du cavalier soient tout à fait imperceptibles pour les spectateurs. On allongera et ralentira le trot et le pas, puis on répétera tous les mouvements au passage. On placera, de mieux en mieux, la tête et l'encolure selon la conformation et les al-
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    lures, et l'onne se préoccupera de la question d'équilibre qu'au point de vue de l'harmonie qui doit toujours exister entre les mouvements de l'avant-main et ceux de l'arrière- main, et qui est souvent détruite quand on exige trop. On fera de temps en temps quelques pas de reculer, en exigeant davantage au fur et à mesure que le cheval s'assouplira. Pen- dant le reculer, la tête devra être plutôt basse. En dernier lieu, on travaillerale cheval au galop. On fera les premiers départs à faux, comme le voulait le comte de Montigny, en passant toujours du pas au galop, et en exi- geant un léger pli de la tête sur l'encolure du côté du mou- vement. Pour les sauts d'obstacle, on commencera, autant que pos- sible, à faire sauter le cheval en liberté dans un couloir; à défaut de couloir, le cavalier, en selle, fera d'abord passer au pas des obstacles insignifiants; il sera ainsi bien plus maître du cheval qu'en le tenant à la longe;on élévera très graduel- lement les obstacles, en évitant de fatiguer et de rebuter les chevaux. Telle est la méthode qui me paraît la plus rationnelle et la plus pratique;on a pu voir qu'elle émane directement de toutes celles qui l'ont précédée;mais elle laisse de côté les exagérations toujours inutiles et souvent dangereuses, rejette tous les engins bizarres auxquels on attribue faussement le pouvoir de suppléer au savoir-faire du cavalier, réduit au minimum possible le nombre des instruments dont se sert le dresseur, et est, je crois, plus qu'aucune autre, à la portée de tous. C'est celle qui est actuellement suivie — sauf pour l'emploi de la longe dans la préparation aux sauts d'obstacles — à l'École d'équitation d'Ypres, que l'on peut considérer comme le conservatoirede notre belle équitation française. Cette école, en publiant le Traité de dressage des chevaux de troupe, adopté officiellement dans l'armée belge, m'a fait le très grand honneur de reproduire de nombreux passages de mes livres, notamment sur l'accord des aides, l'équilibre équestre, les principes tirés de la locomotion, les prélimi-
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    naires du dressage,la position du cavalier à cheval, l'emploi de l'éperon, le travail à l'extérieur, le trot enlevé, la tenue des rênes, la mise en main, le travail au galop et les sauts d'obstacles. Il est facile de se rendre compte des excellents résultats qu'on obtient à Ypres, où l'instruction des cavaliers et le dressage des chevaux sont supérieurs à ce que j'ai vu partout ailleurs: les chevaux les plus rétifs sont prompte- ment dressés et assouplis, au point de ne plus présenter la moindre résistance, et cela sans jamais avoir recours à la brutalité. Je terminerai en répétant une fois encore que l'équitation n'est pas une science, comme plusieurs auteurs l'ont dit, mais un ART. Assurément, cet art, comme tous les autres, re- pose sur des connaissances scientifiques plus ou moins cer- taines, physiologiques, anatomiques, mécaniques, etc., et sur la tradition; mais l'équitation elle-même ne saurait être une science, par cette raison qu'il est impossible de dire exacte- ment:« Dans tel cas, vous ferez ceci ou cela. » En matière de dressage, on ne peut poser de règles que pour le début, qui est, il est vrai, la partie la plus importante:une fois le cheval en bonne voie, il faut laisser l'application des principes à l'appréciation des cavaliers. Chacun obtiendra des résultats plus ou moins brillants en apportant dans l'exécution son sentiment et son habileté d'artiste.
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    L'ÉLEVAGE DES CHEVAUXDE LUXE S'il est toujours difficile en France de faire accepter des idées nouvelles, n'est-ce pas surtout lorsqu'on s'adresse aux populations des campagnes, accoutumées de père en fils à suivre des usages, des pratiques dont il semble qu'aucun rai- sonnement ne puisse les détacher? Cependant c'est la loi de nature que l'homme cherche sans cesse le mieux en toutes choses. Les procédés employés en élevage ne sauraient donc rester indéfiniment ce qu'ils ont toujours été. Je crois qu'il y a de grandes améliorations à y apporter dans l'intérêt des propriétaires et pour le bien-être des chevaux et qu'il est de mon devoir de répandre le plus possible les connaissances que j'ai acquisesà ce sujet par des études théoriques et pratiques déjà longues. Personne n'ignore que notre industrie chevaline est loin de répondre actuellement aux besoins du pays. La remonte a les plus grandes difficultés à trouver les chevaux qui lui sont nécessaires, et c'est à l'étranger, en Angleterre surtout, que nos marchands vont chercher à grands frais les bêtes de luxe destinées au service des riches amateurs. Aucun pays pourtant ne convient mieux que le nôtre à cette production. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à se rap- peler ce qui existaitautrefois:chevaux boulonnais, normands,
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    percherons, bretons, vendéens,navarrins, tarbéens, bigour- dans, auvergnats, limousins, nivernais, du Morvan, lor- rains, etc., etc., telles étaient, du nord au sud, de l'ouest à l'est de la France, les races qui, préservées avec soin de tout mélange, conservaient de génération en génération les qua- lités qu'elles tenaient de leur origine. Depuis que les terres plus divisées sont passées aux mains de propriétaires nou- veaux, que l'utile influence des haras a été maintes fois con- trecarrée, que les chemins de fer ont facilité de plus en plus les communications et les transports, toutes nos anciennes races se sont inévitablement confondues entre elles. Il serait d'autant plus puéril d'essayer aujourd'hui de les reconstituer, comme le conseillent quelques hippologues, que rien ne saurait empêcher de nouveaux mélanges de se produire con- tinuellementet que, d'ailleurs, les chevaux qui ont été le plus justement estimés à une époque déjà reculée étaient loin de valoir nos bons demi-sang d'aujourd'hui. L'institution mo- derne des courses, malgré des règlements défectueux dont j'ai souvent signalé les dangers pour l'avenir, a exercé en effet une très heureuse influence en faisant rechercher dans les animaux des qualités supérieures d'origine, de confor- mation et de vitesse qui ont été obtenues par la sélection. De bonne heure, nous avons suivi les Anglais dans cette voie:aussi possédons-nous actuellement des pur-sang au moins aussi bons que les leurs, et nos trotteurs, dont la race est de création toute récente, peuvent-ils lutter déjàavec ceux de Russie et d'Amérique. Malheureusement, on n'a pas su jusqu'ici tirer tout le parti qu'il faudrait de ces richesses nouvelles. On a de plus en plus sacrifié chez le pur-sang toutes les autres qualités à la vitesse, et l'on a ainsi obtenu des reproducteurstrop grêles, par conséquent plus ou moins incapables d'améliorer nos races de service.Quant à celles-ci, on s'inspire encore d'idées d'un autre âge: on croit que chaque contrée doit produire aujourd'hui comme autrefois un type particulier; on ne voit pas que ces types anciens étaient dus aux seuls reproducteurs
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    et que, lescauses ayant changé, les effets ne sauraient être les mêmes. Et c'est parce que l'élevage n'est pas dirigé comme il devrait l'être, qu'il est si peu rémunérateur. Le seul enseignement qu'il faut tirer, selon moi, de l'étude des anciennes races, c'est que dans presque toute la France on peut élever avec succès les chevaux de selle, qui actuelle- ment sont si rares; quantà la qualité de ces chevaux, elle dépend uniquement des croisements et des accouplements et des soins qu'on donnera aux jeunes animaux. Si l'on a peu à peu renoncé à cet élevage autrefois floris- sant, cela vient surtout de ce que les Normands, qui ont adopté les premiers les idées modernes venues d'Angleterre, ont rapidement obtenu des résultats qui ont découragé les éleveurs des autres contrées. Ceux-ci se sont laissé persua- der que le sol et le climat de la Normandie convenaient seuls ou, du moins, convenaient beaucoup mieux que les leurs à cet élevage, tandis qu'en réalité ils ont seulement à souf- frir eux-mêmes de l'éloignement de Paris et de l'Angleterre où les bons chevaux trouvent promptement des acquéreurs, et aussi de la difficulté de trouver des hommes d'écurie aussi habiles dans leur métier que ceux qu'on trouve en Norman- die. Ils ont alors renoncé à la lutte et se sont mis à élever du bétail et des chevaux de culture, au lieu de produire le che- val de luxe, qui pourtant, si le sol exerçait l'influence qu'on dit, devrait acquérir partout ailleurs qu'en Normandie bien plus de qualité, puisque, d'après les spécialistes, les herbages de l'Est, du Centre et du Midi poussent moins à la lymphe et donnentplus de vigueurque ceux du Nord et du Nord-Ouest. A la cause de découragement que je viens de mentionner il faut encore ajouter les dissertations fâcheuses d'écrivains, plus ou moins compétents, sur les difficultés et les risques énormes de l'élevage, les frais qu'il entraîne, etc. La vérité est que les hommes qui y apporteraient des soins intelligents, indispensables en somme à toute exploitation, augmen- teraient promptement leur fortune en même temps que celle du pays.
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    La population chevalinede la France, dont le chiffre s'élève à environ trois millions dé têtes, est sans doute suffi- sante quant à présent; mais la qualité des chevaux, des che- vaux de selle surtout, est généralement mauvaise, et c'est pour cela qu'ils ne se vendent pas avantageusement. Cette infériorité provient de l'inexpérience des éleveurs, qui livrent encore à la reproduction des juments très défectueuses, et du peu de soins qu'on donne partout aux poulains. Depuis plus de quinze ans, j'ai visité bien des établissements d'élevage, grands et petits. Si je me bornais à tracerle tableau de ce que j'ai vu dans les uns comme dans les autres, on pourrait me taxer d'exagération; mais il est des documents dont l'exacti- tude n'est guère contestable:la Photographie hippique don- nait, dans son numéro de janvier 1890, les portraits de juments de pur sang dans l'herbage, en Normandie. Les bêtes, dans un état de gestation avancé, manquent de chair, ont le poil terne, la crinière et la queue incultes; il est facile de voir qu'elles ne mangent pas d'avoine et ne sont pas pan- sées. Dans ces conditions, le système musculaire et tous les organes s'affaiblissent, et les produits à naître doivent inévi- tablement s'en ressentir. Le même numéro de la même pu- blication donnait la photographie d'un étalon de pur sang arabe fort beau, mais beaucoup trop gras, empâté de partout comme tous les étalons qui peuplent nos haras. Les véri- tables lois de l'hygiène sont dans les deux cas également mé- connues. Ce n'est pas ainsi que doivent être nourris et soignés les animaux sur lesquels on compte pour améliorer les races. Si, nous substituant à la nature, nous voulons produire des chevaux aptes à des travaux qu'ils ne font pas à l'état sauvage, il est indispensable que nous leur donnions des soins, une alimentation et un exercice réglés en conséquence. Il y a donc, je le répète, d'importantes réformes à apporter à ce qui se fait actuellement. L'exemple toutefois ne peut venir que de quelques grands éleveurs, d'abord parce que c'est eux qui ont le plus d'intérêt à faire les dépenses nécessaires pour éviter des accidents et des maladies d'autant plus préjudiciables que
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    les animaux qu'ilspossèdent ont plus de valeur, ensuite parce que d'importants centres de production peuvent seuls attirer l'attention des acheteurs de la France et de l'étranger. Pour faire prospérer un établissement d'élevage tel que je le comprends, trois choses sont surtout nécessaires:1° le directeur doit être homme de cheval et surveiller constam- ment ce qui se passe; 2°l'installation et l'outillage ne doivent rien laisserà désirer; 3° il faut savoir choisir les étalons et les poulinières. 1 Le véritable homme de cheval est celui qui connaît théori- quement et pratiquement tout ce qui a rapport au cheval:physiologie, élevage, hygiène, maréchalerie, harnachement, équitation de manège et de course, attelage, etc. Certes, il ne peut guère exceller dans toutes ces connaissances, mais il ne doit être étranger à aucune. Il faut encore qu'il aime le cheval et qu'il l'apprécie plus pour sa beauté et ses qualités que pour l'argent qu'il peut rapporter. Qu'on ne considère pas ceci comme une rêverie:rien au contraire ne se rapporte d'une manière plus pratique au sujet que je traite. En effet, l'éleveur qui se contente de fabriquer sa marchan- dise sans être guidé par la connaissance et par l'amour du beau ne fera que des chevaux quelconques, le plus souvent médiocres, et ne poura en tirer de grands bénéfices, tandis que celui dont les chevaux seront beaux et bons et les meil- leurs possible, peut être certain que ses produits seront re- cherchés et se vendront très cher. La plupart de nos éleveurs français ne sont pas assez hommes de cheval ou même ne le sont pas du tout. Parmi les plus renommés, beaucoup n'ont jamais pratiqué l'équita- tion et se figurent qu'elle ne peut leur être d'aucune utilité, tandis qu'au contraire, quelqueexpérience qu'ont ait acquise, quelque études qu'on ait faites sur les races, les croise- ments, etc., on ne peut juger vraiment le cheval, même le
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    cheval d'attelage, sil'on n'est assez cavalier pour sentir com- ment il se meut. Ce qui fait la supériorité des éleveurs anglais, c'est précisément que tous montent à cheval et connaissent, pour s'en servir, la marchandise qu'ils vendent. Il faut donc que l'équitation se répande chez nous comme en Angleterre. Dans les villes, c'est un luxe qui coûte; pour les éleveurs, c'est une nécessité et une économie: sachant les moyens qu'ilfaut employerpour monterdes chevaux de bonne origine, ils comprendrontmieux les précautions qui sont nécessaires pour les élever et verront s'aplanir devant eux les obstacles qui jusqu'ici les ont effrayés. Notre équitation française, illustrée par tant de grands maîtres et qui pourtant a bien failli sombrer devant celle des jockeys anglais, est encore représentée par un grand nombre d'officiers de cavalerie et de sportsmen qui joignent à la har- diesse, à l'élégance, à la souplesse inhérentes à notre race, la connaissance des principes inébranlablement fondés par notre vieille école. Il serait donc plus facile chez nous que partout ailleurs de former, par un bon enseignement, des hommes capables de monter les jeunes chevaux de manière à développer leurs moyens, sans en abuser comme font la plupart des jockeys, surtout des jockeys de trot, dont la brutalité égale la mala- dresse et ruine promptement les meilleurs animaux. Le chef d'un établissementd'élevage doit exercer lui-même une surveillancecontinuelle sur tous les services de l'exploita- tion qu'il dirige et s'occuper spécialement, en outre, soit des écuries, soit du dressage ou de l'entraînement. Il faut, non seulement qu'il connaisse le nombre exact de son personnel et de ses chevaux, — que quelques-unsignorent, — mais encore qu'il puisse trouverfacilementet promptement chaquehomme et chaque cheval, qu'il les passe fréquemment en revue ainsi que les prairies, les écuries et tout le matériel, qu'il examine la santé des poulinières, les transformations successives que subissent les poulains pendant leur croissance, leur appétit, leurs allures, l'état de leurs membres et toute leur manière
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    d'être, autant dechoses actuellement fort négligées par les éleveurs. De vieilles légendes ont répandu la croyance que les jeunes animaux laissés libres en tout temps, exposés à toutes les va- riationsde température, brossés par le vent, lavés par la pluie, ne trouvant même qu'à grand'peine une nourriture insuffi- sante, deviennent plus sobres, plus robustes, plus résistants. Il se peut que chez les animaux sauvages, nés au hasard, il se produise ainsi une sorte de sélection naturelle, les faibles ne tardant pas à succomber, les forts résistant seuls à d'aussi dures épreuves. Il est possible aussi que ceux qui y résistent n'en sortent pas complètementindemnes et que ce soit même une des causes de la disparition de bien des espèces. En tout cas, ce n'est point de cette manière que doivent être élevés les animaux domestiques. L'intérêt des propriétaires leur com- mande tout d'abord de choisir des reproducteurs tels que les produits soient doués en naissant de toutes les qualités vou- lues; ensuite, tout en cherchant sans cesse à accroître ces qualités, de tirer le meilleur parti possible de tous les produits selon les aptitudes de chacun, d'éviter les pertes occasionnées par les maladies et les accidents. Il faut donc soustraire les jeunes chevaux aux rigueurs très pernicieusesde la tempéra- ture en les rentrant dans de bonnes écuries, ce qui permet de juger chaque fois leur état général de santé, de les examiner en détail, de leur donner les soins nécessairesde pansage, une nourriture de bonne qualité, et de réussir souvent par ces moyens à rendre robustes les plus délicats. Même s'il était prouvé que vivant constamment en plein air les animaux fussent moins sujets à se refroidir, à contracter certaines maladies, il ne serait pas moins vrai que, lorsqu'ils deviennent malades, on a bien peu de chances de s'en aper- cevoir à temps. De plus, les poulains élevés de la sorte, bien loin d'être endurcis, sont mous en sortant du pré, ont besoin d'un véritable acclimatement et d'une lente préparation avant d'entrer en service, sont plus sensibles à la transition d'une écurie chaude à l'airvifdu dehors, aux refroidissements après
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    le travail. C'està ces changements qu'il faut les accoutumer dès leur naissance en simplifiant le plus possible toutes les mesures d'hygiène, mais en ne négligeant aucune de celles qui sont indispensables et particulièrementen séchant tou- jours avec le plus grand soin les animaux qui ont été mouil- lés par la pluie ou par la transpiration. Le pansage a toujours été considéré par tous les hippologues comme aussi néces- saire à la santé du cheval en service que la nourriture même. L'expérience m'a appris que, pour les hommes, les frictions au gant de crin, faites chaque matin surtout le corps jusqu'à ce que la peau rougisse, sont un excellent moyen d'entretenir la santé et d'éviter bien des maladies, peut-être même la con- tagion en temps d'épidémie, parce qu'en activant la circula- tion elles favorisent toutes les fonctions vitales, notamment celles des organes respiratoires, préviennent ou dissipent les congestions, combattent surtout les refroidissements et faci- litent l'absorption et l'élimination de tous les principes mor- bides. C'est sans doute parce que ces frictions, sous forme de pansage, sont faites tous les jours tant bien que mal aux che- vaux en service, qu'ils résistent mieux que nous aux fatigues et aux intempéries et sont plus rarement malades.Je pense que les mêmes soins sont tout aussi nécessaires, sinon davan- tage, pendant les jeunes années;qu'on peut, en réglant con- venablement l'exercice, l'alimentation et l'hygiène, fortifier les organes encore en formation, modifier les tempéraments et la santé et préparer pour l'avenir des chevaux pour ainsi dire inusables, si l'on sait attendre leur complet développe- ment avant de les astreindre à un travail pénible. Ce dernier point est essentiel. Or, rien de cela n'est pratiqué, bien plus, ne peut être pratiqué avec l'organisation actuelle de l'élevage et des courses. Je pose comme une vérité qui ne sera contre- dite par aucun zoologiste, aucun vétérinaire, bien que la plupart des sportsmen ne veuillent point l'admettre, qu'il est impossible de jugerexactement la qualité d'un cheval de trois ans. Or les courses ne nous montrent que des chevaux de deux et de trois ans, et c'est parmi ces chevaux que sont choi-
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    sis les étalons.Onvoit que ce n'est que par hasard qu'on peut distinguer dans le nombre quelques animaux de mérite et qu'il est avant toutnécessaire de faire des réformes impor- tantes dans la règlementationdes courses si l'on veut qu'elles atteignent le but pour lequel elles ont été instituées et qui est leur seuleraisond'être aux yeux des hommes sérieux. En vou- lantporter un jugement sur des chevaux tropjeunes et en leur imposant trop tôt un travail au-dessus de leurs forces, on re- jette constammentcomme mauvais des animaux qui seraient plus tard devenus bien supérieurs, si l'on avait su les ména- ger, à ceux qu'on acclame pour leurs victoires sur les hippo- dromes. La nature a voulu que la croissance du cheval ne fût pas accomplie avant l'âge de cinq ans. En vain a-t-on essayé d'avancer l'époque fixée par elle:l'ossature ne peut être for- mée, les organes avoir atteint leur complet développement et tous les tissus une force de résistance suffisantepour le travail avant même que la seconde dentition soit normalement ache- vée. A maintes reprises, les hippologues de France et d'An- gleterre l'ont proclamé. Je sais bien que dans le monde des éleveurs et même dans quelques écoles on professe cette théorie que la dentition des chevaux de sang nourris de bonne heure à l'avoine est beaucoup plus hâtive que celle des che- vaux communs; mais je m'insurge de toute ma force contre ce préjugé et je déclare que JAMAIS je n'ai constaté la précocité de la dentition chez aucun cheval — sauf quand elle est obtenue par des moyens frauduleux. J'ai dit ailleurs' que les souffrances produites par l'éruption des dents de rem- placement sont, selon moi, la principale cause des résistances et des défenses que présentent presque tous les chevaux de trois à cinq ans, ainsi que des irrégularitésde toutes sortes qui se manifestent alors dans leurs allures et qui dégénèrent sou- vent en habitudes. Jusqu'ici la passion aveugle du jeu l'a emporté sur tout autre considération. Mais une révolution s'impose. Atten- x.PhotographieHippique, mai 1894.
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    drons-nous encore queles Anglais tirent les premiers quand nous pourrions prendre l'avance sur eux par de sages règle- ments? Il est d'ailleurs d'observation constante que les êtres les pluslents à se formersont aussi ceux qui vivent le plus long- temps, qui par conséquent, lorsqu'il s'agit d'animaux domes- tiques, peuvent rendre les plus durables et les plus profitables services. Si donc il était possible, ce que rien jusqu'ici ne per- met de supposer, de créer une race de chevaux plus précoces que les autres, ces chevaux ne seraient pas ceux qu'il faudrait préférer pour l'améliorationdes races utiles. Reconnaissons l'erreur qui a été commiseet, en laissant aux chevaux de pur sang le temps de se développer, en les soumettant à des épreuves plus judicieusement dirigées, en choisissant parmi eux, comme reproducteurs, ceux qui ont vraiment le plus de mérite, nous verrons bientôt de la source encore vive, mais déjà bien près d'être épuisée, couler des flots abondants qui, habilement conduits, répandrontde tous côtés la richesse. Tant que les règlements des courses ne serontpas changés, les propriétaires et les entraîneursdevraient du moins appor- ter une extrême attention à l'état de leurs poulains afin de les bien connaître, de juger quand ils sont prêts pour le travail et à quel travail ils sont aptes, et de ne faire courir que ceux qui peuvent avec le moins d'inconvénients prendre part à la lutte. Dans les grands établissements d'élevage, la direction est partagée entre l'entraîneur et le stud-groom,qui, malgré leur longue pratique et leur bonne volonté, n'ont pas les qualités nécessaires pour remplir leurs importantes fonctionset livrent tout à l'empirisme. Lorsqu'on interroge, par exemple, n'im- porte quel stud-groom sur la ration d'avoine que reçoit cha- que poulain, il répond invariablement qu'on ne compte pas, « qu'on leur en donne autant qu'ils en veulent» ; et, en effet, si l'on assiste à la distribution, on peut constater qu'il en est ainsi. au moins ce jour-là. Il est aisé de s'imaginer d'après cela ce que doit être la note à payer par le propriétaire et quel avantage il y aurait pour lui et pour les animaux à ce que les
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    rationsfussent mesurées plusexactement. Si vous demandez au même stud-groom pourquoi l'on ne fait pas le pansageaux poulains, il vous répondra, non sans quelque pitié pour votre ignorance, que, si on le leur faisait, ils s'enrhumeraient dans les prés, dépériraient. Des hippologues ont même adopté cette manière de voir. N'est-il pas vraiment curieux qu'à la fin du xixe siècle on professe encore de semblables opinions, qui datentsans doute de l'époque lointaine où les vétérinaires enseignaientque « le vertigo, mal très dangereux, vient d'un ver qui prend naissance dans la queue et monte le long de l'épine du dos jusqu'à la tête»; — « que, pour combattre les tranchées, il est bon de prendre une taupe de la main gauche, de la faire mourir dans la main, puis de frotter le ventre du cheval avec cette main mystérieuse», et autres choses sem- blables ? Quant aux jockeys, ils n'ont aucune notion des principes mêmes del'équitation;on les a mis de bonne heure à cheval et, ayant acquis, n'importe comment, de la solidité et de la hardiesse, ils se figurent être des cavaliers bien supérieurs à tous les maîtres de tous les temps. Ils arriventmême à le faire croire. En réalité, ils ne sauraient employer, ne les ayant jamais appris, les moyens qui conviennent pour dresser les jeunes chevaux. Cette ignorance peut seule du reste faire ex- cuser les abus qu'ils commettent tous les jours, car ils sont incapables de comprendre et de sentir ce que peuvent ou ne peuvent pas faire les animaux qu'ils montent. Pour être à la hauteur de leurs fonctions, il ne suffit pas que ceux qui dirigent un établissement d'élevagepossèdent l'expé- rience qu'on acquiert par la pratique d'un métier:il faut en- core que leur intelligence ait été cultivée de bonne heure, qu'ils aient reçu une instruction première suffisante pour les mettre à même d'étudier avec fruit bien des choses que sans cela ils ignoreronttoujours et de se tenir au courantde toutes les connaissances — elles sont nombreuses et variées -qui concernent leur profession.
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    II La surveillance continuelleet intelligente dont j'ai parlé ne peut exister actuellement et n'existe en effet nulle part, faute d'une installation convenable. Il faut d'abord que les prairies soient divisées en petits enclos d'un hectare environ, bien fermés et séparés entre eux par des allées permettant au propriétaire ou au directeur et à ses employés de circuler facilement partout et de visiter promptement tous les chevaux, qui doivent être classés avec ordre, comme des marchandises en magasin. On prétend que les chevaux, surtout ceux dont on veut obtenir plus tard des allures rapides, ont besoin de vastes étendues pour que leurs mouvementsse développenten toute liberté:je n'hésite pas à dire que ce système n'a que des inconvénients. Ce n'est pas parce que les prairies seront vastes que les chevaux y prendront plus d'exercice, au con- traire. Le plus souvent, ils se tiennent tous ensemble ou par groupes aux mêmes endroits, mangeant paisiblement, s'éloi- gnant à peine de quelques pas, quelquefois se rapprochant pour se frotter l'un contre l'autre faute de pansage, caresses qui se terminent habituellement par un échange de coups de dents et de coups de pied. Rarement ils prennent un galop qui jamais ne dure bien longtemps. Si on les chasse, ils vont à cent mètres, puis s'arrêtent jusqu'à ce qu'on les ait rejoints, et ainsi de suite, faisant courir l'homme qui les poursuit beaucoup plus qu'ils courent eux-mêmes. Lorsque parfois une cause quelconque les excite davantage, on les voit galoper en tas, avec des pétarades, puis ils s'arrêtent, quel- ques-uns éclopés, à l'une de leurs places accoutumées et se remettent à paître. L'exercice qu'ils prennent ainsi est donc fort insignifiant et beaucoup plus nuisible que profitable. Le sol sur lequel ils vivent souffre beaucoup de n'être pas entre- tenu comme il faudrait: l'herbe est tondue à certains endroits
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    a ras deterre, tandis qu'ailleurs, où elle est tout aussi bonne, elle meurt sur pied sans que les animaux y touchent. Pen- dant les mauvais temps elle est déracinée par les chevaux pié- tinant tous à la même place; partout où ceux-ci passent, ils laissent des trous qui deviennent fort dangereux lorsque le sol se durcit, et il esta peu près impossible de remédierà.tous ces inconvénients, car on ne peut visiter de telles étendues, et il ne serait pas prudent d'entrer avec des instruments dans les prairies pendant que les animaux y sont; on ne peut pas non plus les rentrer tous ensemble quand le temps est mau- vais, ni même courir après eux à de longues distances pour les examiner. Dans de petites prairies au contraire, il serait très facile au chef de dressage ou au stud-groom de passer presque chaque jour avec un fouet pour faire trotter et galoper sagement les poulains, leur donner un exercice qui fortifierait déjà leurs membres et leurs poumons et permettrait de juger leurs apti- tudes. Les animaux se trouvant dispersés par très petits groupes, il y aurait bien moins de risques d'accidents et de maladies; le sol serait moins défoncé;on pourrait aisément boucher les trous à certaines heures, laisser reposer à tour de rôle chaque prairie pour la herser, niveler, fumer, y mettre des bœufs ou des moutons; l'herbe serait beaucoup plus abondante, de meilleure qualité et ne se perdrait pas. Les prairies étant divisées comme je l'ai dit, il faut encore avoir des écuries suffisantes pour pouvoir y rentrer tous les chevaux quand on le juge nécessaire, car il n'est pas admis- sible qu'on possède un plus grand nombre d'animaux qu'on en peut loger. Ces écuries, avec greniers et chambres de grooms, doivent être placées de distance en distance à proxi- mité des prairies, de manièreà rendre le service très facile et à éviter la contagion des maladies; de manière aussi qu'on puisse y distribuer l'avoine régulièrement sans qu'elle soit gaspillée et se rendre exactement compte de ce que chaque cheval mange. Qu'on ne prétende pas qu'une pareille installation coû-
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    terait trop cher!En réalité, si l'on n'a pas encore adopté le système que je préconise, c'est uniquement parce que l'on a peine à s'affranchir de la routine. Les dépenses ne seraient nullement supérieures à celles que font tous les négociants intelligents pour mettre en ordre et conserver en bon état des marchandises bien moins précieuses. On pourrait facilement entretenir cinq ou six chevaux sur chaque hectare de pré, ce qui serait une énorme économie, puisque actuellementon ne met guère qu'un cheval par hectare;la plus grande partie des terrains abandonnés jusqu'ici aux animaux serait occupée avec beaucoup plus de profit par des fermes qui produiraient tout ce qui est nécessaire à la nourriture des hommes et des bêtes. J'ai discuté ces questions, non avec des éleveurs de che- vaux, trop disposés à croire qu'il n'y a rien à changer à leur manière d'opérer, mais avec des fermiers instruits et expéri- mentés, des cultivateurs cultivant eux-mêmes leurs terres, et ils m'ont dit que je suis entièrement dans le vrai au sujet des économies et des bénéfices qu'on pourrait réaliser par les moyens que j'indique; que c'est ainsi, en effet, que l'élevage devrait être pratiqué. Des calculs détaillés que j'ai faits avec eux il résulte que, pour un élevage de 120 chevaux, il faudrait 185 hectares, dont 25 en prairies, 10 en terrain d'exercice et d'entraînement et 150 en culture; ce qui permettrait à la ferme de subvenir entièrement à ses propres besoins et à ceux de l'élevage, en réalisant de son côté un bénéfice annuel de 7000 francs. Si les grands établissements d'élevage avaient une installa- tion convenable pour faire au moins quelques expériences, on reconnaîtrait bientôt qu'il y a un grand avantage à rentrer les chevaux tous les soirs en toutes saisons et aussi dansla journée par les grandes chaleurs et les mauvais temps, pour leur faire le pansage, visiter leurs membres, remédier en temps utile aux défauts d'aplomb, etc.; qu'il y aurait beaucoup moins de pertes causées par les accidents et les maladies; enfin qu'une bonne administration réaliserait
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    d'énormes économies ensupprimant les gaspillages de toutes sortes, et que les animaux acquerraient ainsi beaucoup plus de valeur. Quand il est temps de commencer le dressage, il faut que la direction en soit confiée à des hommes capables:« Il y avait autrefois, dit La Guérinière, des personnes préposées pour exercer les poulains au sortir des haras, lorsqu'ils étaient encore sauvages. On les appelait cavalcadours de bardelle1; on les choisissait parmi ceux qui avaient le plus de patience, d'industrie,de hardiesse et de diligence, laperfec- tion de ces qualités n'étant pas si nécessairepour les chevaux qui ont déjà étémontés; ils accoutumaientles jeunes chevaux à souffrir qu'on les approchât dans l'écurie, à se laisser lever les quatre pieds, toucher de la main, à souffrir la bride, la selle, la croupière, les sangles, etc. Ils les assuraient et les rendaient doux au montoir. Ils n'employaient jamais la rigueur ni la force qu'auparavant ils n'eussent essayé les plus doux moyens dont ils pussent s'aviser et, par cette ingénieuse patience, ils rendaient un jeune cheval familier et ami de l'homme, lui conservaient la vigueur et le courage, le ren- daient sage et obéissant aux premières règles. Si l'on imitait à présent la conduite de ces anciens amateurs, on verrait moins de chevaux estropiés, ruinés, rebours, roides et vi- cieux. » Depuis que l'illustre créateur de la science hippique mo- derne adonné ces sages instructions, on n'en a guère profité, et les entraîneurs anglais, en voulant s'affranchir de toutes les théories qui s'étaient si lentement dégagées des travaux des maîtres, nous ont presque ramenés à la routine des siècles barbares. Non seulement il est d'usage aujourd'hui que les jeunes chevaux soient dressés par des hommes d'écu- rie dénués de tout savoir en équitation, ou même par des lads, c'est-à-dire par des jeunes garçons encore plus inhabiles, mais quelques-uns de nos maîtres modernes, s'inspirant de 1. Bardelle, selle faite de grosse toile et de bourre.
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    ces pratiques, enseignentque le rôle du dresseur, de l'écuyer, n'est pas de débourrer les poulains, que cela est l'affaire des palefreniers. Pour moi, comme pour La Guérinière, cette première partie du dressage est la plus délicate et la plus importante, et doit être confiée à des cavaliers expérimentés. Je considère comme très nécessaire d'avoir dans un établis- sement d'élevage bien organisé des manèges fermés et cou- verts où l'on puisse de bonne heure exercer les poulains par les mauvais temps, non pour leur faire faire un travail d'école, mais pour les rendre familiers, les promener à la main, puis .les accoutumer progressivement et sans danger pour leurs articulations à travailler sous le cavalier; ce n'est que là qu'on peut triompher sûrement, sans brutalité, de toutes les premières résistances. Les exercices du manège sont en outre la meilleure préparation à l'entraînement, développent les muscles aussi bien que les courses rapides, rendent les animaux plus adroits dans les tourners, plus ma- niables, plus capables de ralentir ou d'allonger l'allure au gré du cavalier. III La Revue des haras publiait encore dernièrementun article intitulé:« L'Élève du cheval, » dans lequel l'auteur, tout en reconnaissant l'influence — difficilement contestable — du père et de la mère sur le sujet qu'ilsproduisent, dit que, d'un autre côté, « l'influence de l'alimentation est telle qu'en dépit des reproducteurs on obtient parfois de grandes améliora- tions chez les produits les plus imparfaits, de même que les meilleurs produits peuvent s'abâtardirpar le fait même d'une mauvaise nourriture.; que l'avoine agit souvent bien plus puissamment sur la taille des poulains que le père et la mère qui les ont créés. » Un peu plus loin, le même écrivain ajoute:ce qu'après les actions réciproques des parents et de la nourriture viennent les actions non moins puissantes du
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    sol et duclimat; que. cette influence est tellement grande chez les poulains que, transportés de bonne heure d'un pays dans un autre, ils perdent bientôt le cachet qu'ils apportent pour prendre celui de la race au milieu de laquelle ils vivent«. Le baron d'Etreillis, soutenant la même thèse, était même allé jusqu'àdire que, « en supposant l'anéantissementcomplet de tous les chevaux existant actuellement dans la plaine de Tarbes et leur remplacement par autant de têtes de chevaux normands, ceux-ci deviendraient, à la suite d'un nombre d'années impossible à préciser, semblables à ceux qu'ils auraient remplacés». Assurément, ces opinions, acceptées par beaucoup d'éle- veurs et même par l'Administration des haras—qui pourtant en revient un peu aujourd'hui—sont justes dans une certaine mesure. Il est certain que l'influence du père et de la mère, celle de l'alimentation, et enfin celle du sol et du climat, ont toutes trois une importance relative. Mais le degré d'im- portance qui appartient à chacune dans un pays comme le nôtre est-il bien indiqué par les auteurs que je viens de citer et par la plupart des écrivains hippiques? Je crois, pour ma part, que les hommes de cheval interprètent malles théories savantes sur lesquelles ils prétendent ici s'appuyer. Les natu- ralistes ont pu constater, chez certaines espèces d'animaux importées de très loin et dont on a changé presque complè- tement les conditions d'existence et la nourriture, des modi- fications sensibles. Il se pourrait que ces modifications ne fussent.pas exactement ce qu'eux-mêmesont pensé; que, par exemple, certains êtres transportés sous un ciel très différent de celui sous lequel ils sont nés fussent seulement condam- nés à dépérir, puis à s'éteindre, leurs organes n'étant pas faits pour supporter les conditions de leur vie nouvelle;que, chez d'autres ayant pu vivre et se reproduire, la peau chan- geât de couleur, perdît dans les pays chauds ses longs poils, tandis que ceux-ci s'allongent dans les pays froids, etc., sans que pour cela la structure ni les organes principauxsubissent véritablement aucune transformation. Quoi qu'il en soit,
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    je ne mepermettrai pas de discuter des faits que je n'ai pas moi-même examinés. Je ne parlerai donc que des chevaux. Or tout ce qu'on a écrit pour montrer qu'ils se transforment en passant d'un sol sur un autre ne me paraît fondé que sur des observations dénuées de toute valeur scientifique, et l'on n'a jamais fait, que je sache, d'expériences concluantes. Les chevaux et les juments arabes qu'on a transportés dans le nord, en Angleterre, ont pu donner quelques produits plus grands qu'eux, mais ces cas isolés ne sauraient démontrer d'une manière générale que le climat de la France ou de l'Angleterre accroisse la taille des chevaux arabes, laquelle n'est d'ailleurs pas invariable à quelques centimètres près dans les pays d'origine de ces animaux. Les mêmes écrivains qui mentionnent ces faits reconnaissent d'autre part — et chacun peut cette fois constater journellement l'exactitude de la remarque — « que les chevaux arabes conservent sous tous les climats les caractères qui leur sont propres ». Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut montrer nulle part une famille de pur sang arabe dont la taille ait été augmentée. Partout où on les a importés, en France, en Angleterre, en Russie, on s'en est servi pour améliorer les races indigènes et, s'ils ont donné des produits plus grands qu'eux, c'est manifestement parce qu'on les a accouplés à des juments de grande taille. Lorsqu'onaainsi recoursà des croisements entre races indigènes et races exotiques et que le sang des premiers pères s'allie assez bien avec celui des premières mères pour que les produits réussissent, il est tout naturel que ceux-ci se modifient, acquièrent telles ou telles qualités; et c'est ainsi qu'on peut améliorer une race ou plutôt créer une race nouvelle. Quant aux modificationsqu'on dit avoir constatées dans la descendance d'animaux acclimatés, je crois que, s'il n'y a pas eu de croisements voulus ou accidentels, elles sont beaucoup plus apparentes que réelles, n'atteignent que la superficie du corps, la longueur et la couleur des poils et ne vont pas au delà de la couche de graisse qui disparaît vite dès que les animaux sortant des herbages sont assujettis au
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    travail. Il nefaut pas oublier, lorsqu'il s'agit de chevaux, qu'après deux ou trois années passées dans les prairies, années pendant lesquelles il est d'ailleurs facile de suppléer dans un sens ou dans un autre à l'insuffisance, comme quan- tité ou comme qualité, de la nourriture que les animaux trouvent sur le sol, l'alimentation à l'écurie, l'exercice, les soins de l'homme, qui sont à peu près les mêmes partout, exercent une influence capable d'amoindrir considérable- ment et même de neutraliser celle du sol et du climat. Pour moi, la conformation et les aptitudes physiques sont toujours données par l'étalon et par la jument et se transmet- tent d'une manière constante selon les lois de l'hérédité et de l'atavisme; le sol et le climat n'ont qu'une influence très secondaire, bien moindre même que celle de l'alimentation, et je n'admets pas que, dans l'étendue surtout d'un pays comme la France, les différences de sol et de climat puissent être assez sensibles pour dominer l'influence du père et de la mère et modifier chez les produits autre chose que le tempé- rament et l'état de santé. Il est pour moi hors de doute qu'avec des soins intelligents on peut élever en France, par- tout où l'herbe pousse, le cheval de pur sang, le cheval de demi sang et le cheval de trait sans qu'aucun d'eux perde les qualités qu'il tient de ses ancêtres. Je puis affirmer que tous les chevaux de ces trois types dont l'origine m'a été déclarée et qu'il m'a été donné d'observer dans les concours et chez les propriétaires sur différents points de la France très éloignés les uns des autres, m'ont paru avoir conservé tous les carac- tères de leur race et n'avoir rien perdu ni gagné à être élevés dans telle ou telle contrée. Ce qui confirme cette opinion, c'est que les chevaux achetés en Angleterre et chez nous et transportés jusqu'en Amérique ne se transforment pas. Je pense ne pouvoir trop m'élever contre cette exagération de l'influence du sol et du climat sur l'élevage de nos che- vaux, car il en résulte que les éleveurs, comptant sur les grandes qualités de certains herbages, continuent à employer pour la reproduction des juments mauvaises ou médiocres et
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    négligent de donnerde l'avoine à leurs poulains. Or ce qu'il faut qu'on sache bien, c'est que le cheval est et reste ce que l'ont fait son père et sa mère, et que, s'il est possible, par l'alimentation, les soins et l'exercice, de développer ses apti- tudes naturelles, rien ne peut lui donner celles qu'il n'a pas. Au lieu de faire des dépenses, même minimes, d'entretien sur des chevaux de mauvaise origine, il est beaucoup plus sûr et plus économique de faire naître de bons produits qui ne coûtent pas plus cher à bien nourrir, qui coûtent même moins cher et ont toujours plus de valeur. Les haras fournissent les pères, qui généralement sont bons, qui, tout au moins, sont les meilleurs que nous possé- dions actuellement. C'est donc surtout le choix des mères qui doit préoccuper les éleveurs, et ils y doivent apporter la plus grande attention, car la mère transmet à ses descendants ses qualités et ses défauts physiques au moins aussi sûrement que le père. Chez tous les produits que j'ai examinés, les deux influences m'ont paru se manifester également sans qu'il fût possible de dire sur quelle partie du corps l'une ou l'autre agit plus particulièrement; il semble plutôt qu'elles se confondent dans toutes les parties. Du reste, dans les bons accouplements, le père et la mère ne s'éloignant pas d'un même type, en admettant que, par exemple, l'avant-main du poulain tienne de l'étalon et l'arrière-main de la jument, il n'y aura rien de disparate dans l'ensemble. Quand on obtient des produits dits décousus, cela vient sans doute de ce que le père et la mère étaient de modèles trop différents. On ne sait toutefois rien de bien positif sur tout cela, et pourtant les physiologistes pourraient aujourd'hui étudier cette question, chez les animaux, d'après des documents précis, puisque, d'une part, les origines sont établies par les cartes de naissance et que, d'autre part, les photographies des pères, des mères et de leurs produits peuvent fournir d'excellents moyens de démonstration. Du reste, quelles que soient les règles qu'on pourra donner pour les accouplements, l'application de ces règles restera
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    toujours pour leséleveurs une question de coup d'œil, de « sentiment équestre» résultant d'une aptitude naturelle développée et dirigée par l'étude et par l'expérience. L'influence de la consanguinité entre les reproducteurs a été très discutée. Je n'ai pas qualitépour me prononcer scien- tifiquement à ce sujet, mais je suis porté à croire que les inconvénients qu'on a souvent reconnus, de même que les avantages qu'on a quelquefois signalés, viennent plutôt de la similitude ou de la différence des tempéraments que de la parenté elle-même. D'après les observations que j'ai faites sur un certain nombre de chevaux et sur beaucoup de chiens, je pense que les Anglais abusent des accouplements consan- guins qu'ils appellent breedingin-and-in. Ils prétendent ainsi développer plus vite certaines qualités et, en effet, ils' y réussissent; mais l'excès de ces qualités entraine des défauts, devient lui-même un défaut, puisqu'il rompt le juste équi- libre des fonctions vitales. Le même danger existe, je crois, lorsqu'on accouple deux individus étrangers l'un à l'autre, mais de même tempérament, et peut retarder, sinon compro- mettre, les progrès de l'élevage. Or, lorsqu'il s'agit de choisirun étalon ou une poulinière, on s'occupe beaucoup de ses performances, un peu de sa conformationet pas du tout de son tempérament. Me plaçant au point de vue de l'amélioration des produits, je pense qu'il y a, là encore, une question de physiologie sur laquelle on ne saurait trop appeler l'attention de l'Administration des haras et celle des éleveurs et qui mérite d'être étudiée par les vétérinaires qui y trouveraient sans doute l'explication de nombreux cas de méchanceté, de rétiveté, etc., qu'on attri- bue faussement à des causes morales et qui, selon moi, sont purement pathologiques. Le cheval arabe, aujourd'hui bien dégénéré, a servi à for- mer une race, celle des chevaux de pur sang, qui lui est bien supérieure comme taille, comme vitesse, et qui ne doit ses défauts — irritabilité nerveuse, ossature moins développée, puissance musculaire et résistance à la fatigue moindres —
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    qu'aux mauvais accouplements,à une sélection faite unique- ment en vue de la vitesse sous un poids léger. De même, si des croisements entre étalons de pur sang et juments de ser- vice ont mal réussi, cela tient surtout au mauvais choix des juments, dont la conformation s'éloignait trop du type cher- ché, que leur état de santé, leur âge avancé, etc., rendaient plus ou moins impropres à la reproduction. C'est à ces causes qu'il faut attribuer le manque de qualité et de distinc- tion de la plupart de nos trotteurs. Mais le croisement du pur-sang avec de bonnes juments de demi-sang et le même croisement«à l'envers » donnent infailliblement des produits très améliorés.Ce n'est pas ces croisements qui sont mauvais en eux-mêmes, mais les croisements mal faits. L'étalon arabe, lorsqu'on peut s'en procurer de bons, est incontestablement l'améliorateur par excellence si on lui donne des juments ayant déjà de belles lignes et de la taille. On a souvent dit, et j'ai cru moi-même autrefois, que ses produits sont généralement plus grands que lui;mais je suis revenu de cette opinion;je crois aujourd'huique son rôle se borne à harmoniser les formes et à donner de la densité aux tissus, et que les chevaux issus de lui sont généralement mé- diocres, surtout comme taille, lorsque la mère est elle-même petite et de race commune. On peut toutefois se servir de l'étalon arabe pour un premier croisement en vue d'améliorer ensuite les produits par l'étalon de pur sang anglais ou de demi-sang. Si les courses,ainsi que je l'ai dit plus haut, ne permettent pas actuellement de jugerles meilleurs chevaux, elles donnent cependant des indications dont il est bon de tenir compte — avec beaucoup de réserve — et elles ont du moins cet im- portant résultat de faire produire des pur-sang et des trot- teurs qui, sans elles, auraient bientôt disparu. Le grand tort qu'on a, c'est de s'en rapporter beaucoup trop aux prix gagnés lorsqu'il s'agit de choisir des reproducteurs. Et cette critique s'adresse non seulement aux éleveurs au sujet des poulinières, mais encore au gouvernement pour les étalons.
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    L'origine des animauxétant connue, c'est surtout leurs al- lures et leur conformation qu'il faut examiner au moment des achats et leur tempérament pour les accouplements, non la vitesse qu'ils ont pu donner tel ou tel jour. La vitesse, en effet, est la conséquence toute naturelle de la conformation, et aussi du tempérament, lequel résulte de la nourriture et de l'entraînement; elle est, d'ailleurs, essentiellementvariable selon l'état de santé de l'animal, la manière dont il est conduit et mille autres circonstances accidentelles. Les étalons et les poulinières bien conformés et marchant bien, quand même ils n'auraient pas eu de grands succès dans les courses, seront bien plus propres à produire des chevaux de premier ordre et depremière vitesse que ceux qui pécheront par des défauts de conformation,des tares gravesou des allures défectueuses. Ceci m'amène à dire un mot des tares. Voyant qu'il est très difficile de trouver des chevaux de pur sang non tarés, les hommes de sport prétendentaujourd'huiqu'il n'y a pas lieu de s'en inquiéter et qu'il faut seulement juger le cheval d'après « la manière dont il marche ». Cette opinion ne man- querait pas de justesse et serait même très pratique, car la nature des mouveménts révèle précisément l'existence des tares graves et des défauts de conformation;mais il faudrait alors examiner les allures au point de vue de la régularité, et malheureusement, depuis quelques années, les maîtres ès locomotion eux-mêmes, pour des querelles de clocher, sem- blent se plaire à embrouiller de plus en plus leurs théories à ce sujet. Il faudrait, dans l'examen des reproducteurs, s'en tenir strictement aux définitions classiques bien connues du pas, du trot et du galop."Toutes les fois que les allures ne sont pas conformes à ces définitions, c'est qu'il y a quelque défaut physique. Si l'on ne veut considérer que la vitesse dont un cheval est capable, sans s'occuper autrement de la « manière dont il marche », il est certain qu'on ne pourra faire un bon choix; quant à la vitesse même qui aura été obtenue en course, où les allures sont souvent forcées, elle ne saurait être transmissiblepar hérédité.
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    La véritableorigine debeaucoup de tares est encore peu connue. Je crois que la similitude des tempéraments du père et de la mère contribue puissamment à leur transmission. D'un autre côté, comme elles apparaissent rarement avant que l'animal commence à travailler, il est incontestable qu'elles sont dues bien souvent au travail excessif et prématuré auquel les chevaux de course surtout sont astreints. Aussi tous les hommes de sport devraient-ilsse ranger à l'avis unanime des hippologues et des vétérinaires, et demander qu'on ne fît plus courir les chevaux aussi jeunes; on pourrait alors sans incon- vénient élever beaucoup les poids. Les chevaux capables de porter un fort poids sont en effet les seuls qui conviennent, principalement en vue de la production des chevaux de guerre; et c'est pour cela aussi que les courses au trot montées peuvent seules fournir au gouvernement de bons étalons de demi-sang, à la condition toutefois que, au moins au moment de l'achat, on exige la parfaite régularité de l'allure, c'est- à-dire le trot en deux temps, tous les autres étant absolument défectueux. Par ces moyens, on exclurait bientôt des haras tous les animaux tarés et ceux qui manquent de force. Certes, pour répondre à une appréciation publiée derniè- rement dans un journal de sport, « ce n'est pas l'attelage qui allonge ou déforme le dos du cheval(voir la France chevaline du 27 oct. 1894), mais c'est lui qui permet d'utiliser des che- vaux dont le dos est défectueux; et si le poids du cavalier enselle les jeunes chevaux dont le dos et le rein manquent de force, n'est-ce pas une raison de plus pour soumettre les trotteurs aux épreuves montées, afin qu'on puisse juger la résistance de leur dos, de leur rein et aussi celle de leurs membres? Quant à ceux qui contestent l'aptitude du pur-sang à trotter et, par suite, à produire des trotteurs, ils me permet- tront d'être d'un avis tout opposé. Que l'on consulte tous les hippologues sans exception, on n'en trouvera pas un qui vante pour le trotteur des qualités qui ne soient pas exacte- ment celles du cheval de selle et du galopeur. Tout ce qu'on
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    peut dire, c'estque certains défauts — tête trop grosse, enco- lure trop courte, épaule trop droite — sont moins graves chez les premiers;mais ils ont toujours des défauts. L'apti- tude à courir vite et longtemps est héréditaire,en ce qu'elle résulte, comme je l'ai dit, de la conformation et du tempé- rament donnés par les ancêtres; mais le dressage seul développe cette aptitude dans le sens du trot ou du galop, sans que le travail spécial fait par les ascendants ait aucune influence. Il est évident pour moi qu'un fils de trotteurs trottera ou galopera nécessairement plus vite qu'un cheval sans origine; mais je prétends qu'il pourrait aussi bien galoper que trotter. Il est facile d'en avoir la preuve en entraînant au galop, sans jamais les laisser trotter, des fils de trotteurs, et vice-versd. Pour ma part je suis convaincu que les pur-sang de bonne conformation l'emporteront toujours sur les demi-sang, au trot comme au galop, pour la vitesse comme pour la beauté des mouvements. On propose sans cesse de nouveaux moyens pour encou- rager l'élevage. Il n'en est pas de meilleur que les courses et il n'est pas de meilleur étalon que celui de pur sang;mais il faut que les prix soient donnésà ceux qui sont vraiment les plus capables d'améliorer la production des chevaux de ser- vice et particulièrement des chevaux de guerre. Pour cela, il faut qu'ils portent en course au moins 75 kilos. Qu'on donne les prix aux plus vites, rien de mieux;mais il est indispensable d'éliminer, quelle que soit leur vitesse, ceux qui ne peuvent porter sur leur dos qu'un enfant. Tous les encouragements donnés directement aux éleveurs resteront sans effet tant que les courses ne fourniront pas les étalons dont on a besoin. Si la race actuelle de pur sang doit un jour disparaître— ce dont il n'est guère permis de douter — elle ne pourra être remplacée que par celle des demi-sang d'aujourd'hui ayant atteint plus de distinction et parmi lesquels on choisira pour reproducteurs les plus parfaits comme origine, conformation et allures. C'est vers ce but que doivent tendre dès mainte-
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    nant nos efforts,et je crois que pour, l'atteindre il serait fort utiled'inscrireàl'avenirau stud-bookdupur-sang tous les che- vaux et juments qui, ayant eu pendant quatre générations successives un ancêtre de pur sang, pourraient justifier de 31/32 de sang. Ainsi, nous aurions indéfiniment une race de chevaux se renouvelant sans cesse et toujours perfectible, se rapprochant, selon les besoins, de tel ou tel idéal que tout homme de cheval peut concevoir. Cet idéal, autrefois, c'était le cheval,arabe grandi, le cheval de selle plus distingué, avec des alluresplus rapides, et c'est ainsi qu'on a créé le pur-sang anglais:aujourd'hui c'est le pur-sang plus étoffé, plus robuste, régénéré par la sélection ou par d'habiles croisements avec des races plus communes auxquelles il donnera son élégance de formes et son énergie. IV J'ai intitulé cette étude:l'Élevage des chevaux de luxe et, j'ai dit qu'elle s'adresse surtout aux riches propriétaires, qui seuls peuvent donner à notre production l'élan et la direction qui manquent. En effet, ce n'est pas en faisant des chevaux pour l'armée que les éleveurs peuvent espérer gagnerbeaucoup d'argent, et l'on aura beau les y pousser, ils resteront sourds à tous les appels, et ils auront raison. La prétention de la remonte d'écrémer notre population chevaline pour les prix qu'elle peut offrir serait tout à fait exorbitante. Ce que les éleveurs doivent s'efforcer de produire,c'est le cheval de luxe et l'étalon, qui atteignent des prix très élevés. Mais ceux qui ne possèdent que peu de chevaux ne pourraient réussir; alors même qu'ils auraient de temps en temps quelques ani.. maux remarquables, ils seraient presque toujours obligés de les vendre bien au-dessous de leur valeur, faute de débouchés. Au contraire, de grands établissements réunissant d'un seul coup les plus belles poulinières, produisantun grand nombre de chevaux de premier ordre,faisant connaître, dans les con-
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    cours et parla publicité, leur élevage exceptionnel, verraient certainement venir à eux un grand nombre d'acheteurs de tous les pays. Or, on sait que les très bons chevaux se ven- dent couramment en Amérique de 50000 à 100000 francs, et atteignent jusqu'à 150,200 et 250000 francs. Chez nous- même, est-ce que les riches amateurs, s'ils étaient vraiment hommes de cheval, devraient avoir d'autres chevaux de selle et même d'attelage que des pur-sang comme ceux qu'on voit adjuger au Tattersall de 20 à 60000 francs? Est-ce qu'ils laisseraient ces jeunes chevaux, qui ont déjà fait leurs preuves, être montéspendant une ou plusieurs années encore par des jockeys avant de passer aux haras ou. chez l'équa- risseur ? Si nous prenions en France l'initiative d'une nouvelle réglementation des courses, si les chevaux ne passaient pas à l'entraînement avant l'âge de quatre ans, si on leur faisait porter un poids suffisant, notre production serait bientôt supérieure à celle des autres pays. Les Américains, qui font si intelligemmentde grandes dépenses pour l'élevage,mais qui commettent de grosses erreurs en ne recherchant chez leurs chevaux que la vitesse et en négligeant les courses au trot montées pour les courses attelées, s'empresseraientde recou- rir à nos produits pour améliorer les leurs. L'exemple une fois donné, nos moindres cultivateurs ne manqueraient pas de le suivre dès qu'ils en connaîtraient les résultats, surtout lorsqu'ils verraient que dans les grands domaines on divise les prairies et que, par conséquent, ils peuvent eux-mêmes, par les moyens que j'ai indiqués, élever sur quelques hectares de terre un nombre relativement con- sidérable de chevaux. S'ils ne pouvaient donner à ces ani- maux des soins aussi réguliers que dans les grands établisse- ments, ils essaieraient du moins de se rapprocher le plus possible des modèles qu'ils auraient sous les yeux; au besoin ils vendraient leurs poulains dès le sevrage aux grands éle- veurs, et ceux-ci exerceraient la plus utile influence sur la production de tout le pays, en dirigeant le choix des étalons
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    et des poulinières,et en exigeant les cartes d'origine de tous les poulains qu'ils achèteraient1. Qui peut le plus peut le moins. Il est évident que, lorsqu'il y aura chez nous abondance de chevaux de luxe, la remonte ne sera pas embarrassée pour trouver sur notre territoire un nombre plus que suffisant d'animaux de bonne origine et bien élevés; et comme cesanimaux seront ceux que les marchands auront dédaignés, elle n'aura pas à les payer plus cher que ceux d'aujourd'hui qui valent beaucoup moins. Ce qui est certain, c'est que notre sol et notre climat sont des plus favorables à l'élevage du cheval et qu'au point de vue du sport nous sommes aussi avancés que les Anglais et les Américains. Si, profitant de l'enseignement de nos anciens, nous savons l'approprier aux exigences actuelles, il nous est facile de donner à notre élevage une direction nouvelle et de surpasser tous nos rivaux. La France peut et doit produire les meilleurs chevaux du monde, comme elle produit les meilleurs vins, et non seulemeni subvenir à ses propres besoins, mais fournir à ceux des autres pays et trouver dans cette industrie une source de grandes richesses qui la rendraient doublement redoutable au point de vue mili- taire. Pour cela, il ne manque que quelques hommes résolus et persévérants, ayant foi dans les saines doctrines, disposés à tout diriger par eux-mêmes, à prendre de préférence comme chefs d'écurie et comme grooms, au lieu d'Anglais attachés à des pratiques routinières, de simples paysans français auxquels ils apprendront leur métier. La tâche est noble et séduisante. Mais il faut aussi ranimer chez nous le goût du cheval. Je joins donc ma voix à celle de tous les maîtres illustres qui m'ont précédé, pour demander au gouvernement de favo- 1. A propos de cartes d'origine, il serait très nécessaire, pour éviter des abus déplorables, que, sous peine de nullité de la carte, celle-ci fût endossée successivement par les différents propriétaires du cheval, avec mention du lieu et de la date de chaque vente.
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    riser le pluspossible l'équitation et de lui donner aux yeux de tous la place qui lui appartient parmi les arts auxquels notre pays doit une bonne part de sa grandeur et de sa richesse.
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    arrivèrent à leurstins, d'abord parce que tout moyen finit ordinairement par réussir quand il est employé avec énergie et persévérance, ensuite parce que les chevaux de cette époque, plus lourds, plus communs que nos chevaux de sang d'aujourd'hui, avaient un système nerveux moins irritable. Bientôt les cavaliers les plus adroits et les plus réputés songèrent à formuler des règles, écrivirent les premiers traités d'équitation et de dressage. Ces livres, qui ne pouvaient émaner que d'artistes passionnés, sont pleins d'admirables qualités; et pourtant,comme les connaissances étaient encore très imparfaites, comme l'expérience de chaque jourvient sans cesse détruire celle de la veille et rectifier toute doc- trine, la plupart des procédés d'abord enseignés ont été depuis abandonnés ou considérablement modifiés. Peu à peu des progrès s'accomplirent:on construisit des manèges; on préconisa pour le dressagela patience et la dou- ceur; l'enseignement se fit d'une manière plus méthodique. Mais alors les rivalités surgirent entre les maîtres:chacun voulant faire prévaloir sa méthode, ce fut à qui, pour se mon- trer plus instruit, plus habile que les autres, renchérirait sur les préceptes de ses devanciers et de ses rivaux1; on voulut spécifier, détailler chaque mouvement, chaque effet des aides, indiquer un remède spécial pour chaque cas particulier: on chercha la petite bête! on inventa un nombre incalculable d'instruments plus bizarres les uns que les autres, dont il aurait fallu au moins un pour chaque cheval. Et des discus- sions à n'en plus finir s'élevèrent sur toutes ces minuties! L'enseignement fut donné avec une telle lenteur que les élèves se dégoûtèrent des leçons et préférèrent s'adonnerà la simple pratique. Les Anglais marchèrent les premiers dans cette dernière voie et, s'ils s'y égarèrent, il faut reconnaître qu'ils ouvrirent à l'équitationun pays nouveauqu'il reste maintenantà exploiter. Aimant tous les exercices au grand air, ils mirent en honneur i. N'en est-il pas de même dans la philosophie, dans la médecine, dans toutes les sciences, dans tous les arts?
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    les courses, produisirentl'admirable race des chevaux de pur sang, la plus belle qui ait jamais existé en aucun pays, renon- cèrent complètement à l'équitation d'école pour ne s'appli- quer qu'à monter hardiment et à développer le plus possible la rapidité des allures. En revenant ainsi à l'empirisme, ils avaient toutefois,et ceux qui les ont suivis ont, comme eux, gardé sans s'en douter quelque chose des préceptes qui nous viennent des anciens maîtres et qui, plus ou moins déna- turés, se transmettent quand même par la tradition. Aujour- d'hui on fréquente peu le manège, on ne prend pour ainsi dire plus de leçons, mais les parents, les amis plus expéri- mentés donnentaux débutants, un peu à tort et à travers,des conseils dont ceux-ci apprennent à leurs dépens à faire chaque jour un meilleur usage; et c'est ainsi que nos jeunes sportsmen parviennent tant bien que mal à se tenir en selle et à diriger leurs chevaux. Les abus se corrigent par les abus. Je crois quel'équitation est actuellement— comme beaucoup d'autres choses-dans une période de transition etqu'on reconnaîtra bientôt que la plupart des accidentsqui arrivent aux hommes et aux chevaux, surtout sur les hippodromes,proviennent de ce qu'on néglige trop les règles qui, si elles doivent être simplifiées le plus pos- sible, n'en sont pas moins indispensables. Il y a de nos jours un grand découragement parmi les éle- veurs, les maîtres de manèges et tous ceux qui tirent parti du cheval. Ils semblent craindreque, malgré la vitesse plus grande que lui ont donnée le choix des reproducteurs et l'entraîne- ment en vue des courses, cet animal devienne un produit inu- tile qui bientôt sera tout à fait remplacé parla vapeur, l'élec- tricité, la bicyclette et tous les engins nouveaux que l'avenir nous montrera. C'est là, bien certainement, une crainte chi- mérique. Les chemins de fer, les tramways ne peuvent servir qu'à transporter d'un point à un autre une collection d'indi- vidus suivant un itinéraire invariable;le cheval restera tou- jours indispensableà ceux qui, ayant quelque souci du con- fort, voudront accomplir agréablement un trajet quelconque
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    au gré deleur fantaisie. La bicyclette est assurément un moyen très pratique de locomotion, qui permet de faire rapi- dement et à peu de frais beaucoup de chemin;elle peut exciter aujourd'hui, à ce point de vue, un grand engouement, mais elle restera le partage de ceux qui voyagent pour leurs affaires et des petits bourgeois désireux de prendre l'airle dimanche, de s'offrir un peu d'exercice et de distraction à bon marché. Les gens du monde ne l'adopteront jamais, et ceux mêmes qu'elle a pu séduire comme un amusement nouveau ne s'en serviront guère qu'à la campagne pour fairevisite en catimini à des amis intimes. L'attitude et les mouvements disgracieux du bicycliste, la laideur de l'instrument qu'il monte, les acci- dents un peu ridicules auxquels il s'expose, le costume par trop négligé qu'il doit adopter, l'impossibilité d'emporteravec soi des vêtementsde rechange, le peu d'intérêt qu'offre la con- duite de la machine, les excès de toutes sortes qu'entraîne cet exercice et qui sont absolument le contraire d'une bonne gym- nastique, voilà autant de causes, sans parler d'une foule d'autres, pour lesquelles il est impossible que l'usage de la bicyclette devienne jamais un sport élégant, surtout pour les femmes. Ai-je besoin d'ajouter que, quels que soient les ser- vices que puisse rendre en temps de guerre cet ingénieux véhicule, il ne remplacera jamais les chevaux, dont l'armée continuerade faire une grande consommation tant que la paix universelle ne sera pas établie, tant qu'il y aura des rivalités entre les hommes et entre les peuples, c'est-à-dire, bien pro- bablement, tant que la terre continuera de tourner. Mais plus le public se servira des chemins de fer, des tramways et des .vélocipèdes, plus les chevaux deviendront des objets de luxe, plus il faudra par conséquent augmen- ter leurs qualités d'origine, de conformation et d'allures. L'homme ayant aujourd'hui des moyens de transport plus rapides, il n'est pas nécessaire d'accroître à l'excès la vitesse des chevaux:ce qu'il faut leur garder, c'est la parfaite régu- larité de leurs mouvements, si beaux, si brillants toujours quand, sans les forcer, on sait en développer habilement
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    Fétendue et larapidité ou en augmenter la cadence et l'éléva- tion. Bien au contraire de la bicyclette, l'équitation est un sport éminemment hygiénique et intéressant, une gymnastique ex- cellente; elle exerce, presque aussi également que la marche, toutes les parties du corps, fortifie tous les organes, occupe agréablement l'esprit et forme le jugement en obligeant le ca- valier à réfléchir, à raisonner; montre l'homme dans une atti- tude noble, aisée, gracieuse, ne fatigue que les débutants et ceux qui montent sans principes comme les jockeys qui, sous prétexte de respirer avec plus de facilité, prennent précisément l'attitude la plus défavorable au bon fonctionnementde l'ap- pareil respiratoire et s'exposent, par leur maladresse et par leur mauvaise tenue, à des accidents souvent fort graves. Si les écoles d'équitation sont trop abandonnées de nos jours, ce n'est pas, comme je l'entends dire de tous côtés, parce qu'on préfère s'adonneràla bicyclette, mais parce qu'on trouve l'étude de l'équitation entre quatre murs trop longue et trop ennuyeuse et parce qu'on n'apprend guère au manège l'équitation d'extérieur. Il faudrait donc simplifier l'enseignement du manège, de manière à faire faire aux élèves des progrès aussi rapides que possible et à les mettre promptement en état de figurer hono- rablementdans les réunions hippiques,chasses à courre, etc., qui plaisent à tant d'amateurs. Il faudrait encore pouvoir en- seigner la mise en pratique des principes donnés, c'est-à-dire enseigner la conduite du cheval aux grandes allures, le saut des obstacles, faire en un mot ce que l'on fait très bien à Sau- mur, mais le faire encore mieux en confiant cet enseignement à des hommes qui fussent non-seulement d'habiles écuyers, mais encore de véritables professeurs. Les jeunes gens ver- raient alors l'utilité de ces leçons, et ils reviendraientsouvent à l'Ecole pour se perfectionner. Évidemmentchaque manège ne peut avoir une installation suffisante pour répondre aux besoins que je viens d'indiquer et qui sont sans aucun doute ceux de notre époque. Cela est
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    d'autant plus fâcheuxque les professeurs eux-mêmes qui, en dehors du manège et de la promenade, ne font pas de sport ont, aux grandes allures, une tenue un peu guindée; de quoi les gens du monde se font un argument contre leur ensei- gnement. Mais il est certain qu'après quelques jours de pra- tique, ces mêmes écuyers et tous les cavaliers qui ont suivi de bonnes leçons pratiqueraient incomparablement mieux que la plupart de nos sportsmenle genre d'équitation où ceux-ci se croient très habiles. Pourquoi ne fonderait-on pas à Paris une grande école d'é- quitation moderne où les différents manèges amèneraient à des jours convenus leurs élèves? Cet établissementse compo- serait d'un vaste manège très bien aéré, où une vingtaine de cavaliers pourraient s'exercer en même temps chacun pour son compte et exercer leurs chevaux sous la direction de maîtres expérimentés. Le manège serait entouré d'un prome- noir pour les spectateurs, élevé de 3 ou 4 mètres au-dessus du sol. Tout autour du promenoir il y aurait une piste com- muniquant avec le manège. Les cavaliers pourraient donc, après avoir préparé quelques instants leurs chevaux dans ce- lui-ci, passer sur la piste pour les entraîner au trot ou au galop ou leur faire franchir des obstacles semblables à ceux du concours hippique, revenir au besoin au manège afin de triompher, par un travail rationnel, des résistances qu'ils auraient rencontrées et constater ensuite, par les résultats qu'ils obtiendraient, l'utilité de cette bonne méthode. La piste étant parfaitement close, et les obstacles, facilement démon- tables, pouvant en occuper toute la largueur et être abaissés ou élevés à volonté, il serait facile de suivre une sage progres- sion. Les jeunes chevaux prendraientainsi l'habitude de passer franchement partout sans jamais se dérober, même lorsqu'on laisserait plus tard un espace vide de chaque côté de l'obstacle. On sait que dans les concours il arrive souvent que de très bons chevaux montés par de bons cavaliers se présentent fort mal, parce que, faute d'une installation suffisante, les proprié- taires n'ont pu les préparer convenablement. Sous ce rapport,
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    MONTIGNY Commandant le CarrouselLouis XV au Concours Hippique à Paris (1887
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    les cavaliers militairessont beaucoup plus favorisés que les civils. L'établissement tout entier étant couvert, les sportsmen pourraient le fréquenter par tous les temps. Dans la mau- vaise saison on irait y faire la promenade quotidienne au lieu d'aller au Bois. A certaine heure, ou seulement à certains jours, ce serait un lieu de réunion mondaine qui ne manque- rait pas d'attraits. On pourrait y organiser de temps en temps des reprises de manège, des courses avec prix, des exposi- tions, des conférences hippiques, des ventes de chevaux aux enchères. On sait la vogue dont jouit chaque année à Paris le concours hippique: pendant trois semaines le Palais de l'Industrie ne désemplit pas. Les épreuves qui se succè- dent sans interruption deviennent à la longue un peu mono- tones et fatigantes; mais on ne veut pas manquerune journée, et l'on persiste bravement jusqu'au bout. Les séances de l'École d'Equitation moderne, qui seraient comme les répé- titions intimes de la grande fête annuelle, seraient peut-être encore plus attrayantes parce qu'on serait moins nombreux, qu'on ne s'y retrouverait que de temps en temps et qu'on assisterait à lapréparation des chevaux. L'Ecolemoderne de Paris servirait de modèle à d'autres du même genre en pro- vince, où les terrains coûteraient moins cher et où l'installa- tion pourrait d'ailleursêtre moins luxueuse, commel'est, par exemple, celle des concours hippiques régionaux comparée à celle du Palais de l'Industrie. Le progrès en équitation ne consiste pas, comme le pensent quelques écuyers, dans un retour vers la méthode Baucher ou aucune autre, si ce n'est peut-être celle du comte d'Aure légèrement modifiée. Il ne faut pas songer à faire de la masse des cavaliers des écuyers de cirque; il ne faut surtout pas compliquer le dressage des chevaux par d'inutiles assouplis- sements à la cravache, etc.,etc.Mais il ne faut pas croire non plus que l'équitation peut s'apprendre sans maître. Le comte de Montigny disait du « passage» que ce n'est pas une fin, mais un moyen. Cette appréciation fort juste peut s'appliquer
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    à tout letravail de manège, aussi bien pour l'instruction du cavalier que pour le dressage du cheval. On ne doit, dans la pratique, y consacrer que le temps strictement nécessaire, mais ce travail est indispensable. Il faut que tous les chevaux de selle, même les chevauxde course, soient très bien mis aux trois allures, y compris les mouvements de deux pistes au pas et au petit trot, le reculer, les départs légers au galop, afin qu'ils puissent manœuvrer facilement sous le cavalier. Alors le travail à l'extérieur se fera beaucoup mieux, les allures pourront être développéesavec bien moins de fatigue et les chevaux pourront passerpartout avec bien moins d'accidents. Les cavaliers qui n'ont pas reçu de bons principes au ma- nège— et je ne parle pas ici de ceux qu'on voit le dimanche à Robinson, dont j'ai d'ailleurs plusieurs fois observé les efforts intelligents quoique maladroits, mais bien d'un grand nombre de sportsmen français très connus et de presque tous les Anglais — ont une très mauvaise main et une tenue en selle déplorable, malgré une certaine aisance acquise par la pratique. En général,ils ont les étriers trop courts, y cher- chent une solidité d'assiette qu'on ne peut obtenir que par l'étreinte des cuisses et des genoux, ne savent pas faire usage de leurs jambes pour déterminer les changements de direc- tion et d'allure, donnent souvent, sans le vouloir, des à-coup à la bouche du cheval; au trot à l'anglaise, ils reviennent sur la selle deux fois au lieu d'une à chaque temps, faute de s'en- lever assez haut, inclinenttrop le haut du corps en avant et élèvent la tête au lieu de rapprocher le menton du col; au galop,ils se penchent encore plus en avant, sautent sur la selle à chaque pas, arrondissent les épaules, balancent les bras. Tous ces défauts sont précisément ceux de tous les commençants à leurs premières leçons. Ce qui est plus regrettable encore c'est que des cavaliers justement réputés, ayant au manège et à la promenade la tenue la plus correcte, croient devoir adopter le genre anglais lors- qu'ils montent en course ou dans un concours. On les voit alors raccourcir leurs étriers, les chausser jusqu'aux talons,
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    au risque d'êtretraînés par leurs chevaux en cas de chute toujours possible, tenir les coudes écartés du corps, et faire sans raison de grands mouvements de rendre et reprendre, ou appuyer les mains de chaque côté du garrot, ce qui rend impossible toute action juste de la main et, par conséquent, n'est admissible en aucun cas, jeter le corps en avant et en arrière en abordant et en franchissant les obstacles, pousser leurs chevaux à fond de train, croyant ainsi les empêcher de se dérober, adopter comme chic suprême le geste de lever un bras en l'air en laissant glisser les rênes pendant le saut, se recevoir eux-mêmes sur les étriers, les jambes tendues en avant à la fin du saut, au risque de faire une chute terrible si l'étrière vient à se rompre, accomplir enfin mille excentricités de toutes sortes. Que dis-je? Au manège même, j'ai vu d'habiles écuyers travailler les mains basses alors que l'encolure de leurs che- vaux manquait d'élévation, peser du côté droit sur la selle pendant les pas de côté à gauche et pendant le galop sur le pied gauche, balancer le corps et les jambes au pas et au trot espagnolset faire de grands gestes chaque fois qu'ils voulaient obtenir un changement de pied au galop. Ceux qui ont quelque expérience de l'enseignementde l'é- quitation savent combien il faut d'attention et de patience au professeurpour habituerles commençants à garder une bonne position, combien il faut leur répéter souvent de tenir la tête droite et bien dégagée des épaules, de laisser tombernaturel- lement les épaules en élargissant la poitrine, de tenir les coudes immobiles, de bien descendre les cuisses sans effort et de fixer les genoux, afin que s'ils perdent l'étrier il n'en ré- sulte aucun dérangement d'équilibre, etc., etc. Quant à la main, ce n'est que par une longue pratique, une attention constante et aussi une sorte de sentiment inné qu'on arrive à s'en servir avec toute la justesse et la finesse désirables, et il faut les leçons d'un bon maître pour qu'on apprenneà donner à l'animal qu'on monte le port d'encolure et de tête qui con- vient selon la conformation de chaque cheval et selon la rapi-
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    dité des allures,de manière à rendre ses mouvements harmo- nieux et à lui faire dépenser, avec le moins de fatigue possible, toute l'énergie dont il est capable. Il est vrai de dire qu'il y a un grand désaccord entre les maîtres sur une foule de questions;que les uns sont partisans des étriers courts, tandis que les autres les veulent longs, etc., etc. Cela sans doute ne contribue pas peu à détourner les élèves de toute étude au manège. Ils se disent que, puisque leurs professeurs ont des avis si différents, c'est qu'ils ne sont pas bien sûrs de ce qu'ils enseignent et que par la pratique seule on peut arriver à des résultats suffisants. Mais il est certain qu'on reconnaîtra toujours, à sa seule position en selle, le cavalier qui a reçu de bons principes; que, dans toutes circonstances, il saura mieux qu'un autre tirer parti d'un cheval quelconque et qu'il aura toujours infiniment plus de chances d'échapper aux accidents qui arrêtent au milieu de leur carrière tant de sportsmen pourtant des mieux doués et des plus intrépides. C'est pour celaque plus j'yréfléchis,plusilme semble qu'il est nécessaire d'adopter partout en France un enseignement unique, officiel, en s'inspirant de ce qu'il y a de bon danstout ce qui a été publié jusqu'ici. On a fait cela en Allemagne, en Autriche. Les Belges, à leur tour, plus éclectiques encore, ont rédigé une méthode qui est jusqu'ici, selon moi, la plus claire et la plus complète de toutes. Notre pays qui, depuis la Renaissance, a toujours tenu le sceptre de l'équitation, qui a inspiré toutes les méthodes publiées à l'étranger, ne saurait se laisser distancer par ses voisins, et s'il a tant tardé, c'est sans doute pour produire enfin l'œuvre qui fixera pour long- temps les règles d'un art que tant de maîtres français ont illustré. Il ne manque pas dans notre cavalerie d'excellents écuyers auxquels tous rendent hommage; les écuyers civils ne jouissent pas comme eux du prestige de l'uniforme et des cérémonies militaires; il serait juste du moins de ne pas mé- connaître leurs utiles et consciencieux travaux:ils ont plus de liberté pour faire des expérienceset pour exprimer leurs idées
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    M. LE GÉNÉRALL'HOTTE Alors Colonel, Écuyer en chef à l'École de Cavalerie.
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    et c'est sansdoute pour cela que notre pays leur est particu- lièrement redevable d'avoir fondé en France et perfectionné l'art équestre. Quand nous posséderonsà Paris une grande école moderne rappelant celle de Versailles, quand les écuyers civils et les écuyers militaires, au lieu de se traiter en rivaux, uniront fraternellement leurs efforts pour mettre au jour la méthode qu'on attend, alors les manèges civils seront plus utiles encore à l'armée, et l'équitation française, plus belle et plus correcte que jamais, répondra vraiment à tous les besoins et permettra de tirer du cheval tous les services qu'il peut rendre et aussi toutes les jouissances incomparables qu'il peut donner aux hommes capables de les apprécier.
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    HYGIÈNE DES CHEVAUXEN ROUTE Les longues routes à cheval ou en voiture sont un moyen plus sûr encore que les courses de juger les vraies qualités des chevaux, puisqu'elles permettent de constater non seule- ment la vitesse qu'ils peuvent donner de temps en temps sur un bon terrain, mais encore la manière dont ils résistent par tous les temps à des marches prolongées, l'état général de leurs forces et de leur santé, l'influence qu'exerce la fatigue continue sur les allures et sur l'appétit: autant de sujets d'étude fort intéressants pour tous ceux qui veulent jouir intelligemment de « la plus noble conquête ». Pour obtenir chaque jour d'un cheval quelconque la plus grande somme d'efforts qu'il peut donner, et cela sans l'épui- ser, il faut savoir comment le préparer, le conduire, le soi- gner. Or, l'expérience m'a appris que les procédés générale- ment employés jusqu'ici sont fort défectueux. L'expérience m'a appris que. cela est bientôt dit, et les
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    écrivains abusent peut-êtrequelquefois de ce préambule. Aussi je crois devoir faire connaître tout d'abord en quoi consiste mon expérience personnelle. Engagé volontaire en 1868, je fis avec mon régiment plu- sieurs routes à cheval et la première partie de la guerre de 1870. Après la guerre, je quittai l'armée pour m'adonner entièrement à la pratique de l'équitation et à l'étude du che- val. Depuis une vingtaine d'années, j'ai fait tous les ans, à cheval ou en voiture, plusieurs longs voyages, l'un avec trois chevaux dont deux pur-sang, un autre de 700 lieues en 70 jours avec une jument anglo-normande âgée de quatre ans, etc., etc. En 1890, je partis de Châtenay avec ma jument Hope, âgée de dix-septans, et avec laquelle je voyageaisdepuis huit ans sans qu'elle eût jamais eu la moindre indisposition; j'allai de Châtenay à Lille (200 kilom.) en quatre jours, et, en arrivant,Hope remporta un prix internationalau concours hippique, dans les chevauxattelés. Je partis alors pour Ypres en Belgique, où j'eus le plaisir de visiter l'Ecole de cavalerie et d'admirer l'enseignement équestre si rationnel et si éclec- tique qui y est donné; puis j'allai à Boulogne-sur-Mer, où je restai deux mois. Je quittai Boulogne le 14 août après midi, arrivai le 14 à Étaples, le 15 à Saint-Pol, le 16 à Arras, le 17 à Péronne, le 18 à Saint-Quentin, où je m'arrêtai un jour chez des amis, le 20 à Carlepont, le 21 à Pierrefonds en pas- sant par Compiègne; le 22, je rentrai de Pierrefonds à Châ- tenay (64 kilom.). Pendant toute la route de Boulogne à Châtenay mon dog-cart contenait trois personnes, trois va- lises, manteaux, couvertures et ustensiles d'écurie. Entre Survilliers et Fosses, c'est-à-dire tout à la fin du voyage, Hope a trotté un kilomètre sans fouet en 2'6". M'étant d'abord contenté de suivre exactement les règles données par les hippologues et mises en pratique dans la cavalerie, je n'ai jamais cessé d'étudier avec grande attention les moindres incidents que j'ai vus se produire; toutes les fois que les moyens indiqués ne m'ont pas réussi, j'en ai cherché de meilleurs. Depuis plusieurs années je n'ai presque
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    plus rien changéà ceux que j'emploie et, comme ils me donnent toujours de bons résultats, j'ai pensé que toutes les personnes qui voyagent pour leur plaisir ou par nécessité, et particulièrement MM. les officiers de cavalerie, pourraient tirer profit de l'expérience d'un homme qui n'a jamais eu d'autre souci en route que d'étudierle cheval et les meilleurs moyens de le soigner, et qui, sans aucun esprit de dénigre- ment,donne ses théories pour ce qu'elles valent, souhaitant seulement que d'autres en profitent. 1 AVANT LA ROUTE Aucun cheval ne résiste mieux à toutes les fatigues, à toutes les privations, à toutes les intempéries que le cheval de pur sang bien constitué et convenablementsoigné; et plus un cheval a de sang, plus il est en état de supporter une longue route. Si l'on prétend généralement que le pur-sang est délicat, qu'il lui faut des soins exceptionnels, c'est parce qu'on l'ac- , coutume à ces soins. Il est certain que si, au sortir d'une écurie trop chaude, où on l'a à demi étouffé sous des cou- vertures, on le laisse exposé au froid ou à la pluie, il risquera fort de tomber malade. Mais ce même animal, on peut faci- lement l'habituer à un régime tout autre et le rendre aussi robuste que n'importe quel cheval de ferme. On lui reproche aussi d'être gros mangeur, ce qui ne s'allie guère, on en con- viendra, avec une constitution délicate. Quand un animal fait un travail aussi pénible que celui des chevaux de courses, il faut le nourrir en conséquence; à travail égal, je n'ai ja- mais vu les chevaux de pur sang manger plus que les autres, et il est bien permis de croire que les propriétaires peuvent se tromper s'ils jugent l'appétit de leurs chevaux d'après les notes qu'ils payent au marchand d'avoine.
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    Avant d'entreprendre uneroute ou de soumettre l'animal à un travail pénible quel qu'il soit, il faut attendre que sa croissance soit complètement achevée et que tous ses tissus aient pris de la force. Contrairement à l'opinion que professent nos modernes sportsmen, je prétends qu'en règle générale il est impossible de juger un cheval avant l'âge de cinq ans, quelle que soit son origine et quelque nourriture qu'on lui ait donnée depuis sa naissance. Il y a certainement des chevaux qui sont formés plus tôt, mais ceux-là ne sont pas toujours les meilleurs. Voilà pourquoi je ne cesserai de répé- ter que l'organisation et la réglementation des courses sont fort défectueuses. Le cheval de courses, tel que nous le voyons aujourd'hui, supporte des fatigues considérables, d'abord parce que, simple machine,il est bien obligé de fonc- tionner comme l'exige le mécanicien, ensuite parce qu'il a de grandes qualités originelles; mais il est loin de faire à trois ans ce qu'il pourrait faire à cinq ou à six. On ne peut donc pas le juger à sa valeur et je suis convaincu que beau- coup de ceux dont la croissance est plus tardive et qui, pour cette raison, « claquent » pendant l'entraînement, seraient devenus plus tard bien supérieurs aux autres. On dit, je le sais, que « la mère des chevaux n'est pas morte », mais il n'est pas moins vrai qu'on la tue tous les jours, et il est déplorable, dans notre pays où tout le monde reconnaît qu-e les res- sources en chevaux sont insuffisantes, de les voir gaspiller comme on le fait. Sans parler de tous les excellents chevaux qui ne résistent pas à des épreuves prématurées, ceux qui passent pour y avoir résisté et qui sont achetés comme éta- lons, ne sont-ils pas le plus souvent couverts de tares? « Ça ne les empêche pas de marcher, dit-on; et ils se refont par le repos. » Mais peut-on prétendre qu'ils marchent mieux ou même aussi bien que s'ils n'étaient pas tarés, et que le repos puisse réparer toutes les lésions qu'ont subies les différents organes? Et croit-on qu'un animal dont les organes sont en mauvais état soit l'idéal des reproducteurs? La seule raison qu'on donne pour faire courir les chevaux
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    aussi jeunes, c'estque leur entretien est extrêmement coû- teux. Et, en effet, le public aurait peine à se faire une idée des sommes folles qui sont dépensées dans les grands établis- sements d'élevage. Mais j'ai montré dans mon livre l'Éle- vage, l'Entraînementet les Courses, et dans mon étude pré- cédente sur. l'Élevage des chevaux de luxe, comment on pourrait faire d'utiles économies qui permettraient aux pro- priétaires de garder leurs chevaux plus longtemps et de réa- liser de plus grands bénéfices. Si je reviens ici sur ce sujet, c'est parce que le système adopté dans les écuries de courses exerce à mon avis une fâcheuse influence sur tous les éleveurs et propriétaires de chevaux. On les excite de tous côtés à nourrir les animaux et à les préparer de bonne heure au travail, et cela assurément est très bon. Mais l'excès est en tout un défaut. Quand l'art de l'élevage aura fait des progrès, on reconnaîtra qu'en allant moins vite on ferait de meilleure besogneet que le moyen de s'enrichir n'est pas de jeter par les fenêtres l'argent qu'on a. Je crois qu'il vaudrait encore mieux, pourvu qu'on choisît de bons reproducteurs, nourrir médiocrement les poulains et les attendre plus longtemps que de les épuiser avant qu'ils aient la force de résister au travail. J'ai dit dans l'ouvrage cité plus haut, comment le jeune cheval doit être élevé, comment il doit être soustrait à toutes les causes de maladie, sans toutefois être étiolé par des soins excessifs. Les chevaux, non plus que les hommes, ne sau- raient s'habituer aux refroidissements; quelques-unspeuvent y être moins sensibles que d'autres, mais il faut les éviter à tous, surtout pendant les premières années; si robuste que soit la constitution, les refroidissements peuventtoujours avoir des conséquences funestes; les moindres rhumes affai- blissent les organes respiratoires et les rendent plus sujets à contracter de nouvelles maladies. Il en est de même pour les maladiesqui atteignent les os, les tendons et les articulations. Au contraire, un cheval qui est arrivé à l'âge adulte sans que ses organes aient souffert devient pour ainsi dire inusable.
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    Il va sansdire que le cheval avec lequel on se propose de faire une longue route doit être dressé et avoir subi un en- traînement progressif. Cet entraînement est une chose fort simple et peut même se faire en route si l'on n'est pas pressé, car il n'est pas de meilleur entraînement que les voyages. Quand on sait juger les moyens de l'animal, ne pas le surme- ner, il s'habitue ainsi peu à peu non seulement à la marche, mais aux changements de nourriture et d'écurie, aux varia- tions de température, etc. Allant constammenten ligne droite sans revenir chaque jour au même endroit, trouvant toujours sa nourriture et son repos au bout de la route, il acquiert tout naturellement l'impulsion qui fait défaut à tant de che- vaux dressés exclusivementau manège ou même sur des ter- rains peu éloignés de leur écurie accoutumée. Si donc on veut faire faire une route à un cheval âgé, il suffira de lui donner pendant quelque temps d'avance une bonne nourriture, en augmentant graduellement sa ration jusqu'à 12 litres d'avoine, 3/4 de foin, une botte de paille, et de lui faire faire, comme travail préparatoire, la moitié de ce qu'il devra faire en route, soit cinq lieues si les étapes doivent être de dix lieues, et toujours à des allures bien réglées. S'il s'agit d'une route d'entraînement,on peut partir avant même que le cheval soit en condition, en ayant soin de ne lui faire faire en commençant que de petites étapes et de lui donner du repos chaque fois qu'on voit qu'il en a besoin. Il est inutile que le cheval soit trop haut de condition u départ. Il suffit d'augmenter de jour en jour sa ration pendant la route. Mais il faut surtout se bien persuader qu'il n'y a pas de chevaux « paresseux» et qu'ils font toujours tout ce que l'état de leurs forces leur permet de faire. S'il ne vont pas aussi vite qu'on voudrait, c'est la vigueur physique qui leur manque, jamais la bonne volonté. Il serait donc aussi inutile que cruel de vouloir obtenir davantage par des coups:les pauvres bêtes marcheraient encore moins bien le lendemain.
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    II CONDUITE DU CHEVALEN ROUTE Je ne suis point d'avis que l'on parte de très grand matin, n'importe en quelle saison, à moins de nécessité. Ayant des étapes de dix lieues à faire, le mieux est de faire cinq lieues le matin de 8 heures à 10 heures et cinq le soir de 2 à 4, en faisant de préférence la plus longue distance le matin. Si l'on part de trop bonne heure, même en été, le cheval n'a pas eu assez de repos pendant la nuit; on l'a fait manger trop tôt ou il n'a pas eu le temps de digérer; il voyage, il est vrai, avant que le soleil soit très ardent, mais il attend trop longtemps son deuxième repas et ensuite il a trop chaud à l'écurie. La transpiration pendant la marche ne fait jamais de mal quand elle n'est pas le résultat d'une vitesse excessive, tandis que la transpiration à l'écurie est toujours nuisible, parce que le refroidissement lui succède sans que, le plus souvent, on y prenne garde. Autrefois je jugeais préférable de faire l'étape d'une seule traite, croyant que le cheval, après s'être reposé pendant l'après-midi et toute la nuit suivante, devait être plus frais pour repartir le lendemain. J'ai reconnu que ce système est mauvais. Lorsque le cheval a fait six ou sept lieues, la fatigue commence et le reste de la route l'épuisé. Le repos prolongé qui vient ensuite ne fait qu'engourdir ses membres. Il se fa- tigue certainement moins en faisant sept lieues le matin et six ou sept l'après-midi qu'en faisant dix lieues sans se repo- ser. C'est seulement quand l'étape n'a pas plus de huit lieues qu'il n'est pas mauvais de la faire d'une seule traite. Je ne m'occupe ici, bien entendu, que de la généralité des chevaux de service, et je laisse de côté les voyages extraordinairesac- complis par des cavaliers désireux de se faire remarquer. Ces tours de force ne sauraient, d'ailleurs, se renouveler souvent
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    avec les mêmesanimaux, si bons qu'ils soient, et je ne puis que plaindre ceux dont on exige de pareils efforts. Le seul inconvénient qu'il y ait à couper l'étape en deux, c'est qu'il faut desseller ou dételer deux fois, faire deux fois le pansage, etc., ce qui prend beaucoup de temps et donne un surcroît de travail; cependant, je crois qu'à la fin de la journée la fatigue est moins grande aussi bien pour les hommes que pour les chevaux. Quand un régiment est en route, les hommes levés de très bonne heure, fatiguéspar une longue marche, arrivant tard à l'étape, ont besoin de se réconforter eux-mêmes et n'ont pas grand goût à s'occuper d'abord de leurs chevaux; dans l'après-midi , ils ne savent que faire et se fatiguent encore à flâner dans la ville, sans but. Au besoin, je préférerais que l'on fît au milieu de l'étape une grande halte d'environ deux heures,pendant laquelle hommes et chevaux mangeraient et se reposeraient; il va sans dire que les bêtes devraient alors être constamment surveillées afin d'éviter les accidents. En voyageant ainsi, les chevaux ne font que trois repas par jour, ce qui est le plus pratique. S'ils en font quatre, il n'y a pas assez de temps pour laisser faire la digestion et marcher entre les repas. Je crois qu'il est préférable, quand rien ne s'y oppose, de donner le premier repas à 6 heures ou 6 heures 1/2 et de se mettre en route vers 7 ou 8 heures. Avant de partir il faut savoir exactement ce que le cheval a bu et mangé, examiner l'état des membres, la ferrure, s'assu- rer que toutes les pièces du harnachementsont en bon état; si quelques parties du corps ont été endolories, on a dû faire faire la veille au harnachement les réparations nécessaires; tout au moins on aura soin de placer sous la selle ou sous le harnais des morceaux de peau de mouton, ou mieux de che- vreuil qui devrontporter à côté de l'endroitblessé, de manière à éviter tout frottement sur la partie malade. La position du cavalier à cheval a une très grande impor- tance. Il ne doit pas avoir les étriers trop courts, ni être assis trop en arrière, ce qui fatiguerait considérablement et pour-
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    rait blesser lerein. C'est sur le dos, c'est-à-dire sur la partie du corps qui fait suite au garrot, que le cheval peut porter le plus de poids. Quand le cavalier est bien placésur une bonne selle, qu'il est attentif à bien régler les allures et qu'il sait se lier à tous les mouvements du cheval sans s'y abandonner nonchalamment, il ne blesse jamaissa monture. Le pansage bien fait est encore un moyen très efficace de prévenir les blessures de la selle et du harnais. J'ai souvent observé que des chevaux blessés en routeavaientété mal pansés. Pour ma * part, je n'ai jamais eu un cheval blessé sous moi pendant les étapes les plus pénibles. En partant, il faut faire au moins deux kilomètres au pas, puis deux kilomètres au trot, afin que la circulation et la respiration ne s'activent que progressivement; après quoi, on met pied à terre et l'on resserre modérément les sangles. Cette opération doit être faite avec le plus grand soin. Le cheval a dû être suffisamment sanglé au départ pour que le harnachement ne se soit pas déplacé, et il faut, lorsqu'on ressangle, éviter de tirer la selle ou le tapis de manière à re- brousser le poil ou à former des plis. Le cheval attelé n'a ja- mais besoin d'être fortement sanglé. Après avoir fait encore un kilomètre au pas, il est très bon de faire 5oo mètres au galop sur le pied droit, puis 5oo mètres sur le pied gauche, à une allure modérée et bien soutenue. Cela permet à un bon cavalier de se rendre compte de l'élasticitédes mouvements, de la souplesse des articulations, du degré de fatigue que le cheval a éprouvé la veille, du membre ou des membres qui ont le plus souffert. En même temps, cet exercice déraidit tous les muscles. Mais je reconnais que ces avantages n'existent pas pour les cavaliers médiocres, et qu'il vaut mieux interdire absolument le galop aux hommes de troupe. La vitesse de la marche peut varier de huit à douze kilo- mètres à l'heure, selon les moyens des chevaux et selon la nature du terrain. Avec ma jument Hope, je faisais ordinai- rement douze kilomètres à l'heure, et il m'est arrivé assez souvent de faire des étapes de dix à douze lieues, à raison de
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    quatorze kilomètres àl'heure, sans qu'elle en ressentit la moindre fatigue. Pour la cavalerie, neuf à dix kilomètres sont une excellente moyenne. Quand la route est plate, il est bon d'adopter comme règle de faire trois kilomètres au trot et un kilomètre au pas; si l'on est pressé, 5oo mètres au pas suffisent entre chaquetemps de trot. Quand le terrain est accidenté, il faut monter et des- cendre toutes les côtes au pas et ne trotter que sur le plat. Et, dans cette manière de monter et de descendre les côtes, il y a de grandes précautions à observer. La plupart des co- chers, commis-voyageurs,paysans, lorsqu'ils ont monté une côte au pas, reprennent le trot avant d'êtrearrivés au sommet; les chevaux y sont même tellement habitués qu'ils repartent d'eux-mêmes. Cela est très mauvais. L'animal, un peu fa- tigué, quelquefois même essoufflé par les efforts qu'il a faits en montant, doit continuer d'aller au pas pendant une cen- taine de mètres après être arrivé au point le plus élevé; le passage du pas au trot, même à plat terrain, nécessite un ef- fort de l'arrière-main; en montant une côte,cet effort est beaucoup plus considérable,et si on l'exige de chevaux fati- gués, les membres postérieurs ne tardent pas à s'user, et les mouvements se détraquent. Tousles chevaux que j'ai eus ont toujours pu monter les côtes au grand trot sans la moindre irrégularité dans les battues, et j'attribue cela surtout à ce que je les ai toujours maintenus au pas dans les montées quand j'étaisen voyage ou qu'ils faisaient un service fatigant, et à ce que j'ai eu grand soin de ne jamais forcer leurs allures sur n'importe quel terrain. Lorsqu'on passe du trot au pas, ce sont les membresantérieurs qui ont le plus à faire pour re- tenir la masse; il est donc très importantde ne jamais passer du trot au pas dans une descente. Si l'on est très pressé, ou si le terrain très accidentén'offre que peu d'occasions de trot- ter, on pourra partir au trot avant d'arriver au bas de la côte, mais à une allure modérée et bien soutenue, qu'on n'al- longera un peu qu'en arrivant sur le plat, et continuer de trotter pendant quelques instants au commencement de la
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    montée; mais, unefois qu'on a pris le pas, il faut toujours aller à cette allure jusqu'au point le plus élevé, et commen- cer de même lesdescentes. Un préjugé très répandu, même dans la cavalerie, est de croire qu'il vaut mieux marcher sur les bas-côtés que sur le milieu de la route. Cette opinion est tout à fait erronée. Assurément, le terrain mou est meilleur pour les pieds que le terrain dur, mais il est plus fatigant pour les tendons et les articulations. J'ai constaté plusieurs fois, pour ma part, qu'après un long trajet à travers champs, les chevaux ont les membres plus enflés qu'après la même distance parcourue sur des routes dures. Or, le pied étant protégé par une bonne ferrure, c'est la fatigue des tendons qu'il faut surtout éviter. Il en est, d'ailleurs, des chevaux comme des hommes, et il est facile à n'importe qui de se rendre compte qu'avec des chaus- sures aux pieds, il est moins pénible à l'homme de marcher sur un sol dur que sur un sol mou. Cette raison serait déjà concluante,mais ilyen aune autre:les bas-côtés sonttoujours fort mal entretenus, ou plutôt ne le sont pas du tout; on y rencontre à chaque instant des pierres, des pavés,des tessons de bouteilles, des trous de taupes, etc. Même s'ils étaient bien soignés, ils seraientencore sillonnés, de distance en distance, par les rigoles creusées pour l'écoulement des eaux. Il est donc préférable de marcher sur le milieu de la route, même quand c'est une chaussée mal pavée, comme il y en a encore beaucoup; le cheval s'y habitue, n'y est pas à chaque instant surpris par un changement fortuit et y court bien moins de risques d'accidents1. Les routes entièrement macadamisées sont de beaucoup 1. Depuis que cette étude a été publiée, j'ai reçu plusieurs lettres d'offi- ciers de cavalerie critiquantmon opinion sur les inconvénientsdes bas- côtés. En principe, je suis tout à fait d'accord avec eux. Il est certain qu'un sol demi-dur, élastique comme celui d'un terrain de courses ou d'un bon manège, serait de beaucoup préférable à un sol dur. Mais sur quelles routes ce sol existe-t-il? J'ai beau chercher dans mes souvenirs, je ne me rappelle rien de semblable, sinon pendant 2 ou 3 kilomètres par-ci par-là. Je persiste donc à croire qu'entre deux maux il faut choisir
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    les meilleures àtous les points de vue. Mais au lieu de réparer le macadam par petites places sur toute la largeur de la route, de telle sorte que les voitures, fortement cahotées, y creusent de nouvelles ornières avant que le sol soit durci, ne vaudrait- il pas mieux réparer d'abord un côté, le rouler, le niveler, puis réparer de même l'autre côté? On répondra que, dans bien des localités, il n'y a pas de rouleaux. C'est ce dont je me plains, moi qui paye exactement mes contributionset qui serais heureux d'en payer davantage si l'administration dai- gnait prendre les mesures nécessaires au bien-être général. Il me semble d'ailleurs — bien que je ne sois pas fort com- pétent en matière de voirie — qu'il serait plus économique d'employer le matériel nécessaire pour que les réparations fussent bien faites, que d'avoir à les recommencer continuel- lement. En tout cas, je sais que le mauvais état des routes cause aux voyageurs des préjudices considérables (ressorts cassés, roues disloquées, etc.), et que, si cette considération ne paraît pas suffisante, la Société protectrice des animaux ferait bien d'intervenir en faveur des chevaux. A chaque instant, des charretiers sont obligés de frapper à tour de bras sur les malheureuses bêtes pour sortir d'un mauvais pas, et c'est à eux seuls qu'on s'en prend. Pourtant,il leur est souvent impossible de prévoir avant de partirles difficultés qu'ils ren- contreront, et, une fois en route, il faut bien qu'ils arrivent. Il existe encore des routes en vieux pavés avec des trous et des bosses dont rien ne peut donner une idée; d'autres dont le milieu seul est pavé sur une largeur relativement très res- treinte et bordé, de chaque côté, par des chemins encore plus étroits et tout à fait impraticables. le moindre et que le milieu de la chaussée, quoique souvent bien mal entretenu, est toujours préférable aux bas-côtés; pour ma part, malgré l'opinion généralement admise, c'est toujours sur le milieu de la chaussée que je voyage et jusqu'icijen'aijamais eu uneseulefois unchevalboiteux en route. Quant à la question du bruit de la marche, elle n'a d'impor- tance pour les cavaliers militaires que lorsqu'ils sont à proximité de l'ennemi. C'est donc un cas exceptionnel, qui n'a aucun rapport avec l'hygiène des chevaux en route.
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    Les régiments enmarche, auxquels il va sans dire que tout doit céder le pas, ne devraient jamais, à mon avis, se diviser en deux colonnes pour laisser la chaussée aux autres voya- geurs. C'est le contraire qui devrait avoir lieu. Pendant toute la route il faut être très attentif aux moindres « feintes », retirer immédiatementles pierres qui peuvent se prendre dans les pieds des chevaux et remédierle plus promp- tement possible à tous les accidents. Lorsqu'on ne découvre pas la cause d'une boiterie, il serait absurde de croire que l'animal fait semblant de souffrir. Ce n'est que l'ignorance des cavaliers, des maréchauxet même de certains vétérinaires qui peut se contenter d'une semblable supposition ; toutes les fois qu'un cheval boite, si peu que ce soit, c'est parce qu'il souffre réellement, et dès qu'il ne souffre plus, il cesse de boiter. Il y a des chevaux qui sont fort sensibles aux piqûres des taons et même des mouches ordinaires. Cela vient de ce qu'ils n'y sont pas habitués, et le mieux est, à mon avis, de ne rien faire pour les en préserver. Quand il y aurait cinquante taons attachés à l'encolure de mon cheval, je ne fais jamais un geste pour les chasser ou les tuer, et je n'ai jamais eu de che- vaux qui ne s'y accoutumassentpas. Avant d'arriver à l'étape, il faut marcher au pas pendant 1 500 ou 2 000 mètres ou même davantage, selon la tempé- rature et selon le travail qu'ont faitles chevaux,afin que la cir- culation du sang se ralentisse progressivementet qu'ils soient secs en arrivant. Il faut encore, autant que possible, arriver avant que le soleil soit couché, pour qu'on puisse plus facile- ment, au besoin, achever de les sécher. III JOINS D'ÉCURIE Aussitôt arrivé à l'étape il faut desseller ou dégarnir le cheval et bien se garder de le faire entrer à l'écurie, si ce n'est
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    pendant quelques instantspour le laisser uriner, car il y a des chevaux qui se retiennenttant qu'ils ne sont pas sur la paille. On l'attachera dehors, n'importe par quel temps, en évitant seulement les courants d'air, et on le laissera complètement tranquille — pendant une demi-heure environ — jusqu'à ce qu'on sente, en posant la main sur les différentes parties du corps, qu'il commence à se refroidir. Si on le bouchonnait pendant que la peau est encore chaude, on ne ferait que l'échauffer davantage et augmenter ou ramener la transpira- tion. Lorsque nous-mêmes, ayant chaud, nous nous frottons avec des serviettes, nous sommes promptement secs; mais nous avons commencépar enlever nos vêtements,ce qui nous a refroidis. Si l'on rentre le cheval à l'écurie avant qu'il ait été complètement séché, ou même aussitôt après, le change- ment de température augmente inévitablement ou ramène la transpiration, et celle-ci, en se refroidissant ensuite sur le corps, peut occasionner beaucoup de mal. On se contentera donc, en attendant, de nettoyer, avec une éponge trempée dans l'eau — ou mieux dans l'eau vinaigrée —et soigneusementpressée de manière qu'elle soit seulement humide, les yeux, les naseaux, la bouche, le dessous de la queue, les parties sexuelles et les mamelles. Lorsqu'on se sert pour la tête et les naseaux d'une éponge pleine d'eau, comme c'est la coutume, cela amène souvent un jetage assez abondant ou même du rhume. On lavera ensuite à grande eau le dedans des pieds et le tour des sabots, en ayant soin de ne pas mouiller les pâturons, ce qui occasionnerait des cre- vasses; on examinera avec soin l'état de la ferrure, pour s'assurer qu'elle n'est pas trop usée, que les fers ne se sont pasdéplacés, qu'il ne manque pas de clous, que les rivets tiennent bien et n'excèdent pas la corne et, au besoin, on conduira le cheval à la forge aussitôt aprèsle premier repas. On regardera si les membres n'ont reçu aucune blessure et si aucune partie du corps n'a été meurtrie par le harnache- ment; dans le cas où quelques places seraient excoriées ou
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    endolories, il faudraitles bassiner avec de l'eau phéniquée ou du vinaigre saturé de gros sel. Si le cheval se coupe et qu'il soit impossible d'y remédier par la ferrure t, on mettrait le lendemain des guêtres « à la marchande» faites avec des morceaux de couverture ou de grosse étoffe. Pendant que le cheval restera attaché, on examinera ses attitudes, qui indi- queront s'il y a fatigue générale ou si un membre a souffert plus que les autres; ce n'est pas en arrivant, mais seulement aprèsle repos et par conséquentsurtout le matin, qu'on peut se rendre compte de l'état des membres par le toucher;à moins qu'il y ait une entorse ou un effort grave, l'engorge- ment n'existe jamais après la marche. De temps en temps on savonnera les pâturons et le tour de la couronne, mais il faut avoir soin de rincer de manière à ne pas laisser de savon qui irriterait la peau, et de bien sécher ensuite, car l'humidité et la malpropreté sont les prin- cipales causes, sinon les seules, des crevasses et des eaux- aux-jambes; il faut aussi éviter de tondre ces parties:on peut seulement couper les poils à un boncentimètre de la racine. S'il fait du soleil, le cheval sera promptement sec; s'il pleut, on s'assurera fréquemment de la température de la peau et de temps en temps on passera le couteau de chaleur. C'est seulement quand la peau deviendrafroide qu'on pourra, si le temps est humide, rentrer le cheval à l'écurie pour faire le pansage; s'il ne pleut pas, on fera le pansage dehors:on brossera vigoureusement tout le corps, avec un bouchon de paille ou la brosse en chiendent,dans le sens et à contre-sens du poil, puis on donnera un dernier coup de brosse pour lisser le poil. On néglige trop souvent les parties qui ont le plus besoin d'être séchées et nettoyées:les oreilles, l'auge et la gorge, les membres, la crinière et la queue. Les membres i. Je n'ai pas ici à m'occuper de maréchalerie. Cependant, je dirai que presque toujours en voulant appliquer aux chevaux qui se coupent une ferrure spéciale, on ne fait qu'augmenterle mal. Le mieux est, d'après mes observations, delaisser au pied son aplomb naturel (ferrureWatrn) et de mettre une ferrureordinaire, plutôt même un peu large, pour que l'appui sur le sol puisse se faire franchement.
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    doivent être bienfrictionnés de bas en haut, les pâturons et le tour de la couronne brossés de manière qu'il n'y reste pas de poussière. On a généralement coutume de laver les membres à grande eau et même quelquefois tout le corps, ou de passer les cher vaux à l'abreuvoir. Cela sans doute serait bon si l'on séchait ensuite complètement. Mais il faut pour cela un temps consi- dérable etjamais les chevaux ainsi lavés nesont secs lorsqu'ils rentrent à l'écurie. En passant sur les membres une éponge mouillée,on leur donne l'aspectde la propreté, mais en réalité on laisse la poussière et la crasse aux poils, et les membres restent pendant longtemps humides. Le seul cas où il soit indiqué de laver les membres et même le ventre des chevaux, c'est quand ils sont couverts d'une boue liquide : liquide pour liquide, l'eau propre est évidem- ment préférable, mais je conseille alors l'eau tiède, surtout pour le ventre:quand la boue n'est pas très liquide, il vaut mieux la laisser sécher et bien brosser ensuite. Le cheval étant complètement séché et nettoyé, on lui graisserales pieds avec l'onguent ad hoc ou, à défaut, avec du saindoux; seuls, les commis-voyageursles noircissent, ce qui est fort laid et fort sale. Si la corne est sèche et cassante, un excellent système que m'a indiqué M. Hennau, vétérinaire de 1rc classe à l'École d'équitation d'Ypres, consiste à ne jamais la mouiller et à faire tous les deux jours, sur le tour de la couronne, une légère friction avec de l'huile de laurier. On rentrera ensuite le cheval à l'écurie et on lui donnera sa ration de foin; s'il a été long à se sécher, on aura pu lui don- ner cette ration dehors; quand il en aura mangé une partie, on le fera boire;si l'eau sort d'un puits, elle devra être tirée quelque temps à l'avance et on y ajouteraun peu d'eau chaude, on la blanchira avec une poignée de son, passée à traversun linge, qu'on ne laissera pas manger au cheval s'il doit mar- cher après son repas;on laissera boire à volonté,puis aussitôt on donnera l'avoine et on fera la litière. Jusqu'à ces derniers temps, j'étais d'avis que les flanelles
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    et les bandagesde toute sorte ne servent pas à grand'chose. Aujourd'hui,jesuis convaincu qu'ils sont toujours nuisibles. S'ils ne sont pas serrés, ils ne soutiennent pas les tissus et ne font qu'attirer et conserver la chaleur; s'ils sont tant soit peu serrés, ils compriment les tendons sans soutenir les parties latérales du membre, où se forment les tumeurs. Le seul moyen de prévenir l'engorgement des membres, les molettes et les vessigons consiste: 1° à ne pas exiger du cheval un travail au-dessus de ses forces, à éviter, autant que possible, les glissades, fauxpas et tous les efforts violents,surtout pen- dant les jeunes années; 2° à frictionner et masser avec soin les membres après le travail. Les frictions et le massage ne doivent pas être faits immédiatement en rentrant de l'exer- cice, mais une bonne demi-heure après, c'est-à-direquand la circulation du sang s'est ralentie. Au besoin, on les recom- mencera trois ou quatre fois àune demi-heure d'intervalle. Le massage se fait en pressant modérément avec les doigts de chaque côté du tendon et de bas en haut, depuis le boulet jusqu'au-dessus du genou ou du jarret. Le pansage ayant été bien fait en arrivant, il n'est pas utile de le recommencer dans l'après-midi si le cheval n'a pas marché; on pourra cependant le faire sortir quelques instants pour le promener au pas et lui donner de nouveau un bon coup de brosse pour activer la circulation et déraidir les membres. Je n'approuve pas qu'on donne, en route, un jour complet de repos de temps en temps. Mieux vaut faire ce jour-là une demi-étape au pas: c'est toujours autant de gagné sur la dis- tance qui reste à parcourir, et cela repose mieux les chevaux que s'ils restaient immobiles à l'écurie pendant environ trente-six heures. La ration doit être distribuée, comme je l'ai dit, en trois fois, par parties à peu près égales, le plus fort repas étant réservé pour le soir. Supposant qu'elle soit de 10 litres d'a- voine, 3/4 de foin et une botte de paille, on donnera le matin 1/4 de foin et 3 litres d'avoine; à midi, 1/4 de foin et 3 litres
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    d'avoine; à 6ou 7 heures, 1/4defoin, 4 litres d'avoine et la botte de paille. Si l'on fait au milieu de la journée un arrêt assez long, on pourra donner 1/4 de la botte de paille. C'est une grande faute de faire partir les chevaux presque à jeun le matin et de donner le dernier repas à 4 ou 5 heures. Il est très important de regarder chaque jour comment se fait la défécation, en route et à l'écurie. Quand on s'aperçoit que pendant la marche le cheval se vide beaucoup, il faut, autant que possible, ralentir les allures. J'ai constaté souvent que, dans ce cas, il est bon de donner du son mélangé avec l'avoine. En règle générale, le foin, l'avoine et la paille cons- tituent dans nos climats la meilleure nourriture pour les chevaux et je crois qu'il faut éviter de faire des substitutions d'orge, de maïs, etc. On cite souvent le proverbe:« Cheval de paille, cheval de bataille» : aussi ai-je pendant longtemps nourri mes chevaux presque exclusivementà l'avoine et à la paille; mais j'ai reconnu depuis que le foin est indispensable surtout quand l'animal marche pendant longtemps entre ses repas, et qu'il donne bien plus de vigueur que la paille. On a encore dans bien des endroits un préjugé contre l'avoine et le foin nouveaux. Pour ma part, je les emploie depuis longtemps avec succès. Il faut, d'ailleurs,tenir compte de la qualité des récoltes des pays qu'on traverse. Quand l'avoine vieille et le foin vieux sont bons et bien conservés, on peut certainement en faire usage; mais pour peu qu'ils soient altérés, je leur préfère de beaucoup l'avoine et le foin nouveaux. Le pain, le blé, les féverolles, les carottes, etc., sont en quelque sorte des aliments de luxe, dont les chevaux se trouveront bien, selon les cas, quand on pourra leur en donner comme supplément de nourriture. Le sucre est bon aussi, mais en petite quantité. Je conseille de s'abstenir de toutes boissons excitantes.J'ai souvent entenduparler de che- vaux auxquels,soit avant une course, soit pendant une longue route, on a fait prendre du vin sucré, du Champagne, etc. Uneseule fois j'ai essayé de faire prendre deux chopes de bière à majument Joyeuse qui était attelée enleaderen tandem
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    et qui meparaissait fatiguée:quelques instants après, elle s'abattitcommeune masse et se couronna jusqu'à l'os. Depuis je n'ai jamais renouvelé semblable expérience. Cependant j'ai donné quelquefois à ma jument Hope du café sucré, dont elle se trouvait très bien. Le pansage du matin a une très grande influence sur la santé du cheval. Il n'a pas tant pour but de faire briller le poil que d'appeler le sang à la peau. Une friction bien faite à l'étrille est un stimulant énergique qui ne doitpas être négligé même avec les chevaux de sang;elle doit être suivie d'une friction vigoureuse à la brosse en chiendent sur toutes les parties du corps et notamment sur les membres, les tendons, les articulations. C'est sans doute grâce à ce pansage du matin, que l'on fait à peu près partout tant bien que mal, que les chevaux résistent mieux que nous aux intempéries et aux différentes causes de maladies. En activant la circulation, il facilite la respiration et la digestion, qui sont les fonctions principales de tout organisme animal, et il stimule l'appétit. On s'assurera de nouveau, avant de partir, que la ferrure est en bon état et, si les membres sont engorgés, on fera un bon massage. Quand les chevaux sont soignés comme je l'ai dit, il vaut beaucoup mieux ne pas les tondre;on ne leur mettra jamais de couvertures,si ce n'est lorsqu'ils doivent rester immobiles dehors au froid ou à la pluie:ils ne s'enrhumerontjamais et seront beaucoup moins sensibles au froid en sortant de l'écurie. En temps de guerre, il n'est pas possible de prendre toutes les précautions que j'ai indiquées;il va sans dire que les che- vaux, comme les hommes, sont exposés à toutes sortes de maladies comme aux blessures et à la mort. Mais ils résiste- ront d'autant mieux au manque de soins qu'on les aura mieux soignés en temps de paix. Les écuries doivent être assez élevées pour que la quantité d'air soit suffisante, claires, peu chaudes et absolument exemptes de courants d'air. Tous les systèmes de drainage
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    sont mauvais;les eauxdoivent s'écouler d'une manière appa- rente jusqu'au dehors:là seulement elles peuvent tomber dansdes conduits. Des rangées de boxes dont chacun peut se diviser en deux stalles sont les constructions les plus saines et les moins coûteuses. Ce système devrait, à mon avis, être adopté dans les grands établissementset dans tous les quar- tiers de cavalerie.
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    L'ALIMENTATION ET L'HYGIÈNE DUSOLDAT ET DU SPORTSMAN Qu'il me soit permis, une fois encore, de sortir de mon rôle habituelet, au lieu de traiter une question purement hippique, d'aborder un sujet qui d'ailleurs intéresse au plus haut point les fervents de tous les sports. ON NE SAIT PAS MANGER:les prétendus gourmets commettent à chaque instant des fautes énormes au point de vue gastro- nomique;Brillat-Savarin, lui-même, au milieu d'excellents conseils, a propagé de nombreuses hérésies; quant aux soi- disant médecins-hygiénistes, ils semblent ne rien savoir de la nature et des effets des aliments, même des plus usuels, de leur influence sur la production de toutes les maladies et de l'action thérapeutique qu'ils pourraient au contraire exercer, de préférence à presque tous les médicaments. Les disciples d'Esculape s'acharnent de plus en plus à découvrir de nouveaux poisons plus subtils les uns que les
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    autres, dont ilsprétendent se servir pour guérir nos maux, faisant en quelque sorte cause commune avec tous les fabri- cants de denrées alimentaires fin-de-siècle, tous les usiniers progressistes, dont les produits détruisent nos organes, sèment partout la mort plus rapidement et plus sûrement que l'ont jamais fait les guerres les plus barbares—alorsqu'ilsuf- firait, j'en ai la conviction, pour prévenir et vaincre les mala- dies, de savoirprescrire une sage hygiène et une alimentation convenable. Sans vouloir remonter trop haut dans l'histoire du monde, auquel il est de mode aujourd'hui d'attribuer des milliards d'années — on ne dit pas au juste combien — d'existence, arrêtons-nousseulementà 6ooo ans d'ici, au bon vieux Para- dis terrestre. Le sens de la légende du fruit défendu n'a jamais, à ma connaissance du moins, été expliqué jusqu'ici d'une manière satisfaisante. Quel est ce fruit auquel Dieu aurait interdit à l'homme de toucher? Est-ce la pomme elle-même? ou faut-il y voir une allusion à quelqueautre objetde notre convoitise? Remarquons d'abord la précision de l'Écriture, qui prête à Dieu ce langage:« Mange de tout arbre du jardin; mais de l'arbre de science de bien et de mal tu n'en mangeraspoint; cardès le jour que tu en mangeras, tu mourras de mort. » D'après cela, on peut admettre que l'homme aurait su, par révélation, dès son apparition sur cette terre, ce qu'il pouvait manger et ce dont il devait s'abstenir; que, s'il avait obéi, il n'eût été sujet ni à la maladie ni à la mort. Mais il céda à la curiositéet à la gourmandise,voulut inventer chaque jour des mets nouveauxet finit par oublier complètementles prescrip- tions qu'il avait reçues. Delàseraient venus tous les maux de l'humanité. C'est à la science qu'il appartiendrait aujourd'hui de retrou- ver la tradition perdue et de nous rapprendre comment nous devons nous nourrir. Peut-être reviendrions-nous alors à la santé parfaite et vivrions-nous éternellement, car si tels et tels aliments sont la cause de telles et telles maladies, il est évi-
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    dent qu'il suffiraitde supprimer la cause pour que, peu à peu, le mal disparût, tandis que, quelle que puisse être l'efficacité de certains remèdes, il est impossible que l'effet ne persiste pas tant que la cause persistera. Quoi qu'il en soit, je m'é- tonne que, depuis tant de siècles, les hommes qui se sont spécialement adonnés à l'étude de l'hygiène et de la thé- rapeutique soient encore ignorants comme des carpes sur les questions les plus simples de l'alimentation, ainsi que le prouvent les plus récentes études médicales publiées sur ce sujet. Il est évident que la nourriture doit, avant tout, réparer les forces et entretenir la santé; que, par conséquent, si l'on recherchedes aliments nuisibles et si l'on s'habitue à les trou- ver bons, on fait preuve de mauvais goût, ON NE SAIT PAS MAN- GER. Ce n'est que par une sorte d'entraînementque l'on arrive à aimer les gibiersfaisandés, les mets sucrés, la cuisine dite raffinée, les liqueurs. Je n'oserais me permettre de donner des conseils aux ma- lades : la Faculté pourrait y trouver à redire. Je m'adresse seulement ici aux gens bien portants, particulièrement aux soldats et aux sportsmen désireux de conserver leur santé et tous leurs moyens physiques. Généralement, la vie active qu'ils mènentexcitechez eux l'appétit et, comme leurs organes sont en bon état,ils digèrent et assimilent bien les aliments.Il semblerait dès lors qu'ils n'eussentrienà redouter. Mais l'em- bonpoint, puis l'obésité, sont là quiles guettent et quivontles abattre d'autant plus sûrement qu'ils sont sans méfiance. Peu à peu la graisse, envahissant les tissus, gênera le fonctionne- ment des organes essentiels, qui se trouveront comme resser- rés entre des murs de plus en plus épais; la circulation sera ralentie; par suite, la respiration, la digestion deviendront difficiles, la torpeur arrivera, surtout après les repas; les muscles n'agiront plus avec la même liberté et perdront de leur force; de graves maladies, rhumatismes, goutte, diabète, etc., se déclareront. Et tout cela se fera si lentement, si progressi- vement, qu'on n'en apercevra pas les causes; lorsque le mal
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    aura fait degrands progrès, il faudra, pour en triompher, se soumettre strictement à un traitement sévère. Or, il est trèsfacile de l'éviter si dès les premiers symptômes on suit un régime convenable, et je trouve aussi ridicule de négliger ces soins d'hygiène qu'il l'est de se dorloter et de se médicamenter pour le moindre bobo. Il y a des aliments — les aliments gras, féculents et sucrés — qui se transforment en graisse; les autres ne laproduisent pas; on peut donc manger même abondamment de ces der- niers sans craindre d'engraisser, tandis que, si l'on mange des premiers, même en petite quantité, on engraissera—à moins qu'on soit dépourvu de suc pancréatique ou atteint de mala- dies qui épuisent l'organisme. Mon regretté ami, le grand médecin H. Libermann, en m'apprenant ces propriétés des aliments, m'a souvent répété que ses confrères les connais- saient aussi bien que lui. Mais je puis affirmer que les nom- breux médecins avec qui j'ai causé — j'en compte quelques- uns parmi mes bons amis — les ignorent et qu'ils ignorent même quels sont les aliments gras, féculents et sucrés. Ils ignorent, par exemple, comme le commun des mortels, que presque tous les potages maigres engraissent, parce qu'ils contiennent des légumes farineux et du beurre; que les anguilles, maquereaux, harengs, saumons, sont des poissons gras, tandis que les huîtres, les moules, sont des poissons maigres; que le porc, l'oie, comme toutes les autres viandes, volailles, gibiers, ne produisent pas la graisse si l'on a soin d'en écarter les partiesgrasses et d'éviter les sauces, où entrent le beurre,la farine, etc.; que tous les intérieurs d'animaux,cer- velle, ris et fraise de veau,foie,rognons,etc.,àl'exceptionseu- lement du cœur, sont très gras;que les petits pois, les haricots, les topinambours,etc., engraissent,parce qu'ilssont farineux, de même que les melons, les betteraves, etc., parce qu'ils sont sucrés, tandis que les haricots verts, choux, choux-fleurs, céleris, artichauts, salsifis, etc., n'engraissent pas, pourvu qu'on les prépare à l'eau ou au jus de viande sans graisse, sans beurre, sans farine; que tous les fruits, à l'exceptiondes cerises
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    aigres et desgroseilles, engraissent, surtout lorsqu'ils sont bien mûrs, parce qu'ils contiennent beaucoup de sucre; que les croûtes de pâtés et les pâtisseries feuilletées dites légères conduisent tout droit à l'obésité, parce qu'ellessont exclusive- ment composées de graisse (ou de beurre), de farine et de sucre; que le sucre contenu dans les sirops, liqueurs, vins dé dessert, cidre, etc., est particulièrement nuisible, parce que, mélangé à des liquides, il est plus facilement assimilé. Tout celaesttellementcertain qu'une personneobèsen'aqu'à s'abstenir d'aliments et de boissons gras, féculents et sucrés et à faire régulièrement tous les jours une friction au gant de crin sur tout le corps pour voir son poids diminuer de trois livres par semaime et voir en même temps de jour en jour s'améliorersa santé et s'augmenterses forces,jusqu'àce qu'elle soit revenue à son poids normal; qu'ensuite, si elle reprend ses anciennes habitudes, elle engraissera rapidement de 2 à 4 livres par jour jusqu'à ce qu'elle ait atteint son ancien poids, après quoi elle continuera d'engraisser insensiblement comme auparavant. Avec une certitude en quelque sorte mathématique, elle pourra, à volonté, d'un jour à l'autre, augmenter ou diminuer son poidsselon les aliments dont elle se nourrira. Je dis que les médecins ignorent tout cela, et je veux le croire, car s'ils ne l'ignoraient pas, ne pourrait-on les accuser de favoriser le développementde toutes les mala- dies dans un but intéressé? La plupart d'entre eux — je ne parle pas des charlatans qui préconisent d'infectes drogues — conseillent simplement, pour diminuer l'embonpoint, d'augmenter l'exercice et de diminuer la nourriture. Mais on a beau prendre beaucoup d'exercice, provoquer même chaque jour d'abondantes tran- spirations, si l'on se nourrit, même très modérément, d'ali- ments qui se transforment en graisse, on regagnera d'un côté tout ce qu'on aura perdu de l'autre et même davantage, et les forces diminueront parce que, pour les entretenir et les accroître, ce qu'il faut, c'est de la viande, surtout grillée ou rôtie et saignante, qui seule répare les muscles et qui est-
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    qu'on le sachebien — aussi indispensableà l'activitécérébrale qu'à l'activité musculaire. J'ajouterai que presque tous les ali- ments qui engraissent sont de digestiondifficile, fatiguentl'es- tomac. Et pourtant c'est souventparmi eux que les médecins, dans leur ignorance, choisissent ceux qu'ils permettent aux convalescents. Le régime que j'ai indiqué est le seul qui puisse combattre l'obésité (DrH. Libermann).C'est par lui que je me suis débar- rassé de 36 livres en huit mois et que, depuis plus de six ans, je me maintiens au même poids,pour le plus grand bien de ma santé. Il ne faut pas croireque ce régime soitbiendifficileà sui- vre, peu varié, ni qu'il faille s'imposer de grandes privations. D'abord on peut prendre autant de repos qu'on le veut:le sommeil n'engraisse pas. Ensuite il n'est nullement nécessaire de se soumettre à des exercices fatigants; les gens sédentairespeuventy suppléerpar la friction quotidienne au gantde crin, qui en un quart d'heure, active la circulation mieux que deux heures de marche. Enfin on peut manger selon son appétit, même abondam- ment et boire selon sa soif; le tout est de choisir les aliments et les boissonsqui ne peuventse transformer en graisse:ainsi, comme potages, du bouillon dégraissé, des soupes aux lé- gumes vertssans beurre ni graisse;comme poissons,des soles, merlans, turbots, truites, huîtres, coquillages,homards, écre- visses (en évitant seulement de manger l'intérieur); puis toutes les viandes, volailles, gibiers, charcuterie, en ayantsoin d'en écarter le gras et d'éviter les sauces, excepté le jus pur; •• toutes les plantes vertes, choux, choux-fleurs, artichauts, as- perges, salsifis, chicorée, céleris, etc., etc., cuites au jus ou préparées en salade avec très peu d'huile; œufs sans beurre; tous les fromagesfaits (éviter les fromages frais, la crème) et quelques fruits à peine mûrs. Comme boisson, vin et eau à volonté (l'eau n'engraissepas), cognac, café et thé sans sucre ou à peine sucrés. Les hommes disposés à l'embonpoint— lequel n'est nulle- ment héréditaire — savent maintenant commentils doivent
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    se nourrir pourse bien porter. Ils s'habitueront d'ailleurs très vite à cette alimentation, qui est la seule bonnepour les gens de bonne constitution et n'en voudront bientôt plus d'autre; ils auront régénéréleur goût, trouveront la graisse, la farine, les sauces d'une fadeur très désagréable,—ce qui est si vrai que même ceux qui les aiment sont obligés d'y ajouter une foule de condiments qui, en les rendant moins insipides, n'en diminuent pas les mauvais effets; ils découvriront un arôme bien plus fin au café sans sucre, au vin, au cognac qu'à toutes les boissons plus ou moins sucrées. Mais outre l'alimentation, les autres soins du corps ont en- core, dans l'hygiène, une grande importance. Il va sans dire quel'exercice au grand air, en toutes saisons et par tous les temps, est excellent; mais il faut avec le plus grand soin éviter tout refroidissement. On peut, par l'entraî- nement,accoutumer le corps à des choses extraordinaires;on ne l'habitue jamais au refroidissement, qui est, avec l'excès d'embonpoint, la cause de presque toutes les maladies, celles- ci commençant presque toujours par une congestion, un trouble dans la circulation. Et, qu'on le sache bien, il n'est nullement nécessaire, pour se refroidir, d'avoir eu chaud. Il suffit qu'on reste exposé plus ou moins longtemps à une températurebasse,pour que le sang abandonnant la peau aille se réfugier vers un organe interne et nous expose aux plus graves maladies. Il faut donc, après le plus léger refroidissement, avant même que l'on se sente incommodé, se déshabiller, se frotter vigoureusementtout le corps y compris les mains et les pieds jusqu'à ce que la peau rougisse, ensuite mettre du linge et des vêtements secs. Cette friction rétablit la circulation, combat énergiquement les congestions,car elle agit à la manière d'un sinapismegénéralque l'on peut renouveleraussi souventqu'il est nécessaire. J'oserai presque dire qu'il n'existe pas d'autre médication plus efficace, même après que le mal s'est déclaré, et que si elle échoue, tout autre remède échouerait; selon moi, tous
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    les médicaments sansexception sont toujours inutiles et presque toujours dangereux. Faite régulièrement chaque matin, la friction sèche a en outre pour les obèses cet excellent effet d'entraîner dans la circulation les globules graisseux qui sont ensuiteévacués par les voies urinaires. Lorsqu'on s'est enrhumé, de simples frictions, faites alors deux ou trois fois par jour sur tout le corps jusqu'à ce que la peau rougisse, sont un moyen infaillible de guérir promp- tement le mal et d'en prévenir le retour. Autrefois j'avais des rhumes de cerveau continuels;je m'enveloppais le cou de foulards,je relevais le col de fourrure de monpardessus, je me laissais parfois persuader de boire de la tisane, des sirops, des potions:mes rhumes duraient au moins trois semaines; depuisplus de six ans, j'ai en toutes saisons le cou découvert, et je ne puis pour ainsi dire plus m'enrhumer;je me débarrasse, par les seules frictions,en deux ou trois jours, sans rien chan- ger à ma vie habituelle et sans prendre aucun médicament, de toute indisposition, commencement de rhume, maux de tête, embarras gastrique, etc., qui, mal soignés, c'est-à-dire traités par des médicaments, occasionnent souvent des mala- dies, et je ne souffre même plus des douleurs rhumatismales que j'avais depuis la guerre:elles ont cédé aux frictions et au régime alimentaire. Mais en général on a une idée très faussede la manière dont les frictions doivent être faites: on se contente, lorsqu'on souffre, de frotter la partiemalade,alors qu'il faut surtout frot- ter tout le reste du corps pourrétablirou activerla circulation générale. Beaucoupde sportsmenont adopté l'usageanglais des bains quotidiens, des douches, etc. Les bains et les douches, lors- qu'ils sont trop fréquents ou trop prolongés, sont fort dange- reux. L'eau pénétrant par les pores de la peau est, j'en suis persuadé, la cause principale des rhumatismes; les douches occasionnent fréquemment des refroidissements. Les bains doivent être aussi courts que possible, juste le temps néces-
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    saire pournettoyerlapeau;les bainsfroids et les douches,pour être bienfaisants, ne doivent durer que quelques secondes et être immédiatement suivis d'une friction vigoureuse sur tout le corps, ayant pour effet, non seulement de sécher la peau, mais de la faire rougir; après un bain chaud, il faut passer ra- pidement l'éponge humide et froide sur tout le corps, puis se frotter vigoureusement avec des linges secs jusqu'à ce que la peau rougisse:de cette façon, les personnes même les plus sujettes aux rhumes ne s'enrhumerontjamais, même en sor- tant au froid après avoir pris un bain chaud. Malgré tout ce que je viens dedire et que chacun peut con- stater expérimentalement quand il voudra, on continuera longtemps-mêmeles médecins—de croire que plus il entre de graisse et de farine dans les sauces, plus les mets sont déli- cieux; que Parmentier est un bienfaiteur de l'humanité; que le pain est l'aliment par excellence et que le sucre ne fait de mal qu'à la bourse; qu'il est bon de s'habituer aux refroidis- sements comme aux autres difficultés de la vie; que les bains chauds et prolongés reposent des fatigues;que les bains froids et les douches fortifient; que l'obésité, la phtisie1 , sont héré- ditaires, et que le suffrage universel peut devenir intelligent. N'importe! J'ai dit CE QUE JE SAIS. Et je souhaite qu'on en profite, car le premier devoir de l'homme est de conserver son corps en bon état, afin que son esprit soit libre et actif: Mens sana in corpore sano. Quant aux hommes gras qui se glorifient de leur graisse et qui se réunissent dans des banquets pour la célébrer, je leur envoie l'expression de ma sincère et très profonde pitié. Et je ne sais ce qui me retient de les signalerà la sévérité de M. Bé- renger, comme accomplissantune œuvre infiniment plus con- traire à la vraie morale et plus dangereuse que celle des orga- nisateurs du bal des Quatr-z-Arts. i. Voir la belle étude du Dr H. Libermann sur l'Étiologie de la Phti sie etson traitement à toutes lespériodes de la maladie.
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    POSTFACE On a biensouvent dit et, pour ma part, j'ai toujours remarqué que les préfaces n'ont d'intérêt — quand elles en ont — que pour ceux qui ont lu le livre auquel elles sont jointes. C'est pourquoi je mets celle-ci à la fin de mon volume. Dans les pages qui précèdent, j'ai résumé de mon mieux tout ce que j'ai pu apprendre jusqu'ici et que je crois utile de faire connaître sur les questions à l'étude desquelles je me suis consacré depuis un quart de siècle, tout ce qui constitue, à mes yeux, la saine doctrine hippique. Ma première étude sur la nature de l'hommeet celle de la bête aura peut-être paru étrangère au domaine d'un écuyer. Cependant je l'ai placée en tête de mon livre, parce que c'est d'elle que découlent en grande partie mes idées sur l'équitation, le dressage des chevaux, leur éle- vage et les soins qu'il convient de leur donner. Les études suivantes renferment plusieurs idées nou-
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    velles qu'il n'estpas en mon pouvoir de réaliser seul, relatives à la fondation d'un grand Établissement d'éle- vage de chevaux de luxe1 et d'une École centrale d'équi- tation moderne. Je suis de ceux qui pensent que ce n'est pas à l'Etat, mais bien à l'initiative privée, qu'il appartient de faire des tentatives de ce genre2, c'est- à-dire, rationnelles, probablement très lucratives et, en tout cas, profitables à la sécurité et à la prospérité du pays. L'art de l'équitation,de plus en plus négligé, ne dépend actuellement d'aucun ministère. Ildoit, ainsi que je l'ai dit il y a déjà plusieurs années, être rattaché au minis- tère de l'Instructionpublique etdesBeaux-Arts. Si, dans les lettres, la musique, la peinture, la sculpture, l'archi- tecture, etc., nous avons toujours eu des maîtres émi- nents, l'art de l'équitation est peut-être le seul que nous ayons le droit de revendiquercommeessentiellementfran- çais. A ce titre il mérite, ce me semble, que l'on ait en France plus d'égards pour ceux qui le pratiquent et qui l'enseignent. J'adresseici tous mes compliments à M. H. Doldierqui a fait pour mon livre de si jolies illustrations et a su faire revivre si bien nos anciens écuyers,d'après des gravures et des peintures du temps, mais montés sur des chevaux vraisemblables, tels que les peintres n'ont jamais su les i. Voir le plan de l'établissement modèle dans l'Élevage,l'entraîne- mentetles courses (Baudoin, éditeur). 2. Voir dans la Revue des Deux Mondes du 1er septembre 1894 la belle étude de M. Paul Leroy-Beaulieu sur le Luxe, la Fonction de la ri- chesse.
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    dessiner avant lespremières applicationsde photographie instantanées qui furent faites par Delton. J'exprime enfin tous mes remercîmentsàladirection de laRevue des DeuxMondes,qui, en accueillant mes articles, m'a permis de produire mes théories devant un public d'élite,et je souhaite seulement, en ce qui me concerne, qu'elles puissent faire disparaître certains abus et rendre quelques services à la cavalerie, aux éleveurs, aux maîtres d'équitation et à tous ceux qui s'intéressentau cheval. F. MUSANY.
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    SELLE MUSANY Fig.i. Fig2. Cettenouvelle selle a pour but d'augmenter considérablement la solidité du cavalier pendant les sauts d'obstacles et les bonds déplaçants; elle est d'ailleurs tout aussi élégante et plus légère que la selle anglaise ordinaire, dont elle ne diffère que par la forme des bourrelets. En vertu de ce principe de Baucher « qu'il ne faut pas avoir recours pour diriger, aux forces qui maintiennentà cheval, ni employer, pour s'y maintenir, les forces qui dirigent », ce n'est pas le bas des jambes qui doit assurer la solidité du cavalier: dans bien des cas, cela serait une cause de désordre. Mais, pour que l'étreinte des cuisses et des genoux suffise à assurer l'assiette, il faut qu'ils trouvent un point d'appui contre leurs dépla- cements. Les bourrelets des selles anglaises ordinaires (fig. i) ne peuvent empê- cher les genoux de remonter, ce qui serait la seule manière de prévenir les chutes. Mon invention consiste à faire descendre les bourrelets moins bas en leur donnant une forme particulière (fig. 2); la partie inférieure du bourrelet, s'arrêtant au-dessus de la rotule du cavalier, maintientsolide- ment la cuisse, comme faisaient les battes dans les anciennes selles françaises.
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    PORTE-ETRIVIERES MUSANY Le porte-étrivières Musany a pour but d'éviter les graves accidents qui ont lieu quand le cavalier est désarçonné et que, son pied restant pris dans l'étrier, il est traîné par son cheval. Dans les porte-étrivières jusqu'ici en usage (fig. i), il y a bien un ressort destiné à permettre la sortie de l'étrivière; mais, la partie ou est enfermée celle-ci étant très étroite, il en résulte que, lorsque l'étrivière est tirée en arrière, elle se trouve fortement serrée; de plus, le ressort, étant très court, présente une résistance très forte à la pression qui se fait trop près de la charnière. Mon invention remédie complètement à cela, puisque, la partie où passe l'étrivière étant presque aussi large que l'étrivière elle-même, cette dernière peut tourner complètement, rencontre le ressort à un point assez éloigné de la char- nière pour que la résistance soit très minime et sort très facilement.
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    ÉTRIERS MUSANY A BRANCHESINÉGALES Fig.1. Fig.2. Avec l'étrierordinaire, l'étrivière ayant forcémentune position oblique, même lorsque la jambe est aussi verticale que possible, la grille de l'étrier se trouve forcément placée obliquement sous le pied du cavalier (fig. i). Avecl'étrier Musany, malgré l'obliquité des étrivières, la grille reste horizontale; le cavalier la sent parfaitement sous le gros orteil, de sorte que, même sur des étriers très glissants, le pied conserve naturel- lement sa position. Les plus éminents hommes de cheval de notre époque sont unanimes à reconnaître la supériorité de ce dernier étrier sur tous les autres. Je citerai seulement parmi eux le maréchal de Mac-Mahon, Mackenzie- Grieves, le comte de Montigny, le colonel Van Iseghem, commandant l'École de Cavalerie d'Ypres, MM. le général L'Hotte, le général Billot, le colonel Bonnal, colonel de Sesmaisons, J. Pellier, commandant Ogier d'Ivry, Grouls, directeur de l'ancien manège Pellier à Paris, Rensingpère, Fillis, etc. Si j'avais voulu exploiter moi-même mon invention, il est certain que j'en aurais tiré grand profit; mais j'avais autre chose à faire. D'autre part, MM. les selliers ne voulant pas s'approvisionner chez leur confrère à qui j'avais confié la fabrication de mes étriers, ceux-ci se ven- daient très peu. J'ai donc préféré abandonner mes droits sur cette invention comme sur les précédentes que je crois très pratiques et très utiles, et j'espère que maintenant qu'elles sont tombées dans le domaine public, tous les cavaliers pourront en profiter, — ainsi qu'il est arrivé pour mes premiers étriers Musany, à branches ordinaires, que je considère comme bien inférieurs aux derniers.
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    PHOTOGflAPHŒ HIPPIQUE AU BOISDE BOULOGNE - —— EXPOSITION ET VENTE DE PHOTOGRAPHIES D'ÉTUDE &DE COLLECTIONS POUR ARTISTES ET AMATEURS Cavaliers, Amazones Chevauxàtoutes les allures et de toutes races, Étalons des Haras Jumentspoulinières, Chevaux de Courses Vues de Courses instantanées, Attelages de tous genres Chiens,etc. "La Photographie Hippique PUBLICATION MENSUELLE DE SPORT ILLUSTRATIONS D'APRÈS NATURE EN PHOTOTYPIE Célébrités hippiques, Cavaliers, Amazones Vainqueurs de Grands Prix, Instantanés de Courses , 7H~M~~t!M ~e Cot/r~M Étalons et Poulinières des Haras Attelages primés, Equipages de Chasses, Carrousels, etc. FORMANT ALBUM DE 24 GRAVURES PAR AN (Adressée en tubes aux Abonnés) ABONNEMENT D'UN AN : FRANCE, 3 FR. — ÉTRANGER, 5 FR. PUBLIÉ PAR La Photographie Hippique DELTON BOIS DE BOULOGNE (NEUILLY-PARIS) Fondée en 1860
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    TABLE DES MATIÈRES Pages. L'HoMMEETLABÊTE.,1 L'ENSEIGNEMENT DE L'EQUITATION EN FRANCE. 27 LES MÉTHODES DE DRESSAGE DU CHEVAL DE SELLE DEPUIS LA RENAISSANCE JUSQU'A NOS JOURS. 75 L'ELEVAGE DES CHEVAUX DE LUXE Ils L'AVENIR DE L'EQUITATION 145 HYGIÈNE DES CHEVAUX EN ROUTE. 157 ALIMENTATION ET HYGIÈNE DU SOLDAT ET DU SPORTSMAN. 177 POSTFACE. 187
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