1
Didier Pezant
LE SERMENT DES MONSTRES
2
« Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde,
dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. » (Fried...
3
Prologue
Il faisait nuit. Aucun bruit ne filtrait de la rue. Blottie sous une
chaude couverture, Martha s’était réveillé...
4
Elle gardait donc le silence, le regard toujours immobile dans le
vague de la nuit. Martha réfléchissait, anxieuse. Le j...
5
Elle poussa un soupir.
6
1
- On n’a plus de café !
Les premières lueurs du jour perçaient sur les toits de la ville.
Engourdie dans le froid de f...
7
d’un duvet glacial de plus en plus difficile à supporter. Les beaux
jours semblaient encore si loin. Les rives de l’Elbe...
8
Le décor de leur appartement était dépouillé. Il respirait la
simplicité, celle d’un jeune couple installé depuis peu et...
9
fond de la boite en fer. Le temps des restrictions
était maintenant venu. On était loin des petits déjeuners d’avant-
gu...
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préféraient ne pas aborder ensemble. C’était à coup sûr une
source de friction. Pour avoir vécu dans le passé des
conve...
11
Hantz avait trente-deux ans. C'était un jeune homme grand et
athlétique, plutôt beau garçon. Ses cheveux bruns, ses yeu...
12
au Führer avait autant de valeur que son mariage avec Martha.
Comment pourrait-il revenir dessus aujourd’hui ?
Avant to...
13
en vol. La panne ou l’accident faisaient partie de ces éléments
que l’on chasse par superstition. Dont on ne veut pas e...
14
sur le chemin de la convalescence, il n’avait pas imaginé pouvoir
compter sur un allié surprise. En la personne de Mart...
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dans l’avenir, malgré les nuages noirs de la guerre qui
s’amoncelaient au-dessus de l’Europe.
Grâce à cette rencontre, ...
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sentait pas prêt. Sauver des gens, pourquoi pas. On l’avait bien
sauvé, lui. Il préféra choisir la seconde option. Par ...
17
charme et une élégance naturelle. Ses cheveux blonds mettaient
en valeur de magnifiques yeux verts. Son regard, on pouv...
18
n’osa pas l’utiliser pour parler de la défaite qu’elle savait
inéluctable. Et de ce terrible secret qu’elle devait gard...
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entre eux. Comme c’était puéril ! Cette règle risquait un jour de
faire éclater leur couple devant la réalité. Elle le ...
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« Où voulait-il en venir ? ». Martha l’ignorait mais, dès le début
de leur collaboration, toutes ces questions furent p...
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suicidaient. Beaucoup devaient se droguer ou boire pour résister
à la pression. Sans parler qu’ils commettaient des exa...
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- Sérieusement, oui, on ne peut pas gagner cette guerre. Ce
n’est pas possible. Non ? Après tout ce que nous avons vu l...
23
- Je songe à poursuivre et à étendre ce programme de visites, en
complément de la Croix-Rouge. J’ai déjà un peu commenc...
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choix, elle avait choisi de retourner la carte du secret et de cacher
la vérité à Hantz.
- Alors d’accord. Je veux le f...
25
Hantz reprit un dernier morceau de pain tandis que Martha se
leva pour déposer la cafetière sur le réchaud derrière ell...
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Cette dernière remarque agaça au plus haut point Martha qui ne
put s’empêcher de fermer les yeux et de souffler. Le ver...
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- J’adore ton optimisme, Hantz. Mais excuse-moi, tu te rendras
bien à l’évidence tôt ou tard. Et cela viendra bien plus...
28
À vrai dire elle sentait qu’il y avait bien plus que cela. Tous deux
avaient changé. La seule certitude était que leur ...
29
mensonges. Être en paix dans un monde en paix. Mais était-ce
seulement possible ? La paix était bien loin.
Ils passèren...
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2
Hantz mit les gaz. Il slaloma pour son plaisir dans les rues de
cette cité millénaire à l’architecture baroque incomp...
31
Malgré les gants qui le protégeaient, il sentait le froid engourdir
ses mains. Il préférait de loin l’été. Là, il se pe...
32
la route ou par le train. Un curieux chassé-croisé s’opérait par
endroit avec les troupes partant en renfort. Les convo...
33
de son side-car. Il retrouva alors avec plaisir ses collègues. Une
intense journée de travail l’attendait.
34
3
Martha se présenta dans les couloirs de l’hôpital, salua ses
collègues et rejoignit son bureau. L’établissement était...
35
***
Horst Neumann avait cinquante-cinq ans. C'était un grand
gaillard assez corpulent. Son port altier, presque aristoc...
36
Ce caractère positif cachait en réalité un véritable gouffre de
tristesse. Un drame l'avait touché quelques années plus...
37
d’oublier, et de quelle façon ? Là-aussi, les paroles et le soutien
du pasteur avaient été déterminants.
- Tu sais Hors...
38
Depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933, Horst préférait se
tenir à l’écart de l’agitation politique. Certes, il ...
39
régime sur le quotidien des allemands. Mais le spectre de la
réalité revenait bien souvent dans la conversation et ils ...
40
Horst se réfugiait donc dans ses conversations avec le pasteur, au
cours de leurs promenades près de l’église. 1941 éta...
41
plus de détracteurs, plus de presse libre, plus de syndicats.
Aucune organisation. Tout est… anéanti.
- C’est évident.
...
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- Ah oui ? Et laquelle ?
- Je pense qu’on pourrait faire de l’aide humanitaire.
- Tu crois ? Mais comment ? Dans quel c...
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revanche, ce que je pense possible c’est de créer un réseau
d’entraide.
- Oui, mais à terme tu voudrais qu’on verse dan...
44
- C’est pour cela qu’il faut le faire en douceur. On ne va pas
lever une armée.
- C’est sûr. Mais réfléchissons bien av...
45
Mais d'autres, plus discrets ne laissaient entrevoir leurs doutes
qu'en très petit comité. Il eut ainsi des conversatio...
46
Pour masquer son activité secrète, le directeur pouvait compter
sur l’aura de sa fonction. Elle lui permettait de compo...
47
- Et comment penses-tu qu’elle réagira confrontée aux
évènements ?
- On verra. Peut-être qu’elle prendra parti. Je lui ...
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- 15%. Mais il est lié à la victoire. Alors il n’y a que les cadres
du parti qui le prennent. Ils y sont forcés. Il sem...
49
En apparence cela ne changerait pas ses habitudes. Sauf qu’elle
ne devrait en parler à personne. Si intégrer le groupe ...
50
***
Le directeur était assis derrière son bureau, l’air grave. Il
consulta un document dactylographié qu’il plia et ran...
51
l’hôpital. Mais l’endroit n’est pas sûr. On m’a d’ailleurs
signalé des mouvements d’agents dans les parages. Alors nous...
52
l’assaillirent, mais elle ne voyait pas d’autre solution. Le
directeur l’interpella.
- Martha, ça va ? À quoi penses-tu...
53
- Jusqu’à présent oui.
- Et vous avez prêté serment tous les deux, non, quand vous
vous êtes mariés ?
- Oui, mais je ne...
54
4
La tension était palpable. L'unité était réunie dans la salle de
briefing pour recevoir les dernières instructions. L...
55
Le bruit des chaises et les voix se turent progressivement,
laissant la place à une nervosité silencieuse qui alourdit ...
56
On entendit quelques murmures parcourir l'assistance, avec
quelques signes de joie chez ceux qui voulaient en découdre....
57
sera constituée de trois groupes d'action. Le premier groupe et
le plus petit en nombre s'occupera de placer les marque...
Le serment des monstres, un roman de didier pezant
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Hantz et Martha sont deux habitants de Dresde. Ils vivent dans une Allemagne en guerre et forment un couple en apparence normal, plein d’amour et d’attentions. Mais ce 13 février 1945, le bombardement de leur ville va bouleverser leur vie et révéler la vérité et les non-dits. Car si Martha cache un secret qui pourrait mettre à mal leur couple idéal, c’est parce que Hantz, fervent partisan du régime, est resté enfermé dans ses certitudes malgré le spectre de la défaite qui se dessine. La destruction de leur ville est-elle le moment pour Martha de lui dire la vérité ? Et Hantz ouvrira-t-il les yeux face aux tourments qui emportent leur pays et face aux révélations de la femme qu'il aime ? Ces prochaines 24 heures vont s’avérer déterminantes et bouleverser leur avenir.

A travers ces deux personnages torturés, nous tournons une sombre page de l'histoire, et plongeons dans un destin qui les emporte : le serment qu'ils ont prêté lors de leur mariage résistera-t-il à celui qui lie Hantz aux monstres du régime ?

Ce projet de roman est en relecture actuellement, n'hésitez pas à livrer votre avis.

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  1. 1. 1 Didier Pezant LE SERMENT DES MONSTRES
  2. 2. 2 « Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. » (Friedrich Nietzsche) « Curtis Le May disait que si nous avions perdu la guerre, nous aurions tous été poursuivis comme criminels de guerre. Et je crois qu’il avait raison. Il s’est conduit comme un criminel de guerre, et j’ajouterai que moi aussi. Qu’est-ce qui rend une action immorale si on perd et morale si on gagne ? » (Robert S. McNamara - The Fog of War)
  3. 3. 3 Prologue Il faisait nuit. Aucun bruit ne filtrait de la rue. Blottie sous une chaude couverture, Martha s’était réveillée. Depuis plus d'une heure, elle ne parvenait pas à trouver le sommeil. Les yeux grands ouverts dans l'obscurité, elle fixait le plafond comme pour en percer à jour les détails. Mais elle ne distinguait rien. Rien d'autre que des vagues d’assaut de pensées noires, qu’elle ne parvenait pas à repousser. Martha n'osait pas bouger. Ne pas réveiller Hantz, surtout. Le réveiller, c’était à coup sûr déclencher des questions inutiles. « Pourquoi tu ne dors pas ? », « À quoi tu penses ? », « Qu’est- ce qui ne va pas ? ». Elle ne voulait pas s’expliquer, en tout cas pas maintenant. S’expliquer lui rappelait son enfance. Sa nature rêveuse à cette époque la plongeait souvent dans ses pensées. Un voyage imaginaire qui ne manquait pas d’interpeller ses parents. Les mêmes questions fusaient alors. Elle y répondait le plus souvent par un « rien » véhément et parfois rageur, ce qui offusquait sa mère. « Laisse-la tranquille, si elle a envie d’en parler, elle en parlera », l’encourageait alors son père. Martha n’était pas dupe. Cette désinvolture feinte par son père cachait une curiosité qu’il croyait pouvoir être assouvie par quelques futures confidences… qui ne viendraient pas, Martha le savait. Elle ne pouvait ignorer ce petit jeu entre ses parents. Le problème des rêveurs, songea-t-elle, c’est que leur cerveau travaille en permanence, mais en silence. Et le silence, l’entourage ne le comprend souvent pas, voire l’inquiète. À quoi bon devoir combler le silence de petits riens insignifiants ? Le souvenir de ces instants en famille la fit sourire. Finalement. Qu’importe les éventuelles questions de Hantz. Et puis la curiosité ne constituait pas son principal trait de caractère.
  4. 4. 4 Elle gardait donc le silence, le regard toujours immobile dans le vague de la nuit. Martha réfléchissait, anxieuse. Le jour du petit matin allait bientôt dissiper la pénombre. Encore une nouvelle journée. Elle tourna la tête et posa ses yeux sur son mari. Il dormait, lui, à poings fermés. Un sommeil profond de bébé que rien ne semblait pouvoir interrompre. L’homme de sa vie, pensa-t-elle. Elle l'admira, esquissant un instant un sourire amoureux comme au premier jour. Mais rapidement son visage se durcit. Il y avait comme un goût amer. Un flot de tristesse la submergea. Incontrôlable. Leur vie avait changé. Elle savait qu’un jour ou l’autre elle changerait encore plus radicalement. L’avenir semblait tellement incertain et fragile. Elle prit une profonde inspiration et soupira, regardant à nouveau vers le plafond, les yeux dans le vague. Leur histoire, si belle en apparence, semblait prendre inéluctablement une direction qu’elle n’aurait jamais imaginé au début de leur mariage. Mais les gens mûrissent. Les caractères changent, s’affirment. Les opinions aussi et c’était sans doute cela, la cause... « Mon Dieu, se prit-elle à songer. Comment en est-on arrivé là ? » Elle cligna des yeux plusieurs fois pour empêcher des larmes de couler sur ses joues. Sans succès. Elle connaissait la réponse à cette question, sans encore trop oser se l’avouer à elle-même. L’aveu, c’était peut-être la première étape avant le changement. Avant de le subir ou plutôt, d’en être à l’origine. « Que va-t-il se passer maintenant ? » En attendant une vraie réponse, Martha n’avait que ses questions et ses idées noires. Et surtout, une appréhension. La sensation inexplicable que le pire était à venir. Non seulement pour elle et Hantz, mais pour tout un monde. « Les gens ne s'en rendent pas compte ? Si je pouvais savoir où et quand cela a dégénéré. »
  5. 5. 5 Elle poussa un soupir.
  6. 6. 6 1 - On n’a plus de café ! Les premières lueurs du jour perçaient sur les toits de la ville. Engourdie dans le froid de février, la vie reprenait lentement son cours habituel. Comme bien souvent, la nuit avait été calme sur Dresde. Située au sud-est de l’Allemagne, la ville était éloignée des zones de combat. L’agglomération semblait protégée, réfugiée sous l’apparent abri de ses batteries anti-aériennes. Pour la plupart des habitants, les bombardiers alliés, au rayon d’action soi-disant moyen, semblaient incapables de l’atteindre. Ils conservaient ainsi une fausse sensation, celle d’une guerre lointaine qui n’arriverait jamais jusqu’aux rives de l’Elbe. Même si quelques frappes avaient pourtant été déplorées ces derniers mois dans la région, sans trop de dommages pour la ville, elle avait peu subi les effets du conflit. Elle semblait vivre dans une sorte de vase clos. Attablés dans leur petite cuisine, Hantz et Martha se faisaient face. Comme chaque matin, ils partageaient un petit-déjeuner frugal avant d’aller travailler. La pièce était éclairée par une faible ampoule pendant tristement du plafond par son fil, avec à son bout un abat-jour en tôle verte. Derrière elle, une cuisinière noire avec ses ferrures luisantes et ses cuivres astiqués. Par terre, contre un coin de mur, un baquet de fer pour la lessive, avec sa lessiveuse dedans. Sur le buffet, exposées sur l’étagère, des boites en ferraille pour les épices, dont la plupart arborait la marque de leur usage initial ; « Cacao Van Houten ». Le poste de radio crachait en sourdine son flot d’information. Après le bulletin d’informations officielles, la conversation portait sur le temps prévu dans la journée. Encore des températures froides, ce matin. Rien de plus normal à cette époque. Ils étaient habitués à vivre chaque année des hivers rigoureux mais celui-ci n’en finissait pas. Particulièrement précoce, il s’était installé depuis novembre, couvrant la ville
  7. 7. 7 d’un duvet glacial de plus en plus difficile à supporter. Les beaux jours semblaient encore si loin. Les rives de l’Elbe pouvaient se targuer d’offrir ainsi un panorama fantomatique et merveilleux à la fois, baigné chaque matin dans la brume, sous la neige et la glace. « Cela change des informations de la BBC », songea Martha. C’était l’un de ses secrets, écouter de temps à autre une autre source d’informations. Hantz et Martha terminaient leur repas sans échanger un mot. Elle éteignit la radio, sèchement. C’était toujours les mêmes informations, les mêmes discours lénifiants. La gloire du Führer. Seul maintenant le bruit de la pendule accrochée au mur terne de la cuisine venait perturber ce silence. Ils portaient de temps en temps leur regard vers l’extérieur. Depuis le quatrième et dernier étage de l'immeuble, ils pouvaient découvrir à l’horizon des nuages de fumées blanches qui s’échappaient des toits. Ces petits panaches semblaient s’envoler comme autant de signes de vie et de messages d’espoir. Ou d’appels de détresse ? - On devrait avoir une journée ensoleillée, lança Hantz pour briser le silence. C’est ce qu'ils disaient à la radio. Même que les températures vont monter cet après-midi, un avant goût de printemps. Le regard tendu vers l’extérieur, Martha hocha la tête, toujours plongée dans ses pensées, celles des fantômes de sa nuit d’insomnie. Nul doute que la population accueillerait cette nouvelle avec soulagement, songeât-elle. Enfin un peu de soleil et de ciel bleu, en espérant que cette prévision soit suffisamment fiable pour réchauffer un minimum l’atmosphère et surtout les cœurs. - Je sais, j’ai entendu. On verra bien.
  8. 8. 8 Le décor de leur appartement était dépouillé. Il respirait la simplicité, celle d’un jeune couple installé depuis peu et qui ne roulait pas sur l’or. La table était couverte d’une toile cirée avec des grosses fleurs, usée au point que certaines n’apparaissaient plus distinctement. Il y trônait une cafetière Moka offerte par Hantz juste avant la guerre, deux petites tasses, quelques couverts et chiffons, et une boîte en fer dans laquelle s’amassaient des morceaux de sucre avec quelques gâteaux. Le couple vivait dans un logement exigu mais fonctionnel. C’était un modeste deux-pièces avec une chambre, une salle de séjour et une petite cuisine. Malgré leurs faibles moyens, ils l'avaient décoré avec goût lorsqu’ils avaient emménagé. Seul bémol, les sanitaires se trouvaient sur le palier, ce qui, en ce moment, n’était pas de première commodité. L’immeuble se trouvait sur Guericke Strasse, à l’est de Dresde, dans le quartier de Leuben. C’était l’une des nombreuses communes qui faisaient anciennement partie de la banlieue de la ville. Située à moins de dix kilomètres à l’est du centre historique, elle avait été absorbée par l’urbanisation galopante. Le bâtiment avait été construit au début des années 1910. À l’époque, l’activité industrielle de l’agglomération en plein essor avait engendré une pénurie de logements. De nombreux programmes immobiliers étaient alors sorti de terre dans cette partie de Leuben. Ils avaient rapidement transformé la physionomie de la ville et de ses faubourgs. L’immeuble était habité par plusieurs familles d’ouvriers et se trouvait à quelques encablures à peine de leur lieu de travail respectif. C’était une enclave plutôt ouvrière à l’est du poumon vert que formaient le Grosser Garten et le jardin botanique, et dans lequel ils avaient pris l’habitude de se promener le weekend. Martha avait fait chauffer du café, un luxe de plus en plus rare en cette période de pénurie. Il restait encore quelques biscuits au
  9. 9. 9 fond de la boite en fer. Le temps des restrictions était maintenant venu. On était loin des petits déjeuners d’avant- guerre, et ceux du dimanche. La charcuterie, le fromage et parfois la confiture égayaient la table de l’époque. C’était il y a longtemps, une éternité presque, quand les sourires illuminaient leurs visages et éclairaient les journées. Désormais, même si le conflit semblait encore loin, l’humeur était morose. Malgré ce que l’on pouvait entendre sur les grandes ondes, de sombres nouvelles commençaient à affluer de l’est. Mais aussi du front ouest. Les allusions devenaient de plus en plus claires. Martha était au courant. La propagande, elle, tentait par tous les moyens d'étouffer le bruit des rumeurs et de rehausser le moral de la population. Cela semblait fonctionner jusqu’à présent. Mais Martha n’était pas dupe. Les quelques informations glanées de temps à autre à l’écoute de la radio anglaise en disaient long. Et à l’hôpital où elle travaillait, elle voyait et entendait beaucoup de choses sur la situation réelle. Elle était désormais convaincue que tôt ou tard la guerre serait perdue. C’était une question de mois. Le régime ne pourrait plus tenir longtemps, elle le pressentait. Et surtout, contrairement à son mari, elle n’y croyait plus. Il fallait maintenant songer à l’après guerre. Elle resservit Hantz, qui la gratifia d’un sourire amoureux. - Profites-en, lui dit-elle, il ne nous reste plus de café maintenant. On n’en trouve plus. Alors on n'est pas prêts d’en reboire à nouveau, je peux te le garantir. Hantz hocha la tête en silence, interdit. Ce n’était pas le manque de café qui l’interpellait, mais plutôt le ton qu’elle avait employé. Depuis plusieurs mois, il la trouvait de plus en plus soucieuse et sèche. Il se doutait bien que son moral était lié à la situation du pays. Mais la politique était un sujet qu’ils
  10. 10. 10 préféraient ne pas aborder ensemble. C’était à coup sûr une source de friction. Pour avoir vécu dans le passé des conversations passionnées, au début de leur relation, ils savaient qu'il y avait des sujets à éviter. Ils en avaient fait un principe sacré, une sorte de pacte : ici, on ne parlait pas de ça. À l’origine, il leur semblait que c’était le gage d’une parfaite harmonie dans leur couple. Et puis Martha avait fini par trouver cela confortable. Mais elle ne tenait plus et elle y faisait de plus en plus allusion, sans avoir l’air d’y toucher, à petites doses. La pression qu’elle connaissait à son travail n’y était sans doute pas étrangère. Ce n’était rien, juste quelques mots, quelques références de temps en temps. Des anecdotes sur ce qu’elle voyait à l’hôpital. Mais cela suffisait à alerter Hantz désormais. Malgré tout, il préférait ne pas polémiquer. Il avait la sensation que Martha s’était comme résolu à la défaite, comme si elle lui lançait ce message subliminal. Mais lui, il y croyait toujours. Peut-être était-ce lié à son éternel côté optimiste et insouciant. Ou bien au milieu familial dans lequel il avait baigné dans son enfance. Des oncles tombés dans les tranchées, des parents résolument nationalistes qui avaient vécu la défaite et le traité de Versailles comme une humiliation qu’il faudrait un jour venger. Ou bien, tout simplement, Hantz était-il influencé par les discours de la propagande. L’Allemagne possédait de nouvelles armes, des armes révolutionnaires, alors il n’en doutait pas : à coup sûr elles allaient changer le cours de la guerre. Finalement, Martha finirait bien par accepter cette évidence. C’était la guerre totale désormais, comme disaient les autorités, et ils allaient la gagner. ***
  11. 11. 11 Hantz avait trente-deux ans. C'était un jeune homme grand et athlétique, plutôt beau garçon. Ses cheveux bruns, ses yeux gris pétillants ajoutaient à son charme. Difficile d’échapper à son regard craquant et à son sourire désarmant. Né à Dresde, il y avait toujours vécu. C’était le petit dernier de la famille, une famille impliquée dans le régime comme beaucoup à l’époque. Une famille pétrie de convictions politiques qu’elle cultivait et qui assuraient un certain statut, une source de tranquillité. À vingt ans, dans l’insouciance de la jeunesse, il s’était engagé dans l’armée de l’air et avait prêté serment au drapeau et au Führer. Son engagement, c’était un peu poussé par ses parents, et pour montrer aussi qu’il pouvait prendre sa vie en main. Il voulait faire comme ses frères également sous les drapeaux. Sauf que lui, il avait choisi l’aviation de guerre. C’était en 1933, peu après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. À l’époque, l’avenir lui semblait radieux. Avec un tel Guide à sa tête, l’Allemagne pouvait désormais porter haut et fort ses couleurs dans le monde, face à ceux qui l’avaient humiliée après la défaite. Pour un jeune garçon comme lui, faire sien cette promesse d’avenir avait quelque chose de grisant. Certes, contrairement à d’autres plus fanatiques, il était loin de vouer une adoration sans bornes pour le Führer. Mais il lui trouvait un charisme bluffant. L’homme avait quelque chose de séduisant, de magnétique. Le regard noir et perçant, il émanait de lui comme un pouvoir d’ensorcellement qui forçait le respect. Suffisamment en tout cas pour accepter ses thèses nationalistes et antisémites. Il avait sans doute raison. Et puis cette notion d’ordre, de devoir, de responsabilités que le Führer véhiculait, lui était essentielle. C’était aussi le fruit de son éducation familiale. L’ordre régnait à la maison. Alors pourquoi pas dehors ? Voilà pourquoi le projet de redressement du pays avait autant d'importance pour lui. Et surtout, il avait prêté serment. Dans son esprit, cet acte avait une signification particulière. Il avait donné sa parole. « Quand on donne sa parole, on ne la reprend pas », lui martelait son père. Cette parole
  12. 12. 12 au Führer avait autant de valeur que son mariage avec Martha. Comment pourrait-il revenir dessus aujourd’hui ? Avant tout, Hantz était passionné d’aviation. Depuis sa plus tendre enfance, il portait son regard vers le ciel, les nuages. La conquête des airs dans ces machines fabuleuses avait alimenté ses plus beaux rêves de gosse. Pour lui, l’avenir était là- haut. Dans le ciel, et un jour dans les étoiles. Dès qu’il en eut la possibilité, il effectua sa formation à l’école de l’air. Il voulait devenir pilote, comme beaucoup de jeunes de sa génération. Il s’y engagea à fond et sorti parmi les premiers de sa promotion. Ce statut lui donna l’opportunité de rejoindre alors la Luftwaffe renaissante. Il choisit d’être affecté à l’aérodrome militaire de Klotzsche, au nord-est de Dresde. Il connaissait bien cet endroit pour s’y être rendu fréquemment quand il était gamin. Avec d’autres copains, il prenait le tramway de la ligne 7 qui montait vers le nord, direction Weixdorf. Après quelques minutes de marche, il pouvait se retrouver près de l’aérodrome, aux premières loges pour voir, des heures entières, les avions décoller, atterrir et effectuer des manoeuvres d’entraînement. Ses yeux d’enfant brillaient devant ce spectacle. Il se fit la promesse d’être un jour l’un de ces héros dans les airs. Pendant les cinq années qui suivirent son incorporation, il vécut alors comme dans un rêve. Il pilota, s’entraîna, effectua chaque jour des exercices de combat. Il appartenait enfin à la glorieuse Luftwaffe et il avait le sentiment de participer au renouveau de l’Allemagne, dont les ambitions n’avaient désormais plus de limites. Aux commandes de son Messerschmitt, il se sentait puissant et se voyait déjà prêt à suivre le projet du Führer et à porter le glaive aussi haut que possible pour la gloire de son pays. Mais il ignorait que son rêve se briserait. Le destin avait prévu autre chose pour lui et cette année 1938 allait remettre en question l’avenir qu’il s’était imaginé. À chaque décollage, Hantz était conscient du danger qui le guettait
  13. 13. 13 en vol. La panne ou l’accident faisaient partie de ces éléments que l’on chasse par superstition. Dont on ne veut pas entendre. Mais que, pour éviter, l’on prend soin d’évacuer par une plus grande précaution, une plus grande préparation du matériel. C’est ce qu’il effectuait avant chaque vol, avec ses mécanos. Mais il n’aurait jamais imaginé subir un accident au sol, au retour d’une mission d'entrainement. C’est pourtant ce qu’il vécut lorsque son moteur stoppa un jour en plein ciel. Panne mécanique. L’alimentation, sans doute. Et l’obligation de terminer en planant. Se préparer à atterrir, se mettre dans la ligne. Essayer de doser la vitesse. Sans succès. Arriver trop vite et toucher le sol trop violemment. La perte de contrôle à l’impact fut imparable. Pour finir écrasé en bout de piste dans son épave fumante. Il trouva cependant les ressources nécessaires pour s'en extraire, alors que les secouristes arrivaient. Ce jour-là, il ne sut incriminer ou remercier la providence. À bout de forces, mais vivant, il s’effondra avant que son avion ne prenne feu. Ses jambes ne le portaient plus et il était facile pour lui de réaliser la gravité de ses blessures. Son dos le faisait horriblement souffrir, son bassin également, et il ne sentait plus ses jambes. Il était inutile de se voiler la face, son avenir de pilote était désormais bien compromis. Cet accident allait totalement bouleverser sa vie, tant dans sa chair que dans son cœur. Transporté à l’hôpital Rudolf Hess de Dresde, l’un des plus grand centre médical de la ville, on lui fit aussitôt comprendre qu’il ne devait pas se faire d’illusions sur son avenir dans la Luftwaffe. Hantz resta plusieurs mois en soins, le corps en souffrance, dans cet hôpital grouillant. C’était aussi une faculté de médecine réputée. Il pouvait se dire qu’il était entouré par un personnel médical qualifié. Il ne croyait pas si bien dire. Au fil des mois son état de santé s’était amélioré et il put entamer sa rééducation. Hantz voyait dans cette épreuve une remise en question totale de sa vie. Il allait devoir faire preuve de courage pour avancer. Mais
  14. 14. 14 sur le chemin de la convalescence, il n’avait pas imaginé pouvoir compter sur un allié surprise. En la personne de Martha. *** Martha était employée à l’hôpital et c'est là qu’elle fit la connaissance de Hantz. Il avait vingt-cinq ans, elle en avait dix- huit. Elle venait d'intégrer l'établissement un peu plus tôt cette même année, comme assistante du directeur. Elle devait mettre à jour les dossiers administratifs des patients et était tombée sur celui de Hantz. Le dossier semblait incomplet et surtout, au delà de ça, sa situation l’avait intriguée et elle avait décidé de lui rendre visite. Ce fut un véritable coup de foudre au premier regard. Immédiatement chacun sut que leur vie serait bouleversée à jamais. C'était comme une évidence. Chacun avait devant lui, juste sous les yeux, la personne dont ils avaient rêvé, qu'ils avaient tant de fois imaginée. Enfin. Aucun des deux ne croyait au coup de foudre ni aux contes de fées, mais pourtant, il fallait se rendre à l’évidence. C’était sûr. C’était là, inutile de tergiverser, inutile de chercher ailleurs. C’était inespéré. Leur premier regard imposa naturellement l’évidence sur leur visage, simultanément. Pas un mot. Juste un regard. C’était clair, comme un soulagement. Nul besoin de lutter. Inutile de poser des mots sur des sensations. La réponse était là, devant eux. Martha venait tous les jours lui rendre visite. Elle prenait des nouvelles et passait dès que possible du temps avec lui. Ce petit manège n’avait pas échappé au directeur, ce qui le faisait sourire. Cela lui rappelait tellement de choses. Les deux amoureux apprirent à s’apprivoiser et firent connaissance. Au fil des mois cet amour ne cessa de grandir, leurs conversations devenaient de plus en plus intimes, les rendant plein d’allégresse et d’espoir
  15. 15. 15 dans l’avenir, malgré les nuages noirs de la guerre qui s’amoncelaient au-dessus de l’Europe. Grâce à cette rencontre, à l'attention et la présence quotidienne de Martha pendant sa convalescence, Hantz put concentrer son attention et ses forces sur sa récupération. Ce n’était plus un challenge personnel, mais c’était pour Martha qu’il le faisait. Il ne se sentait plus seul, il avait un objectif, loin de l’armée, celui de construire quelque chose avec elle à ses côtés, et à terme pourquoi pas, fonder une famille. Quelques mois plus tard Hantz apprit officiellement qu’il ne pourrait plus piloter. Même s'il le pressentait, cette décision fut difficile à accepter. Adieu au rêve de gosse. Il pouvait tout de même rester dans l’armée de l’air mais dans un poste au sol qui l’ennuyait. Rester dans un bureau alors qu’il avait connu la sensation ultime de voler. Lorsque la guerre commença, on lui proposa soit de rejoindre la Flak, la défense anti-aérienne de Dresde, soit de travailler en détachement à la défense civile. - Vous vous sentez de gérer une batterie anti-aérienne ? - Franchement, je ne sais pas. Ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Et Dresde n’est pas non plus une cible stratégique. J’aurai préféré intercepter des bombardiers ennemis en plein vol. - Je le sais, Hantz. Mais ce n’est plus possible. C’est la Flak ou la défense civile. On vous laisse le choix, estimez-vous heureux. Il y avait fort à parier qu'il s'ennuierait à ce poste. Tirer sur des avions, il savait trop comment cela se passait là-haut. Il ne se
  16. 16. 16 sentait pas prêt. Sauver des gens, pourquoi pas. On l’avait bien sauvé, lui. Il préféra choisir la seconde option. Par défaut. Dès le début du conflit, il fut affecté au château d’Albrechtsberg, dans le quartier de Loschwitz, au nord-est de Dresde. L’endroit se trouvait perché sur une colline de la rive gauche de l’Elbe, à l’est de Neustadt. Situé sur les bords du fleuve ses deux tours imposantes et moyenâgeuses embrassaient de leur hauteur le quartier de Blasewitz de l’autre côté du fleuve. Comme une coïncidence, c’est là-même où se trouvait l’hôpital où travaillait Martha. Une vue magnifique s’offrait sur la vallée de l’Elbe et la ville, avec la Frauenkirche et la place Adolf Hitler, où se trouvait l’opéra Semper et le Palais Zwinger. Depuis 1937, le château, ainsi que le parc et les écuries, étaient utilisés par une division de SA, les Sections d’Assaut. Puis, au début de la guerre et à cause des menaces d’attaques alliées, les caves du château avaient été reconverties en abri anti-aérien. C’est là qu’il officiait. A partir de 1943, le château recueillit des orphelins qui étaient logés dans les chambres du bâtiment. Et maintenant, depuis plusieurs semaines, on voyait des colonnes de réfugiés rejoindre continuellement le complexe. Elles étaient hébergées sur place ainsi que dans les dépendances du parc. Cette arrivée massive sensibilisa pour la première fois Hantz à la situation de son pays. Mais elle était loin de remettre en question sa loyauté et sa foi dans un avenir meilleur pour le régime. *** Martha se resservit à son tour et termina le fond de la cafetière, sous le regard tendre de Hantz. Elle était toujours aussi belle. Il lui sourit et lui caressa la main amoureusement. Elle lui rendit son sourire. Elle venait d’avoir vingt-cinq ans et resplendissait de beauté. Elle était grande et sa silhouette élancée lui donnait un
  17. 17. 17 charme et une élégance naturelle. Ses cheveux blonds mettaient en valeur de magnifiques yeux verts. Son regard, on pouvait le dire froid, mais il semblait constamment analyser la situation et percer à jour les gens qu’elle observait. Il témoignait de sa vivacité d’esprit et de son intelligence. C’est ce qui avait séduit Hantz dès le premier instant. Avec son sourire, tellement craquant. Au contraire d’elle, il se sentait parfois ridicule ou insignifiant face à sa perspicacité. Martha reposa la cafetière, désormais vide. D’un geste désinvolte, elle sembla le déplorer d’un air gêné, comme s’excusant d’être à court de denrées. - Ce n’est pas grave, dit Hantz. Cela va s’arranger. Martha l’observa machinalement et sourit, sans un mot. Croit-il vraiment à ce qu’il vient de dire, se demanda-t-elle. Elle le fixa, pensive. Chaque fois qu’elle le regardait, elle revoyait le beau jeune homme qu’elle avait rencontré à l’hôpital. Il était si mignon et si attentionné. Elle avait succombé à la beauté naturelle de ses vingt-cinq ans. C’était devenu son héros. Il l’avait rendue heureuse, la faisait rire chaque jour. Aujourd’hui, l’amour qui les liait était toujours aussi fort mais le temps avait agrémenté leur relation de multiples centres d’intérêts. Il alimentant continuellement leurs conversations et leur complicité. Pourtant Martha regrettait qu’ils ne soient plus sur la même longueur d’onde. Elle savait qu’il y avait encore du chemin à faire pour qu’ils puissent évoquer la situation sans confronter leur désaccord. - C'est vrai, tu verras. Ca va aller, continua Hantz. Devant une telle remarque, Martha ne chercha pas à polémiquer. Elle se dit que le manque de café n’était pas un prétexte suffisant pour débattre avec lui de la chute du régime. En tout cas elle
  18. 18. 18 n’osa pas l’utiliser pour parler de la défaite qu’elle savait inéluctable. Et de ce terrible secret qu’elle devait garder. Jusqu’à quand arriverait-elle à lui cacher la vérité ? Elle se sentait mal de porter le fardeau du silence, mais c’était pourtant nécessaire. Elle ne pouvait faire autrement. Il en allait de leur sécurité. Si seulement il pouvait la comprendre, pensa-t-elle. - Ça va ? interrogea Hantz, intrigué par son silence soudain. Martha sortit de ses pensés. Une fois de plus elle cacha automatiquement la vérité, s’en voulant aussitôt de ne pas lui dire tout simplement que non, cela n’allait pas du tout, que l’on allait perdre la guerre, que les alliés prenaient le pays en tenaille, qu’ils fonçaient sur Berlin tant depuis l’est que depuis l’ouest. Toutes ces informations que Hantz ignorait, ou faisait semblant d’ignorer, parasité par la propagande. - Oui, oui, tout va bien, s’entendit-elle répondre. Martha sentit aussitôt qu’une nouvelle occasion venait de s'évanouir. Et quand bien même elle l’aurait saisie, qu’aurait-elle dit à Hantz ? Comment réagirait-il si elle lui annonçait que les Russes avaient découvert un camp d’extermination à Auschwitz, le mois dernier ? Qu’ils ne cessaient de progresser ? Que c’était pareil avec les Américains, à l’ouest, qui bombardaient tous les jours nos villes ? Lesquels des deux seraient les premiers à investir Dresde ? Les Américains ou les Russes ? Elle voulait avant tout préserver son couple. C’est l’une des raisons pour lesquelles, bien avant le début du conflit, Martha avait toujours voulu rester à l’écart de la propagande du régime. Sur son échelle de valeurs, la politique venait bien loin derrière ses convictions religieuses qui, pourtant, lui importaient si peu. Elle voulait éloigner tout cela de sa vie. Car elle n’avait jamais souhaité s’impliquer. Jusqu’à ce qu’elle ouvre les yeux. Jusqu’à ce qu’elle découvre la vérité et surtout l'horreur. Aujourd’hui, elle regrettait cette sacro-sainte règle d’or qui s’était instaurée
  19. 19. 19 entre eux. Comme c’était puéril ! Cette règle risquait un jour de faire éclater leur couple devant la réalité. Elle le savait. Et plus elle temporisait dans le mensonge, et plus l’explosion serait violente. Mais comment faire autrement maintenant ? Qu’elle le veuille ou non, Martha était désormais sensibilisée à la situation. Dès les premières années de guerre, l’afflux des blessés et des réfugiés l’avait inquiété. Cela avait surtout remis en cause sa vision du système. Son esprit critique s’éveilla lentement. Etait-elle la seule à voir ce qui se passait ? À ressentir cet horrible sentiment de culpabilité, tout en devant garder le silence ? *** À l’hôpital, au fil des ans, Martha devint très liée au directeur, Horst Neumann. Elle éprouvait beaucoup de respect pour lui. Avec le temps, une confiance de plus en plus forte s’était installée entre eux, comme entre un père et sa fille. Horst avait détecté dans l’attitude générale de Martha et dans quelques-unes de ses réactions au travail, un certain potentiel critique. Mais il voulait en avoir le cœur net. À plusieurs reprises il lui avait tendu quelques perches pour qu’elle s’exprime. « Vous en pensez quoi, Martha ? ». Au début Martha avait essayé de noyer le poisson. Mais l’air jovial du directeur facilitait la confidence. « Vous pouvez me le dire, cela ne sortira pas de ce bureau ». - Je ne sais pas, je préfère ne pas en parler. On s’est interdit d’en parler d’ailleurs chez nous avec Hantz. - Je comprends, évidemment. Et vous avez raison. Il y a des choses qu’il est préférable de garder pour soi, s’amusait-il à répéter, sourire malicieux aux lèvres.
  20. 20. 20 « Où voulait-il en venir ? ». Martha l’ignorait mais, dès le début de leur collaboration, toutes ces questions furent pour le directeur le moyen de pressentir les opinions de Martha et de voir si elle pourrait être un jour une personne de confiance capable de lui être utile et de l’assister dans ses fonctions. Le directeur se voyait en effet affecté de plus en plus souvent à des missions d’étude sur le terrain. Ses qualités de management et d’organisation en médecine d’urgence lui permettaient de jouer un rôle de plus en plus important. C’était un atout précieux aux yeux de la hiérarchie militaire médicale. En tant que directeur d’un des plus grands établissements de Dresde, Horst avait été délégué pour réaliser toute sorte d’audits des besoins des troupes en matière de médecine de guerre. Lorsqu’on lui proposa début 1943 de partir quelques semaines en mission sur le front de l’est, il prit la décision de demander à Martha de l’accompagner pour l’assister. C’était quelques mois après la défaite de Stalingrad. Le ravitaillement et l’organisation autour des services de santé était au plus mal et nécessitait un état des lieux précis avant de nouvelles prises de décision et d’éventuels réorientations. Ensemble, ils devaient recenser les besoins médicaux et établir un rapport. Au terme de cette affectation, Martha revint à Dresde bouleversée par cette expérience. Elle changea alors définitivement son opinion sur le régime. C’est ce qu’avait souhaité Horst. Au contact des soldats, elle découvrit à quel point la situation était désormais dramatique sur le terrain. La boue, le dénuement des troupes, le manque d’habits, de matériel médical défectueux et le manque de médicaments sautait aux yeux. Les blocs opératoires étaient sous-équipés et les infections et les gangrènes compliquaient la tâche des équipes médicales. Le taux de mortalité était indigne d’une armée moderne et poussait le moral au plus bas. Les soldats désertaient, d’autres se
  21. 21. 21 suicidaient. Beaucoup devaient se droguer ou boire pour résister à la pression. Sans parler qu’ils commettaient des exactions. Ce séjour de quelques mois fut pour Martha l’occasion d’observer la lente agonie des troupes et l’horreur de la guerre. De part et d’autre, le tableau des horreurs prenait une teinte abominable. Les ennemis se rejoignaient dans la soif d’anéantissement et dans l’immoralité. Et contrairement à ce que racontait la propagande, cela préfigurait l’avenir sombre du régime. Cette expérience fut donc effarante pour elle. Cela remit définitivement en question le rôle de spectatrice qu’elle avait tenu jusqu’à présent. Le retour au quotidien de l’hôpital ne fut pas non plus facile. Faire barrage à l’information, cacher les choses, c’était l’ordre qui leur avait été donné au terme de la mission. Cela ne semblait pas déranger Horst. Le moment pour lui était venu d’en parler avec elle. Sérieusement. Alors que Martha se préparait à quitter le bureau, rangeant des affaires dans son sac, Horst décida d’engager la conversation. Il s’était tourné vers la fenêtre et observait l’horizon. Il prenait quelques bouffées de sa pipe, apaisantes. Puis, sans se retourner, il demanda. - Qu’en as-tu pensé Martha, de cette mission d’étude ? - Je ne sais pas, je… - Si, tu le sais. Je le vois très bien. La guerre est terminée. Perdue. Ici, au centre hospitalier, contrairement à ce qui se passait chez elle, Martha pouvait extérioriser maintenant ses craintes et développer son esprit critique. Ils avaient déjà eu de fréquentes discussions sur le système, le gouvernement, la situation politique et militaire du pays. C’était un moyen pour Horst de sonder son opinion. Mais rien qui n’aille très loin. Même si rien ne sortait de leur bureau, Martha restait toujours relativement distante, secrète sur ses convictions. Mais là, s’en était trop. Elle brisa le silence et se confia au directeur.
  22. 22. 22 - Sérieusement, oui, on ne peut pas gagner cette guerre. Ce n’est pas possible. Non ? Après tout ce que nous avons vu là- bas ? - Je sais, Martha. - Sincèrement, regardez, on bat en retraite ! Personne ne le sait ? Et il faudrait nous taire, évidemment ? Dire que tout va bien ? - C’est ce que nous sommes sensés faire, oui. Nous taire et suivre les consignes. Approuver la situation en cachant la réalité. Dire que les approvisionnements en médicaments sont corrects, dire que les soins sont efficaces. Que les pertes sont minimes. C’est le travail de la propagande de faire croire que nous progressons, que nous cumulons les succès contre l’ennemi. Que des revers comme Stalingrad ne forment pas une retraite ni une défaite, mais plutôt un changement de stratégie. Et ça marche, tu sais. Aujourd’hui seuls les cadres du Parti sont au courant des pertes exactes. Et encore ! Tu vois, Martha, il est préférable de continuer à croire. Sinon il y a bien sûr une autre possibilité. C’est tenter de faire comprendre la teneur réelle de la situation. Mais c’est moins confortable. Plus risqué. Et la majorité ne veut pas finir fusillée sur la place de la Mairie. Face au regard perplexe et déterminé de Martha, le directeur se retourna et sourit. Sa réaction était saine. Martha avait le potentiel idéal pour l’assister. Ainsi, il lui suggéra de s’impliquer un peu plus à ses cotés. - Tu sais, Martha, je fais souvent des visites pour la Croix- Rouge. Depuis un an maintenant. Ce sont des visites de prisonniers, des inspections dans des Stalags et des Offlag. J’ai pour rôle de les encadrer. - Je sais, oui.
  23. 23. 23 - Je songe à poursuivre et à étendre ce programme de visites, en complément de la Croix-Rouge. J’ai déjà un peu commencé. C’est nécessaire. Alors, je me suis posé la question pendant qu’on était sur le front. J’y songe depuis quelques temps. Voudrais-tu venir avec moi ? - Dans quel but, je veux dire, c’est toujours dans le cadre de la Croix-Rouge ? - Disons que j’utilise cette casquette officielle pour effectuer ces visites de ma propre initiative, enfin, avec l’accord tacite de quelques amis à l’administration sanitaire et à la Croix- Rouge, bien sûr. - C’est légal, je veux dire…? - Je ne suis pas résistant, si tu veux tout savoir. Et d’ailleurs, qui pourrait être résistant dans ce pays aujourd’hui ? Personne. Disons que j’apporte juste de l’aide. C'est une petite contribution. Il y a beaucoup de choses à faire, beaucoup de travail, de visites. D’aide à donner car il y a beaucoup de monde en détresse. C’est pour cela que j’ai besoin d’être épaulé. Et j’ai pensé à toi. Mais attention, cela nécessite que tu n’en parles à personne, pas même à Hantz. Tu devras garder le secret. Tu n’es pas obligée de répondre maintenant. Réfléchis Martha. Ce n’est pas urgent. Martha avait pris le temps de la réflexion, pesant le pour et le contre. Là avaient commencé ses nuits sans sommeil. Mais dans sa décision, c’est essentiellement son cœur qui faisait pencher la balance. Un exercice solitaire qui devait décider dans quel sens son destin allait basculer. Un exercice dans lequel elle avait dû exclure Hantz. C’était le prix à payer. Elle avait pris la décision quelques semaines plus tard, début 1943, alors que ses nuits étaient hantées des souvenirs fantomatiques des victimes mourantes et mutilées qu’elle avait côtoyées à l’arrière du front. Si elle avait pris cette décision, c’était avant tout pour elle et pour le pays. Mais en faisant ce
  24. 24. 24 choix, elle avait choisi de retourner la carte du secret et de cacher la vérité à Hantz. - Alors d’accord. Je veux le faire, lui avait-elle annoncé un matin en arrivant au bureau. Le directeur avait accueilli cette nouvelle avec satisfaction mais de manière sobre. C’était la réponse qu’il attendait. Il avait désormais conscience de la tâche qui attendait Martha, et des sacrifices qu’elle serait contrainte d’accepter. - Ah. Très bien Martha. Je t’en suis reconnaissant. Mais sache que maintenant le plus dur nous attend. Je te tiendrai au courant de la suite à venir. Et je te rappelle que je compte sur ton silence auprès de Hantz. Moins de personnes sont au courant de notre petit réseau d’entraide, et plus longtemps nous pourrons contribuer à améliorer les choses. À notre modeste niveau. Martha se souvenait de cette conversation comme si elle avait eu lieu la veille. Elle avait conditionné son avenir mais aussi celui de son couple. Dès cette période, avec le directeur, ils opérèrent principalement auprès des camps de prisonniers de guerre alliés. Martha put alors apporter sa modeste contribution au réseau d’entraide, comme l’appelait Horst. En revanche, dès cet instant, elle affichait chez elle un double visage pour ne rien révéler à son mari. Voilà pourquoi, depuis deux ans maintenant, elle lui cachait ses activités, mais au prix d’un sentiment de culpabilité de plus en plus difficile à supporter. ***
  25. 25. 25 Hantz reprit un dernier morceau de pain tandis que Martha se leva pour déposer la cafetière sur le réchaud derrière elle. Puis il brisa le silence. - Qu’as-tu prévu pour aujourd'hui Martha ? Martha s’assit lentement. À peine remise de son occasion manquée, peut-être pouvait-elle en saisir une nouvelle. Et si le soudain intérêt de Hantz pour son programme de la journée lui permettait d’évoquer enfin la situation ? Pourrait-il admettre la réalité, quitte à le pousser dans ses retranchements idéologiques qu’elle sentait pourtant encore loin de s’effondrer. Hantz n’était pas un fervent Nazi de la première heure. Juste un jeune homme qui croyait que ses choix étaient les bons et qu’il pouvait changer le monde. Juste un jeune homme qui récitait un discours qu’il avait appris depuis si longtemps. Un jeune homme sans esprit critique et qui croyait au bien fondé des ses actions. Un maillon dans une immense chaîne de mort. Alors il faudrait bien qu’il admette un jour ou l’autre la réalité. Et que la vérité jaillisse. Martha avait conservé le secret depuis trop longtemps. Elle était lasse de devoir mentir au quotidien. Pourtant il le fallait, c’était trop risqué. Pour tous. Elle répondit à Hantz d'un ton désabusé. - Cela ne va pas être joyeux. Il y a de nouveaux réfugiés qui arrivent. Ils fuient les Russes. Entre les blessés du front et les familles qui ont tout perdu, cela commence à devenir difficilement gérable pour nous. - Je sais, renchérit Hantz, coupant alors Martha. Pour nous aussi. On va devoir en accueillir de plus en plus au château, et la place risque de manquer. Heureusement cela ne devrait plus durer longtemps. J’ai vu qu’il y avait des renforts en route pour le front. On a des pièces d’artillerie de la Flak qui sont envoyées à l’est aussi. Ils repousseront les Russes.
  26. 26. 26 Cette dernière remarque agaça au plus haut point Martha qui ne put s’empêcher de fermer les yeux et de souffler. Le vernis d'indifférence qu'elle avait maquillé sur son visage s'effrita enfin, dans un profond soupir, au bord des larmes. - S’il te plaît, Hantz, arrête avec ta propagande ! Tu sais très bien qu’on ne pourra pas stopper les Russes. Il va bien falloir que vous vous en rendiez tous compte, non? La franchise de cette réponse étonna Hantz. Il tenta de se justifier. - Ce n’est pas de la propagande Martha. - Mais si. Tu récites mot pour mot le discours de Goebbels. Il serait temps que tu ouvres les yeux. Les Russes sont à peine à cent cinquante kilomètres d’ici. On a déjà été bombardés deux fois cette année alors qu’on avait toujours été à l’abri jusque- là. Tu ne sens pas que le vent a tourné ? Il faut qu’on passe à autre chose maintenant. Regarde la vérité en face. - Si tu t’entendais Martha. Tu te rends compte de ce que tu dis ? Allons, tu verras que tout s’arrangera. - Non. Non ! Je suis désolée ! Non ! Et puis ça va s’arranger pour qui ? En tout cas pas pour nous. - Tu es trop défaitiste, Martha, tu... - Oui, oui ! Oui, je suis défaitiste ! Et figure-toi que j’ai de bonnes raisons de l’être. Surtout si tu voyais ce que je vois tous les jours à l'hôpital. Il va bien falloir que ce gâchis cesse. - Tu vois tout en noir, plutôt.
  27. 27. 27 - J’adore ton optimisme, Hantz. Mais excuse-moi, tu te rendras bien à l’évidence tôt ou tard. Et cela viendra bien plus vite que tu ne l'imagines ! - Bon, allez, il vaut mieux qu’on arrête cette conversation. On avait dit qu’on en parlait pas. On ne va pas se fâcher pour ça. - Bien sûr. On ne va pas se fâcher pour ça. - Oui. Hantz conclut ainsi la conversation et se leva pour poser sa tasse dans l'évier. Martha débarrassa rapidement la table de la cuisine et l’essuya, dans un silence lourd de sens. Son cœur battait à tout rompre, elle était encore effrayée et surprise à la fois par son culot, son insolence et par leur altercation. Malgré l’amour et l’admiration qu’elle avait pour lui, la crédulité de son compagnon l’assommait tout comme sa foi dans le discours d’un régime auquel elle ne croyait plus. Mais il serait difficile de convaincre Hantz. Pourtant le vif échange qui venait de les opposer était peut-être de nature à la rassurer sur sa capacité à faire éclater bientôt la vérité au grand jour. Ou peut-être pas. Le clivage était de plus en plus grand. Comment le combler sans trahir ? Seulement, dans sa tête, les pensées se bousculaient maintenant. Si rien ne se passait, peut-être Martha devrait-elle un jour se résoudre à une autre évidence, bien plus lourde de sens. Petit à petit elle voyait que leur couple avait changé. Elle l'avait senti imperceptiblement. Tous ces instants de connivence et de complicité, la guerre les avait comme effacés. Elle les avait recouverts d'un voile de réalité funeste, comme une chape de plomb qui rendait leur quotidien pesant. Et puis il y avait ce poids terrible, celui des non dits sur son activité. La vérité jaillirait bien sûr un jour ou l'autre, mais quand ? Et dans quelles circonstances ?
  28. 28. 28 À vrai dire elle sentait qu’il y avait bien plus que cela. Tous deux avaient changé. La seule certitude était que leur couple se noyait dans la défaite. Chacun s'était peu à peu renfermé sous cette couverture chaude et douillette du train-train quotidien. Ce drap de mensonges les engourdissait jour après jour. Hantz la trouvait parfois fuyante, esquivant certaines de ses remarques, elle s'emportait de plus en plus lorsqu'il évoquait la situation. Martha pouvait en dire autant de lui, qu'elle ne parvenait plus à suivre dans son idéologie et dans son inaction. Tous deux semblaient se fuir comme deux aimants de même pôle. Certes, hantz n'était pas du genre à épancher ses sentiments, il les masquait au début derrière une véhémence politique et des emportements insupportables de mauvaise foi, qui souvent dépassaient ses pensées. Même s’ils étaient sur le ton de l’humour ou dans un style vachard revendicatif, ils avaient maintenant le don d’agacer Martha. C’était pourtant ce qui l’avait séduite aussi au démarrage de leur relation. Mais plus maintenant. Aujourd’hui, il était davantage question de silence et de replis, de banalités, le temps qu’il fait, le travail, l’activité, et ils échangeaient de moins en moins. Il était rare maintenant qu'il se confie à elle, sur ce qu'il ressentait et ce qui le bouleversait et lorsque les rares occasions s'étaient présentées, il retournait systématiquement la situation et ses états d'âme vers un espoir prochain d'amélioration, comme insouciant. Les quelques fois où ils avaient évoqué ensemble la situation, la tension était immédiatement montée. Alors plus personne n'abordait le vrai problème. Hantz la devinait tourmentée, inquiète, mettant cela sur le compte de la situation qui les éprouvait. Chacun restait à sa place, campé sur ses idées, aveuglé de fausses certitudes, de celles qui repoussent les échéances à plus tard, mais de celles qui au final détruisent les couples. Personne ne voulait de cette issue. Alors Martha avait peur. Elle avait peur un jour de devoir faire face à la réalité, faire face à la vérité, elle avait peur un jour de regretter de n'avoir rien dit. Elle rêvait d'en finir avec les non-dits, d'en finir avec le secret, elle rêvait d'être enfin un jour en paix avec elle-même et avec ses
  29. 29. 29 mensonges. Être en paix dans un monde en paix. Mais était-ce seulement possible ? La paix était bien loin. Ils passèrent leur manteau et quittèrent leur domicile. Arrivés sur le trottoir devant l’entrée de leur immeuble, ils retrouvèrent le side-car de Hantz. Une fois la bâche de protection ôtée, Martha sangla son casque. Elle prit place dans le panier côté passager, tandis qu’il enfourcha l’engin, ajustant ses lunettes avant de démarrer. Comme tous les matins, ils firent la route ensemble et Hantz déposa Martha devant l’entrée principale de l’hôpital. Un baiser d’au revoir et la promesse de se retrouver le soir, puis Hantz reprit la route vers sa caserne. Cette journée promettait d’être belle, c’était Mardi gras. Les enfants allaient investir les rues toute la journée en se déguisant pour l'occasion. Et demain, 14 février, ce serait la Saint-Valentin. Il ne faudra pas oublier d’y penser, songea-t-il.
  30. 30. 30 2 Hantz mit les gaz. Il slaloma pour son plaisir dans les rues de cette cité millénaire à l’architecture baroque incomparable. Dresde, c’était la ville qui l'avait vu grandir. C’était sa ville. Il l’adorait. Même si ses connaissances culturelles étaient limitées, il éprouvait une fierté sans nom pour cette ville d'art et d'histoire, une ville de culture, de musées, ouverte au monde, grouillante de vie et où il faisait bon vivre. La simple vue de la cité depuis les berges du fleuve lui suffisait pour considérer qu’il avait devant lui la plus belle ville d’Europe, voire du monde. Lorsqu’il en avait le temps, il s’installait sur la grande terrasse de l’Albrechtsberg et admirait le panorama magnifique. Les rives de l’Elbe. Cela faisait partie de ses plus grands plaisirs. Tous les jours, il effectuait ce même trajet pour se rendre au château. C’était devenu comme un rituel. Il roulait jusqu’à l’est du centre-ville dans le quartier de Blasewitz. Il déposait Martha devant l’hôpital. Puis il prenait ensuite la direction du nord-est en longeant les quais par l’Hindenburg Ufer. Il traversait ensuite l’Elbe par le pont de Loschwitz, longeait alors les bords du fleuve par la Körner Weg, vers l’ouest, avant de monter vers le château de l’Albrechtsberg. Il prenait alors son service au comité de défense civile. Au volant de son bolide, il affectionnait ce trajet. Il se sentait envahi par une incroyable sensation de liberté comme il en éprouvait rarement. Une fois chaussé de ses lunettes d’aviateurs, qu’il avait conservées en souvenir de son passé de pilote, il pouvait s'élancer. Les yeux protégés de l’air glacial, il retrouvait aussitôt ses réflexes de pilote aux commandes de son avion. Il voguait dans le flot de la circulation avec l’agilité d’une hirondelle. Les larges avenues de la ville lui offraient ce luxe. L’hiver n’était pas la meilleure période pour en profiter le plus.
  31. 31. 31 Malgré les gants qui le protégeaient, il sentait le froid engourdir ses mains. Il préférait de loin l’été. Là, il se permettait d’ôter son casque et de circuler cheveux au vent. Comme au bon vieux temps. Il aurait tellement aimé voler à nouveau. Hélas, il n'avait plus jamais eu l'occasion de revoler depuis ce fatal accident. C'était bel et bien terminé. Sans cela, qui sait, peut-être serait-il devenu un As de l’aviation allemande. Peut-être pourrait-il combattre au-dessus du front, de victoire en victoire, faire la fierté de ses glorieux aînés. Mais c’était ainsi aujourd’hui. Et puis, sans cet accident il n’y aurait jamais eu Martha. Ce matin, contrairement aux jours précédents, la circulation beaucoup plus dense. Les tramways notamment circulaient au ralenti. Cela conformait ce que lui avait dit Martha un peu plus tôt. La route charriait ses nombreuses colonnes de civils. Les réfugiés fuyaient l’avancée des troupes communistes. La plupart d’entre eux provenaient des régions du front de l’est, anciennement annexées par l’Allemagne. Il s’agissait essentiellement des Etats Baltes et de la Silésie. Les pauvres avaient échappé aux exactions de l’Armée Rouge qui, disait-on, dévastait tout sur son chemin. Plus que le soulagement d’avoir sauvé leur peau, le visage des réfugiés exprimait la terreur de ceux qui avaient assisté au pire. Leur plus grande angoisse maintenant était de voir les bolchéviques s’emparer de leur ville d’accueil. Ils seraient alors inéluctablement envoyés dans des camps de prisonniers, ou pire, exécutés. Autant dire qu’une mort certaine les attendait. À leurs yeux, Dresde constituait le dernier havre de paix, avec l’espoir que leur situation puisse maintenant s’améliorer. Tous ces malheureux rassemblaient avec eux les quelques affaires qu’ils avaient pu sauver dans leur fuite. Certains semblaient revenir d’un long périple, les traits marqués. Pris en charge plus loin à l’est, ils avaient réussi à rejoindre Dresde par
  32. 32. 32 la route ou par le train. Un curieux chassé-croisé s’opérait par endroit avec les troupes partant en renfort. Les convois de civils fuyant les Soviétiques croisaient ainsi les convois de militaires envoyés sur le front pour tenter de contenir l’inexorable avancée. Hantz éprouvait un certain malaise devant cette vision de détresse humaine. Visiblement ces pauvres gens avaient tout abandonné. Et aujourd’hui rien ne l’assurait qu’il ne devrait pas en faire de même avec Martha, si jamais les Russes investissaient Dresde pour tout détruire, comme ils avaient la réputation de faire. Oui, si les Russes arrivaient, que feraient-ils ? Dieu seul sait ce qu’ils deviendraient. Ils devraient fuir sans aucun doute, comme tous ces gens. Et où iraient-ils ? Ils n’avaient aucune famille en dehors de Dresde pour les accueillir. Et si Martha avait raison ? Il l’avait trouvée si bizarre ce matin, avec ses allusions pessimistes. Elle semblait ne plus croire à la victoire de l’armée allemande. Pourtant, Hantz n’osait imaginer la défaite. Cela lui paraissait impossible. Il balaya aussitôt cette pensée sinistre, la trouvant ridicule. De toute façon, l’afflux de soldats vers le front et le déplacement des batteries anti- aériennes devraient suffire à enrayer l’avancée des Soviétiques. Le Führer le leur avait promis. Sans parler des nouveaux avions de chasse, les ME 262 à réaction. L’un de ses amis pilote lui en avait parlé. Ces flèches d’acier volaient à plus de 800 kilomètres à l’heure. Elles pouvaient fondre en quelques secondes sur les appareils ennemis et les pulvériser de quelques rafales de mitraille. Le décrochage ensuite était parait-il vertigineux, au point que les pilotes subissaient une pression énorme dans leur cockpit. Cette arme absolue était sans nul doute vouée à écraser les chasseurs ennemis. Comme il aimerait en piloter un, ne serait-ce qu’une heure. Hantz poursuivit sa route, plongé dans ses rêveries d’aviateur. Son trajet à moto lui permettait de cultiver ses glorieuses illusions. Il parvint enfin au château, se gara et coupa le contact
  33. 33. 33 de son side-car. Il retrouva alors avec plaisir ses collègues. Une intense journée de travail l’attendait.
  34. 34. 34 3 Martha se présenta dans les couloirs de l’hôpital, salua ses collègues et rejoignit son bureau. L’établissement était l’un des principaux centres de santé de la ville. Dresde était réputée dans toute la région pour ses infrastructures modernes. Elle comptait plus d’une vingtaine d’hôpitaux civils et d’infirmeries, mais aussi de nombreux postes de secours militaires. C’était désormais l’une des principales villes où les blessés du front étaient soignés. L’endroit dans lequel elle travaillait comprenait un grand bâtiment administratif jouxtant un grand complexe hospitalier qui regroupait une dizaine de baraquements en dur. À proximité se trouvait une clinique qui accueillait essentiellement des femmes et plus loin, près d’un parc arboré, se situait une école d’infirmières. Une nouvelle journée de travail pouvait commencer. Martha allait devoir comptabiliser à nouveau le flot ininterrompu d’entrées à l’hôpital. Elle devait déterminer les besoins et ajuster le planning des interventions. Il n’y avait rien de bien enthousiasmant, mais c’était un travail administratif nécessaire au bon fonctionnement de l’établissement. Le directeur n’était pas encore arrivé. La porte de son bureau, mitoyen au sien, restait fermée. Elle s’installa et commença à travailler, ouvrant du courrier d’un geste machinal. Posant le coupe papier sur le bureau, elle se lança dans le classement d’une pile de documents. Le directeur fit son apparition quelques minutes plus tard, la salua et entra prestement dans son bureau. Il referma aussitôt la porte derrière lui. Cette apparition éclair étonna Martha. Même pressé, le directeur ne l’avait pas habituée à un comportement aussi cavalier. Il avait l’habitude de s’intéresser à elle, et lui lancer une blague ou une anecdote sur un ton léger et amical. Néanmoins Martha ne dit rien et s’en retourna à son activité. Il devait être accaparé par les soucis.
  35. 35. 35 *** Horst Neumann avait cinquante-cinq ans. C'était un grand gaillard assez corpulent. Son port altier, presque aristocratique, et sa voix grave et puissante inspiraient le respect. Il dégageait une force de travail et une aura de pouvoir. Son visage rond était souligné par une barbe blanche. Ses grands yeux marron et son regard perçant semblaient analyser en détail ses interlocuteurs et le rendait encore plus impressionnant. Ils avaient la sensation d’être soumis à un sondage de leur esprit et de leurs pensées. Il fumait la pipe et lorsqu’il recevait un invité, il prenait un malin plaisir à observer chaque étape du rite de l’allumage. Tenant la tête délicatement dans le creux de sa main, il tassait méticuleusement le tabac dans le fourneau, avec un rictus de plaisir et le sourire aux lèvres. Lentement, il s’amusait à souffler quelques bouffées et projeter en l’air un nuage de fumée odorante. Ainsi, ce cérémonial lui permettait de jauger ses interlocuteurs. Ils se sentaient obligés de parler pour combler le silence cérémonieux. Et bien souvent ceux-ci s’impatientaient. En apparence austère au premier abord, Horst était en réalité un bon vivant, un être jovial avec ceux qui le connaissaient. Il travaillait dans l’hôpital depuis de nombreuses années maintenant. Il avait d’abord rejoint l’établissement comme chirurgien. C’était au début des années vingt, alors qu’il venait de fêter ses trente ans. Treize ans plus tard, on lui proposa de prendre la direction de l’hôpital. Une évolution logique. Il était apprécié et aimé de tous, reconnu tant pour sa gentillesse que pour ses compétences médicales et administratives. Il accepta avec joie. Son acharnement à la tâche lui avait permis de gravir tous les échelons jusqu’au poste suprême.
  36. 36. 36 Ce caractère positif cachait en réalité un véritable gouffre de tristesse. Un drame l'avait touché quelques années plus tôt, en 1920. Cette année aurait dû pourtant être marquante, mais pour d’autres raisons. Il était sur le point de devenir chirurgien et sa femme Maria allait donner naissance à leur bébé. La fierté de Horst en était décuplée. Mais en l’espace d’une journée, un pan entier de sa vie allait s’effondrer. Il avait suffit d’à peine quelques heures. Maria était morte en accouchant. Et sa fille n’avait pas survécu. Dans ces heures sombres, Horst pouvait pourtant compter sur quelqu’un d’inattendu. Un pasteur. Herbert officiait dans la petite église Sainte Barbara à Eschdorf. Dans cette bourgade de la grande banlieue de Dresde, tout le monde se connaissait. Et le pasteur appréciait particulièrement Maria, l’une de ses paroissiennes les plus fidèles. Maria avait passé son enfance à Eschdorf et Herbert l’avait ainsi suivie au cours de sa jeunesse. Le pasteur était devenu peu à peu un confident proche, comme il pouvait l’être avec de nombreuses familles. Elle lui avait présenté Horst le jour où elle s’était fiancée avec lui. Et, tout naturellement, le pasteur les avait mariés quelques années plus tard, en juin 1914. À vingt quatre ans, Horst terminait alors ses études de médecine à Dresde. Il n’imaginait pas endosser quelques mois plus tard la blouse de médecin militaire sur le front. Comme départ dans la profession il y avait mieux. La guerre lui était tombée dessus deux mois après son mariage et le séparait déjà de Maria. Mais la guerre l’avait construit. Elle avait imprimé en lui une haine contre l’animosité humaine et les folies meurtrières. Une haine qu’il canalisait encore aujourd’hui mais qui lui servait de carburant contre le régime. Avec le décès de Maria, c’est un autre destin, bien plus cruel, qui s’était abattu sur Horst. Que faire, quelle décision prendre ? Rester chez lui, seul parmi tous ses souvenirs, à déprimer et se morfondre sur son sort ? Comment rebondir, comment tenter
  37. 37. 37 d’oublier, et de quelle façon ? Là-aussi, les paroles et le soutien du pasteur avaient été déterminants. - Tu sais Horst, je connaissais très bien Maria. Elle t’aimait passionnément, profondément. C’était quelqu’un d’altruiste. Ce qui la rendait la plus fière c’était de voir que tu avais dédié ta vie aux malades. Elle aurait été heureuse de voir que tu gardes la foi, que tu ne baisses pas les bras, que tu n’abandonnes pas tout et que tu penses à elle dans tout ce que tu entreprends, au quotidien. Des paroles réconfortantes. Des paroles qui avaient touché juste. Le choix lui apparu clairement, mais en avait-t-il un autre ? Le travail était le seul moyen qu’il avait trouvé pour ne pas sombrer dans l’épreuve du deuil. Poursuivre la route, en mémoire de Maria. À force d’abnégation et de volonté, il progressa et gravit les échelons au sein de l’hôpital. Jusqu’à devenir directeur. Le travail et la foi. Car dans cette épreuve l’attitude attentionnée du pasteur avait construit les fondations d’années d’amitié et de confidences partagées. Des liens solides, unis dans un même combat. Aujourd’hui, plusieurs portraits de Maria ornaient les murs de son bureau. Le visiteur pouvait ainsi contempler des photos d’instants de bonheur dans la vallée de l’Elbe, Maria et lui, tous deux souriants et comblés d’amour. L’image comme l’esprit de Maria faisaient constamment partie de sa vie, veillant sur lui. Le bureau était décoré avec goût et soigneusement rangé. En revanche, Horst n’avait pu empêcher que l’on accroche au mur un portrait du Führer. Il n’avait pas eu le choix. Il songeait aux croix gammées que l’on forçait la population à exhiber par les fenêtres, le jour de l’anniversaire du Führer. Combien le faisaient de leur plein gré ? Combien le faisaient la mort dans l’âme ?
  38. 38. 38 Depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933, Horst préférait se tenir à l’écart de l’agitation politique. Certes, il s’était rallié au NSDAP, le parti national-socialiste des travailleurs allemands. Mais c’était par pure nécessité, afin de conforter sa position de directeur d’établissement hospitalier, un poste ô combien important dans la hiérarchie. Lui, il ne militait pas. Car malgré tout, son appartenance au parti ne l’empêchait pas d’éprouver un malaise en voyant la politique d’exclusion et les persécutions du gouvernement. Mais il préférait se taire et suivre le mouvement, comme tous, c’était plus sûr ainsi. Toutefois, lorsque les partis et les syndicats furent interdits, il commença à prendre la vraie mesure du problème. Mais la situation était arrivée à son point de non retour. Il était trop tard. La machine de guerre nazie était lancée à pleine vitesse et plus rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Que faire ? Tout risquer ? Non. Horst préférait se préoccuper en priorité de ses malades et de son personnel. Chaque allemand préférait d’abord gérer le plus important, le travail, le quotidien, suffisamment précaire pour l’ensemble de la société et subvenir aux besoins de leurs familles. Pour le reste, quelle importance ? Le régime se chargeait de s’occuper de tout, pour peu qu’on accepte, que l’on se résigne. Qu’on le veuille ou non, le régime s’était octroyé toutes les prérogatives. Les citoyens n’avaient plus voix au chapitre. Tant pis ou tant mieux, si cela permettait à terme de réparer l’humiliation ? Peser le pour, le contre, pour Horst, l’idée de s’engager contre le régime lui paraissait inutile. Trop dangereuse. La fatalité l'avait envahi, comme elle avait envahi la grande majorité des citoyens. Il n’y a qu’avec le pasteur, et en privé lors de leurs rencontres, qu’il pouvait se permettre de faire quelques allusions à la situation. Horst se rendait en effet assez souvent sur la tombe de Maria dans le petit cimetière mitoyen de l’église. C’était ensuite pour lui l’occasion de rendre visite à Herbert. Le souvenir de Maria les animait. Cela leur permettait de mettre un peu de côté la pression de plus en plus forte exercée par le
  39. 39. 39 régime sur le quotidien des allemands. Mais le spectre de la réalité revenait bien souvent dans la conversation et ils en venaient alors à aborder certains aspects de la société. Horst pouvait de moins en moins mettre ces sujets de côté, tant les doutes le nourrissaient. - Fermer les yeux, c’est ce qu’on devrait faire, vous croyez ? - C’est la guerre Horst, maintenant. On ne peut plus rien y faire et quand bien même il y aurait quelque chose à faire, quoi ? Je ne sais pas. - Moi non plus je ne sais pas. Jusqu’à la guerre il resta silencieux, comme beaucoup, pensant qu’un jour les choses changeraient, naturellement, et que la chape de plomb qui recouvrait le pays finirait par disparaître. Sa fonction le confrontait pourtant de plus en plus à la tragédie que vivait la population. Mais il préférait ne rien dire et travailler simplement. Songer à résister, et comment le faire, n’était même pas imaginable. Et puis cette décision avait une valeur particulièrement importante à ses yeux. C’était aussi le cas pour un grand nombre d’Allemands. Dire non ne signifiait pas seulement lutter contre Hitler et son régime, mais c’était aussi, et surtout, devenir un traître à la patrie. Cette patrie qui était maintenant en guerre à ses frontières et qu’il fallait défendre à tout prix. Et puis, dans le pays, la stigmatisation des réfractaires prenait de plus en plus d’ampleur à mesure que le conflit s’étendait. Quant à la Gestapo, son organisation méthodique avait tissé sa toile dans toute la société et son acharnement à traquer les traîtres s’effectuait avec une abnégation dramatique. Pour le directeur, comme pour bon nombre de citoyens, le risque était trop grand. Il valait mieux se faire petit et ne pas attirer l’attention sur soi.
  40. 40. 40 Horst se réfugiait donc dans ses conversations avec le pasteur, au cours de leurs promenades près de l’église. 1941 était l’année charnière qui allait décider de tout et Horst ne pouvait plus masquer ses préoccupations. Certains évènements allaient déclencher chez lui un processus de prise de conscience augurant d’un prochain passage à l’acte. - Qu’est-ce qui te préoccupe Horst ? - Je ne sais pas si vous êtes au courant. Je pense que non. Vous saviez que l’on avait commencé à faire disparaitre certains malades ? Des malades mentaux. Des handicapés physiques ? - Oh, mon Dieu, oui, je ne le sais que trop. - J’ai entendu parler que le processus était maintenant systématique. - Ah oui ? - Il semble. On euthanasie les « semi-humains », comme on dit. Les déficients mentaux, les enfants avec des maladies génétiques ou des malformations. Ce serait à grande échelle maintenant. Une extermination pour la pureté de la race. - Mon Dieu. C’est diabolique. Mais qu’est-ce qu’on pourrait faire ? - J’ai bien peur qu’on n’y puisse rien. - Peut-être diffuser l’information. Mais je ne sais pas si cela changerait grand-chose. La population est tellement apeurée. - Sérieusement, je ne vous vois pas en parler ici, à la paroisse, dans vos sermons. Ce serait la dénonciation directe. - C’est vrai. Il y a trop de risques, mais comment le faire autrement ? Regarde autour de toi, Horst. Il n’y a pas de résistance dans ce pays, pas d’associations, pas d’opposition,
  41. 41. 41 plus de détracteurs, plus de presse libre, plus de syndicats. Aucune organisation. Tout est… anéanti. - C’est évident. - Nous sommes muselés. L’appareil bureaucratique et la surveillance sont en place. La répression fonctionne à plein. Que faire ? Rien ! Nous devons attendre. Et prier. - Sans doute. Vous avez raison. *** Pourtant, à la fin de l’automne 1941, deux événements le poussèrent à agir. Le constat de la vitesse fulgurante avec laquelle affluaient de plus en plus de blessés de guerre, des soldats gravement mutilés et d’autres traumatisés. Beaucoup souffraient en effet de séquelles psychologiques graves et parfois irréparables. Il retrouvait des symptômes qu’il n’avait que trop vus dans les tranchées. Le second évènement fut son autorisation, dans le cadre de ses obligations à l’hôpital, de visiter les camps de prisonniers de guerre de la région. Ce nouveau statut lui ouvrit les yeux et fut une vraie prise de conscience. Ce fut un choc. Au cours de ses premières visites, il réalisa de façon définitive à quel point la situation, tant extérieure qu’intérieure, s’était détériorée. À force d’observations, un long processus se mît en place. Il s’en confia au pasteur un jour, après de longs moments de réflexion et d'interrogations. - Vous savez que j’ai été réquisitionné dans le cadre des opérations de la Croix-Rouge ? - Oui, tu m’en avais parlé la dernière fois. - Eh bien cela m’a donné une idée.
  42. 42. 42 - Ah oui ? Et laquelle ? - Je pense qu’on pourrait faire de l’aide humanitaire. - Tu crois ? Mais comment ? Dans quel cadre ? - Je pense qu’on pourrait se débrouiller pour apporter de l’aide aux prisonniers de guerre ou à la population. Ce n’est pas de la résistance à proprement parler, non ? C’est de l’aide humanitaire. La Croix-Rouge le fait bien, pourquoi pas nous ? Les services de santé ? - Oui, j’entends bien, mais, méfie-toi. La Croix-Rouge a un mandat et l’aide est encadrée par les autorités. Tu crois qu’il y aurait une alternative ? - Il y a deux choses qui peuvent aider. L’Eglise. Et la santé. - Attention. Le régime surveille de très près la religion en général et les églises en particulier. Tant luthériennes que catholiques. Il faut être très méfiant. Leur objectif est de nous faire disparaître, tu sais. - Oui, et c’est pour cela que je pense aux services de santé. On pourrait peut-être réfléchir à faire de l’aide via la santé. - C’est limite, Horst. Parce que de toute façon, quoiqu’on fasse, les services de la Gestapo tenteront d’empêcher toute velléité d’organisation. Pour eux, toute organisation sera classée comme terroriste. Comme de la résistance. Regarde avec La Rose Blanche. Sans parler des complots ratés contre Hitler. La Gestapo est sur le qui-vive. Il est difficile de retourner les habitants contre le régime. Je ne te parle même pas des critiques, il y a des oreilles qui trainent partout. Alors envisager cela… - Non, ce que je veux dire, c’est qu'on n’aura pas les moyens d’organiser un réseau de résistance. Et quand bien même nous le ferions nous aurions une espérance de vie réduite. Non, en
  43. 43. 43 revanche, ce que je pense possible c’est de créer un réseau d’entraide. - Oui, mais à terme tu voudrais qu’on verse dans la résistance ou pas ? - Non. A terme non. Ce sera suffisamment dangereux comme ça. Mais ce que je crois possible, c’est d’anticiper ou plutôt d’accompagner la chute. Si l’on agit comme aide humanitaire par exemple, auprès des prisonniers de guerre alliés, je crois que nous pouvons communiquer auprès d’eux, leur faire comprendre qu’il n’y a pas que des monstres en Allemagne. Mais qu’il y a aussi des pacifistes, des gens qui tentent d’améliorer les choses, qui luttent mais qui sont muselés et contraints à la clandestinité. Des gens sur qui s’appuyer quand le vent tournera. Il faut leur dire qu’on tente d’exister. C’est ce message qu’il faut faire passer aux alliés. Nous ne sommes pas tous pour Hitler. Nous subissons aussi Hitler. - D’accord. Je comprends. Pas une résistance violente, mais une communauté de bonnes volontés. - Oui. Une résistance pacifique. Nous n’avons pas les moyens de nous battre, de faire sauter des ponts ou des voies de chemin de fer. De toute façon, cela ne sert à rien. Et puis nous n’avons pratiquement pas d’armes. Autour de nous je ne connais que des religieux ou du personnel hospitalier. Et ce ne sont pas les alliés qui vont nous parachuter des armes et des munitions. On n’existe même pas pour eux et de toute façon on serait considérés comme des espions du régime. - Tu ne penses pas être l’objet de soupçons par ton activité aux côtés de la Croix-Rouge ? Si l’on t’interroge, que dire ? - Que c’est peut-être un moyen d’amadouer les prisonniers alliés et de recueillir des informations ? Comme pour jouer double jeu. De les retourner en somme. - Cela me semble très périlleux. C’est à double tranchant.
  44. 44. 44 - C’est pour cela qu’il faut le faire en douceur. On ne va pas lever une armée. - C’est sûr. Mais réfléchissons bien avant de prendre une décision. *** L’année 1942 était l'année de tous les dangers. Elle augurait des futurs revers sur le front de l’est. L’avancée allemande était stoppée par les Russes et l'armée s’enfonçait dans le bourbier de Stalingrad. La propagande cachait à son peuple la situation réelle de son armée, bientôt mise sur le reculoir. Le directeur était sûr que le rapport de force allait changer définitivement en faveur des Russes. Horst utilisa donc son travail avec la Croix-Rouge pour le compte de son futur projet de réseau. Il nota des échanges, des conversations, des remarques de son entourage proche mais aussi plus lointain, professionnel ou pas. Dès lors, à la faveur de ses contacts dans les différentes couches de la société, dans le monde ouvrier et auprès des membres locaux de l’Eglise, Luthérienne et Catholique, il commença discrètement à sonder les esprits et les mentalités. Certains étaient indiscutablement pour le régime et Horst ne préférait pas les approcher plus que de raison. Il fallait se méfier, savoir à qui l’on s’adressait, quelles étaient les rôles, les prérogatives et attributions de chacune des personnes qu’il croisait, s’assurer de ne pas être soupçonné, de ne pas être suivi, laisser la sensation d’être irréprochable et engagé pour sa mission aux côtés de la Croix-Rouge en se montrant digne d’avoir été choisi pour y participer.
  45. 45. 45 Mais d'autres, plus discrets ne laissaient entrevoir leurs doutes qu'en très petit comité. Il eut ainsi des conversations informelles mais néanmoins intéressantes qui le firent progresser dans son désir de vérité et de justice, dans la conviction qu’il avait vu juste, qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. Il disait ainsi qu'il voulait à sa manière apporter de l’aide aux persécutés dans les camps de prisonniers. Mais ses idées traduisaient une soif d'égalité et de justice. Pourtant cela valait-il la peine de prendre autant de risques et d’entraîner avec lui d’autres personnes dans son éventuelle chute si jamais il était arrêté ? Etait-il justement possible de constituer ce petit cercle ? De le créer lentement autour de lui et du pasteur ? Un petit cercle de penseurs ? De gens qu'il avait pour certains déjà côtoyés et qui ressentaient les mêmes sentiments sur la situation ? Toutes ses connaissances pouvaient lui être utiles le cas échéant, mais peut-être valait-il mieux rester prudent pour l’instant, avant d’étendre le cercle dans son entourage. De par sa position à l'hôpital, Horst pouvait déjà apporter une aide modeste mais précieuse à son niveau. Cela pouvait déjà suffire pour commencer. Alors il ne s'en priva pas. Il était conscient que ce ne serait qu’à la faveur de quelques opportunités et de circonstances favorables que le cercle pourrait étendre peu à peu son influence. Peut-être qu’un jour il pourrait commencer à cacher quelques déserteurs de l’armée allemande, ou des pilotes alliés abattus. Mais pour le moment il n’était pas question de mettre le pied dans l’organisation d’un réseau de grande ampleur. Chaque chose en son temps. Plus il resterait longtemps à ce niveau et plus il avait de chances d’être efficace et de rester vivant.
  46. 46. 46 Pour masquer son activité secrète, le directeur pouvait compter sur l’aura de sa fonction. Elle lui permettait de composer un personnage de façade et de frayer avec la fine fleur culturelle et politique dresdoise. Il semblait en effet particulièrement apprécié par les membres de la société civile et militaire. D’ailleurs, aux yeux de tous, il apparaissait comme un sympathisant honorable du parti, au-dessus de tout soupçon. Il se rendait ainsi volontiers aux cocktails et autres mondanités organisées par l’élite intellectuelle du parti. La simple évocation d’élite intellectuelle pour le parti Nazi le faisait sourire. Comment ses membres pouvaient se considérer comme des intellectuels ? Et surtout des élites ? Quelle antinomie ! Mais, grâce à cette précieuse couverture, ses activités furent heureusement toujours dissimulées. Sans faire de vagues, sans faire parler de lui, au fil de ses missions pour la Croix Rouge, il était devenu un élément précieux qui alimentait le pasteur d'informations importantes. Il était clair qu’un jour elles pourraient être utiles et servir aux intérêts d’une structure plus large dans laquelle il pourrait jouer un rôle de plus en plus important. Il sentait cependant le besoin d'être épaulé dans les missions les plus délicates, en particulier lors des visites de camps de prisonniers. Afin de l'assister, il avait songé à Martha dès la fin de l’année 1942. Pourquoi ne pas la recruter ? La visite sur le front de l’est allait être un élément déclencheur. - Tu penses que c’est nécessaire ? - Oui, le fardeau est trop lourd, seul, pendant les missions. J’ai besoin de m’appuyer sur elle. - C’est comme tu veux. C’est toi qui la connais le mieux. Si tu penses qu’elle peut être fiable. Mais c’est peut-être délicat pour elle ? Si tu la crois capable à cent pour cent d’endosser ce rôle, je n’y vois pas d’inconvénient. - Je compte sur mon séjour sur le front pour voir ses réactions sur le terrain et si c’est positif ou pas. Je déciderai après.
  47. 47. 47 - Et comment penses-tu qu’elle réagira confrontée aux évènements ? - On verra. Peut-être qu’elle prendra parti. Je lui proposerai alors de travailler avec moi. - Comme tu le souhaites. Et si elle travaille avec toi, ce sera dans quel cadre ? - Ce sera dans le cadre des visites de camps. Cela doit s’arrêter là. Pour le reste je m’en occupe. - Bon, d’accord. - Je tiens à laisser le cercle fermé. Elle n’interviendra pas au niveau de mes contacts. - D’accord. De ce que tu m’en dis, elle ressemble beaucoup à Maria, non ? - Par certains traits de caractère, peut-être. - Tu sais, Horst, elle n’est pas Maria. Et elle n’est pas ta fille non plus. Alors sois prudent si elle te rejoints dans le cercle. Je ne voudrais pas que tu regrettes un jour de l’avoir embarquée dans ce piège. - Je ferais attention. Mais si elle rejoint notre groupe, ce sera d’abord son choix. - Très bien. Personne dans votre entourage ne devra être au courant. - Bien sur. D’ailleurs, à propos d’autre chose, j’ai discuté avec un ami banquier. Il me dit une chose intéressante. Le Plan d’Epargne de Fer, dont on entend parler, ne fonctionne pas. Personne n’y souscrit. - AH, ah. Pourtant le taux est alléchant je crois ?
  48. 48. 48 - 15%. Mais il est lié à la victoire. Alors il n’y a que les cadres du parti qui le prennent. Ils y sont forcés. Il semblerait que la situation financière du pays soit très mauvaise. Or figure-toi que mon ami me dit qu’il y a de moins en moins d’assurances vie et d’emprunts qui se sont contractés cette année. Une tendance forte. - Tu crois que les gens commencent à ouvrir les yeux ? - Je ne sais pas, en tout cas c’est un signe. - Peut-être. C’est une première étape mais la route est encore longue. - Hitler sera jugé responsable de la défaite à l’est. Les gens finiront par le comprendre. À mon âge, je ne me fais plus guère d’illusions, mais je sais que le vent de l’histoire tournera. Horst était persuadé d’avoir vu juste à propos de Martha. Par ses compétences et par son regard acerbe sur la société, la jeune femme pouvait lui apporter une aide précieuse. Elle semblait en effet sincèrement touchée par la situation que vivait le pays et la population. Le départ sur le front de l’est eut lieu au début de l’année 1943. L’ordre était l’évaluation des besoins médicaux de l’armée et la mission ne devait pas sortir de ce cadre. C'était ce qu'il attendait et elle réagit comme il l’avait prévu. C’est ainsi qu’elle s’engagea. Martha sentait qu’elle pourrait être utile à quelque chose pour faire avancer son pays. Elle se disait que si tout le monde agissait de cette façon peut-être cela pourrait-il changer le cours des évènements et aider le pays à sortir de l’ornière dans lequel le nazisme l’avait plongé. Cela supposait de faire le sacrifice de son avenir et d’entrer dans une forme de clandestinité en travaillant en sous-main avec Horst et en le suivant dans ses visites. C’était peu de chose, mais cette décision avait un poids à ses yeux.
  49. 49. 49 En apparence cela ne changerait pas ses habitudes. Sauf qu’elle ne devrait en parler à personne. Si intégrer le groupe était la seule solution pour jouer un rôle positif et tenter d’améliorer la situation, alors cela en valait la peine. Il fallait au moins enrayer la souffrance. Horst lui avait dit qu’au final ils n’auraient rien à se reprocher. Ils ne trahissaient en effet personne, ils faisaient juste de l’humanitaire. C’était la réalité aussi. Quelques semaines plus tard, au printemps 1943, Martha pouvait désormais l’accompagner dans ses futures missions et agir à ses côtés, en visitant des camps de prisonniers de guerre. Le travail qu’elle accomplissait était bienvenu. Il permettait d’amplifier l’efficacité des visites. Cette activité s’était en effet intensifiée malgré les risques encourus. C'était une mission d’aide humanitaire sous l'égide des autorités carcérales et de la Croix- Rouge. Mais, sous l’aspect officiel de simples visites médicales, elle était en réalité le moyen de créer des contacts, d’échanger secrètement des messages et de faire passer des documents ou des vivres pour améliorer l’ordinaire. La région de Dresde comprenait un grand nombre de camps de prisonniers de guerre de toutes nationalités. Elle faisait partie du secteur militaire IV qui regroupait la région de Dresde et celle de Leipzig et de Chemnitz. Ces trois villes formaient une sorte de triangle de l'incarcération. Pas moins de sept Stalags avaient été construits dans ce périmètre, portant des initiales de A à G. Deux Stalags gérés par la Luftwaffe y étaient également présents. Quant aux camps d’officiers prisonniers de guerre, les Oflags, ils étaient au nombre de quatre. Elle devint ainsi son bras droit. La confiance était maintenant totale entre eux. À tel point qu’aux yeux de Horst, Martha représentait quelque part la fille qu’il n’avait pas eu.
  50. 50. 50 *** Le directeur était assis derrière son bureau, l’air grave. Il consulta un document dactylographié qu’il plia et rangea dans une enveloppe, puis referma à clé dans un tiroir. Il se leva et lança un bref regard vers le portrait de Maria avant d'ouvrir la porte du bureau de Martha. - Martha, tu peux venir, s’il te plaît ? Elle prit son calepin et entra, refermant directement derrière elle. Alors Horst annonça dans un murmure. - Martha, il faut que je te parle, assieds-toi, lui annonça-t-il en lui indiquant le siège devant son bureau. Elle s'exécuta. Elle savait ce que signifiait ce ton de confidence. Quelque-chose d’important allait se passer, sous le sceau du secret. Personne dans cet hôpital n’était au courant du pacte qui les liait. Horst s’éloigna de la porte et s’approcha de la fenêtre, s’assurant que personne à l’extérieur ne se trouve à proximité et ne puisse entendre. Même fermées, les fenêtres avaient des oreilles. Il retrouva sa place, et s'assit à son tour. Il parla d’une voix grave mais calme. - J’ai appris que la Gestapo a redoublé d’effort depuis deux semaines pour traquer des résistants qui opèrent apparemment dans les environs, à partir de Leipzig. Alors il nous faudra rester sur nos gardes. Ils ont procédé à une série d’arrestations dans la région et poursuivent des fugitifs. Ils recherchent notamment des aviateurs alliés qui se sont parachuté. Ils sont certainement pris en charge quelque part. Ils recherchent aussi un prêtre connu pour ses sermons contestataires. Il a été dénoncé et a dû fuir sa paroisse. En fait, il se trouve qu’il s’est présenté ici hier soir et je l’ai provisoirement caché dans une des caves du sous-sol de
  51. 51. 51 l’hôpital. Mais l’endroit n’est pas sûr. On m’a d’ailleurs signalé des mouvements d’agents dans les parages. Alors nous allons devoir rapidement le transférer vers un autre lieu en sécurité. L’information ébranla Martha, elle sentait battre son cœur à tout rompre. Passé le choc, elle reprit ses esprits, tandis que Horst continua, semblant tout de même obligé de se justifier. - Oui, je sais. Nous entrons maintenant dans un autre domaine, que je n’avais pas prévu, enfin, que je n’aurais pas cru venir aussi rapidement. Et de cette manière. C’est dangereux. C’est pourquoi je dois le cacher ailleurs en sécurité. Et vite. - Où cela ? - Il devra rejoindre l’un de nos amis. Il faudra procéder à l’extraction dès ce soir et l’emmener à l’église Sainte-Barbara. C'est à Eschdorf. Tu vois où c’est. Le pasteur là-bas est des nôtres. Il le mettra à l’abri une fois sur place, grâce à ses contacts. - Pourquoi ce soir ? - Parce que c'est le carnaval. Cela devrait rendre l’opération plus aisée. C’est toi qui te chargeras de le conduire. Moi, je suis bloqué ici et je dois rester. Tu devrais d’ailleurs prévenir Hantz maintenant, et lui dire que tu rentreras tard ce soir. Dis- lui que tu es de garde avec moi à cause des réfugiés et du carnaval. Il y aura des gens sous, tout cela, tu connais la routine, en somme. - D’accord. Martha semblait toutefois pensive. Elle allait devoir à nouveau mentir à Hantz pour cacher ses activités. Les scrupules
  52. 52. 52 l’assaillirent, mais elle ne voyait pas d’autre solution. Le directeur l’interpella. - Martha, ça va ? À quoi penses-tu ? - À rien, voyons, c’est juste que j’ai de plus en plus de mal à mentir à Hantz. J'ai peur qu'il ait des soupçons un jour et d'être obligée de lui dire la vérité à un moment donné. Et puis je ne vois pas comment ni quand je pourrais lui dire la vérité. J’ai l’impression d’être dans une situation sans issue. - Nous avons déjà eu cette conversation, Martha. Tu dois absolument lui cacher ton rôle. Et cela le plus longtemps possible. Il sera bien assez tôt pour lui dire, mais uniquement lorsque les évènements nous seront favorables. Le moment n’est pas venu, et tu le sais. D’autant plus que nous sommes contraints de passer maintenant à un autre niveau de résistance… - De résistance. Oui, je sais. Je comprends. - Pourquoi ? Tu crains qu’il ne découvre la vérité, c’est ça ? - Je crains plutôt qu’il ait des soupçons. - Et s’il en avait, comment crois-tu qu’il se comporterait envers toi ? - Je l’ignore à vrai dire. Je pense qu’il se sentirait trahi, et ce serait normal, non ? - Et tu penses qu'il irait jusqu'à te dénoncer à la Gestapo ? Écoute Martha, je vais te dire le fond de ma pensée. Que se passerait-il ? De deux choses l’une. Soit il ne comprendrait pas pourquoi tu fais ça. Ce qui est normal sachant qu’il est quelque part impliqué dans le régime et qu’il y croit. Peut-être qu'il te dénoncerait. Ou qu'il partirait. Je ne sais pas. Soit il ne pourrait que constater l’évidence et se rallier à toi, ou au pire se taire. En complice en quelque sorte. Il t’a toujours fait confiance, non ?
  53. 53. 53 - Jusqu’à présent oui. - Et vous avez prêté serment tous les deux, non, quand vous vous êtes mariés ? - Oui, mais je ne vois pas ce que cela a à voir avec... - J’y viens justement. La question est : quel serment l’emportera ? Celui de son devoir envers le régime ou celui de son amour pour toi ? Tu réfléchis à cette question et tu auras une partie de ta réponse, Martha. En attendant, le secret est ta meilleure couverture. C’est ce qui nous sauvera tous. Martha acquiesça en silence, perplexe devant l'aplomb du directeur. Il ne connaissait Hantz que grâce à quelques photos qu’elle avait montrées de lui. Et par la façon dont elle l’avait décrit. Or, même s'il ne l'avait rencontré qu'à très peu de reprises, le directeur semblait bien sûr de son fait, avec un avis bien tranché. Pendant ce temps de réflexion, ce dernier avait enchaîné sur la situation qui le préoccupait. Il lui parla alors des détails de la mission. Après avoir reçu toutes les explications nécessaires, Martha prit congé de lui. Elle se retrouva seule, assise derrière son bureau. Elle tourna son regard vers la fenêtre. Les yeux fixés sur l’horizon, elle resta pensive de nombreuses minutes. Au dehors, le froid engourdissait la ville.
  54. 54. 54 4 La tension était palpable. L'unité était réunie dans la salle de briefing pour recevoir les dernières instructions. L'officier les toisa du regard en attendant que tout le monde prenne place. Beaucoup de jeunes figuraient dans l'assemblée. Il était loin d’en être étonné et les regarda s'installer. C’était devenu une curieuse habitude de les observer. Ils dégageaient sans le vouloir une parfaite inexpérience qu’ils tentaient de masquer dans une attitude de fausse sérénité. Difficile de cacher son trac ou sa peur dans de telles circonstances. S’embarquer dans un avion et voler pendant des heures pour bombarder une cible n’avait rien de naturel. On s’apercevait alors que la vie ne tenait qu’à un fil, là- haut dans les airs. Un problème technique, une panne, des éclats de shrapnells de la DCA ennemie, les balles des chasseurs allemands. Il avait vu tellement de gamins rassemblés ici pour leur premier et dernier vol. Des cercueils volants, voilà ce qu’étaient ces bombardiers. Avaient-ils le choix ? Il haussa les sourcils et roula les yeux, se retournant pour contempler la grande carte d'Europe placardée au mur et entourée de tableaux noirs et de paper boards. Organisée depuis plusieurs semaines, l'opération Thunderclap devait être décisive pour les alliés. La planification avait été méticuleuse et aujourd'hui tout était prêt pour lancer ce nouveau raid. Inspecté, alimenté en carburant et en bombes, le matériel était opérationnel. Aucun échec n'était permis. Le Bomber Command lui avait donné des ordres stricts ainsi qu'une feuille de route à respecter à la lettre. Les hommes n'avaient plus qu'à suivre la tactique d'attaque mise en place. L’officier se souvint être resté incrédule quelques secondes lorsqu’on lui avait désigné la nouvelle cible à détruire. L’ordre venait d’en haut, indiscutable. Derrière cela, il y avait certainement des intérêts stratégiques qu’il ne valait mieux pas chercher à comprendre et qui le dépassaient. Il avait appris à taire sa conscience. Elle reviendrait le harceler bien assez tôt.
  55. 55. 55 Le bruit des chaises et les voix se turent progressivement, laissant la place à une nervosité silencieuse qui alourdit soudain l'atmosphère. Les pilotes et membres d'équipage étaient prêts maintenant à écouter les instructions. C'était le briefing de la cinquième flotte de bombardiers de la RAF. Stationnée à l'aérodrome de Reading, à l´ouest de Londres elle était essentiellement composée de Lancaster, les bombardiers de nuit de la RAF. Ils avaient déjà fait preuve de leur efficacité sur Berlin, Hambourg et Cologne, grâce aussi aux nouvelles tactiques d'attaque des flottes alliées. Si toutefois l’on pouvait dire que déverser un tapis de bombes sur les villes faisait partie d’une tactique. Briser le moral de la population pour renverser le pouvoir, cela avait-il un sens, s’interrogea l’officier. Peut-être. Les bombardements alliés sonnaient comme la revanche de Coventry ou de Londres. De ces massacres aériens qui avaient jetés l’Europe dans un crescendo d’atrocités. Ces bombardements allemands avaient surtout soudé la population autour de Churchill. Et exigé une réponse au centuple. Au prix de vies volées. De vies innocentes. Etait-ce le bon choix? Il ne valait mieux pas songer à tout cela et exécuter plutôt les ordres, tels que définis par le Bomber Command. L'officier s'assura que ses collègues à ses côtés soient prêts également, puis se racla la gorge. L'assemblée l'observa, attentive, alors qu'il prit la parole. - Bien. Il agrippa la tige de bois qui lui servait à indiquer les objectifs sur la carte et au tableau puis commença son discours. - Messieurs, l'objectif de cette nuit sera la ville de Dresde.
  56. 56. 56 On entendit quelques murmures parcourir l'assistance, avec quelques signes de joie chez ceux qui voulaient en découdre. L'officier poursuivit son speech. - Il y aura trois vagues d'assaut et vous ferez partie de la première. Dresde se situe à un peu plus de 1000 kilomètres et à plus de 5 heures de vol d'ici. Vous devrez parcourir au total environ 2700 kilomètres aller-retour, car vous l'imaginez, vous ne volerez pas en ligne droite. Pour arriver sur zone à l'heure prévue, vous décollerez à partir de 17h30. Le trajet que vous devrez emprunter survolera le nord de la France en direction du cœur de l'Allemagne. Là où je pointe vous serez alors derrière la ligne de front. Aujourd'hui elle occupe toute cette zone. Vous ne devriez pas rencontrer de résistance. Normalement. La chasse allemande n’est pas au mieux, mais soyez tout de même vigilants. Il reste la DCA. À partir d'ici vous bifurquerez par un couloir situé entre Dortmund et Bonn, ici, et remonterez par le nord, vers Magdebourg pour redescendre ensuite par le nord de Leipzig, selon une route sud/sud-est en direction de Dresde. Ceci doit permettre de faire croire à la Flak que nous allons faire un raid sur Berlin. - Et on peut pas bombarder Berlin plutôt ? Lança une voix dans l'assistance. Cela eut le mérite de détendre la situation et l'officier sourit, à l'instar de ses collègues derrière lui. - Désolé mais Berlin ce sera pour une autre fois. Chacun doit avoir droit à son lot de bombes, non ? Plus sérieusement, une fois que vous serez en vue de Dresde, le point d'orientation initial sera le terrain de football à l’ouest du vieux centre de la ville, que vous pouvez voir ici sur cette carte. Il se situe ici par rapport au centre ville, dans la banlieue. Plus précisément, c’est dans le grand parc Ostra Gehege. Vous devriez arriver en suivant l’axe de la Pieschner Allee, ici. Ce terrain, c’est le stade de Ostra Gehege. Il servira de marqueur cible pour les autres vagues alors il ne faut pas le louper. Vous devriez arriver sur zone aux alentours de 22h00, 22h15. Votre vague
  57. 57. 57 sera constituée de trois groupes d'action. Le premier groupe et le plus petit en nombre s'occupera de placer les marqueurs. Vous décollerez à 17h30. Au mieux vous serez sur zone à 21h45, selon les vents. La Météo indique des vents favorables. Le second groupe, dans la foulée, sera équipé de bombes explosives, et quelques incendiaires. Vous connaissez le procédé, on détruit les bâtiments et on empêche l'accès aux secours. Le troisième groupe comprendra le reste des incendiaires. Nous avons pour mission de noyer la ville sous les cendres, alors soyez sans pitié. Tout le monde a bien compris ? Vous ne quittez la zone qu'une fois toute votre cargaison larguée. Vous aurez votre affectation de groupe en sortant. Souvenez-vous d'une chose. Traverser l'Allemagne est la mission la plus dangereuse. Vous aurez une escorte de Mosquitos et volerez à haute altitude. Une fois que vous aurez largué vos bombes vous emprunterez le trajet de retour par le sud avec un passage par cet itinéraire, au sud de la ville de Nuremberg, ici, et vous suivrez ensuite cette route vers le nord de la France. Est-ce que tout est clair ? Des questions ? - Oui. La gare fait partie de l'objectif ? Je ne la vois pas sur le plan. - Toute la ville fait partie de l'objectif. Pour votre information, la gare se trouve ici. Au sud. Et là se trouve la Prager Strasse qui mène au vieux centre. La Place Adolph Hitler et tout le toutim. Tout doit être détruit. Avec le vecteur que vous allez emprunter, la ville constitue la cible principale avec la gare, la vieille ville et l'Altmarkt. Jusqu’au grand jardin, là. Vous toucherez également la banlieue et la rive de l'Elbe près du centre. Les ponts aussi sont à détruire. C’est tout. Ok ? Vous avez encore quelques heures avant le décollage alors profitez- en pour vous préparer et revoir les procédures. Et rendez-vous à 16h30 sur le tarmac. Vous pouvez disposer. Dans l'assistance, Richard n’avait pas perdu une miette du briefing de l'officier. Il avait pris des notes sur son carnet. Il restait dans ses pensées tandis que, autour de lui, les équipages commençaient à se lever pour quitter la salle et regagner leurs

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