Bulletin d’études
  de la Marine
         N° 46 - Octobre 2009




  L’aéronautique navale,
     les ailes de la mer
L’arrivée, à l’aube du XXe siècle, de moyens aériens de plus en plus
performants et nombreux a bouleversé la conduite des opérations militaires
et, par là, toute la réflexion stratégique. La fluidité du milieu offre aux
militaires des capacités supplémentaires : ils peuvent dorénavant se déplacer
rapidement, voir et frapper loin.

En mer, cette révolution a eu notamment de grandes conséquences.

Dès 1909, Clément Ader avait perçu l’intérêt du bâtiment porte-avions qu’il
décrivait de manière prophétique : « le pont sera dégagé de tout obstacle »…
« il présentera l’aspect d’une aire d’atterrissage » … « le remisage des avions
devra être aménagé nécessairement sous le pont ».

Pendant la Première Guerre mondiale, l’avion basé à terre se révèle précieux
pour l’éclairage des flottes et la lutte contre les sous-marins. À la fin de
la guerre, la seule marine française dispose de plus de mille deux cents
appareils, aérostats compris. Des esprits innovants vont plus loin. Ainsi, la
Grande-Bretagne se dote de porte-avions conformes à la vision d’Ader. Elle
les utilise pour participer à la maîtrise des espaces maritimes et conduit son
premier raid contre l’Allemagne à partir du porte-avions Furious en juillet
1918.
Chacun est alors conscient, mais dans des proportions variables, qu’il
faudra dorénavant raisonner en engagements aéronavals et en stratégie
aéro-maritime.

Toutefois, les moyens aéronavals se développent lentement pendant l’entre-
deux-guerres, freinés par des conservatismes et victimes collatérales de
querelles conceptuelles. En effet, on s’interroge très vite sur la façon la plus
judicieuse d’employer ces moyens aériens, qu’ils soient « terrestres » ou
« maritimes ». Faut-il les utiliser de manière massive, indépendamment des
autres moyens militaires ou devraient-ils opérer en liaison avec ceux-ci ?

Ce débat qui s’est prolongé tout au long du XXe siècle est aujourd’hui clos.
Le succès militaire provient, sans équivoque, de la combinaison de différents
moyens militaires et de la coordination, aussi étroite que possible, de ces
outils. Cette « liaison des armes », déjà mise en évidence par l’amiral Castex
pour le domaine maritime, est aujourd’hui confirmée dans l’ensemble
des engagements des armées, comme le rappelle le général Jean-Louis
Georgelin, chef d’état-major des armées, pour qui il convient de « privilégier
une approche fondée sur la combinaison des effets ».

Quoi qu’il en soit, ce débat nuira au développement harmonieux des
aéronautiques navales dans la plupart des pays. Seules quelques grandes
puissances à ambitions mondiales, les États-Unis d’Amérique, le Japon et le
Royaume-Uni, sauront concrétiser assez tôt le potentiel maritime des outils
aériens.
Faute de pouvoir influencer les spécifications de ses        −   au Kosovo avec un tiers des missions de combat
appareils, définies à l’époque par la Royal Air Force,          de la coalition1 ;
la marine britannique concentre ses efforts sur les        −   et pendant la campagne qui a conduit à la chute
bâtiments porteurs et sera à l’origine de la plupart des       des Talibans en Afghanistan où 80 % des missions
innovations en matière de porte-avions. Elle réfléchit          des deux premiers mois de l’engagement ont été
également à leur emploi opérationnel, comme                    réalisées par l’aviation embarquée américaine.
l’illustre l’attaque de Tarente. Réalisée en novembre
1940 par des avions lancés de l’Illustrious, celle-ci      La guerre froide est l’âge d’or de l’aviation de patrouille
permet de mettre hors de combat le tiers de la marine      maritime : la priorité donnée aux sous-marins par
italienne et préfigure l’attaque de Pearl Harbor 13         les Soviétiques oblige l’OTAN à s’équiper de forces
mois plus tard.                                            susceptibles de maintenir les flux transatlantiques sans
                                                           lesquels les opérations continentales s’arrêteraient
Ce coup d’éclat est le premier d’une longue série, car     rapidement.
les aéronautiques navales joueront un rôle majeur          Au départ simple moyen de transport, l’hélicoptère
dans la Seconde Guerre mondiale.                           se dote de capteurs et d’armes, devenant, par son
A l’Ouest, la bataille de l’Atlantique constitue un        embarquement sur les plates-formes mobiles, un des
tournant de la guerre. Elle a vu la défaite des sous-      éléments majeurs du système de combat des navires
marins allemands insuffisamment soutenus par la             modernes dont il décuple les capacités de détection et
Luftwaffe et harcelés par des Alliés qui, outre des        de combat.
escorteurs, disposaient, eux, d’avions de patrouille
maritime et de porte-avions d’escorte pour protéger        De nombreux pays cherchent, et quelquefois
leurs convois.                                             réussissent, à acquérir des moyens aériens dans
Les « Task Forces » articulées autour des porte-avions     leur conquête d’une dimension aéro-maritime.
américains seront la clé du succès dans la guerre          La première étape est souvent l’acquisition d’une
du Pacifique où elles se révéleront capables, non           aviation de surveillance maritime basée à terre. La
seulement d’acquérir la maîtrise de la mer, mais aussi     seconde porte sur l’hélicoptère embarqué, tant est
d’utiliser cette maîtrise pour s’emparer de la terre.      radicale la supériorité opérationnelle d’un bâtiment
                                                           qui en dispose. L’arrivée future de drones aériens
La rupture est d’importance : l’éventail des capacités     embarqués pourrait faire évoluer la situation sans en
d’actions maritimes s’est enrichi. En plus de la           modifier le principe.
traditionnelle pression maritime, lente et progressive,
outre le débarquement et le soutien de forces              Depuis la Seconde Guerre mondiale, de nombreux
terrestres, les moyens maritimes peuvent dorénavant        pays ont tenté de se doter de porte-avions, mais peu
frapper fort et profondément à l’intérieur des terres.     ont réussi car la maîtrise de l’outil est exigeante et
Loin d’être balayées par les avions basés à terre,         complexe. À la suite de l’Union soviétique, la Russie
loin d’être rendues obsolètes par les outils aériens,      s’y emploie depuis plus de 30 ans ; elle envisage la
les flottes peuvent, grâce justement à ces outils agir      construction de porte-avions de 60 000 tonnes à
directement sur la terre.                                  propulsion nucléaire pour remplacer son unique
                                                           porte-avions actuel. L’Inde dispose de porte-avions
Un temps discutés dans le désarmement qui suivra           depuis les années 1950, sans jamais avoir réellement
la Deuxième Guerre mondiale, les porte-avions              discipliné leur mise en œuvre ; elle vise à passer à la
américains s’affirmeront jusqu’à nos jours comme            vitesse supérieure en se dotant, à terme, de deux à trois
le principal outil de projection de la puissance           porte-avions. La Chine adapte un ex-porte-avions
américaine. Ce rôle majeur débutera avec la guerre de      soviétique pour acquérir les savoir-faire dans la mise
Corée, se confirmera pendant la guerre du Vietnam et,       en œuvre de l’aviation embarquée. C’est une première
plus récemment :                                           étape avant la construction de porte-avions nationaux
− pendant les deux guerres du Golfe (1991 et 2003)         puis, à plus long terme, de porte-avions nucléaires de
    où les avions embarqués américains effectueront        la classe des 90 000 tonnes. Il faut y ajouter le Brésil,
    entre un tiers et la moitié des missions de            avec qui la marine nationale entretient des liens
    combat ;                                               particuliers.
Mais revenons à la France, comme nous y incite le           s’avèrent irremplaçables dans la conduite des activités
thème de ce Bulletin.                                       maritimes, comme le montre le déficit permanent
A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la Marine est       d’avions de patrouille maritime pour la mission
à reconstruire ; la tâche est immense et les ressources     Atalante de lutte contre la piraterie.
limitées. Une dizaine d’années plus tard, l’expédition de   Enfin, l’élargissement du spectre d’emploi de
Suez met en valeur l’aéronavale française, mais montre      l’hélicoptère embarqué le rend quasi indispensable à
ses limites, surtout face à sa sœur britannique, alors à    l’obtention d’une dimension hauturière.
son apogée et qui réalise l’essentiel du travail aérien.
                                                            Les outils aériens sont aujourd’hui essentiels au succès
Il faudra finalement près d’une vingtaine d’années           et à l’efficacité d’une marine océanique. Nous ne
d’apprentissage, l’admission au service des Foch et         sommes cependant plus à l’époque de la découverte
Clemenceau, ainsi que celle des Étendard et Alizé,          d’une nouvelle dimension militaire ; les outils aéro-
régulièrement mis à niveau, pour que la France dispose      maritimes se sont développés et complexifiés si bien
enfin d’un outil efficace et cohérent. Les porte-avions       que l’efficacité optimum ne peut être acquise qu’au
seront ensuite continûment utilisés : participation         prix d’une pratique mutuelle soutenue et du partage
aux campagnes d’essais nucléaires, alors aériens, dans      d’un socle de culture maritime. Cette capacité est donc
le Pacifique, accompagnement de l’indépendance               fragile puisqu’elle repose, notamment, sur des savoir-
de Djibouti, engagement face à la Libye, longs              faire longs et difficiles à acquérir, mais rapides à perdre,
déploiements devant le Liban ou dans le golfe Persique,     comme le montre la situation difficile de l’aviation
opérations en ex-Yougoslavie puis en Afghanistan,           navale britannique.
pour se limiter aux actions les plus importantes.

En parallèle, la France se dote d’une aviation maritime,                         Contre-amiral François de Lastic
d’abord essentiellement orientée sur la lutte anti-                           Commandant le Centre d’enseignement
sous-marine puis, plus largement, sur la surveillance                                       supérieur de la Marine
de l’ensemble des espaces maritimes. Les avions de
patrouille maritime deviennent de véritables « frégates
volantes », qui disposent d’une panoplie très complète      Note :
                                                            1
                                                              L’aviation embarquée française effectuera, elle, un tiers des
de moyens d’informations et d’action, et dont les           missions d’assaut réalisées par des avions français.
capacités d’intégration dans des dispositifs divers, en
mer comme à terre, sont utilisées en permanence. Ils
Actes du colloques
                     «L’aéronautique navale, facteur de puissance en mer
                           au service de la sécurité et de la défense»


 9    Introduction par le vice-amiral Xavier Magne
      Amiral sous-chef d’état-major « opérations aéronavales » à l’état-major de la Marine

12    M. le capitaine de frégate (R) Pascal Chaigneau
      Professeur d’université



      1ère partie : L’aéronautique navale dans son action au quotidien
      M. le capitaine de vaisseau Henri Bobin
17    Centre de planification et de conduite des opérations « L’aéronautique navale dans son action au quotidien»

      Table ronde avec :
22    M. le vice-amiral Olivier de Rostolan Amiral commandant de la force aéronautique navale
      M. le vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer Ancien Préfet maritime de l’Atlantique
      M. le capitaine de vaisseau Reggie Carpenter Attaché naval près l’Ambassade des Etats-Unis en France
      M. le contre-amiral Bruno Paulmier Secrétaire général adjoint de la Mer

30    Débats et questions avec l’auditoire

39    Conclusion par M. le Professeur Hervé Coutau-Bégarie
      Directeur de recherches en stratégie au Collège interarmées de défense

      2e partie : L’aéronautique navale au service de l’action diplomatique

49    M. Ludovic Woets Président de la Société Géo-K : « L’aéronautique navale au service de l’action diplomatique »

      Table ronde avec :
59    Monsieur Nicolas Dhuicq Député de l’Aube et membre de la Commission de défense de l’Assemblée nationale
      M. le vice-amiral d’escadre (2S) Patrick Hébrard Ancien sous-chef « opérations » à l’état-major des armées
      M. le capitaine de vaisseau Philip Stonor Attaché naval près l’Ambassade de Grande-Bretagne en France
      M. Alexandre Sheldon-Duplaix Service historique de la défense
      M. le capitaine de vaisseau Christophe Pipolo Ministère des Affaires étrangères

66    Débats et questions avec l’auditoire

      3e partie : L’aéronautique navale au combat

71    M. le Professeur Philippe Vial Service historique de la défense :
                            « L’aéronautique navale dans l’opération de Suez en 1956 »
      Amiral (2S) Alain Coldefy Ancien Major général des armées :
88                          « L’aéronautique navale dans les opérations du Kosovo »

      Table ronde avec :
94    M. le général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent Directeur du Centre d’études stratégiques aérospatiales
      M. le général de division Patrick Tanguy Commandant l’aviation légère de l’armée de terre
      M. le capitaine de frégate Laurent Sudrat Ancien commandant de la flottille 21F
      M. le capitaine de frégate Jacques Mallard Commandant de la flottille 17F

103   Débats et questions avec l’auditoire


108   Conclusion de colloque par M. le vice-amiral d’escadre Jacques Launay Major général de la Marine
Les ailes de la mer


      Marins du ciel
114   Amiral (2S) Alain Oudot de Dainville

      De l’utilité du couple « frégate-hélicoptère »
120   Capitaine de vaisseau Liot de Norbecourt

      L’aviation de patrouille maritime : marins et aéronautes, en mer comme sur terre
128   Capitaine de frégate Laurent Sudra

136   L’hélicoptère embarqué : grenadier voltigeur des mers
      Capitaine de frégate Jean-Marin d’Hébrail

140   Quels concepts d’emploi pour les aéronautiques navales embarquées ?
      Monsieur Joseph Henrotin

148   L’aéronautique navale vue de l’état-major des armées
      Vice-amiral d’escadre (2S) Patrick Hébrard

153   Concepts d’emploi et programmes de porte-avions et de porte-aéronefs dans les marines hors
      OTAN
      Monsieur Alexandre Sheldon-Duplaix

170   La nécessité d’un porte-avions pour la Chine
      Général de division Changtai Zhang

172   L’US Navy et les porte-avions
      Monsieur Jean Moulin

185   Le développement des aéronautiques navales (1919-1939)
      Monsiieur Mehdi Bouzoumita

      L’aéronautique navale en Indochine (1945-1956)
195   Capitaine de frégate (R) Robert Feuilloy

      Réflexions sur l’opération de Suez
203   Amiral (2S) Guirec Doniol

      La diplomatie navale au service du maintien de la paix :
208   l’opération Saphir II et l’indépendance de Djibouti (avril-juin 1977)
      Lieutenant de vaisseau (R) Laurent Suteau

      Un outil de persuasion au service d’une stratégie dissuasive
218   L’utilisation du porte-avions en opération extérieure 1982-1999
      Lieutenant de vaisseau (R) Laurent Suteau

225   Dassault Aviation, un industriel au service de l’aéronautique navale depuis sa création
      Vice-amirale d’escadre (2S) Richard Wilmot-Roussel

229   L’aéronautique navale à DCNS
      Monsieur Antoine Garreta

      Drones, concept et mode d’emploi
235   Capitaine de frégate Rémi de Monteville
      Capitaine de corvette Marc Grozel

      AVSIMAR : avion de surveillance et d’intervention maritimes
243   Monsieur Thierry Calmon

      Vers une nouvelle génération d’armements tactiques pour l’aéronautique navale
251   Monsieur Antoine Philippe
                                                                                                   Michel Hertz -
                                                                                                   Charles de Gaulle
Bulletin d’études de la Marine
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Bulletin d’études de la Marine N°46                                          -6-
-7-   Centre d’enseignement supérieur de la Marine
André Hambourg - En mer -huile sur toile (1985)
                                                                        Vi ce-amiral Xav i e r Mag ne
                                                  S ous-chef d’état-major «opérations aéronavales»

     J’ai rêvé hier au soir d’un monde où, pour gagner              En effet, chacun de ces aliments a une saveur, puissante ou
     du temps et éviter un peu de vaisselle, un cuisinier           subtile selon le cas et le mariage harmonieux de certains
     mélangeait des aliments qui, en principe, ne devraient         d’entre eux donne une cuisine raffinée. En revanche, le
     pas l’être.                                                    mélange aveugle ne peut rien donner d’exceptionnel ni
                                                                    même de très appétissant. Je me suis dit que ce cuisinier
     C’est ainsi qu’il mettait pêle-mêle dans sa marmite un         était tombé sur la tête … puis je me suis réveillé !
     bloc de foie gras, des asperges, un décilitre de vinaigre
     balsamique, un cuissot de sanglier, des pommes de terre,       Cela dit, dans les forces armées, ne sommes-nous pas dans
     un Gorgonzola, un Munster, du blanc d’œuf monté en             la même logique ? À force de rogner sur les dépenses, on
     neige, le jus et le zeste d’un citron, des joues de mangue,    en arrive à réduire, de façon homothétique, le format de
     une pleine bouteille de Médoc ainsi qu’une autre de            toutes nos unités.
     Sauternes.                                                     S’il y avait une homogénéité parfaite entre les unités et
                                                                    les savoir-faire correspondants, cette façon de faire serait
     Pris dans le bon ordre, me direz-vous, le tout aurait pu       logique et saine, mais ce n’est pas le cas. Chaque unité est
     donner un bon repas alors que le mélange aurait toutes         le produit d’une histoire et d’une évolution différentes.
     les raisons de vous couper l’appétit.                          Chacune a cumulé une organisation, des techniques,


     Bulletin d’études de la Marine N°46                           -8-
un esprit et des traditions qui en font quelque chose         sa valeur et qu’on accepte son sort. C’est une forme de
d’unique.                                                     complicité objective.

Certaines - la plupart du temps les plus petites - sont       Il faut donc se battre et rappeler les spécificités de nos
optimisées, d’autres - souvent les plus volumineuses -        métiers aéronautiques :
restent à optimiser… c’est une façon de le dire !             - expliquer à temps et à contretemps ce que cette petite
                                                              poignée de Gaulois irréductibles – je veux parler de
En réduisant tout de façon homothétique, les unités les       l’aviation navale – apporte dans la corbeille de la mariée
plus petites passent nécessairement en sous-critique.         – et tous les audits conduits dans les dernières années,
Dans ces conditions, l’alternative est soit d’être absorbé    le plus récent étant la RGPP1, ont clairement mis en
par une autre unité ou tout simplement de disparaître.        évidence le fait que nos unités ont des ratios performance
A ce stade, on ne peut même plus parler de nivellement        / coût parmi les plus élevés,
par le bas, c’est du concassage !                             - expliquer que cette minorité ethnique, heureuse de
                                                              vivre et bien dans sa tête, ne doit pas être rayée de la
Lorsque les petites unités ne sont plus viables, on nous      surface de la Terre par inconscience, sans décision
propose généralement de les fusionner avec autre chose.       formellement argumentée et réfléchie.
On en revient au mélange que je citais en préambule.
On va mélanger le vinaigre balsamique et le poivre avec       Nous sommes marins avant tout parce que c’est
les joues de mangue. Quelquefois cela marche, le plus         l’environnement marin dans lequel nous opérons
souvent cela donne quelque chose d’immangeable !              qui lentement nous façonne, nous ne devons jamais
                                                              l’oublier.

      ‘‘Nous sommes marins                                    Je voudrais rappeler brièvement certaines caractéristiques
    avant tout, parce que c’est                               du domaine aéromaritime dans lequel nous opérons.

  l’environnement marin dans                                  La première caractéristique est la durée.
     lequel nous opérons qui                                  Sous la mer et à sa surface, les mobiles se déplacent
lentement nous façonne, nous ne                               lentement et sans vraiment pouvoir se cacher – pas
                                                              d’arbres ou de replis de terrain, pas de cote 4807 ou
     devons jamais l’oublier.’’                               de thalweg. Les situations se construisent dans la durée
                                                              même si les crises se dénouent parfois très rapidement.
                                                              Ceci est susceptible d’induire en erreur le stratège qui
C’est pourquoi je suis très heureux d’introduire ce
                                                              pense disposer de plus de temps pour réagir, parce
colloque dont le thème central est l’aéronautique navale.
                                                              qu’il « pense la mer » comme on pense à terre. En
Il ne s’agit bien évidemment pas de faire du nombrilisme
                                                              réalité, la particularité des grands espaces maritimes
dans la mesure où la plupart des raisonnements
                                                              est qu’ils nécessitent un mode de pensée propre à cet
s’appliquent aux autres composantes et aux autres
                                                              environnement très particulier.
armées.
                                                              Les mobiles qui agissent dans la troisième dimension, que
Mais il me semble particulièrement utile, au moment où
                                                              ce soit au-dessus ou en dessous de la surface, affectent
les acquis, obtenus à force de temps et d’efforts, souvent
                                                              clairement le cours des choses, mais sans nécessairement
au prix du sang versé par nos grands anciens, sont en
                                                              pouvoir tout régler à eux tout seul. Le Patmar apportera
danger parce que l’on réduit de façon homothétique nos
                                                              l’information permettant à un mobile de surface d’agir
unités, sans aucun discernement et sans considération
                                                              contre un trafiquant, l’hélicoptère permettra de stopper
pour les vraies performances dont elles sont capables,
de réfléchir sérieusement à la façon de préserver des         un Go-Fast2 ou sauvera des vies en treuillant les naufragés,
savoir-faire qui ont été développés au service du pays.       le chasseur-bombardier ou le sous-marin mettra hors de
                                                              combat une unité adverse, aucun ne pourra conduire
Je le disais, nous en sommes arrivés au stade où nos          l’action de bout en bout à lui tout seul. C’est comme
unités voient leur format réduit au point d’atteindre la      dans un mariage, il faut être deux.
taille sous-critique en dessous de laquelle elles risquent
d’imploser ou simplement de mourir.                           Le pilote ou le navigateur aérien opérant en mer ne peut
Mais si l’on disparaît sans bruit, sans se débattre, sans     être efficace que s’il a compris qu’il existait deux échelles
lutter de toutes ses forces, c’est que quelque part on        de temps très différentes et qu’il est capable de s’adapter
n’est pas convaincu de sa propre utilité ou peut-être de      pour travailler en équipe avec le mobile de surface ou le
                                                              sous-marin. L’aéronaute compte en secondes et minutes,


                                                        -9-             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
le bâtiment compte en heures et jours.                             Ces trois caractéristiques déterminent et façonnent
Le bon aéronaute est celui qui sait que dans un central            l’esprit de ce qu’il est convenu d’appeler les gens de mer,
opérations (CO) de bâtiment on veille plus de dix                  c’est-à-dire ceux qui utilisent cet espace. Pour eux, la
fréquences à la fois, qu’il faut être patient et que la            logique qui prime sur toutes les autres est la priorité
réponse viendra en son temps !                                     donnée à la vie sous toutes ses formes, priorité absolue
                                                                   étant donnée à la vie humaine bien évidemment.
La deuxième caractéristique de la mer est la liberté.
Le régime juridique de la haute mer en fait un espace              Si l’espace dans lequel nous opérons façonne les
tout à fait particulier. Contrairement aux espaces                 caractères et forge les traditions, notre histoire explique
aéroterrestres qui sont sous souveraineté, on peut se              également certaines de nos spécificités.
déplacer – ou stationner – librement en haute mer.
                                                                                       Les trois armées ont été conçues
                                                                                       initialement pour protéger le
                                                                                       territoire national. Cela a clairement
                                                                                       déterminé la forme et l’organisation
                                                                                       de chacune des trois. Notre pays, de
                                                                                       par sa géographie, a deux types de
                                                                                       frontières : terrestres et maritimes.
                                                                                       Priorité a toujours été donnée - et
                                                                                       c’est bien normal - à nos frontières
                                                                                       terrestres parce que mis à part les
                                                                                       Vikings, les dangers sont plus souvent
                                                                                       venus de la terre. Seulement, voilà
                                                                                       qu’aujourd’hui les choses ont changé,
                                                                                       l’Union européenne a constitué une
                                                                                       sorte de glacis autour de notre pays
                                                                                       et les dangers viennent plutôt de la
                                                                                       mer. N’est-il pas temps d’amender ou
                                                                                       de compléter nos modes de pensée ?
Michel Bernard - Alouette avant décollage - crayons de couleur



Cette liberté donne au mot initiative un sens totalement           L’une des spécificités, et non des moindres, de
différent de celui qu’il peut avoir à terre ou au-dessus de        l’aéronautique navale est qu’elle a été conçue pour
la terre. Il y a une vraie initiative en mer parce qu’il y a       opérer en mer, c’est-à-dire, par construction, toujours
une vraie marge de manœuvre possible là où, à terre,               plus loin de ses bases à terre. C’est ainsi qu’est né le
on est politiquement contraint par la souveraineté de              bâtiment porte-hélicoptères ou le porte-avions qui ne
l’autre. C’est fondamental.                                        sont rien d’autre que des bases aériennes projetables,
Et c’est probablement le vrai sens de la lettre de                 libres de leurs mouvements parce qu’elles opèrent dans
commandement qui est donnée à nos commandants                      un espace exempt des contraintes de souveraineté.
d’unités. En effet, il ne sert à rien d’avoir un mandat            Cela veut dire qu’on a pris en compte, dès l’origine,
pour agir lorsqu’on agit dans le strict cadre de la loi,           les besoins de logistique adaptée et de réduction de
la loi est là pour encadrer notre action. En revanche,             l’empreinte au sol. Cela a donné, de fait, à notre aviation
lorsque la loi n’existe pas parce que la situation est             navale l’aptitude à se projeter sur des théâtres lointains.
exceptionnelle (cas du combat) ou parce qu’il y a un
vide juridique, la lettre de commandement trouve tout              C’en est au point que cette réalité avait même été tout
son sens puisqu’elle donne une vraie légitimité pour               naturellement intégrée jusque dans nos budgets. La
agir, à condition de respecter l’esprit de la mission.             logistique est une condition préalable au déploiement
                                                                   de n’importe quel bâtiment, fût-ce pour une mission
La troisième caractéristique que je voudrais évoquer               de patrouille le long de nos côtes, de lutte contre
ici est la versatilité des conditions météorologiques              le narcotrafic, pour une opération d’évacuation de
et les risques induits pour la survie des hommes qui               ressortissants, de rétablissement de la souveraineté ou
fréquentent cet espace. Chacun sait, et ce n’est pas un            de projection de puissance. Elle n’est pas un élément
scoop, que la mer – comme le désert, d’ailleurs – est un           qui pose un problème tout simplement parce que sans
espace naturellement hostile à l’homme, un lieu dans               logistique il n’y a pas de mission.
lequel la vie peine à se maintenir.


Bulletin d’études de la Marine N°46                              - 10 -
Que faut-il faire pour ne pas laisser perdre nos savoir-                  Notes
                                                                          1/Revue générale des politiques publiques.
faire ? Quelle est la substance même de ces savoir-faire ?                2/Go-Fast est un terme anglo-saxon désignant une embarcation munie
La rigueur dans l’exécution des procédures et qui                         de puissants moteurs hors-bord et utilisée pour transporter de la drogue
tend à se perdre aujourd’hui, est née des exigences du                    depuis des navires en haute mer jusqu’à la côte en échappant, grâce à
combat. Est-il acceptable, sous prétexte de desserrer                     leur très grande vitesse, aux garde-côtes.
les contraintes sur les individus, de laisser perdre cette
rigueur alors même qu’elle est cause potentielle de
l’augmentation du taux d’accident ?
Toutes les expériences opérationnelles, bonnes ou
malheureuses, ont été analysées avec lucidité, bon
sens et courage pour en tirer une évaluation juste des
risques indispensables et des risques inutiles. Avons-
nous la capacité de transmettre ce savoir, même en cas
d’interruption de la « chaîne de compagnonnage » ?
Avons-nous prévu d’utiliser les moyens modernes de
transmission pour éviter que ces parcelles de sagesse ne
se perdent ?

Ceci étant posé, lorsqu’il faut rapprocher des savoir-
faire, le bon sens commande de s’aligner sur le standard
le plus exigeant. Est-ce bien la voie retenue ? Et si ce
n’était pas le cas, que faut-il faire pour y revenir ?

Voilà des questions auxquelles il faudra bien trouver
une réponse sinon, nous serons coupables d’avoir laissé
échapper une partie du patrimoine de notre pays.

Comme je l’ai dit au début, nous sommes une
petite minorité ethnique qui, comme la
coriandre ou le sel, donne de
la saveur à un plat. Nos savoir-
faire sont en danger parce que la
machine mise en place par l’État
pour réformer broie sans aucune
finesse. À nous de trouver les moyens de
préserver des savoir-faire uniques qui ont
été développés au service du pays.




BIOGRAPHIE
  Xavier Magne entre à l’Ecole navale en 1975. Breveté pilote de chasse en 1980, il est affecté à la 16F (1981-1986) et participe aux
  opérations du Liban d’octobre à décembre 1983. En août 1987, il est affecté à la 11F, puis au commandement de la 14F. En septembre
  1992, après avoir été breveté de l’Ecole supérieure de guerre navale, il est affecté à la division « Conduite des Forces » de l’état-major
  d’ALFAN où il participe à la mise ne place du dispositif maritime français en Adriatique. En janvier 1995, il est nommé chef du
  groupement opérations sur le porte-avions Clemenceau et participe aux trois missions Salamandre.
  Après avoir commandé le pétrolier-ravitailleur Meuse, il est nommé, en septembre 1997, chef d’état-major de l’amiral commandant
  l’aviation embarquée. Occupant ensuite le poste d’adjoint à l’officier de programme Charles de Gaulle, il suit tous les essais à la mer
  du porte-avions et y est affecté comme commandant en second.
  En juin 2000, il occupe le poste d’officier de cohérence opérationnelle à l’EMA, puis assume le commandement du Charles de Gaulle
  d’août 2003 à août 2005. Il est nommé, en février 2006, COMFRMARFOR (commandant des forces maritimes de réaction rapides
  au HRF (M) HQ) à Toulon. Depuis juillet 2007, il occupe les fonctions de sous-chef d’état-major « opérations aéronavales » à l’état-
  major de la Marine.
  Le vice-amiral Magne est officier de la Légion d’honneur et de l’Ordre National du Mérite.



                                                                 - 11 -               Centre d’enseignement supérieur de la Marine
Serge Marko - Super-Etendards sur l’ascenseur - Aquarelle


                                                                        Capitaine de frégate (R) Pascal Chaigneau


       Merci Amiral, messieurs les officiers généraux,               de le rebaptiser São Paolo et, avec le projet « Amazonie
       messieurs les officiers supérieurs. Je voudrais vraiment,     bleue », a compris, plus que jamais, son tropisme
       surtout pour les synapses et les neurones, être Coutau-       géopolitique vers la mer. Ce pays continental, qui
       Bégarie1. Malheureusement, je n’ai que 25 ans d’amitié        occupe 48 % de l’Amérique du Sud, a désormais une
       qui me lient à lui et je suis chargé - je vous remercie       authentique ambition maritime et navale. Quand vous
       Amiral de l’honneur que vous me faites - d’occuper le         regardez ce qu’il en est de la Russie, je conviendrais avec
       temps avant la table ronde et ceci en vous livrant donc       vous qu’ils n’ont plus, hors porte-aéronefs, qu’un seul
       quelques réflexions.                                          vrai porte-avions, le Kuznetzov, mais ils ont redéfini
                                                                     récemment encore leur volonté de se développer. Donc,
       Le premier élément qui me vient à l’esprit est la             au moment où nos amis alliés américains sont en train
       demande de porte-avions. Cette demande porte-                 de penser comment réduire de onze - je ne parle pas de
       avions est une démonstration, s’il en était besoin, du        porte-aéronefs, mais de onze vrais porte-avions - à sept,
       fait que véritablement l’ensemble des pays du BRIC            nous avons aujourd’hui une résurgence de la Russie qui
       (Brésil, Russie, Inde, Chine) ont compris à quel point        est planifiée.
       son caractère indispensable était avéré. Cette envie de
       porte-avions peut être récente, à l’image de la Chine         Ayant dit cela, la deuxième réflexion que
       des années 1990, qui à l’école de Dalian est en train de      respectueusement je me permets de faire en votre
       former les cinquante premiers pilotes de son aéronavale.      présence, c’est que la possession de l’outil n’est pas
       L’Inde n’a évidemment aujourd’hui que l’ancien Hermès         corrélée à la capacité du savoir-faire. Posséder l’outil est
       rebaptisé2, mais a un très fort tropisme et une volonté       évidemment la première des choses, mais on apprend,
       avérée et affichée de développer le porte-avions. Le          dans les difficultés, son utilisation. Je repense à mes
       Brésil a eu le bon goût de racheter notre porte-avions et     conversations avec un homme pour qui je nourrissais


       Bulletin d’études de la Marine N°46                         - 12 -
une particulière admiration, l’amiral Campredon, qui                enfin, n’épiloguons point sur Goering et la bataille
m’expliquait ce qu’il en fut en Indochine : la France a             d’Angleterre, épiloguons encore moins, si vous en
appris dans la durée et dans la difficulté la maîtrise de           êtes d’accord, sur ce qu’il en fut durant l’été 2006 dans
l’outil. Aujourd’hui, d’aucuns sont fondés à penser qu’il           l’action israélienne qui a ensuite fait l’objet d’assez de
y a deux pays qui maîtrisent pleinement la capacité                 réflexions du côté de nos partenaires israéliens pour
aéronavale : les États-Unis et la France. Ceci m’amène              qu’ils tirassent les conséquences pleines de la non
à une réflexion qui est la suivante : autant il est lent et         surdimension de l’aérien.
difficile de maîtriser opérationnellement l’aéronavale,
autant il est facile d’en perdre la capacité. L’amiral              Ayant dit cela, j’en arrive à une réflexion qui bien
Magne évoquait cela ; j’eus l’extrême privilège d’être              sûr m’amène à dire que l’on est aéro-terrestre ou
auprès de lui il y a quelques jours et je vous assure que           aéronaval, mais pas aérien pur. À l’heure où nous
                                                                    avons une perte de nos savoir-faire sur l’ensemble de la
 ‘‘Autant il est lent et difficile de                               chaîne de qualification dans l’aéronautique navale, des
                                                                    pilotes aux officiers d’appontage, la théorie « un égale
   maîtriser opérationnellement                                     zéro » est d’actualité. Nous ne disserterons pas sur la
 l’aéronavale, autant il est facile                                 nécessité qu’un deuxième porte-avions ne soit pas un

     d’en perdre la capacité’.’
                                                                    successeur ; notez cependant que j’ai dit « deuxième »
                                                                    et pas « second ». Mais il est tout à fait clair qu’un
                                                                    « aéro » n’est pas un pilote entre des tôles, c’est un
ce fut très enrichissant pour votre serviteur. Si vous              marin. C’est un marin qui sait en plus piloter, c’est un
regardez le cas britannique, très objectivement, les                marin qui vit sur la mer, c’est un marin qui agit en mer,
Anglo-saxons ont été à bien des égards pionniers pour               c’est un marin qui agit à partir de la mer, c’est un marin
ce qui est de l’aviation embarquée. Aujourd’hui, si nous            qui aura des commandements à la mer. Il est tout à fait
regardons, sans critique aucune à l’endroit de nos amis             clair que c’est cette richesse, cette symbiose qui fait
britanniques, la façon dont leur « opérationnalité » s’est          qu’aujourd’hui il y a une totale complémentarité entre
détricotée, nous sommes impressionnés. N’épiloguons                 la mer et l’action aérienne. Je me souviens de l’amiral
pas sur le nombre des qualifiés, mais vous avez là un cas           Alain Oudot de Dainville – alors pacha du Clemenceau
emblématique d’un Etat qui avait véritablement le cœur              – me racontant comment, en avril 1994, un de ses
du savoir-faire et qui l’a perdu assez vite.                        pilotes avait pris dans la tuyère un missile, tiré d’on ne
                                                                    sait où et pas forcément par un ennemi. Il s’est posé la
Troisième niveau de réflexion que je me permets                     question d’apponter. Dans ce cas, il faut vraiment cette
d’évoquer en votre présence : aérien versus aéro.                   symbiose, cette confiance entre le chef et le pilote ; il y a
Le colonel de Gaulle aimait à répéter que l’aviation                là une alchimie que l’on ne peut négliger.
c’était comme l’artillerie,
mais dans une projection
presque infinie et que sa
capacité était celle de la
destruction, mais qu’a
contrario, l’aviation n’avait
ni la capacité de contrôler,
ni la capacité de gérer,
ni la capacité de gagner.
À chaque fois, tout à fait
entre nous, que certains
esprits ont pensé qu’il était
possible de faire de l’aérien
seul, cela ne fut pas une
grande victoire. La seule
fois où cela a marché c’est
l’exception      stratégique,
que me rappelait encore
récemment            l’amiral
de Lastic quand nous
conversions, d’Hiroshima
                               Serge Marko - Super-Etendards au hangar- Aquarelle
et    de    Nagasaki.     Mais


                                                           - 13 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
Une autre remarque, que respectueusement je me de Rafale sera la réponse. Nous avons là une globalité
permettrai de faire devant cet aréopage autrement stratégique.
plus qualifié, s’attache au caractère pluriel de la
cohérence du porte-avions - des carrier vessels - et à Pour conclure, en ayant un peu occupé le temps que vous
son aspect diplomatique. Mon collègue, le professeur avez bien voulu me consentir Amiral, je me permettrai
Hervé Coutau-Bégarie, aura le bon goût de publier d’interpréter l’Histoire et d’avoir une piste de réflexion
sur cette thématique, et, vous l’avez rappelé Amiral, pour l’avenir. L’interprétation de l’Histoire est une
cette problématique fera l’objet de la deuxième table- conviction, la conviction que si Bonaparte en 1798
ronde. Mais à côté de cette dimension diplomatique avait pu faire décoller les ballons qu’il avait emmenés
qui en soi est emblématique,                                                              pour la campagne d’Égypte
vous avez bien sûr la dimension                                                           depuis le Patriote, je pense qu’il
de dissuasion : le porte-avions                                                           aurait gagné Aboukir. Je n’ai
concourre à la dissuasion et à                                                            aucun mérite à le penser, c’est
l’action de la mer vers la terre. Je                                                      l’amiral Oudot de Dainville qui
me souviens à l’Université Paris-                                                         me l’a dit. Mais ayant dit cela,
Descartes où j’ai le bonheur de                                                           si je me projette dans l’avenir,
diriger le département sciences                                                           la conviction qui guide votre
politiques, quand je montrais le                                                          serviteur est la suivante : il n’y
dessin du porte-avions en mer                                                             aura pas de marine hauturière
d’Arabie, je lisais dans les yeux                                                         qui n’ait de composante
de mes collègues professeurs de                                                           aviation intégrée. Et c’est fort
droit une grande incertitude.                                                             de cette certitude que je vous
Ils comprenaient des frappes                                                              remercie à nouveau, Amiral, de
                                   3
aériennes depuis Douchanbe ,                                                              m’avoir permis de m’exprimer
mais il leur semblait compliqué                                                           devant un public aussi choisi.
d’admettre que l’on puisse
avoir envers un pays hyper
enclavé une action de la mer
vers la terre. Je crains donc que
si les professeurs d’université
intègrent difficilement dans leur
lobe pariétal ce type de choses,
le commun des mortels ait aussi
quelques difficultés. Je crois que
nous avons un effort de discours
à préparer. Il est également réel si Michel Bez
vous voulez qu’en terme de stratégie                        Notes
- ce sera mon dernier point - nous sommes confrontés 1/ Pour des raisons personnelles, le professeur Hervé Coutau-
à une cohérence globale. La frégate, le sous-marin, le Bégarie, qui était initialement prévu en introduction du colloque,
                                                            n’a pu intervenir qu’en fin de matinée.
porte-avions constituent un tout. Les sous-marins se 2/ L’actuel Viraat.
nourrissent de ce que leur donne la patrouille aérienne ; 3/ Capitale du Tadjikistan, base aérienne à partir de laquelle ont
dans le même temps, celui qui voudrait être l’agresseur opéré des Rafales de l’armée de l’air au profit des troupes de l’OTAN
d’une frégate réfléchira à deux fois s’il sait qu’un strike en Afghanistan.



BIOGRAPHIE
  Professeur à l’Université Paris-Descartes, Pascal Chaigneau y dirige le département de sciences politique. Directeur scientifique de
  Mastères et de Majeures à l’Ecole HEC, il a consacré une demi-douzaine d’ouvrages aux questions internationales.
  Ancien auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, fondateur en 1986 du Centre d’études diplomatiques et
  stratégiques, il enseigne depuis sa création au Collège interarmées de défense.
  Avocat spécialiste en droit international, il est titulaire de cette spécialité au Barreau de Paris.
  Lauréat de l’Institut de France, membre de la Royal Society of Arts, Pascal Chaigneau est Docteur Honoris Causa de plusieurs
  universités étrangères.
  Il est également capitaine de frégate de réserve et président d’Université Marine.



Bulletin d’études de la Marine N°46                                - 14 -
1 ère Partie




                                               L’aéronautique navale dans
                                                   son action au quotidien
Serge Marko - Baptême de l’ATL2 à Bagdad

                           Animateur : M. Stéphane Fort Journaliste, France Inter

                                   M. le capitaine de vaisseau Henri Bobin
                               Centre de planification et de conduite des opérations

Table ronde avec :
M. le vice-amiral Olivier de Rostolan
Amiral commandant de la force aéronautique navale

M. le vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer
Ancien Préfet maritime de l’Atlantique

M. le capitaine de vaisseau Reggie Carpenter
Attaché naval près l’Ambassade des Etats-Unis en France

M. le contre-amiral Bruno Paulmier
Secrétaire général adjoint de la Mer

Débats et questions avec l’auditoire
                        Conclusion par M. le Professeur Hervé Coutau-Bégarie
                   Directeur de recherches en stratégie au Collège interarmées de défense


                                                     - 15 -       Centre d’enseignement supérieur de la Marine
ONSIEUR STÉPHANE FORT            Pour débattre de ces questions, interviendra
                       Journaliste, France Inter :        d’abord le vice-amiral d’escadre (2S) Laurent
                                                          Merer. Entré dans la Marine à l’âge de vingt ans,
                                                          l’amiral Merer a notamment été ALINDIEN
                                                          (amiral commandant la zone maritime de l’océan
                                                          Indien), poste dont il a tiré un superbe livre du
                    Nous voici réunis pour cette          même nom. Il nous parlera aussi de son expérience
première table ronde, ô combien passionnante,             de commandant de zone pendant cinq ans, alors
sur l’aéronautique navale dans son action au              qu’il était préfet maritime de l’Atlantique et
quotidien. Nous sommes ici au cœur de ce                  de la Manche. Est également avec nous le vice-
colloque, dont le but est de préciser quels sont          amiral Olivier de Rostolan, ALAVIA (amiral
les rôles et les missions qu’il est souhaitable de        commandant l’aviation navale) depuis septembre
confier, actuellement et aussi, sans doute, demain         2006. Pilote d’hélicoptère de formation, il a mis ses
à l’aéronautique navale. Nous, les « journalistes         compétences au profit de nombreux états-majors
défense », avons l’habitude, dans les présentations       durant sa carrière. Nous aurons aussi le contre-
faites par des militaires, de les voir commencer          amiral Bruno Paulmier, spécialiste de la lutte
d’abord par les hommes, puis d’aborder le                 anti-sous-marine, qui a commandé, entre autres,
matériel et enfin les missions. Ici, pour changer,         la frégate Tourville et a occupé différents postes
nous commencerons par les missions, notamment             associés à la réflexion stratégique et prospective,
l’action de l’État en mer, la sauvegarde maritime,        notamment auprès du CEMA. Il est, depuis août
sans oublier les enjeux militaires ni la coopération      2008, Secrétaire général adjoint de la Mer, avec un
internationale. Parmi les moyens de l’aéronautique        rôle majeur de coordination interministérielle.
navale, nous aborderons ce que l’amiral Magne a           Est avec nous également le capitaine de vaisseau
défini comme le patrimoine de notre pays, c’est-           Reggie Carpenter, attaché naval près l’ambassade
à-dire ses avions, ses hélicoptères, ses drones aussi     des États-Unis en France. Pilote de l’aéronavale
demain, sans oublier la problématique du maintien         américaine, il a été détaché deux ans dans la chasse
en condition opérationnelle et la collaboration           embarquée française, dont il porte le macaron. Il
interarmées.                                              parle un excellent français.
Il faudra également prendre en compte la taille
critique – voire sous-critique – de ce que l’amiral       Pour commencer, je vous propose d’écouter le
Magne a défini comme une « minorité ethnique »,            témoignage du capitaine de vaisseau Henri Bobin.
les hommes de l’aéronautique navale, que nous             Breveté pilote de chasse puis pilote sur porte-
aborderons dans une troisième partie de la table          avions, il a commandé la flottille 11F et a assumé
ronde, notamment à travers leur formation qui             les fonctions de chef de groupe aérien embarqué
est très spécifique. Doit-elle le rester ? Peut-           lors de l’intervention en Bosnie. Il totalise 3 000
on la fondre dans d’autres formations ? Nous              heures de vol et 599 appontages. Il est actuellement
évoquerons évidemment aussi le commandement,              au CPCO, le centre de planification et de conduite
qui est également une spécificité, puis tous ceux          des opérations. Je lui cède la parole.
qui sont avant tout des marins, comme le rappelait
le professeur Chaigneau : pilotes, « chiens jaunes »
et autres, embarqués ou non, sur porte-avions ou
ailleurs. Nous aborderons enfin la problématique
des ressources humaines.




Bulletin d’études de la Marine N°46                     - 16 -
L’aéronautique navale
                      dans son action au quotidien
Atalntique 2 en vol © Marine nationale

                                                                 Capitaine de Vaisseau Henri Bobin
                                                   Centre de planification et de conduite des opérations


Devant un tel sujet, aussi diversifié, à aborder en            approche personnelle, qui n’engage pas le CPCO, et qui
quelques minutes, je vous propose un point de vue et           peut comporter un biais assumé. À partir de quelques
un parti pris.                                                 exemples concrets d’emploi des moyens de la Marine,
                                                               je tenterai de tirer quelques lignes de force. Je laisserai
Le point de vue est celui du Centre de planification et        à l’assemblée le soin de vérifier à laquelle des grandes
de conduite des opérations (CPCO), organisme où je             fonctions stratégiques les exemples se rattachent.
sers actuellement, outil à la main du chef d’état-major
des armées (CEMA) pour exercer le commandement                 Dans le temps imparti, je me propose de survoler la mer
opérationnel des moyens engagés en opération, et fixer         ou le désert en quelques lieux :
les règles d’engagement de la force armée, celles qu’il        - en océan Indien dans le golfe d’Aden,
délègue et celles qu’il retient.                               - plus au sud, au large de la plaine de Somalie,
Au CPCO, six mètres sous terre, on voit principalement         - puis, un détour rapide en Méditerranée orientale avec
les opérations extérieures (OPEX) qui se déclinent             la frégate de surveillance Germinal,
parfois en nombre de soldats projetés. On y voit aussi les     - quelques envolées au-dessus du « sable » ou
opérations intérieures (OPINT), souvent ultramarines,          « persil »,
suivies par les bureaux TN pour « territoire national »        - en Atlantique Sud, avec le crash du vol AF 447.
(terme à connotation maritime évidente). Les OPINT
concernent le CPCO lorsque les évènements et les               Le golfe d’Aden
moyens engagés dépassent les bornes de la gestion              Le golfe d’Aden est un lieu d’attention qui draine des
usuelle des commandants de zone. On ne voit donc               images nautiques sur les chaînes de télévision, lesquelles
pas tout depuis le CPCO et on n’y voit qu’une partie de        révèlent des flux maritimes au grand public et font
l’aéronautique navale au quotidien.                            connaître les opérations de protection et de lutte contre
                                                               les activités de piraterie.
Le parti pris est d’aborder le sujet en quelques touches,      Le golfe d’Aden est un cordon ombilical européen
et non dans tout le spectre de la composante. C’est une        en géo-économie, un axe stratégique partagé avec les



                                                      - 17 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
États-Unis en matière militaire. L’opération européenne          présents dans la zone (38 aujourd’hui, dont deux
Atalante de lutte contre la piraterie, montée de manière         iraniens), se répartit au sein des Task Forces nationales
« artisanale » aux yeux de certains contempteurs de              ou de coalitions TF150 /151, TF410 de l’OTAN, TF465
mission de sauvegarde maritime par la Marine, qualifiée          de la PESD, cette dernière s’avérant l’une des plus
de toutes sortes de vocables afin de savoir si elle est plus     efficaces.
ou moins militaire que les opérations adjacentes, a pris
son régime de croisière et réclame sur zone du MPRA1,            Au quotidien, dans un environnement mouvant en
avion de patrouille et de reconnaissance maritime (à             termes de contributions, contigu à l’arc de crise, la
Djibouti, Monbassa ou Mahé).                                     vigilance du planificateur marin aura été de se préserver
                                                                 en permanence contre les tentatives de répartition
Nous y participons avec au moins un Atlantique2                  des responsabilités par zones géographiques ou par




(ATL2) qui partage sa contribution à la connaissance             missions. Le découpage en Area of Responsibilty (AOR)
de la situation navale entre les différents clients avec un      - souvent impératif sur les théâtres terrestres qui sont
flou entretenu.                                                  des espaces sous souveraineté, où l’on passe la frontière
Par principe, le contrôle opérationnel de cet aéronef,           d’une AOR à une autre au travers de check points - fait
exercé par ALINDIEN, reste national avec un contrôle             partie de la culture militaire.
tactique qui a évolué progressivement de la coalition            Il s’agit ici, au contraire, de conserver le maximum de
américaine vers la mission de l’Union européenne. Mais           liberté d’action, l’ubiquité propre au milieu océanique,
il bascule aussi facilement en national, comme on l’a            la faculté de reprise rapide du contrôle tactique pour
vu pour les opérations spécifiques de reprise de voiliers        s’adapter au mieux à l’évènement de piraterie, dont
français piratés, avec le renfort d’un deuxième ATL2 de          l’initiative nous échappe.
métropole.
Son intégration, ou association (associated support),            Ainsi, avec un contrôleur opérationnel (OPCON)
au cours de ses vols de 12 heures, en coopération plus           national direct ou en soutien, un tasking de coordination
ou moins active avec la trentaine de navires de guerre           au sein de la coalition ad hoc permet de prépositionner



Bulletin d’études de la Marine N°46                            - 18 -
nos moyens aéronavals pour être en mesure de                   intégrante du système d’armes, tout comme sa drome5
contribuer à une alliance, une coalition ou, en dernier        d’assaut et ses fusiliers (et non des commandos).
ressort, une opération nationale. Nous n’avons donc pas        Un groupe d’action simple, mais cohérent, agissant
de découpage de zone, ce qui permet une grande faculté         dans un cadre juridique sans impasse et une chaîne
à basculer la chaîne de commandement, tout l’inverse           de Command and Control (C2) très décentralisée
d’une organisation des vols et de l’espace intégrative et      grâce à un catalogue de règles d’engagement (ROEs)
administrée de type ATO2 et ACO3. Cela demande de              solides. Enlevez un seul des éléments cités et le
l’agilité d’esprit à nos commandants.                          château de cartes s’écroule. L’efficacité provient de
                                                               la complémentarité des moyens au sein d’une même
La ligne de force que je souhaite illustrer ici, du point      entité partageant la même connaissance du milieu, sans
de vue du planificateur conducteur du CPCO, est la             frottement superflu. Vu du CPCO, en conduite, c’est
versatilité du contrôle opérationnel de cet aéronef à          principalement le bureau « Conduite Mer » (J3 Mer)
partir d’un point d’appui sûr, versatilité inhérente au        qui traite. L’absence de frottement interarmées permet
milieu marin, et par conséquent, un contrôle politique         de consacrer son énergie à briquer l’interfaçage avec
souverain de l’engagement de nos moyens aux côtés des          les partenaires civils, étatiques ou privés, de culture
alliés permettant d’affirmer nos postures politiques au        maritime ou régionale proche (diplomates, attachés de
sein des différents forums.                                    défense), sans se présenter en ordre dispersé.

Au large de la Somalie                                         La ligne de force de cette deuxième situation est
Pour cette deuxième illustration, je vais m’attarder           l’intégration verticale des moyens de l’espace vers la
sur l’expérience de la frégate de surveillance Nivôse          surface. On pourrait même prolonger cette intégration
en océan Indien, fin avril début mai, contre les « Task        vers le dessous de la surface.
Group somali » types.
Un « Task Group » est composé d’une nounou (appelée            La Méditerranée orientale
bateau mère) et de deux esquifs d’assaut, soit onze            Mon troisième exemple est l’intervention du Germinal
pirates (trois pilotes et huit assaillants). La mer est        entre Chypre et Gaza lors de la sortie politique de
lisse à cette saison, le raid est possible, le rezzou4         l’opération Cast Lead6 fin janvier. Au regard de la violence
pour employer un terme sahélien. Pour le contrer, il           des évènements, il s’agit, de notre côté, d’une modeste
faut d’une part se barricader un minimum et d’autre            opération à très forte connotation diplomatique et sous
part, reprendre l’initiative en surveillant, tel le berger     réactivité très élevée. En sortie de crise, nos autorités
et ses aides, de vastes étendues autour du troupeau à          politiques nous demandent d’évaluer, avec une grande
protéger ; troupeau de thoniers, en l’occurrence.              urgence, les flux de contrebande vers la côte égyptienne
                                                               et gazaouie. Cela se traduit par l’extraction d’un navire,
Un système maritime relativement simple, mais intégré,         obligatoirement un bâtiment porte-hélicoptère (BPH),
a permis d’agir efficacement à quatre reprises contre          le Germinal, de la Task force FINUL7 maritime TF448
ce nouveau mode d’action des pirates somaliens ;               en mission devant le Liban, en roquant un aviso (non
intégration verticale comprenant au sommet le satellite        BPH, le Commandant Birot) pour se déplacer vers Gaza,
et en dessous l’avion de patrouille et surveillance            et le déploiement d’un ATL2 à Paphos, à Chypre. À
(PATSURMAR) endurant, la frégate très endurante                l’évidence, l’efficacité de la mission s’inscrira dans le
également, son hélicoptère embarqué qui fait partie            temps.



                                                                      «Task Force somali»




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En planification chaude en club interarmées, il a fallu                       au moment où l’incident peut survenir.
étudier finement la définition de la zone de vol : de                         Il est donc nécessaire de s’assurer de la conservation de la
fait, une auto-restriction à s’approcher des côtes, fruit                     liberté que confère le droit maritime à l’activité aérienne
d’un compromis tactique, mais surtout politique, assez                        en mer, ce qui suppose de conserver la cohérence
timide au regard de ce que nous autoriserait le cadre                         organique d’un corps de contrôleurs aéronautiques
légal international.                                                          marins, mais aussi de susciter des soutenances de thèse
L’observation que je voudrais faire ici, c’est que dans                       sur cet aspect particulier chez nos juristes.
les opérations où nous nous imposons la plus grande                           Mais surtout, l’exemple de Cast Lead illustre un rapport
rigueur en matière de respect des règles internationales,                     de force qui n’est pas à notre avantage pour jouir de
que nous essayons de promouvoir par ailleurs, au                              notre droit d’aller et venir en mer. C’est ici le seul
moins par l’exemple, on peut être amené à occulter des                        endroit de mon exposé où je fais allusion, par défaut, au
fondamentaux.                                                                 capital ship qu’est le porte-avions.
Le droit aérien est parfaitement connu des gestionnaires
d’espaces aériens, propriétaires de leur volume de                            Le « sable » et le « persil »
responsabilité. Le droit maritime très libéral me semble,                     Pour mon quatrième survol particulier, je vais de nouveau
surtout en ce moment, fortement fondé sur la géo-                             aborder l’activité de nos PATMAR, omniprésents dans
économie. Ses forces et faiblesses sont vulgarisées grâce,                    cet exposé, sans doute parce qu’ils sont connus du
entre autres, à la résurgence de la piraterie. J’émets ici                    CPCO au travers de leurs missions en Afrique. On
un avis personnel, peut-être candide, mais il me semble                       les active en OPEX un peu comme des frégates, alors
qu’approfondir l’alliance entre droit maritime, réputé                        que comparativement, les hélicoptères de l’aéronavale
libre, et droit aérien, dont la logique est sous-tendue par                   apparaissent indifférenciés et inclus dans la Marine tant
le souci de sécurité aérienne, pourrait conduire à mieux                      ils font partie du système d’armes naval. Je mets ici de
formaliser un droit aéromaritime, afin d’enseigner tout                       côté le cas de l’hélicoptère lourd de secours et sauvetage
l’intérêt qu’il y a à décoller et apponter d’un morceau                       maritime.
flottant de souveraineté nationale, sans rien demander
à personne. Dans le but également de border nos                               Que ce soit pour le survol PATMAR du « persil », dans
commandants d’aéronefs qui jouissent d’une grande                             la région des Grands Lacs en Afrique ou dans l’intérieur
liberté, mais pâtissent aussi parfois de grande solitude




L’ Atlantique 2 et le Falcon 50 © Marine nationale / Guillaume Izard (2006)



Bulletin d’études de la Marine N°46                                     - 20 -
de la Guyane pour traquer l’orpailleur, ou pour le survol     délais, des unités aéronavales réactives, rapides, des
de la houle sablonneuse ou rocailleuse sahélienne à la        moyens nautiques endurants dotés d’hélicoptères
recherche de colonnes de véhicules rapides, pourquoi          organiques (Le Ventôse était prioritaire devant le
employer sur terre une aéronautique optimisée pour            Mistral pour l’investigation du fait de son Panther
l’océan ? On oppose souvent le marin au terrien… je           intégré), et des moyens d’investigation sous-marine
confesse un certain goût personnel douteux pour ce            militaires, mais aussi scientifiques et industriels ? À
genre d’exercice après 30 ans de Marine !                     l’heure où l’approche globale est dans le discours de
Changeons de perspective, en accord, je p ens e ,             tous, préservons la cohérence d’une marine militaire et
ave c M. Hervé Coutau-Bégarie, pour différencier              nationale qui applique déjà ce concept.
non pas marins et terriens, mais plutôt nomades
et sédentaires. Une mission de reconnaissance                 Pour conclure, je souhaite rappeler quelques lignes de
(RECCO) sur sédentaires, c’est un aller-retour direct         force déjà théorisées, mais illustrées au quotidien :
vers un point géographique de peu d’incertitude, sur          - l’interaction entre nomade et sédentaire, plutôt que
une propriété généralement délimitée. Inversement,            l’opposition terrien / marin, qui conduit à planifier des
le repositionnement des nomades en pick-up, dans              articulations de C2 souples et à limiter la parcellisation
les étendues désertiques, s’apparente à des tactiques         excessive des zones d’opérations océaniques ou
maritimes. Ainsi, vu de l’employeur au CPCO,                  désertiques ;
l’utilisation du PATMAR endurant répondra très                - la participation à des déploiements de coalitions
souvent à cette logique ou à cette nécessité. On peut         associés à des chaînes de commandement
étendre le champ d’application à la cartographie              reconfigurables, forme subtile de prépositionnement,
des sites d’orpaillage dans la forêt guyanaise, tâche         notamment en océan Indien, afin d’être en mesure de
d’établissement de situation de surface (surface picture)     réagir ;
dans un environnement évolutif, où endurance, rayon           - l’hélicoptère organique qui n’est pas visible au CPCO,
d’action, tenue de situation et identification basse          sinon sous le sigle BPH (sauf le cas du Caracal déployé
altitude sont recherchés.                                     en Afghanistan) ;
                                                              - les PATMAR, presque gérés comme des frégates
Ainsi, le détournement du PATMAR sur terre est,               déployées, vus du CPCO ;
la plupart du temps, lié à son adaptation à un                - la cohérence de l’intégration verticale des moyens
environnement ou à un milieu ouvert où gravite le             répartis entre l’océan spatial géostationnaire (95 % de
nomade. À noter cependant que, dans ce domaine,               la planète), l’aéronef dans l’atmosphère iodée (85 % de
le drone à long rayon d’action et longue endurance            la planète), le navire d’État ou de guerre sur les océans
apportera un complément pour couvrir une partie du            (72 % de la planète) et l’intervention sous-marine que
besoin, tout comme le scanning satellite. Mais l’ATL2         je ne me hasarde pas à quantifier.
apporte évidemment beaucoup plus qu’un drone
avec son équipage à bord, à condition de rester en            Vous aurez noté que je n’ai pas parlé du groupe aéronaval
environnement permissif.                                      ni de la projection de puissance. Conjoncturellement et
                                                              au quotidien, je suis tombé en période creuse en ce qui
L’Atlantique Sud                                              concerne le sujet de cette première table ronde. Pour son
À propos de l’actualité et de la recherche du vol AF 447,     emploi, le CPCO, petite structure, doit impérativement
de cet évènement douloureux, une fois passée la phase         pratiquer ce que l’on appelle l’adossement et s’appuyer
d’urgence de mise en branle du dispositif de recherche        sur l’expertise de l’état-major des opérations maritimes
sur zone, avec des moyens prépositionnés outre-mer            (EMO Mer) et des organiques. On en reparlera sans
(ATL2 à Dakar) et rapidement projetables depuis la            doute au cours des autres tables rondes.
métropole (F50 SURMAR), je retiendrai les difficultés
liées à l’incertitude de position du crash. Cette
incertitude nous a contraint à patienter pour définir le        Notes
centre de coordination des secours (CCS) et a induit          1
                                                                Maritime Patrol and Reconnaissance Aircraft.
                                                              2
quelques délais pour revenir au principe d’unicité de           Airspace Trafic Organization.
                                                              3
commandement national, en confiant l’OPCON de tous              Airspace Control Order.
                                                              4
                                                                Le Rezzou, ou razzia, est une expédition rapide ayant pour but le
les moyens au commandant de la zone maritime de               pillage.
l’Atlantique (CECLANT), une fois que le CCS brésilien         5
                                                                Embarcation rapide pour commandos.
se retrouvait clairement en charge.                           6
                                                                Opération menée en décembre 2008 et janvier 2009 par Israël
Je retiens également la capacité très grande distance de      contre le Hamas, en riposte à des tirs de roquettes depuis Gaza sur
                                                              le sud de son territoire.
nos moyens aéronavals, même dispersés. Qui est capable        7
                                                                Force intérimaire des Nations unies au Liban.
de combiner de façon cohérente, malgré quelques


                                                     - 21 -               Centre d’enseignement supérieur de la Marine
Alain Bailache - aprés l’appel, encre de chine (1999)

                                                                     Première table ronde
     Monsieur Stéphane Fort :                                        m’ont invité ces dernières années à découvrir leurs
     Merci, Commandant, pour cette présentation, cet                 aéronautiques navales respectives et ils nous font
     éclairage très concret. Je vous propose maintenant              également aujourd’hui l’honneur d’être présents avec
     d’écouter nos invités, qui feront chacun une courte             le général de division Zhang, attaché de défense de
     présentation, avant de passer au débat. Je vais donc tout       la République populaire de Chine, et le capitaine de
     de suite laisser la parole à l’amiral de Rostolan pour          vaisseau Luis Claudio Goncalves, attaché naval du
     qu’il nous parle de la vie de l’aéronautique navale, de sa      Brésil.
     dimension humaine, de l’importance de la mission et,
     évidemment, des moyens.                                         Vice-amiral Olivier de Rostolan :
                                                                     J’ai l’immense bonheur d’être le commandant de
     Vice-amiral Olivier de Rostolan :                               l’aéronautique navale. Je voudrais vous faire part de ce
     Merci. Je vais être un peu plus terre-à-terre, ce qui           que cela signifie, pour moi, tous les jours.
     est difficile pour l’aéronautique navale. Je confirme
     au passage ce qu’a dit Henri Bobin : il n’y a aucune            L’aéronautique navale c’est d’abord un équipage,
     opposition entre le marin et le terrien, bien au contraire.     comme celui d’un très grand bateau. Moins de 7 000
     Je précise que dans ma carrière j’ai été formé, dans le         personnes, guère plus que l’équipage des porte-avions
     domaine aéronautique, par l’aviation légère de l’armée          géants américains. Cela se maîtrise, cela se connaît. Cela
     de terre (ALAT) et je salue, bien évidemment, le général        reste cohérent et soudé malgré les composantes, les
     Patrick Tanguy, ici présent, qui commande l’ALAT.               statuts, les métiers. Je reviens sur l’image du bateau : si
     Je confirme également ce que disait le Professeur               le porte-avions est cher à tous les marins du ciel, alors
     Chaigneau au sujet de l’intérêt porté par le la Chine           qu’un tiers d’entre eux embarquent régulièrement à son
     et le Brésil à l’aéronautique navale. Ces deux pays             bord, c’est qu’il symbolise parfaitement ce concept :


     Bulletin d’études de la Marine N°46                           - 22 -
loin, au-dessus des mers, engagés ensemble en opération          le hangar du porte-avions, entretien sur le pont des
toutes spécialités confondues, la vie en équipage avec           frégates ou au sein des détachements extérieurs en
ses contraintes et ses intenses sources de satisfaction.         Afrique ou ailleurs, entretien programmé au sein des
J’ai bien connu cette vie sur porte-avions, mais aussi sur       flottilles et des services techniques des bases aéronavales,
frégates et bâtiments amphibies. C’est génial. C’est une         dépannages et cannibalisme, opérations de contrôle,
vie de marin. Cela correspondait à ma vocation.                  ruptures logistiques et acheminement des rechanges,
                                                                 entreposage et travaux en ateliers. L’aéronautique navale
L’équipage aéronautique navale met en œuvre des                  est très imprégnée de technique et cette technique a un
aéronefs. J’aime bien le terme aéronef. Il est générique.        fort caractère opérationnel, car elle n’est pas coupée du
Dans le Robert, il vient juste après aéronaval. Il associe       monde des missions et de l’entraînement. Au contraire,
« aéro » et « nef ». Il intègre tout ce qui vole, y compris      elle y participe. Cette touche particulière est bien mise en
les aérostats. Il a un sens historique et égalisateur. C’est     valeur dans l’attribution des commandements de bases
l’ancien pilote d’hélicoptère qui parle. Des aéronefs de         d’aéronautique navale : nos ingénieurs aéronautiques ne
la Marine, je dirais trois choses : ils sont divers afin de      sont pas oubliés !
couvrir tout le spectre des missions, ils sont marins afin
de répondre aux exigences du milieu, et les principaux           La mission, elle, est variée, car son milieu d’application
vecteurs de combat sont multi-rôles : Super-Etendard             est changeant : il est donc difficile d’en prévoir la
Modernisé, Atlantique aujourd’hui, Rafale, NH 90                 nature ou les modalités. Un aéronef simple et rustique
demain.                                                          peut concourir de façon déterminante au succès de
                                                                 la mission. Cette exigence d’adaptation continue
Cet équipage et ses aéronefs réalisent des missions. C’est       renforce l’esprit d’aventure certes, mais aussi la rigueur
la finalité ! La mission, c’est bien plus que le vol. Les        d’exécution. Heureusement, le retour d’expérience a
acteurs de la mission ne se cantonnent pas à un groupe           été minutieusement exploité en couches successives
d’opérateurs en vol, encore moins à un pilote. La réflexion,     pour être intégré dans une documentation d’emploi qui
la préparation, l’analyse, mais aussi l’entraînement, sont       constitue un trésor opérationnel reconnu.
parties intégrantes de la mission. Enfin, la motivation
de l’ensemble de la chaîne associant les techniciens, la         Tout cela est bien, mais les difficultés existent et
logistique, la mise en œuvre sur pont d’envol ou à terre         nécessitent des adaptations permanentes : ce que
anime l’esprit opérationnel. La mission, c’est le plus           d’aucuns appellent les réformes ou la gestion du
petit commun multiple et le jeune manœuvrier de pont             changement. Dans ce domaine, l’aéronautique navale
d’envol y participe à son niveau.                                est délibérément force de proposition. Elle a su dans
                                                                 un premier temps se rationaliser en une structure
Mon rôle dans tout cela ? C’est que ce subtil élixir             unique. Elle a mis au pot commun ce qu’elle considérait
équipage / aéronef / missions opère avec la magie                comme non spécifique (formation initiale, maîtrise
nécessaire. Il me faut veiller aux qualités de l’équipage,       d’œuvre de la maintenance) en transférant ses anciennes
il me faut gérer la disponibilité des aéronefs, il me faut       attributions à d’autres opérateurs, si possible dans une
conduire avec succès les missions, et m’inquiéter du             logique interarmées. Son emprise à terre est réduite et va
maintien ou de la régénération de cette capacité.                encore se concentrer. Elle aspire enfin à poursuivre avec
                                                                 les autres forces aériennes les échanges de compétences
Les qualités exigibles de l’équipage sont son engagement,        et d’expériences et s’apprête à externaliser de nouvelles
sa disponibilité, sa capacité à durer dans des conditions        fonctions pour mieux se concentrer sur son domaine
difficiles, sa compétence garante d’une nécessaire               d’expertise exclusif. Ce mouvement se pilote. Il implique
autonomie, sa rigueur et enfin sa solidarité au-delà des         des rencontres entre les acteurs et des négociations dans
différences de statut ou de métier.                              le partage des attributions. Je ne suis pas seul, mais je
Sa caractéristique est son volume resserré qui impose une        participe à ce jeu passionnant. J’ai une foi inébranlable
efficience reconnue par les observateurs extérieurs et qui       dans l’honnêteté de tous et dans le choix du bon sens.
suscite une forte réactivité opérationnelle et technique.
Enfin, il est partie intégrante de la Marine et ne saurait       Quand j’ai rejoint cette noble institution à la fin des
vivre sans la Marine. Réciproquement, une Marine sans            années 1970, les autocollants de l’époque représentaient
ses marins du ciel perdrait sa cohérence capacitaire dans        un pilote un peu décati avec cette inscription : « Dormez
son domaine de responsabilité : l’espace aéromaritime.           en paix, l’aéronautique navale veille ». L’image ne me
                                                                 semble plus appropriée aujourd’hui. La première raison,
La vraie vie, c’est aussi la bataille de la disponibilité        c’est que ce pilote me semble moins décati, mais cela c’est
technique permettant de dégager du potentiel aérien              l’effet de l’âge. La seconde, c’est que mon vocabulaire
afin d’entraîner les équipages : travail de nuit dans            s’est enrichi pour vous proposer ceci : « Dormez en paix,


                                                        - 23 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
l’aéronautique navale dissuade, détecte, identifie, piste,        forcez pas les portes, personne ne vous écoutera. » Forçons
éclaire, contrôle, reconnaît, surveille, intercepte, défend,      donc les portes et, pour commencer, je vais répéter ce
attaque, soutient, assiste, observe, coordonne, guide,            que vous avez dit, au nom de mon expérience de cinq
sauve, constate, transporte, entraîne… et continue                années de commandant de zone maritime, que ce soit
néanmoins à veiller. » J’ai peur que cette phrase un              en Atlantique-Manche-mer du Nord ou dans l’océan
peu longue ne rentre pas dans le format imposé d’un               Indien.
autocollant. Et encore, je n’ai pas retenu les termes à la
mode : Mutualise, Optimise, Rationalise, Transforme                     Le commandant de zone maritime, c’est l’homme du
(MORT).                                                                 quotidien, des missions de tous les jours, des missions
                                                                        permanentes. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est un peu le
Monsieur Stéphane Fort :                                                                              tâcheron de la Marine mais,
Merci, Amiral. Avant de                                                                               dans le fond, c’est bien
céder la parole à l’amiral                                                                            cela. C’est lui qui assure
Paulmier, qui est un                                                                                  vraiment le quotidien. En
utilisateur      stratégique,                                                                         Atlantique, le quotidien,
je vais laisser parler                                                                                la première mission de la
l’amiral Merer, qui a été                                                                             marine et de la défense,
un utilisateur tactique des                                                                           c’est la dissuasion, c’est
moyens de l’aéronautique                                                                              la sûreté des sous-marins
navale,          notamment                                                                            nucléaires           lanceurs
comme préfet maritime,                                                                                d’engins (SNLE). Pour cela,
mais       aussi      comme                                                                           il a besoin d’outils fiables,
commandant de la zone                                                                                 d’outils        permanents,
maritime       de      l’océan                                                                        bien entraînés. Il n’y a
Indien (ALINDIEN).                                                                                    pas de sûreté des SNLE
                                                                                                      sans avions de patrouille
Vice-amiral d’escadre                                                                                 maritime ni sans frégates
(2S) Laurent Merer :                                                                                  avec des hélicoptères. Je
Bonjour à tous. L’amiral                                                                              répète : « sans frégates
Magne, tout à l’heure,                                                                                avec des hélicoptères »,
et l’amiral de Rostolan                                                                               parce que, pour moi qui
maintenant ont parlé                                                                                  ai été l’utilisateur ici
avec       beaucoup         de                                                                        ou là, l’hélicoptère est
précision et de clarté,                                                                               consubstantiel à la frégate.
mais aussi d’élégance, de                                                                             Cela     peut    s’expliquer,
l’aéronautique navale et                                                                              mais non pas se discuter.
de son utilité. C’est donc                                                                            Cela s’expérimente dans le
un peu difficile d’éviter                                                                             temps long.
les répétitions, mais au                              Michel Bez - Aéronefs embarqués                 Des outils comme ceux-
fond, ce n’est pas grave.                                                                            là, on les utilise dans
J’ai en effet compris qu’il y avait de l’inquiétude. Il faut l’Atlantique. C’est évident, je ne vais pas aller plus avant
donc continuer à nous convaincre, entre nous, comme dans la description ; tout le monde a compris. Dans
c’est le cas aujourd’hui, mais il faut aussi convaincre l’océan Indien, c’est exactement la même chose pour
l’extérieur, ce qui peut être plus difficile. Je me souviens les missions au long cours. La lutte contre le terrorisme
d’une réunion analogue à la nôtre où l’amiral Moulin, remonte à octobre 2001, début de l’opération Héraclès.
à l’époque inspecteur général de la marine, avait posé Depuis cette époque, les avions de patrouille maritime,
une question à une table ronde, devant un groupe de les avions de surveillance maritime, les frégates avec
doctes personnes. Il avait demandé comment, dans le hélicoptères font le « boulot » quotidien.
fond, il fallait s’y prendre pour convaincre le public, nos Vous aurez remarqué que je ne parle pas du porte-avions
concitoyens. C’est un écrivain de Marine qui lui avait parce que ce n’est pas un outil du commandant de la
répondu, un homme célèbre, ancien prix Goncourt, en zone maritime. Ce dernier, comme je l’ai dit, a besoin
lui disant : « Amiral, c’est très simple. Utilisez les moyens du temps long. Il doit pouvoir savoir longtemps à
de communication d’aujourd’hui. Faites des livres. Mettez l’avance ce sur quoi il peut compter, or le porte-avions,
vos marins en scène dans des romans. Faites des films. Allez dans notre pays aujourd’hui, a changé de registre.
sur les radios et les télévisions ; forcez les portes. Si vous ne Pour le commandant de zone maritime, ce n’est pas


Bulletin d’études de la Marine N°46                             - 24 -
son outil parce que ce n’est pas lui qui décide de son           d’une liste exhaustive de quarante et une missions,
déploiement. Je ne sais même pas si ce déploiement sera          avec une répartition plus ou moins formelle entre
décidé au niveau du chef d’état-major des armées. La             administrations responsables.
décision se prend à une autre échelle. Le porte-avions           Je vais m’y intéresser en soulignant que notre modèle,
manque à la caisse à outils du commandant de zone. Il            s’il est original, n’est pas tant exceptionnel si l’on va un
pourra l’utiliser, mais, dans l’organisation très souple         peu s’informer hors de nos frontières. En revanche, il
d’aujourd’hui, cela peut être donné à un autre. Il fera de       est certainement unique. Et tous, parmi les pays avec
l’accompagnement. Cela fonctionne ainsi et c’est bien.           lesquels nous avons des relations sur ces questions,
En tant que commandement de zone maritime, je n’ai               ont plus ou moins abordé ces problèmes. Nous
donc pas d’appréciation à                                                                          sommes parmi les seuls
donner sur le porte-avions.                                                                        à disposer d’ une société
On en reparlera sans doute                                                                         bénévole qui s’occupe
longuement au cours de la                                                                          du sauvetage nautique
journée, mais en sachant                                                                           en mer à proximité des
que le porte-avions a en                                                                           côtes : la société nationale
grande partie échappé                                                                              de sauvetage en mer
aux      prérogatives     du                                                                       (SNSM). Cela n’existe
commandement militaire,                                                                            nulle part ailleurs sous
pour sa décision d’emploi.                                                                         les mêmes bases et avec la
Mon expérience est donc                                                                            même efficacité.
vraiment très simple et très                                                                       Aujourd’hui, ce qui est
pratique. C’est l’avion de                                                                         intéressant, c’est que
patrouille maritime, l’avion                                                                       beaucoup de gens se
de surveillance maritime et                                                                        posent des questions
l’hélicoptère. J’ai vraiment                                                                       et je pense que notre
utilisé tout cela. C’est                                                                           colloque est lié à ces
vraiment, comme je l’ai dit,                                                                       interrogations. Parce que
consubstantiel aux navires                                                                         l’on parle de réduction
de surface et, je pourrais                                                                         des déficits publics, de
l’ajouter, aux sous-marins.                                                                        Livre blanc de la défense
Merci.                                                                                             et de la sécurité nationale,
                                                                                                   de     loi    d’orientation
Monsieur Stéphane Fort :                                                                           et de programmation
Merci, Amiral. Vous nous                                                                           pluriannuelle          pour
avez dit qu’il faut convaincre                                                                     la sécurité intérieurs
le grand public, mais il faut                                                                      (LOPPSI) et de volonté
auparavant convaincre le                                                                           de se recentrer sur ses
politique, le conseiller. C’est                                                                    missions, les différentes
un de vos rôles, Amiral                           Michel Bez - Aéronefs embarqués
                                                                                                   administrations
Paulmier. Je vous laisse                                                                           soulèvent                des
maintenant la parole.                                            interrogations sur leur devenir et, en particulier, sur les
                                                                 missions qu’elles accomplissent au profit de tous et que,
Contre-amiral Bruno Paulmier                                     jusqu’à présent, on n’avait pas chargé une seule d’entre-
Merci pour cette introduction. Je suis actuellement elles d’assurer. C’est au cœur du problème de l’action de
Secrétaire général adjoint de la mer. Je ne vais donc l’État en mer.
pas intervenir comme un responsable d’opérations Pourquoi s’intéresser à ces questions pour les aéronefs ?
militaires, mais bien comme quelqu’un qui est au cœur Très succinctement, parce que l’aéronef permet d’aller
de la façon dont les moyens de l’aéronautique navale vite, assez loin, de balayer une grande surface maritime,
sont effectivement mis en œuvre au profit d’un certain en surveillance, en reconnaissance, et avec, en mer, une
nombre d’activités que l’on regroupe en France sous le relation aux conditions météorologiques très différente
terme un peu barbare d’action de l’État en mer.                  de celle des bâtiments.
Je ne me risquerai pas à tenter de définir ici ce qu’est, ce D’autres administrations que la marine nationale
que devrait être ou ce que pourrait être l’action de l’État contribuent, peu ou prou, avec des moyens
en mer, aujourd’hui, demain ou après-demain. Sachez aéronautiques, à l’action de l’État en mer. Pour les citer
simplement que ces activités font aujourd’hui l’objet très rapidement, je rappelle que les douanes mettent


                                                          - 25 -           Centre d’enseignement supérieur de la Marine
en œuvre des avions de surveillance qui permettent                Le plus bel exemple est celui des délais d’alerte. Rien
de détecter et de constater des pollutions marines                n’est plus intéressant que de discuter avec un directeur
illégales. Les hélicoptères de la sécurité civile et de la        de centre régional opérationnel de surveillance et de
gendarmerie, hélicoptères à usages multiples non dédiés           sauvetage (CROSS) sur ce qu’il attend comme délai
aux seules activités maritimes, contribuent au sauvetage          d’alerte pour les aéronefs de sauvetage en mer. En effet,
en mer de façon permanente. Juste pour vous donner un             il voit de la même façon l’hélicoptère qui est d’alerte à
ordre de grandeur, nous avons eu, hélas, quatre morts             cinq ou dix minutes (de jour) et qui est capable d’aller
depuis une semaine, au large des côtes métropolitaines,           immédiatement récupérer quelqu’un sur une plage
mais heureusement un nombre à peu près égal de                    ou au voisinage d’une falaise, et un Super Frelon ou,
personnes sauvées par des hélicoptères de la sécurité
civile. Je ne reviens pas non plus sur les débats dont vous
avez certainement entendu parler sur les redéfinitions
en cours entre responsabilités des hélicoptères de la
gendarmerie nationale et de la sécurité civile.
Aussi, très succinctement, ce qui est intéressant pour
nous, au niveau de l’action de l’État en mer, c’est que,
comme je l’ai dit tout à l’heure, l’avion permet de
balayer une plus grande surface, avec des moyens de
surveillance et de veille qui sont totalement optimisés
pour la détection en mer. Un Atlantique met en œuvre
des moyens à la fois techniques et humains qui sont
totalement adaptés, entraînés à détecter et à voir des
choses à la surface de l’eau. Croyez-moi, les événements
très récents et dramatiques que l’on connaît au large du
Brésil l’ont, une nouvelle fois, mis en évidence.
Cela permet également, car il y a des hommes dans la
machine, de faire des constatations, y compris dans un
domaine qui peut avoir des conséquences judiciaires.
Cela permet aussi de faire des évaluations. Je pense que
l’amiral Merer, comme préfet maritime, a fait confiance,
à plusieurs reprises, à des membres d’équipage qui
lui ont donné une évaluation de la situation et qui
étaient embarqués sur des appareils appartenant à
l’aéronautique navale.
L’Atlantique permet aussi d’intervenir sous forme
d’images qui relèvent d’un usage administratif ou
judiciaire, mais également de mettre en œuvre des
moyens lourds de sauvetage. Bien sûr, il y a le treuillage
par hélicoptère, mais il y a aussi le largage de chaînes SAR1
                                                                    Michel Bez - Les hommes du pont d’envol
de sauvetage en mer. Touts ces capacités permettent de
dialoguer avec les différent acteurs sur zone, de notifier
les infractions, de guider d’autres moyens, d’assurer une         demain, le NH 90, qui pourra, lui, décoller par tout
coordination sur zone.                                            temps (jour et nuit), aller à plus de cent nautiques, dans
Cela permet enfin, étape ultime dans le spectre de mes            une mer démontée avec un temps de gueux et dont
préoccupations, d’avoir une action coercitive, plus               l’équipage aura besoin d’être briefé de façon adaptée à
ou moins violente. Un excellent exemple est celui des             la complexité de cette mission. Tous ces éléments, il faut
tandems constitués d’hélicoptères de la Marine avec               en permanence les rappeler à nos partenaires des autres
des équipes de commandos embarqués qui travaillent                administrations.
dans la lutte contre le narco-trafic. Là aussi, le jugement
qu’on peut porter, quand on est au sein de la Marine,             La définition et l’implantation des moyens, est une
sur leur performance peut être un peu différent de                question qui se pose de nouveau aujourd’hui, parce
celui évalué par les autres administrations. Je passe une         que, effectivement, les administrations dont le ministère
partie de mon temps à expliquer aux autres pourquoi il            de la défense, cherchent à se recentrer autour de leurs
ne faut pas forcément mélanger des critères sans bien en          fonctions premières. On commence à avoir, sur les
comprendre toutes les conséquences.                               implantations et de la façon qu’ont les autorités civiles



Bulletin d’études de la Marine N°46                             - 26 -
de l’État de souhaiter disposer de moyens affectés              Autre question : quelles responsabilités doit-on
disponibles sur zone, de plus en plus de difficultés à          transférer à des collectivités locales dans le domaine de
gérer ces questions.                                            l’action de l’État en mer ?
En revanche, ce qui est indispensable et que tout le            Enfin, il y a de vraies interrogations sur l’avenir. Que
monde reconnaît, c’est cette capacité d’agir par tout           pourront apporter les drones, les satellites - je rappelle
temps en haute mer et à entretenir ce savoir-faire. Elle        que l’information recueillie peut donner lieu à un
suppose une filière de formation adaptée. J’insiste             constat, avec toute l’importance de l’évaluation d’une
beaucoup là-dessus : une des questions que nous devons          situation en mer - aux décideurs, en premier lieu les
nous poser est effectivement de savoir si nous avons les        préfets maritimes ?
                                                                In fine, on se rend compte que l’essentiel est la confiance
                                                                que l’on peut avoir dans les hommes sur zone, la
                                                                capacité qu’ils ont à exécuter des missions complexes,
                                                                qui demandent un entraînement continu, adapté à la
                                                                complexité du travail au-dessus de la mer, et de disposer
                                                                des équipements adaptés. En effet, on oublie toujours
                                                                qu’un hélicoptère ou un avion qui doit voler longtemps
                                                                au-dessus de la mer doit être traité contre les dégâts
                                                                engendrés par l’eau salée. Nos amis de la sécurité civile
                                                                le découvrent tous les jours en ce moment.
                                                                Je vous remercie de votre attention.

                                                                Monsieur Stéphane Fort :
                                                                Je vous remercie. Après cette superbe introduction sur
                                                                l’ensemble des missions de la Marine et de l’aéronautique
                                                                navale, je vous propose maintenant d’engager le débat
                                                                et vous invite à faire part de vos questions. Nous
                                                                demanderons également son analyse au commandant
                                                                Carpenter, en tant qu’Américain, avec sa vision
                                                                extérieure. J’ai une première question pour vous, Amiral
                                                                de Rostolan. Pouvez-vous nous faire un point rapide sur
                                                                la proportion de ce qui est demandé à l’aéronautique
                                                                navale, entre les missions de service public et celles qui
                                                                relèvent du domaine plus strictement militaire ?

                                                                Vice-amiral Olivier de Rostolan :
                                                                Il se dit que la Marine réalise environ 25 % de son
                                                                activité dans le cadre de l’action de l’État en mer,
                                                                pourcentage globalement observé par l’aéronautique
                                                                navale, mais appelant quelques précisions. Il y a dans
                                                                l’aéronautique navale des moyens qui sont spécialisés,
                                                                comme les Dauphin de service public, dont c’est la
moyens de maintenir des filières séparées de formation          mission. Il y a ensuite des moyens qui ne peuvent être
et de qualification du « savoir-travailler » au-dessus de       affectés à ce type de missions, comme le Rafale ou le
la mer, pour l’avenir.                                          Super-Etendard, dont les capacités dans le domaine de
                                                                l’action de l’État en mer sont relativement limitées, sauf
Enfin, en guise de très rapide conclusion, parce que            pour tirer sur une coque dont il faudrait se débarrasser
cela soulève beaucoup de questions, en termes de                ou accompagner un avion en difficultés. Maintenant,
perspective, ne croyons pas que les besoins vont                le problème est le rapport entre les parts respectives de
diminuer. Au contraire, les États seront de plus en plus        l’entraînement et de l’emploi. Pour arriver à envoyer
sollicités pour agir en mer et réguler ce qui s’y passe. Le     un Super Frelon, comme le rappelait l’amiral Paulmier,
plus bel exemple de cette tendance sera l’application du        dans des circonstances invraisemblables, de nuit et à
droit de l’environnement qui va nous demander d’être            une distance énorme, il faut avoir entraîné l’équipage
capables de contrôler et de surveiller ce qui se passe          et le ratio emploi réel / entraînement est finalement
en mer et, de plus en plus, en haute mer, avec d’autres         assez faible, je dirais bien heureusement, sinon ce serait
critères d’appréciation et de jugements.                        gravissime. Enfin, sachez que ma conviction absolue est


                                                       - 27 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
que la mer appartient à tout le monde et n’est pas un           en métropole et outre-mer, de savoir si nous allons être
domaine exclusif. Je suis ravi qu’il y ait une coopération      capable de continuer à tout assumer, voire d’assumer
entre les diverses administrations, notamment dans              plus car, comme je vous l’ai dit, les ambitions vont
le domaine aérien, pour assister les gens en mer. Je            croître. En effet, au sortir du Grenelle de la Mer, des
précise juste que les administrations ou les autres             ambitions nouvelles seront affichées dans le domaine
armées reconnaissent toutes à la Marine l’expertise, car        maritime ; de nouvelles règles, de nouvelles normes
c’est elle qui a l’expérience, qui a établi les doctrines       seront imposées dans le domaine de la protection des
et qui a engrangé tout un corpus documentaire mis à             océans et le risque est effectivement qu’il soit demandé
la disposition des autres administrations. Je précise au        encore plus.
passage qu’une administration comme la sécurité civile
ne forme pas des pilotes ab initio mais bénéficie de            Monsieur Stéphane Fort :
formations délivrées en amont, soit au sein de l’aviation       Il y a donc un risque d’inadéquation ?
légère de l’armée de terre, soit au sein de la Marine.
                                                                Contre-amiral Bruno Paulmier :
Monsieur Stéphane Fort :                                        Tout le travail est d’éviter qu’il y ait inadéquation. On est
Merci, Amiral. Soyons clairs, compte tenu des
nouveautés, notamment la revue générale des politiques          ‘‘In fine, on se rend compte que l’es-
publiques (RGPP) et le Livre blanc, y a-t-il une remise
en cause au niveau interministériel, une volonté que
                                                                sentiel est la confiance que l’on peut
d’autres administrations s’accaparent cette mission             avoir dans les hommes sur zone, la
ou, au contraire, cela fait-il pour l’instant l’objet d’un      capacité qu’ils ont à exécuter des
consensus ?
                                                                missions complexes, qui deman-
Contre-amiral Bruno Paulmier :                                  dent un entraînement continu, éga-
Tout d’abord, il faut garder la prudence qui s’impose           lement au-dessus de la mer, et de
toujours dans ce genre de questions. Personne ne remet
en cause la performance de notre modèle, de ce que nous
                                                                disposer des équipements adaptés.’’
avons mis en œuvre jusqu’à présent. Dans une période
que l’on pourrait qualifier de vaches un peu maigres,
les gens ont tendance à oublier ce qu’ils font un peu au        quand même ici sur des échelles de temps, mais il faut
profit de tout le monde. Toute la difficulté est de nous        effectivement y réfléchir.
assurer que nous n’allons pas de facto « créer un trou
dans la raquette ». Maintenant, pour ce qui est de la           Monsieur Stéphane Fort :
particularité de ce qu’apporte l’aéronautique navale, en        Amiral Merer, justement, vous qui avez été utilisateur
termes de capacité à agir loin, en termes de formation          pratique de ces moyens de l’État en mer, avez-vous
des hommes, personne n’envisage un seul instant de la           constaté que des choses étaient à améliorer ou ce modèle
remplacer. Ce serait à la fois aberrant du point de vue         vous paraît-il pouvoir être pérennisé ? Dans quel cadre
économique et, sans doute, probablement inaccessible            peut-on l’améliorer ?
pour un pays comme la France. Certes, beaucoup de
bruits circulent, beaucoup de questions se posent, sans         Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer :
doute aussi beaucoup d’idées politiques, mais a aucun           Comme utilisateur, j’ai trouvé que le modèle était
moment il n’est envisageable et envisagé de remettre            pertinent et, comme l’amiral Paulmier l’a très bien dit, je
en cause ce qui fonctionne. Le tout est de savoir si cela       crois que cela n’a pas évolué dans le bon sens. On est en
va pouvoir continuer à fonctionner effectivement et à           permanence dans la tension, entre les missions à réaliser
donner satisfaction.                                            et les moyens qui sont derrière. La grande difficulté du
                                                                préfet maritime, ce sont les choix. Quand dois-je arrêter
Monsieur Stéphane Fort :                                        les recherches, quand je sais que c’en est fini, au bout de
Dans le cadre de restructurations ou d’un changement            trois heures, des chances de survie d’un homme tombé
de voilure ?                                                    à l’eau ? Mais derrière il y a une pression, politique et
                                                                médiatique… je ne sais comment dire. Aujourd’hui, la
Contre-amiral Bruno Paulmier :                                  grande difficulté de celui qui exerce une charge sur la
Dans le cadre d’une mise en œuvre de la réforme de              côte est de faire des choix, de prendre des risques. Il est
l’ensemble des politiques publiques qui est en train de         vrai, on l’a mis là pour cela, mais on aimerait, de temps
se dérouler. Le vrai problème, au-delà de cette réforme         en temps, avoir un peu plus de moyens. On sait que c’est
des politiques publiques, est d’aller voir ce qui va rester     le cas pour les hélicoptères. Je le redoutais tous les jours.


Bulletin d’études de la Marine N°46                           - 28 -
Je pense que l’amiral Rolin qui est ici l’a redouté tous              Monsieur Stéphane Fort :
les jours, comme moi, comme l’amiral Collinet qui est                 A ce niveau du débat, je voudrais avoir l’avis du
là-bas dans cette salle. Pour l’instant, on a trouvé une              commandant Carpenter. Pour vous qui, aux États-Unis,
solution qui marche. Jusqu’ici, nous n’avons pas été pris             avez les Coast Guard, est-ce que le fait que la Marine,
en défaut, mais au prix de quelles péripéties, de quelles             notamment l’aéronautique navale, doive assumer à la
acrobaties ! Par exemple, l’hiver par temps de givre, est-            fois des missions purement militaires et de service public
ce que je peux déplacer mon hélicoptère ? Le problème,                est un sujet d’étonnement ? Est-ce que la diversité des
c’est qu’aujourd’hui on est toujours dans la tension.                 missions vous semble poser problème ou non ?
Tant qu’il n’y a pas un gros « clash », ça va, mais c’est en
permanence l’angoisse pour celui qui est en charge.                   Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter :
                                                                      Non, mais il est vrai qu’aux États-Unis, nous avons le
Vice-amiral Olivier de Rostolan :                                     corps des Coast Guard qui ne relèvent pas de la Navy
Je me permets d’intervenir, en tant que commandant                    mais avec qui nous avons l’habitude de travailler dans
de l’aéronautique navale, chargé notamment de                         plusieurs endroits, notamment dans les Caraïbes, avec
l’entraînement de mes équipages, j’ai toujours senti la               la Joint Interagency Task Force South (JIATF-South), à
pression des commandants de zones maritimes. Je disais                Key West. Il faut savoir que dans l’US Navy, on n’a pas
à mes équipages : « Ne vous faites pas trop embêter par               le droit de Law Enforcement. C’est séparé. La tâche de
les Prémar ! » Quand je disais cela, j’étais dans mon rôle,           shérif, de police, revient au Coast Guard. Dans la Navy,
mais en réalité j’étais, bien entendu, d’accord avec les              on doit embarquer un officier des Coast Guards pour
Prémar.                                                               être couvert dans le cadre des actions de l’État en mer,
                                                                      s’il est nécessaire de s’engager dans ce type d’actions.
                                                                      Ainsi, on a déjà utilisé le porte-avions pour des missions
                                                                      humanitaires, par exemple pour le tsunami, en 2004, le
                                                                      porte-avions Lincoln avec un pont vide de chasseurs,
                                                                      mais plein d’hélicoptères. Nous sommes préparés à ce
                                                                      type de missions, si la situation l’exige.

                                                                      Monsieur Stéphane Fort :
                                                                      Et sur la façon dont la France s’organise, quel est votre
                                                                      avis ? Est-ce pour vous un modèle très particulier,
                                                                      impossible à exporter ?

                                                                      Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter :
                                                                      Non, je pense qu’on peut prendre ce qu’il y a de mieux
          François Perhirin - Activité sur le pont d’envoi            dans chacun des modèles existants. En réalité, c’est déjà
                                                                      ce qui se fait. Je reviens actuellement de Key West, où
                                                                      on travaille avec beaucoup d’agences, avec beaucoup
Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer :                            d’efficacité : avec les Coast Guards, la Navy, la DEA2,
Le problème est que dans le métier, je dirais « civil », on           beaucoup d’ONG. Il y a beaucoup de leçons à tirer de
n’a pas le droit d’échouer, car tout le monde regarde, la             cette coopération. Chacun a des ressources limitées,
presse, le politique. Les hommes politiques ne peuvent                mais plus on travaille ensemble, plus on est efficace.
pas se permettre une erreur et c’est vous qui devez gérer
l’interface entre peu d’hélicoptères, peu d’équipages,                Monsieur Stéphane Fort :
avec le problème de l’entraînement des équipages de                   Je pense que beaucoup de marins voudraient avoir les
Super Frelon. Comme l’a souligné l’amiral de Rostolan,                ressources limitées des États-Unis ! Y a-t-il des questions
on avait parfois les hélicoptères, mais pas les équipages             dans la salle sur cette problématique des missions et de
suffisamment bien formés. Autant pour d’autres missions               leur multiplication ?
à caractère plus militaire, si on échoue, si on n’aboutit
pas, les résonances extérieures sont limitées. Dans la
partie civile, la résonance extérieure est immédiate.
Alors, peut-être faudra-t-il en arriver un jour au drame,
                                                                      Notes
à la catastrophe. Personne ne le souhaite, mais cela va
                                                                      1
arriver, sûrement !                                                       Search and Rescue.
                                                                      2
                                                                          Drug Enforcement Administration.




                                                             - 29 -               Centre d’enseignement supérieur de la Marine
Débats et questions




Pierre Courtois - L’Alouette sur le pont d’envol - dessin à la mine de plomb (1994)



Amiral (2S) Wilmot-Roussel (Dassault Aviation) :                            prenantes à l’élaboration de cette loi ? De façon très active
Je crois que la première loi de programmation sur la                        ou un peu marginale ?
sécurité nationale devrait arriver sur les bureaux de
l’Assemblée nationale dans peu de temps. Ma question est                    Vice-amiral Olivier de Rostolan :
de savoir si, pour la marine nationale, c’est vécu comme                    Je ne peux répondre affirmativement en tant que
une opportunité ou comme une inquiétude.                                    commandant de l’aéronautique navale. En revanche,
                                                                            l’amiral Verwaerde, ici présent, doit suivre cela tous les
Vice-amiral Olivier de Rostolan :                                           jours.
Je souhaite que ce soit une opportunité, mais je suis peut-
être assez naïf.                                                            Contre-amiral Stéphane Verwaerde :
                                                                            Nous sommes aussi présents que possible, mais il ne faut
Monsieur Stéphane Fort :                                                    pas dénier à l’état-major des armées (EMA) son rôle
C’est donc clairement une opportunité à travailler ?                        majeur dans l’élaboration de la loi de programmation
                                                                            militaire. Nous faisons donc valoir les besoins de la Marine
Vice-amiral Olivier de Rostolan :                                           pour couvrir les missions qui nous sont confiées à l’heure
À travailler, bien évidemment, car il faudra, un beau jour,                 actuelle, notamment les problèmes de sécurité. Est-ce que
que le spectre grandissant des missions qui nous sont                       cette loi constitue une opportunité ? Je serais tenté de
confiées s’accompagne de la contribution de ministères qui                   vous répondre à partir de ce qu’a évoqué l’amiral Merer,
sont hors défense.                                                          en craignant qu’il y ait, un jour, un gros problème auquel
                                                                            nous ne soyons pas capables de faire face. Je crois qu’il
Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer :                                  faut arrêter de se voiler la face. La loi de programmation
C’est une question naïve aussi : sommes-nous parties                        militaire actuelle et celle qui suit ne nous donneront pas,


Bulletin d’études de la Marine N°46                                       - 30 -
si les choses en restent là et en interne défense, les moyens       où on va toujours accomplir la mission, dans une logique
de couvrir aussi bien que nous le faisions jusqu’à présent,         que tous les militaires connaissent bien en France, où on
les missions d’action de l’État en mer. Le véritable enjeu est      va au bout de la mission, quand bien même on n’a pas
effectivement, ainsi que l’a dit l’amiral de Rostolan, de faire     toujours les matériels que l’on estime nécessaires. Cette
prendre en compte, à plus haut niveau que la défense, le            façon de faire des militaires, et notamment des marins, est
besoin de sécurité et d’action de l’État en mer, pour le faire      leur noblesse, mais représente aussi potentiellement un
couvrir et le faire financer en interministériel, en faisant         danger. Est-ce qu’il n’y a pas un moment où il faut mettre
opérer ces moyens par les experts que sont les membres de           un coup d’arrêt en disant : « Voilà, on ne sait plus faire » ?
l’aéronautique navale.
                                                                    Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer :
Contre-amiral Bruno Paulmier :                                      Justement, on ne peut pas. S’il y a « pépin », on sait bien sur
Juste un petit mot de complément, au cas où certains                qui cela retombera. Je crois que c’est tout à fait clair.
en douteraient parmi vous. La notion de financement
interministériel sur des investissements sur la durée n’a           Contre-amiral Bruno Paulmier :
pas de traduction concrète (n’existe pas), en tout cas              Je voudrais ajouter après l’amiral Merer – et j’en parle d’une
pas en France. Et elle existera de moins en moins avec la           façon très tranquille – que le préfet maritime, ou le préfet
déclinaison qui est faite aujourd’hui de la loi organique           délégué du gouvernement outre-mer, est celui qui portera
relative aux lois de finances. C’est-à-dire que ce que vient         la responsabilité, y compris judiciaire, de ne pas avoir fait
de dire Stéphane est tout à fait vrai et c’est bien le sens du      tout ce qui était possible pour sauver la vie humaine. De
débat que j’ai un peu suscité. Il s’agit d’arriver à faire en       toute façon, la situation est et sera de plus en plus à la limite
sorte que les meilleurs acteurs, ceux qui sont capables de          du gérable. Et je n’aborde pas les évolutions de la pression
maintenir cette filière, ce « savoir-travailler » au-dessus          politique ou médiatique que l’on connaît par ailleurs.
de l’eau, soient effectivement mis en situation de pouvoir
répondre demain aux différentes obligations de l’État, sans         Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer :
que le ministère de la défense ait à en supporter, ce qui           De plus, on voit, à l’expérience – et elle est quand même
serait paradoxal, l’intégralité des coûts. C’est vraiment une       un peu longue – que le modèle est bon. Cela marche bien
difficulté majeure que l’on va avoir à traiter, y compris dans       ainsi et c’est pertinent. Tout ce qu’on entend est donc
des débats qui ne touchent pas seulement aux aéronefs, je           assez dramatique. Il y a, en effet, autre chose ailleurs et le
suis obligé de le dire.                                             commandant Carpenter le rappelait. Aux États-Unis cela
                                                                    marche différemment, mais nos histoires sont différentes.
Monsieur Stéphane Fort :                                            Notre modèle, aujourd’hui, correspond bien à notre
Pour en revenir à la problématique de la mission, est-ce que        histoire, à notre logique, à notre façon de penser. Alors, le
cela veut dire qu’on doit mener une réflexion justement sur          voir partir un peu en quenouille, comme je le disais tout à
une meilleure segmentation des missions, finalement en               l’heure et nous l’avons tous dit, d’une certaine façon, c’est
attribuant plus précisément telle ou telle mission à telle ou       dramatique, mais ce qui est certain c’est que, en cas de
telle administration et donc à tel ou tel budget ?                  « pépin », on sait qui « ramassera ». Il ne faut se faire aucune
                                                                    illusion sur ce point, quelles que soient les précautions
Contre-amiral Bruno Paulmier :                                      oratoires qu’on aura pu prendre à l’avance.
C’est un sujet intéressant, où il faut y regarder de près,
avec un problème d’échelle. C’est-à-dire qu’il y a un               Vice-amiral Olivier de Rostolan :
moment où, à morceler des missions qui demandent                    Je rappelle qu’il y a également un challenge dans l’adéquation
des filières spécifiques ou des formations longues et un              des moyens aux missions. Je disais tout à l’heure que des
entraînement continu, on n’arrive plus à être efficace. C’est        Alouette III avaient participé à l’interception des pirates
un des problèmes que rencontrent un certain nombre                  dans l’affaire du Ponant. Il y avait dans cette affaire, avec
d’administrations qui contribuent à l’action de l’État en           les commandos marine, deux Gazelle de l’armée de terre,
mer aujourd’hui, parce que leur taille et leur devenir ne leur      un Panther et deux Alouette III. Et l’Alouette III, je le
permettront peut-être plus d’assumer demain l’intégralité           rappelle, a l’âge de la quatre-chevaux. Mais le marin utilise
de ce que demande le maintien d’un savoir-faire maritime            ce qu’il a à sa disposition. Ensuite, il se fait une certaine
un peu particulier. C’est une question que nous devons              fierté de mettre en œuvre ses moyens et de pousser au-delà
évoquer très sérieusement.                                          des limites raisonnables ce qu’on peut faire avec de vieux
                                                                    appareils. Ensuite, il y a les problèmes de disponibilité et de
Monsieur Stéphane Fort :                                            sécurité. Alors, dans le domaine aéronautique, je dirais que
Amiral Merer, vous avez été aussi, comme vous l’évoquiez            la sécurité est un facteur extrêmement contraignant et très
tout à l’heure – et c’est un peu la méthode française que les       formaté. On peut donc arriver à des ruptures capacitaires.
Américains trouvent parfois saugrenue – dans la situation           C’est le cas, depuis un peu plus d’un an avec les Super


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Frelon. Nous sommes soumis, de temps en temps, à des                          voyez que cela dépasse largement les douze nautiques des
ruptures capacitaires en raison de problèmes techniques et                    eaux territoriales.
de sous-entraînement des équipages, à cause des déficiences                    Tous les modèles existent, mais beaucoup de gens sont
techniques, mais, lorsque l’on peut faire quelque chose, on                   intéressés par le notre et par notre expérience. Le problème
le fait. C’est peut-être une attitude naïve aussi, mais c’est                 auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, il faut en
notre état d’esprit.                                                          être conscient et cela a déjà été relevé par plusieurs travaux,
                                                                              c’est celui de la planification des moyens, la cohérence de
Monsieur Stéphane Fort :                                                      cette planification. Jusqu’à présent, les administrations,
Évidemment, on glisse petit à petit vers la problématique                     la Marine et les forces armées en tête, décidaient selon
des moyens, mais nous sommes encore un peu dans les                           leurs options et chacun développait, comme les douanes,
missions.                                                                     son programme d’aéronefs, de bateaux, etc. sans aucune
                                                                              vision d’ensemble. C’est le premier problème. Le second
Amiral (2S) Guirec Doniol (président de l’ARDHAN1) :                          est majeur, parce que l’homme est au cœur de tout cela,
Je pense que pour atténuer un peu les états d’âme, le                         c’est comment affiner la formation et l’entraînement des
commandant Carpenter pourrait confirmer que les Coast                          hommes demain.
Guards ont été créés avant la Navy, ce qui change tout dans
la façon de voir le problème chez nous.                                       Monsieur Stéphane Fort :
                                                                              Nous reviendrons plus tard sur cet aspect particulier.
Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter :
C’est vrai, la création des Coast Guards est bien antérieure,                 Monsieur Bernard Bombeau (Air et Cosmos) :
mais pour nous, la distinction majeure repose sur une                         Je profite de la présence du commandant Carpenter, que
différence de juridiction entre les actions militaires et les                 je ne verrai malheureusement pas cet après-midi, pour lui
actions de police.                                                            poser une question et d’abord faire une remarque. Il se
                                                                              trouve que la France et les États-Unis ont en commun une
Contre-amiral Bruno Paulmier :                                                chose : ils disposent à la fois d’une aéronautique navale et
Puisque l’amiral Doniol a soulevé la question, je puis                        d’une armée de l’air et, jusqu’à présent, ces deux armées
vous garantir que, lorsque vous allez à l’étranger, tout le                   n’avaient pas les mêmes matériels. Aujourd’hui, les parcs et
monde vient vous voir, intéressé par le modèle, et je passe                   matériels évoluent. En France, l’armée de l’ai et la Marine
mon temps à expliquer qu’il ne faut surtout pas essayer de                    vont avoir des Rafale en commun. Aux États-Unis, l’US
le copier tel quel, pour des raisons (par exemple le Posse                    Air Force et la Navy vont avoir des JSF F-35 en commun.
comitatus Act aux USA, comme l’a signalé le commandant                        J’aimerais savoir comment, aux États-Unis, vous abordez
Carpenter) qui tiennent tant à l’Histoire qu’aux principes                    cette question, en termes de complémentarité, et également
constitutionnels ou à l’organisation de l’Etat.. Vous                         si la question de moyens organiques dans chaque armée est
avez, par exemple en Australie, un modèle terriblement                        aujourd’hui clairement posée dans votre pays ou si cette
inter-administrations qui s’appelle le Border Protection                      question apparaît déjà révolue.
Command, dirigé actuellement, à ma connaissance, par un
général de brigade de la Royal Australian Air Force qui a dû                  Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter :
être pilote de patrouille maritime, mais qui a effectivement                  C’est une bonne question. Le JSF a été conçu spécialement
toutes les capacités inter-administrations pour l’ensemble                    pour convenir aux trois services. Quand on a commencé à
de la gestion des côtes autour de l’Australie. C’est avec                     le dessiner, on a envisagé trois variantes : A, B et C. Le A, est
eux que nous travaillons, par exemple, pour coopérer en                       pour l’US Air Force, le B, STOVL2, pour le Marine Corps et
matière de police des pêches dans les terres australes. Vous                  le C est la variante pour le porte-avions. Les trois versions
                                                                                           ont été conçues, au départ, pour avoir 70 %
                                                                                           en commun. Ce pourcentage a ensuite un peu
                                                                                           baissé, car on a dû procéder à des modifications
                                                                                           pour les variantes STOVL et porte-avions. De
                                                                                           même, la chaîne logistique de l’avion a été
                                                                                           conçue pour être utilisée à la fois par l’US Air
                                                                                           Force, le Marine Corps et la Navy, notamment
                                                                                           pour les dépôts. Ai-je suffisamment répondu à
                                                                                           vos attentes ?

                                                                                          Vice-amiral Olivier de Rostolan :
                                                                                          N’oubliez pas non plus, dans la communauté des
Pierre Courtois - Exercices d’hélitreuillage - dessin à la mine de plomb.                 matériels, le NH 90, partagé avec l’armée de terre.


Bulletin d’études de la Marine N°46                                         - 32 -
Monsieur Bernard Bombeau :
Je voulais savoir justement si cela pouvait
créer des rapprochements entre les armées,
qui n’existent pas aujourd’hui.

Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter :
Oui, absolument.

Monsieur Bernard Bombeau :
Au niveau de la maintenance ou au-delà ?
                                                  Pierre Courtois - En attente du décollage - dessin à la mine de plomb (1994).
Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter :
Oui. Les trois services, Air Force, Marine
Corps et Navy, gardent chacun leur chaîne                           là. Je voudrais demander à l’amiral de Rostolan s’il y a eu des
de maintenance, de soutien, par obligation, à cause par             changements au sein de l’aéronautique navale concernant
exemple du déploiement sur porte-avions ou des missions             cette très importante mission dont on parle peu.
d’intervention du Marine Corps, mais il y a de nombreuses
réunions de travail inter-services au niveau de la gestion des      Vice-amiral Olivier de Rostolan :
rechanges, notamment sur les moteurs. La motorisation est           Non, il n’y a pas de changements, au contraire. Je vois
commune aux trois versions. Il y a le Pratt et Whitney et           qu’actuellement, avec le passage sur Rafale F3, qui sera
le General Electric mais ils peuvent être interchangeables          le vecteur avec l’ASMP-A3, nous sommes dans une phase
pour les dépôts de maintenance, qui sont communs.                   d’entraînement intense, partagée avec l’armée de l’air,
                                                                    puisque tous ces exercices nucléaires impliquent, d’une
Monsieur Stéphane Fort :                                            façon générale, la force océanique stratégique, les forces
Sur les moyens, en France, ce que vous évoquiez avec les            aériennes stratégiques et la force d’action navale nucléaire
Rafale et les hélicoptères NH 90, est-ce la bonne solution,         (FANU). Nous sommes dans le cœur du sujet. Je ne vais
notamment en termes de coûts ?                                      pas dévoiler plus avant les capacités, mais le porte-avions
                                                                    Charles de Gaulle, au cours de son IPER4, a subi une
Vice-amiral Olivier de Rostolan :                                   adaptation à l’ASMP-A - ce qui était un des buts de l’IPER
C’est très bien, lorsqu’on peut développer un aéronef               - et au Rafale F3. C’est donc quelque chose qui marche et
commun dès la conception. Mais ce n’est pas possible pour           nous ne baissons pas du tout la garde sur ce sujet.
toutes les missions. Je ne vois pas comment un Atlantique
pourrait être mis en commun, car ses missions sont tout à           Jean-Claude Hugonnard (Fondation Saint-Cyr) :
fait particulières. Ensuite, pour le partage des compétences,       Je suis directeur général de la Fondation Saint-Cyr qui,
comme vient de le dire Reggie Carpenter, il y a des                 contrairement à son nom, comme vous pouvez le voir sur
domaines où nous allons mutualiser, notamment dans les              son site Internet, fait travailler ensemble des civils et des
domaines de la maintenance, de la gestion des rechanges,            militaires des différentes armées, dont la gendarmerie, en
des moteurs, dans celui de la formation initiale, aussi bien        additionnant leurs compétences. Par rapport à ce qui vient
sur le Rafale que sur le NH 90, également dans le domaine           d’être dit, et cela sera certainement abordé dans le courant
de la formation des techniciens. Enfin, il y a des segments          de la journée, sur le plan des missions des hommes et des
qui sont spécifiques, que chaque armée conserve à sa                 finances, est-ce que l’Europe apporte quelque chose dans ce
main. Il est tout à fait possible de faire cohabiter le travail     nouveau modèle par rapport à notre stratégie, à nos finances,
mutualisé et le travail en spécifique. Il suffit de placer très       à nos ententes et à notre richesse de compétences ?
clairement la frontière au bon niveau, de mettre à la tête
des organismes mutualisés des gens qui tournent entre les           Monsieur Stéphane Fort :
armées, pour éviter une idéologie dominante, et cela peut           Qu’est-ce que cela apporte, mais aussi qu’est-ce que cela
marcher.                                                            induit comme contraintes, Amiral ?

Vice-amiral d’escadre (2S) Tiffou (MBDA) :                          Contre-amiral Bruno Paulmier :
En cherchant à résoudre l’impossible équation financière,            Je n’ai parlé jusqu’à présent que de ce que l’on définit
le rabot est passé un peu partout et n’a pas épargné l’agrégat      comme action de l’État en mer. Je pense qu’en l’Europe
nucléaire. Pourtant, la force aéronavale nucléaire existe           il y a encore deux approches bien distinctes, entre ce qui
toujours. La composante aéroportée a été réduite d’un               relève d’une part de l’action ou de la défense militaire, et,
escadron de l’armée de l’air, mais, et ce n’est pas pour faire      d’autre part, de l’action de l’État en mer. Dans ce domaine,
plaisir aux marins, la composante aéroportée est toujours           l’Europe me paraît un fédérateur intéressant et présente une



                                                           - 33 -              Centre d’enseignement supérieur de la Marine
opportunité, en termes d’appel à projets, de financements.                 activités illégales telles la piraterie. Il y a l’agence Frontex,
Elle offre aussi – et c’est presque ambivalent – des solutions            qui s’occupe de la surveillance des frontières, avec tous les
qu’il faut bien contrôler, en particulier au travers de ses               problèmes liés à l’immigration. Il y a, bien sûr, l’agence
agences qui touchent peu ou prou au domaine maritime.                     des pêches, qui s’occupe effectivement des contrôles et des
Très succinctement, depuis environ deux ans et demi s’est                 embarquements. Tout cela touche à l’action de l’État en
créée au sein de la Commission européenne une direction                   mer et au problème de la mise en œuvre de moyens aériens
générale qui s’appelle DG MARE5, émanation de l’ancienne                  qu’elle nécessite, voire même de moyens autres, avec la
DG Pêche, et qui tente effectivement d’avoir une vision                   surveillance satellitaire.
transverse sur le maritime, avec toutes les difficultés que                Dans ce cadre, les agences ont tendance à pousser leurs
cela peu entraîner dans les relations avec les politiques,                pions indépendamment les unes des autres, ce qui peut
parce qu’il n’y a en Europe aucun pays doté d’un ministre                 s’avérer difficile pour le modèle que nous avons en France,
chargé de l’intégralité des questions maritimes. Cette                    en particulier sur l’immigration clandestine. Il n’est un
DG MARE a lancé un certain nombre d’initiatives, en                       secret pour personne que les garde-côtes grecs, qui ne
essayant d’être fédératrice par rapport à d’autres directions             gèrent que la lutte contre la pollution et l’immigration




      Pierre Courtois - Sur le pont d’envol - dessin à la mine de plomb (1994).

générales de la Commission travaillant dans le domaine                    illégale, voudraient bien que nous signions un partenariat
de l’environnement, de la pêche, des transports ou de                     avec eux. Ce genre de situation montre que l’Europe
l’énergie. Ici, je pense que les représentants des grands                 - et c’est également bénéfique - peut amener les gens à
groupes industriels présents dans cette salle savent très                 travailler ensemble. Le domaine maritime est, par essence,
bien à quoi je fais allusion. La dernière initiative de cette             partagé, surtout dans les eaux qui bordent notre métropole
DG MARE a été un petit (en termes de financement) appel                    et l’Union européenne. A contrario, les initiatives des
à propositions dans le domaine de la surveillance maritime                agences qui restent sectorielles posent de vraies difficultés
en Méditerranée. Le fait à souligner n’est pas l’existence                pour notre modèle de l’action de l’État en mer.
d’un nouveau projet de ce type, mais que ce projet a
obligé les États qui ont répondu, à faire travailler ensemble             Vice-amiral Olivier de Rostolan :
leurs administrations, sur un projet de nature beaucoup                   Juste dans le domaine plus spécifique de l’aéronautique
plus politique qu’industrielle, et cela a obligé les États à              navale, je rappelle que sous la présidence française de
mettre d’accord les différentes administrations. Il y a donc              l’Union européenne, une initiative a été proposée par la
des progrès possibles autour de l’Union européenne, en                    France : l’European Carrier Group Interoperability Initiative.
particulier, des travaux de la Commission.                                Cette initiative représente quelque chose d’important qui
Pour l’autre aspect, un certain nombre d’agences se sont                  commence à vivre et qui consiste à étudier l’interopérabilité
développées au sein de l’Union européenne, qui touchent                   de toutes les briques pouvant constituer un groupe
toutes, peu ou prou, à des activités maritimes. Parmi les                 aéronaval « européen » (j’insiste sur les guillemets). Il
plus connues se trouve tout d’abord l’EMSA6, qui est                      n’est pas demandé à la Lithuanie de fournir une flottille
l’agence européenne de sécurité maritime. Je dis bien                     d’avions de chasse. Par contre, elle peut très bien, dans un
sécurité, car en théorie elle ne s’occupe pas de sûreté, même             tel exercice, fournir un hélicoptère de sauvetage. De même
si on la voit s’étendre de plus en plus vers les questions des            pour l’Allemagne, qui peut fournir une frégate antiaérienne


Bulletin d’études de la Marine N°46                                     - 34 -
qui s’intégrerait à un tel groupe. Il s’agit donc bien d’un         engins de sports nautiques par exemple. Cela paraît évident
groupe qui, pour l’instant, étudie et se rencontre pour             quand vous découvrez le nombre d’accidents mortels
évaluer l’interopérabilité des forces et faciliter, à terme, la     causés depuis quelques années par la mode du kitesurfs.
génération de forces. C’est important.                              On a, en plus, des engagements que la France va prendre
                                                                    très probablement, même si on ne peut pas le garantir
Vice-amiral d’escadre (2S) Xavier Rolin (Thalès) :                  aujourd’hui, et dont il va falloir accompagner la mise en
Je voudrais poser une question à l’amiral Paulmier. En ce           œuvre. À cause de tout cela, le SG mer doit animer les études
moment se déroule le Grenelle de la Mer. Quatre rapports            sur beaucoup plus que l’entretien d’un simple schéma
viennent d’être rendus, dans lesquels on mentionne que              directeur - et le SG Mer, c’est une quinzaine de personnes
la France va appliquer les engagements qu’elle a pris au            – il faudra une appréciation complète de situation. Pour les
sommet de Johannesburg, c’est-à-dire d’avoir 10 % des               militaires, je dirais que l’on est effectivement en train de
eaux sous responsabilité en zones protégées. Ces rapports           faire une analyse « capacitaire » destinée à préparer l’avenir
amènent comme perspective d’agrandir à 20 %, à l’horizon            de l’action de l’Etat en mer.
2020, ces étendues protégées. Je souhaiterais donc savoir           Entrent en ligne de compte dans cette analyse, au même titre
                                                                       que les moyens classiques et les hommes, les problèmes
                                                                       d’adaptation juridique et d’autres aspects parallèles. C’est
                                                                       un travail que nous avons déjà commencé, que nous
                                                                       allons embrayer à partir du Grenelle de la Mer, quand
                                                                       on aura effectivement les niveaux d’ambition affichés. Le
                                                                       problème est déjà reconnu, ce qui est en soi une étape
                                                                       majeure.


                                                                      Monsieur Stéphane Fort :
                                                                      Amiral de Rostolan, vous évoquiez justement la création
                                                                      d’un groupe aéronaval européen. Vous avez vécu sur le
                                                                      Mistral l’opération Orcaella, qui visait à acheminer du riz
                                                                      jusqu’en Birmanie, où le ministre des Affaires étrangères
                                                                      parlait d’abord d’un porte-hélicoptères. Ensuite, très
                                                                      vite, dans les éléments de langage que vous connaissez
                                                                      tous, marins et militaires, il devenait interdit de parler
                                                                      de porte-hélicoptères, car il n’y avait pas d’hélicoptères
comment le SG Mer voit cette perspective, en termes de               à bord, sinon peu, c’est-à-dire deux Gazelle, dont une ne
surveillance et de contrôle. En effet, qui dit zones protégées,     fonctionnait pas, et une Alouette. Heureusement, le groupe
dit surveillance, ce qui peut se réaliser partiellement par         aéronaval américain Essex était juste à côté, avec beaucoup
satellite, mais il faut forcément autre chose, une vraie            d’hélicoptères sur le pont d’envol, et pouvait suppléer ce
capacité de surveillance, et là il faut nécessairement des          manque. Ma question, vous la voyez venir, c’est qu’on a de
aéronefs et des navires. Comment le SG Mer entrevoit-il             magnifiques bâtiments de projection et de commandement
cette perspective et comment l’intègre-t-il dans son schéma         (BPC), le Tonnerre, le Mistral et bientôt un troisième, mais
directeur ?                                                         à bord combien d’hélicoptères ? Faut-il créer un groupe ?
                                                                    Plus précisément, ma question est : serait-il souhaitable
Contre-amiral Bruno Paulmier :                                      d’en arriver là ?
Voici deux éléments de réponse. Tout d’abord, pour ceux
qui ne le savent pas, les rapports de l’étape centralisée du        Vice-amiral Olivier de Rostolan :
Grenelle de la Mer ont été remis hier à Monsieur Borloo.            Vous avez tout d’abord raison. La Marine manque
Dans ces rapports apparaissent un certain nombre de                 d’hélicoptères. C’est un constat. Tout le monde en est
propositions qui, pour l’instant n’ont pas été retenues             convaincu dans cette salle.
telles quelles par le gouvernement, mais il est probable            Deuxième point : les BPC sont un peu des « couteaux
que la proposition liée à Johannesburg, une fois chiffrée           suisses », des bâtiments interarmées. C’est-à-dire qu’ils
ses conséquences et arbitrée, pourrait l’être. Cela fait            offrent des capacités accessibles à l’ensemble des armées,
directement écho à ce que je disais tout à l’heure sur les          pour réaliser une mission interarmées, voire multinationale.
ambitions et les nouvelles missions. C’est-à-dire que, non          La Marine, qui affrète le bateau, invite bien évidemment
seulement, il faut nous inscrire dans la continuité de ce           beaucoup de monde à venir participer à la mission. En
qu’on nous demande déjà, mais il faudra aller au-delà, avec         général, c’est l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT),
un développement des loisirs en mer, avec de nouveaux               représentée ici par son digne chef, qui fournit l’essentiel


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des moyens. Et l’ALAT manque aussi d’hélicoptères. Il Général de division Patrick Tanguy :
n’était peut-être pas alors possible d’en fournir et il n’existe Dans la conception de ce bâtiment, il a été envisagé,
pas de structure de coordination permettant de répondre comme on l’a justement évoqué, d’en faire un « couteau
d’une façon coordonnée à une sollicitation opérationnelle. suisse », tout le monde a participé et la dimension de porte-
Au mois de septembre, va naître un organisme directement hélicoptères a, bien évidemment, été mise en avant. Il a en
placé sous les ordres du chef d’état-major des armées, qui effet, comme vous le savez, la capacité d’embarquer seize
s’appellera le Commandement interarmées des hélicoptères machines et d’en mettre en œuvre six de façon simultanée.
(CIH). Cet organisme de quinze personnes dirigé par un L’ALAT a été particulièrement impliquée dans cette affaire.
général, que j’espère de l’armée de terre (pour une simple La question qui se pose maintenant est : « Peut-on, ou
raison de légitimité puisque l’ALAT met en œuvre 60 % des doit-on, maintenir en permanence à la mer, en fonction
hélicoptères de l’État), aura une double mission. La première des déplacements du bateau, un groupe d’hélicoptères
sera de répondre d’une façon coordonnée, immédiate embarqués, sachant qu’en parallèle le taux de projection
et réactive à une sollicitation opérationnelle. Il s’agira de la partie des forces des hélicoptères de l’ALAT a oscillé,
d’abord de dresser un état des lieux du parc des hélicoptères pendant deux années consécutives, autour de 30 % des
disponibles dans les armées, d’évaluer cette disponibilité, moyens, ce qui est un taux plus qu’à la limite du raisonnable
les modes de fonctionnement, ce qui est spécifique et ce compte tenu des moyens d’entraînement qui nous sont
qui peut être mis en commun, pour toutes les missions consentis. Cela signifie que nous sommes en permanence
communes. Notamment, cette mission en Birmanie aurait sur un équilibre très instable et que le choix est à faire à
pu être une mission commune, si tant est que chacun ait l’aune des moyens disponibles et de la qualification des
pu être qualifié                                                                                   équipages.
à l’appontage –
mais c’est le cas –                                                                               Monsieur Stéphane Fort :
afin qu’on puisse                                                                                  Un autre sujet polémique,
apporter           une                                                                            dans le contexte de l’actualité,
réponse française                                                                                 c’est évidemment la situation
interarmées          à                                                                            des Super Frelon. Dans l’action
une      sollicitation                                                                            quotidienne de l’aéronautique
opérationnelle.                                                                                   navale, notamment dans
Le         deuxième                                                                               l’action de secours, la nécessité
objectif de cette                                                                                 récente de faire appel à l’armée
structure         sera                                                                            de l’air n’a pas fait que des amis
justement           de                                                                            à Cazaux. Permettez-moi cette
faire en sorte que Pierre Courtois - Alouette III à bord du BEM Monge - dessin à la mine de plomb plaisanterie. Cette nécessité
les doctrines, les                                                                                d’externalisation        concerne
procédures et les modes d’emploi se rapprochent. En effet, aujourd’hui les appareils et les équipages. Comment la
à l’heure actuelle, nous sommes trop cloisonnés. Je pense résoudre ?
que le général Tanguy voudra répondre à mon invitation.
                                                                    Vice-amiral Olivier de Rostolan :
Général de division Patrick Tanguy :
                                                                    La décision de mettre en place un hélicoptère de l’armée de
Je voudrais non pas répondre, mais converger avec les
                                                                    l’air EC 725 Caracal à Lanvéoc-Poulmic a été prise par le
propos que tu viens de tenir. Simplement, au sujet du
                                                                    chef d’état-major des armées (CEMA). Cela correspondait
Mistral, pour répondre à la question, la problématique s’est
                                                                    à une situation qui commençait à devenir absolument
posée à la fin de la semaine dernière et il fallait arbitrer
                                                                    ingérable, due à la trop faible disponibilité des Super Frelon
entre l’urgence de la mission et le nombre de moyens. Il y
                                                                    pour assurer les missions et l’entraînement des équipages
a actuellement sur le Mistral un hélicoptère Puma qui a été
                                                                    à ces missions. Il fallait prendre une décision et elle a été
prélevé sur le théâtre de Côte-d’Ivoire pour pouvoir remplir
                                                                    prise, en toute souveraineté. Le CEMA a peut-être considéré
la mission dans l’urgence, sachant que si on avait eu un peu
                                                                    que le transfert de ce soutien à la Marine était prioritaire
de délais supplémentaires, on aurait pu prendre quelques
                                                                    par rapport à d’autres missions attribuées à l’escadron
machines en métropole, mais cela supposait des délais de
                                                                    fournissant le Caracal. Bien évidemment, il faut que dans
mise en place, notamment sur Dakar, incompatibles avec la
                                                                    une telle affaire on joue « gagnant-gagnant » et que, si la
nature de la mission.
                                                                    Marine reçoit le soutien de l’armée de l’air pour la réalisation
Monsieur Stéphane Fort :                                            de missions et pour l’entraînement de ses équipages sur un
D’où ma question sur la pertinence de voir ce type de nouveau type d’appareil, elle puisse, au passage, intégrer
bâtiment opérer avec son propre groupe aérien, comme le l’armée de l’air, l’amariner. Quand je vois un pilote de
fait le porte-avions.                                               l’armée de l’air mieux découvrir la mer, découvrir ce qu’est



Bulletin d’études de la Marine N°46                              - 36 -
une brasse, un nœud ou un nautique – pour les nautiques,         aussi bien aux opérateurs pétroliers qu’à un client qui
c’est déjà connu – j’en suis content. Comme je l’ai dit tout     peut être la marine nationale.
à l’heure, la mer n’appartient à personne. Elle est à tout
le monde et tous les acteurs sont les bienvenus, si tant est     Monsieur Stéphane Fort :
qu’ensuite ils engrangent une expérience.                        La formation nécessite, malgré tout, une vraie réflexion
Nous en sommes là. Je pense également que l’organisme que        dans le long terme.
j’ai déjà cité, le Commandement intégré des hélicoptères,
est créé, justement, pour éviter ce genre de rivalités. A        Contre-amiral Bruno Paulmier :
partir du moment où il sera à la main du CEMA, avec une          Dans cette affaire, tout d’abord, le ministère de la défense
quinzaine d’experts des différentes armées, il sera possible     est le principal fournisseur. Notre problème est de savoir
                                                                 si nous pourrons assurer des missions de secours en mer
‘‘Nous    sommes en permanence sur un                            sur une période donnée, notamment en hiver, et d’être sûrs
                                                                 que nous ne connaîtrons plus une situation où on pourrait
équilibre très instable et que le choix est à
                                                                 mettre en cause l’État. Il s’agit, par exemple, d’hélitreuiller
faire à l’aune des moyens disponibles et de                      une équipe de surveillance sur un navire en difficultés à
la qualification des équipages.            ’’                    100 nautiques des côtes de Brest, ce qui est un cas tout à fait
                                                                 classique et qui demande un certain savoir-faire.
                                                                 Sur la formation, je le dis simplement, l’important,
de devancer toute situation potentiellement dangereuse,          dans l’action de l’État en mer, est d’avoir la compétence
d’anticiper et de prendre des décisions réfléchies.               « missions ». Qui doit donner cette compétence aux
                                                                 différents pilotes qui doivent aller travailler au-dessus de la
Monsieur Stéphane Fort :                                         mer ? A la limite, ce n’est pas notre souci. En revanche, notre
Et sur la location de machines ?                                 souci est que cela se fasse dans la meilleure rationalisation
                                                                 des finances publiques. La question de savoir si on doit
Vice-amiral Olivier de Rostolan :                                unifier l’acquisition et le maintien des qualifications, les
Pour la location de machines, vous avez raison. On a             diversifier ou les regrouper, tout cela est effectivement à
également loué deux Dauphin à une société belge, pour            l’ordre du jour, car, en période de restrictions, il faut tout
les mettre en place à Hyères, afin de pallier l’absence de        étudier. Cela ne veut pas dire qu’on change nécessairement,
Super Frelon, alors qu’il y en avait un à Hyères jusqu’à         mais qu’on regarde.
l’année dernière. Par ailleurs, nous avons lancé une étude
de location de deux hélicoptères EC 225 pour assurer la          Monsieur Stéphane Fort :
soudure entre la fin des Super-Frelon et l’arrivée des NH         Merci. Avant de céder la parole au professeur Coutau-
90, sans trop obérer les capacités de l’escadron Pyrénées de              Bégarie, je voudrais juste avoir votre vision,
Cazaux.                                                                   Commandant, sur cette aéronautique navale
                                                                          C m
                                                                          Commandant,               aéronautique navale
                                                                                                     é a              l
                                                                          française, depuis les États-Unis, au moins
                                                                          française,
                                                                                 s
Monsieur Stéphane Fort :                                                 depuis leur Ambassade, place de la Concorde.
Et sur la constitution et la formation des équipages,
                                mation des équipages,
                                 a           u
êtes-vous inquiet ?

Vice-amiral Olivier de Rostolan :
                             lan
Il n’y a aucun souci. Il faut savoir qu’un
                              l faut
aéronef, c’est quelque chose de moins
                              choseo              s
compliqué qu’une mission. Quelqu’un
                              sion.
                              si
formé sur Super-Frelon à la mission de
                                   la mission
                                          i
secours maritime dans les circonstances les plus
                              s
difficiles n’aura aucune difficulté à changer de machine,
                              c
                              culté
comme vous passez de la Mercedes à l’Audi ou de la
                             M
                             Mercedes e
quatre-chevaux à la Diane. L’apprentissage peut se faire
                             L’apprentissage
                               ’                      faire
                                                        i
en interne. Il peut également se faire auprès d’une société
                                 e
prestataire, en l’occurrence Eurocopter, et pour
                               Eurocopter,
                                  ur
les premiers pilotes que nous avons formés
                                    s
sur EC 725, avant qu’ils ne commencent à
                              e commencent
                                   c m
travailler avec l’armée de l’air, nous avons
                              ’air, nous
                               air n
passé un contrat avec Eurocopter, qui
                              urocopter,
                                 r                                                              Pierre Courtois - Entretien - dessin à
délivre des qualifications sur hélicoptères
                              r hélicoptères                                                              la mine de plomb (1994).




                                                        - 37 -              Centre d’enseignement supérieur de la Marine
Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter :                            américaine, c’est le commandant de la Deuxième flotte qui
Dans un premier temps, je voudrais dire que je suis pilote          me l’a dit, a trouvé également cela exceptionnel. Ils m’ont
de l’aéronavale américaine, mais que j’ai passé trois ans           dit que jamais ils n’avaient atteint un tel niveau de mise en
dans l’aéronavale française et que j’ai piloté un Super-            œuvre en commun avec une autre nation.
Etendard dans la glorieuse 17F. Pendant mon passage dans
la marine française, j’ai remarqué, dans les opérations             Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter :
conjointes, qu’on joue de façon analogue. Il y a quelques           C’est aussi la culture de l’aéronavale qui est la même, entre
petites différences, mais on utilise les mêmes documents            les Français et les Américains, et avec n’importe quel pays
opérationnels à bord d’un porte-avions. Je dois pourtant            qui met en œuvre un porte-avions doté de catapultes et de
dire que passer de l’A67 au Super-Etendard n’a pas été aussi        brins. C’est cette culture de l’aéronavale qui nous réunit.
facile que de changer de voiture, mais j’ai constaté qu’on          C’est la même chose pour le Brésil, la Chine et la Russie : il y
est des frères dans l’aéronavale, qu’on fait des opérations         a une culture presque identique en ce sens, dans le monde.
ensemble et de la même façon. C’est seulement, à mon avis,
une question de chiffres. C’est vrai, nous avons onze porte-        Monsieur Stéphane Fort :
avions pour le moment. On est en train de parler de l’avenir        Vous êtes marins avant tout.
de l’Enterprise, qui prendra peut-être sa retraite après un
dernier tour en mer. Pendant les dix ou vingt prochaines            Vice-amiral Olivier de Rostolan :
années, nous allons fluctuer en descendant jusqu’au niveau           Reggie Carpenter était un acteur majeur de cette aventure.
de dix, avec les admissions au service actif et les départs. La     Je précise, au passage, qu’il porte le macaron de pilote de
question essentielle relève bien de la capacité, du nombre          l’aéronautique navale française sur son uniforme. Bien
d’aéronefs et de porte-avions.                                      évidemment, j’ai toujours été heureux, ces quatre dernières
J’ai fait le même rêve que l’amiral Magne, mais je pensais          années, d’aller quatre fois sur le São Paulo et j’espère y
plutôt à un mélange de hamburgers, de milk-shake, de coca,          retourner encore l’année prochaine.
etc. Mais le résultat est le même. C’est un équilibre très
délicat pour l’entraînement, l’entretien et la préparation.         Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter :
Aller partout dans le monde avec des porte-avions, c’est            J’ai soixante-cinq appontages, s’il y a la possibilité d’en
notre objectif commun. Chez nous, chaque fois qu’il y               ajouter trente-cinq, j’aurai l’écusson des cent appontages
a une crise, la première question du Président est : « Où           et je suis disponible pour cela !
sont les porte-avions ? » En effet, on envoie tout de suite un
porte-avions.                                                       Monsieur Stéphane Fort :
C’est vraiment difficile de maintenir l’équilibre de tout ce         C’était la minute publicitaire pour terminer cette table
qui est nécessaire à l’entraînement. Vous avez les mêmes            ronde.
difficultés que chez nous. Il y a beaucoup de similitudes            Merci, Messieurs. Merci à vous tous. Nous allons donc
entre nos deux marines, à part le nombre de porte-avions.           céder la place au professeur Coutau-Bégarie et, après
                                                                    cette introduction parfaite aux tables rondes de cet après-
Monsieur Stéphane Fort :                                            midi, je vous rappelle qu’elles seront consacrées à l’action
Il y a aussi le nombre de hamburgers dans la marmite.               diplomatique et à l’aéronautique navale au combat.

Vice-amiral Olivier de Rostolan :
J’en profite juste pour réitérer toute mon admiration et
ma gratitude envers la marine et l’aéronautique navale
américaines. Pour nous, aéronautique navale française,
c’est vraiment la grande sœur, c’est la référence, et l’un de
nos objectifs majeurs est l’interopérabilité avec elle.             Notes
Ce domaine, me semble-t-il, est pour le domaine des                 1Association pour la recherche de documentation sur l’histoire de

armées françaises, celui où le niveau d’interopérabilité            l’aéronautique navale.
                                                                    2
                                                                       STOVL pour Short Take Off Vertical Landing qui correspond à un
atteint avec un autre pays est le plus complexe. Faire
                                                                    aéronef à décollage court et atterrissage vertical.
catapulter un Rafale en même temps qu’un F 18, sur une              3
                                                                      Missile air-sol moyenne portée version améliorée.
catapulte de porte-avions américain, contrôlé par des               4
                                                                      Indisponibilité pour entretien et réparation.
                                                                    5
E2C français, prenant le relais d’E2C américains, le tout             Directorate-General for Maritime Affairs and Fisheries.
                                                                    6
stationné pendant une semaine aux États-Unis en juillet               European Maritime Safety Agency.
                                                                    7
                                                                      Le Grumman A6 Intruder est un avion d’attaque embarqué de l’US
2008, c’est quelque chose d’absolument exceptionnel.                Navy en service entre 1963 et 1997. La version EA-6 Prowler est toujours
Cela demande un entraînement, une culture, des contacts             en service.
préalables. Nous, partie française, nous avons été éblouis
et heureux que cela se réalise. Il faut savoir que la partie



Bulletin d’études de la Marine N°46                               - 38 -
De l’utilité des
                                                       porte-avions pour
                                                           la France

                                                                                                     Professeur
                                                                                        Hervé Coutau-Bégarie
                                                                             Directeur de recherches en stratégie
                                                                              au Collège interarmées de défense e




Michel Bez


Le syndrome de jane                                               de la même manière un vrai navire, qui navigue, et des
                                                                  navires qui ne sortent jamais. Cette approche statique
Partons du point de vue le plus général, celui de                 est insuffisante. Elle peut même être dangereuse, car
l’analyse stratégique globale, compréhensive, comme               elle peut conduire aussi bien à la sous-estimation
dirait Max Weber. L’analyse navale est marquée par                de certaines marines, modernes, bien entraînées,
une déformation que l’on peut appeler le syndrome de              efficaces, mais qui n’ont pas de grands bâtiments, qu’à
Jane ou, si l’on est chauvin, le syndrome de Balincourt.          la surestimation d’autres marines, parfois dans un but
Les marins sont pratiquement les seuls à être dominés,            intéressé. C’est ce qu’on appelle l’instrumentalisation
sinon gouvernés, par d’énormes dictionnaires, qui                 de la menace. On en a eu une belle démonstration,
recensent avec une précision, une érudition admirables,           il y a une génération, avec l’instrumentalisation de
tous les navires de guerre existants. Mais c’est l’analyse        la menace soviétique, qui était exagérée, de manière
de ce que Clausewitz appelait les « forces mortes », une          parfois grotesque.
analyse statique et quantitative, qui donne le nombre             On répète le même scénario aujourd’hui avec la marine
d’unités, les tonnages globaux, mais ne dit absolument            chinoise qui réussit, certes, des progrès extraordinaires,
rien sur la réalité de la puissance navale, car on répertorie     mais en partant de très bas. Elle a un très grand



                                                         - 39 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
jamais être considérés indépendamment de la
                                                                           fin. La première question, lorsqu’on regarde
                                                                           n’importe quel instrument, et spécialement
                                                                           un instrument militaire, est : à quoi sert-
                                                                           il ? Quelles sont ses fonctions ?

                                                                           Les deux faces des marines

                                                                            Pendant très longtemps, la doctrine a donné
                                                                            une réponse très claire et très simple, que
                                                                            Monsieur de La Pallice n’aurait pas reniée : une
                                                                            marine de guerre, ça sert à faire la guerre. Ces
                                                                            marines n’existent que par et pour la guerre.
                                                                            La préparation au combat de haute intensité
                                                                            constitue le cœur du métier. La paix n’est
                                                                            qu’un intervalle entre deux guerres. De Mahan
                                                                            à Castex, les théoriciens n’ont jamais dit autre
                                                                            chose. On ne trouve jamais plus qu’une allusion
                                                                            furtive aux fonctions éventuelles de la marine
                                                                            en temps de paix, généralement ramenées
                                                                            à montrer le pavillon. Toutes les fonctions
                                                                            politiques des flottes étaient regroupées sous
                                                                            l’appellation rustique de « diplomatie de la
                                                                            canonnière » et celle-ci n’était pas théorisée. Il
                                                                            a fallu attendre la « révolution copernicienne »,
                                                                            qui a été enclenchée par le plus grand
                                                                            auteur naval de la deuxième moitié du XXe
                                                                            siècle, l’ambassadeur britannique sir James
Michel Bez - Les porte-avions français
                                                                            Cable, pour découvrir la réalité des marines
nombre de lacunes. Certes, cette approche statique est                      contemporaines et ériger en catégorie à part
nécessaire. Il faut rendre hommage à ceux qui l’assurent,        entière, à côté de la stratégie navale, la diplomatie navale.
particulièrement au commandant Prézelin en France.               La marine de guerre est un instrument conçu pour faire
Mais elle est insuffisante. Elle doit être complétée par         la guerre, mais elle est aussi – en étant scandaleux,
une analyse dynamique, d’abord qualitative. Au niveau            surtout, à l’époque contemporaine - un instrument
de la stratégie des moyens, il ne suffit pas de connaître le     de politique étrangère. Aujourd’hui, dans un système
nombre de navires, de plates-formes, il faut savoir s’ils        international qui admet de plus en plus difficilement le
naviguent, s’ils sont servis par des équipages entraînés,        recours à la guerre majeure, l’instrument militaire n’a
s’ils sont capables d’aller en haute mer, de mener des           pas perdu de son importance, mais ses fonctions se sont
croisières océaniques, s’ils disposent d’armements,              diversifiées. Voilà l’idée maîtresse qui doit guider toutes
d’équipements modernes. Il faut ensuite parvenir à               les réflexions : ne jamais séparer les moyens de la fin,
une vision plus globale qui comprend les deux autres             rester fidèle aux grands enseignements de Clausewitz,
composantes de toute stratégie contemporaine, à savoir           qui sont utiles aussi bien aux marins qu’aux terriens ;
la stratégie déclaratoire : quelle est la doctrine de la         corollaire logique, ne jamais séparer le matériel de
marine en cause ? Que veut-elle faire ? Et la stratégie          l’idée. Le matériel a des performances théoriques, mais,
opérationnelle : que peut-elle faire ? Que fait-elle dans        dans la pratique, il dépend de la conception qui le fait
la réalité ? On est surpris du décalage immense entre la         mouvoir et le porte-avions en est l’un des exemples les
masse d’informations, extrêmement précises, que l’on             plus frappants.
a sur le potentiel théorique des marines, et la difficulté
à avoir des renseignements, souvent très vagues et               Là encore, un exemple. On devrait dresser une statue
incomplets, sur ce qu’elles font réellement. Or, nous            au grand inconnu de la guerre du Pacifique, à l’homme
sommes là au cœur du problème. Clausewitz avait déjà             qui a fait gagner la guerre du Pacifique aux Américains,
rappelé cette exigence première : les moyens ne peuvent          et que seule une minuscule poignée d’initiés connaît.


Bulletin d’études de la Marine N°46                            - 40 -
Ce grand homme de la guerre du Pacifique, ce n’est les Mariannes. Or, pour lui, la différence entre le navire
pas Halsey, ni Spruance, c’est l’adjoint « opérations » de ligne et le porte-avions était une simple différence
de l’amiral Nimitz, l’amiral Towers. C’est lui qui est d’allonge : un porte-avions frappait à 300 km, quand
l’inventeur de la tactique des Task Forces, le concepteur les canons d’un cuirassé ne frappaient qu’à 30 km.
des règles d’emploi des porte-avions. Dans la première Contre cette conception minimaliste de la révolution
partie de la guerre, les Américains ont subi un certain induite par le porte-avions, la thèse opposée soutient
nombre d’échecs. Mitscher et d’autres ont eu quelques que le porte-avions a vraiment suscité une révolution
problèmes. Pourquoi ? Parce qu’ils n’arrivaient pas à militaire : d’un point de vue tactique, en généralisant
manier correctement cet instrument nouveau. C’est le combat au-delà de l’horizon, et d’un point de vue
Towers, qui par un effort pédagogique continu, a élaboré stratégique, en donnant, pour la première fois, à la mer
et diffusé la doctrine d’emploi des Task Forces. Il était les moyens de frapper à l’intérieur des terres. On disait
tellement indispensable que Nimitz lui a toujours refusé communément que la terre ne pouvait pas frapper en
ce qu’il demandait, à savoir le commandement
d’une flotte. Mais quand la fin de la guerre
est arrivée et que Nimitz est reparti à
Washington, c’est Towers qui lui a succédé
comme CINCPAC. On a là un exemple parfait
de cette alliance, ô combien nécessaire, entre
la doctrine et la pratique. Une saine doctrine
n’est pas la garantie du succès, mais au moins,
elle garantit, dans une large mesure, contre les
risques d’échec.
On peut donner un autre exemple. Les sous-
marins japonais étaient de bien meilleure qualité
que les sous-marins américains, au début de la
guerre. Leurs torpilles fonctionnaient, ce qui
était très rare à l’époque ; elles n’émettaient
pas de sillage, elles avaient une plus grande
portée. Or, les sous-marins japonais n’ont
guère obtenu de succès, alors que leurs
homologues américains ont décimé le trafic
japonais. Pourquoi ? Parce que, tout de suite,
les Américains ont engagé leurs sous-marins
contre le trafic marchand, alors que, fidèles
au code du Bushido qui veut qu’on s’attaque à
des guerriers, les Japonais n’ont jamais songé
qu’à attaquer des navires de guerre. Leur
investissement n’a pas été payé de retour. C’est
un axiome : plus l’investissement matériel est
grand, plus l’investissement intellectuel doit
accompagner et, si possible, précéder.
C’est particulièrement vrai pour le porte-
avions. Quelle est la place du porte-avions Michel Bez - Les porte-avions français
dans la stratégie et la tactique navales ? Deux
                                                             mer. « La puissance de la terre s’arrête là où s’arrête la
conceptions s’affrontent. La première consiste à dire
                                                             portée des armes ». Avec le porte-avions, la mer peut
que le porte-avions n’est qu’une extrapolation de ce
                                                             frapper loin à l’intérieur des terres. C’est une très
qui précédait et qu’il n’introduit pas de bouleversement
                                                             grande nouveauté. En contrepartie, avec l’avion basé à
fondamental dans la guerre navale. Curieusement, cela a
                                                             terre, l’inverse est également vrai : la terre peut frapper
été la thèse du plus grand des analystes navals des années
                                                             loin à l’intérieur des mers. Le porte-avions a une autre
1940, l’Américain Bernard Brodie, qui pourtant était
                                                             conséquence stratégique : il a restauré le blocus. La
attaché à l’amirauté américaine et lisait, en pleine guerre,
                                                             guerre de 1914-1918 a démontré que le blocus fermé
les rapports officiels sur Midway, sur Guadalcanal, sur
                                                             à courte distance était mort. Avec un porte-avions,


                                                       - 41 -          Centre d’enseignement supérieur de la Marine
on peut instaurer un blocus d’un nouveau genre, qui             avec un regret éternel, si la Chine ne se dote pas de porte-
comporte une innovation très intéressante : on peut             avions» est connu. D’où l’histoire, presque comique, de
attaquer l’autre, directement, dans sa base. Exemple type,      la remise en état du Varyag russe, acheté, via une officine
l’attaque de la flotte italienne à Tarente par les avions       douteuse, à Macao, pour être transformé en casino. Une
de l’Illustrious en novembre 1940, banc d’essai pour            fois le « casino » arrivé, il est resté à quai pendant un
Pearl Harbor. On ne peut pas mésestimer l’impact du             certain temps, puis un jour, on l’a repeint. Maintenant,
porte-avions. Un certain nombre d’esprits perspicaces           il est propre. Les Chinois commencent à envisager
l’avaient vu, dès l’entre-deux-guerres : Moffet aux États-      l’équipement. Problème, il n’a pas de machines. On
Unis, Barjot en France et quelques autres.                      rêve qu’un jour, on pourra en faire au moins un porte-
Cette révolution militaire a été consacrée par les
grandes opérations de la Seconde Guerre mondiale,
particulièrement dans le Pacifique. Elle a été actée par
la hiérarchie après 1945, malgré quelques résistances.
L’amirauté britannique réclamait, en 1948, la
conservation de huit cuirassés pour faire face à certains
scénarios, dont une guerre avec la France ! Il est vrai
que, du côté français, on dépensait des fortunes pour
remettre en service le Richelieu et le Jean Bart. C’étaient
de superbes unités, mais l’investissement aurait été
sans doute plus utile ailleurs. Il est intéressant de voir
que, malgré tout, les marines ont mieux compris la
révolution que les théoriciens. Brodie a eu du mal à
la saisir pleinement1, et Castex, jusqu’à la fin de sa vie
- il est vrai qu’il était retiré au fond de sa campagne -
est resté un adepte du cuirassé. Il a écrit une apologie
du cuirassé, assez étonnante, dans l’un de ses derniers
textes, « La Russie et la mer », paru en 1954 dans la
Revue maritime. Ce qui montre non seulement la
difficulté de la prospective stratégique, mais même la
difficulté de l’analyse stratégique : parfois on passe à
côté de ce qui devrait crever les yeux.
De fait, le porte-avions est devenu le capital ship,
le navire de référence, avec deux conséquences : il
devient symbole et, en même temps, instrument de la
puissance maritime.

Le symbole

Le porte-avions a une dimension symbolique, qu’en
                                                                 Michel Bez
dehors de la bombe atomique, aucun autre instrument
militaire ne possède au même degré. Parce qu’il a une avions d’entraînement.
visibilité spectaculaire : dès qu’il y a une crise, un président
américain demande : « Où est le porte-avions ? ». On Voici l’Australie. Les marins australiens n’ont jamais
assiste aujourd’hui à la course effrénée d’un certain admis leur échec de 1982. En 1981, ils avaient désarmé
nombre de marines qui n’en ont pas nécessairement les le Melbourne, leur seul porte-avions. Les Britanniques,
moyens, ni l’utilisation, pour acquérir des porte-avions. qui, à l’époque, avaient une frénésie de repli sur les
Parce que ce n’est que lorsque l’on a un « pont plat », eaux métropolitaines, leur avaient vendu l’Invincible
qu’on est une « grande » marine, respectable. La Chine pour une somme dérisoire : 175 millions de livres.
a acheté toutes les coques de porte-avions ferraillés, y Il s’apprêtait à partir pour son dernier voyage sous
compris le Melbourne australien complètement hors pavillon britannique. Il avait même déjà appareillé,
d’âge, pour essayer d’en tirer quelques renseignements. quand les Argentins envahirent les Malouines. Aussitôt,
Le cri du cœur de l’amiral Liu Huaqing : « Je mourrai les Britanniques récupèrent leur porte-avions et ne


Bulletin d’études de la Marine N°46                           - 42 -
le vendent plus. Les Australiens n’ont plus de porte-           Pour l’instant, il n’y a que trois vraies marines à
avions. L’an dernier, ils ont préféré le BPE, le buque de       porte-avions (si l’on met « entre parenthèses » la
proyeccion estratégica espagnol, au BPC Mistral français.       marine brésilienne qui arme le São Paulo – ex-Foch
Le BPE était pratiquement deux fois plus cher que le            – dont l’activité opérationnelle semble réduite) : la
BPC, il y avait deux à trois fois moins de compensations        marine américaine bien sûr, la marine russe - mais le
industrielles du côté espagnol. Bien pire, le BPE ne            Kouznetzoff navigue très peu et il n’a pratiquement
serait pas construit, pour l’essentiel, en Australie, alors     pas de groupe aérien - et la France avec le Charles de
que le projet français prévoyait une construction locale.       Gaulle. Quand il n’a pas des problèmes d’hélice ou de
Les Français étaient particulièrement confiants. L’écart        réducteur, la France a un vrai porte-avions. C’est un
                                                                        symbole de puissance important. L’Europe de la
                                                                        défense a raté une occasion décisive, lorsqu’on
                                                                        a reporté, pour ne pas dire annulé, le PA2. En
                                                                        1980, l’US Navy avait quinze porte-avions. En
                                                                        2000, elle en avait douze. Aujourd’hui, elle en
                                                                        possède onze. Dans deux ou trois ans, avec le
                                                                        désarmement de l’Enterprise, elle en aura dix.
                                                                        L’envolée des coûts de la série CVN 21 est telle
                                                                        qu’il n’est même pas sûr qu’on restera là, l’US
                                                                        Navy planche déjà sur des scénarios pessimistes
                                                                        à huit ou neuf. Supposons qu’on ait construit
                                                                        le PA2 et les deux CVF britanniques. En 2015-
                                                                        2020, le rapport entre les États-Unis et l’Europe
                                                                        n’aurait plus été de onze ou douze à un, mais
                                                                        de neuf ou dix à quatre. Là, un rééquilibrage
                                                                        partiel s’opère spontanément, une identité
                                                                        européenne se crée. Car, quand les moyens
                                                                        existent, à un moment ou à un autre, même les
                                                                        Britanniques finiraient par avoir la tentation de
                                                                        s’en servir tout seuls, au lieu de se mettre à la
                                                                        remorque des Américains2. La France réintègre
                                                                        l’OTAN, mais la place que nous aurons dans
                                                                        l’organisation militaire intégrée sera fonction
                                                                        de ce que nous apporterons, en termes concrets
                                                                        de moyens, d’effectifs. Les discours médiatiques
                                                                        les plus flamboyants n’y changeront rien.

                                                                        L’instrument : le cas francais

                                                                         L’instrument nouveau doit s’insérer dans
                                                                         une structure existante. Il faut qu’il trouve sa
entre les deux propositions était tel qu’ils étaient sûrs
                                                                place face à des organisations, des structures, voire des
de gagner. Pourtant, ils ont perdu. Pourquoi ? Tout
                                                                matériels déjà en place, qui n’entendent pas céder le
simplement, parce que le BPE est plus gros. Donc, on
                                                                terrain. C’est ce qui explique les tâtonnements, lorsque
a le secret espoir d’y embarquer le F 35B, un jour, et de
                                                                les porte-avions sont apparus. À quoi allaient-ils servir ?
rendre à la marine australienne sa capacité aéronavale.
                                                                On constate une différence très nette entre les puissances
C’est exactement pour la même raison que les Japonais
                                                                océaniques, habituées à opérer à grande échelle, à
construisent les DDH 16, les Coréens les Dokdo : ce
                                                                grande distance, et les pays maritimes à horizon plus
sont des bateaux énormes et ils prétendent y mettre
                                                                contraint, comme l’Italie ou la France. Les États-Unis,
quatre hélicoptères. Le rapport coût/efficacité est,
                                                                le Japon et la Grande-Bretagne ont compris, très tôt
en apparence, problématique. En fait, leur idée est,
                                                                et mieux, le rôle du porte-avions. Ils en ont construit
demain, de mettre un avion dessus, de devenir des
                                                                un certain nombre. Alors que les pays à horizon limité,
marines à porte-avions.
                                                                méditerranéens - à l’époque, la stratégie française se


                                                       - 43 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
pilotes et leur dit : « Vous êtes tous des incapables, je
                                                                  vais vous montrer, moi ! » Devant tous ses jeunots qui
                                                                  ricanent discrètement, il monte à bord de cet engin qui
                                                                  n’a jamais marché, décolle, fait des cabrioles, apponte
                                                                  impeccablement, sans rien casser, et leur dit : « Vous
                                                                  voyez, ce n’est pas difficile ». L’un des pilotes a raconté :
                                                                  « On est quand même resté bluffés. Après, quand on a
                                                                  recommencé, on cassait comme avant »3.
                                                                  À quoi servait le Béarn ? C’était d’abord un navire
                                                                  expérimental. La meilleure preuve, c’est qu’à la
                                                                  déclaration de guerre, la première décision sera de
                                                                  le désarmer. Ses flottilles de bombardiers en piqué
                                                                  attaqueront les ponts sur la Meuse, en mai 1940, à partir
                                                                  de bases terrestres. Malgré tout, même si l’amiral Darlan
                                                                  n’aime pas les porte-avions, même si la corporation
                                                                  des canonniers est puissante, les autres marines ont
                                                                  des porte-avions, la France doit faire comme elles. En
                                                                  1937, le Parlement approuve la construction de deux
                                                                  porte-avions. On met sur cale le Joffre, le Painlevé
                                                                  doit suivre, mais la guerre éclate avant le début de
                                                                  sa construction. Le Joffre, à 30 % d’achèvement, sera
                                                                  détruit sur cale en 1942. Il inaugure la série de porte-
                                                                  avions qui n’aboutiront jamais : le PA 28, le PA 58, le
                                                                  PA 75. Il existe quantité de projets, parfois poussés très
Michel Bez -Le pont d’envol                                       loin, même votés par le Parlement, mais finalement
focalisait sur la Méditerranée - ont moins ressenti l’utilité     abandonnés.
du porte-avions, convaincus, à tort, que l’aviation basée
                                                                  Après 1945, la Marine, qui se reconstitue veut beaucoup
à terre pourrait largement suffire. Le livre de Hummel
                                                                  de moyens. Le Conseil supérieur de la Marine réclame,
et Siewert sur la Méditerranée (1939) contient une très
                                                                  dès 1945, quatre porte-avions pour participer aux
belle carte qui montre comment la Sicile et les îles du
                                                                  missions de l’ONU. C’est l’époque où l’on prévoit une
Dodécanèse couvrent à peu près toute la Méditerranée
                                                                  force militaire internationale. Les Américains offrant
centrale et permettent à l’Italie de s’assurer la maîtrise
                                                                  douze porte-avions, la France généreuse en proposerait
de l’air dans cette région. En théorie, peut-être, dans la
                                                                  quatre. Évidemment, on ne les avait pas. En plus, il faut
pratique, cela n’a pas fonctionné.
                                                                  trois porte-avions pour les missions nationales, dans
En France, la marine a beaucoup plus souffert que
                                                                  le cadre de l’Union française. Inutile de dire que, dès
les autres pays alliés de la Première Guerre mondiale,
                                                                  que l’on sort du Conseil supérieur de la Marine, on
car toutes les constructions ont été arrêtées. Il faut
                                                                  n’en parle plus. Le PA 28 est mis sur cale en 1947, mais
reconstruire, quasiment intégralement, une marine. La
                                                                  sa construction est aussitôt arrêtée, pour des raisons
priorité est naturellement donnée aux navires de ligne,
                                                                  techniques et financières. La Marine se contentera
capital ships de l’époque.
                                                                  d’emprunter des porte-avions aux autres : le Dixmude
On va tout de même construire un porte-avions, avec
                                                                  (ex-Biter britannique, transféré dès 1945), le Bois-
une carcasse de cuirassé abandonnée après le traité de
                                                                  Belleau et le La Fayette américain, et surtout, un très
Washington : ce sera le Béarn, navire pourvu de monte-
                                                                  beau porte-avions britannique, transféré en 1946, qui
charges invraisemblables et doté d’avions peu fiables. Il
                                                                  servira jusque dans les années 1970 : l’Arromanches4. On
y a une anecdote fabuleuse à ce sujet. Un commandant
                                                                  va les engager tout de suite dans une mission de l’Union
du Béarn, qui a fait beaucoup parler de lui après, était le
                                                                  française, la guerre d’Indochine. La plupart serviront
capitaine de vaisseau Comte Jean de Laborde, l’un des
                                                                  comme transports d’avions, mais ils participeront
premiers marins brevetés pilotes. Le Béarn avait reçu
                                                                  aussi, effectivement, aux opérations de guerre. C’est,
un nouvel avion et tous les pilotes « cassaient du bois »,
                                                                  en quelque sorte, ce que l’on appellerait aujourd’hui
s’écrasant à l’appontage. Au dixième ou douzième
                                                                  la participation aux conflits asymétriques. Mais cela
crash, de Laborde, qui n’était pas encore amiral, mais
                                                                  n’a qu’un temps. En 1954-1955, la France évacue
était déjà d’un tempérament exécrable, convoque ses
                                                                  l’Indochine.


Bulletin d’études de la Marine N°46                             - 44 -
À l’époque, « le haut du pavé », c’est l’arme nucléaire. On     des premières décisions de défense du Président Giscard
sait, aujourd’hui, que les grandes décisions n’ont pas été      d’Estaing, et la relance des opérations extérieures. 1972-
prises en 1958 par le général de Gaulle, le tournant s’est      1975, c’est le grand retour dans l’océan Indien, avec la
produit deux ans auparavant, en 1956, dans la foulée de         couverture de l’accession à l’indépendance de Djibouti ;
la crise de Suez5. La Marine est dans une période faste,        1976-1977, c’est le déclenchement de la crise libanaise.
les bateaux, avec l’aide américaine, arrivent en nombre.        Ces deux théâtres vont mobiliser la marine française,
Les chantiers navals sont reconstruits, la Marine réussit       avec un roque, comme on dirait aux échecs, entre les
à faire voter deux porte-avions : le PA 54 Clemenceau           deux, car la France n’a plus les moyens de soutenir deux
et le PA 55 Foch. Ils sont conçus dans une perspective          crises majeures : soit le gros des moyens est dans l’océan
OTAN, pour amadouer les Américains qui ne voient                Indien, soit il est en Méditerranée. On ne peut plus faire
pas favorablement l’acquisition de moyens lourds par la         les deux en même temps.
marine française. Le Pentagone a proposé, à un moment,          Pourtant, il y a eu un épisode, au moins, où le Président
de fournir gratuitement des missiles, si la France              Giscard d’Estaing aurait souhaité avoir deux porte-
renonçait à la construction d’un porte-hélicoptères. La         avions. En 1977, lors de la crise du Sahara Occidental, il
Marine a donc présenté le Clemenceau et le Foch comme           a demandé l’envoi d’un porte-avions au large du Sahara
des navires pour la défense des lignes de communication         et la Marine a dû lui répondre qu’elle ne pouvait pas :
dans l’Atlantique - voire éventuellement, mais très             l’un était au dock à Toulon et l’autre au Liban. C’est
prudemment, puisqu’on savait que les Américains                 pour cela que Lamantin a été amené avec les moyens de
voulaient en garder le monopole - pour la participation         l’armée de l’air. Ensuite, il va y avoir un enchaînement,
à la « bataille de l’avant » en Mer de Norvège.                 presque continu, d’opérations extérieures. La
Le Conseil supérieur de la marine voit plus grand.              démonstration de l’utilité du porte-avions va se faire
Le troisième porte-avions, le PA 58, ne devrait plus            de manière indiscutable dans les opérations Saphir,
déplacer 22 000 T, mais 35 000 T. Il pourra ainsi               Olifant, Prométhée, Salamandre, Héraclès… Très peu
emporter des avions bimoteurs, qui participeront à la
frappe stratégique que l’on commence à organiser. Mais
cela ne paraît pas très crédible parce qu’il embarquerait
quelques bombardiers CB 62 (à construire) pour
des vols sans retour. Dès le début de 1958, ce projet
grandiose est abandonné et l’on passe au PA 59, qui
n’est qu’un troisième Clemenceau : le PA 58 coûtait la
somme astronomique de 48 milliards (le budget de la
Marine à l’époque était de 240 milliards) ; le PA 59, déjà
baptisé Verdun, ne coûte que 33 milliards, quand même
nettement moins. Mais le général de Gaulle revient au
pouvoir, il a de grandes ambitions nucléaires. Le PA 59,
qui absorbe toute la tranche navale de l’année 1959,
est annulé, ses crédits vont servir à payer (en partie)
l’usine de Pierrelatte. La marine nationale n’aura que
deux porte-avions.

Les porte-avions sont déplacés de la Méditerranée vers
l’Atlantique en 1966. C’est une décision personnelle
du général de Gaulle, dans lequel le Premier ministre
Michel Debré a joué un rôle fondamental, qu’on ne peut
pas éclaircir actuellement, faute d’accès aux archives.
On parle d’action stratégique, d’action de frappe, mais
on discerne mal la doctrine d’emploi des porte-avions
de l’époque. En fait, on dirait que le porte-avions se
cherche encore un peu.
Il ne va trouver véritablement sa place que dans les années
soixante-dix. Il y a une concomitance remarquable               Michel Bez - Le pont d’envol
entre le retour des porte-avions de Brest à Toulon, l’une


                                                       - 45 -              Centre d’enseignement supérieur de la Marine
de gens savent que la France est le deuxième pays au                  colportée, qui veut que les hommes politiques soient
monde en terme d’opérations extérieures depuis 1969,                  incapables de saisir l’importance des questions
début du retour sur les théâtres extérieurs après la                  maritimes. Quand on leur explique clairement, ils sont
phase de recueillement de 1962-1969 durant laquelle il                capables de les comprendre. La Marine doit faire un peu
n’y a rien, sauf une intervention navale à Haïti en 1965.             plus d’efforts en ce domaine. Après tout, il n’est jamais
Depuis 1969, elle a lancé entre 450 et 500 OPEX, soit                 désagréable de se « faire mousser ». En plus, ça peut
au moins une opération nouvelle par mois, certaines                   rapporter. Ça peut même, parfois, rapporter un porte-
opérations s’étalant sur des mois, parfois même des                   avions.
années6. Qui peut nier qu’il y a là un facteur central,
décisif, de l’influence française dans le monde ? Il
n’est pas de même nature que l’arme nucléaire, bien

‘‘Le porte-avions a vraiment suscité
une révolution militaire : d’un point                                Notes

de vue tactique, en généralisant                                      1
                                                                         Bernard Brodie, Sea Power in Machine Age, 1941, 2e éd. 1943,
                                                                      réimpr. Westport Greenwood, 1969, pp. 427-428.
le combat au-delà de l’horizon, et                                    2
                                                                         Hervé Coutau-Bégarie, « Europe – États-Unis : l’impossible
                                                                      rééquilibrage ? », Stratégique, n°86-87, mars 2006.
d’un point de vue stratégique, en                                     3
                                                                        Anecdote recueillie par le CV Claude Huan.
donnant, pour la première fois,                                       4
                                                                        Il sera converti en porte-hélicoptères et porte-avions école à partir
                                                                      de 1968 et finalement désarmé en 1974.
à la mer les moyens de frapper à                                      5
                                                                         Pierre Herjean, La politique navale française de 1956 à 1962,
                                                                      mémoire EPHE publié avec le soutien du SHM, s.d. (2000).
l’intérieur des terres.’’                                             6
                                                                        Cf. Hervé Coutau-Bégarie, Le Meilleur des ambassadeurs. Théorie
                                                                      et pratique de la diplomatie navale, Paris, ISC-Economica, octobre
                                                                      2009.
évidemment, mais cette répétition d’actions souvent
peu spectaculaires, qui passent inaperçues au point
qu’un certain nombre d’entre elles sont purement et
simplement oubliées, finit par créer une influence.
Le Service historique de la Défense, section Marine,
a réalisé un certain nombre de monographies, dont il
faut espérer la publication prochaine. Dans un contexte
continu d’attrition des moyens, le gouvernement a
demandé de plus en plus à la Marine, et elle l’a fait.
L’état actuel du système stratégique ne permet guère
d’augurer d’un relâchement des tensions dans les
années qui viennent.

C’est le moment de se souvenir des deux volets de la
stratégie. Comme de Lattre : « savoir-faire », certes, mais
aussi : « faire savoir ». Si la Marine ne dit pas au pouvoir
politique ce qu’elle fait, il ne le devinera pas tout seul.
Je m’inscris en faux contre la légende, complaisamment


 BIOGRAPHIE
  Le professeur Hervé Coutau-Bégarie, docteur en science politique et ancien élève de l’Ecole Nationale d’Administration, est
  actuellement directeur du cours de stratégie au Collège interarmées de défense (CID), président d’honneur de la Commission française
  d’histoire militaire et directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE).
  Il est également le fondateur de l’Institut de Stratégie Comparée (ISC) et le directeur de publication de la revue Strategique et co-
  directeur de la collection Bibliothèque stratégique chez Economica. Il a consacré une quinzaine d’ouvrages aux questions stratégiques,
  notamment de stratégie maritime




Bulletin d’études de la Marine N°46                                - 46 -
2 e Partie




                 L’aéronautique navale
    au service de l’action diplomatique
          Animateur : M. Vincent Groizeleau Rédacteur en chef de Mer et Marine

                                        M. Ludovic Woets
                                   Président de la Société Géo-K

Table ronde avec :
Monsieur Nicolas Dhuicq
Député de l’Aube et membre de la Commission de défense de l’Assemblée nationale
M. le vice-amiral d’escadre (2S) Patrick Hébrard
Ancien sous-chef « opérations » à l’état-major des armées
M. le capitaine de vaisseau Philip Stonor
Attaché naval près l’Ambassade de Grande-Bretagne en France
M. Alexandre Sheldon-Duplaix
Service historique de la défense
M. le capitaine de vaisseau Christophe Pipolo
Ministère des Affaires étrangères

Débats et questions avec l’auditoire


                                             - 47 -         Centre d’enseignement supérieur de la Marine
six minutes. C’est énorme, mais c’est aussi à l’échelle
                                onsieur vincent                       des relations que notre pays entretient avec la mer.
                                  groizeleau                          Chaque année, quatre cents millions de tonnes de
                         Rédacteur en chef du site internet           marchandises passent par les ports français, soit 72 %
                                « Mer et Marine »                     de nos échanges. Cela veut dire que la plupart de ce
                                                                      que nous consommons quotidiennement, ou de ce
                                                                      qui est utilisé comme matières premières, provient de
Le site « Mer et Marine » ne traite pas que du secteur de la          la mer. Tout ces flux, toutes ces marchandises, viennent
défense, mais également de tous les autres secteurs maritimes.        souvent de très loin et passent dans des zones très
Ces secteurs sont tous liés et, finalement, ce colloque tombe          sensibles : le détroit d’Ormuz pour le pétrole, le nord
bien puisqu’ont lieu cette semaine les Journées de la Mer, dans       de l’océan Indien pour les vraquiers qui transportent
le cadre du Grenelle de la Mer. Ces journées rappellent et visent     des matières premières ou les porte-conteneurs, toutes
à montrer les enjeux à la population et à mieux faire connaître       ces marchandises qui viennent d’Asie. Dans ces zones-
le secteur maritime.                                                  là, évidemment, la France a des intérêts stratégiques.
                                                                      Ce sont notamment ses approvisionnements. La
Quelques chiffres pour commencer. La France                           marine nationale veille au quotidien pour protéger ce
possède la deuxième zone économique exclusive                         trafic. Ce sont des moyens, ce sont des navires. C’est
(ZEE) au monde après les États-Unis : ce sont dix                     aussi l’aéronautique navale et le porte-avions, moyens
millions de kilomètres carrés, ce qui est considérable.               d’action diplomatique, mais également, comme autres
Au niveau économique, le secteur maritime                             moyens, la patrouille maritime et les hélicoptères.
représente trois cent mille emplois, ce qui en fait un
des principaux secteurs économiques du pays. Ce sont
les constructions navales, la défense, la recherche, la
pêche, les ports, la plaisance, l’off-shore et c’est aussi
la marine marchande. Cette dernière représente deux
cents navires sous pavillon français, que la marine
nationale se doit de protéger quand ils sont dans des
zones sensibles. Ce sont des centaines d’autres navires
qui sont détenus par les armateurs français. Un
navire entre ou sort dans un port français toutes les




Bulletin d’études de la Marine N°46                                 - 48 -
Michel Tesmoingt - P.A.N Charles de Gaulle - 1997 huile


                                                                                                 M. Ludovic Woets
                                                                                      Président de la Société Géo-K

Monsieur le Député,                                                Plus prosaïquement, dans le domaine de la défense, la
Amiral,                                                            détention d’une puissance navale et aéronavale crédible
Mesdames, Messieurs les officiers,                                 est symbole de statut.
Mesdames, Messieurs,
                                                                   Pour la France, de la dissuasion à la simple mission
Je tiens d’abord, Amiral, à vous remercier de votre                de présence, la maîtrise de la puissance aéronavale
invitation.                                                        crédibilise à la fois son rang, son statut, mais aussi
                                                                   la plénitude de ses options politico-stratégiques.
Je suis très heureux et très honoré d’avoir l’occasion de          L’exemple le plus parfait étant à mon sens, comme aux
m’exprimer devant vous sur l’aéronautique navale et,               yeux de nos concitoyens, celui du porte-avions et de son
plus particulièrement, l’aéronautique navale au service            groupe aérien embarque (GAE) qui couvre la totalité du
de l’action diplomatique.                                          spectre de la puissance navale.

L’emploi de la puissance navale est devenu un outil                D’abord, donc, symbole de puissance.
à la fois essentiel et banal pour la sécurité de nos
concitoyens : recherche et sauvetage, communication,               Une seule image. Si la Grande-Bretagne se dote de deux
observation, surveillance d’événements, intervention               porte-avions CVF1 et si la France acquiert le deuxième
lors de crises, lutte contre les trafics ou contre la              porte-avions (PA2), alors l’Europe possédera quatre
pollution, prévention des phénomènes et catastrophes               vrais porte-avions. Le rapport avec les États-Unis
naturelles… ou encore, plus tristement, recherche lors             passera alors d’un à onze actuellement, à quatre contre
de catastrophes aériennes en mer…                                  dix. Qui niera que cela entraînera une modification



                                                          - 49 -            Centre d’enseignement supérieur de la Marine
claire de la perception des décideurs et de la place de                            et enfin de la façon dont l’État se définit lui-même et
l’Europe dans le monde ?                                                           dont il définit ses méthodes de diplomatie comme de
                                                                                   guerre.
Cela suppose une réelle volonté politique, sans chercher
à se défausser sur nos partenaires. Comment ici, encore                            De fait, les marines font partie du cadre de la politique
une fois, ne pas constater l’absurdité d’un discours                               générale d’un État. Plus précisément, elles permettent
qui prétend promouvoir l’Europe, mais qui lui refuse                               à l’État d’utiliser la mer à ses propres fins tout en
l’un des moyens privilégiés d’affirmation de puissance                             empêchant les autres de l’utiliser d’une manière qui lui
internationale ?                                                                   nuise.

Ainsi vue, l’Europe ne doit pas être le produit d’une                              Le rôle diplomatique de la Marine, et ici, plus
somme d’impuissance.                                                               précisément des forces aéronavales, se rapporte à la
                                                                                   gestion de la politique étrangère. Elles appuient la
L’Europe, puissance politico-stratégique, s’imposera                               politique de notre pays lors de négociations précises ou
le jour où les pays membres prendront conscience                                   dans le cadre général des relations internationales.
de la possibilité d’agir sans les États-Unis, par la                               Leur rôle diplomatique est sans égal, car le déploiement
possession d’instruments leur permettant d’intervenir                              et la présence, à titre illustratif et symbolique, du porte-
efficacement. Parmi ces moyens, les forces de                                      avions et du GAE constituent un signal clair, visible, de
l’aéronautique navale occupent une place centrale.                                 l’intérêt de notre État, ou d’un groupe d’États dans le
                                                                                   cadre d’une force multinationale, face à une situation
Symbole donc, mais aussi instrument de puissance.                                  donnée.

La Marine est le principal outil dont peut se servir                               Ainsi, pour la population américaine, savoir que des
un État afin d’exercer une force maritime. Ce qu’elle                              forces aéronavales sont déployées dans le monde au
doit faire, sa doctrine, les navires qu’elle déploie, son                          travers des Task Forces construites autour d’une flotte
savoir-faire et ses méthodes de combat dépendent tous                              de porte-avions, donne un sentiment de sécurité.
de choix politiques définis en fonction des besoins                                Et pour ses dirigeants politiques, dès qu’une crise
nationaux.                                                                         apparaît, se pose d’abord et avant tout la question de
                                                                                   savoir où se trouve la force aéronavale la plus proche…
Les choix se font en fonction des objectifs de l’État, de                          Dans le développement de la marine chinoise, relevons
la menace perçue, des possibilités d’actions maritimes,                            que les trois flottes (celle de l’Est à Shanghai, du Sud
des capacités technologiques, de l’expérience pratique                             à Zhanjiang et du Nord à Qingdao) disposent chacune
                                                                                                                 d’une division aéronavale
                                                                                                                 propre.
                                                                                                                 Néanmoins, leur impact
                                                                                                                 diplomatique         découle
                                                                                                                 directement de la façon
                                                                                                                 dont      leur      caractère
                                                                                                                 militaire est perçu. En
                                                                                                                 d’autres mots, de leur
                                                                                                                 crédibilité militaire…

                                                                                                                 Mais, parler de forces
                                                                                                                 aéronavales nous oblige
                                                                                                                 aussi à parler d’avions.

                                                                                                                 L’une      des   premières
                                                                                                                 utilisations de l’avion
                                                                                                                 pour les militaires fut la
                                                                                                                 reconnaissance aérienne.
Michel Bez -Au poste d’appontage, Porte - avions Charles de Gaulle - 2001 - technique mixte sur papier           Dès lors, les marins
                                                                                                                 comprirent très tôt l’utilité


Bulletin d’études de la Marine N°46                                             - 50 -
des avions pour reconnaître et patrouiller les
vastes espaces maritimes.
Dès la Première Guerre mondiale, dirigeables
et avions sont utilisés dans ce rôle. Dans le
même temps, l’idée de mettre des avions
à bord de navires de combat émerge
conduisant, pour la France, au porte-
hydravions Commandant Teste et au croiseur
Foch.

Cependant, ce que l’on nomme à l’époque
aviation navale se voit (déjà) confronté à
des débats sur son utilité. Entre les penseurs
du bombardement stratégique et les
défenseurs du canon et du cuirassé, la place
                                                Michel Bez - Sous les ordres, Porte - avions Charles de Gaulle - 2001 - technique mixte sur papier
est difficile. Ainsi, à l’aube de la Seconde
Guerre mondiale, la France ne possède qu’un
vieux porte-avions, le Béarn alors que la Royal Navy en
                                                                Si nous prenons ce dernier exemple, cette option
possède quatre, les États-Unis sept, le Japon dix.
                                                                stratégique n’aurait pas été octroyée à la France si nous
                                                                n’étions pas une puissance globale crédible, c’est-à-dire,
Mais, des porte-avions et des forces aéronavales
                                                                très précisément, si nous de disposions pas de forces
pour quoi faire ? Force de reconnaissance de la flotte
                                                                aéronavales et de forces nucléaires.
principale ou force principale protégée par la flotte ?

                                                                            Si ce n’était pas le cas, si nous n’étions pas une puissance
En réalité, la Seconde Guerre mondiale illustre la
                                                                            libre de nos mouvements, que ferions-nous de bases
multitude de rôles des forces aéronavales : force d’assaut
                                                                            terrestres disséminées ?
tant contre la mer que contre la terre, lutte contre les
sous-marins, contrôle de l’espace maritime, protection
                                                                            Plus généralement, sans forces aéronavales, la France
des forces et projection de forces.
                                                                            n’a pas, n’a plus, la capacité d’entrer en premier sur
                                                                            un théâtre d’opérations. Nous n’aurions alors d’autre
Première leçon : pour les marines, l’avion sert à contrôler
                                                                            choix que d’accepter les termes choisis par d’autres qui
l’espace maritime et à frapper.
                                                                            ont cette capacité.
L’analyste soucieux de la meilleure utilisation des
comptes publics répondra que nous ne sommes plus
                                                                            L’influence de la France sur la conduite politico-militaire
dans ce contexte. Des progrès considérables ont été
                                                                            d’une crise par une coalition est donc très largement
accomplis, même si cet instrument est d’autant plus
                                                                            supérieure lorsqu’elle engage ses forces aéronavales
redoutable que la mer couvre 70 % du globe et que
                                                                            et plus encore, son PA et son GAE. Elle a alors accès
toutes les grandes concentrations humaines se situent
                                                                            au renseignement opérationnel de toute origine, et
aujourd’hui à moins de 300 kilomètres des côtes.
                                                                            surtout, elle participe pleinement à la prise de décision
                                                                            politique et à la solution militaro-diplomatique.
Si nous acceptons que les forces aéronavales constituent
l’arme suprême d’une puissance maritime, alors,
une puissance globale peut difficilement s’en passer,
                                                                            Mais, face aux nouvelles potentialités conflictuelles,
car la possession de forces aéronavales modernes et
                                                                            notre puissance aéronautique navale sera-t-elle en
compétentes, c’est tout simplement la liberté de frapper
                                                                            mesure de nous conforter dans nos stratégies et surtout
où, quand et comme on l’entend. C’est, en d’autres mots,
                                                                            de supporter la charge politique qui lui incombe ?
posséder une véritable et totale autonomie stratégique.

                                                                            C’est ainsi, et aussi, dans une perspective politico-
Certains analystes estiment que cette autonomie
                                                                            diplomatique plus large que nous devons évaluer
stratégique peut être acquise au travers de bases
                                                                            l’apport de la puissance aéronautique navale.
terrestres implantées chez des alliés à l’instar de notre
                                                                            De fait, la puissance aéronautique navale, entendue
base des Émirats.


                                                                   - 51 -              Centre d’enseignement supérieur de la Marine
comme une arme politique d’emploi, peut conduire               de la puissance aéronautique navale permet d’éviter
les acteurs à atteindre un nouveau point dans leurs            l’escalade non recherchée, ou tout au moins d’en
préférences stratégiques.                                      circonscrire les effets.

Sa mise en œuvre est flexible. Elle permet des                 Les réserves que l’on peut faire valoir à l’encontre des
ajustements. Elle permet d’agir, de montrer que l’on agit,     inconditionnels de la toute-puissance aéronautique
et en même temps, de donner le temps nécessaire pour           navale sont légitimes et opportunes, dans la mesure
réfléchir à d’autres options. La puissance aéronautique        où les développements technologiques, l’illusion d’une
navale est l’instrument de la transformation progressive       maîtrise complète, peuvent conduire à perdre de vues
des préférences politiques, et souvent la fondation des        des vérités stratégiques fondamentales, comme la
conditions et options à venir.                                 difficulté intrinsèque de la guerre, comme les capacités
                                                               d’adaptation de l’adversaire, et plus encore, comme la
Les décideurs politiques peuvent aussi contrôler plus          nature profondément politique de tout affrontement.
aisément la puissance aéronautique navale, ou croire
plus aisément, qu’ils le peuvent.                              Force est de reconnaître que les forces aéronavales ne
                                                               peuvent tenir le terrain terrestre dans la même mesure
Pour autant, les enjeux que recouvre la puissance              qu’une armée. De même, elles ne peuvent rejoindre les
aéronautique navale, derrière le côté « glamour » du           endroits les plus lointains aussi rapidement que ne le
pilote de Top Gun et le mythe du tout technologique,           peut, en théorie du moins, l’armée de l’air.
sont cruciaux.
                                                               Pour autant et au-delà de ce constat, ce serait faire preuve
Enjeux cruciaux, d’abord au regard du nécessaire               d’un triste aveuglement que de ne pas reconnaître que
et permanent renouveau doctrinal, plus que jamais              la puissance aéronautique navale s’applique à tous
souhaitable dans une période de réduction massive et           les types de conflits, y compris les plus originaux (à
durable des budgets militaires.                                condition de faire un effort constant d’adaptation)
                                                               et que tous les appareils militaires qui aspirent à la
La marine nationale, comme les autres armées, doit             modernité n’ont d’autre choix que de s’engager dans un
donc justifier son format, sa configuration, mais aussi        effort d’adaptation matériel et humain, mais aussi dans
mieux présenter sa contribution effective à la politique       un effort de réflexion sur leur puissance aéronautique
du pays, non seulement à la politique de défense, mais         navale.
aussi à la politique générale de défense et de sécurité,
et donc, à la politique étrangère face à la multiplication     De fait, les forces aéronavales possèdent une capacité
de nos engagements et à la multiplication des crises           sans égale, celle d’une durée indéterminée de
régionales et locales.                                         déploiement opérationnel, tout en se déplaçant au gré
                                                               de nos intérêts.
Il convient bien là d’insister sur les vertus politiques
que la puissance aéronautique navale met au service de         Au travers de l’Histoire, un constat s’impose : la
l’autorité politique.                                          géographie, la technologie et les tactiques ont évolué
                                                               de façon radicale au cours des siècles, mais les options
Les caractéristiques propres de la puissance aéronautique      stratégiques disponibles pour une puissance maritime
navale, comme sa flexibilité, sa réversibilité, son            ont permis aux États disposant de ce type de puissance
ubiquité, sa maîtrise, son invulnérabilité relative            de former des coalitions, dont le poids stratégique est
couplée aux caractéristiques propres de l’arme aérienne,       grandement supérieur à celui des coalitions où domine
permettent aux décideurs politiques de « doser »               la force continentale.
l’engagement et d’utiliser la campagne dans un cadre
plus général, souvent lié aujourd’hui à une négociation        De fait, dans la perspective d’une stratégie de puissance
pour l’Occident.                                               à vocation mondiale, la disposition de capacités navales
                                                               cohérentes et conséquentes est indispensable.
La progressivité des frappes, si elle peut dégénérer en
gradualisme inefficace (USA / Vietnam), permet aux             Ce qui peut paraître comme une évidence dans cette
décideurs d’ajuster ses propres préférences et les choix       enceinte est pourtant, en France, difficile à faire entendre,
opérationnels qui en découlent. Le degré de maîtrise           tant la stratégie navale est négligée par l’autorité politique.


Bulletin d’études de la Marine N°46                          - 52 -
Or, les capacités navales, dans leur ensemble et dans leur       que voie de déclin de capacités navales de surface, mais
cohérence, sont appelées à jouer un rôle majeur dans             aussi, potentiellement, de capacités aéronavales.
les temps à venir. En effet, le déplacement du centre de
gravité géostratégique de la planète vers l’océan Indien,        Les déficits de surface peuvent être, dans une certaine
le Golfe et l’Asie, procure à la stratégie navale dans son       mesure, comblés par les autres composantes de la Marine,
ensemble, et tout particulièrement aux forces aéronavales,       SNA et aéronavale particulièrement. Néanmoins,
une importance capitale dans l’élaboration de stratégies         l’excellence des équipages ne peut compenser en totalité
nationales globales.                                             les déficits capacitaires. Or, les déficits constatés ne sont
                                                                 pas la résultante d’une infériorité technologique, mais
La mer joue un rôle primordial pour tout État, ou toute          résultent essentiellement d’un déficit de réflexion sur
alliance d’États, qui souhaite projeter sa puissance au-delà     notre environnement stratégique.
de sa simple et immédiate périphérie.
                                                                 De fait, au regard de la montée en puissance des principales
La constitution d’une marine de guerre puissante par             marines non européennes, il convient de constater
un pays a toujours été le signe précurseur que ce dernier        le déclassement de la marine nationale à l’exception,
souhaitait jouer un rôle plus important dans les affaires        provisoire, de nos forces sous-marines et de nos forces
mondiales.                                                                                            aéronavales.
                                                                                                      Or,        l’intégration
Il en fut ainsi de l’Espagne et                                                                       poussée des forces
du Portugal au XVIe siècle, de                                                                        navales européennes
la Hollande, de la France et de                                                                       aux           dispositifs
l’Angleterre à partir de la fin                                                                        américains              a
du XVIe siècle, de l’Allemagne                                                                        malheureusement
et du Japon à l’aube des deux                                                                         habitué les Européens
guerres mondiales, puis des                                                                           à travailler sous la
États-Unis et de la Russie                                                                            protection américaine,
durant la seconde moitié du                                                                           tandis que la fin de
XXe siècle. Aujourd’hui, de la                                                                        la guerre froide a fait
Chine, de l’Inde, du Brésil et                                                                        négliger les capacités
d’autres…                                                                                             offensives           des
                                                                                                      marines.
En fort contraste, la réduction                                                                       Aujourd’hui, la France
de format est à l’ordre du                                                                            mesure la relativité
jour pour les deux premières                                                                          de sa puissance et de
marines européennes que sont                                                                          sa latitude d’action.
la Royal Navy et la marine                                                                            Notre impuissance
nationale.                                                                                            stratégique à agir
                                                                                                      pour nous-mêmes en
La situation de la Royal Navy                                                                         accord avec nos alliés,
est aujourd’hui inquiétante,                                                                          notre     dépendance
tant au regard du nombre de                                                                           tactique sur le terrain
bâtiments de surface de premier                                                                       de nos engagements,
rang, que de la préservation Arnaud d’Hauterives                                                      ont             conduit
de capacités, y compris de                                                                            inéluctablement         à
capacités nécessaires à la mise en œuvre efficace des deux        l’actuelle politique de réintégration de la France dans
futurs porte-avions de la classe Queen Elisabeth (ou CVF)        l’OTAN.
destinés à entrer en service à partir de 2014.                   Pour autant, la France ne doit pas perdre, comme
                                                                 d’autres nations européennes, le goût pour l’excellence.
La situation de la marine nationale, au regard du format
retenu par le Livre blanc (dix-huit bâtiments de surface         Il semble que les marines européennes aient oublié
de premier rang), est à la fois moins dramatique et tout         qu’elles sont d’abord des marines de guerre. De fait, les
aussi mauvaise, à mon sens, moins simple réduction               missions de service public, de lutte contre les trafics,


                                                        - 53 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
d’escorte de convois, de maintien de la paix à la mer ont      dont la France dispose au travers du PA et du GAE.
sans nul doute pris une place trop importante dans les
missions confiées à la marine nationale.                       La gestion moderne des crises fait souvent appel à
                                                               la capacité de violence contrôlée, ou à la menace
Or, le savoir-faire des forces aéronavales, difficile à        d’utilisation de la force, allant de l’influence aux
acquérir, est aujourd’hui réellement détenu par deux           déploiements préventifs.
seules marines : l’US Navy et la marine nationale.
Mais ce savoir-faire est ambivalent. Il repose sur la          Très souvent, l’utilisation de la force navale ou
cohérence de la Marine qui le met en œuvre ; il procure        aéronavale en tant qu’outil diplomatique est mesurée
à cette dernière sa propre cohérence stratégique…              dans une formule lapidaire et négativement connotée :
                                                               celle de la « diplomatie de la canonnière ».
La puissance diplomatique et militaire de cet instrument       Mais le recours à la force navale et à la puissance
repose sur un équilibre, fondé sur la cohérence de la          aéronavale en soutien de la diplomatie fait appel à un
marine et la complémentarité des moyens.                       éventail d’options plus vaste afin de soutenir, persuader,
Ainsi, à titre d’exemple, l’utilisation de l’outil             décourager ou contraindre.
diplomatique comme du potentiel militaire offensif du          Ce sont des missions de déploiements préventifs, de
GAE repose sur la liberté d’action nécessaire à celui qui      coercition, d’interception maritime, de soutien de
souhaite l’utiliser.                                           la paix, d’évacuation de ressortissants et/ou de non-
                                                               combattants, de coopération civilo-militaire, d’usage
Cette liberté d’action repose sur les différentes forces       symbolique de la force, d’aide humanitaire, de mesures
de la marine nationale et sur des moyens interarmées.          de confiance, de diplomatie de deuxième niveau, de
Au-delà, l’utilisation de la puissance aéronavale, tant au     formation, y compris à la notion de puissance, ou
niveau diplomatique que militaire, repose sur un savoir-       encore de simple présence.
faire complexe, fruit d’un héritage bientôt centenaire.
                                                               Nos intérêts stratégiques se doivent d’être protégés et
                                                               défendus, y compris et surtout à distance : voies de
A l’heure de certains choix capacitaires, horizon 2012,        communication maritimes, transports énergétiques,
la rupture de cet équilibre menacerait non seulement           espaces océaniques de souveraineté, de communication
l’existence d’un outil diplomatique et militaire sans          ou de déploiement. Ces espaces sont éloignés et exigent
équivalent, mais aussi celui d’un potentiel offensif           des capacités de surveillance, de connaissance et
unique, que les autres marines (à l’exception des États-       d’anticipation, de prévention et d’action.
Unis), ne possèdent pas et peinent à acquérir.
Les pays émergents, comme certaines puissances                 Ceux qui, aujourd’hui ou demain, visent à démembrer
asiatiques, ont parfaitement intégré l’intérêt des forces      les forces aéronavales en érigeant comme concept que
aéronavales comme facteur de puissance sur mer et sur          seuls nos intérêts stratégiques proches méritent d’être
terre. Elles butent néanmoins sur l’acquisition du savoir
et plus encore du savoir-faire. À ce sujet, il n’est qu’à
entendre les interrogations des marins chinois envers
leurs homologues français lors de diverses rencontres
officielles.

Plus près de nous, et sans vouloir offenser ici nos
amis britanniques, force aussi est de constater que
la dissolution de l’aéronautique navale britannique
au sein de la Royal Air Force a entraîné une perte de
culture et de savoir-faire.

Nous savons tous ici le constat qui est fait, bien peu
diplomatique il est vrai, de la perte de capacités par
notre partenaire. Et ce n’est pas le choix du JSF2
américain devant être mis en œuvre depuis le CVF qui           Stéphane Ruais - Cérémonie de la prise de commandant Charles de Gaulle -
leur permettra de trouver ou retrouver la puissance,           1997- huile sur toile




Bulletin d’études de la Marine N°46                          - 54 -
défendus, ont une vision erronée des conséquences                 immédiatement opérationnelle à partir de plusieurs
et attendus de la mondialisation et du basculement                noyaux de forces disposées sur des portions de mers
géostratégique en cours.                                          ou d’océans à travers lesquels nous croyons nécessaire
                                                                  d’exprimer la légitimité de nos intérêts, de nos forces,
Derrière ce débat sur les forces aéronavales, mais aussi,         de notre influence...
ne nous le cachons pas, sur le PA et le GAE, se trouve
un débat bien plus fondamental : celui de la place et de          Demain, pour que la France participe à la
l’ambition de la France dans le monde.                            mondialisation, mais plus encore aux mécanismes de
La France doit-elle jouer un rôle global ? Est-ce                 contrôle de cette mondialisation et à sa sécurisation,
nécessaire ? Comment protéger nos intérêts ? Quelle               pour que notre pays maintienne son rang, pour que
posture pour la France ? Une posture à l’allemande ou             nous restions une puissance politique, nous devons être
l’italienne ? En ce cas, de véritables forces aéronavales         une puissance aéronavale forte.
ne sont pas nécessaires.                                          A défaut, nous laisserons l’exclusivité de la puissance
Si, en revanche, la France aspire à peser sur les affaires        à un face à face entre les États-Unis, sans même être
du monde comme sur les confrontations futures, alors              en mesure de les soutenir, et des puissances asiatiques.
il lui faut posséder une marine globale, c’est-à-dire une         L’enjeu, n’en doutons pas, c’est aujourd’hui et demain,
marine forte de forces aéronavales, mais également,               le rang de la France dans le monde.
osons le dire sans pudeur ni tabous, une marine forte
de porte-avions.                                                  La puissance aéronautique navale procure aux autorités
                                                                  politiques un espace de nature à permettre l’atteinte de
Mais alors, il faut aussi se poser, sans pudeur ni tabous,        leurs objectifs politiques.
la question des moyens, des intérêts et des ambitions.
Pour la France, quelle est notre géographie ?                     Mais, la volonté politique ne se décrète pas, elle n’est
Celle de ne pas être, de ne plus être, une puissance              pas spontanée. Elle se fabrique, elle se construit, dans la
mondiale, mais d’espérer et de vouloir avoir une                  durée et dans l’interaction stratégique.
influence mondiale. Soit la France se dote de moyens
lui permettant de tenir son rang dans le monde, soit elle
abdique et se satisfait de jouer un rôle d’appoint.


Pour conclure, nous ne pouvons concevoir de stratégie
sans moyens. La France et l’Europe pour continuer                 Notes
                                                                  1
demain d’exister ont besoin d’instruments de                        Carrier Vessel Future, classe de la nouvelle génération de porte-
                                                                  avions britanniques.
puissance. Les forces aéronautiques navales, mais aussi           2
                                                                      Joint Strick Fighter.
le PA et le GAE, occupent une place privilégiée. Ces
instruments répondent à un besoin stratégique. Ils sont
financièrement accessibles. Il suffit de le vouloir.
Car, en somme, de quoi s’agit-il ?
En amont, du courage de la décision politique. En
aval, de moyens : le recours à une marine significative,


BIOGRAPHIE

  Historien de formation (thèse sur le phénomène terroriste en Europe), spécialiste en géopolitique et en prospective
  stratégique, Ludovic Woets est le fondateur et dirigeant de la société GEO-K, spécialisée dans le renseignement, les
  études, et le conseil en géopolitique et prospective stratégique. GEO-K assiste ses clients dans l’élaboration de leur
  stratégie et prise de décision.
  Ludovic Woets est également l’auteur de nombreux articles et de deux ouvrages : L’Europe de la défense – Aujourd’hui et
  l’an 2000 (l’Harmattan) et Le devenir des guerres (les Syrthes).




                                                         - 55 -                  Centre d’enseignement supérieur de la Marine
Deuxième table ronde
François Bellec - Appareillage du Foch - huile sur toile


Monsieur Vincent Groizeleau :                                qu’a rappelée fort justement Ludovic Woets, c’est que
Je vais vous présenter brièvement les intervenants           je me souviens d’un monsieur qui m’apprenait les
autour de cette table. À ma droite, monsieur Nicolas         figures de l’acrobatie aérienne et qui a servi sur ce vieux
Dhuicq, qui est député de l’Aube et membre de la             bâtiment qu’était le Béarn.
Commission défense de l’Assemblée nationale ; le vice-       La troisième raison, c’est que je repense à mes ancêtres
amiral d’escadre (2S) Patrick Hébrard, ancien sous-chef      qui ont passé le cap Horn et qui modestement ont sauvé
« opérations » à l’état-major des armées ; l’historien       des baromètres d’un naufrage. Je voudrais saluer ici -
Alexandre Sheldon-Duplaix, que nous connaissons bien         malgré un certain mois de 1805 et un tragique incident
et qui est notamment spécialisé sur la Chine et l’Inde,      à Mers El-kébir – la présence à mes côtés d’un serviteur
nous reviendrons tout à l’heure sur ces deux pays, en        de Sa Majesté.
particulier au sujet de leur volonté de développer leur
force aéronavale. À ma gauche, le capitaine de vaisseau      Je voudrais insister dans mon propos sur des choses
Philip Stonor, qui est attaché naval près de l’Ambassade     qu’on vous dit sans doute assez rarement et qui vont
de Grande-Bretagne à Paris, et le capitaine de vaisseau      peut-être vous paraître un peu éloignées. Je crois
Christophe Pipolo, qui est actuellement en poste au          que nous avons plusieurs combats psychologiques et
ministère des Affaires étrangères.                           psychiques à mener.
                                                             Le premier, c’est que contrairement à beaucoup de mes
On va commencer avec vous, Monsieur le Député.               camarades nouvellement élus ou un peu plus anciens,
D’un point de vue politique, l’aéronautique navale est-      hors Commission de la défense nationale bien sûr, vous
elle un véritable outil diplomatique ? Est-il nécessaire     êtes dans un monde où les questions de défense ne sont
aujourd’hui ? Est-il est indispensable ?                     pas considérées comme le pilier central de la nation,
                                                             mais bien comme un élément parmi d’autres, d’où
Monsieur Nicolas Dhuicq :                                    les discussions budgétaires. Le grand fantasme est de
Tout d’abord, c’est une grande émotion d’intervenir          fournir une armée de commandos, d’où seraient retirés
devant vous parce que j’ai fréquenté cet amphithéâtre        les blindés lourds - dont je suis persuadé que nous
de votre côté pendant plusieurs mois dernièrement.           aurons sans doute besoin un jour - et d’où serait retiré
La deuxième raison, dans la grande boucle historique         le groupe aéronaval.


Bulletin d’études de la Marine N°46                        - 56 -
Le deuxième aspect dans cette matière économique,                dans l’armée de l’air, si besoin est. Dans un monde où
c’est que les élus ont tendance à protéger leurs propres         l’immense majorité de la population, de nos ennemis et
territoires, leurs propres chantiers. Au sein des armées,        de nos adversaires - donc des centres de gravité, pour
vous avez des luttes interarmées évidemment et des               parler un peu comme Clausewitz - sera concentrée sur
luttes au sein des services. Clairement, le groupe               les côtes, l’allonge que permet les appareils de combat
aéronaval ne doit pas être vu comme une pompe à                  modernes et les armements de précision emportés sur
finances qui déposséderait les sous-mariniers ou les             le Rafale est appréciable, d’où l’importance d’avoir un
bâtiments de surface. Cet enjeu est fort.                        groupe aéronaval.
Le troisième enjeu, plus profond, est que la France,             Le troisième avantage, c’est qu’une base aérienne qui
comme toutes les grandes nations occidentales, doit              navigue, certes à quelques nœuds – mais à quelques
assumer une volonté de puissance légitime dans le                nœuds, on peut rejoindre en deux semaines à peu
cadre - pour le gaulliste que je suis - du respect de            près l’ensemble de la planète - permet de ne pas avoir
l’indépendance des peuples et des nations. Mais, il faut         d’accord diplomatique ou politique, parce que, jusqu’à
assumer de nouveau notre volonté de puissance, parce             présent, en haute mer, on peut faire non pas tout ce qu’on
que c’est bien de cela dont nous a parlé fort justement          veut naturellement, mais on n’a pas besoin d’accord
Ludovic. Un Occident qui se dévitalise, qui oublie qu’il         diplomatique pour y déplacer des armements. Pour
a le droit d’exister et qui se sent coupable, c’est en lien      installer une base, il faut avoir avec le pays tiers - voire
direct avec la question du groupe aéronaval. Vous voyez,         avec d’autres pays - des accords diplomatiques qui sont
c’est un peu éloigné, mais je pense que c’est au cœur des        parfois compliqués. Encore une fois, je pense qu’il est
combats que nous devons mener ensemble.                          préférable pour le politique d’avoir une indépendance
                                                                 totale.
Par rapport à la question très précisément, il y a trois
avantages nécessaires et stratégiques à un groupe                Je pense avoir dit pourquoi ce groupe aéronaval est
aéronaval.                                                       essentiel. La logique pour le chef de l’État est d’avoir, en
Premier avantage, c’est un avantage industriel. Je crois         tout temps et en tout lieu, une liberté absolue de décision,
que les guerres du futur sont par définition imprévisibles.      grâce à un groupe aéronaval à la mer. Comme nous n’avons
Nous ne sommes plus à l’époque bénie, pour nous                  pas, contrairement à nos alliés américains, de flotte de
Occidentaux du XXIe siècle, où la carabine à canon rayé          bombardiers stratégiques - parce que c’est ça la grande
supplantait largement la sagaie. Demain, nous pouvons            différence - ni de Tupolev 160 comme nos futurs amis/ex-
être confrontés à un adversaire qui aura, quand on parle         adversaires russes, je pense que ce groupe aéronaval prend
de prolifération sous-marine par exemple, quasiment              aujourd’hui toute sa dimension.
les mêmes armes technologiques que nous. Après un
amiral redoutable qui s’appelait Gorchkov, que vous              Monsieur Vincent Groizeleau :
avez dû, messieurs les marins, probablement craindre             On reviendra évidemment tout à l’heure sur la question
pour son fort effort de construction, qu’est-ce qui              du deuxième porte-avions.
explique que le président Poutine, fort justement, fait des      Amiral Hebrard, vous étiez
effets d’annonce pour retrouver un groupe aéronaval ?            à l’état-major des armées, au plus haut niveau
Ludovic, tu n’as pas cité la Russie, tu sais mon regard un       de l’opérationnel, vous        avez       notamment
peu plus à l’aise de ce côté. Il y a un enjeu industriel fort,   préparé les opérations en       Afghanistan. Est-ce
parce que je pense que la construction d’une grande unité        que, à ce niveau-là, l’outil     diplomatique qu’est
                                                                 le groupe aéronaval est          très sensible ? Est-
n’est pas la même chose pour nos chantiers navals, pour
                                                                 ce que le politique, lui,                     a bien
nos ingénieurs et pour nos marins, que la construction
                                                                 conscience que si on
d’une flotte de surface, de bâtiments de taille moyenne.
                                                                 fait faire ci ou ça au
Parce que, toujours au sujet de Sa Majesté, mon grand-
                                                                 groupe aéronaval,
père me parlait souvent de la majesté du Hood lorsqu’il
                                                                 ça va avoir telle ou
était venu visiter La Rochelle. Et puis, j’ai un regret pour
                                                                 telle implication ?
les bateaux de la bataille du Jütland.
                                                                 Comment est-ce que
Le deuxième avantage est la souplesse d’emploi pour
                                                                 ça se passe ?
le politique. La domination de la troisième dimension
n’est possible que grâce au groupe aéronaval ; on
pourrait intégrer en dessous les sous-mariniers qui
sont dans une autre dimension, parce que j’essaie, vous
voyez, d’être équilibré entre surface et sous-marins.
Seul celui-ci permet au politique de graduer ses frappes,
éventuellement d’utiliser ce qu’on appelle le show force


                                                             - 57 -
Vice-amiral d’escadre (2S) Patrick Hebrard :                   l’objet de quelque attaque, dissuadant ainsi d’éventuels
Permettez-moi, tout d’abord, de témoigner, en tant             assaillants, le temps de leur présence sur zone.
qu’ancien pilote et ancien commandant de porte-                Enfin, ces bâtiments avaient une action plus
avions, de ce que je dois à ma formation de pilote             diplomatique avec ce que l’on a appelé le ReCAMP1
de l’aéronavale. Elle m’a appris à la fois la rigueur et       maritime, c’est-à-dire l’aide aux marines côtières en
l’humilité. C’est une des vertus de cette maison, que          matière de formation de mécaniciens, d’équipes sur
dirige l’amiral de Rostolan, que de garder ces qualités        le terrain et de réparation d’un certain nombre de
au cœur de nos pilotes et de ceux qui font ce métier.          matériels.
                                                                        On avait là trois missions qui rejoignaient les
En ce qui concerne les matériels, je constate que les          intérêts de notre diplomatie et qui s’exerçaient de façon
plates-formes de nos bâtiments se sont étendues                permanente, sans qu’on en parle, et ce, depuis déjà une
au fur et à mesure que les années passaient et que             quinzaine d’années. Je pense que c’est indispensable
les générations de bâtiments se renouvelaient.                 et que c’est une des raisons pour lesquelles nous
Vous avez maintenant un bâtiment de projection et              sommes acceptés et appréciés dans ce continent qui est
commandement (BPC) qui remplace des transports
de chalands de débarquement (TCD). La superficie du
pont d’envol de ces navires est sans commune mesure
avec ce qui existait précédemment. Je ferai la même
observation sur les frégates, c’est dire si le fait aérien
ou le fait aéronautique sur nos navires est devenu
absolument indispensable.

Comme chef du centre opérationnel interarmées
et comme sous-chef « opérations », j’ai utilisé, à la
demande du chef d’état-major des armées, les moyens
de l’aéronautique navale qui nous semblaient les
plus pertinents pour répondre au bon moment à
une situation donnée. Nous nous posions toujours
la question, quand intervenait une crise : avons-nous
un bâtiment dans la zone ? Pas forcément un porte-
avions, mais un bateau. Cette question nous a amené
à avoir en permanence les déploiements qu’on connaît
en Méditerranée et en océan Indien, notamment la
mission Corymbe au large du golfe de Guinée. Que
faisaient ces bâtiments, avec souvent l’exigence d’avoir
un hélicoptère, que parfois la Marine ne pouvait
fournir, mais que nous exigions quand nous avions
des indices d’alerte sur le développement d’une crise ?
Ils avaient d’abord une mission de présence afin de
pouvoir évacuer des ressortissants si le besoin s’en
faisait sentir, et cela a été le cas en Guinée-Bissau, au
Congo-Brazzaville, en Côte-d’Ivoire ou au Libéria. On
a beaucoup d’exemples d’interventions où l’utilisation
de bâtiments avec une plate-forme d’hélicoptère, et des
hélicoptères à bord, a été véritablement une source de         Michel Bez - Tribord
survie pour un certain nombre de gens.
Leur deuxième mission était de participer au maintien          extrêmement important, et qui le sera de plus en plus.
de la sécurité dans la zone. Dans le golfe de Guinée, la       L’océan Indien est l’océan de l’avenir. C’est l’océan
France était engagée dans le contrôle et la surveillance       des confrontations possibles entre grandes puissances
de ce qui se passait entre le Cameroun et le Nigeria sur       naissantes, comme l’Inde, ou qui retrouvent leur
le différend concernant la presqu’île de Bakassi et son        puissance, comme la Chine, sachant tous les intérêts
extension en mer. Systématiquement, les bâtiments              stratégiques qui y transitent. Nous y avons une
engagés dans la mission Corymbe passaient à proximité          permanence de la Marine et de l’aéronautique navale.
de cette zone pour vérifier que tout était calme et que        Cette présence a un sens. Nous ne sommes pas toujours
les plates-formes pétrolières au large n’étaient pas           reconnus, en particulier par l’Union africaine, pour nos



Bulletin d’études de la Marine N°46                          - 58 -
possessions aux Comores et à la Réunion. Mais le fait          question s’est posée de savoir comment nous pourrions
que nous nous occupions, dans cette zone-là, d’action de       leur manifester notre solidarité, comme l’avait fait la
l’État en mer, de lutte contre la pollution, de sauvetage,     communauté des Nations et comme l’avait proposé
d’information météo, et que nous aidions ces États             l’OTAN. Nous avons tout de suite proposé de participer
dans ces tâches en mer, a pour conséquence que l’on            aux opérations. Cela a été immédiat avec nos moyens
souhaite que nous soyons là et que nous pérennisions           déjà prépositionnés en océan Indien. Mais ensuite,
notre présence à travers ces gestes quotidiens, ces            lorsqu’il est apparu que l’objectif serait d’aller combattre
rencontres et ces dépannages, qui ne sont pas toujours         les terroristes et al-Qaida en Afghanistan, il a fallu que
très importants sur le plan de l’engagement. Il y a là         nous essayions de participer à cette opération.
des liens qui se créent et une image de la France qui se       Une première possibilité, immédiate, était d’envoyer nos
transmet. Dans notre vision planétaire du XXIe siècle,         avions de l’armée de l’air se positionner sur les bases. Là,
La Réunion est un des départements d’outre-mer qui             nous avons rencontré une première difficulté : les pays
a le plus d’importance pour nous, comme la Guyane et           avoisinants ou qui pouvaient nous servir de soutient
sans doute aussi Nouméa.                                       acceptaient volontiers des avions non offensifs - des
                                                                      avions de reconnaissance, des avions d’écoute,
                                                                      des ravitailleurs, des AWACS - mais pas d’avions
                                                                      porteurs de bombes. On a déployé des Mirages IV,
                                                                      des Transall, des ravitailleurs, des AWACS, mais il
                                                                      manquait une capacité de frappe. Cette capacité
                                                                      ne pouvait être fournie à ce moment-là que par le
                                                                      porte-avions. Simplement, pour le porte-avions, il
                                                                      fallait que l’on change de distance d’intervention,
                                                                      de concept de distance : de 150-200 nautiques
                                                                      à 600 nautiques, ce qui était un saut risqué et
                                                                      important. Surtout qu’à ce moment-là, il n’y
                                                                      avait pas de terrain en Afghanistan pour pouvoir
                                                                      se poser si quelque chose se passait mal. Tous les
                                                                      terrains étaient détruits, à commencer par ceux de
                                                                      Kaboul et de Kandahar.
                                                                      Le choix qui a été fait a représenté un engagement
                                                                      fort, d’une certaine façon un risque, afin de
                                                                      manifester véritablement à nos alliés américains
                                                                      l’engagement de la France et notre amitié avec eux.
                                                                      Cela a été un élément extrêmement important de
                                                                      la décision. Le porte-avions a appareillé le 1er
                                                                      décembre, après avoir regardé tous ces problèmes
                                                                      tactiques de façon extrêmement serrée, après
                                                                      s’être assuré que nous pourrions bénéficier
                                                                      des ravitailleurs qui étaient à terre. D’ailleurs,
                                                                      à ce moment-là, cela a accéléré notre capacité
                                                                      d’interopérabilité avec l’armée de l’air. L’opération
                                                                      s’est faite. Cette présence a progressivement
                                                                      permis de passer le relais de façon plus tranquille
                                                                      à nos camarades de l’armée de l’air, lorsqu’ils
                                                                      se sont installés, non dans le sud, mais dans le
                                                               nord - ça a été une première que l’on n’aurait jamais
Les opérations d’Afghanistan, quant à elles, sont très         imaginée, il y a quelques années - au Kirghizistan, sur
emblématiques du rôle diplomatique que nous pouvons            le terrain de Bichkek-Manas, avec les Américains. Il a
tenir. Je vais évoquer le déroulement des événements.          fallu un peu de temps pour aménager ce terrain, pour
Vous vous souvenez du drame du 11 septembre 2001 et de         le rendre capable de recevoir nos avions. S’y ajoute le
l’émotion générale dans le monde après cet événement.          terrain de Douchanbé, au Tadjikistan, qui servait pour
Tout de suite, bien évidemment, il y a eu une analyse de       les Transall.
ce que pourrait être la réaction de nos alliés américains
face à cet événement qui les touchait en plein cœur et         Aujourd’hui, on voit que la réhabilitation des terrains en
qui était absolument impensable, incroyable. Puis, la          Afghanistan a permis de poser des avions à Kandahar, à


                                                      - 59 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
éventuellement de l’énergie électrique. C’est quelque
                                                                chose de complètement autonome, qui ne pèse pas sur
                                                                les populations locales, et qui met à disposition tous les
                                                                moyens qu’offre un bateau. L’aventure a été tentée au
                                                                Myanmar avec un semi-échec, voire un échec complet.
                                                                Il y a des raisons politiques à cela. Le Myanmar ayant
                                                                été mis au ban des Nations pour non-respect des Droits
                                                                de l’homme, on peut comprendre qu’il n’ait pas accepté
                                                                de gaieté de cœur la présence de bâtiments étrangers
                                                                pour lui venir en aide. Mais c’est un cas à part. La
                                                                Jeanne d’Arc a été détournée à plusieurs reprises vers
                                                                l’Amérique Centrale, le Venezuela, le Mozambique,
                                                                Madagascar, pour remplir ces missions. Elle l’a fait
                                                                avec des hélicoptères du bord, de l’aviation légère de
                                                                l’armée de terre (ALAT) ou qu’on lui avait embarqués
                                                                en passant à Djibouti en ce qui concerne le tsunami.
                                                                On a là un outil extrêmement important de notre
                                                                diplomatie, qui nous permet d’aider des populations
                                                                dans des situations difficiles.

                                                                À propos des avions de patrouille maritime (Patmar),
                                                                un intervenant a dit que c’est comme une frégate, je
                                                                crois qu’il a parfaitement raison. L’image est excellente.
                                                                Le rôle de nos Patmar à Dakar, dans le cadre de
                                                                conventions en vigueur pour la surveillance des pêches,
                                                                le secours en mer, est primordial pour ce pays qui vit
                                                                beaucoup des ressources de la mer, qui a une économie
                                                                touristique, qui est tributaire des bateaux pour aller de
Michel Bez - Les aériens
                                                                Dakar en Casamance. Ça a une signification. Chasser les
proximité des zones d’engagement, et tout naturellement,        nomades dans le désert, ça s’apparente à une recherche
c’est de là qu’il faut mener les opérations. La proximité       de bâtiment en mer. Pour les demandes de Patmar, la
fait son intérêt. Pouvoir réagir rapidement lorsque l’on        Marine n’a pas toujours été capable de répondre aux
a besoin d’une mission d’appui est la première des              exigences de l’état-major des armées, souvent faute de
nécessités. Ca n’a plus de sens d’envoyer le porte-avions       moyens.
à distance pour ces opérations, dans la mesure où l’on
est tout près. Ainsi, je veux montrer tout le processus qui     Monsieur Vincent Groizeleau :
s’enchaîne et la complémentarité de tous ces moyens. Il         Merci Amiral. Vous parliez de l’intérêt et de ce qu’avait
faut du temps pour pouvoir mettre en place, sur des             pu faire le porte-avions Charles de Gaulle. La Royal
terrains qui ont été détruits, des moyens de combat. Le         Navy, elle, à l’époque, et notamment en Afghanistan,
porte-avions offre la possibilité, aujourd’hui, même à          n’avait pas ces capacités et ne les a toujours pas. Deux
distance, de mettre en place ces moyens dans la durée.          petits porte-aéronefs de 20 000 tonnes, une vingtaine
Le porte-avions apporte la première réponse et les              d’aéronefs embarqués, des Harrier à décollage court et
premiers moyens sur place.                                      appontage vertical, ce n’est pas du Rafale. C’est pourquoi
                                                                aujourd’hui il y a un grand projet que la France n’a pas
L’humanitaire est également quelque chose que j’ai été          encore été capable de lancer, qui est celui des nouveaux
amené à proposer au chef d’état-major des armées, à             porte-avions. Pourquoi, justement, ces nouveaux porte-
plusieurs reprises, pour venir en aide à des populations        avions ? Pour des raisons seulement de capacités, ou
qui avaient été durement frappées, par des cyclones,            également diplomatiques ?
des tremblements de terre ou des inondations. Le
moyen maritime est un moyen exceptionnel. Quand                 Capitaine de vaisseau Philip Stonor :
vous envoyez des gens, la sécurité civile par exemple,          Merci, je vais répondre à cette question avec grand plaisir,
dans un pays détruit, il faut les nourrir, les loger, les       parce que je suis écouté par mon ancien professeur de
acheminer. Le pays, en général, ne peut pas le faire.           l’École supérieure de guerre navale. Même si j’ai préparé
Avec un bâtiment, vous apportez tout : de la nourriture,        quelques notes, je ne m’en servirai pas, parce que je suis
une capacité hospitalière, une capacité d’accueil,              l’exemple de mon grand ami, l’amiral de Rostolan, qui


Bulletin d’études de la Marine N°46                           - 60 -
n’a jamais de notes et qui fait toujours des discours            un transfert vers l’armée de l’air. Dans un sens, les
remarquables !                                                   conditions étaient favorables, parce qu’à l’époque, il était
Nous avons développé, en 1998, une Strategic Defense             prévu que l’unité interarmées créée (le 3ème Air Group)
Review après avoir constaté que nous devions avoir               serait équilibrée et autonome, et que le commandement
ce que l’on a appelé, à l’époque, une « expeditionary            en serait confié à un amiral deux étoiles. Le problème
warfare », c’est-à-dire une capacité de projection. Les          est que ce « group » a été dissous et intégré dans le
nouveaux porte-avions sont la suite logique de cette             1er group (Strike) pour des raisons d’économies : la
décision de 1998, pour répondre simplement à votre               dimension maritime s’en est trouvée amoindrie. Or ce
question.                                                        point est important d’autant plus que les conditions
                                                                 d’emploi ont changé : aujourd’hui, pour des raisons
Je voudrais apporter quelques précisions sur la Joint            de ressources financières, on cible les crises, telle que
Force Harrier (JFH). La décision a été prise en 1998, dans       celle d’Afghanistan. Depuis quatre ans, les Harrier
la cadre de la Strategic Defense Review. Depuis, malgré          opèrent là-bas avec un succès remarquable, mais dans
tous les problèmes en Irak, on n’a pas vraiment changé           un contexte exclusivement terrestre. Malheureusement,
de politique de base, depuis la guerre des Malouines,            cela a privé la marine d’occasions de mise en œuvre à
c’est-à-dire l’idée de projeter de la « puissance » avec de      la mer. Ces dernières années, en fait, le défi posé par la
vrais porte-avions.                                              limitation des ressources a été difficile. Que pouvions-
Lorsque j’ai reçu l’invitation de participer à ce colloque       nous faire avec ces ressources limitées ? Les hommes
et accepté de parler un peu de la Joint Force Harrier,           politiques ont choisi de privilégier la guerre terrestre en
mes collègues à Londres m’ont conseillé : « Don’t touch          Afghanistan. Maintenant, nous sommes confrontés à la
it with a barge pole ! », c’est-à-dire « N’y touche pas avec     difficulté d’une remontée en puissance de cette capacité
un grand bâton !». C’est un sujet très sensible. Je ne           maritime, avec nos Harrier.
présente pas ici spécifiquement l’avis de la marine. C’est       Je reviens sur la question de commandement. Dans un
le gouvernement britannique qui a pris la décision de            premier temps, il était prévu un commandement confié
créer, en 2000, la Joint Force Harrier. Pourquoi ? Il faut       à un amiral deux étoiles et une répartition à égalité 50
en fait remonter à la guerre des Malouines (printemps            - 50 entre la Royal Air Force et la Royal Navy. Je ne parle
1982). J’y ai participé. C’était une crise où nous étions        pas des différences entre les deux armées. Bien sûr, j’ai
confrontés à beaucoup de problèmes, particulièrement
celui de la projection de puissance par voie aérienne
dans des conditions extrêmement difficiles. Nous
avons réussi, par des moyens assez compliqués, à
mettre en œuvre sur les porte-avions de l’époque,
l’Hermès et l’Invincible, non seulement des avions de
la marine, mais également des avions de l’armée de
l’air. C’était alors très difficile (absence de doctrine
commune, …), mais on a réussi et l’opinion politique
a approuvé cette démarche. C’est ce qui a permis de
progressivement développer l’idée, après 1990 et la fin
de la guerre froide, qu’il y avait peut-être quelque chose
à faire en ce domaine. Aux yeux des hommes politiques
britanniques – leur perception est différente de celle des
militaires – les avions de l’armée de l’air et de la marine
sont à peu près identiques, font à peu près le même job
et sur à peu près le même terrain. Finalement, pour
eux, pour des raisons de coût, il vaut mieux envisager
de rassembler ces avions, plutôt que de les faire voler
indépendamment. En 2000, la décision a donc été prise
de les rapprocher et de créer la Joint Force Harrier.
Dans la marine, on avait à l’époque la version navalisée
du Harrier, le FR-2 - un avion très performant, mais
dont le maintien en condition opérationnelle coûtait
extrêmement cher. Et l’armée de l’air avait la version
GR-7. Il fallait envisager des modifications. Donc, que
s’est-il passé ? Très simplement, la marine a proposé - ce
qui a été accepté compte tenu du contexte - d’effectuer


                                                        - 61 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
quelques idées personnelles à ce sujet. Je pense encore         direction de la Prospective, au Quai d’Orsay. C’est une
aux mots de l’amiral Oudot de Dainville qui disait :            petite unité, rattachée au cabinet du ministre, qui est
« Vous êtes d’abord des marins, puis des aviateurs. » C’est     consacrée à la réflexion sur les relations internationales
quelque chose que nos amis pilotes de l’armée de l’air          et à la planification de la politique étrangère. Je voudrais
voient différemment. Jusqu’ici, nous avons quelques             partager avec vous le fruit de mon expérience d’officier
difficultés à les convaincre. Personnellement, je suis sûr      de marine soutenue par quelques idées issues des
qu’on va y arriver.                                             travaux auxquels je participe. Cela ne constitue pas une
Deuxièmement, nous sommes obligés de réussir                    position officielle du ministère des Affaires étrangères,
parce qu’avec les ressources actuelles, nous sommes             dans le futur peut-être…
confrontés à des problèmes graves.                              En observant attentivement, on s’aperçoit qu’une
Troisièmement, nous avons maintenant des porte-avions           fenêtre d’opportunité maritime est grande ouverte
qui vont mettre en oeuvre le Joint Strike Fighter F-35          dans notre pays depuis une bonne année. Il faut
(JSF) à décollage court et atterrissage vertical (STOVL).       espérer qu’elle le restera suffisamment longtemps pour
Son arrivée est décalée, mais nous sommes obligés d’en          permettre d’en retirer tous les bénéfices. Pour s’en
passer par là. L’idée de partager l’expérience américaine       convaincre, il convient de mentionner quelques faits et
ou française, avec des catapultes, s’est éloignée : on ne       événements :
peut pas envisager un tel changement.                                - le Grenelle de la Mer vient de rendre ses
Pour terminer, malgré tous les problèmes actuels,                         premières conclusions et doit se poursuivre
nous envisageons l’appareillage de l’Ark Royal l’année                    par l’analyse d’une stratégie d’ensemble et
prochaine, avec son groupe aérien. Et avec le retour des                  la formulation d’une politique maritime
Harrier d’Afghanistan (GR-9), nous allons retrouver                       nationale. Cette dernière phase devrait être
une meilleure égalité entre les deux escadrilles de                       soutenue par une décision politique de haut
l’armée de l’air (n°1 et n°4) et un « naval strike wing »                 niveau ;
organisé en flottilles traditionnelles (n° 800 et 801),              - les systèmes de surveillance maritime se
pour montrer qu’en fait, la seule façon de procéder,                      généralisent sur la plupart des mers de la
c’est de procéder sur la base de ce principe d’égalité. Et                planète ;
les deux escadrilles et les deux flottilles vont embarquer.          - la Commission européenne et les autres piliers
C’est le fondement de la décision actuelle, c’est-à-dire                  institutionnels de l’Union européenne se sont
que la Joint Force Harrier va embarquer à nouveau dès                     engagés sur les différentes problématiques
l’année prochaine, en commençant avec l’Ark Royal.                        maritimes ;
                                                                     - l’intérêt       de    l’OTAN       s’est   manifesté
Monsieur Vincent Groizeleau :                                             simultanément sur l’ensemble de ces
Merci, Commandant Stonor de nous avoir présenté                           problématiques ;
la situation de nos amis et voisins britanniques. Nous               -     le Conseil de l’Arctique s’est réuni récemment.
allons maintenant aller un peu plus loin avec monsieur                    Monsieur Michel Rocard a défendu la vision de
Alexandre Sheldon-Duplaix. La Royal Navy se re-dote                       la France pour une région d’importance capitale,
de porte-avions lourds, les Indiens et les Chinois, eux                   compte tenu des enjeux de souveraineté, de
aussi, veulent constituer une force aéronavale et plutôt                  développement économique et de protection de
conséquente.                                                              l’environnement qui l’affectent ;
                                                                     - le ministre des Affaires étrangères doit participer,
Monsieur Alexandre Sheldon-Duplaix :                                      à partir de demain à Lanzarote aux Canaries, à la
Les éléments de l’intervention de monsieur Alexandre                      première rencontre Europe/Afrique/Amérique
Sheldon-Duplaix ont été repris et complétés dans son                      Latine organisée par l’Espagne et baptisée
article figurant dans la seconde partie de ce Bulletin.                   « Atlantique Sud » consacrée à la coopération
                                                                          trans-océanique entre pays appartenant à trois
Monsieur Vincent Groizeleau :                                             continents différents ;
Un tour très complet et très intéressant. On va achever              - la conférence mondiale des océans de l’UNESCO
notre petit tour de table avec le commandant Pipolo au                    se tiendra en France en mai 2010 ;
Ministère des affaires étrangères                                    -      enfin, la Conférence de Copenhague sur
                                                                          le climat et le lancement des négociations
Capitaine de vaisseau Christophe Pipolo :                                 EXTRAPLAC2 sont attendus pour l’automne.
Je tiens tout d’abord à remercier l’amiral de Lastic et          Tout cela rend compte de problématiques maritimes
le CESM de m’avoir invité à prendre part à cette table          particulièrement présentes dans l’œil du politique et
ronde. Je m’adresse à vous comme capitaine de vaisseau          de la nation, pour reprendre une expression chère à
en activité affecté au Centre d’Analyse et Prévision de la      nos amis Britanniques. On peut se demander ce qu’il


Bulletin d’études de la Marine N°46                           - 62 -
va ressortir de ces différents rendez-vous. Il y a sans         d’aptitudes précieuses pour accompagner, en soutien
doute besoin d’une stratégie d’ensemble si l’on cherche         des autorités concernées, le règlement de crises relevant
à délivrer un message cohérent dans ces différentes             de la sécurité non traditionnelle.
enceintes. Par ailleurs, dans un contexte d’économies           Au registre des crises maritimes récentes, celle de la
et de restrictions budgétaires, il est plus difficile de        piraterie au large de la Somalie illustre la nécessité de
faire passer des idées capacitaires ou de format en             développer une approche globale. De même que pour le
vue d’acquérir ou de renouveler des équipements,                règlement de la crise afghane, il est nécessaire de mettre
sans être confronté à des choix drastiques. Aussi, alors        en place une approche qui allie capacités militaires
que l’élaboration d’une politique générale qui puisse           et capacités civiles en soutien d’un objectif politique
soutenir et orienter les décisions demeure fondamentale,        global défini par la communauté internationale.
pourquoi ne pas développer une politique étrangère des          Dans un premier temps, afin de protéger des intérêts
espaces maritimes ?                                             immédiats, il a été procédé au déploiement de forces
                                                                navales soutenues par d’importants moyens aéronavals
A ce stade, il convient de préciser ce que l’on entend par      de surveillance. Dans cette phase, les réseaux de
espace maritime, car, sous l’effet de la mondialisation,        surveillance et les moyens de l’aviation de patrouille
cette notion est amenée à évoluer. Jusque récemment,            maritime sont absolument essentiels. Le commandant
quand il s’agissait de considérer un espace maritime on         de l’opération Atalante ne manque pas une occasion de
ne prenait en compte que l’étendue bleue d’une carte            le faire remarquer, lui qui cherche à utiliser au mieux
ou d’un planisphère : l’élément liquide, océanique,             le peu de bâtiments de surface disponibles pour lutter
le domaine d’action principal d’une marine objet de             efficacement contre les pirates dans une zone d’opération
l’attention de quelques professionnels et des spécialistes.     particulièrement vaste. La gestion de cette crise justifie
Aujourd’hui, à mon sens, cette notion doit être élargie         l’emploi d’une marine et d’une aéronavale, mais on
pour englober, au-delà l’élément liquide, l’interface           voit de plus en plus que la solution dans la durée ne se
terre-mer, cette frange littorale dans laquelle vit plus        trouve pas en mer, mais à terre. C’est bien là qu’il faut
de la moitié de la population mondiale pour réunir              être capable de régler le problème. On peut envisager de
au sein d’une même entité géographique des pays                 le régler de plusieurs façons. Il y a l’option dure, à savoir
riverains confrontés aux mêmes enjeux et aux mêmes              le déclenchement d’une opération militaire à terre
problématiques maritimes. Certes, les questions de              contre les foyers de pirates. Le débat demeure ouvert,
souveraineté ne vont pas disparaître et chaque État             mais ce n’est pas la voie qui est retenue actuellement.
demeure responsable de faire respecter ses droits sur           Une deuxième option consiste à chercher ce que l’on
les eaux placées sous sa juridiction. À côté, coexiste un       peut faire pour essayer de stabiliser le gouvernement
ensemble de problématiques relevant de la coopération,          et d’améliorer la vie des pêcheurs somaliens pour faire
dont a parlé l’amiral Hébrard tout à l’heure. Elles             en sorte qu’ils aient moins envie d’être pirates. De là,
répondent à une logique d’engagement humanitaire,               découle un ensemble de mesures qui relèvent davantage
d’aide au développement, de structuration de régimes            du domaine civil, voire d’un accompagnement civilo-
maritimes régionaux qui ne constituent pas les défis            militaire, et sur lesquelles il est indispensable d’avoir
de la sécurité classique, même s’il faut être capable de        une vision d’ensemble. On ne peut pas mettre en œuvre
les régler avec des moyens adaptés et qu’une marine             cette vision d’ensemble, ou plutôt on aura du mal à le
permet cela. Plus largement, les défis de la sécurité non       faire, si on l’intègre dans une approche exclusivement
traditionnelle touchent notamment au développement              militaire. Il faut une vision supérieure qui considère
durable, à la protection de l’environnement, à la               l’espace maritime de la Somalie, du golfe d’Aden ou
sécurité alimentaire, au changement climatique comme            du nord-ouest de l’océan Indien pour examiner avec
à l’impact de l’océan sur le climat. Aujourd’hui, les           l’ensemble des pays riverains et des partenaires concernés
outils de la sécurité classique,
comme l’intervention d’une Michel Bez
marine ou d’une aéronautique
navale, ne sont plus utilisés
exactement dans les mêmes
conditions qu’autrefois. Certes,
les exigences de la sécurité
nationale et internationale leur
conservent un rôle essentiel
dans le règlement de conflits
ou de crises de haute intensité.
Cependant,        ils    disposent


                                                       - 63 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
comment agir dans un cadre global pour résoudre la                navale. Outil spécialisé de la Marine, il est capable
crise. Ce mélange ajusté de Hard Power, par le recours            d’opérer en mer en parfaite autonomie. Mais il est
aux marines de guerre, et de Soft Power pour soutenir             également capable de conduire des opérations de la
la reconstruction des capacités maritimes d’un État ou            mer vers la terre. Ainsi, toutes les composantes de
d’une région en crise, correspond à la représentation             l’aéronautique navale sont pertinentes, que ce soient
que je me fais du Smart Power revendiqué par Hillary              le bâtiment porte-hélicoptère (BPH) ou le bâtiment
Clinton et Robert Gates.                                          de projection et de commandement (BPC) pour des
Mais revenons en France. Si l’on décrit la situation              opérations amphibies, des opérations de sauvetage
actuelle, il se pourrait que notre pays dispose                   ou de secours ; que ce soient les hélicoptères lourds
prochainement d’une politique maritime nationale.                 à terre pour des opérations de secours en mer ou
J’espère que le Grenelle de la Mer conduira à                     d’intervention lointaines à caractère humanitaire ;
l’élaboration d’un projet décloisonné qui permette à              que ce soit l’aviation de patrouille maritime basée à
tous les ministères, y compris au ministère de la défense,        terre pour des opérations de sûreté maritime ou des
de contribuer de façon adaptée et efficace. Dans ces              opérations de surveillance, d’intervention, de sauvetage
conditions, nous disposerions d’une politique maritime            au plus près de nos côtes ou déployés au loin comme
et d’une stratégie de sécurité nationale, telle qu’elle est       c’est le cas à Djibouti ou ailleurs ; et, bien évidemment,
explicitée dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité.     l’aviation embarquée avec le porte-avions, capable de
Dans certains pays étrangers, nous trouvons de surcroît           projeter ses flottilles de chasse depuis la mer au cœur
une stratégie de sûreté maritime, comme c’est le cas              des zones littorales pour garantir la préservation et la
notamment aux États-Unis. Par ailleurs, des discussions           défense nos intérêts. Ainsi, cet espace maritime élargi,
et des réalisations se développent du côté de l’OTAN              l’élément marin avec ses prolongements terrestres,
et de l’Union européenne, mais à ce stade, aucun pays             constitue une entité bien réelle. En gagnant sur la terre,
ne dispose formellement d’une politique étrangère des             sous l’effet du développement de l’activité humaine
espaces maritimes qui permette d’assigner un objectif             et de la mondialisation, il revendique une place dans
global de coopération et de développement pour une                une politique globale et s’affirme comme une nouvelle
région maritime du monde en rapprochant dans une                  entité géographique et diplomatique. Dans ce contexte,
action coordonnée les outils de la sécurité classique et          l’aéronautique navale, dont la fonction militaire ne
de la sécurité non traditionnelle. En dressant la liste           peut être remise en cause, voit son rôle diplomatique
des pays qui développent ou révisent actuellement leur            renforcé.
politique maritime nationale, on relève : les États-Unis,
l’Australie, le Canada, le Japon. On y trouvera demain,           Compte tenu des opportunités décrites précédemment,
je l’espère, la France et probablement le Royaume-                notre pays est en mesure de définir une approche par le
Uni. Avec le Canada et l’Australie à l’intérieur du               haut, en développant une politique étrangère maritime.
Commonwealth, et sous la poussée des États-Unis, on               Il ne s’agit plus de s’interroger a posteriori sur le sens
peut imaginer que le Royaume-Uni y viendra. Au-delà,              diplomatique de l’outil militaire, déduit de ses capacités
quels seraient les autres pays susceptibles de s’engager          opérationnelles, mais de lui donner tout son sens dans
dans une affirmation maritime forte ? En fait, ce sont            une politique globale. Quelles en seraient ses attaches ?
ceux qui viennent d’être présentés par Alexandre                  Alors que s’élabore une politique maritime nationale,
Sheldon-Duplaix : la Russie, la Chine, l’Inde et le Brésil.       et compte tenu de la continuité physique des mers et
Si vous parvenez à mettre ces pays autour d’une table,            des océans, du fait que 80 % des États du monde sont
je pense qu’il y a moyen d’aboutir à une compréhension            voisins par la mer, il n’est pas concevable de développer
partagée des enjeux maritimes mondiaux, voire à des               une telle politique sans ambition ni objectifs
orientations communes, pour gérer les différentes                 internationaux. Il pourrait s’agir de conclure des
problématiques, à condition d’adopter une approche                partenariats bilatéraux avec de grands pays maritimes,
équilibrée et complémentaire entre les réponses                   de promouvoir l’instauration de régimes maritimes
relevant de la sécurité classique et celles relevant de la        régionaux informels dans lesquels tous les riverains
sécurité non traditionnelle.                                      pourraient participer, de renforcer l’ambition maritime
                                                                  de l’UE, de faire valoir nos conceptions en matière de
Pour répondre à la question relative au rôle de                   protection de l’environnement ou de développement
l’aéronautique navale dans la diplomatie, je m’appuierai          durable… tout en ne perdant pas de vue les moyens
sur l’analyse précédente. Si l’on considère l’espace              civils et militaires indispensables pour coopérer, faire
maritime comme ce bras de mer ou d’océan étendu                   valoir nos droits et préserver nos intérêts.
aux pays riverains et qui englobe cette frange littorale
où se concentre l’activité humaine, on s’aperçoit qu’il           Pour conclure, je dirais que dans ce dispositif,
correspond au domaine de vol de l’aéronautique                    l’aéronavale tient un rôle incontournable. Elle remplit


Bulletin d’études de la Marine N°46                             - 64 -
le même rôle que la Marine quand elle opère au-dessus          Lorsque j’entends le capitaine de vaisseau Pipolo
de la mer, mais elle a également un rôle au-dessus de          déclarer, quels que soient le respect et l’amitié que je
la terre, que ce soit dans les opérations de projection        vous porte, « nous sommes embarqués dans le même
de puissance, dans les évacuations de ressortissants           bateau », je ne suis pas persuadé que les personnes qu’on
ou à l’occasion d’opérations amphibies. Aujourd’hui            nomme les talibans soient réellement embarquées dans
- alors que nous devenons familiers de Facebook - on           le même bateau. C’est la même question pour les pirates
peut considérer que la défense et les Affaires étrangères      somaliens.
contribuent à faire émerger une diplomatie de type
« Facebook ». À savoir, une capacité de se connecter           Pour revenir à la question, je me suis déjà largement
à ses homologues ou à ses voisins pour s’attaquer au           exprimé sur ce sujet. Oui, le deuxième porte-avions est
traitement de problèmes communs. Cette capacité-               concomitant, consubstantiel à la volonté de puissance
là est embryonnaire, mais elle se matérialise dans la          du pays. Si on veut avoir une existence diplomatique,
mise en place de réseaux de surveillance maritime              internationale, autonome, dans des coalitions, avec
multi-nationaux et multi-fonctions. Aujourd’hui,               nos alliés, avec les instruments diplomatiques comme
nos industriels s’évertuent à surmonter les difficultés        une éventuelle défense européenne – et je crois à une
politiques, techniques et juridiques pour connecter le         défense européenne, à une collaboration européenne
système de surveillance maritime français aux systèmes         à noyau concentrique plutôt qu’à vingt-sept - eh bien
de surveillance britannique, italien, espagnol… et au-         oui, ce porte-avions est nécessaire. Il est nécessaire, si
delà à ceux de l’Union européenne, tout en s’assurant          nous voulons continuer à exister internationalement. Si
que la solution puisse demeurer compatible avec les            nous ne voulons pas simplement faire de l’humanitaire,
systèmes américains.                                           dans un monde où la concurrence pour les matières
                                                               premières, l’eau, les minéraux rares, le titane, l’uranium,
La mer et les océans disposent de caractéristiques qui         les hydrocarbures est vive. Eh bien, il est évident qu’il
nous rassemblent, au-delà des frontières terrestres et         faut une flotte, multiple, qu’elle soit sous-marine,
des nationalités : la manifestation d’un cataclysme            de surface ; il faut un porte-avions, car seul le porte-
écologique ou humanitaire dans une région d’un                 avions, on l’a démontré, donne cette souplesse d’emploi
espace maritime affectera l’ensemble, à terme, et ne           au politique. C’est la canonnière du XXIe siècle, et
pourra laisser personne indifférent. Sans doute une            davantage, puisqu’il a une portée nettement supérieure
façon de transférer de manière géographique à l’échelle        aux canons de 300 ou 400 mm qui équipaient ces beaux
de la planète, ce qui fait sens à l’engagement du marin,       bâtiments qu’étaient les cuirassés.
cette fierté d’appartenance à un équipage, tendu vers
l’accomplissement d’une mission et dont l’objectif ne
peut être atteint sans l’effort de tous.                       Monsieur Vincent Groizeleau :
                                                               Merci. Nous allons passer aux questions.
Monsieur Vincent Groizeleau :
                                                               Notes
                                                               1
Merci, commandant Pipolo. Juste une dernière question.           Renforcement des Capacités Africaines de Maintien de la Paix,
Je me tourne vers vous, monsieur le Député. On ne vous         programme de l’ONU destiné à doter les pays africains de la capacité de
                                                               gérer par eux-mêmes les problèmes de sécurité de leur continent.
a laissé que quelques petites minutes au début. Nous           2
                                                                 Projet visant à faire reconnaître auprès de l’ONU les demandes
passerons ensuite aux questions de la salle. Quel est          d’extension des ZEE françaises au titre de l’article de la convention
votre avis sur la question du deuxième porte-avions ?          de Montego Bay sur les plateaux continentaux.
Le précédent gouvernement avait bien voulu lancer
le projet. Finalement, il n’a pas, pour le moment, vu
le jour. Quelle est l’ambiance, actuellement, chez les
députés, sur cette question ?

Monsieur Nicolas Dhuicq :

Je profite de l’occasion pour saluer la venue de mon
collègue Gilbert Le Bris au sein de cette docte assemblée,
parce que nous appartenons à une commission qui,
malgré des divergences politiques bien compréhensibles,
a le souci de l’intérêt supérieur de la Nation et de la
patrie.



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Débats et questions




Michel Bez


Vice-amiral Olivier de Rostolan :                                stratégiques aérospatiales, que la connivence entre
                                                                 l’aéronautique navale et l’armée de l’air est totale, qu’il
J’aimerais réagir et répondre à Ludovic Woets pour lui           n’y a pas une feuille de papier entre les deux, que nous
dire qu’il m’a semblé aller un peu loin. Mais c’est son          travaillons de concert et qu’il n’y a pas de rivalité. Voilà !
habitude, je l’ai déjà vu dans un autre cénacle. Je voudrais     Il fallait le dire, je l’ai dit, c’était à moi de le dire.
dire également qu’il n’y a pas de puissance aéronautique
navale, ou de puissance aéronavale, qui développerait,           Monsieur Vincent Groizeleau :
toute seule, des concepts, une doctrine. Il y a une Marine,
avec une doctrine maritime, dans laquelle s’inscrivent           Merci, Amiral. D’autres questions ?
des capacités aéronavales. Je précise au passage que ces
capacités sont, pour une part, totalement spécifiques            Monsieur Philippe Dervieux (avocat honoraire, Église
– on en a suffisamment parlé – et, pour une autre part,          réformée de France) :
elles sont partagées. On a évoqué, ce matin, un certain
partage avec l’aviation légère de l’armée de terre. Je           Je voulais poser une question sur le deuxième porte-
précise, en présence du général de brigade aérienne              avions, cette problématique. J’ai lu dans Cols bleus,
Jean-Marc LAURENT, commandant le Centre d’études                 dont je suis le plus fidèle abonné depuis quarante


Bulletin d’études de la Marine N°46                            - 66 -
ans, un article qui a paru il y a peut-être deux ans,            que les porte-avions, c’est comme les gendarmes, ça va
sur l’éventualité d’une frégate – étant donné que le             par deux ;que Nicolas Sarkozy, candidat, disait que le
deuxième porte-avions serait très cher – pour remplacer          deuxième porte-avions est une évidence opérationnelle
le principal, pendant une IPER (indisponibilité pour             et qu’on ne pouvait pas y échapper. Le seul problème,
entretient et réparation) qui n’excéderait pas deux ans.         il n’est pas opérationnel, il est financier, on le sait bien,
On pensait donc trouver la solution dans un ponton               tous. Lorsque le Livre blanc a été mis en chantier, la
automoteur - je schématise - pourvu de catapultes et             question de savoir si on avait les moyens financiers de
de brins d’arrêt, bien sûr, mais dépourvu de détection           faire un deuxième porte-avions s’est immédiatement
aérienne avancée, ce qui pourrait être remplacé                  posée. Et il est évident que l’Élysée a dit : « On n’a
par une frégate, une frégate lourde, une frégate de              pas les moyens financiers, pour l’instant. » Chaque fois
commandement, etc. Alors, je me demande si cette                 qu’on parle du deuxième porte-avions, on nous ramène
solution peut être envisagée, d’autant plus que pour             aux arbitrages financiers qui font qu’un porte-avions,
deux porte-avions en même temps, il faudrait avoir               chaque annuité, c’est un bâtiment de projection et de
deux équipages. Vous connaissez la difficulté d’avoir            commandement (BPC) ou une frégate. Donc, le choix
des équipages, surtout spécifiques, comme celui d’un             se fait, à chaque fois, en termes capacitaires. Mais je
porte-avions. Un équipage de porte-avions, ça ne se              crois quand même qu’il y a, dans cette nécessité d’un
trouve pas partout...                                            deuxième porte-avions, une volonté européenne qui
                                                                 devrait se dégager. On a échoué avec la Grande-Bretagne,
Amiral (2S) Guirec Doniol :                                      très clairement ; ça nous a quand même coûté deux cent
                                                                 cinquante à trois cents millions d’euros, cette affaire.
Sur ce dernier point, concernant les équipages de porte-
                                                                 Et en pure perte… en pure perte ! Donc, il va falloir
avions, je voudrais dire que, lorsque nous en avions deux,
                                                                 se poser la question, parce que, vraisemblablement, la
le Clemenceau et le Foch, le premier avait un équipage
                                                                 bonne solution serait, pour des raisons technologiques,
complet, opérationnel, efficace et était désigné pour
                                                                 financières et opérationnelles, de faire que le deuxième
recevoir à bord un groupe aérien également complet
                                                                 porte-avions puisse arriver à mi-vie du premier, ce qui
et efficace, de jour comme de nuit. Le deuxième porte-
                                                                 ferait un chevauchement intéressant. Dans tous les cas,
avions avait un équipage réduit et servait à maintenir
                                                                 je crois qu’il faudra encore plaider pour cela. La décision
l’entraînement des pilotes qui n’étaient pas sur le
                                                                 devrait intervenir, nous dit-on, en 2011-2012. Ce n’est
premier.
                                                                 pas la meilleure période, c’est une période d’élections
Contre-amiral Stéphane Verwaerde :                               présidentielles. On peut très bien prendre une décision
                                                                 avant et une autre après. Espérons quand même, qu’à
Je vais répondre quand même pour la Marine, puisqu’en            terme, on aura effectivement, au moins, ce deuxième
tant sous-chef « plan-programmes » de l’état-major de            porte-avions.
la Marine, je sais à peu près ce qu’il y a dans les cartons.
Je peux vous assurer que le porte-avions que l’on vise,          Monsieur Vincent Groizeleau :
c’est un véritable porte-avions, propulsé. Les seules
études que nous menons, en plus, depuis le mois de juin          Merci. D’autres questions ?
2008, concernent l’opportunité de doter ce porte-avions
d’une propulsion nucléaire ou non. Mais ce sera un               Monsieur Berger :
porte-avions complet, du style de celui que nous avions
                                                                 (ancien pilote de l’aviation embarquée) : Je crois qu’il
envisagé de développer et de construire avec nos amis
                                                                 faut quand même se poser la question de la propulsion :
britanniques. Il y aura quelques différences puisque le
                                                                 pourquoi les États-Unis ont-ils onze porte-avions à
nôtre sera pourvu de catapultes et de brins d’arrêt, alors
                                                                 propulsion nucléaire ? Nous, nous en avons fait un. Il
que les Britanniques n’ont, à ce stade, pas fait ce choix.
                                                                 faut savoir que la France, la Métropole, produit 1 % de
Monsieur Vincent Groizeleau : Merci. Oui ?                       ses besoins pétroliers. Le pétrole, il faut aller le chercher
                                                                 dans les pays producteurs, le ramener en France, le
Monsieur Gilbert Le Bris :                                       raffiner, le mettre en place dans les ravitailleurs, si le
                                                                 porte-avions opère loin, et le bâtiment en a besoin pour
Gilbert Le Bris, député, fana du deuxième porte-avions           la propulsion et pour le carburéacteur. Le porte-avions
pour des raisons évidentes. La première, c’est que tout          à propulsion classique, c’est un gouffre à hydrocarbures.
le monde reconnaît qu’un deuxième porte-avions                   La propulsion nucléaire est intéressante pour les grands
s’impose, puisque n’en avoir qu’un seul, c’est en avoir          bâtiments. Il ne faut pas oublier que les États-Unis ont
à temps partiel, 60 % du temps. Tous les politiques le           eu une classe de croiseurs à propulsion nucléaire et ils
reconnaissent. Je rappelle que Jacques Chirac disait             l’ont abandonné parce que c’était trop coûteux et qu’il y


                                                        - 67 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
avait des contraintes, de sécurité notamment. Donc, il est      régions du monde dont les pays riverains sont en train
absolument évident, selon moi, que le deuxième porte-           de se doter d’une aéronavale ? Il y a quand même un
avions doit être à propulsion nucléaire, pour bénéficier        déséquilibre qui est en train de se créer, un déséquilibre
des retombées de la construction du premier et ne pas           flagrant.
réinventer une machine. Ma deuxième considération
est que le Charles de Gaulle donne satisfaction.                Monsieur Nicolas Dhuicq :

J’ai découvert le Rafale occupe 1,5 fois la surface au          Bon… je pense que le temps a passé. En dehors du plaisir
sol du Super-Etendard parce qu’il n’a pas de carène             que j’ai pris auprès de vous, je voudrais dire une chose
repliable. Un des objectifs du Charles de Gaulle était          simple, politique. Je crois que, comme c’est le cas de la
d’avoir quarante avions à bord. Eh bien, ce n’est               dissuasion nucléaire, il y a des attributs de puissance,
plus possible, du fait du Rafale, mais également des            de nations qui sont difficilement partageables, même
deux Hawkeye E-2C. Le projet avec les Britanniques              si je suis européen. Et il peut y avoir des situations où
concernait donc des bâtiments importants, de 60 000,            la France ne peut pas partager le porte-avions avec
voire 70 000 tonnes, pour mettre en œuvre deux, ou              d’autres. Alors, une défense européenne, oui, mais pour
trois, E-2C, parce qu’avec deux, vous ne tenez pas une          l’instant, il y a une défense nationale française, j’y tiens.
permanence aéronautique en vol pendant plusieurs                Donc, les porte-avions, je pense qu’ils seront l’outil
jours. Vous êtes à la merci du moindre « pépin » et le          essentiel de gesticulation du chef de l’état, quel qu’il
cycle d’utilisation des E-2C est ainsi : vous catapultez le     soit, dans les années à venir.
premier, vous catapultez un strike d’avions de combat ;
vous catapultez le deuxième Hawkeye, puis vous
ramassez le premier ; et entre les deux, que se passe-
t-il ? Eh bien, la permanence sur zone, vous ne pouvez
pas la tenir. Donc, on a eu les yeux plus grands que le
ventre en visant des machines de 60 à 70 000 tonnes.
Un porte-avions, un bâtiment de combat ou une
                                                                Michel Bez - Sécuritards du pont d’envol
automobile de génération nouvelle, ça se paie au kilo
ou à la tonne. Il y a une proportionnalité. Ne chipotons
pas sur l’électronique ou autre. Si on vise plus gros, ça
coûtera encore plus cher. Pour moi, la conclusion est
évidente : monsieur Giscard d’Estaing avait décidé,
en septembre 1980, de faire deux plates-formes à
propulsion nucléaire pour remplacer le Clemenceau et
le Foch, donc il faut faire le deuxième, aussi proche que
possible. Plus le temps passera, plus ce sera difficile,
parce que les équipes perdront leur savoir-faire et que
l’électronique pédale à tout va. Voilà !

Un intervenant :

On n’a pas parlé des enjeux concernant les territoires du
nord qui sont revendiqués par le Canada et la Russie. C’est
quand même un enjeu de taille, qui risque de provoquer
des conflits. N’y aurait-il pas nécessité à rééquilibrer
les forces navales françaises sur la façade atlantique,
en vue de ces prochaines rivalités ? Et deuxièmement,
j’ai vu qu’il y avait une certaine polémique en Grande-
Bretagne et que nos amis anglais n’étaient pas forcément
disposés à se doter de deux porte-avions. Dans ce cas
le Charles de Gaulle se retrouverait le seul porte-avions
non seulement français, mais européen. Quand on voit
son indisponibilité, malheureusement causée par un
incident, est-ce qu’il n’y a pas un risque pour l’Europe,
d’un point de vue géostratégique, diplomatique et
politique, de se retrouver un peu démunie dans certaines


Bulletin d’études de la Marine N°46                           - 68 -
L’aéronautique navale au combat
Michel Bez

                 Animateur : Jean-Dominique Merchet Journaliste, Libération

                M. le Professeur Philippe Vial Service historique de la défense :
                           « L’aéronautique navale dans l’opération de Suez en 1956 »
                Amiral (2S) Alain Coldefy Ancien Major général des armées :
                             « L’aéronautique navale dans les opérations du Kosovo »

Table ronde avec :
M. le général de division Patrick Tanguy
Commandant l’aviation légère de l’armée de terre
M. le général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent
Directeur du Centre d’études stratégiques aérospatiales
M. le capitaine de frégate Laurent Sudrat
Ancien commandant de la flottille 21F
M. le capitaine de frégate Jacques Mallard
Commandant de la flottille 17F

Débats et questions avec l’auditoire

             Conclusion de colloque par M. le vice-amiral d’escadre Jacques Launay
                                  Major général de la Marine


                                            - 69 -        Centre d’enseignement supérieur de la Marine
la section Marine, qui évoquera le rôle de l’aéronavale
                 ONSIEUR JEAN-DOMINIQUE     Merchet       dans l’opération de Suez. Il y a trois ans, il avait
                       Journaliste, libération            organisé un colloque sur ce sujet avec les Britanniques,
                                                          puisque Suez était une opération franco-britannique.
                                                          Ensuite, ce sera l’amiral Coldefy, qu’on ne présente
                                                          pas non plus et qui nous parlera du Kosovo, puisqu’il
Contre-amiral François de Lastic :
                                                          a été engagé, à l’époque, dans ces opérations. Il nous
Après le rôle de l’aéronautique navale dans les relations
                                                          racontera dans quelles circonstances. Ensuite, le
internationales, le rôle de l’aéronautique navale dans
                                                          général Laurent, un aviateur, aura largement le temps
les opérations. Tel sera le thème de cette troisième
                                                          de parler et d’apporter des réponses, parce que quand
partie. Elle sera animée par Jean-Dominique Merchet,
                                                          on parle d’aéronavale, l’armée de l’air a effectivement
qu’on ne présente plus et à qui je cède la parole.
                                                          toujours un peu « les oreilles qui sifflent ». Il n’y a
Monsieur Jean-Dominique Merchet :                         pas de raisons qu’il ne puisse dire ce qu’il en est. Le
Merci, c’est très aimable, Amiral. Comme c’est affiché général Laurent est le directeur du Centre d’études
sur l’écran, je suis journaliste à Libération, ce qui est stratégiques aérospatiales (CESA), qui est la tête
peut-être moins connu que le fait que j’anime un blog pensante de l’armée de l’air, installé pas très loin d’ici.
qui est, paraît-il, assez lu.                             Interviendra également le général Patrick Tanguy, le
Effectivement, auparavant, c’était la Marine et patron de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT).
l’aéronavale – qu’on ne peut séparer dans le service Nous sommes vraiment dans l’interarmées. Il y a
public – dans leur rôle diplomatique. Je suis ravi que, également deux marins : le commandant Sudrat, un
maintenant, on n’oublie pas qu’une Marine et une pilote d’Atlantique, qui a commandé la flottille 21F
aéronautique navale, cela peut aussi parfois servir à et qui va partir comme commandant en second du
faire la guerre. C’est ce dont nous allons parler dans Tonnerre, et le commandant Mallard, un pilote de
le dernier débat.                                         Super-Etendard qui commande la flottille 17F et qui
Contrairement à ce qui avait été annoncé, ce n’est nous parlera beaucoup d’Afghanistan.
pas l’amiral Forissier, chef d’état-major de la Marine, Je passe tout de suite la parole à Philippe Vial, qui va
aujourd’hui à Brest avec le ministre de la défense, mais nous présenter le rôle de l’aéronautique navale dans
l’amiral Jacques Launay qui prononcera l’intervention les opérations de Suez, en 1956.
de clôture de nos travaux.
C’est tout d’abord monsieur Philippe Vial, historien,
qui travaille au Service historique de la défense, dans




Bulletin d’études de la Marine N°46                     - 70 -
Le porte-avions, condition
                          de l’autonomie stratégique :
                                          Suez, 1956.
Remise des « Suez Awards », British Embassy, Paris, 29 janvier 1958 : de gauche à droite, le vice-amiral d’escadre Pierre Barjot, le général d’armée
Paul Ély, le général Sir Charles Keightley ; on devine à l’arrière-plan, derrière Ély, le trône de la reine et les armes royales. La photo est dédicacée au
contre-amiral Maurice Amman, attaché naval et chef de poste à l’ambassade de France à Londres durant toute la crise de Suez (Service historique
de la Défense / Département Marine, fond privé Maurice Amman, 136 GG II / 13).



                                                                                                 Philippe Vial
                                                                        Chef de la division études historiques,
                                                     Département de la Marine, Service historique de la défense


        30 juillet 1957, un an après le déclenchement                           l’assentiment complet du chef d’état-major général de
de la crise de Suez, le Conseil supérieur de la Marine                          la Marine, deux hommes clés lors de la crise de Suez2.
est réuni. Le vice-amiral d’escadre Pierre Barjot,                                      L’engagement de l’amiral Barjot en faveur de
ancien commandant en chef des forces françaises lors                            la cause aéronavale est bien connu. Evoquant, en 1951,
de l’expédition contre l’Égypte, tient alors des propos                         « les figures dominantes de l’Aéronavale », l’attaché
étonnants, aujourd’hui encore peu connus. « Quand                               naval britannique à Paris relevait que Barjot avait été
le général Ély, m’a posé la question de savoir si nous                          « l’un des premiers à réaliser l’importance croissante
aurions pu intervenir seuls, sans les Anglais, j’ai répondu                     de l’aviation dans la marine de l’après-guerre et à
(et l’amiral Nomy était entièrement de mon avis) que                            mettre cette prise de conscience au service de ses
si nous avions eu un porte-avions avec des avions à                             intérêts. Il réussit à s’assurer du commandement du
réaction, nous aurions pu y aller seuls »1. Un constat-                         groupe porte-avions en 1948, et s’autoproclama alors
choc, qui ne manque pas d’étonner. D’autant qu’il est                           immédiatement avocat en chef de l’aviation navale
dressé dans le secret d’une réunion au plus haut niveau,                        dans la presse populaire et spécialisée »3. Son constat
après avoir été initialement formulé en réponse à une                           relève donc incontestablement, pour une part, d’un
question du chef d’état-major des Forces armées et avec                         plaidoyer pro domo, au double sens du terme. Une


                                                                       - 71 -               Centre d’enseignement supérieur de la Marine
ne se demande pas, après coup, à quelles conditions
                                                                        il aurait été possible de faire autrement… Difficile
                                                                        d’écarter cette interrogation d’un revers de main !
                                                                                 Pourtant, si l’on connaît les réticences des
                                                                        Britanniques à passer à l’action, début novembre
                                                                        1956, et l’exaspération française qu’elle suscita,
                                                                        l’hypothèse d’un cavalier seul de Paris déconcerte.
                                                                        Elle heurte notre vision de cette crise, en premier lieu
                                                                        celle des historiens, qui en font d’ordinaire un temps
                                                                        fort, certes compliqué et malheureux, un temps fort,
                                                                        néanmoins, de l’Entente cordiale. Or, la question
                                                                        de l’aéronavale est au cœur de cette alternative
                                                                        improbable : se passer des Britanniques ou non ?
                                                                                 Il ne s’agit évidemment pas ici de verser dans
                                                                        la politique-fiction, ce que les historiens désignent du
                                                                        mot savant d’uchronie6. L’objet de cette intervention
                                                                        est de chercher à comprendre pourquoi cette hypothèse
                                                                        d’un cavalier seul est ainsi discutée, après la crise, chez
                                                                        plusieurs des hautes autorités militaires de l’époque7.
                                                                        S’agit-il de pure spéculation intellectuelle ? Dans
                                                                        le cas contraire, quels sont les éléments objectifs
                                                                        qui y poussent ? Et pourquoi faire de la possession
                                                                        d’une aéronavale moderne la clé du problème ?

                                                                                                  *      *      *

                                                                                  On sait l’importance de la dimension
                                                                        aérienne lors de la crise de Suez8. Quand, à la suite
                                                                        de la nationalisation du canal par Nasser, le 26 juillet
                                                                        1956, Français et Britanniques font le choix d’une
                                                                        intervention militaire de grande ampleur, l’obtention
                                                                        de la suprématie aérienne devient le préalable à
                                                                        toute opération de débarquement. A partir de la
                                                                        mise en place du plan Mousquetaire révisé, courant
                                                                        septembre, la phase initiale de bombardements est
                                                                        même prolongée, pour prendre la forme d’une véritable
                                                                        offensive aéro-psychologique. Par leur intensité, par
Carte des opérations aériennes franco-britanniques pendant l’opéra-     leur systématisme, les raids alliés doivent décourager
tion Mousquetaire (Le Fana de l’aviation, 1378, mai 2001, p. 67).       la volonté de résistance égyptienne. Dans l’esprit de
interprétation que conforte le cadre dans lequel celui-                 nombreux décideurs britanniques, fidèles aux principes
ci est prononcé : véritable conseil d’administration                    du Bomber Command, cette campagne aérienne
de la Marine, le conseil supérieur réunit, sous                         doit permettre d’obtenir gain de cause sans risquer
la présidence du secrétaire d’État, les autorités                       un débarquement : « Suez ou la tentation du tout
militaires les plus importantes de cette armée4.                        aérien », pour reprendre la formule de Pierre Razoux.
        Mais le général Ély, lui, ne peut être suspecté                 Le pari peut paraître osé au vu du potentiel ennemi9. A
de pareilles arrière-pensées. S’il a ainsi interpellé                   l’image de ce que sera l’Irak en 1990, l’Égypte apparaît
Barjot, c’est qu’il s’est réellement interrogé sur la                   en 1956 à la tête de l’armée la plus puissante de la
possibilité d’un cavalier seul avec les Britanniques,                   région. Formées par les Britanniques, ses forces ont vu
à l’opposé de ce qu’il avait défendu, contre vents                      leur potentiel considérablement renforcé, depuis peu,
et marées, durant toute la crise5. Aux yeux du chef                     par d’importantes livraisons de matériel soviétique10.
d’état-major général des Forces armées, le partenariat                  L’aviation du Caire est ainsi désormais équipée d’une
avec Albion a donc été trop problématique pour qu’il                    centaine de chasseurs bombardiers MiG-15 et de


Bulletin d’études de la Marine N°46                                   - 72 -
quelques MiG-17, le nec plus ultra soviétique en la opérations. Le reste n’échappe au même sort qu’en
matière11. On recense également près d’une cinquantaine trouvant refuge en Syrie ou en Arabie Saoudite. Les
de bombardiers légers Iliouchine-28 (désormais Il-28), pertes sont apparemment moindres en ce qui concerne
dont le rayon d’action leur permet de menacer les bases les Meteor et les Vampire, mais oscillent entre 20 et
aériennes anglaises de Chypre ou Malte12. Ces quelque 40%. Et la moitié des appareils à hélice semble avoir
170 appareils de fabrication soviétique constituent le fer également été détruite. A s’en tenir aux seuls appareils
de lance d’une armée de l’Air qui compte également un de combat, le total des pertes égyptiennes oscille entre
peu plus de 120 avions à réaction d’origine britannique, 133 et 213 avions, soit 40 à 70% du total initial. Une
chasseurs (Meteor) et chasseurs                                                  proportion qui ne change pas si
bombardiers              (Vampire),                                              l’on intègre les divers autres types
moins modernes, mais qui                                                         d’appareil (transport, liaison,
représentent       toujours     une                                              entraînement…). L’hypothèse basse
                         13
menace significative . Il faut                                                   correspond aux appareils dont la
enfin y ajouter une trentaine                                                    destruction a été attestée par des
d’appareils à hélice, chasseurs                                                  reconnaissances photographiques,
(Spitfire, Fury) et bombardiers                                                  tandis que l’estimation supérieure
                                                     110 chasseurs
lourds (Lancaster), qui ne sont                    MiG-15 et MiG-17              renvoie à ceux qui ont été détruits
pas sans valeur, spécialement                                                    ou endommagés selon les dires
face à une aviation israélienne                                                  des pilotes. Au total, ce sont entre
encore majoritairement équipée                                                  226 et 322 avions de tout type qui
d’aéronefs de cette génération14.                                               ont été détruits ou endommagés
C’est un ensemble de plus de                                                    sur un total initial de 531. Il faut
300 avions de combat, dont 90%                                                  y ajouter une quarantaine d’autres
sont à réaction, auquel il faut                                                 appareils, neutralisés par les forces
ajouter les avions de transport,                                                israéliennes à partir du 29 octobre.
d’entraînement et de servitude,                  50 bombardiers légers
soit au total près de 550 appareils15.                                                   Le Caire a violemment
         Néanmoins, tous ne                                                     contesté ces estimations, arguant
sont pas opérationnels et les                                                   que la plupart des avions détruits
alliés le savent. A la veille du                                                n’étaient que des appareils factices,
conflit, à peine plus de la moitié                                              qui avaient parfaitement rempli
des avions à réaction de Nasser                                                 leur fonction de leurre19. De fait,
peut réellement être engagée,                                                   leur existence est avérée, comme la
faute d’un nombre suffisant                                                     qualité de leur réalisation20. Même
de pilotes et de personnel de                     30 chasseurs Meteor           en faisant la part de la propagande
maintenance16. Pour autant, la                                                  et de ses exagérations21, l’ensemble
menace aérienne égyptienne                                                     contribue vraisemblablement à
taraude les responsables français                                              expliquer les incohérences des
et britanniques. A l’instar de                                                 évaluations      franco-britanniques.
bien d’autres, le général Ély                                                  Ainsi, l’addition des MiG détruits
affirmera dans ses mémoires                                                    ou     endommagés,        selon     les
que ce péril a constitué l’une                                                 pilotes alliés, est-elle supérieure
de     ses     plus      importantes                                           à leur total théorique, alors que
préoccupations          durant      la     70 chasseurs bombardiers Vampire    les     reconnaissances      aériennes
                                    17
préparation de l’opération .                                                   effectuées     au    lendemain      du
Pourtant,         l’essentiel      de                                          cessez-le-feu     permettent      d’en
l’armée de l’Air du Raïs va être balayé en moins identifier encore dix opérationnels22 ! De même,
de quarante-huit heures, les 1er et 2 novembre18. la surévaluation initiale des résultats obtenus par
                                                               les forces aériennes britanniques a-t-elle joué.
         Si l’on en croit le rapport Brohon, au moins Pour autant, il est difficile aujourd’hui de mesurer
80% des chasseurs MiG et 40 à 80% des bombardiers précisément l’importance de cette surévaluation23,
Iliouchine sont détruits ou endommagés à l’issue des d’autant que les responsables égyptiens, de leur côté,


                                                      - 73 -          Centre d’enseignement supérieur de la Marine
n’ont jamais fourni de bilan précis de leurs pertes…                       aérien allié n’ont pas apporté la même contribution à
        Il n’empêche, même en tenant compte de                             la destruction de l’aviation du Raïs. Ainsi, en dépit de
ces incertitudes, la fourchette de 40 à 70% de pertes                      sa réputation, le Bomber Command a déçu, comme le
apparaît difficilement contestable. Dans la mesure                         souligne Brohon, non sans une certaine jubilation29.
où elle n’intègre pas celles dont les Israéliens sont                      Venus de Malte et Chypre, les raids de Canberra
responsables, le seuil minimum est même proche                             et de Valiant n’ont donné que peu de résultats. Les
de 50%. Par ailleurs, l’ordre de bataille égyptien au                      reconnaissances photos dépêchés immédiatement après
8 novembre, tel qu’établi par les reconnaissances                          la première phase de l’offensive, dans la nuit du 31
aériennes alliées permet d’aller jusqu’à 90% des                           octobre au 1er novembre, ne laissent guère de doute :
appareils de combat et 75% de l’ensemble du parc                           « Les avions parqués le long des pistes semblaient intacts,
aérien neutralisés24. Des chiffres qui ne semblent pas                     bien que certains d’entre eux [aient] probablement été
intégrer les nombreux appareils égyptiens réfugiés dans                    endommagés par des éclats »30. Les raids suivants ne
les pays arabes voisins. Dans ce contexte, l’estimation                    feront pas mieux : « très peu d’avions détruits au sol »,
de Pierre Razoux, qui évalue les pertes égyptiennes à                      résumera Brohon. Et les pistes, dont la neutralisation
71% des appareils de combat, semble plus proche de                         constituait l’objectif principal de ces attaques – dans
la vérité25. Au total, c’est bien l’essentiel de l’armée                   le but de clouer l’aviation ennemie au sol – ne seront
de l’Air du Raïs qui a été mis hors de combat « à                          pas longtemps sans être réparées. Les causes de ce
l’occasion de la campagne de bombardement la                               fiasco sont nombreuses, mais il faut en particulier
plus intense depuis la fin de la guerre de Corée »26.                      relever que les appareils du Bomber Command
Cette victoire sans appel a été d’autant plus facile                       n’étaient pas assez nombreux pour que leurs attaques
que les Egyptiens ont fait le choix inattendu de ne                        à haute altitude obtiennent les résultats escomptés31.
pas livrer bataille dans les airs, contrairement à ce qui                  En dépit de deux raids successifs, ils ont ainsi échoué
avait prévalu dans le Sinaï, face aux Israéliens, à                        à détruire les Il-28 repliés au sud, dans les environs de
partir du 29 octobre. Conscients de leur infériorité,                      Louxor, alors que – hors de portée des appareils basés
spécialement en raison de leur faible ressource en                         à Chypre – ces avions constituaient par excellence
pilotes expérimentés, ils ont préféré les préserver et                     un objectif pour les bombardiers britanniques…32.
ménager l’avenir. « Nous allons être en état de guerre                     L’aéronavale française, elle aussi, n’a joué qu’un rôle
avec Israël pendant des années, et nous aurons besoin                      modeste33. Equipée uniquement d’avions à hélice,
de tous les pilotes dont nous pourrons disposer »,                         incapables de rivaliser avec les appareils à réaction
affirma Nasser peu après le cessez-le-feu. « Les avions                    égyptiens, elle a été tenue en réserve durant la première
peuvent être remplacés du jour au lendemain, mais il                       journée34. Compte tenu de la quasi-absence d’opposition
faut des années pour former un pilote »27. La résistance                   aérienne, elle est engagée le lendemain contre la terre et
égyptienne s’est donc limitée à la défense anti-aérienne.                  mène plusieurs raids, au cours desquels elle perd un de
Un choix nécessairement insuffisant pour empêcher la                       ses pilotes - le lieutenant de vaisseau Lancrenon - dans
catastrophe compte tenu de moyens limités en la matière,                   des circonstances tragiques et mystérieuses. Mais, avec
comme du manque d’abris bétonnés pour avions28.                            seulement 36 Corsair en lice, son rôle reste faible. Ce
Pour autant, les différentes composantes du dispositif                     n’est que durant les journées des 5 et 6 novembre, au




Sur la base d’Akrotiri, à Chypre, l’alignement des F-84F des 1ère et 3e escadre de l’armée de l’air ne sembalit guère craindre d’intervention de
l’aviation égyptienne (ECPAD).



Bulletin d’études de la Marine N°46                                      - 74 -
Sea Venoms, Sea Hawks, Wyverns and a single Skyraider can be seen on this photograph of the deck of HMS Eagle, taken shortly before the ship
commenced launching another strike against Egypt (Fleet Air Arm Museum).

moment de l’assaut sur Port-Saïd et Port Fouad, que                        mixte n°1 inscrit pourtant son rapport dans une
son apport se révélera décisif. La lenteur de ses appareils                approche globale, consacrant une annexe à l’action des
se transformera alors en avantage incomparable                             aéronavales britanniques et françaises, et une autre,
au moment de soutenir les troupes au sol. Dans ce                          détaillée, aux mécomptes du Bomber Command…
contexte, « le Corsair, avec son armement combinant                        Or, avec un total de 175 avions égyptiens détruits ou
rockets et bombes, s’est révélé puissamment efficace »,                    endommagés à leur actif, les 47 Venoms britanniques
soulignera le vice-amiral Power à l’issue des opérations35.                affichent un résultat qui, en tant que tel, mérite au
L’historiographie française insiste habituellement sur                     moins autant que les autres composantes du dispositif
le rôle majeur joué par les appareils de l’armée de l’Air                  aérien un traitement spécifique41. Rapporté au nombre
déployés à Chypre, le Groupement mixte n°136. De fait,                     d’appareils engagés, le score est même sans appel au
les hommes du général Brohon ont réalisé un sans-                          regard des performances de l’armée de l’Air française.
faute. Equipés d’un avion à réaction d’attaque au sol, le                  Avec 3,7 appareils ennemis détruits ou endommagés,
F-84 Thunderstreak, ils ont apporté une contribution                       contre 1,1 pour les F-84 F basés à Chypre, leur
importante à l’offensive aérienne alliée. Avec 42 avions                   bilan se passe de commentaires42. Même si celui-ci
ennemis détruits, présumés détruits ou endommagés,                         révèle des incohérences, qui trahissent son caractère
dont 33 MiG, leur bilan est incontestable37. D’autant                      surévalué43, il est difficile de le passer sous silence.
qu’il faut y ajouter les 25 appareils neutralisés à Louxor,
dont 18 Il-28, grâce aux deux raids audacieux menés                                Un constat qui vaut, plus encore, pour les
par les appareils basés en Israël38. Au total, c’est une                   résultats de la Fleet Air Arm. « L’aéronavale a pris une
cinquantaine des appareils les plus modernes des forces                    part importante à la bataille », se contente de noter
aériennes égyptiennes qui ont péri sous les coups de                       Brohon44. Pour souligner immédiatement les limites
l’armée de l’Air française, soit un peu moins du tiers des                 structurelles de la composante française, sans jamais
appareils d’origine soviétique et 20% de ceux à réaction39.                dire un mot des remarquables performances des marins
         Mais la responsabilité essentielle de la victoire                 anglais. Elles ne lui sont pourtant pas inconnues
n’est pas là, contrairement à ce que tendent à faire                       puisqu’il en donne le détail par ailleurs…45. Or, celui-
accroire les rapports officiels français de l’époque40.                    ci établit clairement le rôle majeur de l’aéronavale
Bien que Brohon n’en parle jamais spécifiquement, les                      britannique. A en croire les chiffres reproduits par
chasseurs bombardiers de la R.A.F. venus de Chypre                         Brohon, elle a même une responsabilité écrasante
ont joué un rôle majeur dans l’anéantissement de                           dans la destruction de l’armée de l’Air du Raïs
l’aviation du Raïs. Le commandant du Groupement                            puisqu’elle affiche 116 appareils ennemis détruits, 23


                                                                  - 75 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
probablement détruits et 173 endommagés, soit 312                  Arm effectuèrent à eux seuls plus de sorties que
avions. Rappelons que Brohon évaluait le parc aérien               l’ensemble des appareils de la R.A.F. et de l’armée
égyptien à 531 appareils. La Fleet Air Arm aurait                  de l’Air réunis », souligne Pierre Razoux49. Dans ces
donc neutralisé, à elle seule, pratiquement 60% de                 conditions, la réponse faite par l’amiral Barjot au
l’ensemble, contre 8% pour les appareils français basés            chef d’état-major général des Forces armées s’éclaire
à Chypre et 12,5% si l’on intègre les résultats des raids          d’un nouveau jour. Lors des opérations de Suez, la
sur Louxor effectués par des F-84 F venus d’Israël.                possession d’une aéronavale moderne et puissante
         Il est vrai que la Fleet Air Arm a engagé trois           a été décisive pour acquérir la maîtrise aérienne.
fois plus d’appareils que l’armée de l’Air : 113 contre 36.
Mais l’avantage du nombre ne fait pas tout. Là encore,                      Or, à cette époque, la Royal Navy est aux avant-
proportionnellement, les appareils britanniques ont                postes de la modernité, quand la Marine nationale ne
neutralisé nettement plus d’avions ennemis (2,7 contre             dispose que de matériels obsolètes50. « L’Aéronavale
1,1)46. Une réussite exceptionnelle, qui s’explique aussi          est actuellement la composante la moins à niveau de la
par le nombre d’appareils stationnés sur les bases                 flotte », notait l’attaché naval britannique à Paris, fin
attaquées, nettement supérieur à celui des aérodromes              195551. Soulignant sa dépendance à l’égard des matériels
attaqués par les F-84 F français. Compte tenu du rayon             étrangers, alors que l’assistance militaire américaine
d’action limité des chasseurs bombardiers basés à                  allait désormais se réduisant, il soulignait la pression
Chypre, ces derniers ont reçu la responsabilité des                à laquelle était de ce fait soumis le petit budget de la
objectifs situés à l’est du 32e méridien, soit ceux de la zone     Marine, qui n’avait pourtant que peu d’espoir d’être
du canal, tandis que les appareils des forces aéronavales          augmenté. Il voyait dans cette combinaison de facteurs
alliées intervenaient à l’ouest, essentiellement autour            l’origine du « malaise actuel qui touche non seulement
du Caire et d’Alexandrie (cf. carte)47. Or, les aérodromes         la qualité de l’Aéronavale, mais aussi son importance,
de cette zone accueillaient nettement plus d’appareils             très nettement inférieure aux exigences de l’O.T.A.N. »52.
(348 contre 130, à en croire le rapport Brohon, soit 2,7
fois plus). Si les avions de combat étaient à peu près                      A l’opposé, la Fleet Air Arm bénéficie encore
répartis de manière équilibrée entre les deux zones, avec          de la supériorité acquise durant la Seconde Guerre
un avantage pour celle du canal en ce qui concernait               mondiale. Surtout, elle profite déjà à plein des ruptures
les appareils à réaction, ceux destinés au transport, à            technologiques qui, depuis le début des années
l’entraînement et aux missions de servitude, tous à                cinquante, révolutionnent les porte-avions53. Catapultes
hélice, ne se trouvaient qu’à l’ouest du 32e méridien48.           à vapeur, pont oblique, miroirs d’appontage sont des
         Mais l’on a vu que, pour autant, les Venoms de            inventions largement made in Britain. En permettant
la R.A.F. surclassaient nettement les F-84 F. en ce qui            la mise en œuvre d’appareils bien plus lourds, les
concerne le ratio appareils engagés / avions ennemis               catapultes à vapeur rendent possible l’embarquement
neutralisés... Même en faisant la part des incertitudes            d’avions à réaction. Le pont oblique, en dédoublant leurs
qui demeurent en ce qui concerne le total définitif                capacités de manœuvre, améliore considérablement la
des pertes égyptiennes et, corrélativement, de la                  sécurité des décollages et des appontages, tout comme
responsabilité dans ce bilan des différentes composantes           le système du miroir pour ces derniers. L’ensemble
des forces aériennes alliées, le constat ne se discute pas.        démultiplie la capacité offensive des porte-avions.
Les Britanniques ont, de loin, fait l’essentiel du travail,                 Tout n’est pas idyllique, loin de là. La Royal
comme le résument les schémas en annexe. Et, au-delà,              Navy est sous pression depuis la fin de la Seconde
c’est bien leur aéronavale qui a été leader, une réalité           Guerre mondiale, tant sur le plan budgétaire que
jusqu’à présent méconnue, tant par les acteurs que                 doctrinal. Son aéronavale est spécialement contestée et
par l’historiographie de la crise de Suez. « Je rends              ses ambitions ont été revues sérieusement à la baisse54.
hommage aux porte-avions anglais qui ont à leur                    Les trois porte-avions qui seront engagés à Suez ont vu
actif la neutralisation de l’armée de l’Air égyptienne »,          leur construction suspendue au lendemain de 1945.
déclarera Barjot lors du conseil de la Marine du 30 juillet        Elle n’a été reprise qu’au début des années cinquante,
1957. « Ils ont fait un travail admirable… ». L’honnêteté          à la faveur des exigences de la Première Guerre froide55.
intellectuelle aurait dû conduire l’amiral à l’écrire              A l’inverse, ces bâtiments sont flambants neufs au
noir sur blanc dès son rapport, quatre mois plus tôt.              moment où ils sont engagés contre l’Égypte… Et les
         D’autant que cette réalité ne se limite pas               maladies de jeunesse dont ils souffrent, en particulier
aux pertes infligées à l’aviation égyptienne. « Les                en matière de catapultes56, ne vont pas les empêcher
appareils embarqués appartenant à la Fleet Air                     de réaliser une performance exceptionnelle57.


Bulletin d’études de la Marine N°46                              - 76 -
Une photo aérienne, prise en octobre 1956, à                       chevronné, le vice-amiral Manley L. Power, dont les
Toulon, symbolise la disproportion des forces entre                        états de service sont sans commune mesure avec ceux
les deux marines alliées. Le porte-avions d’escadre                        de son deputy français, le contre-amiral Yves Caron61.
HMS Eagle, au centre, écrase de ses 46 000 t. les                          Comme tous les officiers britanniques de sa génération,
deux porte-avions français, l’Arromanches, en haut,                        Power a en effet été constamment engagé durant la
et le La Fayette, en bas, dont le déplacement à pleine                     Seconde Guerre mondiale, quand Caron est resté bloqué
charge n’est respectivement que de 18 000 t. et 16 000                     avec la Force X à Alexandrie jusqu’à l’été 194362. Même
t.58 En d’autres termes, même à eux deux, ils sont                         si, placé au commandement d’un destroyer, Power a
loin de faire le poids face à l’Eagle ! D’autant que                       participé à l’escorte des convois de Mourmansk (1942),
celui-ci, en témoigne son pont oblique de première                         puis en Mer du Nord (1944), il a servi essentiellement
génération, peut accueillir des avions à réaction,                         sur le théâtre méditerranéen, jouant un rôle actif dans
quand les bâtiments français, hérités de la Seconde                        la planification des grandes opérations combinées entre
Guerre mondiale, ne sont dotés que d’avions à hélice.                      l’automne 1942 et le printemps 194463. A l’automne,
Les Britanniques engagent également deux porte-                            il rejoint le Pacifique, où il gagne son principal titre
avions de ce type, les HMS Ocean et Theseus. Mais ceux-                    de gloire au printemps suivant. Commandant une
ci viennent d’être reconvertis en porte-hélicoptères,                      flottille de destroyers, il coule en effet le dernier
comme le sera d’ailleurs plus tard l’Arromanches, ce qui                   croiseur lourd japonais, le Haguro, le 16 mai 1945,
permettra à la Royal Navy d’être la première à réaliser                    lors de la bataille du détroit de Malaca64. C’est un
un assaut héliporté par mer, le 6 novembre 195659.                         guerrier qui commande les porte-avions britanniques.
Surtout, l’Eagle n’est pas seul. Il est accompagné de                      Le bilan qu’il tirera des opérations n’en prend que plus
deux autres porte-avions modernes, les HMS Albion                          de force. « [Elles] ont prouvé », écrira Power, « que
et Bulwark, dont le déplacement à pleine charge n’est                      l’entraînement des équipages, la qualité des appareils
                                                                                                  et des porte-avions eux-mêmes,
                                                                                                  permettent de réussir tout ce
                                                                                                  que l’on peut attendre d’eux,
                                                                                                  voire davantage, dans un conflit
                                                                                                  limité de ce type »65. Des propos
                                                                                                  qui prennent toute leur valeur
                                                                                                  au regard du commentaire mi-
                                                                                                  ironique, mi-admiratif, qu’en
                                                                                                  fit Mountbatten, alors First Sea
                                                                                                  Lord. « Le vice-amiral Power
                                                                                                  avait toujours été célèbre dans la
                                                                                                  Marine pour minorer la qualité
                                                                                                  du travail accompli par ses
                                                                                                  officiers, et était fréquemment
                                                                                                  accusé d’avoir des exigences
                                                                                                  démesurées. Quand il était mon
                                                                                                  chef d’état-major, je me retrouvais
                                                                                                  régulièrement dans l’obligation
                                                                                                  de reprendre ses rapports sur
Toulon, octobre 1956, préparation de l’opération de Suez. De haut en bas : le croiseur De Grasse, ses officiers car j’avais d’eux
le porte-avions Arromanches, le croiseur Georges Leygue, le porte-avions HMS Eagle, le pétrolier  une bien plus haute opinion
ravitailleur Tide Range, le porte-avions La Fayette (NAVSOURCE U.S.A).
                                                                                                  que celle qu’il exprimait. Je pus
                                                                                                  donc difficilement en croire mes
que de 26 000 t., mais qui sont également capables de yeux », s’amusait Mountbatten, « à la lecture de cette
mettre en œuvre des appareils à réaction. Associant avalanche de compliments. Mais il est vrai », concluait-
trois porte-avions de nouvelle génération et deux il, non sans respect, « que je n’ai jamais entendu dire
anciens, reconvertis en porte-hélicoptères, la Royal qu’aucun groupe porte-avions dans l’histoire ait
Navy affiche à l’occasion de la crise de Suez une terminé une semaine d’opérations ininterrompues, en
supériorité insolente sur son homologue française60. employant tous ses moyens au maximum, avec un taux
D’autant que cet outil puissant est confié à un marin de disponibilité de 99%, et je doute qu’aucune force



                                                             - 77 -            Centre d’enseignement supérieur de la Marine
aérienne ou aéronavale puisse jamais l’égaler… »66.               Evoquant des « terrains aussi rares que dangereusement
         L’exploitation des archives a, depuis, confirmé          saturés », « où les avions étaient alignés comme à la
la justesse de ce jugement67. En revanche, on ne s’est            revue », il soulignera combien ceux-ci étaient, de ce
guère interrogé sur les facteurs qui ont limité la                fait, extrêmement vulnérables aux attaques ennemies71.
performance des appareils de l’armée de l’Air basés à             Après avoir été entravé par le manque d’installations
Chypre, au-delà des éléments objectifs de satisfaction.           opérationnelles à Chypre, c’est la sécurité des appareils
Idéalement placée à proximité du théâtre d’opérations,            français qui a été rendue précaire par cet état de fait.
cette île constituait une base de départ rêvée pour les                    D’autres facteurs ont gêné le déploiement
raids alliés... Avait encore besoin de porte-avions ?             des forces alliées sur l’île, en particulier l’existence
         Pourtant, au moment où la crise éclate, Chypre           d’un fort mouvement nationaliste, en lutte contre
ne peut rendre tous les services escomptés68. Jusqu’au            l’occupation anglaise72. Si ses actions ne semblent pas
milieu des années cinquante, l’essentiel des bases                avoir constitué un obstacle majeur à l’installation et
britanniques sur le théâtre est concentré en Égypte,              la mise en œuvre des appareils de l’armée de l’Air,
spécialement dans la zone du canal. Leur évacuation               cette guérilla fait peser un vrai climat d’insécurité. Le
complète a été décidée en juin 1954, pour être effective          commandant du bâtiment de ligne Jean Bart sera ainsi
deux ans plus tard. Mais si les autorités britanniques ont        grièvement blessé lors d’un attentat à la grenade. Plus
scrupuleusement respecté ce calendrier, celui des travaux         généralement, c’est l’ensemble du dispositif allié dans la
nécessaires pour moderniser et développer les bases de            région qui, à des degrés divers, a été sous la pression des
Chypre a pris du retard. C’est d’ailleurs sans doute l’un         nationalismes locaux durant la crise73. Au Yémen, des
                                                                  troubles ont immobilisé les forces destinées à prendre
                                                                  les Egyptiens à revers, dans le cadre de l’opération
                                                                  Toréador74. En Jordanie, les autorités du pays ont refusé
                                                                  aux Britanniques le droit d’engager contre l’Égypte la
                                                                  brigade blindée qu’ils y stationnaient. Même constat
                                                                  en Libye pour la division blindée qui s’y trouvait…75.
                                                                  A Bizerte, enfin, une grève générale a paralysé une
                                                                  bonne partie du port, interdisant en particulier
                                                                  aux navires français de ravitailler en vivres frais76.
                                                                           Le système des bases en pays étranger,
                                                                  qu’elles soient aériennes ou navales, permanentes ou
                                                                  temporaires, a manifesté ses limites. C’est dans ce
                                                                  contexte que s’inscrit le choix britannique de déployer
                                                                  un important dispositif naval, dont le groupe porte-
  Modernité des porte-avions britanniques. De haut en bas :
  HMS Albion, HMS Bulwark, HMS Eagle.                             avions constitue la pièce maîtresse. « Sans celui-
                                                                  ci, l’opération d’Égypte n’aurait pas été possible.
                                                                  Selon la formule choc de Barjot, « ces porte-avions,
des éléments qui va pousser Nasser a déclencher la crise
                                                                  c’était Chypre sans le nationalisme » ! Une formule
fin juillet. De fait, il faudra deux mois avant que les bases
                                                                  manifestement à la mode au lendemain de Suez,
aériennes de Chypre soient opérationnelles. Ce n’est
                                                                  puisqu’on la retrouve sous la plume de l’amiral Nomy,
pas avant la mi-septembre que l’armée de l’Air pourra
                                                                  qui replace cet épisode dans le cadre d’une réflexion
s’installer sur celles d’Akrotiri, pour ses chasseurs
                                                                  stratégique d’ensemble. « On a beaucoup parlé de la
bombardiers, et Tymbou, pour ses avions de transport.
                                                                  stratégie périphérique qui impose, par définition, la
Et il faudra encore une dizaine de jours avant que ces
                                                                  construction d’un réseau de bases aériennes cernant
deux bases ne soient effectivement opérationnelles…69.
                                                                  complètement le bloc soviétique. Mais sommes-
         Entre temps, l’armée de l’Air aura du revoir
                                                                  nous assurés de pouvoir disposer sans restriction
drastiquement ses ambitions à la baisse. Faute
                                                                  de telles coûteuses installations », s’interroge le
de place, elle aura divisé par quatre le nombre de
                                                                  chef d’état-major ? (...). « Même à l’occasion d’une
chasseurs bombardiers envoyés sur place, qui passera
                                                                  opération secondaire, comme celle d’Égypte, nous
de 150 à 3670 ! Par ailleurs, cette insuffisance des
                                                                  avons bien senti cette gêne, et les Anglais ont dû
infrastructures chypriotes provoquera, durant les
                                                                  renoncer à se servir de leurs plates-formes situées
opérations, l’encombrement chronique des terrains.
                                                                  en Libye. C’est bien pourquoi la formule des
Une situation qui, selon les termes mêmes du
                                                                  porte-avions - ces «Chypre sans le nationalisme» -
rapport Brohon, aurait pu se révéler catastrophique.


Bulletin d’études de la Marine N°46                             - 78 -
s’avère non seulement valable, mais indispensable »77.           travailler près du sol à pleine puissance pendant 5
                                                                 minutes »82. Le temps leur est donc compté au-dessus
        Comme le soulignera plus tard Barjot,
                                                                 de l’Égypte, parce qu’ils sont à la limite de leur rayon
les difficultés de transit jusqu’à Chypre des F-84
                                                                 d’action. Celui-ci n’est d’ailleurs obtenu que grâce à
confortent cette analyse. Le trajet sans escale depuis
                                                                 l’ajout de réservoirs supplémentaires, livrés par les
la France n’était pas possible et « on découvrit qu’il
                                                                 Américains83. Bien que le commandant du Groupement
n’existait pas à Malte un aérodrome de longueur de
                                                                 mixte n°1 ne s’y appesantisse guère, le rayon d’action
piste suffisante pour ce type d’avion. Le seul possible
                                                                 limitée de ses chasseurs bombardiers a donc limité leur
se révéla être Brindisi et nos F-84 durent transiter
                                                                 emploi. On l’a dit, la répartition des zones d’intervention
par l’Italie. Le gouvernement italien voulut bien nous
                                                                 avec l’aéronavale s’est faite sur ce critère, les appareils
accorder l’autorisation, mais ce fait souligne la valeur
                                                                 basés à Chypre n’ayant pas l’allonge suffisante pour aller
du porte-avions qui emporte avec lui son aérodrome,
                                                                 frapper à l’ouest du 32e méridien. Et même, le fameux
échappant ainsi à toute contingence politique »78. Or,
                                                                 raid sur Louxor, en dépit de son succès, est placé sous
cet avantage, pour être essentiel, n’est pas unique. Il va
                                                                 le signe de cette contrainte, les F-84 F basés en Israël
de pair avec des atouts spécifiquement opérationnels…
                                                                 intervenant là à la limite de leur rayon d’action84.
                                                                          Ces contraintes opérationnelles constituent sans
         Au fur et à mesure du développement des                 doute la seconde explication au jugement des amiraux
opérations, la distance entre Chypre et la ligne de              Barjot et Nomy, en particulier au regard des hypothèses
front devait en effet s’accroître. Rappelons qu’il fut           de cavalier seul français. L’affaire reste aujourd’hui
initialement question d’aller jusqu’au Caire livrer la           encore peu connue mais, à plusieurs reprises, les
« seconde bataille des Pyramides ». Par la suite, quand en       autorités parisiennes ont effectivement envisagé de se
septembre, le plan Mousquetaire fit place à Mousquetaire         passer des Anglais, au moins temporairement. Après un
révisé, l’objectif de la vallée du Nil céda la place à celui     début en fanfare, fin juillet / début août, la coopération
du canal. Mais la dynamique Nord / Sud demeura :                 entre les deux pays marque le pas. Progressivement, les
les forces aériennes devaient être capables de soutenir          autorités françaises redoutent, de manière croissante,
l’avance des troupes jusqu’à la Mer Rouge. A chaque fois,        que leurs homologues britanniques ne renoncent
le transit time des appareils basés à Chypre augmentait,         à une véritable action militaire. Cette peur d’un
tandis que se réduisait leur temps d’intervention, une           « lâchage » crée une dynamique. C’est la crainte d’un
problématique à laquelle étaient naturellement moins             cavalier seul de Londres qui, mécaniquement, va
sensibles les appareils de la Fleet Air Arm. Bien que            conduire Paris à l’envisager pour son propre compte.
initialement positionnés très au large, à 100 miles
nautiques au nord-est des côtes égyptiennes (environ                     A partir du début septembre, les autorités
180 km), les porte-avions purent se rapprocher et le             françaises commencent à explorer l’hypothèse d’une
rayon d’action de leurs appareils augmenter d’autant.            action offensive conjointe avec les forces israéliennes,
Ainsi à la fin des opérations, le Bulwark se rapprocha           alors que les offres de service faites par Tel-Aviv, dès le
de Port Saïd de manière à permettre à ses appareils              début de la crise, avaient été initialement écartées85. Le
de mener des actions offensives jusqu’en Mer Rouge.              vice-amiral Barjot joue un rôle clé dans cette entreprise.
Ses appareils purent ainsi incendier, et probablement                    A la fin du mois, le scénario d’un cavalier
couler, trois vedettes égyptiennes à proximité de la base        seul avec l’Etat hébreux est clairement envisagée, qui
navale de Ras Adabyia79. Comme le résumera Barjot,               débouche sur la mise au point du plan I, comme Israël,
« Chypre n’était pas une base suffisamment « avancée »           ou plan 750. Dans cette hypothèse, l’utilisation des
pour qu’on puisse se passer de porte-avions »…80.                bases aériennes de Chypre comme le soutien de la Fleet
         Un état de fait qui sera, en creux, admis par           Air Arm deviennent extrêmement problématiques,
Brohon lui-même, lorsqu’il traitera de la question de            pour ne pas dire impossibles. Or, compte tenu de
l’appui feu. « L’aviation embarquée, disposant d’une             ses limites structurelles, l’Aéronavale ne peut se
endurance suffisante, par suite de la proximité des              substituer à son homologue britannique, ni pallier la
porte-avions, a assuré les missions d’alerte en vol et           neutralisation du potentiel de l’armée de l’Air qui vient
d’intervention sur alerte, c’est-à-dire les véritables           d’installer l’ensemble de son dispositif à Chypre. Une
missions d’appui direct »81. Les limites que cette               opération très lourde, qui interdit un transfert rapide
situation révèle sont clairement exposées plus haut              en Israël dans le cadre de délais très contraints, alors
dans le rapport, quand Brohon évoque « les chasseurs             même que les unités qui sont déjà déployées en Israël
bombardiers dont l’autonomie leur permettait de                  ne sont pas suffisamment importantes pour compenser,


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sans parler des limites de leur rayon d’action. débarquement cette fois87. Grâce à une date de mise en
        Cette hypothèse israélienne, qui a suscité de route anticipée, et voulue comme telle par Barjot, bien
violents débats dans les cercles dirigeants français, qu’en contradiction avec les consignes britanniques,
cesse d’être d’actualité à la mi-octobre, quand les les convois français arrivent sur zone avec vingt-quatre
Britanniques reviennent dans le jeu. La perspective heures à l’avance. A l’heure où les autorités françaises
de voir la France déclencher une opération militaire cherchent par tous les moyens à accélérer la manœuvre,
contre l’Égypte avec l’État hébreux constitue d’ailleurs la tentation est grande de passer à l’action sans la Navy.
l’une des raisons essentielles de leur ralliement à une Mais, comme l’écrira plus tard le commandant en
opération tripartite. Ses principes sont finalisés lors de chef français, « pour débarquer par mer le 5, il fallait
la fameuse conférence de Sèvres, les 22-23 octobre. Pour désarticuler le commandement franco-britannique,
autant, l’hypothèse d’un cavalier seul français redevient c’est-à-dire rompre le leadership britannique, au total
d’actualité dans les premiers jours de novembre. Une « casser Mousquetaire »88. Dilemme cornélien s’il en
fois les opérations déclenchées, la volonté d’agir au est, que Barjot partage avec le commandant de la Force
plus vite des Français bute en effet sur la rigidité du d’intervention navale. « Nous avons parlé longuement
calendrier opérationnel, paravent rêvé aux réticences de cette éventualité avec l’amiral Lancelot dans la soirée
à débarquer d’une bonne partie des Britanniques. du 3 novembre », soulignera-t-il dans son rapport. « Ce
Dans ce contexte, le principe d’une action sans eux, fut pour nous une crise de conscience, car nous nous
mais avec les Israéliens, est d’autant plus facilement rendions bien compte qu’il fallait gagner du temps ».
envisagé que les Français le mettent déjà en œuvre,
via le soutien clandestin que leurs forces apportent                         Pourtant, les deux hommes choisissent
à l’offensive de l’Etat hébreux dans le Sinaï. Bref, d’attendre les Britanniques. Parce que, comme le
attaquer sans les Britanniques ne serait qu’une étape souligne Lancelot, un cavalier seul français consacrerait
de plus sur un chemin où Paris s’est déjà engagé… « la rupture de l’alliance opérationnelle au moment où
        Le 2 novembre, au soir, le ministre de la Défense, nous touchons au but », un choix aux conséquences
Bourgès-Maunoury, met à l’ordre du jour « une politiques majeures qui va à l’encontre de la ligne suivie
opération aéroportée en coopération ou en contact par le gouvernement, non sans débats, depuis juillet.
avec les Israéliens » et demande à Barjot d’étudier cette Parce que Beaufre, au moins, ne cache pas ses réticences89.
option, ce que celui-ci va faire sans tarder86. Le lendemain, Enfin, parce que la réalité du rapport de forces ne
le chef d’état-major des forces armées israéliennes, le le permet pas, en particulier sur le plan aéronaval.
général Moshe Dayan donne son accord. Dans la nuit                           Ce facteur n’est pas évoqué explicitement lors
du 3 au 4 novembre, un nouveau message est adressé de ces journées cruciales de novembre, en l’état actuel
personnellement à Barjot, lui enjoignant de procéder de nos connaissances du moins, et celles-ci sont loin
à une opération aéroportée « dans la région voisine d’être définitives... Mais, avec le recul, l’importance
des têtes de pont israéliennes, sur la rive asiatique du du facteur aéronaval ne fera aucun doute aux yeux
canal, par exemple el-Kantara
ou Suez ». Mais, ajoute le
télégramme, cette opération
ne peut être lancée « que si elle
n’entraîne pas de difficultés
majeures aux Britanniques ».
Tant le chef d’état-major des
Forces armées, le général Ély,
que le patron de la composante
terrestre, le général Beaufre,
refusent en effet de se passer
des      Britanniques.        Une
opposition qui va finalement
avoir     raison     de      cette
perspective de cavalier seul.
        Parallèlement,         une
autre possibilité se matérialise       Le Clemenceau en essai, 1960 (Service historique de la Défense / Département Marine, fond privé
                                       Henri Nomy, 143 GG II).
néanmoins, en matière de


Bulletin d’études de la Marine N°46                               - 80 -
des principales autorités de la Marine de l’époque. A qui lui confère une dimension politique singulière.
l’heure du bilan quand il faudra comprendre pourquoi               Cette leçon a pourtant été largement ignorée
la France n’a pu reprendre son autonomie au moment jusqu’à présent, le souvenir de Suez demeurant en
où l’alliance britannique révélait toutes ses limites, France, particulièrement dans les armées, celui d’un
l’absence d’une aéronavale moderne apparaîtra comme succès militaire combiné à une humiliation politique
un élément décisif. « Malheureusement, regrettera qui, après le drame indochinois, nourrit le ressentiment
Barjot en juillet 1957, il n’y a pas encore de Clemenceau auquel la guerre d’Algérie donnera toute sa force93.
et nous n’avons que des porte-avions avec avions à Décentrée, inscrite dans un cadre interallié, et envisagée
hélice. Par conséquent, la question de l’intervention à l’échelle de l’ensemble des forces aériennes, la question
française autonome qui, sur le plan national, est le de l’aéronavale bouscule cette vision des choses.
gage de notre indépendance, est liée à la possession La performance nationale en la matière, ses limites
d’un porte-avions armé d’avions à réaction »90. structurelles, invitent à une réévaluation à la baisse
        Des propos d’autant plus révélateurs qu’ils ne du succès militaire de la France et à la hausse de ses
sont pas tenus publiquement mais, au départ, dans responsabilités dans le dénouement de la crise. Celui-ci
le secret d’un entretien avec la plus haute autorité est ainsi loin d’être seulement imputable aux autres, qu’ils
militaire française, qui ne manque pas d’éléments pour soient Britanniques, Américains, Russes ou Égyptiens…
apprécier la pertinence du propos. Un double constat En ce domaine comme en d’autres, Suez est un échec
que renforce la présence de cette analyse, pratiquement qui se nourrit au moins autant des carences françaises.
mot pour mot, dans le rapport remis au ministre de la
Défense en mars 1957. « On a souffert, du côté français, Notes
de l’absence d’un porte-avions équipé d’avions à 1 Compte-rendu du Conseil supérieur de la Marine, 30 juillet
réaction », y écrivait Barjot. « Le Clemenceau, abandonné 1957, Service historique de la Défense (S.H.D.), Département de
                                                          la Marine (D.M.), III BB8 CSM 9. Les recherches menées dans les
en 1951, nous a manqué. Il nous aurait permis, en archives du général Ély, en particulier dans son journal, n’ont pas
1956, de mener une opération «indépendante» »91. permis, pour l’instant, de recouper les dires de l’amiral (S.H.D.,
                                                                    Département de l’Innovation Technologique et des Entrées par
                                                                    voie Extraordinaire (D.I.T.E.X.), 1 K 233). On peut néanmoins
                         * * *                                      les recevoir comme authentiques compte tenu de la nature de
                                                                    cette réunion, comme des personnes en cause : il aurait été
          Méconnue, l’histoire des forces aéronavales à             pour le moins dangereux pour Barjot d’affabuler, en particulier
                                                                    au regard de ce qu’il espérait pour la suite de sa carrière…
Suez est pourtant riche d’enseignements. Telle Janus,               2
                                                                      Le général d’armée Paul Ély était, depuis mars 1956, chef d’état-
elle présente un double visage : celui de la modernité,             major général et inspecteur général des Forces armées, à ce titre « plus
de la puissance et de l’efficacité de la Fleet Air Arm, qui         haute autorité militaire nationale ». L’amiral Henry Nomy avait été
tient le premier rôle dans l’anéantissement de l’aviation           nommé en juin 1951 aux fonctions de chef d’état-major général de
                                                                    la Marine et vice-président de son conseil supérieur. Philippe Vial,
égyptienne. Multipliant les innovations techniques, elle            « Le groupe et le système : les chefs militaires français et la crise de
est sans doute alors à l’apogée de ses capacités, quelles que       Suez », in Martin Alexander, Robert Frank, Georges-Henri Soutou
soient ses difficultés par ailleurs. A l’inverse, l’Aéronavale      et Philippe Vial dir., Les Occidentaux et la crise de Suez : une relecture
                                                                    politico-militaire, actes du colloque organisé à Paris (Ecole militaire)
offre le visage de l’obsolescence et de la faiblesse : en dépit     par le Service historique de la Défense, en collaboration avec le
de la valeur de ses hommes, de leur professionnalisme,              Department of International Politics, Aberystwyth, University of
ils n’ont pas encore les matériels nécessaires pour jouer           Wales, et l’unité mixte de recherche 8138 I.R.I.C.E. (universités de
dans la même catégorie que leurs camarades de la Navy.              Paris I Panthéon Sorbonne, Paris IV Sorbonne et C.N.R.S.), 16-18
                                                                    novembre 2006. A paraître en 2010 aux Publications de la Sorbonne.
La France paie au prix fort cette carence : au moment               3
                                                                       « Vice-admiral Barjot […] was one of the first to realize the
crucial, le gouvernement est privé d’une pièce maîtresse,           growing importance of aviation in the post-war Navy and to use
ce qui bride fortement son autonomie stratégique.                   it to [his] own advantage. He secured command of the Carrier
                                                                    group in 1948, and immediately appointed himself chief exponent
          La question de l’aéronavale n’est certes pas la           of naval aviation in the popular and technical French press ».
seule raison de l’échec français lors de cette crise. D’autres      Captain K. L. Mackintosh, Annual Report on the French Navy,
lacunes capacitaires sont patentes, que ce soit en matière          1951, February 1952, p. 32, « 86) Prominent Naval Aviators »,
                                                                    National Archives (Kew, United Kingdom), FO/371/ 101 767.
de systèmes d’information et de commandement ou                     4
                                                                      Outre le secrétaire d’État à la Marine, le chef d’état-major général
de soutien logistique92. Et l’on ne saurait dissocier               et l’inspecteur général sont membres de droit ; généralement, à
longtemps l’analyse des facteurs militaires et politiques,          l’époque, les préfets maritimes de Brest et Toulon, le commandant
on l’a vu. Mais, dans cette perspective, il est certain             de l’Escadre et le commandant en chef Méditerranée sont membres
                                                                    titulaires, soit un total de six officiers généraux, assistés d’un
que la faiblesse de l’Aéronavale a pesé d’un poids                  nombre variable d’observateurs (3, ce jour-là) et d’experts (4, id.).
lourd, spécifique et méconnu. La valeur militaire du                5
                                                                         Vial,    « Le     groupe     et   le    système… »,       op.     cit.
                                                                    6
porte-avions moderne apparaît ici en pleine lumière,                  Ce concept a récemment été remis en valeur par la publication




                                                           - 81 -                Centre d’enseignement supérieur de la Marine
10
simultanée de deux ouvrages : Anthony Rowley, Fabrice d’Almeida,                Les chiffres retenus ici pour les forces aériennes égyptiennes sont
Et si on refaisait l’histoire ?, Paris, Odile Jacob, 2009, 222 p. ; et,      ceux de Razoux, op. cit., 1ère partie : « Les préparatifs », 1376 (mars
surtout, Eric B. Henriet, L’uchronie, Klincksieck, 262 p., déjà              2001), p. 25, qui présente le bilan d’ensemble le plus convaincant,
auteur de l’ouvrage de référence sur la question : L’histoire                parce que le plus détaillé. Ainsi, Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 187,
revisitée : Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes, Paris,            s’en tiennent aux seuls avions à réaction. Brohon, op. cit., Annexe
Les Belles Lettres, 1ère éd., 2000, 2e éd. rev. et augm., 2004, 452 p.       IV/1 – « Ordre de bataille égyptien le 31 octobre 1956 », intègre
7
  L’aspirant Mathieu Le Hunsec, assistant de recherche à la division         l’ensemble des appareils, mais ne distingue pas entre MiG-15 et MiG-
études du D.M./S.H.D., ainsi que Charlotte Fain et Thomas Bertrand,          17. Et, à l’inverse de Razoux, aucun ne distingue pour chaque type
étudiants en licence et en mastère d’histoire aux universités de             d’avion entre les appareils opérationnels et ceux qui ne le sont pas.
                                                                             11
Versailles Saint-Quentin et Paris I Panthéon-Sorbonne, tous                     Les estimations du nombre de MiG concordent à peu de choses près
deux stagiaires à la division études du D.M./S.H.D., ont participé           entre Razoux (109, dont 6 MiG-17) et Brohon (110). A l’inverse, Cull,
au recueil et à l’exploitation de la documentation nécessaire                Nicolle, Aloni en recensent 119, tous identifiés comme des MiG-15.
                                                                             12
à la réalisation de cette étude : qu’ils en soient ici remerciés.               A très peu de choses près, il y a consensus en ce qui concerne le nombre
8
   La meilleure synthèse d’ensemble en langue française est                  d’Il-28 : 47 pour Brohon, 48 pour Cull, Nicolle, Aloni, et 49 pour Razoux.
                                                                             13
constituée des quatre articles de Pierre Razoux, « Suez ou la                    Contrairement à ce qui prévalait pour les appareils d’origine
tentation du tout aérien », Le fana de l’aviation, 1ère partie :             soviétique, il y a là une forte divergence entre les différentes sources :
« Les préparatifs », 1376 (mars 2001), p. 14-26 ; 2e partie :                Brohon recense 30 Meteor, contre 14 pour Cull, Nicolle, Aloni et 63
« Kadesh », 1377 (avril 2001), p. 60-73 ; 3e partie : « L’opération          pour Razoux. Même différence en ce qui concerne les Vampire :
Mousquetaire », 1378 (mai 2001), p. 64-75 ; 4e partie :                      Brohon en identifie 69, contre 44 pour Cull, Nicolle, Aloni et 61 pour
« L’opération Mousquetaire (suite) », 1379 (juin 2001), p. 62-74.            Razoux. Au total, les appareils à réaction de fabrication britannique
          Bénéficiant des ressources documentaires inédites de               sont 109 pour Brohon, 49 pour Cull, Nicolle, Aloni et 124 pour Razoux.
l’Air Historical Branch (Ministry of Defence, U.K.), en particulier                      Une différence qui provient, pour une part, du
en matière iconographique, les articles de Pierre Razoux sont                fait que les chiffres des auteurs britanniques sont ceux des
largement nourris de l’ouvrage de référence en langue anglaise,              reconnaissances aériennes effectuées le 31 octobre. Ceux que
publié quelques années auparavant (Brian Cull, David Nicolle,                l’on peut déduire du recensement par unité, réalisé par l’attaché
Shlomo Aloni, Wings over Suez: the First Authoritative Account               de l’Air britannique au Caire fin 1955, correspondent davantage
of the Anglo-French Involvement in the Sinai and Suez Wars of                à ceux issus des sources françaises : 24 Meteor opérationnels
1956, London, Grub Street, 1996, 352 p. ; on relèvera néanmoins,             et 7 en réserve, soit un total de 31 ; 52 Vampire opérationnels
qu’en dépit de son exhaustivité, cet ouvrage ne dispose que d’un             et 14 en réserve, soit un total de 66. L’ensemble se monte
appareil scientifique très insuffisant). Ayant bénéficié du soutien          alors à 109 appareils (Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 84).
de ses auteurs, en particulier sur le plan documentaire, l’auteur                        Au final, il y a concordance générale en ce qui concerne le
a croisé leur apport avec une exploitation systématique de la                nombre de Vampire : 69 pour Brohon, 66 pour Cull, Nicolle, Aloni
bibliographie existant en langue française à l’époque, enrichie de           et 61 pour Razoux. Par contre, elle n’est que partielle pour celui des
quelques interviews inédites d’anciens acteurs de la crise (entretien        Meteor : 30 pour Brohon, 31 pour Cull, Nicolle, Aloni et 63 pour
de l’auteur avec Pierre Razoux, mai 2009). Une combinaison                   Razoux. Au total, le nombre d’appareils à réaction de fabrication
qui explique que, malgré l’absence d’appareil scientifique,                  britannique est cette fois de 109 pour Brohon, 109 pour Cull,
ce travail continue aujourd’hui de faire référence en France.                Nicolle, Aloni et 124 pour Razoux. Le différentiel n’est alors plus
9
   La source essentielle, côté français, pour l’ensemble des                 que de quinze avions.
                                                                             14
opérations aériennes, est constituée par le rapport du chef du                   Brohon donne 9 Fury, 16 Spitfire et 5 Lancaster, des chiffres
corps expéditionnaire de l’armée de l’Air : Rapport du général de            pratiquement identiques à ceux de Razoux, qui recense seulement
brigade aérienne Brohon sur la création, l’installation et l’activité        un Lancaster de plus. Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 84 évoquent
du Groupement mixte n°1 à Chypre, n°281/GM1/OPS/TOUS, 27                     les Fury et les Lancaster (donnés comme en dépôt), mais pas les
novembre 1956, S.H.D./D.M., fond Barjot, 101 GG II 14 (également             Spitfire.
                                                                             15
disponible dans les archives du Département de l’armée de l’Air                 Brohon recense 69 avions de transport, contre 65 pour Razoux ;
sous la cote C 2317). Il l’emporte en effet nettement sur le rapport         Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 84, n’en admettent que 34, mais
du commandant du Groupe des porte-avions, uniquement centré                  n’évoquent pas les appareils basés sur l’aérodrome du Caire
sur son domaine : contre-amiral Yves Caron, Rapport d’opérations,            International, ni les Il-14 d’Almaza, dont la livraison a du intervenir
17 novembre 1956, qui constitue la pièce maîtresse d’un mémoire              courant 1956.
                                                                             16
intitulé « Forces françaises d’Orient – Groupe des porte-avions »               Razoux estime que 175 appareils sur 313 sont opérationnels. Cull,
comportant quatre annexes et précédé des observations de l’amiral            Nicolle, Aloni, op. cit., p. 187-188, sont même plus sévères : selon
Barjot (S.H.D./D.M., fond Barjot, 101 GG II 14). A la différence du          eux, moins de la moitié des appareils à réaction sont dans ce cas.
précédent, le rapport Brohon s’inscrit dans une perspective qui se           Ils s’appuient sur l’analyse détaillée du lieutenant-colonel Vallet,
veut globale : il traite ainsi succinctement du rôle de la Fleet Air Arm     commandant des appareils de reconnaissance français (RF-84F
comme de l’Aéronavale et consacre une annexe détaillée à l’action            Thunderflash), basés à Chypre.
                                                                             17
du Bomber Command. Mais, rédigé à chaud, ce document n’est pas                  Paul Ély (général, c.r.), Mémoires, « Suez… le 13 mai », Paris, Plon,
sans limites : le rôle pourtant essentiel des Venoms de la R.A.F.,           1969, p. 81.
                                                                             18
basés à Chypre, est ainsi curieusement oublié. Ses informations                  Présentation détaillée en annexe tirée de Brohon, op. cit., IV/5
demandent donc impérativement à être recoupées par les sources               – « Résultats de l’offensive aérienne contre l’Égypte ». Les chiffres
britanniques synthétisées par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., même si        varient selon que l’on s’en tient aux appareils dont la destruction
l’on ne peut que vivement regretter l’absence de référence précise           a été homologuée par photographie aérienne ou que l’on considère
aux archives utilisées. A l’inverse, le croisement avec les sources          les résultats revendiqués par les pilotes, qui distinguent entre les
françaises permet de confirmer le sérieux de la démarche de ces trois        appareils détruits et ceux endommagés. Les premières données sont
auteurs. Au total, il est néanmoins difficile d’arriver à des chiffres       apparemment plus fiables, mais cette règle ne saurait être considérée
qui se recoupent entièrement, tant en ce qui concerne l’évaluation           comme absolue. Ainsi, les vieux bombardiers Lancaster ne sont pas
du potentiel ennemi à la veille des opérations, que celle des pertes         pris en compte dans le premier recensement, alors qu’une photo de
qui lui furent infligées par chacune des composantes des forces              reconnaissance aérienne reproduite par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit.,
aériennes alliées (Fleet Air Arm, R.A.F., Aéronavale, armée de l’Air).       p. 223 atteste clairement leur destruction. En d’autres termes, le




Bulletin d’études de la Marine N°46                                        - 82 -
30
premier recensement représente un strict minimum et les chiffres                 Razoux, op. cit., 3e partie : « L’opération Mousquetaire », 1378
fournis par Brohon demandent à être recoupés. Malheureusement,                (mai 2001), p. 69. Cf. aussi, ib., p. 73.
                                                                              31
ceux fournis par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 344-345, ne sont pas         Analyse détaillée chez Brohon, ib. A compléter par Cull, Nicolle,
suffisamment détaillés pour permettre d’établir des comparaisons              Aloni, op. cit., en particulier p. 185-197.
                                                                              32
valables.                                                                        Un seul bombardier a été détruit et trois endommagés, sur un
19
   Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 343.                                    total d’une vingtaine. Razoux, op. cit., p. 73.
20                                                                            33
    Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 128, offrent une illustration             A la différence de celle de l’armée de l’Air (cf. infra), l’action de
saisissante de la reproduction d’un Vampire factice détruit par les           l’Aéronavale à Suez n’a pas spécifiquement retenu l’attention des
bombardements sur la base d’El-Arish.                                         historiens, si l’on excepte les développements qui lui sont consacrés
21
   « La grande majorité des appareils identifiés comme détruits par           dans des études plus générales : Philippe Vial, « Á l’épreuve des faits.
les reconnaissances photographiques aériennes l’était réellement ».           La participation de la Marine à la crise de Suez », in Maurice Vaïsse
Ib., p. 343.                                                                  e.a. dir., La France et l’opération de Suez de 1956, Paris, A.D.D.I.M.,
22
   Brohon, op. cit. Un constat de même type peut être fait à l’échelle        1997, p. 188, p. 192-193 et, surtout, Philippe Masson, La crise de Suez
de l’ensemble des appareils égyptiens détruits, à partir des chiffres         (novembre 1956 - avril 1957), Marine nationale, Etat-Major général,
fournis par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 344-345.                       Service historique, 1966, 272 p.
23
   Après étude des photographies effectuées par les reconnaissances                      On se tournera donc, en premier lieu, vers la série d’articles
aériennes, les autorités britanniques ont sensiblement revu à                 publiée par Claude Morin, « 1956 : l’Aéronautique navale à Suez »,
la baisse les chiffres des pertes infligées aux forces aériennes              Le fanatique de l’aviation, 251, octobre 1990, p.6-14 ; 252, novembre
égyptiennes. Alors que le total des avions détruits était initialement        1990, p.34-41 ; 253, novembre 1990, p.32-39. Dépourvus d’appareil
de 229 de tout type, le chiffre a été divisé par plus de deux (105),          scientifique, bien qu’établis à partir de nombreuses interviews
mais « sans que les appareils d’entraînement aient été a priori pris          et d’archives privées, ces articles offrent jusqu’à maintenant le
en compte » (ib.). Par ailleurs, il n’est plus question des avions            récit le plus détaillé sur le sujet, servi par une riche iconographie.
présumés détruits et de ceux qui n’ont été qu’endommagés, sans                Un constat qui, mutatis mutandis, vaut pour les monographies
que l’on sache si cette omission est le fait des responsables de              consacrées aux porte-avions engagés durant la crise ou aux
l’époque ou de Cull, Nicoll et Aloni. Dans le même ordre d’idée,              appareils qu’ils embarquaient : René Bail et Jean Moulin, Le porte-
ces auteurs distinguent seulement les MiG-15 du reste des autres              avions Arromanches, ex-Colossus : 1942-1978 (Vie des navires),
avions lorsqu’ils présentent les évaluations britanniques initiales           Paris, Charles-Lavauzelle, 1983, p. 63 ; Jean Moulin, Les porte-avions
; il est donc impossible de faire une comparaison terme à terme               Dixmude et Arromanches, Nantes, Marines Éditions, 1998, p. 178-
avec les données du rapport Brohon, d’autant que les résultats qu’il          187 ; Jean Moulin, Les porte-avions La Fayette & Bois-Belleau, Nantes,
apporte n’ont, eux, jamais été réappréciés… On le constate, il serait         Marines Éditions, 2000, p. 67-74 ; René Bail, La légende des Corsair,
indispensable de refaire un travail de fond sur les sources primaires,        Ed. Larivière, coll. « Docavia », 2005, p. 150-185. Pour une vision
tant françaises que britanniques, sans parler des égyptiennes,                élargie, on se reportera à Jean Moulin, L’Aéronavale française : les
pour pouvoir approcher plus précisément la réalité effective des              avions embarqués, Marines Éditions, 2006, 93 p., et surtout à Roger
dommages infligés aux forces aériennes du Caire.                              Verken (vice-amiral, c.r.), Histoire succincte de l’aéronautique navale,
24
   Brohon, op. cit., « Annexe IV/5 – Résultat de l’offensive aérienne         1910-1998, Ardhan (Association pour la recherche de documentation
contre l’Égypte ».                                                            sur l’histoire de l’aéronautique navale), 2e éd. rev. et augm, 1998, 207
25
    Un total qui correspond pratiquement à l’hypothèse haute du               p. Un travail qui permet de rappeler l’importance des témoignages
rapport Brohon. A l’inverse, le bilan général (85%) est nettement             apportés par les anciens de l’Aéronavale, dont on trouvera plusieurs
supérieur à celui que l’on peut déduire de ce rapport, comme                  exemples chez Vaïsse, op. cit., p. 205-214. (amiraux Marcel Duval,
d’ailleurs à celui tiré de l’évaluation de l’ordre de bataille égyptien au    René Lasserre et Guirec Doniol - dont le texte est reproduit dans
8 novembre… Or, en dépit de son caractère détaillé, le bilan présenté         cette publication -, mais aussi dans les archives orales conservées par
par Pierre Razoux ne donne pas l’origine de ses informations, ce qui          le Département de la Marine du Service historique de la Défense -
interdit d’aller jusqu’au bout de la comparaison avec celles fournies         amiral Caron, en particulier).
par Brohon. Razoux, op. cit., 4e partie : « L’opération Mousquetaire          34
                                                                                 Ce qui, évidemment, n’est pas exclusif d’autres missions. Durant
(suite) », 1379 (juin 2001), p. 71.                                           toute l’opération Mousquetaire, elle assume pour l’ensemble du
26
    Ib. L’auteur précise que « hormis les dix avions abattus par la           groupe porte-avions allié la veille anti-sous-marine de jour, la lutte
chasse et la D.C.A. israéliennes, tous les autres furent détruits ou          contre les forces navales ennemies de surface et l’identification des
endommagés au sol » .                                                         navires inconnus. Carter, Crises do happen…, op. cit., p. 36.
27                                                                            35
   « We are going to be in a state of war with Israel for years, and we          « The Corsair proved, with its mixed armament load of bombs
shall need all pilots we can get. Planes can be replaced overnight,           and rockets, strikingly effective ». Cité par Carter, op. cit., p. 37.
                                                                              36
but it takes years to train a pilot ». Cité par Cull, Nicolle, Aloni, op.        Depuis le trentième anniversaire de la crise, le Service historique
cit., p. 232.                                                                 de l’armée de l’Air – devenu Département de l’armée de l’Air du
28
   Au dire du lieutenant-colonel Vallet, commandant des appareils             Service historique de la Défense en 2005 – a régulièrement consacré
de reconnaissance français basés à Chypre, si la D.C.A. légère était          des travaux à la crise de Suez : général (c.r.) Lucien Robineau
abondante, il y avait très peu de pièces de gros calibre. Pire, il n’y        « Les porte-à-faux de l’affaire de Suez », Revue historique des
avait pratiquement aucune liaison entre ces dernières et les radars.          Armées, décembre 1986, p. 41-50 ; Patrick Facon, « L’armée de
Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 188.                                       l’Air et l’affaire de Suez », ib., p. 30-40 ; Id., « Suez et l’emploi de la
29
   Ses résultats « ont été plutôt moyens dans l’ensemble. En particulier      puissance aérienne », in Maurice Vaïsse dir., La France et l’opération
si on les compare à ceux obtenus par les F-84F dans le cadre de la            de Suez de 1956, Paris, Editions A.D.D.I.M., 1997, p. 227-237 (texte)
mission générale de neutralisation de l’aviation adverse, il n’est            et p. 257-258 (notes) – reprend largement le texte précédent ; id.,
pas exagéré de conclure que l’emploi du Bomber Command s’est                  « L’armée de l’Air et les enseignements de la crise de Suez », in
soldé par un échec ». Brohon, op. cit., « Annexe VII – Les opérations         Alexander, Frank, Soutou et Vial dir., op. cit. ; Marie-Catherine
du Bomber Command ». Le commandant du Groupement mixte                        Dubreil-Villatoux et Françoise de Ruffray, « Suez : des aviateurs
n°1 avait servi dans les rangs du Bomber Command à la fin de la               témoignent », Revue historique des Armées, 2 (1997), p. 65-79.
                                                                              37
Seconde Guerre mondiale. Jérôme de Lespinois, « Le général Brohon                Son détail s’établit comme suit : 19 appareils détruits (dont 15
et la coopération franco-britannique : une intégration réussie », in          MiG), 12 probablement détruits (dont 10 MiG) et 11 endommagés
Alexander, Frank, Soutou et Vial dir., op. cit.                               (dont 8 MiG) : Brohon, op. cit., « Annexe IV/6 – Résultats




                                                                     - 83 -                Centre d’enseignement supérieur de la Marine
homologués par l’aviation de combat française », mais qui                     the French Navy, 1955, 21st December 1955, p. 11, « 9) Aéronavale »,
curieusement ne distingue pas entre les MiG et les autres ; cette             National Archives (Kew, United Kingdom), FO/371/ 124 467.
                                                                              52
information est fournie seulement par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit.,            « The present malaise which has affected not only the quality of
p. 344, qui l’ont obtenue du Service historique de l’armée de l’Air.          the Naval Air Arm but also its quantity which is considerably below
38
   10 Il-28 ont été détruits et 8 endommagés : Razoux, op. cit., 4e           N.A.T.O. requirements ». Ib.
                                                                              53
partie : « L’opération Mousquetaire (suite) », 1379 (juin 2001), p.              Sheldon, op. cit., p. 109-110.
                                                                              54
65. Le rapport Brohon se limite à évoquer la seule destruction des               Entre 1953 et 1956, six porte-avions sont ainsi ferraillés… : ib., p.
Il-28, sans entrer dans le détail et sans aller plus loin. Cull, Nicolle,     113. Pour une analyse détaillée, cf. Eric Grove, Vanguard to Trident.
Aloni, op. cit., semblent curieusement muets sur cet épisode.                 British Naval Policy since World War II, Annapolis (Maryland), Naval
39
    Au regard du potentiel aérien égyptien tel qu’évalué par le               Institute Press, 1987, p. 102-103, 106, 110-112 et 114.
                                                                              55
rapport Brohon. A noter que ce total pourrait être bonifié si, parmi             Deux autres porte-avions sont dans ce cas : le sister-ship de l’Eagle,
le restant des appareils détruits à Louxor, figuraient des avions à           l’Ark Royal, et celui de l’Albion et du Bulwark, le Centaur. Cf., en
réaction autres que les Il-28. Mais aucun des archives ou des travaux         annexe, le tableau intitulé « Caractéristiques comparées des porte-
consultés ne précise ce point.                                                avions britanniques et français engagés lors de la crise Suez ».
40                                                                            56
   Celui rédigé par Brohon n’est pas isolé. Emporté par son souci                Les catapultes hydrauliques des HMS Eagle, Albion et Bulwark
de défendre le bilan des forces françaises - qui est aussi le sien…           souffraient d’un problème de fiabilité. « Si les opérations avaient
- Barjot va largement reprendre les conclusions de son subordonné,            continué, cette faiblesse aurait pu sérieusement fragiliser le soutien
quatre mois plus tard, dans son propre rapport : Rapport au ministre          apporté par la Fleet Air Arm. De fait, l’Eagle dut se replier sur
sur les opérations du Moyen-Orient du 29 mai 1957, fascicule I,               Malte [à l’issue du 6 novembre] après que sa dernière catapulte
chapitre 5 : « Les opérations navales et aéronavales », p. 71-77 ;            ait lâché, quand celles de l’Albion et du Bulwark présentaient des
fascicule III, chapitre 13 : « Le rôle des forces françaises » p. 1-3         signes de faiblesse croissants ». Dans son rapport, Power parlera de
(S.H.D./D.M., fond Barjot, 101 GG II 14). Il y avoue d’ailleurs               ces catapultes comme d’un « talon d’Achille », qui lui causèrent la
que « le bilan des opérations aériennes britanniques n’a pas été              préoccupation la plus grave. (Geoffrey Carter, Crises do happen. The
porté à ma connaissance », ce qui est partiellement erroné, puisque           Royal Navy and Operation Musketeer, Suez 1956, Liskeard (Cornwall),
celui du Bomber Command comme de la Fleet Air Arme figurent                   Maritime Books, 2006, p. 97). On soulignera cependant, avec Carter,
dans le rapport Brohon… Pour autant, Barjot souligne avec force               que ces catapultes furent employées à un rythme plus que soutenu :
le rôle déterminant des porte-avions et insiste sur la manière                au moment où elle devint inutilisable, la dernière catapulte du Eagle
dont les carences françaises en la matière ont pénalisé l’action              avait été mise en œuvre 621 fois depuis le début des opérations,
nationale : fascicule III, chapitre 13, op. cit., p. 3-5 et chapitre 22 :     la plupart du temps au profit d’avions à réaction emportant leur
« Recommandations », p. 71.                                                   maximum de combustible et de munitions. A l’instar des équipages,
41
    Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 344. Les chiffres fournis par          qui terminèrent cette semaine d’opération épuisés, les matériels
ces auteurs sont issus de l’exploitation des rapports officiels               avaient atteint leurs limites. Ib., mais aussi Carter, p. 30 et 35.
                                                                              57
britanniques.                                                                    Grove, op. cit., p. 197.
42                                                                            58
   Précisons que, compte tenu du fait que le raid sur Louxor n’a                 Pour plus de commodité, les chiffres des porte-avions français ont
été que ponctuel, il ne pouvait être question d’intégrer cet épisode          été arrondis à leur valeur supérieure. On trouvera une présentation
dans ce calcul sous peine de fausser de plusieurs manières la                 complète dans le tableau en annexe intitulé « Caractéristiques
comparaison.                                                                  comparées des porte-avions britanniques et français engagés lors
43
   Ainsi, le total des MiG détruits (80) ou endommagés (53) est               de la crise Suez ».
                                                                              59
supérieur à celui des appareils en lice (environ 110)… Cull, Nicolle,            Récit détaillé chez Carter, op. cit., p. 41-51.
                                                                              60
Aloni, op. cit., p. 344 reconnaissent que les estimations initiales ont          Le schéma figurant en annexe, intitulé « Importance respective
été surévaluées, mais n’en donnent le correctif de manière trop               des porte-aéronefs britanniques et français à Suez : comparaison
incomplète pour que l’on puisse en tirer une nouvelle version du              de leur déplacement en pleine charge », offre un bon résumé de ce
bilan.                                                                        déséquilibre. Le rapport est pratiquement de 1 à 5, à l’avantage de
44
   Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations Chasse. 4. Conclusions,         la Navy !!
                                                                              61
4.3 ». La formule est reprise pratiquement mot pour mot dans le                   Carter, op. cit., p. 16-17. L’état signalétique des services de
dernier paragraphe de l’« Annexe VIII – Opérations de l’aviation              cet officier est consultable sur Internet, sur le site « WWII unit
embarquée » : « L’Aéronavale franco-britannique a pris une part               histories and officers », rubrique « Royal Navy (RN) Officers
importante à la bataille ».                                                   1939-1945 », section « Power, [Sir] Manley Laurence » : http:
45
   Elle figurent dans le deuxième tableau accompagnant l’annexe               //www.unithistories.com/officers/RN_officersP2.html (consulté le
VIII, et intitulé : « Activité de l’aviation navale britannique ».            14 juillet 2009).
46                                                                            62
   En l’état actuel des informations, il n’est pas possible d’engager            Il est ensuite commandant de l’aéronautique navale au Maroc
une comparaison qualitative des résultats, le rapport Brohon ne               (septembre 1943-décembre 1944), directeur du service du matériel
distinguant pas entre les différents types d’appareils pour ce qui est        de l’aéronautique navale (décembre 1944-mars 1945), puis
des pertes infligées à l’aviation égyptienne.                                 commandant du vieux porte-avions Dixmude (mars 1945-juin
47
    Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations chasse », p. 3 ;               1946). Présentation du témoignage du vice-amiral Yves Caron (21
Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 200. Razoux, op. cit., 2e partie :         GG9 1) in Jean de Préneuf et alii, Inventaire semi-analytique des
« L’opération Mousquetaire », 1378 (mai 2001), p. 70, est le seul à           archives orales, Sous-série GG9, tome 2, Service historique de la
insister sur le caractère déterminant du rayon d’action dans cette            Défense / Département de la Marine, à paraître en 2009.
                                                                              63
répartition des rôles.                                                           La guerre le trouve au sein de l’état-major du commandant en chef
48
   Brohon, op. cit., « Annexe IV/1 – Ordre de bataille égyptien le 31         en Méditerranée, à Malte, où il sert dans la division « opérations »
octobre 1956 ».                                                               jusque début 1941. Il retrouve ce théâtre en septembre 1942, avec une
49
   Razoux, op. cit., 4e partie : « L’opération Mousquetaire (suite) »,        affectation similaire, mais au sein de l’état-major du commandant
1379 (juin 2001), p. 72.                                                      de la force navale britannique constituée en vue du débarquement
50
   Alexandre Sheldon-Duplaix, Histoire mondiale des porte-avions              en Algérie. En janvier 1943, il est nommé à la division « plans » du
des origines à nos jours, Paris, E.T.A.I., 2006, p. 108-116.                  commandant en chef de la Royal Navy en Méditerranée, à Alger. Un
51
   « The French Naval Air Arm is at present the least satisfactory            an plus tard, il devient l’adjoint du chef de cette division. Ib.
                                                                              64
part of the active fleet ». Captain G.T. Lambert, Annual Report on               D’un déplacement de plus de 13 000 t., le Haguro pouvait pousser




Bulletin d’études de la Marine N°46                                         - 84 -
83
jusqu’à 36 nœuds et était armé en principal de dix pièces de 203 mm.               Razoux, op. cit., 1ère partie : « Les préparatifs », 1376 (mars 2001),
La 26e flottille était constituée de cinq destroyers de classe S, dont la       p. 20.
                                                                                84
vitesse maximum était également de 36 nœuds, mais qui ne faisaient                 Razoux, op. cit., 3e partie : « L’opération Mousquetaire », 1378
chacun que 1700 t. de déplacement. De même, leur armement principal             (mai 2001), p. 71, et 4e partie : « L’opération Mousquetaire (suite) »,
était constitué seulement, pour l’essentiel, de quatre canons de 120 mm         1379 (juin 2001), p. 65.
                                                                                85
et, surtout, de huit tubes lance-torpilles. Dans le cadre de l’opération            Analyse détaillée in Vial, « Le groupe et le système… », in
Dukedom, Power reçut l’ordre d’attaquer la force navale japonaise qui           Alexander, Frank, Soutou et Vial dir., op. cit. Pour une analyse
devait quitter Singapour le 10 mai. Constituée du Haguro, accompagné            d’ensemble des relations franco-israéliennes, cf. Motti Golani, La
d’un destroyer, elle fut repérée par une reconnaissance aérienne et la          guerre du Sinaï, 1955-1956, Ed. du Rocher, 2000, 342 p.
26e flottille envoyée à sa poursuite. Les navires japonais furent rejoints      86
                                                                                   Barjot, op. cit., fascicule III, chapitre 18 : « Un échange dramatique
dans la nuit du 15 au 16 et engagés peu après minuit. Le Saumarez,              de télégrammes entre Paris et Chypre du 1er au 4 novembre »,
sur lequel Power avait sa marque, joua un rôle majeur dans l’assaut. Le         spécialement p. 42-47.
                                                                                87
croiseur japonais succomba sous l’effet conjugué de plusieurs torpilles,            Jean de Préneuf et Philippe Vial, « L’envers du décor : la
tandis que son destroyer d’escorte parvenait à s’enfuir. Stephen W.             coopération franco-britannique lors de la crise de Suez vue par les
Roskill, White Ensign, the British Navy At War, 1939-1945, United               marins français », in Alexander, Frank, Soutou et Vial dir., op. cit.
                                                                                88
States Naval Institute, 1960, p. 437.                                              Barjot, op. cit, fascicule III, chapitre 16 : « Comment les Français
            On relèvera que la bataille du détroit de Malacca est, en           pouvaient-ils débarquer seuls le 5 novembre ? », spécialement p. 35.
                                                                                89
outre, restée comme le dernier affrontement au canon, jusqu’à                      « Does Beaufre agree ? », aurait demandé Keightley à Barjot (ib.).
l’affrontement entre le Kersaint et le Ibrahim el-Awal, devant Haïfa,           Celui-ci ne donne pas la réponse, mais la lecture des mémoires du
dans la nuit du 30 au 31 octobre 1956. Encore faut-il noter que,                général (André Beaufre (général, c.r.), L’expédition de Suez, Paris,
contrairement au Haguro, le Ibrahim el-Awal ne fut pas coulé. Après             Grasset, 1967, en particulier p. 123-124) ne laisse guère de doute
avoir été désemparé par les efforts successifs de l’escorteur français          quant à son refus de tout cavalier seul français.
                                                                                90
et des forces aériennes et navales israéliennes, il fut remorqué                   Compte-rendu du Conseil supérieur de la Marine, 30 juillet 1957,
jusqu’à Haïfa. Vial, « Á l’épreuve des faits… », op. cit., p. 190.              op. cit.
65                                                                              91
   They « have proved that the training of the aircrew, the aircraft               Barjot, op. cit, fascicule III, chapitre 13, op. cit., p. 3.
                                                                                92
and the carriers themselves are capable of achieving all and more                  Cf. par exemple Nghia Nguyen, « Les limites d’une impasse : la
than could be asked of them in a limited war of this description ».             logistique navale française durant la crise de Suez », in Alexander,
Cité par Carter, op. cit., p. 39.                                               Frank, Soutou et Vial dir., op. cit.
66                                                                              93
   « Vice-admiral Power had been notorious in the Navy for writing                  Une vision qui n’est évidemment pas exclusive d’autres, en
down the quality of service of officiers, and had frequently been               particulier de celle qui voit dans la décision même d’intervenir
accused of expecting an unattainably high standard. When he was                 l’alpha et l’oméga de l’échec final.
                                                                                94
my Chief of Staff I used to have to amend his reports of my staff                  Rappel : défini en 1921, au terme de la conférence éponyme, le
officers since I had a higher opinion of them than he had expressed.            « déplacement Washington » ou « d.w. » correspond au déplacement
I could therefore scarcely believe my eyes when I read this paean               du navire sans combustible, ni munitions, et se distingue donc de la
of praise, but then no carrier force in history that I have heard of            « pleine charge » (pc).
has finished a week’s continuous operating at maximum rate with
a serviceability of 99% and I doubt if any other Navy or Air Force
could equal this… ». Ib., p. 39.
67
   Cf., en particulier, Carter, op. cit., p. 17-39, qui fournit l’analyse la
plus récente et la plus détaillée.
68
    Pierre Barjot (amiral), « Les opérations de Suez en 1956 et la
Marine », Revue maritime, janvier 1959, p. 35-36.
69
   Brohon, op. cit. Un résultat acquis « sans aucune aide locale »,
souligne ce dernier, « dans des conditions très difficiles et souvent
rebutantes ». Ce qui a sans doute également contribué à allonger
un peu plus les délais, en dépit du satisfecit que s’octroie le
commandant du G.M. n°1, qui préfère insister sur la rapidité de
cette installation…
70
   Facon, « L’armée de l’Air et la crise de Suez », op. cit., p. 36. Cf.
aussi Barjot, « Les opérations de Suez en 1956… », op. cit.
71
   Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations chasse », p. 8.
72
   Barjot, op. cit., Fascicule 2 (1), p. 12.
73
   Ib., p. 19.
74
   Ib., p. 17.
75
   Ib., p. 12-13.
76
   Caron, Rapport d’opérations, op. cit., p. 11.
77
   Notes manuscrites de l’amiral Nomy à propos de l’affaire de Suez et
de ses leçons sur le plan militaire, sans date mais vraisemblablement
de la fin des années cinquante, voire du printemps 1957, S.H.D. /
D.M., fond Nomy, GG II 184.
78
   Barjot, « Les opérations de Suez… », op. cit.
79
   Razoux, op. cit., 4e partie : « L’opération Mousquetaire (suite) »,
1379 (juin 2001), p. 71.
80
   Barjot, Rapport au min..., op. cit, fascicule III, chapitre 13, op. cit.,
p. 3.
81
   Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations chasse », p. 6.
82
   Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations chasse », p. 3.




                                                                       - 85 -               Centre d’enseignement supérieur de la Marine
Caractéristiques comparées des porte-avions britanniques et français engagés lors de la crise Suez94
                     ALBION             BULWARK             EAGLE               OCEAN                THESEUS               ARROMANCHES              LA FAYETTE              CLÉMENCEAU
                                                          PA d’escadre,                                                                             PA léger, classe         PA léger, classe
                        PA léger, classe Centaur                                                PA léger, classe Colossus
                                                        classe Audacious                                                                             Independance             Clemenceau
      Début
                    Mars 1944            Mai 1945          Oct. 1942          Nov. 1942             Janvier. 1943              Juin 1942               Avr. 1942               Nov. 1955
   construction
   Lancement        6 mai 1947          22 juin 1948     19 mars 1946        8 juillet 1944         6 juillet 1944         30 septembre 1943         22 mai 1943            21 décembre 1957
  Admission au
                     Mai 1954            Oct. 1954         Mars 1952          Juil. 1945             Janv. 1946               Déc. 1944               Août 1943              Novembre 1961
   service actif
                    20 330 tw            20 330 tw         36 800 tw          13 550 tw              13 550 tw                 14 000 tw               11 000 tw                22 000 tw
    Tonnage
                    26 000 pc            26 000 pc         46 000 pc            18000 pc             18000 pc.                 17 900 pc              15 800 tpc                31 000 pc
    Longueur          227 m                227 m             263 m                211                    211                     211 m                  186 m                    258 m
     Largeur           37 m                37 m              37 m               24,5 m                 24,5 m                    24,50 m                 32 m                   29,30 m
   Déplacement         8,5 m               8,5 m             11 m               7,15 m                  7,2 m                    7,15 m                 7,20 m                    7,5 m

     Vitesse         29 nœuds            29 nœuds          32 nœuds           25 nœuds               25 nœuds                  25 nœuds                32 nœuds                 32 nœuds
                                                                             12000 miles            12000 miles              12 000 miles            11 000 miles              7 500 miles
   Autonomie                                                                  à 14 nœuds             à 14 nœuds               à 14 nœuds              à 15 nœuds               à 18 nœuds
                    6000 miles          7000 miles         7000 miles
     (en miles
                    à 20 nœuds          à 18 nœuds        à 18 noeuds
    nautiques)                                                               6 200 miles            6 200 miles               6 200 miles             5 800 miles              4 800 miles
                                                                              à 23 nœuds             à 23 nœuds               à 23 nœuds              à 25 nœuds               à 24 nœuds
                                                           1 630 paix         1 075 paix             1 075 paix                                        1400 paix
    Equipage           1 390               1 390                                                                           1020 en moyenne                                        2239
                                                          2 210 guerre       1 340 guerre           1 340 guerre                                      1569 guerre
    Type pal
                   Av. à réaction      Av. à réaction    Av. à réaction      Hélicoptères           Hélicoptères              Av. à hélice            Av. à hélice            Av. à réaction
   d’appareils




       Résultats de l’offensive aérienne franco-britannique contre l’Égypte selon le rapport Brohon
                                                                                                                 Total avions
     FORCES                             Avions détruits      Avions détruits      Avions endommagés                                                      Ordre de bataille au
                      Total flotte                                                                                 détruits ou       Avions détruits par
    AÉRIENNES                           homologués par     selon rapports des      selon rapports des                                                   8/11/56 par l’étude de
                      au 31/10/56                                                                                endommagés              ISRAEL
   ÉGYPTIENNES                       photographie aérienne       pilotes                 pilotes                                                           photos aériennes
                                                                                                                 selon pilotes
       MIG 15              110                 87                      75                     42                     117                                               10
        IL 28               49                  20                      31                     8                      39                                               16
   SOUS-TOTAL 1            159                 107                     106                    50                     156
     METEORS                30                  9                        6                     4                      10                                                4
     VAMPIRES               69                 17                      18                     12                     30                                                14
   SOUS-TOTAL 2            109                 26                      24                     16                      40
        FURY                 9                                          3                      5                      8
      SPITFIRE              16                                          1                      3                       4                                                6
    LANCASTER                5                                          5                                              5
   SOUS-TOTAL 3             30                  0                       9                     8                       17
  TOTAL COMBAT             298                 133                     139                    74                     213
  ENTRAINEMENT             178                  27                      49                    44                      93                                               30
   TRANSPORTS               65                   2                       4                    14                      18                                               31
  MONOMOTEURS                0                  36                                                                                                                     22
  NON IDENTIFIES            0                   28                       1                                            1
       TOTAL                                    93                      54                     58                    109
  TOTAL GÉNÉRAL            531                 226                     193                    132                    322                       40                      133

Source : Brohon, op. cit., « Annexe IV/5 – Résultats de l’offensive aérienne contre l’Égypte »




Bulletin d’études de la Marine N°46                                                     - 86 -
Sources : Henri et Jérôme Le Masson, Les flottes de
  combat 1956, Paris, Editions maritimes et coloniales,
  1955-1956, p. 5-6, p. 77 et p. 81-82 ; Henri Le
  Masson, Les flottes de combat 1962, Paris, Editions
  maritimes et coloniales, 1961-1962, p. 5.




Sources : Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p.
344-345, complété par le rapport Brohon pour
Louxor. Les chiffres sont ceux fournis par les
différentes composantes des forces aériennes
alliées. Pour être significative, cette approche
comparative reste donc fortement limitée par les
imprécisions structurelles du bilan des pertes
égyptiennes, telles qu’elles ont été analysées
plus haut. Ainsi, le total des MiG détruits (80)
ou endommagés (53) revendiqué par la R.A.F.
est-il supérieur à celui des appareils en lice
(environ 110), alors même que les destructions
infligées par la Fleet Air Arm et l’armée de
l’Air ne sont pas comptabilisées…




                                                          - 87 -   Centre d’enseignement supérieur de la Marine
L’aéronautique navale dans les
                      opérations du Kosovo
                         (janvier-juin 1999)
Michel Bez - Appontage de nuit



                                                                                          Amiral (2S) Alain Coldefy
                                                                                     Ancien major général des armées



       Monsieur le Député, chers camarades, je vais vous              qui se traduira par 78 jours de bombardements aériens.
       parler de la campagne du Kosovo. Je vais en parler de          Début juin 1999, la République fédérale de Yougoslavie
       façon décontractée, car j’ai un peu tout oublié. Comme         accepte l’ultimatum de la communauté internationale.
       source d’information, il y a Air & cosmos du 6 juillet         Depuis, la suite restait à écrire, et elle s’écrit doucement,
       1999, le rapport Boucheron de début juillet 1999, un           puisque l’on va réduire, de 15 000 à 20 000, les 60 000
       article que j’avais écrit pour la revue des anciens élèves     soldats qui avaient été déployés en juin 1999. Il faut
       de l’École navale, La Baille, et le site de l’OTAN. Pour       encore laisser du temps au temps. Je vous propose donc
       le reste, j’ai confié au Service historique des armées         de revenir sur les évènements marquants et d’en tirer
       mes commentaires… flatteurs pour mes chefs et                  des enseignements.
       impitoyables envers mes subordonnés ! La Marine n’a
       pas trouvé le temps, dans mon emploi du temps, de me           D’abord, le déploiement du porte-avions. Comme de
       faire plancher sur ces sujets depuis plus de dix ans ; je      très nombreuses fois dans le passé - pour mémoire, je
       remercie donc l’amiral François de Lastic de l’occasion        commandais le Clemenceau lors de la première opération
       qui m’est offerte aujourd’hui.                                 de l’OTAN Deny Flight en 1993 -, le pouvoir politique
       Un petit mot sur le Kosovo. Le contexte politique,             a, tout naturellement, décidé de déployer le groupe
       on le connaît. Il s’agissait de contraindre Milosevic à        aéronaval. Il l’a été avec une force qui comprenait des
       respecter les accords de Rambouillet, signés fin 1998,         bâtiments britanniques. Nous étions quelques semaines
       après une période de pressions où des porte-avions             après les accords de Saint-Malo et, de ce fait, j’étais le
       américains et français avaient déjà été déployés.              premier à mettre en œuvre cette nouvelle politique qui
       En janvier 1999 ont lieu des exactions, lesquelles             conduisait à placer sous commandement tactique alterné
       entraînent le déclenchement de l’opération Allied Force        les forces françaises et britanniques. C’est donc nous,


       Bulletin d’études de la Marine N°46                          - 88 -
Français, qui avons commandé en premier ; c’était très            des Rafale, partir de Landivisiau ou de Saint-Dizier
intéressant. En matière d’aviation de bombardement                pour aller à N’Djamena, quelle est la différence ? La
à proprement parler, c’est la flottille 11F qui était             différence, c’est le train logistique qui vient en soutien
embarquée sur le Foch et qui a finalement réalisé un              derrière. Pour le coup, la rapidité est la même ; j’insiste,
tiers des frappes françaises, c’est-à-dire l’équivalent de        c’est la même… à partir du moment où l’on a les mêmes
la moitié des frappes effectuées par l’armée de l’air, ce         avions. Auparavant, la comparaison était plus difficile.
qui est remarquable. Plus précisément, le porte-avions a          Le troisième enseignement, c’est la sûreté du dispositif
joué toute la gamme des missions qu’il peut exécuter, à           aérien. Au premier coup de feu à N’Djamena, nous
savoir : la puissance amicale en temps de paix, puisqu’il         avons dégagé nos avions basés à Libreville, et c’était
est allé à Trieste ; la menace ostensible en temps de             intelligent. J’imagine que, aujourd’hui, après le décès
crise ; et, bien sûr, la force pure et dure lorsqu’il fallait     du président Omar Bongo, nous n’allons peut-être pas
« cogner » pour mettre un terme aux débordements.                 les remettre à Libreville, malgré la réelle capacité de
J’observe que, en Afghanistan, on a souvent brocardé              nos camarades du 6ème bataillon d’infanterie de marine
le bateau qui, « du cocktail à la bombe », possède                (BIMA) à protéger l’aéroport. Et il serait peut-être plus
toute la panoplie des éléments de pression et de                  malin de les desserrer de quelques nautiques au large.
coercition. Et bien, le « show-off force », ce passage à          Je dis cela parce que, pendant la guerre du Viêtnam,
basse altitude destiné à intimider, effrayer et dissuader,        les Américains ont perdu plus de 100 avions sur des
rentre maintenant dans les modes d’action courants                bases situées hors du Viêtnam, dans des pays amis,
utilisés dans les situations de crise que connaissent nos         uniquement à cause de sabotages. Naturellement, ce
camarades déployés là-bas.                                        type de problème ne se pose pas partout, mais c’est un
                                                                  élément important qui a d’ailleurs été pris en compte
Je reviens sur le fait que l’aéronavale a assuré le tiers         lorsque nous avons étudié le déploiement de bases
des frappes françaises. Cela a amené de façon assez               aériennes à proximité de l’Afghanistan. Il se trouve
naturelle à progressivement prendre en compte dans                que j’ai fait chou blanc avec le directeur politique du
le premier travail de réflexion interne, en 2005, puis            Quai d’Orsay quand nous sommes allés négocier la
dans le Livre blanc, en 2008, le format global de                 base aérienne de Termez à Tachkent (avec une lettre
l’aviation de combat dont dispose la France, c’est-à-             pour le président ouzbek et une autre pour le ministre
dire à additionner les forces de l’armée de l’air, qui            de la défense). Le projet s’est heurté à une fin de non-
représentent les forces principales, bien sûr, et les             recevoir, d’abord parce que les coûts financiers étaient
forces de l’aéronautique navale. On omet souvent de               exorbitants ? Mais aussi parce que le coût politique était
rappeler une caractéristique importante de l’aviation             à l’avenant ; c’est pour cela que nous sommes allés un
embarquée de l’aéronautique navale : c’est une                    peu plus loin1. Mais la protection a, à chaque fois, été
aviation duale, qui opère de terre comme de mer. Trois            prise en compte dans le dispositif. Termez2, cela n’aurait
premiers enseignements découlent donc, à mon sens, de             pas été mal, car il n’y avait pas trop à se protéger. Voilà
l’intervention sur le théâtre des Balkans.                        ma première série d’observations.
Le premier se rapporte à l’éloignement du théâtre
d’intervention. À une époque, il était de bon ton de dire         Une deuxième série de remarques va maintenant porter
qu’on n’opérait plus qu’en Méditerranée et que nous               sur le déroulement des opérations aériennes et sur la
pouvions aller partout à partir des bases de métropole.           place du groupe aéronaval. Je ne jugerai toutefois pas
Il se trouve que nous avons opéré tout près et que la             de l’adéquation de la campagne elle-même aux objectifs
pratique, ainsi que les débats qui ont eu lieu ensuite            politiques recherchés. Je regarderai simplement les
devant les commissions parlementaires de l’Assemblée              chiffres qui sont significatifs et qui, même quelques
nationale et du Sénat et auxquels j’ai pris part, ont bien        années plus tard, ont encore du sens. Les moyens aériens
montré la pertinence de l’outil constitué par l’aviation          ont cru et l’OTAN a terminé avec près d’un millier
basée en mer. L’éloignement du théâtre d’intervention             d’avions, dont 720 pour les États-Unis d’Amérique
n’était donc plus un élément déterminant dans le choix            et un petit peu moins de 90 pour la France puisque,
des moyens. J’observe que, en matière de capacité de              après le porte-avions, c’est bien sûr l’armée de l’air
projection, on est maintenant passé de 5 000 à 8 000              qui a fourni tout l’effort, et c’est normal puisqu’elle
kilomètres dans le Livre blanc et je suppose qu’il est            constitue la majeure partie de la composante aérienne.
plus économique et efficace de faire les 3 000 kilomètres         Pour mémoire, les moyens français correspondaient
supplémentaires par voie de mer.                                  à peu près au groupe aérien embarqué sur le porte-
Le deuxième enseignement, c’est la rapidité. J’ai été             avions américain Theodore Roosevelt. Nous avons donc
frappé par les propos de quelqu’un qui disait tout à              fait pas mal de missions, y compris pas mal de missions
l’heure : « On va plus vite en avion qu’en porte-avions ».        de combat, et c’est très bien. Simplement, un mot sur
J’espère bien ! Mais maintenant que nous avons tous               la possibilité de gradation offerte au pouvoir politique.



                                                         - 89 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
L’intérêt du porte-avions est que nous disposions, si           de milliers d’euros, dans un cas, aux milliards d’un
je me souviens bien, de vingt-trois ou vingt-quatre             porte-avions, dans l’autre. Ou alors, en ce qui concerne
Super-Étendard à bord. Au début, on en a mis douze              le porte-avions, il faut considérer une période de 40 ans
« au pot » puis, après un coup de fil de Paris, on en a         et diviser par le nombre d’opérations que nous avons
mis quatorze. Ensuite, on en a mis seize en ligne. Mais         faites, et, à ce moment-là, on s’aperçoit que celui-ci est
à vingt-deux, on a craqué parce qu’il n’y en avait plus         beaucoup plus rentable.
de disponibles. Ce que je veux dire, c’est qu’on n’a pas        Les résultats, enfin : ils ont été excellents. Je pense
besoin de déployer d’avions supplémentaires, nous les           que nous pouvons être cocardiers et dire que les deux
avons à bord et nous les mettons en oeuvre au fil de la         aviations françaises ont été excellentes. Bien sûr, c’est le
négociation politique.                                          Mirage 2000D qui a été « au top » (capacité jour/nuit,

Parlons maintenant des missions. Au Kosovo, le
taux d’annulation des missions a été deux fois plus
faible que pour les avions basés à terre parce que
nous étions tout près des objectifs. Les dispositifs
étaient un peu lourds. Les contraintes de tir (liées
à la fiabilité des objectifs, à la prise en compte de la
reconnaissance, de la météo, etc.), particulièrement
pour les Européens, ont fait que, comme nous
décollions plus tard, nous pouvions annuler. Mais
tout cela est très lié au Kosovo et ne s’est pas reproduit
par la suite, en tout cas pas en Afghanistan, théâtre
pour lequel cette remarque n’a pas de sens.
En ce qui concerne les capacités qu’il est possible
de déployer par rapport à la mission principale,
j’observe que, dans tous les déploiements que
j’ai faits avec des porte-avions, on rencontre des
difficultés de stationnement et des difficultés de
survol. On peut, certes, toujours s’en affranchir
en faisant un passage de Mirage IV, cela n’est pas
un problème, mais il est difficile d’assurer un flux
logistique lorsque l’on n’a pas d’autorisation.
Je vous ai dit qu’il y avait un bon ratio de missions
de combat, pour l’ensemble des moyens aériens
déployés, qu’ils soient basés à terre ou en mer,
puisqu’à peu près 30 % des missions étaient des
missions de combat. Derrière, il y a eu beaucoup
d’autres missions, de soutien ou de ravitaillement.
Je ne rentrerai pas dans les détails de ces missions
de soutien, mais il est vrai que malgré la proximité
géographique, 21 % des missions étaient des
                                                           Michel Bez - Central opérations et centre de contrôle et d’approche
missions de ravitaillement en vol. Ce n’était pas le
cas pour l’aviation embarquée, mais pour l’aviation
basée à terre. C’est normal du fait de la complexité des etc.). Les avions d’ancienne génération, comme les
dispositifs, des rassemblements, des portes d’entrée, de Super-Étendard, les F1CT, - il y avait encore des Jaguar,
la stricte rigidité des raids… Nous, marins, étions dans je crois -, ont, quant à eux, fait au mieux avec des bombes
une configuration plus favorable.                              guidées laser, de jour, et ont obtenu les meilleurs résultats
                                                               de l’OTAN. Ces moyens se modernisent aujourd’hui avec
Cela m’amène à une dernière considération relative l’arrivée du Rafale et, fort logiquement, l’état-major des
aux missions : le coût de déploiement. Je suis frappé armées a pris la décision de retirer les Jaguar, les F1CT et
de voir que, souvent, on compare le coût complet du les Super-Étendard. Toutefois, comme le Rafale n’est pas
porte-avions au coût marginal de déploiement d’avions complètement en place, les Super-Étendard continuent
basés à terre. C’est un non-sens qui n’échappe pas à leur labeur avec courage et obstination.
la sagacité de nos élus. Mais il faut à chaque fois leur Cela m’amène à une remarque sur le combat aérien.
rappeler qu’on ne compare pas les quelques centaines Dans cette affaire, Clark s’est battu contre Milosevic,


Bulletin d’études de la Marine N°46                           - 90 -
et Short s’est battu contre des défenses aériennes. Le         les Américains pratiquaient ce type de déploiement
lieutenant general3 Short de l’Air South commandait les        jusqu’alors) et avec la frégate antiaérienne, la frégate
opérations aériennes. Le général Clark, Saceur4, était le      de lutte anti-sous-marine, bien sûr, et le pétrolier ?
commandant opérationnel de l’opération Allied Force.           Nous avons négocié tout de suite avec les Américains
C’est frappant, sur terre comme sur mer, c’est un combat       l’emplacement judicieux, c’est-à-dire celui du sous-
de généraux, d’amiraux ou de colonels, de capitaines de        marin, pour empêcher la marine serbe de sortir des
vaisseau, etc. ; c’est un combat où l’on a un adversaire       bouches de Kotor5, mais aussi pour empêcher les
qui va réagir, qu’il faut contrer, qui peut compenser des      Américains de frapper au Monténégro et, par suite,
moyens, etc. En l’air, on applique des doctrines qui sont      de faire complètement basculer les Monténégrins
plus ou moins adaptées, puis c’est l’excellence de ceux        dans le camp de la Serbie envers laquelle ces derniers
                                                                étaient des alliés obligés. Ça a fonctionné, ce n’était
                                                                pas vraiment un combat, mais c’était difficile ; cela
                                                                mériterait une conférence en soi. Nous nous sommes
                                                                donc positionnés là où nous voulions. Pourquoi ?
                                                                Parce que, dès qu’on arrive avec un porte-avions et un
                                                                sous-marin nucléaire d’attaque, qui sont des outils de
                                                                puissance, on discute tout de suite avec le patron et on
                                                                négocie les emplacements.

                                                                Je vais maintenant parler, dans ce troisième volet, de
                                                                la Marine. L’aéronavale a bientôt 100 ans. C’est au
                                                                Kosovo que nous avons effectué le plus grand nombre
                                                                de bombardements à partir des porte-avions, et ce, de
                                                                toute leur histoire. Les jeunes officiers de l’époque,
                                                                qui avaient peu d’expérience, forcément, avaient
                                                                quand même l’expertise de leurs aînés dont ils avaient
                                                                reçu l’enseignement. À la fin des opérations, j’ai dit
                                                                aux jeunes de ne pas quitter l’armée pour que leurs
                                                                successeurs puissent profiter de leur expérience. Les
                                                                premiers ont un devoir de transmission de l’expérience
                                                                et du savoir-faire aux seconds. Sinon c’est très difficile
                                                                de réussir le coup suivant. Mais, heureusement ou
                                                                malheureusement, les opérations en Afghanistan sont
                                                                arrivées juste après.
                                                                Pour la petite histoire, en 1998, j’ai dit aux pilotes - et
                                                                c’était d’autant plus facile quand on ne fait pas partie
                                                                de l’aéronavale, comme moi qui suis un canonnier pur
                                                                et dur - que les objectifs étaient à 15 minutes et que
                                                                nous allions donc faire des missions de six heures. En
                                                                fait, ça a marché, car nous étions à la porte d’entrée ;
                                                                nous attendions (le reste du temps, nous volions et
qui les mettent en œuvre qui fait le succès ou l’échec.        nous nous préparions). Quant à l’état-major de l’OTAN,
Et quand je dis que Clark s’est battu contre Milosevic,        il lui arrivait souvent de chercher, pour des objectifs
et Short contre les défenses antiaériennes qu’il fallait       d’opportunité, des patrouilles qui étaient en l’air et
réduire, il y a également eu des affrontements Clark-          qui étaient disponibles. Or, comme tous les raids qui
Short, internes, qui étaient assez étonnants - à mon           étaient dans l’ATO6 étaient planifiés, plusieurs fois nous
niveau, on était aux premières loges ! -. Et c’est normal,     nous sommes retrouvés à être les seuls disponibles. Il
parce que Clark voulait, quant à lui, amener Milosevic         faut savoir que la Marine, du moins le groupe aérien,
à la table des négociations. Alors moi, là-dedans – nous       n’est jamais sous le commandement allié ; seuls les
étions déployés sous les ordres du Centre opérationnel         avions, une fois catapultés, sont sous le commandement
interarmées (COIA) et du général Kelche, chef d’état-          du contrôle opérationnel, et sous le commandement
major des armées (CEMA) -, qu’est-ce que j’ai fait avec        tactique du commander, lequel pourrait être embarqué,
le porte-avions, avec le sous-marin nucléaire d’attaque        mais qui, là, naturellement, était à terre.
dont j’avais le commandement tactique (c’était une             Je n’oublie pas la 33F. Cette flottille était spécialisée
première grâce aux amis des forces sous-marines ; seuls        dans le segment héliporté des opérations de recherche


                                                      - 91 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
et sauvetage en la mer (Sea-SAR) et avait développé une          soyons dans la boucle, et il faut que nous soyons avertis des
compétence reconnue par l’US Navy. Ce savoir-faire               opérations ». Tout cela signifie que les frégates Horizon
a servi lorsque le premier F117 a été abattu, puisque            qui vont être déployées sont particulièrement utiles. À
nous avons aussitôt déployé un Super Frelon avec son             ce propos, étant à l’époque major général des armées, je
équipage. Alors, bien sûr, ce sont les Américains qui            me souviens d’une réflexion d’un de mes adjoints qui
sont allés récupérer leur pilote en Serbie, mais, nous,          m’a dit, sur un ton assez fier : « Amiral, on t’a eu avec la
nous sommes allés jusqu’à Ploü sur la côte dalmate,
                                   e,                            frégate Horizon, c’est un bâtiment de la guerre froide, et
puis jusqu’à la frontière et nous étions parfaitement            on va le vendre à l’Élysée ». Je lui ai répondu : « Écoute,
qualifiés. Mais, à la fin du conflit, et nous en portons la      si tu veux te poser à Orly en 2020 comme tu t’y posais en
responsabilité comme d’autres, on a dit qu’il ne fallait         1960, c’est ton choix, ce n’est pas le mien ». La discussion
plus faire du Sea-SAR chacun dans son coin. On nous              s’est arrêtée là.
a expliqué que l’armée de référence en la matière était
l’armée de l’air. Et l’armée de l’air a pris le Sea-SAR.         Le sous-marin d’attaque est aussi un élément très
Cela a beaucoup secoué les marins, mais fait partie des          important. Parce que, quand on parle du groupe
choses qui sont relativement évidentes et qu’il nous faut        aéronaval, du groupe aérien, cela n’a pas d’intérêt de
accepter.                                                        parler uniquement des avions, parce que ces avions sont
                                                                 dans un contexte, un contexte qui permet de graduer
La frégate antiaérienne, c’est intéressant parce que c’est       les opérations et d’intervenir dans tous les domaines.
elle qui a détecté le « Black ATO ». Ce qu’on appelle le         Donc, cela fait une puissance assez complète. Si j’avais
Black ATO, ce sont les opérations aériennes cachées des          le temps, je vous lirais ce que j’ai écrit en 1999 : « Le
Américains. Il se trouve que les opérations aériennes            renseignement est l’instrument premier de la puissance par
de l’OTAN commençaient à 9 heures du matin et se                 l’autonomie de décision qu’il apporte - c’est une évidence
terminaient vers minuit puis, normalement, il n’y avait          reconnue -. Au plan tactique, elle conduit à envisager des
plus rien. Sauf qu’entre 2 heures et 5 heures du matin, il y     moyens embarqués nouveaux, tels les drones, et des moyens
avait les bombardements                                                                        de transmission instantanée
américains.        Tout     à                                                                  des données recueillies par
fait au début, et tout                                                                         les drones ou les appareils
à fait par hasard, une                                                                         conventionnels. La force
frégate antiaérienne a                                                                         aéronavale a été d’emblée
« chopé » un bombardier                                                                        reconnue ; elle a choisi son
stratégique B2 à 55                                                                            lieu de déploiement. Enfin,
kilomètres, à l’optique,                                                                       les missiles de croisière ont
avec les caméras du                                                                            été utilisés et leur domaine
Crotale. J’ai donc aussitôt                                                                    d’efficacité démontré ; à cet
reçu l’amiral américain                                                                        égard, la plate-forme navale
à mon bord qui m’a                                                                             peut rester des semaines en
demandé :         « Qu’est-ce                                                                  mer libre ; voilà un troisième
que tu as trouvé ? » Je lui                                                                    instrument de puissance et
ai montré les documents.                                                                       son porteur privilégié ».
L’amiral a rigolé puis m’a
dit : « C’est l’USAF ».                                                                        Pour terminer, quelques
Puis, toujours en riant :                                                                      mots en ce qui concerne
« Putain,       les     cons !                                                                 le     deuxième      porte-
Les Français nous ont                                                                          avions. La France dispose,
détectés ! ». Par ailleurs,                                                                    en gros, en métropole,
forts de ces informations,                                                                     d’une vingtaine de bases
le général de brigade                                                                          aériennes « immobiles » et
aérienne Gaviard, qui                                                                          d’une demi-base mobile.
était à sur la base italienne                                                                  Cherchez l’erreur ! Ce ne
de Vicenza, et le général                                                                      serait pas mal d’avoir une
de brigade Perruche, qui                                                                       deuxième demi-base mobile
était à Shape7, ont pu                                                                         afin d’avoir au moins une
dire aux Américains :                                                                          base mobile complète en
« Bon, maintenant, il                                                                          permanence. Et ça ne coûte
faut que nous, Français,                                                                       rien par rapport au modèle
                             Michel Bez - Ascenseur



Bulletin d’études de la Marine N°46                            - 92 -
d’armée, qui est à 300 et
quelques milliards ; ça
coûte 1 % de cette somme,
c’est-à-dire 3 milliards.
Et songez qu’on a déjà
dépensé 39 milliards
pour le Rafale ! Ça, c’est
l’ancien major général
Coldefy qui vous le dit.
C’est bien, je n’ai pas
d’états d’âme à ce propos,
surtout qu’une partie de
ces 39 milliards est pour
les avions de la Marine.
Mais, franchement, cela
ne coûte pas grand-
chose.                                                                                             Notes
Le cas des Britanniques                                                                            1
                                                                                                     : À Douchanbé, au Tadjikistan et à
est intéressant, il a déjà                                                                         Manas-Bischkek, au Kirghizistan.
                                                                                                   2
                                                                                                     Ville au sud-est de l’Ouzbékistan
été évoqué, donc je ne                                                                             3
                                                                                                     Général de corps aérien
reviendrai pas dessus.                                                                             4
                                                                                                     Commandant suprême des forces
Et maintenant, l’OTAN.                                                                             alliées en Europe
Nos amis américains                                                                                5 Les bouches de Kotor sont un
                                                                                                   fjord situé sur la côte occidentale du
se sont aperçus que
                                                                                                   Monténégro où est implantée une
les coalitions sur le                                                                              des principales bases navales serbes.
concept « c’est la mission                                                                         6
                                                                                                      ATO : Air task order (liste des
qui fait la coalition »                                                                            opérations aériennes)
                                                                                                   7
n’avaient pas de soutien                                                                               Quartier général des puissances
politique et que, parfois,                                                                         alliées en Europe.
ils se trompaient. Ils Michel Bez - Ascenseur
reviennent donc à des notions plus saines. Et dans
l’Alliance atlantique, où nous sommes retournés à une
pleine participation, je pense que l’ensemble des moyens
de puissance et d’autonomie tels le porte-avions et le
sous-marin nucléaire d’attaque, que j’accole toujours
au porte-avions, sont d’une pertinence encore plus
avérée que naguère.
Je vous remercie de votre attention.


BIOGRAPHIE
  Issu de la promotion 1965 de l’École navale, l’amiral (2S) Alain Coldefy a mené une carrière à dominante opérationnelle. Il
  a commandé l’escorteur d’escadre du Chayla déployé au Moyen-Orient pendant le conflit Iran-Irak (1987-1988), ainsi que
  le porte-avions Clemenceau (1992-1993) engagé dans les opérations Deny Flight en ex-Yougoslavie. Il a également assuré,
  à bord du porte-avions Foch, le commandement de la Task Force aéronavale franco-britannique pendant les opérations
  aériennes du Kosovo Allied Force en 1999. Il a ensuite exercé les fonctions de sous-chef d’état-major « opérations-logistique »
  à l’état-major de la Marine (2000).
  L’amiral Coldefy a également exercé des responsabilités dans le domaine des relations internationales au niveau interarmées,
  en tant que chef de la division des « relations extérieures » (1996-1998) et sous-chef d’état-major « relations internationales »
  (2000-2002). Son expérience s’appuie aussi sur la connaissance du fonctionnement des institutions au plan politico-militaire,
  acquise au cabinet militaire du ministre de la défense (1994-1996).
  Nommé major général des armées, il a conduit la transformation de l’état-major des armées et préparé la loi de programmation
  militaire. Il a terminé sa carrière militaire en 2006 comme inspecteur général des armées. Aujourd’hui, vice-président du
  groupe EADS, l’amiral Coldefy est conseiller défense du président.




                                                            - 93 -            Centre d’enseignement supérieur de la Marine
John Pendray


                                                         Troisième table ronde

 Monsieur Jean-Dominique Merchet :                               Général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent :
 Merci monsieur Vial pour cet exposé brillant. J’ignorais        Non pas à la défense, je ne me sens pas du tout agressé
 complètement que la crise de Suez avait joué dans la            et je vais vous expliquer pourquoi. Monsieur le Député,
 conscience française, en termes d’aéronavale et de              Amiral, merci de m’avoir accueilli dans cette enceinte,
 porte-avions, un rôle assez comparable à celui que cette        je crois qu’il était important que je puisse m’exprimer
 crise a pu jouer dans la volonté française d’avoir une          devant des personnes qui ne sont pas, a priori,
 autonomie stratégique nucléaire, puisqu’on ne voulait           convaincues, plutôt que devant des auditoires qui le
 plus jamais être soumis à la décision des deux grandes          sont avant même que j’entre dans la salle.
 puissances. Merci, c’était vraiment passionnant.                On ne peut me taxer de n’avoir jamais défendu les
 Merci, Amiral, pour ce plaidoyer pour le porte-avions.          intérêts maritimes lors de mes fonctions diverses et
 Nous allons maintenant écouter avec grand intérêt ce            variées. En tant que pilote opérationnel, j’ai eu de
 qu’un général de l’armée de l’air a à dire à propos de ces      nombreuses occasions de faire des assauts à la mer ou
 affaires, puisqu’effectivement, ce ne sera pas tout à fait      de la reconnaissance en mer en coopération avec mes
 la même chose. À vous mon Général.                              camarades de la Marine. On parlait de l’Ark Royal tout
                                                                 à l’heure, j’ai de nombreuses fois attaqué l’Ark Royal,
 Général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent :                 ancienne version. Une belle coopération aéro-maritime.
 Ce n’est pas dit, mais je vais essayer de…d’être l’aviateur     Également dans mes fonctions précédentes, à la
 que je suis…                                                    Délégation aux affaires stratégiques, où, c’est le hasard
                                                                 des choses, je défendais quotidiennement les affaires
 Monsieur Jean-Dominique Merchet :                               maritimes au travers des questions de lutte contre la
 Jouez le jeu, la parole est à la défense !                      prolifération ou du 5+5. Un journal de Djibouti m’a


Bulletin d’études de la Marine N°46                            - 94 -
même nommé un jour commandant du Mistral, ce dont                  j’essaie, pour ma part, de dépasser le stade du
j’ai été très honoré.                                              capacitaire. N’y voyez pas tout de suite une remise en
                                                                   cause du porte-avions, je ne suis pas dans cette logique-
Cette introduction pour dire que non, je ne suis                   là. Mais je crois que l’essentiel est de mettre en avant
pas étonné par ce qui vient d’être dit et je m’inscris             les effets stratégiques. Finalement, les capacités, qu’elles
totalement dans la plupart des propos tenus.                       soient aériennes, terrestres ou maritimes, cela a peu
Je vous propose d’abord quelques réflexions personnelles           d’importance. Le but pour notre pays est d’atteindre
sur ce qui a été dit en général, puis j’essaierai de rentrer       les effets stratégiques sur les théâtres d’opérations où
un peu plus dans le détail. Le temps étant limité, je              nous sommes engagés, et je pense que c’est là qu’on
donnerai seulement quatre ou cinq exemples de points               reboucle avec le besoin d’existence des armées et
sur lesquels la vision de l’aviateur est un peu différente,        des composantes d’armées qui mettent en œuvre des
du moins perçue différemment de celle présentée                    moyens capacitaires. Ces effets stratégiques globaux
aujourd’hui.                                                       sont nécessairement obtenus par la complémentarité
D’abord, je m’adresse à monsieur Woets. J’ai été un peu            et l’addition de capacités qui, comme par hasard, sont
outré par ce que vous avez dit. Je pense que si monsieur           issues, ou du moins opèrent, à partir de la mer, du sol, de
Mallet et le général Georgelin, qui faisaient partie de            l’air et de l’espace. J’ai beaucoup apprécié l’intervention
la commission du Livre blanc, vous avait entendu                   de l’amiral Hébrard qui va dans ce sens et je suis tout à
parlé de « stratégie navale négligée » ou de « réflexion           fait en phase avec lui.
stratégique en déficit », ils auraient été extrêmement             La quatrième réflexion, c’est que l’on peut dire ce que
vexés et plus virulents que moi. Je crois que la stratégie         l’on veut, on peut présenter les choses comme on le
de notre défense avec le Livre blanc a réellement gagné            souhaite, on peut être très aviateur et se faire plaisir
en profondeur et en densité, en particulier pour ce qui            en disant que les aviateurs sont les meilleurs, je crois
est de la stratégie navale. Je crois que l’on n’a pas le droit     qu’aujourd’hui on a déplacé ce cadre et le Livre blanc
de dire, autant que pour celle de l’armée de l’air, qu’elle        nous l’indique bien. Finalement, on ne sera légitime
est négligée. Tout le monde s’est battu, les marins les            que là où on est bon, quelle que soit la personne qui
premiers. Ils ont eu raison de le faire pour obtenir ce            mettra en œuvre la capacité. Personne n’a jamais remis
qu’ils ont obtenu et c’est très bien comme ça. Vous avez           en cause la capacité de la Marine à mettre en œuvre le
des instances de réflexion - je félicite l’amiral François         porte-avions, ni l’utilité du porte-avions. Donc, il n’y
de Lastic - qui mettent largement en avant la stratégie            a pas de raisons de s’inquiéter de cette question, et je
navale, et l’amiral Coldefy, que je vois souvent dans              souhaite bien sûr que ce soit la même chose en ce qui
certains colloques et séminaires, est un des premiers              nous concerne.
défenseurs de cette stratégie. Donc, je ne suis pas du
tout d’accord avec ce que vous avez dit.                           Après ces quelques réflexions, je vais rentrer un peu
                                                                   plus dans le détail et sur les aspects plus opérationnels.
Deuxièmement, je crois qu’il faut défendre nos                     Je vais essayer de donner la vision des aviateurs, peut-
intérêts d’armée, et non nos intérêts par rapport                  être pas identique à la vôtre, mais qui mérite d’être
aux autres armées. Aujourd’hui, nous ne sommes                     entendue pour que, justement, nous essayions de
plus dans cette logique là, non pas parce que c’est la             converger les uns vers les autres.
mode de l’interarmées, mais par rapport au bénéfice                D’abord, sur la notion de théâtre, les aviateurs
opérationnel qu’on peut en obtenir. Je donnerai des                entendent souvent dire, d’ailleurs avec des valeurs
exemples de la façon dont je vois les choses et je crois           différentes, que la majorité de la population du monde
qu’il faut absolument sortir de la logique de milieux ;            vit à proximité des océans. Par nature, on a besoin
ils n’existent pas vraiment. Le milieu aérien est, par             d’une marine, bien entendu, mais je pense qu’il faut
nature, un milieu interarmées qui est largement                    être extrêmement prudent avec ce genre d’argument.
partagé. Il ne l’est pas seulement par la Marine,                  Si entre 50 et 80%, puisque ce sont les deux chiffres
l’armée de l’air et l’armée de terre, mais également               avancés tout à l’heure, de la population mondiale
au niveau interministériel lorsqu’il s’agit d’intervenir           habite effectivement pas très loin des océans, je suis
dans le ciel national ou outre-mer. Nous sommes là                 tout à fait d’accord avec ce chiffre. Si on enlève les
en complémentarité les uns des autres, et je remercie              pays occidentaux, l’Inde, la Chine, avec qui la notion
Olivier de Rostolan d’avoir dit qu’il n’y avait pas une            d’utilisation unique du porte-avions n’a pas de sens,
feuille de papier entre les objectifs de l’armée de l’air          sauf bien sûr dans une opération interarmées globale,
et de l’aéronautique navale en la matière, je ne vais pas          force est de constater qu’aujourd’hui, la population
en ajouter davantage. Il y a une réelle convergence dans           du monde qui nous intéresse n’est pas forcément au
nos façons de voir les choses.                                     bord de la mer, mais partout. Elle est aussi au cœur des
Le troisième point que je voulais évoquer est que                  continents et le meilleur exemple est que la plupart des


                                                          - 95 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
conflits actuels sont au Congo, au Tchad, au Soudan               en la matière, sinon la décision serait rapide. La base de
ou en Afghanistan. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas          Manas représentait à peu près, lorsque je suis parti, 15 à
le Liban ou la Somalie, bien entendu. Tous les conflits           20% du PIB du pays, ce qui n’est pas négligeable. Pour ces
potentiels, et le Livre blanc les met bien en exergue,            raisons économiques, les bases déployées ont un intérêt
peuvent se passer partout et on doit les concevoir                qui dépasse largement la dimension opérationnelle.
comme tel. Donc chaque composante a son rôle, chaque              Même sur le plan humain, l’acceptabilité de l’opération
composante vient en complémentarité de l’autre, et je             conduite dans un pays proche est beaucoup plus grande
crois qu’il faut avoir une vision plus large, ouverte et ne       lorsque les forces sont visibles, qu’elles peuvent rentrer
pas se concentrer uniquement sur ce type d’argument.              en contact physique, humain avec les gens de la région.
                                                                  Pour les Kirghizes, cela n’a pas été facile d’accepter
Deuxièmement, j’ai beaucoup entendu parler de                     que des forces internationales viennent sur leur sol,
bases déployées. Je rappelle qu’elles existent depuis             mais ça n’a pas été facile non plus au Tadjikistan ou
longtemps, depuis les années 1920 et, généralement,               en Ouzbékistan. Toutes ces bases ont été construites à
les forces navales françaises, anglaises ou américaines           quelques semaines près dans toute la zone.
les ont mis en exergue pendant la Seconde Guerre
mondiale. Ce sont les marins qui sont à l’origine de ce           Le troisième point concerne la gestion
concept, c’est important de le rappeler. Le fait qu’il y          des opérations. Franchement, je ne
ait des difficultés à installer des bases déployées dans          me place pas en comparaison ou en
certains pays, je veux bien l’accepter, c’est le rôle de la       concurrence avec l’aéronautique
politique et de la diplomatie d’éliminer ces écueils. Mais        navale. La vision de l’armée de
enfin soyons honnêtes, depuis que le concept existe et            l’air aujourd’hui - et j’ai plaisir
depuis que les conflits existent, il n’y a pas eu un seul cas     à le dire ici - essaie de sortir d’un
où une opération a été perturbée par le fait qu’on n’ait          schéma où il y aurait une capacité
pu trouver un terrain déployable, installé à proximité,           dominante qui serait l’aéronef,
plus ou moins proche, du théâtre d’opérations. Et pour            pour faire simple, et des capacités
citer celui qui nous a été présenté tout à l’heure, à savoir      subordonnées qui viendraient
l’Afghanistan, je suis très concerné puisque j’étais              en appui systématique de cette
commandant du détachement à Manas et commandant                   capacité dominante. On essaie de
en second de la base aérienne franco-américaine et                sortir de ce schéma et d’en mettre
internationale de Manas. Nous étions présents sur                 en place un autre qui montrerait
le site au mois de décembre, les premiers avions sont             qu’il y a des capacités qui peuvent
arrivés au mois de février et nous avons commencé                 être centrales, à un moment donné
les opérations dès le mois de mars. Il n’y a pas eu de            et dans un contexte précis, et des
difficultés majeures, décembre – février c’est quand              capacités périphériques qui peuvent
même très peu. J’accorde que si nous disposons d’un               être, selon le contexte, centrales ou
porte-avions à proximité et que l’urgence fait que ce             périphériques. L’avion n’est pas le
n’est pas en deux mois, mais en une semaine que l’on              seul centre d’intérêt de l’armée de
doit opérer, bien entendu, on a une preuve flagrante de           l’air aujourd’hui ; c’est un centre
l’intérêt d’avoir un porte-avions et je suis le premier à         d’intérêt important et historique,
le défendre. Les bases déployées ont un autre intérêt - il        qui le demeurera longtemps, bien
faut sortir du cadre uniquement opérationnel - elles ont          entendu, mais ce n’est pas le seul. Le
le pouvoir de mettre en place des vecteurs opérationnels.         solaire en est un, le Command and Control également.
C’est une contrainte que vous reconnaissez : sur un               Aujourd’hui, il n’y a pas d’opérations aériennes sans
porte-avions vous ne pouvez pas mettre de ravitailleurs.          espace et la gestion des satellites n’est pas simplement
Les avions décollant des porte-avions ont besoin de               une gestion de services satellitaires de données. C’est
ravitailleurs, de guerre électronique, ils ont besoins            aussi le montage d’opérations aériennes qui se fait en
de vecteurs qui ne sont pas nécessairement français,              tenant compte de la combinaison à un instant T, calculé
qui sont internationaux. Nous avons besoin de toutes              en seconde, des satellites dans l’espace. L’espace est
ces composantes pour participer à la bataille aérienne            également une dimension très importante pour nous,
globale. Le troisième facteur important de la base                ainsi que le soutien. J’ai plaisir à rappeler ici que l’armée
déployée est son caractère politique, son caractère en            de l’air était l’armée pilote du soutien de l’opération
matière de développement économique. Il est évident et            EUFOR-Tchad-RCA, achevée au mois de mars dernier,
on l’a vu ces dernières semaines avec le cas de Manas et          pour l’ensemble de la coalition de l’Union européenne.
l’hésitation des Kirghizes à conserver cette base sur leur        Il y a des capacités centrales ou périphériques selon le
sol. On sait très bien que ce ne sont pas eux qui décident        contexte et l’on essaie de travailler avec cet ensemble en


Bulletin d’études de la Marine N°46                             - 96 -
sachant qu’aujourd’hui, la guerre aérienne est globale,         la coopération entre l’armée de l’air et l’aéronautique
mondiale. Ce qui se passe en Afghanistan n’est pas              navale est quotidienne en matière de maintenance. Il est
géré depuis là-bas, mais depuis le Qatar et les États-          évident qu’avec un avion comme le Rafale on a intérêt,
Unis, depuis les états-majors nationaux. Le chef d’état-        pour des raisons économiques, fonctionnelles et de
major des armées a un rôle majeur dans la conduite              processus d’outil de travail à coopérer, et on le fait, je
des opérations depuis Paris. Cette bataille aérienne est        pense, en très bonne intelligence. Nous avons abordé
globale et tout le monde y concourt, toutes les bonnes          le SAR1. À mon avis, un pilote d’hélicoptère, qu’il soit
volontés sont attendues et l’aéronautique navale, le            de l’armée de terre, de l’armée de l’air ou de la Marine,
porte-avions en l’occurrence, également.                        peut acquérir des capacités communes. On le fait tous
J’aimerais terminer sur la coopération air-marine               les jours. Et puis il y a l’entraînement, les radars, les
qui est vraiment d’excellente qualité. Le major de la           champs de tir… la coopération est permanente aussi
marine est là, il complétera ou corrigera. Bien sûr il          entre nos deux « pays », pardon entre nos deux armées !
y a des rivalités, puisque nous avons des perceptions           C’est un lapsus révélateur qui montre que nous avons
différentes, des intérêts différents, et que nous sommes        aussi d’autres formes de coopération que nous traitons
                                                                                        de la même manière.
                                                                                         Je vais m’arrêter là, mais je ne
                                                                                         veux pas que nous sortions
                                                                                         de cette salle avec une vision
                                                                                         décalée. Premièrement, l’armée
                                                                                         de l’air n’a aucune intention de
                                                                                         s’approprier le ciel aérien, qu’il
                                                                                         soit en France ou en opération.
                                                                                         Elle n’est pas légitime pour le
                                                                                         faire et n’a aucun intérêt à le
                                                                                         faire. Elle ne veut pas le faire,
                                                                                         que ce soit dans sa globalité ou
                                                                                         dans sa gestion, et je sais que des
                                                                                         critiques ont été formulées sur
                                                                                         la façon de gérer le ciel aérien.
                                                                                         Deuxièmement, l’armée de l’air
                                                                                         est très heureuse de l’existence
                                                                                         d’un porte-avions parce que
                                                                                         dans certains cas, vous les avez
                                                                                         cités très opportunément, nous
                                                                                         en avons besoin. Ce n’est pas
                                                                                         moi qui dirais le contraire, et ce
                                                                                         n’est pas parce que j’ai été payé
                                                                                         pour le dire.

                                                                                          Monsieur Jean-Dominique
Christophe Debusschere - Deux Gazelles de l’ALAT dans le hangar - huile sur toile (2000)  Merchet :
avant tout des hommes. Mais la coopération air-marine                                    Merci mon Général, c’était très
existe depuis très longtemps et est excellente. Je vais bien. Exercice difficile qui mérite les applaudissements.
en donner quelques exemples. C’est vrai en termes de Néanmoins, je ne suis pas totalement convaincu que
formation, et pas seulement de formation initiale. J’ai tout aille aussi bien dans le meilleur des mondes.
eu la chance d’être commandant de base à Cambrai Il y a eu quelques épisodes récents sur l’emploi
à une époque où la Marine était dans une phase de d’hélicoptères au bout de la Bretagne qui ont donné
transition importante entre le Crusader et le Rafale, et lieu à des psychodrames permanents. Je vous assure que
nous avons accueilli de nombreux pilotes de la Marine j’ai passé mon temps à expliquer la même chose que
dans les escadrons et sur les bases de l’armée de l’air. vous à des gens qui portent l’uniforme en leur disant :
J’en étais très heureux. Ils étaient de très grande qualité « Mais calmez-vous un peu sur ces histoires. Parce que
et ont participé avec nous aux mêmes opérations ; le la couleur de l’uniforme de la personne qui va secourir
Kosovo en est un excellent exemple. J’ai eu à Nancy, sur le marin pêcheur, le Français s’en moque un peu. Ce qui
Mirage 2000D, un marin commandant d’escadrille qui compte, c’est qu’au bon moment, on aille chercher le gars
envoyait nos camarades aviateurs au combat. À part ça, qui s’est cassé la jambe sur le chalutier au large du rail


                                                       - 97 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
d’Ouessant ». Mais bon, apparemment, ça ne convainc         d’hélicoptères polyvalents de façon complémentaire -
pas toujours, on aura l’occasion d’en reparler.             des hélicoptères de manœuvre, d’assaut, de transport
On a une autre couleur autour de cette table, pas un        tactique, de reconnaissance, d’appui ou de destruction -
autre pays, mais une autre armée : l’armée de terre. Mon    n’était pas un sport de masse, et surtout pas un sport qui
Général, vous avez quelques avions, j’ai eu l’occasion      s’improvisait. Il y avait plusieurs options : ou l’on créait
l’autre jour d’en emprunter un, mais on va surtout          une Army aviation ou l’on dotait l’aviation britannique
parler d’hélicoptères. Il y a cette idée, ce serpent de     de toutes ces composantes, ce qui était hors de portée
mer, puisque nous sommes quand même entre marins,           budgétaire. Je rappelle d’ailleurs qu’il y avait en Grande-
du commandement intégré des hélicoptères (CIH).             Bretagne un plan nommé Belvedere visant à regrouper un
Tout à l’heure, l’officier britannique nous parlait d’un    peu toutes les forces, mais qui a échoué, essentiellement
Joint Command pour les Harier, est-ce que nous allons       pour des raisons de coûts, d’infrastructures notamment.
enfin faire quelque chose qui ressemble à ça et qu’est-     Il a donc fallu trouver une autre solution pour faire
ce que vous, à la tête de                                                                       travailler     ensemble
l’ALAT, pensez-vous de                                                                          des gens de culture
ces affaires ?                                                                                  différente, et ce Joint
                                                                                                Helicopter Command a
Général de division Patrick                                                                     été crée, intégrant dans
Tanguy :                                                                                        son commandement
C’est bien de me poser cette                                                                    les composantes des
question, ou à quelqu’un                                                                        trois armées et la 16e
qui est un intermittent                                                                         Air Assault Brigade
de l’aéronautique navale,                                                                       dont certains éléments
puisqu’il est rarement                                                                          sont déployés en
d’opérations ayant une                                                                          Afghanistan. L’histoire
prolongation         terrestre                                                                  des hélicoptères en
qui     n’embarque        une                                                                   France est différente
composante hélicoptères.                                                                        et     chacune       des
Vous sortez complètement                                                                        composantes d’armée
du cadre des opérations,                                                                        exerce un métier bien
mais puisqu’on parle du                                                                         spécifique, même s’il y
CIH… Premièrement, il                                                                           a des recoupements à
est en cours de création. Sa                                                                    l’interface des milieux.
gestation n’a pas toujours                                                                      Le plus flagrant - parce
été facile, mais je pense que                                                                   que ces recoupements
nous en sommes arrivés                                                                          font aussi l’objet de
là après des discussions                                                                        polémiques dont on
qu’on pourrait, à l’envie,                                                                      peut se gargariser à
mettre en exergue. Vous                                                                         l’envie - c’est celui de
parliez d’un hélicoptère                                                                        toutes les missions
quelque part à la pointe                                                                        qui relèvent des forces
de Bretagne, finalement                                                                         spéciales. Alors là, on
faut-il retenir toutes les                                                                      peut voir le verre à
attentions sur quelque                                                                          moitié vide ou le verre
chose de marginal ? On Michel Bernard - Ravitaillement d’un Puma - crayons de couleur (2000)    à moitié plein. Le verre
parle effectivement de ce CIH                                                                à moitié vide est celui où
et on a souvent tendance à faire la comparaison avec chacun cherche à s’approprier les moyens et le type de
le Joint Helicopter Command britannique, mais je crois mission. Le verre à moitié plein - et qui va illustrer ce
qu’il y a une profonde différence entre les deux. Pour que pourrait être potentiellement le CIH - c’est une
faire bref, le Joint Helicopter Command britannique a été même façon de conduire les missions, de les préparer,
une nécessité, car les hélicoptères qui étaient répartis au de les soutenir. Il y a donc une culture commune et
sein des différentes composantes de l’armée britannique c’est probablement le métier, s’agissant d’hélicoptères
l’étaient au tonnage. En dessous de cinq tonnes, on était en opération spéciale, qui est le plus avancé en matière
dans l’Army, et au-dessus, dans l’Air Force ou la Navy. interarmées, même si, ici ou là, il y a des polémiques. De
À partir de ce moment-là, on a constaté que dans bon toute façon, nous sommes dans une phase qui se construit
nombre d’opérations, la capacité d’engager des unités et qui prépare le CIH. Après, il y a un certain nombre


Bulletin d’études de la Marine N°46                        - 98 -
d’autres métiers qui sont, à mon avis, bien spécifiques compatibles possible entre les armées. On mène une
et je persiste à dire que pour faire de la lutte anti-surface réflexion sur un polyvalent de quatre tonnes par exemple.
ou anti-sous-marine, si on n’a pas « usé ses fonds de On parle souvent de procédures. Il y a un laboratoire très
culotte » sur la Jeanne d’Arc - et j’espère qu’elle aura un intéressant qui a été créé en matière d’hélicoptères et qui
successeur - il manque quelque chose sur le plan culturel. est un peu le précurseur du CIH, c’est le fameux groupe
Pour faire, ce qu’on appelle, nous, l’aérocombat, il faut interarmées d’hélicoptères stationné à Villacoublay. Il
aussi avoir eu l’habitude de travailler avec un fantassin, est constitué d’une composante de Puma de l’armée
parce que l’hélicoptère, nous l’employons comme un de l’air et de l’armée de terre et travaille en étroite
fantassin, c’est-à-dire pour se poster, observer, utiliser coopération, en alerte permanente, avec le GIGN dans
son arme, rendre compte ou se déplacer. On parle la cadre de la lutte antiterroriste. Il s’est agi, lorsqu’on
souvent de la mesure active de sûreté aérienne (MASA) a créé cette entité ex nihilo avec des procédures, des
en la minimisant. La MASA - je parle pour l’armée de cultures différentes, de trouver des convergences pour
terre et dans le simple segment hélicoptères - est une que tous ces gens puissent travailler ensemble. On a
opération beaucoup plus complexe, qui relève de la donc créé une cellule interarmées de coordination,
compétence du Ground Forward Air Controller (GFAC) stationnée pour l’instant dans mon état-major, mais qui
qui doit combiner                                                                                    va rejoindre le CIH
un certain nombre                                                                                     à l’été. Autrement
de vecteurs avec des                                                                                  dit, un travail
vitesses différentes                                                                                  qui vise à essayer
pour avoir un                                                                                         d’uniformiser
effet collectif sur                                                                                   les     procédures,
le terrain. Une fois                                                                                  de les rendre
que l’on a compris                                                                                    compatibles.
ça, on s’aperçoit
que     l’on      peut                                                                                Un i f o r m i s a t i o n
peut-être        gérer                                                                                ne veut pas dire
les     hélicoptères                                                                                  uniformité,             ni
autrement           et                                                                                nivellement
chercher           un                                                                                 par le bas, ce
certain nombre de                                                                                     serait une erreur
convergences qui                                                                                      fondamentale. Il
vont être source                                                                                      y a des choses qui
d’économies.                                                                                          doivent être mises
Concrètement, à                                                                                       en commun pour
l’heure      actuelle,                                                                                économiser             les
notre      problème                                                                                   coûts, faciliter la
est essentiellement                                                                                   polyvalence            ou
                        Michel Bernard - Cougar sur le pont d’envol - crayons de couleur (1999)
financier.                                                                                            voir des équipages.
                                                                                                      Actuellement,
Alors, comment peut-on économiser ? Est-il question tout le tronc commun de formation hélicoptère est fait
qu’une composante prenne les missions de l’autre ? dans la même école, avec des instructeurs des trois armées.
Ça ne me paraît absolument pas constructif et je ne Dans un métier précédent, j’avais le commandement de
pense pas que ce soit de ça qu’il s’agisse. Vous entendez l’école de formation de pilotes au Luc en Provence, et
souvent le ministre dire que les Puma de l’armée de s’agissant par exemple du vol aux instruments, il y avait
l’air ne doivent pas être mis en œuvre par l’armée de tous les jours un hélicoptère sur lequel il était marqué
terre et inversement. Effectivement, le Puma a été choisi « armée de terre » - d’ailleurs, il faudra peut-être écrire
il y a trente-cinq ans pour remplir une mission bien autre chose un jour - qui décollait avec un élève marin
particulière avec des équipements particuliers. Il était et un instructeur de l’armée de l’air par exemple. Vous
prévu d’en rénover 45 dans l’ALAT et 15 dans l’armée prenez le tout, vous brassez, vous le mettez dans un
de l’air pour les rendre parfaitement compatibles. Pour ordre différent et ça fonctionne de la même manière.
le moment, c’est toujours envisagé et espérons que nous Pour conclure, je crois que la vraie valeur ajoutée de
aurons des crédits pour le faire. Ce qui est important ce CIH, tel qu’il est conçu à l’heure actuelle, est de
dans cette affaire, dans une perspective d’avenir, c’est constituer auprès du chef d’état-major des armées une
de construire quelque chose de plus facile à soutenir de petite équipe dont la mission sera double. La première
façon commune, avec des appareils qui soient le plus est d’être capable, en liaison permanente avec le CPCO,


                                                           - 99 -           Centre d’enseignement supérieur de la Marine
d’identifier ce qui est disponible pour conduire une              de la présence des Atlantique au Tchad, je voudrais
opération. Par exemple, nous avons été confrontés ce              rappeler ce qu’est un Atlantique, ce qu’est un équipage
week-end à une demande pour mettre un Puma sur                    et un aéronef de patrouille maritime, en quoi consiste
le Mistral, dans des conditions comme d’habitude                  son emploi et son action parfois loin de la mer et de nos
rocambolesques, parce qu’on le prend là où on l’a, avec           zones de déploiement de sous-marins nucléaires.
l’équipage qu’on a, pour faire une mission dont on ne
sait pas trop bien quel sera le profil. Et bien, une des              Un équipage et un aéronef de patrouille maritime, ce sont
vocations de ce CIH sera de disposer d’une situation                  des systèmes, c’est un système d’hommes, comme on aime
permanente pour avoir la réactivité la plus importante.               à le dire - je crois que la gendarmerie emploie beaucoup
La deuxième mission du CIH est d’élaborer au fil du                   ce terme et on l’aime également dans l’aéronautique
temps des critères de convergence et donc d’économie et               navale – car il ne suffit pas d’additionner des capacités
d’amélioration de l’efficacité d’un outil commun, sans                techniques, d’énumérer les différents capteurs que l’on
pour autant renier le métier et la culture de chacune                 trouve à bord de l’aéronef, pour résumer ses capacités.
de ces composantes. Si                                                                                        L’Atlantique      est
on atteint cela, on aura                                                                                      avant tout employé
créé quelque chose de                                                                                         par un équipage, et
complètement différent                                                                                        ce sont les qualités
du Joint Helicopter                                                                                           et les capacités de
Command et on aura                                                                                      cet équipage, habitué à
énormément         avancé                                                                                     travailler ensemble
dans     nos     armées                                                                                       pendant          une
françaises, dans le sens                                                                                      durée significative,
de l’efficacité et de la                                                                                      trois         années
maîtrise de coûts.                                                                                            généralement, qui en
                                                                                                              font la performance.
Monsieur Jean-                                                                                                Ce système est avant
Dominique                                                                                                    tout - on citait tout
Merchet :                                                                                                 à l’heure le cas des
Merci       beaucoup.                                                                                   frégates - des frégates
Pardonnez-moi          de                                                                               déployables.          Pour
vous avoir un peu                                                                                       rejoindre ce que disait
détourné du sujet, mais                                                                                    le professeur Coutau-
je crois que c’étaient des                                                                                    Bégarie,        pour
explications que tout le                                                                                      retrouver la finalité
monde attendait, parce                                                                                        de cet instrument,
qu’effectivement, le CIH                                                                                      je voudrais vous
fait l’objet de beaucoup                                                                                     présenter        cette
d’interrogations et sans                                                                                    analogie : c’est un
doute d’un peu de fantasmes. Merci                                                                     aéronef, un équipage
de nous avoir éclairé.                                                                                 qui est apte à exercer
On reparlera des aspects                                                                                      son activité dans
opérationnels      dans              Serge Marko - Poste de pilotage et bulle de ATL 2 - Aquarelle            un désert. Le faux
la    discussion.      Je                                                                                désert qu’est la mer est
vais maintenant céder la parole à nos deux marins. en réalité riche d’un certain nombre de signaux faibles
Le commandant Sudrat est un marin qui vole, mais et l’Atlantique est un système à les détecter, à les traiter.
il va surtout nous raconter ses interventions en plein Un signal faible, c’est le bruit faiblement rayonné d’un
milieu de l’Afrique, très très loin de la mer, là où il n’y sous-marin en immersion au milieu de l’océan, c’est la
a pas beaucoup d’habitants. Il faut parfois se méfier toute petite « surface équivalente radar » d’un périscope
des simplifications géopolitiques et géographiques. à la surface de la mer, mer houleuse bien souvent, c’est
Commandant, vous étiez avec des Atlantique au Tchad, encore un frêle esquif ou un naufragé dans un petit
dans le cadre de la mission Épervier, qu’avez-vous à radeau de survie dans l’immensité de l’océan - l’actualité
nous dire à ce sujet ?                                                nous rappelle malheureusement l’importance de ces
                                                                      capacités - ou c’est encore un trafiquant de drogue sur
Capitaine de frégate Laurent Sudrat :                                 un petit navire très rapide, un go fast, qui se cache dans
Avant de traiter de l’incongruité ou de la non-incongruité les îles des Caraïbes et qu’il faut détecter.


Bulletin d’études de la Marine N°46                             - 100 -
Cette capacité à détecter des signaux faibles est valable,                des pêches illicites, secours en mer) ;
avant tout, dans le désert qu’est l’océan, mais elle est              -   des activités de lutte contre la piraterie dans le
également transposable assez facilement - c’est ce que                    golfe d’Aden. Des Atlantique étaient présents sur
je voudrais partager avec vous - dans un désert de                        le théâtre d’opérations au moment de l’affaire
terre, comme l’est l’immensité du territoire tchadien.                    du Ponant, du Carré d’As et, plus récemment
Ce sont finalement les mêmes méthodes, les mêmes                          encore, de la Tanit ;
techniques d’emploi. Bien entendu il faut des capteurs,               -   les opérations au Tchad que vous évoquiez,
des capacités, mais la méthode est transposable très                      donc j’y viens.
rapidement, sans un entraînement spécifique pour les
                                                                  Mais auparavant, pour que les choses soient bien claires,
équipages qui mettent en œuvre les Atlantique.
                                                                  je précise que 85 % des heures de vol réalisées par les
Cela étant posé, sans énumérer, ce qui serait fastidieux,
                                                                  équipages d’Atlantique ont lieu au-dessus de la mer ou
les capacités de l’avion, je voudrais aborder les
                                                                  dans la frange littorale. L’avion est donc bien, avant tout,
questions suivantes : pourquoi l’ Atlantique a-t-il
                                                                  un avion maritime et c’est ce qui fait l’entraînement,
été conçu ? Pourquoi s’évertue-t-on à l’entretenir, à
                                                                  l’expertise de nos équipages.
entretenir ce savoir-faire complexe ? Les Atlantique, les
avions de patrouille maritime que l’on pourrait décrire
                                                                  Un autre chiffre intéressant : 60 % des heures de vol de
sous le terme d’« avions maritimes multi-missions »
                                                                  la composante Atlantique 2 sont réalisées en opération.
sont les héritiers du Coastal Command, avions à long
                                                                  C’est un ratio très élevé, flatteur, mais qui est révélateur
rayon d’action qui ont exercé leur activité contre les
                                                                  de la tension exercée sur les équipages, certes heureux,
sous-marins allemands pendant la Seconde Guerre
                                                                  honorés, de participer à un nombre élevé d’opérations,
mondiale, et c’est autour de cette capacité aéromaritime
                                                                  mais qui ont de plus en plus de mal à entretenir leur
très complexe que le système a été conçu.
                                                                  savoir-faire aéromaritime complexe et diversifié. Il
Peu de pays possèdent cet outil réservé à la « cour des
                                                                  faut donc un savant dosage entre les opérations et
grands ». Pourquoi en est-on doté ? Avant tout parce
                                                                  l’entraînement.
qu’il est lié aux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.
                                                                  J’en viens maintenant au Tchad. Comme je le disais,
J’aime rappeler que la première des opérations, même
                                                                  il s’agit avant tout d’opérer au-dessus du désert. La
si on en parle peu, est la dissuasion et si la Marine met
                                                                  première mission d’un Atlantique lorsqu’il se déploie
en œuvre la grande majorité des capacités de dissuasion
                                                                  là-bas est donc généralement de détecter, par exemple,
en termes de nombre de têtes, c’est aussi parce qu’elle
                                                                  des colonnes de véhicules. Mais il ne s’agit pas de faire
possède toute la panoplie des moyens d’une marine
                                                                  des photos d’un endroit donné dont on aurait les
hauturière. Les Atlantique en sont un élément, comme
                                                                  coordonnées géographiques, ce serait en l’occurrence
le rappelait l’amiral Merer ce matin.
                                                                  une simple mission de reconnaissance. Il s’agit là
Pour         illustrer      l’activité
aéromaritime de cet instrument,
faisons simplement un zoom sur
l’activité 2008-2009, qui, je crois,
est assez révélatrice :
     - des activités de soutien
         et de sûreté de la force
         océanique stratégique, sur
         lesquelles je ne m’étendrai
         pas pour des raisons de
         confidentialité, mais qui
         sont des opérations réelles
         et qui ont mobilisé toute
         la composante ;
     - des opérations, assez
         nombreuses, de lutte
         conte les narcotrafiquants,
         aussi bien dans les Antilles
         qu’en mer Méditerranée ;
     - des activités d’action
         de l’État en mer (lutte
         antipollution, surveillance Serge Marko - Soute de ATL 2 - Aquarelle


                                                        - 101 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
d’une mission beaucoup plus complexe qui consiste à           Je voudrais également citer le cas de la preuve image.
assurer :                                                     L’avion recueille des images photos, infrarouges, qui
    - la synthèse d’un certain nombre de                      sont nécessaires à la détection des protagonistes ou au
        capteurs (l’œil et le cerveau humains sont            recueil du renseignement, mais qui peuvent également
        particulièrement précieux en la matière) ;            servir, dans une logique de judiciarisation croissante,
    - une reconnaissance d’un territoire pour                 de preuve image. Il est important que ces images soient
        maîtriser, appréhender cet environnement et           rapidement disponibles et rapidement transmises aux
        détecter des signaux faibles (de petites colonnes     échelons supérieurs. Elles le sont par des moyens de
        de pick-up qui se dissimulent sous quelques           plus en plus performants, puisque l’Atlantique vient
        arbustes, une présence inhabituelle dans de           d’être doté - c’est très récent - de capacités satellitaires
        petits villages, un bivouac qui n’était pas là la     de transmission de fichiers.
        veille…) Ce sont ces indices de présence, que
        l’on détecte grâce au long rayon d’action de          Citons enfin les capacités d’autonomie d’appréciation.
        l’avion et à son autonomie importante, qui sont       L’avion n’est pas seulement un moyen d’observation
        précieux.                                             et de reconnaissance qui réaliserait les missions de
                                                              coordination que je viens de citer, mais également
Un deuxième aspect utile et important est celui de            un avion qui a été conçu, là aussi pour la lutte anti-
la coordination des moyens sur zone. En tant que              sous-marine, pour appréhender son environnement et
PC volant, l’Atlantique dispose d’un certain nombre           évaluer la situation tactique. Cela se fait sur des théâtres
de moyens radios redondants, performants, qui lui             terrestres d’une manière assez autonome, au même titre
permettent de renseigner le commandant de l’opération         que cela se fait au large, à très basse altitude, quand il
et de coordonner l’action des moyens sur zone : les           s’agit de pister un sous-marin, éventuellement de
moyens aériens dans un premier temps, mais également          l’engager et de le détruire.
terrestres, comme le réseau PR4G de l’armée de terre qui
est embarqué à bord et nous permet d’être totalement          Ce sont donc toutes ces capacités qui justifient le
dans une logique de réseau avec nos camarades au sol.         déploiement des Atlantique sur ce type de théâtre,
                                                              bien loin effectivement de nos sous-marins nucléaires.




Serge Marko - L’ATL 2 au hangar Lann Bihoué - Aquarelle




Bulletin d’études de la Marine N°46                         - 102 -
De plus, cette capacité est très rapidement disponible,        autoprotection plus performants de l’avion.
puisqu’un équipage avec son soutien technique très
léger, c’est une vingtaine de personnes déployables            Tout à l’heure, Philippe Vial parlait de Janus. Je rappelle
en huit heures partout dans le monde. Cette grande             que Janus, le dieu aux deux visages dont la devise était
souplesse est très précieuse.                                  ubique, est le symbole de la patrouille maritime. Donc
                                                               finalement, cette ubiquité de la patrouille maritime, je ne
Après vous avoir présenté ce qu’est l’Atlantique, je vais      la trouve pas incongrue et le fait que l’aéronef se déploie
conclure en vous disant ce qu’il n’est pas, pour tordre        au cœur de l’Afrique, dans les Grands Lacs ou au cœur
le cou à quelques canards qui circulent régulièrement.         du Tchad, est assez logique. Nous sommes tout à fait
L’Atlantique n’est pas un simple - si j’ose dire - avion       fidèles à notre tradition, à l’héritage. Ces déploiements
de surveillance, comme on le lit souvent dans la presse.       sont aussi très utiles à nos équipages, car nous sommes
C’est assez réducteur. Un avion de surveillance, je crois      aux côtés de nos camarades de l’armée de l’air et de
l’avoir illustré à l’instant, se contenterait de survoler      l’armée de terre, et sur des opérations avec du risque,
comme le fait un drone, de filmer et puis on exploiterait      un risque physique. Ce sont de vrais engagements.
les images au sol. L’Atlantique est beaucoup plus riche,       Quand on entend un fantassin sur un réseau PR4G
beaucoup plus complexe et beaucoup plus polyvalent :           qui est effectivement au contact et qu’on entend le
c’est un avion d’arme, dont le système complet permet          crépitement des mitrailleuses, on est fier de participer
le traitement des                                                                                  à cette opération
signaux      dont     je                                                                           interarmées.      Cela
parlais. Ce n’est                                                                                  est excellent pour
pas non plus un                                                                                    le moral et, à mon
bombardier. On a                                                                                   avis, pour l’esprit de
beaucoup parlé dans                                                                                corps, la ténacité et
les blogs spécialisés -                                                                            la combativité de nos
notamment le vôtre                                                                                 équipages.
monsieur       Merchet
- de la capacité                                                                                Monsieur Jean-
de         l’Atlantique                                                                         Dominique Merchet :
à      délivrer      de                                                                         Co m m a n d a n t
l’armement puisqu’il                                                                            Mallard, vous êtes
a récemment été                                                                                 pilote de chasse et
doté d’une capacité                                                                             vous avez aussi été
de bombes guidées                                                                               dans une situation
laser. Il ne s’agit                                                                               un peu inattendue
que d’une capacité John Pendray                                                                   pour un marin,
périphérique ;                                                                                    puisque vous étiez à
l’Atlantique n’est, en aucun cas, un bombardier. C’est une     Kandahar avec vos Super-Étendard. C’était la première
capacité qui est offerte au commandement opérationnel,         fois que la Marine déployait au sol, sur un terrain
qui pourrait être utile à un moment ou un autre, mais          d’opération extérieure, ces avions. Vous avez participé
qui n’est pas, bien entendu, sa première mission. Ça reste     aux opérations depuis le porte-avions, puis, l’année
un avion armé, il a des torpilles, peut avoir des bombes,      dernière, aux côtés de vos camarades aviateurs.
mais ce n’est évidemment pas pour concurrencer les
avions pointus dont c’est le métier puisque l’avion est
très vulnérable. En effet, il est lent et gros, ce qui en      Capitaine de frégate Jacques Mallard :
fait une cible de choix. Cela n’a pas échappé à quelques       Disons que le déploiement à terre, depuis Kandahar, est
rebelles dans les opérations africaines récentes,              un accident de parcours. D’abord, ce n’est pas la première
puisque les avions ont essuyé, depuis deux ou trois ans,       fois : l’aéronautique navale a été engagée en Algérie
quelques tirs d’armes légères, mais également et c’est         et en Indochine à plusieurs reprises depuis la terre.
un plus préoccupant, de missiles à guidage infrarouge.         L’engagement que nous avons connu dernièrement est
L’Atlantique dispose d’une autoprotection réduite à la         dans la droite ligne de tous les engagements auxquels le
portion congrue. Il ne peut donc être déployé que dans         groupe aérien embarqué a participé (la Bosnie, le Kosovo,
un milieu permissif, avec un certain nombre de modes           les différents engagements en Afghanistan), mais c’est
d’actions, de précautions, qui épargnent nos équipages         vrai, ces deux dernières années ont rendu les marins
et qui justifieraient certainement qu’on se pose la            du groupe aéronaval embarqué en manque cruel d’eau
question - je crois qu’on se la pose - d’équipements en        salée. C’est certain, il y a une certaine déception, mais


                                                     - 103 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
c’est également l’occasion de réfléchir à notre identité,         notre façon de progresser va bouleverser la donne. On
à notre métier, et de voir à quel point notre culture de          parle très peu de Galileo. Pourtant, c’est au cœur d’une
marin influence notre procédure, notre savoir-faire               certaine indépendance européenne. Mais rappelez-
et les résultats que l’on peut obtenir. Cette culture,            vous simplement, qu’à partir du moment où on a un
c’est essentiellement, l’amiral Hébrard le rappelait, la          système de guidage GPS, tout ce qui n’est pas mobile
rigueur. Non pas que les autres composantes n’aient               est vulnérable. Ceci est très important quand on pense
pas de rigueur, mais nous, tout petit, on nous l’insère           à la liberté des mers. Je compare souvent notre métier
au marteau-piqueur et donc du coup, c’est un élément              de pilote à celui d’un fournisseur de services. Bien sûr,
que l’on met souvent en avant et qui se rattache à la             quand on fournit du service à coup de 250 kilos, ça peut
discipline qui figure sur tous nos bâtiments. Ce métier,          faire sourire ! Cela dit, et on parlait de la graduation
c’est également l’adaptabilité. Un marin qui vole à               des effets, au fur et à mesure que l’on s’insère dans une
partir d’un porte-avions, pour qui l’axe de piste change          coalition, on s’aperçoit que la finalité de la mission est
régulièrement, doit forcément tenir compte du milieu,             vraiment l’autre, et quand je dis « l’autre », c’est celui
de la météo, des différents endroits, puisque l’on peut           qui au sol et qui prend beaucoup plus de risques que
voler à différents endroits, au Yémen, au Canada ou               celui qui est en l’air ou sur un bateau et qui a besoin
aux Antilles. Cette adaptabilité qui vient du fait d’être         d’un certain éclairage, d’un certain effet, d’un axe leurre
marin se retrouve dans l’aspect technique, puisqu’on a la         ou d’une défense, quand on parle de la protection d’une
chance, et je parle                                                                                 force navale. Ce service,
en particulier du                                                                                    finalement, nous met
Su p e r- É t e n d a rd ,                                                                           dans une logique de
d’avoir des avions                                                                                   fournisseur à client
qui          évoluent                                                                                qui nous impose de
relativement vite,                                                                                   nous adapter et d’être
en tout cas bien. Ce                                                                                 systématiquement au
qui nous permet                                                                                      résultat     maximum.
de rester dans un                                                                                    On       retrouve     la
wagon de queue                                                                                       rigueur, l’adaptabilité,
certes, mais avec                                                                                    l’interopérabilité
un certain confort                                                                                   qui sont des qualités
et sans se faire                                                                                     nécessaires à tous les
distancer, puisque                                                                                   soldats d’aujourd’hui,
les         dernières                                                                                dans n’importe quel
opérations           qui                                                                             type d’opération.
impliquent             la                                                                            Merci beaucoup.
coalition mettent John Pendray
en avant un besoin
impérieux d’interopérabilité. C’est le dernier point que je       Notes
voudrais évoquer. La formation des pilotes, notamment             1
                                                                      Search and Rescue.
du groupe aérien, se fait au sein de plusieurs organismes
qui permettent de connaître les autres, en particulier l’US
Navy. Il est évident que l’on cultive cette capacité plug
and play, parce que lorsque l’on arrive sur un théâtre,
le plus dur ce sont les trois premiers jours. Vous pouvez
y rester trois ans, le plus dur restera les trois premiers
jours. Rentrer sur un théâtre, en sortir, y re-rentrer, c’est
beaucoup plus difficile que d’y rester, même si derrière il
y a toute une chaîne logistique qu’il ne faut pas oublier.
Cette interopérabilité, grâce aux dernières évolutions du
Super-Étendard, et en particulier la capacité de tir GPS,
est assez nouvelle. Le professeur Coutau-Bégarie parlait
d’analyse et de réflexion stratégique avant de prendre
des décisions importantes. Je pense personnellement,
parce que je commence à faire partie de la génération un
peu « tout numérique », que cette évolution, aussi bien
dans nos systèmes de guidage que dans nos relevés ou


Bulletin d’études de la Marine N°46                             - 104 -
Michel Bez - La passerelle aviation


                                                         Débats et questions
Un auditeur :                                                     Amiral (2S) Guirec Doniol :
Monsieur Vial a évoqué quelques-uns de nos grands                 Je voudrais tempérer quelques propos de Philippe
anciens. Est-ce que ce ne serait pas le moment, avant             Vial. J’étais à Suez. Nos moyens n’étaient pas du tout
de nous séparer, d’évoquer celui qui est à l’origine de la        obsolètes. Le Corsair pouvait emporter deux bombes
renaissance de l’aéronautique navale et de la Marine, et          de 1 000 livres, il avait quatre canons de 20 mm avec
qui nous donne une leçon pour l’avenir parce qu’il avait          800 obus. Il avait une autonomie remarquable : on
une capacité de séduction extraordinaire, y compris               bombardait le terrain du Caire et on revenait ; on avait
auprès des membres des commissions des finances des               tout le temps qu’il nous fallait. Les avions qui lui ont
assemblées : l’amiral Henry Nomy.                                 succédé, l’Aquilon en particulier, en étaient totalement
                                                                  incapables. L’Aquilon était un avion très agréable à
Monsieur Philippe Vial :                                          manœuvrer, mais il n’avait pas les capacités d’armement
Figure encore méconnue qui mériterait d’être honorée              du Corsair. J’ai regretté qu’on n’ai pas pu envisager de
par le fait qu’on donne son nom à un bâtiment. En bonne           prolonger les Corsair sur le Clemenceau en attendant
logique, le nom du deuxième porte-avions est tout trouvé,         l’arrivée des avions suivants. Avec les Corsair, il y avait
même si personne n’y pense. Effectivement, l’amiral Nomy,         vraiment de quoi mener les opérations avec efficacité.
neuf ans à la tête de la Marine, de 1951 à 1960, est une très
grande figure. Il était pilote de l’aéronautique navale. Il        Général Vard :
faut souligner - l’interarmées, c’est d’abord l’interarmes,       Je voudrais que les trois armées nous parlent de la mise en
même si les marins n’aiment pas parler d’armes mais de            œuvre de la liaison 16, qui est un outil d’interopérabilité
spécialités - qu’il a succédé à un canonnier et que c’est un      dans la troisième dimension. Où en est-on ? Comment
sous-marinier qui lui a succédé, ce qui témoigne bien de ce       les trois armées envisagent-elles son utilisation ?
que fut la richesse de la Marine après le tournant de 1942.       Général de division Patrick Tanguy :


                                                        - 105 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
Cela fait environ 20 ans que les Américains utilisent la       c’est un système révolutionnaire qui permet d’envisager
liaison 16, qui était au départ, grosso modo, un système       la bataille aérienne d’une façon totalement différente.
de boucle. Chacun s’insérait pour partager un certain          J’ai eu la chance de voler sur Rafale. Lorsqu’on est assis
nombre d’informations. La modernisation a permis               dans un avion équipé de la liaison 16, on est assis dans
de transformer ce système qui occupait une salle de            un autre type d’avion que ce qu’on a pu connaître
calculateurs à peu près grande comme cette salle, en un        précédemment. On a un ensemble d’informations qui
terminal qui doit avoir la taille d’une grosse armoire.        nous permet de concevoir l’environnement dans lequel
La miniaturisation s’est poursuivie, ce qui permet à           on est de façon totalement différente de ce que l’on peut
un certain nombre d’aéronefs d’être équipés de cette           concevoir dans un avion plus traditionnel. La liaison 16
liaison qui leur offre la possibilité d’avoir discrètement     est un facteur de combinaison fantastique des espaces
les images tactiques et le suivi des pistes. Outre l’AWACS     aérien, maritime et terrestre. Je parlais tout à l’heure
et le Hawkeye qui assurent la tenue de la situation de         d’effet stratégique qui permet vraiment d’atteindre des
surface, le premier avion à en être équipé est le Rafale.      effets de nature totalement différente de ce que l’on
Le premier terminal réduit était installé sur avion de         peut connaître aujourd’hui : la combinaison du milieu,
chasse. Cette liaison au standard américain est en train       la combinaison des composantes. En Afghanistan,
d’évoluer. Dans l’aéronautique, cela fonctionne très           aujourd’hui, c’est très clair. On réalise avec la liaison
bien, pour les réseaux terrestres également. On parle          16 des choses que l’on ne pouvait pas imaginer faire
beaucoup de nouveaux stanags (standard OTAN)                   auparavant. C’est vraiment un pas en avant colossal.
L16 et, là encore, on va devoir s’adapter à l’impératif
américain.                                                     Capitaine de frégate Laurent Sudrat :
                                                               La liaison 16 n’est pas sur les Atlantique 2. C’est une
Général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent :                possibilité à terme, mais ce n’est pour l’instant pas
La liaison 16 n’est pas qu’un système de communication         dans les cartons. C’est un facilitateur important
                                                               d’interopérabilité avec les Américains. J’en veux pour
                                                               preuve le dernier exercice Flight Synthetic Training avec
                                                               la IIe flotte américaine sur la côte Est des États-Unis. Cet
                                                               exercice sur simulateur s’est réalisé dans d’excellentes
                                                               conditions grâce à une liaison 16 que nous avions
                                                               établie par satellite avec la côte Est des États-Unis. Nous
                                                               avons travaillé, nous à Toulon, eux sur la côte Est, d’une
                                                               manière réaliste, comme si nous étions ensemble à la
                                                               mer.

                                                               Général de division Patrick Tanguy :
                                                               Je limiterai mon propos à la partie que je connais,
                                                               autrement dit aux voilures tournantes. Pour le moment,
                                                               il n’est pas envisagé d’installer la liaison 16 sur les aéronefs
                                                               modernes Tigre ou NH 90. Pour autant, effectivement,
                                                               l’intérêt est évident, il s’agit pour nous de travailler à
                                                               l’interface, dans le milieu terrestre et le milieu aérien.
                                                               Cette installation est prévue sur l’hélicoptère HMPC-
                                                               Commandement en vol1, dont l’arrivée est prévue en
                                                               2013. C’est uniquement à ce niveau-là qu’elle sera mise
                                                               en place. Il y a également des questions de coût et de
                                                               poids.

                                                               Notes
                                                               1/ Hélicoptère de manœuvre doté d’un poste de commandement qui
                                                               permettra de commander un groupe aéromobile au plus près du théâtre
                                                               d’opérations.




Pierre Courtois



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- 107 -   Centre d’enseignement supérieur de la Marine
Jean Rigaud - Exercice en mer entre New-York et Brest

                                                                        Vice Amiral d’escadre Jacques Launay
                                                                                  Major Général de la Marine

Le chef d’état-major de la Marine accompagnant le              un auditoire attentif non pas au seul découpage
ministre de la défense à Brest, il m’a demandé de le           administratif d’une administration normale, qu’une
représenter.                                                   rationalisation pourrait vouloir envisager, mais bien
C’est donc un honneur et un plaisir particulier pour           un auditoire conscient des capacités militaires dont
moi de venir en son nom vous livrer aujourd’hui                la France a besoin pour tenir son rang et remplir ses
quelques réflexions sur l’aéronautique navale et sur           missions, dans tous les compartiments des actions de
ceux qui exercent le métier des armes sur mer et à             défense et de sécurité.
partir de la mer.
                                                               Mais avant, permettez-moi d’avoir une pensée émue
J’ai dit un plaisir, parce qu’à titre personnel et pour        pour tous nos camarades de toutes les armées morts
éliminer d’emblée toute volonté de polémique que               en service aérien commandé et également pour les
d’aucuns voudraient voir dans la réflexion sur les             victimes de ce dramatique accident aérien, survenu il y
moyens aériens maritimes dont la France a besoin, je           a tout juste dix jours au-dessus de l’Atlantique.
tiens à mentionner que je suis sorti, il y a maintenant
35 ans, du Prytanée Militaire avec le Prix du chef d’état-     Le thème de l’aéronautique navale me tient à cœur, car il
major de l’armée de l’air.                                     est au centre de la cohérence de la Marine. Responsable
                                                               de la préparation des forces navales, je mesure combien
Je dis aussi un honneur, car c’est toujours un honneur         la maîtrise d’une composante aéronautique au sein
que de traiter de sujets d’intérêt stratégique avec            de la Marine est le fruit d’un investissement global et


Bulletin d’études de la Marine N°46                          - 108 -
cohérent particulièrement important : je le mesure            Vous le voyez, l’histoire aéronautique nous lie, déjà à
historiquement, humainement et financièrement. Mais           cette époque, aux États-Unis pour les porte-avions.
je le mesure aussi opérationnellement à ses résultats,
stratégiquement et enfin politiquement. Ainsi, près de        Après cette parenthèse historique, il faut avoir
trente ans ont été nécessaires à la maturation du groupe      conscience que, dans cet espace mouvant qui
aérien embarqué ; j’y reviendrai.                             caractérise les océans, le marin du ciel ne peut s’élever
                                                              indéfiniment. Pour l’exercice de son métier et pour
Je pense qu’après cette journée, vous êtes convaincus par     contrôler les opérations, il a besoin du contact physique
ce truisme : la maîtrise des espaces maritimes recouvre       des embruns et de l’air salin. Ainsi, l’observation spatiale
trois dimensions : sur la mer, sous la mer et au-dessus       ne peut suffire, avec la granularité de la connaissance
de la mer. L’air est en fait l’extension au-dessus de la      qu’exigent nos besoins opérationnels, à élaborer une
surface de l’axe des « ordonnées » de l’espace maritime.      image suffisamment précise et fiable de ce qui se passe
En complément des navires de surface et des sous-             en surface faute de référence stable en mer. De même,
marins d’aujourd’hui, les appareils de l’aéronautique         les satellites ne disposent pas de moyens d’action.
navale ont pour vocation de maîtriser l’espace au-            Enfin, sous les mers où peuvent se dissimuler les sous-
dessus de la mer et de contribuer à toutes les missions       marins, il est nécessaire d’aller écouter pour observer,
d’une marine moderne.                                         détecter et combattre. Pour cela, les aéronefs spécialisés
                                                              en lutte sous la mer ont deux qualités primordiales :
Il faut reconnaître que de tout temps, sur mer, la            leur discrétion et leur invulnérabilité à l’égard du sous-
rotondité de la terre a poussé le marin à s’élever            marin.
pour voir au-delà de l’horizon. De la vigie des galères
phocéennes aux appareils de guet aérien, en passant           Petite anecdote que je souhaiterais signaler. Même si je
par les dirigeables et hydravions, le marin n’a cessé de      dis que le marin ne peut s’élever indéfiniment, puisqu’il
prendre de l’altitude.                                        doit rester au contact physique avec la granularité
                                                              saline, je tiens à préciser ici que parmi les 12 hommes
Je souhaiterais revenir sur un peu d’histoire qui             qui ont marché sur la Lune :
caractérise l’aéronautique navale au XXe siècle, et           - cinq étaient marins ;
notamment les dirigeables, fruit d’une volonté d’un           - cinq étaient aviateurs ;
marin résolu. Pour cela j’évoquerai Dixmude.                  - deux étaient des civils de la NASA (dont l’un était Neil
Ce fut d’abord une ville belge sur l’Yser, dans les           Amstrong d’origine marine).
Flandres, qui fut l’objet d’affrontements sanglants,
en octobre 1914. Puis, ce fut le Zeppelin LZ 117 (225         Mais je reviens à mon propos. Au cours des différents
mètres), transféré à la France au titre des dommages          exposés, l’apport de l’aéronautique navale aux diverses
de guerre en 1919, baptisé Dixmude en souvenir des            missions auxquelles elle contribue vous a été présenté.
fusiliers marins français morts en services en 1914 à         Si certaines ont leurs points d’application à terre,
Dixmude. Le Dixmude disparaît en mer le 21 décembre           d’autres sont exclusivement maritimes. Le fait de
1923, vraisemblablement foudroyé entre la Tunisie             disposer d’une aéronautique navale regroupant les trois
et la Sicile. Il était commandé par le LV Jean du             composantes (hélicoptère, aviation embarquée d’assaut
Plessis de Grenedan. Il disposait d’un équipage de 50         et patrouille maritime) permet une acculturation
hommes, tous marins, mécaniciens, maîtres arrimeurs,          maritime et aéronautique. C’est un atout majeur d’une
mécaniciens      d’aéronautique,    radiotélégraphistes,      marine globale.
arrimeurs d’aéronautique. Une plaque en son souvenir
est apposée dans le grand escalier de l’état-major de la      Pour ma part, je suis convaincu que l’environnement
Marine.                                                       détermine la culture. Or, la mer, comme l’espace
                                                              aéromaritime, se caractérise par la durée, son caractère
Enfin, Dixmude sera aussi un porte-avions léger de 150        probabiliste et son hostilité. C’est pourquoi le marin
mètres de long. Cet ancien cargo américain, transformé        doit être endurant dans la posture à la mer ; il doit être
en porte-avions auxiliaire, sera cédé à la Royal Navy         humble face aux incertitudes de la détection et de la
sous le nom de Biter, puis vendu à la marine nationale        connaissance initiales. Il doit être déterminé face aux
début 1945 et rebaptisé Dixmude. Il effectua sa première      hostilités des hommes ou de l’environnement.
campagne en Indochine en 1947 avec à son bord la              Au-delà de la seule maîtrise du pilotage aérien, nos
flottille 4F. Il accomplit plusieurs missions en Extrême-     marins du ciel sont avant tout des marins formés à la
Orient et prit part à l’évacuation du Tonkin en 1954.         navigation en mer et aux opérations maritimes. Ils ont
Désarmé en 1964, rendu aux Américains en 1966, il             besoin de cette formation pour opérer par tout temps
servit de cible pour la VIIe flotte.                          au-dessus de la mer. Car, sur un théâtre maritime,


                                                    - 109 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
la coopération entre tous les acteurs engagés est              que nos armées entretiennent les meilleures synergies
fondamentale et nécessite la connaissance mutuelle des         possibles dans le respect mutuel de nos savoir-faire
uns et des autres.                                             respectifs et la complémentarité de nos actions.

Ainsi, un groupe aéronaval, c’est un réseau dans lequel        Mais les synergies ont cependant une limite : celle-ci est
sont intégrés des avions de patrouille maritime, des           liée à la mise en œuvre des aéronefs, car opérer en mer
intercepteurs, des avions d’assauts, des hélicoptères,         dépasse largement la seule technique du vol au-dessus de
des frégates et des sous-marins. Aussi, le recours à           la mer. L’avion, l’hélicoptère et, à l’avenir, le drone sont
un même langage et à une culture commune, c’est-à-             des systèmes d’armes et de détection à part entière d’une
dire maritime, sont les garants d’une activité efficace        force navale. Ils leur sont consubstantiels. Leur présence
conduite en toute sécurité. Cela facilite la coopération       au sein de la Marine facilite à la fois leur intégration
et le dialogue au sein de nos forces en mer, ainsi qu’avec     dans la force et à bord, mais également leur préparation
les marines alliées avec lesquelles nous opérons de plus
en plus. Cette connaissance intime des
acteurs constitue, à mes yeux, la garantie
d’une activité efficace conduite
en toute sécurité dans un espace
hostile où les références sont
longues à acquérir.

Le vol et les opérations au-dessus
de l’eau sont un domaine d’expertise
qui nécessite formation et entraînement.
D’ailleurs, aurait-on pu opérer une
semaine sur un porte-avions américain
comme nous l’avons fait en juillet 2008, à
bord du Roosevelt aux USA, sans cette
compétence patiemment acquise au
fil des ans.

L’aéronautique navale permet
une réelle plus-value au sein de
notre outil de défense. Loin
d’être concurrente des autres
composantes qui volent, elle leur
est complémentaire. Son commandant
organique, l’amiral de Rostolan, a sûrement
insisté sur son efficience, notamment son
ratio entre front office et back-office. Mais celle-
ci n’est possible que parce que nous avons exploré de          opérationnelle,
nombreuses voies de synergie avec l’armée de l’air et          notamment en matière de doctrine ou lorsque des choix
l’armée de terre, notamment dans les domaines de la            doivent être faits. Le cas des détachements d’hélicoptères
formation et du soutien. L’arrivée d’avions communs,           de l’ALAT, embarqués régulièrement sur certains navires
tels le Rafale et le NH 90, favorise cette convergence. Je     à dominante amphibie, est une particularité. En effet,
travaille étroitement avec le major général de l’armée         leurs missions se déroulent à terre, la frange littorale
de terre dans un comité d’orientation NH 90. Je fais           n’étant pour ces hélicoptères qu’un espace de transit et
de même avec celui de l’armée de l’air dans un comité          ils opèrent en liaison directe avec les forces terrestres.
opérationnel RAFALE, au sein duquel nous venons
d’élaborer une feuille de route commune sur le Rafale.         Les missions des aéronefs de l’aéronautique navale se
Cependant, je dis haut et fort que les missions à partir       caractérisent aussi par leur diversité. Nos aéronefs, à
de la mer et sur la mer relèvent du fait maritime.             l’image de nos Atlantique qui opèrent au Tchad, sont
                                                               pour la plupart multi-rôles et à même d’intervenir au-
Sachez que je suis honoré des rapports étroits et              dessus de la terre. Leurs équipages sont également prêts
amicaux avec mes deux homologues de l’armée de l’air           à passer d’une mission de défense sous les ordres de
et de l’armée de terre. Ensemble, nous veillons à ce           la chaîne de commandement militaire, à une mission



Bulletin d’études de la Marine N°46                          - 110 -
d’intervention en mer relevant du Préfet maritime. Cette         pas d’exclusivité pour l’aéronautique navale, mais la
bascule de commandement est intrinsèque à toutes les             reconnaissance d’un savoir-faire sur mer. En outre, cette
unités de la Marine à la mer. Et pour ces opérations de          ouverture des marins du ciel vers une approche globale
sécurité des personnes et des biens à la mer, la culture         et le contact avec d’autres acteurs qu’ils côtoient en
maritime est primordiale. Pour autant, je n’affirme              opérations bénéficient à l’ensemble de la Marine. Cela
pas que ces missions doivent être exécutées par les              nous permet de disposer dans divers postes stratégiques
seuls aéronefs de la Marine. Mais moi qui ai passé de            d’experts polyvalents en opérations aériennes et
longues heures, jour et nuit, à élaborer des dispositifs         opérations navales. Cela est fort utile pour notre force
de lutte sous la mer impliquant frégates, PATMAR,                de surface où les officiers de l’aéronautique navale
sous-marins, hélicoptères, je peux vous dire que nos             insufflent leur expertise dans les centraux opérations,
pilotes d’hélicoptères de lutte anti-sous-marine et leur         la conduite des plates-formes aéronautiques ou lors de
expérience de stations sonar, de bonds… les prédestine           leur commandement de bâtiment.

                                                                                         Chaque année, quatre à six
                                                                                          bâtiments sont commandés
                                                                                          à la mer par des capitaines
                                                                                         de vaisseau ou capitaines de
                                                                                   frégate, anciens pilotes d’aéronautique
                                                                                         navale. Ces marins du ciel qui
                                                                                             ont commandé à la fois des
                                                                                             flottilles et des bâtiments sont,
                                                                                             par la suite, particulièrement
                                                                                       recherchés dans la chaîne de
                                                                                      commandement interarmées des
                                                                                  opérations.

                                                                          Douze ans après avoir fédéré les trois composantes
                                                                         de l’aéronautique navale opérant en mer en une
                                                                         force unique, celle-ci constitue un facteur clé de
                                                                          succès dans la préparation, puis la réalisation,
                                                                           des opérations en mer ou à partir de la mer.
                                                                            L’expertise détenue au sein de l’aéronautique
                                                                             navale est transverse aux autres forces de la
                                                                             Marine, et complémentaire de celle existant
                                                                            dans les autres armées. Ainsi, ALAVIA exerce
                                                                           des responsabilités de définition et de contrôle
                                                                           des fonctions aviation sur les navires. Mais cette
                                                                          expertise, fruit de son expérience opérationnelle,
                                                                        intéresse aussi de grandes puissances navales
                                                                      émergentes. Ainsi, la marine indienne nous a déjà
                                                                 sollicités informellement sur ce point, et nous avons
                                                                 des échanges très étroits avec la Royal Navy pour la
                                                                 reconstitution d’une véritable capacité de porte-avions.
Michel King - Alouette III au décolage   - Aquarelle             Nous accompagnons également d’autres marines
aux sauvetages en haute mer dans des conditions                  dans la constitution de leur composante aéronautique
délicates.                                                       embarquée, telle la marine royale marocaine, en formant
                                                                 des pilotes d’hélicoptères.
Enfin, en tant que chef organique de la Marine,
une des réelles plus-values de l’aéronautique navale             En conclusion, après cette journée consacrée aux
réside, à mes yeux, dans l’expérience interarmées et             missions de l’aéronautique navale, vous devez être
interministérielle de nos équipages. Elle résulte de la          convaincus de leur très forte empreinte aéromaritime.
formation commune, de la mutualisation d’une grande              Les aéronefs sont les senseurs d’information et d’action
partie du soutien et des opérations menées, tant avec            des unités de la force navale ; ils sont un système d’armes
les autres armées sur tous les théâtres qu’avec les autres       projeté de leur plate-forme ; ils sont pleinement intégrés
administrations travaillant en mer. Je ne revendique             à la manœuvre de cette force. C’est la polyvalence de


                                                       - 111 -             Centre d’enseignement supérieur de la Marine
nos aéronefs et la culture maritime et opérationnelle de               la Marine, sa complémentarité à l’égard des autres
leurs équipages qui leur permettent de mener d’autres                  composantes aériennes de la défense et sa plus-value
missions sur des théâtres plus continentaux.                           dans les opérations interarmées et de sécurité en mer.
                                                                       Mais cette journée a permis aussi de rendre hommage à
Le Livre blanc a confirmé pour la Marine le maintien                   tous les hommes et les femmes de l’aéronautique navale
d’une « flotte équilibrée » hauturière rassemblant                     qui, depuis bientôt cent ans, participent au-dessus de
petits et grands bâtiments de surface, sous-marins,                    la mer tant à la défense des intérêts de la France qu’à la
forces spéciales et aéronefs de combat, ainsi que leurs                sécurité de nos concitoyens.
équipages respectifs. Chaque composante maritime
enrichit la Marine de ses facultés spécifiques, selon un
dosage subtil permettant d’optimiser l’efficience de                   Pour conclure, je voudrais rappeler ce que l’Amiral
l’ensemble. Ce dosage doit non seulement permettre                     Castex écrivait dans « La liaison des armes sur mer » :
l’action, mais également autoriser en parallèle la
                                                                       « Nous saurons, une fois pour toutes, que l’action
                                                                       solidaire des armes multiplie leur effet, et qu’elle est une
‘‘L’aéronautique navale, c’est une                                     des conditions des grands résultats.
capacité maritime au service du                                        Nous nous dirons sans cesse que toutes les armes sont
pays, l’aéronautique navale c’est                                      utiles, parce qu’elles se complètent, qu’aucune ne peut
                                                                       avoir la prétention de faire le travail des autres, et que leur
aussi la France en mer.’’                                              aide mutuelle permet seule d’accomplir intégralement la
                                                                       besogne de guerre. »
régénération organique. Cette régénération comprend
à la fois l’entretien du matériel, l’entraînement à la mer             L’aéronautique navale, c’est une capacité maritime au
d’un personnel qualifié et ses périodes de récupération.               service du pays, l’aéronautique navale c’est aussi la France
Car il ne faut pas oublier que derrière nos systèmes                   en mer.
d’armes, il y a avant tout des marins, dont des marins
du ciel, qui les mettent en œuvre. Et je n’y inclus pas
que les pilotes, mais également tous les mécaniciens
qui les assistent et sont indispensables à la mise en
œuvre de ces aéronefs à la mer. Cette responsabilité de
la préparation opérationnelle des forces aéronavales
relève du CEMM et s’intègre dans celle plus globale de
toute la marine nationale.

Ce colloque est donc l’occasion de marquer
l’importance de la fonction aéronautique au sein de




BIOGRAPHIE
  Le vice-amiral d’escadre Jacques Launay entre à l’École navale en 1974. Il rallie en 1977 le patrouilleur La Dieppoise à Nouméa.
  Il est affecté, en 1979, à la force océanique stratégique et embarque à bord du sous-marin Le Foudroyant. En 1980, il prend le
  commandement du dragueur Pivoine, puis est affecté en 1982 sur la frégate Tourville. Il sert, de 1984 à 1986, sur le porte-hélicoptères
  Jeanne d’Arc, puis, en 1986, sur la frégate Cassard, avant de commander, en 1988, l’aviso Commandant l’Herminier.
  Après des cours à la Führungsakademie de Hambourg, il est affecté de 1992 à 1995 à la direction du personnel militaire de la Marine
  en tant que gestionnaire officiers. De 1995 à 1998, il exerce les fonctions d’attaché naval près l’ambassade de France à Bonn. En
  1998, il rejoint l’état-major de la force d’action navale et participe en Adriatique à l’opération Allied Force/Trident pour le Kosovo
  à bord du Foch. En 1999, il commande la frégate Latouche-Tréville. Il devient, en 2002, sous-directeur « Affaires européennes et
  stratégiques » au SGDN, puis est nommé, en 2004, attaché de défense près l’ambassade de France à Londres. En 2007, il prend les
  responsabilités d’amiral commandant les forces maritimes de l’océan Indien (ALINDIEN).
  Le vice-amiral d’escadre Jacques Launay est nommé aux fonctions de major général de la Marine en février 2008.




Bulletin d’études de la Marine N°46                                  - 112 -

Bem 46 - aéronautique navale

  • 1.
    Bulletin d’études de la Marine N° 46 - Octobre 2009 L’aéronautique navale, les ailes de la mer
  • 2.
    L’arrivée, à l’aubedu XXe siècle, de moyens aériens de plus en plus performants et nombreux a bouleversé la conduite des opérations militaires et, par là, toute la réflexion stratégique. La fluidité du milieu offre aux militaires des capacités supplémentaires : ils peuvent dorénavant se déplacer rapidement, voir et frapper loin. En mer, cette révolution a eu notamment de grandes conséquences. Dès 1909, Clément Ader avait perçu l’intérêt du bâtiment porte-avions qu’il décrivait de manière prophétique : « le pont sera dégagé de tout obstacle »… « il présentera l’aspect d’une aire d’atterrissage » … « le remisage des avions devra être aménagé nécessairement sous le pont ». Pendant la Première Guerre mondiale, l’avion basé à terre se révèle précieux pour l’éclairage des flottes et la lutte contre les sous-marins. À la fin de la guerre, la seule marine française dispose de plus de mille deux cents appareils, aérostats compris. Des esprits innovants vont plus loin. Ainsi, la Grande-Bretagne se dote de porte-avions conformes à la vision d’Ader. Elle les utilise pour participer à la maîtrise des espaces maritimes et conduit son premier raid contre l’Allemagne à partir du porte-avions Furious en juillet 1918. Chacun est alors conscient, mais dans des proportions variables, qu’il faudra dorénavant raisonner en engagements aéronavals et en stratégie aéro-maritime. Toutefois, les moyens aéronavals se développent lentement pendant l’entre- deux-guerres, freinés par des conservatismes et victimes collatérales de querelles conceptuelles. En effet, on s’interroge très vite sur la façon la plus judicieuse d’employer ces moyens aériens, qu’ils soient « terrestres » ou « maritimes ». Faut-il les utiliser de manière massive, indépendamment des autres moyens militaires ou devraient-ils opérer en liaison avec ceux-ci ? Ce débat qui s’est prolongé tout au long du XXe siècle est aujourd’hui clos. Le succès militaire provient, sans équivoque, de la combinaison de différents moyens militaires et de la coordination, aussi étroite que possible, de ces outils. Cette « liaison des armes », déjà mise en évidence par l’amiral Castex pour le domaine maritime, est aujourd’hui confirmée dans l’ensemble des engagements des armées, comme le rappelle le général Jean-Louis Georgelin, chef d’état-major des armées, pour qui il convient de « privilégier une approche fondée sur la combinaison des effets ». Quoi qu’il en soit, ce débat nuira au développement harmonieux des aéronautiques navales dans la plupart des pays. Seules quelques grandes puissances à ambitions mondiales, les États-Unis d’Amérique, le Japon et le Royaume-Uni, sauront concrétiser assez tôt le potentiel maritime des outils aériens.
  • 3.
    Faute de pouvoirinfluencer les spécifications de ses − au Kosovo avec un tiers des missions de combat appareils, définies à l’époque par la Royal Air Force, de la coalition1 ; la marine britannique concentre ses efforts sur les − et pendant la campagne qui a conduit à la chute bâtiments porteurs et sera à l’origine de la plupart des des Talibans en Afghanistan où 80 % des missions innovations en matière de porte-avions. Elle réfléchit des deux premiers mois de l’engagement ont été également à leur emploi opérationnel, comme réalisées par l’aviation embarquée américaine. l’illustre l’attaque de Tarente. Réalisée en novembre 1940 par des avions lancés de l’Illustrious, celle-ci La guerre froide est l’âge d’or de l’aviation de patrouille permet de mettre hors de combat le tiers de la marine maritime : la priorité donnée aux sous-marins par italienne et préfigure l’attaque de Pearl Harbor 13 les Soviétiques oblige l’OTAN à s’équiper de forces mois plus tard. susceptibles de maintenir les flux transatlantiques sans lesquels les opérations continentales s’arrêteraient Ce coup d’éclat est le premier d’une longue série, car rapidement. les aéronautiques navales joueront un rôle majeur Au départ simple moyen de transport, l’hélicoptère dans la Seconde Guerre mondiale. se dote de capteurs et d’armes, devenant, par son A l’Ouest, la bataille de l’Atlantique constitue un embarquement sur les plates-formes mobiles, un des tournant de la guerre. Elle a vu la défaite des sous- éléments majeurs du système de combat des navires marins allemands insuffisamment soutenus par la modernes dont il décuple les capacités de détection et Luftwaffe et harcelés par des Alliés qui, outre des de combat. escorteurs, disposaient, eux, d’avions de patrouille maritime et de porte-avions d’escorte pour protéger De nombreux pays cherchent, et quelquefois leurs convois. réussissent, à acquérir des moyens aériens dans Les « Task Forces » articulées autour des porte-avions leur conquête d’une dimension aéro-maritime. américains seront la clé du succès dans la guerre La première étape est souvent l’acquisition d’une du Pacifique où elles se révéleront capables, non aviation de surveillance maritime basée à terre. La seulement d’acquérir la maîtrise de la mer, mais aussi seconde porte sur l’hélicoptère embarqué, tant est d’utiliser cette maîtrise pour s’emparer de la terre. radicale la supériorité opérationnelle d’un bâtiment qui en dispose. L’arrivée future de drones aériens La rupture est d’importance : l’éventail des capacités embarqués pourrait faire évoluer la situation sans en d’actions maritimes s’est enrichi. En plus de la modifier le principe. traditionnelle pression maritime, lente et progressive, outre le débarquement et le soutien de forces Depuis la Seconde Guerre mondiale, de nombreux terrestres, les moyens maritimes peuvent dorénavant pays ont tenté de se doter de porte-avions, mais peu frapper fort et profondément à l’intérieur des terres. ont réussi car la maîtrise de l’outil est exigeante et Loin d’être balayées par les avions basés à terre, complexe. À la suite de l’Union soviétique, la Russie loin d’être rendues obsolètes par les outils aériens, s’y emploie depuis plus de 30 ans ; elle envisage la les flottes peuvent, grâce justement à ces outils agir construction de porte-avions de 60 000 tonnes à directement sur la terre. propulsion nucléaire pour remplacer son unique porte-avions actuel. L’Inde dispose de porte-avions Un temps discutés dans le désarmement qui suivra depuis les années 1950, sans jamais avoir réellement la Deuxième Guerre mondiale, les porte-avions discipliné leur mise en œuvre ; elle vise à passer à la américains s’affirmeront jusqu’à nos jours comme vitesse supérieure en se dotant, à terme, de deux à trois le principal outil de projection de la puissance porte-avions. La Chine adapte un ex-porte-avions américaine. Ce rôle majeur débutera avec la guerre de soviétique pour acquérir les savoir-faire dans la mise Corée, se confirmera pendant la guerre du Vietnam et, en œuvre de l’aviation embarquée. C’est une première plus récemment : étape avant la construction de porte-avions nationaux − pendant les deux guerres du Golfe (1991 et 2003) puis, à plus long terme, de porte-avions nucléaires de où les avions embarqués américains effectueront la classe des 90 000 tonnes. Il faut y ajouter le Brésil, entre un tiers et la moitié des missions de avec qui la marine nationale entretient des liens combat ; particuliers.
  • 4.
    Mais revenons àla France, comme nous y incite le s’avèrent irremplaçables dans la conduite des activités thème de ce Bulletin. maritimes, comme le montre le déficit permanent A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la Marine est d’avions de patrouille maritime pour la mission à reconstruire ; la tâche est immense et les ressources Atalante de lutte contre la piraterie. limitées. Une dizaine d’années plus tard, l’expédition de Enfin, l’élargissement du spectre d’emploi de Suez met en valeur l’aéronavale française, mais montre l’hélicoptère embarqué le rend quasi indispensable à ses limites, surtout face à sa sœur britannique, alors à l’obtention d’une dimension hauturière. son apogée et qui réalise l’essentiel du travail aérien. Les outils aériens sont aujourd’hui essentiels au succès Il faudra finalement près d’une vingtaine d’années et à l’efficacité d’une marine océanique. Nous ne d’apprentissage, l’admission au service des Foch et sommes cependant plus à l’époque de la découverte Clemenceau, ainsi que celle des Étendard et Alizé, d’une nouvelle dimension militaire ; les outils aéro- régulièrement mis à niveau, pour que la France dispose maritimes se sont développés et complexifiés si bien enfin d’un outil efficace et cohérent. Les porte-avions que l’efficacité optimum ne peut être acquise qu’au seront ensuite continûment utilisés : participation prix d’une pratique mutuelle soutenue et du partage aux campagnes d’essais nucléaires, alors aériens, dans d’un socle de culture maritime. Cette capacité est donc le Pacifique, accompagnement de l’indépendance fragile puisqu’elle repose, notamment, sur des savoir- de Djibouti, engagement face à la Libye, longs faire longs et difficiles à acquérir, mais rapides à perdre, déploiements devant le Liban ou dans le golfe Persique, comme le montre la situation difficile de l’aviation opérations en ex-Yougoslavie puis en Afghanistan, navale britannique. pour se limiter aux actions les plus importantes. En parallèle, la France se dote d’une aviation maritime, Contre-amiral François de Lastic d’abord essentiellement orientée sur la lutte anti- Commandant le Centre d’enseignement sous-marine puis, plus largement, sur la surveillance supérieur de la Marine de l’ensemble des espaces maritimes. Les avions de patrouille maritime deviennent de véritables « frégates volantes », qui disposent d’une panoplie très complète Note : 1 L’aviation embarquée française effectuera, elle, un tiers des de moyens d’informations et d’action, et dont les missions d’assaut réalisées par des avions français. capacités d’intégration dans des dispositifs divers, en mer comme à terre, sont utilisées en permanence. Ils
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    Actes du colloques «L’aéronautique navale, facteur de puissance en mer au service de la sécurité et de la défense» 9 Introduction par le vice-amiral Xavier Magne Amiral sous-chef d’état-major « opérations aéronavales » à l’état-major de la Marine 12 M. le capitaine de frégate (R) Pascal Chaigneau Professeur d’université 1ère partie : L’aéronautique navale dans son action au quotidien M. le capitaine de vaisseau Henri Bobin 17 Centre de planification et de conduite des opérations « L’aéronautique navale dans son action au quotidien» Table ronde avec : 22 M. le vice-amiral Olivier de Rostolan Amiral commandant de la force aéronautique navale M. le vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer Ancien Préfet maritime de l’Atlantique M. le capitaine de vaisseau Reggie Carpenter Attaché naval près l’Ambassade des Etats-Unis en France M. le contre-amiral Bruno Paulmier Secrétaire général adjoint de la Mer 30 Débats et questions avec l’auditoire 39 Conclusion par M. le Professeur Hervé Coutau-Bégarie Directeur de recherches en stratégie au Collège interarmées de défense 2e partie : L’aéronautique navale au service de l’action diplomatique 49 M. Ludovic Woets Président de la Société Géo-K : « L’aéronautique navale au service de l’action diplomatique » Table ronde avec : 59 Monsieur Nicolas Dhuicq Député de l’Aube et membre de la Commission de défense de l’Assemblée nationale M. le vice-amiral d’escadre (2S) Patrick Hébrard Ancien sous-chef « opérations » à l’état-major des armées M. le capitaine de vaisseau Philip Stonor Attaché naval près l’Ambassade de Grande-Bretagne en France M. Alexandre Sheldon-Duplaix Service historique de la défense M. le capitaine de vaisseau Christophe Pipolo Ministère des Affaires étrangères 66 Débats et questions avec l’auditoire 3e partie : L’aéronautique navale au combat 71 M. le Professeur Philippe Vial Service historique de la défense : « L’aéronautique navale dans l’opération de Suez en 1956 » Amiral (2S) Alain Coldefy Ancien Major général des armées : 88 « L’aéronautique navale dans les opérations du Kosovo » Table ronde avec : 94 M. le général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent Directeur du Centre d’études stratégiques aérospatiales M. le général de division Patrick Tanguy Commandant l’aviation légère de l’armée de terre M. le capitaine de frégate Laurent Sudrat Ancien commandant de la flottille 21F M. le capitaine de frégate Jacques Mallard Commandant de la flottille 17F 103 Débats et questions avec l’auditoire 108 Conclusion de colloque par M. le vice-amiral d’escadre Jacques Launay Major général de la Marine
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    Les ailes dela mer Marins du ciel 114 Amiral (2S) Alain Oudot de Dainville De l’utilité du couple « frégate-hélicoptère » 120 Capitaine de vaisseau Liot de Norbecourt L’aviation de patrouille maritime : marins et aéronautes, en mer comme sur terre 128 Capitaine de frégate Laurent Sudra 136 L’hélicoptère embarqué : grenadier voltigeur des mers Capitaine de frégate Jean-Marin d’Hébrail 140 Quels concepts d’emploi pour les aéronautiques navales embarquées ? Monsieur Joseph Henrotin 148 L’aéronautique navale vue de l’état-major des armées Vice-amiral d’escadre (2S) Patrick Hébrard 153 Concepts d’emploi et programmes de porte-avions et de porte-aéronefs dans les marines hors OTAN Monsieur Alexandre Sheldon-Duplaix 170 La nécessité d’un porte-avions pour la Chine Général de division Changtai Zhang 172 L’US Navy et les porte-avions Monsieur Jean Moulin 185 Le développement des aéronautiques navales (1919-1939) Monsiieur Mehdi Bouzoumita L’aéronautique navale en Indochine (1945-1956) 195 Capitaine de frégate (R) Robert Feuilloy Réflexions sur l’opération de Suez 203 Amiral (2S) Guirec Doniol La diplomatie navale au service du maintien de la paix : 208 l’opération Saphir II et l’indépendance de Djibouti (avril-juin 1977) Lieutenant de vaisseau (R) Laurent Suteau Un outil de persuasion au service d’une stratégie dissuasive 218 L’utilisation du porte-avions en opération extérieure 1982-1999 Lieutenant de vaisseau (R) Laurent Suteau 225 Dassault Aviation, un industriel au service de l’aéronautique navale depuis sa création Vice-amirale d’escadre (2S) Richard Wilmot-Roussel 229 L’aéronautique navale à DCNS Monsieur Antoine Garreta Drones, concept et mode d’emploi 235 Capitaine de frégate Rémi de Monteville Capitaine de corvette Marc Grozel AVSIMAR : avion de surveillance et d’intervention maritimes 243 Monsieur Thierry Calmon Vers une nouvelle génération d’armements tactiques pour l’aéronautique navale 251 Monsieur Antoine Philippe Michel Hertz - Charles de Gaulle
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    Bulletin d’études dela Marine Pour être ajouté(e) à notre liste de relais privilégiés et recevoir régulièrement de l’information sur la Marine, ainsi que des invitations pour des conférences, le Centre d’enseignement supérieur de la Marine vous remercie de bien vouloir renseigner la fiche d’inscription suivante : Nom* :................................................................ Pénom* : ........................................................... Grade* : .............................................................. Fonction* : ........................................................ Organisme* : ...................................................... Domaine d’activité* : ........................................................................................................................ Adresse où vous souhaitez recevoir le Bulletin d’études de la Marine : .......................................................................................................................................................... ........................................................................................................................................................... ...................................................... .................................................................................................... ........................................................................................................................................................... Code postal : ..................................................... Ville : ................................................................ Courriel : ........................................................................................................................................... Remarques éventuelles : .................................................................................................................... ............................................................................................................................................................. ......................................................................................... ................................................................... (Les champs marqués d’une * devront être obligatoirement renseignés) Merci de nous retourner cette fiche dûment complétée à l’adresse suivante : Centre d’enseignement supérieur de la Marine – 21, place Joffre – BP 8 – 00300 Armées ou par courriel à l’adresse suivante : cesm.etudes@marine.defense.gouv.fr En vertu de la loi modifiée “Informatique et Libertés” du 6 janvier 1978, vous disposez d’un droit d’accès, de rectification et d’opposition sur les données collectées vous concernant. Toute demande de modification, de rectification et d’opposition devra être adressée au CESM. Bulletin d’études de la Marine N°46 -6-
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    André Hambourg -En mer -huile sur toile (1985) Vi ce-amiral Xav i e r Mag ne S ous-chef d’état-major «opérations aéronavales» J’ai rêvé hier au soir d’un monde où, pour gagner En effet, chacun de ces aliments a une saveur, puissante ou du temps et éviter un peu de vaisselle, un cuisinier subtile selon le cas et le mariage harmonieux de certains mélangeait des aliments qui, en principe, ne devraient d’entre eux donne une cuisine raffinée. En revanche, le pas l’être. mélange aveugle ne peut rien donner d’exceptionnel ni même de très appétissant. Je me suis dit que ce cuisinier C’est ainsi qu’il mettait pêle-mêle dans sa marmite un était tombé sur la tête … puis je me suis réveillé ! bloc de foie gras, des asperges, un décilitre de vinaigre balsamique, un cuissot de sanglier, des pommes de terre, Cela dit, dans les forces armées, ne sommes-nous pas dans un Gorgonzola, un Munster, du blanc d’œuf monté en la même logique ? À force de rogner sur les dépenses, on neige, le jus et le zeste d’un citron, des joues de mangue, en arrive à réduire, de façon homothétique, le format de une pleine bouteille de Médoc ainsi qu’une autre de toutes nos unités. Sauternes. S’il y avait une homogénéité parfaite entre les unités et les savoir-faire correspondants, cette façon de faire serait Pris dans le bon ordre, me direz-vous, le tout aurait pu logique et saine, mais ce n’est pas le cas. Chaque unité est donner un bon repas alors que le mélange aurait toutes le produit d’une histoire et d’une évolution différentes. les raisons de vous couper l’appétit. Chacune a cumulé une organisation, des techniques, Bulletin d’études de la Marine N°46 -8-
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    un esprit etdes traditions qui en font quelque chose sa valeur et qu’on accepte son sort. C’est une forme de d’unique. complicité objective. Certaines - la plupart du temps les plus petites - sont Il faut donc se battre et rappeler les spécificités de nos optimisées, d’autres - souvent les plus volumineuses - métiers aéronautiques : restent à optimiser… c’est une façon de le dire ! - expliquer à temps et à contretemps ce que cette petite poignée de Gaulois irréductibles – je veux parler de En réduisant tout de façon homothétique, les unités les l’aviation navale – apporte dans la corbeille de la mariée plus petites passent nécessairement en sous-critique. – et tous les audits conduits dans les dernières années, Dans ces conditions, l’alternative est soit d’être absorbé le plus récent étant la RGPP1, ont clairement mis en par une autre unité ou tout simplement de disparaître. évidence le fait que nos unités ont des ratios performance A ce stade, on ne peut même plus parler de nivellement / coût parmi les plus élevés, par le bas, c’est du concassage ! - expliquer que cette minorité ethnique, heureuse de vivre et bien dans sa tête, ne doit pas être rayée de la Lorsque les petites unités ne sont plus viables, on nous surface de la Terre par inconscience, sans décision propose généralement de les fusionner avec autre chose. formellement argumentée et réfléchie. On en revient au mélange que je citais en préambule. On va mélanger le vinaigre balsamique et le poivre avec Nous sommes marins avant tout parce que c’est les joues de mangue. Quelquefois cela marche, le plus l’environnement marin dans lequel nous opérons souvent cela donne quelque chose d’immangeable ! qui lentement nous façonne, nous ne devons jamais l’oublier. ‘‘Nous sommes marins Je voudrais rappeler brièvement certaines caractéristiques avant tout, parce que c’est du domaine aéromaritime dans lequel nous opérons. l’environnement marin dans La première caractéristique est la durée. lequel nous opérons qui Sous la mer et à sa surface, les mobiles se déplacent lentement nous façonne, nous ne lentement et sans vraiment pouvoir se cacher – pas d’arbres ou de replis de terrain, pas de cote 4807 ou devons jamais l’oublier.’’ de thalweg. Les situations se construisent dans la durée même si les crises se dénouent parfois très rapidement. Ceci est susceptible d’induire en erreur le stratège qui C’est pourquoi je suis très heureux d’introduire ce pense disposer de plus de temps pour réagir, parce colloque dont le thème central est l’aéronautique navale. qu’il « pense la mer » comme on pense à terre. En Il ne s’agit bien évidemment pas de faire du nombrilisme réalité, la particularité des grands espaces maritimes dans la mesure où la plupart des raisonnements est qu’ils nécessitent un mode de pensée propre à cet s’appliquent aux autres composantes et aux autres environnement très particulier. armées. Les mobiles qui agissent dans la troisième dimension, que Mais il me semble particulièrement utile, au moment où ce soit au-dessus ou en dessous de la surface, affectent les acquis, obtenus à force de temps et d’efforts, souvent clairement le cours des choses, mais sans nécessairement au prix du sang versé par nos grands anciens, sont en pouvoir tout régler à eux tout seul. Le Patmar apportera danger parce que l’on réduit de façon homothétique nos l’information permettant à un mobile de surface d’agir unités, sans aucun discernement et sans considération contre un trafiquant, l’hélicoptère permettra de stopper pour les vraies performances dont elles sont capables, de réfléchir sérieusement à la façon de préserver des un Go-Fast2 ou sauvera des vies en treuillant les naufragés, savoir-faire qui ont été développés au service du pays. le chasseur-bombardier ou le sous-marin mettra hors de combat une unité adverse, aucun ne pourra conduire Je le disais, nous en sommes arrivés au stade où nos l’action de bout en bout à lui tout seul. C’est comme unités voient leur format réduit au point d’atteindre la dans un mariage, il faut être deux. taille sous-critique en dessous de laquelle elles risquent d’imploser ou simplement de mourir. Le pilote ou le navigateur aérien opérant en mer ne peut Mais si l’on disparaît sans bruit, sans se débattre, sans être efficace que s’il a compris qu’il existait deux échelles lutter de toutes ses forces, c’est que quelque part on de temps très différentes et qu’il est capable de s’adapter n’est pas convaincu de sa propre utilité ou peut-être de pour travailler en équipe avec le mobile de surface ou le sous-marin. L’aéronaute compte en secondes et minutes, -9- Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    le bâtiment compteen heures et jours. Ces trois caractéristiques déterminent et façonnent Le bon aéronaute est celui qui sait que dans un central l’esprit de ce qu’il est convenu d’appeler les gens de mer, opérations (CO) de bâtiment on veille plus de dix c’est-à-dire ceux qui utilisent cet espace. Pour eux, la fréquences à la fois, qu’il faut être patient et que la logique qui prime sur toutes les autres est la priorité réponse viendra en son temps ! donnée à la vie sous toutes ses formes, priorité absolue étant donnée à la vie humaine bien évidemment. La deuxième caractéristique de la mer est la liberté. Le régime juridique de la haute mer en fait un espace Si l’espace dans lequel nous opérons façonne les tout à fait particulier. Contrairement aux espaces caractères et forge les traditions, notre histoire explique aéroterrestres qui sont sous souveraineté, on peut se également certaines de nos spécificités. déplacer – ou stationner – librement en haute mer. Les trois armées ont été conçues initialement pour protéger le territoire national. Cela a clairement déterminé la forme et l’organisation de chacune des trois. Notre pays, de par sa géographie, a deux types de frontières : terrestres et maritimes. Priorité a toujours été donnée - et c’est bien normal - à nos frontières terrestres parce que mis à part les Vikings, les dangers sont plus souvent venus de la terre. Seulement, voilà qu’aujourd’hui les choses ont changé, l’Union européenne a constitué une sorte de glacis autour de notre pays et les dangers viennent plutôt de la mer. N’est-il pas temps d’amender ou de compléter nos modes de pensée ? Michel Bernard - Alouette avant décollage - crayons de couleur Cette liberté donne au mot initiative un sens totalement L’une des spécificités, et non des moindres, de différent de celui qu’il peut avoir à terre ou au-dessus de l’aéronautique navale est qu’elle a été conçue pour la terre. Il y a une vraie initiative en mer parce qu’il y a opérer en mer, c’est-à-dire, par construction, toujours une vraie marge de manœuvre possible là où, à terre, plus loin de ses bases à terre. C’est ainsi qu’est né le on est politiquement contraint par la souveraineté de bâtiment porte-hélicoptères ou le porte-avions qui ne l’autre. C’est fondamental. sont rien d’autre que des bases aériennes projetables, Et c’est probablement le vrai sens de la lettre de libres de leurs mouvements parce qu’elles opèrent dans commandement qui est donnée à nos commandants un espace exempt des contraintes de souveraineté. d’unités. En effet, il ne sert à rien d’avoir un mandat Cela veut dire qu’on a pris en compte, dès l’origine, pour agir lorsqu’on agit dans le strict cadre de la loi, les besoins de logistique adaptée et de réduction de la loi est là pour encadrer notre action. En revanche, l’empreinte au sol. Cela a donné, de fait, à notre aviation lorsque la loi n’existe pas parce que la situation est navale l’aptitude à se projeter sur des théâtres lointains. exceptionnelle (cas du combat) ou parce qu’il y a un vide juridique, la lettre de commandement trouve tout C’en est au point que cette réalité avait même été tout son sens puisqu’elle donne une vraie légitimité pour naturellement intégrée jusque dans nos budgets. La agir, à condition de respecter l’esprit de la mission. logistique est une condition préalable au déploiement de n’importe quel bâtiment, fût-ce pour une mission La troisième caractéristique que je voudrais évoquer de patrouille le long de nos côtes, de lutte contre ici est la versatilité des conditions météorologiques le narcotrafic, pour une opération d’évacuation de et les risques induits pour la survie des hommes qui ressortissants, de rétablissement de la souveraineté ou fréquentent cet espace. Chacun sait, et ce n’est pas un de projection de puissance. Elle n’est pas un élément scoop, que la mer – comme le désert, d’ailleurs – est un qui pose un problème tout simplement parce que sans espace naturellement hostile à l’homme, un lieu dans logistique il n’y a pas de mission. lequel la vie peine à se maintenir. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 10 -
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    Que faut-il fairepour ne pas laisser perdre nos savoir- Notes 1/Revue générale des politiques publiques. faire ? Quelle est la substance même de ces savoir-faire ? 2/Go-Fast est un terme anglo-saxon désignant une embarcation munie La rigueur dans l’exécution des procédures et qui de puissants moteurs hors-bord et utilisée pour transporter de la drogue tend à se perdre aujourd’hui, est née des exigences du depuis des navires en haute mer jusqu’à la côte en échappant, grâce à combat. Est-il acceptable, sous prétexte de desserrer leur très grande vitesse, aux garde-côtes. les contraintes sur les individus, de laisser perdre cette rigueur alors même qu’elle est cause potentielle de l’augmentation du taux d’accident ? Toutes les expériences opérationnelles, bonnes ou malheureuses, ont été analysées avec lucidité, bon sens et courage pour en tirer une évaluation juste des risques indispensables et des risques inutiles. Avons- nous la capacité de transmettre ce savoir, même en cas d’interruption de la « chaîne de compagnonnage » ? Avons-nous prévu d’utiliser les moyens modernes de transmission pour éviter que ces parcelles de sagesse ne se perdent ? Ceci étant posé, lorsqu’il faut rapprocher des savoir- faire, le bon sens commande de s’aligner sur le standard le plus exigeant. Est-ce bien la voie retenue ? Et si ce n’était pas le cas, que faut-il faire pour y revenir ? Voilà des questions auxquelles il faudra bien trouver une réponse sinon, nous serons coupables d’avoir laissé échapper une partie du patrimoine de notre pays. Comme je l’ai dit au début, nous sommes une petite minorité ethnique qui, comme la coriandre ou le sel, donne de la saveur à un plat. Nos savoir- faire sont en danger parce que la machine mise en place par l’État pour réformer broie sans aucune finesse. À nous de trouver les moyens de préserver des savoir-faire uniques qui ont été développés au service du pays. BIOGRAPHIE Xavier Magne entre à l’Ecole navale en 1975. Breveté pilote de chasse en 1980, il est affecté à la 16F (1981-1986) et participe aux opérations du Liban d’octobre à décembre 1983. En août 1987, il est affecté à la 11F, puis au commandement de la 14F. En septembre 1992, après avoir été breveté de l’Ecole supérieure de guerre navale, il est affecté à la division « Conduite des Forces » de l’état-major d’ALFAN où il participe à la mise ne place du dispositif maritime français en Adriatique. En janvier 1995, il est nommé chef du groupement opérations sur le porte-avions Clemenceau et participe aux trois missions Salamandre. Après avoir commandé le pétrolier-ravitailleur Meuse, il est nommé, en septembre 1997, chef d’état-major de l’amiral commandant l’aviation embarquée. Occupant ensuite le poste d’adjoint à l’officier de programme Charles de Gaulle, il suit tous les essais à la mer du porte-avions et y est affecté comme commandant en second. En juin 2000, il occupe le poste d’officier de cohérence opérationnelle à l’EMA, puis assume le commandement du Charles de Gaulle d’août 2003 à août 2005. Il est nommé, en février 2006, COMFRMARFOR (commandant des forces maritimes de réaction rapides au HRF (M) HQ) à Toulon. Depuis juillet 2007, il occupe les fonctions de sous-chef d’état-major « opérations aéronavales » à l’état- major de la Marine. Le vice-amiral Magne est officier de la Légion d’honneur et de l’Ordre National du Mérite. - 11 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Serge Marko -Super-Etendards sur l’ascenseur - Aquarelle Capitaine de frégate (R) Pascal Chaigneau Merci Amiral, messieurs les officiers généraux, de le rebaptiser São Paolo et, avec le projet « Amazonie messieurs les officiers supérieurs. Je voudrais vraiment, bleue », a compris, plus que jamais, son tropisme surtout pour les synapses et les neurones, être Coutau- géopolitique vers la mer. Ce pays continental, qui Bégarie1. Malheureusement, je n’ai que 25 ans d’amitié occupe 48 % de l’Amérique du Sud, a désormais une qui me lient à lui et je suis chargé - je vous remercie authentique ambition maritime et navale. Quand vous Amiral de l’honneur que vous me faites - d’occuper le regardez ce qu’il en est de la Russie, je conviendrais avec temps avant la table ronde et ceci en vous livrant donc vous qu’ils n’ont plus, hors porte-aéronefs, qu’un seul quelques réflexions. vrai porte-avions, le Kuznetzov, mais ils ont redéfini récemment encore leur volonté de se développer. Donc, Le premier élément qui me vient à l’esprit est la au moment où nos amis alliés américains sont en train demande de porte-avions. Cette demande porte- de penser comment réduire de onze - je ne parle pas de avions est une démonstration, s’il en était besoin, du porte-aéronefs, mais de onze vrais porte-avions - à sept, fait que véritablement l’ensemble des pays du BRIC nous avons aujourd’hui une résurgence de la Russie qui (Brésil, Russie, Inde, Chine) ont compris à quel point est planifiée. son caractère indispensable était avéré. Cette envie de porte-avions peut être récente, à l’image de la Chine Ayant dit cela, la deuxième réflexion que des années 1990, qui à l’école de Dalian est en train de respectueusement je me permets de faire en votre former les cinquante premiers pilotes de son aéronavale. présence, c’est que la possession de l’outil n’est pas L’Inde n’a évidemment aujourd’hui que l’ancien Hermès corrélée à la capacité du savoir-faire. Posséder l’outil est rebaptisé2, mais a un très fort tropisme et une volonté évidemment la première des choses, mais on apprend, avérée et affichée de développer le porte-avions. Le dans les difficultés, son utilisation. Je repense à mes Brésil a eu le bon goût de racheter notre porte-avions et conversations avec un homme pour qui je nourrissais Bulletin d’études de la Marine N°46 - 12 -
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    une particulière admiration,l’amiral Campredon, qui enfin, n’épiloguons point sur Goering et la bataille m’expliquait ce qu’il en fut en Indochine : la France a d’Angleterre, épiloguons encore moins, si vous en appris dans la durée et dans la difficulté la maîtrise de êtes d’accord, sur ce qu’il en fut durant l’été 2006 dans l’outil. Aujourd’hui, d’aucuns sont fondés à penser qu’il l’action israélienne qui a ensuite fait l’objet d’assez de y a deux pays qui maîtrisent pleinement la capacité réflexions du côté de nos partenaires israéliens pour aéronavale : les États-Unis et la France. Ceci m’amène qu’ils tirassent les conséquences pleines de la non à une réflexion qui est la suivante : autant il est lent et surdimension de l’aérien. difficile de maîtriser opérationnellement l’aéronavale, autant il est facile d’en perdre la capacité. L’amiral Ayant dit cela, j’en arrive à une réflexion qui bien Magne évoquait cela ; j’eus l’extrême privilège d’être sûr m’amène à dire que l’on est aéro-terrestre ou auprès de lui il y a quelques jours et je vous assure que aéronaval, mais pas aérien pur. À l’heure où nous avons une perte de nos savoir-faire sur l’ensemble de la ‘‘Autant il est lent et difficile de chaîne de qualification dans l’aéronautique navale, des pilotes aux officiers d’appontage, la théorie « un égale maîtriser opérationnellement zéro » est d’actualité. Nous ne disserterons pas sur la l’aéronavale, autant il est facile nécessité qu’un deuxième porte-avions ne soit pas un d’en perdre la capacité’.’ successeur ; notez cependant que j’ai dit « deuxième » et pas « second ». Mais il est tout à fait clair qu’un « aéro » n’est pas un pilote entre des tôles, c’est un ce fut très enrichissant pour votre serviteur. Si vous marin. C’est un marin qui sait en plus piloter, c’est un regardez le cas britannique, très objectivement, les marin qui vit sur la mer, c’est un marin qui agit en mer, Anglo-saxons ont été à bien des égards pionniers pour c’est un marin qui agit à partir de la mer, c’est un marin ce qui est de l’aviation embarquée. Aujourd’hui, si nous qui aura des commandements à la mer. Il est tout à fait regardons, sans critique aucune à l’endroit de nos amis clair que c’est cette richesse, cette symbiose qui fait britanniques, la façon dont leur « opérationnalité » s’est qu’aujourd’hui il y a une totale complémentarité entre détricotée, nous sommes impressionnés. N’épiloguons la mer et l’action aérienne. Je me souviens de l’amiral pas sur le nombre des qualifiés, mais vous avez là un cas Alain Oudot de Dainville – alors pacha du Clemenceau emblématique d’un Etat qui avait véritablement le cœur – me racontant comment, en avril 1994, un de ses du savoir-faire et qui l’a perdu assez vite. pilotes avait pris dans la tuyère un missile, tiré d’on ne sait où et pas forcément par un ennemi. Il s’est posé la Troisième niveau de réflexion que je me permets question d’apponter. Dans ce cas, il faut vraiment cette d’évoquer en votre présence : aérien versus aéro. symbiose, cette confiance entre le chef et le pilote ; il y a Le colonel de Gaulle aimait à répéter que l’aviation là une alchimie que l’on ne peut négliger. c’était comme l’artillerie, mais dans une projection presque infinie et que sa capacité était celle de la destruction, mais qu’a contrario, l’aviation n’avait ni la capacité de contrôler, ni la capacité de gérer, ni la capacité de gagner. À chaque fois, tout à fait entre nous, que certains esprits ont pensé qu’il était possible de faire de l’aérien seul, cela ne fut pas une grande victoire. La seule fois où cela a marché c’est l’exception stratégique, que me rappelait encore récemment l’amiral de Lastic quand nous conversions, d’Hiroshima Serge Marko - Super-Etendards au hangar- Aquarelle et de Nagasaki. Mais - 13 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Une autre remarque,que respectueusement je me de Rafale sera la réponse. Nous avons là une globalité permettrai de faire devant cet aréopage autrement stratégique. plus qualifié, s’attache au caractère pluriel de la cohérence du porte-avions - des carrier vessels - et à Pour conclure, en ayant un peu occupé le temps que vous son aspect diplomatique. Mon collègue, le professeur avez bien voulu me consentir Amiral, je me permettrai Hervé Coutau-Bégarie, aura le bon goût de publier d’interpréter l’Histoire et d’avoir une piste de réflexion sur cette thématique, et, vous l’avez rappelé Amiral, pour l’avenir. L’interprétation de l’Histoire est une cette problématique fera l’objet de la deuxième table- conviction, la conviction que si Bonaparte en 1798 ronde. Mais à côté de cette dimension diplomatique avait pu faire décoller les ballons qu’il avait emmenés qui en soi est emblématique, pour la campagne d’Égypte vous avez bien sûr la dimension depuis le Patriote, je pense qu’il de dissuasion : le porte-avions aurait gagné Aboukir. Je n’ai concourre à la dissuasion et à aucun mérite à le penser, c’est l’action de la mer vers la terre. Je l’amiral Oudot de Dainville qui me souviens à l’Université Paris- me l’a dit. Mais ayant dit cela, Descartes où j’ai le bonheur de si je me projette dans l’avenir, diriger le département sciences la conviction qui guide votre politiques, quand je montrais le serviteur est la suivante : il n’y dessin du porte-avions en mer aura pas de marine hauturière d’Arabie, je lisais dans les yeux qui n’ait de composante de mes collègues professeurs de aviation intégrée. Et c’est fort droit une grande incertitude. de cette certitude que je vous Ils comprenaient des frappes remercie à nouveau, Amiral, de 3 aériennes depuis Douchanbe , m’avoir permis de m’exprimer mais il leur semblait compliqué devant un public aussi choisi. d’admettre que l’on puisse avoir envers un pays hyper enclavé une action de la mer vers la terre. Je crains donc que si les professeurs d’université intègrent difficilement dans leur lobe pariétal ce type de choses, le commun des mortels ait aussi quelques difficultés. Je crois que nous avons un effort de discours à préparer. Il est également réel si Michel Bez vous voulez qu’en terme de stratégie Notes - ce sera mon dernier point - nous sommes confrontés 1/ Pour des raisons personnelles, le professeur Hervé Coutau- à une cohérence globale. La frégate, le sous-marin, le Bégarie, qui était initialement prévu en introduction du colloque, n’a pu intervenir qu’en fin de matinée. porte-avions constituent un tout. Les sous-marins se 2/ L’actuel Viraat. nourrissent de ce que leur donne la patrouille aérienne ; 3/ Capitale du Tadjikistan, base aérienne à partir de laquelle ont dans le même temps, celui qui voudrait être l’agresseur opéré des Rafales de l’armée de l’air au profit des troupes de l’OTAN d’une frégate réfléchira à deux fois s’il sait qu’un strike en Afghanistan. BIOGRAPHIE Professeur à l’Université Paris-Descartes, Pascal Chaigneau y dirige le département de sciences politique. Directeur scientifique de Mastères et de Majeures à l’Ecole HEC, il a consacré une demi-douzaine d’ouvrages aux questions internationales. Ancien auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, fondateur en 1986 du Centre d’études diplomatiques et stratégiques, il enseigne depuis sa création au Collège interarmées de défense. Avocat spécialiste en droit international, il est titulaire de cette spécialité au Barreau de Paris. Lauréat de l’Institut de France, membre de la Royal Society of Arts, Pascal Chaigneau est Docteur Honoris Causa de plusieurs universités étrangères. Il est également capitaine de frégate de réserve et président d’Université Marine. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 14 -
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    1 ère Partie L’aéronautique navale dans son action au quotidien Serge Marko - Baptême de l’ATL2 à Bagdad Animateur : M. Stéphane Fort Journaliste, France Inter M. le capitaine de vaisseau Henri Bobin Centre de planification et de conduite des opérations Table ronde avec : M. le vice-amiral Olivier de Rostolan Amiral commandant de la force aéronautique navale M. le vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer Ancien Préfet maritime de l’Atlantique M. le capitaine de vaisseau Reggie Carpenter Attaché naval près l’Ambassade des Etats-Unis en France M. le contre-amiral Bruno Paulmier Secrétaire général adjoint de la Mer Débats et questions avec l’auditoire Conclusion par M. le Professeur Hervé Coutau-Bégarie Directeur de recherches en stratégie au Collège interarmées de défense - 15 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    ONSIEUR STÉPHANE FORT Pour débattre de ces questions, interviendra Journaliste, France Inter : d’abord le vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer. Entré dans la Marine à l’âge de vingt ans, l’amiral Merer a notamment été ALINDIEN (amiral commandant la zone maritime de l’océan Indien), poste dont il a tiré un superbe livre du Nous voici réunis pour cette même nom. Il nous parlera aussi de son expérience première table ronde, ô combien passionnante, de commandant de zone pendant cinq ans, alors sur l’aéronautique navale dans son action au qu’il était préfet maritime de l’Atlantique et quotidien. Nous sommes ici au cœur de ce de la Manche. Est également avec nous le vice- colloque, dont le but est de préciser quels sont amiral Olivier de Rostolan, ALAVIA (amiral les rôles et les missions qu’il est souhaitable de commandant l’aviation navale) depuis septembre confier, actuellement et aussi, sans doute, demain 2006. Pilote d’hélicoptère de formation, il a mis ses à l’aéronautique navale. Nous, les « journalistes compétences au profit de nombreux états-majors défense », avons l’habitude, dans les présentations durant sa carrière. Nous aurons aussi le contre- faites par des militaires, de les voir commencer amiral Bruno Paulmier, spécialiste de la lutte d’abord par les hommes, puis d’aborder le anti-sous-marine, qui a commandé, entre autres, matériel et enfin les missions. Ici, pour changer, la frégate Tourville et a occupé différents postes nous commencerons par les missions, notamment associés à la réflexion stratégique et prospective, l’action de l’État en mer, la sauvegarde maritime, notamment auprès du CEMA. Il est, depuis août sans oublier les enjeux militaires ni la coopération 2008, Secrétaire général adjoint de la Mer, avec un internationale. Parmi les moyens de l’aéronautique rôle majeur de coordination interministérielle. navale, nous aborderons ce que l’amiral Magne a Est avec nous également le capitaine de vaisseau défini comme le patrimoine de notre pays, c’est- Reggie Carpenter, attaché naval près l’ambassade à-dire ses avions, ses hélicoptères, ses drones aussi des États-Unis en France. Pilote de l’aéronavale demain, sans oublier la problématique du maintien américaine, il a été détaché deux ans dans la chasse en condition opérationnelle et la collaboration embarquée française, dont il porte le macaron. Il interarmées. parle un excellent français. Il faudra également prendre en compte la taille critique – voire sous-critique – de ce que l’amiral Pour commencer, je vous propose d’écouter le Magne a défini comme une « minorité ethnique », témoignage du capitaine de vaisseau Henri Bobin. les hommes de l’aéronautique navale, que nous Breveté pilote de chasse puis pilote sur porte- aborderons dans une troisième partie de la table avions, il a commandé la flottille 11F et a assumé ronde, notamment à travers leur formation qui les fonctions de chef de groupe aérien embarqué est très spécifique. Doit-elle le rester ? Peut- lors de l’intervention en Bosnie. Il totalise 3 000 on la fondre dans d’autres formations ? Nous heures de vol et 599 appontages. Il est actuellement évoquerons évidemment aussi le commandement, au CPCO, le centre de planification et de conduite qui est également une spécificité, puis tous ceux des opérations. Je lui cède la parole. qui sont avant tout des marins, comme le rappelait le professeur Chaigneau : pilotes, « chiens jaunes » et autres, embarqués ou non, sur porte-avions ou ailleurs. Nous aborderons enfin la problématique des ressources humaines. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 16 -
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    L’aéronautique navale dans son action au quotidien Atalntique 2 en vol © Marine nationale Capitaine de Vaisseau Henri Bobin Centre de planification et de conduite des opérations Devant un tel sujet, aussi diversifié, à aborder en approche personnelle, qui n’engage pas le CPCO, et qui quelques minutes, je vous propose un point de vue et peut comporter un biais assumé. À partir de quelques un parti pris. exemples concrets d’emploi des moyens de la Marine, je tenterai de tirer quelques lignes de force. Je laisserai Le point de vue est celui du Centre de planification et à l’assemblée le soin de vérifier à laquelle des grandes de conduite des opérations (CPCO), organisme où je fonctions stratégiques les exemples se rattachent. sers actuellement, outil à la main du chef d’état-major des armées (CEMA) pour exercer le commandement Dans le temps imparti, je me propose de survoler la mer opérationnel des moyens engagés en opération, et fixer ou le désert en quelques lieux : les règles d’engagement de la force armée, celles qu’il - en océan Indien dans le golfe d’Aden, délègue et celles qu’il retient. - plus au sud, au large de la plaine de Somalie, Au CPCO, six mètres sous terre, on voit principalement - puis, un détour rapide en Méditerranée orientale avec les opérations extérieures (OPEX) qui se déclinent la frégate de surveillance Germinal, parfois en nombre de soldats projetés. On y voit aussi les - quelques envolées au-dessus du « sable » ou opérations intérieures (OPINT), souvent ultramarines, « persil », suivies par les bureaux TN pour « territoire national » - en Atlantique Sud, avec le crash du vol AF 447. (terme à connotation maritime évidente). Les OPINT concernent le CPCO lorsque les évènements et les Le golfe d’Aden moyens engagés dépassent les bornes de la gestion Le golfe d’Aden est un lieu d’attention qui draine des usuelle des commandants de zone. On ne voit donc images nautiques sur les chaînes de télévision, lesquelles pas tout depuis le CPCO et on n’y voit qu’une partie de révèlent des flux maritimes au grand public et font l’aéronautique navale au quotidien. connaître les opérations de protection et de lutte contre les activités de piraterie. Le parti pris est d’aborder le sujet en quelques touches, Le golfe d’Aden est un cordon ombilical européen et non dans tout le spectre de la composante. C’est une en géo-économie, un axe stratégique partagé avec les - 17 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    États-Unis en matièremilitaire. L’opération européenne présents dans la zone (38 aujourd’hui, dont deux Atalante de lutte contre la piraterie, montée de manière iraniens), se répartit au sein des Task Forces nationales « artisanale » aux yeux de certains contempteurs de ou de coalitions TF150 /151, TF410 de l’OTAN, TF465 mission de sauvegarde maritime par la Marine, qualifiée de la PESD, cette dernière s’avérant l’une des plus de toutes sortes de vocables afin de savoir si elle est plus efficaces. ou moins militaire que les opérations adjacentes, a pris son régime de croisière et réclame sur zone du MPRA1, Au quotidien, dans un environnement mouvant en avion de patrouille et de reconnaissance maritime (à termes de contributions, contigu à l’arc de crise, la Djibouti, Monbassa ou Mahé). vigilance du planificateur marin aura été de se préserver en permanence contre les tentatives de répartition Nous y participons avec au moins un Atlantique2 des responsabilités par zones géographiques ou par (ATL2) qui partage sa contribution à la connaissance missions. Le découpage en Area of Responsibilty (AOR) de la situation navale entre les différents clients avec un - souvent impératif sur les théâtres terrestres qui sont flou entretenu. des espaces sous souveraineté, où l’on passe la frontière Par principe, le contrôle opérationnel de cet aéronef, d’une AOR à une autre au travers de check points - fait exercé par ALINDIEN, reste national avec un contrôle partie de la culture militaire. tactique qui a évolué progressivement de la coalition Il s’agit ici, au contraire, de conserver le maximum de américaine vers la mission de l’Union européenne. Mais liberté d’action, l’ubiquité propre au milieu océanique, il bascule aussi facilement en national, comme on l’a la faculté de reprise rapide du contrôle tactique pour vu pour les opérations spécifiques de reprise de voiliers s’adapter au mieux à l’évènement de piraterie, dont français piratés, avec le renfort d’un deuxième ATL2 de l’initiative nous échappe. métropole. Son intégration, ou association (associated support), Ainsi, avec un contrôleur opérationnel (OPCON) au cours de ses vols de 12 heures, en coopération plus national direct ou en soutien, un tasking de coordination ou moins active avec la trentaine de navires de guerre au sein de la coalition ad hoc permet de prépositionner Bulletin d’études de la Marine N°46 - 18 -
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    nos moyens aéronavalspour être en mesure de intégrante du système d’armes, tout comme sa drome5 contribuer à une alliance, une coalition ou, en dernier d’assaut et ses fusiliers (et non des commandos). ressort, une opération nationale. Nous n’avons donc pas Un groupe d’action simple, mais cohérent, agissant de découpage de zone, ce qui permet une grande faculté dans un cadre juridique sans impasse et une chaîne à basculer la chaîne de commandement, tout l’inverse de Command and Control (C2) très décentralisée d’une organisation des vols et de l’espace intégrative et grâce à un catalogue de règles d’engagement (ROEs) administrée de type ATO2 et ACO3. Cela demande de solides. Enlevez un seul des éléments cités et le l’agilité d’esprit à nos commandants. château de cartes s’écroule. L’efficacité provient de la complémentarité des moyens au sein d’une même La ligne de force que je souhaite illustrer ici, du point entité partageant la même connaissance du milieu, sans de vue du planificateur conducteur du CPCO, est la frottement superflu. Vu du CPCO, en conduite, c’est versatilité du contrôle opérationnel de cet aéronef à principalement le bureau « Conduite Mer » (J3 Mer) partir d’un point d’appui sûr, versatilité inhérente au qui traite. L’absence de frottement interarmées permet milieu marin, et par conséquent, un contrôle politique de consacrer son énergie à briquer l’interfaçage avec souverain de l’engagement de nos moyens aux côtés des les partenaires civils, étatiques ou privés, de culture alliés permettant d’affirmer nos postures politiques au maritime ou régionale proche (diplomates, attachés de sein des différents forums. défense), sans se présenter en ordre dispersé. Au large de la Somalie La ligne de force de cette deuxième situation est Pour cette deuxième illustration, je vais m’attarder l’intégration verticale des moyens de l’espace vers la sur l’expérience de la frégate de surveillance Nivôse surface. On pourrait même prolonger cette intégration en océan Indien, fin avril début mai, contre les « Task vers le dessous de la surface. Group somali » types. Un « Task Group » est composé d’une nounou (appelée La Méditerranée orientale bateau mère) et de deux esquifs d’assaut, soit onze Mon troisième exemple est l’intervention du Germinal pirates (trois pilotes et huit assaillants). La mer est entre Chypre et Gaza lors de la sortie politique de lisse à cette saison, le raid est possible, le rezzou4 l’opération Cast Lead6 fin janvier. Au regard de la violence pour employer un terme sahélien. Pour le contrer, il des évènements, il s’agit, de notre côté, d’une modeste faut d’une part se barricader un minimum et d’autre opération à très forte connotation diplomatique et sous part, reprendre l’initiative en surveillant, tel le berger réactivité très élevée. En sortie de crise, nos autorités et ses aides, de vastes étendues autour du troupeau à politiques nous demandent d’évaluer, avec une grande protéger ; troupeau de thoniers, en l’occurrence. urgence, les flux de contrebande vers la côte égyptienne et gazaouie. Cela se traduit par l’extraction d’un navire, Un système maritime relativement simple, mais intégré, obligatoirement un bâtiment porte-hélicoptère (BPH), a permis d’agir efficacement à quatre reprises contre le Germinal, de la Task force FINUL7 maritime TF448 ce nouveau mode d’action des pirates somaliens ; en mission devant le Liban, en roquant un aviso (non intégration verticale comprenant au sommet le satellite BPH, le Commandant Birot) pour se déplacer vers Gaza, et en dessous l’avion de patrouille et surveillance et le déploiement d’un ATL2 à Paphos, à Chypre. À (PATSURMAR) endurant, la frégate très endurante l’évidence, l’efficacité de la mission s’inscrira dans le également, son hélicoptère embarqué qui fait partie temps. «Task Force somali» - 19 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    En planification chaudeen club interarmées, il a fallu au moment où l’incident peut survenir. étudier finement la définition de la zone de vol : de Il est donc nécessaire de s’assurer de la conservation de la fait, une auto-restriction à s’approcher des côtes, fruit liberté que confère le droit maritime à l’activité aérienne d’un compromis tactique, mais surtout politique, assez en mer, ce qui suppose de conserver la cohérence timide au regard de ce que nous autoriserait le cadre organique d’un corps de contrôleurs aéronautiques légal international. marins, mais aussi de susciter des soutenances de thèse L’observation que je voudrais faire ici, c’est que dans sur cet aspect particulier chez nos juristes. les opérations où nous nous imposons la plus grande Mais surtout, l’exemple de Cast Lead illustre un rapport rigueur en matière de respect des règles internationales, de force qui n’est pas à notre avantage pour jouir de que nous essayons de promouvoir par ailleurs, au notre droit d’aller et venir en mer. C’est ici le seul moins par l’exemple, on peut être amené à occulter des endroit de mon exposé où je fais allusion, par défaut, au fondamentaux. capital ship qu’est le porte-avions. Le droit aérien est parfaitement connu des gestionnaires d’espaces aériens, propriétaires de leur volume de Le « sable » et le « persil » responsabilité. Le droit maritime très libéral me semble, Pour mon quatrième survol particulier, je vais de nouveau surtout en ce moment, fortement fondé sur la géo- aborder l’activité de nos PATMAR, omniprésents dans économie. Ses forces et faiblesses sont vulgarisées grâce, cet exposé, sans doute parce qu’ils sont connus du entre autres, à la résurgence de la piraterie. J’émets ici CPCO au travers de leurs missions en Afrique. On un avis personnel, peut-être candide, mais il me semble les active en OPEX un peu comme des frégates, alors qu’approfondir l’alliance entre droit maritime, réputé que comparativement, les hélicoptères de l’aéronavale libre, et droit aérien, dont la logique est sous-tendue par apparaissent indifférenciés et inclus dans la Marine tant le souci de sécurité aérienne, pourrait conduire à mieux ils font partie du système d’armes naval. Je mets ici de formaliser un droit aéromaritime, afin d’enseigner tout côté le cas de l’hélicoptère lourd de secours et sauvetage l’intérêt qu’il y a à décoller et apponter d’un morceau maritime. flottant de souveraineté nationale, sans rien demander à personne. Dans le but également de border nos Que ce soit pour le survol PATMAR du « persil », dans commandants d’aéronefs qui jouissent d’une grande la région des Grands Lacs en Afrique ou dans l’intérieur liberté, mais pâtissent aussi parfois de grande solitude L’ Atlantique 2 et le Falcon 50 © Marine nationale / Guillaume Izard (2006) Bulletin d’études de la Marine N°46 - 20 -
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    de la Guyanepour traquer l’orpailleur, ou pour le survol délais, des unités aéronavales réactives, rapides, des de la houle sablonneuse ou rocailleuse sahélienne à la moyens nautiques endurants dotés d’hélicoptères recherche de colonnes de véhicules rapides, pourquoi organiques (Le Ventôse était prioritaire devant le employer sur terre une aéronautique optimisée pour Mistral pour l’investigation du fait de son Panther l’océan ? On oppose souvent le marin au terrien… je intégré), et des moyens d’investigation sous-marine confesse un certain goût personnel douteux pour ce militaires, mais aussi scientifiques et industriels ? À genre d’exercice après 30 ans de Marine ! l’heure où l’approche globale est dans le discours de Changeons de perspective, en accord, je p ens e , tous, préservons la cohérence d’une marine militaire et ave c M. Hervé Coutau-Bégarie, pour différencier nationale qui applique déjà ce concept. non pas marins et terriens, mais plutôt nomades et sédentaires. Une mission de reconnaissance Pour conclure, je souhaite rappeler quelques lignes de (RECCO) sur sédentaires, c’est un aller-retour direct force déjà théorisées, mais illustrées au quotidien : vers un point géographique de peu d’incertitude, sur - l’interaction entre nomade et sédentaire, plutôt que une propriété généralement délimitée. Inversement, l’opposition terrien / marin, qui conduit à planifier des le repositionnement des nomades en pick-up, dans articulations de C2 souples et à limiter la parcellisation les étendues désertiques, s’apparente à des tactiques excessive des zones d’opérations océaniques ou maritimes. Ainsi, vu de l’employeur au CPCO, désertiques ; l’utilisation du PATMAR endurant répondra très - la participation à des déploiements de coalitions souvent à cette logique ou à cette nécessité. On peut associés à des chaînes de commandement étendre le champ d’application à la cartographie reconfigurables, forme subtile de prépositionnement, des sites d’orpaillage dans la forêt guyanaise, tâche notamment en océan Indien, afin d’être en mesure de d’établissement de situation de surface (surface picture) réagir ; dans un environnement évolutif, où endurance, rayon - l’hélicoptère organique qui n’est pas visible au CPCO, d’action, tenue de situation et identification basse sinon sous le sigle BPH (sauf le cas du Caracal déployé altitude sont recherchés. en Afghanistan) ; - les PATMAR, presque gérés comme des frégates Ainsi, le détournement du PATMAR sur terre est, déployées, vus du CPCO ; la plupart du temps, lié à son adaptation à un - la cohérence de l’intégration verticale des moyens environnement ou à un milieu ouvert où gravite le répartis entre l’océan spatial géostationnaire (95 % de nomade. À noter cependant que, dans ce domaine, la planète), l’aéronef dans l’atmosphère iodée (85 % de le drone à long rayon d’action et longue endurance la planète), le navire d’État ou de guerre sur les océans apportera un complément pour couvrir une partie du (72 % de la planète) et l’intervention sous-marine que besoin, tout comme le scanning satellite. Mais l’ATL2 je ne me hasarde pas à quantifier. apporte évidemment beaucoup plus qu’un drone avec son équipage à bord, à condition de rester en Vous aurez noté que je n’ai pas parlé du groupe aéronaval environnement permissif. ni de la projection de puissance. Conjoncturellement et au quotidien, je suis tombé en période creuse en ce qui L’Atlantique Sud concerne le sujet de cette première table ronde. Pour son À propos de l’actualité et de la recherche du vol AF 447, emploi, le CPCO, petite structure, doit impérativement de cet évènement douloureux, une fois passée la phase pratiquer ce que l’on appelle l’adossement et s’appuyer d’urgence de mise en branle du dispositif de recherche sur l’expertise de l’état-major des opérations maritimes sur zone, avec des moyens prépositionnés outre-mer (EMO Mer) et des organiques. On en reparlera sans (ATL2 à Dakar) et rapidement projetables depuis la doute au cours des autres tables rondes. métropole (F50 SURMAR), je retiendrai les difficultés liées à l’incertitude de position du crash. Cette incertitude nous a contraint à patienter pour définir le Notes centre de coordination des secours (CCS) et a induit 1 Maritime Patrol and Reconnaissance Aircraft. 2 quelques délais pour revenir au principe d’unicité de Airspace Trafic Organization. 3 commandement national, en confiant l’OPCON de tous Airspace Control Order. 4 Le Rezzou, ou razzia, est une expédition rapide ayant pour but le les moyens au commandant de la zone maritime de pillage. l’Atlantique (CECLANT), une fois que le CCS brésilien 5 Embarcation rapide pour commandos. se retrouvait clairement en charge. 6 Opération menée en décembre 2008 et janvier 2009 par Israël Je retiens également la capacité très grande distance de contre le Hamas, en riposte à des tirs de roquettes depuis Gaza sur le sud de son territoire. nos moyens aéronavals, même dispersés. Qui est capable 7 Force intérimaire des Nations unies au Liban. de combiner de façon cohérente, malgré quelques - 21 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Alain Bailache -aprés l’appel, encre de chine (1999) Première table ronde Monsieur Stéphane Fort : m’ont invité ces dernières années à découvrir leurs Merci, Commandant, pour cette présentation, cet aéronautiques navales respectives et ils nous font éclairage très concret. Je vous propose maintenant également aujourd’hui l’honneur d’être présents avec d’écouter nos invités, qui feront chacun une courte le général de division Zhang, attaché de défense de présentation, avant de passer au débat. Je vais donc tout la République populaire de Chine, et le capitaine de de suite laisser la parole à l’amiral de Rostolan pour vaisseau Luis Claudio Goncalves, attaché naval du qu’il nous parle de la vie de l’aéronautique navale, de sa Brésil. dimension humaine, de l’importance de la mission et, évidemment, des moyens. Vice-amiral Olivier de Rostolan : J’ai l’immense bonheur d’être le commandant de Vice-amiral Olivier de Rostolan : l’aéronautique navale. Je voudrais vous faire part de ce Merci. Je vais être un peu plus terre-à-terre, ce qui que cela signifie, pour moi, tous les jours. est difficile pour l’aéronautique navale. Je confirme au passage ce qu’a dit Henri Bobin : il n’y a aucune L’aéronautique navale c’est d’abord un équipage, opposition entre le marin et le terrien, bien au contraire. comme celui d’un très grand bateau. Moins de 7 000 Je précise que dans ma carrière j’ai été formé, dans le personnes, guère plus que l’équipage des porte-avions domaine aéronautique, par l’aviation légère de l’armée géants américains. Cela se maîtrise, cela se connaît. Cela de terre (ALAT) et je salue, bien évidemment, le général reste cohérent et soudé malgré les composantes, les Patrick Tanguy, ici présent, qui commande l’ALAT. statuts, les métiers. Je reviens sur l’image du bateau : si Je confirme également ce que disait le Professeur le porte-avions est cher à tous les marins du ciel, alors Chaigneau au sujet de l’intérêt porté par le la Chine qu’un tiers d’entre eux embarquent régulièrement à son et le Brésil à l’aéronautique navale. Ces deux pays bord, c’est qu’il symbolise parfaitement ce concept : Bulletin d’études de la Marine N°46 - 22 -
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    loin, au-dessus desmers, engagés ensemble en opération le hangar du porte-avions, entretien sur le pont des toutes spécialités confondues, la vie en équipage avec frégates ou au sein des détachements extérieurs en ses contraintes et ses intenses sources de satisfaction. Afrique ou ailleurs, entretien programmé au sein des J’ai bien connu cette vie sur porte-avions, mais aussi sur flottilles et des services techniques des bases aéronavales, frégates et bâtiments amphibies. C’est génial. C’est une dépannages et cannibalisme, opérations de contrôle, vie de marin. Cela correspondait à ma vocation. ruptures logistiques et acheminement des rechanges, entreposage et travaux en ateliers. L’aéronautique navale L’équipage aéronautique navale met en œuvre des est très imprégnée de technique et cette technique a un aéronefs. J’aime bien le terme aéronef. Il est générique. fort caractère opérationnel, car elle n’est pas coupée du Dans le Robert, il vient juste après aéronaval. Il associe monde des missions et de l’entraînement. Au contraire, « aéro » et « nef ». Il intègre tout ce qui vole, y compris elle y participe. Cette touche particulière est bien mise en les aérostats. Il a un sens historique et égalisateur. C’est valeur dans l’attribution des commandements de bases l’ancien pilote d’hélicoptère qui parle. Des aéronefs de d’aéronautique navale : nos ingénieurs aéronautiques ne la Marine, je dirais trois choses : ils sont divers afin de sont pas oubliés ! couvrir tout le spectre des missions, ils sont marins afin de répondre aux exigences du milieu, et les principaux La mission, elle, est variée, car son milieu d’application vecteurs de combat sont multi-rôles : Super-Etendard est changeant : il est donc difficile d’en prévoir la Modernisé, Atlantique aujourd’hui, Rafale, NH 90 nature ou les modalités. Un aéronef simple et rustique demain. peut concourir de façon déterminante au succès de la mission. Cette exigence d’adaptation continue Cet équipage et ses aéronefs réalisent des missions. C’est renforce l’esprit d’aventure certes, mais aussi la rigueur la finalité ! La mission, c’est bien plus que le vol. Les d’exécution. Heureusement, le retour d’expérience a acteurs de la mission ne se cantonnent pas à un groupe été minutieusement exploité en couches successives d’opérateurs en vol, encore moins à un pilote. La réflexion, pour être intégré dans une documentation d’emploi qui la préparation, l’analyse, mais aussi l’entraînement, sont constitue un trésor opérationnel reconnu. parties intégrantes de la mission. Enfin, la motivation de l’ensemble de la chaîne associant les techniciens, la Tout cela est bien, mais les difficultés existent et logistique, la mise en œuvre sur pont d’envol ou à terre nécessitent des adaptations permanentes : ce que anime l’esprit opérationnel. La mission, c’est le plus d’aucuns appellent les réformes ou la gestion du petit commun multiple et le jeune manœuvrier de pont changement. Dans ce domaine, l’aéronautique navale d’envol y participe à son niveau. est délibérément force de proposition. Elle a su dans un premier temps se rationaliser en une structure Mon rôle dans tout cela ? C’est que ce subtil élixir unique. Elle a mis au pot commun ce qu’elle considérait équipage / aéronef / missions opère avec la magie comme non spécifique (formation initiale, maîtrise nécessaire. Il me faut veiller aux qualités de l’équipage, d’œuvre de la maintenance) en transférant ses anciennes il me faut gérer la disponibilité des aéronefs, il me faut attributions à d’autres opérateurs, si possible dans une conduire avec succès les missions, et m’inquiéter du logique interarmées. Son emprise à terre est réduite et va maintien ou de la régénération de cette capacité. encore se concentrer. Elle aspire enfin à poursuivre avec les autres forces aériennes les échanges de compétences Les qualités exigibles de l’équipage sont son engagement, et d’expériences et s’apprête à externaliser de nouvelles sa disponibilité, sa capacité à durer dans des conditions fonctions pour mieux se concentrer sur son domaine difficiles, sa compétence garante d’une nécessaire d’expertise exclusif. Ce mouvement se pilote. Il implique autonomie, sa rigueur et enfin sa solidarité au-delà des des rencontres entre les acteurs et des négociations dans différences de statut ou de métier. le partage des attributions. Je ne suis pas seul, mais je Sa caractéristique est son volume resserré qui impose une participe à ce jeu passionnant. J’ai une foi inébranlable efficience reconnue par les observateurs extérieurs et qui dans l’honnêteté de tous et dans le choix du bon sens. suscite une forte réactivité opérationnelle et technique. Enfin, il est partie intégrante de la Marine et ne saurait Quand j’ai rejoint cette noble institution à la fin des vivre sans la Marine. Réciproquement, une Marine sans années 1970, les autocollants de l’époque représentaient ses marins du ciel perdrait sa cohérence capacitaire dans un pilote un peu décati avec cette inscription : « Dormez son domaine de responsabilité : l’espace aéromaritime. en paix, l’aéronautique navale veille ». L’image ne me semble plus appropriée aujourd’hui. La première raison, La vraie vie, c’est aussi la bataille de la disponibilité c’est que ce pilote me semble moins décati, mais cela c’est technique permettant de dégager du potentiel aérien l’effet de l’âge. La seconde, c’est que mon vocabulaire afin d’entraîner les équipages : travail de nuit dans s’est enrichi pour vous proposer ceci : « Dormez en paix, - 23 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    l’aéronautique navale dissuade,détecte, identifie, piste, forcez pas les portes, personne ne vous écoutera. » Forçons éclaire, contrôle, reconnaît, surveille, intercepte, défend, donc les portes et, pour commencer, je vais répéter ce attaque, soutient, assiste, observe, coordonne, guide, que vous avez dit, au nom de mon expérience de cinq sauve, constate, transporte, entraîne… et continue années de commandant de zone maritime, que ce soit néanmoins à veiller. » J’ai peur que cette phrase un en Atlantique-Manche-mer du Nord ou dans l’océan peu longue ne rentre pas dans le format imposé d’un Indien. autocollant. Et encore, je n’ai pas retenu les termes à la mode : Mutualise, Optimise, Rationalise, Transforme Le commandant de zone maritime, c’est l’homme du (MORT). quotidien, des missions de tous les jours, des missions permanentes. Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est un peu le Monsieur Stéphane Fort : tâcheron de la Marine mais, Merci, Amiral. Avant de dans le fond, c’est bien céder la parole à l’amiral cela. C’est lui qui assure Paulmier, qui est un vraiment le quotidien. En utilisateur stratégique, Atlantique, le quotidien, je vais laisser parler la première mission de la l’amiral Merer, qui a été marine et de la défense, un utilisateur tactique des c’est la dissuasion, c’est moyens de l’aéronautique la sûreté des sous-marins navale, notamment nucléaires lanceurs comme préfet maritime, d’engins (SNLE). Pour cela, mais aussi comme il a besoin d’outils fiables, commandant de la zone d’outils permanents, maritime de l’océan bien entraînés. Il n’y a Indien (ALINDIEN). pas de sûreté des SNLE sans avions de patrouille Vice-amiral d’escadre maritime ni sans frégates (2S) Laurent Merer : avec des hélicoptères. Je Bonjour à tous. L’amiral répète : « sans frégates Magne, tout à l’heure, avec des hélicoptères », et l’amiral de Rostolan parce que, pour moi qui maintenant ont parlé ai été l’utilisateur ici avec beaucoup de ou là, l’hélicoptère est précision et de clarté, consubstantiel à la frégate. mais aussi d’élégance, de Cela peut s’expliquer, l’aéronautique navale et mais non pas se discuter. de son utilité. C’est donc Cela s’expérimente dans le un peu difficile d’éviter temps long. les répétitions, mais au Michel Bez - Aéronefs embarqués Des outils comme ceux- fond, ce n’est pas grave. là, on les utilise dans J’ai en effet compris qu’il y avait de l’inquiétude. Il faut l’Atlantique. C’est évident, je ne vais pas aller plus avant donc continuer à nous convaincre, entre nous, comme dans la description ; tout le monde a compris. Dans c’est le cas aujourd’hui, mais il faut aussi convaincre l’océan Indien, c’est exactement la même chose pour l’extérieur, ce qui peut être plus difficile. Je me souviens les missions au long cours. La lutte contre le terrorisme d’une réunion analogue à la nôtre où l’amiral Moulin, remonte à octobre 2001, début de l’opération Héraclès. à l’époque inspecteur général de la marine, avait posé Depuis cette époque, les avions de patrouille maritime, une question à une table ronde, devant un groupe de les avions de surveillance maritime, les frégates avec doctes personnes. Il avait demandé comment, dans le hélicoptères font le « boulot » quotidien. fond, il fallait s’y prendre pour convaincre le public, nos Vous aurez remarqué que je ne parle pas du porte-avions concitoyens. C’est un écrivain de Marine qui lui avait parce que ce n’est pas un outil du commandant de la répondu, un homme célèbre, ancien prix Goncourt, en zone maritime. Ce dernier, comme je l’ai dit, a besoin lui disant : « Amiral, c’est très simple. Utilisez les moyens du temps long. Il doit pouvoir savoir longtemps à de communication d’aujourd’hui. Faites des livres. Mettez l’avance ce sur quoi il peut compter, or le porte-avions, vos marins en scène dans des romans. Faites des films. Allez dans notre pays aujourd’hui, a changé de registre. sur les radios et les télévisions ; forcez les portes. Si vous ne Pour le commandant de zone maritime, ce n’est pas Bulletin d’études de la Marine N°46 - 24 -
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    son outil parceque ce n’est pas lui qui décide de son d’une liste exhaustive de quarante et une missions, déploiement. Je ne sais même pas si ce déploiement sera avec une répartition plus ou moins formelle entre décidé au niveau du chef d’état-major des armées. La administrations responsables. décision se prend à une autre échelle. Le porte-avions Je vais m’y intéresser en soulignant que notre modèle, manque à la caisse à outils du commandant de zone. Il s’il est original, n’est pas tant exceptionnel si l’on va un pourra l’utiliser, mais, dans l’organisation très souple peu s’informer hors de nos frontières. En revanche, il d’aujourd’hui, cela peut être donné à un autre. Il fera de est certainement unique. Et tous, parmi les pays avec l’accompagnement. Cela fonctionne ainsi et c’est bien. lesquels nous avons des relations sur ces questions, En tant que commandement de zone maritime, je n’ai ont plus ou moins abordé ces problèmes. Nous donc pas d’appréciation à sommes parmi les seuls donner sur le porte-avions. à disposer d’ une société On en reparlera sans doute bénévole qui s’occupe longuement au cours de la du sauvetage nautique journée, mais en sachant en mer à proximité des que le porte-avions a en côtes : la société nationale grande partie échappé de sauvetage en mer aux prérogatives du (SNSM). Cela n’existe commandement militaire, nulle part ailleurs sous pour sa décision d’emploi. les mêmes bases et avec la Mon expérience est donc même efficacité. vraiment très simple et très Aujourd’hui, ce qui est pratique. C’est l’avion de intéressant, c’est que patrouille maritime, l’avion beaucoup de gens se de surveillance maritime et posent des questions l’hélicoptère. J’ai vraiment et je pense que notre utilisé tout cela. C’est colloque est lié à ces vraiment, comme je l’ai dit, interrogations. Parce que consubstantiel aux navires l’on parle de réduction de surface et, je pourrais des déficits publics, de l’ajouter, aux sous-marins. Livre blanc de la défense Merci. et de la sécurité nationale, de loi d’orientation Monsieur Stéphane Fort : et de programmation Merci, Amiral. Vous nous pluriannuelle pour avez dit qu’il faut convaincre la sécurité intérieurs le grand public, mais il faut (LOPPSI) et de volonté auparavant convaincre le de se recentrer sur ses politique, le conseiller. C’est missions, les différentes un de vos rôles, Amiral Michel Bez - Aéronefs embarqués administrations Paulmier. Je vous laisse soulèvent des maintenant la parole. interrogations sur leur devenir et, en particulier, sur les missions qu’elles accomplissent au profit de tous et que, Contre-amiral Bruno Paulmier jusqu’à présent, on n’avait pas chargé une seule d’entre- Merci pour cette introduction. Je suis actuellement elles d’assurer. C’est au cœur du problème de l’action de Secrétaire général adjoint de la mer. Je ne vais donc l’État en mer. pas intervenir comme un responsable d’opérations Pourquoi s’intéresser à ces questions pour les aéronefs ? militaires, mais bien comme quelqu’un qui est au cœur Très succinctement, parce que l’aéronef permet d’aller de la façon dont les moyens de l’aéronautique navale vite, assez loin, de balayer une grande surface maritime, sont effectivement mis en œuvre au profit d’un certain en surveillance, en reconnaissance, et avec, en mer, une nombre d’activités que l’on regroupe en France sous le relation aux conditions météorologiques très différente terme un peu barbare d’action de l’État en mer. de celle des bâtiments. Je ne me risquerai pas à tenter de définir ici ce qu’est, ce D’autres administrations que la marine nationale que devrait être ou ce que pourrait être l’action de l’État contribuent, peu ou prou, avec des moyens en mer, aujourd’hui, demain ou après-demain. Sachez aéronautiques, à l’action de l’État en mer. Pour les citer simplement que ces activités font aujourd’hui l’objet très rapidement, je rappelle que les douanes mettent - 25 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    en œuvre desavions de surveillance qui permettent Le plus bel exemple est celui des délais d’alerte. Rien de détecter et de constater des pollutions marines n’est plus intéressant que de discuter avec un directeur illégales. Les hélicoptères de la sécurité civile et de la de centre régional opérationnel de surveillance et de gendarmerie, hélicoptères à usages multiples non dédiés sauvetage (CROSS) sur ce qu’il attend comme délai aux seules activités maritimes, contribuent au sauvetage d’alerte pour les aéronefs de sauvetage en mer. En effet, en mer de façon permanente. Juste pour vous donner un il voit de la même façon l’hélicoptère qui est d’alerte à ordre de grandeur, nous avons eu, hélas, quatre morts cinq ou dix minutes (de jour) et qui est capable d’aller depuis une semaine, au large des côtes métropolitaines, immédiatement récupérer quelqu’un sur une plage mais heureusement un nombre à peu près égal de ou au voisinage d’une falaise, et un Super Frelon ou, personnes sauvées par des hélicoptères de la sécurité civile. Je ne reviens pas non plus sur les débats dont vous avez certainement entendu parler sur les redéfinitions en cours entre responsabilités des hélicoptères de la gendarmerie nationale et de la sécurité civile. Aussi, très succinctement, ce qui est intéressant pour nous, au niveau de l’action de l’État en mer, c’est que, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’avion permet de balayer une plus grande surface, avec des moyens de surveillance et de veille qui sont totalement optimisés pour la détection en mer. Un Atlantique met en œuvre des moyens à la fois techniques et humains qui sont totalement adaptés, entraînés à détecter et à voir des choses à la surface de l’eau. Croyez-moi, les événements très récents et dramatiques que l’on connaît au large du Brésil l’ont, une nouvelle fois, mis en évidence. Cela permet également, car il y a des hommes dans la machine, de faire des constatations, y compris dans un domaine qui peut avoir des conséquences judiciaires. Cela permet aussi de faire des évaluations. Je pense que l’amiral Merer, comme préfet maritime, a fait confiance, à plusieurs reprises, à des membres d’équipage qui lui ont donné une évaluation de la situation et qui étaient embarqués sur des appareils appartenant à l’aéronautique navale. L’Atlantique permet aussi d’intervenir sous forme d’images qui relèvent d’un usage administratif ou judiciaire, mais également de mettre en œuvre des moyens lourds de sauvetage. Bien sûr, il y a le treuillage par hélicoptère, mais il y a aussi le largage de chaînes SAR1 Michel Bez - Les hommes du pont d’envol de sauvetage en mer. Touts ces capacités permettent de dialoguer avec les différent acteurs sur zone, de notifier les infractions, de guider d’autres moyens, d’assurer une demain, le NH 90, qui pourra, lui, décoller par tout coordination sur zone. temps (jour et nuit), aller à plus de cent nautiques, dans Cela permet enfin, étape ultime dans le spectre de mes une mer démontée avec un temps de gueux et dont préoccupations, d’avoir une action coercitive, plus l’équipage aura besoin d’être briefé de façon adaptée à ou moins violente. Un excellent exemple est celui des la complexité de cette mission. Tous ces éléments, il faut tandems constitués d’hélicoptères de la Marine avec en permanence les rappeler à nos partenaires des autres des équipes de commandos embarqués qui travaillent administrations. dans la lutte contre le narco-trafic. Là aussi, le jugement qu’on peut porter, quand on est au sein de la Marine, La définition et l’implantation des moyens, est une sur leur performance peut être un peu différent de question qui se pose de nouveau aujourd’hui, parce celui évalué par les autres administrations. Je passe une que, effectivement, les administrations dont le ministère partie de mon temps à expliquer aux autres pourquoi il de la défense, cherchent à se recentrer autour de leurs ne faut pas forcément mélanger des critères sans bien en fonctions premières. On commence à avoir, sur les comprendre toutes les conséquences. implantations et de la façon qu’ont les autorités civiles Bulletin d’études de la Marine N°46 - 26 -
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    de l’État desouhaiter disposer de moyens affectés Autre question : quelles responsabilités doit-on disponibles sur zone, de plus en plus de difficultés à transférer à des collectivités locales dans le domaine de gérer ces questions. l’action de l’État en mer ? En revanche, ce qui est indispensable et que tout le Enfin, il y a de vraies interrogations sur l’avenir. Que monde reconnaît, c’est cette capacité d’agir par tout pourront apporter les drones, les satellites - je rappelle temps en haute mer et à entretenir ce savoir-faire. Elle que l’information recueillie peut donner lieu à un suppose une filière de formation adaptée. J’insiste constat, avec toute l’importance de l’évaluation d’une beaucoup là-dessus : une des questions que nous devons situation en mer - aux décideurs, en premier lieu les nous poser est effectivement de savoir si nous avons les préfets maritimes ? In fine, on se rend compte que l’essentiel est la confiance que l’on peut avoir dans les hommes sur zone, la capacité qu’ils ont à exécuter des missions complexes, qui demandent un entraînement continu, adapté à la complexité du travail au-dessus de la mer, et de disposer des équipements adaptés. En effet, on oublie toujours qu’un hélicoptère ou un avion qui doit voler longtemps au-dessus de la mer doit être traité contre les dégâts engendrés par l’eau salée. Nos amis de la sécurité civile le découvrent tous les jours en ce moment. Je vous remercie de votre attention. Monsieur Stéphane Fort : Je vous remercie. Après cette superbe introduction sur l’ensemble des missions de la Marine et de l’aéronautique navale, je vous propose maintenant d’engager le débat et vous invite à faire part de vos questions. Nous demanderons également son analyse au commandant Carpenter, en tant qu’Américain, avec sa vision extérieure. J’ai une première question pour vous, Amiral de Rostolan. Pouvez-vous nous faire un point rapide sur la proportion de ce qui est demandé à l’aéronautique navale, entre les missions de service public et celles qui relèvent du domaine plus strictement militaire ? Vice-amiral Olivier de Rostolan : Il se dit que la Marine réalise environ 25 % de son activité dans le cadre de l’action de l’État en mer, pourcentage globalement observé par l’aéronautique navale, mais appelant quelques précisions. Il y a dans l’aéronautique navale des moyens qui sont spécialisés, comme les Dauphin de service public, dont c’est la moyens de maintenir des filières séparées de formation mission. Il y a ensuite des moyens qui ne peuvent être et de qualification du « savoir-travailler » au-dessus de affectés à ce type de missions, comme le Rafale ou le la mer, pour l’avenir. Super-Etendard, dont les capacités dans le domaine de l’action de l’État en mer sont relativement limitées, sauf Enfin, en guise de très rapide conclusion, parce que pour tirer sur une coque dont il faudrait se débarrasser cela soulève beaucoup de questions, en termes de ou accompagner un avion en difficultés. Maintenant, perspective, ne croyons pas que les besoins vont le problème est le rapport entre les parts respectives de diminuer. Au contraire, les États seront de plus en plus l’entraînement et de l’emploi. Pour arriver à envoyer sollicités pour agir en mer et réguler ce qui s’y passe. Le un Super Frelon, comme le rappelait l’amiral Paulmier, plus bel exemple de cette tendance sera l’application du dans des circonstances invraisemblables, de nuit et à droit de l’environnement qui va nous demander d’être une distance énorme, il faut avoir entraîné l’équipage capables de contrôler et de surveiller ce qui se passe et le ratio emploi réel / entraînement est finalement en mer et, de plus en plus, en haute mer, avec d’autres assez faible, je dirais bien heureusement, sinon ce serait critères d’appréciation et de jugements. gravissime. Enfin, sachez que ma conviction absolue est - 27 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    que la merappartient à tout le monde et n’est pas un en métropole et outre-mer, de savoir si nous allons être domaine exclusif. Je suis ravi qu’il y ait une coopération capable de continuer à tout assumer, voire d’assumer entre les diverses administrations, notamment dans plus car, comme je vous l’ai dit, les ambitions vont le domaine aérien, pour assister les gens en mer. Je croître. En effet, au sortir du Grenelle de la Mer, des précise juste que les administrations ou les autres ambitions nouvelles seront affichées dans le domaine armées reconnaissent toutes à la Marine l’expertise, car maritime ; de nouvelles règles, de nouvelles normes c’est elle qui a l’expérience, qui a établi les doctrines seront imposées dans le domaine de la protection des et qui a engrangé tout un corpus documentaire mis à océans et le risque est effectivement qu’il soit demandé la disposition des autres administrations. Je précise au encore plus. passage qu’une administration comme la sécurité civile ne forme pas des pilotes ab initio mais bénéficie de Monsieur Stéphane Fort : formations délivrées en amont, soit au sein de l’aviation Il y a donc un risque d’inadéquation ? légère de l’armée de terre, soit au sein de la Marine. Contre-amiral Bruno Paulmier : Monsieur Stéphane Fort : Tout le travail est d’éviter qu’il y ait inadéquation. On est Merci, Amiral. Soyons clairs, compte tenu des nouveautés, notamment la revue générale des politiques ‘‘In fine, on se rend compte que l’es- publiques (RGPP) et le Livre blanc, y a-t-il une remise en cause au niveau interministériel, une volonté que sentiel est la confiance que l’on peut d’autres administrations s’accaparent cette mission avoir dans les hommes sur zone, la ou, au contraire, cela fait-il pour l’instant l’objet d’un capacité qu’ils ont à exécuter des consensus ? missions complexes, qui deman- Contre-amiral Bruno Paulmier : dent un entraînement continu, éga- Tout d’abord, il faut garder la prudence qui s’impose lement au-dessus de la mer, et de toujours dans ce genre de questions. Personne ne remet en cause la performance de notre modèle, de ce que nous disposer des équipements adaptés.’’ avons mis en œuvre jusqu’à présent. Dans une période que l’on pourrait qualifier de vaches un peu maigres, les gens ont tendance à oublier ce qu’ils font un peu au quand même ici sur des échelles de temps, mais il faut profit de tout le monde. Toute la difficulté est de nous effectivement y réfléchir. assurer que nous n’allons pas de facto « créer un trou dans la raquette ». Maintenant, pour ce qui est de la Monsieur Stéphane Fort : particularité de ce qu’apporte l’aéronautique navale, en Amiral Merer, justement, vous qui avez été utilisateur termes de capacité à agir loin, en termes de formation pratique de ces moyens de l’État en mer, avez-vous des hommes, personne n’envisage un seul instant de la constaté que des choses étaient à améliorer ou ce modèle remplacer. Ce serait à la fois aberrant du point de vue vous paraît-il pouvoir être pérennisé ? Dans quel cadre économique et, sans doute, probablement inaccessible peut-on l’améliorer ? pour un pays comme la France. Certes, beaucoup de bruits circulent, beaucoup de questions se posent, sans Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer : doute aussi beaucoup d’idées politiques, mais a aucun Comme utilisateur, j’ai trouvé que le modèle était moment il n’est envisageable et envisagé de remettre pertinent et, comme l’amiral Paulmier l’a très bien dit, je en cause ce qui fonctionne. Le tout est de savoir si cela crois que cela n’a pas évolué dans le bon sens. On est en va pouvoir continuer à fonctionner effectivement et à permanence dans la tension, entre les missions à réaliser donner satisfaction. et les moyens qui sont derrière. La grande difficulté du préfet maritime, ce sont les choix. Quand dois-je arrêter Monsieur Stéphane Fort : les recherches, quand je sais que c’en est fini, au bout de Dans le cadre de restructurations ou d’un changement trois heures, des chances de survie d’un homme tombé de voilure ? à l’eau ? Mais derrière il y a une pression, politique et médiatique… je ne sais comment dire. Aujourd’hui, la Contre-amiral Bruno Paulmier : grande difficulté de celui qui exerce une charge sur la Dans le cadre d’une mise en œuvre de la réforme de côte est de faire des choix, de prendre des risques. Il est l’ensemble des politiques publiques qui est en train de vrai, on l’a mis là pour cela, mais on aimerait, de temps se dérouler. Le vrai problème, au-delà de cette réforme en temps, avoir un peu plus de moyens. On sait que c’est des politiques publiques, est d’aller voir ce qui va rester le cas pour les hélicoptères. Je le redoutais tous les jours. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 28 -
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    Je pense quel’amiral Rolin qui est ici l’a redouté tous Monsieur Stéphane Fort : les jours, comme moi, comme l’amiral Collinet qui est A ce niveau du débat, je voudrais avoir l’avis du là-bas dans cette salle. Pour l’instant, on a trouvé une commandant Carpenter. Pour vous qui, aux États-Unis, solution qui marche. Jusqu’ici, nous n’avons pas été pris avez les Coast Guard, est-ce que le fait que la Marine, en défaut, mais au prix de quelles péripéties, de quelles notamment l’aéronautique navale, doive assumer à la acrobaties ! Par exemple, l’hiver par temps de givre, est- fois des missions purement militaires et de service public ce que je peux déplacer mon hélicoptère ? Le problème, est un sujet d’étonnement ? Est-ce que la diversité des c’est qu’aujourd’hui on est toujours dans la tension. missions vous semble poser problème ou non ? Tant qu’il n’y a pas un gros « clash », ça va, mais c’est en permanence l’angoisse pour celui qui est en charge. Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter : Non, mais il est vrai qu’aux États-Unis, nous avons le Vice-amiral Olivier de Rostolan : corps des Coast Guard qui ne relèvent pas de la Navy Je me permets d’intervenir, en tant que commandant mais avec qui nous avons l’habitude de travailler dans de l’aéronautique navale, chargé notamment de plusieurs endroits, notamment dans les Caraïbes, avec l’entraînement de mes équipages, j’ai toujours senti la la Joint Interagency Task Force South (JIATF-South), à pression des commandants de zones maritimes. Je disais Key West. Il faut savoir que dans l’US Navy, on n’a pas à mes équipages : « Ne vous faites pas trop embêter par le droit de Law Enforcement. C’est séparé. La tâche de les Prémar ! » Quand je disais cela, j’étais dans mon rôle, shérif, de police, revient au Coast Guard. Dans la Navy, mais en réalité j’étais, bien entendu, d’accord avec les on doit embarquer un officier des Coast Guards pour Prémar. être couvert dans le cadre des actions de l’État en mer, s’il est nécessaire de s’engager dans ce type d’actions. Ainsi, on a déjà utilisé le porte-avions pour des missions humanitaires, par exemple pour le tsunami, en 2004, le porte-avions Lincoln avec un pont vide de chasseurs, mais plein d’hélicoptères. Nous sommes préparés à ce type de missions, si la situation l’exige. Monsieur Stéphane Fort : Et sur la façon dont la France s’organise, quel est votre avis ? Est-ce pour vous un modèle très particulier, impossible à exporter ? Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter : Non, je pense qu’on peut prendre ce qu’il y a de mieux François Perhirin - Activité sur le pont d’envoi dans chacun des modèles existants. En réalité, c’est déjà ce qui se fait. Je reviens actuellement de Key West, où on travaille avec beaucoup d’agences, avec beaucoup Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer : d’efficacité : avec les Coast Guards, la Navy, la DEA2, Le problème est que dans le métier, je dirais « civil », on beaucoup d’ONG. Il y a beaucoup de leçons à tirer de n’a pas le droit d’échouer, car tout le monde regarde, la cette coopération. Chacun a des ressources limitées, presse, le politique. Les hommes politiques ne peuvent mais plus on travaille ensemble, plus on est efficace. pas se permettre une erreur et c’est vous qui devez gérer l’interface entre peu d’hélicoptères, peu d’équipages, Monsieur Stéphane Fort : avec le problème de l’entraînement des équipages de Je pense que beaucoup de marins voudraient avoir les Super Frelon. Comme l’a souligné l’amiral de Rostolan, ressources limitées des États-Unis ! Y a-t-il des questions on avait parfois les hélicoptères, mais pas les équipages dans la salle sur cette problématique des missions et de suffisamment bien formés. Autant pour d’autres missions leur multiplication ? à caractère plus militaire, si on échoue, si on n’aboutit pas, les résonances extérieures sont limitées. Dans la partie civile, la résonance extérieure est immédiate. Alors, peut-être faudra-t-il en arriver un jour au drame, Notes à la catastrophe. Personne ne le souhaite, mais cela va 1 arriver, sûrement ! Search and Rescue. 2 Drug Enforcement Administration. - 29 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Débats et questions PierreCourtois - L’Alouette sur le pont d’envol - dessin à la mine de plomb (1994) Amiral (2S) Wilmot-Roussel (Dassault Aviation) : prenantes à l’élaboration de cette loi ? De façon très active Je crois que la première loi de programmation sur la ou un peu marginale ? sécurité nationale devrait arriver sur les bureaux de l’Assemblée nationale dans peu de temps. Ma question est Vice-amiral Olivier de Rostolan : de savoir si, pour la marine nationale, c’est vécu comme Je ne peux répondre affirmativement en tant que une opportunité ou comme une inquiétude. commandant de l’aéronautique navale. En revanche, l’amiral Verwaerde, ici présent, doit suivre cela tous les Vice-amiral Olivier de Rostolan : jours. Je souhaite que ce soit une opportunité, mais je suis peut- être assez naïf. Contre-amiral Stéphane Verwaerde : Nous sommes aussi présents que possible, mais il ne faut Monsieur Stéphane Fort : pas dénier à l’état-major des armées (EMA) son rôle C’est donc clairement une opportunité à travailler ? majeur dans l’élaboration de la loi de programmation militaire. Nous faisons donc valoir les besoins de la Marine Vice-amiral Olivier de Rostolan : pour couvrir les missions qui nous sont confiées à l’heure À travailler, bien évidemment, car il faudra, un beau jour, actuelle, notamment les problèmes de sécurité. Est-ce que que le spectre grandissant des missions qui nous sont cette loi constitue une opportunité ? Je serais tenté de confiées s’accompagne de la contribution de ministères qui vous répondre à partir de ce qu’a évoqué l’amiral Merer, sont hors défense. en craignant qu’il y ait, un jour, un gros problème auquel nous ne soyons pas capables de faire face. Je crois qu’il Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer : faut arrêter de se voiler la face. La loi de programmation C’est une question naïve aussi : sommes-nous parties militaire actuelle et celle qui suit ne nous donneront pas, Bulletin d’études de la Marine N°46 - 30 -
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    si les chosesen restent là et en interne défense, les moyens où on va toujours accomplir la mission, dans une logique de couvrir aussi bien que nous le faisions jusqu’à présent, que tous les militaires connaissent bien en France, où on les missions d’action de l’État en mer. Le véritable enjeu est va au bout de la mission, quand bien même on n’a pas effectivement, ainsi que l’a dit l’amiral de Rostolan, de faire toujours les matériels que l’on estime nécessaires. Cette prendre en compte, à plus haut niveau que la défense, le façon de faire des militaires, et notamment des marins, est besoin de sécurité et d’action de l’État en mer, pour le faire leur noblesse, mais représente aussi potentiellement un couvrir et le faire financer en interministériel, en faisant danger. Est-ce qu’il n’y a pas un moment où il faut mettre opérer ces moyens par les experts que sont les membres de un coup d’arrêt en disant : « Voilà, on ne sait plus faire » ? l’aéronautique navale. Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer : Contre-amiral Bruno Paulmier : Justement, on ne peut pas. S’il y a « pépin », on sait bien sur Juste un petit mot de complément, au cas où certains qui cela retombera. Je crois que c’est tout à fait clair. en douteraient parmi vous. La notion de financement interministériel sur des investissements sur la durée n’a Contre-amiral Bruno Paulmier : pas de traduction concrète (n’existe pas), en tout cas Je voudrais ajouter après l’amiral Merer – et j’en parle d’une pas en France. Et elle existera de moins en moins avec la façon très tranquille – que le préfet maritime, ou le préfet déclinaison qui est faite aujourd’hui de la loi organique délégué du gouvernement outre-mer, est celui qui portera relative aux lois de finances. C’est-à-dire que ce que vient la responsabilité, y compris judiciaire, de ne pas avoir fait de dire Stéphane est tout à fait vrai et c’est bien le sens du tout ce qui était possible pour sauver la vie humaine. De débat que j’ai un peu suscité. Il s’agit d’arriver à faire en toute façon, la situation est et sera de plus en plus à la limite sorte que les meilleurs acteurs, ceux qui sont capables de du gérable. Et je n’aborde pas les évolutions de la pression maintenir cette filière, ce « savoir-travailler » au-dessus politique ou médiatique que l’on connaît par ailleurs. de l’eau, soient effectivement mis en situation de pouvoir répondre demain aux différentes obligations de l’État, sans Vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Merer : que le ministère de la défense ait à en supporter, ce qui De plus, on voit, à l’expérience – et elle est quand même serait paradoxal, l’intégralité des coûts. C’est vraiment une un peu longue – que le modèle est bon. Cela marche bien difficulté majeure que l’on va avoir à traiter, y compris dans ainsi et c’est pertinent. Tout ce qu’on entend est donc des débats qui ne touchent pas seulement aux aéronefs, je assez dramatique. Il y a, en effet, autre chose ailleurs et le suis obligé de le dire. commandant Carpenter le rappelait. Aux États-Unis cela marche différemment, mais nos histoires sont différentes. Monsieur Stéphane Fort : Notre modèle, aujourd’hui, correspond bien à notre Pour en revenir à la problématique de la mission, est-ce que histoire, à notre logique, à notre façon de penser. Alors, le cela veut dire qu’on doit mener une réflexion justement sur voir partir un peu en quenouille, comme je le disais tout à une meilleure segmentation des missions, finalement en l’heure et nous l’avons tous dit, d’une certaine façon, c’est attribuant plus précisément telle ou telle mission à telle ou dramatique, mais ce qui est certain c’est que, en cas de telle administration et donc à tel ou tel budget ? « pépin », on sait qui « ramassera ». Il ne faut se faire aucune illusion sur ce point, quelles que soient les précautions Contre-amiral Bruno Paulmier : oratoires qu’on aura pu prendre à l’avance. C’est un sujet intéressant, où il faut y regarder de près, avec un problème d’échelle. C’est-à-dire qu’il y a un Vice-amiral Olivier de Rostolan : moment où, à morceler des missions qui demandent Je rappelle qu’il y a également un challenge dans l’adéquation des filières spécifiques ou des formations longues et un des moyens aux missions. Je disais tout à l’heure que des entraînement continu, on n’arrive plus à être efficace. C’est Alouette III avaient participé à l’interception des pirates un des problèmes que rencontrent un certain nombre dans l’affaire du Ponant. Il y avait dans cette affaire, avec d’administrations qui contribuent à l’action de l’État en les commandos marine, deux Gazelle de l’armée de terre, mer aujourd’hui, parce que leur taille et leur devenir ne leur un Panther et deux Alouette III. Et l’Alouette III, je le permettront peut-être plus d’assumer demain l’intégralité rappelle, a l’âge de la quatre-chevaux. Mais le marin utilise de ce que demande le maintien d’un savoir-faire maritime ce qu’il a à sa disposition. Ensuite, il se fait une certaine un peu particulier. C’est une question que nous devons fierté de mettre en œuvre ses moyens et de pousser au-delà évoquer très sérieusement. des limites raisonnables ce qu’on peut faire avec de vieux appareils. Ensuite, il y a les problèmes de disponibilité et de Monsieur Stéphane Fort : sécurité. Alors, dans le domaine aéronautique, je dirais que Amiral Merer, vous avez été aussi, comme vous l’évoquiez la sécurité est un facteur extrêmement contraignant et très tout à l’heure – et c’est un peu la méthode française que les formaté. On peut donc arriver à des ruptures capacitaires. Américains trouvent parfois saugrenue – dans la situation C’est le cas, depuis un peu plus d’un an avec les Super - 31 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Frelon. Nous sommessoumis, de temps en temps, à des voyez que cela dépasse largement les douze nautiques des ruptures capacitaires en raison de problèmes techniques et eaux territoriales. de sous-entraînement des équipages, à cause des déficiences Tous les modèles existent, mais beaucoup de gens sont techniques, mais, lorsque l’on peut faire quelque chose, on intéressés par le notre et par notre expérience. Le problème le fait. C’est peut-être une attitude naïve aussi, mais c’est auquel nous sommes confrontés aujourd’hui, il faut en notre état d’esprit. être conscient et cela a déjà été relevé par plusieurs travaux, c’est celui de la planification des moyens, la cohérence de Monsieur Stéphane Fort : cette planification. Jusqu’à présent, les administrations, Évidemment, on glisse petit à petit vers la problématique la Marine et les forces armées en tête, décidaient selon des moyens, mais nous sommes encore un peu dans les leurs options et chacun développait, comme les douanes, missions. son programme d’aéronefs, de bateaux, etc. sans aucune vision d’ensemble. C’est le premier problème. Le second Amiral (2S) Guirec Doniol (président de l’ARDHAN1) : est majeur, parce que l’homme est au cœur de tout cela, Je pense que pour atténuer un peu les états d’âme, le c’est comment affiner la formation et l’entraînement des commandant Carpenter pourrait confirmer que les Coast hommes demain. Guards ont été créés avant la Navy, ce qui change tout dans la façon de voir le problème chez nous. Monsieur Stéphane Fort : Nous reviendrons plus tard sur cet aspect particulier. Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter : C’est vrai, la création des Coast Guards est bien antérieure, Monsieur Bernard Bombeau (Air et Cosmos) : mais pour nous, la distinction majeure repose sur une Je profite de la présence du commandant Carpenter, que différence de juridiction entre les actions militaires et les je ne verrai malheureusement pas cet après-midi, pour lui actions de police. poser une question et d’abord faire une remarque. Il se trouve que la France et les États-Unis ont en commun une Contre-amiral Bruno Paulmier : chose : ils disposent à la fois d’une aéronautique navale et Puisque l’amiral Doniol a soulevé la question, je puis d’une armée de l’air et, jusqu’à présent, ces deux armées vous garantir que, lorsque vous allez à l’étranger, tout le n’avaient pas les mêmes matériels. Aujourd’hui, les parcs et monde vient vous voir, intéressé par le modèle, et je passe matériels évoluent. En France, l’armée de l’ai et la Marine mon temps à expliquer qu’il ne faut surtout pas essayer de vont avoir des Rafale en commun. Aux États-Unis, l’US le copier tel quel, pour des raisons (par exemple le Posse Air Force et la Navy vont avoir des JSF F-35 en commun. comitatus Act aux USA, comme l’a signalé le commandant J’aimerais savoir comment, aux États-Unis, vous abordez Carpenter) qui tiennent tant à l’Histoire qu’aux principes cette question, en termes de complémentarité, et également constitutionnels ou à l’organisation de l’Etat.. Vous si la question de moyens organiques dans chaque armée est avez, par exemple en Australie, un modèle terriblement aujourd’hui clairement posée dans votre pays ou si cette inter-administrations qui s’appelle le Border Protection question apparaît déjà révolue. Command, dirigé actuellement, à ma connaissance, par un général de brigade de la Royal Australian Air Force qui a dû Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter : être pilote de patrouille maritime, mais qui a effectivement C’est une bonne question. Le JSF a été conçu spécialement toutes les capacités inter-administrations pour l’ensemble pour convenir aux trois services. Quand on a commencé à de la gestion des côtes autour de l’Australie. C’est avec le dessiner, on a envisagé trois variantes : A, B et C. Le A, est eux que nous travaillons, par exemple, pour coopérer en pour l’US Air Force, le B, STOVL2, pour le Marine Corps et matière de police des pêches dans les terres australes. Vous le C est la variante pour le porte-avions. Les trois versions ont été conçues, au départ, pour avoir 70 % en commun. Ce pourcentage a ensuite un peu baissé, car on a dû procéder à des modifications pour les variantes STOVL et porte-avions. De même, la chaîne logistique de l’avion a été conçue pour être utilisée à la fois par l’US Air Force, le Marine Corps et la Navy, notamment pour les dépôts. Ai-je suffisamment répondu à vos attentes ? Vice-amiral Olivier de Rostolan : N’oubliez pas non plus, dans la communauté des Pierre Courtois - Exercices d’hélitreuillage - dessin à la mine de plomb. matériels, le NH 90, partagé avec l’armée de terre. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 32 -
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    Monsieur Bernard Bombeau: Je voulais savoir justement si cela pouvait créer des rapprochements entre les armées, qui n’existent pas aujourd’hui. Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter : Oui, absolument. Monsieur Bernard Bombeau : Au niveau de la maintenance ou au-delà ? Pierre Courtois - En attente du décollage - dessin à la mine de plomb (1994). Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter : Oui. Les trois services, Air Force, Marine Corps et Navy, gardent chacun leur chaîne là. Je voudrais demander à l’amiral de Rostolan s’il y a eu des de maintenance, de soutien, par obligation, à cause par changements au sein de l’aéronautique navale concernant exemple du déploiement sur porte-avions ou des missions cette très importante mission dont on parle peu. d’intervention du Marine Corps, mais il y a de nombreuses réunions de travail inter-services au niveau de la gestion des Vice-amiral Olivier de Rostolan : rechanges, notamment sur les moteurs. La motorisation est Non, il n’y a pas de changements, au contraire. Je vois commune aux trois versions. Il y a le Pratt et Whitney et qu’actuellement, avec le passage sur Rafale F3, qui sera le General Electric mais ils peuvent être interchangeables le vecteur avec l’ASMP-A3, nous sommes dans une phase pour les dépôts de maintenance, qui sont communs. d’entraînement intense, partagée avec l’armée de l’air, puisque tous ces exercices nucléaires impliquent, d’une Monsieur Stéphane Fort : façon générale, la force océanique stratégique, les forces Sur les moyens, en France, ce que vous évoquiez avec les aériennes stratégiques et la force d’action navale nucléaire Rafale et les hélicoptères NH 90, est-ce la bonne solution, (FANU). Nous sommes dans le cœur du sujet. Je ne vais notamment en termes de coûts ? pas dévoiler plus avant les capacités, mais le porte-avions Charles de Gaulle, au cours de son IPER4, a subi une Vice-amiral Olivier de Rostolan : adaptation à l’ASMP-A - ce qui était un des buts de l’IPER C’est très bien, lorsqu’on peut développer un aéronef - et au Rafale F3. C’est donc quelque chose qui marche et commun dès la conception. Mais ce n’est pas possible pour nous ne baissons pas du tout la garde sur ce sujet. toutes les missions. Je ne vois pas comment un Atlantique pourrait être mis en commun, car ses missions sont tout à Jean-Claude Hugonnard (Fondation Saint-Cyr) : fait particulières. Ensuite, pour le partage des compétences, Je suis directeur général de la Fondation Saint-Cyr qui, comme vient de le dire Reggie Carpenter, il y a des contrairement à son nom, comme vous pouvez le voir sur domaines où nous allons mutualiser, notamment dans les son site Internet, fait travailler ensemble des civils et des domaines de la maintenance, de la gestion des rechanges, militaires des différentes armées, dont la gendarmerie, en des moteurs, dans celui de la formation initiale, aussi bien additionnant leurs compétences. Par rapport à ce qui vient sur le Rafale que sur le NH 90, également dans le domaine d’être dit, et cela sera certainement abordé dans le courant de la formation des techniciens. Enfin, il y a des segments de la journée, sur le plan des missions des hommes et des qui sont spécifiques, que chaque armée conserve à sa finances, est-ce que l’Europe apporte quelque chose dans ce main. Il est tout à fait possible de faire cohabiter le travail nouveau modèle par rapport à notre stratégie, à nos finances, mutualisé et le travail en spécifique. Il suffit de placer très à nos ententes et à notre richesse de compétences ? clairement la frontière au bon niveau, de mettre à la tête des organismes mutualisés des gens qui tournent entre les Monsieur Stéphane Fort : armées, pour éviter une idéologie dominante, et cela peut Qu’est-ce que cela apporte, mais aussi qu’est-ce que cela marcher. induit comme contraintes, Amiral ? Vice-amiral d’escadre (2S) Tiffou (MBDA) : Contre-amiral Bruno Paulmier : En cherchant à résoudre l’impossible équation financière, Je n’ai parlé jusqu’à présent que de ce que l’on définit le rabot est passé un peu partout et n’a pas épargné l’agrégat comme action de l’État en mer. Je pense qu’en l’Europe nucléaire. Pourtant, la force aéronavale nucléaire existe il y a encore deux approches bien distinctes, entre ce qui toujours. La composante aéroportée a été réduite d’un relève d’une part de l’action ou de la défense militaire, et, escadron de l’armée de l’air, mais, et ce n’est pas pour faire d’autre part, de l’action de l’État en mer. Dans ce domaine, plaisir aux marins, la composante aéroportée est toujours l’Europe me paraît un fédérateur intéressant et présente une - 33 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    opportunité, en termesd’appel à projets, de financements. activités illégales telles la piraterie. Il y a l’agence Frontex, Elle offre aussi – et c’est presque ambivalent – des solutions qui s’occupe de la surveillance des frontières, avec tous les qu’il faut bien contrôler, en particulier au travers de ses problèmes liés à l’immigration. Il y a, bien sûr, l’agence agences qui touchent peu ou prou au domaine maritime. des pêches, qui s’occupe effectivement des contrôles et des Très succinctement, depuis environ deux ans et demi s’est embarquements. Tout cela touche à l’action de l’État en créée au sein de la Commission européenne une direction mer et au problème de la mise en œuvre de moyens aériens générale qui s’appelle DG MARE5, émanation de l’ancienne qu’elle nécessite, voire même de moyens autres, avec la DG Pêche, et qui tente effectivement d’avoir une vision surveillance satellitaire. transverse sur le maritime, avec toutes les difficultés que Dans ce cadre, les agences ont tendance à pousser leurs cela peu entraîner dans les relations avec les politiques, pions indépendamment les unes des autres, ce qui peut parce qu’il n’y a en Europe aucun pays doté d’un ministre s’avérer difficile pour le modèle que nous avons en France, chargé de l’intégralité des questions maritimes. Cette en particulier sur l’immigration clandestine. Il n’est un DG MARE a lancé un certain nombre d’initiatives, en secret pour personne que les garde-côtes grecs, qui ne essayant d’être fédératrice par rapport à d’autres directions gèrent que la lutte contre la pollution et l’immigration Pierre Courtois - Sur le pont d’envol - dessin à la mine de plomb (1994). générales de la Commission travaillant dans le domaine illégale, voudraient bien que nous signions un partenariat de l’environnement, de la pêche, des transports ou de avec eux. Ce genre de situation montre que l’Europe l’énergie. Ici, je pense que les représentants des grands - et c’est également bénéfique - peut amener les gens à groupes industriels présents dans cette salle savent très travailler ensemble. Le domaine maritime est, par essence, bien à quoi je fais allusion. La dernière initiative de cette partagé, surtout dans les eaux qui bordent notre métropole DG MARE a été un petit (en termes de financement) appel et l’Union européenne. A contrario, les initiatives des à propositions dans le domaine de la surveillance maritime agences qui restent sectorielles posent de vraies difficultés en Méditerranée. Le fait à souligner n’est pas l’existence pour notre modèle de l’action de l’État en mer. d’un nouveau projet de ce type, mais que ce projet a obligé les États qui ont répondu, à faire travailler ensemble Vice-amiral Olivier de Rostolan : leurs administrations, sur un projet de nature beaucoup Juste dans le domaine plus spécifique de l’aéronautique plus politique qu’industrielle, et cela a obligé les États à navale, je rappelle que sous la présidence française de mettre d’accord les différentes administrations. Il y a donc l’Union européenne, une initiative a été proposée par la des progrès possibles autour de l’Union européenne, en France : l’European Carrier Group Interoperability Initiative. particulier, des travaux de la Commission. Cette initiative représente quelque chose d’important qui Pour l’autre aspect, un certain nombre d’agences se sont commence à vivre et qui consiste à étudier l’interopérabilité développées au sein de l’Union européenne, qui touchent de toutes les briques pouvant constituer un groupe toutes, peu ou prou, à des activités maritimes. Parmi les aéronaval « européen » (j’insiste sur les guillemets). Il plus connues se trouve tout d’abord l’EMSA6, qui est n’est pas demandé à la Lithuanie de fournir une flottille l’agence européenne de sécurité maritime. Je dis bien d’avions de chasse. Par contre, elle peut très bien, dans un sécurité, car en théorie elle ne s’occupe pas de sûreté, même tel exercice, fournir un hélicoptère de sauvetage. De même si on la voit s’étendre de plus en plus vers les questions des pour l’Allemagne, qui peut fournir une frégate antiaérienne Bulletin d’études de la Marine N°46 - 34 -
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    qui s’intégrerait àun tel groupe. Il s’agit donc bien d’un engins de sports nautiques par exemple. Cela paraît évident groupe qui, pour l’instant, étudie et se rencontre pour quand vous découvrez le nombre d’accidents mortels évaluer l’interopérabilité des forces et faciliter, à terme, la causés depuis quelques années par la mode du kitesurfs. génération de forces. C’est important. On a, en plus, des engagements que la France va prendre très probablement, même si on ne peut pas le garantir Vice-amiral d’escadre (2S) Xavier Rolin (Thalès) : aujourd’hui, et dont il va falloir accompagner la mise en Je voudrais poser une question à l’amiral Paulmier. En ce œuvre. À cause de tout cela, le SG mer doit animer les études moment se déroule le Grenelle de la Mer. Quatre rapports sur beaucoup plus que l’entretien d’un simple schéma viennent d’être rendus, dans lesquels on mentionne que directeur - et le SG Mer, c’est une quinzaine de personnes la France va appliquer les engagements qu’elle a pris au – il faudra une appréciation complète de situation. Pour les sommet de Johannesburg, c’est-à-dire d’avoir 10 % des militaires, je dirais que l’on est effectivement en train de eaux sous responsabilité en zones protégées. Ces rapports faire une analyse « capacitaire » destinée à préparer l’avenir amènent comme perspective d’agrandir à 20 %, à l’horizon de l’action de l’Etat en mer. 2020, ces étendues protégées. Je souhaiterais donc savoir Entrent en ligne de compte dans cette analyse, au même titre que les moyens classiques et les hommes, les problèmes d’adaptation juridique et d’autres aspects parallèles. C’est un travail que nous avons déjà commencé, que nous allons embrayer à partir du Grenelle de la Mer, quand on aura effectivement les niveaux d’ambition affichés. Le problème est déjà reconnu, ce qui est en soi une étape majeure. Monsieur Stéphane Fort : Amiral de Rostolan, vous évoquiez justement la création d’un groupe aéronaval européen. Vous avez vécu sur le Mistral l’opération Orcaella, qui visait à acheminer du riz jusqu’en Birmanie, où le ministre des Affaires étrangères parlait d’abord d’un porte-hélicoptères. Ensuite, très vite, dans les éléments de langage que vous connaissez tous, marins et militaires, il devenait interdit de parler de porte-hélicoptères, car il n’y avait pas d’hélicoptères comment le SG Mer voit cette perspective, en termes de à bord, sinon peu, c’est-à-dire deux Gazelle, dont une ne surveillance et de contrôle. En effet, qui dit zones protégées, fonctionnait pas, et une Alouette. Heureusement, le groupe dit surveillance, ce qui peut se réaliser partiellement par aéronaval américain Essex était juste à côté, avec beaucoup satellite, mais il faut forcément autre chose, une vraie d’hélicoptères sur le pont d’envol, et pouvait suppléer ce capacité de surveillance, et là il faut nécessairement des manque. Ma question, vous la voyez venir, c’est qu’on a de aéronefs et des navires. Comment le SG Mer entrevoit-il magnifiques bâtiments de projection et de commandement cette perspective et comment l’intègre-t-il dans son schéma (BPC), le Tonnerre, le Mistral et bientôt un troisième, mais directeur ? à bord combien d’hélicoptères ? Faut-il créer un groupe ? Plus précisément, ma question est : serait-il souhaitable Contre-amiral Bruno Paulmier : d’en arriver là ? Voici deux éléments de réponse. Tout d’abord, pour ceux qui ne le savent pas, les rapports de l’étape centralisée du Vice-amiral Olivier de Rostolan : Grenelle de la Mer ont été remis hier à Monsieur Borloo. Vous avez tout d’abord raison. La Marine manque Dans ces rapports apparaissent un certain nombre de d’hélicoptères. C’est un constat. Tout le monde en est propositions qui, pour l’instant n’ont pas été retenues convaincu dans cette salle. telles quelles par le gouvernement, mais il est probable Deuxième point : les BPC sont un peu des « couteaux que la proposition liée à Johannesburg, une fois chiffrée suisses », des bâtiments interarmées. C’est-à-dire qu’ils ses conséquences et arbitrée, pourrait l’être. Cela fait offrent des capacités accessibles à l’ensemble des armées, directement écho à ce que je disais tout à l’heure sur les pour réaliser une mission interarmées, voire multinationale. ambitions et les nouvelles missions. C’est-à-dire que, non La Marine, qui affrète le bateau, invite bien évidemment seulement, il faut nous inscrire dans la continuité de ce beaucoup de monde à venir participer à la mission. En qu’on nous demande déjà, mais il faudra aller au-delà, avec général, c’est l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT), un développement des loisirs en mer, avec de nouveaux représentée ici par son digne chef, qui fournit l’essentiel - 35 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    des moyens. Etl’ALAT manque aussi d’hélicoptères. Il Général de division Patrick Tanguy : n’était peut-être pas alors possible d’en fournir et il n’existe Dans la conception de ce bâtiment, il a été envisagé, pas de structure de coordination permettant de répondre comme on l’a justement évoqué, d’en faire un « couteau d’une façon coordonnée à une sollicitation opérationnelle. suisse », tout le monde a participé et la dimension de porte- Au mois de septembre, va naître un organisme directement hélicoptères a, bien évidemment, été mise en avant. Il a en placé sous les ordres du chef d’état-major des armées, qui effet, comme vous le savez, la capacité d’embarquer seize s’appellera le Commandement interarmées des hélicoptères machines et d’en mettre en œuvre six de façon simultanée. (CIH). Cet organisme de quinze personnes dirigé par un L’ALAT a été particulièrement impliquée dans cette affaire. général, que j’espère de l’armée de terre (pour une simple La question qui se pose maintenant est : « Peut-on, ou raison de légitimité puisque l’ALAT met en œuvre 60 % des doit-on, maintenir en permanence à la mer, en fonction hélicoptères de l’État), aura une double mission. La première des déplacements du bateau, un groupe d’hélicoptères sera de répondre d’une façon coordonnée, immédiate embarqués, sachant qu’en parallèle le taux de projection et réactive à une sollicitation opérationnelle. Il s’agira de la partie des forces des hélicoptères de l’ALAT a oscillé, d’abord de dresser un état des lieux du parc des hélicoptères pendant deux années consécutives, autour de 30 % des disponibles dans les armées, d’évaluer cette disponibilité, moyens, ce qui est un taux plus qu’à la limite du raisonnable les modes de fonctionnement, ce qui est spécifique et ce compte tenu des moyens d’entraînement qui nous sont qui peut être mis en commun, pour toutes les missions consentis. Cela signifie que nous sommes en permanence communes. Notamment, cette mission en Birmanie aurait sur un équilibre très instable et que le choix est à faire à pu être une mission commune, si tant est que chacun ait l’aune des moyens disponibles et de la qualification des pu être qualifié équipages. à l’appontage – mais c’est le cas – Monsieur Stéphane Fort : afin qu’on puisse Un autre sujet polémique, apporter une dans le contexte de l’actualité, réponse française c’est évidemment la situation interarmées à des Super Frelon. Dans l’action une sollicitation quotidienne de l’aéronautique opérationnelle. navale, notamment dans Le deuxième l’action de secours, la nécessité objectif de cette récente de faire appel à l’armée structure sera de l’air n’a pas fait que des amis justement de à Cazaux. Permettez-moi cette faire en sorte que Pierre Courtois - Alouette III à bord du BEM Monge - dessin à la mine de plomb plaisanterie. Cette nécessité les doctrines, les d’externalisation concerne procédures et les modes d’emploi se rapprochent. En effet, aujourd’hui les appareils et les équipages. Comment la à l’heure actuelle, nous sommes trop cloisonnés. Je pense résoudre ? que le général Tanguy voudra répondre à mon invitation. Vice-amiral Olivier de Rostolan : Général de division Patrick Tanguy : La décision de mettre en place un hélicoptère de l’armée de Je voudrais non pas répondre, mais converger avec les l’air EC 725 Caracal à Lanvéoc-Poulmic a été prise par le propos que tu viens de tenir. Simplement, au sujet du chef d’état-major des armées (CEMA). Cela correspondait Mistral, pour répondre à la question, la problématique s’est à une situation qui commençait à devenir absolument posée à la fin de la semaine dernière et il fallait arbitrer ingérable, due à la trop faible disponibilité des Super Frelon entre l’urgence de la mission et le nombre de moyens. Il y pour assurer les missions et l’entraînement des équipages a actuellement sur le Mistral un hélicoptère Puma qui a été à ces missions. Il fallait prendre une décision et elle a été prélevé sur le théâtre de Côte-d’Ivoire pour pouvoir remplir prise, en toute souveraineté. Le CEMA a peut-être considéré la mission dans l’urgence, sachant que si on avait eu un peu que le transfert de ce soutien à la Marine était prioritaire de délais supplémentaires, on aurait pu prendre quelques par rapport à d’autres missions attribuées à l’escadron machines en métropole, mais cela supposait des délais de fournissant le Caracal. Bien évidemment, il faut que dans mise en place, notamment sur Dakar, incompatibles avec la une telle affaire on joue « gagnant-gagnant » et que, si la nature de la mission. Marine reçoit le soutien de l’armée de l’air pour la réalisation Monsieur Stéphane Fort : de missions et pour l’entraînement de ses équipages sur un D’où ma question sur la pertinence de voir ce type de nouveau type d’appareil, elle puisse, au passage, intégrer bâtiment opérer avec son propre groupe aérien, comme le l’armée de l’air, l’amariner. Quand je vois un pilote de fait le porte-avions. l’armée de l’air mieux découvrir la mer, découvrir ce qu’est Bulletin d’études de la Marine N°46 - 36 -
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    une brasse, unnœud ou un nautique – pour les nautiques, aussi bien aux opérateurs pétroliers qu’à un client qui c’est déjà connu – j’en suis content. Comme je l’ai dit tout peut être la marine nationale. à l’heure, la mer n’appartient à personne. Elle est à tout le monde et tous les acteurs sont les bienvenus, si tant est Monsieur Stéphane Fort : qu’ensuite ils engrangent une expérience. La formation nécessite, malgré tout, une vraie réflexion Nous en sommes là. Je pense également que l’organisme que dans le long terme. j’ai déjà cité, le Commandement intégré des hélicoptères, est créé, justement, pour éviter ce genre de rivalités. A Contre-amiral Bruno Paulmier : partir du moment où il sera à la main du CEMA, avec une Dans cette affaire, tout d’abord, le ministère de la défense quinzaine d’experts des différentes armées, il sera possible est le principal fournisseur. Notre problème est de savoir si nous pourrons assurer des missions de secours en mer ‘‘Nous sommes en permanence sur un sur une période donnée, notamment en hiver, et d’être sûrs que nous ne connaîtrons plus une situation où on pourrait équilibre très instable et que le choix est à mettre en cause l’État. Il s’agit, par exemple, d’hélitreuiller faire à l’aune des moyens disponibles et de une équipe de surveillance sur un navire en difficultés à la qualification des équipages. ’’ 100 nautiques des côtes de Brest, ce qui est un cas tout à fait classique et qui demande un certain savoir-faire. Sur la formation, je le dis simplement, l’important, de devancer toute situation potentiellement dangereuse, dans l’action de l’État en mer, est d’avoir la compétence d’anticiper et de prendre des décisions réfléchies. « missions ». Qui doit donner cette compétence aux différents pilotes qui doivent aller travailler au-dessus de la Monsieur Stéphane Fort : mer ? A la limite, ce n’est pas notre souci. En revanche, notre Et sur la location de machines ? souci est que cela se fasse dans la meilleure rationalisation des finances publiques. La question de savoir si on doit Vice-amiral Olivier de Rostolan : unifier l’acquisition et le maintien des qualifications, les Pour la location de machines, vous avez raison. On a diversifier ou les regrouper, tout cela est effectivement à également loué deux Dauphin à une société belge, pour l’ordre du jour, car, en période de restrictions, il faut tout les mettre en place à Hyères, afin de pallier l’absence de étudier. Cela ne veut pas dire qu’on change nécessairement, Super Frelon, alors qu’il y en avait un à Hyères jusqu’à mais qu’on regarde. l’année dernière. Par ailleurs, nous avons lancé une étude de location de deux hélicoptères EC 225 pour assurer la Monsieur Stéphane Fort : soudure entre la fin des Super-Frelon et l’arrivée des NH Merci. Avant de céder la parole au professeur Coutau- 90, sans trop obérer les capacités de l’escadron Pyrénées de Bégarie, je voudrais juste avoir votre vision, Cazaux. Commandant, sur cette aéronautique navale C m Commandant, aéronautique navale é a l française, depuis les États-Unis, au moins française, s Monsieur Stéphane Fort : depuis leur Ambassade, place de la Concorde. Et sur la constitution et la formation des équipages, mation des équipages, a u êtes-vous inquiet ? Vice-amiral Olivier de Rostolan : lan Il n’y a aucun souci. Il faut savoir qu’un l faut aéronef, c’est quelque chose de moins choseo s compliqué qu’une mission. Quelqu’un sion. si formé sur Super-Frelon à la mission de la mission i secours maritime dans les circonstances les plus s difficiles n’aura aucune difficulté à changer de machine, c culté comme vous passez de la Mercedes à l’Audi ou de la M Mercedes e quatre-chevaux à la Diane. L’apprentissage peut se faire L’apprentissage ’ faire i en interne. Il peut également se faire auprès d’une société e prestataire, en l’occurrence Eurocopter, et pour Eurocopter, ur les premiers pilotes que nous avons formés s sur EC 725, avant qu’ils ne commencent à e commencent c m travailler avec l’armée de l’air, nous avons ’air, nous air n passé un contrat avec Eurocopter, qui urocopter, r Pierre Courtois - Entretien - dessin à délivre des qualifications sur hélicoptères r hélicoptères la mine de plomb (1994). - 37 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Capitaine de vaisseauReggie Carpenter : américaine, c’est le commandant de la Deuxième flotte qui Dans un premier temps, je voudrais dire que je suis pilote me l’a dit, a trouvé également cela exceptionnel. Ils m’ont de l’aéronavale américaine, mais que j’ai passé trois ans dit que jamais ils n’avaient atteint un tel niveau de mise en dans l’aéronavale française et que j’ai piloté un Super- œuvre en commun avec une autre nation. Etendard dans la glorieuse 17F. Pendant mon passage dans la marine française, j’ai remarqué, dans les opérations Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter : conjointes, qu’on joue de façon analogue. Il y a quelques C’est aussi la culture de l’aéronavale qui est la même, entre petites différences, mais on utilise les mêmes documents les Français et les Américains, et avec n’importe quel pays opérationnels à bord d’un porte-avions. Je dois pourtant qui met en œuvre un porte-avions doté de catapultes et de dire que passer de l’A67 au Super-Etendard n’a pas été aussi brins. C’est cette culture de l’aéronavale qui nous réunit. facile que de changer de voiture, mais j’ai constaté qu’on C’est la même chose pour le Brésil, la Chine et la Russie : il y est des frères dans l’aéronavale, qu’on fait des opérations a une culture presque identique en ce sens, dans le monde. ensemble et de la même façon. C’est seulement, à mon avis, une question de chiffres. C’est vrai, nous avons onze porte- Monsieur Stéphane Fort : avions pour le moment. On est en train de parler de l’avenir Vous êtes marins avant tout. de l’Enterprise, qui prendra peut-être sa retraite après un dernier tour en mer. Pendant les dix ou vingt prochaines Vice-amiral Olivier de Rostolan : années, nous allons fluctuer en descendant jusqu’au niveau Reggie Carpenter était un acteur majeur de cette aventure. de dix, avec les admissions au service actif et les départs. La Je précise, au passage, qu’il porte le macaron de pilote de question essentielle relève bien de la capacité, du nombre l’aéronautique navale française sur son uniforme. Bien d’aéronefs et de porte-avions. évidemment, j’ai toujours été heureux, ces quatre dernières J’ai fait le même rêve que l’amiral Magne, mais je pensais années, d’aller quatre fois sur le São Paulo et j’espère y plutôt à un mélange de hamburgers, de milk-shake, de coca, retourner encore l’année prochaine. etc. Mais le résultat est le même. C’est un équilibre très délicat pour l’entraînement, l’entretien et la préparation. Capitaine de vaisseau Reggie Carpenter : Aller partout dans le monde avec des porte-avions, c’est J’ai soixante-cinq appontages, s’il y a la possibilité d’en notre objectif commun. Chez nous, chaque fois qu’il y ajouter trente-cinq, j’aurai l’écusson des cent appontages a une crise, la première question du Président est : « Où et je suis disponible pour cela ! sont les porte-avions ? » En effet, on envoie tout de suite un porte-avions. Monsieur Stéphane Fort : C’est vraiment difficile de maintenir l’équilibre de tout ce C’était la minute publicitaire pour terminer cette table qui est nécessaire à l’entraînement. Vous avez les mêmes ronde. difficultés que chez nous. Il y a beaucoup de similitudes Merci, Messieurs. Merci à vous tous. Nous allons donc entre nos deux marines, à part le nombre de porte-avions. céder la place au professeur Coutau-Bégarie et, après cette introduction parfaite aux tables rondes de cet après- Monsieur Stéphane Fort : midi, je vous rappelle qu’elles seront consacrées à l’action Il y a aussi le nombre de hamburgers dans la marmite. diplomatique et à l’aéronautique navale au combat. Vice-amiral Olivier de Rostolan : J’en profite juste pour réitérer toute mon admiration et ma gratitude envers la marine et l’aéronautique navale américaines. Pour nous, aéronautique navale française, c’est vraiment la grande sœur, c’est la référence, et l’un de nos objectifs majeurs est l’interopérabilité avec elle. Notes Ce domaine, me semble-t-il, est pour le domaine des 1Association pour la recherche de documentation sur l’histoire de armées françaises, celui où le niveau d’interopérabilité l’aéronautique navale. 2 STOVL pour Short Take Off Vertical Landing qui correspond à un atteint avec un autre pays est le plus complexe. Faire aéronef à décollage court et atterrissage vertical. catapulter un Rafale en même temps qu’un F 18, sur une 3 Missile air-sol moyenne portée version améliorée. catapulte de porte-avions américain, contrôlé par des 4 Indisponibilité pour entretien et réparation. 5 E2C français, prenant le relais d’E2C américains, le tout Directorate-General for Maritime Affairs and Fisheries. 6 stationné pendant une semaine aux États-Unis en juillet European Maritime Safety Agency. 7 Le Grumman A6 Intruder est un avion d’attaque embarqué de l’US 2008, c’est quelque chose d’absolument exceptionnel. Navy en service entre 1963 et 1997. La version EA-6 Prowler est toujours Cela demande un entraînement, une culture, des contacts en service. préalables. Nous, partie française, nous avons été éblouis et heureux que cela se réalise. Il faut savoir que la partie Bulletin d’études de la Marine N°46 - 38 -
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    De l’utilité des porte-avions pour la France Professeur Hervé Coutau-Bégarie Directeur de recherches en stratégie au Collège interarmées de défense e Michel Bez Le syndrome de jane de la même manière un vrai navire, qui navigue, et des navires qui ne sortent jamais. Cette approche statique Partons du point de vue le plus général, celui de est insuffisante. Elle peut même être dangereuse, car l’analyse stratégique globale, compréhensive, comme elle peut conduire aussi bien à la sous-estimation dirait Max Weber. L’analyse navale est marquée par de certaines marines, modernes, bien entraînées, une déformation que l’on peut appeler le syndrome de efficaces, mais qui n’ont pas de grands bâtiments, qu’à Jane ou, si l’on est chauvin, le syndrome de Balincourt. la surestimation d’autres marines, parfois dans un but Les marins sont pratiquement les seuls à être dominés, intéressé. C’est ce qu’on appelle l’instrumentalisation sinon gouvernés, par d’énormes dictionnaires, qui de la menace. On en a eu une belle démonstration, recensent avec une précision, une érudition admirables, il y a une génération, avec l’instrumentalisation de tous les navires de guerre existants. Mais c’est l’analyse la menace soviétique, qui était exagérée, de manière de ce que Clausewitz appelait les « forces mortes », une parfois grotesque. analyse statique et quantitative, qui donne le nombre On répète le même scénario aujourd’hui avec la marine d’unités, les tonnages globaux, mais ne dit absolument chinoise qui réussit, certes, des progrès extraordinaires, rien sur la réalité de la puissance navale, car on répertorie mais en partant de très bas. Elle a un très grand - 39 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    jamais être considérésindépendamment de la fin. La première question, lorsqu’on regarde n’importe quel instrument, et spécialement un instrument militaire, est : à quoi sert- il ? Quelles sont ses fonctions ? Les deux faces des marines Pendant très longtemps, la doctrine a donné une réponse très claire et très simple, que Monsieur de La Pallice n’aurait pas reniée : une marine de guerre, ça sert à faire la guerre. Ces marines n’existent que par et pour la guerre. La préparation au combat de haute intensité constitue le cœur du métier. La paix n’est qu’un intervalle entre deux guerres. De Mahan à Castex, les théoriciens n’ont jamais dit autre chose. On ne trouve jamais plus qu’une allusion furtive aux fonctions éventuelles de la marine en temps de paix, généralement ramenées à montrer le pavillon. Toutes les fonctions politiques des flottes étaient regroupées sous l’appellation rustique de « diplomatie de la canonnière » et celle-ci n’était pas théorisée. Il a fallu attendre la « révolution copernicienne », qui a été enclenchée par le plus grand auteur naval de la deuxième moitié du XXe siècle, l’ambassadeur britannique sir James Michel Bez - Les porte-avions français Cable, pour découvrir la réalité des marines nombre de lacunes. Certes, cette approche statique est contemporaines et ériger en catégorie à part nécessaire. Il faut rendre hommage à ceux qui l’assurent, entière, à côté de la stratégie navale, la diplomatie navale. particulièrement au commandant Prézelin en France. La marine de guerre est un instrument conçu pour faire Mais elle est insuffisante. Elle doit être complétée par la guerre, mais elle est aussi – en étant scandaleux, une analyse dynamique, d’abord qualitative. Au niveau surtout, à l’époque contemporaine - un instrument de la stratégie des moyens, il ne suffit pas de connaître le de politique étrangère. Aujourd’hui, dans un système nombre de navires, de plates-formes, il faut savoir s’ils international qui admet de plus en plus difficilement le naviguent, s’ils sont servis par des équipages entraînés, recours à la guerre majeure, l’instrument militaire n’a s’ils sont capables d’aller en haute mer, de mener des pas perdu de son importance, mais ses fonctions se sont croisières océaniques, s’ils disposent d’armements, diversifiées. Voilà l’idée maîtresse qui doit guider toutes d’équipements modernes. Il faut ensuite parvenir à les réflexions : ne jamais séparer les moyens de la fin, une vision plus globale qui comprend les deux autres rester fidèle aux grands enseignements de Clausewitz, composantes de toute stratégie contemporaine, à savoir qui sont utiles aussi bien aux marins qu’aux terriens ; la stratégie déclaratoire : quelle est la doctrine de la corollaire logique, ne jamais séparer le matériel de marine en cause ? Que veut-elle faire ? Et la stratégie l’idée. Le matériel a des performances théoriques, mais, opérationnelle : que peut-elle faire ? Que fait-elle dans dans la pratique, il dépend de la conception qui le fait la réalité ? On est surpris du décalage immense entre la mouvoir et le porte-avions en est l’un des exemples les masse d’informations, extrêmement précises, que l’on plus frappants. a sur le potentiel théorique des marines, et la difficulté à avoir des renseignements, souvent très vagues et Là encore, un exemple. On devrait dresser une statue incomplets, sur ce qu’elles font réellement. Or, nous au grand inconnu de la guerre du Pacifique, à l’homme sommes là au cœur du problème. Clausewitz avait déjà qui a fait gagner la guerre du Pacifique aux Américains, rappelé cette exigence première : les moyens ne peuvent et que seule une minuscule poignée d’initiés connaît. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 40 -
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    Ce grand hommede la guerre du Pacifique, ce n’est les Mariannes. Or, pour lui, la différence entre le navire pas Halsey, ni Spruance, c’est l’adjoint « opérations » de ligne et le porte-avions était une simple différence de l’amiral Nimitz, l’amiral Towers. C’est lui qui est d’allonge : un porte-avions frappait à 300 km, quand l’inventeur de la tactique des Task Forces, le concepteur les canons d’un cuirassé ne frappaient qu’à 30 km. des règles d’emploi des porte-avions. Dans la première Contre cette conception minimaliste de la révolution partie de la guerre, les Américains ont subi un certain induite par le porte-avions, la thèse opposée soutient nombre d’échecs. Mitscher et d’autres ont eu quelques que le porte-avions a vraiment suscité une révolution problèmes. Pourquoi ? Parce qu’ils n’arrivaient pas à militaire : d’un point de vue tactique, en généralisant manier correctement cet instrument nouveau. C’est le combat au-delà de l’horizon, et d’un point de vue Towers, qui par un effort pédagogique continu, a élaboré stratégique, en donnant, pour la première fois, à la mer et diffusé la doctrine d’emploi des Task Forces. Il était les moyens de frapper à l’intérieur des terres. On disait tellement indispensable que Nimitz lui a toujours refusé communément que la terre ne pouvait pas frapper en ce qu’il demandait, à savoir le commandement d’une flotte. Mais quand la fin de la guerre est arrivée et que Nimitz est reparti à Washington, c’est Towers qui lui a succédé comme CINCPAC. On a là un exemple parfait de cette alliance, ô combien nécessaire, entre la doctrine et la pratique. Une saine doctrine n’est pas la garantie du succès, mais au moins, elle garantit, dans une large mesure, contre les risques d’échec. On peut donner un autre exemple. Les sous- marins japonais étaient de bien meilleure qualité que les sous-marins américains, au début de la guerre. Leurs torpilles fonctionnaient, ce qui était très rare à l’époque ; elles n’émettaient pas de sillage, elles avaient une plus grande portée. Or, les sous-marins japonais n’ont guère obtenu de succès, alors que leurs homologues américains ont décimé le trafic japonais. Pourquoi ? Parce que, tout de suite, les Américains ont engagé leurs sous-marins contre le trafic marchand, alors que, fidèles au code du Bushido qui veut qu’on s’attaque à des guerriers, les Japonais n’ont jamais songé qu’à attaquer des navires de guerre. Leur investissement n’a pas été payé de retour. C’est un axiome : plus l’investissement matériel est grand, plus l’investissement intellectuel doit accompagner et, si possible, précéder. C’est particulièrement vrai pour le porte- avions. Quelle est la place du porte-avions Michel Bez - Les porte-avions français dans la stratégie et la tactique navales ? Deux mer. « La puissance de la terre s’arrête là où s’arrête la conceptions s’affrontent. La première consiste à dire portée des armes ». Avec le porte-avions, la mer peut que le porte-avions n’est qu’une extrapolation de ce frapper loin à l’intérieur des terres. C’est une très qui précédait et qu’il n’introduit pas de bouleversement grande nouveauté. En contrepartie, avec l’avion basé à fondamental dans la guerre navale. Curieusement, cela a terre, l’inverse est également vrai : la terre peut frapper été la thèse du plus grand des analystes navals des années loin à l’intérieur des mers. Le porte-avions a une autre 1940, l’Américain Bernard Brodie, qui pourtant était conséquence stratégique : il a restauré le blocus. La attaché à l’amirauté américaine et lisait, en pleine guerre, guerre de 1914-1918 a démontré que le blocus fermé les rapports officiels sur Midway, sur Guadalcanal, sur à courte distance était mort. Avec un porte-avions, - 41 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    on peut instaurerun blocus d’un nouveau genre, qui avec un regret éternel, si la Chine ne se dote pas de porte- comporte une innovation très intéressante : on peut avions» est connu. D’où l’histoire, presque comique, de attaquer l’autre, directement, dans sa base. Exemple type, la remise en état du Varyag russe, acheté, via une officine l’attaque de la flotte italienne à Tarente par les avions douteuse, à Macao, pour être transformé en casino. Une de l’Illustrious en novembre 1940, banc d’essai pour fois le « casino » arrivé, il est resté à quai pendant un Pearl Harbor. On ne peut pas mésestimer l’impact du certain temps, puis un jour, on l’a repeint. Maintenant, porte-avions. Un certain nombre d’esprits perspicaces il est propre. Les Chinois commencent à envisager l’avaient vu, dès l’entre-deux-guerres : Moffet aux États- l’équipement. Problème, il n’a pas de machines. On Unis, Barjot en France et quelques autres. rêve qu’un jour, on pourra en faire au moins un porte- Cette révolution militaire a été consacrée par les grandes opérations de la Seconde Guerre mondiale, particulièrement dans le Pacifique. Elle a été actée par la hiérarchie après 1945, malgré quelques résistances. L’amirauté britannique réclamait, en 1948, la conservation de huit cuirassés pour faire face à certains scénarios, dont une guerre avec la France ! Il est vrai que, du côté français, on dépensait des fortunes pour remettre en service le Richelieu et le Jean Bart. C’étaient de superbes unités, mais l’investissement aurait été sans doute plus utile ailleurs. Il est intéressant de voir que, malgré tout, les marines ont mieux compris la révolution que les théoriciens. Brodie a eu du mal à la saisir pleinement1, et Castex, jusqu’à la fin de sa vie - il est vrai qu’il était retiré au fond de sa campagne - est resté un adepte du cuirassé. Il a écrit une apologie du cuirassé, assez étonnante, dans l’un de ses derniers textes, « La Russie et la mer », paru en 1954 dans la Revue maritime. Ce qui montre non seulement la difficulté de la prospective stratégique, mais même la difficulté de l’analyse stratégique : parfois on passe à côté de ce qui devrait crever les yeux. De fait, le porte-avions est devenu le capital ship, le navire de référence, avec deux conséquences : il devient symbole et, en même temps, instrument de la puissance maritime. Le symbole Le porte-avions a une dimension symbolique, qu’en Michel Bez dehors de la bombe atomique, aucun autre instrument militaire ne possède au même degré. Parce qu’il a une avions d’entraînement. visibilité spectaculaire : dès qu’il y a une crise, un président américain demande : « Où est le porte-avions ? ». On Voici l’Australie. Les marins australiens n’ont jamais assiste aujourd’hui à la course effrénée d’un certain admis leur échec de 1982. En 1981, ils avaient désarmé nombre de marines qui n’en ont pas nécessairement les le Melbourne, leur seul porte-avions. Les Britanniques, moyens, ni l’utilisation, pour acquérir des porte-avions. qui, à l’époque, avaient une frénésie de repli sur les Parce que ce n’est que lorsque l’on a un « pont plat », eaux métropolitaines, leur avaient vendu l’Invincible qu’on est une « grande » marine, respectable. La Chine pour une somme dérisoire : 175 millions de livres. a acheté toutes les coques de porte-avions ferraillés, y Il s’apprêtait à partir pour son dernier voyage sous compris le Melbourne australien complètement hors pavillon britannique. Il avait même déjà appareillé, d’âge, pour essayer d’en tirer quelques renseignements. quand les Argentins envahirent les Malouines. Aussitôt, Le cri du cœur de l’amiral Liu Huaqing : « Je mourrai les Britanniques récupèrent leur porte-avions et ne Bulletin d’études de la Marine N°46 - 42 -
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    le vendent plus.Les Australiens n’ont plus de porte- Pour l’instant, il n’y a que trois vraies marines à avions. L’an dernier, ils ont préféré le BPE, le buque de porte-avions (si l’on met « entre parenthèses » la proyeccion estratégica espagnol, au BPC Mistral français. marine brésilienne qui arme le São Paulo – ex-Foch Le BPE était pratiquement deux fois plus cher que le – dont l’activité opérationnelle semble réduite) : la BPC, il y avait deux à trois fois moins de compensations marine américaine bien sûr, la marine russe - mais le industrielles du côté espagnol. Bien pire, le BPE ne Kouznetzoff navigue très peu et il n’a pratiquement serait pas construit, pour l’essentiel, en Australie, alors pas de groupe aérien - et la France avec le Charles de que le projet français prévoyait une construction locale. Gaulle. Quand il n’a pas des problèmes d’hélice ou de Les Français étaient particulièrement confiants. L’écart réducteur, la France a un vrai porte-avions. C’est un symbole de puissance important. L’Europe de la défense a raté une occasion décisive, lorsqu’on a reporté, pour ne pas dire annulé, le PA2. En 1980, l’US Navy avait quinze porte-avions. En 2000, elle en avait douze. Aujourd’hui, elle en possède onze. Dans deux ou trois ans, avec le désarmement de l’Enterprise, elle en aura dix. L’envolée des coûts de la série CVN 21 est telle qu’il n’est même pas sûr qu’on restera là, l’US Navy planche déjà sur des scénarios pessimistes à huit ou neuf. Supposons qu’on ait construit le PA2 et les deux CVF britanniques. En 2015- 2020, le rapport entre les États-Unis et l’Europe n’aurait plus été de onze ou douze à un, mais de neuf ou dix à quatre. Là, un rééquilibrage partiel s’opère spontanément, une identité européenne se crée. Car, quand les moyens existent, à un moment ou à un autre, même les Britanniques finiraient par avoir la tentation de s’en servir tout seuls, au lieu de se mettre à la remorque des Américains2. La France réintègre l’OTAN, mais la place que nous aurons dans l’organisation militaire intégrée sera fonction de ce que nous apporterons, en termes concrets de moyens, d’effectifs. Les discours médiatiques les plus flamboyants n’y changeront rien. L’instrument : le cas francais L’instrument nouveau doit s’insérer dans une structure existante. Il faut qu’il trouve sa entre les deux propositions était tel qu’ils étaient sûrs place face à des organisations, des structures, voire des de gagner. Pourtant, ils ont perdu. Pourquoi ? Tout matériels déjà en place, qui n’entendent pas céder le simplement, parce que le BPE est plus gros. Donc, on terrain. C’est ce qui explique les tâtonnements, lorsque a le secret espoir d’y embarquer le F 35B, un jour, et de les porte-avions sont apparus. À quoi allaient-ils servir ? rendre à la marine australienne sa capacité aéronavale. On constate une différence très nette entre les puissances C’est exactement pour la même raison que les Japonais océaniques, habituées à opérer à grande échelle, à construisent les DDH 16, les Coréens les Dokdo : ce grande distance, et les pays maritimes à horizon plus sont des bateaux énormes et ils prétendent y mettre contraint, comme l’Italie ou la France. Les États-Unis, quatre hélicoptères. Le rapport coût/efficacité est, le Japon et la Grande-Bretagne ont compris, très tôt en apparence, problématique. En fait, leur idée est, et mieux, le rôle du porte-avions. Ils en ont construit demain, de mettre un avion dessus, de devenir des un certain nombre. Alors que les pays à horizon limité, marines à porte-avions. méditerranéens - à l’époque, la stratégie française se - 43 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    pilotes et leurdit : « Vous êtes tous des incapables, je vais vous montrer, moi ! » Devant tous ses jeunots qui ricanent discrètement, il monte à bord de cet engin qui n’a jamais marché, décolle, fait des cabrioles, apponte impeccablement, sans rien casser, et leur dit : « Vous voyez, ce n’est pas difficile ». L’un des pilotes a raconté : « On est quand même resté bluffés. Après, quand on a recommencé, on cassait comme avant »3. À quoi servait le Béarn ? C’était d’abord un navire expérimental. La meilleure preuve, c’est qu’à la déclaration de guerre, la première décision sera de le désarmer. Ses flottilles de bombardiers en piqué attaqueront les ponts sur la Meuse, en mai 1940, à partir de bases terrestres. Malgré tout, même si l’amiral Darlan n’aime pas les porte-avions, même si la corporation des canonniers est puissante, les autres marines ont des porte-avions, la France doit faire comme elles. En 1937, le Parlement approuve la construction de deux porte-avions. On met sur cale le Joffre, le Painlevé doit suivre, mais la guerre éclate avant le début de sa construction. Le Joffre, à 30 % d’achèvement, sera détruit sur cale en 1942. Il inaugure la série de porte- avions qui n’aboutiront jamais : le PA 28, le PA 58, le PA 75. Il existe quantité de projets, parfois poussés très Michel Bez -Le pont d’envol loin, même votés par le Parlement, mais finalement focalisait sur la Méditerranée - ont moins ressenti l’utilité abandonnés. du porte-avions, convaincus, à tort, que l’aviation basée Après 1945, la Marine, qui se reconstitue veut beaucoup à terre pourrait largement suffire. Le livre de Hummel de moyens. Le Conseil supérieur de la Marine réclame, et Siewert sur la Méditerranée (1939) contient une très dès 1945, quatre porte-avions pour participer aux belle carte qui montre comment la Sicile et les îles du missions de l’ONU. C’est l’époque où l’on prévoit une Dodécanèse couvrent à peu près toute la Méditerranée force militaire internationale. Les Américains offrant centrale et permettent à l’Italie de s’assurer la maîtrise douze porte-avions, la France généreuse en proposerait de l’air dans cette région. En théorie, peut-être, dans la quatre. Évidemment, on ne les avait pas. En plus, il faut pratique, cela n’a pas fonctionné. trois porte-avions pour les missions nationales, dans En France, la marine a beaucoup plus souffert que le cadre de l’Union française. Inutile de dire que, dès les autres pays alliés de la Première Guerre mondiale, que l’on sort du Conseil supérieur de la Marine, on car toutes les constructions ont été arrêtées. Il faut n’en parle plus. Le PA 28 est mis sur cale en 1947, mais reconstruire, quasiment intégralement, une marine. La sa construction est aussitôt arrêtée, pour des raisons priorité est naturellement donnée aux navires de ligne, techniques et financières. La Marine se contentera capital ships de l’époque. d’emprunter des porte-avions aux autres : le Dixmude On va tout de même construire un porte-avions, avec (ex-Biter britannique, transféré dès 1945), le Bois- une carcasse de cuirassé abandonnée après le traité de Belleau et le La Fayette américain, et surtout, un très Washington : ce sera le Béarn, navire pourvu de monte- beau porte-avions britannique, transféré en 1946, qui charges invraisemblables et doté d’avions peu fiables. Il servira jusque dans les années 1970 : l’Arromanches4. On y a une anecdote fabuleuse à ce sujet. Un commandant va les engager tout de suite dans une mission de l’Union du Béarn, qui a fait beaucoup parler de lui après, était le française, la guerre d’Indochine. La plupart serviront capitaine de vaisseau Comte Jean de Laborde, l’un des comme transports d’avions, mais ils participeront premiers marins brevetés pilotes. Le Béarn avait reçu aussi, effectivement, aux opérations de guerre. C’est, un nouvel avion et tous les pilotes « cassaient du bois », en quelque sorte, ce que l’on appellerait aujourd’hui s’écrasant à l’appontage. Au dixième ou douzième la participation aux conflits asymétriques. Mais cela crash, de Laborde, qui n’était pas encore amiral, mais n’a qu’un temps. En 1954-1955, la France évacue était déjà d’un tempérament exécrable, convoque ses l’Indochine. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 44 -
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    À l’époque, «le haut du pavé », c’est l’arme nucléaire. On des premières décisions de défense du Président Giscard sait, aujourd’hui, que les grandes décisions n’ont pas été d’Estaing, et la relance des opérations extérieures. 1972- prises en 1958 par le général de Gaulle, le tournant s’est 1975, c’est le grand retour dans l’océan Indien, avec la produit deux ans auparavant, en 1956, dans la foulée de couverture de l’accession à l’indépendance de Djibouti ; la crise de Suez5. La Marine est dans une période faste, 1976-1977, c’est le déclenchement de la crise libanaise. les bateaux, avec l’aide américaine, arrivent en nombre. Ces deux théâtres vont mobiliser la marine française, Les chantiers navals sont reconstruits, la Marine réussit avec un roque, comme on dirait aux échecs, entre les à faire voter deux porte-avions : le PA 54 Clemenceau deux, car la France n’a plus les moyens de soutenir deux et le PA 55 Foch. Ils sont conçus dans une perspective crises majeures : soit le gros des moyens est dans l’océan OTAN, pour amadouer les Américains qui ne voient Indien, soit il est en Méditerranée. On ne peut plus faire pas favorablement l’acquisition de moyens lourds par la les deux en même temps. marine française. Le Pentagone a proposé, à un moment, Pourtant, il y a eu un épisode, au moins, où le Président de fournir gratuitement des missiles, si la France Giscard d’Estaing aurait souhaité avoir deux porte- renonçait à la construction d’un porte-hélicoptères. La avions. En 1977, lors de la crise du Sahara Occidental, il Marine a donc présenté le Clemenceau et le Foch comme a demandé l’envoi d’un porte-avions au large du Sahara des navires pour la défense des lignes de communication et la Marine a dû lui répondre qu’elle ne pouvait pas : dans l’Atlantique - voire éventuellement, mais très l’un était au dock à Toulon et l’autre au Liban. C’est prudemment, puisqu’on savait que les Américains pour cela que Lamantin a été amené avec les moyens de voulaient en garder le monopole - pour la participation l’armée de l’air. Ensuite, il va y avoir un enchaînement, à la « bataille de l’avant » en Mer de Norvège. presque continu, d’opérations extérieures. La Le Conseil supérieur de la marine voit plus grand. démonstration de l’utilité du porte-avions va se faire Le troisième porte-avions, le PA 58, ne devrait plus de manière indiscutable dans les opérations Saphir, déplacer 22 000 T, mais 35 000 T. Il pourra ainsi Olifant, Prométhée, Salamandre, Héraclès… Très peu emporter des avions bimoteurs, qui participeront à la frappe stratégique que l’on commence à organiser. Mais cela ne paraît pas très crédible parce qu’il embarquerait quelques bombardiers CB 62 (à construire) pour des vols sans retour. Dès le début de 1958, ce projet grandiose est abandonné et l’on passe au PA 59, qui n’est qu’un troisième Clemenceau : le PA 58 coûtait la somme astronomique de 48 milliards (le budget de la Marine à l’époque était de 240 milliards) ; le PA 59, déjà baptisé Verdun, ne coûte que 33 milliards, quand même nettement moins. Mais le général de Gaulle revient au pouvoir, il a de grandes ambitions nucléaires. Le PA 59, qui absorbe toute la tranche navale de l’année 1959, est annulé, ses crédits vont servir à payer (en partie) l’usine de Pierrelatte. La marine nationale n’aura que deux porte-avions. Les porte-avions sont déplacés de la Méditerranée vers l’Atlantique en 1966. C’est une décision personnelle du général de Gaulle, dans lequel le Premier ministre Michel Debré a joué un rôle fondamental, qu’on ne peut pas éclaircir actuellement, faute d’accès aux archives. On parle d’action stratégique, d’action de frappe, mais on discerne mal la doctrine d’emploi des porte-avions de l’époque. En fait, on dirait que le porte-avions se cherche encore un peu. Il ne va trouver véritablement sa place que dans les années soixante-dix. Il y a une concomitance remarquable Michel Bez - Le pont d’envol entre le retour des porte-avions de Brest à Toulon, l’une - 45 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    de gens saventque la France est le deuxième pays au colportée, qui veut que les hommes politiques soient monde en terme d’opérations extérieures depuis 1969, incapables de saisir l’importance des questions début du retour sur les théâtres extérieurs après la maritimes. Quand on leur explique clairement, ils sont phase de recueillement de 1962-1969 durant laquelle il capables de les comprendre. La Marine doit faire un peu n’y a rien, sauf une intervention navale à Haïti en 1965. plus d’efforts en ce domaine. Après tout, il n’est jamais Depuis 1969, elle a lancé entre 450 et 500 OPEX, soit désagréable de se « faire mousser ». En plus, ça peut au moins une opération nouvelle par mois, certaines rapporter. Ça peut même, parfois, rapporter un porte- opérations s’étalant sur des mois, parfois même des avions. années6. Qui peut nier qu’il y a là un facteur central, décisif, de l’influence française dans le monde ? Il n’est pas de même nature que l’arme nucléaire, bien ‘‘Le porte-avions a vraiment suscité une révolution militaire : d’un point Notes de vue tactique, en généralisant 1 Bernard Brodie, Sea Power in Machine Age, 1941, 2e éd. 1943, réimpr. Westport Greenwood, 1969, pp. 427-428. le combat au-delà de l’horizon, et 2 Hervé Coutau-Bégarie, « Europe – États-Unis : l’impossible rééquilibrage ? », Stratégique, n°86-87, mars 2006. d’un point de vue stratégique, en 3 Anecdote recueillie par le CV Claude Huan. donnant, pour la première fois, 4 Il sera converti en porte-hélicoptères et porte-avions école à partir de 1968 et finalement désarmé en 1974. à la mer les moyens de frapper à 5 Pierre Herjean, La politique navale française de 1956 à 1962, mémoire EPHE publié avec le soutien du SHM, s.d. (2000). l’intérieur des terres.’’ 6 Cf. Hervé Coutau-Bégarie, Le Meilleur des ambassadeurs. Théorie et pratique de la diplomatie navale, Paris, ISC-Economica, octobre 2009. évidemment, mais cette répétition d’actions souvent peu spectaculaires, qui passent inaperçues au point qu’un certain nombre d’entre elles sont purement et simplement oubliées, finit par créer une influence. Le Service historique de la Défense, section Marine, a réalisé un certain nombre de monographies, dont il faut espérer la publication prochaine. Dans un contexte continu d’attrition des moyens, le gouvernement a demandé de plus en plus à la Marine, et elle l’a fait. L’état actuel du système stratégique ne permet guère d’augurer d’un relâchement des tensions dans les années qui viennent. C’est le moment de se souvenir des deux volets de la stratégie. Comme de Lattre : « savoir-faire », certes, mais aussi : « faire savoir ». Si la Marine ne dit pas au pouvoir politique ce qu’elle fait, il ne le devinera pas tout seul. Je m’inscris en faux contre la légende, complaisamment BIOGRAPHIE Le professeur Hervé Coutau-Bégarie, docteur en science politique et ancien élève de l’Ecole Nationale d’Administration, est actuellement directeur du cours de stratégie au Collège interarmées de défense (CID), président d’honneur de la Commission française d’histoire militaire et directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE). Il est également le fondateur de l’Institut de Stratégie Comparée (ISC) et le directeur de publication de la revue Strategique et co- directeur de la collection Bibliothèque stratégique chez Economica. Il a consacré une quinzaine d’ouvrages aux questions stratégiques, notamment de stratégie maritime Bulletin d’études de la Marine N°46 - 46 -
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    2 e Partie L’aéronautique navale au service de l’action diplomatique Animateur : M. Vincent Groizeleau Rédacteur en chef de Mer et Marine M. Ludovic Woets Président de la Société Géo-K Table ronde avec : Monsieur Nicolas Dhuicq Député de l’Aube et membre de la Commission de défense de l’Assemblée nationale M. le vice-amiral d’escadre (2S) Patrick Hébrard Ancien sous-chef « opérations » à l’état-major des armées M. le capitaine de vaisseau Philip Stonor Attaché naval près l’Ambassade de Grande-Bretagne en France M. Alexandre Sheldon-Duplaix Service historique de la défense M. le capitaine de vaisseau Christophe Pipolo Ministère des Affaires étrangères Débats et questions avec l’auditoire - 47 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    six minutes. C’esténorme, mais c’est aussi à l’échelle onsieur vincent des relations que notre pays entretient avec la mer. groizeleau Chaque année, quatre cents millions de tonnes de Rédacteur en chef du site internet marchandises passent par les ports français, soit 72 % « Mer et Marine » de nos échanges. Cela veut dire que la plupart de ce que nous consommons quotidiennement, ou de ce qui est utilisé comme matières premières, provient de Le site « Mer et Marine » ne traite pas que du secteur de la la mer. Tout ces flux, toutes ces marchandises, viennent défense, mais également de tous les autres secteurs maritimes. souvent de très loin et passent dans des zones très Ces secteurs sont tous liés et, finalement, ce colloque tombe sensibles : le détroit d’Ormuz pour le pétrole, le nord bien puisqu’ont lieu cette semaine les Journées de la Mer, dans de l’océan Indien pour les vraquiers qui transportent le cadre du Grenelle de la Mer. Ces journées rappellent et visent des matières premières ou les porte-conteneurs, toutes à montrer les enjeux à la population et à mieux faire connaître ces marchandises qui viennent d’Asie. Dans ces zones- le secteur maritime. là, évidemment, la France a des intérêts stratégiques. Ce sont notamment ses approvisionnements. La Quelques chiffres pour commencer. La France marine nationale veille au quotidien pour protéger ce possède la deuxième zone économique exclusive trafic. Ce sont des moyens, ce sont des navires. C’est (ZEE) au monde après les États-Unis : ce sont dix aussi l’aéronautique navale et le porte-avions, moyens millions de kilomètres carrés, ce qui est considérable. d’action diplomatique, mais également, comme autres Au niveau économique, le secteur maritime moyens, la patrouille maritime et les hélicoptères. représente trois cent mille emplois, ce qui en fait un des principaux secteurs économiques du pays. Ce sont les constructions navales, la défense, la recherche, la pêche, les ports, la plaisance, l’off-shore et c’est aussi la marine marchande. Cette dernière représente deux cents navires sous pavillon français, que la marine nationale se doit de protéger quand ils sont dans des zones sensibles. Ce sont des centaines d’autres navires qui sont détenus par les armateurs français. Un navire entre ou sort dans un port français toutes les Bulletin d’études de la Marine N°46 - 48 -
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    Michel Tesmoingt -P.A.N Charles de Gaulle - 1997 huile M. Ludovic Woets Président de la Société Géo-K Monsieur le Député, Plus prosaïquement, dans le domaine de la défense, la Amiral, détention d’une puissance navale et aéronavale crédible Mesdames, Messieurs les officiers, est symbole de statut. Mesdames, Messieurs, Pour la France, de la dissuasion à la simple mission Je tiens d’abord, Amiral, à vous remercier de votre de présence, la maîtrise de la puissance aéronavale invitation. crédibilise à la fois son rang, son statut, mais aussi la plénitude de ses options politico-stratégiques. Je suis très heureux et très honoré d’avoir l’occasion de L’exemple le plus parfait étant à mon sens, comme aux m’exprimer devant vous sur l’aéronautique navale et, yeux de nos concitoyens, celui du porte-avions et de son plus particulièrement, l’aéronautique navale au service groupe aérien embarque (GAE) qui couvre la totalité du de l’action diplomatique. spectre de la puissance navale. L’emploi de la puissance navale est devenu un outil D’abord, donc, symbole de puissance. à la fois essentiel et banal pour la sécurité de nos concitoyens : recherche et sauvetage, communication, Une seule image. Si la Grande-Bretagne se dote de deux observation, surveillance d’événements, intervention porte-avions CVF1 et si la France acquiert le deuxième lors de crises, lutte contre les trafics ou contre la porte-avions (PA2), alors l’Europe possédera quatre pollution, prévention des phénomènes et catastrophes vrais porte-avions. Le rapport avec les États-Unis naturelles… ou encore, plus tristement, recherche lors passera alors d’un à onze actuellement, à quatre contre de catastrophes aériennes en mer… dix. Qui niera que cela entraînera une modification - 49 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    claire de laperception des décideurs et de la place de et enfin de la façon dont l’État se définit lui-même et l’Europe dans le monde ? dont il définit ses méthodes de diplomatie comme de guerre. Cela suppose une réelle volonté politique, sans chercher à se défausser sur nos partenaires. Comment ici, encore De fait, les marines font partie du cadre de la politique une fois, ne pas constater l’absurdité d’un discours générale d’un État. Plus précisément, elles permettent qui prétend promouvoir l’Europe, mais qui lui refuse à l’État d’utiliser la mer à ses propres fins tout en l’un des moyens privilégiés d’affirmation de puissance empêchant les autres de l’utiliser d’une manière qui lui internationale ? nuise. Ainsi vue, l’Europe ne doit pas être le produit d’une Le rôle diplomatique de la Marine, et ici, plus somme d’impuissance. précisément des forces aéronavales, se rapporte à la gestion de la politique étrangère. Elles appuient la L’Europe, puissance politico-stratégique, s’imposera politique de notre pays lors de négociations précises ou le jour où les pays membres prendront conscience dans le cadre général des relations internationales. de la possibilité d’agir sans les États-Unis, par la Leur rôle diplomatique est sans égal, car le déploiement possession d’instruments leur permettant d’intervenir et la présence, à titre illustratif et symbolique, du porte- efficacement. Parmi ces moyens, les forces de avions et du GAE constituent un signal clair, visible, de l’aéronautique navale occupent une place centrale. l’intérêt de notre État, ou d’un groupe d’États dans le cadre d’une force multinationale, face à une situation Symbole donc, mais aussi instrument de puissance. donnée. La Marine est le principal outil dont peut se servir Ainsi, pour la population américaine, savoir que des un État afin d’exercer une force maritime. Ce qu’elle forces aéronavales sont déployées dans le monde au doit faire, sa doctrine, les navires qu’elle déploie, son travers des Task Forces construites autour d’une flotte savoir-faire et ses méthodes de combat dépendent tous de porte-avions, donne un sentiment de sécurité. de choix politiques définis en fonction des besoins Et pour ses dirigeants politiques, dès qu’une crise nationaux. apparaît, se pose d’abord et avant tout la question de savoir où se trouve la force aéronavale la plus proche… Les choix se font en fonction des objectifs de l’État, de Dans le développement de la marine chinoise, relevons la menace perçue, des possibilités d’actions maritimes, que les trois flottes (celle de l’Est à Shanghai, du Sud des capacités technologiques, de l’expérience pratique à Zhanjiang et du Nord à Qingdao) disposent chacune d’une division aéronavale propre. Néanmoins, leur impact diplomatique découle directement de la façon dont leur caractère militaire est perçu. En d’autres mots, de leur crédibilité militaire… Mais, parler de forces aéronavales nous oblige aussi à parler d’avions. L’une des premières utilisations de l’avion pour les militaires fut la reconnaissance aérienne. Michel Bez -Au poste d’appontage, Porte - avions Charles de Gaulle - 2001 - technique mixte sur papier Dès lors, les marins comprirent très tôt l’utilité Bulletin d’études de la Marine N°46 - 50 -
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    des avions pourreconnaître et patrouiller les vastes espaces maritimes. Dès la Première Guerre mondiale, dirigeables et avions sont utilisés dans ce rôle. Dans le même temps, l’idée de mettre des avions à bord de navires de combat émerge conduisant, pour la France, au porte- hydravions Commandant Teste et au croiseur Foch. Cependant, ce que l’on nomme à l’époque aviation navale se voit (déjà) confronté à des débats sur son utilité. Entre les penseurs du bombardement stratégique et les défenseurs du canon et du cuirassé, la place Michel Bez - Sous les ordres, Porte - avions Charles de Gaulle - 2001 - technique mixte sur papier est difficile. Ainsi, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la France ne possède qu’un vieux porte-avions, le Béarn alors que la Royal Navy en Si nous prenons ce dernier exemple, cette option possède quatre, les États-Unis sept, le Japon dix. stratégique n’aurait pas été octroyée à la France si nous n’étions pas une puissance globale crédible, c’est-à-dire, Mais, des porte-avions et des forces aéronavales très précisément, si nous de disposions pas de forces pour quoi faire ? Force de reconnaissance de la flotte aéronavales et de forces nucléaires. principale ou force principale protégée par la flotte ? Si ce n’était pas le cas, si nous n’étions pas une puissance En réalité, la Seconde Guerre mondiale illustre la libre de nos mouvements, que ferions-nous de bases multitude de rôles des forces aéronavales : force d’assaut terrestres disséminées ? tant contre la mer que contre la terre, lutte contre les sous-marins, contrôle de l’espace maritime, protection Plus généralement, sans forces aéronavales, la France des forces et projection de forces. n’a pas, n’a plus, la capacité d’entrer en premier sur un théâtre d’opérations. Nous n’aurions alors d’autre Première leçon : pour les marines, l’avion sert à contrôler choix que d’accepter les termes choisis par d’autres qui l’espace maritime et à frapper. ont cette capacité. L’analyste soucieux de la meilleure utilisation des comptes publics répondra que nous ne sommes plus L’influence de la France sur la conduite politico-militaire dans ce contexte. Des progrès considérables ont été d’une crise par une coalition est donc très largement accomplis, même si cet instrument est d’autant plus supérieure lorsqu’elle engage ses forces aéronavales redoutable que la mer couvre 70 % du globe et que et plus encore, son PA et son GAE. Elle a alors accès toutes les grandes concentrations humaines se situent au renseignement opérationnel de toute origine, et aujourd’hui à moins de 300 kilomètres des côtes. surtout, elle participe pleinement à la prise de décision politique et à la solution militaro-diplomatique. Si nous acceptons que les forces aéronavales constituent l’arme suprême d’une puissance maritime, alors, une puissance globale peut difficilement s’en passer, Mais, face aux nouvelles potentialités conflictuelles, car la possession de forces aéronavales modernes et notre puissance aéronautique navale sera-t-elle en compétentes, c’est tout simplement la liberté de frapper mesure de nous conforter dans nos stratégies et surtout où, quand et comme on l’entend. C’est, en d’autres mots, de supporter la charge politique qui lui incombe ? posséder une véritable et totale autonomie stratégique. C’est ainsi, et aussi, dans une perspective politico- Certains analystes estiment que cette autonomie diplomatique plus large que nous devons évaluer stratégique peut être acquise au travers de bases l’apport de la puissance aéronautique navale. terrestres implantées chez des alliés à l’instar de notre De fait, la puissance aéronautique navale, entendue base des Émirats. - 51 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    comme une armepolitique d’emploi, peut conduire de la puissance aéronautique navale permet d’éviter les acteurs à atteindre un nouveau point dans leurs l’escalade non recherchée, ou tout au moins d’en préférences stratégiques. circonscrire les effets. Sa mise en œuvre est flexible. Elle permet des Les réserves que l’on peut faire valoir à l’encontre des ajustements. Elle permet d’agir, de montrer que l’on agit, inconditionnels de la toute-puissance aéronautique et en même temps, de donner le temps nécessaire pour navale sont légitimes et opportunes, dans la mesure réfléchir à d’autres options. La puissance aéronautique où les développements technologiques, l’illusion d’une navale est l’instrument de la transformation progressive maîtrise complète, peuvent conduire à perdre de vues des préférences politiques, et souvent la fondation des des vérités stratégiques fondamentales, comme la conditions et options à venir. difficulté intrinsèque de la guerre, comme les capacités d’adaptation de l’adversaire, et plus encore, comme la Les décideurs politiques peuvent aussi contrôler plus nature profondément politique de tout affrontement. aisément la puissance aéronautique navale, ou croire plus aisément, qu’ils le peuvent. Force est de reconnaître que les forces aéronavales ne peuvent tenir le terrain terrestre dans la même mesure Pour autant, les enjeux que recouvre la puissance qu’une armée. De même, elles ne peuvent rejoindre les aéronautique navale, derrière le côté « glamour » du endroits les plus lointains aussi rapidement que ne le pilote de Top Gun et le mythe du tout technologique, peut, en théorie du moins, l’armée de l’air. sont cruciaux. Pour autant et au-delà de ce constat, ce serait faire preuve Enjeux cruciaux, d’abord au regard du nécessaire d’un triste aveuglement que de ne pas reconnaître que et permanent renouveau doctrinal, plus que jamais la puissance aéronautique navale s’applique à tous souhaitable dans une période de réduction massive et les types de conflits, y compris les plus originaux (à durable des budgets militaires. condition de faire un effort constant d’adaptation) et que tous les appareils militaires qui aspirent à la La marine nationale, comme les autres armées, doit modernité n’ont d’autre choix que de s’engager dans un donc justifier son format, sa configuration, mais aussi effort d’adaptation matériel et humain, mais aussi dans mieux présenter sa contribution effective à la politique un effort de réflexion sur leur puissance aéronautique du pays, non seulement à la politique de défense, mais navale. aussi à la politique générale de défense et de sécurité, et donc, à la politique étrangère face à la multiplication De fait, les forces aéronavales possèdent une capacité de nos engagements et à la multiplication des crises sans égale, celle d’une durée indéterminée de régionales et locales. déploiement opérationnel, tout en se déplaçant au gré de nos intérêts. Il convient bien là d’insister sur les vertus politiques que la puissance aéronautique navale met au service de Au travers de l’Histoire, un constat s’impose : la l’autorité politique. géographie, la technologie et les tactiques ont évolué de façon radicale au cours des siècles, mais les options Les caractéristiques propres de la puissance aéronautique stratégiques disponibles pour une puissance maritime navale, comme sa flexibilité, sa réversibilité, son ont permis aux États disposant de ce type de puissance ubiquité, sa maîtrise, son invulnérabilité relative de former des coalitions, dont le poids stratégique est couplée aux caractéristiques propres de l’arme aérienne, grandement supérieur à celui des coalitions où domine permettent aux décideurs politiques de « doser » la force continentale. l’engagement et d’utiliser la campagne dans un cadre plus général, souvent lié aujourd’hui à une négociation De fait, dans la perspective d’une stratégie de puissance pour l’Occident. à vocation mondiale, la disposition de capacités navales cohérentes et conséquentes est indispensable. La progressivité des frappes, si elle peut dégénérer en gradualisme inefficace (USA / Vietnam), permet aux Ce qui peut paraître comme une évidence dans cette décideurs d’ajuster ses propres préférences et les choix enceinte est pourtant, en France, difficile à faire entendre, opérationnels qui en découlent. Le degré de maîtrise tant la stratégie navale est négligée par l’autorité politique. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 52 -
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    Or, les capacitésnavales, dans leur ensemble et dans leur que voie de déclin de capacités navales de surface, mais cohérence, sont appelées à jouer un rôle majeur dans aussi, potentiellement, de capacités aéronavales. les temps à venir. En effet, le déplacement du centre de gravité géostratégique de la planète vers l’océan Indien, Les déficits de surface peuvent être, dans une certaine le Golfe et l’Asie, procure à la stratégie navale dans son mesure, comblés par les autres composantes de la Marine, ensemble, et tout particulièrement aux forces aéronavales, SNA et aéronavale particulièrement. Néanmoins, une importance capitale dans l’élaboration de stratégies l’excellence des équipages ne peut compenser en totalité nationales globales. les déficits capacitaires. Or, les déficits constatés ne sont pas la résultante d’une infériorité technologique, mais La mer joue un rôle primordial pour tout État, ou toute résultent essentiellement d’un déficit de réflexion sur alliance d’États, qui souhaite projeter sa puissance au-delà notre environnement stratégique. de sa simple et immédiate périphérie. De fait, au regard de la montée en puissance des principales La constitution d’une marine de guerre puissante par marines non européennes, il convient de constater un pays a toujours été le signe précurseur que ce dernier le déclassement de la marine nationale à l’exception, souhaitait jouer un rôle plus important dans les affaires provisoire, de nos forces sous-marines et de nos forces mondiales. aéronavales. Or, l’intégration Il en fut ainsi de l’Espagne et poussée des forces du Portugal au XVIe siècle, de navales européennes la Hollande, de la France et de aux dispositifs l’Angleterre à partir de la fin américains a du XVIe siècle, de l’Allemagne malheureusement et du Japon à l’aube des deux habitué les Européens guerres mondiales, puis des à travailler sous la États-Unis et de la Russie protection américaine, durant la seconde moitié du tandis que la fin de XXe siècle. Aujourd’hui, de la la guerre froide a fait Chine, de l’Inde, du Brésil et négliger les capacités d’autres… offensives des marines. En fort contraste, la réduction Aujourd’hui, la France de format est à l’ordre du mesure la relativité jour pour les deux premières de sa puissance et de marines européennes que sont sa latitude d’action. la Royal Navy et la marine Notre impuissance nationale. stratégique à agir pour nous-mêmes en La situation de la Royal Navy accord avec nos alliés, est aujourd’hui inquiétante, notre dépendance tant au regard du nombre de tactique sur le terrain bâtiments de surface de premier de nos engagements, rang, que de la préservation Arnaud d’Hauterives ont conduit de capacités, y compris de inéluctablement à capacités nécessaires à la mise en œuvre efficace des deux l’actuelle politique de réintégration de la France dans futurs porte-avions de la classe Queen Elisabeth (ou CVF) l’OTAN. destinés à entrer en service à partir de 2014. Pour autant, la France ne doit pas perdre, comme d’autres nations européennes, le goût pour l’excellence. La situation de la marine nationale, au regard du format retenu par le Livre blanc (dix-huit bâtiments de surface Il semble que les marines européennes aient oublié de premier rang), est à la fois moins dramatique et tout qu’elles sont d’abord des marines de guerre. De fait, les aussi mauvaise, à mon sens, moins simple réduction missions de service public, de lutte contre les trafics, - 53 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    d’escorte de convois,de maintien de la paix à la mer ont dont la France dispose au travers du PA et du GAE. sans nul doute pris une place trop importante dans les missions confiées à la marine nationale. La gestion moderne des crises fait souvent appel à la capacité de violence contrôlée, ou à la menace Or, le savoir-faire des forces aéronavales, difficile à d’utilisation de la force, allant de l’influence aux acquérir, est aujourd’hui réellement détenu par deux déploiements préventifs. seules marines : l’US Navy et la marine nationale. Mais ce savoir-faire est ambivalent. Il repose sur la Très souvent, l’utilisation de la force navale ou cohérence de la Marine qui le met en œuvre ; il procure aéronavale en tant qu’outil diplomatique est mesurée à cette dernière sa propre cohérence stratégique… dans une formule lapidaire et négativement connotée : celle de la « diplomatie de la canonnière ». La puissance diplomatique et militaire de cet instrument Mais le recours à la force navale et à la puissance repose sur un équilibre, fondé sur la cohérence de la aéronavale en soutien de la diplomatie fait appel à un marine et la complémentarité des moyens. éventail d’options plus vaste afin de soutenir, persuader, Ainsi, à titre d’exemple, l’utilisation de l’outil décourager ou contraindre. diplomatique comme du potentiel militaire offensif du Ce sont des missions de déploiements préventifs, de GAE repose sur la liberté d’action nécessaire à celui qui coercition, d’interception maritime, de soutien de souhaite l’utiliser. la paix, d’évacuation de ressortissants et/ou de non- combattants, de coopération civilo-militaire, d’usage Cette liberté d’action repose sur les différentes forces symbolique de la force, d’aide humanitaire, de mesures de la marine nationale et sur des moyens interarmées. de confiance, de diplomatie de deuxième niveau, de Au-delà, l’utilisation de la puissance aéronavale, tant au formation, y compris à la notion de puissance, ou niveau diplomatique que militaire, repose sur un savoir- encore de simple présence. faire complexe, fruit d’un héritage bientôt centenaire. Nos intérêts stratégiques se doivent d’être protégés et défendus, y compris et surtout à distance : voies de A l’heure de certains choix capacitaires, horizon 2012, communication maritimes, transports énergétiques, la rupture de cet équilibre menacerait non seulement espaces océaniques de souveraineté, de communication l’existence d’un outil diplomatique et militaire sans ou de déploiement. Ces espaces sont éloignés et exigent équivalent, mais aussi celui d’un potentiel offensif des capacités de surveillance, de connaissance et unique, que les autres marines (à l’exception des États- d’anticipation, de prévention et d’action. Unis), ne possèdent pas et peinent à acquérir. Les pays émergents, comme certaines puissances Ceux qui, aujourd’hui ou demain, visent à démembrer asiatiques, ont parfaitement intégré l’intérêt des forces les forces aéronavales en érigeant comme concept que aéronavales comme facteur de puissance sur mer et sur seuls nos intérêts stratégiques proches méritent d’être terre. Elles butent néanmoins sur l’acquisition du savoir et plus encore du savoir-faire. À ce sujet, il n’est qu’à entendre les interrogations des marins chinois envers leurs homologues français lors de diverses rencontres officielles. Plus près de nous, et sans vouloir offenser ici nos amis britanniques, force aussi est de constater que la dissolution de l’aéronautique navale britannique au sein de la Royal Air Force a entraîné une perte de culture et de savoir-faire. Nous savons tous ici le constat qui est fait, bien peu diplomatique il est vrai, de la perte de capacités par notre partenaire. Et ce n’est pas le choix du JSF2 américain devant être mis en œuvre depuis le CVF qui Stéphane Ruais - Cérémonie de la prise de commandant Charles de Gaulle - leur permettra de trouver ou retrouver la puissance, 1997- huile sur toile Bulletin d’études de la Marine N°46 - 54 -
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    défendus, ont unevision erronée des conséquences immédiatement opérationnelle à partir de plusieurs et attendus de la mondialisation et du basculement noyaux de forces disposées sur des portions de mers géostratégique en cours. ou d’océans à travers lesquels nous croyons nécessaire d’exprimer la légitimité de nos intérêts, de nos forces, Derrière ce débat sur les forces aéronavales, mais aussi, de notre influence... ne nous le cachons pas, sur le PA et le GAE, se trouve un débat bien plus fondamental : celui de la place et de Demain, pour que la France participe à la l’ambition de la France dans le monde. mondialisation, mais plus encore aux mécanismes de La France doit-elle jouer un rôle global ? Est-ce contrôle de cette mondialisation et à sa sécurisation, nécessaire ? Comment protéger nos intérêts ? Quelle pour que notre pays maintienne son rang, pour que posture pour la France ? Une posture à l’allemande ou nous restions une puissance politique, nous devons être l’italienne ? En ce cas, de véritables forces aéronavales une puissance aéronavale forte. ne sont pas nécessaires. A défaut, nous laisserons l’exclusivité de la puissance Si, en revanche, la France aspire à peser sur les affaires à un face à face entre les États-Unis, sans même être du monde comme sur les confrontations futures, alors en mesure de les soutenir, et des puissances asiatiques. il lui faut posséder une marine globale, c’est-à-dire une L’enjeu, n’en doutons pas, c’est aujourd’hui et demain, marine forte de forces aéronavales, mais également, le rang de la France dans le monde. osons le dire sans pudeur ni tabous, une marine forte de porte-avions. La puissance aéronautique navale procure aux autorités politiques un espace de nature à permettre l’atteinte de Mais alors, il faut aussi se poser, sans pudeur ni tabous, leurs objectifs politiques. la question des moyens, des intérêts et des ambitions. Pour la France, quelle est notre géographie ? Mais, la volonté politique ne se décrète pas, elle n’est Celle de ne pas être, de ne plus être, une puissance pas spontanée. Elle se fabrique, elle se construit, dans la mondiale, mais d’espérer et de vouloir avoir une durée et dans l’interaction stratégique. influence mondiale. Soit la France se dote de moyens lui permettant de tenir son rang dans le monde, soit elle abdique et se satisfait de jouer un rôle d’appoint. Pour conclure, nous ne pouvons concevoir de stratégie sans moyens. La France et l’Europe pour continuer Notes 1 demain d’exister ont besoin d’instruments de Carrier Vessel Future, classe de la nouvelle génération de porte- avions britanniques. puissance. Les forces aéronautiques navales, mais aussi 2 Joint Strick Fighter. le PA et le GAE, occupent une place privilégiée. Ces instruments répondent à un besoin stratégique. Ils sont financièrement accessibles. Il suffit de le vouloir. Car, en somme, de quoi s’agit-il ? En amont, du courage de la décision politique. En aval, de moyens : le recours à une marine significative, BIOGRAPHIE Historien de formation (thèse sur le phénomène terroriste en Europe), spécialiste en géopolitique et en prospective stratégique, Ludovic Woets est le fondateur et dirigeant de la société GEO-K, spécialisée dans le renseignement, les études, et le conseil en géopolitique et prospective stratégique. GEO-K assiste ses clients dans l’élaboration de leur stratégie et prise de décision. Ludovic Woets est également l’auteur de nombreux articles et de deux ouvrages : L’Europe de la défense – Aujourd’hui et l’an 2000 (l’Harmattan) et Le devenir des guerres (les Syrthes). - 55 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Deuxième table ronde FrançoisBellec - Appareillage du Foch - huile sur toile Monsieur Vincent Groizeleau : qu’a rappelée fort justement Ludovic Woets, c’est que Je vais vous présenter brièvement les intervenants je me souviens d’un monsieur qui m’apprenait les autour de cette table. À ma droite, monsieur Nicolas figures de l’acrobatie aérienne et qui a servi sur ce vieux Dhuicq, qui est député de l’Aube et membre de la bâtiment qu’était le Béarn. Commission défense de l’Assemblée nationale ; le vice- La troisième raison, c’est que je repense à mes ancêtres amiral d’escadre (2S) Patrick Hébrard, ancien sous-chef qui ont passé le cap Horn et qui modestement ont sauvé « opérations » à l’état-major des armées ; l’historien des baromètres d’un naufrage. Je voudrais saluer ici - Alexandre Sheldon-Duplaix, que nous connaissons bien malgré un certain mois de 1805 et un tragique incident et qui est notamment spécialisé sur la Chine et l’Inde, à Mers El-kébir – la présence à mes côtés d’un serviteur nous reviendrons tout à l’heure sur ces deux pays, en de Sa Majesté. particulier au sujet de leur volonté de développer leur force aéronavale. À ma gauche, le capitaine de vaisseau Je voudrais insister dans mon propos sur des choses Philip Stonor, qui est attaché naval près de l’Ambassade qu’on vous dit sans doute assez rarement et qui vont de Grande-Bretagne à Paris, et le capitaine de vaisseau peut-être vous paraître un peu éloignées. Je crois Christophe Pipolo, qui est actuellement en poste au que nous avons plusieurs combats psychologiques et ministère des Affaires étrangères. psychiques à mener. Le premier, c’est que contrairement à beaucoup de mes On va commencer avec vous, Monsieur le Député. camarades nouvellement élus ou un peu plus anciens, D’un point de vue politique, l’aéronautique navale est- hors Commission de la défense nationale bien sûr, vous elle un véritable outil diplomatique ? Est-il nécessaire êtes dans un monde où les questions de défense ne sont aujourd’hui ? Est-il est indispensable ? pas considérées comme le pilier central de la nation, mais bien comme un élément parmi d’autres, d’où Monsieur Nicolas Dhuicq : les discussions budgétaires. Le grand fantasme est de Tout d’abord, c’est une grande émotion d’intervenir fournir une armée de commandos, d’où seraient retirés devant vous parce que j’ai fréquenté cet amphithéâtre les blindés lourds - dont je suis persuadé que nous de votre côté pendant plusieurs mois dernièrement. aurons sans doute besoin un jour - et d’où serait retiré La deuxième raison, dans la grande boucle historique le groupe aéronaval. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 56 -
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    Le deuxième aspectdans cette matière économique, dans l’armée de l’air, si besoin est. Dans un monde où c’est que les élus ont tendance à protéger leurs propres l’immense majorité de la population, de nos ennemis et territoires, leurs propres chantiers. Au sein des armées, de nos adversaires - donc des centres de gravité, pour vous avez des luttes interarmées évidemment et des parler un peu comme Clausewitz - sera concentrée sur luttes au sein des services. Clairement, le groupe les côtes, l’allonge que permet les appareils de combat aéronaval ne doit pas être vu comme une pompe à modernes et les armements de précision emportés sur finances qui déposséderait les sous-mariniers ou les le Rafale est appréciable, d’où l’importance d’avoir un bâtiments de surface. Cet enjeu est fort. groupe aéronaval. Le troisième enjeu, plus profond, est que la France, Le troisième avantage, c’est qu’une base aérienne qui comme toutes les grandes nations occidentales, doit navigue, certes à quelques nœuds – mais à quelques assumer une volonté de puissance légitime dans le nœuds, on peut rejoindre en deux semaines à peu cadre - pour le gaulliste que je suis - du respect de près l’ensemble de la planète - permet de ne pas avoir l’indépendance des peuples et des nations. Mais, il faut d’accord diplomatique ou politique, parce que, jusqu’à assumer de nouveau notre volonté de puissance, parce présent, en haute mer, on peut faire non pas tout ce qu’on que c’est bien de cela dont nous a parlé fort justement veut naturellement, mais on n’a pas besoin d’accord Ludovic. Un Occident qui se dévitalise, qui oublie qu’il diplomatique pour y déplacer des armements. Pour a le droit d’exister et qui se sent coupable, c’est en lien installer une base, il faut avoir avec le pays tiers - voire direct avec la question du groupe aéronaval. Vous voyez, avec d’autres pays - des accords diplomatiques qui sont c’est un peu éloigné, mais je pense que c’est au cœur des parfois compliqués. Encore une fois, je pense qu’il est combats que nous devons mener ensemble. préférable pour le politique d’avoir une indépendance totale. Par rapport à la question très précisément, il y a trois avantages nécessaires et stratégiques à un groupe Je pense avoir dit pourquoi ce groupe aéronaval est aéronaval. essentiel. La logique pour le chef de l’État est d’avoir, en Premier avantage, c’est un avantage industriel. Je crois tout temps et en tout lieu, une liberté absolue de décision, que les guerres du futur sont par définition imprévisibles. grâce à un groupe aéronaval à la mer. Comme nous n’avons Nous ne sommes plus à l’époque bénie, pour nous pas, contrairement à nos alliés américains, de flotte de Occidentaux du XXIe siècle, où la carabine à canon rayé bombardiers stratégiques - parce que c’est ça la grande supplantait largement la sagaie. Demain, nous pouvons différence - ni de Tupolev 160 comme nos futurs amis/ex- être confrontés à un adversaire qui aura, quand on parle adversaires russes, je pense que ce groupe aéronaval prend de prolifération sous-marine par exemple, quasiment aujourd’hui toute sa dimension. les mêmes armes technologiques que nous. Après un amiral redoutable qui s’appelait Gorchkov, que vous Monsieur Vincent Groizeleau : avez dû, messieurs les marins, probablement craindre On reviendra évidemment tout à l’heure sur la question pour son fort effort de construction, qu’est-ce qui du deuxième porte-avions. explique que le président Poutine, fort justement, fait des Amiral Hebrard, vous étiez effets d’annonce pour retrouver un groupe aéronaval ? à l’état-major des armées, au plus haut niveau Ludovic, tu n’as pas cité la Russie, tu sais mon regard un de l’opérationnel, vous avez notamment peu plus à l’aise de ce côté. Il y a un enjeu industriel fort, préparé les opérations en Afghanistan. Est-ce parce que je pense que la construction d’une grande unité que, à ce niveau-là, l’outil diplomatique qu’est le groupe aéronaval est très sensible ? Est- n’est pas la même chose pour nos chantiers navals, pour ce que le politique, lui, a bien nos ingénieurs et pour nos marins, que la construction conscience que si on d’une flotte de surface, de bâtiments de taille moyenne. fait faire ci ou ça au Parce que, toujours au sujet de Sa Majesté, mon grand- groupe aéronaval, père me parlait souvent de la majesté du Hood lorsqu’il ça va avoir telle ou était venu visiter La Rochelle. Et puis, j’ai un regret pour telle implication ? les bateaux de la bataille du Jütland. Comment est-ce que Le deuxième avantage est la souplesse d’emploi pour ça se passe ? le politique. La domination de la troisième dimension n’est possible que grâce au groupe aéronaval ; on pourrait intégrer en dessous les sous-mariniers qui sont dans une autre dimension, parce que j’essaie, vous voyez, d’être équilibré entre surface et sous-marins. Seul celui-ci permet au politique de graduer ses frappes, éventuellement d’utiliser ce qu’on appelle le show force - 57 -
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    Vice-amiral d’escadre (2S)Patrick Hebrard : l’objet de quelque attaque, dissuadant ainsi d’éventuels Permettez-moi, tout d’abord, de témoigner, en tant assaillants, le temps de leur présence sur zone. qu’ancien pilote et ancien commandant de porte- Enfin, ces bâtiments avaient une action plus avions, de ce que je dois à ma formation de pilote diplomatique avec ce que l’on a appelé le ReCAMP1 de l’aéronavale. Elle m’a appris à la fois la rigueur et maritime, c’est-à-dire l’aide aux marines côtières en l’humilité. C’est une des vertus de cette maison, que matière de formation de mécaniciens, d’équipes sur dirige l’amiral de Rostolan, que de garder ces qualités le terrain et de réparation d’un certain nombre de au cœur de nos pilotes et de ceux qui font ce métier. matériels. On avait là trois missions qui rejoignaient les En ce qui concerne les matériels, je constate que les intérêts de notre diplomatie et qui s’exerçaient de façon plates-formes de nos bâtiments se sont étendues permanente, sans qu’on en parle, et ce, depuis déjà une au fur et à mesure que les années passaient et que quinzaine d’années. Je pense que c’est indispensable les générations de bâtiments se renouvelaient. et que c’est une des raisons pour lesquelles nous Vous avez maintenant un bâtiment de projection et sommes acceptés et appréciés dans ce continent qui est commandement (BPC) qui remplace des transports de chalands de débarquement (TCD). La superficie du pont d’envol de ces navires est sans commune mesure avec ce qui existait précédemment. Je ferai la même observation sur les frégates, c’est dire si le fait aérien ou le fait aéronautique sur nos navires est devenu absolument indispensable. Comme chef du centre opérationnel interarmées et comme sous-chef « opérations », j’ai utilisé, à la demande du chef d’état-major des armées, les moyens de l’aéronautique navale qui nous semblaient les plus pertinents pour répondre au bon moment à une situation donnée. Nous nous posions toujours la question, quand intervenait une crise : avons-nous un bâtiment dans la zone ? Pas forcément un porte- avions, mais un bateau. Cette question nous a amené à avoir en permanence les déploiements qu’on connaît en Méditerranée et en océan Indien, notamment la mission Corymbe au large du golfe de Guinée. Que faisaient ces bâtiments, avec souvent l’exigence d’avoir un hélicoptère, que parfois la Marine ne pouvait fournir, mais que nous exigions quand nous avions des indices d’alerte sur le développement d’une crise ? Ils avaient d’abord une mission de présence afin de pouvoir évacuer des ressortissants si le besoin s’en faisait sentir, et cela a été le cas en Guinée-Bissau, au Congo-Brazzaville, en Côte-d’Ivoire ou au Libéria. On a beaucoup d’exemples d’interventions où l’utilisation de bâtiments avec une plate-forme d’hélicoptère, et des hélicoptères à bord, a été véritablement une source de Michel Bez - Tribord survie pour un certain nombre de gens. Leur deuxième mission était de participer au maintien extrêmement important, et qui le sera de plus en plus. de la sécurité dans la zone. Dans le golfe de Guinée, la L’océan Indien est l’océan de l’avenir. C’est l’océan France était engagée dans le contrôle et la surveillance des confrontations possibles entre grandes puissances de ce qui se passait entre le Cameroun et le Nigeria sur naissantes, comme l’Inde, ou qui retrouvent leur le différend concernant la presqu’île de Bakassi et son puissance, comme la Chine, sachant tous les intérêts extension en mer. Systématiquement, les bâtiments stratégiques qui y transitent. Nous y avons une engagés dans la mission Corymbe passaient à proximité permanence de la Marine et de l’aéronautique navale. de cette zone pour vérifier que tout était calme et que Cette présence a un sens. Nous ne sommes pas toujours les plates-formes pétrolières au large n’étaient pas reconnus, en particulier par l’Union africaine, pour nos Bulletin d’études de la Marine N°46 - 58 -
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    possessions aux Comoreset à la Réunion. Mais le fait question s’est posée de savoir comment nous pourrions que nous nous occupions, dans cette zone-là, d’action de leur manifester notre solidarité, comme l’avait fait la l’État en mer, de lutte contre la pollution, de sauvetage, communauté des Nations et comme l’avait proposé d’information météo, et que nous aidions ces États l’OTAN. Nous avons tout de suite proposé de participer dans ces tâches en mer, a pour conséquence que l’on aux opérations. Cela a été immédiat avec nos moyens souhaite que nous soyons là et que nous pérennisions déjà prépositionnés en océan Indien. Mais ensuite, notre présence à travers ces gestes quotidiens, ces lorsqu’il est apparu que l’objectif serait d’aller combattre rencontres et ces dépannages, qui ne sont pas toujours les terroristes et al-Qaida en Afghanistan, il a fallu que très importants sur le plan de l’engagement. Il y a là nous essayions de participer à cette opération. des liens qui se créent et une image de la France qui se Une première possibilité, immédiate, était d’envoyer nos transmet. Dans notre vision planétaire du XXIe siècle, avions de l’armée de l’air se positionner sur les bases. Là, La Réunion est un des départements d’outre-mer qui nous avons rencontré une première difficulté : les pays a le plus d’importance pour nous, comme la Guyane et avoisinants ou qui pouvaient nous servir de soutient sans doute aussi Nouméa. acceptaient volontiers des avions non offensifs - des avions de reconnaissance, des avions d’écoute, des ravitailleurs, des AWACS - mais pas d’avions porteurs de bombes. On a déployé des Mirages IV, des Transall, des ravitailleurs, des AWACS, mais il manquait une capacité de frappe. Cette capacité ne pouvait être fournie à ce moment-là que par le porte-avions. Simplement, pour le porte-avions, il fallait que l’on change de distance d’intervention, de concept de distance : de 150-200 nautiques à 600 nautiques, ce qui était un saut risqué et important. Surtout qu’à ce moment-là, il n’y avait pas de terrain en Afghanistan pour pouvoir se poser si quelque chose se passait mal. Tous les terrains étaient détruits, à commencer par ceux de Kaboul et de Kandahar. Le choix qui a été fait a représenté un engagement fort, d’une certaine façon un risque, afin de manifester véritablement à nos alliés américains l’engagement de la France et notre amitié avec eux. Cela a été un élément extrêmement important de la décision. Le porte-avions a appareillé le 1er décembre, après avoir regardé tous ces problèmes tactiques de façon extrêmement serrée, après s’être assuré que nous pourrions bénéficier des ravitailleurs qui étaient à terre. D’ailleurs, à ce moment-là, cela a accéléré notre capacité d’interopérabilité avec l’armée de l’air. L’opération s’est faite. Cette présence a progressivement permis de passer le relais de façon plus tranquille à nos camarades de l’armée de l’air, lorsqu’ils se sont installés, non dans le sud, mais dans le nord - ça a été une première que l’on n’aurait jamais Les opérations d’Afghanistan, quant à elles, sont très imaginée, il y a quelques années - au Kirghizistan, sur emblématiques du rôle diplomatique que nous pouvons le terrain de Bichkek-Manas, avec les Américains. Il a tenir. Je vais évoquer le déroulement des événements. fallu un peu de temps pour aménager ce terrain, pour Vous vous souvenez du drame du 11 septembre 2001 et de le rendre capable de recevoir nos avions. S’y ajoute le l’émotion générale dans le monde après cet événement. terrain de Douchanbé, au Tadjikistan, qui servait pour Tout de suite, bien évidemment, il y a eu une analyse de les Transall. ce que pourrait être la réaction de nos alliés américains face à cet événement qui les touchait en plein cœur et Aujourd’hui, on voit que la réhabilitation des terrains en qui était absolument impensable, incroyable. Puis, la Afghanistan a permis de poser des avions à Kandahar, à - 59 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    éventuellement de l’énergieélectrique. C’est quelque chose de complètement autonome, qui ne pèse pas sur les populations locales, et qui met à disposition tous les moyens qu’offre un bateau. L’aventure a été tentée au Myanmar avec un semi-échec, voire un échec complet. Il y a des raisons politiques à cela. Le Myanmar ayant été mis au ban des Nations pour non-respect des Droits de l’homme, on peut comprendre qu’il n’ait pas accepté de gaieté de cœur la présence de bâtiments étrangers pour lui venir en aide. Mais c’est un cas à part. La Jeanne d’Arc a été détournée à plusieurs reprises vers l’Amérique Centrale, le Venezuela, le Mozambique, Madagascar, pour remplir ces missions. Elle l’a fait avec des hélicoptères du bord, de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT) ou qu’on lui avait embarqués en passant à Djibouti en ce qui concerne le tsunami. On a là un outil extrêmement important de notre diplomatie, qui nous permet d’aider des populations dans des situations difficiles. À propos des avions de patrouille maritime (Patmar), un intervenant a dit que c’est comme une frégate, je crois qu’il a parfaitement raison. L’image est excellente. Le rôle de nos Patmar à Dakar, dans le cadre de conventions en vigueur pour la surveillance des pêches, le secours en mer, est primordial pour ce pays qui vit beaucoup des ressources de la mer, qui a une économie touristique, qui est tributaire des bateaux pour aller de Michel Bez - Les aériens Dakar en Casamance. Ça a une signification. Chasser les proximité des zones d’engagement, et tout naturellement, nomades dans le désert, ça s’apparente à une recherche c’est de là qu’il faut mener les opérations. La proximité de bâtiment en mer. Pour les demandes de Patmar, la fait son intérêt. Pouvoir réagir rapidement lorsque l’on Marine n’a pas toujours été capable de répondre aux a besoin d’une mission d’appui est la première des exigences de l’état-major des armées, souvent faute de nécessités. Ca n’a plus de sens d’envoyer le porte-avions moyens. à distance pour ces opérations, dans la mesure où l’on est tout près. Ainsi, je veux montrer tout le processus qui Monsieur Vincent Groizeleau : s’enchaîne et la complémentarité de tous ces moyens. Il Merci Amiral. Vous parliez de l’intérêt et de ce qu’avait faut du temps pour pouvoir mettre en place, sur des pu faire le porte-avions Charles de Gaulle. La Royal terrains qui ont été détruits, des moyens de combat. Le Navy, elle, à l’époque, et notamment en Afghanistan, porte-avions offre la possibilité, aujourd’hui, même à n’avait pas ces capacités et ne les a toujours pas. Deux distance, de mettre en place ces moyens dans la durée. petits porte-aéronefs de 20 000 tonnes, une vingtaine Le porte-avions apporte la première réponse et les d’aéronefs embarqués, des Harrier à décollage court et premiers moyens sur place. appontage vertical, ce n’est pas du Rafale. C’est pourquoi aujourd’hui il y a un grand projet que la France n’a pas L’humanitaire est également quelque chose que j’ai été encore été capable de lancer, qui est celui des nouveaux amené à proposer au chef d’état-major des armées, à porte-avions. Pourquoi, justement, ces nouveaux porte- plusieurs reprises, pour venir en aide à des populations avions ? Pour des raisons seulement de capacités, ou qui avaient été durement frappées, par des cyclones, également diplomatiques ? des tremblements de terre ou des inondations. Le moyen maritime est un moyen exceptionnel. Quand Capitaine de vaisseau Philip Stonor : vous envoyez des gens, la sécurité civile par exemple, Merci, je vais répondre à cette question avec grand plaisir, dans un pays détruit, il faut les nourrir, les loger, les parce que je suis écouté par mon ancien professeur de acheminer. Le pays, en général, ne peut pas le faire. l’École supérieure de guerre navale. Même si j’ai préparé Avec un bâtiment, vous apportez tout : de la nourriture, quelques notes, je ne m’en servirai pas, parce que je suis une capacité hospitalière, une capacité d’accueil, l’exemple de mon grand ami, l’amiral de Rostolan, qui Bulletin d’études de la Marine N°46 - 60 -
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    n’a jamais denotes et qui fait toujours des discours un transfert vers l’armée de l’air. Dans un sens, les remarquables ! conditions étaient favorables, parce qu’à l’époque, il était Nous avons développé, en 1998, une Strategic Defense prévu que l’unité interarmées créée (le 3ème Air Group) Review après avoir constaté que nous devions avoir serait équilibrée et autonome, et que le commandement ce que l’on a appelé, à l’époque, une « expeditionary en serait confié à un amiral deux étoiles. Le problème warfare », c’est-à-dire une capacité de projection. Les est que ce « group » a été dissous et intégré dans le nouveaux porte-avions sont la suite logique de cette 1er group (Strike) pour des raisons d’économies : la décision de 1998, pour répondre simplement à votre dimension maritime s’en est trouvée amoindrie. Or ce question. point est important d’autant plus que les conditions d’emploi ont changé : aujourd’hui, pour des raisons Je voudrais apporter quelques précisions sur la Joint de ressources financières, on cible les crises, telle que Force Harrier (JFH). La décision a été prise en 1998, dans celle d’Afghanistan. Depuis quatre ans, les Harrier la cadre de la Strategic Defense Review. Depuis, malgré opèrent là-bas avec un succès remarquable, mais dans tous les problèmes en Irak, on n’a pas vraiment changé un contexte exclusivement terrestre. Malheureusement, de politique de base, depuis la guerre des Malouines, cela a privé la marine d’occasions de mise en œuvre à c’est-à-dire l’idée de projeter de la « puissance » avec de la mer. Ces dernières années, en fait, le défi posé par la vrais porte-avions. limitation des ressources a été difficile. Que pouvions- Lorsque j’ai reçu l’invitation de participer à ce colloque nous faire avec ces ressources limitées ? Les hommes et accepté de parler un peu de la Joint Force Harrier, politiques ont choisi de privilégier la guerre terrestre en mes collègues à Londres m’ont conseillé : « Don’t touch Afghanistan. Maintenant, nous sommes confrontés à la it with a barge pole ! », c’est-à-dire « N’y touche pas avec difficulté d’une remontée en puissance de cette capacité un grand bâton !». C’est un sujet très sensible. Je ne maritime, avec nos Harrier. présente pas ici spécifiquement l’avis de la marine. C’est Je reviens sur la question de commandement. Dans un le gouvernement britannique qui a pris la décision de premier temps, il était prévu un commandement confié créer, en 2000, la Joint Force Harrier. Pourquoi ? Il faut à un amiral deux étoiles et une répartition à égalité 50 en fait remonter à la guerre des Malouines (printemps - 50 entre la Royal Air Force et la Royal Navy. Je ne parle 1982). J’y ai participé. C’était une crise où nous étions pas des différences entre les deux armées. Bien sûr, j’ai confrontés à beaucoup de problèmes, particulièrement celui de la projection de puissance par voie aérienne dans des conditions extrêmement difficiles. Nous avons réussi, par des moyens assez compliqués, à mettre en œuvre sur les porte-avions de l’époque, l’Hermès et l’Invincible, non seulement des avions de la marine, mais également des avions de l’armée de l’air. C’était alors très difficile (absence de doctrine commune, …), mais on a réussi et l’opinion politique a approuvé cette démarche. C’est ce qui a permis de progressivement développer l’idée, après 1990 et la fin de la guerre froide, qu’il y avait peut-être quelque chose à faire en ce domaine. Aux yeux des hommes politiques britanniques – leur perception est différente de celle des militaires – les avions de l’armée de l’air et de la marine sont à peu près identiques, font à peu près le même job et sur à peu près le même terrain. Finalement, pour eux, pour des raisons de coût, il vaut mieux envisager de rassembler ces avions, plutôt que de les faire voler indépendamment. En 2000, la décision a donc été prise de les rapprocher et de créer la Joint Force Harrier. Dans la marine, on avait à l’époque la version navalisée du Harrier, le FR-2 - un avion très performant, mais dont le maintien en condition opérationnelle coûtait extrêmement cher. Et l’armée de l’air avait la version GR-7. Il fallait envisager des modifications. Donc, que s’est-il passé ? Très simplement, la marine a proposé - ce qui a été accepté compte tenu du contexte - d’effectuer - 61 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    quelques idées personnellesà ce sujet. Je pense encore direction de la Prospective, au Quai d’Orsay. C’est une aux mots de l’amiral Oudot de Dainville qui disait : petite unité, rattachée au cabinet du ministre, qui est « Vous êtes d’abord des marins, puis des aviateurs. » C’est consacrée à la réflexion sur les relations internationales quelque chose que nos amis pilotes de l’armée de l’air et à la planification de la politique étrangère. Je voudrais voient différemment. Jusqu’ici, nous avons quelques partager avec vous le fruit de mon expérience d’officier difficultés à les convaincre. Personnellement, je suis sûr de marine soutenue par quelques idées issues des qu’on va y arriver. travaux auxquels je participe. Cela ne constitue pas une Deuxièmement, nous sommes obligés de réussir position officielle du ministère des Affaires étrangères, parce qu’avec les ressources actuelles, nous sommes dans le futur peut-être… confrontés à des problèmes graves. En observant attentivement, on s’aperçoit qu’une Troisièmement, nous avons maintenant des porte-avions fenêtre d’opportunité maritime est grande ouverte qui vont mettre en oeuvre le Joint Strike Fighter F-35 dans notre pays depuis une bonne année. Il faut (JSF) à décollage court et atterrissage vertical (STOVL). espérer qu’elle le restera suffisamment longtemps pour Son arrivée est décalée, mais nous sommes obligés d’en permettre d’en retirer tous les bénéfices. Pour s’en passer par là. L’idée de partager l’expérience américaine convaincre, il convient de mentionner quelques faits et ou française, avec des catapultes, s’est éloignée : on ne événements : peut pas envisager un tel changement. - le Grenelle de la Mer vient de rendre ses Pour terminer, malgré tous les problèmes actuels, premières conclusions et doit se poursuivre nous envisageons l’appareillage de l’Ark Royal l’année par l’analyse d’une stratégie d’ensemble et prochaine, avec son groupe aérien. Et avec le retour des la formulation d’une politique maritime Harrier d’Afghanistan (GR-9), nous allons retrouver nationale. Cette dernière phase devrait être une meilleure égalité entre les deux escadrilles de soutenue par une décision politique de haut l’armée de l’air (n°1 et n°4) et un « naval strike wing » niveau ; organisé en flottilles traditionnelles (n° 800 et 801), - les systèmes de surveillance maritime se pour montrer qu’en fait, la seule façon de procéder, généralisent sur la plupart des mers de la c’est de procéder sur la base de ce principe d’égalité. Et planète ; les deux escadrilles et les deux flottilles vont embarquer. - la Commission européenne et les autres piliers C’est le fondement de la décision actuelle, c’est-à-dire institutionnels de l’Union européenne se sont que la Joint Force Harrier va embarquer à nouveau dès engagés sur les différentes problématiques l’année prochaine, en commençant avec l’Ark Royal. maritimes ; - l’intérêt de l’OTAN s’est manifesté Monsieur Vincent Groizeleau : simultanément sur l’ensemble de ces Merci, Commandant Stonor de nous avoir présenté problématiques ; la situation de nos amis et voisins britanniques. Nous - le Conseil de l’Arctique s’est réuni récemment. allons maintenant aller un peu plus loin avec monsieur Monsieur Michel Rocard a défendu la vision de Alexandre Sheldon-Duplaix. La Royal Navy se re-dote la France pour une région d’importance capitale, de porte-avions lourds, les Indiens et les Chinois, eux compte tenu des enjeux de souveraineté, de aussi, veulent constituer une force aéronavale et plutôt développement économique et de protection de conséquente. l’environnement qui l’affectent ; - le ministre des Affaires étrangères doit participer, Monsieur Alexandre Sheldon-Duplaix : à partir de demain à Lanzarote aux Canaries, à la Les éléments de l’intervention de monsieur Alexandre première rencontre Europe/Afrique/Amérique Sheldon-Duplaix ont été repris et complétés dans son Latine organisée par l’Espagne et baptisée article figurant dans la seconde partie de ce Bulletin. « Atlantique Sud » consacrée à la coopération trans-océanique entre pays appartenant à trois Monsieur Vincent Groizeleau : continents différents ; Un tour très complet et très intéressant. On va achever - la conférence mondiale des océans de l’UNESCO notre petit tour de table avec le commandant Pipolo au se tiendra en France en mai 2010 ; Ministère des affaires étrangères - enfin, la Conférence de Copenhague sur le climat et le lancement des négociations Capitaine de vaisseau Christophe Pipolo : EXTRAPLAC2 sont attendus pour l’automne. Je tiens tout d’abord à remercier l’amiral de Lastic et Tout cela rend compte de problématiques maritimes le CESM de m’avoir invité à prendre part à cette table particulièrement présentes dans l’œil du politique et ronde. Je m’adresse à vous comme capitaine de vaisseau de la nation, pour reprendre une expression chère à en activité affecté au Centre d’Analyse et Prévision de la nos amis Britanniques. On peut se demander ce qu’il Bulletin d’études de la Marine N°46 - 62 -
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    va ressortir deces différents rendez-vous. Il y a sans d’aptitudes précieuses pour accompagner, en soutien doute besoin d’une stratégie d’ensemble si l’on cherche des autorités concernées, le règlement de crises relevant à délivrer un message cohérent dans ces différentes de la sécurité non traditionnelle. enceintes. Par ailleurs, dans un contexte d’économies Au registre des crises maritimes récentes, celle de la et de restrictions budgétaires, il est plus difficile de piraterie au large de la Somalie illustre la nécessité de faire passer des idées capacitaires ou de format en développer une approche globale. De même que pour le vue d’acquérir ou de renouveler des équipements, règlement de la crise afghane, il est nécessaire de mettre sans être confronté à des choix drastiques. Aussi, alors en place une approche qui allie capacités militaires que l’élaboration d’une politique générale qui puisse et capacités civiles en soutien d’un objectif politique soutenir et orienter les décisions demeure fondamentale, global défini par la communauté internationale. pourquoi ne pas développer une politique étrangère des Dans un premier temps, afin de protéger des intérêts espaces maritimes ? immédiats, il a été procédé au déploiement de forces navales soutenues par d’importants moyens aéronavals A ce stade, il convient de préciser ce que l’on entend par de surveillance. Dans cette phase, les réseaux de espace maritime, car, sous l’effet de la mondialisation, surveillance et les moyens de l’aviation de patrouille cette notion est amenée à évoluer. Jusque récemment, maritime sont absolument essentiels. Le commandant quand il s’agissait de considérer un espace maritime on de l’opération Atalante ne manque pas une occasion de ne prenait en compte que l’étendue bleue d’une carte le faire remarquer, lui qui cherche à utiliser au mieux ou d’un planisphère : l’élément liquide, océanique, le peu de bâtiments de surface disponibles pour lutter le domaine d’action principal d’une marine objet de efficacement contre les pirates dans une zone d’opération l’attention de quelques professionnels et des spécialistes. particulièrement vaste. La gestion de cette crise justifie Aujourd’hui, à mon sens, cette notion doit être élargie l’emploi d’une marine et d’une aéronavale, mais on pour englober, au-delà l’élément liquide, l’interface voit de plus en plus que la solution dans la durée ne se terre-mer, cette frange littorale dans laquelle vit plus trouve pas en mer, mais à terre. C’est bien là qu’il faut de la moitié de la population mondiale pour réunir être capable de régler le problème. On peut envisager de au sein d’une même entité géographique des pays le régler de plusieurs façons. Il y a l’option dure, à savoir riverains confrontés aux mêmes enjeux et aux mêmes le déclenchement d’une opération militaire à terre problématiques maritimes. Certes, les questions de contre les foyers de pirates. Le débat demeure ouvert, souveraineté ne vont pas disparaître et chaque État mais ce n’est pas la voie qui est retenue actuellement. demeure responsable de faire respecter ses droits sur Une deuxième option consiste à chercher ce que l’on les eaux placées sous sa juridiction. À côté, coexiste un peut faire pour essayer de stabiliser le gouvernement ensemble de problématiques relevant de la coopération, et d’améliorer la vie des pêcheurs somaliens pour faire dont a parlé l’amiral Hébrard tout à l’heure. Elles en sorte qu’ils aient moins envie d’être pirates. De là, répondent à une logique d’engagement humanitaire, découle un ensemble de mesures qui relèvent davantage d’aide au développement, de structuration de régimes du domaine civil, voire d’un accompagnement civilo- maritimes régionaux qui ne constituent pas les défis militaire, et sur lesquelles il est indispensable d’avoir de la sécurité classique, même s’il faut être capable de une vision d’ensemble. On ne peut pas mettre en œuvre les régler avec des moyens adaptés et qu’une marine cette vision d’ensemble, ou plutôt on aura du mal à le permet cela. Plus largement, les défis de la sécurité non faire, si on l’intègre dans une approche exclusivement traditionnelle touchent notamment au développement militaire. Il faut une vision supérieure qui considère durable, à la protection de l’environnement, à la l’espace maritime de la Somalie, du golfe d’Aden ou sécurité alimentaire, au changement climatique comme du nord-ouest de l’océan Indien pour examiner avec à l’impact de l’océan sur le climat. Aujourd’hui, les l’ensemble des pays riverains et des partenaires concernés outils de la sécurité classique, comme l’intervention d’une Michel Bez marine ou d’une aéronautique navale, ne sont plus utilisés exactement dans les mêmes conditions qu’autrefois. Certes, les exigences de la sécurité nationale et internationale leur conservent un rôle essentiel dans le règlement de conflits ou de crises de haute intensité. Cependant, ils disposent - 63 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    comment agir dansun cadre global pour résoudre la navale. Outil spécialisé de la Marine, il est capable crise. Ce mélange ajusté de Hard Power, par le recours d’opérer en mer en parfaite autonomie. Mais il est aux marines de guerre, et de Soft Power pour soutenir également capable de conduire des opérations de la la reconstruction des capacités maritimes d’un État ou mer vers la terre. Ainsi, toutes les composantes de d’une région en crise, correspond à la représentation l’aéronautique navale sont pertinentes, que ce soient que je me fais du Smart Power revendiqué par Hillary le bâtiment porte-hélicoptère (BPH) ou le bâtiment Clinton et Robert Gates. de projection et de commandement (BPC) pour des Mais revenons en France. Si l’on décrit la situation opérations amphibies, des opérations de sauvetage actuelle, il se pourrait que notre pays dispose ou de secours ; que ce soient les hélicoptères lourds prochainement d’une politique maritime nationale. à terre pour des opérations de secours en mer ou J’espère que le Grenelle de la Mer conduira à d’intervention lointaines à caractère humanitaire ; l’élaboration d’un projet décloisonné qui permette à que ce soit l’aviation de patrouille maritime basée à tous les ministères, y compris au ministère de la défense, terre pour des opérations de sûreté maritime ou des de contribuer de façon adaptée et efficace. Dans ces opérations de surveillance, d’intervention, de sauvetage conditions, nous disposerions d’une politique maritime au plus près de nos côtes ou déployés au loin comme et d’une stratégie de sécurité nationale, telle qu’elle est c’est le cas à Djibouti ou ailleurs ; et, bien évidemment, explicitée dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité. l’aviation embarquée avec le porte-avions, capable de Dans certains pays étrangers, nous trouvons de surcroît projeter ses flottilles de chasse depuis la mer au cœur une stratégie de sûreté maritime, comme c’est le cas des zones littorales pour garantir la préservation et la notamment aux États-Unis. Par ailleurs, des discussions défense nos intérêts. Ainsi, cet espace maritime élargi, et des réalisations se développent du côté de l’OTAN l’élément marin avec ses prolongements terrestres, et de l’Union européenne, mais à ce stade, aucun pays constitue une entité bien réelle. En gagnant sur la terre, ne dispose formellement d’une politique étrangère des sous l’effet du développement de l’activité humaine espaces maritimes qui permette d’assigner un objectif et de la mondialisation, il revendique une place dans global de coopération et de développement pour une une politique globale et s’affirme comme une nouvelle région maritime du monde en rapprochant dans une entité géographique et diplomatique. Dans ce contexte, action coordonnée les outils de la sécurité classique et l’aéronautique navale, dont la fonction militaire ne de la sécurité non traditionnelle. En dressant la liste peut être remise en cause, voit son rôle diplomatique des pays qui développent ou révisent actuellement leur renforcé. politique maritime nationale, on relève : les États-Unis, l’Australie, le Canada, le Japon. On y trouvera demain, Compte tenu des opportunités décrites précédemment, je l’espère, la France et probablement le Royaume- notre pays est en mesure de définir une approche par le Uni. Avec le Canada et l’Australie à l’intérieur du haut, en développant une politique étrangère maritime. Commonwealth, et sous la poussée des États-Unis, on Il ne s’agit plus de s’interroger a posteriori sur le sens peut imaginer que le Royaume-Uni y viendra. Au-delà, diplomatique de l’outil militaire, déduit de ses capacités quels seraient les autres pays susceptibles de s’engager opérationnelles, mais de lui donner tout son sens dans dans une affirmation maritime forte ? En fait, ce sont une politique globale. Quelles en seraient ses attaches ? ceux qui viennent d’être présentés par Alexandre Alors que s’élabore une politique maritime nationale, Sheldon-Duplaix : la Russie, la Chine, l’Inde et le Brésil. et compte tenu de la continuité physique des mers et Si vous parvenez à mettre ces pays autour d’une table, des océans, du fait que 80 % des États du monde sont je pense qu’il y a moyen d’aboutir à une compréhension voisins par la mer, il n’est pas concevable de développer partagée des enjeux maritimes mondiaux, voire à des une telle politique sans ambition ni objectifs orientations communes, pour gérer les différentes internationaux. Il pourrait s’agir de conclure des problématiques, à condition d’adopter une approche partenariats bilatéraux avec de grands pays maritimes, équilibrée et complémentaire entre les réponses de promouvoir l’instauration de régimes maritimes relevant de la sécurité classique et celles relevant de la régionaux informels dans lesquels tous les riverains sécurité non traditionnelle. pourraient participer, de renforcer l’ambition maritime de l’UE, de faire valoir nos conceptions en matière de Pour répondre à la question relative au rôle de protection de l’environnement ou de développement l’aéronautique navale dans la diplomatie, je m’appuierai durable… tout en ne perdant pas de vue les moyens sur l’analyse précédente. Si l’on considère l’espace civils et militaires indispensables pour coopérer, faire maritime comme ce bras de mer ou d’océan étendu valoir nos droits et préserver nos intérêts. aux pays riverains et qui englobe cette frange littorale où se concentre l’activité humaine, on s’aperçoit qu’il Pour conclure, je dirais que dans ce dispositif, correspond au domaine de vol de l’aéronautique l’aéronavale tient un rôle incontournable. Elle remplit Bulletin d’études de la Marine N°46 - 64 -
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    le même rôleque la Marine quand elle opère au-dessus Lorsque j’entends le capitaine de vaisseau Pipolo de la mer, mais elle a également un rôle au-dessus de déclarer, quels que soient le respect et l’amitié que je la terre, que ce soit dans les opérations de projection vous porte, « nous sommes embarqués dans le même de puissance, dans les évacuations de ressortissants bateau », je ne suis pas persuadé que les personnes qu’on ou à l’occasion d’opérations amphibies. Aujourd’hui nomme les talibans soient réellement embarquées dans - alors que nous devenons familiers de Facebook - on le même bateau. C’est la même question pour les pirates peut considérer que la défense et les Affaires étrangères somaliens. contribuent à faire émerger une diplomatie de type « Facebook ». À savoir, une capacité de se connecter Pour revenir à la question, je me suis déjà largement à ses homologues ou à ses voisins pour s’attaquer au exprimé sur ce sujet. Oui, le deuxième porte-avions est traitement de problèmes communs. Cette capacité- concomitant, consubstantiel à la volonté de puissance là est embryonnaire, mais elle se matérialise dans la du pays. Si on veut avoir une existence diplomatique, mise en place de réseaux de surveillance maritime internationale, autonome, dans des coalitions, avec multi-nationaux et multi-fonctions. Aujourd’hui, nos alliés, avec les instruments diplomatiques comme nos industriels s’évertuent à surmonter les difficultés une éventuelle défense européenne – et je crois à une politiques, techniques et juridiques pour connecter le défense européenne, à une collaboration européenne système de surveillance maritime français aux systèmes à noyau concentrique plutôt qu’à vingt-sept - eh bien de surveillance britannique, italien, espagnol… et au- oui, ce porte-avions est nécessaire. Il est nécessaire, si delà à ceux de l’Union européenne, tout en s’assurant nous voulons continuer à exister internationalement. Si que la solution puisse demeurer compatible avec les nous ne voulons pas simplement faire de l’humanitaire, systèmes américains. dans un monde où la concurrence pour les matières premières, l’eau, les minéraux rares, le titane, l’uranium, La mer et les océans disposent de caractéristiques qui les hydrocarbures est vive. Eh bien, il est évident qu’il nous rassemblent, au-delà des frontières terrestres et faut une flotte, multiple, qu’elle soit sous-marine, des nationalités : la manifestation d’un cataclysme de surface ; il faut un porte-avions, car seul le porte- écologique ou humanitaire dans une région d’un avions, on l’a démontré, donne cette souplesse d’emploi espace maritime affectera l’ensemble, à terme, et ne au politique. C’est la canonnière du XXIe siècle, et pourra laisser personne indifférent. Sans doute une davantage, puisqu’il a une portée nettement supérieure façon de transférer de manière géographique à l’échelle aux canons de 300 ou 400 mm qui équipaient ces beaux de la planète, ce qui fait sens à l’engagement du marin, bâtiments qu’étaient les cuirassés. cette fierté d’appartenance à un équipage, tendu vers l’accomplissement d’une mission et dont l’objectif ne peut être atteint sans l’effort de tous. Monsieur Vincent Groizeleau : Merci. Nous allons passer aux questions. Monsieur Vincent Groizeleau : Notes 1 Merci, commandant Pipolo. Juste une dernière question. Renforcement des Capacités Africaines de Maintien de la Paix, Je me tourne vers vous, monsieur le Député. On ne vous programme de l’ONU destiné à doter les pays africains de la capacité de gérer par eux-mêmes les problèmes de sécurité de leur continent. a laissé que quelques petites minutes au début. Nous 2 Projet visant à faire reconnaître auprès de l’ONU les demandes passerons ensuite aux questions de la salle. Quel est d’extension des ZEE françaises au titre de l’article de la convention votre avis sur la question du deuxième porte-avions ? de Montego Bay sur les plateaux continentaux. Le précédent gouvernement avait bien voulu lancer le projet. Finalement, il n’a pas, pour le moment, vu le jour. Quelle est l’ambiance, actuellement, chez les députés, sur cette question ? Monsieur Nicolas Dhuicq : Je profite de l’occasion pour saluer la venue de mon collègue Gilbert Le Bris au sein de cette docte assemblée, parce que nous appartenons à une commission qui, malgré des divergences politiques bien compréhensibles, a le souci de l’intérêt supérieur de la Nation et de la patrie. - 65 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Débats et questions MichelBez Vice-amiral Olivier de Rostolan : stratégiques aérospatiales, que la connivence entre l’aéronautique navale et l’armée de l’air est totale, qu’il J’aimerais réagir et répondre à Ludovic Woets pour lui n’y a pas une feuille de papier entre les deux, que nous dire qu’il m’a semblé aller un peu loin. Mais c’est son travaillons de concert et qu’il n’y a pas de rivalité. Voilà ! habitude, je l’ai déjà vu dans un autre cénacle. Je voudrais Il fallait le dire, je l’ai dit, c’était à moi de le dire. dire également qu’il n’y a pas de puissance aéronautique navale, ou de puissance aéronavale, qui développerait, Monsieur Vincent Groizeleau : toute seule, des concepts, une doctrine. Il y a une Marine, avec une doctrine maritime, dans laquelle s’inscrivent Merci, Amiral. D’autres questions ? des capacités aéronavales. Je précise au passage que ces capacités sont, pour une part, totalement spécifiques Monsieur Philippe Dervieux (avocat honoraire, Église – on en a suffisamment parlé – et, pour une autre part, réformée de France) : elles sont partagées. On a évoqué, ce matin, un certain partage avec l’aviation légère de l’armée de terre. Je Je voulais poser une question sur le deuxième porte- précise, en présence du général de brigade aérienne avions, cette problématique. J’ai lu dans Cols bleus, Jean-Marc LAURENT, commandant le Centre d’études dont je suis le plus fidèle abonné depuis quarante Bulletin d’études de la Marine N°46 - 66 -
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    ans, un articlequi a paru il y a peut-être deux ans, que les porte-avions, c’est comme les gendarmes, ça va sur l’éventualité d’une frégate – étant donné que le par deux ;que Nicolas Sarkozy, candidat, disait que le deuxième porte-avions serait très cher – pour remplacer deuxième porte-avions est une évidence opérationnelle le principal, pendant une IPER (indisponibilité pour et qu’on ne pouvait pas y échapper. Le seul problème, entretient et réparation) qui n’excéderait pas deux ans. il n’est pas opérationnel, il est financier, on le sait bien, On pensait donc trouver la solution dans un ponton tous. Lorsque le Livre blanc a été mis en chantier, la automoteur - je schématise - pourvu de catapultes et question de savoir si on avait les moyens financiers de de brins d’arrêt, bien sûr, mais dépourvu de détection faire un deuxième porte-avions s’est immédiatement aérienne avancée, ce qui pourrait être remplacé posée. Et il est évident que l’Élysée a dit : « On n’a par une frégate, une frégate lourde, une frégate de pas les moyens financiers, pour l’instant. » Chaque fois commandement, etc. Alors, je me demande si cette qu’on parle du deuxième porte-avions, on nous ramène solution peut être envisagée, d’autant plus que pour aux arbitrages financiers qui font qu’un porte-avions, deux porte-avions en même temps, il faudrait avoir chaque annuité, c’est un bâtiment de projection et de deux équipages. Vous connaissez la difficulté d’avoir commandement (BPC) ou une frégate. Donc, le choix des équipages, surtout spécifiques, comme celui d’un se fait, à chaque fois, en termes capacitaires. Mais je porte-avions. Un équipage de porte-avions, ça ne se crois quand même qu’il y a, dans cette nécessité d’un trouve pas partout... deuxième porte-avions, une volonté européenne qui devrait se dégager. On a échoué avec la Grande-Bretagne, Amiral (2S) Guirec Doniol : très clairement ; ça nous a quand même coûté deux cent cinquante à trois cents millions d’euros, cette affaire. Sur ce dernier point, concernant les équipages de porte- Et en pure perte… en pure perte ! Donc, il va falloir avions, je voudrais dire que, lorsque nous en avions deux, se poser la question, parce que, vraisemblablement, la le Clemenceau et le Foch, le premier avait un équipage bonne solution serait, pour des raisons technologiques, complet, opérationnel, efficace et était désigné pour financières et opérationnelles, de faire que le deuxième recevoir à bord un groupe aérien également complet porte-avions puisse arriver à mi-vie du premier, ce qui et efficace, de jour comme de nuit. Le deuxième porte- ferait un chevauchement intéressant. Dans tous les cas, avions avait un équipage réduit et servait à maintenir je crois qu’il faudra encore plaider pour cela. La décision l’entraînement des pilotes qui n’étaient pas sur le devrait intervenir, nous dit-on, en 2011-2012. Ce n’est premier. pas la meilleure période, c’est une période d’élections Contre-amiral Stéphane Verwaerde : présidentielles. On peut très bien prendre une décision avant et une autre après. Espérons quand même, qu’à Je vais répondre quand même pour la Marine, puisqu’en terme, on aura effectivement, au moins, ce deuxième tant sous-chef « plan-programmes » de l’état-major de porte-avions. la Marine, je sais à peu près ce qu’il y a dans les cartons. Je peux vous assurer que le porte-avions que l’on vise, Monsieur Vincent Groizeleau : c’est un véritable porte-avions, propulsé. Les seules études que nous menons, en plus, depuis le mois de juin Merci. D’autres questions ? 2008, concernent l’opportunité de doter ce porte-avions d’une propulsion nucléaire ou non. Mais ce sera un Monsieur Berger : porte-avions complet, du style de celui que nous avions (ancien pilote de l’aviation embarquée) : Je crois qu’il envisagé de développer et de construire avec nos amis faut quand même se poser la question de la propulsion : britanniques. Il y aura quelques différences puisque le pourquoi les États-Unis ont-ils onze porte-avions à nôtre sera pourvu de catapultes et de brins d’arrêt, alors propulsion nucléaire ? Nous, nous en avons fait un. Il que les Britanniques n’ont, à ce stade, pas fait ce choix. faut savoir que la France, la Métropole, produit 1 % de Monsieur Vincent Groizeleau : Merci. Oui ? ses besoins pétroliers. Le pétrole, il faut aller le chercher dans les pays producteurs, le ramener en France, le Monsieur Gilbert Le Bris : raffiner, le mettre en place dans les ravitailleurs, si le porte-avions opère loin, et le bâtiment en a besoin pour Gilbert Le Bris, député, fana du deuxième porte-avions la propulsion et pour le carburéacteur. Le porte-avions pour des raisons évidentes. La première, c’est que tout à propulsion classique, c’est un gouffre à hydrocarbures. le monde reconnaît qu’un deuxième porte-avions La propulsion nucléaire est intéressante pour les grands s’impose, puisque n’en avoir qu’un seul, c’est en avoir bâtiments. Il ne faut pas oublier que les États-Unis ont à temps partiel, 60 % du temps. Tous les politiques le eu une classe de croiseurs à propulsion nucléaire et ils reconnaissent. Je rappelle que Jacques Chirac disait l’ont abandonné parce que c’était trop coûteux et qu’il y - 67 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    avait des contraintes,de sécurité notamment. Donc, il est régions du monde dont les pays riverains sont en train absolument évident, selon moi, que le deuxième porte- de se doter d’une aéronavale ? Il y a quand même un avions doit être à propulsion nucléaire, pour bénéficier déséquilibre qui est en train de se créer, un déséquilibre des retombées de la construction du premier et ne pas flagrant. réinventer une machine. Ma deuxième considération est que le Charles de Gaulle donne satisfaction. Monsieur Nicolas Dhuicq : J’ai découvert le Rafale occupe 1,5 fois la surface au Bon… je pense que le temps a passé. En dehors du plaisir sol du Super-Etendard parce qu’il n’a pas de carène que j’ai pris auprès de vous, je voudrais dire une chose repliable. Un des objectifs du Charles de Gaulle était simple, politique. Je crois que, comme c’est le cas de la d’avoir quarante avions à bord. Eh bien, ce n’est dissuasion nucléaire, il y a des attributs de puissance, plus possible, du fait du Rafale, mais également des de nations qui sont difficilement partageables, même deux Hawkeye E-2C. Le projet avec les Britanniques si je suis européen. Et il peut y avoir des situations où concernait donc des bâtiments importants, de 60 000, la France ne peut pas partager le porte-avions avec voire 70 000 tonnes, pour mettre en œuvre deux, ou d’autres. Alors, une défense européenne, oui, mais pour trois, E-2C, parce qu’avec deux, vous ne tenez pas une l’instant, il y a une défense nationale française, j’y tiens. permanence aéronautique en vol pendant plusieurs Donc, les porte-avions, je pense qu’ils seront l’outil jours. Vous êtes à la merci du moindre « pépin » et le essentiel de gesticulation du chef de l’état, quel qu’il cycle d’utilisation des E-2C est ainsi : vous catapultez le soit, dans les années à venir. premier, vous catapultez un strike d’avions de combat ; vous catapultez le deuxième Hawkeye, puis vous ramassez le premier ; et entre les deux, que se passe- t-il ? Eh bien, la permanence sur zone, vous ne pouvez pas la tenir. Donc, on a eu les yeux plus grands que le ventre en visant des machines de 60 à 70 000 tonnes. Un porte-avions, un bâtiment de combat ou une Michel Bez - Sécuritards du pont d’envol automobile de génération nouvelle, ça se paie au kilo ou à la tonne. Il y a une proportionnalité. Ne chipotons pas sur l’électronique ou autre. Si on vise plus gros, ça coûtera encore plus cher. Pour moi, la conclusion est évidente : monsieur Giscard d’Estaing avait décidé, en septembre 1980, de faire deux plates-formes à propulsion nucléaire pour remplacer le Clemenceau et le Foch, donc il faut faire le deuxième, aussi proche que possible. Plus le temps passera, plus ce sera difficile, parce que les équipes perdront leur savoir-faire et que l’électronique pédale à tout va. Voilà ! Un intervenant : On n’a pas parlé des enjeux concernant les territoires du nord qui sont revendiqués par le Canada et la Russie. C’est quand même un enjeu de taille, qui risque de provoquer des conflits. N’y aurait-il pas nécessité à rééquilibrer les forces navales françaises sur la façade atlantique, en vue de ces prochaines rivalités ? Et deuxièmement, j’ai vu qu’il y avait une certaine polémique en Grande- Bretagne et que nos amis anglais n’étaient pas forcément disposés à se doter de deux porte-avions. Dans ce cas le Charles de Gaulle se retrouverait le seul porte-avions non seulement français, mais européen. Quand on voit son indisponibilité, malheureusement causée par un incident, est-ce qu’il n’y a pas un risque pour l’Europe, d’un point de vue géostratégique, diplomatique et politique, de se retrouver un peu démunie dans certaines Bulletin d’études de la Marine N°46 - 68 -
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    L’aéronautique navale aucombat Michel Bez Animateur : Jean-Dominique Merchet Journaliste, Libération M. le Professeur Philippe Vial Service historique de la défense : « L’aéronautique navale dans l’opération de Suez en 1956 » Amiral (2S) Alain Coldefy Ancien Major général des armées : « L’aéronautique navale dans les opérations du Kosovo » Table ronde avec : M. le général de division Patrick Tanguy Commandant l’aviation légère de l’armée de terre M. le général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent Directeur du Centre d’études stratégiques aérospatiales M. le capitaine de frégate Laurent Sudrat Ancien commandant de la flottille 21F M. le capitaine de frégate Jacques Mallard Commandant de la flottille 17F Débats et questions avec l’auditoire Conclusion de colloque par M. le vice-amiral d’escadre Jacques Launay Major général de la Marine - 69 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    la section Marine,qui évoquera le rôle de l’aéronavale ONSIEUR JEAN-DOMINIQUE Merchet dans l’opération de Suez. Il y a trois ans, il avait Journaliste, libération organisé un colloque sur ce sujet avec les Britanniques, puisque Suez était une opération franco-britannique. Ensuite, ce sera l’amiral Coldefy, qu’on ne présente pas non plus et qui nous parlera du Kosovo, puisqu’il Contre-amiral François de Lastic : a été engagé, à l’époque, dans ces opérations. Il nous Après le rôle de l’aéronautique navale dans les relations racontera dans quelles circonstances. Ensuite, le internationales, le rôle de l’aéronautique navale dans général Laurent, un aviateur, aura largement le temps les opérations. Tel sera le thème de cette troisième de parler et d’apporter des réponses, parce que quand partie. Elle sera animée par Jean-Dominique Merchet, on parle d’aéronavale, l’armée de l’air a effectivement qu’on ne présente plus et à qui je cède la parole. toujours un peu « les oreilles qui sifflent ». Il n’y a Monsieur Jean-Dominique Merchet : pas de raisons qu’il ne puisse dire ce qu’il en est. Le Merci, c’est très aimable, Amiral. Comme c’est affiché général Laurent est le directeur du Centre d’études sur l’écran, je suis journaliste à Libération, ce qui est stratégiques aérospatiales (CESA), qui est la tête peut-être moins connu que le fait que j’anime un blog pensante de l’armée de l’air, installé pas très loin d’ici. qui est, paraît-il, assez lu. Interviendra également le général Patrick Tanguy, le Effectivement, auparavant, c’était la Marine et patron de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT). l’aéronavale – qu’on ne peut séparer dans le service Nous sommes vraiment dans l’interarmées. Il y a public – dans leur rôle diplomatique. Je suis ravi que, également deux marins : le commandant Sudrat, un maintenant, on n’oublie pas qu’une Marine et une pilote d’Atlantique, qui a commandé la flottille 21F aéronautique navale, cela peut aussi parfois servir à et qui va partir comme commandant en second du faire la guerre. C’est ce dont nous allons parler dans Tonnerre, et le commandant Mallard, un pilote de le dernier débat. Super-Etendard qui commande la flottille 17F et qui Contrairement à ce qui avait été annoncé, ce n’est nous parlera beaucoup d’Afghanistan. pas l’amiral Forissier, chef d’état-major de la Marine, Je passe tout de suite la parole à Philippe Vial, qui va aujourd’hui à Brest avec le ministre de la défense, mais nous présenter le rôle de l’aéronautique navale dans l’amiral Jacques Launay qui prononcera l’intervention les opérations de Suez, en 1956. de clôture de nos travaux. C’est tout d’abord monsieur Philippe Vial, historien, qui travaille au Service historique de la défense, dans Bulletin d’études de la Marine N°46 - 70 -
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    Le porte-avions, condition de l’autonomie stratégique : Suez, 1956. Remise des « Suez Awards », British Embassy, Paris, 29 janvier 1958 : de gauche à droite, le vice-amiral d’escadre Pierre Barjot, le général d’armée Paul Ély, le général Sir Charles Keightley ; on devine à l’arrière-plan, derrière Ély, le trône de la reine et les armes royales. La photo est dédicacée au contre-amiral Maurice Amman, attaché naval et chef de poste à l’ambassade de France à Londres durant toute la crise de Suez (Service historique de la Défense / Département Marine, fond privé Maurice Amman, 136 GG II / 13). Philippe Vial Chef de la division études historiques, Département de la Marine, Service historique de la défense 30 juillet 1957, un an après le déclenchement l’assentiment complet du chef d’état-major général de de la crise de Suez, le Conseil supérieur de la Marine la Marine, deux hommes clés lors de la crise de Suez2. est réuni. Le vice-amiral d’escadre Pierre Barjot, L’engagement de l’amiral Barjot en faveur de ancien commandant en chef des forces françaises lors la cause aéronavale est bien connu. Evoquant, en 1951, de l’expédition contre l’Égypte, tient alors des propos « les figures dominantes de l’Aéronavale », l’attaché étonnants, aujourd’hui encore peu connus. « Quand naval britannique à Paris relevait que Barjot avait été le général Ély, m’a posé la question de savoir si nous « l’un des premiers à réaliser l’importance croissante aurions pu intervenir seuls, sans les Anglais, j’ai répondu de l’aviation dans la marine de l’après-guerre et à (et l’amiral Nomy était entièrement de mon avis) que mettre cette prise de conscience au service de ses si nous avions eu un porte-avions avec des avions à intérêts. Il réussit à s’assurer du commandement du réaction, nous aurions pu y aller seuls »1. Un constat- groupe porte-avions en 1948, et s’autoproclama alors choc, qui ne manque pas d’étonner. D’autant qu’il est immédiatement avocat en chef de l’aviation navale dressé dans le secret d’une réunion au plus haut niveau, dans la presse populaire et spécialisée »3. Son constat après avoir été initialement formulé en réponse à une relève donc incontestablement, pour une part, d’un question du chef d’état-major des Forces armées et avec plaidoyer pro domo, au double sens du terme. Une - 71 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    ne se demandepas, après coup, à quelles conditions il aurait été possible de faire autrement… Difficile d’écarter cette interrogation d’un revers de main ! Pourtant, si l’on connaît les réticences des Britanniques à passer à l’action, début novembre 1956, et l’exaspération française qu’elle suscita, l’hypothèse d’un cavalier seul de Paris déconcerte. Elle heurte notre vision de cette crise, en premier lieu celle des historiens, qui en font d’ordinaire un temps fort, certes compliqué et malheureux, un temps fort, néanmoins, de l’Entente cordiale. Or, la question de l’aéronavale est au cœur de cette alternative improbable : se passer des Britanniques ou non ? Il ne s’agit évidemment pas ici de verser dans la politique-fiction, ce que les historiens désignent du mot savant d’uchronie6. L’objet de cette intervention est de chercher à comprendre pourquoi cette hypothèse d’un cavalier seul est ainsi discutée, après la crise, chez plusieurs des hautes autorités militaires de l’époque7. S’agit-il de pure spéculation intellectuelle ? Dans le cas contraire, quels sont les éléments objectifs qui y poussent ? Et pourquoi faire de la possession d’une aéronavale moderne la clé du problème ? * * * On sait l’importance de la dimension aérienne lors de la crise de Suez8. Quand, à la suite de la nationalisation du canal par Nasser, le 26 juillet 1956, Français et Britanniques font le choix d’une intervention militaire de grande ampleur, l’obtention de la suprématie aérienne devient le préalable à toute opération de débarquement. A partir de la mise en place du plan Mousquetaire révisé, courant septembre, la phase initiale de bombardements est même prolongée, pour prendre la forme d’une véritable offensive aéro-psychologique. Par leur intensité, par Carte des opérations aériennes franco-britanniques pendant l’opéra- leur systématisme, les raids alliés doivent décourager tion Mousquetaire (Le Fana de l’aviation, 1378, mai 2001, p. 67). la volonté de résistance égyptienne. Dans l’esprit de interprétation que conforte le cadre dans lequel celui- nombreux décideurs britanniques, fidèles aux principes ci est prononcé : véritable conseil d’administration du Bomber Command, cette campagne aérienne de la Marine, le conseil supérieur réunit, sous doit permettre d’obtenir gain de cause sans risquer la présidence du secrétaire d’État, les autorités un débarquement : « Suez ou la tentation du tout militaires les plus importantes de cette armée4. aérien », pour reprendre la formule de Pierre Razoux. Mais le général Ély, lui, ne peut être suspecté Le pari peut paraître osé au vu du potentiel ennemi9. A de pareilles arrière-pensées. S’il a ainsi interpellé l’image de ce que sera l’Irak en 1990, l’Égypte apparaît Barjot, c’est qu’il s’est réellement interrogé sur la en 1956 à la tête de l’armée la plus puissante de la possibilité d’un cavalier seul avec les Britanniques, région. Formées par les Britanniques, ses forces ont vu à l’opposé de ce qu’il avait défendu, contre vents leur potentiel considérablement renforcé, depuis peu, et marées, durant toute la crise5. Aux yeux du chef par d’importantes livraisons de matériel soviétique10. d’état-major général des Forces armées, le partenariat L’aviation du Caire est ainsi désormais équipée d’une avec Albion a donc été trop problématique pour qu’il centaine de chasseurs bombardiers MiG-15 et de Bulletin d’études de la Marine N°46 - 72 -
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    quelques MiG-17, lenec plus ultra soviétique en la opérations. Le reste n’échappe au même sort qu’en matière11. On recense également près d’une cinquantaine trouvant refuge en Syrie ou en Arabie Saoudite. Les de bombardiers légers Iliouchine-28 (désormais Il-28), pertes sont apparemment moindres en ce qui concerne dont le rayon d’action leur permet de menacer les bases les Meteor et les Vampire, mais oscillent entre 20 et aériennes anglaises de Chypre ou Malte12. Ces quelque 40%. Et la moitié des appareils à hélice semble avoir 170 appareils de fabrication soviétique constituent le fer également été détruite. A s’en tenir aux seuls appareils de lance d’une armée de l’Air qui compte également un de combat, le total des pertes égyptiennes oscille entre peu plus de 120 avions à réaction d’origine britannique, 133 et 213 avions, soit 40 à 70% du total initial. Une chasseurs (Meteor) et chasseurs proportion qui ne change pas si bombardiers (Vampire), l’on intègre les divers autres types moins modernes, mais qui d’appareil (transport, liaison, représentent toujours une entraînement…). L’hypothèse basse 13 menace significative . Il faut correspond aux appareils dont la enfin y ajouter une trentaine destruction a été attestée par des d’appareils à hélice, chasseurs reconnaissances photographiques, (Spitfire, Fury) et bombardiers tandis que l’estimation supérieure 110 chasseurs lourds (Lancaster), qui ne sont MiG-15 et MiG-17 renvoie à ceux qui ont été détruits pas sans valeur, spécialement ou endommagés selon les dires face à une aviation israélienne des pilotes. Au total, ce sont entre encore majoritairement équipée 226 et 322 avions de tout type qui d’aéronefs de cette génération14. ont été détruits ou endommagés C’est un ensemble de plus de sur un total initial de 531. Il faut 300 avions de combat, dont 90% y ajouter une quarantaine d’autres sont à réaction, auquel il faut appareils, neutralisés par les forces ajouter les avions de transport, israéliennes à partir du 29 octobre. d’entraînement et de servitude, 50 bombardiers légers soit au total près de 550 appareils15. Le Caire a violemment Néanmoins, tous ne contesté ces estimations, arguant sont pas opérationnels et les que la plupart des avions détruits alliés le savent. A la veille du n’étaient que des appareils factices, conflit, à peine plus de la moitié qui avaient parfaitement rempli des avions à réaction de Nasser leur fonction de leurre19. De fait, peut réellement être engagée, leur existence est avérée, comme la faute d’un nombre suffisant qualité de leur réalisation20. Même de pilotes et de personnel de 30 chasseurs Meteor en faisant la part de la propagande maintenance16. Pour autant, la et de ses exagérations21, l’ensemble menace aérienne égyptienne contribue vraisemblablement à taraude les responsables français expliquer les incohérences des et britanniques. A l’instar de évaluations franco-britanniques. bien d’autres, le général Ély Ainsi, l’addition des MiG détruits affirmera dans ses mémoires ou endommagés, selon les que ce péril a constitué l’une pilotes alliés, est-elle supérieure de ses plus importantes à leur total théorique, alors que préoccupations durant la 70 chasseurs bombardiers Vampire les reconnaissances aériennes 17 préparation de l’opération . effectuées au lendemain du Pourtant, l’essentiel de cessez-le-feu permettent d’en l’armée de l’Air du Raïs va être balayé en moins identifier encore dix opérationnels22 ! De même, de quarante-huit heures, les 1er et 2 novembre18. la surévaluation initiale des résultats obtenus par les forces aériennes britanniques a-t-elle joué. Si l’on en croit le rapport Brohon, au moins Pour autant, il est difficile aujourd’hui de mesurer 80% des chasseurs MiG et 40 à 80% des bombardiers précisément l’importance de cette surévaluation23, Iliouchine sont détruits ou endommagés à l’issue des d’autant que les responsables égyptiens, de leur côté, - 73 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    n’ont jamais fournide bilan précis de leurs pertes… aérien allié n’ont pas apporté la même contribution à Il n’empêche, même en tenant compte de la destruction de l’aviation du Raïs. Ainsi, en dépit de ces incertitudes, la fourchette de 40 à 70% de pertes sa réputation, le Bomber Command a déçu, comme le apparaît difficilement contestable. Dans la mesure souligne Brohon, non sans une certaine jubilation29. où elle n’intègre pas celles dont les Israéliens sont Venus de Malte et Chypre, les raids de Canberra responsables, le seuil minimum est même proche et de Valiant n’ont donné que peu de résultats. Les de 50%. Par ailleurs, l’ordre de bataille égyptien au reconnaissances photos dépêchés immédiatement après 8 novembre, tel qu’établi par les reconnaissances la première phase de l’offensive, dans la nuit du 31 aériennes alliées permet d’aller jusqu’à 90% des octobre au 1er novembre, ne laissent guère de doute : appareils de combat et 75% de l’ensemble du parc « Les avions parqués le long des pistes semblaient intacts, aérien neutralisés24. Des chiffres qui ne semblent pas bien que certains d’entre eux [aient] probablement été intégrer les nombreux appareils égyptiens réfugiés dans endommagés par des éclats »30. Les raids suivants ne les pays arabes voisins. Dans ce contexte, l’estimation feront pas mieux : « très peu d’avions détruits au sol », de Pierre Razoux, qui évalue les pertes égyptiennes à résumera Brohon. Et les pistes, dont la neutralisation 71% des appareils de combat, semble plus proche de constituait l’objectif principal de ces attaques – dans la vérité25. Au total, c’est bien l’essentiel de l’armée le but de clouer l’aviation ennemie au sol – ne seront de l’Air du Raïs qui a été mis hors de combat « à pas longtemps sans être réparées. Les causes de ce l’occasion de la campagne de bombardement la fiasco sont nombreuses, mais il faut en particulier plus intense depuis la fin de la guerre de Corée »26. relever que les appareils du Bomber Command Cette victoire sans appel a été d’autant plus facile n’étaient pas assez nombreux pour que leurs attaques que les Egyptiens ont fait le choix inattendu de ne à haute altitude obtiennent les résultats escomptés31. pas livrer bataille dans les airs, contrairement à ce qui En dépit de deux raids successifs, ils ont ainsi échoué avait prévalu dans le Sinaï, face aux Israéliens, à à détruire les Il-28 repliés au sud, dans les environs de partir du 29 octobre. Conscients de leur infériorité, Louxor, alors que – hors de portée des appareils basés spécialement en raison de leur faible ressource en à Chypre – ces avions constituaient par excellence pilotes expérimentés, ils ont préféré les préserver et un objectif pour les bombardiers britanniques…32. ménager l’avenir. « Nous allons être en état de guerre L’aéronavale française, elle aussi, n’a joué qu’un rôle avec Israël pendant des années, et nous aurons besoin modeste33. Equipée uniquement d’avions à hélice, de tous les pilotes dont nous pourrons disposer », incapables de rivaliser avec les appareils à réaction affirma Nasser peu après le cessez-le-feu. « Les avions égyptiens, elle a été tenue en réserve durant la première peuvent être remplacés du jour au lendemain, mais il journée34. Compte tenu de la quasi-absence d’opposition faut des années pour former un pilote »27. La résistance aérienne, elle est engagée le lendemain contre la terre et égyptienne s’est donc limitée à la défense anti-aérienne. mène plusieurs raids, au cours desquels elle perd un de Un choix nécessairement insuffisant pour empêcher la ses pilotes - le lieutenant de vaisseau Lancrenon - dans catastrophe compte tenu de moyens limités en la matière, des circonstances tragiques et mystérieuses. Mais, avec comme du manque d’abris bétonnés pour avions28. seulement 36 Corsair en lice, son rôle reste faible. Ce Pour autant, les différentes composantes du dispositif n’est que durant les journées des 5 et 6 novembre, au Sur la base d’Akrotiri, à Chypre, l’alignement des F-84F des 1ère et 3e escadre de l’armée de l’air ne sembalit guère craindre d’intervention de l’aviation égyptienne (ECPAD). Bulletin d’études de la Marine N°46 - 74 -
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    Sea Venoms, SeaHawks, Wyverns and a single Skyraider can be seen on this photograph of the deck of HMS Eagle, taken shortly before the ship commenced launching another strike against Egypt (Fleet Air Arm Museum). moment de l’assaut sur Port-Saïd et Port Fouad, que mixte n°1 inscrit pourtant son rapport dans une son apport se révélera décisif. La lenteur de ses appareils approche globale, consacrant une annexe à l’action des se transformera alors en avantage incomparable aéronavales britanniques et françaises, et une autre, au moment de soutenir les troupes au sol. Dans ce détaillée, aux mécomptes du Bomber Command… contexte, « le Corsair, avec son armement combinant Or, avec un total de 175 avions égyptiens détruits ou rockets et bombes, s’est révélé puissamment efficace », endommagés à leur actif, les 47 Venoms britanniques soulignera le vice-amiral Power à l’issue des opérations35. affichent un résultat qui, en tant que tel, mérite au L’historiographie française insiste habituellement sur moins autant que les autres composantes du dispositif le rôle majeur joué par les appareils de l’armée de l’Air aérien un traitement spécifique41. Rapporté au nombre déployés à Chypre, le Groupement mixte n°136. De fait, d’appareils engagés, le score est même sans appel au les hommes du général Brohon ont réalisé un sans- regard des performances de l’armée de l’Air française. faute. Equipés d’un avion à réaction d’attaque au sol, le Avec 3,7 appareils ennemis détruits ou endommagés, F-84 Thunderstreak, ils ont apporté une contribution contre 1,1 pour les F-84 F basés à Chypre, leur importante à l’offensive aérienne alliée. Avec 42 avions bilan se passe de commentaires42. Même si celui-ci ennemis détruits, présumés détruits ou endommagés, révèle des incohérences, qui trahissent son caractère dont 33 MiG, leur bilan est incontestable37. D’autant surévalué43, il est difficile de le passer sous silence. qu’il faut y ajouter les 25 appareils neutralisés à Louxor, dont 18 Il-28, grâce aux deux raids audacieux menés Un constat qui vaut, plus encore, pour les par les appareils basés en Israël38. Au total, c’est une résultats de la Fleet Air Arm. « L’aéronavale a pris une cinquantaine des appareils les plus modernes des forces part importante à la bataille », se contente de noter aériennes égyptiennes qui ont péri sous les coups de Brohon44. Pour souligner immédiatement les limites l’armée de l’Air française, soit un peu moins du tiers des structurelles de la composante française, sans jamais appareils d’origine soviétique et 20% de ceux à réaction39. dire un mot des remarquables performances des marins Mais la responsabilité essentielle de la victoire anglais. Elles ne lui sont pourtant pas inconnues n’est pas là, contrairement à ce que tendent à faire puisqu’il en donne le détail par ailleurs…45. Or, celui- accroire les rapports officiels français de l’époque40. ci établit clairement le rôle majeur de l’aéronavale Bien que Brohon n’en parle jamais spécifiquement, les britannique. A en croire les chiffres reproduits par chasseurs bombardiers de la R.A.F. venus de Chypre Brohon, elle a même une responsabilité écrasante ont joué un rôle majeur dans l’anéantissement de dans la destruction de l’armée de l’Air du Raïs l’aviation du Raïs. Le commandant du Groupement puisqu’elle affiche 116 appareils ennemis détruits, 23 - 75 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    probablement détruits et173 endommagés, soit 312 Arm effectuèrent à eux seuls plus de sorties que avions. Rappelons que Brohon évaluait le parc aérien l’ensemble des appareils de la R.A.F. et de l’armée égyptien à 531 appareils. La Fleet Air Arm aurait de l’Air réunis », souligne Pierre Razoux49. Dans ces donc neutralisé, à elle seule, pratiquement 60% de conditions, la réponse faite par l’amiral Barjot au l’ensemble, contre 8% pour les appareils français basés chef d’état-major général des Forces armées s’éclaire à Chypre et 12,5% si l’on intègre les résultats des raids d’un nouveau jour. Lors des opérations de Suez, la sur Louxor effectués par des F-84 F venus d’Israël. possession d’une aéronavale moderne et puissante Il est vrai que la Fleet Air Arm a engagé trois a été décisive pour acquérir la maîtrise aérienne. fois plus d’appareils que l’armée de l’Air : 113 contre 36. Mais l’avantage du nombre ne fait pas tout. Là encore, Or, à cette époque, la Royal Navy est aux avant- proportionnellement, les appareils britanniques ont postes de la modernité, quand la Marine nationale ne neutralisé nettement plus d’avions ennemis (2,7 contre dispose que de matériels obsolètes50. « L’Aéronavale 1,1)46. Une réussite exceptionnelle, qui s’explique aussi est actuellement la composante la moins à niveau de la par le nombre d’appareils stationnés sur les bases flotte », notait l’attaché naval britannique à Paris, fin attaquées, nettement supérieur à celui des aérodromes 195551. Soulignant sa dépendance à l’égard des matériels attaqués par les F-84 F français. Compte tenu du rayon étrangers, alors que l’assistance militaire américaine d’action limité des chasseurs bombardiers basés à allait désormais se réduisant, il soulignait la pression Chypre, ces derniers ont reçu la responsabilité des à laquelle était de ce fait soumis le petit budget de la objectifs situés à l’est du 32e méridien, soit ceux de la zone Marine, qui n’avait pourtant que peu d’espoir d’être du canal, tandis que les appareils des forces aéronavales augmenté. Il voyait dans cette combinaison de facteurs alliées intervenaient à l’ouest, essentiellement autour l’origine du « malaise actuel qui touche non seulement du Caire et d’Alexandrie (cf. carte)47. Or, les aérodromes la qualité de l’Aéronavale, mais aussi son importance, de cette zone accueillaient nettement plus d’appareils très nettement inférieure aux exigences de l’O.T.A.N. »52. (348 contre 130, à en croire le rapport Brohon, soit 2,7 fois plus). Si les avions de combat étaient à peu près A l’opposé, la Fleet Air Arm bénéficie encore répartis de manière équilibrée entre les deux zones, avec de la supériorité acquise durant la Seconde Guerre un avantage pour celle du canal en ce qui concernait mondiale. Surtout, elle profite déjà à plein des ruptures les appareils à réaction, ceux destinés au transport, à technologiques qui, depuis le début des années l’entraînement et aux missions de servitude, tous à cinquante, révolutionnent les porte-avions53. Catapultes hélice, ne se trouvaient qu’à l’ouest du 32e méridien48. à vapeur, pont oblique, miroirs d’appontage sont des Mais l’on a vu que, pour autant, les Venoms de inventions largement made in Britain. En permettant la R.A.F. surclassaient nettement les F-84 F. en ce qui la mise en œuvre d’appareils bien plus lourds, les concerne le ratio appareils engagés / avions ennemis catapultes à vapeur rendent possible l’embarquement neutralisés... Même en faisant la part des incertitudes d’avions à réaction. Le pont oblique, en dédoublant leurs qui demeurent en ce qui concerne le total définitif capacités de manœuvre, améliore considérablement la des pertes égyptiennes et, corrélativement, de la sécurité des décollages et des appontages, tout comme responsabilité dans ce bilan des différentes composantes le système du miroir pour ces derniers. L’ensemble des forces aériennes alliées, le constat ne se discute pas. démultiplie la capacité offensive des porte-avions. Les Britanniques ont, de loin, fait l’essentiel du travail, Tout n’est pas idyllique, loin de là. La Royal comme le résument les schémas en annexe. Et, au-delà, Navy est sous pression depuis la fin de la Seconde c’est bien leur aéronavale qui a été leader, une réalité Guerre mondiale, tant sur le plan budgétaire que jusqu’à présent méconnue, tant par les acteurs que doctrinal. Son aéronavale est spécialement contestée et par l’historiographie de la crise de Suez. « Je rends ses ambitions ont été revues sérieusement à la baisse54. hommage aux porte-avions anglais qui ont à leur Les trois porte-avions qui seront engagés à Suez ont vu actif la neutralisation de l’armée de l’Air égyptienne », leur construction suspendue au lendemain de 1945. déclarera Barjot lors du conseil de la Marine du 30 juillet Elle n’a été reprise qu’au début des années cinquante, 1957. « Ils ont fait un travail admirable… ». L’honnêteté à la faveur des exigences de la Première Guerre froide55. intellectuelle aurait dû conduire l’amiral à l’écrire A l’inverse, ces bâtiments sont flambants neufs au noir sur blanc dès son rapport, quatre mois plus tôt. moment où ils sont engagés contre l’Égypte… Et les D’autant que cette réalité ne se limite pas maladies de jeunesse dont ils souffrent, en particulier aux pertes infligées à l’aviation égyptienne. « Les en matière de catapultes56, ne vont pas les empêcher appareils embarqués appartenant à la Fleet Air de réaliser une performance exceptionnelle57. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 76 -
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    Une photo aérienne,prise en octobre 1956, à chevronné, le vice-amiral Manley L. Power, dont les Toulon, symbolise la disproportion des forces entre états de service sont sans commune mesure avec ceux les deux marines alliées. Le porte-avions d’escadre de son deputy français, le contre-amiral Yves Caron61. HMS Eagle, au centre, écrase de ses 46 000 t. les Comme tous les officiers britanniques de sa génération, deux porte-avions français, l’Arromanches, en haut, Power a en effet été constamment engagé durant la et le La Fayette, en bas, dont le déplacement à pleine Seconde Guerre mondiale, quand Caron est resté bloqué charge n’est respectivement que de 18 000 t. et 16 000 avec la Force X à Alexandrie jusqu’à l’été 194362. Même t.58 En d’autres termes, même à eux deux, ils sont si, placé au commandement d’un destroyer, Power a loin de faire le poids face à l’Eagle ! D’autant que participé à l’escorte des convois de Mourmansk (1942), celui-ci, en témoigne son pont oblique de première puis en Mer du Nord (1944), il a servi essentiellement génération, peut accueillir des avions à réaction, sur le théâtre méditerranéen, jouant un rôle actif dans quand les bâtiments français, hérités de la Seconde la planification des grandes opérations combinées entre Guerre mondiale, ne sont dotés que d’avions à hélice. l’automne 1942 et le printemps 194463. A l’automne, Les Britanniques engagent également deux porte- il rejoint le Pacifique, où il gagne son principal titre avions de ce type, les HMS Ocean et Theseus. Mais ceux- de gloire au printemps suivant. Commandant une ci viennent d’être reconvertis en porte-hélicoptères, flottille de destroyers, il coule en effet le dernier comme le sera d’ailleurs plus tard l’Arromanches, ce qui croiseur lourd japonais, le Haguro, le 16 mai 1945, permettra à la Royal Navy d’être la première à réaliser lors de la bataille du détroit de Malaca64. C’est un un assaut héliporté par mer, le 6 novembre 195659. guerrier qui commande les porte-avions britanniques. Surtout, l’Eagle n’est pas seul. Il est accompagné de Le bilan qu’il tirera des opérations n’en prend que plus deux autres porte-avions modernes, les HMS Albion de force. « [Elles] ont prouvé », écrira Power, « que et Bulwark, dont le déplacement à pleine charge n’est l’entraînement des équipages, la qualité des appareils et des porte-avions eux-mêmes, permettent de réussir tout ce que l’on peut attendre d’eux, voire davantage, dans un conflit limité de ce type »65. Des propos qui prennent toute leur valeur au regard du commentaire mi- ironique, mi-admiratif, qu’en fit Mountbatten, alors First Sea Lord. « Le vice-amiral Power avait toujours été célèbre dans la Marine pour minorer la qualité du travail accompli par ses officiers, et était fréquemment accusé d’avoir des exigences démesurées. Quand il était mon chef d’état-major, je me retrouvais régulièrement dans l’obligation de reprendre ses rapports sur Toulon, octobre 1956, préparation de l’opération de Suez. De haut en bas : le croiseur De Grasse, ses officiers car j’avais d’eux le porte-avions Arromanches, le croiseur Georges Leygue, le porte-avions HMS Eagle, le pétrolier une bien plus haute opinion ravitailleur Tide Range, le porte-avions La Fayette (NAVSOURCE U.S.A). que celle qu’il exprimait. Je pus donc difficilement en croire mes que de 26 000 t., mais qui sont également capables de yeux », s’amusait Mountbatten, « à la lecture de cette mettre en œuvre des appareils à réaction. Associant avalanche de compliments. Mais il est vrai », concluait- trois porte-avions de nouvelle génération et deux il, non sans respect, « que je n’ai jamais entendu dire anciens, reconvertis en porte-hélicoptères, la Royal qu’aucun groupe porte-avions dans l’histoire ait Navy affiche à l’occasion de la crise de Suez une terminé une semaine d’opérations ininterrompues, en supériorité insolente sur son homologue française60. employant tous ses moyens au maximum, avec un taux D’autant que cet outil puissant est confié à un marin de disponibilité de 99%, et je doute qu’aucune force - 77 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    aérienne ou aéronavalepuisse jamais l’égaler… »66. Evoquant des « terrains aussi rares que dangereusement L’exploitation des archives a, depuis, confirmé saturés », « où les avions étaient alignés comme à la la justesse de ce jugement67. En revanche, on ne s’est revue », il soulignera combien ceux-ci étaient, de ce guère interrogé sur les facteurs qui ont limité la fait, extrêmement vulnérables aux attaques ennemies71. performance des appareils de l’armée de l’Air basés à Après avoir été entravé par le manque d’installations Chypre, au-delà des éléments objectifs de satisfaction. opérationnelles à Chypre, c’est la sécurité des appareils Idéalement placée à proximité du théâtre d’opérations, français qui a été rendue précaire par cet état de fait. cette île constituait une base de départ rêvée pour les D’autres facteurs ont gêné le déploiement raids alliés... Avait encore besoin de porte-avions ? des forces alliées sur l’île, en particulier l’existence Pourtant, au moment où la crise éclate, Chypre d’un fort mouvement nationaliste, en lutte contre ne peut rendre tous les services escomptés68. Jusqu’au l’occupation anglaise72. Si ses actions ne semblent pas milieu des années cinquante, l’essentiel des bases avoir constitué un obstacle majeur à l’installation et britanniques sur le théâtre est concentré en Égypte, la mise en œuvre des appareils de l’armée de l’Air, spécialement dans la zone du canal. Leur évacuation cette guérilla fait peser un vrai climat d’insécurité. Le complète a été décidée en juin 1954, pour être effective commandant du bâtiment de ligne Jean Bart sera ainsi deux ans plus tard. Mais si les autorités britanniques ont grièvement blessé lors d’un attentat à la grenade. Plus scrupuleusement respecté ce calendrier, celui des travaux généralement, c’est l’ensemble du dispositif allié dans la nécessaires pour moderniser et développer les bases de région qui, à des degrés divers, a été sous la pression des Chypre a pris du retard. C’est d’ailleurs sans doute l’un nationalismes locaux durant la crise73. Au Yémen, des troubles ont immobilisé les forces destinées à prendre les Egyptiens à revers, dans le cadre de l’opération Toréador74. En Jordanie, les autorités du pays ont refusé aux Britanniques le droit d’engager contre l’Égypte la brigade blindée qu’ils y stationnaient. Même constat en Libye pour la division blindée qui s’y trouvait…75. A Bizerte, enfin, une grève générale a paralysé une bonne partie du port, interdisant en particulier aux navires français de ravitailler en vivres frais76. Le système des bases en pays étranger, qu’elles soient aériennes ou navales, permanentes ou temporaires, a manifesté ses limites. C’est dans ce contexte que s’inscrit le choix britannique de déployer un important dispositif naval, dont le groupe porte- Modernité des porte-avions britanniques. De haut en bas : HMS Albion, HMS Bulwark, HMS Eagle. avions constitue la pièce maîtresse. « Sans celui- ci, l’opération d’Égypte n’aurait pas été possible. Selon la formule choc de Barjot, « ces porte-avions, des éléments qui va pousser Nasser a déclencher la crise c’était Chypre sans le nationalisme » ! Une formule fin juillet. De fait, il faudra deux mois avant que les bases manifestement à la mode au lendemain de Suez, aériennes de Chypre soient opérationnelles. Ce n’est puisqu’on la retrouve sous la plume de l’amiral Nomy, pas avant la mi-septembre que l’armée de l’Air pourra qui replace cet épisode dans le cadre d’une réflexion s’installer sur celles d’Akrotiri, pour ses chasseurs stratégique d’ensemble. « On a beaucoup parlé de la bombardiers, et Tymbou, pour ses avions de transport. stratégie périphérique qui impose, par définition, la Et il faudra encore une dizaine de jours avant que ces construction d’un réseau de bases aériennes cernant deux bases ne soient effectivement opérationnelles…69. complètement le bloc soviétique. Mais sommes- Entre temps, l’armée de l’Air aura du revoir nous assurés de pouvoir disposer sans restriction drastiquement ses ambitions à la baisse. Faute de telles coûteuses installations », s’interroge le de place, elle aura divisé par quatre le nombre de chef d’état-major ? (...). « Même à l’occasion d’une chasseurs bombardiers envoyés sur place, qui passera opération secondaire, comme celle d’Égypte, nous de 150 à 3670 ! Par ailleurs, cette insuffisance des avons bien senti cette gêne, et les Anglais ont dû infrastructures chypriotes provoquera, durant les renoncer à se servir de leurs plates-formes situées opérations, l’encombrement chronique des terrains. en Libye. C’est bien pourquoi la formule des Une situation qui, selon les termes mêmes du porte-avions - ces «Chypre sans le nationalisme» - rapport Brohon, aurait pu se révéler catastrophique. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 78 -
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    s’avère non seulementvalable, mais indispensable »77. travailler près du sol à pleine puissance pendant 5 minutes »82. Le temps leur est donc compté au-dessus Comme le soulignera plus tard Barjot, de l’Égypte, parce qu’ils sont à la limite de leur rayon les difficultés de transit jusqu’à Chypre des F-84 d’action. Celui-ci n’est d’ailleurs obtenu que grâce à confortent cette analyse. Le trajet sans escale depuis l’ajout de réservoirs supplémentaires, livrés par les la France n’était pas possible et « on découvrit qu’il Américains83. Bien que le commandant du Groupement n’existait pas à Malte un aérodrome de longueur de mixte n°1 ne s’y appesantisse guère, le rayon d’action piste suffisante pour ce type d’avion. Le seul possible limitée de ses chasseurs bombardiers a donc limité leur se révéla être Brindisi et nos F-84 durent transiter emploi. On l’a dit, la répartition des zones d’intervention par l’Italie. Le gouvernement italien voulut bien nous avec l’aéronavale s’est faite sur ce critère, les appareils accorder l’autorisation, mais ce fait souligne la valeur basés à Chypre n’ayant pas l’allonge suffisante pour aller du porte-avions qui emporte avec lui son aérodrome, frapper à l’ouest du 32e méridien. Et même, le fameux échappant ainsi à toute contingence politique »78. Or, raid sur Louxor, en dépit de son succès, est placé sous cet avantage, pour être essentiel, n’est pas unique. Il va le signe de cette contrainte, les F-84 F basés en Israël de pair avec des atouts spécifiquement opérationnels… intervenant là à la limite de leur rayon d’action84. Ces contraintes opérationnelles constituent sans Au fur et à mesure du développement des doute la seconde explication au jugement des amiraux opérations, la distance entre Chypre et la ligne de Barjot et Nomy, en particulier au regard des hypothèses front devait en effet s’accroître. Rappelons qu’il fut de cavalier seul français. L’affaire reste aujourd’hui initialement question d’aller jusqu’au Caire livrer la encore peu connue mais, à plusieurs reprises, les « seconde bataille des Pyramides ». Par la suite, quand en autorités parisiennes ont effectivement envisagé de se septembre, le plan Mousquetaire fit place à Mousquetaire passer des Anglais, au moins temporairement. Après un révisé, l’objectif de la vallée du Nil céda la place à celui début en fanfare, fin juillet / début août, la coopération du canal. Mais la dynamique Nord / Sud demeura : entre les deux pays marque le pas. Progressivement, les les forces aériennes devaient être capables de soutenir autorités françaises redoutent, de manière croissante, l’avance des troupes jusqu’à la Mer Rouge. A chaque fois, que leurs homologues britanniques ne renoncent le transit time des appareils basés à Chypre augmentait, à une véritable action militaire. Cette peur d’un tandis que se réduisait leur temps d’intervention, une « lâchage » crée une dynamique. C’est la crainte d’un problématique à laquelle étaient naturellement moins cavalier seul de Londres qui, mécaniquement, va sensibles les appareils de la Fleet Air Arm. Bien que conduire Paris à l’envisager pour son propre compte. initialement positionnés très au large, à 100 miles nautiques au nord-est des côtes égyptiennes (environ A partir du début septembre, les autorités 180 km), les porte-avions purent se rapprocher et le françaises commencent à explorer l’hypothèse d’une rayon d’action de leurs appareils augmenter d’autant. action offensive conjointe avec les forces israéliennes, Ainsi à la fin des opérations, le Bulwark se rapprocha alors que les offres de service faites par Tel-Aviv, dès le de Port Saïd de manière à permettre à ses appareils début de la crise, avaient été initialement écartées85. Le de mener des actions offensives jusqu’en Mer Rouge. vice-amiral Barjot joue un rôle clé dans cette entreprise. Ses appareils purent ainsi incendier, et probablement A la fin du mois, le scénario d’un cavalier couler, trois vedettes égyptiennes à proximité de la base seul avec l’Etat hébreux est clairement envisagée, qui navale de Ras Adabyia79. Comme le résumera Barjot, débouche sur la mise au point du plan I, comme Israël, « Chypre n’était pas une base suffisamment « avancée » ou plan 750. Dans cette hypothèse, l’utilisation des pour qu’on puisse se passer de porte-avions »…80. bases aériennes de Chypre comme le soutien de la Fleet Un état de fait qui sera, en creux, admis par Air Arm deviennent extrêmement problématiques, Brohon lui-même, lorsqu’il traitera de la question de pour ne pas dire impossibles. Or, compte tenu de l’appui feu. « L’aviation embarquée, disposant d’une ses limites structurelles, l’Aéronavale ne peut se endurance suffisante, par suite de la proximité des substituer à son homologue britannique, ni pallier la porte-avions, a assuré les missions d’alerte en vol et neutralisation du potentiel de l’armée de l’Air qui vient d’intervention sur alerte, c’est-à-dire les véritables d’installer l’ensemble de son dispositif à Chypre. Une missions d’appui direct »81. Les limites que cette opération très lourde, qui interdit un transfert rapide situation révèle sont clairement exposées plus haut en Israël dans le cadre de délais très contraints, alors dans le rapport, quand Brohon évoque « les chasseurs même que les unités qui sont déjà déployées en Israël bombardiers dont l’autonomie leur permettait de ne sont pas suffisamment importantes pour compenser, - 79 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    sans parler deslimites de leur rayon d’action. débarquement cette fois87. Grâce à une date de mise en Cette hypothèse israélienne, qui a suscité de route anticipée, et voulue comme telle par Barjot, bien violents débats dans les cercles dirigeants français, qu’en contradiction avec les consignes britanniques, cesse d’être d’actualité à la mi-octobre, quand les les convois français arrivent sur zone avec vingt-quatre Britanniques reviennent dans le jeu. La perspective heures à l’avance. A l’heure où les autorités françaises de voir la France déclencher une opération militaire cherchent par tous les moyens à accélérer la manœuvre, contre l’Égypte avec l’État hébreux constitue d’ailleurs la tentation est grande de passer à l’action sans la Navy. l’une des raisons essentielles de leur ralliement à une Mais, comme l’écrira plus tard le commandant en opération tripartite. Ses principes sont finalisés lors de chef français, « pour débarquer par mer le 5, il fallait la fameuse conférence de Sèvres, les 22-23 octobre. Pour désarticuler le commandement franco-britannique, autant, l’hypothèse d’un cavalier seul français redevient c’est-à-dire rompre le leadership britannique, au total d’actualité dans les premiers jours de novembre. Une « casser Mousquetaire »88. Dilemme cornélien s’il en fois les opérations déclenchées, la volonté d’agir au est, que Barjot partage avec le commandant de la Force plus vite des Français bute en effet sur la rigidité du d’intervention navale. « Nous avons parlé longuement calendrier opérationnel, paravent rêvé aux réticences de cette éventualité avec l’amiral Lancelot dans la soirée à débarquer d’une bonne partie des Britanniques. du 3 novembre », soulignera-t-il dans son rapport. « Ce Dans ce contexte, le principe d’une action sans eux, fut pour nous une crise de conscience, car nous nous mais avec les Israéliens, est d’autant plus facilement rendions bien compte qu’il fallait gagner du temps ». envisagé que les Français le mettent déjà en œuvre, via le soutien clandestin que leurs forces apportent Pourtant, les deux hommes choisissent à l’offensive de l’Etat hébreux dans le Sinaï. Bref, d’attendre les Britanniques. Parce que, comme le attaquer sans les Britanniques ne serait qu’une étape souligne Lancelot, un cavalier seul français consacrerait de plus sur un chemin où Paris s’est déjà engagé… « la rupture de l’alliance opérationnelle au moment où Le 2 novembre, au soir, le ministre de la Défense, nous touchons au but », un choix aux conséquences Bourgès-Maunoury, met à l’ordre du jour « une politiques majeures qui va à l’encontre de la ligne suivie opération aéroportée en coopération ou en contact par le gouvernement, non sans débats, depuis juillet. avec les Israéliens » et demande à Barjot d’étudier cette Parce que Beaufre, au moins, ne cache pas ses réticences89. option, ce que celui-ci va faire sans tarder86. Le lendemain, Enfin, parce que la réalité du rapport de forces ne le chef d’état-major des forces armées israéliennes, le le permet pas, en particulier sur le plan aéronaval. général Moshe Dayan donne son accord. Dans la nuit Ce facteur n’est pas évoqué explicitement lors du 3 au 4 novembre, un nouveau message est adressé de ces journées cruciales de novembre, en l’état actuel personnellement à Barjot, lui enjoignant de procéder de nos connaissances du moins, et celles-ci sont loin à une opération aéroportée « dans la région voisine d’être définitives... Mais, avec le recul, l’importance des têtes de pont israéliennes, sur la rive asiatique du du facteur aéronaval ne fera aucun doute aux yeux canal, par exemple el-Kantara ou Suez ». Mais, ajoute le télégramme, cette opération ne peut être lancée « que si elle n’entraîne pas de difficultés majeures aux Britanniques ». Tant le chef d’état-major des Forces armées, le général Ély, que le patron de la composante terrestre, le général Beaufre, refusent en effet de se passer des Britanniques. Une opposition qui va finalement avoir raison de cette perspective de cavalier seul. Parallèlement, une autre possibilité se matérialise Le Clemenceau en essai, 1960 (Service historique de la Défense / Département Marine, fond privé Henri Nomy, 143 GG II). néanmoins, en matière de Bulletin d’études de la Marine N°46 - 80 -
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    des principales autoritésde la Marine de l’époque. A qui lui confère une dimension politique singulière. l’heure du bilan quand il faudra comprendre pourquoi Cette leçon a pourtant été largement ignorée la France n’a pu reprendre son autonomie au moment jusqu’à présent, le souvenir de Suez demeurant en où l’alliance britannique révélait toutes ses limites, France, particulièrement dans les armées, celui d’un l’absence d’une aéronavale moderne apparaîtra comme succès militaire combiné à une humiliation politique un élément décisif. « Malheureusement, regrettera qui, après le drame indochinois, nourrit le ressentiment Barjot en juillet 1957, il n’y a pas encore de Clemenceau auquel la guerre d’Algérie donnera toute sa force93. et nous n’avons que des porte-avions avec avions à Décentrée, inscrite dans un cadre interallié, et envisagée hélice. Par conséquent, la question de l’intervention à l’échelle de l’ensemble des forces aériennes, la question française autonome qui, sur le plan national, est le de l’aéronavale bouscule cette vision des choses. gage de notre indépendance, est liée à la possession La performance nationale en la matière, ses limites d’un porte-avions armé d’avions à réaction »90. structurelles, invitent à une réévaluation à la baisse Des propos d’autant plus révélateurs qu’ils ne du succès militaire de la France et à la hausse de ses sont pas tenus publiquement mais, au départ, dans responsabilités dans le dénouement de la crise. Celui-ci le secret d’un entretien avec la plus haute autorité est ainsi loin d’être seulement imputable aux autres, qu’ils militaire française, qui ne manque pas d’éléments pour soient Britanniques, Américains, Russes ou Égyptiens… apprécier la pertinence du propos. Un double constat En ce domaine comme en d’autres, Suez est un échec que renforce la présence de cette analyse, pratiquement qui se nourrit au moins autant des carences françaises. mot pour mot, dans le rapport remis au ministre de la Défense en mars 1957. « On a souffert, du côté français, Notes de l’absence d’un porte-avions équipé d’avions à 1 Compte-rendu du Conseil supérieur de la Marine, 30 juillet réaction », y écrivait Barjot. « Le Clemenceau, abandonné 1957, Service historique de la Défense (S.H.D.), Département de la Marine (D.M.), III BB8 CSM 9. Les recherches menées dans les en 1951, nous a manqué. Il nous aurait permis, en archives du général Ély, en particulier dans son journal, n’ont pas 1956, de mener une opération «indépendante» »91. permis, pour l’instant, de recouper les dires de l’amiral (S.H.D., Département de l’Innovation Technologique et des Entrées par voie Extraordinaire (D.I.T.E.X.), 1 K 233). On peut néanmoins * * * les recevoir comme authentiques compte tenu de la nature de cette réunion, comme des personnes en cause : il aurait été Méconnue, l’histoire des forces aéronavales à pour le moins dangereux pour Barjot d’affabuler, en particulier au regard de ce qu’il espérait pour la suite de sa carrière… Suez est pourtant riche d’enseignements. Telle Janus, 2 Le général d’armée Paul Ély était, depuis mars 1956, chef d’état- elle présente un double visage : celui de la modernité, major général et inspecteur général des Forces armées, à ce titre « plus de la puissance et de l’efficacité de la Fleet Air Arm, qui haute autorité militaire nationale ». L’amiral Henry Nomy avait été tient le premier rôle dans l’anéantissement de l’aviation nommé en juin 1951 aux fonctions de chef d’état-major général de la Marine et vice-président de son conseil supérieur. Philippe Vial, égyptienne. Multipliant les innovations techniques, elle « Le groupe et le système : les chefs militaires français et la crise de est sans doute alors à l’apogée de ses capacités, quelles que Suez », in Martin Alexander, Robert Frank, Georges-Henri Soutou soient ses difficultés par ailleurs. A l’inverse, l’Aéronavale et Philippe Vial dir., Les Occidentaux et la crise de Suez : une relecture politico-militaire, actes du colloque organisé à Paris (Ecole militaire) offre le visage de l’obsolescence et de la faiblesse : en dépit par le Service historique de la Défense, en collaboration avec le de la valeur de ses hommes, de leur professionnalisme, Department of International Politics, Aberystwyth, University of ils n’ont pas encore les matériels nécessaires pour jouer Wales, et l’unité mixte de recherche 8138 I.R.I.C.E. (universités de dans la même catégorie que leurs camarades de la Navy. Paris I Panthéon Sorbonne, Paris IV Sorbonne et C.N.R.S.), 16-18 novembre 2006. A paraître en 2010 aux Publications de la Sorbonne. La France paie au prix fort cette carence : au moment 3 « Vice-admiral Barjot […] was one of the first to realize the crucial, le gouvernement est privé d’une pièce maîtresse, growing importance of aviation in the post-war Navy and to use ce qui bride fortement son autonomie stratégique. it to [his] own advantage. He secured command of the Carrier group in 1948, and immediately appointed himself chief exponent La question de l’aéronavale n’est certes pas la of naval aviation in the popular and technical French press ». seule raison de l’échec français lors de cette crise. D’autres Captain K. L. Mackintosh, Annual Report on the French Navy, lacunes capacitaires sont patentes, que ce soit en matière 1951, February 1952, p. 32, « 86) Prominent Naval Aviators », National Archives (Kew, United Kingdom), FO/371/ 101 767. de systèmes d’information et de commandement ou 4 Outre le secrétaire d’État à la Marine, le chef d’état-major général de soutien logistique92. Et l’on ne saurait dissocier et l’inspecteur général sont membres de droit ; généralement, à longtemps l’analyse des facteurs militaires et politiques, l’époque, les préfets maritimes de Brest et Toulon, le commandant on l’a vu. Mais, dans cette perspective, il est certain de l’Escadre et le commandant en chef Méditerranée sont membres titulaires, soit un total de six officiers généraux, assistés d’un que la faiblesse de l’Aéronavale a pesé d’un poids nombre variable d’observateurs (3, ce jour-là) et d’experts (4, id.). lourd, spécifique et méconnu. La valeur militaire du 5 Vial, « Le groupe et le système… », op. cit. 6 porte-avions moderne apparaît ici en pleine lumière, Ce concept a récemment été remis en valeur par la publication - 81 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    10 simultanée de deuxouvrages : Anthony Rowley, Fabrice d’Almeida, Les chiffres retenus ici pour les forces aériennes égyptiennes sont Et si on refaisait l’histoire ?, Paris, Odile Jacob, 2009, 222 p. ; et, ceux de Razoux, op. cit., 1ère partie : « Les préparatifs », 1376 (mars surtout, Eric B. Henriet, L’uchronie, Klincksieck, 262 p., déjà 2001), p. 25, qui présente le bilan d’ensemble le plus convaincant, auteur de l’ouvrage de référence sur la question : L’histoire parce que le plus détaillé. Ainsi, Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 187, revisitée : Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes, Paris, s’en tiennent aux seuls avions à réaction. Brohon, op. cit., Annexe Les Belles Lettres, 1ère éd., 2000, 2e éd. rev. et augm., 2004, 452 p. IV/1 – « Ordre de bataille égyptien le 31 octobre 1956 », intègre 7 L’aspirant Mathieu Le Hunsec, assistant de recherche à la division l’ensemble des appareils, mais ne distingue pas entre MiG-15 et MiG- études du D.M./S.H.D., ainsi que Charlotte Fain et Thomas Bertrand, 17. Et, à l’inverse de Razoux, aucun ne distingue pour chaque type étudiants en licence et en mastère d’histoire aux universités de d’avion entre les appareils opérationnels et ceux qui ne le sont pas. 11 Versailles Saint-Quentin et Paris I Panthéon-Sorbonne, tous Les estimations du nombre de MiG concordent à peu de choses près deux stagiaires à la division études du D.M./S.H.D., ont participé entre Razoux (109, dont 6 MiG-17) et Brohon (110). A l’inverse, Cull, au recueil et à l’exploitation de la documentation nécessaire Nicolle, Aloni en recensent 119, tous identifiés comme des MiG-15. 12 à la réalisation de cette étude : qu’ils en soient ici remerciés. A très peu de choses près, il y a consensus en ce qui concerne le nombre 8 La meilleure synthèse d’ensemble en langue française est d’Il-28 : 47 pour Brohon, 48 pour Cull, Nicolle, Aloni, et 49 pour Razoux. 13 constituée des quatre articles de Pierre Razoux, « Suez ou la Contrairement à ce qui prévalait pour les appareils d’origine tentation du tout aérien », Le fana de l’aviation, 1ère partie : soviétique, il y a là une forte divergence entre les différentes sources : « Les préparatifs », 1376 (mars 2001), p. 14-26 ; 2e partie : Brohon recense 30 Meteor, contre 14 pour Cull, Nicolle, Aloni et 63 « Kadesh », 1377 (avril 2001), p. 60-73 ; 3e partie : « L’opération pour Razoux. Même différence en ce qui concerne les Vampire : Mousquetaire », 1378 (mai 2001), p. 64-75 ; 4e partie : Brohon en identifie 69, contre 44 pour Cull, Nicolle, Aloni et 61 pour « L’opération Mousquetaire (suite) », 1379 (juin 2001), p. 62-74. Razoux. Au total, les appareils à réaction de fabrication britannique Bénéficiant des ressources documentaires inédites de sont 109 pour Brohon, 49 pour Cull, Nicolle, Aloni et 124 pour Razoux. l’Air Historical Branch (Ministry of Defence, U.K.), en particulier Une différence qui provient, pour une part, du en matière iconographique, les articles de Pierre Razoux sont fait que les chiffres des auteurs britanniques sont ceux des largement nourris de l’ouvrage de référence en langue anglaise, reconnaissances aériennes effectuées le 31 octobre. Ceux que publié quelques années auparavant (Brian Cull, David Nicolle, l’on peut déduire du recensement par unité, réalisé par l’attaché Shlomo Aloni, Wings over Suez: the First Authoritative Account de l’Air britannique au Caire fin 1955, correspondent davantage of the Anglo-French Involvement in the Sinai and Suez Wars of à ceux issus des sources françaises : 24 Meteor opérationnels 1956, London, Grub Street, 1996, 352 p. ; on relèvera néanmoins, et 7 en réserve, soit un total de 31 ; 52 Vampire opérationnels qu’en dépit de son exhaustivité, cet ouvrage ne dispose que d’un et 14 en réserve, soit un total de 66. L’ensemble se monte appareil scientifique très insuffisant). Ayant bénéficié du soutien alors à 109 appareils (Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 84). de ses auteurs, en particulier sur le plan documentaire, l’auteur Au final, il y a concordance générale en ce qui concerne le a croisé leur apport avec une exploitation systématique de la nombre de Vampire : 69 pour Brohon, 66 pour Cull, Nicolle, Aloni bibliographie existant en langue française à l’époque, enrichie de et 61 pour Razoux. Par contre, elle n’est que partielle pour celui des quelques interviews inédites d’anciens acteurs de la crise (entretien Meteor : 30 pour Brohon, 31 pour Cull, Nicolle, Aloni et 63 pour de l’auteur avec Pierre Razoux, mai 2009). Une combinaison Razoux. Au total, le nombre d’appareils à réaction de fabrication qui explique que, malgré l’absence d’appareil scientifique, britannique est cette fois de 109 pour Brohon, 109 pour Cull, ce travail continue aujourd’hui de faire référence en France. Nicolle, Aloni et 124 pour Razoux. Le différentiel n’est alors plus 9 La source essentielle, côté français, pour l’ensemble des que de quinze avions. 14 opérations aériennes, est constituée par le rapport du chef du Brohon donne 9 Fury, 16 Spitfire et 5 Lancaster, des chiffres corps expéditionnaire de l’armée de l’Air : Rapport du général de pratiquement identiques à ceux de Razoux, qui recense seulement brigade aérienne Brohon sur la création, l’installation et l’activité un Lancaster de plus. Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 84 évoquent du Groupement mixte n°1 à Chypre, n°281/GM1/OPS/TOUS, 27 les Fury et les Lancaster (donnés comme en dépôt), mais pas les novembre 1956, S.H.D./D.M., fond Barjot, 101 GG II 14 (également Spitfire. 15 disponible dans les archives du Département de l’armée de l’Air Brohon recense 69 avions de transport, contre 65 pour Razoux ; sous la cote C 2317). Il l’emporte en effet nettement sur le rapport Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 84, n’en admettent que 34, mais du commandant du Groupe des porte-avions, uniquement centré n’évoquent pas les appareils basés sur l’aérodrome du Caire sur son domaine : contre-amiral Yves Caron, Rapport d’opérations, International, ni les Il-14 d’Almaza, dont la livraison a du intervenir 17 novembre 1956, qui constitue la pièce maîtresse d’un mémoire courant 1956. 16 intitulé « Forces françaises d’Orient – Groupe des porte-avions » Razoux estime que 175 appareils sur 313 sont opérationnels. Cull, comportant quatre annexes et précédé des observations de l’amiral Nicolle, Aloni, op. cit., p. 187-188, sont même plus sévères : selon Barjot (S.H.D./D.M., fond Barjot, 101 GG II 14). A la différence du eux, moins de la moitié des appareils à réaction sont dans ce cas. précédent, le rapport Brohon s’inscrit dans une perspective qui se Ils s’appuient sur l’analyse détaillée du lieutenant-colonel Vallet, veut globale : il traite ainsi succinctement du rôle de la Fleet Air Arm commandant des appareils de reconnaissance français (RF-84F comme de l’Aéronavale et consacre une annexe détaillée à l’action Thunderflash), basés à Chypre. 17 du Bomber Command. Mais, rédigé à chaud, ce document n’est pas Paul Ély (général, c.r.), Mémoires, « Suez… le 13 mai », Paris, Plon, sans limites : le rôle pourtant essentiel des Venoms de la R.A.F., 1969, p. 81. 18 basés à Chypre, est ainsi curieusement oublié. Ses informations Présentation détaillée en annexe tirée de Brohon, op. cit., IV/5 demandent donc impérativement à être recoupées par les sources – « Résultats de l’offensive aérienne contre l’Égypte ». Les chiffres britanniques synthétisées par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., même si varient selon que l’on s’en tient aux appareils dont la destruction l’on ne peut que vivement regretter l’absence de référence précise a été homologuée par photographie aérienne ou que l’on considère aux archives utilisées. A l’inverse, le croisement avec les sources les résultats revendiqués par les pilotes, qui distinguent entre les françaises permet de confirmer le sérieux de la démarche de ces trois appareils détruits et ceux endommagés. Les premières données sont auteurs. Au total, il est néanmoins difficile d’arriver à des chiffres apparemment plus fiables, mais cette règle ne saurait être considérée qui se recoupent entièrement, tant en ce qui concerne l’évaluation comme absolue. Ainsi, les vieux bombardiers Lancaster ne sont pas du potentiel ennemi à la veille des opérations, que celle des pertes pris en compte dans le premier recensement, alors qu’une photo de qui lui furent infligées par chacune des composantes des forces reconnaissance aérienne reproduite par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., aériennes alliées (Fleet Air Arm, R.A.F., Aéronavale, armée de l’Air). p. 223 atteste clairement leur destruction. En d’autres termes, le Bulletin d’études de la Marine N°46 - 82 -
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    30 premier recensement représenteun strict minimum et les chiffres Razoux, op. cit., 3e partie : « L’opération Mousquetaire », 1378 fournis par Brohon demandent à être recoupés. Malheureusement, (mai 2001), p. 69. Cf. aussi, ib., p. 73. 31 ceux fournis par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 344-345, ne sont pas Analyse détaillée chez Brohon, ib. A compléter par Cull, Nicolle, suffisamment détaillés pour permettre d’établir des comparaisons Aloni, op. cit., en particulier p. 185-197. 32 valables. Un seul bombardier a été détruit et trois endommagés, sur un 19 Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 343. total d’une vingtaine. Razoux, op. cit., p. 73. 20 33 Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 128, offrent une illustration A la différence de celle de l’armée de l’Air (cf. infra), l’action de saisissante de la reproduction d’un Vampire factice détruit par les l’Aéronavale à Suez n’a pas spécifiquement retenu l’attention des bombardements sur la base d’El-Arish. historiens, si l’on excepte les développements qui lui sont consacrés 21 « La grande majorité des appareils identifiés comme détruits par dans des études plus générales : Philippe Vial, « Á l’épreuve des faits. les reconnaissances photographiques aériennes l’était réellement ». La participation de la Marine à la crise de Suez », in Maurice Vaïsse Ib., p. 343. e.a. dir., La France et l’opération de Suez de 1956, Paris, A.D.D.I.M., 22 Brohon, op. cit. Un constat de même type peut être fait à l’échelle 1997, p. 188, p. 192-193 et, surtout, Philippe Masson, La crise de Suez de l’ensemble des appareils égyptiens détruits, à partir des chiffres (novembre 1956 - avril 1957), Marine nationale, Etat-Major général, fournis par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 344-345. Service historique, 1966, 272 p. 23 Après étude des photographies effectuées par les reconnaissances On se tournera donc, en premier lieu, vers la série d’articles aériennes, les autorités britanniques ont sensiblement revu à publiée par Claude Morin, « 1956 : l’Aéronautique navale à Suez », la baisse les chiffres des pertes infligées aux forces aériennes Le fanatique de l’aviation, 251, octobre 1990, p.6-14 ; 252, novembre égyptiennes. Alors que le total des avions détruits était initialement 1990, p.34-41 ; 253, novembre 1990, p.32-39. Dépourvus d’appareil de 229 de tout type, le chiffre a été divisé par plus de deux (105), scientifique, bien qu’établis à partir de nombreuses interviews mais « sans que les appareils d’entraînement aient été a priori pris et d’archives privées, ces articles offrent jusqu’à maintenant le en compte » (ib.). Par ailleurs, il n’est plus question des avions récit le plus détaillé sur le sujet, servi par une riche iconographie. présumés détruits et de ceux qui n’ont été qu’endommagés, sans Un constat qui, mutatis mutandis, vaut pour les monographies que l’on sache si cette omission est le fait des responsables de consacrées aux porte-avions engagés durant la crise ou aux l’époque ou de Cull, Nicoll et Aloni. Dans le même ordre d’idée, appareils qu’ils embarquaient : René Bail et Jean Moulin, Le porte- ces auteurs distinguent seulement les MiG-15 du reste des autres avions Arromanches, ex-Colossus : 1942-1978 (Vie des navires), avions lorsqu’ils présentent les évaluations britanniques initiales Paris, Charles-Lavauzelle, 1983, p. 63 ; Jean Moulin, Les porte-avions ; il est donc impossible de faire une comparaison terme à terme Dixmude et Arromanches, Nantes, Marines Éditions, 1998, p. 178- avec les données du rapport Brohon, d’autant que les résultats qu’il 187 ; Jean Moulin, Les porte-avions La Fayette & Bois-Belleau, Nantes, apporte n’ont, eux, jamais été réappréciés… On le constate, il serait Marines Éditions, 2000, p. 67-74 ; René Bail, La légende des Corsair, indispensable de refaire un travail de fond sur les sources primaires, Ed. Larivière, coll. « Docavia », 2005, p. 150-185. Pour une vision tant françaises que britanniques, sans parler des égyptiennes, élargie, on se reportera à Jean Moulin, L’Aéronavale française : les pour pouvoir approcher plus précisément la réalité effective des avions embarqués, Marines Éditions, 2006, 93 p., et surtout à Roger dommages infligés aux forces aériennes du Caire. Verken (vice-amiral, c.r.), Histoire succincte de l’aéronautique navale, 24 Brohon, op. cit., « Annexe IV/5 – Résultat de l’offensive aérienne 1910-1998, Ardhan (Association pour la recherche de documentation contre l’Égypte ». sur l’histoire de l’aéronautique navale), 2e éd. rev. et augm, 1998, 207 25 Un total qui correspond pratiquement à l’hypothèse haute du p. Un travail qui permet de rappeler l’importance des témoignages rapport Brohon. A l’inverse, le bilan général (85%) est nettement apportés par les anciens de l’Aéronavale, dont on trouvera plusieurs supérieur à celui que l’on peut déduire de ce rapport, comme exemples chez Vaïsse, op. cit., p. 205-214. (amiraux Marcel Duval, d’ailleurs à celui tiré de l’évaluation de l’ordre de bataille égyptien au René Lasserre et Guirec Doniol - dont le texte est reproduit dans 8 novembre… Or, en dépit de son caractère détaillé, le bilan présenté cette publication -, mais aussi dans les archives orales conservées par par Pierre Razoux ne donne pas l’origine de ses informations, ce qui le Département de la Marine du Service historique de la Défense - interdit d’aller jusqu’au bout de la comparaison avec celles fournies amiral Caron, en particulier). par Brohon. Razoux, op. cit., 4e partie : « L’opération Mousquetaire 34 Ce qui, évidemment, n’est pas exclusif d’autres missions. Durant (suite) », 1379 (juin 2001), p. 71. toute l’opération Mousquetaire, elle assume pour l’ensemble du 26 Ib. L’auteur précise que « hormis les dix avions abattus par la groupe porte-avions allié la veille anti-sous-marine de jour, la lutte chasse et la D.C.A. israéliennes, tous les autres furent détruits ou contre les forces navales ennemies de surface et l’identification des endommagés au sol » . navires inconnus. Carter, Crises do happen…, op. cit., p. 36. 27 35 « We are going to be in a state of war with Israel for years, and we « The Corsair proved, with its mixed armament load of bombs shall need all pilots we can get. Planes can be replaced overnight, and rockets, strikingly effective ». Cité par Carter, op. cit., p. 37. 36 but it takes years to train a pilot ». Cité par Cull, Nicolle, Aloni, op. Depuis le trentième anniversaire de la crise, le Service historique cit., p. 232. de l’armée de l’Air – devenu Département de l’armée de l’Air du 28 Au dire du lieutenant-colonel Vallet, commandant des appareils Service historique de la Défense en 2005 – a régulièrement consacré de reconnaissance français basés à Chypre, si la D.C.A. légère était des travaux à la crise de Suez : général (c.r.) Lucien Robineau abondante, il y avait très peu de pièces de gros calibre. Pire, il n’y « Les porte-à-faux de l’affaire de Suez », Revue historique des avait pratiquement aucune liaison entre ces dernières et les radars. Armées, décembre 1986, p. 41-50 ; Patrick Facon, « L’armée de Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 188. l’Air et l’affaire de Suez », ib., p. 30-40 ; Id., « Suez et l’emploi de la 29 Ses résultats « ont été plutôt moyens dans l’ensemble. En particulier puissance aérienne », in Maurice Vaïsse dir., La France et l’opération si on les compare à ceux obtenus par les F-84F dans le cadre de la de Suez de 1956, Paris, Editions A.D.D.I.M., 1997, p. 227-237 (texte) mission générale de neutralisation de l’aviation adverse, il n’est et p. 257-258 (notes) – reprend largement le texte précédent ; id., pas exagéré de conclure que l’emploi du Bomber Command s’est « L’armée de l’Air et les enseignements de la crise de Suez », in soldé par un échec ». Brohon, op. cit., « Annexe VII – Les opérations Alexander, Frank, Soutou et Vial dir., op. cit. ; Marie-Catherine du Bomber Command ». Le commandant du Groupement mixte Dubreil-Villatoux et Françoise de Ruffray, « Suez : des aviateurs n°1 avait servi dans les rangs du Bomber Command à la fin de la témoignent », Revue historique des Armées, 2 (1997), p. 65-79. 37 Seconde Guerre mondiale. Jérôme de Lespinois, « Le général Brohon Son détail s’établit comme suit : 19 appareils détruits (dont 15 et la coopération franco-britannique : une intégration réussie », in MiG), 12 probablement détruits (dont 10 MiG) et 11 endommagés Alexander, Frank, Soutou et Vial dir., op. cit. (dont 8 MiG) : Brohon, op. cit., « Annexe IV/6 – Résultats - 83 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    homologués par l’aviationde combat française », mais qui the French Navy, 1955, 21st December 1955, p. 11, « 9) Aéronavale », curieusement ne distingue pas entre les MiG et les autres ; cette National Archives (Kew, United Kingdom), FO/371/ 124 467. 52 information est fournie seulement par Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., « The present malaise which has affected not only the quality of p. 344, qui l’ont obtenue du Service historique de l’armée de l’Air. the Naval Air Arm but also its quantity which is considerably below 38 10 Il-28 ont été détruits et 8 endommagés : Razoux, op. cit., 4e N.A.T.O. requirements ». Ib. 53 partie : « L’opération Mousquetaire (suite) », 1379 (juin 2001), p. Sheldon, op. cit., p. 109-110. 54 65. Le rapport Brohon se limite à évoquer la seule destruction des Entre 1953 et 1956, six porte-avions sont ainsi ferraillés… : ib., p. Il-28, sans entrer dans le détail et sans aller plus loin. Cull, Nicolle, 113. Pour une analyse détaillée, cf. Eric Grove, Vanguard to Trident. Aloni, op. cit., semblent curieusement muets sur cet épisode. British Naval Policy since World War II, Annapolis (Maryland), Naval 39 Au regard du potentiel aérien égyptien tel qu’évalué par le Institute Press, 1987, p. 102-103, 106, 110-112 et 114. 55 rapport Brohon. A noter que ce total pourrait être bonifié si, parmi Deux autres porte-avions sont dans ce cas : le sister-ship de l’Eagle, le restant des appareils détruits à Louxor, figuraient des avions à l’Ark Royal, et celui de l’Albion et du Bulwark, le Centaur. Cf., en réaction autres que les Il-28. Mais aucun des archives ou des travaux annexe, le tableau intitulé « Caractéristiques comparées des porte- consultés ne précise ce point. avions britanniques et français engagés lors de la crise Suez ». 40 56 Celui rédigé par Brohon n’est pas isolé. Emporté par son souci Les catapultes hydrauliques des HMS Eagle, Albion et Bulwark de défendre le bilan des forces françaises - qui est aussi le sien… souffraient d’un problème de fiabilité. « Si les opérations avaient - Barjot va largement reprendre les conclusions de son subordonné, continué, cette faiblesse aurait pu sérieusement fragiliser le soutien quatre mois plus tard, dans son propre rapport : Rapport au ministre apporté par la Fleet Air Arm. De fait, l’Eagle dut se replier sur sur les opérations du Moyen-Orient du 29 mai 1957, fascicule I, Malte [à l’issue du 6 novembre] après que sa dernière catapulte chapitre 5 : « Les opérations navales et aéronavales », p. 71-77 ; ait lâché, quand celles de l’Albion et du Bulwark présentaient des fascicule III, chapitre 13 : « Le rôle des forces françaises » p. 1-3 signes de faiblesse croissants ». Dans son rapport, Power parlera de (S.H.D./D.M., fond Barjot, 101 GG II 14). Il y avoue d’ailleurs ces catapultes comme d’un « talon d’Achille », qui lui causèrent la que « le bilan des opérations aériennes britanniques n’a pas été préoccupation la plus grave. (Geoffrey Carter, Crises do happen. The porté à ma connaissance », ce qui est partiellement erroné, puisque Royal Navy and Operation Musketeer, Suez 1956, Liskeard (Cornwall), celui du Bomber Command comme de la Fleet Air Arme figurent Maritime Books, 2006, p. 97). On soulignera cependant, avec Carter, dans le rapport Brohon… Pour autant, Barjot souligne avec force que ces catapultes furent employées à un rythme plus que soutenu : le rôle déterminant des porte-avions et insiste sur la manière au moment où elle devint inutilisable, la dernière catapulte du Eagle dont les carences françaises en la matière ont pénalisé l’action avait été mise en œuvre 621 fois depuis le début des opérations, nationale : fascicule III, chapitre 13, op. cit., p. 3-5 et chapitre 22 : la plupart du temps au profit d’avions à réaction emportant leur « Recommandations », p. 71. maximum de combustible et de munitions. A l’instar des équipages, 41 Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 344. Les chiffres fournis par qui terminèrent cette semaine d’opération épuisés, les matériels ces auteurs sont issus de l’exploitation des rapports officiels avaient atteint leurs limites. Ib., mais aussi Carter, p. 30 et 35. 57 britanniques. Grove, op. cit., p. 197. 42 58 Précisons que, compte tenu du fait que le raid sur Louxor n’a Pour plus de commodité, les chiffres des porte-avions français ont été que ponctuel, il ne pouvait être question d’intégrer cet épisode été arrondis à leur valeur supérieure. On trouvera une présentation dans ce calcul sous peine de fausser de plusieurs manières la complète dans le tableau en annexe intitulé « Caractéristiques comparaison. comparées des porte-avions britanniques et français engagés lors 43 Ainsi, le total des MiG détruits (80) ou endommagés (53) est de la crise Suez ». 59 supérieur à celui des appareils en lice (environ 110)… Cull, Nicolle, Récit détaillé chez Carter, op. cit., p. 41-51. 60 Aloni, op. cit., p. 344 reconnaissent que les estimations initiales ont Le schéma figurant en annexe, intitulé « Importance respective été surévaluées, mais n’en donnent le correctif de manière trop des porte-aéronefs britanniques et français à Suez : comparaison incomplète pour que l’on puisse en tirer une nouvelle version du de leur déplacement en pleine charge », offre un bon résumé de ce bilan. déséquilibre. Le rapport est pratiquement de 1 à 5, à l’avantage de 44 Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations Chasse. 4. Conclusions, la Navy !! 61 4.3 ». La formule est reprise pratiquement mot pour mot dans le Carter, op. cit., p. 16-17. L’état signalétique des services de dernier paragraphe de l’« Annexe VIII – Opérations de l’aviation cet officier est consultable sur Internet, sur le site « WWII unit embarquée » : « L’Aéronavale franco-britannique a pris une part histories and officers », rubrique « Royal Navy (RN) Officers importante à la bataille ». 1939-1945 », section « Power, [Sir] Manley Laurence » : http: 45 Elle figurent dans le deuxième tableau accompagnant l’annexe //www.unithistories.com/officers/RN_officersP2.html (consulté le VIII, et intitulé : « Activité de l’aviation navale britannique ». 14 juillet 2009). 46 62 En l’état actuel des informations, il n’est pas possible d’engager Il est ensuite commandant de l’aéronautique navale au Maroc une comparaison qualitative des résultats, le rapport Brohon ne (septembre 1943-décembre 1944), directeur du service du matériel distinguant pas entre les différents types d’appareils pour ce qui est de l’aéronautique navale (décembre 1944-mars 1945), puis des pertes infligées à l’aviation égyptienne. commandant du vieux porte-avions Dixmude (mars 1945-juin 47 Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations chasse », p. 3 ; 1946). Présentation du témoignage du vice-amiral Yves Caron (21 Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 200. Razoux, op. cit., 2e partie : GG9 1) in Jean de Préneuf et alii, Inventaire semi-analytique des « L’opération Mousquetaire », 1378 (mai 2001), p. 70, est le seul à archives orales, Sous-série GG9, tome 2, Service historique de la insister sur le caractère déterminant du rayon d’action dans cette Défense / Département de la Marine, à paraître en 2009. 63 répartition des rôles. La guerre le trouve au sein de l’état-major du commandant en chef 48 Brohon, op. cit., « Annexe IV/1 – Ordre de bataille égyptien le 31 en Méditerranée, à Malte, où il sert dans la division « opérations » octobre 1956 ». jusque début 1941. Il retrouve ce théâtre en septembre 1942, avec une 49 Razoux, op. cit., 4e partie : « L’opération Mousquetaire (suite) », affectation similaire, mais au sein de l’état-major du commandant 1379 (juin 2001), p. 72. de la force navale britannique constituée en vue du débarquement 50 Alexandre Sheldon-Duplaix, Histoire mondiale des porte-avions en Algérie. En janvier 1943, il est nommé à la division « plans » du des origines à nos jours, Paris, E.T.A.I., 2006, p. 108-116. commandant en chef de la Royal Navy en Méditerranée, à Alger. Un 51 « The French Naval Air Arm is at present the least satisfactory an plus tard, il devient l’adjoint du chef de cette division. Ib. 64 part of the active fleet ». Captain G.T. Lambert, Annual Report on D’un déplacement de plus de 13 000 t., le Haguro pouvait pousser Bulletin d’études de la Marine N°46 - 84 -
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    83 jusqu’à 36 nœudset était armé en principal de dix pièces de 203 mm. Razoux, op. cit., 1ère partie : « Les préparatifs », 1376 (mars 2001), La 26e flottille était constituée de cinq destroyers de classe S, dont la p. 20. 84 vitesse maximum était également de 36 nœuds, mais qui ne faisaient Razoux, op. cit., 3e partie : « L’opération Mousquetaire », 1378 chacun que 1700 t. de déplacement. De même, leur armement principal (mai 2001), p. 71, et 4e partie : « L’opération Mousquetaire (suite) », était constitué seulement, pour l’essentiel, de quatre canons de 120 mm 1379 (juin 2001), p. 65. 85 et, surtout, de huit tubes lance-torpilles. Dans le cadre de l’opération Analyse détaillée in Vial, « Le groupe et le système… », in Dukedom, Power reçut l’ordre d’attaquer la force navale japonaise qui Alexander, Frank, Soutou et Vial dir., op. cit. Pour une analyse devait quitter Singapour le 10 mai. Constituée du Haguro, accompagné d’ensemble des relations franco-israéliennes, cf. Motti Golani, La d’un destroyer, elle fut repérée par une reconnaissance aérienne et la guerre du Sinaï, 1955-1956, Ed. du Rocher, 2000, 342 p. 26e flottille envoyée à sa poursuite. Les navires japonais furent rejoints 86 Barjot, op. cit., fascicule III, chapitre 18 : « Un échange dramatique dans la nuit du 15 au 16 et engagés peu après minuit. Le Saumarez, de télégrammes entre Paris et Chypre du 1er au 4 novembre », sur lequel Power avait sa marque, joua un rôle majeur dans l’assaut. Le spécialement p. 42-47. 87 croiseur japonais succomba sous l’effet conjugué de plusieurs torpilles, Jean de Préneuf et Philippe Vial, « L’envers du décor : la tandis que son destroyer d’escorte parvenait à s’enfuir. Stephen W. coopération franco-britannique lors de la crise de Suez vue par les Roskill, White Ensign, the British Navy At War, 1939-1945, United marins français », in Alexander, Frank, Soutou et Vial dir., op. cit. 88 States Naval Institute, 1960, p. 437. Barjot, op. cit, fascicule III, chapitre 16 : « Comment les Français On relèvera que la bataille du détroit de Malacca est, en pouvaient-ils débarquer seuls le 5 novembre ? », spécialement p. 35. 89 outre, restée comme le dernier affrontement au canon, jusqu’à « Does Beaufre agree ? », aurait demandé Keightley à Barjot (ib.). l’affrontement entre le Kersaint et le Ibrahim el-Awal, devant Haïfa, Celui-ci ne donne pas la réponse, mais la lecture des mémoires du dans la nuit du 30 au 31 octobre 1956. Encore faut-il noter que, général (André Beaufre (général, c.r.), L’expédition de Suez, Paris, contrairement au Haguro, le Ibrahim el-Awal ne fut pas coulé. Après Grasset, 1967, en particulier p. 123-124) ne laisse guère de doute avoir été désemparé par les efforts successifs de l’escorteur français quant à son refus de tout cavalier seul français. 90 et des forces aériennes et navales israéliennes, il fut remorqué Compte-rendu du Conseil supérieur de la Marine, 30 juillet 1957, jusqu’à Haïfa. Vial, « Á l’épreuve des faits… », op. cit., p. 190. op. cit. 65 91 They « have proved that the training of the aircrew, the aircraft Barjot, op. cit, fascicule III, chapitre 13, op. cit., p. 3. 92 and the carriers themselves are capable of achieving all and more Cf. par exemple Nghia Nguyen, « Les limites d’une impasse : la than could be asked of them in a limited war of this description ». logistique navale française durant la crise de Suez », in Alexander, Cité par Carter, op. cit., p. 39. Frank, Soutou et Vial dir., op. cit. 66 93 « Vice-admiral Power had been notorious in the Navy for writing Une vision qui n’est évidemment pas exclusive d’autres, en down the quality of service of officiers, and had frequently been particulier de celle qui voit dans la décision même d’intervenir accused of expecting an unattainably high standard. When he was l’alpha et l’oméga de l’échec final. 94 my Chief of Staff I used to have to amend his reports of my staff Rappel : défini en 1921, au terme de la conférence éponyme, le officers since I had a higher opinion of them than he had expressed. « déplacement Washington » ou « d.w. » correspond au déplacement I could therefore scarcely believe my eyes when I read this paean du navire sans combustible, ni munitions, et se distingue donc de la of praise, but then no carrier force in history that I have heard of « pleine charge » (pc). has finished a week’s continuous operating at maximum rate with a serviceability of 99% and I doubt if any other Navy or Air Force could equal this… ». Ib., p. 39. 67 Cf., en particulier, Carter, op. cit., p. 17-39, qui fournit l’analyse la plus récente et la plus détaillée. 68 Pierre Barjot (amiral), « Les opérations de Suez en 1956 et la Marine », Revue maritime, janvier 1959, p. 35-36. 69 Brohon, op. cit. Un résultat acquis « sans aucune aide locale », souligne ce dernier, « dans des conditions très difficiles et souvent rebutantes ». Ce qui a sans doute également contribué à allonger un peu plus les délais, en dépit du satisfecit que s’octroie le commandant du G.M. n°1, qui préfère insister sur la rapidité de cette installation… 70 Facon, « L’armée de l’Air et la crise de Suez », op. cit., p. 36. Cf. aussi Barjot, « Les opérations de Suez en 1956… », op. cit. 71 Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations chasse », p. 8. 72 Barjot, op. cit., Fascicule 2 (1), p. 12. 73 Ib., p. 19. 74 Ib., p. 17. 75 Ib., p. 12-13. 76 Caron, Rapport d’opérations, op. cit., p. 11. 77 Notes manuscrites de l’amiral Nomy à propos de l’affaire de Suez et de ses leçons sur le plan militaire, sans date mais vraisemblablement de la fin des années cinquante, voire du printemps 1957, S.H.D. / D.M., fond Nomy, GG II 184. 78 Barjot, « Les opérations de Suez… », op. cit. 79 Razoux, op. cit., 4e partie : « L’opération Mousquetaire (suite) », 1379 (juin 2001), p. 71. 80 Barjot, Rapport au min..., op. cit, fascicule III, chapitre 13, op. cit., p. 3. 81 Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations chasse », p. 6. 82 Brohon, op. cit., « Annexe IV – Opérations chasse », p. 3. - 85 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Caractéristiques comparées desporte-avions britanniques et français engagés lors de la crise Suez94 ALBION BULWARK EAGLE OCEAN THESEUS ARROMANCHES LA FAYETTE CLÉMENCEAU PA d’escadre, PA léger, classe PA léger, classe PA léger, classe Centaur PA léger, classe Colossus classe Audacious Independance Clemenceau Début Mars 1944 Mai 1945 Oct. 1942 Nov. 1942 Janvier. 1943 Juin 1942 Avr. 1942 Nov. 1955 construction Lancement 6 mai 1947 22 juin 1948 19 mars 1946 8 juillet 1944 6 juillet 1944 30 septembre 1943 22 mai 1943 21 décembre 1957 Admission au Mai 1954 Oct. 1954 Mars 1952 Juil. 1945 Janv. 1946 Déc. 1944 Août 1943 Novembre 1961 service actif 20 330 tw 20 330 tw 36 800 tw 13 550 tw 13 550 tw 14 000 tw 11 000 tw 22 000 tw Tonnage 26 000 pc 26 000 pc 46 000 pc 18000 pc 18000 pc. 17 900 pc 15 800 tpc 31 000 pc Longueur 227 m 227 m 263 m 211 211 211 m 186 m 258 m Largeur 37 m 37 m 37 m 24,5 m 24,5 m 24,50 m 32 m 29,30 m Déplacement 8,5 m 8,5 m 11 m 7,15 m 7,2 m 7,15 m 7,20 m 7,5 m Vitesse 29 nœuds 29 nœuds 32 nœuds 25 nœuds 25 nœuds 25 nœuds 32 nœuds 32 nœuds 12000 miles 12000 miles 12 000 miles 11 000 miles 7 500 miles Autonomie à 14 nœuds à 14 nœuds à 14 nœuds à 15 nœuds à 18 nœuds 6000 miles 7000 miles 7000 miles (en miles à 20 nœuds à 18 nœuds à 18 noeuds nautiques) 6 200 miles 6 200 miles 6 200 miles 5 800 miles 4 800 miles à 23 nœuds à 23 nœuds à 23 nœuds à 25 nœuds à 24 nœuds 1 630 paix 1 075 paix 1 075 paix 1400 paix Equipage 1 390 1 390 1020 en moyenne 2239 2 210 guerre 1 340 guerre 1 340 guerre 1569 guerre Type pal Av. à réaction Av. à réaction Av. à réaction Hélicoptères Hélicoptères Av. à hélice Av. à hélice Av. à réaction d’appareils Résultats de l’offensive aérienne franco-britannique contre l’Égypte selon le rapport Brohon Total avions FORCES Avions détruits Avions détruits Avions endommagés Ordre de bataille au Total flotte détruits ou Avions détruits par AÉRIENNES homologués par selon rapports des selon rapports des 8/11/56 par l’étude de au 31/10/56 endommagés ISRAEL ÉGYPTIENNES photographie aérienne pilotes pilotes photos aériennes selon pilotes MIG 15 110 87 75 42 117 10 IL 28 49 20 31 8 39 16 SOUS-TOTAL 1 159 107 106 50 156 METEORS 30 9 6 4 10 4 VAMPIRES 69 17 18 12 30 14 SOUS-TOTAL 2 109 26 24 16 40 FURY 9 3 5 8 SPITFIRE 16 1 3 4 6 LANCASTER 5 5 5 SOUS-TOTAL 3 30 0 9 8 17 TOTAL COMBAT 298 133 139 74 213 ENTRAINEMENT 178 27 49 44 93 30 TRANSPORTS 65 2 4 14 18 31 MONOMOTEURS 0 36 22 NON IDENTIFIES 0 28 1 1 TOTAL 93 54 58 109 TOTAL GÉNÉRAL 531 226 193 132 322 40 133 Source : Brohon, op. cit., « Annexe IV/5 – Résultats de l’offensive aérienne contre l’Égypte » Bulletin d’études de la Marine N°46 - 86 -
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    Sources : Henriet Jérôme Le Masson, Les flottes de combat 1956, Paris, Editions maritimes et coloniales, 1955-1956, p. 5-6, p. 77 et p. 81-82 ; Henri Le Masson, Les flottes de combat 1962, Paris, Editions maritimes et coloniales, 1961-1962, p. 5. Sources : Cull, Nicolle, Aloni, op. cit., p. 344-345, complété par le rapport Brohon pour Louxor. Les chiffres sont ceux fournis par les différentes composantes des forces aériennes alliées. Pour être significative, cette approche comparative reste donc fortement limitée par les imprécisions structurelles du bilan des pertes égyptiennes, telles qu’elles ont été analysées plus haut. Ainsi, le total des MiG détruits (80) ou endommagés (53) revendiqué par la R.A.F. est-il supérieur à celui des appareils en lice (environ 110), alors même que les destructions infligées par la Fleet Air Arm et l’armée de l’Air ne sont pas comptabilisées… - 87 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    L’aéronautique navale dansles opérations du Kosovo (janvier-juin 1999) Michel Bez - Appontage de nuit Amiral (2S) Alain Coldefy Ancien major général des armées Monsieur le Député, chers camarades, je vais vous qui se traduira par 78 jours de bombardements aériens. parler de la campagne du Kosovo. Je vais en parler de Début juin 1999, la République fédérale de Yougoslavie façon décontractée, car j’ai un peu tout oublié. Comme accepte l’ultimatum de la communauté internationale. source d’information, il y a Air & cosmos du 6 juillet Depuis, la suite restait à écrire, et elle s’écrit doucement, 1999, le rapport Boucheron de début juillet 1999, un puisque l’on va réduire, de 15 000 à 20 000, les 60 000 article que j’avais écrit pour la revue des anciens élèves soldats qui avaient été déployés en juin 1999. Il faut de l’École navale, La Baille, et le site de l’OTAN. Pour encore laisser du temps au temps. Je vous propose donc le reste, j’ai confié au Service historique des armées de revenir sur les évènements marquants et d’en tirer mes commentaires… flatteurs pour mes chefs et des enseignements. impitoyables envers mes subordonnés ! La Marine n’a pas trouvé le temps, dans mon emploi du temps, de me D’abord, le déploiement du porte-avions. Comme de faire plancher sur ces sujets depuis plus de dix ans ; je très nombreuses fois dans le passé - pour mémoire, je remercie donc l’amiral François de Lastic de l’occasion commandais le Clemenceau lors de la première opération qui m’est offerte aujourd’hui. de l’OTAN Deny Flight en 1993 -, le pouvoir politique Un petit mot sur le Kosovo. Le contexte politique, a, tout naturellement, décidé de déployer le groupe on le connaît. Il s’agissait de contraindre Milosevic à aéronaval. Il l’a été avec une force qui comprenait des respecter les accords de Rambouillet, signés fin 1998, bâtiments britanniques. Nous étions quelques semaines après une période de pressions où des porte-avions après les accords de Saint-Malo et, de ce fait, j’étais le américains et français avaient déjà été déployés. premier à mettre en œuvre cette nouvelle politique qui En janvier 1999 ont lieu des exactions, lesquelles conduisait à placer sous commandement tactique alterné entraînent le déclenchement de l’opération Allied Force les forces françaises et britanniques. C’est donc nous, Bulletin d’études de la Marine N°46 - 88 -
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    Français, qui avonscommandé en premier ; c’était très des Rafale, partir de Landivisiau ou de Saint-Dizier intéressant. En matière d’aviation de bombardement pour aller à N’Djamena, quelle est la différence ? La à proprement parler, c’est la flottille 11F qui était différence, c’est le train logistique qui vient en soutien embarquée sur le Foch et qui a finalement réalisé un derrière. Pour le coup, la rapidité est la même ; j’insiste, tiers des frappes françaises, c’est-à-dire l’équivalent de c’est la même… à partir du moment où l’on a les mêmes la moitié des frappes effectuées par l’armée de l’air, ce avions. Auparavant, la comparaison était plus difficile. qui est remarquable. Plus précisément, le porte-avions a Le troisième enseignement, c’est la sûreté du dispositif joué toute la gamme des missions qu’il peut exécuter, à aérien. Au premier coup de feu à N’Djamena, nous savoir : la puissance amicale en temps de paix, puisqu’il avons dégagé nos avions basés à Libreville, et c’était est allé à Trieste ; la menace ostensible en temps de intelligent. J’imagine que, aujourd’hui, après le décès crise ; et, bien sûr, la force pure et dure lorsqu’il fallait du président Omar Bongo, nous n’allons peut-être pas « cogner » pour mettre un terme aux débordements. les remettre à Libreville, malgré la réelle capacité de J’observe que, en Afghanistan, on a souvent brocardé nos camarades du 6ème bataillon d’infanterie de marine le bateau qui, « du cocktail à la bombe », possède (BIMA) à protéger l’aéroport. Et il serait peut-être plus toute la panoplie des éléments de pression et de malin de les desserrer de quelques nautiques au large. coercition. Et bien, le « show-off force », ce passage à Je dis cela parce que, pendant la guerre du Viêtnam, basse altitude destiné à intimider, effrayer et dissuader, les Américains ont perdu plus de 100 avions sur des rentre maintenant dans les modes d’action courants bases situées hors du Viêtnam, dans des pays amis, utilisés dans les situations de crise que connaissent nos uniquement à cause de sabotages. Naturellement, ce camarades déployés là-bas. type de problème ne se pose pas partout, mais c’est un élément important qui a d’ailleurs été pris en compte Je reviens sur le fait que l’aéronavale a assuré le tiers lorsque nous avons étudié le déploiement de bases des frappes françaises. Cela a amené de façon assez aériennes à proximité de l’Afghanistan. Il se trouve naturelle à progressivement prendre en compte dans que j’ai fait chou blanc avec le directeur politique du le premier travail de réflexion interne, en 2005, puis Quai d’Orsay quand nous sommes allés négocier la dans le Livre blanc, en 2008, le format global de base aérienne de Termez à Tachkent (avec une lettre l’aviation de combat dont dispose la France, c’est-à- pour le président ouzbek et une autre pour le ministre dire à additionner les forces de l’armée de l’air, qui de la défense). Le projet s’est heurté à une fin de non- représentent les forces principales, bien sûr, et les recevoir, d’abord parce que les coûts financiers étaient forces de l’aéronautique navale. On omet souvent de exorbitants ? Mais aussi parce que le coût politique était rappeler une caractéristique importante de l’aviation à l’avenant ; c’est pour cela que nous sommes allés un embarquée de l’aéronautique navale : c’est une peu plus loin1. Mais la protection a, à chaque fois, été aviation duale, qui opère de terre comme de mer. Trois prise en compte dans le dispositif. Termez2, cela n’aurait premiers enseignements découlent donc, à mon sens, de pas été mal, car il n’y avait pas trop à se protéger. Voilà l’intervention sur le théâtre des Balkans. ma première série d’observations. Le premier se rapporte à l’éloignement du théâtre d’intervention. À une époque, il était de bon ton de dire Une deuxième série de remarques va maintenant porter qu’on n’opérait plus qu’en Méditerranée et que nous sur le déroulement des opérations aériennes et sur la pouvions aller partout à partir des bases de métropole. place du groupe aéronaval. Je ne jugerai toutefois pas Il se trouve que nous avons opéré tout près et que la de l’adéquation de la campagne elle-même aux objectifs pratique, ainsi que les débats qui ont eu lieu ensuite politiques recherchés. Je regarderai simplement les devant les commissions parlementaires de l’Assemblée chiffres qui sont significatifs et qui, même quelques nationale et du Sénat et auxquels j’ai pris part, ont bien années plus tard, ont encore du sens. Les moyens aériens montré la pertinence de l’outil constitué par l’aviation ont cru et l’OTAN a terminé avec près d’un millier basée en mer. L’éloignement du théâtre d’intervention d’avions, dont 720 pour les États-Unis d’Amérique n’était donc plus un élément déterminant dans le choix et un petit peu moins de 90 pour la France puisque, des moyens. J’observe que, en matière de capacité de après le porte-avions, c’est bien sûr l’armée de l’air projection, on est maintenant passé de 5 000 à 8 000 qui a fourni tout l’effort, et c’est normal puisqu’elle kilomètres dans le Livre blanc et je suppose qu’il est constitue la majeure partie de la composante aérienne. plus économique et efficace de faire les 3 000 kilomètres Pour mémoire, les moyens français correspondaient supplémentaires par voie de mer. à peu près au groupe aérien embarqué sur le porte- Le deuxième enseignement, c’est la rapidité. J’ai été avions américain Theodore Roosevelt. Nous avons donc frappé par les propos de quelqu’un qui disait tout à fait pas mal de missions, y compris pas mal de missions l’heure : « On va plus vite en avion qu’en porte-avions ». de combat, et c’est très bien. Simplement, un mot sur J’espère bien ! Mais maintenant que nous avons tous la possibilité de gradation offerte au pouvoir politique. - 89 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    L’intérêt du porte-avionsest que nous disposions, si de milliers d’euros, dans un cas, aux milliards d’un je me souviens bien, de vingt-trois ou vingt-quatre porte-avions, dans l’autre. Ou alors, en ce qui concerne Super-Étendard à bord. Au début, on en a mis douze le porte-avions, il faut considérer une période de 40 ans « au pot » puis, après un coup de fil de Paris, on en a et diviser par le nombre d’opérations que nous avons mis quatorze. Ensuite, on en a mis seize en ligne. Mais faites, et, à ce moment-là, on s’aperçoit que celui-ci est à vingt-deux, on a craqué parce qu’il n’y en avait plus beaucoup plus rentable. de disponibles. Ce que je veux dire, c’est qu’on n’a pas Les résultats, enfin : ils ont été excellents. Je pense besoin de déployer d’avions supplémentaires, nous les que nous pouvons être cocardiers et dire que les deux avons à bord et nous les mettons en oeuvre au fil de la aviations françaises ont été excellentes. Bien sûr, c’est le négociation politique. Mirage 2000D qui a été « au top » (capacité jour/nuit, Parlons maintenant des missions. Au Kosovo, le taux d’annulation des missions a été deux fois plus faible que pour les avions basés à terre parce que nous étions tout près des objectifs. Les dispositifs étaient un peu lourds. Les contraintes de tir (liées à la fiabilité des objectifs, à la prise en compte de la reconnaissance, de la météo, etc.), particulièrement pour les Européens, ont fait que, comme nous décollions plus tard, nous pouvions annuler. Mais tout cela est très lié au Kosovo et ne s’est pas reproduit par la suite, en tout cas pas en Afghanistan, théâtre pour lequel cette remarque n’a pas de sens. En ce qui concerne les capacités qu’il est possible de déployer par rapport à la mission principale, j’observe que, dans tous les déploiements que j’ai faits avec des porte-avions, on rencontre des difficultés de stationnement et des difficultés de survol. On peut, certes, toujours s’en affranchir en faisant un passage de Mirage IV, cela n’est pas un problème, mais il est difficile d’assurer un flux logistique lorsque l’on n’a pas d’autorisation. Je vous ai dit qu’il y avait un bon ratio de missions de combat, pour l’ensemble des moyens aériens déployés, qu’ils soient basés à terre ou en mer, puisqu’à peu près 30 % des missions étaient des missions de combat. Derrière, il y a eu beaucoup d’autres missions, de soutien ou de ravitaillement. Je ne rentrerai pas dans les détails de ces missions de soutien, mais il est vrai que malgré la proximité géographique, 21 % des missions étaient des Michel Bez - Central opérations et centre de contrôle et d’approche missions de ravitaillement en vol. Ce n’était pas le cas pour l’aviation embarquée, mais pour l’aviation basée à terre. C’est normal du fait de la complexité des etc.). Les avions d’ancienne génération, comme les dispositifs, des rassemblements, des portes d’entrée, de Super-Étendard, les F1CT, - il y avait encore des Jaguar, la stricte rigidité des raids… Nous, marins, étions dans je crois -, ont, quant à eux, fait au mieux avec des bombes une configuration plus favorable. guidées laser, de jour, et ont obtenu les meilleurs résultats de l’OTAN. Ces moyens se modernisent aujourd’hui avec Cela m’amène à une dernière considération relative l’arrivée du Rafale et, fort logiquement, l’état-major des aux missions : le coût de déploiement. Je suis frappé armées a pris la décision de retirer les Jaguar, les F1CT et de voir que, souvent, on compare le coût complet du les Super-Étendard. Toutefois, comme le Rafale n’est pas porte-avions au coût marginal de déploiement d’avions complètement en place, les Super-Étendard continuent basés à terre. C’est un non-sens qui n’échappe pas à leur labeur avec courage et obstination. la sagacité de nos élus. Mais il faut à chaque fois leur Cela m’amène à une remarque sur le combat aérien. rappeler qu’on ne compare pas les quelques centaines Dans cette affaire, Clark s’est battu contre Milosevic, Bulletin d’études de la Marine N°46 - 90 -
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    et Short s’estbattu contre des défenses aériennes. Le les Américains pratiquaient ce type de déploiement lieutenant general3 Short de l’Air South commandait les jusqu’alors) et avec la frégate antiaérienne, la frégate opérations aériennes. Le général Clark, Saceur4, était le de lutte anti-sous-marine, bien sûr, et le pétrolier ? commandant opérationnel de l’opération Allied Force. Nous avons négocié tout de suite avec les Américains C’est frappant, sur terre comme sur mer, c’est un combat l’emplacement judicieux, c’est-à-dire celui du sous- de généraux, d’amiraux ou de colonels, de capitaines de marin, pour empêcher la marine serbe de sortir des vaisseau, etc. ; c’est un combat où l’on a un adversaire bouches de Kotor5, mais aussi pour empêcher les qui va réagir, qu’il faut contrer, qui peut compenser des Américains de frapper au Monténégro et, par suite, moyens, etc. En l’air, on applique des doctrines qui sont de faire complètement basculer les Monténégrins plus ou moins adaptées, puis c’est l’excellence de ceux dans le camp de la Serbie envers laquelle ces derniers étaient des alliés obligés. Ça a fonctionné, ce n’était pas vraiment un combat, mais c’était difficile ; cela mériterait une conférence en soi. Nous nous sommes donc positionnés là où nous voulions. Pourquoi ? Parce que, dès qu’on arrive avec un porte-avions et un sous-marin nucléaire d’attaque, qui sont des outils de puissance, on discute tout de suite avec le patron et on négocie les emplacements. Je vais maintenant parler, dans ce troisième volet, de la Marine. L’aéronavale a bientôt 100 ans. C’est au Kosovo que nous avons effectué le plus grand nombre de bombardements à partir des porte-avions, et ce, de toute leur histoire. Les jeunes officiers de l’époque, qui avaient peu d’expérience, forcément, avaient quand même l’expertise de leurs aînés dont ils avaient reçu l’enseignement. À la fin des opérations, j’ai dit aux jeunes de ne pas quitter l’armée pour que leurs successeurs puissent profiter de leur expérience. Les premiers ont un devoir de transmission de l’expérience et du savoir-faire aux seconds. Sinon c’est très difficile de réussir le coup suivant. Mais, heureusement ou malheureusement, les opérations en Afghanistan sont arrivées juste après. Pour la petite histoire, en 1998, j’ai dit aux pilotes - et c’était d’autant plus facile quand on ne fait pas partie de l’aéronavale, comme moi qui suis un canonnier pur et dur - que les objectifs étaient à 15 minutes et que nous allions donc faire des missions de six heures. En fait, ça a marché, car nous étions à la porte d’entrée ; nous attendions (le reste du temps, nous volions et qui les mettent en œuvre qui fait le succès ou l’échec. nous nous préparions). Quant à l’état-major de l’OTAN, Et quand je dis que Clark s’est battu contre Milosevic, il lui arrivait souvent de chercher, pour des objectifs et Short contre les défenses antiaériennes qu’il fallait d’opportunité, des patrouilles qui étaient en l’air et réduire, il y a également eu des affrontements Clark- qui étaient disponibles. Or, comme tous les raids qui Short, internes, qui étaient assez étonnants - à mon étaient dans l’ATO6 étaient planifiés, plusieurs fois nous niveau, on était aux premières loges ! -. Et c’est normal, nous sommes retrouvés à être les seuls disponibles. Il parce que Clark voulait, quant à lui, amener Milosevic faut savoir que la Marine, du moins le groupe aérien, à la table des négociations. Alors moi, là-dedans – nous n’est jamais sous le commandement allié ; seuls les étions déployés sous les ordres du Centre opérationnel avions, une fois catapultés, sont sous le commandement interarmées (COIA) et du général Kelche, chef d’état- du contrôle opérationnel, et sous le commandement major des armées (CEMA) -, qu’est-ce que j’ai fait avec tactique du commander, lequel pourrait être embarqué, le porte-avions, avec le sous-marin nucléaire d’attaque mais qui, là, naturellement, était à terre. dont j’avais le commandement tactique (c’était une Je n’oublie pas la 33F. Cette flottille était spécialisée première grâce aux amis des forces sous-marines ; seuls dans le segment héliporté des opérations de recherche - 91 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    et sauvetage enla mer (Sea-SAR) et avait développé une soyons dans la boucle, et il faut que nous soyons avertis des compétence reconnue par l’US Navy. Ce savoir-faire opérations ». Tout cela signifie que les frégates Horizon a servi lorsque le premier F117 a été abattu, puisque qui vont être déployées sont particulièrement utiles. À nous avons aussitôt déployé un Super Frelon avec son ce propos, étant à l’époque major général des armées, je équipage. Alors, bien sûr, ce sont les Américains qui me souviens d’une réflexion d’un de mes adjoints qui sont allés récupérer leur pilote en Serbie, mais, nous, m’a dit, sur un ton assez fier : « Amiral, on t’a eu avec la nous sommes allés jusqu’à Ploü sur la côte dalmate, e, frégate Horizon, c’est un bâtiment de la guerre froide, et puis jusqu’à la frontière et nous étions parfaitement on va le vendre à l’Élysée ». Je lui ai répondu : « Écoute, qualifiés. Mais, à la fin du conflit, et nous en portons la si tu veux te poser à Orly en 2020 comme tu t’y posais en responsabilité comme d’autres, on a dit qu’il ne fallait 1960, c’est ton choix, ce n’est pas le mien ». La discussion plus faire du Sea-SAR chacun dans son coin. On nous s’est arrêtée là. a expliqué que l’armée de référence en la matière était l’armée de l’air. Et l’armée de l’air a pris le Sea-SAR. Le sous-marin d’attaque est aussi un élément très Cela a beaucoup secoué les marins, mais fait partie des important. Parce que, quand on parle du groupe choses qui sont relativement évidentes et qu’il nous faut aéronaval, du groupe aérien, cela n’a pas d’intérêt de accepter. parler uniquement des avions, parce que ces avions sont dans un contexte, un contexte qui permet de graduer La frégate antiaérienne, c’est intéressant parce que c’est les opérations et d’intervenir dans tous les domaines. elle qui a détecté le « Black ATO ». Ce qu’on appelle le Donc, cela fait une puissance assez complète. Si j’avais Black ATO, ce sont les opérations aériennes cachées des le temps, je vous lirais ce que j’ai écrit en 1999 : « Le Américains. Il se trouve que les opérations aériennes renseignement est l’instrument premier de la puissance par de l’OTAN commençaient à 9 heures du matin et se l’autonomie de décision qu’il apporte - c’est une évidence terminaient vers minuit puis, normalement, il n’y avait reconnue -. Au plan tactique, elle conduit à envisager des plus rien. Sauf qu’entre 2 heures et 5 heures du matin, il y moyens embarqués nouveaux, tels les drones, et des moyens avait les bombardements de transmission instantanée américains. Tout à des données recueillies par fait au début, et tout les drones ou les appareils à fait par hasard, une conventionnels. La force frégate antiaérienne a aéronavale a été d’emblée « chopé » un bombardier reconnue ; elle a choisi son stratégique B2 à 55 lieu de déploiement. Enfin, kilomètres, à l’optique, les missiles de croisière ont avec les caméras du été utilisés et leur domaine Crotale. J’ai donc aussitôt d’efficacité démontré ; à cet reçu l’amiral américain égard, la plate-forme navale à mon bord qui m’a peut rester des semaines en demandé : « Qu’est-ce mer libre ; voilà un troisième que tu as trouvé ? » Je lui instrument de puissance et ai montré les documents. son porteur privilégié ». L’amiral a rigolé puis m’a dit : « C’est l’USAF ». Pour terminer, quelques Puis, toujours en riant : mots en ce qui concerne « Putain, les cons ! le deuxième porte- Les Français nous ont avions. La France dispose, détectés ! ». Par ailleurs, en gros, en métropole, forts de ces informations, d’une vingtaine de bases le général de brigade aériennes « immobiles » et aérienne Gaviard, qui d’une demi-base mobile. était à sur la base italienne Cherchez l’erreur ! Ce ne de Vicenza, et le général serait pas mal d’avoir une de brigade Perruche, qui deuxième demi-base mobile était à Shape7, ont pu afin d’avoir au moins une dire aux Américains : base mobile complète en « Bon, maintenant, il permanence. Et ça ne coûte faut que nous, Français, rien par rapport au modèle Michel Bez - Ascenseur Bulletin d’études de la Marine N°46 - 92 -
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    d’armée, qui està 300 et quelques milliards ; ça coûte 1 % de cette somme, c’est-à-dire 3 milliards. Et songez qu’on a déjà dépensé 39 milliards pour le Rafale ! Ça, c’est l’ancien major général Coldefy qui vous le dit. C’est bien, je n’ai pas d’états d’âme à ce propos, surtout qu’une partie de ces 39 milliards est pour les avions de la Marine. Mais, franchement, cela ne coûte pas grand- chose. Notes Le cas des Britanniques 1 : À Douchanbé, au Tadjikistan et à est intéressant, il a déjà Manas-Bischkek, au Kirghizistan. 2 Ville au sud-est de l’Ouzbékistan été évoqué, donc je ne 3 Général de corps aérien reviendrai pas dessus. 4 Commandant suprême des forces Et maintenant, l’OTAN. alliées en Europe Nos amis américains 5 Les bouches de Kotor sont un fjord situé sur la côte occidentale du se sont aperçus que Monténégro où est implantée une les coalitions sur le des principales bases navales serbes. concept « c’est la mission 6 ATO : Air task order (liste des qui fait la coalition » opérations aériennes) 7 n’avaient pas de soutien Quartier général des puissances politique et que, parfois, alliées en Europe. ils se trompaient. Ils Michel Bez - Ascenseur reviennent donc à des notions plus saines. Et dans l’Alliance atlantique, où nous sommes retournés à une pleine participation, je pense que l’ensemble des moyens de puissance et d’autonomie tels le porte-avions et le sous-marin nucléaire d’attaque, que j’accole toujours au porte-avions, sont d’une pertinence encore plus avérée que naguère. Je vous remercie de votre attention. BIOGRAPHIE Issu de la promotion 1965 de l’École navale, l’amiral (2S) Alain Coldefy a mené une carrière à dominante opérationnelle. Il a commandé l’escorteur d’escadre du Chayla déployé au Moyen-Orient pendant le conflit Iran-Irak (1987-1988), ainsi que le porte-avions Clemenceau (1992-1993) engagé dans les opérations Deny Flight en ex-Yougoslavie. Il a également assuré, à bord du porte-avions Foch, le commandement de la Task Force aéronavale franco-britannique pendant les opérations aériennes du Kosovo Allied Force en 1999. Il a ensuite exercé les fonctions de sous-chef d’état-major « opérations-logistique » à l’état-major de la Marine (2000). L’amiral Coldefy a également exercé des responsabilités dans le domaine des relations internationales au niveau interarmées, en tant que chef de la division des « relations extérieures » (1996-1998) et sous-chef d’état-major « relations internationales » (2000-2002). Son expérience s’appuie aussi sur la connaissance du fonctionnement des institutions au plan politico-militaire, acquise au cabinet militaire du ministre de la défense (1994-1996). Nommé major général des armées, il a conduit la transformation de l’état-major des armées et préparé la loi de programmation militaire. Il a terminé sa carrière militaire en 2006 comme inspecteur général des armées. Aujourd’hui, vice-président du groupe EADS, l’amiral Coldefy est conseiller défense du président. - 93 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    John Pendray Troisième table ronde Monsieur Jean-Dominique Merchet : Général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent : Merci monsieur Vial pour cet exposé brillant. J’ignorais Non pas à la défense, je ne me sens pas du tout agressé complètement que la crise de Suez avait joué dans la et je vais vous expliquer pourquoi. Monsieur le Député, conscience française, en termes d’aéronavale et de Amiral, merci de m’avoir accueilli dans cette enceinte, porte-avions, un rôle assez comparable à celui que cette je crois qu’il était important que je puisse m’exprimer crise a pu jouer dans la volonté française d’avoir une devant des personnes qui ne sont pas, a priori, autonomie stratégique nucléaire, puisqu’on ne voulait convaincues, plutôt que devant des auditoires qui le plus jamais être soumis à la décision des deux grandes sont avant même que j’entre dans la salle. puissances. Merci, c’était vraiment passionnant. On ne peut me taxer de n’avoir jamais défendu les Merci, Amiral, pour ce plaidoyer pour le porte-avions. intérêts maritimes lors de mes fonctions diverses et Nous allons maintenant écouter avec grand intérêt ce variées. En tant que pilote opérationnel, j’ai eu de qu’un général de l’armée de l’air a à dire à propos de ces nombreuses occasions de faire des assauts à la mer ou affaires, puisqu’effectivement, ce ne sera pas tout à fait de la reconnaissance en mer en coopération avec mes la même chose. À vous mon Général. camarades de la Marine. On parlait de l’Ark Royal tout à l’heure, j’ai de nombreuses fois attaqué l’Ark Royal, Général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent : ancienne version. Une belle coopération aéro-maritime. Ce n’est pas dit, mais je vais essayer de…d’être l’aviateur Également dans mes fonctions précédentes, à la que je suis… Délégation aux affaires stratégiques, où, c’est le hasard des choses, je défendais quotidiennement les affaires Monsieur Jean-Dominique Merchet : maritimes au travers des questions de lutte contre la Jouez le jeu, la parole est à la défense ! prolifération ou du 5+5. Un journal de Djibouti m’a Bulletin d’études de la Marine N°46 - 94 -
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    même nommé unjour commandant du Mistral, ce dont j’essaie, pour ma part, de dépasser le stade du j’ai été très honoré. capacitaire. N’y voyez pas tout de suite une remise en cause du porte-avions, je ne suis pas dans cette logique- Cette introduction pour dire que non, je ne suis là. Mais je crois que l’essentiel est de mettre en avant pas étonné par ce qui vient d’être dit et je m’inscris les effets stratégiques. Finalement, les capacités, qu’elles totalement dans la plupart des propos tenus. soient aériennes, terrestres ou maritimes, cela a peu Je vous propose d’abord quelques réflexions personnelles d’importance. Le but pour notre pays est d’atteindre sur ce qui a été dit en général, puis j’essaierai de rentrer les effets stratégiques sur les théâtres d’opérations où un peu plus dans le détail. Le temps étant limité, je nous sommes engagés, et je pense que c’est là qu’on donnerai seulement quatre ou cinq exemples de points reboucle avec le besoin d’existence des armées et sur lesquels la vision de l’aviateur est un peu différente, des composantes d’armées qui mettent en œuvre des du moins perçue différemment de celle présentée moyens capacitaires. Ces effets stratégiques globaux aujourd’hui. sont nécessairement obtenus par la complémentarité D’abord, je m’adresse à monsieur Woets. J’ai été un peu et l’addition de capacités qui, comme par hasard, sont outré par ce que vous avez dit. Je pense que si monsieur issues, ou du moins opèrent, à partir de la mer, du sol, de Mallet et le général Georgelin, qui faisaient partie de l’air et de l’espace. J’ai beaucoup apprécié l’intervention la commission du Livre blanc, vous avait entendu de l’amiral Hébrard qui va dans ce sens et je suis tout à parlé de « stratégie navale négligée » ou de « réflexion fait en phase avec lui. stratégique en déficit », ils auraient été extrêmement La quatrième réflexion, c’est que l’on peut dire ce que vexés et plus virulents que moi. Je crois que la stratégie l’on veut, on peut présenter les choses comme on le de notre défense avec le Livre blanc a réellement gagné souhaite, on peut être très aviateur et se faire plaisir en profondeur et en densité, en particulier pour ce qui en disant que les aviateurs sont les meilleurs, je crois est de la stratégie navale. Je crois que l’on n’a pas le droit qu’aujourd’hui on a déplacé ce cadre et le Livre blanc de dire, autant que pour celle de l’armée de l’air, qu’elle nous l’indique bien. Finalement, on ne sera légitime est négligée. Tout le monde s’est battu, les marins les que là où on est bon, quelle que soit la personne qui premiers. Ils ont eu raison de le faire pour obtenir ce mettra en œuvre la capacité. Personne n’a jamais remis qu’ils ont obtenu et c’est très bien comme ça. Vous avez en cause la capacité de la Marine à mettre en œuvre le des instances de réflexion - je félicite l’amiral François porte-avions, ni l’utilité du porte-avions. Donc, il n’y de Lastic - qui mettent largement en avant la stratégie a pas de raisons de s’inquiéter de cette question, et je navale, et l’amiral Coldefy, que je vois souvent dans souhaite bien sûr que ce soit la même chose en ce qui certains colloques et séminaires, est un des premiers nous concerne. défenseurs de cette stratégie. Donc, je ne suis pas du tout d’accord avec ce que vous avez dit. Après ces quelques réflexions, je vais rentrer un peu plus dans le détail et sur les aspects plus opérationnels. Deuxièmement, je crois qu’il faut défendre nos Je vais essayer de donner la vision des aviateurs, peut- intérêts d’armée, et non nos intérêts par rapport être pas identique à la vôtre, mais qui mérite d’être aux autres armées. Aujourd’hui, nous ne sommes entendue pour que, justement, nous essayions de plus dans cette logique là, non pas parce que c’est la converger les uns vers les autres. mode de l’interarmées, mais par rapport au bénéfice D’abord, sur la notion de théâtre, les aviateurs opérationnel qu’on peut en obtenir. Je donnerai des entendent souvent dire, d’ailleurs avec des valeurs exemples de la façon dont je vois les choses et je crois différentes, que la majorité de la population du monde qu’il faut absolument sortir de la logique de milieux ; vit à proximité des océans. Par nature, on a besoin ils n’existent pas vraiment. Le milieu aérien est, par d’une marine, bien entendu, mais je pense qu’il faut nature, un milieu interarmées qui est largement être extrêmement prudent avec ce genre d’argument. partagé. Il ne l’est pas seulement par la Marine, Si entre 50 et 80%, puisque ce sont les deux chiffres l’armée de l’air et l’armée de terre, mais également avancés tout à l’heure, de la population mondiale au niveau interministériel lorsqu’il s’agit d’intervenir habite effectivement pas très loin des océans, je suis dans le ciel national ou outre-mer. Nous sommes là tout à fait d’accord avec ce chiffre. Si on enlève les en complémentarité les uns des autres, et je remercie pays occidentaux, l’Inde, la Chine, avec qui la notion Olivier de Rostolan d’avoir dit qu’il n’y avait pas une d’utilisation unique du porte-avions n’a pas de sens, feuille de papier entre les objectifs de l’armée de l’air sauf bien sûr dans une opération interarmées globale, et de l’aéronautique navale en la matière, je ne vais pas force est de constater qu’aujourd’hui, la population en ajouter davantage. Il y a une réelle convergence dans du monde qui nous intéresse n’est pas forcément au nos façons de voir les choses. bord de la mer, mais partout. Elle est aussi au cœur des Le troisième point que je voulais évoquer est que continents et le meilleur exemple est que la plupart des - 95 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    conflits actuels sontau Congo, au Tchad, au Soudan en la matière, sinon la décision serait rapide. La base de ou en Afghanistan. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas Manas représentait à peu près, lorsque je suis parti, 15 à le Liban ou la Somalie, bien entendu. Tous les conflits 20% du PIB du pays, ce qui n’est pas négligeable. Pour ces potentiels, et le Livre blanc les met bien en exergue, raisons économiques, les bases déployées ont un intérêt peuvent se passer partout et on doit les concevoir qui dépasse largement la dimension opérationnelle. comme tel. Donc chaque composante a son rôle, chaque Même sur le plan humain, l’acceptabilité de l’opération composante vient en complémentarité de l’autre, et je conduite dans un pays proche est beaucoup plus grande crois qu’il faut avoir une vision plus large, ouverte et ne lorsque les forces sont visibles, qu’elles peuvent rentrer pas se concentrer uniquement sur ce type d’argument. en contact physique, humain avec les gens de la région. Pour les Kirghizes, cela n’a pas été facile d’accepter Deuxièmement, j’ai beaucoup entendu parler de que des forces internationales viennent sur leur sol, bases déployées. Je rappelle qu’elles existent depuis mais ça n’a pas été facile non plus au Tadjikistan ou longtemps, depuis les années 1920 et, généralement, en Ouzbékistan. Toutes ces bases ont été construites à les forces navales françaises, anglaises ou américaines quelques semaines près dans toute la zone. les ont mis en exergue pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce sont les marins qui sont à l’origine de ce Le troisième point concerne la gestion concept, c’est important de le rappeler. Le fait qu’il y des opérations. Franchement, je ne ait des difficultés à installer des bases déployées dans me place pas en comparaison ou en certains pays, je veux bien l’accepter, c’est le rôle de la concurrence avec l’aéronautique politique et de la diplomatie d’éliminer ces écueils. Mais navale. La vision de l’armée de enfin soyons honnêtes, depuis que le concept existe et l’air aujourd’hui - et j’ai plaisir depuis que les conflits existent, il n’y a pas eu un seul cas à le dire ici - essaie de sortir d’un où une opération a été perturbée par le fait qu’on n’ait schéma où il y aurait une capacité pu trouver un terrain déployable, installé à proximité, dominante qui serait l’aéronef, plus ou moins proche, du théâtre d’opérations. Et pour pour faire simple, et des capacités citer celui qui nous a été présenté tout à l’heure, à savoir subordonnées qui viendraient l’Afghanistan, je suis très concerné puisque j’étais en appui systématique de cette commandant du détachement à Manas et commandant capacité dominante. On essaie de en second de la base aérienne franco-américaine et sortir de ce schéma et d’en mettre internationale de Manas. Nous étions présents sur en place un autre qui montrerait le site au mois de décembre, les premiers avions sont qu’il y a des capacités qui peuvent arrivés au mois de février et nous avons commencé être centrales, à un moment donné les opérations dès le mois de mars. Il n’y a pas eu de et dans un contexte précis, et des difficultés majeures, décembre – février c’est quand capacités périphériques qui peuvent même très peu. J’accorde que si nous disposons d’un être, selon le contexte, centrales ou porte-avions à proximité et que l’urgence fait que ce périphériques. L’avion n’est pas le n’est pas en deux mois, mais en une semaine que l’on seul centre d’intérêt de l’armée de doit opérer, bien entendu, on a une preuve flagrante de l’air aujourd’hui ; c’est un centre l’intérêt d’avoir un porte-avions et je suis le premier à d’intérêt important et historique, le défendre. Les bases déployées ont un autre intérêt - il qui le demeurera longtemps, bien faut sortir du cadre uniquement opérationnel - elles ont entendu, mais ce n’est pas le seul. Le le pouvoir de mettre en place des vecteurs opérationnels. solaire en est un, le Command and Control également. C’est une contrainte que vous reconnaissez : sur un Aujourd’hui, il n’y a pas d’opérations aériennes sans porte-avions vous ne pouvez pas mettre de ravitailleurs. espace et la gestion des satellites n’est pas simplement Les avions décollant des porte-avions ont besoin de une gestion de services satellitaires de données. C’est ravitailleurs, de guerre électronique, ils ont besoins aussi le montage d’opérations aériennes qui se fait en de vecteurs qui ne sont pas nécessairement français, tenant compte de la combinaison à un instant T, calculé qui sont internationaux. Nous avons besoin de toutes en seconde, des satellites dans l’espace. L’espace est ces composantes pour participer à la bataille aérienne également une dimension très importante pour nous, globale. Le troisième facteur important de la base ainsi que le soutien. J’ai plaisir à rappeler ici que l’armée déployée est son caractère politique, son caractère en de l’air était l’armée pilote du soutien de l’opération matière de développement économique. Il est évident et EUFOR-Tchad-RCA, achevée au mois de mars dernier, on l’a vu ces dernières semaines avec le cas de Manas et pour l’ensemble de la coalition de l’Union européenne. l’hésitation des Kirghizes à conserver cette base sur leur Il y a des capacités centrales ou périphériques selon le sol. On sait très bien que ce ne sont pas eux qui décident contexte et l’on essaie de travailler avec cet ensemble en Bulletin d’études de la Marine N°46 - 96 -
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    sachant qu’aujourd’hui, laguerre aérienne est globale, la coopération entre l’armée de l’air et l’aéronautique mondiale. Ce qui se passe en Afghanistan n’est pas navale est quotidienne en matière de maintenance. Il est géré depuis là-bas, mais depuis le Qatar et les États- évident qu’avec un avion comme le Rafale on a intérêt, Unis, depuis les états-majors nationaux. Le chef d’état- pour des raisons économiques, fonctionnelles et de major des armées a un rôle majeur dans la conduite processus d’outil de travail à coopérer, et on le fait, je des opérations depuis Paris. Cette bataille aérienne est pense, en très bonne intelligence. Nous avons abordé globale et tout le monde y concourt, toutes les bonnes le SAR1. À mon avis, un pilote d’hélicoptère, qu’il soit volontés sont attendues et l’aéronautique navale, le de l’armée de terre, de l’armée de l’air ou de la Marine, porte-avions en l’occurrence, également. peut acquérir des capacités communes. On le fait tous J’aimerais terminer sur la coopération air-marine les jours. Et puis il y a l’entraînement, les radars, les qui est vraiment d’excellente qualité. Le major de la champs de tir… la coopération est permanente aussi marine est là, il complétera ou corrigera. Bien sûr il entre nos deux « pays », pardon entre nos deux armées ! y a des rivalités, puisque nous avons des perceptions C’est un lapsus révélateur qui montre que nous avons différentes, des intérêts différents, et que nous sommes aussi d’autres formes de coopération que nous traitons de la même manière. Je vais m’arrêter là, mais je ne veux pas que nous sortions de cette salle avec une vision décalée. Premièrement, l’armée de l’air n’a aucune intention de s’approprier le ciel aérien, qu’il soit en France ou en opération. Elle n’est pas légitime pour le faire et n’a aucun intérêt à le faire. Elle ne veut pas le faire, que ce soit dans sa globalité ou dans sa gestion, et je sais que des critiques ont été formulées sur la façon de gérer le ciel aérien. Deuxièmement, l’armée de l’air est très heureuse de l’existence d’un porte-avions parce que dans certains cas, vous les avez cités très opportunément, nous en avons besoin. Ce n’est pas moi qui dirais le contraire, et ce n’est pas parce que j’ai été payé pour le dire. Monsieur Jean-Dominique Christophe Debusschere - Deux Gazelles de l’ALAT dans le hangar - huile sur toile (2000) Merchet : avant tout des hommes. Mais la coopération air-marine Merci mon Général, c’était très existe depuis très longtemps et est excellente. Je vais bien. Exercice difficile qui mérite les applaudissements. en donner quelques exemples. C’est vrai en termes de Néanmoins, je ne suis pas totalement convaincu que formation, et pas seulement de formation initiale. J’ai tout aille aussi bien dans le meilleur des mondes. eu la chance d’être commandant de base à Cambrai Il y a eu quelques épisodes récents sur l’emploi à une époque où la Marine était dans une phase de d’hélicoptères au bout de la Bretagne qui ont donné transition importante entre le Crusader et le Rafale, et lieu à des psychodrames permanents. Je vous assure que nous avons accueilli de nombreux pilotes de la Marine j’ai passé mon temps à expliquer la même chose que dans les escadrons et sur les bases de l’armée de l’air. vous à des gens qui portent l’uniforme en leur disant : J’en étais très heureux. Ils étaient de très grande qualité « Mais calmez-vous un peu sur ces histoires. Parce que et ont participé avec nous aux mêmes opérations ; le la couleur de l’uniforme de la personne qui va secourir Kosovo en est un excellent exemple. J’ai eu à Nancy, sur le marin pêcheur, le Français s’en moque un peu. Ce qui Mirage 2000D, un marin commandant d’escadrille qui compte, c’est qu’au bon moment, on aille chercher le gars envoyait nos camarades aviateurs au combat. À part ça, qui s’est cassé la jambe sur le chalutier au large du rail - 97 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    d’Ouessant ». Maisbon, apparemment, ça ne convainc d’hélicoptères polyvalents de façon complémentaire - pas toujours, on aura l’occasion d’en reparler. des hélicoptères de manœuvre, d’assaut, de transport On a une autre couleur autour de cette table, pas un tactique, de reconnaissance, d’appui ou de destruction - autre pays, mais une autre armée : l’armée de terre. Mon n’était pas un sport de masse, et surtout pas un sport qui Général, vous avez quelques avions, j’ai eu l’occasion s’improvisait. Il y avait plusieurs options : ou l’on créait l’autre jour d’en emprunter un, mais on va surtout une Army aviation ou l’on dotait l’aviation britannique parler d’hélicoptères. Il y a cette idée, ce serpent de de toutes ces composantes, ce qui était hors de portée mer, puisque nous sommes quand même entre marins, budgétaire. Je rappelle d’ailleurs qu’il y avait en Grande- du commandement intégré des hélicoptères (CIH). Bretagne un plan nommé Belvedere visant à regrouper un Tout à l’heure, l’officier britannique nous parlait d’un peu toutes les forces, mais qui a échoué, essentiellement Joint Command pour les Harier, est-ce que nous allons pour des raisons de coûts, d’infrastructures notamment. enfin faire quelque chose qui ressemble à ça et qu’est- Il a donc fallu trouver une autre solution pour faire ce que vous, à la tête de travailler ensemble l’ALAT, pensez-vous de des gens de culture ces affaires ? différente, et ce Joint Helicopter Command a Général de division Patrick été crée, intégrant dans Tanguy : son commandement C’est bien de me poser cette les composantes des question, ou à quelqu’un trois armées et la 16e qui est un intermittent Air Assault Brigade de l’aéronautique navale, dont certains éléments puisqu’il est rarement sont déployés en d’opérations ayant une Afghanistan. L’histoire prolongation terrestre des hélicoptères en qui n’embarque une France est différente composante hélicoptères. et chacune des Vous sortez complètement composantes d’armée du cadre des opérations, exerce un métier bien mais puisqu’on parle du spécifique, même s’il y CIH… Premièrement, il a des recoupements à est en cours de création. Sa l’interface des milieux. gestation n’a pas toujours Le plus flagrant - parce été facile, mais je pense que que ces recoupements nous en sommes arrivés font aussi l’objet de là après des discussions polémiques dont on qu’on pourrait, à l’envie, peut se gargariser à mettre en exergue. Vous l’envie - c’est celui de parliez d’un hélicoptère toutes les missions quelque part à la pointe qui relèvent des forces de Bretagne, finalement spéciales. Alors là, on faut-il retenir toutes les peut voir le verre à attentions sur quelque moitié vide ou le verre chose de marginal ? On Michel Bernard - Ravitaillement d’un Puma - crayons de couleur (2000) à moitié plein. Le verre parle effectivement de ce CIH à moitié vide est celui où et on a souvent tendance à faire la comparaison avec chacun cherche à s’approprier les moyens et le type de le Joint Helicopter Command britannique, mais je crois mission. Le verre à moitié plein - et qui va illustrer ce qu’il y a une profonde différence entre les deux. Pour que pourrait être potentiellement le CIH - c’est une faire bref, le Joint Helicopter Command britannique a été même façon de conduire les missions, de les préparer, une nécessité, car les hélicoptères qui étaient répartis au de les soutenir. Il y a donc une culture commune et sein des différentes composantes de l’armée britannique c’est probablement le métier, s’agissant d’hélicoptères l’étaient au tonnage. En dessous de cinq tonnes, on était en opération spéciale, qui est le plus avancé en matière dans l’Army, et au-dessus, dans l’Air Force ou la Navy. interarmées, même si, ici ou là, il y a des polémiques. De À partir de ce moment-là, on a constaté que dans bon toute façon, nous sommes dans une phase qui se construit nombre d’opérations, la capacité d’engager des unités et qui prépare le CIH. Après, il y a un certain nombre Bulletin d’études de la Marine N°46 - 98 -
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    d’autres métiers quisont, à mon avis, bien spécifiques compatibles possible entre les armées. On mène une et je persiste à dire que pour faire de la lutte anti-surface réflexion sur un polyvalent de quatre tonnes par exemple. ou anti-sous-marine, si on n’a pas « usé ses fonds de On parle souvent de procédures. Il y a un laboratoire très culotte » sur la Jeanne d’Arc - et j’espère qu’elle aura un intéressant qui a été créé en matière d’hélicoptères et qui successeur - il manque quelque chose sur le plan culturel. est un peu le précurseur du CIH, c’est le fameux groupe Pour faire, ce qu’on appelle, nous, l’aérocombat, il faut interarmées d’hélicoptères stationné à Villacoublay. Il aussi avoir eu l’habitude de travailler avec un fantassin, est constitué d’une composante de Puma de l’armée parce que l’hélicoptère, nous l’employons comme un de l’air et de l’armée de terre et travaille en étroite fantassin, c’est-à-dire pour se poster, observer, utiliser coopération, en alerte permanente, avec le GIGN dans son arme, rendre compte ou se déplacer. On parle la cadre de la lutte antiterroriste. Il s’est agi, lorsqu’on souvent de la mesure active de sûreté aérienne (MASA) a créé cette entité ex nihilo avec des procédures, des en la minimisant. La MASA - je parle pour l’armée de cultures différentes, de trouver des convergences pour terre et dans le simple segment hélicoptères - est une que tous ces gens puissent travailler ensemble. On a opération beaucoup plus complexe, qui relève de la donc créé une cellule interarmées de coordination, compétence du Ground Forward Air Controller (GFAC) stationnée pour l’instant dans mon état-major, mais qui qui doit combiner va rejoindre le CIH un certain nombre à l’été. Autrement de vecteurs avec des dit, un travail vitesses différentes qui vise à essayer pour avoir un d’uniformiser effet collectif sur les procédures, le terrain. Une fois de les rendre que l’on a compris compatibles. ça, on s’aperçoit que l’on peut Un i f o r m i s a t i o n peut-être gérer ne veut pas dire les hélicoptères uniformité, ni autrement et nivellement chercher un par le bas, ce certain nombre de serait une erreur convergences qui fondamentale. Il vont être source y a des choses qui d’économies. doivent être mises Concrètement, à en commun pour l’heure actuelle, économiser les notre problème coûts, faciliter la est essentiellement polyvalence ou Michel Bernard - Cougar sur le pont d’envol - crayons de couleur (1999) financier. voir des équipages. Actuellement, Alors, comment peut-on économiser ? Est-il question tout le tronc commun de formation hélicoptère est fait qu’une composante prenne les missions de l’autre ? dans la même école, avec des instructeurs des trois armées. Ça ne me paraît absolument pas constructif et je ne Dans un métier précédent, j’avais le commandement de pense pas que ce soit de ça qu’il s’agisse. Vous entendez l’école de formation de pilotes au Luc en Provence, et souvent le ministre dire que les Puma de l’armée de s’agissant par exemple du vol aux instruments, il y avait l’air ne doivent pas être mis en œuvre par l’armée de tous les jours un hélicoptère sur lequel il était marqué terre et inversement. Effectivement, le Puma a été choisi « armée de terre » - d’ailleurs, il faudra peut-être écrire il y a trente-cinq ans pour remplir une mission bien autre chose un jour - qui décollait avec un élève marin particulière avec des équipements particuliers. Il était et un instructeur de l’armée de l’air par exemple. Vous prévu d’en rénover 45 dans l’ALAT et 15 dans l’armée prenez le tout, vous brassez, vous le mettez dans un de l’air pour les rendre parfaitement compatibles. Pour ordre différent et ça fonctionne de la même manière. le moment, c’est toujours envisagé et espérons que nous Pour conclure, je crois que la vraie valeur ajoutée de aurons des crédits pour le faire. Ce qui est important ce CIH, tel qu’il est conçu à l’heure actuelle, est de dans cette affaire, dans une perspective d’avenir, c’est constituer auprès du chef d’état-major des armées une de construire quelque chose de plus facile à soutenir de petite équipe dont la mission sera double. La première façon commune, avec des appareils qui soient le plus est d’être capable, en liaison permanente avec le CPCO, - 99 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    d’identifier ce quiest disponible pour conduire une de la présence des Atlantique au Tchad, je voudrais opération. Par exemple, nous avons été confrontés ce rappeler ce qu’est un Atlantique, ce qu’est un équipage week-end à une demande pour mettre un Puma sur et un aéronef de patrouille maritime, en quoi consiste le Mistral, dans des conditions comme d’habitude son emploi et son action parfois loin de la mer et de nos rocambolesques, parce qu’on le prend là où on l’a, avec zones de déploiement de sous-marins nucléaires. l’équipage qu’on a, pour faire une mission dont on ne sait pas trop bien quel sera le profil. Et bien, une des Un équipage et un aéronef de patrouille maritime, ce sont vocations de ce CIH sera de disposer d’une situation des systèmes, c’est un système d’hommes, comme on aime permanente pour avoir la réactivité la plus importante. à le dire - je crois que la gendarmerie emploie beaucoup La deuxième mission du CIH est d’élaborer au fil du ce terme et on l’aime également dans l’aéronautique temps des critères de convergence et donc d’économie et navale – car il ne suffit pas d’additionner des capacités d’amélioration de l’efficacité d’un outil commun, sans techniques, d’énumérer les différents capteurs que l’on pour autant renier le métier et la culture de chacune trouve à bord de l’aéronef, pour résumer ses capacités. de ces composantes. Si L’Atlantique est on atteint cela, on aura avant tout employé créé quelque chose de par un équipage, et complètement différent ce sont les qualités du Joint Helicopter et les capacités de Command et on aura cet équipage, habitué à énormément avancé travailler ensemble dans nos armées pendant une françaises, dans le sens durée significative, de l’efficacité et de la trois années maîtrise de coûts. généralement, qui en font la performance. Monsieur Jean- Ce système est avant Dominique tout - on citait tout Merchet : à l’heure le cas des Merci beaucoup. frégates - des frégates Pardonnez-moi de déployables. Pour vous avoir un peu rejoindre ce que disait détourné du sujet, mais le professeur Coutau- je crois que c’étaient des Bégarie, pour explications que tout le retrouver la finalité monde attendait, parce de cet instrument, qu’effectivement, le CIH je voudrais vous fait l’objet de beaucoup présenter cette d’interrogations et sans analogie : c’est un doute d’un peu de fantasmes. Merci aéronef, un équipage de nous avoir éclairé. qui est apte à exercer On reparlera des aspects son activité dans opérationnels dans Serge Marko - Poste de pilotage et bulle de ATL 2 - Aquarelle un désert. Le faux la discussion. Je désert qu’est la mer est vais maintenant céder la parole à nos deux marins. en réalité riche d’un certain nombre de signaux faibles Le commandant Sudrat est un marin qui vole, mais et l’Atlantique est un système à les détecter, à les traiter. il va surtout nous raconter ses interventions en plein Un signal faible, c’est le bruit faiblement rayonné d’un milieu de l’Afrique, très très loin de la mer, là où il n’y sous-marin en immersion au milieu de l’océan, c’est la a pas beaucoup d’habitants. Il faut parfois se méfier toute petite « surface équivalente radar » d’un périscope des simplifications géopolitiques et géographiques. à la surface de la mer, mer houleuse bien souvent, c’est Commandant, vous étiez avec des Atlantique au Tchad, encore un frêle esquif ou un naufragé dans un petit dans le cadre de la mission Épervier, qu’avez-vous à radeau de survie dans l’immensité de l’océan - l’actualité nous dire à ce sujet ? nous rappelle malheureusement l’importance de ces capacités - ou c’est encore un trafiquant de drogue sur Capitaine de frégate Laurent Sudrat : un petit navire très rapide, un go fast, qui se cache dans Avant de traiter de l’incongruité ou de la non-incongruité les îles des Caraïbes et qu’il faut détecter. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 100 -
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    Cette capacité àdétecter des signaux faibles est valable, des pêches illicites, secours en mer) ; avant tout, dans le désert qu’est l’océan, mais elle est - des activités de lutte contre la piraterie dans le également transposable assez facilement - c’est ce que golfe d’Aden. Des Atlantique étaient présents sur je voudrais partager avec vous - dans un désert de le théâtre d’opérations au moment de l’affaire terre, comme l’est l’immensité du territoire tchadien. du Ponant, du Carré d’As et, plus récemment Ce sont finalement les mêmes méthodes, les mêmes encore, de la Tanit ; techniques d’emploi. Bien entendu il faut des capteurs, - les opérations au Tchad que vous évoquiez, des capacités, mais la méthode est transposable très donc j’y viens. rapidement, sans un entraînement spécifique pour les Mais auparavant, pour que les choses soient bien claires, équipages qui mettent en œuvre les Atlantique. je précise que 85 % des heures de vol réalisées par les Cela étant posé, sans énumérer, ce qui serait fastidieux, équipages d’Atlantique ont lieu au-dessus de la mer ou les capacités de l’avion, je voudrais aborder les dans la frange littorale. L’avion est donc bien, avant tout, questions suivantes : pourquoi l’ Atlantique a-t-il un avion maritime et c’est ce qui fait l’entraînement, été conçu ? Pourquoi s’évertue-t-on à l’entretenir, à l’expertise de nos équipages. entretenir ce savoir-faire complexe ? Les Atlantique, les avions de patrouille maritime que l’on pourrait décrire Un autre chiffre intéressant : 60 % des heures de vol de sous le terme d’« avions maritimes multi-missions » la composante Atlantique 2 sont réalisées en opération. sont les héritiers du Coastal Command, avions à long C’est un ratio très élevé, flatteur, mais qui est révélateur rayon d’action qui ont exercé leur activité contre les de la tension exercée sur les équipages, certes heureux, sous-marins allemands pendant la Seconde Guerre honorés, de participer à un nombre élevé d’opérations, mondiale, et c’est autour de cette capacité aéromaritime mais qui ont de plus en plus de mal à entretenir leur très complexe que le système a été conçu. savoir-faire aéromaritime complexe et diversifié. Il Peu de pays possèdent cet outil réservé à la « cour des faut donc un savant dosage entre les opérations et grands ». Pourquoi en est-on doté ? Avant tout parce l’entraînement. qu’il est lié aux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. J’en viens maintenant au Tchad. Comme je le disais, J’aime rappeler que la première des opérations, même il s’agit avant tout d’opérer au-dessus du désert. La si on en parle peu, est la dissuasion et si la Marine met première mission d’un Atlantique lorsqu’il se déploie en œuvre la grande majorité des capacités de dissuasion là-bas est donc généralement de détecter, par exemple, en termes de nombre de têtes, c’est aussi parce qu’elle des colonnes de véhicules. Mais il ne s’agit pas de faire possède toute la panoplie des moyens d’une marine des photos d’un endroit donné dont on aurait les hauturière. Les Atlantique en sont un élément, comme coordonnées géographiques, ce serait en l’occurrence le rappelait l’amiral Merer ce matin. une simple mission de reconnaissance. Il s’agit là Pour illustrer l’activité aéromaritime de cet instrument, faisons simplement un zoom sur l’activité 2008-2009, qui, je crois, est assez révélatrice : - des activités de soutien et de sûreté de la force océanique stratégique, sur lesquelles je ne m’étendrai pas pour des raisons de confidentialité, mais qui sont des opérations réelles et qui ont mobilisé toute la composante ; - des opérations, assez nombreuses, de lutte conte les narcotrafiquants, aussi bien dans les Antilles qu’en mer Méditerranée ; - des activités d’action de l’État en mer (lutte antipollution, surveillance Serge Marko - Soute de ATL 2 - Aquarelle - 101 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    d’une mission beaucoupplus complexe qui consiste à Je voudrais également citer le cas de la preuve image. assurer : L’avion recueille des images photos, infrarouges, qui - la synthèse d’un certain nombre de sont nécessaires à la détection des protagonistes ou au capteurs (l’œil et le cerveau humains sont recueil du renseignement, mais qui peuvent également particulièrement précieux en la matière) ; servir, dans une logique de judiciarisation croissante, - une reconnaissance d’un territoire pour de preuve image. Il est important que ces images soient maîtriser, appréhender cet environnement et rapidement disponibles et rapidement transmises aux détecter des signaux faibles (de petites colonnes échelons supérieurs. Elles le sont par des moyens de de pick-up qui se dissimulent sous quelques plus en plus performants, puisque l’Atlantique vient arbustes, une présence inhabituelle dans de d’être doté - c’est très récent - de capacités satellitaires petits villages, un bivouac qui n’était pas là la de transmission de fichiers. veille…) Ce sont ces indices de présence, que l’on détecte grâce au long rayon d’action de Citons enfin les capacités d’autonomie d’appréciation. l’avion et à son autonomie importante, qui sont L’avion n’est pas seulement un moyen d’observation précieux. et de reconnaissance qui réaliserait les missions de coordination que je viens de citer, mais également Un deuxième aspect utile et important est celui de un avion qui a été conçu, là aussi pour la lutte anti- la coordination des moyens sur zone. En tant que sous-marine, pour appréhender son environnement et PC volant, l’Atlantique dispose d’un certain nombre évaluer la situation tactique. Cela se fait sur des théâtres de moyens radios redondants, performants, qui lui terrestres d’une manière assez autonome, au même titre permettent de renseigner le commandant de l’opération que cela se fait au large, à très basse altitude, quand il et de coordonner l’action des moyens sur zone : les s’agit de pister un sous-marin, éventuellement de moyens aériens dans un premier temps, mais également l’engager et de le détruire. terrestres, comme le réseau PR4G de l’armée de terre qui est embarqué à bord et nous permet d’être totalement Ce sont donc toutes ces capacités qui justifient le dans une logique de réseau avec nos camarades au sol. déploiement des Atlantique sur ce type de théâtre, bien loin effectivement de nos sous-marins nucléaires. Serge Marko - L’ATL 2 au hangar Lann Bihoué - Aquarelle Bulletin d’études de la Marine N°46 - 102 -
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    De plus, cettecapacité est très rapidement disponible, autoprotection plus performants de l’avion. puisqu’un équipage avec son soutien technique très léger, c’est une vingtaine de personnes déployables Tout à l’heure, Philippe Vial parlait de Janus. Je rappelle en huit heures partout dans le monde. Cette grande que Janus, le dieu aux deux visages dont la devise était souplesse est très précieuse. ubique, est le symbole de la patrouille maritime. Donc finalement, cette ubiquité de la patrouille maritime, je ne Après vous avoir présenté ce qu’est l’Atlantique, je vais la trouve pas incongrue et le fait que l’aéronef se déploie conclure en vous disant ce qu’il n’est pas, pour tordre au cœur de l’Afrique, dans les Grands Lacs ou au cœur le cou à quelques canards qui circulent régulièrement. du Tchad, est assez logique. Nous sommes tout à fait L’Atlantique n’est pas un simple - si j’ose dire - avion fidèles à notre tradition, à l’héritage. Ces déploiements de surveillance, comme on le lit souvent dans la presse. sont aussi très utiles à nos équipages, car nous sommes C’est assez réducteur. Un avion de surveillance, je crois aux côtés de nos camarades de l’armée de l’air et de l’avoir illustré à l’instant, se contenterait de survoler l’armée de terre, et sur des opérations avec du risque, comme le fait un drone, de filmer et puis on exploiterait un risque physique. Ce sont de vrais engagements. les images au sol. L’Atlantique est beaucoup plus riche, Quand on entend un fantassin sur un réseau PR4G beaucoup plus complexe et beaucoup plus polyvalent : qui est effectivement au contact et qu’on entend le c’est un avion d’arme, dont le système complet permet crépitement des mitrailleuses, on est fier de participer le traitement des à cette opération signaux dont je interarmées. Cela parlais. Ce n’est est excellent pour pas non plus un le moral et, à mon bombardier. On a avis, pour l’esprit de beaucoup parlé dans corps, la ténacité et les blogs spécialisés - la combativité de nos notamment le vôtre équipages. monsieur Merchet - de la capacité Monsieur Jean- de l’Atlantique Dominique Merchet : à délivrer de Co m m a n d a n t l’armement puisqu’il Mallard, vous êtes a récemment été pilote de chasse et doté d’une capacité vous avez aussi été de bombes guidées dans une situation laser. Il ne s’agit un peu inattendue que d’une capacité John Pendray pour un marin, périphérique ; puisque vous étiez à l’Atlantique n’est, en aucun cas, un bombardier. C’est une Kandahar avec vos Super-Étendard. C’était la première capacité qui est offerte au commandement opérationnel, fois que la Marine déployait au sol, sur un terrain qui pourrait être utile à un moment ou un autre, mais d’opération extérieure, ces avions. Vous avez participé qui n’est pas, bien entendu, sa première mission. Ça reste aux opérations depuis le porte-avions, puis, l’année un avion armé, il a des torpilles, peut avoir des bombes, dernière, aux côtés de vos camarades aviateurs. mais ce n’est évidemment pas pour concurrencer les avions pointus dont c’est le métier puisque l’avion est très vulnérable. En effet, il est lent et gros, ce qui en Capitaine de frégate Jacques Mallard : fait une cible de choix. Cela n’a pas échappé à quelques Disons que le déploiement à terre, depuis Kandahar, est rebelles dans les opérations africaines récentes, un accident de parcours. D’abord, ce n’est pas la première puisque les avions ont essuyé, depuis deux ou trois ans, fois : l’aéronautique navale a été engagée en Algérie quelques tirs d’armes légères, mais également et c’est et en Indochine à plusieurs reprises depuis la terre. un plus préoccupant, de missiles à guidage infrarouge. L’engagement que nous avons connu dernièrement est L’Atlantique dispose d’une autoprotection réduite à la dans la droite ligne de tous les engagements auxquels le portion congrue. Il ne peut donc être déployé que dans groupe aérien embarqué a participé (la Bosnie, le Kosovo, un milieu permissif, avec un certain nombre de modes les différents engagements en Afghanistan), mais c’est d’actions, de précautions, qui épargnent nos équipages vrai, ces deux dernières années ont rendu les marins et qui justifieraient certainement qu’on se pose la du groupe aéronaval embarqué en manque cruel d’eau question - je crois qu’on se la pose - d’équipements en salée. C’est certain, il y a une certaine déception, mais - 103 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    c’est également l’occasionde réfléchir à notre identité, notre façon de progresser va bouleverser la donne. On à notre métier, et de voir à quel point notre culture de parle très peu de Galileo. Pourtant, c’est au cœur d’une marin influence notre procédure, notre savoir-faire certaine indépendance européenne. Mais rappelez- et les résultats que l’on peut obtenir. Cette culture, vous simplement, qu’à partir du moment où on a un c’est essentiellement, l’amiral Hébrard le rappelait, la système de guidage GPS, tout ce qui n’est pas mobile rigueur. Non pas que les autres composantes n’aient est vulnérable. Ceci est très important quand on pense pas de rigueur, mais nous, tout petit, on nous l’insère à la liberté des mers. Je compare souvent notre métier au marteau-piqueur et donc du coup, c’est un élément de pilote à celui d’un fournisseur de services. Bien sûr, que l’on met souvent en avant et qui se rattache à la quand on fournit du service à coup de 250 kilos, ça peut discipline qui figure sur tous nos bâtiments. Ce métier, faire sourire ! Cela dit, et on parlait de la graduation c’est également l’adaptabilité. Un marin qui vole à des effets, au fur et à mesure que l’on s’insère dans une partir d’un porte-avions, pour qui l’axe de piste change coalition, on s’aperçoit que la finalité de la mission est régulièrement, doit forcément tenir compte du milieu, vraiment l’autre, et quand je dis « l’autre », c’est celui de la météo, des différents endroits, puisque l’on peut qui au sol et qui prend beaucoup plus de risques que voler à différents endroits, au Yémen, au Canada ou celui qui est en l’air ou sur un bateau et qui a besoin aux Antilles. Cette adaptabilité qui vient du fait d’être d’un certain éclairage, d’un certain effet, d’un axe leurre marin se retrouve dans l’aspect technique, puisqu’on a la ou d’une défense, quand on parle de la protection d’une chance, et je parle force navale. Ce service, en particulier du finalement, nous met Su p e r- É t e n d a rd , dans une logique de d’avoir des avions fournisseur à client qui évoluent qui nous impose de relativement vite, nous adapter et d’être en tout cas bien. Ce systématiquement au qui nous permet résultat maximum. de rester dans un On retrouve la wagon de queue rigueur, l’adaptabilité, certes, mais avec l’interopérabilité un certain confort qui sont des qualités et sans se faire nécessaires à tous les distancer, puisque soldats d’aujourd’hui, les dernières dans n’importe quel opérations qui type d’opération. impliquent la Merci beaucoup. coalition mettent John Pendray en avant un besoin impérieux d’interopérabilité. C’est le dernier point que je Notes voudrais évoquer. La formation des pilotes, notamment 1 Search and Rescue. du groupe aérien, se fait au sein de plusieurs organismes qui permettent de connaître les autres, en particulier l’US Navy. Il est évident que l’on cultive cette capacité plug and play, parce que lorsque l’on arrive sur un théâtre, le plus dur ce sont les trois premiers jours. Vous pouvez y rester trois ans, le plus dur restera les trois premiers jours. Rentrer sur un théâtre, en sortir, y re-rentrer, c’est beaucoup plus difficile que d’y rester, même si derrière il y a toute une chaîne logistique qu’il ne faut pas oublier. Cette interopérabilité, grâce aux dernières évolutions du Super-Étendard, et en particulier la capacité de tir GPS, est assez nouvelle. Le professeur Coutau-Bégarie parlait d’analyse et de réflexion stratégique avant de prendre des décisions importantes. Je pense personnellement, parce que je commence à faire partie de la génération un peu « tout numérique », que cette évolution, aussi bien dans nos systèmes de guidage que dans nos relevés ou Bulletin d’études de la Marine N°46 - 104 -
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    Michel Bez -La passerelle aviation Débats et questions Un auditeur : Amiral (2S) Guirec Doniol : Monsieur Vial a évoqué quelques-uns de nos grands Je voudrais tempérer quelques propos de Philippe anciens. Est-ce que ce ne serait pas le moment, avant Vial. J’étais à Suez. Nos moyens n’étaient pas du tout de nous séparer, d’évoquer celui qui est à l’origine de la obsolètes. Le Corsair pouvait emporter deux bombes renaissance de l’aéronautique navale et de la Marine, et de 1 000 livres, il avait quatre canons de 20 mm avec qui nous donne une leçon pour l’avenir parce qu’il avait 800 obus. Il avait une autonomie remarquable : on une capacité de séduction extraordinaire, y compris bombardait le terrain du Caire et on revenait ; on avait auprès des membres des commissions des finances des tout le temps qu’il nous fallait. Les avions qui lui ont assemblées : l’amiral Henry Nomy. succédé, l’Aquilon en particulier, en étaient totalement incapables. L’Aquilon était un avion très agréable à Monsieur Philippe Vial : manœuvrer, mais il n’avait pas les capacités d’armement Figure encore méconnue qui mériterait d’être honorée du Corsair. J’ai regretté qu’on n’ai pas pu envisager de par le fait qu’on donne son nom à un bâtiment. En bonne prolonger les Corsair sur le Clemenceau en attendant logique, le nom du deuxième porte-avions est tout trouvé, l’arrivée des avions suivants. Avec les Corsair, il y avait même si personne n’y pense. Effectivement, l’amiral Nomy, vraiment de quoi mener les opérations avec efficacité. neuf ans à la tête de la Marine, de 1951 à 1960, est une très grande figure. Il était pilote de l’aéronautique navale. Il Général Vard : faut souligner - l’interarmées, c’est d’abord l’interarmes, Je voudrais que les trois armées nous parlent de la mise en même si les marins n’aiment pas parler d’armes mais de œuvre de la liaison 16, qui est un outil d’interopérabilité spécialités - qu’il a succédé à un canonnier et que c’est un dans la troisième dimension. Où en est-on ? Comment sous-marinier qui lui a succédé, ce qui témoigne bien de ce les trois armées envisagent-elles son utilisation ? que fut la richesse de la Marine après le tournant de 1942. Général de division Patrick Tanguy : - 105 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    Cela fait environ20 ans que les Américains utilisent la c’est un système révolutionnaire qui permet d’envisager liaison 16, qui était au départ, grosso modo, un système la bataille aérienne d’une façon totalement différente. de boucle. Chacun s’insérait pour partager un certain J’ai eu la chance de voler sur Rafale. Lorsqu’on est assis nombre d’informations. La modernisation a permis dans un avion équipé de la liaison 16, on est assis dans de transformer ce système qui occupait une salle de un autre type d’avion que ce qu’on a pu connaître calculateurs à peu près grande comme cette salle, en un précédemment. On a un ensemble d’informations qui terminal qui doit avoir la taille d’une grosse armoire. nous permet de concevoir l’environnement dans lequel La miniaturisation s’est poursuivie, ce qui permet à on est de façon totalement différente de ce que l’on peut un certain nombre d’aéronefs d’être équipés de cette concevoir dans un avion plus traditionnel. La liaison 16 liaison qui leur offre la possibilité d’avoir discrètement est un facteur de combinaison fantastique des espaces les images tactiques et le suivi des pistes. Outre l’AWACS aérien, maritime et terrestre. Je parlais tout à l’heure et le Hawkeye qui assurent la tenue de la situation de d’effet stratégique qui permet vraiment d’atteindre des surface, le premier avion à en être équipé est le Rafale. effets de nature totalement différente de ce que l’on Le premier terminal réduit était installé sur avion de peut connaître aujourd’hui : la combinaison du milieu, chasse. Cette liaison au standard américain est en train la combinaison des composantes. En Afghanistan, d’évoluer. Dans l’aéronautique, cela fonctionne très aujourd’hui, c’est très clair. On réalise avec la liaison bien, pour les réseaux terrestres également. On parle 16 des choses que l’on ne pouvait pas imaginer faire beaucoup de nouveaux stanags (standard OTAN) auparavant. C’est vraiment un pas en avant colossal. L16 et, là encore, on va devoir s’adapter à l’impératif américain. Capitaine de frégate Laurent Sudrat : La liaison 16 n’est pas sur les Atlantique 2. C’est une Général de brigade aérienne Jean-Marc Laurent : possibilité à terme, mais ce n’est pour l’instant pas La liaison 16 n’est pas qu’un système de communication dans les cartons. C’est un facilitateur important d’interopérabilité avec les Américains. J’en veux pour preuve le dernier exercice Flight Synthetic Training avec la IIe flotte américaine sur la côte Est des États-Unis. Cet exercice sur simulateur s’est réalisé dans d’excellentes conditions grâce à une liaison 16 que nous avions établie par satellite avec la côte Est des États-Unis. Nous avons travaillé, nous à Toulon, eux sur la côte Est, d’une manière réaliste, comme si nous étions ensemble à la mer. Général de division Patrick Tanguy : Je limiterai mon propos à la partie que je connais, autrement dit aux voilures tournantes. Pour le moment, il n’est pas envisagé d’installer la liaison 16 sur les aéronefs modernes Tigre ou NH 90. Pour autant, effectivement, l’intérêt est évident, il s’agit pour nous de travailler à l’interface, dans le milieu terrestre et le milieu aérien. Cette installation est prévue sur l’hélicoptère HMPC- Commandement en vol1, dont l’arrivée est prévue en 2013. C’est uniquement à ce niveau-là qu’elle sera mise en place. Il y a également des questions de coût et de poids. Notes 1/ Hélicoptère de manœuvre doté d’un poste de commandement qui permettra de commander un groupe aéromobile au plus près du théâtre d’opérations. Pierre Courtois Bulletin d’études de la Marine N°46 - 106 -
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    Jean Rigaud -Exercice en mer entre New-York et Brest Vice Amiral d’escadre Jacques Launay Major Général de la Marine Le chef d’état-major de la Marine accompagnant le un auditoire attentif non pas au seul découpage ministre de la défense à Brest, il m’a demandé de le administratif d’une administration normale, qu’une représenter. rationalisation pourrait vouloir envisager, mais bien C’est donc un honneur et un plaisir particulier pour un auditoire conscient des capacités militaires dont moi de venir en son nom vous livrer aujourd’hui la France a besoin pour tenir son rang et remplir ses quelques réflexions sur l’aéronautique navale et sur missions, dans tous les compartiments des actions de ceux qui exercent le métier des armes sur mer et à défense et de sécurité. partir de la mer. Mais avant, permettez-moi d’avoir une pensée émue J’ai dit un plaisir, parce qu’à titre personnel et pour pour tous nos camarades de toutes les armées morts éliminer d’emblée toute volonté de polémique que en service aérien commandé et également pour les d’aucuns voudraient voir dans la réflexion sur les victimes de ce dramatique accident aérien, survenu il y moyens aériens maritimes dont la France a besoin, je a tout juste dix jours au-dessus de l’Atlantique. tiens à mentionner que je suis sorti, il y a maintenant 35 ans, du Prytanée Militaire avec le Prix du chef d’état- Le thème de l’aéronautique navale me tient à cœur, car il major de l’armée de l’air. est au centre de la cohérence de la Marine. Responsable de la préparation des forces navales, je mesure combien Je dis aussi un honneur, car c’est toujours un honneur la maîtrise d’une composante aéronautique au sein que de traiter de sujets d’intérêt stratégique avec de la Marine est le fruit d’un investissement global et Bulletin d’études de la Marine N°46 - 108 -
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    cohérent particulièrement important: je le mesure Vous le voyez, l’histoire aéronautique nous lie, déjà à historiquement, humainement et financièrement. Mais cette époque, aux États-Unis pour les porte-avions. je le mesure aussi opérationnellement à ses résultats, stratégiquement et enfin politiquement. Ainsi, près de Après cette parenthèse historique, il faut avoir trente ans ont été nécessaires à la maturation du groupe conscience que, dans cet espace mouvant qui aérien embarqué ; j’y reviendrai. caractérise les océans, le marin du ciel ne peut s’élever indéfiniment. Pour l’exercice de son métier et pour Je pense qu’après cette journée, vous êtes convaincus par contrôler les opérations, il a besoin du contact physique ce truisme : la maîtrise des espaces maritimes recouvre des embruns et de l’air salin. Ainsi, l’observation spatiale trois dimensions : sur la mer, sous la mer et au-dessus ne peut suffire, avec la granularité de la connaissance de la mer. L’air est en fait l’extension au-dessus de la qu’exigent nos besoins opérationnels, à élaborer une surface de l’axe des « ordonnées » de l’espace maritime. image suffisamment précise et fiable de ce qui se passe En complément des navires de surface et des sous- en surface faute de référence stable en mer. De même, marins d’aujourd’hui, les appareils de l’aéronautique les satellites ne disposent pas de moyens d’action. navale ont pour vocation de maîtriser l’espace au- Enfin, sous les mers où peuvent se dissimuler les sous- dessus de la mer et de contribuer à toutes les missions marins, il est nécessaire d’aller écouter pour observer, d’une marine moderne. détecter et combattre. Pour cela, les aéronefs spécialisés en lutte sous la mer ont deux qualités primordiales : Il faut reconnaître que de tout temps, sur mer, la leur discrétion et leur invulnérabilité à l’égard du sous- rotondité de la terre a poussé le marin à s’élever marin. pour voir au-delà de l’horizon. De la vigie des galères phocéennes aux appareils de guet aérien, en passant Petite anecdote que je souhaiterais signaler. Même si je par les dirigeables et hydravions, le marin n’a cessé de dis que le marin ne peut s’élever indéfiniment, puisqu’il prendre de l’altitude. doit rester au contact physique avec la granularité saline, je tiens à préciser ici que parmi les 12 hommes Je souhaiterais revenir sur un peu d’histoire qui qui ont marché sur la Lune : caractérise l’aéronautique navale au XXe siècle, et - cinq étaient marins ; notamment les dirigeables, fruit d’une volonté d’un - cinq étaient aviateurs ; marin résolu. Pour cela j’évoquerai Dixmude. - deux étaient des civils de la NASA (dont l’un était Neil Ce fut d’abord une ville belge sur l’Yser, dans les Amstrong d’origine marine). Flandres, qui fut l’objet d’affrontements sanglants, en octobre 1914. Puis, ce fut le Zeppelin LZ 117 (225 Mais je reviens à mon propos. Au cours des différents mètres), transféré à la France au titre des dommages exposés, l’apport de l’aéronautique navale aux diverses de guerre en 1919, baptisé Dixmude en souvenir des missions auxquelles elle contribue vous a été présenté. fusiliers marins français morts en services en 1914 à Si certaines ont leurs points d’application à terre, Dixmude. Le Dixmude disparaît en mer le 21 décembre d’autres sont exclusivement maritimes. Le fait de 1923, vraisemblablement foudroyé entre la Tunisie disposer d’une aéronautique navale regroupant les trois et la Sicile. Il était commandé par le LV Jean du composantes (hélicoptère, aviation embarquée d’assaut Plessis de Grenedan. Il disposait d’un équipage de 50 et patrouille maritime) permet une acculturation hommes, tous marins, mécaniciens, maîtres arrimeurs, maritime et aéronautique. C’est un atout majeur d’une mécaniciens d’aéronautique, radiotélégraphistes, marine globale. arrimeurs d’aéronautique. Une plaque en son souvenir est apposée dans le grand escalier de l’état-major de la Pour ma part, je suis convaincu que l’environnement Marine. détermine la culture. Or, la mer, comme l’espace aéromaritime, se caractérise par la durée, son caractère Enfin, Dixmude sera aussi un porte-avions léger de 150 probabiliste et son hostilité. C’est pourquoi le marin mètres de long. Cet ancien cargo américain, transformé doit être endurant dans la posture à la mer ; il doit être en porte-avions auxiliaire, sera cédé à la Royal Navy humble face aux incertitudes de la détection et de la sous le nom de Biter, puis vendu à la marine nationale connaissance initiales. Il doit être déterminé face aux début 1945 et rebaptisé Dixmude. Il effectua sa première hostilités des hommes ou de l’environnement. campagne en Indochine en 1947 avec à son bord la Au-delà de la seule maîtrise du pilotage aérien, nos flottille 4F. Il accomplit plusieurs missions en Extrême- marins du ciel sont avant tout des marins formés à la Orient et prit part à l’évacuation du Tonkin en 1954. navigation en mer et aux opérations maritimes. Ils ont Désarmé en 1964, rendu aux Américains en 1966, il besoin de cette formation pour opérer par tout temps servit de cible pour la VIIe flotte. au-dessus de la mer. Car, sur un théâtre maritime, - 109 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    la coopération entretous les acteurs engagés est que nos armées entretiennent les meilleures synergies fondamentale et nécessite la connaissance mutuelle des possibles dans le respect mutuel de nos savoir-faire uns et des autres. respectifs et la complémentarité de nos actions. Ainsi, un groupe aéronaval, c’est un réseau dans lequel Mais les synergies ont cependant une limite : celle-ci est sont intégrés des avions de patrouille maritime, des liée à la mise en œuvre des aéronefs, car opérer en mer intercepteurs, des avions d’assauts, des hélicoptères, dépasse largement la seule technique du vol au-dessus de des frégates et des sous-marins. Aussi, le recours à la mer. L’avion, l’hélicoptère et, à l’avenir, le drone sont un même langage et à une culture commune, c’est-à- des systèmes d’armes et de détection à part entière d’une dire maritime, sont les garants d’une activité efficace force navale. Ils leur sont consubstantiels. Leur présence conduite en toute sécurité. Cela facilite la coopération au sein de la Marine facilite à la fois leur intégration et le dialogue au sein de nos forces en mer, ainsi qu’avec dans la force et à bord, mais également leur préparation les marines alliées avec lesquelles nous opérons de plus en plus. Cette connaissance intime des acteurs constitue, à mes yeux, la garantie d’une activité efficace conduite en toute sécurité dans un espace hostile où les références sont longues à acquérir. Le vol et les opérations au-dessus de l’eau sont un domaine d’expertise qui nécessite formation et entraînement. D’ailleurs, aurait-on pu opérer une semaine sur un porte-avions américain comme nous l’avons fait en juillet 2008, à bord du Roosevelt aux USA, sans cette compétence patiemment acquise au fil des ans. L’aéronautique navale permet une réelle plus-value au sein de notre outil de défense. Loin d’être concurrente des autres composantes qui volent, elle leur est complémentaire. Son commandant organique, l’amiral de Rostolan, a sûrement insisté sur son efficience, notamment son ratio entre front office et back-office. Mais celle- ci n’est possible que parce que nous avons exploré de opérationnelle, nombreuses voies de synergie avec l’armée de l’air et notamment en matière de doctrine ou lorsque des choix l’armée de terre, notamment dans les domaines de la doivent être faits. Le cas des détachements d’hélicoptères formation et du soutien. L’arrivée d’avions communs, de l’ALAT, embarqués régulièrement sur certains navires tels le Rafale et le NH 90, favorise cette convergence. Je à dominante amphibie, est une particularité. En effet, travaille étroitement avec le major général de l’armée leurs missions se déroulent à terre, la frange littorale de terre dans un comité d’orientation NH 90. Je fais n’étant pour ces hélicoptères qu’un espace de transit et de même avec celui de l’armée de l’air dans un comité ils opèrent en liaison directe avec les forces terrestres. opérationnel RAFALE, au sein duquel nous venons d’élaborer une feuille de route commune sur le Rafale. Les missions des aéronefs de l’aéronautique navale se Cependant, je dis haut et fort que les missions à partir caractérisent aussi par leur diversité. Nos aéronefs, à de la mer et sur la mer relèvent du fait maritime. l’image de nos Atlantique qui opèrent au Tchad, sont pour la plupart multi-rôles et à même d’intervenir au- Sachez que je suis honoré des rapports étroits et dessus de la terre. Leurs équipages sont également prêts amicaux avec mes deux homologues de l’armée de l’air à passer d’une mission de défense sous les ordres de et de l’armée de terre. Ensemble, nous veillons à ce la chaîne de commandement militaire, à une mission Bulletin d’études de la Marine N°46 - 110 -
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    d’intervention en merrelevant du Préfet maritime. Cette pas d’exclusivité pour l’aéronautique navale, mais la bascule de commandement est intrinsèque à toutes les reconnaissance d’un savoir-faire sur mer. En outre, cette unités de la Marine à la mer. Et pour ces opérations de ouverture des marins du ciel vers une approche globale sécurité des personnes et des biens à la mer, la culture et le contact avec d’autres acteurs qu’ils côtoient en maritime est primordiale. Pour autant, je n’affirme opérations bénéficient à l’ensemble de la Marine. Cela pas que ces missions doivent être exécutées par les nous permet de disposer dans divers postes stratégiques seuls aéronefs de la Marine. Mais moi qui ai passé de d’experts polyvalents en opérations aériennes et longues heures, jour et nuit, à élaborer des dispositifs opérations navales. Cela est fort utile pour notre force de lutte sous la mer impliquant frégates, PATMAR, de surface où les officiers de l’aéronautique navale sous-marins, hélicoptères, je peux vous dire que nos insufflent leur expertise dans les centraux opérations, pilotes d’hélicoptères de lutte anti-sous-marine et leur la conduite des plates-formes aéronautiques ou lors de expérience de stations sonar, de bonds… les prédestine leur commandement de bâtiment. Chaque année, quatre à six bâtiments sont commandés à la mer par des capitaines de vaisseau ou capitaines de frégate, anciens pilotes d’aéronautique navale. Ces marins du ciel qui ont commandé à la fois des flottilles et des bâtiments sont, par la suite, particulièrement recherchés dans la chaîne de commandement interarmées des opérations. Douze ans après avoir fédéré les trois composantes de l’aéronautique navale opérant en mer en une force unique, celle-ci constitue un facteur clé de succès dans la préparation, puis la réalisation, des opérations en mer ou à partir de la mer. L’expertise détenue au sein de l’aéronautique navale est transverse aux autres forces de la Marine, et complémentaire de celle existant dans les autres armées. Ainsi, ALAVIA exerce des responsabilités de définition et de contrôle des fonctions aviation sur les navires. Mais cette expertise, fruit de son expérience opérationnelle, intéresse aussi de grandes puissances navales émergentes. Ainsi, la marine indienne nous a déjà sollicités informellement sur ce point, et nous avons des échanges très étroits avec la Royal Navy pour la reconstitution d’une véritable capacité de porte-avions. Michel King - Alouette III au décolage - Aquarelle Nous accompagnons également d’autres marines aux sauvetages en haute mer dans des conditions dans la constitution de leur composante aéronautique délicates. embarquée, telle la marine royale marocaine, en formant des pilotes d’hélicoptères. Enfin, en tant que chef organique de la Marine, une des réelles plus-values de l’aéronautique navale En conclusion, après cette journée consacrée aux réside, à mes yeux, dans l’expérience interarmées et missions de l’aéronautique navale, vous devez être interministérielle de nos équipages. Elle résulte de la convaincus de leur très forte empreinte aéromaritime. formation commune, de la mutualisation d’une grande Les aéronefs sont les senseurs d’information et d’action partie du soutien et des opérations menées, tant avec des unités de la force navale ; ils sont un système d’armes les autres armées sur tous les théâtres qu’avec les autres projeté de leur plate-forme ; ils sont pleinement intégrés administrations travaillant en mer. Je ne revendique à la manœuvre de cette force. C’est la polyvalence de - 111 - Centre d’enseignement supérieur de la Marine
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    nos aéronefs etla culture maritime et opérationnelle de la Marine, sa complémentarité à l’égard des autres leurs équipages qui leur permettent de mener d’autres composantes aériennes de la défense et sa plus-value missions sur des théâtres plus continentaux. dans les opérations interarmées et de sécurité en mer. Mais cette journée a permis aussi de rendre hommage à Le Livre blanc a confirmé pour la Marine le maintien tous les hommes et les femmes de l’aéronautique navale d’une « flotte équilibrée » hauturière rassemblant qui, depuis bientôt cent ans, participent au-dessus de petits et grands bâtiments de surface, sous-marins, la mer tant à la défense des intérêts de la France qu’à la forces spéciales et aéronefs de combat, ainsi que leurs sécurité de nos concitoyens. équipages respectifs. Chaque composante maritime enrichit la Marine de ses facultés spécifiques, selon un dosage subtil permettant d’optimiser l’efficience de Pour conclure, je voudrais rappeler ce que l’Amiral l’ensemble. Ce dosage doit non seulement permettre Castex écrivait dans « La liaison des armes sur mer » : l’action, mais également autoriser en parallèle la « Nous saurons, une fois pour toutes, que l’action solidaire des armes multiplie leur effet, et qu’elle est une ‘‘L’aéronautique navale, c’est une des conditions des grands résultats. capacité maritime au service du Nous nous dirons sans cesse que toutes les armes sont pays, l’aéronautique navale c’est utiles, parce qu’elles se complètent, qu’aucune ne peut avoir la prétention de faire le travail des autres, et que leur aussi la France en mer.’’ aide mutuelle permet seule d’accomplir intégralement la besogne de guerre. » régénération organique. Cette régénération comprend à la fois l’entretien du matériel, l’entraînement à la mer L’aéronautique navale, c’est une capacité maritime au d’un personnel qualifié et ses périodes de récupération. service du pays, l’aéronautique navale c’est aussi la France Car il ne faut pas oublier que derrière nos systèmes en mer. d’armes, il y a avant tout des marins, dont des marins du ciel, qui les mettent en œuvre. Et je n’y inclus pas que les pilotes, mais également tous les mécaniciens qui les assistent et sont indispensables à la mise en œuvre de ces aéronefs à la mer. Cette responsabilité de la préparation opérationnelle des forces aéronavales relève du CEMM et s’intègre dans celle plus globale de toute la marine nationale. Ce colloque est donc l’occasion de marquer l’importance de la fonction aéronautique au sein de BIOGRAPHIE Le vice-amiral d’escadre Jacques Launay entre à l’École navale en 1974. Il rallie en 1977 le patrouilleur La Dieppoise à Nouméa. Il est affecté, en 1979, à la force océanique stratégique et embarque à bord du sous-marin Le Foudroyant. En 1980, il prend le commandement du dragueur Pivoine, puis est affecté en 1982 sur la frégate Tourville. Il sert, de 1984 à 1986, sur le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc, puis, en 1986, sur la frégate Cassard, avant de commander, en 1988, l’aviso Commandant l’Herminier. Après des cours à la Führungsakademie de Hambourg, il est affecté de 1992 à 1995 à la direction du personnel militaire de la Marine en tant que gestionnaire officiers. De 1995 à 1998, il exerce les fonctions d’attaché naval près l’ambassade de France à Bonn. En 1998, il rejoint l’état-major de la force d’action navale et participe en Adriatique à l’opération Allied Force/Trident pour le Kosovo à bord du Foch. En 1999, il commande la frégate Latouche-Tréville. Il devient, en 2002, sous-directeur « Affaires européennes et stratégiques » au SGDN, puis est nommé, en 2004, attaché de défense près l’ambassade de France à Londres. En 2007, il prend les responsabilités d’amiral commandant les forces maritimes de l’océan Indien (ALINDIEN). Le vice-amiral d’escadre Jacques Launay est nommé aux fonctions de major général de la Marine en février 2008. Bulletin d’études de la Marine N°46 - 112 -