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Circuit
Musiques contemporaines
Nouveautés en bref
Chantale Laplante and Cléo Palacio-Quintin
Glenn Gould et la création
Volume 22, Number 2, 2012
URI: https://id.erudit.org/iderudit/1012795ar
DOI : https://doi.org/10.7202/1012795ar
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Les Presses de l’Université de Montréal
ISSN
1183-1693 (print)
1488-9692 (digital)
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Laplante, C. & Palacio-Quintin, C. (2012). Nouveautés en bref. Circuit, 22, (2), 75–80.
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Nouveautés en bref
Chantale Laplante et Cléo Palacio-Quintin
Quatuor Bozzini
À chacun sa miniature
Collection QB / CQB 113 / 2011
Depuis 2005, les membres du Quatuor Bozzini,
entourés de compositeurs chevronnés agissant à
titre de mentors, accueillent et accompagnent de
jeunes compositrices et compositeurs dans un Composer’s Kitchen. Cinq ans
plus tard, le Quatuor Bozzini a invité les trente et un compositeurs ayant parti-
cipé à ces rencontres annuelles, à composer une courte pièce afin de célébrer
l’expérience du Composer’s Kitchen, à la fois «atelier, laboratoire, salle de jeu
et cours de maître», selon la définition donnée sur le site du quatuor1
.
Le Quatuor Bozzini a atteint une renommée internationale bien méritée
par son talent et sa persévérance dans la programmation d’un répertoire musi-
cal ancré dans la recherche et l’expérimentation. À cet égard, le Composer’s
Kitchen semble témoigner tout autant de cette démarche tournée vers l’ex-
ploration musicale, que celle de son implication dans la communauté. En
effet, chaque édition regroupe six compositeurs venus à Montréal des quatre
coins du pays, pour approfondir de l’intérieur le genre quatuor à cordes dans
une atmosphère intime caractéristique de la musique de chambre.
Le disque À chacun sa miniature est en fait doublement ancré dans la
communauté, le Quatuor Bozzini ayant pour ce projet lancé un appel au
public afin de soutenir chacun des compositeurs et ainsi recueillir les com-
mandites de cent membres de la communauté, mélomanes, compositeurs,
professionnels de tous horizons. Le succès de cette campagne de finance-
ment a permis au quatuor de créer un fonds de dotation permanent dédié
aux commandes d’œuvres et au soutien des activités du Composer’s Kitchen,
afin d’assurer sa pérennité.
1. www.quatuorbozzini.ca
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L’aventure du Composer’s Kitchen aura fait mouche, car pour la 8e
édi-
tion du mois d’avril 2012, il a été présenté dans un format élargi en colla-
boration avec le Huddersfield Contemporary Music Festival, accueillant un
mentor et des compositeurs du Royaume-Uni. Dans un deuxième temps, les
œuvres achevées des jeunes compositeurs seront présentées en novembre
à Huddersfield, dans la cadre du festival. Une autre édition (Atelier niveau
baccalauréat) a également lieu à Vancouver en août 2012.
En attendant de pouvoir entendre les œuvres de ces nouvelles cuvées,
nous avons accès à un enregistrement aux qualités acoustiques impeccables
des trente et une miniatures de trente et un compositeurs qui témoignent,
en écho à l’aspect mosaïqué de la pochette, d’une grande diversité de styles
et, par ricochet, du dynamisme des jeunes forces à l’œuvre. Longue vie au
Composer’s Kitchen pour sa complicité avec la communauté et les efforts
investis pour que soient entendues et diffusées ces voix multiples.
Chantale Laplante
Keyworks
Sebastian Borsch, musik für
kontrabassklarinette
Karnatic Lab Records // KLR 022 // 2009
et
Spielzeug
Fie Schouten – clarinette basse
Marco Kassl – accordéon
Koen Kaptijn – trombone
Karnatic Lab Records // KLR 019 // 2009
L’audacieuse étiquette de disque néerlandaise Karnatic Lab Records fait
honneur aux clarinettes graves dans deux parutions mettant en vedette des
interprètes talentueux. Des œuvres de répertoire du xxe siècle y côtoient admi-
rablement des compositions récentes endisquées pour la première fois.
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Keyworks
Sebastian Borsch reprend à la clarinette contrebasse les pièces inspirées
du Livre des morts égyptien, Anubis et Nout de Gérard Grisey (1946-1988).
L’énergie et la maîtrise du clarinettiste font honneur à la richesse timbrale de
ces pièces, dans lesquelles la prise de son rapprochée nous permet d’entrer
dans toute la profondeur des sonorités graves de la clarinette contrebasse et
dans l’intimité des nuances de souffles, de multiphoniques et de bruits de
clefs. Puisque Anubis et Nout ont été composées en 1983 à la mémoire de
Claude Vivier, tout juste disparu, il semble opportun de retrouver sa Pièce
pour violon et clarinette (1975) pour clore ce disque, œuvre dans laquelle
Borsch et le violoniste Swantje Tessmann sont en parfaite symbiose.
La clarinette contrebasse est à l’honneur dans la courte pièce Maknongan
(1976), pour instrument grave non précisé, une des toutes dernières œuvres
de Giacinto Scelsi (1905-1988). Composée pour Joëlle Léandre, elle se
retrouve plus souvent au répertoire de contrebassistes, mais cette musique
est mise en relief avec ferveur par le souffle de Borsch. On apprécie ensuite
une pièce composée spécialement pour Sebastian Borsch par le composi-
teur italien Giorgio Colombo-Taccani (1961). Le compositeur décrit sa pièce
Golem (2004) comme ayant un caractère instable et rhapsodique. Il y explore
la grande polyvalence de l’instrument, à la fois dans les registres très grave et
très aigu qu’il considère tous deux fascinants. Poursuivant dans la filière ita-
lienne, on retrouve ensuite Ombra I et Ombra II (1984) de Franco Donatoni
(1927-2000), livrées avec brio. La qualité du timbre est exceptionnelle même
dans les passages les plus virtuoses. Le son coule de façon limpide malgré le
registre abyssal qui pourrait facilement créer une impression de lourdeur. On
retrouve toujours cette aisance dans Flux d’Eberhard Eyser (1932) composée
spécialement pour l’interprète en 2000 et endisquée ici pour la première fois.
Le clarinettiste Sebastian Borsch (Hambourg 1969) nous livre donc un
premier disque solo bien senti, qui met en valeur le répertoire soliste pour
son instrument grave inusité. Tous feront certainement des découvertes audi-
tives dans les multiples sonorités de clarinette contrebasse où nous emporte
cet enregistrement. On ne s’étonne pas d’apprendre que cet interprète pas-
sionné consacre aussi une grande partie de son temps à la fabrication et l’en-
tretien de ces instruments graves.
Spielzeug
Déjà réputée pour ses interprétations de musique contemporaine aux cla-
rinettes et cor de basset (en particulier pour le répertoire de Stockhausen
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auquel elle se dédie depuis 2008), Fie Schouten nous fait ici découvrir des
combinaisons de timbres réjouissantes avec ses complices à hanches et vent.
Le trio d’Héctor Moro (compositeur chilien établi à Berlin), Lichtzwang,
ein wütendes Spielzeug2
(2002), sert de point de départ et inspire le nom de
l’ensemble ainsi que le titre de ce disque dans lequel les sonorités du trom-
bone, de l’accordéon et de la clarinette basse se marient à merveille et créent
des timbres insoupçonnés. L’esprit du jeu est bien tangible dans cette œuvre
colorée et puissante, et la virtuosité des interprètes est mise en valeur par les
fusions de timbres complexes dans lesquelles on ne distingue plus les instru-
ments l’un de l’autre.
On demeure dans la richesse de la recherche timbrale avec le Solo pour
deux (1981) de Gérard Grisey. Tel que souhaité par le compositeur, les inter-
prètes nous font réellement entendre un seul grand solo pendant lequel on
oublie souvent qu’il y a deux instrumentistes qui jouent. On s’imagine même
parfois qu’ils sont plus nombreux. L’impression de masse sonore indescrip-
tible est très présente dans l’œuvre Farah (2008) de Philemon Mukarno,
commandée par le trio. Le compositeur en faisant usage dans la majorité de
ses œuvres, on entend tout de suite l’influence de la musique électronique
dans son écriture. Les combinaisons instrumentales créent des textures inu-
sitées et jubilatoires. L’éloquent accordéoniste est souvent le principal acteur
de ces explorations sonores. Il nous fait réaliser que cet instrument versatile
est trop négligé par les compositeurs contemporains et que l’on souhaiterait
bien l’entendre plus souvent.
L’atmosphère devient plus méditative avec In Die Tiefe der Zeit3
(2001) du
compositeur japonais Toshio Hosokawa (1955), mais on demeure captivé par
cette musique mouvante et colorée. Le disque se termine en beauté sur la
musique de Christian Wolff. Son Exercise nº 3 (1973), tiré d’une suite compo-
sée pour Merce Cunningham, et dont l’instrumentation n’est pas spécifiée,
permet aux musiciens de faire leurs propres arrangements. Ici encore, on
est charmé par les fusions timbrales qu’offre ce trio original, qui relève le
défi avec tact et précision, dans une version assez lente et très inspirée de ce
classique de Wolff.
Cléo Palacio-Quintin
2. Traduction anglaise du titre par le
compositeur : « Light-Compulsion. A
raging toy », source : www.moromusik.
com/projects-lichtzwang.html
3. Dans les profondeurs du temps.
La version du disque, pour clarinette
en si bémol et accordéon, a bien été
publiée en 2001, mais semble être une
transcription d’une œuvre antérieure :
l’originale pour violoncelle, accordéon
et cordes date de 1994. Une révision
en 1996 présente deux versions, soit
pour violoncelle et accordéon, ou
pour alto et accordéon. Les différentes
partitions sont éditées par Schott Music
Co. Ltd., Tokyo.
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Piano Music by Composers of African Descent
William Chapman Nyaho
MSR Classics // MS1091 // 2004
Le pianiste ghanéen William Chapman Nyaho
se consacre depuis de nombreuses années à la
recherche d’œuvres pour piano de compositeurs africains et est un interprète
dévoué à ce répertoire. En 2009, il éditait une anthologie en cinq volumes
intitulée Piano Music of Africa and the African Diaspora4
. Dans son numéro
Musiciens sans frontières, Circuit publiait récemment un article de Kofi
Agawu5
dans lequel cette anthologie sert de point de départ à une analyse de
l’héritage multiple du compositeur africain et à une discussion sur les enjeux
de la création de musique de concert en Afrique.
Il semblait donc utile de présenter ici le premier disque du pianiste, qui
nous fait découvrir une panoplie de musiques de compositeurs d’origine afri-
caine que l’on a rarement eu la chance d’entendre: Joshua Uzoigwe (Nigeria,
1946), Oswald Russel (Jamaïque, 1933), Coleridge-Taylor Perkinson (États-
Unis, 1932), Samuel Coleridge-Taylor6
(Angleterre, 1875-1912), Margaret Bonds
(États-Unis, 1913-1972), Gamal Abdel-Rahim (Égypte, 1924-1988), Robert
Nathaniel Dett (États-Unis, 1882-1943), Gyinah Labi (Ghana, 1950). Les élé-
ments abordés dans l’article d’Agawu sont bien audibles dans ce premier opus
de Nyaho. Les pièces, souvent très courtes et faisant partie d’une suite, sont
pour la plupart directement inspirées de traditions musicales africaines.
Uzoigwe, considéré comme un des plus importants compositeurs du
Nigeria, ouvre le disque avec trois pièces tirées de la suite Talking Drums.
Ces pièces sont basées sur les caractérisques rythmiques et mélodiques des
tambours Ukom. Différents aspects de la musique de danse funéraire, de
l’art du conteur et du dialecte du peuple Igbo du Nigéria servent d’éléments
de base à ces compositions7
. La pièce Earthbeats op. 22 de Labi, qui clôt le
disque, est aussi tirée d’une suite inspirée de langues africaines: Six Dialects
in African Pianism. Ici c’est plutôt la danse Gahu qui prête ses contours ryth-
miques et mélodiques à l’œuvre, en combinaison avec les chants, rythmes
et harmonies Ewe. Russell s’inspire également des rythmes typiques et des
chansons folkloriques de son pays d’origine dans Three Jamaican Dances.
Le «negro spiritual» est à la source des œuvres de Coleridge-Taylor (Deep
River est un extrait de Twenty Four Negro Melodies op. 59 nº 10), Bonds
(Troubled Water basée sur le traditionnel Wade in the Water) et Dett (“ In
4. Oxford University Press.
5. Kofi Agawu (2011), «The Challenge
of African Art Music», Circuit, vol. 21,
no 2, p. 49-64; www.erudit.org/revue/
circuit/2011/v21/n2/1005272ar.html
6. Ce n’est pas un hasard que ce
double nom se répète. M. Perkinson
a été prénommé en l’honneur du
compositeur Samuel Coleridge-Taylor.
7. Des extraits de deux de ces pièces
sont analysés dans l’article d’Agawu
(2011).
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the bottom” Suite). Ce dernier évoque cinq scènes de la vie quotidienne
des Noirs au bord du Mississippi, dans autant de pièces dont l’harmonie est
influencée par le blues. L’influence de l’harmonie jazz perce également dans
les œuvres de Bonds et de Perkinson, qui, lui, nous sert un Scherzo inspiré
de la forme en trois parties de Chopin. C’est dans le développement des
formes que l’on constate plus directement l’influence de la musique clas-
sique occidentale. Les classiques variations se retrouvent chez Abdel-Rahim
avec Variations on an Egyptian Folksong.
En assemblant ces répertoires méconnus sur un même disque, Nyaho nous
donne l’opportunité de découvrir ces musiques aux influences croisées et de
constater la richesse des langages qu’ont créés ces compositeurs d’origines
africaines diverses. Nyaho a d’ailleurs produit un deuxième disque en 2008,
intitulé Asa8
, sur lequel on peut découvrir une dizaine d’autres compositeurs.
La lecture de l’article d’Agawu mentionné plus tôt éclaire grandement notre
écoute et nous met à l’affût des défis de la musique savante africaine.
8. MSR Classics // MS1242.

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  • 2. 75 a c t u a l i t é s Nouveautés en bref Chantale Laplante et Cléo Palacio-Quintin Quatuor Bozzini À chacun sa miniature Collection QB / CQB 113 / 2011 Depuis 2005, les membres du Quatuor Bozzini, entourés de compositeurs chevronnés agissant à titre de mentors, accueillent et accompagnent de jeunes compositrices et compositeurs dans un Composer’s Kitchen. Cinq ans plus tard, le Quatuor Bozzini a invité les trente et un compositeurs ayant parti- cipé à ces rencontres annuelles, à composer une courte pièce afin de célébrer l’expérience du Composer’s Kitchen, à la fois «atelier, laboratoire, salle de jeu et cours de maître», selon la définition donnée sur le site du quatuor1 . Le Quatuor Bozzini a atteint une renommée internationale bien méritée par son talent et sa persévérance dans la programmation d’un répertoire musi- cal ancré dans la recherche et l’expérimentation. À cet égard, le Composer’s Kitchen semble témoigner tout autant de cette démarche tournée vers l’ex- ploration musicale, que celle de son implication dans la communauté. En effet, chaque édition regroupe six compositeurs venus à Montréal des quatre coins du pays, pour approfondir de l’intérieur le genre quatuor à cordes dans une atmosphère intime caractéristique de la musique de chambre. Le disque À chacun sa miniature est en fait doublement ancré dans la communauté, le Quatuor Bozzini ayant pour ce projet lancé un appel au public afin de soutenir chacun des compositeurs et ainsi recueillir les com- mandites de cent membres de la communauté, mélomanes, compositeurs, professionnels de tous horizons. Le succès de cette campagne de finance- ment a permis au quatuor de créer un fonds de dotation permanent dédié aux commandes d’œuvres et au soutien des activités du Composer’s Kitchen, afin d’assurer sa pérennité. 1. www.quatuorbozzini.ca
  • 3. 76 c i r c u i t v o lu m e 2 2 n u m é r o 2 L’aventure du Composer’s Kitchen aura fait mouche, car pour la 8e édi- tion du mois d’avril 2012, il a été présenté dans un format élargi en colla- boration avec le Huddersfield Contemporary Music Festival, accueillant un mentor et des compositeurs du Royaume-Uni. Dans un deuxième temps, les œuvres achevées des jeunes compositeurs seront présentées en novembre à Huddersfield, dans la cadre du festival. Une autre édition (Atelier niveau baccalauréat) a également lieu à Vancouver en août 2012. En attendant de pouvoir entendre les œuvres de ces nouvelles cuvées, nous avons accès à un enregistrement aux qualités acoustiques impeccables des trente et une miniatures de trente et un compositeurs qui témoignent, en écho à l’aspect mosaïqué de la pochette, d’une grande diversité de styles et, par ricochet, du dynamisme des jeunes forces à l’œuvre. Longue vie au Composer’s Kitchen pour sa complicité avec la communauté et les efforts investis pour que soient entendues et diffusées ces voix multiples. Chantale Laplante Keyworks Sebastian Borsch, musik für kontrabassklarinette Karnatic Lab Records // KLR 022 // 2009 et Spielzeug Fie Schouten – clarinette basse Marco Kassl – accordéon Koen Kaptijn – trombone Karnatic Lab Records // KLR 019 // 2009 L’audacieuse étiquette de disque néerlandaise Karnatic Lab Records fait honneur aux clarinettes graves dans deux parutions mettant en vedette des interprètes talentueux. Des œuvres de répertoire du xxe siècle y côtoient admi- rablement des compositions récentes endisquées pour la première fois.
  • 4. 77 a c t u a l i t é s Keyworks Sebastian Borsch reprend à la clarinette contrebasse les pièces inspirées du Livre des morts égyptien, Anubis et Nout de Gérard Grisey (1946-1988). L’énergie et la maîtrise du clarinettiste font honneur à la richesse timbrale de ces pièces, dans lesquelles la prise de son rapprochée nous permet d’entrer dans toute la profondeur des sonorités graves de la clarinette contrebasse et dans l’intimité des nuances de souffles, de multiphoniques et de bruits de clefs. Puisque Anubis et Nout ont été composées en 1983 à la mémoire de Claude Vivier, tout juste disparu, il semble opportun de retrouver sa Pièce pour violon et clarinette (1975) pour clore ce disque, œuvre dans laquelle Borsch et le violoniste Swantje Tessmann sont en parfaite symbiose. La clarinette contrebasse est à l’honneur dans la courte pièce Maknongan (1976), pour instrument grave non précisé, une des toutes dernières œuvres de Giacinto Scelsi (1905-1988). Composée pour Joëlle Léandre, elle se retrouve plus souvent au répertoire de contrebassistes, mais cette musique est mise en relief avec ferveur par le souffle de Borsch. On apprécie ensuite une pièce composée spécialement pour Sebastian Borsch par le composi- teur italien Giorgio Colombo-Taccani (1961). Le compositeur décrit sa pièce Golem (2004) comme ayant un caractère instable et rhapsodique. Il y explore la grande polyvalence de l’instrument, à la fois dans les registres très grave et très aigu qu’il considère tous deux fascinants. Poursuivant dans la filière ita- lienne, on retrouve ensuite Ombra I et Ombra II (1984) de Franco Donatoni (1927-2000), livrées avec brio. La qualité du timbre est exceptionnelle même dans les passages les plus virtuoses. Le son coule de façon limpide malgré le registre abyssal qui pourrait facilement créer une impression de lourdeur. On retrouve toujours cette aisance dans Flux d’Eberhard Eyser (1932) composée spécialement pour l’interprète en 2000 et endisquée ici pour la première fois. Le clarinettiste Sebastian Borsch (Hambourg 1969) nous livre donc un premier disque solo bien senti, qui met en valeur le répertoire soliste pour son instrument grave inusité. Tous feront certainement des découvertes audi- tives dans les multiples sonorités de clarinette contrebasse où nous emporte cet enregistrement. On ne s’étonne pas d’apprendre que cet interprète pas- sionné consacre aussi une grande partie de son temps à la fabrication et l’en- tretien de ces instruments graves. Spielzeug Déjà réputée pour ses interprétations de musique contemporaine aux cla- rinettes et cor de basset (en particulier pour le répertoire de Stockhausen
  • 5. 78 c i r c u i t v o lu m e 2 2 n u m é r o 2 auquel elle se dédie depuis 2008), Fie Schouten nous fait ici découvrir des combinaisons de timbres réjouissantes avec ses complices à hanches et vent. Le trio d’Héctor Moro (compositeur chilien établi à Berlin), Lichtzwang, ein wütendes Spielzeug2 (2002), sert de point de départ et inspire le nom de l’ensemble ainsi que le titre de ce disque dans lequel les sonorités du trom- bone, de l’accordéon et de la clarinette basse se marient à merveille et créent des timbres insoupçonnés. L’esprit du jeu est bien tangible dans cette œuvre colorée et puissante, et la virtuosité des interprètes est mise en valeur par les fusions de timbres complexes dans lesquelles on ne distingue plus les instru- ments l’un de l’autre. On demeure dans la richesse de la recherche timbrale avec le Solo pour deux (1981) de Gérard Grisey. Tel que souhaité par le compositeur, les inter- prètes nous font réellement entendre un seul grand solo pendant lequel on oublie souvent qu’il y a deux instrumentistes qui jouent. On s’imagine même parfois qu’ils sont plus nombreux. L’impression de masse sonore indescrip- tible est très présente dans l’œuvre Farah (2008) de Philemon Mukarno, commandée par le trio. Le compositeur en faisant usage dans la majorité de ses œuvres, on entend tout de suite l’influence de la musique électronique dans son écriture. Les combinaisons instrumentales créent des textures inu- sitées et jubilatoires. L’éloquent accordéoniste est souvent le principal acteur de ces explorations sonores. Il nous fait réaliser que cet instrument versatile est trop négligé par les compositeurs contemporains et que l’on souhaiterait bien l’entendre plus souvent. L’atmosphère devient plus méditative avec In Die Tiefe der Zeit3 (2001) du compositeur japonais Toshio Hosokawa (1955), mais on demeure captivé par cette musique mouvante et colorée. Le disque se termine en beauté sur la musique de Christian Wolff. Son Exercise nº 3 (1973), tiré d’une suite compo- sée pour Merce Cunningham, et dont l’instrumentation n’est pas spécifiée, permet aux musiciens de faire leurs propres arrangements. Ici encore, on est charmé par les fusions timbrales qu’offre ce trio original, qui relève le défi avec tact et précision, dans une version assez lente et très inspirée de ce classique de Wolff. Cléo Palacio-Quintin 2. Traduction anglaise du titre par le compositeur : « Light-Compulsion. A raging toy », source : www.moromusik. com/projects-lichtzwang.html 3. Dans les profondeurs du temps. La version du disque, pour clarinette en si bémol et accordéon, a bien été publiée en 2001, mais semble être une transcription d’une œuvre antérieure : l’originale pour violoncelle, accordéon et cordes date de 1994. Une révision en 1996 présente deux versions, soit pour violoncelle et accordéon, ou pour alto et accordéon. Les différentes partitions sont éditées par Schott Music Co. Ltd., Tokyo.
  • 6. 79 a c t u a l i t é s senku Piano Music by Composers of African Descent William Chapman Nyaho MSR Classics // MS1091 // 2004 Le pianiste ghanéen William Chapman Nyaho se consacre depuis de nombreuses années à la recherche d’œuvres pour piano de compositeurs africains et est un interprète dévoué à ce répertoire. En 2009, il éditait une anthologie en cinq volumes intitulée Piano Music of Africa and the African Diaspora4 . Dans son numéro Musiciens sans frontières, Circuit publiait récemment un article de Kofi Agawu5 dans lequel cette anthologie sert de point de départ à une analyse de l’héritage multiple du compositeur africain et à une discussion sur les enjeux de la création de musique de concert en Afrique. Il semblait donc utile de présenter ici le premier disque du pianiste, qui nous fait découvrir une panoplie de musiques de compositeurs d’origine afri- caine que l’on a rarement eu la chance d’entendre: Joshua Uzoigwe (Nigeria, 1946), Oswald Russel (Jamaïque, 1933), Coleridge-Taylor Perkinson (États- Unis, 1932), Samuel Coleridge-Taylor6 (Angleterre, 1875-1912), Margaret Bonds (États-Unis, 1913-1972), Gamal Abdel-Rahim (Égypte, 1924-1988), Robert Nathaniel Dett (États-Unis, 1882-1943), Gyinah Labi (Ghana, 1950). Les élé- ments abordés dans l’article d’Agawu sont bien audibles dans ce premier opus de Nyaho. Les pièces, souvent très courtes et faisant partie d’une suite, sont pour la plupart directement inspirées de traditions musicales africaines. Uzoigwe, considéré comme un des plus importants compositeurs du Nigeria, ouvre le disque avec trois pièces tirées de la suite Talking Drums. Ces pièces sont basées sur les caractérisques rythmiques et mélodiques des tambours Ukom. Différents aspects de la musique de danse funéraire, de l’art du conteur et du dialecte du peuple Igbo du Nigéria servent d’éléments de base à ces compositions7 . La pièce Earthbeats op. 22 de Labi, qui clôt le disque, est aussi tirée d’une suite inspirée de langues africaines: Six Dialects in African Pianism. Ici c’est plutôt la danse Gahu qui prête ses contours ryth- miques et mélodiques à l’œuvre, en combinaison avec les chants, rythmes et harmonies Ewe. Russell s’inspire également des rythmes typiques et des chansons folkloriques de son pays d’origine dans Three Jamaican Dances. Le «negro spiritual» est à la source des œuvres de Coleridge-Taylor (Deep River est un extrait de Twenty Four Negro Melodies op. 59 nº 10), Bonds (Troubled Water basée sur le traditionnel Wade in the Water) et Dett (“ In 4. Oxford University Press. 5. Kofi Agawu (2011), «The Challenge of African Art Music», Circuit, vol. 21, no 2, p. 49-64; www.erudit.org/revue/ circuit/2011/v21/n2/1005272ar.html 6. Ce n’est pas un hasard que ce double nom se répète. M. Perkinson a été prénommé en l’honneur du compositeur Samuel Coleridge-Taylor. 7. Des extraits de deux de ces pièces sont analysés dans l’article d’Agawu (2011).
  • 7. 80 c i r c u i t v o lu m e 2 2 n u m é r o 2 the bottom” Suite). Ce dernier évoque cinq scènes de la vie quotidienne des Noirs au bord du Mississippi, dans autant de pièces dont l’harmonie est influencée par le blues. L’influence de l’harmonie jazz perce également dans les œuvres de Bonds et de Perkinson, qui, lui, nous sert un Scherzo inspiré de la forme en trois parties de Chopin. C’est dans le développement des formes que l’on constate plus directement l’influence de la musique clas- sique occidentale. Les classiques variations se retrouvent chez Abdel-Rahim avec Variations on an Egyptian Folksong. En assemblant ces répertoires méconnus sur un même disque, Nyaho nous donne l’opportunité de découvrir ces musiques aux influences croisées et de constater la richesse des langages qu’ont créés ces compositeurs d’origines africaines diverses. Nyaho a d’ailleurs produit un deuxième disque en 2008, intitulé Asa8 , sur lequel on peut découvrir une dizaine d’autres compositeurs. La lecture de l’article d’Agawu mentionné plus tôt éclaire grandement notre écoute et nous met à l’affût des défis de la musique savante africaine. 8. MSR Classics // MS1242.