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8 les inrockuptibles 17.08.2016
Atlantic City,
le 8 août 2016
La “ville du péché”, dont Donald Trump a longtemps possédé 30 % du parc
immobilier, est au bord de la faillite. Et si la faute n’en incombe pas à 100 %
au candidat républicain à la Maison-Blanche, il a une grande part de
responsabilité dans cette déliquescence.
AtlanticCity,
le plus gros
couacdeDonald
17.08.2016 les inrockuptibles 1110 les inrockuptibles 17.08.2016
S
ur la promenade, c’est
business as usual : le défilé
d’été de la “ville du péché”.
Plagistes, entraîneuses,
mendiants, touristes
déambulent sur le boardwalk,
“la promenade la plus longue du monde”,
dit une pancarte. La foule passe devant
les employés du Trump Taj Mahal en
grève, comme devant une attraction
parmi d’autres. Les mouettes ricanent,
picorent des restes de hot-dogs. Atlantic
City est un vieux laboratoire, où les
Etats-Unis ont jadis inventé l’industrie
du divertissement et dont Donald Trump
fut un jour le roi. Les grévistes du casino
qui porte le nom du candidat républicain
à la présidence réclament une retraite
et une assurance santé, supprimées
depuis le dernier plan de sauvetage
de l’établissement ; le Taj en est à sa
cinquième banqueroute. Ils apostrophent
les vacanciers : “N’entrez pas là-dedans,
c’est plein de punaises de lit !”
Leurs griefs vont de la demi-heure
de pause déjeuner non payée aux visites
chez le docteur devenues impossibles.
La semaine suivant la suppression
de leur mutuelle, une travailleuse a été
diagnostiquée d’un cancer du sein
et ne peut pas payer son traitement.
Deux employés seraient morts depuis le
début de la grève faute d’accès aux soins,
dont un plongeur de la cafétéria, Esau
Ivan Madrid, employé au Taj depuis
dix-sept ans. “Un film d’horreur”, selon
Diana Hussein, du local 54, le syndicat
des employés des casinos.
Jusqu’à cette funeste nouvelle, tombée
le 3 août : le Taj va fermer, pour de bon
cette fois, laissant ses 3 000 salariés sur
le carreau. Décision du patron, Carl Icahn.
Il dit perdre plusieurs millions chaque
jour et accuse les syndicats d’avoir creusé
la tombe du casino avec leurs demandes.
Impossible de lire dans les pensées
des employés non grévistes, bengladis,
afro-américains, latinos, qui garent les
voitures des clients pour quelques jours
encore, et portent sur eux une chemise
bleue avec, en lettres brodées, le nom
de l’homme qui les pourrit à la télé
depuis plus d’un an : “Trump”.
Une plaque à sa gloire trône devant
la fontaine du parking ; il a toujours
son nom en lettres capitales au sommet
de la tour du Taj. C’est le résultat d’une
illusion financière. Trump n’est plus le
boss de quoi que ce soit à Atlantic City.
Après la quatrième faillite du Taj, la
société exploitante, Trump Entertainment
Resorts, a changé de mains. Le casino
appartient aujourd’hui à un homme
d’affaires bien plus riche. La fortune
de Carl Icahn est en effet estimée entre
13 et 20 milliards de dollars. Icahn a
racheté les dettes de Trump, c’est lui le
pilote et c’est contre lui que ferraille le
personnel. Il possède d’autres casinos : le
Tropicana, et le Trump Plaza, aujourd’hui
une ruine interdite d’accès. Icahn et
Trump s’estiment beaucoup ; Trump veut
en faire son secrétaire au Trésor, une fois
élu président des Etats-Unis. Il a accepté
de garder son nom sur le Taj, contre
une somme d’argent inconnue.
Trump et Atlantic City, c’est bel et bien
du passé, même s’il a jadis possédé 30 %
du parc hôtelier. Il se tue à le dire pour ne
pas qu’on l’associe au naufrage de la ville.
Pour remonter aux temps de sa splendeur,
il faut sauter une génération, entre 1983
et 1990, quand Trump a construit le Plaza
et le Taj, avec de l’argent emprunté
aux banques à l’esbroufe, avec, en guise
de gage, son simple nom, déjà célèbre
à l’époque. Trump a possédé jusqu’à
trois casinos : le maximum autorisé par
la commission de contrôle des casinos
du New Jersey, l’organe qui octroie
les licences d’exploitation, le sésame
pour exploiter un établissement.
La commission siège sur le boardwalk,
entre une friterie et un salon de massage
à 20 dollars le full body treatment.
Avant de délivrer une licence, la
commission passe en revue l’impétrant
pour vérifier qu’il est judiciairement
clean. Il est établi que Trump a bénéficié
d’un gros traitement de faveur. Ses liens
avec la mafia new-yorkaise, qui tenait
les syndicats du bâtiment et faisait la
pluie et le beau temps sur les prix du
béton, ont facilité la construction de la
Trump Tower à Manhattan. Ils ont aussi
attiré l’attention de la justice de New
York, et auraient dû l’interdire de licence.
Trump est pourtant passé au vert sans
problème. Il avait une vision pour la ville
et beaucoup d’argent.
L’intérieur du Trump Taj Mahal,
dans son jus des early nineties, a des airs
de coquille vide. Les restaurants sont
fermés pour cause de grève. Au rez-de-
chaussée, les bandits manchots sont
alignés à perte de vue, et une odeur
de coin fumeur d’aéroport imprègne
les habits. D’énormes chandeliers se
reflètent sur l’escalator qui mène au
premier. On est accueilli par le Trump
Exchange, un magasin de souvenirs
avec les porcelaines de la fille Trump,
Ivanka, à moitié prix. Une immense
affiche de Trump fixe les clients,
surplombée d’un slogan donaldesque :
“J’aime penser grand. Il faut bien penser ;
alors pourquoi ne pas penser grand ?”
Les premières années de Trump
à Atlantic City furent mirifiques.
C’était la grande époque des spectacles
de catch WrestleMania, de Hulk Hogan,
des combats de Mike Tyson au Boardwalk
Hall. “Le boardwalk était plein, même
l’hiver. Sur Pacific Avenue, c’était pare-
chocs contre pare-chocs”, se souvient
Michael Showell, sans emploi depuis que
le service marketing du Caesars a été
délocalisé en Inde, qui gratte des
cigarettes aux touristes et se fait parfois
lui-même gratter par d’autres quêteurs.
Comme une étoile filante dans le ciel
d’Atlantic City, “Trump a beaucoup brillé
mais s’est vite éteint”, explique Diana
Hussein. Les choses ont vite commencé
à se gâter pour Trump qui, dès 1990,
ne paie plus ses factures. Quelques mois
à peine après son ouverture, en 1991,
le Taj est en banqueroute. La toute
première de Donald Trump. Son empire
immobilier est au bord de l’implosion.
Pour éviter des fermetures de casinos
en cascade et la perte de milliers
d’emplois, l’Etat du New Jersey décide
de voler au secours de Trump. Le
contribuable du New Jersey a dû régler
l’ardoise. L’énormité de sa dette,
l’ampleur de ses opérations l’avaient
rendu too big to fail, trop gros pour
échouer ; exactement comme les
banques de Wall Street lors de la crise
financière. Si le New Jersey avait laissé
Trump se débrouiller, il aurait disparu
du paysage médiatique, noyé dans
depuis le début de la grève,
deux employés seraient morts
faute d’accès aux soins
De gauche à droite et de haut en bas :
une publicité pour le Trump Taj Mahal ;
l’entrée du casino ; Maryam Sarhan, étudiante
en sciences politiques qui se sent minoritaire
car musulmane ; Leslie E. Lee, vétéran
du Vietnam et fervent partisan de Trump ;
travailleurs en grève devant le Trump Taj
Mahal ; la boutique de souvenir du casino ;
Don Guardian, maire d’Atlantic City
12 les inrockuptibles 17.08.2016
un océan de dettes ; nous nagerions
aujourd’hui dans un présent dystopique,
sans tweet de Donald Trump.
Valerie McMorris sert des cocktails
depuis vingt-six ans au Taj, elle fait partie
des deux cents personnes engagées
depuis le début de l’aventure. Pour sa
génération, qui a connu les fastes
d’Atlantic City, des bons jobs sans
diplôme, puis le naufrage, la pilule est
encore plus amère. “Trump, c’était flashy.
La bonne époque. Les salaires étaient bons,
les pourboires énormes, on avait un plan
retraite, Michael Jackson en concert…
On formait une famille.” Les patrons de
l’époque avaient les mains dans le
cambouis. C’est la grosse différence avec
aujourd’hui : “Trump passait dans les
travées, il discutait avec nous. Aujourd’hui,
les propriétaires sont des hedge funds,
ils sont invisibles. Ils veulent juste traire
le casino. On ne les voit jamais. Je ne sais
même pas à quoi ressemble Carl Icahn.”
Valerie est lucide sur sa “Trumpostalgie”,
sans être dupe non plus. Elle connaît
les plombiers, les plâtriers de la côte,
qui ont contribué à l’érection des casinos
Trump et attendaient toujours leur argent
sur leur lit de mort.
Lors du meeting de Bernie Sanders
à Atlantic City, c’est Valerie qui a chauffé
la salle, et l’a présenté au public. Le
candidat socialiste a fait d’Atlantic City un
symbole de l’Amérique, des milliardaires
exploitant les employés. Les adversaires
politiques de Trump misent sur Atlantic
City pour ridiculiser l’homme d’affaires :
le mois dernier, Hillary Clinton a discouru
devant le Trump Plaza abandonné, avec
des traces du nom “TRUMP” affadies sur
le mur derrière elle. Effet visuel garanti.
Le mur a depuis été recouvert d’une
épaisse peinture noire.
Peu importe les magouilles,
les ardoises, le plan de sauvetage
du New Jersey. La magie Trump opère
encore parfois, surtout là où on ne
l’attend pas. Un vétéran en fauteuil
roulant vend pour quelques dollars des
petits drapeaux américains, tous les
jours devant le Trump Plaza depuis
sa fermeture : “C’est le seul endroit où on
ne peut pas me virer.” Leslie Lee a 69 ans,
presque le même âge que Trump.
Pendant que Donald évitait la mobilisation
pour une imaginaire déformation du pied,
Leslie fêtait son 21e
 anniversaire à
Da Nang, au Vietnam. Il n’en veut pas à
Trump pour avoir évité l’armée grâce à
son argent. ”Tant mieux, s’il a évité la draft.
C’était une boucherie injuste et inutile !”
Les banqueroutes, les emplois
perdus ? “Mec, c’est ça, l’art du deal !
Trump est parti d’ici à temps, et c’est son
pognon, après tout. Le système politique
est corrompu jusqu’à l’os. Au moins, Trump
n’est pas un politicien. Il sait y faire avec
l’argent !” Et le racisme, l’appui du Ku
Klux Klan ? Leslie Lee est noir. “Mec, c’est
une campagne ! Du show... Trump n’est pas
plus raciste qu’il y a cinq ans.” Certains ne
partagent pas la miséricorde de Leslie.
Trump a muté en un homme politique
haineux. S’il a laissé une trace sur
l’architecture de la ville, son influence
aujourd’hui est avant tout psychologique.
Elle a gagné tous les Etats-Unis.
Le Tony Boloney’s est une pizzeria un
peu à l’écart, à l’ombre du Revel, un autre
casino fantôme. Le resto est entouré d’un
terrain vague jonché de capotes et de
verre brisé. Le quartier n’est pas sûr la
nuit ; le soir de l’ouverture, le patron,
Mike Hauke, a refoulé un camé qui voulait
se battre avec un prostitué. Rencontrée
au comptoir pour le lunch, Maryam
Sarhan, étudiante en sciences politiques,
pense que l’ascension de Trump “n’est
pas très surprenante”. Arrivée d’Egypte en
2000, elle a grandi ici en portant le voile,
essuyant beaucoup de remarques. C’était
en germe, en quelque sorte ; Trump a
simplement libéré les langues. Que
fera-t-elle, si Trump est élu ? Elle répond
que les contrepoids démocratiques
comme le Congrès et la Constitution
joueront leur rôle de garde-fou. En même
temps, elle note qu’“il y a des précédents
dans l’histoire américaine en matière
d’internement de population” (les camps
de Japonais durant la Seconde Guerre
mondiale) et de “déportation de minorités”
(le Chinese Exclusion Act, à la fin du
XIXe
 siècle). Mais l’islam est une religion,
pas un pays ? “Après le 11-Septembre, le
Patriot Act a permis l’espionnage d’une
partie de la population musulmane. Donc là
aussi, on a quelques précédents”, dit-elle
en mordant dans une tranche de
margarita.
Le maire de la ville, Don Guardian,
a ses bureaux au sixième étage du City
Hall, situé en retrait de la promenade.
Les casinos dominent le bâtiment
brutaliste de toute leur hauteur. Pour
cette campagne, Atlantic City est utilisée
comme un symbole... Il enchaîne :
“de l’échec américain, oui, absolument”.
La ville a vu passer Clinton et Sanders
tandis que Trump ne veut plus rien avoir
à y faire. “Il y a vingt-cinq ans, c’était le roi.
Il avait trois beaux casinos, très profitables.
Il a bien traité les employés, donnait de
l’argent aux galas de charité. Quand les
temps étaient bons, il était bon. Mais il a
fait faillite sur faillite. Toutes ses propriétés
auraient disparu aujourd’hui, sans
repreneur. N’oublions pas qu’il a fait tout
son pognon sur le dos des Mexicains qui
nettoyaient les toilettes de ses casinos.
Alors, quand il parle de déporter les
sans-papiers au Mexique…” Et son
sauvetage par l’argent du contribuable ?
“C’est totalement débile. Mais c’est la
vérité.”
Aujourd’hui, Don Guardian fait ce qu’il
peut, avec les cartes qu’on lui a données.
Il n’est pas du sérail politique. Il a fait
carrière chez les scouts puis dans une
association qui nettoie le boardwalk et
organise des tombolas, “ça m’a aidé pour
faire campagne”. Quand il est élu en 2014,
Atlantic City vit ses pires heures ; quatre
casinos ferment, dont le Trump Plaza.
Guardian vire trois cent quarante
employés municipaux pour garder la ville
solvable – comme celle de la Grèce, la
note d’Atlantic City ne vaut guère mieux
qu’un emprunt pourri. Jeudi dernier, il
était l’invité d’honneur d’un bikini car
wash organisé par un pub local – des
filles lavent des voitures en bikini,
l’argent récolté est reversé à l’Armée du
salut. “C’était sympa ! On a même lavé un
camion de pompiers.” Républicain, gay,
“fiscalement conservateur, libéral au niveau
des mœurs”, Guardian estime sa ville
tolérante, à l’européenne, plus indulgente
avec la drogue et la prostitution et
respectueuse des minorités. Il en résume
sa face pas si cachée, déjà visible sur le
boardwalk : dégradation des conditions
de travail ; chômage ; prostitution ;
addiction au jeu, à l’alcool et aux drogues.
Le centre de soins qui distribue la
méthadone est sur Pacific Avenue, juste
à l’ombre de la tour du Taj Mahal.
Pour Guardian, élu en promettant de
diversifier l’économie, le péché originel
d’Atlantic City est d’avoir mis tous ses
œufs dans le même panier. “Tant qu’on
était la seule ville de jeu de la Côte Est, on
n’avait pas besoin d’être bons... Juste d’être
ouverts. L’argent rentrait et la vie était
belle. Aujourd’hui, il y a trente casinos sur
la Côte Est.” La ville reverse des millions
à l’Etat, mais reçoit trop peu en retour,
d’où le sous-développement dès qu’on
quitte le boardwalk : “On est toujours
une vache à lait pour l’Etat du New Jersey.
On est ruinés, mais on n’est pas morts,
on a toujours 25 millions de visiteurs par
an. On demande juste à être traités comme
les autres villes.” Il travaille à l’arrivée
d’un campus en 2018.
Ce serait donner trop d’importance
à Trump que de lui attribuer la
responsabilité du naufrage d’Atlantic City,
sans prendre en compte la multiplication
des casinos dans les Etats voisins, la
corruption politique, le crash immobilier
de 2007 ; l’ouragan Sandy, qui a inondé
le front de mer, et les taxes d’habitation
galopantes comme dans toutes les villes
fauchées d’Amérique. Trump fut un
investisseur parmi d’autres à Atlantic City,
semblable à ceux avec qui Guardian traite
au quotidien : “Vous savez, un bon patron…
C’est parfois difficilement compatible
avec un bon citoyen.”Maxime Robin photo
Kevin C. Downs pour Les Inrockuptibles
“n’oublions pas qu’il a fait tout son pognon
sur le dos des Mexicains qui nettoyaient
les toilettes de ses casinos”Don Guardian, maire d’Atlantic City
“Trump a beaucoup
brillé mais
s’est vite éteint”
Diana Hussein, membre du syndicat
des employés des casinos
Plaque
à la gloire de
Donald Trump
sur le parking
du Taj Mahal

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  • 1. 8 les inrockuptibles 17.08.2016 Atlantic City, le 8 août 2016 La “ville du péché”, dont Donald Trump a longtemps possédé 30 % du parc immobilier, est au bord de la faillite. Et si la faute n’en incombe pas à 100 % au candidat républicain à la Maison-Blanche, il a une grande part de responsabilité dans cette déliquescence. AtlanticCity, le plus gros couacdeDonald
  • 2. 17.08.2016 les inrockuptibles 1110 les inrockuptibles 17.08.2016 S ur la promenade, c’est business as usual : le défilé d’été de la “ville du péché”. Plagistes, entraîneuses, mendiants, touristes déambulent sur le boardwalk, “la promenade la plus longue du monde”, dit une pancarte. La foule passe devant les employés du Trump Taj Mahal en grève, comme devant une attraction parmi d’autres. Les mouettes ricanent, picorent des restes de hot-dogs. Atlantic City est un vieux laboratoire, où les Etats-Unis ont jadis inventé l’industrie du divertissement et dont Donald Trump fut un jour le roi. Les grévistes du casino qui porte le nom du candidat républicain à la présidence réclament une retraite et une assurance santé, supprimées depuis le dernier plan de sauvetage de l’établissement ; le Taj en est à sa cinquième banqueroute. Ils apostrophent les vacanciers : “N’entrez pas là-dedans, c’est plein de punaises de lit !” Leurs griefs vont de la demi-heure de pause déjeuner non payée aux visites chez le docteur devenues impossibles. La semaine suivant la suppression de leur mutuelle, une travailleuse a été diagnostiquée d’un cancer du sein et ne peut pas payer son traitement. Deux employés seraient morts depuis le début de la grève faute d’accès aux soins, dont un plongeur de la cafétéria, Esau Ivan Madrid, employé au Taj depuis dix-sept ans. “Un film d’horreur”, selon Diana Hussein, du local 54, le syndicat des employés des casinos. Jusqu’à cette funeste nouvelle, tombée le 3 août : le Taj va fermer, pour de bon cette fois, laissant ses 3 000 salariés sur le carreau. Décision du patron, Carl Icahn. Il dit perdre plusieurs millions chaque jour et accuse les syndicats d’avoir creusé la tombe du casino avec leurs demandes. Impossible de lire dans les pensées des employés non grévistes, bengladis, afro-américains, latinos, qui garent les voitures des clients pour quelques jours encore, et portent sur eux une chemise bleue avec, en lettres brodées, le nom de l’homme qui les pourrit à la télé depuis plus d’un an : “Trump”. Une plaque à sa gloire trône devant la fontaine du parking ; il a toujours son nom en lettres capitales au sommet de la tour du Taj. C’est le résultat d’une illusion financière. Trump n’est plus le boss de quoi que ce soit à Atlantic City. Après la quatrième faillite du Taj, la société exploitante, Trump Entertainment Resorts, a changé de mains. Le casino appartient aujourd’hui à un homme d’affaires bien plus riche. La fortune de Carl Icahn est en effet estimée entre 13 et 20 milliards de dollars. Icahn a racheté les dettes de Trump, c’est lui le pilote et c’est contre lui que ferraille le personnel. Il possède d’autres casinos : le Tropicana, et le Trump Plaza, aujourd’hui une ruine interdite d’accès. Icahn et Trump s’estiment beaucoup ; Trump veut en faire son secrétaire au Trésor, une fois élu président des Etats-Unis. Il a accepté de garder son nom sur le Taj, contre une somme d’argent inconnue. Trump et Atlantic City, c’est bel et bien du passé, même s’il a jadis possédé 30 % du parc hôtelier. Il se tue à le dire pour ne pas qu’on l’associe au naufrage de la ville. Pour remonter aux temps de sa splendeur, il faut sauter une génération, entre 1983 et 1990, quand Trump a construit le Plaza et le Taj, avec de l’argent emprunté aux banques à l’esbroufe, avec, en guise de gage, son simple nom, déjà célèbre à l’époque. Trump a possédé jusqu’à trois casinos : le maximum autorisé par la commission de contrôle des casinos du New Jersey, l’organe qui octroie les licences d’exploitation, le sésame pour exploiter un établissement. La commission siège sur le boardwalk, entre une friterie et un salon de massage à 20 dollars le full body treatment. Avant de délivrer une licence, la commission passe en revue l’impétrant pour vérifier qu’il est judiciairement clean. Il est établi que Trump a bénéficié d’un gros traitement de faveur. Ses liens avec la mafia new-yorkaise, qui tenait les syndicats du bâtiment et faisait la pluie et le beau temps sur les prix du béton, ont facilité la construction de la Trump Tower à Manhattan. Ils ont aussi attiré l’attention de la justice de New York, et auraient dû l’interdire de licence. Trump est pourtant passé au vert sans problème. Il avait une vision pour la ville et beaucoup d’argent. L’intérieur du Trump Taj Mahal, dans son jus des early nineties, a des airs de coquille vide. Les restaurants sont fermés pour cause de grève. Au rez-de- chaussée, les bandits manchots sont alignés à perte de vue, et une odeur de coin fumeur d’aéroport imprègne les habits. D’énormes chandeliers se reflètent sur l’escalator qui mène au premier. On est accueilli par le Trump Exchange, un magasin de souvenirs avec les porcelaines de la fille Trump, Ivanka, à moitié prix. Une immense affiche de Trump fixe les clients, surplombée d’un slogan donaldesque : “J’aime penser grand. Il faut bien penser ; alors pourquoi ne pas penser grand ?” Les premières années de Trump à Atlantic City furent mirifiques. C’était la grande époque des spectacles de catch WrestleMania, de Hulk Hogan, des combats de Mike Tyson au Boardwalk Hall. “Le boardwalk était plein, même l’hiver. Sur Pacific Avenue, c’était pare- chocs contre pare-chocs”, se souvient Michael Showell, sans emploi depuis que le service marketing du Caesars a été délocalisé en Inde, qui gratte des cigarettes aux touristes et se fait parfois lui-même gratter par d’autres quêteurs. Comme une étoile filante dans le ciel d’Atlantic City, “Trump a beaucoup brillé mais s’est vite éteint”, explique Diana Hussein. Les choses ont vite commencé à se gâter pour Trump qui, dès 1990, ne paie plus ses factures. Quelques mois à peine après son ouverture, en 1991, le Taj est en banqueroute. La toute première de Donald Trump. Son empire immobilier est au bord de l’implosion. Pour éviter des fermetures de casinos en cascade et la perte de milliers d’emplois, l’Etat du New Jersey décide de voler au secours de Trump. Le contribuable du New Jersey a dû régler l’ardoise. L’énormité de sa dette, l’ampleur de ses opérations l’avaient rendu too big to fail, trop gros pour échouer ; exactement comme les banques de Wall Street lors de la crise financière. Si le New Jersey avait laissé Trump se débrouiller, il aurait disparu du paysage médiatique, noyé dans depuis le début de la grève, deux employés seraient morts faute d’accès aux soins De gauche à droite et de haut en bas : une publicité pour le Trump Taj Mahal ; l’entrée du casino ; Maryam Sarhan, étudiante en sciences politiques qui se sent minoritaire car musulmane ; Leslie E. Lee, vétéran du Vietnam et fervent partisan de Trump ; travailleurs en grève devant le Trump Taj Mahal ; la boutique de souvenir du casino ; Don Guardian, maire d’Atlantic City
  • 3. 12 les inrockuptibles 17.08.2016 un océan de dettes ; nous nagerions aujourd’hui dans un présent dystopique, sans tweet de Donald Trump. Valerie McMorris sert des cocktails depuis vingt-six ans au Taj, elle fait partie des deux cents personnes engagées depuis le début de l’aventure. Pour sa génération, qui a connu les fastes d’Atlantic City, des bons jobs sans diplôme, puis le naufrage, la pilule est encore plus amère. “Trump, c’était flashy. La bonne époque. Les salaires étaient bons, les pourboires énormes, on avait un plan retraite, Michael Jackson en concert… On formait une famille.” Les patrons de l’époque avaient les mains dans le cambouis. C’est la grosse différence avec aujourd’hui : “Trump passait dans les travées, il discutait avec nous. Aujourd’hui, les propriétaires sont des hedge funds, ils sont invisibles. Ils veulent juste traire le casino. On ne les voit jamais. Je ne sais même pas à quoi ressemble Carl Icahn.” Valerie est lucide sur sa “Trumpostalgie”, sans être dupe non plus. Elle connaît les plombiers, les plâtriers de la côte, qui ont contribué à l’érection des casinos Trump et attendaient toujours leur argent sur leur lit de mort. Lors du meeting de Bernie Sanders à Atlantic City, c’est Valerie qui a chauffé la salle, et l’a présenté au public. Le candidat socialiste a fait d’Atlantic City un symbole de l’Amérique, des milliardaires exploitant les employés. Les adversaires politiques de Trump misent sur Atlantic City pour ridiculiser l’homme d’affaires : le mois dernier, Hillary Clinton a discouru devant le Trump Plaza abandonné, avec des traces du nom “TRUMP” affadies sur le mur derrière elle. Effet visuel garanti. Le mur a depuis été recouvert d’une épaisse peinture noire. Peu importe les magouilles, les ardoises, le plan de sauvetage du New Jersey. La magie Trump opère encore parfois, surtout là où on ne l’attend pas. Un vétéran en fauteuil roulant vend pour quelques dollars des petits drapeaux américains, tous les jours devant le Trump Plaza depuis sa fermeture : “C’est le seul endroit où on ne peut pas me virer.” Leslie Lee a 69 ans, presque le même âge que Trump. Pendant que Donald évitait la mobilisation pour une imaginaire déformation du pied, Leslie fêtait son 21e  anniversaire à Da Nang, au Vietnam. Il n’en veut pas à Trump pour avoir évité l’armée grâce à son argent. ”Tant mieux, s’il a évité la draft. C’était une boucherie injuste et inutile !” Les banqueroutes, les emplois perdus ? “Mec, c’est ça, l’art du deal ! Trump est parti d’ici à temps, et c’est son pognon, après tout. Le système politique est corrompu jusqu’à l’os. Au moins, Trump n’est pas un politicien. Il sait y faire avec l’argent !” Et le racisme, l’appui du Ku Klux Klan ? Leslie Lee est noir. “Mec, c’est une campagne ! Du show... Trump n’est pas plus raciste qu’il y a cinq ans.” Certains ne partagent pas la miséricorde de Leslie. Trump a muté en un homme politique haineux. S’il a laissé une trace sur l’architecture de la ville, son influence aujourd’hui est avant tout psychologique. Elle a gagné tous les Etats-Unis. Le Tony Boloney’s est une pizzeria un peu à l’écart, à l’ombre du Revel, un autre casino fantôme. Le resto est entouré d’un terrain vague jonché de capotes et de verre brisé. Le quartier n’est pas sûr la nuit ; le soir de l’ouverture, le patron, Mike Hauke, a refoulé un camé qui voulait se battre avec un prostitué. Rencontrée au comptoir pour le lunch, Maryam Sarhan, étudiante en sciences politiques, pense que l’ascension de Trump “n’est pas très surprenante”. Arrivée d’Egypte en 2000, elle a grandi ici en portant le voile, essuyant beaucoup de remarques. C’était en germe, en quelque sorte ; Trump a simplement libéré les langues. Que fera-t-elle, si Trump est élu ? Elle répond que les contrepoids démocratiques comme le Congrès et la Constitution joueront leur rôle de garde-fou. En même temps, elle note qu’“il y a des précédents dans l’histoire américaine en matière d’internement de population” (les camps de Japonais durant la Seconde Guerre mondiale) et de “déportation de minorités” (le Chinese Exclusion Act, à la fin du XIXe  siècle). Mais l’islam est une religion, pas un pays ? “Après le 11-Septembre, le Patriot Act a permis l’espionnage d’une partie de la population musulmane. Donc là aussi, on a quelques précédents”, dit-elle en mordant dans une tranche de margarita. Le maire de la ville, Don Guardian, a ses bureaux au sixième étage du City Hall, situé en retrait de la promenade. Les casinos dominent le bâtiment brutaliste de toute leur hauteur. Pour cette campagne, Atlantic City est utilisée comme un symbole... Il enchaîne : “de l’échec américain, oui, absolument”. La ville a vu passer Clinton et Sanders tandis que Trump ne veut plus rien avoir à y faire. “Il y a vingt-cinq ans, c’était le roi. Il avait trois beaux casinos, très profitables. Il a bien traité les employés, donnait de l’argent aux galas de charité. Quand les temps étaient bons, il était bon. Mais il a fait faillite sur faillite. Toutes ses propriétés auraient disparu aujourd’hui, sans repreneur. N’oublions pas qu’il a fait tout son pognon sur le dos des Mexicains qui nettoyaient les toilettes de ses casinos. Alors, quand il parle de déporter les sans-papiers au Mexique…” Et son sauvetage par l’argent du contribuable ? “C’est totalement débile. Mais c’est la vérité.” Aujourd’hui, Don Guardian fait ce qu’il peut, avec les cartes qu’on lui a données. Il n’est pas du sérail politique. Il a fait carrière chez les scouts puis dans une association qui nettoie le boardwalk et organise des tombolas, “ça m’a aidé pour faire campagne”. Quand il est élu en 2014, Atlantic City vit ses pires heures ; quatre casinos ferment, dont le Trump Plaza. Guardian vire trois cent quarante employés municipaux pour garder la ville solvable – comme celle de la Grèce, la note d’Atlantic City ne vaut guère mieux qu’un emprunt pourri. Jeudi dernier, il était l’invité d’honneur d’un bikini car wash organisé par un pub local – des filles lavent des voitures en bikini, l’argent récolté est reversé à l’Armée du salut. “C’était sympa ! On a même lavé un camion de pompiers.” Républicain, gay, “fiscalement conservateur, libéral au niveau des mœurs”, Guardian estime sa ville tolérante, à l’européenne, plus indulgente avec la drogue et la prostitution et respectueuse des minorités. Il en résume sa face pas si cachée, déjà visible sur le boardwalk : dégradation des conditions de travail ; chômage ; prostitution ; addiction au jeu, à l’alcool et aux drogues. Le centre de soins qui distribue la méthadone est sur Pacific Avenue, juste à l’ombre de la tour du Taj Mahal. Pour Guardian, élu en promettant de diversifier l’économie, le péché originel d’Atlantic City est d’avoir mis tous ses œufs dans le même panier. “Tant qu’on était la seule ville de jeu de la Côte Est, on n’avait pas besoin d’être bons... Juste d’être ouverts. L’argent rentrait et la vie était belle. Aujourd’hui, il y a trente casinos sur la Côte Est.” La ville reverse des millions à l’Etat, mais reçoit trop peu en retour, d’où le sous-développement dès qu’on quitte le boardwalk : “On est toujours une vache à lait pour l’Etat du New Jersey. On est ruinés, mais on n’est pas morts, on a toujours 25 millions de visiteurs par an. On demande juste à être traités comme les autres villes.” Il travaille à l’arrivée d’un campus en 2018. Ce serait donner trop d’importance à Trump que de lui attribuer la responsabilité du naufrage d’Atlantic City, sans prendre en compte la multiplication des casinos dans les Etats voisins, la corruption politique, le crash immobilier de 2007 ; l’ouragan Sandy, qui a inondé le front de mer, et les taxes d’habitation galopantes comme dans toutes les villes fauchées d’Amérique. Trump fut un investisseur parmi d’autres à Atlantic City, semblable à ceux avec qui Guardian traite au quotidien : “Vous savez, un bon patron… C’est parfois difficilement compatible avec un bon citoyen.”Maxime Robin photo Kevin C. Downs pour Les Inrockuptibles “n’oublions pas qu’il a fait tout son pognon sur le dos des Mexicains qui nettoyaient les toilettes de ses casinos”Don Guardian, maire d’Atlantic City “Trump a beaucoup brillé mais s’est vite éteint” Diana Hussein, membre du syndicat des employés des casinos Plaque à la gloire de Donald Trump sur le parking du Taj Mahal