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Du monde et de ses habitantsLa fabrication de linformation                                                              de...
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la fabrication de l'information

  1. 1. Florence Aubenas et Miguel BenasayagLa fabrication de linformationLes journalistes et lidéologie de la communicationFlorence Aubenas La critique des médias est à la mode : tribunesest grand reporter libres, pamphlets, émissions parodiques dénon-au quotidien cent - à juste titre - les journalistes aux ordres, lesLibération. manipulations de linformation, lemprise de la «pensée unique»... Et pourtant, rien ne change :Miguel Benasayag, nombre de lecteurs et de téléspectateurs parta-philosophe et gent ces indignations, sans modifier pour autantpsychanalyste, leurs habitudes de « consommation » des médias.anime le collectif Et ces derniers, loin dêtre ébranlés par ces cri-« Malgré tout ». tiques, semblent même en être confortés. Cest ce paradoxe surprenant quexplore cet essai original, fruit de la collaboration entre une jour- naliste et un philosophe. À partir de nombreux exemples puisés dans lactualité récente - du fonctionnement des «Guignols de linfo» au trai- tement du conflit algérien ou de la guerre au Kosovo -, Florence Aubenas et Miguel Benasayag livrent une analyse décapante des mécanismes de fabrication de linformation et de leurs effets. En montrant la façon dont lidéologie de la commu- nication façonne le travail quotidien des journa- listes, ils mettent à jour les illusions quelle véhi- cule : lobsession de la recherche des «faits vrais», lidéal de transparence, loin de mieux rendre compte du réel, contribuent à le rendre inintelligible. Et la «révélation» des scandales, loin dentraîner des révoltes citoyennes, contri- bue à fabriquer une société de limpuissance. Pour sortir de ces impasses, pour sortir aussi du confort illusoire du radicalisme « antimédias », les auteurs explorent les voies de ce que pourrait être un autre journalisme, un autre rapport des citoyens à linformation.
  2. 2. Ce livre vous est proposé par Tàri & LenwëA propos de nos e-books : Nos e-books sont imprimables en double-page A4, en conservant donc la mise en page du livre original. L’impression d’extraits est bien évidemment tout aussi possible. Nos e-books sont en mode texte, c’est-à-dire que vous pouvez lancer des recherches de mots à partir de l’outil intégré d’Acrobat Reader, ou même de logiciels spécifiques comme Copernic Desktop Search et Google Desktop Search par exemple. Après quelques réglages, vous pourrez même lancer des recherches dans tous les e-books simultanément ! Nos e-books sont vierges de toutes limitations, ils sont donc reportables sur d’autres plateformes compatibles Adobe Acrobat sans aucune contrainte.Comment trouver plus d’e-books ? Pour consulter nos dernières releases, il suffit de taper « tarilenwe » dans l’onglet de recherche de votre client eMule. Les mots clé «ebook», «ebook fr» et «ebook français» par exemple vous donneront de nombreux résultats. Vous pouvez aussi vous rendre sur les sites http://mozambook.free.fr/ (Gratuits) et http://www.ebookslib.com/ (Gratuits et payants)Ayez la Mule attitude ! Gardez en partage les livres rares un moment, pour que d’autres aient la même chance que vous et puissent trouver ce qu’ils cherchent ! De la même façon, évitez au maximum de renommer les fichiers ! Laisser le nom du releaser permet aux autres de retrouver le livre plus rapidement Pensez à mettre en partage les dossiers spécifiques ou vous rangez vos livres. Les écrivains sont comme vous et nous, ils vivent de leur travail. Si au hasard d’un téléchargement vous trouvez un livre qui vous a fait vivre quelque chose, récompensez son auteur ! Offrez le vous, ou offrez le tout court ! Une question, brimade ou idée ? Il vous suffit de nous écrire à Tarilenwe@Yahoo.it . Nous ferons du mieux pour vous répondre rapidement ! En vous souhaitant une très bonne lecture, Tàri & Lenwë
  3. 3. DES MEMES AUTEURS Florence Aubenas et Miguel BenasayagLa Fabrication de linformation. Les journalistes et lidéologie de la communication, La Découverte, Paris, 1999. OUVRAGES DE MIGUEL BENASAYAGMalgré tout. Contes à voix basses des prisons argentines, La Découverte, Paris, 1982.Transferts. Argentine, écrits de prison et dexil (en collaboration La fabrication avec Fancisco Sorribès Vaca), La Découverte, Paris, 1983-Utopie et liberté, les droits de lhomme : une idéologie ?, La Découverte, de linformation Paris, 1986.Critique du bonheur (avec Edith Charlton), La Découverte, Paris, Les journalistes et lidéologie 1989-Cette douce certitude du pire (avec Edith Charlton), La Découverte, de la communication Paris, 1991.Penser la liberté. La décision, le hasard et la situation, La Découverte, Paris, 1991.Le Pari amoureux (avec Dardo Scavino), La Découverte, Paris, 1995.Pour une nouvelle radicalité (avec Dardo Scavino), La Découverte, Paris, 1997.Peut-on penser le monde ? Hasard et incertitude (en collaboration avec Herman Akdag et Claude Secroun), Éditions du Félin, Paris, 1997.Le Mythe de lindividu, La Découverte, Paris, 1998, 2004.Du contre-pouvoir (avec Diego Sztulwark), La Découverte, Paris, 2000, 2002.Les Passions tristes. Souffrance psychique et crise sociale (avec Gérard Schmit), La Découverte, Paris, 2003.La Fragilité, La Découverte, Paris, 2004.Che Guevara, du mythe à lhomme, aller-retour, Bayard, Paris, 2003. La Découverte 9 bis, rue Abel-HovelacqueAbécédaire de lengagement, Bayard, Paris, 2004. 75013 Paris
  4. 4. À notre ami Patrick De LamalleCatalogage Electre-Bibliographie Aubenas, Florence et Benasayag, Miguel. La fabrication de linformation : les journalistes et lidéologie de la communi- cation. - Paris : La Découverte, 1999. - (Sur le vif) ISBN 2-7071-3112-1 RAMEAU : Médias : France : opinion publique. Politique des médias : France. Médias : France : objectivité. DEWEY : 302.4 : Psychologie sociale. Communication de masse. Sociologie des médias. Public concerné : Tout public. Si vous désirez être tenu régulièrement au courant de nos parutions, il voussuffit denvoyer vos nom et adresse aux Éditions La Découverte, 9 bis, rue Abel-Hovelacque, 75013 Paris. Vous recevrez gratuitement notre bulletin trimestrielÀ La Découverte.© Éditions La Découverte et Syros, Paris, 1999.
  5. 5. Introduction Après avoir longtemps cru quune chose est vraie«parce quelle est écrite dans le journal», la convictionpopulaire sest inversée. De paroles sacrées, les nou-velles données par la presse se sont faites, aux yeux deceux qui les lisent, forcément fausses, ou toujours sus-pectes. En se branchant sur le journal télévisé, la pre-mière curiosité est devenue : « Quest ce quils veulentencore nous faire croire ? » Il ny a aujourdhui plus uneanalyse de taux de lecture ou dAudimat qui nait intégrécette méfiance dans ses évaluations. Quelle radio préfé-rez-vous ? Et laquelle trouvez-vous la plus fiable ? Ce renversement nest sans doute quun des symp-tômes dune modification plus vaste des médias et deleur rôle. Dans toute la période de laprès-guerre, le faitde «révéler» fut pour la presse une gloire et un devoirsacré. Dévoiler les rouages secrets dune affaire judiciaireou les manipulations cachées dun régime, cétait défen-dre la liberté dopinion, combattre pour la démocratie.Divulguer lexistence des déportations dans le Cambodgede Pol Pot ou laffaire du Watergate constituait, pour unjournaliste, une forme de combat politique et profession-nel. Cet engagement reposait et repose toujours sur lacroyance quune dénonciation publique va forcémentchanger les choses.
  6. 6. La fabrication de linformation Introduction Aujourdhui, il nest plus que quelques dictateurs per- fait mauvais, pense-t-on. Le terme vit dailleurs une exis- dus ou une poignée de corrompus pour être convaincus tence brillante. Plus de réformes ni de combats qui ne quun gros titre dans la presse pourra ébranler leur soient menés sous son étendard. Les organisations inter- empire et quil leur faut couvrir dombre leurs actions. nationales recommandent à certains pays de se plier à Paradoxalement, sous ses habits de modernité, Internet des « élections transparentes », la loi sur le financementressemble à sa façon à un nouveau sursaut de cette même électoral sera baptisée celle de la transparence.vieille certitude : voilà enfin le réseau qui va permettre à En dehors des trésoriers des partis politiques, rareschacun dentre nous daccéder aux fameuses informations sont ceux qui aujourdhui pourraient décrire les méca-que les puissants tentent de nous dissimuler... nismes ou la philosophie dun tel texte, savoir sil Cela fait pourtant longtemps quun certain nombre de répond ou non à lidéal républicain dun scrutin impar-régimes autoritaires ont compris que la Une dun journal tial et représentatif. En revanche, chacun sait que récol-ne change pas vraiment le cours des choses. Prenons ter de largent en secret est désormais la faute la plusKaboul ou Pékin. Lun et lautre ont été accusés non pas grave. Sera jugé malin un homme politique qui senrichitune fois, non pas deux fois, mais à des dizaines de par une bonne grosse opération boursière, même si lesreprises de violer ce quil est convenu dappeler les conséquences de celle-ci se révèlent dramatiques pourdroits de lhomme. Se sont-ils adoucis pour autant ? En un pays ou une entreprise. En revanche, sil accepte, enChine, les arrestations ne se font même plus de façon cachette, un voyage à Tahiti offert par une entreprise, ilclandestine. Les caméras, même dissidentes, filment ou deviendra lincarnation du mal absolu.évoquent les rafles. En Afghanistan, lapplication de la La transparence sest aujourdhui imposée comme lajustice des talibans, qui coupent les mains ou distribuent norme centrale de notre société. La figure du bien passele fouet, a lieu devant des stades bondés et les agences par le fait de pouvoir être montré. Plus généralement,de presse internationales qui y assistent en donnent de pour quune situation puisse être exposée, il faut quelletemps en temps le compte rendu. Létalage médiatique soit avant tout représentable, quelle puisse apparaître.de la force fait désormais partie de larsenal de répres- La presse sest fait le gendarme de cette norme. Par là,sion ou de dissuasion. Il faut bien constater que laisser elle contribue à construire et reconstruire chaque jourvoir une situation provoque rarement autre chose que le monde.quelques vagues protestations dinstances internationales Le travail dun journaliste ne consiste souvent plus àou une poignée de pétitions. rendre compte de la réalité, mais à faire entrer celle-ci Au contraire, un pouvoir qui agit ouvertement, même dans le monde de la représentation. Ce phénomènedans linjustice, sera crédité dau moins une valeur : la nous a conduits à vouloir envisager la presse non plustransparence. Ce nest pas rien, cest même lessentiel. comme une des pièces de notre système, mais commeUn homme ou un État «transparent» ne peut être tout à un univers en soi, autonome, avec ses codes, ses images,8 9
  7. 7. La fabrication de linformation son langage, ses vérités. En prenant ce chemin, le but 1 nest pas de désigner en coupable idéal et universel, une presse omnipotente : le monde de la communication est devenu trop complexe pour nimpliquer quune seule Du monde et de ses habitantscatégorie socioprofessionnelle. Nous participons tousaujourdhui au monde de la communication. Les journaux se retrouvent en effet dans une étrangeposture. Ils nont jamais été autant sollicités quaumoment même où les critiques les plus dures saccumu-lent sur leurs têtes. Quelle que soit son opinion des jour-nalistes, la plus microscopique association se donne La révolution ratéegénéralement pour premier objectif de décrocher une« couverture médiatique ». Bref, tout le monde sait aujour- Comme les passagers dun avion fortuitement réunisdhui que les journaux reflètent moins la réalité que la pour le temps dun voyage, des pays de tous les conti-représentation quils en ont créée, mais chacun veut nents et des hommes de tous les bords se retrouventpourtant y être présent. « Passer à la télé » est devenu une chaque jour serrés au coude à coude, dans une intimitéétape acceptée pour qui veut aujourdhui «exister». de circonstance quon appelle les «actualités». Voilà le Donner naissance à une autre presse est aujourdhui monde aujourdhui, dit le journaliste. Il bouillonne certeslaffaire de tout le monde, ceux qui la font, ceux qui y de drames, de violences, de quelques gros bonheurs,apparaissent, ceux qui la lisent. mais chacun a sa place, bien installé. Pour celui qui le regarde, appelons-le un lecteur, un espace si soigné nest pas forcément rassurant. On lui montre une Terre carrée et lui sait quelle est ronde. Elle ne peut être la réalité, elle est forcément une construction, se dit-il. Entre deux guerres, pourquoi le Kosovo et pas la Sierra Leone ? Entre deux pourris, pourquoi ce ministre et pas ce député ? À chaque débat sur la presse, le public ne manque ainsi jamais de poser, sous toutes ses formes possibles, sa question favorite : « Qui vous a ordonné de faire un article sur tel sujet ? Dans quel but ? » La plupart des lec- teurs sont intimement persuadés que ces choix ne sont en tout cas pas spontanés. Ils imaginent une salle de 11
  8. 8. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitantsrédaction comme une sorte de réceptacle où, dans une plus important dans le traitement du dossier «éducation»ambiance plus ou moins hystérique, afflueraient tout à la que la réforme du ministre ou lamitié qui lierait ce der-fois des informations confidentielles et des pressions nier à un journaliste. La presse est bien sa principale maî-venant des grands de ce monde. Les directeurs des jour- tresse. Elle fonctionne comme une grosse mécanique, quinaux oscilleraient entre ces deux pôles, ce quils savent bat sa propre monnaie. Elle réagit plus en fonction de seset ce quils peuvent dire. Tantôt, on soutiendra quil propres règles que manœuvrée par une tactique.existe une censure du pouvoir économique, tantôt une Chaque journal ou chaîne de télévision va bien sûrautocensure idéologique. Ou linverse. Ou les deux. avoir ses couleurs, son ton, son style. En ce sens, Récemment, certains intellectuels ont pourfendu avec Le Figaro et CNN, El Pais et Le Quotidien dOran nontbrio la connivence tissée entre les journalistes et les absolument rien à voir. À propos dun même événement,cercles du pouvoir. Plus besoin, selon eux, de lutte leurs analyses ou leurs angles de vue ont de grandesdinfluence, au sens traditionnel du terme : gouvernants chances dêtre radicalement opposés. Les directeurs deet hommes de médias appartiennent à un même monde, journaux sont entre eux plus friands de polémiques quedont les uns et les autres défendent, chacun à leur façon de consensus. Pour, contre, oui mais. Ferraillons, étonnons,mais tout aussi naturellement, les intérêts et les décisions. prenons le lecteur à rebrousse-poil. On peut déployer Entre le trop-dit et le pas-assez-dit, toutes ces cri- toute la gamme des points de vues et certaines revues detiques se rejoignent pourtant sur lanalyse. Si la presse presse se fixent pour mission dagiter cet éventail-là.fait des choix, ils obéissent forcément à une stratégie, Pour autant, cette apparente diversité cache bien unsubie ou voulue. Celle-ci est décelable lorsque les jour- profond accord. On a le droit de tout dire, mais à condi-naux font des excès, se «trahissent» en quelque sorte. tion de parler de la même chose. De Londres à Tokyo,Ainsi, tous les journaux ont-ils soutenu les accords euro- tous les journaux du monde vont généralement traiter lepéens de Maastricht : trop gros pour être honnête. Cest même événement et en lui accordant, la plupart dubien le signe dune conjuration avec une partie de la temps, une importance comparable. Daccord ou nonclasse politique qui milite dans le même sens. Il suffirait avec la ligne politique de Hillary Clinton, la presse mon-donc de remplacer ces journalistes par dautres, ou ces diale en chœur a fait grand cas en 1999 de sa candida-décisions par dautres, pour arriver à une information ture aux prochaines élections sénatoriales américaines.enfin dosée avec justice et justesse. Chaque correspondant à Washington sest creusé la tête Peut-être faut-il voir les choses avec davantage de pour savoir de quelle façon aborder le «sujet», commentmodestie. Les journalistes ne reçoivent pas tant de coups se montrer plus iconoclaste, plus drôle ou au contrairede téléphones que ça. Ils sont même plutôt rares, et les plus profond que son concurrent. Tout ou presque peutdîners en ville aussi. Le fait quun rédacteur en chef ait un aujourdhui être écrit, montré. Il reste peu de tabous etfils qui passe le baccalauréat va sans doute jouer un rôle les bousculer sera une impertinence appréciée.12 13
  9. 9. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants Un seul choix reste absolument impensable : ignorer le railler. Lacteur Richard Gere en visite dans les camps de sujet. Le système de la presse ne vit pas dans la « pensée réfugiés, le président à la tribune pour un match de la unique » mais dans un monde unique, où, tous saccor- coupe du Monde ou le joueur de football à la garden dent à trouver tel événement digne dintérêt et tel autre party de lElysée, la chanson de gestes des héros nen négligeable. Chaque situation va à son tour comporter finit pas de vampiriser les actualités. Il a fait..., il a dit..., un échantillonnage de paramètres, le même pour tous. les moindres lapsus sont consignés. À la mort du roi du Maroc, en juillet 1999, tel titre met La désignation de ceux qui vont devenir les étoiles de plutôt en avant lenvergure politique du personnage, tel linformation se fait dans le même consensus média- autre sa complexité personnelle, un troisième sa popula- tique. Avec un accord sans faille, de New Delhi à Tokyo, rité ou le caractère autoritaire de son régime. Le nuan- seront sacrées stars planétaires Lady Di ou Michaël cier sera une fois encore différent, chaque titre insistant Jackson, dont la notoriété absolue dépasse largement sur un aspect plutôt quun autre. Mais tous se font fort limpact de leur vie. On vous dira : le cher public veut ende nen oublier aucun, y compris les plus noirs. Dix ans entendre parler. Il y a commercialement du vrai là-plus tôt, aborder à la télévision publique la question des dedans et il serait absurde de nier une forme de cristalli-droits de lhomme au Maroc était une décision « lourde ». sation autour de certains personnages. Mais la presse seAujourdhui, cest la norme. Bravo. Le propos nest pas consacre tous les jours à faire ce dont rougirait le dernierde sen plaindre, au contraire. Il vise à souligner que loin de la classe : montrer le monde à travers la vie des grandsde chercher à dissimuler un aspect, chaque média tente hommes. Les historiens lont fait longtemps, partant duau contraire de nen oublier aucun. Du Canard enchaîné, principe que quelques figures ou quelques événementshebdomadaire satirique qui vit sans aucune recette devaient pouvoir raconter, représenter la totalité de leurpublicitaire, jusquà TF1, symbole de la chaîne commer- époque. La multiplicité avait fini par disparaître au profitciale, la presse se retrouve aussi bien sur le choix des de ces fragments et lhistoire était devenue cette longuesujets que sur les ingrédients quelle y fait entrer. litanie de dates et de noms de souverains. En lappre- Cest sans doute dans le traitement des « personnali- nant, on était censé connaître la vie de la nation touttés» que cette unanimité est lisible avec le plus dévi- entière. Depuis plus de vingt ans, lÉcole des Annales adence. Là, tout le monde regarde la même personne, au remis en cause cette vision aliénante, et chacun saitmême endroit, au même moment. Il suffit que lancien désormais que le foisonnement dun siècle ne se résumeministre Bernard Kouchner soit nommé représentant de pas à la cérémonie du lever ou du coucher des rois.lONU au Kosovo, pour quimmédiatement la majeure Pris dans cette même démarche, les journalistes ontpartie des informations venant de la province et répercu- réalisé que le bateau appareillait sans eux. Des journaux,tées dans les médias français devienne le compte rendu des expériences de presse ont essayé (et certains conti-des allées et venues du nouveau gouverneur, quitte à le nuent) de simmerger eux aussi dans le réel, touffu,14 15
  10. 10. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants inattendu. Mais, ici, cette tentative sest pour partie enga- Des journalistes en quête de personnages gée dans un chemin de traverse. Le reporter sait en effet lirréductible part de subjectivité que comporte son tra- Lambiance est un peu celle de ces numéros àvail, tout bêtement parce que, dans une situation, per- lancienne, où le prestidigitateur porte un nœud papillon sonne ne voit jamais exactement les mêmes choses que et un lapin blanc dans chaque poche. Pour bien montrer son voisin. Et plutôt que daffronter la multiplicité du quil ne triche pas, il fait monter sur scène la dame du monde, les journalistes se laissent aller à mettre en avant premier rang, qui va le découper en morceaux, ou fait leur propre singularité, transformant la presse en un apparaître un hamster sur lépaule du monsieur au fond. immense journal intime. Leurs états dâme, leurs tracas Mais même les quelques spectateurs convoqués sous lesface à une catastrophe vont devenir la substance de projecteurs savent pourquoi ils sont là : pour mieux créerleurs articles où le monde napparaît plus quen toile lillusion.de fond, en paysage tourmenté. Le sujet, cest le reporter Dans la presse, convoquer des inconnus sur lestradeet le drame quil découvre ne servira quà mieux le est devenu le dernier « truc ». Leur voix nest jamais lamettre lui-même en scène. Les lecteurs ont ainsi sans même, leur nom change. Ils habitent dans une ville oudoute beaucoup appris sur la psychologie des journa- une autre, mais finalement quimporte. Leurs visageslistes, avant de sen lasser... nous sont inconnus mais leurs figures familières. Nous Emportés par ce mouvement, les petits, les sans- les reconnaissons immédiatement, lorsquils apparaissentgloire, les rien-du-tout se sont alors faufilés dans la dans les journaux ou à la télévision. Voila le voisin-qui-presse. Mais les journalistes ont cherché non ceux qui na-rien-entendu. Ou le chauffeur-de-bus-qui-sest-fait-pourraient témoigner de ce rôle, mais ceux qui pour- agresser. Puis défile le conseiller-du-ministre-qui-souhaite-raient le jouer. Aux côtés des puissants, il y a bien main- garder-lanonymat, le jeune-artiste-qui-va-faire-un-malheur,tenant quelques quidams tous les soirs, au journal le petit-juge, le diplomate-occidental-en-poste-à-Cuba, letélévisé : ils sont limage des quidams. Le malheur des réfugié, le chauffeur-de-taxi-irakien... Sur le bandeau enjournalistes reste sans doute davoir alors collectivement bas de lécran de télévision, où sinscrit généralementraté leur révolution. le nom de linterviewé, il nest pas rare de lire en guise En ce sens, le lecteur a raison. Ce quil voit dans les didentification: «jeune de banlieue», «chômeur» ou «anti-médias est bien une construction qui a ses personnages, Européen ». Et ça suffit. À la lecture de ces intitulés, quelmais aussi ses décors, ses histoires, ses lois. Chacun spectateur ou lecteur ne comprend pas immédiatementtient un rôle, y compris la presse elle-même. «Voilà le aujourdhui qui il va voir, ce quil va entendre ?monde», dit le journaliste. Mais un monde à part, qui se Toute situation inédite va produire ses propres créa-substitue au réel, devenu cet importun qui en dérange tures. Un attentat ? Trouvez le pompier héroïque et lelordonnancement. rescapé. Un mouvement lycéen ou social? Cherchez16 17
  11. 11. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitantsle leader et le manifestant qui défile pour la première Il commence à partir du moment où un journaliste vafois. Il y a mille exemples de ces figures surgies dans la chercher quelquun pour symboliser une situation. Celapresse le temps dune crise. Dans les rédactions, de stu- suppose quil ordonne son travail, même avec lespéfiantes commandes darticles sont parfois demandées : meilleures intentions, en fonction dune conclusion déjà«Il faudrait un professeur en colère contre la réforme tirée. En face, par exemple, dun électeur du Front natio-scolaire. » Ou bien « une victime des inondations qui nal, un journaliste va sefforcer de faire sortir une seuleestime nêtre pas assez remboursée par les assurances ». et unique phrase, la moins surprenante de toutes, celleIl est devenu rare de pouvoir partir au fil de leau, au quimprime à longueur de campagne chaque tract dugré dune situation sans tenter de calculer, même hors FN. Cest une variation plus ou moins sulfureuse autourde toute malice, où elle va conduire. Le journaliste de: «Il y a trop dimmigrés.» Ça y est, elle est lâchée,«découvre» rarement. Dans le meilleur des cas, il trouve, merci Monsieur, nous avions raison de penser ce queet dans le pire, il trouve ce quil cherche. Il y a un nom nous pensions. Et au revoir.pour cela: lidéologie. «Lidéologie, cest quand les Au lieu douvrir une situation, de la faire rebondir,réponses précèdent les questions », écrivait le philosophe cette démarche la ferme. Lhandicapée-vedette ou le SDF-Louis Althusser. sauvé-des-eaux ne sont pas là pour parler de la maladie Parfois en toute bonne foi, le journaliste soutiendra ou de la misère, ils en sont la représentation expiatoire etquil ne sert rien ni personne en filmant un éleveur-de- spectaculaire. Chacun des interviewés est mis en scèneporcs-en-colère. Tout ce quil veut, cest une image. Mais pour symboliser un rôle, une passion, une place sociale,ne pouvoir exposer une situation que si elle est repré- un point de vue réduisant la multiplicité des voix pos-sentable constitue bien une idéologie, celle du monde sibles à une parole, immédiatement identifiable.de la communication. Pour avoir le droit dy vivre, il faut La problématique se trouve éludée de fait. On peutaccepter dentrer dans le spectaculaire. Lexistence passe corser laffaire en créant des « situations », des saynètespar lacceptation du fait de devenir virtuel. où les personnages choisis vont se confronter, se répon- Comme lambitieux chez Balzac ou Gnafron chez dre les uns les autres. Comme la célèbre variation autourGuignol, ce sont en effet des personnages - et toujours du thème: débat entre une concierge et un Premierles mêmes - qui reviennent quotidiennement incarner ministre. Au lieu douvrir à une autre dimension oules «informations». Les acteurs tournent, le rôle reste. Les même de faire surgir quelques instants de sincérité ou demicros se tendent volontiers vers eux, non pour quils vie, la discussion vire à la caricature, où la presse ren-expriment ce quils souhaitent, mais pour leur entendre voie le pire delle-même. Derrière un air de fraîcheur,dire le discours que la presse leur prête ou attend deux. ces «inconnus» se retrouvent à jouer les candides deLe problème nest évidemment pas dans le fait de tracer comédie, mais avec cette impertinence calculée des ser-le portrait dun homme ou dune femme dans lactualité. vantes chez Molière. Pendant linterview dune vedette18 19
  12. 12. Du monde et de ses habitantsLa fabrication de linformation de se faire tuer dans un commissariat, le montrait bran- du show-business, un gamin de quinze ans demandait dissant une bouteille de Champagne : cette « image de ainsi à son idole combien dopérations de chirurgie esthé- fêtard » ne collait pas avec la situation, selon un journa- tique elle avait subies. liste qui souhaitait utiliser le cliché. Un coup de gomme Le recrutement de ces interviewers dun jour se fait sur le magnum. Quand on meurt dans le drame, il faut au prix dune sélection entre candidats potentiels. Sui- savoir y rester. vant lambiance quon souhaite sur le plateau du talk- Voilà un pas, celui dont on ne se rend parfois pas show, on choisira un chômeur plutôt quun cadre compte. Le journaliste peut être le premier étonné si débordé (ou linverse) pour interroger un grand patron. quelquun le lui reproche. Curieusement, il va se Il lui sera soigneusement expliqué comment se compor- défendre exactement dans le même registre que la plu- ter face à une caméra, le temps que doit prendre chaque part de ses critiques, celui de la manipulation. Il répond : question, etc. Cest un peu comme le client dune bou- « Ce nest pas grave puisque je navais pas lintention de langerie qui, mécontent du goût du pain, se verrait sou- mal faire. Au contraire, je voulais rendre service à ce dain proposer de le faire lui-même. «Mais, préciserait jeune homme, améliorer son image. » Pas de mobile, pas alors le patron, vous devez utiliser les mêmes ingrédients de crime. Le «raisonnement» fonctionne en miroir de que moi, la même recette et le même four. Et je vous ceux qui ne voient dans la presse quun réseau de mani- conseille de mettre en plus mon tablier blanc pour ne gances. Mais eux partent du point inverse: un crime,pas vous salir. » Il y a peu de chance quune autre miche donc un mobile.sorte du pétrin... Les journalistes ne sont dailleurs ni les seuls, ni les Ce nest pas tout de trouver les personnages. Il faut premiers à utiliser le faux pour faire plus vrai. Au débutaussi les mettre en scène. Un chercheur en blouse du XXe siècle, au moment de léclosion de lanthropolo-blanche entouré de cornues aura lair plus «vrai» que le gie, beaucoup de chercheurs étaient tellement convain-même chez le coiffeur. Sil bute un sur mot, il sera préfé- cus de lexactitude de leurs hypothèses sur lévolutionrable de rejouer la scène pour que cette fois, le son soit humaine, quils refusaient de se laisser décourager parmeilleur. Chez le Rmiste en revanche, un bafouillement des fouilles infructueuses. Faute de trouver la preuvenest pas un problème mais un avantage. Le Rmiste est qui viendrait leur donner raison, ils finissaient par lapar définition perdu, confus. Il apparaîtra plus crédible construire de toutes pièces, assemblant un crâne trouvéen survêtement quen costume. Il y en a même quon à un endroit, un fémur découvert ailleurs... Lhypothèseenvoie se rhabiller pour les besoins de limage. Ou alors, se révélait parfois correcte, parfois erronée. Dans touson le fait soi-même. Pour que des gamins de banlieue les cas, la preuve relevait de la supercherie. Comme eux,aient lair davantage concernés par lislamisme, le techni- les journalistes cèdent à limpatience, au goût du succèscien dune chaîne avait rajouté des barbes à leurs et de la reconnaissance, au rythme trop rapide, ou auximages. De même, la seule photo de Makomé, qui venait 2120
  13. 13. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants mille excellentes raisons de ne pas tolérer les exigences reportages pour les proposer aux éventuels clients. La du monde. En toute bonne conscience, ils se lancent précision va parfois jusquà décrire les personnages, alors dans des accommodements avec le réel. blond ou brun, belle ou laide, calme ou agressif. Leurs Il y a encore une dizaine dannées, «bidonner» un répliques sont rédigées, les lieux décrits, la trame ficelée. reportage consistait à en manipuler le contenu. Faire Le travail du reporter va alors consister en une sorte de croire par exemple que des militaires américains avaient casting, à rechercher des personnages conformes à ceux découvert le cadavre dun extra-terrestre dans une base quil a déjà façonnés. Pour que le monde soit crédible, il aérienne des États-Unis et filmé lautopsie de la suppo- doit ressembler à la fiction. Pour que la situation soit sée créature. Ou, pour un reporter, colorer un article lisible, il faut la jouer. Le réel nest plus que cette chose dhéroïsme en laissant entendre quil écrit couché dans fatigante et capricieuse qui semble sévertuer à vouloir une tranchée, dans le grondement des obus, alors quil faire capoter lhistoire quon a écrite pour lui. est plus paisiblement installé dans une ville de garnison à larrière du front. Aujourdhui, on ne triche plus pour faire croire, on triche pour faire voir. Il ne sagit plus de Comme à la télé jouer avec le fond mais avec la forme. Nimporte qui peut sy mettre. En 1998, une brigade de gendarmes français Sur les trottoirs de Marrakech, de Djakarta, de Paris ou sest prêtée à une comédie de ce type, persuadée dagir dailleurs, chaque passant sait intuitivement aujourdhui pour le bien et léducation des Français. Au nom de leur comment marche la communication. Quil veuille ou non conscience professionnelle, ils avaient refusé à une chaîne se prêter au jeu, il en connaît grosso modo les règles. Ne de télévision de filmer une véritable arrestation, mettant en parlons même pas ici des briscards de la communication,avant des arguments tout à leur honneur comme le respect hommes politiques, show-businessmen ou personnagesde la présomption dinnocence, le droit à la vie privée ou publics en général. Pour eux, la pratique du discoursles possibles dérapages de ce genre dopérations. Mais là médiatique fait désormais partie intégrante de leur for-encore, il faut du «visible»: les gendarmes ont donc mation. Toute personne susceptible dentrer en contactdécidé de mimer à la fois leur rôle et celui des voleurs. professionnel avec les médias suit désormais le stage Beaucoup dagences de reportages télévisés, qui «Comment parler à la presse en dix leçons». Cest le casvendent des sujets prêts à diffuser aux grandes chaînes, des soldats occidentaux envoyés en opération de main-travaillent maintenant au scénario. Comme les coûts de tien de la paix, des combattants du sous-commandantproductions sont importants, la plupart des enquêtes ne Marcos ou des directeurs de supermarchés confrontéssont réalisées que si elles sont préachetées par une émis- aux poulets à la dioxine.sion. Comme dans lindustrie du cinéma, une équipe de En France, les plus spectaculairement doués restentjournalistes est chargée décrire les synopsis des futurs peut-être les «jeunes-de-banlieue», comme le veut22 23
  14. 14. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants lestampille. Le test est pratiquement infaillible. La cité back », sans cette acceptation dune partie de la popula- est calme, assoupie. Chacun vaque sans tumulte à ses tion de se couler dans sa propre représentation média- petites affaires lorsque, attention, arrive un reporter. tique, jusque dans ses détails les plus techniques, le Cette simple apparition provoque à linstant chez cer- monde de la communication ne pourrait subsister. tains un comportement spécialement formaté pour les Dans le Nord, où un quartier HLM défraye régulière- médias, destinés à eux seuls, un spectacle sur mesure à ment la chronique, un jeune homme est même devenu base de bras dhonneur, grimaces, propos diversement linterlocuteur privilégié des reporters qui débarquent. désabusés, le tout en deux minutes trente chrono. Avec Il sait parfaitement le sujet quil faut proposer pour le un peu de malchance, quelquun ira même pour locca- journal de TF1 et celui que préférera lémission « Envoyé sion jusquà mettre le feu à une voiture. «Comme à la spécial ». Parmi ses amis, il sélectionne ceux qui convien-télé », précise parfois un gosse. À Reims, il y a quelques dront le mieux à un reportage ou un autre. Rares sontannées, un bus municipal eut droit aussi à son allumette. ceux qui refusent. La plupart parlent couramment leLe commissaire de la ville était connu pour afficher le «journaliste». En effet, si le reporter a intégré (et ceststyle « je-préfère-le-dialogue-à-la-répression». Aux gamins, son métier) les contraintes techniques qui encadrent sonil a demandé: «Pourquoi?» «La haine», ont-ils répondu, travail, ces impératifs sont également entrés dans la têtesans hésiter. Le commissaire a été surpris lorsquil a fini de ceux quils interviewent. Ils font souvent partie inté-par comprendre que ce nétait pas de la leur propre dont grante des entretiens: «Combien de place aurez-vousils parlaient, mais de sa représentation cinématographique. pour le sujet ? » « Quest ce que vous allez couper ? »Mais si, La Haine, le film de Mathieu Kassowitz : ils vou-laient faire pareil. Cette « médiagénie » - comme on dirait photogénie - dune catégorie des habitants des cités explique pour En effet, ça tourne. Mais en rond, en boucle. Décro- partie limportance du traitement de ces quartiers dans la chées de la réalité qui les a fondées, les images diffusées presse : sans les jeunes-des-banlieues, les cités seraientpar les médias sont devenues la référence. Les acteurs des mouroirs, dont nul ne viendrait aujourdhui rompredu réel vont à leur tour essayer de se conformer à ces lisolement et lexclusion. Contrecoup dune médiatisa-figures, devenues plus vraies que leur vie. tion à un sens, pour tout Français aujourdhui, banlieue Ailleurs, dautres jeunes savent eux aussi ce quil faut est synonyme de jeunes gens sans emploi, généralementrépondre à la dame ou au monsieur de la presse. Les dorigine étrangère.centaines de milliers de participants aux Journées mon- Mais il arrive aussi que la réalité se rebelle, certes rare-diales de la Jeunesse, organisées en 1997 pour la venue ment, contre le modèle que lui proposent les médias. Ledu pape Jean-Paul Il à Paris, se sont révélé des bêtes de phénomène sest sans doute accéléré depuis que beau-scène, entamant cantiques et baignades dans les fon- coup de catégories socioprofessionnelles renâclent àtaines pour le bon plaisir des caméras. Sans ce «feed- se fédérer ou à élire des représentants dans le cadre des24 25
  15. 15. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants institutions traditionnelles. Les journalistes se retrouvent Deux mois plus tard, Tarzan devenu vedette, est tout du coup sans leurs baromètres habituels, ces interlo- naturellement invité à Matignon pour négocier la sortie cuteurs patentés capables de produire des «réactions» de crise. Le problème est que Tarzan ne représentait le synthétiques au gré des événements. Face à une masse symbole des routiers quaux yeux des journalistes. Les polymorphe dindividus, insistant chacun sur le fait quils chauffeurs, eux, ne se sont pas reconnus dans le miroir ne font pas de politique et ne représentent queux-mêmes, tendu. «Il ne nous représente pas», ont affirmé ses col- la presse résiste mal à la tentation de désigner des porte- lègues et chacun appréciera la justesse du terme.parole «sauvages». Évidemment, ces élus médiatiques ne Par-delà la résonance même dun événement, la coïncident pas forcément avec ceux que la population capacité de ses acteurs à investir la scène médiatiqueconcernée aurait désignés, mais ils répondent aux besoins fera ou non « monter la mayonnaise », coloriera lactualitédune reconstruction journalistique du problème. dune couleur ou dune autre. Au moment de laffaire du Plus généralement, au motif de laisser sexprimer ce sang contaminé en France, plusieurs journaux avaientquil est convenu dappeler la « société civile », la presse par exemple été tentés de consacrer de vastes fresquesfinit par transformer chaque citoyen en un petit porte- aux hémophiles, principale population victime du scan-parole, coulé dans le moule de ceux dont cest la fonc- dale. Mais pour parler crûment, ces malades-là ne sonttion officielle. Sy retrouve le même jeu des «petites pas «médiagéniques». Le drame des hémophiles, sousphrases », la même parole construite, les mêmes conven- traitement à longueur dannée, habitués au repli et à unetions. Il y a désormais un «son officiel» des non-officiels. vie à petit feu, ne sest pas fait spectacle. Quon reliseTelle fut la triste et brève histoire de Tarzan, couronné leurs interviews, cest la douleur sans les pleurs, linjus-en 1992 roi des routiers lors dune des nombreuses tice subie sans la rébellion. Rien qui flamboie, rien quigrèves de poids lourds. Décroché de tout courant poli- hurle. Faute de madone éplorée, laffaire du sang conta-tique, sans engagement particulier, le discours excédé miné restera aussi dans les archives pour le peu de placede Tarzan navait rien de fondamentalement différent de qui fut consacrée aux victimes.celui du chauffeur du camion dà côté. Mais il le disaitjuste comme il faut, avec un ton personnel pas trop,parce que sinon, le personnage dégringolerait du cas Petits conseils à ceux et cellesgénéral au particulier. Dans le monde des médias, les qui veulent passer dans les médiasTarzan sont le pain béni de la presse. Il colle à la situation,la condense depuis son surnom jusquà ses tatouages, Pour une interview, le journaliste sait parfois mieuxdepuis sa grande gueule jusquà ses tee-shirts échancrés. que son invité ce que ce dernier est censé dire. Normal.Il est LE routier en colère, tel que se le figure limagerie Pour un forum sur lhumanitaire, lanimateur aura prispopulaire. Un journal fait son portrait, puis un autre. soin en concoctant ses plateaux dinviter celui qui défend26 27
  16. 16. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants le «devoir dingérence», celui qui dénonce le charity en général rétifs à résumer en quelques minutes des business, etc. Si un intervenant sécarte de la partition années de recherches. Être communicant, et cest un qui lui a été assignée, le journaliste le rappelle à lordre, conseil que nous donnons aux intéressés, nest pourtant ferme mais plein de bonne volonté, comme un profes- pas si compliqué que ça. Il suffit dêtre attentif à celui qui seur bienveillant qui ferait passer loral du bac. «Non, vous interviewe pour savoir rapidement ce quil est venu non, ce nest pas ça. Allez à lessentiel. » En loccurrence, chercher, cest-à-dire ce quil pense de votre affaire. Lors- il sagit là de ce que le journaliste considère, lui, comme quil se met à noter, cest bon signe. Quand il dit au came- essentiel. Le mécanisme marche pour tout : lintéressant raman de tourner, aussi. Sil lance : «Je vous comprends est ce qui lintéresse, le connu ce quil connaît, le rebu- bien, mais je vais me faire lavocat du diable...», vous tant ce qui le rebute. Au moment de léclipse du siècle, êtes en train de louper lexamen. Vous risquez bientôt de en août 1999, un journaliste de radio plaisantait dun de ne plus exister. Sil lâche : « Cest complexe pour le grand ces collègues qui sévertuait à expliquer les effets du phé- public...», vous êtes fichu. Vos années de recherches nomène par rapport à la théorie de la relativité. Quelle tombent dans labîme. Vous navez pas su lui plaire. drôle didée ! « On ny comprend rien, on ny connaît rien Votre éditeur vous le fera remarquer.et les auditeurs non plus. » Le système de la communica- La prochaine fois, vous saurez que, contrairementtion exige que tout bruitage qui le dérange soit supprimé. aux apparences, ce nest pas du tout le journaliste quiSeul limmédiatement reconnaissable supporte dêtre dif- doit, avant de vous rencontrer, se renseigner sur votrefusé, pour le confort du «grand public ». Cest le nom que travail mais linverse. Penchez-vous sur lui, potassez sala presse a donné à un de ses plus grands fantasmes. biographie. Cela vous évitera de lennuyer avec vos Lorsque les interviews seffectuent sans lœil indiscret propres préoccupations. En revanche, il vous trouverades caméras, les journalistes sont paradoxalement peut- passionnant quand il entendra parler de ses petites lubies.être plus narcissiques. Il arrive même que durant lentre- Il faut pourtant constater que les difficultés et lestien les rôles sinversent. Celui qui devrait poser les éventuelles humiliations auxquelles sexposent les candi-questions se met soudain à devenir volubile. Confisque dats à limage nont en rien diminué leur nombre. Aprèsla parole. Explique sans fin ce quil convient de penser un article ou une émission, des protestations sélèventdune situation à celui quil a fait venir pour la lui expo- régulièrement, parlent de trahison, de manipulation. Cha-ser. Et cest lui qui, sur le ton de la confidence, finit par cun sait que le résultat de la visite dun journaliste nestraconter sa vie. pas forcément maîtrisable, peut renvoyer une image qui Mais il arrive que certains interviewés rechignent à se nest pas celle quon souhaiterait donner. Il y a pourtantlaisser couler dans le moule. Cest le cas par exemple toujours autant dimpatients, qui frappent tous les joursdes chercheurs, intellectuels ou artistes, qui se révèlent aux portes des différents organes de presse pour solliciter28 29
  17. 17. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitants une interview ou faire savoir quils ont des choses à dire. animateurs ou critiques des grandes chaînes sont davan- Même ceux que la démarche rebute, résistent rarement à tage applaudis au pied de lescalier dhonneur que les une occasion qui se présente. Quiconque se trouve par vedettes de film. Le cinéma reste du cinéma. La télé, cest un hasard dactualité confronté à un journaliste va géné- le monde. Un homme politique ou public en viendrait à ralement passer le premier quart dheure de la rencontre douter de sa propre vie sil na pas accès à la représenta- à déverser tout le mal quil pense de la presse et à faire tion. Pour lui, la seule et vraie définition de lexistence, des manières avant de répondre. Mais à lheure de se sa seule preuve, cest de passer à la télévision. quitter, le même va généralement demander si, par hasard, Il est évidemment possible den rire, mais cela ne il ny a pas un stage pour sa cousine ou quelle école cachera pas le sentiment de millions de gens qui, depuis conseillerait-on à un apprenti journaliste. Combien de leur vie dinvisibles, acceptent tacitement une sorte dinfé- personnes, qui juraient la veille quon ne les y prendrait riorité face au monde des visibles.pas, se retrouvent un soir maquillées et nerveuses sous Les raisons pour lesquelles quelquun devient «visible »,les lumières dun plateau ? « On est bien obligé. Aujour- talent ou compétence, sont souvent tout à fait réelles. Maisdhui, on ne peut pas faire autrement», argumenteront-ils quelles quelles soient, celui que les médias distinguentsincèrement. Refuser serait même suspect. aura dorénavant autorité à tout dire et tout faire. Il sera Pour la plupart des gens, apparaître dans les médias dailleurs souvent le premier à croire à sa propre «méta-ne constitue pas du tout une expérience intéressante ou morphose », assumera son rite de passage comme un véri-amusante. Il conviendrait presque ici de parler du « pas- table changement. Parce quil a su un jour quelque chosesage à la télé » dans le sens plein dun rite de passage, sur les métastases ou parce quil joue bien au ballon, unune traversée peut-être pénible mais qui permet daccé- cancérologue sérieux ou un joueur de football va doréna-der du monde des invisibles à celui des visibles, à un vant informer le monde de ses points de vue politique oudegré supérieur de la vie. Il faut avoir vu changer le artistique. Cest là le tour de passe-passe qui donne leregard de sa boulangère, du jour au lendemain, après droit dexister. Une fois le gué traversé, chacun gagne unvous avoir aperçu aux actualités même fortuitement dans poids, une autorité qui lui ouvre le droit dapparaître enle flot dune manifestation, pour comprendre limpact toute situation.dun « passage à la télé ». Si par hasard linvitation était Les contestataires « invisibles » ne sont pas les derniersfaite en bonne et due forme, vous voilà devenu le pri- à fonctionner dans ce mécanisme. Entre camarades ousonnier échappé de la « caverne » - celle de La Répu- militants, la première préoccupation sera de savoirblique de Platon - et qui a connu le vrai monde. Car le sur quelle personnalité, dans le cinéma ou ailleurs, ilsvrai monde, nul nen doute, est celui de la représenta- vont pouvoir compter pour rendre leur lutte véritable-tion. Au festival de Cannes, depuis quelques années, les ment «sérieuse». Même les plus marginaux considèrent30 31
  18. 18. La fabrication de linformation Du monde et de ses habitantsaujourdhui que le seul argument qui peut rendre leur sens, sans les projecteurs. Les familles de victimes derevendication «visible» sera de la faire incarner par une catastrophe en viennent parfois à comparer la couver-tête daffiche quelconque. ture médiatique de leur drame avec celle dune tragédie Parfois, au gré des modes, un pays, une minorité ou précédente. « Pourquoi y avait-il plus de presse pour lesun individu devient momentanément «visible». Des enfants morts dans lautocar que pour les nôtres, mortsfilms, des publicités, des articles feront miraculeusement en colonie ? », se plaignait une mère il y a quelquesexister ce qui, hier encore, restait soigneusement caché. années. Et pêle-mêle, elle jetait au milieu de ses pleursLes luttes obstinées de certains groupes ou minorités les remboursements des assurances («qui feront moinsréussissent parfois un véritable élargissement du champ dhistoires si on est passé à la télé »), lintensité du dramevisuel. Avec leur «black is beautiful», les Noirs améri- (« on a eu plus de morts queux ») et le fait que la douleurcains par exemple ont réussi à bouleverser les critères ne se mesure vraiment quau nombre des caméras,esthétiques et modifier la norme. comme jadis on comptait le nombre de pleureuses au Pour réussir à tout coup le rite de passage, une voie bord des cercueils. À la fin, elle a crié : « Quand même, lereste la plus sûre : devenir véritablement menaçant. Cet petit, il méritait bien de passer au journal. »informaticien qui avait pris en otage les enfants dune Visibles et invisibles, cette dynamique finit par créerécole maternelle à Neuilly, avait géré ses relations avec la une véritable subjectivité de notre époque. Il est presquepresse comme lun des aspects stratégiques de son opé- impossible pour nos contemporains dordonner leur vieration. Dans ses revendications, il souhaitait rencontrer le daprès autre chose que cette promesse de la visibilité.journaliste le plus connu de la plus grande chaîne. Abattupar la police, cet homme avait laissé des documents où ilexpliquait que seule une reconnaissance publique, doncmédiatique, pourrait même dans la répulsion lui rendreune forme de dignité après un licenciement quil estimaitabusif. Tout ce passe comme si, hors de cette dimensionspectaculaire, plus rien ne pourrait prétendre à lépais-seur dun événement ou dun fait. La souffrance, la joie,linjustice continuent dexister dans le monde invisiblemais, si elles naccèdent pas à leur représentation, ellessemblent soudain dun éclat moindre. La fête du 14 juilletétait très réussie, dira le maire dun petit village, «mais lapresse nest pas venue». Même le malheur perd son32
  19. 19. Le temps des citadelles journal pour trouver la taille de larticle finalement 2 publié. Un accident de train, gare de Lyon à Paris, sera ainsi bien plus «couvert» par la presse nationale (dont les bureaux sont dans la capitale), quun accident compa-Le temps des citadelles rable à Marseille, sans même parler dun déraillement mortel en Inde ou en Afrique. Des tamis plus sophistiqués existent dans la presse pour trier ce qui sera considéré comme important et ce qui relèvera lanecdotique. Une large « couverture média- tique » a par exemple été consacrée à la condamnationPetit traité de géographie de la France par la Cour européenne des droits de lhomme de Strasbourg, en juillet 1999. Au commissariat Le principe du travail journalistique semble à pre- de Bobigny, un trafiquant de drogue supposé avait étémière vue assez simple. La Terre est une planète où il battu et violé par des policiers en 1991. Jusque-là, unse passe toujours énormément dévénements qui méri- seul autre pays avait été condamné pour ces mêmestent dêtre connus. Les journalistes vont voir ces choses motifs et par cette même cour, la Turquie. Le jugementet les racontent. Sans paraître exagérément sourcilleux, était passé inaperçu. Humainement, les journalistes ontce mécanisme apparemment élémentaire mérite pourtant certainement été aussi émus par les deux cas. Reste quedêtre mis à plat. Quest ce quune chose qui « se passe » ? lun les a surpris, lautre non.En principe, lévénement naît lorsque la norme se casse. Au-delà de sa bonne ou mauvaise foi, le journalisteLe fil de la normalité ploie soudain devant un fait qui donne ainsi deux informations à la fois. La premièreétonne, détonne par rapport à la règle. Mais les malheu- est visible : la France a été condamnée pour « torture ».reux qui sont tués et les avions qui sécrasent sont Lautre est cachée derrière, un second sens rarementencore trop nombreux pour quun journal les contienne énoncé qui napparaît généralement quen creux : il esttous. Un tri va donc sopérer dans la masse des informa- incroyable, dans un pays démocratique comme lations susceptibles dêtre publiées. France, quon puisse se faire violer dans un commissa- Il y a bien sûr quelques règles édictables et aisément riat, alors quen Turquie, il ny a là rien danormal. Autre-compréhensibles. La plus célèbre reste sans doute cette ment dit, il existe une sorte déchelle de Richter, tacite, àantique loi de la proximité, vieille comme la presse et laquelle se réfèrent les journalistes et qui définit ce quidont léquation sapplique dans toutes les rédactions du est sujet à étonnement et ce qui ne lest pas. Dun mêmemonde : il faut diviser le nombre de morts par la distance mouvement, ils informent/forment lopinion de ce quien kilomètres entre le lieu de lévénement et le siège du doit la troubler.34 35
  20. 20. La fabrication de linformation Le temps des citadelles Autour de cette taxinomie des faits et du monde, correspond quant à lui à des modèles identificatoires sagencera et se construira la majeure partie des informa- supposés négatifs ou soumis. En Amérique latine par tions du jour. Cette classification ne veut pas dire pour exemple, le modèle dit « majoritaire » impose dêtre blond, autant que les journalistes ne se préoccupent pas des blanc, grand et riche, alors que ce nest absolument pas points de vue ou des situations «marginales». Le pro- le cas de la majorité numérique de la population. blème est quils les considèrent demblée comme telles. Dans ses périples, le journaliste va ainsi chercher et Il y a une culture de ce que la presse appelle le «sujet trouver ce qui lintéresse, ce quil considère, lui, comme décalé », une case parfaitement adaptée pour les ranger fondamental. Son obsession principale va être de trouver afin quil ny ait aucune confusion sur leur statut. lélément ou la somme déléments qui explique le tout, À loccasion des élections au Japon, et à côté des qui représente la situation. Cela peut être un personnagearticles politiques, un reportage sur les taggers de Tokyo ou un thème. Généralement, lIran sera traité à travers laou les moines du Fujiyama seront les bienvenus. « Cela condition des femmes ou la liberté de la presse ; lAngle-donne une aération », se félicitera le chef de service, au terre a les scandales du palais royal et la Belgique resteramilieu de lévénement vraiment grave que représente sans doute longtemps le pays de Marc Dutroux, arrêtétoute élection dans le monde de la communication. Il ny pour meurtres et pédophilie. Tout ce qui nentre pasa pas meilleur moyen de renforcer un cadrage que de dans ses cercles dattention, cest-à-dire en général 90 %jouer le «hors-cadre». Les élections apparaîtront sans de la situation, échappera à la presse. Les journalistesaucun doute comme lélément important et les taggers sefforcent bien dinformer objectivement, mais ils le fontajouteront un peu de couleur autour. Dans sa tête, le sur ce quils croient subjectivement être important.journaliste a déjà décidé, consciemment ou non, ce qui Ce mécanisme, pourrait-on dire, est celui qui aiguilleconstitue linformation forte et linformation accessoire, les regards de tout voyageur. Après tout, un cordonnieréventuellement susceptible dêtre sacrifiée. courant la planète regarde surtout les chaussures ou un De la même façon, la presse martèle sans cesse : voilà garagiste les voitures. De retour, ils rendront compte, nonle modèle majoritaire, voilà le minoritaire. Or, ces termes pas du monde vu depuis les semelles ou à travers unne sont pas non plus anodins. Gille Deleuze estime par pare-brise mais du monde des semelles ou des pare-exemple que ces deux concepts nont en fait pas grand- brise. Aucun naurait lidée de soutenir quun de ces deuxchose à voir avec les données quantitatives quils sem- éléments représente le monde tout entier, le «totalise». Ilsblent recouvrir1. Pour lui, majoritaire renvoie non pas au raconteront les chaussures et les voitures comme un desplus nombreux mais au dominant. Le mot «minoritaire» éléments du réel, dont lévocation confirme au contraire lexistence dun ensemble bien plus vaste. Le journaliste extrait lui aussi un ou des éléments réels, 1. Gilles DELEUZE et Félix GUATTARI, Mille plateaux, Minuit, Paris, 1980, p. 252. et énonce des vérités. Mais lui agit comme quelquun36 37
  21. 21. La fabrication de linformation Le temps des citadelles qui, dans les travées encombrées dun bazar, recueillerait montre que le système de protection sociale reste une soigneusement les étiquettes. Puis en sortant, il dirait en des institutions les plus sacrées du pays ». les montrant : voilà le bazar. Les étiquettes existent bien, Lengouement actuel pour la relecture des gazettes du font concrètement partie du magasin. Mais elles devien- passé fonctionne selon le même modèle. Par définition, nent un leurre à partir du moment où elles sont dési- les événements des années précédentes nous sont déjàgnées comme représentant le magasin. connus. Mais chacun trouve révélateur de létat desprit Dans le réel, le journaliste veut ainsi trouver la chose et de la culture de lépoque la façon dont la presseou les choses qui symbolisent un pays ou une situation dalors les présentait.tout entière. Par là même, il se condamne à limpossible. Ce petit jeu de décodage est généralement très peuLa représentation est bien un des éléments du multiple, apprécié par ceux qui y sont livrés. Quand à son tour,mais, à partir du moment où elle est prise pour le monde, la presse américaine ou japonaise soumet au mêmeelle devient une illusion. décryptage les médias français, ces derniers hurlent Dun point de vue anthropologique, la lecture de la devant ces miroirs tendus, dénonçant les malentenduspresse permet en revanche de vérifier comment lopi- ou la gallophobie. La croyance, ce nest jamais la nôtre,nion publique adhère ou se détache des mythes cen- mais toujours celle de lautre, celui qui vit ailleurs ou quitraux de la société. Les médias eux-mêmes connaissent vivait avant.par cœur cette fonction. Ils sont dailleurs les premiers à Dernière question, simple: pourquoi la presse neen jouer. Un journaliste en reportage à létranger man- parle-t-elle pas de certains sujets ? En dehors de cas par-quera rarement de commencer un de ses articles par une ticuliers, dune censure toujours possible, la norme (quirevue de presse plus ou moins ironique des médias est ce à quoi nous nous attachons ici) touche à une nou-locaux. Il ne sagit pas du tout pour lui de recenser les velle loi du monde de la communication. Elle est trèsinformations recueillies par ses confrères sur place. Au simple. La presse parle de ce dont le public parle. Et lecontraire. Lenvoyé spécial va sefforcer de relever ce qui public parle de ce dont la presse parle.justement nest pas explicitement écrit dans les journaux Un journaliste qui proposerait une enquête sur ledu pays quil visite, ce fameux second sens. Il va séton- Costa Rica, court en effet de hauts risques de se fairener de létonnement de ses confrères, pointer leurs envoyer son ordre de mission au travers du bureau.croyances, mettre à jour leur propre taxinomie cachée. « Tout le monde se fout du Costa Rica.» Il faut bienLorsquune infirmière cupide a commis une série dassas- reconnaître que cest vrai. Le reporter se trouve soudainsinats dans un hospice danois, un des principaux quoti- ravalé au rang de ces impolis qui sobstinent à vouloirdiens de Copenhague titrait: «Lholocauste». Derrière ponctuer leurs conversations avec des nouvelles deloutrance de lémotion, un journaliste étranger va ainsi tantes ou de voisins quils sont les seuls à connaître.décoder que «le bouleversement de la presse danoise Autour deux, chacun bâille, na de cesse de les faire38 39
  22. 22. La fabrication de linformation le temps des citadellestaire. Ce cercle vicieux est parfois rompu par une Leçon pratique :conjonction de hasard, dobstination, de personnalité ou comment préparer un sujet pour le 20 heuresde magie. Dans un quotidien national, est ainsi apparueun jour une invraisemblable chronique hippique, pour la Comment sélectionner un élément du réel pour enseule raison quun journaliste passionné et de talent sy faire une représentation au Journal télévisé ? Dansest attelé. Les lecteurs qui se moquaient du tiercé jusque- La Cantatrice chauve2, Eugène Ionesco nous donne lalà, se sont mis à la dévorer. La rubrique a disparu delle- méthode. Il convient tout dabord de déclarer « extraordi-même lorsque lami des chevaux a quitté le journal, naire » un assemblage hétéroclite quelquonque.laissant des inconsolés, qui nauraient jamais cru eux-mêmes avoir à regretter un jour larrivée des courses. Mme Smith, aux époux Martin : Vous qui voyagez beau- Quand la presse en parle, le public peut donc parfois coup, vous devriez pourtant avoir des choses intéressantessuivre. Linverse fonctionne aussi. Plutôt scrupuleuse- à nous raconter.ment, les journaux français tentent par exemple de suivre M. Martin à sa femme: Dis, chérie, quest ce que tu asrégulièrement lactualité du Québec. Question de langue, vu aujourdhui ?de tradition, un peu de De Gaulle peut-être... Mais il faut Mme Martin : Ce nest pas la peine, on ne me croira pas.croire quils sy sont toujours mal pris, parce quenFrance, on «se fout du Québec» comme du Costa Rica. Comme une vraie professionnelle, Mme Martin Puisque nous y revoilà, lautre possibilité pour un connaît la méfiance presque paranoïaque du public etreporter vraiment obstiné serait de convaincre sa rédac- combien il est prudent de léviter demblée.tion quil est lheure de prendre position sur le CostaRica. Il lui faut alors transformer ce pays en quelque M. Smith: Nous nallons pas mettre en doute votre bonne foi.chose qui puisse semboîter dans un des modèles du Mme Smith : Tu les offenserais, chéri, si tu le pensais.monde de la presse. Il peut ainsi être transformé en Mme Martin, gracieuse: Eh bien, jai assisté aujourdhui«fait» : une récolte record a eu lieu au Costa Rica. Ou à une chose extraordinaire, une chose incroyable.alors en menace : « Les cartels de la drogue arrivent au M. Martin : Dis vite, chérie.Costa Rica. » Un débat reste également un bon moyen : M. Smith : Ah, on va samuser.« Faut-il supprimer le Costa Rica ? » Le mieux serait quil Mme Smith: Enfin !cumule tout à la fois, fait, événement et ce qui est sus-ceptible de donner lieu à débat. Bonne chance... 2. Eugène IONESCO, La Cantatrice chauve, Gallimard, Paris, 1990, p. 26.40 41
  23. 23. La fabrication de linformation Le temps des citadelles Nous sommes à lannonce des titres. Il faut que leau M. Smith : Eh bien ?monte à la bouche, que lauditoire soit prêt à savoir que Mme Martin : Il nouait les lacets de sa chaussure quice quil va entendre est vraiment une nouvelle. sétaient défaits. Les trois autres : Fantastique ! Mme Martin : Eh bien, aujourdhui, en allant au marché M. Smith : Si ce nétait pas vous, je ne le croirais pas. pour acheter des légumes qui sont de plus en plus chers... M. Martin : Pourquoi pas ? On voit des choses encore Mme Smith : Quest ce que ça va devenir ? plus extraordinaires quand on circule. Ainsi, moi-même, M. Smith : Il ne faut pas interrompre, chérie, vilaine. jai vu dans le métro, assis sur une banquette, un monsieur Mme Martin : ]ai vu, dans la rue, à côté dun café, un qui lisait tranquillement son journal. monsieur convenablement vêtu, âgé dune cinquantaine M. Smith : Quel original ! dannées, même pas, qui... M. Smith : Cétait peut-être le même. M. Smith : Qui, quoi ? Mme Smith : Qui, quoi ? Fonction fondamentale de la presse : évoquer des liens, M. Smith à sa femme: Faut pas interrompre, chérie, tu : des articulations, des causalités entre des choses qui nen es dégoûtante. ont pas forcément entre elles. Cela sappelle «connaître Mme Smith : Chéri, cest toi qui as interrompu 1e pre- son dossier». mier, mufle. M. Martin : Chut ! {Puis à sa femme: Quest quil faisait le monsieur ?) Mme Martin: Eh bien, vous allez dire que jinvente, il Le partage du monde avait mis un genou par terre et se tenait penché... M. et Mme Smith : Oooh ! Pendant les années de la guerre froide, la Terre était Mme Martin : Oui, penché. un espace à conquérir que se disputaient les deux blocs. M. Smith : Pas possible ! Chaque canton était devenu lenjeu de cette division du Mme Martin: Si, penché. Je me suis approchée de lui monde, une parcelle à gagner contre lautre. Lexercice pour voir ce quil faisait. du pouvoir, au sens macroscopique du terme, obéit aujourdhui à dautres règles, sinscrit dans une nouvelle Comme dans certains romans, tout se fait présage, distribution géographique.signe surdéterminé de ce qui ne peut pas ne pas arriver. Le monde nest plus ce champ en combat, où chacunLa fabrication de linformation ordonne ainsi des frag- tente davancer ses drapeaux. Il se répartit désormais enments disparates en fonction dune logique qui lui est citadelles, intouchables, barricadées, conçues pour êtrepropre pour les faire converger vers un dénouement des zones de sécurité maximum. Tout autour, sétendentquelle a déjà ciblé. des terrains vagues, des no mans land qui se jaugent en42 43
  24. 24. La fabrication de linformation le temps des citadellestermes de menaces potentielles pour la quiétude des la vache folle jusquaux attentats, sous un même chapeaucitadelles - vague démigration, flambée de violence ou baptisé « insécurité ». Né dune constellation complexe, leeffondrement économique. monde des citadelles avait besoin dune cosmogonie Ce nouveau dispositif du pouvoir existe dune façon pour lexpliquer et dun récit pour la justifier. Cest celuifractale, cest-à-dire que cette forme unique, cette distri- de linsécurité. Le sentiment de peur, diffus et omnipré-bution géographique, se reproduit à linfini du plus grand sent, va dès lors structurer toutes les situations.vers le plus petit, du niveau mondial jusquà lappar- Sans tenter de le remettre en cause, la majorité destement privé. Il y a des pays intouchables et des pays no médias occidentaux lont repris à leur compte, le posantmans land. À lintérieur de chacun deux, les villes, les comme un des mythes centraux de leur fameuse taxino-quartiers vont à leur tour être fractionnés de la même mie. De droite, de gauche, ou de nulle part, on nécrirafaçon. Si, à lépoque des deux blocs, le pouvoir sexer- pas l« immigration », mais plus volontiers le «problèmeçait au nom dun danger frontal venant de lextérieur, de limmigration », instaurant quil sagit dun sujet forcé-clairement identifiable, nul ne sait plus trop, au temps ment obscur et lourd. Le fait que ce phénomène socialdes citadelles, quelle forme va prendre la menace. Elle soit demblée situé dans le registre de linquiétude neentoure, assiège sans quon sache très bien où elle va à sera en revanche jamais remis en cause. Plus générale-nouveau frapper. Comme la « cinquième colonne » pen- ment, le nouveau découpage du monde constitue unedant la guerre froide, le risque plane aussi à lintérieur des grilles les plus efficaces, parfois consciente et parfoismême des forteresses : la drogue, les étrangers, les mala- non, qui va peser dans les choix faits par les journaux.dies, les mendiants dans la rue... Voilà qui motive notre Chaque reportage va ainsi se décider et sorienter derigidité, disent les gouvernants. Le catalogue des menaces lui-même selon quun événement a lieu dans une cita-est suffisamment étendu, voire infini, pour justifier le delle ou un no mans land. La «vraie vie» se déroule for-quadrillage de lensemble de la vie, du quotidien. Et cha- cément dans les forteresses. En dehors de quelquescun finit par se vivre comme une petite citadelle, elle- abus, y règne la démocratie, le libre marché, toute cettemême assiégée par le chômage, la nourriture, lexposition ossature institutionnelle que nous envie forcément leau soleil, leau ou lair. reste du monde. Même pour les critiquer, il convient de Cette distribution du monde et des individus, toute suivre siège par siège chaque changement de gouverne-hérissée de cloisonnements et de barricades, sorganise ment, et on ne plaisante pas avec les sommets interna-autour de la notion d« insécurité ». Ainsi sera qualifié le tionaux. Les millions de dollars que brasse un banquiermoindre acte de violence, la plus légère crainte. Dans la de Genève ont plus de poids que ceux des rois duplupart des cas, il sagit de situations réelles, de défis à pétrole, les drogues que prennent les cyclistes du Touraffronter effectivement. Labus, en revanche, se trouve de France doivent, au fond, être moins terribles quedans lamalgame, cette manière de rassembler le tout, de celles des gymnastes chinoises.44 45
  25. 25. La fabrication de linformation Le temps des citadelles Les no mans land, eux, restent une éternelle péri- ratis ont construit une mosquée et offert à chaque phérie qui tolère une relative obscurité. Tout ce qui femme un foulard. Elles étaient libres de le porter ou semble primordial dans les forteresses y paraît moins non. Immédiatement, lensemble de la presse occiden- grave, même le nom des dirigeants ou le modèle électo- tale - et les télévisions américaines en particulier - sest ral reste très accessoire. Il y règne une espèce de bar- empressé de dénoncer ce quelle considérait comme un barie, au sens large du terme. Sans même y être allé, geste dintégrisme militant, voire les prémices de la chacun de nous a confusément limpression que les Guerre sainte. À deux kilomètres de là, les soldats ita- droits de la femme y sont malmenés, que le sexe doit sy liens soccupaient dun autre camp. Chaque semaine, pratiquer de façon étrange, que les gens y meurent de une messe y était célébrée dans ses formes les plus tra- faim ou mangent nimporte quoi, que les chefs dÉtat y ditionnelles et des curés en soutane arpentaient infatiga- ont toujours des vagues allures de dictateurs. Dans ces blement le site, sans manquer une occasion dentrer terres de marécages, les nouvelles à traiter en priorité dans les tentes pour y prêcher la bonne parole. Cela na restent ces soubresauts qui viennent sans cesse mettre pas fait lobjet dun seul entrefilet. en péril les citadelles. Nul naurait lidée de traiter lItalie Il se trouve pourtant que les Kosovars albanais sontuniquement à travers les agissements de la Mafia : il y a musulmans. De leur point de vue, lattitude des catho-Berlusconi, Benetton, la renaissance de la gauche, Sofia liques italiens était bien plus agressive et contestable queLoren. En revanche, la Colombie nest quun immense celle des Émiratis. Mais pour un Occidental, lItalie estchamp de drogue, gardé par des hommes dangereux. une citadelle: elle fait de lhumanitaire. Les Émirats sontUn pays ou un groupe issus des terrains vagues a compris un terrain vague : ils propagent loppression. Ce qui vientque sil veut faire sortir sa cause de lombre, il doit de de lun ne vaut pas ce qui vient de lautre.préférence faire peur aux habitants des forteresses. Unattentat meurtrier sur le site touristique de Louxor feradavantage de bruits que trente bombes dans le métro du La religion des faitsCaire, lambassade américaine à Nairobi est une meilleurecible que la place du marché local. La presse anglo-saxonne la baptisée la «loi des W» : Tout ce quexportent les no mans land est forcément Why ? Where ? When ? Who ? En France, les manuelsvaguement suspect. Même leurs bonnes actions. Au prin- disent plus simplement quun article de presse doittemps 1999, à Kûkes, en Albanie, certains des six camps répondre dès ses premières lignes à quelques questionsde réfugiés kosovars étaient organisés et pris en charge cardinales : Où ? Quand ? Qui ? Pourquoi ? Aujourdhui,par les gouvernements de différent pays. Les Émirats une information publiable est celle qui se prête à cettearabes unis assuraient ainsi la gestion de lun deux. Dès obligatoire autopsie, où chaque détail peut être désossé,le premier mois, au milieu des tentes, les militaires émi- quantifié, puis énoncé en chiffres et statistiques. Elle46 47
  26. 26. Le temps des citadelles La fabrication de linformation devient alors un «fait», digne dêtre communiqué. Les Le glissement sest si bien opéré quune probléma- « faits » sont censés être la terre ferme de linformation. tique peut aujourdhui difficilement apparaître dans les Si la presse sy accroche comme une désespérée, cest informations sans avoir été au préalable transformée en quils constituent, pense-t-elle, son enracinement dans le faits. Pendant lhiver 1998, le cyclone «Mitch» ravage le réel. Comme la dérive des continents, le monde de la I londuras. Une vague de journalistes afflue sur les lieux communication semble chaque jour séloigner davantage juste après la catastrophe, décrit un pays en plein drame, de lautre, le vrai. Les faits resteraient la passerelle la plus linsuffisance des secours et publie des bilans faisant état sûre ou en tout cas la plus visible entre les deux. denviron 7 000 morts. Tout le monde est content : on a pu mettre le cyclone sous la jauge et en plus celle-ci Des commentaires, des analyses, des éditoriaux, de révèle un chiffre important. Pour un reporter, il est tou- tout cela on peut débattre. Mais on voudrait les faits jours plus valorisant de travailler sur une «grosse his- têtus, dressés au-delà de toute polémique, rigoureuses toire » que sur une petite et une évaluation à plusieurs petites vigies dans leur alignement de dates, de noms, zéros garantit le spectaculaire. Quelques semaines pas- garantes du sérieux et du concret de linformation. Il ny sent, et lémotion sapaise. De nouvelles données rele- a pas à le nier, les faits existent et les relater le plus cor- vées par des organisations humanitaires commencent à rectement possible est plus quun impératif. Mais dans arriver, revoyant à la baisse les premiers recensementsune sorte de distorsion, la méthode de travail sest fait de victimes. Certains envoyés spéciaux se souviennentmode de pensée. Il faut des faits partout, tout le temps, maintenant que «finalement, ils nont pas vu tant depour invoquer le réel plus quen témoigner et donner ce morts que ça». Alors soudain, nouveau cyclone, maisgoût de véritable à lunivers des informations. Pour dans la presse cette fois. Et si les chiffres avaient étérendre compte de la répression au Timor oriental, on gonflés ? Des reporters repartent vers le Honduras pourpubliera par exemple que des centaines dopposants ont tirer au clair ce « déluge dans le déluge ».été exécutés, « selon les indépendantistes ». Voilà un fait. Sommé de dire la vérité et de montrer ses comptes,Les autorités indonésiennes en revanche donnent un un élu local dans son village ravagé reconnaît très sim-chiffre bien moindre. On le signalera aussi, puisquil plement avoir réévalué le nombre des victimes à lasagit dun autre fait. Si un curé portugais, en poste sur hausse. Au micro, il raconte sans fioritures commentlîle depuis des années, donne un nouveau comptage, il il a calibré son message pour les médias: «On masera signalé aussi. Au bout du compte, au lieu de cher- demandé combien il y avait eu de victimes dans macher la vérité de la situation, on traque sa véracité, cest- zone. Jai pensé quil fallait donner un chiffre terrible,à-dire dans quelle mesure elle peut être vérifiable par pour que les journalistes se déplacent, voient les dégâtsdes données. Le débat se déplace autour dun nombre et que les secours arrivent. Sans cela, javais peur queabstrait et non plus dune situation concrète. Et une fois rien narrive. »encore, le réel séloigne. 4948

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