"LE CORPS :     ESTHÉTIQUE         &     COSMÉTIQUE"Conférence de Michel Serres     de l’Académie française
Discours daccueil                     de Michel Serres             par le Président Alain Grangé Cabane                   ...
Bien que natif dAgen, au cœur le plus terrien de notre Sud Ouest,      vous ressentez très tôt lappel de la mer et du larg...
le dernier des métiers manuels". Et cest à ce titre que vousdevenez, en 1990, le premier "travailleur manuel" à entrer àlA...
En effet, la plupart des philosophes sintéressent à notre âme ou      à notre esprit. Vous aussi bien sûr. Mais en outre, ...
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Lapparence :                                 ce quil y a de plus profondV  os métiers, vos industries, vos préoccupations ...
guerre mondiale mettait à sa disposition, huit à dix, pas         vraiment plus. Or, dès les années 50, une automobile n’a...
vraiment réussi à guérir. Subitement efficace, elle bouleversanotre rapport à la santé, à la souffrance, à la vie, à la mo...
les résidents les plus délicats de nos campagnes se lavaient         seulement aux fêtes carillonnées, les autres attendan...
l’aube et des camions poids lourds à charger à la pelle ou bienà la fourche à neuf brins. Désormais, le corps sue moins qu...
De même, les premières règles féminines, qui, au début         du XIXe siècle, apparaissaient autour de 14 à 15 ans, ont  ...
même héroïsme aujourd’hui quand il aurait plusieursdécennies de vie devant lui ? Le sacrifice ne coûte pas le mêmeprix qua...
Je mêle les dates et les faits tout exprès pour résoudre cette         question : mais du corps de qui s’agit-il ? De quel...
Pourquoi lhomme shabilla-t-il ?C   ’est une question philosophique profonde que celle de    savoir pourquoi nous nous habi...
Corps divin, corps sportif         C    ertes, ladite société de consommation produisit en même              temps des obè...
Imperfections, souffrances et inégalitésB  ien entendu, je ne dis pas qu’en ces années 60-70, nous   délaissâmes toutes co...
Responsables de notre corps !         L   ’état de notre corps autrefois – et voici le centre même de             ma pensé...
l’ambroisie au cours de leurs banquets quotidiens, de leursfestins d’immortalité. La douleur quotidienne leur inspiraitl’é...
religions, l’histoire des mythes, l’histoire des cultures         accompagnent soudain - je ne sais pourquoi, mais je l’ai...
Éloge de la beautéJ  e crois que nous faisons tous le même métier. J’ai consacré   en effet ma vie à la pensée, à la langu...
se vautrer dans la laideur et la vulgarité. Elles paieront lourde-         ment notre faute, d’un visage inexpressif, d’un...
Culture, grâce et beautéS  i le monde entier nous juge et juge nos femmes parmi les   plus belles de la planète, nous devo...
Beauté du corps, beauté du verbe         À    quoi sert la beauté ? Elle sert au corps. Il n’existe pas de              be...
F   ÉDÉRATION         DES   I   NDUSTRIES         DE   LA   P   ARFUMERIEPRODUITS DE PARFUMERIE, DE BEAUTÉ ET DE TOILETTE ...
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Le corps : esthétique et cosmétique-M. Serres

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Texte de Michel Serres, publié par la fédération de le beauté.

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Le corps : esthétique et cosmétique-M. Serres

  1. 1. "LE CORPS : ESTHÉTIQUE & COSMÉTIQUE"Conférence de Michel Serres de l’Académie française
  2. 2. Discours daccueil de Michel Serres par le Président Alain Grangé Cabane (Assemblée Générale de la Fédération des Industries de la Parfumerie) aissez-moi dabord vous dire, Monsieur, quelle fierté est laL nôtre de vous recevoir. Laissez-moi, au nom de nos adhérentset de nos invités réunis si nombreux ce matin, vous exprimer notreplaisir de vous avoir avec nous.Car vous êtes ce quon appellerait – en cette Occitanie dont noussommes lun et lautre les enfants – vous êtes, disais-je, "un sacréphénomène" !Un personnage tout entier gouverné par la troisième lettrede lalphabet, la lettre "C". En effet vous êtes, entre autres :- un homme de contrastes,- un homme de carrefours,- un homme de complexité,- un homme de culture,- un homme de clarté.Un homme de contrastes dabord. •3•
  3. 3. Bien que natif dAgen, au cœur le plus terrien de notre Sud Ouest, vous ressentez très tôt lappel de la mer et du large. Faut-il y voir lémerveillement dun garçon qui, au sortir de la guerre, découvre la Bretagne du haut de ses 16 ans ? Ou ce contraste ne serait-il pas dans vos gènes, vous le descendant dune lignée de mariniers- paysans ? Quoi quil en soit, vous entreprenez de solides études scientifiques, que sanctionne une brillante admission à lEcole Navale. Mais comme beaucoup de scientifiques dalors, vous prenez conscience, dans les angoisses et les chaos de cet immédiat après-guerre, que la science, telle la langue dEsope, est la meilleure comme la pire des choses. Vous décidez donc de prendre un peu de recul, de réfléchir et, pour ce faire, vous obliquez vers la littérature et la philosophie, qui vous conduisent à Normale Sup (lettres) à 22 ans ! Vous en sortez agrégé de philosophie, à 25 ans. Vous retrouverez la mer et la bourlingue, pendant ces deux années où vous servez comme officier de marine, aux quatre bouts du monde. De retour sur la terre ferme, vous entamez à la fois votre carrière denseignant et votre œuvre de chercheur. Vous professez, à Clermont-Ferrand, à Paris, à Vincennes (Université dont vous êtes avec Michel Foucault, un des fondateurs en 1968), puis aux USA, à Standford notamment. Votre œuvre, entrepris en 1968 par une thèse sur Leibniz, lui aussi mathématicien et philosophe, ségrène au fil des ans, avec pratiquement un livre chaque année. Vous mettez ainsi joliment en pratique cette belle définition que vous donnez de lécriture ; "écrire, avez-vous dit un jour, est•4•
  4. 4. le dernier des métiers manuels". Et cest à ce titre que vousdevenez, en 1990, le premier "travailleur manuel" à entrer àlAcadémie Française.Votre œuvre témoigne, sil en était besoin, de ce que vous êtes, nonseulement un homme de contrastes, mais aussi un homme decarrefours, un homme de curiosités. Au fil de ces35 ouvrages, vous avez traité de tout, ou presque : des sciences,de lesthétique, des sens, du savoir, de la communication…Dun ouvrage à lautre, votre pensée court et rebondit ; dun thèmeà lautre, vous tissez le grand œuvre de la complexité et dela culture.Car parmi les leçons que vous donnez – à vos étudiants autantquà vos lecteurs –, figure ce souci dexalter ce que laventurehumaine a de fulgurant et dunique, par sa complexité.La clé que vous nous proposez pour déchiffrer et dépasser cettecomplexité, cest dans la culture (encore un "C") que voussuggérez de la trouver.Et, à cette confusion où mène souvent la complexité, vousopposez lantidote de la clarté.Clarté de la vision. Clarté du raisonnement. Clarté delexpression, où vous nhésitez jamais à convoquer lhumour ou lapoésie. Vous hésitez dautant moins, que le rocailleux accentagenais que vous conservez vous autorise à scander vos proposavec une verve jubilatoire…Cest pour toutes ces raisons que nous vous avons proposé,Monsieur, de conclure maintenant notre Assemblée Générale.Pour toutes ces raisons, plus une dernière, elle aussi commandéepar la lettre "C" : "C" comme "corps". •5•
  5. 5. En effet, la plupart des philosophes sintéressent à notre âme ou à notre esprit. Vous aussi bien sûr. Mais en outre, vous avez de longue date voué une part importante de vos recherches au corps de lhomme, plus précisément à la manière dont lhumanité, depuis ses origines, habite son corps, lassume ou lexprime. Loin que de tenir ce corps pour quantité contingente ou négligeable, vous le considérez comme une donnée de base, qui explique largement les merveilles de laventure humaine. Cest ce point qui nous intéresse particulièrement, nous les industriels de la cosmétique (au sens large), nous qui nexistons que par le souci que nous avons de protéger, dembellir et de pren- dre soin du corps humain. Nous sommes donc particulièrement attentifs à vous entendre sur le thème que nous avons choisi ensemble : "Le corps, esthétique et cosmétique". ◆◆◆•6•
  6. 6. "LE CORPS :ESTHÉTIQUE &COSMÉTIQUE" •7•
  7. 7. •8•
  8. 8. Lapparence : ce quil y a de plus profondV os métiers, vos industries, vos préoccupations et votre savoir-faire touchent ce qu’il y a de plus profond chez lafemme et chez l’homme, je veux dire l’apparence.Vous sculptez le corps, ce corps infiniment plus spirituel qu’onne le croit. Le corps est toujours plus que le corps ; toutchangement qui l’affecte bouleverse tout autour de lui,y compris les choses invisibles.Or, durant ces dernières décennies, le corps humain changeasans doute plus qu’il n’évolua pendant plusieurs siècles etpeut-être même quelques millénaires. Vous avez dû dans votremétier tenir compte de cette révolution profonde et vous laconnaissez sans doute mieux que moi.Je profiterai donc ce matin du seul avantage que j’aie sur vous- celui de l’âge - pour vous dire à quel point nous oublionssouvent le corps de nos ancêtres et celui même de nosprédécesseurs immédiats. Non ! vous ne lavez plus, vous neparfumez plus, vous n’ornez plus le même corps que le leur. Médecine dhier et daujourdhuiE xemple : partant le matin pour ses consultations, le méde- cin de famille emportait jadis dans sa petite sacoche tousles médicaments efficaces que l’époque d’avant la deuxième •9•
  9. 9. guerre mondiale mettait à sa disposition, huit à dix, pas vraiment plus. Or, dès les années 50, une automobile n’aurait plus suffi à ce transport. Découverts entre 1936 et 1945, les sulfamides et les antibiotiques en usage croissant transformèrent en brèves bouffées de fièvre des maladies infectieuses jusqu’alors mortelles. Soudain reculèrent les deux fléaux qui peuplaient de syphilitiques et de tuberculeux la plupart des cabinets médicaux. Autre exemple : jusqu’alors assez rare, le souci d’hygiène - mot nouveau - se répandit dans des populations qui, habituées aux litières des chevaux en ville ou couchées non loin de celles des vaches à la campagne, se souciaient peu de propreté. Les prescriptions de santé publique imposèrent alors vaccins et prévention. Plus tard apparurent les psychotropes ; la chimie ensuite sut régler la procréation et (comme on dit) libéra la sexualité, en particulier celle de nos compagnes ; la chirurgie put suivre une imagerie médicale précise ; nous devînmes enfin attentifs à la nourriture de nos enfants. Je me souviens du temps où nul ne comptait les milliers d’intoxications alimentaires par semaine, alors que seulement une dizaine par mois suscite aujourd’hui le scandale des médias dans les pays riches. Soudain la médecine guérit B ref, autour de la seconde guerre mondiale et un peu plus tard, la médecine parvint à un triomphe jamais connu : elle guérit, elle qui, d’Hippocrate à Semmelweis, n’avait jamais• 10 •
  10. 10. vraiment réussi à guérir. Subitement efficace, elle bouleversanotre rapport à la santé, à la souffrance, à la vie, à la mort, brefsculpta de nouveau notre corps et nous-mêmes, d’autant qu’enplus la pharmacie et vous-mêmes fournirent un éventailde plus en plus ouvert et varié de remèdes appropriés et decosmétiques.Jusquau milieu du XXe siècle, la fine description des maladieset le diagnostic lucide l’emportaient de beaucoup sur letraitement. Le praticien comprenait mieux les pathologies etmême parfois, grâce aux rayons X, voyait de mieux en mieuxles lésions, mais il guérissait rarement. Il le peut aujourd’hui,au point que le patient exige parfois, sous menace de procès,le retour à la santé. Jugez du bonheur nouveau du corps de vosprédécesseurs immédiats. Jadis rare, maintenant fréquent,le rétablissement devient un droit et la maladie, autrefoisquotidienne, quasi insupportable. Dans l’univers de l’incurableet de la douleur, le médecin à l’ancienne demeurait un sorcier,voire un demi-dieu ; dès qu’il se met à sauver, la société letransforme, ô paradoxe, en responsable pénal. Habitat et hygièneL a bénédiction de l’eau courante et chaude sur l’évier, join- te aux clartés de l’électricité que notre début du XXe sièclechanta comme une fée, transforma notre habitat de deuxmanières : moins glacés, les foyers s’équipèrent de toilettes etde salles de bain. J’avoue qu’avec un double frisson de gel et dedégoût, mon corps assez ancien se souvient encore d’intérieursoù, habillés comme dehors - tant le froid y dominait -, • 11 •
  11. 11. les résidents les plus délicats de nos campagnes se lavaient seulement aux fêtes carillonnées, les autres attendant le mariage. Le rite cérémoniel de la lessive ne revenait qu’avec le printemps, car il fallait bien tout l’hiver pour amasser les cendres nécessaires à l’opération. Cest de la seconde guerre mondiale que lhistoire de la médecine date le moment décisif où les praticiens perdirent l’habitude d’envoyer systématiquement leurs patients à l’hôpital, là où le confort et la propreté l’emportaient de beaucoup sur les conditions de vie à la maison. L’amélioration de l’habitat fit que par un retournement curieux, elles l’emportèrent à leur tour sur les conditions des hospices publics, où pointaient déjà quelques maladies iatrogènes ou nosocomiales. Ce retournement fait date, date qui est contemporaine de l’explosion de vos industries. La fin du travail de force S ortis moins tôt de maisons plus accueillantes, les compa- gnons, les ouvriers quittèrent des lieux de travail transformés alors par des machines. Les travaux pénibles virent baisser le nombre de leurs forçats, la puissance des moteurs soulageant l’agriculteur et l’artisan des peines du levage, du forage ou du transport. Le terme « ouvrier » n’a plus du tout le même sens quand les bras délaissent le manche de la pioche pour que les doigts poussent des boutons. Alors le paysan quitte les bœufs, la charrue et le joug pour conduire le tracteur. Avec des souvenirs de crampes dans la ceinture scapulaire, mon corps se souvient encore de petits levers avant• 12 •
  12. 12. l’aube et des camions poids lourds à charger à la pelle ou bienà la fourche à neuf brins. Désormais, le corps sue moins qu’ilne pilote. Ceux que nos amis anglophones nomment lescols bleus, passés désormais dans le tertiaire avec vous,devinrent des cols blancs.Bref, l’humanité occidentale passe brusquement, dans lesannées 60 à 70, des moyens ou des forces de production auxréseaux de communication. Le début de notre siècle consacrela victoire de la toile mondiale et des téléphones mobiles, brefd’Hermès, dieu des interprètes et des traducteurs. Des angesporteurs de messages, en nombre incalculable, ont pris la placede Prométhée, vieux héros solitaire du feu. Peu à peu, les hommes grandissentA insi, d’avoir allégé sa peine, notre corps se transforma. Comment ? Dans les costumes de l’Académie Françaisedes premières années du XIXe siècle, pas une fillette de dix ansaujourd’hui n’entrerait. On se rappelle la prestance et la forcedes soldats de la Grande Armée de Napoléon que l’emphase deVictor Hugo appelait « des géants » ; grâce aux mesures duservice militaire obligatoire, nous savons désormais que leurtaille moyenne ne dépassait pas 1,50 mètre et que celle desconscrits français évolua de 1,55 mètre dans les années 1880à 1,67 mètre en 1940 pour atteindre 1,78 mètre ces dernièresannées. Embarqués à la fin du XVIIIe siècle pour l’un des plusatroces goulags de l’histoire, les premiers bagnards d’Australie,nous en avons la mesure, ne dépassaient guère 1,50 mètre. • 13 •
  13. 13. De même, les premières règles féminines, qui, au début du XIXe siècle, apparaissaient autour de 14 à 15 ans, ont aujourd’hui leurs débuts statistiques entre 11 et 12 ans. Comment se déclinaient dans le temps et dans l’âge les relations amoureuses en des époques où le vieux barbon abusif de L’école des Femmes avoue quarante ans, et où Balzac décrit la femme de trente ans comme entièrement finie ? En 1833, l’Octave des Caprices de Marianne dit à celle-ci, jeune belle de 19 ans : « Madame, vous avez donc encore 5 ou 6 ans pour être aimée, 7 à 8 pour aimer vous-même, enfin 2 ou 3 pour prier Dieu et sauver votre âme ». Musset donc comptait à peu près comme Balzac, une espérance de vie qui ne dépassait pas 35 ans. … et vieillissent C ette espérance de vie croissant régulièrement, nous ren- dons-nous compte qu’en parlant par exemple de la famille et du mariage, nous n’évoquons plus du tout la même institution que nos prédécesseurs, dont les couples duraient en moyenne entre dix et douze ans, alors que les nôtres peuvent se perpétuer pendant plus de 50 ans ? Je parierais même que l’explosion récente du nombre des divorces n’empêche pas que les mariés demeurent en somme unis aujourd’hui plus longtemps que jadis et naguère. Et que dire du héros que nous avons tant admiré, chez Horace et Corneille par exemple, qui offrait sa vie à la patrie autour de 25 ans, lorsqu’il ne lui restait que 5 ou 7 années à vivre ? Trouverions-nous au même âge le• 14 •
  14. 14. même héroïsme aujourd’hui quand il aurait plusieursdécennies de vie devant lui ? Le sacrifice ne coûte pas le mêmeprix quand il ne s’agit plus de la même espérance de vie.Quand il ne s’agit plus du même corps ni du même temps vital,quand la rue et les mouroirs se peuplent aujourdhui devieillards si rares naguère, organise-t-on encore les mêmes faitssentimentaux, patriotiques, juridiques, institutionnels,éthiques, esthétiques et cosmétiques ?Bref, à cette transformation du corps a correspondu unetransformation profonde de la société et de la culture. Le Roi Soleil chaque jour hurle de douleurS ouffrons-nous aujourd’hui pareillement que jadis et naguè- re ? Le plus grand monarque du monde en son temps,je veux dire Louis XIV, entouré des meilleurs médecins de sonroyaume, hurla de douleur tous les jours. Qu’enduraient doncalors, misérables, ses sujets ? Inversement, beaucoup depraticiens aujourd’hui rencontrent des patients plus âgés quemoi encore qui n’ont jamais eu l’expérience de la souffrance.Devenus en partie responsables de notre santé, nous avonsplus de pouvoirs sur nos corps que n’en eut jamais l’homme leplus puissant du monde au XVIIe siècle, défiguré lui-mêmedes rictus de la douleur. En son temps, on avait perdu ses dentsavant quarante ans. À la campagne, mon enfance a entendusouvent des bouches chantant la langue doc sans dentales...À la fin du XIXe siècle, au milieu du XXe siècle, le tiers desLondoniens souffrait de la syphilis. • 15 •
  15. 15. Je mêle les dates et les faits tout exprès pour résoudre cette question : mais du corps de qui s’agit-il ? De quel corps s’agit- il ? Et j’ai choisi, vous l’avez remarqué, celui du Roi d’autrefois en sa place excellente, pour le montrer misérable et faire voir la gloire aujourd’hui du corps commun. Cette double maximi- sation en nombre et en qualité fait donc apparaître des inva- riants sous les différences sociales. Ainsi donc, je mets en place et je colore un paysage corporel quotidien qui a tant changé que peut-être nous ne comprenons plus la manière de vivre de nos prédécesseurs immédiats. Peintres et caricaturistes J e vous en supplie, ne faites pas de contresens comme les cri- tiques d’art, ne traitez pas Vélasquez, Goya, Daumier, Degas, Toulouse-Lautrec, de caricaturistes. Non, leurs toiles montrent ce qu’ils voyaient des visages et des corps, sculptés à mort par la souffrance, par le travail lourd, la faim, le froid, les privations, les maladies incurables et les blessures apparentes. Les nouveautés que je vous décris nous ont fait perdre de leurs tableaux toute mémoire. À grands traits, voici donc ce qu’était le corps au temps de la douleur. Or donc, les nouvelles conditions de vie, de travail, de chauffage et d’habillement redressèrent le dos, l’hygiène de la vie domestique et une alimentation mieux surveillée lissèrent les peaux, le chauffage nous déshabilla et soudain, l’humanité osa exhiber un corps moins enlaidi par les traces des souffrances et des maladies.• 16 •
  16. 16. Pourquoi lhomme shabilla-t-il ?C ’est une question philosophique profonde que celle de savoir pourquoi nous nous habillons. Pourquoi la bêtehumaine s’est-elle soudain mise à se vêtir ? Il y a à cela desréponses profondes et des réponses vaines.Je ne crois pas vraiment que la bête humaine se soit miseà s’habiller à cause du climat, et en particulier en raison dufroid, puisque les Indiens que les premiers visages pâlesrencontrèrent alentour des grands lacs du Canada sepromenaient quasiment nus. Je crois que nous noushabillâmes jadis pour voiler des imperfections visibles.La fraise des Renaissants fut inventée pour dissimuler le collierde Vénus déchaîné par la grande vérole.Dans la mode vestimentaire, je crois que le souci de voilage desimperfections la emporté de beaucoup sur la pudeur ou sur leclimat. Non, je ne crois pas que l’on s’habille par pudeur ; oualors pour une pudeur qui n’est pas sexuelle, mais pour cacherles boutons, les bubons, les plaies ouvertes et les blessuressuppurantes.Or, pour la première fois, l’humanité occidentale se vit nue etdéshabillée sur les plages parce que la santé avait rejointl’esthétique. Vénus dit-on naquit des ondes et Botticelli lareprésente renaissante sur les vagues, seulement vêtue d’unelourde tresse révélant sa nudité. Or, dans le même ourlet deslames, en Août de ces années-là, se leva le nouveau corpsdes hommes et des femmes. Le Panthéon divin explosa ennombre et le mythe ancien s’incarna. • 17 •
  17. 17. Corps divin, corps sportif C ertes, ladite société de consommation produisit en même temps des obèses, mais en revanche, plus tolérante, elle ne cache plus le corps de ses handicapés que la honte de naguère dissimulait. Des sculpteurs anciens tels Phidias aux modernes comme Houdon, les plasticiens nous montraient en gloire ou Diane chasseresse ou Hercule musculeux. Nous les voyons aujourd’hui, hommes et femmes, tout bonnement sur les plages ou sur les stades. Délaissant l’idéal, une certaine beauté s’incarna. Oui ! pour la première fois de l’histoire, des corps quasi divins qui ressemblent à ceux du Panthéon grec courent, sautent, luttent et jouent devant nous, pour battre des records à dates prévisibles. Les sports et leurs succès mondiaux furent engendrés par l’émergence progressive de ce nouveau corps, dont les performances croissent parce qu’il vient de naître et dont les luttes, parfois, je l’espère, remplacent les guerres. En outre, quoique invisible, l’allongement dont j’ai parlé de l’espérance de vie et lallégement statistique de l’expérience de la douleur ont contribué chez nous à une autre appréhension du temps, des projets, de la vie et du monde. Comment se fait-il qu’aujourd’hui encore le vieillissement de la population paraisse à des yeux exclusivement formés à l’économie comme l’affaiblissement d’un groupe, alors qu’il favorise l’éducation, la culture et l’advenue d’une sagesse que la perspective seulement économique oublie, au point de ne retenir de la vie humaine que ce qui vaut de ne pas être vécu.• 18 •
  18. 18. Imperfections, souffrances et inégalitésB ien entendu, je ne dis pas qu’en ces années 60-70, nous délaissâmes toutes contraintes. Au contraire, le Tiers et leQuart-Monde souffrent peut-être plus encore aujourd’hui denotre fait que nous ne souffrîmes jamais.Certes, la pharmacie encore imparfaite n’apporte point à tousles mêmes bénéfices. Certes, le siècle précédent a vécu desabominations devant lesquelles toute notre histoire trembleencore. Certes, la médecine est aujourd’hui critiquée, voirevilipendée ; elle est certes aujourd’hui encore une fois de plusà la croisée des chemins. Elle paie le tribut de ses victoires, jel’ai dit, elle paie encore plus le tribut à des microbes redevenusrésistants, à des ignorances résiduelles toujours, aux mafias dela drogue encore, à l’administration des hôpitaux hélas. Certes,le meurtre toujours abominable court toujours, aussi difficile àmaîtriser et aujourd’hui célébré chaque jour en spectacle.Nous n’avons pas gagné toute la partie. Seule une naïvetésingulière contesterait la lourde constance du mal, de lasouffrance, de la douleur et de la mort.Reste cependant que la révolution que je viens de décrire a eulieu, qu’elle a bouleversé le corps occidental, ainsi que lerapport que nous entretenons avec lui. Nous habitons cecorps, habitat si nouveau que probablement nous avons perdul’idée du rapport que nos ancêtres entretenaient avec lui, quenous avons perdu le souvenir de ces usages, et de leur morale.D’où un changement d’éthique que nous sommes en train devivre aujourd’hui. Les anciennes morales exerçaient la volontéde vivre et les exerçaient contre des contraintes invincibles. • 19 •
  19. 19. Responsables de notre corps ! L ’état de notre corps autrefois – et voici le centre même de ma pensée –, l’état de notre corps autrefois ne dépendait pas de nous. Aujourd’hui en grande partie, l’état de notre corps dépend de nous. Notre corps, hier témoin de notre esclavage, devient aujourd’hui symbole de notre liberté. Nous devenons en partie responsables de la durée de notre vie et de sa qualité. Certains cancers dépendent du tabac ou de l’alcool, les maladies cardio-vasculaires dépendent de l’alimentation et de l’exercice, les affections sexuellement transmissibles dépendent de conduites souvent délibérées. La philosophie eut du mal pendant des siècles à définir la liberté. Quand cent pathologies aujourd’hui dépendent de nos propres décisions, voici que la liberté s’incarne désormais dans notre propre corps. Devenus médecins de nous-mêmes, nous pouvons aujourdhui refuser la mort précoce. L’explosion et la croissance des industries du cosmétique ne correspondent-elles pas exactement à la naissance de ce nouveau corps ? Maîtres de notre corps ? I l faudrait écrire une histoire des représentations du corps, de sa beauté, de son hygiène et de ses cosmétiques. Lorsque nos ancêtres béaient devant la beauté d’Aphrodite ou la musculature d’Hercule, ils mesuraient en même temps l’infranchissable abîme qui séparait leur état, creusé de souffrances et de famines, de celui des Dieux réputés boire• 20 •
  20. 20. l’ambroisie au cours de leurs banquets quotidiens, de leursfestins d’immortalité. La douleur quotidienne leur inspiraitl’état de mortels ; ainsi à distance de rêves se donnaient-ilseux-mêmes ce nom.Et si le tableau concernant le corps se renverse, serait-ce direque nous avons mis la main sur la boisson d’immortalité ?Admirant le corps des Dieux, nos ancêtres subissaient le leurqui ne dépendait pas d’eux-mêmes.Responsables de la santé du nôtre et parfois de son apparence,nous découvrons que nous pouvons presque à loisir letransformer par des régimes ou des exercices, par des droguesou des excès. Nous découvrons soudain l’immenseimportance de sa plasticité. Les réussites de la médecine et dela sculpture gymnastique, vos savoir-faire d’hygiène etde cosmétiques font de nous les auteurs partiels de notreapparence corporelle et de sa réalité. Connaissant ces pratiquesefficaces, change alors le fondement de toutes les morales :elles distinguaient entre ce qui ne dépend pas de nous et ce quidépend de nous. Désormais, nos corps dépendent en partie denous. Certaine immortalité (avec tous les guillemetsconcevables) devient non plus le rêve, mais le projet charnel etrationnel de notre humanité occidentale. Mort et immortalitéA lors le plus récent, cest-à-dire ce qui dans l’histoire fait nouveauté, rejoint tout à coup le plus mythique, le plusarchaïque, le rêve des anciens Dieux. Et là l’histoire des • 21 •
  21. 21. religions, l’histoire des mythes, l’histoire des cultures accompagnent soudain - je ne sais pourquoi, mais je l’ai mille fois constaté - l’histoire des sciences, des techniques, des industries, de nos réalisations. Car cette nouveauté, la maîtrise éventuelle par la biochimie des signaux d’apoptose - ces fameux signaux du suicide cellulaire, qui sculptent notre corps et commandent notre mort - va tout à coup nous promettre une espérance de vie nouvelle encore plus longue. Tout d’un coup nous commençons à rêver à ce premier texte de la plus haute Antiquité occidentale, celle du héros Gilgamesh qui, sachant déjà que la vie et la mort ne se séparaient pas, quêtait dans ses voyages cette fameuse immortalité. La naissance du nouveau corps nous met soudain en rapport avec une nouvelle mort. Mort, nous repoussons sans cesse la date exécutoire de ta loi ; mort, nous traquons ta victoire ; mort, ton aiguillon nous le mouchetons. Content d’avoir rencontré ce verbe, je me dis soudain : le mouchetons-nous avec ce que les marquises de l’âge classique appelaient les mouches, cest-à-dire l’ancêtre de vos cosmétiques ? Car je ne peux vous quitter sans me poser cette question et vous la poser : mais à quoi sert ce cosmétique, à quoi servent ces mouches ? Réponse profonde à cette immortalité ? Pouvons-nous vivre sans cosmétiques ? Au fond, pouvons- nous vivre sans beauté ?• 22 •
  22. 22. Éloge de la beautéJ e crois que nous faisons tous le même métier. J’ai consacré en effet ma vie à la pensée, à la langue et au style, parce quedu fond de mon âme, je crois à la beauté. Je n’ai qu’un métier,je n’ai pour ferveur que de faire croître la beauté, autant que jele puis, au sein de mon petit atelier d’écriture.Vous croyez que la beauté sert à sauver les corps, je le croisavec vous et de plus quelle peut sauver le monde. Jem’adresse à vous : il nous reste en France, pays rare, la beautéde nos femmes. Dès l’atterrissage de l’avion, dès l’accostaged’un bateau dans le pays que vous visitez, vous reconnaissezaussitôt la vivacité de sa culture à la beauté de ses femmes.Parce que nous sommes peut-être aujourd’hui en danger del’oublier, jamais nous ne dirons assez ce que doit la grâceexceptionnelle des Françaises au passage quotidien devant laMonnaie ou le Louvre à Paris, ou à Bordeaux, Nantes ou Dijondans des quartiers d’architecture sublime, ou à la traversée depaysages que les cultivateurs avaient sculptés d’une infiniedouceur. Ce que doit l’éclatante beauté des Italiennes deFlorence, de Pise ou de Sienne à la contemplation, mêmedistraite mais journalière, de leurs églises baroques et de leurspalais renaissants ou à ce qu’elles hantent l’admirablecampagne de Toscane ou d’Ombrie.Ce que doit de nouveau la beauté des femmes françaises aumaniement d’une langue que La Fontaine et Chateaubriandont ciselée, ce que doit la grâce chantante des jeunes fillesitaliennes à la pratique d’un langage entendu et repris parScarlatti ou Monteverdi, mais inversement les risques tristesque nous faisons aujourd’hui courir à nos filles en les laissant • 23 •
  23. 23. se vautrer dans la laideur et la vulgarité. Elles paieront lourde- ment notre faute, d’un visage inexpressif, d’un regard imbécile ou d’un corps obèse et avachi ; alors le cosmétique n’y pourra plus rien… Cosmétique et esthétique O ui, avec le rouge et avant le rouge, la courbe de la bouche se modèle avec la parole. Avec le rimmel et avant lui, l’éclat du regard s’allume avec les larmes que nous tire la grandeur des paysages de campagne et la peinture qui s’ensuit. Avec et avant tout cosmétique, le port et l’allure se sculptent avec l’espace qu’aménagèrent Michel-Ange ou Pierre de Montreuil. Savons-nous vraiment ce qu’est le parfum si nous ignorons que le parfum est au fumet ce que le pardon est au don ? Nous avons hérité d’une beauté culturelle qui fait l’admiration de l’univers et dont témoigne la prospérité de vos industries. Cette beauté, son incidence, frappent le voyageur fraîchement débarqué en comparaison des banalités fades qu’il vient de quitter. Nous connaissons tous des pays d’où toute tentation érotique depuis longtemps s’envola. Plus d’amour, partant plus de joie. De ce legs aussi précieux que la vie elle-même et le corps que nous habitons, nous sommes aujourd’hui pédagogiquement comptables et vos industries plus que quiconque.• 24 •
  24. 24. Culture, grâce et beautéS i le monde entier nous juge et juge nos femmes parmi les plus belles de la planète, nous devons apprendre à qui nousle devons : à notre culture, à nos arts, et à notre langue.N’interrompons pas leur transmission.Si la beauté des femmes en quelque façon jaillit de la culturequi la nourrit, la culture elle-même en retour rejaillit de labeauté des femmes qui la transmettent. Vous avez reçu la grâceen don et vous devez la donner avec grâce à la culture quis’ensuivra. Vous êtes, vous, par vos industries, votre savoir-faire et vos préoccupations, le chaînon indispensable de cetteculture-là aussi bien et peut-être mieux que moi. Stendhaldisait volontiers qu’il n’écrivait que pour les plus bellesdes marquises, mais il fallait au moins que les plus belles desmarquises eussent lu Stendhal.Oui, la beauté vient d’abord de l’intérieur, de la communautéensuite, de la culture de cette communauté, avant de sedévelopper grâce à vous et vos ornements. Réciproquement,vous servez à cultiver l’intérieur, la culture et la communauté.Il est vrai qu’on ne marche pas de la même manière, avecla même aise, dans une rue laide à Buffalo ou à Detroit, quedans la nef de Sainte-Sophie ou le long des rives de la Loire.Non, les lieux ne sont pas indifférents. Vous souvenez-vous dela beauté sereine et presque transcendante de la campagnefrançaise avant que les ingénieurs de l’EDF ou la rentabilitéagro-alimentaire ne l’assassinent ?La paysannerie n’est pas morte seulement des progrès de l’in-dustrie, elle est disparue aussi comme dispensatrice de beauté. • 25 •
  25. 25. Beauté du corps, beauté du verbe À quoi sert la beauté ? Elle sert au corps. Il n’existe pas de beauté sans support, sans maquillage, sans bois, sans pierre, sans toile, papier, ondes ou langages. Quelque chose que nous ne connaissons pas encore et que nous ne savons pas définir descend dans cette matière, dans cette pierre, dans ce papier, dans cette langue. La beauté, oui ! sert à la chair, à la matière, pour devenir un corps. Elle sert à une face à devenir un visage. Par elle, un geste se fait offrande, et un mot indifférent devient un verbe d’excellence. La beauté se dit en un mot : le verbe se fait chair. Alors la chair se remplit de lumière, elle devient elle-même divine. Non, le corps n’est pas le corps, la chair n’est pas la chair, le corps est peut-être le divin lui-même qui sans doute l’a su avant nous, puisque son verbe accepta de se faire chair : lumière d’incarnat ou d’incarnation que vos métiers, que vos préoccupations, que votre savoir-faire ajoutent au corps. ▼▼▼ Conférence prononcée à Paris le 18 Juin 2003• 26 •
  26. 26. F ÉDÉRATION DES I NDUSTRIES DE LA P ARFUMERIEPRODUITS DE PARFUMERIE, DE BEAUTÉ ET DE TOILETTE 33, Champs-Elysées - 75008 ParisTél. : 01 56 69 67 89 / Fax : 01 56 69 67 90 fipar@fipar.com

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